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lundi 15 avril 2019

Pourquoi le solde courant de la Chine se rapproche de zéro

On s’attend à ce que le compte courant de la Chine soit équilibré dans les prochaines années. Les observateurs sont en désaccord quant à savoir si cet équilibrage s’explique par des facteurs structurels ou par la politique économique de la Chine. Nous passons en revue leurs évaluations quant à la situation de l’épargne et de l’investissement de la Chine et aux implications de celle-ci pour le futur.

On peut considérer le compte courant depuis différents points de vue. Du point de vue commercial, le solde du compte courant est positif si la somme des exportations nettes et du revenu net tiré du reste du monde est positive. Le solde du compte courant est aussi positif si un pays épargne plus que ce qu’il dépense en investissement domestique.

Selon les prévisions que le FMI a récemment publiées dans ses Perspectives de l’économie mondiale, le solde du compte courant de la Chine devrait être d’environ 0,5 % du PIB en 2019, entrer en territoire négatif en 2022 et atteindre – 0,2 % en 2024. Mais durant les quinze dernières années, le solde du compte courant de la Chine, le moteur manufacturier du monde, a été régulièrement positif et en 2007, avant la crise financière mondiale, il atteignait 10 % du PIB. En conséquence, il y a grand débat quant à savoir si et à quelle vitesse le solde courant chinois deviendra négatif.

Un rapport de la banque d’investissement Morgan Stanley affirme que de telles prévisions sont trop conservatrices et que le déficit courant chinois apparaîtra dès 2019 et croîtra au cours de la prochaine décennie pour atteindre 1,6 % du PIB en 2030. Le rapport note que ce déficit est relativement faible, en particulier lorsque l’on prend en compte l’importance de la position extérieure nette de la Chine. Néanmoins, ses auteurs concluent que la Chine doit prendre des mesures pour ouvrir ses marchés financiers aux investisseurs étrangers afin de faciliter l’entrée de capitaux étrangers, ces derniers étant nécessaires pour financer les futurs déficits du compte courant.

Deux articles de la revue The Economist se penchent sur les forces sous-jacentes et les implications d’un compte courant chinois déficitaire. Ces articles soulignent que la tendance du compte courant à devenir déficitaire est due non seulement à des forces conjoncturelles, mais aussi à des forces structurelles. Les aspects conjoncturels sont mieux mis en évidence avec la perspective commerciale : les prix actuellement élevés des importations chinoises, par exemple du pétrole et des semi-conducteurs, tendent à dégrader le solde commercial. Une fois que ces prix reviendront à leur moyenne de long terme, la facture des importations de la Chine va s'alléger et son solde courant s’améliorera. Les facteurs structurels sont mieux perçus du point de vue financier dans la mesure où ils affectent les taux d’épargne et d’investissement de la Chine. Alors que les investissements en Chine sont restés autour de 40 % du PIB pendant un moment, la part du revenu domestique que les ménages (et certaines firmes) chinois épargnent a chuté, en passant de 50 % à 40 % du PIB. De ce point de vue, le solde courant devrait être plus proche de zéro.

Il y a diverses raisons susceptibles d’expliquer le déclin que l’on observe dans le taux d’épargne (pourtant toujours élevé) de la Chine selon The Economist. La première est que la population chinoise vieillit : il y a moins de jeunes épargnant pour leurs vieux jours et plus de personnes âgées vivant de leur épargne. La seconde raison est que les résidents chinois sont de plus en plus riches, si bien qu’ils consomment une part croissante de leurs revenus. Du point de vue commercial, les dépenses de consommation des touristes chinois à l’étranger (qui comptent comme une importation de biens et services) ont explosé depuis 2013. The Economist affirme que le déficit courant est l’inévitable nouvelle norme pour la Chine pour ces deux raisons-là. La revue rejoint le rapport de Morgan Stanley en concluant que "la Chine aura besoin d’attirer des capitaux en contrepartie de son déficit courant", ce qui n’est possible que si elle ouvre ses marchés des capitaux aux investisseurs étrangers.

Brad Setser voit la situation très différemment en soulignant non seulement l’importance de l’épargne, mais aussi des investissements. Premièrement, il doute que des facteurs structurels poussent le solde courant en territoire négatif. En s’appuyant sur une étude du FMI, Setser affirme que le vieillissement va réduire l’épargne de seulement 6 points de PIB d’ici 2030, si bien que les taux d’épargne resteront très élevés. De plus, il affirme que le niveau d’investissement de la Chine, qui est l’un des plus élevés parmi les grandes économies, est susceptible également de baisser, ce qui équilibrera à nouveau le compte courant. Qu’est-ce qui a alors entraîné la dégradation manifeste du compte courant ? Setser affirme que la Chine a "le même niveau d’épargne nationale que Singapour. Singapour génère un excédent de compte courant représentant 20 % de son PIB. Je pense que sans un déficit budgétaire augmenté de 10 % du PIB ou plus, la Chine génèrerait aussi un excédent courant substantiel". Donc, si le gouvernement chinois (…) adopte une consolidation budgétaire, le compte courant de la Chine deviendrait de nouveau excédentaire. En fait, il affirme que "le tournant de la relance en 2016 est la principale raison, avec la reprise partielle du prix du pétrole, expliquant pourquoi l’excédent a baissé ces deux dernières années, pas un quelconque changement structurel du côté de l’épargne chinoise".

Le second point où Setser exprime son désaccord concerne la nécessité de libéraliser le compte financier de la Chine. Setser affirme qu’il n’est pas certain qu’une libéralisation du secteur financier accroisse l’efficience, puisqu’il y a plusieurs garanties implicites et beaucoup d’institutions financières risquées, sous-capitalisées. "Ce qui semble le plus probable est qu’une ouverture du compte financier entraîne une réallocation plus rapide de l’épargne chinoise hors de Chine, par exemple davantage de fuite des capitaux". Par conséquent, un retrait des contrôles de capitaux entraînerait probablement des sorties des capitaux, ce qui pousserait alors le renminbi à la baisse. Au final, une dépréciation du renminbi conduirait à rendre le compte courant de nouveau excédentaire.

Zhang Jun a évalué les taux d’investissement et d’épargne de la Chine du point de vue de la croissance future. Des taux d’investissement élevés, financés par un taux d’épargne domestique élevés, ont permis à la Chine de connaître une croissance économique rapide au cours des dernières décennies. Cependant, Zhang, affirme que la Chine est arrivée au point de développement où les investissements deviennent sursaturés et où il lui apparaît par conséquent nécessaire de réduire ses taux d’épargne. Il rejoint Setser en affirmant que le solde du compte courant est proche de zéro en raison de politiques économiques plutôt que de facteurs structurels. En raison des pressions des partenaires à l’échange sur ses amples excédents extérieurs, la Chine a décidé d’"étendre substantiellement ses dépenses d’investissement dans les infrastructures et les logements domestiques et de laisser le renminbi s’apprécier". Le taux d’investissement plus élevé a réduit le solde du compte courant, mais aussi réduit les rendements marginaux sur le capital et la productivité globale des facteurs. Pour éviter des bulles sur les marchés d’actifs et une nouvelle détérioration de la productivité, Zhang affirme que les taux d’épargne de la Chine doivent chuter et donc que les secteurs protégés du secteur doivent s’ouvrir à la concurrence. Un tel scénario implique une transformation de l’économie chinoise où celle-ci abandonnerait une croissance tirée par les exportations pour une croissance tirée par la consommation, qui est bien plus focalisée sur le marché domestique. La fourniture de nouvelles opportunités de consommation pour les Chinois, en particulier dans les secteurs domestiques, va réduire l’épargne domestique. Zhang ne préconise pas une ouverture des comptes financiers de la Chine, mais plutôt une transformation purement domestique de son économie. »

Michael Baltensperger, « Why China’s current account balance approaches zero », in Bruegel (blog), 15 avril 2019. Traduit par Martin Anota

dimanche 14 avril 2019

Les liens de la semaine

Croissance, fluctuations et crises


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Inflation

  • À la recherche d'un bon indice des prix : une gageure ? (Jean-Marie Harribey
  • Bien comprendre le lien entre endettement et inflation (Patrick Artus)
  • Zone euro : la situation importante des salaires et des prix dans la période récente (Patrick Artus)


Environnement et ressources naturelles

  • Climat : le "Guardian" intègre le taux de CO2 dans l’atmosphère dans sa rubrique météo (Le Monde)
  • Combien de CO2 pourrez-vous émettre dans votre vie si le réchauffement est contenu à 1,5 °C ? (Le Monde)
  • Changement climatique et pression démographique, terreau de la violence au Sahel (Le Monde)
  • "Affaire du siècle" et autres procès climat : que peut vraiment le juge ? (The Conversation)
  • Pour une juste estimation du coût du "tout renouvelable" (The Conversation)
  • Environnement : la myopie coupable des investisseurs (Hélène Rey)


Monnaie et finance


Politique monétaire


Fiscalité et finances publiques

  • L’ISF fait-il fuir les riches contribuables ? (Alter éco)
  • Pourquoi est-il si difficile de réformer l’impôt en France ? (Guillaume Allègre)
  • Une taxe Gafa... qui ne taxe pas grand-chose ! (Christian Chavagneux)
  • Déficit structurel : l'avertissement du Haut Conseil des finances publiques (La Tribune)
  • L’endettement élevé des pays freine leur adaptation à l’évolution rapide de l’économie mondiale (FMI)
  • Que sait-on du "multiplicateur budgétaire", et quelles conséquences ? (Patrick Artus)


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Réformes structurelles

  • Les arguments douteux de Marlène Schiappa pour défendre la privatisation d’ADP (Le Monde)
  • Privatisations : commencer par ADP n'est pas une bonne idée (Augustin Landier & David Thesmar)
  • Le pari d'E. Macron pour l'économie française va-t-il réussir ? (Patrick Artus)
  • Stimuler la croissance en France et s’assurer que les réformes profitent à tous (OCDE)
  • Le nouveau triangle de la croissance (Jean-Marc Vittori)


Intégration européenne

  • "Halloween Brexit", mais pour quoi faire ? (Le Monde)
  • Brexit : petits pays, gros perdants (Alter éco)
  • Les quatre leçons du Brexit (Jean Pisany-Ferry)
  • L’Europe signe-t-elle des traités dans le dos des Européens ? Le Monde)
  • Dans une union monétaire, le mouvement naturel est l’utilisation de politiques non-coopératives (Patrick Artus)


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source : The Economist (2019), d'après les données du FMI

Commerce international

  • Pourquoi Macron est le seul Européen à s’opposer au nouvel accord commercial avec les Etats-Unis (Le Monde)
  • Commerce extérieur : 120.000 entreprises françaises exposées au Brexit (La Tribune)
  • Aides à Airbus : Washington menace de taxer (encore) plus les produits européens (La Tribune)
  • La Chine va-t-elle devenir déficitaire ? (Alter éco)
  • Le protectionnisme anglais de Cromwell au Brexit (David Todd)


Finance internationale

  • L’Europe passe les investissements étrangers au crible (Alter éco)
  • Quelles firmes les entreprises chinoises acquièrent-elles à l’étranger ? (Alter éco)
  • Les faiblesses du système financier international pourraient amplifier les chocs (FMI)
  • Il est fondamental de s’interroger sur le rôle du dollar comme monnaie de réserve (Patrick Artus)
  • Comprendre les liens entre politique de change et développement durable dans les pays à faible revenu (The Conversation)


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Inégalités


Redistribution

  • Retraites : il faut s’attendre à travailler plus longtemps (Alter éco)
  • Complémentaire santé : les plus aisés sont les mieux couverts (Alter éco)
  • Les grandes attentes face à la dépendance (Julien Damon)


GRAPHIQUE Effets des impôts et de la redistribution sur le coefficient de Gini des revenus dans les pays de l'OCDE en 2016

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source : The Economist (2019), d'après les données du FMI, de l'OCDE et du Bureau central de la statistique irlandaise

Ecole

  • L’instruction obligatoire à trois ans va coûter cher aux communes (Alter éco)
  • Contestation de la réforme Blanquer : une session de rattrapage (Olivier Galland)
  • "La lutte des classes" : la rude rencontre du scolaire et du social (The Conversation)


Pratiques culturelles

  • Quels prénoms les immigrés donnent-ils à leurs enfants en France ? (INED)


Travail, emploi, chômage


GRAPHIQUE Evolution du taux de chômage en France selon la CSP (en %)

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source : Observatoire des inégalités (2019)

Politique


Zoom sur le Grand Débat

  • Qui a participé (en ligne) au grand débat national ? (Alter éco)
  • Grand débat : la quadrature du quinquennat (Le Monde)
  • Doublons, contributeurs frénétiques…, les limites du grand débat en ligne (Le Monde)


Mobilisation collective

  • Du mur aux ronds-points : cartographie de l’émergence des "gilets jaunes" (Alter éco)
  • Aux racines du mouvement des gilets jaunes (Alter éco)





lire la précédente revue de presse

lire le sociorama de Xavier Molénat

dimanche 7 avril 2019

Les liens de la semaine

Croissance

  • Hausse du pouvoir d’achat : l’éternelle nuance entre les chiffres et le ressenti des Français (Le Monde)
  • L'industrie européenne en souffrance (La Tribune)
  • D’où vient le problème de croissance de la zone euro ? (Patrick Artus)
  • La divergence entre l’industrie (en récession) et les services (en croissance forte) va durablement affecter les économies (Patrick Artus)
  • Les "entreprises zombie" : un problème majeur pour la croissance des pays de l’OCDE (Patrick Artus)
  • Pourquoi l’investissement pourrait être menacé (FMI)
  • Réparer l'ascenseur social pour relancer la croissance (Frederic Cherbonnier)


Environnement et ressources naturelles

  • Il faudra d’autres grèves pour le climat (Jean Gadrey)
  • La taxe carbone nationale divise le Canada (Le Monde)
  • Retour de la taxe carbone : les options en présence (OFCE)
  • Ce que la couleur des océans révèle du changement climatique (The Conversation)


Migration

  • Comment la migration réagit à la taxation (D'un champ l'autre)
  • 18 millions de migrants dans l'UE ? Dupont-Aignan persiste, et se trompe encore (Libération)
  • Pourquoi l’intégration économique des réfugiés est-elle si difficile ? (Gregory Verdugo)


GRAPHIQUE Nombre de demandes d'asile en UE par pays d'origine (en milliers)

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source : OFCE (2019), d'après les données d'Eurostat

Concurrence

  • Quelles sont les répercussions macroéconomiques du plus grand pouvoir de marché des entreprises ? (D'un champ l'autre)
  • La concentration est le poison du capitalisme moderne (Joseph Stiglitz)
  • Les grandes idées d'Elizabeth Warren sur les géants du Web (Kenneth Rogoff)
  • “Le paradoxe du low cost : une part de marché limitée mais une forte influence sur le marché” (Emmanuel Combe)


Finance

  • Le désaccord transatlantique sur la régulation (Project Syndicate)
  • Évaluer les risques d’une prochaine crise immobilière (FMI)
  • L'Europe tombera-t-elle dans la trappe à liquidité ? (Les Echos)


Commerce international

  • La nouvelle norme du commerce mondial (Jean-Marc Vittori)
  • C’est l’économie qui dicte l’évolution des balances commerciales, et non les droits de douane (FMI)
  • Le commerce extérieur français retrouve des couleurs (La Tribune)
  • En 2018, les investissements étrangers sont restés importants en France (Le Monde)
  • Investissements étrangers : "C'est le plus haut niveau historique" (La Tribune)
  • L’Italie, la Route de la Soie et la Chine (Philippe Waechter)
  • La Chine génère-t-elle de la désinflation ou de l’inflation dans les pays de l’OCDE ? (Patrick Artus)


Intégration européenne

  • Brexit : au bord de la falaise (OFCE)
  • Il court, il court, le Brexit (Télos)
  • Elections européennes : l’immigration en embuscade (Le Monde)
  • L’Europe à l’ère de la démondialisation (Télos)
  • L’Europe face aux nouveaux impérialismes (Jean Pisani-Ferry)
  • Des défis à venir pour l'Union européenne (OFCE)
  • Le projet européen est-il mort ? (Guillaume Duval)


Inégalités et justice sociale

  • Les inégalités de revenu en Europe (Alter éco)
  • Carlos Ghosn, Tom Enders… Les excès des rémunérations des patrons (Le Monde)
  • Dépendance : enfin un cinquième risque ?(Alter éco)


GRAPHIQUE Part du revenu après impôts perçue par les 10 % les plus riches en 2017 (en %)

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source : World Inequality Lab (2019)

Fiscalité et redistribution

  • La crise des "gilets jaunes" rebat les cartes du budget (Le Monde)
  • Grand débat : les risques d'une hausse des seuils de l'impôt sur le revenu (La Tribune)
  • Réforme des retraites : des évaluations pour sortir du brouillard (Michaël Zemmour)
  • Les revenus du capital doivent contribuer à la protection sociale (Henri Sterdyniak)


Travail, emploi, chômage

  • Faut-il réduire la durée des allocations chômage ? (Alter éco)
  • Chômer plus pour gagner plus? (OFCE)
  • Bataille de chiffres autour de l’assurance chômage (Alter éco)
  • Quand le Smic sauve des vies (Alter éco)
  • Mobilité et emploi : les femmes plus pénalisées que les hommes (La Tribune)
  • "Pour les jeunes, le principal obstacle à la mobilité, c’est le logement" (Le Monde)
  • Comment réduire la fracture territoriale de l’emploi (Le Monde)
  • Comment le numérique accroît les inégalités (Jean-Marc Vittori)


Politique

  • Qui a participé (en ligne) au Grand Débat national ? (Alter éco)
  • "S’opposer aux médias est devenu un argument électoral" (Le Monde)
  • Taxation et compétition électorale : (Pierre Boyer)
  • L’avenir de la coalition gouvernementale italienne (Télos)
  • La soif de "dégagisme" gagne l’Ukraine (The Conversation)
  • Elections municipales en Turquie : pour Erdogan, un revers cinglant (Le Monde)
  • Combattre la corruption des pouvoirs publics (FMI)





lire la précédente revue de presse

lire le sociorama de Xavier Molénat

lundi 1 avril 2019

La stagnation séculaire et l’avenir de la stabilisation économique

« La récente étude de Larry Summers et Lukasz Rachel fait part d’une chute séculaire des taux d’intérêt neutres dans les pays développés. Selon les auteurs, cette chute aurait même été plus marquée en l’absence d’une compensation de la part des politiques budgétaires. Il peut être difficile de mener la politique économique dans un monde de taux d’intérêt durablement faibles peut être, en particulier en eaux troubles. Nous passons en revue ci-dessous ce que pensent les économistes sur cette question…

Dans le cadre de l’édition du printemps 2019 des Brookings Papers on Economic Activity, Larry Summers et Łukasz Rachel ont publié leur article "On falling neutral real rates, fiscal policy, and the risk of secular stagnation". Cet article estime le taux d’intérêt naturel, c’est-à-dire le taux d’intérêt compatible avec un équilibre entre épargne et investissement pour toutes les économies développées. Ce taux d’intérêt, constatent-ils, a chuté de trois points de pourcentage au cours de la dernière génération, et il aurait même pu avoir chuté de plus de sept points de pourcentage si les dépenses publiques n’avaient pas augmenté. La nouveauté de la méthode d’estimation est qu’elle traite les économies avancées comme une seule entité économique qui est pleinement intégrée et fonctionne comme une économie fermée.

Qu’est-ce qui peut expliquer les faibles taux d’intérêt malgré une décennie de larges déficits et dette publics ? La réponse, selon les auteurs, tient au secteur privé. "Les forces du secteur privé poussant les taux d’intérêt à la baisse sont plus puissantes que nous ne l’anticipions précédemment" et, par conséquent, pour que l’épargne et l’investissement s’équilibrent et que l’économie soit au plein emploi, un taux d’intérêt d’équilibre plus faible peut être nécessaire ces prochaines années. "Le cœur du problème est qu’il n’y a pas assez d’investissement privé pour absorber, à des taux d’intérêt normaux, toute l’épargne privée. Cela se traduit par des taux d’intérêt extrêmement faibles, une faible demande globale, une faible croissance économique et une faible inflation, le tout avec une hausse du prix des actifs en capital existants". Un corollaire de ce cadre est que "les fortes hausses de dettes publiques que nous avons connues au cours des dernières décennies sont moins une conséquence de l’irresponsabilité budgétaire qu’une réponse à un manque d’investissement privé relativement à l’épargne privée".

L’une des conséquences d’un taux d’intérêt réel neutre en territoire négatif est la possibilité que la politique économique ne parvienne pas à ramener les économies au plein emploi, même à long terme. "Une croissance satisfaisante pourrait, étant donné la structure actuelle de l’économie, dépendre de politiques insoutenables". La gamme des options en matière de politique économique est aussi plus étroite en cas de récession. En effet, comme le note Brad DeLong, "un petit choc négatif qui réduit un peu ce taux peut pousser l’économie dans un territoire où la banque centrale ne peut réussir sa mission".

Martin Wolf affirme que les banques centrales "délivrent les faibles taux réels dont l’économie a besoin", mais que "nous avons fini par nous reposer excessivement sur les banques centrales". Wolf appelle à utiliser davantage d’instruments de politique économique, en premier lieu la politique budgétaire. Selon lui, une façon d’utiliser « les déficits publiques de façon productive » serait d’utiliser l’investissement public pour compenser l’insuffisance que connaît l’investissement privé et stimuler ce dernier.

"Peut-être que notre stagnation est seulement aussi séculaire que la timidité de la politique macroéconomique". Martin Sandbu, contrairement à Wolf, ne pense pas que la politique monétaire soit à court de munitions. Sandbu note que, avec des rendements du Trésor américain à dix ans proches de 3 %, l’économie américaine est loin d’atteindre une borne inférieure (si "elle existe"), ce qui laisse une certaine marge de manœuvre pour utiliser des politiques non conventionnelles "comme cibler directement les taux d’intérêt à long terme".

David Leonhardt souligne aussi le besoin de nouvelles solutions suite à une décennie de "surprises économiques", mais les responsables de la politique économique doivent avoir conscience de la façon par laquelle une politique budgétaire expansionniste doit être menée. Leonhardt considère que la loi fiscale adoptée par l’administration Trump en 2017 offre une bonne étude de cas de la façon par laquelle la politique budgétaire peut ne stimuler que brièvement l’activité économique. La hausse du PIB étasunien de 2,9 % en 2018 consécutive aux baisses d’impôts était une expansion temporaire, comme le montre le ralentissement de la croissance américaine au cours du premier trimestre de l’année 2019. "Une meilleure réponse de la politique économique aurait été d’accorder la baisse d’impôts à la majorité des Américains, non aux seuls riches".

Un autre exemple, mis en avant par Michael Roberts, est le cas du Japon. Malgré des déficits budgétaires permanents et le plein emploi, ce pays fait toujours face à "une faible croissance des salaires et à des contrats temporaires et à temps partiel pour beaucoup (en particulier les femmes). La consommation réelle des ménages a augmenté de seulement 0,4 % par an depuis 2007, soit deux fois plus lentement qu’auparavant". En fait, Summers et Rachel soulignent l’éventualité que d’autres pays développés "connaissent la même expérience que le Japon, où le très faible taux d’intérêt d’équilibre semble être un aspect semi-permanent du paysage économique". (...) »

Inês Gonçalves Raposo, « Secular stagnation and the future of economic stabilisation », in Bruegel (blog), 1er avril 2019. Traduit par Martin Anota



Réponses de Summers aux critiques suscitées par son article


« Mon article avec Lukasz Rachel sur la stagnation séculaire et la politique budgétaire (…) a suscité plusieurs réponses intéressantes, notamment de la part de Martin Wolf, David Leonhardt, Martin Sandbu et Brad DeLong, ainsi que plusieurs participants à la conférence de la Brookings.

Je suis ravi de voir qu’il semble y avoir une acceptation générale de l’argument au cœur de ma thèse sur la stagnation séculaire. La politique "normale" de taux d’intérêts réel au niveau des 2 %, les budgets primaires équilibrés et les marchés financiers stables sont une prescription pour la stagnation et le chômage. Le succès économique dont le monde industriel a joui au cours des dernières décennies résulte d’une combinaison de taux d’intérêt réels très faibles, d’amples déficits budgétaires, d’endettement privé et de bulles d’actifs.

Je n’ai entendu personne émettre des doutes quant à la conclusion clé qu’une combinaison de taux d’intérêt réels significativement positifs et des budgets équilibrés serait une bonne prescription pour sortir d’une sévère récession, a fortiori d’une dépression, dans le monde industrialisé.

Notons que c’est un argument bien plus fondamental que l’idée que la borne inférieure effective sur les taux d’intérêt puisse empêcher de stabiliser l’économie. En raison d’une tendance chronique du secteur privé à générer trop d’épargne, les économistes peuvent être sujettes au chômage (…) en l’absence de réponses appropriées de la politique économique qui sont elles-mêmes problématiques.

C’est un argument bien plus dans l’esprit de Keynes, des premiers keynésiens et des postkeynésiens d’aujourd’hui que des nouveaux keynésiens qui ont fixé les termes pour l’essentiel des discours macroéconomiques contemporains, à la fois dans le champ universitaire et dans les banques centrales à travers le monde.

L’aspect centrale des modèles des nouveaux keynésiens est l’idée selon laquelle les économies ont un équilibre vers lequel elles retournent naturellement, indépendamment des politiques poursuivies. Les bonnes politiques de banque centrale permettent d’atteindre une cible d’inflation désirée (supposée être faisable), tout en minimisant l’amplitude des fluctuations autour de cet équilibre.

Au contraire, l’expérience contemporaine, où l’inflation a été inférieure à la cible dans l’essentiel du monde industriel pendant une décennie, où les marchés s’attendent à ce qu’elle reste sous la cible pendant plusieurs décennies et où la production n’est soutenue que par de larges déficits budgétaires ou des politiques monétaires extraordinairement accommodantes, suggère que les banques centrales agissant seules peuvent ne pas forcément atteindre leurs cibles d’inflation et qu’une politique inadéquate peut facilement non seulement accroître la volatilité de la production, mais aussi réduire son niveau moyen. (...)

Dès lors que l’on reconnaît que la stagnation séculaire est un problème, se pose la question de savoir quelle réponse adopter en termes de politique économique. La bonne réponse sera celle qui assure que le plein emploi soit maintenu avec un minimum de problèmes collatéraux. Sandbu rejette l’idée de stagnation séculaire, en partie parce qu’il croit que les questions de stagnation peuvent être facilement résolues par la baisse des taux. Wolf, s’appuyant sur la BRI, s’alarme des effets toxiques des taux très faibles sur la stabilité financière à court terme et la performance économique à long terme et il préfère le recours à la relance budgétaire. Leonhardt préfère un large menu de mesures pour absorber l’épargne et promouvoir l’investissement.

Je ne suis pas sûr de savoir quelle est la bonne approche et j’aimerais qu’il y ait plus de preuves empiriques pour éclairer la question. Je peux voir une certaine logique derrière l’idée que "le zéro est juste un chiffre", idée selon laquelle l’environnement actuel ne pose pas de nouveaux problèmes fondamentaux, mais qu’il peut juste requérir des changements techniques pour pousser davantage les taux d’intérêt en territoire négatif. Je suis sceptique à cette idée parce que (i) je ne suis pas sûr qu’une poursuite de la baisse des taux dans les négatifs stimule vraiment l’économie en raison des dommages qu’elle occasionne aux banques, du moindre flux d’intérêts que gagnent en conséquence les ménages, et parce que le coût du capital n’est déjà plus une barrière à l’investissement ; (ii) je doute de la qualité d’un investissement qui ne serait pas réalisé à un taux d’intérêt nul, mais qui le serait à un taux d’intérêt négatif ; et (iii) je pense qu’un monde où les taux d’intérêt sont significativement négatifs sur une longue période est un monde d’endettement, de prises de risque et de bulles. J’ai des difficultés à concernant le comportement dans des situations où les ménages et les entreprises sont payés pour emprunter !

Je suis enclin à préférer l’usage raisonné de politiques budgétaires pour répondre à la stagnation séculaire : l’emprunt public à des taux d’intérêts négatifs et l’investissement public semblent préconisés dans un monde où il y a de nombreux projets avec de hauts rendements sociaux. De plus, nous sommes habitués à penser en termes de niveaux de dette, mais il peut être plus approprié de réfléchir en termes de niveaux de service de la dette soutenus. Avec des taux proches de zéro, ils sont inférieurs à la moyenne dans la plupart des pays développés. Le contenu des politiques budgétaires est crucial. Les mesures qui accroissent l’endettement de l’Etat sans stimuler la demande comme l’essentiel des baisses d’impôts de Trump sont peu adéquates. A l’inverse, les mesures qui promeuvent l’investissement et accroissent l’assiette fiscale sont plus intéressantes.

Il y a bien sûr d’autres mesures outre les politiques de stabilisation comme la lutte contre les monopoles, la promotion d’une répartition des revenus moins inégalitaire et le renforcement de la sécurité des retraites, pour laquelle le désir de maintenir la stabilité macroéconomique trouve un argument supplémentaire. »

Lawrence Summers, « Responding to some of the critiques of our paper on secular stagnation and fiscal policy », 20 mars 2019. Traduit par Martin Anota



aller plus loin...

« Larry Summers et la stagnation séculaire »

« Les pays avancés font-ils face à une stagnation séculaire ? »

« La stagnation séculaire n'est-elle qu'un mythe ? »

dimanche 31 mars 2019

Les liens de la semaine

Croissance, fluctuations et crises

  • Perspectives mondiales au printemps 2019 : ralentissement en ordre dispersé (Trésor)
  • En Europe, l'inquiétant coup de frein de la croissance (La Tribune)
  • Ralentissement cyclique de l’industrie de l’OCDE : les causes subjectives, les causes objectives (Patrick Artus)
  • La croissance de la France en 2019 va surprendre à la hausse (Patrick Artus)
  • La Chine sera-t-elle riche avant d’être vieille? (Télos)


GRAPHIQUE Croissance du PIB dans les principales économies avancées (en %, en glissement annuel)

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source : Trésor (2019

Environnement et ressources naturelles


Inflation

  • Macroéconomie et anticipations d’inflation (D'un champ l'autre)
  • L’absence d’inflation n’a pas dans la période la plus récente la même origine aux Etats-Unis et dans la zone euro (Patrick Artus)


Concurrence


Réforme de l'Etat

  • Privatisation des aéroports : des gains probables, des risques contrôlables (La Tribune)
  • Fonction publique : une réforme trop comptable (Le Monde)
  • Réforme de la fonction publique : les apories du management à la française (Luc rouban)


Monnaie et finance

  • A Wall Street, les bonus ont (un peu) souffert en 2018 (Le Monde)
  • Taux négatifs : Draghi au chevet des banques (La Tribune)
  • Des "taux d’intérêt durablement bas" sont une fausse bonne nouvelle (Le Monde)
  • L’impact positif du quantitative easing (Christian Chavagneux)
  • La politique de la BCE fait mal au climat (Alter éco)


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Dette publique


Politiques conjoncturelles

  • Policy-mix de la zone euro : s’il doit rester expansionniste, ne vaudrait-il pas mieux une politique monétaire plus restrictive et une politique budgétaire plus expansionniste ? (Patrick Artus)
  • Zone euro : il serait bon de rééquilibrer le policy-mix, mais est-ce possible ? (Patrick Artus)
  • Une politique économique (budgétaire et monétaire) ultra-expansionniste n’est possible que s’il y a contrôles des capitaux ou nationalisme financier (Patrick Artus)


Commerce international

  • Le coût de la guerre commerciale de Trump pour l’économie américaine (Alter éco)
  • L’Europe face aux guerres commerciales (CEPII)
  • Le trou d’air du commerce mondial, reflet du ralentissement conjoncturel (Le Monde)
  • Est-ce la fin de la mondialisation ? (Alter éco)


GRAPHIQUE Valeur du commerce international de biens et de services (en indices, base 1 = 1980)


source : (Alter éco (2019)

Finance internationale

  • Pourquoi le déficit extérieur et budgétaire ne conduit-il pas à une dépréciation du dollar ou à une hausse des taux d’intérêt sur le dollar ? (Patrick Artus)
  • Peut-il y avoir basculement brutal du dollar vers le renminbi chinois comme monnaie de réserve dominante ? (Patrick Artus)
  • Pourquoi la rupture dans le fonctionnement du Système Monétaire International en 2014 ? (Patrick Artus)


Intégration européenne

  • Brexit : l’enjeu nord-irlandais (La Vie des idées)
  • Europe: les inconséquences de Laurent Wauquiez (Télos)
  • Une zone euro plus sociale et plus démocratique ? Les citoyens attendent toujours (The Conversation)
  • La Roumanie, le pays où le peuple est plus pro-européen que ses élites (The Conversation)
  • La France a beaucoup perdu en entrant dans l’euro : qu’en penser ? (Patrick Artus)


Stéréotypes

  • Lynchages de Roms : les mécanismes du stéréotype (The Conversation)
  • Rumeur sur les Roms : quand la fragmentation sociale et culturelle produit du non-sens (Michel Wieviorka)
  • May, 11 ans : "Pourquoi les gens se moquent de la culture des autres, alors qu’ils ne l’ont pas choisie ?" (The Conversation)


Inégalités et justice sociale


Fiscalité et redistribution

  • 2019–2020 : les retraités mieux traités ? (OFCE)
  • Une justice fiscale est possible (Xavier Timbeau)
  • France : pourquoi le débat porte-t-il toujours sur la redistribution et pas sur les inégalités primaires de revenu ? (Patrick Artus)


Travail, emploi, chômage


Progrès technique et travail


Politique






lire la précédente revue de presse

lire la sociorama de Xavier Molénat

jeudi 28 mars 2019

Alan Krueger est l’un des rares économistes dont les travaux ont amélioré la vie de millions de personnes

« Le lundi 18 mars, le monde a appris la disparition à 58 ans d'Alan Krueger, (…) professeur d’économie politique à l’Université Princeton et l’un des économistes les plus influents de notre époque. Peu de temps après avoir appris cette tragique nouvelle, un ami m’a demandé : "quand as-tu rencontré pour la première fois Alan ?" Sur le coup, je ne m’en souvenais plus. Cela semblait que cela remontait il y a très longtemps. Donc je suis retourné dans ma correspondance avec Alan et j’ai trouvé que nous nous sommes rencontrés pour la première fois en personne assez récemment, en l’occurrence à la conférence de la Society of Labor Economists qui s’est tenue à Vancover en 2011, où nous avions parlé d’une étude que j’avais présentée et qui mesurait l’impact des salaires minima sur la rotation du personnel. J’ai trouvé cela assez surprenant, dans la mesure où j’ai ressenti la présence intellectuelle d’Alan durant l’essentiel de ma vie d’adulte. En effet, peu de gens ont eu autant d’influence qu’Alan sur la façon par laquelle je m’attaque à la recherche économique. (…)

Alan a contribué aux efforts visant à faire de l’économie une science empirique, quelque chose qui a touché chaque pan de la discipline. Vous pouvez ne pas suivre étroitement les études autour du salaire minimum, les rendements de l’éducation, les monopsones sur le marché du travail, l’économie du rock’n’roll ou tout autre domaine spécifique où Alan a réalisé d’importantes contributions. Mais si vous croyez que l’économie comme discipline doit chercher à répondre aux questions relatives ai fonctionnement de l’économie via des études crédibles et sans jamais substituer sacrifier l’empirique à l’idéologie, vous avez une grande dette envers Alan Krueger.

Pour beaucoup des plus jeunes économistes aujourd’hui, c’est comme une seconde nature de se focaliser sur des cadres de recherche transparents pour rechercher des liens causaux. Cependant, ce n’était pas le cas quand j’ai commencé à étudier la science économique au début des années quatre-vingt-dix. La "révolution de la crédibilité" en science économique était un combat difficile à mener en vu de pousser la discipline dans une autre direction. Cela peut sembler surprenant pour certains ; après tout, pourquoi quelqu’un ne voudrait-il pas de preuves empiriques qui soient fiables ?

Comme Alan le savait, la révolution de la crédibilité était profondément sujette à controverses et l’est toujours dans une certaine mesure. "L’idée de faire de l’économie une véritable science empirique, où les théories centrales peuvent être rejetées, est une grande idée révolutionnaire", m’avait-il écrit sur Twitter l’année dernière. Le courage intellectuel d’Alan se retrouvait dans sa volonté de laisser l’empirique nous mener là où il peut nous mener, en toute liberté vis-à-vis de nos idées reçues. Et peut-être qu’aucun autre travail n’illustre mieux cette volonté que le livre qu’il a publié en 1995 avec David Card, Myth and Measurement, qui envoya des ondes de choc à l’ensemble de la communauté des économistes.

Dans ce livre, Card et Krueger soutiennent avec force que les preuves empiriques selon lesquelles le salaire minimum détruit des emplois (une idée largement acceptée jusqu’alors) étaient étonnamment fragiles. Leur propre étude de cas (déjà publiée dans la revue American Economic Review) comparait les restaurants de fast-food dans le New Jersey et en Pennsylvanie après une hausse du salaire minimum dans le New Jersey. Ils constatèrent que l’emploi avait augmenté dans le New Jersey après la hausse du salaire minimum. Ce résultat était cohérent avec celui d’une autre étude qu’Alan avait réalisée avec Lawrence Katz, un économiste de Harvard qui était l’un de ses collaborateurs de longue date. Mais Myth and Measurement était bien plus que cela. Ce livre fournissait un vaste éventail de preuves empiriques sur des questions plus larges relatives au travail et poursuivait en affirmant que la totalité des preuves empiriques suggéraient que le modèle simple d’offre et de demande était inadéquat pour comprendre le marché du travail des bas salaires. Card et Krueger affirmaient que les employeurs avaient un certain pouvoir pour décider de leurs politiques salariales et ne se voyaient pas entièrement dicter leurs décisions par les forces invisibles du marché. Ils peuvent augmenter leurs salaires pour améliorer leur capacité à recruter et retenir les travailleurs, même si cela se traduit par des coûts du travail plus élevés. Ils appelaient cela le modèle de monopsone dynamique et ils affirmaient que celui-ci collait mieux aux données que le modèle simple d’offre et de demande.

Globalement, le livre visait à utiliser les meilleures preuves empiriques disponibles pour tester les théories fondamentales relatives au marché du travail. Et c’était une chose courageuse à faire : aller contre de ce qui faisait consensus en science économique à l’époque. En effet, la réaction de la part de certains économistes a été incroyablement hostile. Cependant, elle apporta une nouvelle énergie à la discipline. L’idée selon laquelle les preuves empiriques peuvent être utilisées pour tester différentes théories sur le fonctionnement de l’économie m’a enthousiasmé lorsque j’avais lu, encore étudiant, Myth and Measurement au milieu des années quatre-vingt-dix et cet ouvrage m’emmena dans ce champ. Et c’était également le cas pour beaucoup d’autres.

Un quart de siècle riche en événements s’est écoulé depuis la publication de Myth and Measurement. Selon moi, ses principaux constats ont plutôt bien résisté à l’épreuve du temps et restent en accord avec l’essentiel des analyses empiriques réalisées dans les études ultérieures. Cependant, même si l’on est en désaccord avec les preuves empiriques concernant le salaire minimum et l’emploi, on ne peut contester le fait que Myth and Measurement a exercé une énorme influence sur la discipline et qu’il a permis de mettre en avant un programme de recherche fructueux. Premièrement, il a aidé à catapulter le cadre de recherche « quasi-expérimental » (une approche qui se focalise sur l’utilisation de modifications exogènes de politique et qui soigne particulièrement la constitution de groupes de contrôle) au devant de l’analyse économique. Deuxièmement, ce livre permit de considérer un ensemble plus large de modèles du marché du travail. En d’autres mots, il contribua à pousser la science économique dans la direction où nous considérons la théorie fondamentale comme vérifiable, et non comme quelque chose découlant de la seule déduction. Et si l’essor de la littérature sur la concurrence imparfaite au cours des dernières années est un guide, Myth and Measurement a été un franc succès.

Alan a réalisé d’autres contributions à la fois méthodologiques et de substance, qui ont permis à la science économique de progresser. Un thème commun connectant l’essentiel de ses travaux est la combinaison de sa curiosité intellectuelle avec sa capacité à glaner des preuves empiriques à partir de sources inattendues. En 1991, avec son collègue de Princeton Orley Ashenfelter, il visita le seizième festival annuel de la journée des jumeaux à Twinsburg, dans l’Ohio, pour collecter des données sur des jumeaux identiques avec différents niveaux d’éducation. Ce fut une façon ingénieuse de contrôler les différences de capacité qui pourraient biaiser les estimations du taux de rendement de l’éducation. Son article avec Alex Mas, un autre collègue de Princeton, utilisa les bandes de roulement des pneus Firestone produits à la suite d’une grève au cours de laquelle l’entreprise remplaça les travailleurs grévistes pour montrer l’importance des relations de travail sur la qualité du produit. Son travail avec Stacy Dale de la Mathematica Policy Research utilisa de l’information à propos des diverses universitaires auxquelles chaque étudiant est admis de façon à prendre en compte les facteurs inobservés qui pourraient affecter le salaire de chacun. En procédant ainsi, ils aboutirent à un constat surprenant : dans plusieurs cas, aller dans une université d’élite n’accroît pas la rémunération future. Dans un travail antérieur avec Josh Angrist (désormais au MIT), il utilisa des bizarreries comme le trimestre de naissance ou la loterie de l’époque du Vietnam pour estimer l’effet causal de l’éducation sur les rémunérations. Ces études ont suscité de nombreux travaux postérieurs, notamment des études qui ont pu être en désaccord avec leurs constats. Mais c’est exactement la façon par laquelle la science progresse et Alan a contribué à nous pousser dans cette direction. (…) »

Arindrajit Dube, « Alan Krueger was the rare economist whose work improved the lives of millions », in Slate, 19 mars 2019. Traduit par Martin Anota

mardi 26 mars 2019

Pourquoi les déséquilibres de la Chine font de sa politique industrielle un pari risqué

« La Chine a adopté une politique visant à "localiser" en son sein la production de l’essentiel des biens de haute technique dont son économie a besoin. C’est le cœur de son projet "made in China 2025" (qui, officiellement, a disparu, mais les politiques qui lui sont sous-jacentes semblent toujours en vigueur). Ce programme repose sur une combinaison de subventions (certaines déguisées, dans la mesure où elles passent par des fonds d’investissement soutenus par l’Etat et les secteurs financiers) et de clauses favorisant les achats de produits domestiques.

Au cours de son histoire, la Chine a régulièrement laissé divers pans de l’Etat chinois concurrencer, absorber les pertes et ensuite se consolider autour des firmes en réussite. D’autres pays s’inquièteraient face à de telles pertes. Mais la Chine est bonne pour les dissimuler et elle a su absorber de larges pertes comme un coût inévitable de sa croissance rapide. L'argument habituel avancé contre l’idée d’une telle combinaison de politique industrielle et de protectionnisme est qu'elle ne fonctionnera tout simplement pas. Un pays qui subventionne ses industries finit avec des industries inefficaces. Les protections visant à privilégier les achats de produits domestiques protègent les entreprises locales inefficaces de la concurrence mondiale et cela laissera au final les utilisateurs d'équipements chinois avec des produits inférieurs.

Mais la Chine est, pour reprendre la phrase de Philip Pan, l’État qui n'a pas réussi à échouer.

Le cas de Huawei est significatif pour diverses raisons. Ses origines sont complexes, mais cette entreprise n'a clairement pas commencé comme un Goliath public. Elles'est révélée en Chine et dans le reste du monde avant d’émerger comme le champion national chinois dans l’industrie d'équipement en télécommunications.Mais elle a aussi clairement bénéficié des achats préférentiels de produits domestiques par les firmes de télécommunication publiques et d’énormes montants de financement de l’exportation (pour ses clients, pas directement pour elle-même). Et il se pourrait qu’elle possède désormais un avantage technologique en plus de son avantage en termes de coûts dans l’équipement d’infrastructure nécessaire pour la 5G.

Par conséquent, je ne pense pas que les Etats-Unis puissent partir de l’hypothèse que les subventions que la Chine accorde son industrie aéronautique et son secteur des semi-conducteurs échoueront. Les efforts de la Chine sont susceptibles d’être coûteux, mais ils risquent aussi de produire un champion national chinois qui produira des équipements fonctionnels avec un faible coût de production marginal (les échecs passés de la Chine dans le secteur semi-conducteurs ne l’ont pas empêché d’essayer de nouveau).

Il y a cependant un second argument pour adopter une approche mesurée à l’égard des politiques industrielles de la Chine : leur impact mondial sera modeste.La Chine peut réduire les exportations futures des Etats-Unis en construisant son propre concurrent au Boeing 737 et aussi réduire les exportations futures de l’Europe si Airbus décide de construire l’A330 en Chine et la Chine achète des moteurs Rolls-Royce « made in China » pour le C929 et l’A330.Mais au final une Chine qui n’importe pas ne devrait pas beaucoup exporter.

C’est dans un sens la contrainte naturelle sur les politiques de la substitution des importations. Une taxe sur les importations est aussi, selon l’économie internationale de base, une taxe sur vos exportations. C’est le raisonnement que suit Krugman pour expliquer l’échec du protectionnisme de Trump à réduit le déficit commercial des Etats-Unis : "Bien sûr, les droits de douane peuvent réduire les importations des biens qui sont sujets à ces droits de douane et ainsi réduire le déficit commercial dans des secteurs en particulier, mais c’est comme appuyer sur un ballon : vous écrasez l’endroit où vous appuyez, mais cela ne fera qu’augmenter d’un même montant un autre endroit. L’appréciation du dollar, qui nuit aux exportations, est l’un des principaux canaux par lesquels les déficits commerciaux sont susceptibles de se maintenir. Mais le résultat fondamental, le fait que les droits de douane ne réduisent pas le déficit commercial global, est clair". Remplacez "droits de douane" par "subventions et clauses favorisant les achats de produits domestiques" qui agissent comme des barrières aux importations et le même processus s’appliquera à la Chine.

La Chine peut réussir dans certains secteurs, mais lors du processus elle va effectivement y perdre dans d’autres. (…) En fait, derrière le projet de la Chine 2025, les Chinois veulent faire des semi-conducteurs plutôt que continuer à faire de l’industrie textile et un travail d’assemblage à faible valeur ajoutée. S’ils parvenaient à faire des puces et avions, ils en seraient heureux. Mais cela signifie plus d’exportations bangladaises de vêtements et plus d’assemblage d’électronique au Vietnam, et donc plus de demande d’avions de la part de ces pays, ce qui aiderait Boeing et Airbus à compenser les commandes perdues en Chine, et ainsi de suite.

Tout cela ne survient pas tout seul, l’ajustement immaculé est un mythe. Les prix doivent s’ajuster pour créer les incitations économiques pour qu’il y ait ajustement. Mais en théorie si vous n’importez pas beaucoup, vos importateurs ne vont pas avoir besoin de beaucoup de devises étrangères. Donc lorsque vos exportateurs veulent vendre les devises étrangères qu’ils gagnent à l’étranger pour rémunérer la main-d’œuvre et rapatrier leurs profits, ils vont augmenter le prix de la devise locale. Et le taux de change plus élevé réduit à son tour les exportations au cours du temps.

En d’autres termes, si la Chine 2025 réussit, la Chine devra à la fois importer et exporter moins. Ces secteurs manufacturiers aux Etats-Unis et en Europe qui exportent aujourd’hui le plus vers la Chine vont en être affectés, mais l’impact mondial agrégé sera modeste.

Cependant quelque chose m’inquiète ici : la base macroéconomique de l’ajustement d’après-crise de la Chine est fragile. La chute d’après-crise de l’excédent chinois vient d’une combinaison de relance budgétaire (hors Budget, finançant l’investissement des gouvernements locaux dans les infrastructures) et d’une forte hausse du crédit domestique. L’investissement, en pourcentage du PIB chinois, notamment un investissement public, est supérieur à ses niveaux d’avant-crise. Il s’élève toujours à 45 % du PIB chinois. C’est dix points de pourcentage de PIB de plus que son niveau en 2000.

GRAPHIQUE L’investissement chinois (en % du PIB)

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Et le FMI, parmi d’autres, pense que l’équilibre macroéconomique courant est intrinsèquement instable, dans la mesure où il repose sur une relance insoutenable qui mène à une hausse insoutenable de la dette.

Fondamentalement, le maintien de l’excédent de compte courant de la Chine à un faible niveau quand le taux d’épargne de la Chine est proche de 45 % du PIB (et l’épargne du secteur des ménages représente 23 % du PIB, 15 points de pourcentage PIB au-dessus de la moyenne mondial) pose un problème.

GRAPHIQUE Taux d’épargne national (en % du PIB)

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Longmei Zhang, Ray Brooks, Ding Ding, Haiyan Ding, Hui He, Jing Lu et Rui Mano du FMI l’indiquent bien : "Le taux d’épargne national élevé de la Chine (l’un des plus élevés au monde) est au cœur de ses déséquilibres externes et internes. Cette forte épargne finance un investissement élevé quand elle est détenue par les résidents ou mène à d’amples déséquilibres externes quand elle afflue à l’étranger… Quand elle est détenue par les résidents, la forte épargne est souvent intermédiée via le système financier et peut alimenter des booms de l’investissement basé sur le crédit. Le déséquilibre externe de la Chine s’est fortement réduit (avec l’excédent du compte courant baissant à 2 % du PIB) depuis la crise financière mondiale, mais il a été remplacé par un accroissement du déséquilibre interne. L’épargne a été absorbée par un investissement élevé, qui est sujet à des rendements décroissants".

Donc, qu’est-ce qui m’inquiète ? L’intersection entre les politiques industrielles de la Chine et son ajustement externe incomplet.

Dans une économie normale, une réduction des importations amènerait la devise à s’apprécier et réduirait les exportations, créant un mécanisme naturel pour ramener le monde à l’équilibre. La Chine importerait moins d’avions et de processeurs, et exporterait moins de routeurs et de machines de commutation (Huawei) et de moteurs industriels et ainsi de suite (ou, dans la version chinoise, moins de vêtements et d’électronique bas de gamme).

Mais dans le cas de la Chine, il est possible que le stimulus économique résultant de la substitution de la production chinoise aux importations (une hausse des exportations nettes) soit compensée par une réduction de la relance de la Chine. Cela atténuerait la pression à la hausse sur le yuan. Donc, les politiques industrielles de la Chine peuvent finir par réduire les importations de la Chine dans les secteurs où elle importe aujourd’hui beaucoup sans réduire automatiquement les exportations chinoises.

Donc, il demeure selon moi un risque non négligeable que la Chine passe à un certain moment d’un équilibre macroéconomique caractérisé par une large relance, un fort investissement, une forte épargne et un faible excédent externe à un équilibre caractérisé par un faible investissement, une forte épargne et un excédent externe élevé. La Chine est passée des exportations à l’investissement durant la crise. Elle peut revenir aux exportations si elle permettait au yuan de flotter et le yuan ira à la baisse…

Il est difficile, du moins pour moi, d’imaginer qu’une situation gagnante pour tout le monde émergera des négociations autour des politiques industrielles de substitution aux importations de la Chine. Je ne considèrerais pas la délocalisation en Chine dela production des composants d’avions des constructeurs de l’aviation civile américaine comme une "victoire" pour les travailleurs américains. Si elle devait revenir sur sa politique de substitution aux importations, je ne suis pas sûr que la Chine y voie une victoire.

Une solution gagnante pour tous pourrait venir d’une extension de l’assurance sociale de la Chine et d’une réduction de l’énorme stock d’épargne domestique qui, dans un sens, laisse la Chine investir en toute liberté dans tout un éventail de projets de rattrapage risqués sans avoir à beaucoup s’inquiéter des pertes qu’elle pourrait connaître sur le chemin. Bref, d’une réduction du taux d’épargne domestique de la Chine pour ramener l’équilibrage externe de la Chine sur une trajectoire plus soutenable. »

Brad Setser, « Why China's incomplete macroeconomic adjustment makes China 2025 a bigger risk », in Follow the Money (blog), 14 mars 2019. Traduit par Martin Anota

dimanche 24 mars 2019

Les liens de la semaine

Croissance, fluctuations et crises

  • La croissance française résiste mieux que prévu (La Tribune)
  • En 2019, le rythme de la croissance allemande devrait être moins rapide que celui de la France (Le Monde)
  • Un impact limité des mouvements sociaux sur la croissance en 2018 (La Tribune)
  • Comment les gilets jaunes sauvent la croissance française (Guillaume Duval)
  • Le monde va-t-il si mal ? Pas vraiment pour les pays émergents ! (Alter éco)
  • Inde-Chine : deux modèles de développement très différents (Patrick Artus)
  • Le recul des gains de productivité : quelles sont les pistes explicatives ? (Patrick Artus)
  • L’énigme des prévisions de croissance (FMI)


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source : FMI (2019)

Environnement et ressources naturelles

  • La triple malédiction du pétrole (Jean-Marc Vittori)
  • Malaise dans l’agriculture française (La Vie des idées)
  • Pour le climat : une taxe juste, pas juste une taxe (CAE)
  • Pourquoi la responsabilité humaine dans le réchauffement climatique n’a rien d’un "canular", contrairement à ce que soutient Donald Trump (Le Monde)


Démographie, migration




Politique de la concurrence

  • Concurrence : l’Europe inflige à Google une troisième amende, d’un montant de 1,49 milliard d’euros Le Monde)
  • Aéroports de Paris, une privatisation contestable (Le Monde)
  • ADP, FDJ : soit l'Etat ne privatise pas soit il privatise tout (Jacques Delpla)
  • Privatiser ADP oui, la FDJ non (Francois Leveque)


Finance


Politique monétaire

  • Quel a été le rôle de la politique monétaire dans la bulle immobilière ? (Alter éco)
  • Comprendre le revirement de la Fed vers une politique de "colombe" (Nouriel Roubini)
  • Visiblement, la BCE ne croit pas que les taux d’intérêt durablement nuls peuvent avoir des effets défavorables (Patrick Artus)
  • Faut-il cibler la politique monétaire ? (Patrick Artus)
  • Un engagement de la Banque Centrale à ne pas remonter les taux d’intérêt : au Japon mais pas dans la zone euro (Patrick Artus)


Politique budgétaire


Finance internationale

  • La réforme fiscale de Trump : quel impact sur le compte courant US ? (Banque de France)
  • La rupture importante de 2014 : les capitaux ne vont plus vers les pays émergents (Patrick Artus)
  • On ne peut pas être optimiste au sujet des pays qui ont un excédent d’épargne sur l’investissement (Patrick Artus)
  • Si l’Allemagne n’était pas dans la zone euro, le mark allemand s’apprécierait considérablement (Patrick Artus)


Intégration européenne

  • Pas de choix et pas de sortie pour le Royaume-Uni (Robert Skidelsky)
  • Que représente le budget de l’Union européenne ? Le Monde)
  • La crise de la zone euro de 2010-2014 pourrait-elle se reproduire aujourd'hui ? (Patrick Artus)
  • Quelles propositions pour que la zone euro fonctionne mieux dans le domaine économique ? (Patrick Artus)


GRAPHIQUE Poids du PIB européen au fil des élargissements (en % du PIB mondial en PPA)

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source : CEPII (2019)

Commerce international

  • Avec un hard Brexit, le commerce extérieur serait fortement pénalisé (La Tribune)
  • L’onde de choc du Brexit sur la maison Europe et la France (CEPII)
  • L’Italie rejoint les "nouvelles routes de la soie" de la Chine (Le Monde)
  • "Nouvelles routes de la soie" : faut-il avoir peur du projet chinois ? (Jean-Paul Betbèze)
  • L’Allemagne refuse d’exclure Huawei de sa 5G, malgré les menaces américaines (Le Monde)
  • Chine-États-Unis : le terme de “guerre” est désormais justifié (Lionel Fontagné)
  • Comment commercer avec la Chine ? (Thomas Philippon)
  • La réciprocité dans le commerce international: une fausse bonne idée (Télos)


Inégalités et justice sociale

  • Les deux confusions qui sapent le modèle social français (Jean-Marc Vittori)
  • Taxer davantage les riches ? Tout le monde est pour ! (Christian Chavagneux)
  • Analyste des classes : le portrait de Branko Milanovic, éminent spécialiste de l’étude des inégalités (FMI)


GRAPHIQUE Salaires nets mensuels moyens en équivalent temps plein en 2015 (selon le sexe et la catégorie sociale, en euros)

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source : Observatoire des inégalités (2019)

Travail, emploi, chômage

  • L’immigration représente-t-elle une menace pour les salaires et l’emploi ? (Anthony Edo)
  • Chômage de longue durée : le calvaire des seniors (La Tribune)
  • Emploi : le déficit de main d'oeuvre qualifiée inquiète les entreprises (La Tribune)
  • Non, on ne travaille pas en moyenne jusqu’à 63 ans (Alter éco)
  • L’obscur mystère des 35 heures expliqué (Michel Husson)
  • La réduction du temps de travail, une histoire à continuer (Alter éco)
  • Dégradation de la qualité des emplois en France : qu’est-ce qui est inévitable, qu’est-ce qui est évitable ? (Patrick Artus)


Zoom sur les salaires


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Politique

  • "Gilets jaunes" : Macron face à une crise sans fin (Le Monde)
  • Soumis aux critiques de l’opposition, Edouard Philippe assume la ligne dure (Le Monde)
  • L’affaire Benalla provoque une guerre ouverte entre le Sénat et l’exécutif (Le Monde)
  • La popularité de Macron s'enraye (La Tribune)
  • Le néolibéralisme contre la démocratie (La Vie des idées)
  • La France remise en État (La Vie des idées)


Mobilisation collective

  • "Gilets jaunes" : "L’usage de la violence est toujours un calcul risqué" (Le Monde)
  • À l’écoute de l’Algérie insurgée (La Vie des idées)





lire la revue de presse de la semaine dernière

lire le sociorama de Xavier Molénat

jeudi 21 mars 2019

Les similarités entre changement climatique et inégalités mondiales… et la sous-optimalité de l’Etat-nation

« Il y a des similarités évidentes et (pour certains) surprenantes entre le changement climatique mondial et les inégalités de revenu mondiales. Ce sont évidemment des problèmes mondiaux. Aucun d’entre eux ne peut être résolu par un unique pays, groupe ou individu. Dans les deux cas, il y a de significatives externalités et par conséquent des problèmes de coordination. Ces deux questions sont même formellement liées (c’est-à-dire, pas seulement de façon conceptuelle) : l’élasticité des émissions de carbone vis-à-vis du revenu réel est autour de l’unité. Cela signifie non seulement que, si le revenu d’une personne (ou d’un pays) augmente de 10 %, les émissions tendent à s’accroître dans la même proportion, mais aussi que la distribution des émetteurs réplique la répartition du revenu. Puisque dans la répartition mondiale du revenu le décile supérieur reçoit au moins 50 % du revenu mondial, il est aussi responsable d’au moins la moitié de toutes les émissions polluantes.

Mais il y a aussi de profondes différences. Les effets des inégalités mondiales sont en partie le produit de fortes inégalités infranationales qui doivent évidemment être gérées au niveau des Etats-nations. Il y a seulement deux parts qui sont vraiment mondiales. La première est que les fortes inégalités mondiales signifient aussi une forte pauvreté mondiale ; la deuxième est que de fortes inégalités mondiales sont dues dans une grande mesure à de fortes inégalités entre les revenus des pays, différences qui alimentent à leur tour la migration.

La question de la pauvreté mondiale est une question éthique pour tous ceux qui ne sont pas pauvres. Ce n’est pas une question qui les affecte dans leur vie au quotidien. De plus, puisqu’ils ne fréquentent pas les pauvres mondiaux, ils tendent à les ignorer dans leur vie quotidienne.

La migration est la seule manifestation concrète des inégalités mondiales qui affecte les gens dans les pays riches. Si certains d’entre eux veulent réduire la migration, c’est dans leur intérêt d’aider la croissance des pays pauvres. Mais les bénéfices et coûts de la migration sont inégalement distribués au sein des populations des pays riches. Certains groupes comme les employeurs, les utilisateurs de plusieurs services et les travailleurs avec des compétences complémentaires tirent un gain de la migration, tandis que d’autres, ceux qui se retrouvent en concurrence avec les migrants ou ceux qui sont effrayés de voir leur culture "se diluer", y perdent. Donc, l’effet global des inégalités mondiales sur la vie de la plupart des gens dans les pays riches se ramène à l’effet de la migration.

L’effet du changement climatique est différent dans le sens où il est plus étiré dans le temps et qu’il est plus incertain. Les gagnants et perdants n’apparaissent pas clairement. La lutte contre le changement climatique nécessite des ajustements du comportement des individus et des pays pour empêcher les effets qui s’exerceront dans le futur et dont les bénéfices ne sont pas clairs, tandis que les coûts d’ajustement sont évidents et présents. L’ajustement individuel impose souvent un coût, monétaire ou non, significatif pour cet individu, mais il a un effet quasi nul sur le changement climatique, si bien qu’il n’est pas rationnel de l’entreprendre d’un point de vue purement personnel. Le changement dans le comportement de groupes plus larges, induit par la taxation d’activités particulièrement "mauvaises", peut avoir des effets, mais la distribution des bénéfices de ces ajustements est inconnue. Même si les bénéfices étaient également répartis, un groupe qui ajuste son comportement recevra une très petite part de tous les bénéfices. C’est un problème typique d’externalité.

Cela implique qu’aucun groupe de personnes, ni aucun pays n’ont d’incitation à faire quelque chose par eux-mêmes : ils doivent être liés par un accord international où chacun est forcé de réduire ses émissions et où, dans le cas d’un succès, les bénéfices nets seraient, très probablement, inégalement répartis. (Notez la similarité avec les structures d’assurance sociale.) C’est en effet ce qui s’est passé avec les accords de Kyoto et de Paris. Cependant, pour compliquer davantage les choses, les Etats-nations ne sont vraiment pas les meilleures unités pour faire cela, bien qu’elles sont les seules via lesquelles, étant donnée la structure de gouvernement mondiale actuelle, de telles politiques puissent être conduites. C’est le cas parce que les principaux pollueurs qui doivent être ciblés sont les riches, qu’importe où ils vivent. Donc, une approche plus appropriée consisterait à instaurer une taxation internationale (mondiale) des biens et services consommés par les riches. Mais pour cela on devrait avoir une autorité internationale qui aurait le droit de taxer les citoyens de différents pays et de collecter des recettes au niveau mondial.

Comme je l’ai mentionné ci-dessus, il y a une équivalence formelle entre les inégalités mondiales et le changement climatique. La migration, qui est l’effet "négatif" (du point de vue de certains) le plus fort des inégalités mondiales, nécessite aussi une coordination internationale. Le problème de l’émigration accrue des Africains vers l’Europe ne peut être résolue par un pays pris isolément. Il peut être "résolu", ou plutôt géré, seulement par une action jointe (distribution de quotas) impliquant à la fois les pays émetteurs et receveurs. Mais, à la différence du changement climatique, qui est fondamentalement considéré comme un "mal" global, la migration n’est pas un "mal" global, mais plutôt un "bien". Par conséquent, cibler pour davantage d’action les pays qui sont susceptibles d’être de larges émetteurs de migrants ne fait pas sens.

En fait, dans le cas de la migration, nous nous attaquons à un « bien mondial » qui réduit les inégalités mondiales et la pauvreté mondiale même s’il peut, dans certains cas, produire des effets négatifs. En raison de ces effets négatifs (économiques ou sociaux) réels ou supposés nous avons besoin de règles qui dissiperaient les craintes de certains pour éviter qu’ils sabotent et stoppent le processus de la migration. C’est de là où provient l’idée de "migration circulaire" et de différenciation entre les droits associés à l’emploi (égaux pour tous) et les droits civiques (non disponibles pour les migrants) (…). Dans le cas du changement climatique, nous nous attaquons à quelque chose qui est essentiellement "mauvais", mais nous avons des difficultés à faire en sorte que ceux qui génèrent l’essentiel de ces nuisances paient pour elles et changent de comportement.

Donc, dans un cas nous essayons de garder ce qui est mondialement bon (la migration) en réduisant les craintes de ceux qui, localement, en seraient négativement affectés. Dans le cas du changement climatique, nous essayons d’éviter quelque chose qui est mondialement mauvais en utilisant le seul instrument que nous ayons (l’Etat-nation) qui est clairement sous-optimal pour cet objectif. Nous sommes donc dans les deux cas en train d’essayer de concevoir ce que nous pourrions appeler des deuxièmes meilleures solutions, essentiellement en raison de limites politiques appelées l’Etat-nation. »

Branko Milanovic, « Formal and actual similarities between climate change and global inequality, and suboptimality of the nation-state », in globalinequality (blog), 18 mars 2019. Traduit par Martin Anota

lundi 18 mars 2019

La fusion Alstom-Siemens et le besoin de champions industriels européens

« La Commission européenne a refusé la fusion entre Alstom et Siemens, déclenchant par là l’ire des gouvernements français et allemand. Une proposition franco-allemande de refonder le contrôle des fusions dans l’Union européenne a donné lieu à un intense débat sur le besoin de champions européens…

Siemens et Alstom, les deux plus gros fournisseurs du marché du rail, devaient obtenir l’aval de la Commission européenne pour fusionner et ainsi devenir un véritable "champion européen" qui aurait ainsi acquis au niveau mondial une position dominante dans ce secteur. Mais le 6 février 2019, la Commission européenne a refusé, au motif que "la fusion aurait nuit à la concurrence sur les marchés des systèmes de signalisation ferroviaire et des trains à très grande vitesse".

Cette décision a attiré l’attention pour deux raison. Premièrement, les fusions sont rarement interdites en Europe. Comme l’expliquent Patrick Rey et Jean Tirole, "en 2018, par exemple, la Commission a approuvé 370 fusions sans condition et 23 autres en les soumettant à des conditions (ou engagements), dans la plupart des cas après une courte enquête d’un mois. Par ailleurs, la Commission n’a rejeté que deux fusions en 2017, aucune en 2018 et moins de 30 depuis l’adoption de la réglementation de l’UE sur les concentrations en 1990". Deuxièmement, le projet de fusion avait l’aval des gouvernements français et allemand et ces derniers ont durement et ouvertement critiqué la décision de la Commission européenne.

Suite à la décision de la Commission européenne, les ministres des deux pays ont établi un "manifeste franco-allemand pour une politique industrielle européenne adaptée au vingt-et-unième siècle" qui repose sur trois piliers : regrouper des ressources pour un investissement "massif" dans l’innovation ; adopter des mesures défensives, telles qu’un cadre de surveillance européen des investissements étrangers et un mécanisme de réciprocité pour les marchés publics avec des pays tiers ; et, enfin, procéder à des changements dans le cadre réglementaire de la politique de la concurrence européenne. Ces changements incluent une révision "des lignes directrices actuelles en matière de concentrations pour mieux tenir compte de la concurrence au niveau mondial, de la concurrence potentielle future et du calendrier de développement de la concurrence afin de donner à la Commission européenne plus de flexibilité dans son appréciation des marchés pertinents" et la possibilité d’un droit de recours du Conseil, sous certaines conditions, qui pourrait revenir sur les décisions de la Commission.

En conséquence de la fusion avortée entre Alstom et Siemens et des propositions franco-allemandes, un débat s’est amorcé : La politique de la concurrence de l’UE doit-elle être changée pour faciliter la formation de "champions européens" ? Et est-ce une condition nécessaire pour les entreprises européennes pour être capable d’affronter la concurrence mondiale ?

Pour les partisans de la fusion Alstom-Siemens, le contexte est important. C’est celui de l’ascension de CRRC, un mastodonte chinois du secteur ferroviaire qui résulte lui-même d’une fusion et qui est dopé par la croissance rapide d’un marché chinois largement fermé. Comme Elie Cohen l’écrit, "là où Alstom et Siemens se battent pour se partager une production annuelle de 35 TGV par an, CRRC en fait 230 ! Là où le marché européen de la grande vitesse stagne, la Chine vient de lancer un plan supplémentaire d’investissement de 125 milliards de dollars pour construire 3200 km de lignes TGV venant s’ajouter à un réseau de 25000 km !"

Donc, Cohen résume l’argument clé en faveur de la fusion : le marché ferroviaire européen est saturé, les vrais marchés sont à l’étranger, donc la concurrence nuit aux deux entreprises en termes de compétitivité mondiale. De plus, un champion européen serait en meilleure position pour résister à l’hégémonie prochaine de CRRC. Ou, comme le dit Guy Verhofstadt, "même si Alstom et Siemens ont tous deux réussi à gagner des contrats dans plusieurs pays occidentaux et africains ces dernières années, leur chance pourrait bientôt s’évanouir" et "s’il n’y a pas de plus forte réponse de la part de l’Europe, il ne s’agit pas de savoir si mais quand la Chine deviendra un acteur dominant dans le marché du rail mondial".

Dans ce contexte, les règles européennes sur la définition du marché pertinent deviennent particulièrement importantes pour statuer sur le cas de la fusion Alstom-Siemens, d’où la proposition franco-allemande de les réviser. Comme Verhofstadt l’affirme, en suivant les règles la Commission avait à "considérer l’impact potentiel de la fusion sur les marchés européens et régionaux en décidant de l’approuver ou de la rejeter". "Mais le marché du rail dans lequel Alstom et Siemens opèrent est mondial, ce qui signifie que l’évaluation d’une position dominante ou des entraves à la concurrence doit aussi tenir compte des concurrents basés au Japon, en Corée du Sud, en Chine et ailleurs", ajoute-t-il. Donc, en conclut-il, les règles européennes de contrôle des fusions doivent devenir plus flexibles et prospectives. Plus généralement, pour Verhofstadt et Cohen, le cadre de concurrence doit prendre en compte des intérêts stratégiques plus larges et les implications à long terme des menaces géopolitiques.

Par conséquent, bien qu’il rejette clairement un droit de recours par des Etats-membres qui dérogerait aux décisions de la Commission, Verhofstadt se prononce en faveur d’une refonte des règles pour faciliter l’émergence de champions européens. Il maintient que, pour affronter la concurrence mondiale, les entreprises européennes ont besoin de gagner en taille et que, pour cela, il préconise des "champions européens" à la Airbus.

Adoptant le point de vue opposé, Patrick Rey et Jean Tirole doutent que l’on puisse faire une analogie avec Airbus. "Dans le cas d’Airbus, il s’agissait de créer un concurrent à Boeing, qui détenait alors un quasi-monopole sur le marché de l’aviation commerciale. La fusion Alstom-Siemens aurait au contraire réduit le nombre d’acteurs dans l’industrie ferroviaire en Europe".

De plus, Martin Sandbu cite le journaliste Chris Bryant de Bloomberg pour suggérer que le désavantage compétitif des deux entreprises est exagéré : les recettes de CRRC sont en effet plus larges que celles d’Alstom et Siemens combinées, mais presque sa totalité viennent du marché chinois, tandis que sur les marchés internationaux, les deux entreprises européennes pèsent trois fois plus que CRRC.

Plus généralement, Massimo Motta et Martin Peitz soulignent qu’il n’y a rien dans le contrôle des fusions qui empêche la formation de champions européens, à condition qu’il y ait assez de gains d’efficacité (des synergies et des complémentarités) pour compenser les effets anticoncurrentiels à court terme (prix plus élevés, moindre choix pour les demandeurs) et à long terme (moins d’investissement, d’innovation et de qualité). "Mais dans le cas Siemens-Alstom, il n’y a pas d’information publique qui certifie qu’il y ait de telles synergies et la Commission européenne a déclaré que les partis n’ont pas démontré qu’il était possible d’obtenir de tels gains d’efficacité", ajoutent-ils.

Les deux économistes remarquent que la création de champions européens serait empêchée par le contrôle de fusions dans de le cas où il y a des gains d’efficacité en termes de compétitivité internationale (plus de ventes à l’étranger) insuffisants pour compenser les méfaits sur le consommateur européen (des prix plus élevés). Selon les deux auteurs, alors que de telles situations doivent retenir l’attention, il s’agit plus souvent de possibilités théoriques que de cas effectifs et "en se basant sur les constats de la Commission européenne, Siemens/Alstom n’auraient définitivement pas été l’un de ces cas". Dans tous les cas, ils suggèrent qu’un partenariat (ou un autre contrat) pour coordonner les ventes et la production étrangères permettent d’obtenir de tels gains d’efficacité sans recourir à une fusion.

Pourtant, Motta et Peitz reconnaissent que l’efficacité économique ne doit pas être le seul principe guidant la politique de la concurrence. Pour autant, ils soulignent qu’empêcher une position dominante sur un marché qui affecte la sécurité de l’approvisionnement, ou des considérations stratégiques (militaires ou non), est un bon argument pour bloquer une fusion, non pour en autoriser une. Ils concèdent aussi que les règles de la concurrence peuvent ne pas être adéquates pour empêcher des pratiques déloyales par des entreprises extra-européennes. A ce sujet, ils proposent de recourir à "une intervention préventive (par exemple en excluant des appels d’offres les entreprises extra-européennes soupçonnées de s’engager dans de telles pratiques) ou de recourir à des dispositions anti-dumping", tout en notant que, en l’absence de concurrence exercée par les entreprises extra-européennes, la concurrence entre les entreprises européennes devient plus impérieuse.

Enfin, tous les auteurs craignent les dérives qu’il y aurait à donner aux Etats-membres leur mot à dire sur la politique de la concurrence. "Cette révolte contre le régime de concurrence européen est une vieille tentation de cartellisation nationale pointant le bout de son nez au niveau européen", écrit Martin Sandbu. Rey et Tirole soulignent que "les politiciens sont sujets au lobbying intense de grandes entreprises et d’organisations industrielles susceptibles d’être plus intéressées par la limitation de la concurrence que par son encouragement". Motta et Peitz craignent que "sous couvert de permettre la formation de champions européens anticoncurrentiels, les objectifs politiques de court terme qui jouissent d’un rapide soutien populaire guide la prise de décision".

Donc, est-il possible de réconcilier une politique industrielle européenne avec la politique de la concurrence ? Le verre semble à moitié plein : tous les commentaires recensés ici, indépendamment de leur opinion sur la fusion entre Alstom et Siemens, soulignent la nécessité de soutenir l’investissement dans l’innovation et de favoriser l’examen des investissements étrangers et l’accès réciproque aux marchés. Gerogios Petropoulos et Guntram Wolff ajoutent qu’au-delà des instruments défensifs qui répondent aux inquiétudes relatives aux subventions publiques, "la vraie question est de savoir si l’UE va renforcer son marché unique, accroître les dépenses en recherche-développement, redorer le blason de ses universités et concevoir une véritable stratégie intégrée en matière d’intelligence artificielle".

Mais sur le besoin de champions européens et l’attitude de la politique de la concurrence à son égard, le consensus est loin d’être atteint comme le confirme un sondage réalisé parmi le panel d’experts économiques européen IGM. Dans le sondage, il a été demandé à des économistes européens s’ils étaient d’accord ou non avec les deux déclarations suivantes : "l’Européen moyen voit sa situation s’améliorer si les autorités européennes de la concurrence laissent les entreprises fusionner pour former des champions européens dans leurs secteurs, même si cela affaiblit la concurrence" et "si la Chine et d’autres pays utilisent des politiques qui créent des entreprises internationales géantes, alors l’Européen moyen voit sa situation s’améliorer si les autorités européennes de la concurrence laissent les entreprises fusionnent pour former des champions européens dans leurs secteurs, même si cela affaiblit la concurrence". (…) Bien que la majorité se déclare en désaccord avec les deux affirmations, une part significative des répondants se déclarent incertains. »

Konstantinos Efstathiou, « The Alstom-Siemens merger and the need for European champions », in Bruegel (blog), 11 mars 2019. Traduit par Martin Anota

dimanche 17 mars 2019

Les liens de la semaine

Croissance, fluctuations et crises

  • Malgré un retour de la consommation, l'économie française reste fragile (La Tribune)
  • Le continent de la croissance épuisée (Jean-Marc Vittori)
  • Révision de la croissance en zone Euro alors que le policy-mix est contraignant (Philippe Waechter)
  • L’investissement des entreprises pénalisé par le Brexit (OFCE)
  • Le retournement à la baisse des pays mercantilistes (Patrick Artus)
  • Les pays émergents (hors Chine) vont-ils rester en croissance forte alors que la croissance des pays de l’OCDE ralentit ? (Patrick Artus)
  • Pourquoi y a-t-il une crise industrielle mondiale ? (Patrick Artus)


Zoom sur l'économie allemande


Inflation

  • La synchronisation mondiale de l’inflation (D'un champ l'autre)
  • La disparition du cycle de l’inflation peut entraîner la disparition des cycles de l’économie réelle (de la croissance) (Patrick Artus)
  • La question la plus importante aujourd’hui : celle du retour ou non de l’inflation (Patrick Artus)


Environnement et ressources naturelles

  • "Il n’y a pas de planète B" : de Paris à Kampala, la jeunesse se mobilise pour le climat (Le Monde)
  • La crise climatique et les jeunes (Eloi Laurent)
  • Changement climatique : un spécialiste répond aux questions des ados (The Conversation)
  • La pollution de l’air tue deux fois plus que ce qui était estimé (Le Monde)
  • Et l’on découvrit que la Méditerranée était devenue une mer de plastiques (The Conversation)


Démographie, immigration

  • La théorie du "grand remplacement", de l’écrivain Renaud Camus aux attentats en Nouvelle-Zélande (Le Monde)
  • Espérance de vie : la fin des belles années (Alter éco)
  • Les très grandes difficultés liées au vieillissement démographique si aucune politique correctrice n’est mise en place (Patrick Artus)


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Etat et économie

  • Loi Pacte : les enjeux de la privatisation d’Aéroports de Paris en six questions (Le Monde)
  • Loi Pacte : les arguments tronqués de Bruno Le Maire sur la cession d’Aéroports de Paris (Le Monde)
  • Aéroports de Paris : l'Etat face à ses contradictions (Jacques Delpla)
  • La si difficile réforme de l’Etat (Le Monde)
  • Fonction publique : le nombre de contractuels a explosé (La Tribune)


Entreprises et concurrence

  • Grand chambardement au comité exécutif de Renault (Le Monde)
  • “La politique de concurrence ne joue pas contre l’industrie européenne” (Emmanuel Combe)
  • Démanteler les Gafa ? L'idée ressurgit aux Etats-Unis (La Tribune)
  • La concentration du marché menace l’économie américaine (Joseph Stiglitz)
  • Les dirigeants favorisent-ils toujours les actionnaires ? (Alter éco)


Finance

  • Que penser des rachats d’actions aux Etats-Unis? (Patrick Artus)
  • La baisse de la part salariale : reflet de la montée en puissance des investisseurs institutionnels ? (CEPII)
  • Que penser de la hausse forte des taux d’endettement en France ? (Patrick Artus)


Profits avant distribution et rémunérations des actionnaires (en % de la valeur ajoutée)

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source : CEPII (2019)

Politique monétaire

  • La Banque de France va verser 5,6 milliards à l'Etat, un record (La Tribune)
  • Les banques centrales peuvent-elles garder leur indépendance ? (La Tribune)
  • "Les banques centrales ne sont pas toutes puissantes" (Michael Woodford)
  • Zone euro : l’inefficacité visible de la politique monétaire expansionniste (Patrick Artus)
  • La BCE n’a jamais réussi à redresser l’inflation anticipée : pourquoi ? (Patrick Artus)
  • Les taux d’intérêt très bas n’ont qu’un effet transitoire sur la croissance (Patrick Artus)
  • Les taux d'intérêt nuls : on ne peut plus en sortir malgré leurs inconvénients graves (Patrick Artus)


Politiques conjoncturelles

  • Politiques conjoncturelles : une décennie de divergences (Alter éco)
  • France : que reste-t-il d’un stimulus de la demande? (Patrick Artus)
  • Zone euro : le poids de la discipline de marché (Patrick Artus)


Intégration européenne

  • Les Etats membres de l’UE doivent admettre la réalité consternante mais sans appel du Brexit (Le Monde)
  • Brexit : l'accord de Theresa May a-t-il encore une chance ? (La Tribune)
  • L’avenir du Royaume-Uni dans les mains de l’Europe (Alter éco)
  • Les présidentielles en Ukraine et le futur de l’Europe (Télos)
  • L’Europe peut-elle sortir de l’histoire ? (Le Monde)


Commerce international

  • En cas de Brexit dur, Calais, Douvres et Dunkerque s'attendent au pire (La Tribune)
  • L’absurdité et le danger des guerres commerciales menées par l’Amérique (Jeffrey Sachs)
  • Guerre commerciale : dans les coulisses des négociations sino-américaines (Alter éco)
  • Comment l'Europe peut faire du commerce avec l'Iran et éviter les sanctions des États-Unis (Barry Eichengreen)
  • Deux siècles d’alternance entre protectionnisme et libre-échange (Alter éco)
  • Passage à des chaînes de valeur régionales : quelles conséquences ? (Patrick Artus)
  • Industrie : le casse-tête de l'attractivité (La Tribune)
  • La France est toujours prise dans le piège : coût salarial élevé, niveau de gamme faible (Patrick Artus)


Inégalités et justice sociale


Travail, emploi, chômage

  • Pourquoi un chômeur sur cinq ne gagne pas plus qu’en travaillant (Alter éco)
  • La Cour des comptes s’invite dans le débat sur l’assurance-chômage (Le Monde)
  • Égalité de rémunération : la politique des petits arrangements (Alter éco)
  • Non, les francais.e.s ne travaillent pas en moyenne jusqu’à 63 ans (Alter éco)
  • Les lois Hartz ont réduit les salaires… et l’emploi (Alter éco)


Alter_eco__Repartition_des_allocataires_selon_la_duree_maximale_de_leurs_droits.png

Mobilisation collective

  • Ces trois "jeunesses" qui se mobilisent pour le climat (The Conversation)
  • La politique, des usines aux ronds-points (Camille Peugny)
  • La convergence des luttes syndicats-Gilets jaunes. Un leurre? (Télos)
  • "Gilets jaunes" : l’ONG Avaaz dénonce la diffusion massive d’infox sur Facebook (Le Monde)


Autour du Grand Débat

  • Grand débat, le purgatoire de Macron (Le Monde)
  • Le grand débat national, et après ? (The Conversation)
  • Les participants au Grand Débat : "Un public éloigné des traits sociologiques des gilets jaunes" (Martial Foucault)
  • Grand débat, sourde oreille ? La parole déniée des quartiers populaires (Métropolitiques)


Politique


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source : Julia Cagé (2018)

Zoom sur l'Algérie




lire la précédente revue de presse

lire le sociorama de Xavier Molénat

samedi 16 mars 2019

L’insoutenabilité du plein emploi, ou pourquoi les Etats-Unis seront en récession l’année prochaine

A quelques mois de la plus longue expansion américaine


D’ici quelques mois, l’économie américaine pourrait battre le record de la plus longue expansion qu’elle ait connue, celle qui avait eu lieu entre mars 1991 et mars 2001. Comme nous nous rapprochons de cet instant, les craintes se multiplient à l’idée qu’une récession puisse prochainement arriver. Les expansions meurent-elles de vieillesse ? Les analyses empiriques suggèrent que ce n’est pas le cas. Il n’y a pas de claire relation entre la durée d’une expansion et la probabilité d’une récession (Rudebusch, 2016).

Une autre définition de l’âge des expansions


On peut considérer autrement l’âge d’une expansion, en prenant le degré d’inutilisation des capacités. Les expansions sont des périodes au cours desquelles l’économie retourne au plein emploi. Comme le chômage devient faible et atteint des niveaux proches ou inférieurs au taux de chômage naturel, est-il possible de maintenir cet état pendant plusieurs années ? Ou bien le "plein emploi" mène-t-il automatiquement à des déséquilibres qui représentent les germes de la crise suivante ?

Dans le cas des Etats-Unis, l’histoire suggère que le "plein emploi" n’est pas un état soutenable et qu’une fois un tel niveau atteint une hausse soudaine du chômage est très probable. Dans le graphique ci-dessous, j’ai représenté les taux de chômage autour du pic de chacun des cinq derniers cycles (où le zéro représente le mois au cours duquel la récession éclate). J’ai représenté l'évolution du taux de chômage sur les cinq années qui précèdent le début de la récession et les dix mois qui suivent celui-ci.

GRAPHIQUE 1 Le taux de chômage américain autour des récessions (en %, normalisé à 0 % le mois du pic)

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Tous les cycles présentent une évolution en forme de V pour le chômage. Le chômage atteint son point le plus faible autour des 12 mois précédant le début de la récession et, dans la plupart des cas, le chômage s’accroît déjà dans les mois qui précèdent la récession. Ce qui est intéressant, c’est l’absence d’un quelconque épisode de chômage faible et stable (ou de plein emploi). C’est comme si le fait d’atteindre un faible niveau de chômage mène toujours à des dynamiques qui finissent rapidement par générer une récession. Les récessions meurent de vieillesse si l’âge est mesuré en termes de capacités inutilisées. Si ce schéma se répétait, les Etats-Unis doivent être proches aujourd’hui d’un point d’inflexion, c’est-à-dire d’une récession.

GRAPHIQUE 2 Taux de chômage de l’Australie (en %)

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Le résultat peut sembler évident et mécanique : une fois que le taux de chômage est faible, il ne peut aller que dans une direction : à la hausse. C’est vrai, mais ce qui importe est de savoir si une période prolongée de chômage faible et stable est possible. Dans le cas des Etats-Unis, la réponse est non. On peut regarder d’autres pays pour visualiser cette possibilité. Un bon exemple est l’Australie, qui a récemment connu un faible taux de chômage pendant plusieurs décennies. Après une récession au début des années quatre-vingt-dix, le chômage s’est accru et a alors commencé à refluer selon une trajectoire similaire à celle observée lors de chaque expansion américaine. Mais dans les années deux mille, le chômage atteignit un faible niveau et il est resté essentiellement à ce niveau pendant plusieurs années. En d’autres mots, le taux de chômage n’a pas suivi une dynamique en forme de V, mais plutôt une dynamique en forme de L.

Croissance à risque et régressions de quantile


Nous pouvons quantifier cette intuition en reliant ce résultat à une littérature universitaire qui analyse les déterminants du risque extrême de variations du chômage (ou du PIB). Cette littérature observe les déterminants des pires survenus potentielles au cours d’une fenêtre temporelle spécifique (par exemple Cecchetti, 2008, Kiley, 2018, Adrian, Boyarchenko et Giannone, 2019).

Empiriquement, c’est fait en utilisant des régressions de quantile. Dans ce cas, nous nous intéressons au risque extrême de hausses brutales du chômage, qui sont associées aux récessions, et je vais capturer cela par un coefficient sur le 90ème centile de la distribution dans une régression de quantile (Fatas, 2019).

TABLEAU Régression de quantile du chômage américain

Antonio_Fatas__regression_de_quantile_chomage_Etats-Unis.png
Les résultats d’une telle régression sont présentés dans le tableau. Les trois coefficients sont négatifs (ce à quoi nous nous attendions comme il y a un retour à la moyenne des taux de chômage). Mais la partie intéressante est que la taille du coefficient augmente quand nous nous déplaçons de petites variations du chômage à de fortes variations (de q10 à q90). Cela signifie que les faibles taux de chômage sont particulièrement bons pour indiquer en avance le risque extrême de larges hausses du chômage (récessions). Chose intéressante, ce phénomène n’apparaît pas dans d’autres pays, tels que l’Australie (cf. Fatas pour ces résultats).

Pourquoi le plein emploi est-il insoutenable ?


La dynamique des récessions et du chômage aux Etats-Unis suggère que de faibles niveaux de chômage sont un bon indicateur avancé des hausses soudaines du chômage, associées à des crises. Nous ne voyons pas dans les données de périodes prolongées de faible chômage. Mais pourquoi est-ce qu’un faible chômage est insoutenable ? Qu’est-ce qui mène à une récession ?

La littérature universitaire tend à mettre l’accent sur deux ensembles de variables : celles associées aux déséquilibres macroéconomiques (telles que l’inflation) et celles associées aux déséquilibres financiers. Chose intéressante, l’introduction de ces variables dans les régressions de quantiles ci-dessus fait disparaître l’effet qu’on a évoqué (cf. Fatas, 2019). En particulier, une fois que nous contrôlons la croissance du crédit, il ne semble plus que le faible chômage soit un bon indicateur avancé du risque extrême associé aux récessions (nous observons toujours un retour à la moyenne, mais nous n’obtenons pas de coefficient plus large pour le quantile q90).

Ce résultat suggère que les récessions suivent des périodes de faible chômage parce que des déséquilibres s’accumulent au cours de ces années. Ce qui est intéressant, c’est que les données empiriques montrent que les Etats-Unis n’ont jamais réussi à maintenir un faible taux de chômage sans générer des déséquilibres qui mènent à une récession. Si l’histoire est un indicateur de crises futures, alors le niveau actuellement faible qu’atteint le chômage suggère qu’une récession est peut-être au coin de la rue. »

Antonio Fatás, « The 2020 (US) recession », in Antonio Fatás on the Global Economy (blog), 12 mars 2019. Traduit par Martin Anota



aller plus loin... lire « L'expansion américaine va-t-elle mourir de vieillesse ? »

lundi 11 mars 2019

Trump est devenu l’homme de tous les déficits

« Les Républicains haïssent les déficits. Du moins, c’est ce qu’ils prétendent.

Lorsqu’ils contrôlaient le Congrès sous l’administration Obama, ils n’ont cessé de s’insurger contre les déficits budgétaires, en avertissant qu’avec ces derniers les Etats-Unis finiraient par connaître une crise budgétaire à la grecque. Donald Trump, d’un autre côté, a focalisé l’essentiel de sa colère sur les déficits commerciaux, en insistant sur l’idée que "nos emplois et nos richesses sont offerts aux autres pays qui ont pris l’avantage sur nous".

Mais au cours des deux années où le parti républicain a contrôlé l’ensemble des pouvoirs, l’ironie a été que les deux déficits se sont creusés. Le déficit budgétaire a atteint un niveau qui n’avait été vu en dehors des guerres et des crises économiques ; du côté des échanges de biens, le déficit commercial a atteint un record. (…)

Soyons clairs : ni le déficit budgétaire, ni le déficit commercial ne font peser un danger clair et immédiat pour l’économie américaine. Les pays développés qui empruntent dans leur propre monnaie peuvent et souvent vont accumuler de larges dettes sans qu’il y ait de conséquences dramatiques, ce qui explique pourquoi la panique autour de la dette publique d’il y a quelques années était injustifiée.

Cela dit, les déficits jumeaux (twin deficits) de Trump nous en apprennent beaucoup sur ce dernier et sur son parti, à savoir qu’ils sont malhonnêtes et ignorants.

A propos de la malhonnêteté : Y a-t-il encore quelqu’un pour croire que les Républicains se soient vraiment inquiétés à un quelconque moment de la dette publique et des déficits budgétaires ? (…) Dans tous les cas, aujourd’hui, il est indéniable que toute leur rhétorique (…) sur la dette publique n’a été rien d’autre qu’une façade, une manière d’utiliser le déficit budgétaire comme prétexte pour bloquer et saper le programme d’Obama. Lorsqu’ils arrivèrent au pouvoir, les politiciens qui avaient tant clamé qu’il fallait faire preuve de responsabilité budgétaire ont appelé à une forte baisse d’impôts pour les entreprises et les plus riches. C’est cette baisse d’impôts qui constitue la principale cause derrière l’explosion du déficit budgétaire.

Oh, et cette baisse d’impôts a échoué à délivrer le boom d’investissement tant promis. Les entreprises n’ont pas utilisé leur manne géante pour construire de nouvelles usines et accroître la productivité, elles l’ont utilisée pour racheter massivement leurs actions et les gains n’ont été que pour les plus riches.

Pourquoi parler d’ignorance ? Comme beaucoup l’ont souligné en vain, Trump se trompe entièrement sur ce que font les déficits commerciaux. Certes, dans un contexte de chômage élevé, les déficits commerciaux peuvent nous coûter des emplois. Mais en temps normal, ils ne réduisent pas l’emploi total, ni nous appauvrissent. Au contraire, d’autres pays nous vendent des biens et services qui nous sont utiles, biens et services que nous payons avec des morceaux de papier, papier aux taux d’intérêt très faibles. Qui gagne à nouveau ?

Cependant, au-delà de cela, Trump a complètement tort sur ce qui est à l’origine des déficits commerciaux. En fait, ses propres mesures en matière de politique commerciale nous confirment qu’il a une vision erronée des choses. Dans l’univers de Trump, les déficits commerciaux apparaissent parce que nous aurions signé de mauvais traités commerciaux : nous laisserions les étrangers vendre leurs produits chez nous, mais ils ne nous laisseraient pas vendre les nôtres chez eux. Donc, la solution consisterait à dresser des barrières aux produits étrangers. "Je suis un homme de droits de douane", a-t-il fièrement proclamé.

Cependant, la réalité est que les déficits commerciaux n’ont presque rien à voir avec les droits de douane ou d’autres barrières à l’échange. Le déficit commercial global est toujours égal à la différence entre les dépenses d’investissement domestiques et l’épargne domestique (incluant aussi bien celles du secteur privé que du secteur public). C’est juste de la comptabilité. Si l’économie américaine génère d’amples déficits commerciaux, ce n’est pas parce que les Américains auraient trop perdu dans les traités commerciaux qu’ils ont signés, mais parce qu’ils épargnent trop peu relativement aux autres pays.

Bien sûr, les droits de douane peuvent réduire les importations des biens qui sont sujets à ces droits de douane et ainsi réduire le déficit commercial dans des secteurs en particulier, mais c’est comme appuyer sur un ballon : vous écrasez l’endroit où vous appuyez, mais cela ne fera qu’augmenter d’un même montant un autre endroit. L’appréciation du dollar, qui nuit aux exportations, est l’un des principaux canaux par lesquels les déficits commerciaux sont susceptibles de se maintenir. Mais le résultat fondamental, le fait que les droits de douane ne réduisent pas le déficit commercial global, est clair.

Certes, les droits de douane que l’administration Trump a instaurés en 2018 ont bien fortement réduit les importations des biens faisant l’objet de ces tarifs douaniers. Mais les importations des autres biens ont augmenté, tandis que les performances à l’exportation ont été médiocres. Et le déficit commercial global a fortement augmenté, ce qui est exactement ce que l’on pouvait s’attendre à voir. Après tout, cette forte baisse d’impôts pour les riches a fortement réduit l’épargne nationale.

Et la cause supposée du déficit commercial n’est pas la seule chose sur laquelle Trump s’est trompé en matière de politique commerciale. Il a aussi continué d’insister sur l’idée que les étrangers paieraient ses droits de douane. En réalité, les prix reçus par les exportateurs étrangers n’ont pas baissé. Les prix payés par les consommateurs américains ont par contre augmenté.

A nouveau, le déficit commercial ne pose pas de danger immédiat pour l’économie américaine. Et même la guerre commerciale de Trump n’a probablement provoqué que des dommages économiques limités. Le principal dommage a été porté à la crédibilité des Etats-Unis. Mais les déficits jumeaux de Trump montrent que son parti a menti à propos de ses priorités en matière de politique économique et qu’il est vraiment incompétent en matière de politique commerciale. Heureusement, une grande nation comme les Etats-Unis peut survivre à beaucoup de choses, même à la malhonnêteté et à l’ignorance de ses dirigeants. »

Paul Krugman, «Tariff man has become deficit man », 7 mars 2019. Traduit par Martin Anota



aller plus loin…

« Petite macroéconomie des droits de douane »

« Pourquoi il ne faut pas être obnubilé par le déficit commercial »

« Faut-il vraiment être champion du monde des exportations ? »

dimanche 10 mars 2019

Les liens de la semaine

Autour de la science économique

  • La crise financière a-t-elle bouleversé l’enseignement de la macroéconomie ? (Alter éco)
  • Les économistes piégés par leurs biais idéologiques (Christian Chavagneux)


Croissance, fluctuations et crises

  • Chine : une croissance surestimée, mais plus équilibrée ? (Alter éco)
  • Chine : ralentissement cyclique ou problème structurel grave ? (Patrick Artus)
  • Le coup de frein sur l'économie mondiale plus marqué que prévu (La Tribune)
  • S’il y avait à nouveau une crise aujourd’hui, serait-elle plus grave qu’il y a 10 ans ? (Patrick Artus)
  • Allemagne : la fin de la prospérité (Jacques Adda)
  • Pourquoi la France ne s’est-elle pas remise de la crise de 2008-2009 ? (Patrick Artus)
  • Hystérésis de la crise de 2008-2009 : plus forte dans la zone euro ou aux Etats-Unis ? (Patrick Artus)
  • Etats-Unis : la flexibilité de l’offre explique l’absence d’inflation (Patrick Artus)


GRAPHIQUE PIB trimestriel en volume (en indices, base 100 au premier trimestre 2005)

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source : Alter éco (2019

Environnement et ressources naturelles

  • Non, ce n’est pas la faute des taxes si les prix des carburants augmentent (Le Monde)
  • L’économie bleue dans l’Outre-mer : quels enjeux pour demain ? (Banque de France)
  • Faut-il acheter une voiture électrique ? (Alter éco)
  • Pour un nouveau paradigme dans la lutte contre le plastique (Project Syndicate)


Démographie, immigration




Entreprises et concurrence


Monnaie et finance


Dette publique

  • Faut-il s'inquiéter de la dette publique lorsque les taux d’intérêt sont faibles ? (D'un champ l'autre)
  • La Grèce cartonne pour son retour sur le marché obligataire (La Tribune)
  • A-t-on déjà observé une réduction du taux d’endettement public par une consolidation budgétaire ? (Patrick Artus)


Commerce international

  • Les douaniers continuent leur "grève du zèle" pour alerter sur le manque de moyens avant le "Brexit (Le Monde)
  • Avant le Brexit, le déficit commercial se creuse encore en France (La Tribune)
  • Trump perd une bataille (Alter éco)
  • Guerre commerciale : Trump au pied du mur (CEPII)
  • Le retour d’un traité entre l’Europe et les Etats-Unis ? (Alter éco)
  • Le déficit extérieur des Etats-Unis va être très important : quels sont alors les trois équilibres possibles ? (Patrick Artus)


GRAPHIQUE Parts de marché à l’exportation en volume (en indices, base 100 en 2000)

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source : Alter éco (2019

Finance internationale

  • Les avantages et les inconvénients d’une économie fermée financièrement (Patrick Artus)
  • Le grand désajustement : la Chine ne recycle plus ses excédents aux Etats-Unis (Patrick Artus)


Intégration européenne


Inégalités et justice sociale

  • Classement Forbes : Bezos reste l'homme le plus riche du monde, Bernard Arnault est 4e (La Tribune)
  • Nouvelles inégalités, nouvelles colères (François Dubet)
  • Non, l’ascenseur social n’est pas en panne ! (2) (Olivier Galland)
  • Le mauvais argument de Bruno Le Maire contre l’imposition des plus hauts revenus (Le Monde)
  • Taxer les riches, l'idée fait son chemin aux Etats-Unis (La Tribune)
  • RSA, soins, aide au logement : à quoi ont droit les immigrés en France ? (Le Monde)
  • Minima sociaux : on y est, on y reste (Alter éco)
  • Les dynamiques contemporaines de la pauvreté : de l’exclusion à l’insécurité sociale (Nicolas Duvoux)


GRAPHIQUE Qui se sent pauvre en France ? (en %)


source : Métropolitiques (2019)

Zoom sur les inégalités hommes-femmes

  • De la mairie au gouvernement, un long chemin vers la parité (Le Monde)
  • En infographie : un siècle de conquête du droit de vote pour les femmes (Le Monde)
  • A la télévision et à la radio, la parole des femmes en net déséquilibre par rapport à celle des hommes (Le Monde)
  • Pourquoi les algorithmes peuvent être sexistes (Alter éco)
  • L’évolution des inégalités de salaires entre hommes et femmes (Observatoire des inégalités)
  • Et les femmes devinrent plus diplômées que les hommes... (Céreq)
  • L’impact économique des inégalités de genre (Banque de France)


GRAPHIQUE Ecart salarial entre les hommes et les femmes (en %)

Observatoire_des_inegalites__ecart_salarial_hommes_femmes_inegalites_salaires.png

source : Observatoire des inégalités (2019)

Travail, emploi, chômage

  • Les transformations de l’assurance chômage (Gilbert Cette)
  • Contrôle des chômeurs : haro sur la nouvelle échelle de sanctions de Pôle emploi (La Tribune)
  • La prime d'activité s'étend à 1,1 millions nouveaux bénéficiaires (La Tribune)
  • Y a-t-il une perte d’emploi et de croissance due en France en 2018 aux difficultés d’embauche ? (Patrick Artus)
  • 35 heures: retour vers le futur (Michel Husson)
  • Une photographie du marché du travail en 2018 (INSEE)


GRAPHIQUE Taux de chômage en France selon l'âge (en %)

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source : INSEE (2019)

Politique

  • Abdelaziz Bouteflika : trop peu, trop tard (Le Monde)
  • En Algérie, "l’épineuse question des générations" (Le Monde)
  • La révolution algérienne a-t-elle vraiment commencé ? (The Conversation)
  • Les assemblées citoyennes en Irlande. Tirage au sort, référendum et constitution (La Vie des idées)


Relations internationales

  • La Chine affiche ses ambitions (Le Monde)
  • Coopération franco-allemande: nouveau traité, nouvelle volonté? (Télos)
  • Le Conseil de sécurité de l’ONU à l’heure franco-allemande (The Conversation)





lire la précédente revue de presse

jeudi 7 mars 2019

Quatre faits stylisés sur les crises financières

« (…) La crise financière a démontré que, même dans une économie développée telle que les Etats-Unis, des perturbations financières peuvent endommager toute une économie. La crise et la faible reprise qui l’a suivie ont suscité une explosion d’études cherchant à préciser les liens étroits qui existent entre le secteur financier et le reste de l’économie. De telles études sont importantes pour les institutions en charge de la politique économique puisqu’elle leur permet de réduire le risque de nouvelles crises ou leur fourni un guide pour atténuer les répercussions de celles-ci lorsqu’elles éclatent.

Les crises financières sont caractérisées par un déclin soudain et généralisé des prix d’actifs, une forte perturbation des marchés financiers et un sévère resserrement du crédit qui entraîne une contraction de l’activité économique. Avant la crise de 2007-2009, les modèles macroéconomiques les plus utilisés par les principales banques centrales autour du monde excluaient largement les institutions financières et, par conséquent, ne tenaient pas compte de la possibilité que de tels événements surviennent. Au cours de la dernière décennie, plusieurs avancées ont été faites pour répondre à ces manques. Cependant, jusqu’à présent, une approche commune pour intégrer les crises financières aux modèles macroéconomiques n’a pas encore émergé.

(…) Les modèles que les chercheurs utilisent pour comprendre les crises financières doivent être capables de répliquer les faits stylisés mis en évidence par les données historiques. Je me focalise sur quatre faits à propos des crises. Parvenir à reproduire ces schémas dans un seul modèle est un important défi pour construire des modèles macroéconomiques réalistes des crises financières. (…)

Les crises sont des événements rares. En moyenne, les crises surviennent environ tous les 25 ans ou même encore moins fréquemment. A l’inverse, une récession commence typiquement tous les 8 ans. Ce fait pose déjà un problème immédiat lorsque l’on étudie empiriquement les crises financières. Pour obtenir assez d’observations pour étudier les schémas communs autour des crises, les chercheurs ont besoin de larges échantillons de données. En l’occurrence, ces échantillons doivent couvrir de nombreux pays et s’étendre sur plusieurs décennies. Donc, les études s’appuient habituellement sur des sources historiques et implique souvent un fastidieux travail d’archive.

Les booms du crédit tendent à précéder les crises. Un large éventail d’études historiques a montré que les crises financières ne sont pas vraiment des événements aléatoires qui seraient indépendants des conditions macroéconomiques. En effet, les crises surviennent typiquement à la fin d’une expansion, après une période prolongée d’accumulation de déséquilibres macrofinanciers.

L’un des déterminants clés des crises que la littérature a mis en évidence est le volume de crédit accordé aux entreprises non financières et aux ménages. Par exemple, Moritz Schularick et Alan Taylor (2012) ont constaté que la croissance agrégée du crédit est un indicateur avancé assez fiable. Nous le voyons sur le graphique, montrant la variation annuelle en pourcentage du crédit dans les années avant et après les crises à partir de données relatives à 17 pays développés de 1870 à 2013. Dans la période qui précède la crise, le crédit s’accroît typiquement à un rythme rapide, chute brutalement autour de l’éclatement de la crise et reste déprimé par la suite.

GRAPHIQUE Variation du crédit autour des crises financières (en %)

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Les crises financières sont associées à des récessions sévères. Lorsqu’une crise financière éclate, la production décline typiquement plus fortement que durant une récession normale. En outre, la chute de la production est même plus forte si la crise est précédée par une accumulation de crédit, comme l’ont par exemple constaté Òscar Jordà, Moritz Schularick et Alan Taylor (2013). Par exemple, le PIB chute de 30 % à 50 % de plus au cours d’une récession synchrone à une crise financière par rapport à une récession normale (Paul, 2019). Une explication potentielle est que l’accès au crédit se restreint autour du début de la crise qui affecte l’activité économique, comme le montre le graphique.

Les déclencheurs ultimes des crises peuvent être relativement petits. Même si la production chute fortement lors d’une crise, ce n’est peut-être pas en raison d’un large choc qui aurait touché l’économie. Par exemple, Gorton et Ordonez (2014) estiment que les pertes sur les titres adossées sur crédit hypothécaire lors de la crise financière de 2007-2009 (…) étaient en fait assez modestes. Le système financier américain a peut-être avoir été particulièrement vulnérable à de petits chocs autour de 2007, donc un déclencheur similaire à une autre période aurait pu ne pas entraîner une perturbation aussi importante dans le système financier.

Pour résumer, les crises financières présentent les caractéristiques suivantes : elles sont des événements rares qui sont typiquement précédés par une accumulation du crédit, sont associés à de plus fortes récessions qu’à la normale et ne sont pas nécessairement déclenchées par de larges chocs. Ces faits empiriques posent des défis aux modèles macroéconomiques. Pourquoi la fragilité financière apparaît-elle durant les bonnes périodes, lorsque le crédit s’accroît ? De plus, quel mécanisme de propagation transforme des chocs qui ne sont pas particulièrement larges en de sévères événements macroéconomiques ? (…) »

Pascal Paul, « Modeling financial crises », Federal Reserve Bank of San Francisco, Economic Letter, n° 2019-08, mars 2019. Traduit par Martin Anota



aller plus loin...

« Anatomie des booms du crédit »

« Quels liens entre crédit, instabilité financière et macroéconomie ? »

lundi 4 mars 2019

Ce sont les consommateurs américains qui payent les droits de douane de Trump

« (…) Donald Trump (…) nous a donné de bien belles phrases, qui seront certainement citées dans les histoires et les manuels pendant les prochaines décennies, voire les prochaines générations. Malheureusement, elles seront rappelées parce qu’elles constituent une bonne illustration de ce que peuvent être de bien mauvaises idées. En économie, la phrase que vous avez dû le plus entendre est la déclaration de Trump selon laquelle "les guerres commerciales sont bonnes et faciles à gagner". Ensuite, vous avez certainement entendu son affirmation selon laquelle "je suis un homme des droits de douane", accompagnée de l’affirmation que les étrangers paient les droits de douane qu’il a instaurés.

Maintenant, cette dernière affirmation est quelque chose que vous pouvez tester. Au cours de l’année 2018, Trump a instauré des tarifs douaniers sur environ 12 % du total des importations américaines et beaucoup de ces droits de douane ont été instaurés depuis suffisamment longtemps pour que nous puissions avoir une idée de leurs répercussions.

Samedi, des économistes de Columbia, de Princeton et de la Réserve fédérale de New York ont publié une étude intitulée "The impact of the 2018 trade war on U.S. prices and welfare" où ils ont utilisé les données détaillées sur les importations pour évaluer l’impact des droits de douane. (…) Leur conclusion est qu’à première approximation, les étrangers n’ont rien payé de l’addition, ce sont les entreprises et consommateurs américains qui l’ont payée en totalité. Et les pertes subies par les consommateurs américains ont excédé les recettes tirées des nouveaux droits de douane, donc ces derniers ont globalement appauvri les Etats-Unis.

Comment ont-ils obtenu ce résultat ? Le gouvernement américain collecte des données sur les prix et quantités de plusieurs catégories d’importations. Plusieurs d’entre elles ont subi les nouveaux droits de douane, mais pas les autres. Donc, vous pouvez comparer ce qui s’est passé pour les importations touchées par les tarifs douaniers avec celles qui en ont été épargnées et qui constituent de fait le groupe de contrôle. Cela vous indique quel a été l’impact des droits de douane.

Dans la vision de Trump, où les étrangers sont censés payer les droits de douane, vous vous attendriez à voir une chute de prix pour les biens faisant l’objet de droits de douane, compensant ces derniers, si bien que les prix à la consommation n’auraient pas changé. Mais ce que vous voyez en réalité, c’est l’absence d’effet visible des droits de douane sur les prix à l’importation. Donc, les fournisseurs étrangers ne semblent n’avoir rien absorbé des droits de douane, ces derniers ayant été entièrement supportés par les ménages ; les prix incluant les droits de douane ont augmenté du montant de ces derniers.

GRAPHIQUE Variation des prix des biens importés suite aux vagues de tarifs douaniers de Trump (normalisée, en %)

Paul_Krugman__hausse_prix_biens_importes_apres_droits_de_douane_Trump.png

Ces hausses de prix ont entraîné de substantiels changements dans les comportements. Les importations de produits faisant l’objet d’un droit de douane ont chuté fortement, en partie parce que les consommateurs se sont tournés vers des produits domestiques, mais aussi en grande partie parce que les importateurs ont déplacé leur lieu d’approvisionnement dans des pays qui ne sont pas touchés par les droits de douane de Trump. Par exemple, plusieurs entreprises semblent avoir commencé à acheter au Vietnam ou au Mexique des biens qu’ils achetaient précédemment en Chine. Ces changements de comportement sont la clé de la conclusion de l’article selon laquelle les droits de douane ont appauvri les Américains.

Considérons l’exemple suivant : avant les droits de douane, les Etats-Unis importaient un certain bien dont le prix s’élevait à 100 dollars. Ensuite, l’administration a imposé un droit de douane de 25 %, amenant le prix pour les consommateurs à 125 dollars. Si nous continuons d’importer ce bien de Chine, les consommateurs perdent 25 dollars par unité de bien achetée, mais le gouvernement gagne 25 dollars de recettes en plus, laissant le revenu national inchangé.

Supposons, cependant, que les importateurs déplacent leur lieu d’approvisionnement dans un pays plus cher qui n’est pas l’objet d’un droit de douane ; supposons, par exemple, qu’ils peuvent acheter le bien au Vietnam pour 115 dollars. Alors, les consommateurs perdent seulement 15 dollars, mais il n’y a pas de recettes tirées des droits de douane, donc il s’agit d’une perte de 15 dollars pour la nation dans son ensemble.

Mais que se passe-t-il s’ils se tournent vers un fournisseur domestique, par exemple une entreprise américaine qui va vendre le produit pour 120 dollars. Qu’est-ce que cela change à l’histoire ? Ici la chose cruciale est que la production domestique d’un bien a un coût d’opportunité. Les Etats-Unis sont proches du plein emploi, donc les 120 dollars en ressources utilisées pour produire ce bien peuvent ou auraient été employées en produisant quelque chose d’autre en l’absence du droit de douane. Le détournement de ces ressources vers la production de choses que nous avions l’habitude d’importer signifie une perte nette de 20 dollars, sans compensation en termes de recettes.

D’ailleurs, en pratique, toutes les créations d’emplois dans le secteur manufacturier qu’auront permises les droits de douane de Trump sont probablement compensées par des destructions d’emplois manufacturiers. C’est en partie le cas parce que la plupart des droits de douane portent sur des biens intermédiaires, des biens utilisés pour la production, donc ces créations d’emplois dans, par exemple, la métallurgie sont compensées par des destructions d’emplois dans l’industrie automobile et dans d’autres secteurs en aval. Au-delà de cela, les droits de douane ont probablement contribué à pousser le taux de change du dollar à la hausse, ce qui a rendu les exportations américaines moins compétitives.

Une fois que l’on prend en compte tout cela, les droits de douane de Trump ont accru les prix à la consommation, plutôt que déprimé les gains étrangers. Certaines recettes ont été gagnées, mais il y a aussi eu ce qui se ramène à de l’évitement fiscal comme les consommateurs se tournent vers des substituts, non taxés, de ce qu’ils avaient l’habitude d’importer. Mais cet évitement fiscal ne se fait pas sans coût, si bien que les Etats-Unis dans leur ensemble se retrouvent appauvris.

Maintenant, les chiffres ne sont pas si énormes que cela. La nouvelle étude suggère des pertes nettes en termes de bien-être à 1,4 milliard de dollars par mois, c’est-à-dire 17 milliards par an, ce qui représente moins de 0,1 % du PIB américain. Mais gagner, ce n’est pas tout. Et les chiffres pourraient être plus élevés si la guerre commerciale s’accentuait, par exemple avec l’instauration de droits de douane sur les voitures européennes pour un motif de "sécurité nationale". »

Paul Krugman, « How goes the trade war? Consumers, not foreigners, are paying the Trump tariffs », 3 février 2019. Traduit par Martin Anota

dimanche 3 mars 2019

Les liens de la semaine

Croissance, fluctuations et crises

  • Pourquoi le moral des ménages se redresse (La Tribune)
  • Après l'atonie, la consommation rebondit (La Tribune)
  • Bruxelles pointe les fragilités de l'économie française (La Tribune)
  • L'économie souterraine représente 12% du PIB français (La Tribune)
  • La croissance américaine au plus haut depuis 2005 (Le Monde)
  • La Chine est-elle vraiment le moteur de la croissance mondiale ? (Patrick Artus)
  • Après le soft landing, plus jamais de cycles ? (Patrick Artus)


GRAPHIQUE Croissance du PIB français et ses composantes (en %)

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source : INSEE (2019)

Autour de l'innovation


Environnement et ressources naturelles

  • Avec 48 000 morts par an en France, la pollution de l’air tue plus que l’alcool (Le Monde)
  • Toute la chaîne alimentaire mondiale pèse pour un tiers des émissions de CO2 (Le Monde)
  • Sursauts face à l’obscurantisme écologique (Eloi Laurent)
  • Réchauffement climatique : brisons la camisole de force du néolibéralisme (Project Syndicate)
  • Le CO2, une histoire au long cours chamboulée par les sociétés industrielles (The Conversation)
  • Devriez-vous acheter une voiture électrique ? (Project Syndicate)


Immigration

  • Les faits économiques contredisent les idées reçues sur l’immigration (Project Syndicate)
  • Mineurs isolés étrangers en France : l’Unicef attaque un décret gouvernemental (Le Monde)
  • Non, un "migrant fraîchement débarqué" n’est pas mieux traité qu’un Français modeste (Le Monde)
  • Quand la lutte contre l’immigration irrégulière devient une question de "culture" (The Conversation)
  • L'immigration sera essentielle dans la nouvelle mondialisation (D'Albis & Lorenzi)


Monnaie et finance

  • Nouveaux déboires d’Elon Musk avec le gendarme boursier américain (Le Monde)
  • Brexit : la finance a déjà enclenché ses relocalisations (La Tribune)
  • Les questions à se poser au sujet de la dette (Patrick Artus)
  • Pourquoi des taux d’intérêt durablement très bas réduisent la croissance (Patrick Artus)
  • Pourquoi les taux d’intérêt négatifs conduisent finalement à une politique monétaire restrictive (Patrick Artus)


L'Etat et l'économie


Commerce international

  • Pourquoi les exportations françaises sont-elles si faibles ? (Alter éco)
  • Chine-États-Unis : Le terme de "guerre" est désormais justifié (CEPII)
  • États-Unis–Chine, la longue marche vers un Yalta commercial ? (The Conversation)
  • Les "nouvelles routes de la soie" : Des obstacles sur la route (CEPII)
  • La réduction de la pauvreté dépend du commerce (Project Syndicate)




Finance internationale

  • Depuis 2008, le rôle du dollar comme devise financière internationale s’accroît tandis que celui de l’euro recule (Patrick Artus)
  • Les investissements directs étrangers en France s’orientent à la fois vers les entreprises les plus robustes et les plus fragiles (Banque de France)
  • La grande importance pour l’économie mondiale de l’évolution de la structure de la balance des paiements de la Chine (Patrick Artus)


Intégration européenne

  • Britanniques et Européens rebattent les cartes (Alter éco)
  • Quand les Britanniques disaient "oui" à l’Europe (Alter éco)
  • Peut-on faire confiance à la Roumanie à la tête du Conseil de l’Union européenne? (The Conversation)
  • Les dirigeants européens à la rescousse des populistes italiens (Yanis Varoufakis)


Liens sociaux

  • "A 2 ans, les enfants ont déjà forgé des habitudes qui distinguent filles et garçons" (Wilfried Lignier)
  • Rideau sur la femme de 50 ans (Xavier Molénat)
  • En 2017, dans deux tiers des mariages entre personnes de sexe différent, la femme est plus jeune que son mari (INSEE)


Inégalités


GRAPHIQUE Décomposition de la mobilité sociale observée des hommes par rapport à leur père, de 1977 à 2015 (en %)

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source : INSEE (2019)

Zoom sur la mobilité sociale

  • En 40 ans, la mobilité sociale des femmes a progressé, celle des hommes est restée quasi stable (INSEE)
  • La France, les inégalités et l’ascenseur social (OCDE)
  • "L’Etat-providence français ne permet pas la mobilité sociale" (Xavier Ragot)


GRAPHIQUE Décomposition de la mobilité sociale observée des femmes par rapport à leur mère, de 1977 à 2015 (en %)

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source : INSEE (2019)

Travail, emploi, chômage

  • Dans la réforme de l’assurance-chômage, le bonus-malus est clairement « sur la table » (Le Monde)
  • Contrats courts : à quel scénario s'attendre ? (La Tribune)
  • Assurance chômage : faut-il vraiment faire des économies ? (La Tribune)
  • 40 % des chômeurs touchent moins de 500 euros par mois (Centre d'observation de la société)
  • Assurance chômage : quelles leçons du système américain ? (Banque de France)
  • L'équation insoluble des salaires français (Les Echos)
  • D’où vient la descente en gamme des emplois ? (Patrick Artus)
  • Qui travaille sans être déclaré ? (Alter éco)
  • France : la question importante du coût du travail qualifié et de la compétitivité de l’industrie (Patrick Artus)


Politique

  • Pour « une réforme radicale du financement public des partis politiques » (Le Monde)
  • Le choix historique du pouvoir algérien (Le Monde)
  • En Algérie, les cartes du pouvoir face à la mobilisation populaire (The Conversation)
  • Le labyrinthe catalan (Télos)


Géopolitique





lire la précédente revue de presse

mercredi 27 février 2019

Le Brexit comme symptôme

« Simon Wren-Lewis dit que le Brexit est "le symptôme d’un malaise plus profond", celui d’un système politico-médiatique qui nous aurait donné une austérité économiquement insensée. Je suis d’accord avec l’idée que l’austérité budgétaire ait provoqué le Brexit, pas seulement parce que, comme Ben Friedman l’a montré, la stagnation des revenus ait rendu la population plus hostile aux immigrés. Mais je m’interroge : n’y aurait-il pas ici un malaise encore plus profond, à savoir une défaillance fondamentale du capitalisme ?

Ce que je veux dire, c’est que le capitalisme s’essoufflait avant même qu’éclata la crise bancaire. Par exemple :

  • Le revenu réel médian des ménages au Royaume-Uni, après les coûts immobiliers, a grimpé de seulement 1,6 % par an dans les cinq années qui précédèrent 2007, c’est-à-dire plus lentement qu’au cours des trente années précédentes, lorsque sa croissance annuelle s’élevait à 2,4 %. Cela ne s’explique pas seulement par le fait que les fruits de la croissance aient été captés par les riches : le PIB par tête au cours de cette période a augmenté de seulement 2,1 % par an, ce qui était faible en comparaison avec les précédentes expansions.

  • L’investissement des entreprises représentait moins de 10 % du PIB du Royaume-Uni au milieu des années deux mille, alors qu’il dépassait les 12 % à la fin des années quatre-vingt-dix. Cela refléta ce que Ben Bernanke appela, en 2005, une « pénurie d’opportunités d’investissement » dans les économies occidentales.

  • Les rendements réels des obligations connaissent une tendance baissière depuis le début des années quatre-vingt-dix. Qu’importe que cela résulte d’un excès d’épargne, d’une pénurie de projets d’investissement ou d’une pénurie d’actifs sans risque. Cette tendance baissière dénote une perte de dynamisme économique : un manque de croyance dans la croissance a amené les investisseurs à préférer des actifs plus sûrs.

Ces signes de stagnation peuvent avoir une cause commune, par exemple le fait que les taux de profit baissent dans les pays développés depuis les années soixante, comme l’ont montré Andrew Kliman et Michael Roberts. Tout cela est cohérent avec l’affirmation de Ravi Jagannathan selon laquelle la crise de 2008 était "le symptôme, non la maladie". C’était un effondrement sans boom dans la période qui le précéda.

Pour le comprendre, imaginez que (contrairement à la réalité) il y ait eu une abondance de projets d’investissement très profitables pour les entreprises dans les économies occidentales. L’"excès" (glut) d’épargne des économies asiatiques aurait alors financé ces projets plutôt que l’inflation des prix de l’immobilier. Nous aurions connu une authentique croissance plutôt que des bulles et des malinvestissements. Nous n’aurions pas eu de crise.

Et comme Nick Crafts l’a dit, sans la crise nous n’aurions eu ni l’austérité budgétaire, ni donc le Brexit. Ce n’est pas parce que la crise a nécessité l’austérité, mais parce que la récession a affaibli le soutien en faveur du parti travailliste et parce que la hausse de la dette publique consécutive à la crise permit aux conservateurs et aux médias d’exploiter la phobie injustifiée vis-à-vis de l’endettement public.

Il y a, je pense, une ligne assez claire allant de la stagnation capitaliste à la crise de 2008, à l’austérité et donc au Brexit.

Mon désaccord avec Wren-Lewis fait écho à un vieux désaccord entre les marxistes et les socio-démocrates. Alors que ces derniers tendent à mettre l’accent sur l’inadéquation des politiques mises en place, nous, les marxistes, mettons l’accent sur les difficultés intrinsèques du capitalisme. Je pense que ce désaccord est d’importance. Là où Simon et moi nous rejoignons, c’est sur l’idée que le Brexit est un symptôme. En ce sens, il y a une grande différence entre nous et les remainers du parti conservateur tels qu’Anna Soubry qui soutinrent l’austérité et les libéraux-démocrates et autres remainers du centre qui étaient d’accord avec elle. Ils semblant penser que le Brexit a lieu parce que les électeurs ont souffert d’un excès d’irrationalité contre lequel ils étaient immunisés. Il y a là un narcissisme stupide, un symptôme morbide de ce que nous obtenons lorsque nos opinions politiques ne trouvent pas de justification dans les sciences sociales. »

Chris Dillow, « Brexit as symptom », in Stumbling & Mumbling (blog), 26 février 2019. Traduit par Martin Anota



aller plus loin...

« Le Brexit, fruit d'une relation pernicieuse entre mondialisation et austérité »

« Les coûts ignorés de la crise financière »

dimanche 24 février 2019

Les liens de la semaine

Epistémologie et histoire de la pensée


Croissance, fluctuations et crises

  • L'économie française montre de légers signes d'amélioration (La Tribune)
  • L’Allemagne pourrait aller mal, d’un point de vue structurel et pas seulement d’un point de vue cyclique (Patrick Artus)
  • Peut-il y avoir “effondrement” de la Chine ? (Patrick Artus)
  • "Quatre mécanismes peuvent conduire à une crise grave et globale" de l’économie mondiale (Patrick Artus)
  • Réfléchissons à ce qui pourrait provoquer une crise grave de l’économie mondiale (Patrick Artus)


Démographie, migration

  • L’espérance de vie en panne (Le Monde)
  • En 2017, la moitié des personnes arrivées en France sont nées en Europe (INSEE)
  • Au Royaume-Uni, déchoir de sa nationalité une femme de djihadiste "revient à créer une apatride" (Le Monde)


Environnement et ressources naturelles

  • Les « vaches-poubelles », victimes de la « maladie des déchets » (Le Monde)
  • La crevette, arme de déforestation massive (Alter éco)
  • Dix-sept ans de pollution de l’air en Ile-de-France visualisés en un graphique (Le Monde)
  • Et si c’était le réchauffement climatique qui provoquait la stagnation séculaire ? (The Conversation)
  • Fiscalité carbone : équité… et acceptabilité (François Bourguignon)
  • Justice climatique et transition sociale-écologique (Eloi Laurent)


Finance


Dette publique


Commerce international




Finance international

  • Qu’est-ce qui déclenche les mouvements du taux de change du dollar ? (Patrick Artus)
  • La configuration est pire aujourd’hui pour le dollar qu’entre 2002 et 2008 (Patrick Artus)
  • Que penser de la repression financière dans les pays de l’OCDE ? (Patrick Artus)


Intégration européenne : autour du "Brexit"


Racisme(s), xénophobie

  • Actes antisémites : peu de victimes portent plainte (Le Monde)
  • Antisémitisme : aux origines du glissement de vocabulaire de "juif" à "sioniste" (Le Monde)
  • Le réveil de l’antisémitisme d’extrême droite (The Conversation)
  • La fabrication d’une crise : déconstruire la rhétorique anti-immigration de Donald Trump (The Conversation)


Inégalités et stratification sociale


Fiscalité, redistribution et justice sociale

  • La perception des inégalités et la délicate question de la taxation de l'héritage (Alter éco)
  • Europe : le succès inquiétant des minima sociaux (Alter éco)
  • Pour une réforme de l’imposition des couples (OFCE)
  • Y a-t-il un coût aux politiques redistributives de grande taille ? (Patrick Artus)


Travail, emploi, chômage

  • Echec de la négociation Unédic : le paritarisme en péril (Le Monde)
  • Contrats courts : la négociation impossible (Alter éco)
  • Heures sup détaxées : une fausse bonne idée (Alter éco)
  • Primes "Macron" de fin d'année : quel bilan ? (La Tribune)
  • Que gagne-t-on à se former ? Zoom sur 20 ans d’évolution des salaires en début de vie active (Céreq)
  • Dans la fonction publique, 1 % des salaires dépassent 6 410 euros par mois (Le Monde)
  • France : il ne faudrait pas faire monter encore plus le chômage structurel (Patrick Artus)


Mobilisation collective

  • "Gilets jaunes" : de la colère à la haine (Le Monde)
  • Les Français, les Gilets jaunes et le complotisme (Olivier Galland)
  • Les gilets jaunes, l’antisémitisme et "la démocratie du public" (Gérard Noiriel)
  • Pensée des "gilets jaunes" : trois ingrédients à prendre en compte (The Conversation)
  • Jeunesse et Gilets jaunes (Télos)
  • Rencontres aux ronds-points. La mobilisation des gilets jaunes dans un bourg rural de Lorraine (La Vie des idées)


Politique

  • La popularité de Macron cesse de s'effriter (La Tribune)
  • Affaire Benalla : face aux critiques de l’exécutif, le Sénat réaffirme la séparation des pouvoirs (Le Monde)
  • Benalla, le poison de Macron (Le Monde)
  • RIC, tirage au sort, vote par note : quels outils pour intéresser les citoyens à la politique ? (Le Monde)
  • Gilets jaunes : "refaire société", et après ? (The Conversation)
  • Le mouvement des “gilets jaunes” marque la disparition du clivage gauche-droite habituel (Le Monde)
  • Macron est-il responsable de l’affaiblissement du clivage gauche-droite ? (Télos)
  • Pourquoi la gauche de la gauche n’y arrive pas non plus (Télos)
  • Que reste-t-il de la gauche populiste ? (Project Syndicate)
  • La cité grecque, un modèle ? (La Vie des idées)





lire la prédédente revue de presse

lire le sociorama de Xavier Molénat

jeudi 21 février 2019

Pouvons-nous (toujours) compter sur la science économique ?

« Le magazine Foreign Policy considère mon ami Fareed Zakaria comme l’un des dix plus importants penseurs dans le domaine de la politique étrangère de la dernière décennie. Farred a célébré cette reconnaissance méritée en y publiant un essai intitulé "The End of Economics", où il fait part de ses doutes quant à la pertinence et à l’utilité de la science économique et des économistes. Parce que Fareed tient des propos réfléchis et fait écho à des arguments fréquemment avancés, il mérite une réponse tout aussi réfléchie.

Fareed ignore de grands pans de la pensée économique, il ignore que les économistes ont été à l’origine de la plupart des critiques avancées à l’encontre des précédentes théories économiques, il s’en prend à des hommes de paille et il n’offre pas vraiment d’alternative aux approches économiques de la politique publique.

Plusieurs critiques de l’économie saisissent l’échec des économistes à prédire la crise financière comme motif d’inculpation. Cet argument échoue à tenir compte d’une idée centrale qui est enseignée dans chaque cours sur les fondamentaux en finance. Les effondrements de marchés sont intrinsèquement imprévisibles, parce que si l’on parvenait à en prédire un, il surviendrait plus tôt, comme tout le monde vendrait ses actifs par anticipation. De plus, plusieurs économistes, notamment Janet Yellen, Raghuram Rajan et Robert Shillerand, ont fait part de leurs inquiétudes quant aux risques pesant sur le système financier et l’économie réelle dans les années et les mois qui précédèrent la crise.

Fareed cite les propos que Paul Krugman a pu avoir concernant "l’aveuglement face à la possibilité qu’il y ait des défaillances catastrophiques dans une économie de marché" dont feraient preuve les économistes. Pourtant, Fareed ne cite pas tous les propos de Krugman. Ce dernier se montre en effet critique envers la science économique, mais il a aussi affirmé pendant des années que la théorie macroéconomique telle qu’elle est présentée dans les manuels peut expliquer l’essentiel de la crise financière et de ses répercussions, mais aussi que les principaux échecs en matière de politique économique après la crise (en l’occurrence, l’insuffisance de la relance et les inquiétudes excessives à propos de l’inflation et des déficits publics) tiennent justement à une méconnaissance de la science économique (…). J’ai longtemps partagé les idées de Paul sur la fétichisation excessive de l’élégance mathématique en macroéconomie, mais cela ne revient pas à rejeter la macroéconomie des manuels qui s’est être révélée des plus pertinentes.

En faisant écho à d’autres critiques, Fareed s’attaque à l’utilisation par les économistes du PIB pour évaluer la performance économique nationale. C’est une inquiétude justifiée. Pourtant, tous les efforts sérieux visant à aller au-delà du PIB se fondent sur des travaux réalisés par d’éminents économistes. Pensez à James Tobin et à William Nordhaus avec leur ouvrage "Measure of Economic Welfare" écrit il y a un demi-siècle, à Partha Dasgupta sur la soutenabilité, à Amartya Sen sur les mesures du développement humain ou à Tony Atkinson et à Thomas Piketty sur les inégalités.

On affirme que l’hypothèse économique commune selon laquelle chaque agent est rationnel et présente un comportement maximisateur est peu cohérente avec les faits. C’est vrai. C’était déjà un thème majeur dans la recherche économique avant même que je naisse, par exemple avec Milton Friedman qui a écrit un célèbre article évoquant les raisons pour lesquelles les gens jouent à la loterie. Andrei Shleifer et moi-même avons passé en revue il y a plus d’un quart de siècle la littérature, déjà bien imposante à l’époque, sur les "spéculateurs bruyants" (noise traders), et l’idée selon laquelle les prix spéculatifs ne sont pas pleinement rationnels et reflètent l’avidité, la peur et l’émotion humaine apparaît clairement dans les écrits de bien d’autres économistes comme Charles Kindleberger, Robert Shiller, Richard Thaler et Brad DeLong. L’hypothèse d’individus rationnels maximisateurs est seulement utilisée comme une approximation de la réalité et les bons économistes en comprennent les limites. Plusieurs des plus grandes intuitions en économie comportementale ont été avancées il y a plusieurs décennies et elles font partie intégrante de la théorie et de la pratique économiques modernes. Les idées en matière de politique économique comme les taxes sur les transactions et les "nudges" qui se fondent sur l’irrationalité proviennent pour l’essentiel des économistes.

Fareed affirme aussi que les pays ne cherchent pas à maximiser un profit, comme s’il s’agissait d’une critique de l’économie. Je ne connais pas d’économistes qui ait affirmé que les pays maximisaient un profit. Et contrairement à son affirmer, je ne connais pas d’économistes qui aient affirmé que le revenu était le principal déterminant du comportement électoral.

Une évaluation des changements dans la pertinence de la science économique doit aussi considérer les domaines où l’analyse économique est devenue de plus en plus importante. Les questions de choix scolaire et d’écoles de charte tout d’abord étudiées par les économistes sont centrales aux débats à propos de la politique éducative. Les systèmes de paiement pour résultats plutôt qu’intrants, qui ont le potentiel de révolutionner le remboursement de soins de santé, sont le fruit du raisonnement et de la recherche économiques. Les débats de politique environnementale tournent autour de schémas basés sur le marché pour décourager la pollution et encourager des formes plus propres de la production. Peu de domaines de la société ne sont pas influencés par les big data et l’apprentissage automatique qui sont la dernière incarnation de l’économétrie.

La science économique ne peut perdre le rôle qu’elle joue que s’il y a quelque chose pour la supplanter. Fareed est enthousiaste à propos de ce que les autres disciplines peuvent apporter. Je partage son espoir, mais je note qu’il ne met pas en avant d’idées ou cadres spécifiques émanant des autres disciplines qui auraient aurait contribué à la politique publique au cours des dernières décennies. Il y a certainement des exemples de recherches des autres sciences sociales qui ont eu un impact important sur le débat public, mais sûrement pas assez pour suggérer que la science économique puisse être reléguée à la marge.

Je conclurai en étant très explicite sur un point. Je ne remets pas en question l’importance de l’évolution de la réflexion au regard de la politique publique qui a pris place depuis l’ère de Reagan-Thatcher ou même depuis l’ère Clinton-Blair. Pour des raisons qui tiennent à la fois des avancées dans la compréhension du monde et des changements dans sa structure, la plupart des économistes (…) s’intéressent davantage aux questions de la redistribution, de la régulation, des monopoles et de la gestion de la demande globale qu’ils ne l’étaient il y a un quart de siècle. Comme le disait Keynes, "lorsque les faits changent, je change d’opinion. Et vous ?".

La gestion de la mondialisation, le soutien d’une classe moyenne à l’ère des intelligences artificielles et la préservation de la planète doivent être considérés comme des défis majeurs, voire comme les principaux défis, de notre ère. Si ce n’est pas de l’économie, il est difficile de voir d’où les solutions pourraient provenir. Chacun (qu’il apprécie la science économique ou ressente de la défiance à son égard) a intérêt à ce que la discipline soit pertinente et fructueuse pour aller de l’avant. »

Lawrence Summers, « Has economics failed us? Hardly ». Traduit par Martin Anota

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