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lundi 21 mai 2018

L'Etat employeur en dernier ressort : une idée marxiste ou keynésienne ?

« Depuis des décennies, il y a un débat autour des différences et similarités entre Marx et Keynes. Le débat autour de l’opportunité d’introduire une garantie d’emploi s’inscrit dans ce débat théorique : est-ce un moyen de soutenir le capitalisme ou d’y mettre un terme ?

Une garantie de l’emploi désigne l’offre, par le gouvernement, d’emplois à un salaire de base pour toute personne qui en voudrait. Cela éliminerait en effet le chômage involontaire. Pavlina Tcherneva a un bon article qui en décrit les détails. Parmi ses autres partisans, il y a Randy Wray et ses collègues, FitzRoy et Jin, Paul, Darity et Hamilton ou encore Wisman et Pacitti.

(…) Cela importe parce que le chômage est une cause massive de misère. Il est associé à la tristesse, au suicide, à de plus faibles salaires et à de plus mauvaises perspectives de carrière même pour ceux qui retournent au travail : Danny Blanchflower et David Bell en ont résumé les divers effets pernicieux. Comme Jeff Spross le dit : "Un emploi n’est pas seulement un mécanisme de livraison du revenu qui pourrait être remplacé par une source alternative. C’est la manière fondamentale par laquelle les gens affirment leur dignité, revendiquent leurs droits dans la société et comprennent les obligations mutuelles qui les lient les uns vis-à-vis des autres. Il y a de bonnes preuves empiriques suggérant que la perte de cette identité sociale importe autant que la perte de la sécurité financière."

(…) Il y a plusieurs arguments keynésiens (1) en faveur d’une garantie d’emploi. Cette dernière agirait comme un stabilisateur automatique, stimulant la demande globale quand l’économie est déprimée, mais la contenant lorsque l’économie est en surchauffe. En offrant aux entreprises la perspective d’une demande forte et stable, elle doit encourager l’investissement. Cela pourrait alors encourager une forme de croissance tirée par la demande. La garantie de l’emploi agirait comme un plancher pour les salaires et les conditions de travail. En sachant qu’ils ne peuvent pas proposer de plus faibles salaires, ni de plus mauvaises conditions de travail, les employeurs devraient stimuler la croissance de la productivité et essayer d’économiser en main-d’œuvre en investissant dans de nouvelles technologies. En ce sens, une garantie de l’emploi ferait au vingt-et-unième siècle ce que des syndicats puissants et le plein emploi firent dans les années cinquante et soixante.

Que peut-on alors dire contre cette idée ? Il y a de gros problèmes pratiques. Est-ce que les gouvernements locaux ont réellement l’expertise en termes de management pour identifier le travail nécessaire et gérer ces projets ? Et le danger est que, sous les gouvernements de droite, une garantie de l’emploi devienne, non pas une façon d’offrir de la dignité aux chômeurs, mais plutôt une forme de "workfare". C’est en partie pour cette raison que je suis d’accord avec Steve à l’idée qu’une garantie de l’emploi doive être accompagnée par un revenu de citoyenneté.

Il y a cependant d’autres problèmes. C’est pourquoi je pense que la garantie de l’emploi puisse être une idée davantage marxiste que keynésienne. Simon en décrit un : "Supposons que nous débutions avec une économie avec une inflation stable, ce qui implique un chômage au niveau du NAIRU, et que nous introduisions la garantie de l’emploi. Comme il est moins coûteux de perdre son emploi, cela pousserait l’inflation à la hausse, si bien que la seule façon de maintenir une inflation stable serait de déprimer la demande, ce qui réduirait bien sûr la production". Bien sûr, (…) vous pourriez affirmer qu’en ramenant des gens à l’emploi la garantie de l’emploi améliorerait les compétences et donc réduirait le NAIRU à long terme. Mais est-ce que le NAIRU serait nul ? Je ne le pense pas. Je pense qu’à partir d’un certain moment la crainte de Simon se matérialiserait. Quand ce sera le cas, une garantie de l’emploi évincerait l’emploi capitaliste.

Pour certains, comme Kate Aronoff, ce n’est pas un problème. "Ce ne sont souvent pas les mêmes choses qui nourrissent une marge de profit et qui font une bonne société." De la dépollution des côtes aux projets d’histoire orale (…), il y a plein d’activités utiles et peu carbonées qui peuvent être faites mais qui ne sont pas valorisées par le secteur privé. Il est difficile d’imaginer une entreprise, par exemple, qui soit capable de faire un profit en construisant des terrains de jeu ou en tenant compagnie aux personnes âgées pour les protéger de la solitude, qui est associée selon plusieurs études à une mort prématurée. C’est une raison pour laquelle une garantie de l’emploi remet en question le capitalisme. Elle pose la question : quelle est la valeur économique ? Est-ce qu’elle correspond seulement à une activité profitable ou prend-elle aussi en compte le travail non marchand (…) ?

Bien sûr, il y a une autre raison pour laquelle nous pouvons penser que la garantie de l’emploi s’oppose au capitalisme. Comme Jeff le dit, en faisant écho à Kalecki, "avec le plein emploi, les capitalistes perdent leur levier pour déprimer le salaire des travailleurs et ils doivent abandonner davantage de profits. Mais, surtout, (…) les capitalistes sont forcés de négocier avec les travailleurs qui sont 'en-dessous' d’eux et de se plier à leur volonté. Leur position de 'demi-dieux' de l’économie (garantissant l’emploi quand ils sont apaisés et l’emportant quand ils sont enragés) est renversée".

Comment les capitalistes vont-ils y répondre ? Une première possibilité est qu’ils réagissent en améliorant les conditions de travail et par là la productivité : nous avons de bonnes preuves empiriques suggérant que des formes de capitalisme plus coopératives sont plus efficaces. Une autre possibilité est qu’ils ferment tout simplement leurs établissements ou cessent d’investir, comme ils craignent que les plus faibles marges de profit fassent plus de dommages aux taux de profit qu’une plus forte demande globale ne leur fasse du bien. L’histoire nous montre que les deux réactions sont possibles : nous avons vu la première lors des années cinquante et soixante, puis la seconde lors des années soixante-dix.

Et ensuite il y a une troisième remise en cause du capitalisme. Une authentique garantie de l’emploi va adapter les emplois aux besoins des travailleurs : elle va les adapter au besoin que les gens éprouvent de prendre soin des membres de leur famille et elle va fournir des emplois adaptés à ceux qui ont des problèmes de santé. C’est à l’opposé de l’essentiel de ce que l’Etat capitaliste a essayé de faire, qui a consisté à changer les gens pour les besoins des capitalistes (…).

Ce que nous avons ici, alors, ce sont deux conceptions différentes d’une garantie de l’emploi. D’un côté, il peut s’agir d’une politique aidant le capitalisme à mieux fonctionner. Mais d’un autre côté, elle peut être une (…) politique qui (…) ne peut pas être adoptée de façon soutenable par le capitalisme et s'avère en fait un premier pas vers le socialisme. Honnêtement, je n’arrive pas à trancher.

(1) Oui, je sais qu’une garantie de l’emploi a davantage été associée avec la MMT qu’avec le keynésianisme. J’utilise le terme "keynésien" en référence à des politiques visant à soutenir le capitalisme en accroissant l’emploi. Je m’attaquerai aux différences entre keynésiens et partisans de la MMT une autre fois. »

Chris Dillow, « Job guarantee: Marxist or Keynesian? », in Stumbling & Mumbling (blog), 11 mai 2018. Traduit par Martin Anota

dimanche 20 mai 2018

Les liens de la semaine

Croissance, fluctuations et crises

  • Les économistes peinent encore à comprendre les cycles économiques (The Economist)
  • Europe : un déficit d'investissement encore marqué (La Tribune)
  • L’Europe en expansion en six graphiques (FMI)
  • Zone euro : passons en revue les différentes causes possibles d’un retournement cyclique (Patrick Artus)
  • En réalité, les cycles économiques des Etats-Unis et de la zone euro sont redevenus synchrones (Patrick Artus)
  • Au Japon, l’économie accuse un recul pour la première fois depuis 2015 (Le Monde)
  • Quel est le problème structurel de l’économie mondiale ? (Patrick Artus)


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source : The Economist (2018)

Zoom sur la croissance française


Environnement et ressources naturelles

  • Observez 117 ans de réchauffement climatique en France (Le Monde)
  • Pollution de l’air : Bruxelles poursuit la France en justice (Le Monde)
  • Pour la biodiversité, un demi-degré de réchauffement change tout (Le Monde)
  • Nicolas Hulot "sonne le tocsin" de la biodiversité en danger (Le Monde)
  • Lutter contre le changement climatique créerait 18 millions d’emplois (Le Monde)


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source : The Economist (2018)

Démographie

  • Les villes compteront 2,5 milliards d’habitants en plus en 2050 (Le Monde)
  • Les Américaines font toujours moins de bébés (Le Monde)


Monnaie et finance


Partage de la valeur ajoutée

  • CAC 40 : un partage déséquilibré des bénéfices (Le Monde)
  • Profits du CAC 40 : la priorité aux actionnaires de plus en plus contestée (Le Monde)
  • Rapport d’Oxfam : donne-t-on vraiment trop aux actionnaires du CAC 40 ? (The Conversation)
  • Bénéfices du CAC 40 : “Oxfam ouvre le débat avec une méthodologie catastrophique” (Patrick Artus)
  • La déformation du partage des revenus dans les pays de l’OCDE a des effets très importants sur les marchés financiers (Patrick Artus)


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source : Le Monde (2018), d'après Oxfam

Réformes

  • SNCF : le gouvernement ouvre une voie étroite aux syndicats (Le Monde)
  • Le gouvernement retarde son programme de privatisations (Le Monde)
  • Attention danger, si les réformes ne sont pas efficaces en France (Patrick Artus)


Dette publique

  • L’endettement public évince-t-il l’investissement des entreprises ? (D'un champ l'autre)
  • Dette italienne : les revendications incohérentes de la Ligue et du Mouvement 5 étoiles (Le Monde)
  • L’Afrique sous la menace du surendettement, effet pervers des prêts chinois (Le Monde)


Commerce international

  • Le FMI presse l’Allemagne de réduire ses excédents (Le Monde)
  • L’Amérique sur une trajectoire de collision avec la Chine (Project Syndicate)
  • La Chine et les Etats-Unis renoncent à une "guerre commerciale" (Le Monde)
  • La montée en gamme des Etats-Unis s’est arrêtée en 2000 (Patrick Artus)
  • Les trois moyens pour faire disparaître un déficit extérieur : le cas des Etats-Unis aujourd’hui (Patrick Artus)
  • Carnet de bal des accords commerciaux régionaux (CEPII)


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source : The Economist (2018)

Finance internationale

  • Comment gérer les risques liés à la hausse du dollar (Project Syndicate)
  • Le cycle financier global, l’aversion pour le risque et la politique monétaire des États-Unis (Patrick Artus)
  • Qu’est ce qui explique les flux de capitaux vers les pays émergents ? (Patrick Artus)
  • Accès au dollar des entreprises et exportations françaises aux États-Unis : les leçons du "dollar crunch" de 2011 (Banque de France)


Intégration européenne

  • À Sofia, l'Europe tente une union de façade face à Trump (La Tribune)
  • En Italie, l’arrivée au pouvoir de la Ligue et du M5S, un défi mortifère pour l’Europe (Le Monde)
  • Emmanuel Macron à l’Elysée : Un an après (Seconde partie) (Philippe Waechter)
  • La Pologne, pays réfractaire à l’adoption de la monnaie européenne (Le Monde)


Inégalités et justice sociale

  • La pauvreté augmente chez les plus jeunes, mais n’épargne pas les plus âgés (Observatoire des inégalités)
  • Frustrations, discriminations et injustices : quand les lycéens n’en peuvent plus (The Conversation)
  • Mort de Naomi à Strasbourg : comment expliquer que son appel n’ait pas été pris au sérieux ? (The Conversation)
  • Ce que l’avion révèle du sens de la justice dans nos sociétés (Télos)
  • La théorie du ruissellement existe-t-elle ? (Antoine Belgodere)
  • Pour en finir avec la propriété privée (Libération)


GRAPHIQUE Taux de pauvreté selon l'âge (au seuil de 50 % du revenu médian, en %)

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source : Observatoire des inégalités (2018)

Genre

  • Violences sexistes et sexuelles : ce que contient le projet de loi (Le Monde)
  • Comprendre la polémique autour de l’article 2 du projet de loi sur les violences sexuelles et sexistes (Le Monde)
  • Les femmes sont des économistes (presque) comme les autres (Jean-Marc Vittori)
  • Les politiques favorables à la parité stimulent la croissance (La Tribune)


Travail, emploi, chômage


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Politique





lire la précédente revue de presse

vendredi 18 mai 2018

Comment le marché du travail français a évolué depuis 2000

« La France est la deuxième plus grande économie de l’Europe continentale, mais elle souffre d’un taux de chômage de 9 %. L’incapacité du pays à sortir de la trappe à chômage dans laquelle il est piégé depuis plusieurs décennies est perçue comme menaçant la stabilité de l’UE. Angel Gurria, le secrétaire général de l’OCDE, a annoncé avoir "un énorme espoir" pour les réformes du Président fraîchement élu Emmanuel Macron. Cependant, plutôt que de discuter des potentielles "réformes structurelles", cet article se focalise sur les importants changements que le marché du travail français a connus durant la période allant de 2000 à 2017, des changements qui mettent en lumière les forces et faiblesses de la France. (…)

Le chômage

Au niveau agrégé

Au début du millénaire, le chômage français était toujours au-dessus de 9 % selon la définition de l’Organisation internationale du travail (OIT). Pour autant, il était plus faible que le taux allemand et plus faible que son pic de 1997 (10,7 %). La France a bénéficié d’une remarquable tendance en 1998, 1999 et 2000 avec trois des quatre meilleures années pour la création d’emplois au vingtième siècle. En 2000, le Conseil d’Analyse économique (…) a publié un rapport intitulé "Plein emploi", qui exprimait l’optimisme des économistes : selon lui, la France pouvait connaître en 2005 un taux de chômage autour de 5 % grâce à une croissance régulière, à la réduction du temps de travail et au départ à la retraite des cohortes du baby-boom. Le chômage en France (notamment dans les territoires d’outre-mer) continua de baisser, mais au début de l’année 2008, atteignit un creux à 7,2 %, loin de l’objectif de plein emploi (cf. graphique 1). Le scénario initial a été perturbé par une croissance du PIB décevante (inférieure à 2 % par an en moyenne) dans le sillage de la brève récession de 2001, par la fin des mesures soutenant la réduction du temps de travail et par les réformes du système de retraite qui ralentirent les départs à la retraite.

GRAPHIQUE 1 Taux de chômage total et de longue durée en France (en %)

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Cependant, quelques mois avant la Grande Récession, il y a de nouveau eu un optimisme généralisé ; au cours d’une année, le taux de chômage en France métropolitaine a significativement chuté, passant de 8,1 % à 6,8 %, le plus faible niveau depuis 1983. Le risque de pénuries de main-d’œuvre était même un argument derrière les politiques conduites par Nicolas Sarkozy (élu en 2007) pour stimuler l’offre de travail dans les marges extensive et intensive, c’est-à-dire accroître le taux d’activité et la durée du travail (en réduisant les cotisations sociales et en défiscalisant les heures supplémentaires).

La Grande Récession a démenti cette anticipation optimiste. La croissance du PIB était quasiment nulle en 2008 et la France subit une forte récession en 2009 (le PIB chutant de 2,9 %). Cependant, cette récession était moins "grande" qu’elle n’a pu l’être dans d’autres pays de l’OCDE, grâce aux stabilisateurs automatiques et à l’accroissement volontaire des dépenses publiques, avec notamment des subventions directes aux entreprises. Le déficit budgétaire atteint des niveaux historiquement élevés : 7,2 % en 2009, 6,8 % en 2010 et 5,1 % en 2011. Cependant, la croissance du PIB retourna à son taux d’avant-crise en 2010 et en 2011 elle était supérieure à 2 %. Le taux de chômage suivit fondamentalement les variations du PIB, même si l’effet "Okun" (la corrélation à court terme entre les niveaux de chômage et la croissance du PIB) était bien plus faible qu’il ne l’a été au cours des précédentes décennies. Le chômage augmenta pour atteindre 9,5 % au troisième trimestre de l’année 2009, puis ensuite déclina lentement jusqu’au milieu de l’année 2011.

En 2011, face aux pressions de l’UE (auxquelles ils adhéraient), les gouvernements sous la présidence de Sarkozy, puis de celle de Hollande, s’engagèrent à des macro-ajustements. Plus explicitement, ils soutinrent une politique d’offre de long terme avec de massives réductions d’impôts pour les entreprises. Malgré cette coûteuse politique, le déficit budgétaire chuta, et ce en raison du jet des salaires nominaux des fonctionnaires, de la réduction des investissements publics et de la hausse des impôts directs et indirects payés par les ménages.

Alors que ces politiques réduisirent les déficits budgétaires, elles eurent aussi d’autres effets moins désirables. Par exemple, les dépenses des ménages baissèrent en 2012. Le taux de croissance annuel moyen du PIB était de seulement 0,6 % de 2012 à 2015. Finalement, il y eu une reprise de l’investissement des entreprises ; et un taux de croissance du PIB supérieur à 1 %, dans le contexte d’une productivité stagnante, était associé à une nouvelle baisse du taux de chômage total. Cette dernière coïncida avec l’accélération de la croissance du PIB début 2017. Ces changements sont cohérents avec l’idée que le taux de chômage français avait une large composante liée à un significatif écart de production (output gap).

Malgré de récentes améliorations, beaucoup de preuves empiriques démontrent d’indéniables difficultés structurelles, tout en mettant en évidence les forces du marché du travail français. Le chômage à long terme (supérieur à 12 mois) est l’un des problèmes les plus inquiétants. De 2008 jusqu’à la fin 2016, le chômage de long terme présenta une tendance croissante, même durant les années de reprise économique. Il affecte maintenant un chômeur sur deux et est un symptôme des fractures croissantes sur le marché du travail. (…)

Les fractures spatiales, les fractures entre les âges

Plusieurs territoires portent les stigmates laissés par la Grande Récession (qui a accéléré la contraction du secteur manufacturier) et par la restructuration des services publics associée à une réduction de l’investissement public. En même temps, les travailleurs de ces zones ont fait face à de plus grands obstacles en matière de mobilité. En particulier, les zones dans lesquelles les opportunités d’emplois sont concentrées sont caractérisées par des pénuries en matière de logements abordables et des prix de l’immobilier élevés (qui n’ont que très légèrement diminué en 2009 et ont repris vigoureusement leur hausse après). A Paris, par exemple, début 2017, les prix de l’immobilier étaient supérieurs de 30 % à leur niveau d’avant-crise et de 310 % à leur niveau au début du siècle.

(…) L’hétérogénéité spatiale des taux de chômage est reparti à la hausse depuis 2008. Certes le chômage a augmenté dans tous les bassins d’emplois (notamment à Paris, où il a augmenté de 1,6 point de pourcentage), mais la hausse du chômage entre 2008 et 2017 a été positivement corrélée avec le niveau de chômage initial. Lors des élections législatives de 2017, les électeurs des deux zones métropolitaines qui ont connu la plus forte détérioration (+ 5,3 points de pourcentage entre 2008 et 2017) ont respectivement élu un meneur d’extrême-droite (à Perpignan) et un nationaliste corse (à Porto-Vecchio).

GRAPHIQUE 2 Variation et niveau initial des taux de chômage locaux avant et après 2008

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La Grande Récession a aussi changé la structure du chômage, dans la mesure où plusieurs travailleurs licenciés ont fini par se retrouver dans le chômage de long terme. Une deuxième catégorie qui comprend une partie des chômeurs de longue durée est celle des travailleurs âgés, notamment des moins diplômés d’entre eux. Les dispositifs publics de préretraite ont été réformés au début des années 2000. Des années 1970 aux années 1990, ces dispositifs avaient permis à l’économie d’absorber une grande proportion de travailleurs cols bleus ayant plus de 50 ans qui avaient perdu leur emploi, en particulier durant les ralentissements de l’activité. En même temps, les diverses réformes des retraites qui se sont succédées depuis 1993 ont augmenté les incitations à reculer le départ à la retraite. Malgré ces changements politiques, avant 2008 l’accroissement du taux d’activité des plus de 50 ans (une hausse de 4 points de pourcentage pour le groupe des 50-64 ans de 2000 à 2008) avait été facilement absorbé. (…) Le nombre de chômeurs âgés de 50 ans ou plus était bien inférieur à 300.000 avant la Grande Récession.

Depuis 2009, toutes les classes d’âge et les deux sexes ont été affectés par la détérioration du marché du travail, mais la fracture entre les classes d’âges s’est creusée. En particulier, le nombre de chômeuses âgées de 50 ans ou plus a plus que doublé entre début 2008 et début 2017, tandis que la hausse était inférieure à 30 % pour les plus jeunes. Bien que les travailleurs les plus âgés jouissent toujours d’une amélioration significative de leur taux d’emploi, cette tendance n’a pas suffi pour compenser une hausse de leur nombre d’actifs parmi le groupe des 50-64 ans (1,7 million en plus entre 2008 et 2016).

(…) La Grande Récession n’a pas stoppé la baisse de l’écart en termes d’emploi entre les femmes et les hommes et il n’y a plus d’écart significatif. Selon les données provisoires, au troisième trimestre 2017, le taux de chômage des femmes était 0,3 point de pourcentage plus faible que celui des hommes (notamment outre-mer), contre un écart de 2,6 points de pourcentage en faveur des hommes en 2000. La bonne performance relative des femmes de moins de 50 ans s’explique en partie par le fait qu’elles ont bénéficié de la forte hausse du niveau scolaire de la population active française au cours des trois dernières décennies. (...)

La composition de la population active et le taux d’emploi

Une population active plus éduquée

La forte hausse des niveaux de diplômes de la population active est probablement le changement structurel le plus impressionnant du côté de l’offre sur le marché du travail français. Dans le sillage du programme initié par François Mitterrand, les enfants nés après le milieu des années 1970 ont joui d’une ouverture rapide de l’accès au collège dans les années 1980, au lycée dans les années 1990 et ensuite à l’université dans les années 2000. Le graphique 3 montre que la part des travailleurs diplômés du supérieur parmi les actifs de 25-64 ans a eu tendance à augmenter : elle est passée de 25 % en 2000 à 39 % en 2016. A l’inverse, les cohortes peu diplômées ont quitté le marché du travail durant cette période. Depuis 2005, il y a moins de gens sur le marché du travail qui n’ont qu’un diplôme du secondaire que de gens qui ont un diplôme du supérieur.

GRAPHIQUE 3 Composition de la population active (âgée de 25 à 64 ans) selon le genre et le niveau de diplôme (en %)

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Un autre fait frappant est que les femmes constituent désormais la majorité des actifs diplômés du tertiaire, ce qui reflète la proportion croissante de jeunes femmes engagées dans l’enseignement supérieur. L’entrée sur le marché du travail des premiers enfants du petit baby-boom (depuis la fin des années 1990) a alimenté ces tendances pendent les deux décennies suivantes.

Le diplôme importe pour accéder à l'emploi

En raison de la hausse du niveau scolaire de la population en âge de travailler, la France jouit d’un taux d’emploi parmi les actifs âgés de 15 à 64 ans qui est supérieur à ce qu’il était au début des années 2000. L’impact agrégé de la Grande Récession a pratiquement été effacé (…).

Selon l’enquête emploi, malgré la hausse massive de l’offre de travailleurs très éduqués, leur taux d’emploi est resté stable depuis 2000, autour de 84 % pour les 25-64 ans. Même la Grande Récession n’a pas significativement affecté cela et le taux de 85 % en 2016 est le niveau le plus élevé depuis la Seconde Guerre mondiale.

Cette performance contraste avec l’impact de la récession de 2009 sur les travailleurs les moins diplômés. Parmi les 15-64 ans, le taux d’emploi de ceux qui n’ont pas été diplômés dans le secondaire était stable, autour de 46 % de 2000 à 2008, mais il a chuté pour atteindre 39 % en 2016. Le taux d’emploi des travailleurs diplômés du secondaire a chuté, passant de 69 % en 2008 à 66 % en 2016. Ces tendances expliquent aussi la fermeture rapide de l’écart en termes de taux d’emploi entre les sexes : de 14 % en 2000 à pratiquement 7 % aujourd’hui.

L’évolution des salaires : des tendances contradictoires

Des inégalités salariales stables ?

En utilisant les registres exhaustifs des employeurs, l’INSEE calcule la distribution des salaires en équivalents temps plein en France. La plupart des indicateurs d’inégalités basés sur ces statistiques françaises suivent une évolution en forme de U avec un point bas en 2008. Cependant, la magnitude des changements est très faible. Par exemple, le ratio 50/10, qui rapporte la médiane sur le premier décile s’élevait à 1,53 en 2000, 1,49 en 2008 et 1,50 en 2010. Et, à l’inverse de ce que l’on peut observer dans plusieurs autres pays, le ratio 90/50, qui rapporte le dernier décile sur la médiane, n’a pas tendance à augmenter en France. Cependant, cette remarquable stabilité est trompeuse. La focalisation sur les dimensions désagrégées des inégalités salariales révèle de significatifs changements avec des impacts opposés.

La réduction des écarts salariaux entre les sexes et entre les secteurs public et privé

(…) Les salaires nets réels moyens (en équivalents temps plein) dans le secteur privé et dans les entreprises publiques (…) ont généralement suivi les taux de productivité du travail, mais ils ne reflètent pas le cycle d’affaires, puisqu’ils ont augmenté en 2009 et ont chuté durant la subséquente reprise. La dynamique apparente des salaires lors de la récession alimenta l’idée que les travailleurs français avaient une préférence pour les salaires plutôt que pour l’emploi ; les tendances récentes sont moins cohérentes avec cette interprétation naïve du drame du chômage français.

Le calendrier s’explique en partie par les hausses initiales des salaires minimaux nominaux de branches (visant à compenser la hausse de l’inflation en 2008). Cependant, les principaux moteurs sont les effets de composition : lorsque l’on prend en compte la contraction des emplois peu pays en 2009, le salaire net réel moyen en équivalents temps plein est resté stable.

En raison de la part importante d’emplois qualifiés dans le secteur privé (enseignants, docteurs, etc.), il y a eu un écart significatif en termes de rémunérations entre les fonctionnaires et les travailleurs du secteur privé et des entreprises publiques. Cependant, le gel des rémunérations nominales des fonctionnaires à partir de 2010 a réduit cet écart ces dernières années ; selon les dernières statistiques, en 2014 les salaires nominaux moyens en équivalents temps plein des travailleurs du secteur privé sont même devenus légèrement plus élevés. Puisque la majorité des fonctionnaires sont des femmes, ce gel a joué contre les femmes. A l’inverse, la hausse du niveau scolaire relatif des femmes et leur capacité à obtenir des emplois plus qualifiés dans les entreprises privés leur ont été bénéfiques. Ce second mécanisme a dominé le premier et donc l’écart de salaires entre les sexes a diminué depuis le tournant du siècle ; cependant, il reste significatif. En termes de rémunérations salariales annuelles réelles, l’écart entre les sexes était de 39 % en 2000, de 37 % en 2008 et de 31 % en 2014.

Les contrats de travail hachés

Au cours des 15 dernières années, la simplification des exigences légales et de la numérisation du processus de recrutement ont provoqué une croissance rapide dans les embauches en France. (…) Chaque trimestre, les hôtels et les restaurants embauchent autant de travailleurs que le nombre de postes rémunérés.

Ce phénomène est alimenté par la stratégie des ressources humaines consistant à remplacer les contrats à longue durée déterminée par des contrats très temporaires (la plupart durant moins d’une semaine) pour adapter juste-à-temps la main-d’œuvre. La part des emplois à durée déterminée est restée stable depuis 2000 (contrairement aux années 1980 et 1990 quand elle augmentait) dans le voisinage de 15 % de l’ensemble des emplois salariés. Cependant, la durée des contrats s’est fortement réduite. Seul un contrat de court terme sur cinq dure un mois ou plus, contre deux sur cinq en 2000 ; la durée médiane est maintenant d’environ huit jours. Une autre caractéristique essentielle de cette épidémie est que la plupart des travailleurs embauchés sont en fait les mêmes travailleurs qui sont réembauchés pour le même emploi. Par construction, les contrats de très court terme sont exclus d’une variété de types additionnels de rétributions fixée par les accords au niveau de la branche pour les travailleurs qui ont la même ancienneté minimale.

Un million de travailleurs qui sont plus jeunes et moins qualifiés maintenant désormais du chômage à l’emploi et retournent au chômage très fréquemment. Cela provoque une nouvelle forme de sous-emploi. Découper les contrats de travail dans des intervalles toujours plus brefs réduit les rémunérations annuelles en bas de la distribution, et le 10ème centile de la répartition des rémunérations du travail est désormais inférieur au seuil de pauvreté. Les nouveaux travailleurs pauvres ont convaincu les syndicats et organisations patronales, qui gèrent l’assurance chômage en France, pour améliorer les allocations chômage. De ce point de vue, la mesure pertinente de l’activité du travail n’inclut plus seulement les salaires, mais aussi les allocations chômage. Selon les derniers chiffres, cette amélioration des allocations semble avoir stabilisé les revenus en bas de la distribution.

Notons que l’enquête Emploi, qui utilise la définition de l’OIT du chômage, ne peuvent capturer les périodes de chômage au cours d’une semaine. Cela explique en partie pourquoi les demandeurs d’emploi enregistrés à Pôle emploi sont maintenant bien plus nombreux que les chômeurs : fin juillet 2017, Pôle emploi enregistrait 5,6 millions de demandeurs d’emploi (qui n’avaient pas travaillé durant le mois ou n’avaient travaillé que partiellement), alors qu’il y a trois millions de chômeurs selon les statistiques officielles de l’OIT.

Les nouveaux travailleurs indépendants

Le changement de la nature de l’emploi indépendant est une autre mutation massive du marché du travail français et il s’est déroulé sur une décennie. Les artisans qualifiés traditionnels ont été écrasés par la récession et par la concurrence de la part de nouveaux entrepreneurs. En 2009, le gouvernement a introduit le statut d’auto-entrepreneur (maintenant appelé statut du micro-entrepreneur). Il est désormais possible de devenir un micro-entrepreneur en cinq minutes via internet. Les cotisations sociales et les impôts sur le revenu des micro-entrepreneurs sont faibles et proportionnels aux revenus, qui peuvent être déclarés sur internet chaque trimestre, à condition qu’ils soient sous un certain seuil. La plupart de ces entrepreneurs n’ont pas à demander une TVA et ils peuvent aussi offrir de plus faibles prix parce qu’ils ne sont pas sujets à plusieurs exigences (par exemple l’assurance professionnelle) imposées sur les artisans traditionnels. Comme le nombre d’artisans classiques a décliné au cours de la dernière décennie, le nombre de contractants indépendants a augmenté. Ce dernier groupe a aussi connu une hausse en équivalents temps plein de pratiquement 5 % durant ce laps de temps. Cependant, leur revenu réel par heure travaillée a chuté d’environ 15 % en moyenne. Une nouvelle catégorie de travailleurs pauvres émerge donc : en 2014, les 500.000 micro-entrepreneurs qui étaient actifs et qui ne cumulaient pas leur activité indépendante avec une activité salariale, gagnaient en moyenne moins de 500 euros par mois. Au cours des trois dernières années, l’émergence de l’économie du partage a accéléré le développement du micro-entrepreneuriat, faisant désormais apparaître le risque d’un déversement des emplois salariés (notamment l’emploi très qualifié) vers le travail indépendant. (...) »

Philippe Askenazy, « The changing of the French labor market, 2000–2017 », IZA World of Labor, n° 412, janvier 2018. Traduit par Martin Anota

lundi 14 mai 2018

Dans la zone euro, la politique budgétaire est restée à l’âge de pierre

« … ou peut-être au Moyen-âge, mais certainement à une date postérieure aux années vingt. Keynes a conseillé d’utiliser l’expansion budgétaire dans ce qu’il appelait une trappe à liquidité dans les années trente. Aujourd’hui, nous utilisons une terminologie différente et parlons de la nécessité de recourir à une expansion budgétaire quand les taux d’intérêt nominaux sont contraints par leur borine inférieure zéro (zero lower bound) ou borne inférieure effective (effective lower bound). (J’ai une légère préférence pour la deuxième expression, dans la mesure où c’est aux banques centrales de décider à quel point réduire davantage les taux d’intérêt nominaux serait risqué ou contre-productif.) La logique est la même aujourd’hui que dans les années trente. Quand la politique monétaire perd son instrument fiable et efficace pour gérer l’économie, vous devez utiliser parmi les instruments restants celui qui est le plus fiable et efficace, en l’occurrence la politique budgétaire.

La zone euro dans son ensemble est actuellement à la borne inférieure effective. Les taux sont à zéro et la BCE crée de la monnaie pour des achats d’actifs à grande échelle : un instrument de politique monétaire dont l’impact est bien plus incertain que les variations de taux d’intérêt ou les changements de politique budgétaire (mais certainement mieux que rien). Si la politique monétaire est dans un cadre de stimulation maximal, c’est parce que l’inflation sous-jacente de la zone euro semble collée à 1 %, voire plus bas. C’est un moment clairement approprié pour que la politique budgétaire lui prête main forte avec une certaine relance budgétaire.

Pourtant le but du nouveau ministre des Finances allemand, appartenant aux sociaux-démocrates de gauche, est d’atteindre un excédent budgétaire de 1 %. Pour atteindre cet objectif, il a prévu de réduire l’investissement public en le faisant passer de 37,9 milliards d’euros l’année à venir à 33,5 milliards d’euros en 2020. Pourtant, les infrastructures allemandes, autrefois de renommée mondiale, sont en pleine déchéance. La connectivité à large bande pourrait être grandement améliorée.

Il y a de nombreux arguments en faveur d’un assouplissement de la politique budgétaire allemande. L’Allemagne a actuellement un excédent de compte courant avoisinant les 8 % du PIB. Il y a plusieurs raisons structurelles expliquant pourquoi l’on pourrait s’attendre à un certain excédent courant en Allemagne, mais le FMI estime que ces facteurs structurels expliquent moins de la moitié de l’excédent courant que nous observons. Il estime qu’un tiers de l’excès d’excédent résulte d’une politique budgétaire excessivement restrictive. Comme Guntram Wolff le souligne, la principale contrepartie de l’excédent est l’épargne du secteur des entreprises. Peut-être qu’un surcroît d’investissement public encouragerait l’investissement privé.

Mais ce n’est pas un autre article à propos de la façon par laquelle l’Allemagne a besoin d’embrasser la relance pour aider le reste de la zone euro. Le problème, comme le souligne Matthew Klein, est que l’ensemble de la zone euro fait de même. Dans la zone euro dans son ensemble, la position budgétaire est aussi restrictive que lors du boom d’avant-crise. Le chômage dans la zone euro est toujours trop élevé. Si la politique budgétaire est trop restrictive, c’est parce que les meneurs clés de la zone euro pensent que c’est la bonne chose à faire. "Le bon déficit, c’est zéro" a dit le ministre des Finances français. Il poursuit : "Vu que la France ne traverse pas une période de crise économique, nous devons avoir un budget à l'équilibre afin de pouvoir se permettre d'être en déficit quand les temps seront plus durs". Vous pouvez entendre la même chose en Allemagne : l’économie est en expansion, donc nous devons avoir des excédents budgétaires.

Une économie en expansion n’est pas une économie qui croît rapidement, mais une économie où le niveau de production et d’emploi est supérieur au niveau compatible avec le maintien d’une inflation à sa cible. Les mesures de l’écart de production (output gap) ne sont que des estimations de ce niveau : l’inflation sous-jacente est le guide ultime. L’inflation sous-jacente est bien inférieure à la cible aujourd’hui, ce qui explique pourquoi les taux d’intérêt sont à leur borne inférieure effective. C’est pourquoi les actions et les propos de la plupart des ministères des Finances européens (et britanniques) sont tout simplement faux.

Vous pourriez penser que provoquer une seconde récession après celle qui suivit la crise financière mondiale aurait rappelé aux ministres des Finances européens d’appendre un peu de macroéconomie. (Oui, je sais que le relèvement des taux de la BCE en 2011 n’a pas aidé, mais je pense que la plupart des modèles macroéconomiques vous diront que la contraction budgétaire collective est à l’origine de l’essentiel des dommages.) (…)

Ce n’est pas un désaccord entre la gauche et la droite comme c’est le cas au Royaume-Uni, mais un problème avec le consensus en Europe en matière de politique économique. Je pense que ce à quoi nous assistons est une combinaison explosive de deux forces : d’une part, l’obsession allemande pour l’équilibre du Budget qui trouve ses racines dans l’idéologie ordolibérale-néolibérale qui est aujourd’hui dominante et, d’autre pat, les fameux "hommes pratiques" de Keynes, des conseillers qui ont appris l’économie à une époque de Grande Modération où le principal problème économique que nous avions était un biais déficitaire relativement bénin. En retard d’une guerre et tout ça. »

Simon Wren-Lewis, « Fiscal policy remains in the stone age », in Mainly Macro (blog), 10 mai 2018. Traduit par Martin Anota



Politique monétaire et politique budgétaire dans la zone euro


« Simon Wren-Lewis vient de décrire avec tant de désespoir l’état de la politique budgétaire en zone euro ; les pays du cœur nordique comme l’Allemagne, la France et les Pays-Bas poursuivant des équilibres ou excédents budgétaires à un moment où les taux d’intérêt de la BCE sont à la borne inférieure effective et où l’inflation sous-jacente est obstinément bien inférieure à sa cible de 2 %. Je suis entièrement d’accord avec ce qu’il écrit dans son billet ; j’aimerais rajouter quelques petites choses.

Une politique budgétaire restrictive ne serait pas un problème si la politique monétaire non conventionnelle (consistant à acheter des titres de l’Etat et du secteur privé dans le cas de la BCE) était un parfait substitut à la politique budgétaire contracyclique. Mais c’est une position minoritaire dans la communauté des économistes et des décideurs en matière de politique économique. Et les nordistes la trouvent détestable car ils y voient un premier pas vers la remise en cause de la séparation entre politiques monétaire et budgétaire.

La structure institutionnelle de la zone euro est l’héritage des leçons tirées de l’hyperinflation allemande des années vingt : il faut séparer un maximum la politique monétaire de la politique budgétaire, dans le cas où la politique budgétaire devient hors de contrôle et où le financement monétaire devient tentant ; et s’assurer que la politique budgétaire soit biaisée vers le côté conservateur pour empêcher qu’un tel risque soit possible. Ce que l’Allemagne (…) ont appris comme leçon de cet épisode s’est imposé au le reste de la zone euro comme une condition pour sa création. Ces institutions incarnent une leçon que mérite d’être apprise : nous nous portons beaucoup mieux si le risque d’hyperinflation est plus faible. Mais nous avons appris une autre leçon au cours des dix dernières années : nous avons appris que la probabilité de toucher la borne zéro est plus élevée que nous ne le pensions et cela signifie que le dispositif de délégation et d’assignation impliqué par la vieille institution est déficient.

Les politiciens du cœur nordique de la zone euro se comportent comme si les objectifs de politique monétaire délégués à la BCE étaient seulement le problème de la BCE, c’est-à-dire des objectifs qui ne sont poursuivis qu’avec la politique monétaire. Mais ce n’est pas le cas quand la politique conventionnelle est piégée à la borne inférieure effective et qu’elle a besoin d’assistance. Au vu de ce que nous savons maintenant, il est malavisé de déléguer inconditionnellement la stabilisation macroéconomique à la banque centrale et de rechercher inconditionnellement à générer un excédent budgétaire.

La crise financière a révélé une déficience dans le modèle de l’union monétaire que nous ne pensions pas importante auparavant.

Dans un pays où le gouvernement a la responsabilité ultime pour ses propres politiques monétaire et budgétaire, c’est en principe facile pour ce gouvernement de s’organiser de façon à ce que la politique budgétaire soit utilisée quand la politique monétaire manque de munition (…) Mais quand il y a plusieurs agents budgétaires, il n’y a pas de mécanisme pour coordonner la nouvelle politique budgétaire, en particulier pour encourager chaque Etat à s’inquiéter de la déficience de la politique monétaire ou de la persistance de l’inflation sous sa cible dans l’ensemble de la zone euro.

Le Pacte de Stabilité et de Croissance fut une tentative bancale (…) visant à coordonner contre une politique excessivement laxiste ; la crainte était que les gouvernements puissent mal se comporter en empruntant excessivement et qu’ils comptent d’une certaine façon sur la banque centrale commune et sur d’autres aspects implicites de l’union pour être renfloués si nécessaire. Mais il n’y a pas de tentative visant à obtenir une coordination pour le problème inverse, en l’occurrence le risque d’une politique excessivement restrictive. Ce n’est pas surprenant, dans la mesure où, avant la crise, on ne considérait pas que le risque de sous-stimulation soit très probable, au vu de l’histoire de la politique macroéconomique de la plupart des pays de la zone euro.

Le problème est aggravé dans la zone euro en gravant dans la pierre (en l’occurrence dans l’article 127 du Traité de Lisbonne) le mandat de la banque centrale. La BCE poursuit une "stabilité des prix" (en lien avec la Constitution allemande) et interprète elle-même ce que signifie cet objectif. Elle a décidé qu’il s’agissait d’une inflation "proche, mais inférieure, à 2 %". Si l’on répondait aux leçons que nous enseigne la crise financière comprendrait, cela impliquerait 1) de rendre (…) la politique budgétaire contracyclique plus agressive à la borne effective zéro ou 2) de relever la cible d’inflation (…). Au Royaume-Uni, le gouvernement a conservé le droit de définir et de redéfinir la cible pour la banque centrale. Dans la zone euro, seule la BCE a ce droit et son mandat proscrit effectivement tout relèvement de la cible d’inflation. Cet aspect de la zone euro n’était qu’un aspect, pas un problème ; mais désormais c’en est un.

L’union monétaire n’aurait pas été créée si les autorités allemandes pensaient qu’il était possible que les autres gouvernements puissent se liguer et relever la cible d’inflation. Graver la cible dans les traités de la zone euro (qui ont conféré bien d’autres bénéfices et avaient donc peu de chances d’être rejetés dans leur ensemble) apportait une garantie contre ce risque. Dans un vieux monde où la borne inférieure effective ne semblait être qu’une curiosité (même si le Japon y était confronté lorsque l’UEM se construisait), il ne semblait pas qu’il y ait de réels coûts à compliquer à ce point toute révision de la cible d’inflation. Maintenant, nous savons qu’il y en a. »

Tony Yates, « Eurozone monetary and fiscal policy », in longandvariable (blog), 11 mai 2018. Traduit par Martin Anota

dimanche 13 mai 2018

Les liens de la semaine

Croissance, fluctuations et crises

  • Croissance : Macron la chance, cela va-t-il durer ? (La Tribune)
  • Le taux d’investissement net est plus bas qu’à la fin des années 90 (Banque de France)
  • Pourrait-il y avoir un retournement cyclique important dans la zone euro? (Patrick Artus)
  • Hausse disparate des revenus dans les pays de l'OCDE (La Tribune)
  • La nouvelle crise argentine, tentative d’analyse (Elliot Aurissergues)
  • Avec le retrait de l’accord sur le nucléaire, l’économie iranienne se prépare au pire (Le Monde)
  • La baisse des gains de productivité : un conflit de valeur ? (Alter éco)


Environnement et ressources naturelles

  • L’étrange comportement des Etats-Unis sur le marché du pétrole (Philippe Waechter)
  • La Maison Blanche supprime un programme de la NASA sur les gaz à effet de serre (Le Monde)
  • Le tourisme fait s’envoler le réchauffement planétaire (Le Monde)
  • Les traînées blanches des avions contribuent au réchauffement climatique (Le Monde)
  • Quelle trajectoire pour sortir du nucléaire ? (Alter éco)


GRAPHIQUE Les pays en développement seront davantage affectés par le changement climatique que les pays développés

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source : The Economist (2018), d'après l'étude de Sebastian Bathiany et alii (2018)

Réformes


Finances publiques

  • Dette : forte tension sur les taux des pays du sud de l'Europe (La Tribune)
  • Les raisons qui poussent l’Argentine à appeler le FMI au secours (Le Monde)
  • Pourquoi l'Argentine fait appel au FMI (La Tribune)
  • Comment les "leaks" ont changé la façon de travailler de la justice (Le Monde)
  • Le coût de l’évasion fiscale : 30 % de la dette de l’État (Michel Husson)


Commerce international

  • Pourquoi il ne faut pas être obnubilé par le déficit commercial (Alter éco)
  • Des contrats de plusieurs milliards s’envolent avec les sanctions américaines contre l’Iran (Le Monde)
  • Quelles sont les relations commerciales entre la France et l’Iran ? (Le Monde)
  • Le protectionnisme américain inquiète la BCE (La Tribune)
  • Le deux poids/deux mesures de la politique commerciale américaine avec la Chine (Dani Rodrik)


Finance internationale


Intégration européenne


Stratification sociale


Inégalités et justice sociale

  • Mai 1968 et les inégalités (Thomas Piketty)
  • En 2018, l’Etat prélèvera 5 milliards sur les ménages les moins riches pour les redistribuer aux plus riches (Denis Gouaux)
  • Priorité à l’investissement social (Denis Clerc)
  • La couverture santé grignotée peu à peu (Paul Krugman)
  • Les politiques identitaires sont-elles émancipatrices ou régressives ? (Will Kymlicka)


Travail, emploi, chômage

  • Avec la baisse du chômage, Pôle emploi envisage la suppression de 4 000 postes (Le Monde)
  • L’exécutif plaide pour une protection sociale des travailleurs "ubérisés" (Le Monde)
  • Selon l’OCDE, la part des travailleurs pauvres est deux fois plus élevée en France qu’en Allemagne (Le Monde)
  • Part du travail dans la valeur ajoutée : un diagnostic difficile (Banque de France)
  • L’emploi des femmes en France depuis 1960 (Michel Husson)
  • Chômage : brève histoire d'un concept (SES-ENS)
  • Compétences de la population active et taux de chômage structurel en France (Patrick Artus)


GRAPHIQUE Part du travail dans la valeur ajoutée dans l'industrie manufacturière et les services marchands (en %)

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source : Banque de France (2018)

Mobilisation collective


Politique


Zoom sur la Chine





lire la précédente revue de presse

lire le sociorama de Xavier Molénat

vendredi 11 mai 2018

L’économie contre-nature

« Est-ce que l’hypothèse du taux naturel est morte ? Peut-être. Probablement.

Depuis le milieu des années soixante-dix (…), l’opinion écrasante en macroéconomie était qu’il n’y avait pas d’arbitrage à long terme entre le chômage et l’inflation, que toute tentative visant à maintenir le chômage sous un certain niveau déterminé par des facteurs structurels ne mènerait qu’à une inflation croissante. Mais les données n’ont pas soutenu cette idée pendant un moment ; et le dernier rapport sur l’emploi aux Etats-Unis, indiquant un faible chômage officiel et une croissance des salaires toujours bien faible, semble avoir porté les doutes quant au taux naturel à leur masse critique.

Mais qu’est-ce que cela signifie de remettre en cause ou de rejeter le concept de taux naturel ? En lisant l’explication de Mike Konczal pour le profane ou l’exposition d’Olivier Blanchard pour les professionnels, je me suis demandé si les choses étaient assez claires. Je ne veux pas dire par là qu’il y a quelque chose de faux dans les propos de Konczal ou de Blanchard ; je suis entièrement d’accord avec ce qu’ils disent tous les deux, si ce n’est que je prendrai un accent plus agressif à l’encontre de la vieille orthodoxie que ne le fait Olivier Blanchard (…). Mais je pense qu’il est utile de reprendre l’exposé et ses implications.

Ce qu’il faut retenir ici, c’est que les arguments en faveur de politiques monétaire et (si nécessaire) budgétaire agressives pour soutenir la demande globale sont bien plus robustes que nous avions tendance à le penser. Les erreurs comme le tournant de l’austérité et le relèvement du taux directeur de la BCE en 2011 étaient de bien plus grandes erreurs que ne le suggérait la précédente doctrine ; les hausses prématurées du taux de la Fed seraient une plus grande erreur que ne semble le réaliser aujourd’hui la Fed. A la lumière de ce que nous savons pour l’heure, la production perdue à cause de la faible demande est perdue à jamais ; il n’y a aucune chance de la rattraper plus tard.

Durant les années soixante-dix, l’ensemble de la profession des macroéconomistes était convaincu par l’expérience de la stagflation que Milton Friedman et Edmund Phelps avaient raison : il n’y a pas d’arbitrage à long terme entre inflation et le chômage. L’inflation courante dépend de l’inflation, mais aussi directement de l’inflation anticipée :

Inflation = f(U) + inflation anticipée

Où f(U) est une certaine fonction du taux de chômage. En même temps, l’inflation anticipée reflète vraisemblablement l’inflation passée. Donc essayer de maintenir U à de très faibles niveaux signifie pousser l’inflation à des niveaux toujours plus élevés de manière à ce qu’elle garde son avance sur les anticipations, ce qui n’est pas une stratégie soutenable.

En fait, la vitesse à laquelle la profession a adopté l’hypothèse du taux naturel est remarquable ; et elle est particulièrement exceptionnelle lorsque l’on voit la mollesse et la réticence dont font preuve de nombreux macroéconomistes à l’idée d’admettre que les événements depuis la crise de 2008 justifient qu’ils révisent leurs modèles et peut-être même qu’ils concèdent que les Keynésiens étaient sur quelque chose. Mais cette histoire sera pour une prochaine fois.

Alors, que s’est-il passé ? Considérons le comportement du chômage et de l’inflation sous-jacente depuis les années quatre-vingt (...) La première moitié des années quatre-vingt était marquée par une forte hausse du chômage, qui a fini par revenir à peu près à son niveau initial ; mais l’inflation à la fin de ce cycle était à un niveau bien plus faible qu’initialement, ce qui semblait confirmer l’hypothèse accélérationniste. Mais après 2008, nous avons de nouveau eu une forte hausse du chômage, qui a fini par revenir à pratiquement à son point de départ (en fait plus bas encore). Si ce cycle avait produit une désinflation aussi forte qu’au cours des années quatre-vingt, nous aurions dû être à présent en déflation. Or l’inflation est à peu près au même niveau qu’au départ.

Est-ce que cela signifie qu’il n’y a pas de relation entre le chômage et l’inflation ? Malgré les énigmes entourant les récentes données américaines, je n’irai pas jusque là. Les événements extrêmes sont nos amis dans de tels cas, parce que la logique sous-jacente est moins susceptible d’être obscurcie par des circonstances spéciales. Donc je regarde des choses comme la désinflation de l’Espagne dans le contexte d’un chômage de masse.

GRAPHIQUE Courbe de Phillips en Espagne entre 2000 et 2017

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Je dirais que la pléthore de preuves empiriques soutient toujours l’idée qu’un chômage élevé tend à déprimer l’inflation et qu’un faible chômage tend à stimuler l’inflation.

Mais ce n’est pas ce que demande l’hypothèse du taux naturel. C’est ce que j’ai appelle la courbe de Phillips néo-paléo-keynésienne, dans laquelle il y a un arbitrage entre l’inflation et le chômage, même à long terme.

Pourquoi est-ce que l’accélérationnisme, qui a fonctionné dans les années quatre-vingt, ne semble plus marcher aujourd’hui ? D’une façon ou d’une autre, je pense que nous sommes dans le domaine de la rationalité limitée et de l’économie comportementale. La rigidité des salaires nominaux à la baisse est une chose réelle, qui devient très pertinente à de faibles niveaux d’inflation. Et comme Blanchard le suggère, dans un monde de faible inflation les gens arrêtent tout simplement de prêter attention à l’inflation globale et de construire des anticipations changeantes lorsqu’ils fixent leurs prix.

Donc pourquoi est-ce que cela importe ? Considérons l’histoire suivante ; toute ressemblance avec des événements réels est entièrement intentionnelle. Imaginons que nous connaissions un sévère ralentissement de l’activité économique qui pousse temporairement le chômage à la hausse et réduise l’inflation, mais que l’inflation revienne finalement là où elle était au départ.

Sur la conception accélérationniste, la période de chômage élevé doit entraîner une moindre inflation anticipée, donc pour ramener l’inflation à son niveau originel les responsables doivent laisser l’économie en surchauffe pendant un certain temps, avec le chômage sous son niveau soutenable à long terme. En supposant qu’ils réussissent à le faire, la période de surchauffe contribuerait à compenser le coût du ralentissement initial ; en fait, le taux de chômage moyen finirait par être au bout d’une décennie à peu près égal à ce qu’il aurait été s’il n’y avait pas eu initialement de ralentissement.

GRAPHIQUE Evolution du taux de chômage selon la conception accélérationniste

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De ce point de vue, la tâche des banques centrales et des autorités budgétaires n’est pas le plein emploi ; c’est la "stabilisation", c’est-à-dire éviter les fortes fluctuations du chômage. (...)

Mais la conception paléo, qui est celle soutenue par les données empiriques, dit que ramener l’inflation au niveau originel ne signifie pas que l’économie sera temporairement en surchauffe ; ça signifie juste réduire le chômage. Donc il n’y a jamais de compensation pour le ralentissement initial.

GRAPHIQUE Evolution du taux de chômage selon la vision non accélérationniste

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Selon cette conception, le fait que nous n’ayons pas généré assez de demande après 2008 a imposé un énorme coût, un coût que nous ne pourrons jamais combler. Et, en ce qui concerne l’avenir, il y a une grande asymétrie entre le risque que nous soyons trop laxistes et le risque que nous soyons trop restrictifs : laisser l’économie ralentir de nouveau va encore imposer d’énormes coûts qui ne seront jamais rattrapés, alors qu’il n’y a aucun problème sérieux pour l’avenir à ce que nous laissions l’économie aller en surchauffe.

Est-ce que cette réalité se reflète dans la politique économique ? Je pense que beaucoup d’économistes dans les banques centrales ont une vision néo-paléo de l’inflation. Mais la politique actuelle semble, au mieux, toujours être conduite avec une courbe de Phillips accélérationniste en arrière-fond ; il n’y a clairement aucune volonté de laisser l’économie en surchauffe, même temporairement.

Cela importe. Nous ne devons pas laisser la politique économique être conduite par des idées qui n’ont pas fonctionné pendant des décennies. »

Paul Krugman, « Unnatural economics », 6 mai 2018. Traduit par Martin Anota



La mort de l’accélération


« Je suis actuellement assis dans une salle remplie d’hommes en costumes gris, parlant de politiques monétaire et budgétaire. Et j’ai pensé que je pourrais donner un nouveau coup à un sujet auquel je me suis déjà attaqué : l’hypothèse du taux naturel, l’idée selon laquelle il y aurait un unique taux de chômage cohérent avec une inflation stable.

Ce qu’il y a de sous-jacent à l’hypothèse du taux naturel, c’est l’« accélérationnisme », l’idée selon laquelle un faible chômage ne va pas juste entraîner une forte inflation, mais aussi une inflation croissante, et inversement qu’un chômage élevé ne va pas juste réduire l’inflation, mais aussi entraîner une inflation décroissante.

L’accélérationnisme était d’habitude une bonne description des évolutions de l’inflation. Considérons la forte contraction du début des années quatre-vingt. Le chômage a explosé pendant un moment, puis il est revenu à peu près là où il était initialement. L’inflation, cependant, n’est pas revenue là où elle avait commencé : elle a diminué de 5 points de pourcentage :

GRAPHIQUE Chômage et inflation aux Etats-Unis à partir de 1980

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Mais c’était il y a longtemps. Considérons ce qui s’est passé après la crise financière de 2008. Comme dans les années quatre-vingt, le chômage a explosé pendant un moment, puis il a fini par refluer. Mais l’inflation n’a pas vraiment varié ; en l’occurrence, elle a fini le cycle à peu près là où elle avait commencé :

GRAPHIQUE Chômage et inflation aux Etats-Unis à partir de 2008

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Le truc, c’est que la Fed et d’autres banques centrales opèrent toujours fondamentalement avec un cadre accélérationniste. Quand est-ce qu’elles s’adapteront à la réalité ? »

Paul Krugman, « The death of acceleration », 11 mai 2018. Traduit par Martin Anota



aller plus loin... lire « Le taux de chômage naturel, un concept suranné »

Quand la croissance soutenue s’est-elle amorcée ?

« (…) Jane Humphries et Jacob Weisdorf ont publié "Unreal wages? Real income and economic growth in England, 1260-1850", dont vous pouvez trouver une version en libre accès ici. Comme ils le soulignent, il y a une grande disparité dans les sources de données que nous utilisons pour réfléchir au calendrier et à l’évolution de la croissance économique soutenue. Le problème fondamental apparaît notamment dans leur graphique, reproduit ci-dessous.

GRAPHIQUE 1 PIB par tête et estimation du revenu annuel réel des travailleurs journaliers (en indices)

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PIB par tête et salaires


En utilisant des données agrégées, Broadberry, Campbell, Klein, Overton et van Leeuwen ont présenté dans leur "British Economic Growth, 1270-1870" une série de PIB par tête, représentée par des cercles ouverts sur le graphique. Ce dernier montre un décollage de la croissance autour de 1650. Cependant, les données standards utilisées pour établir la trajectoire des niveaux de vie ont été les données sur les salaires et leur source a été un article de Clark de 2007. Comme vous pouvez le voir, les données sur les salaires n’indiquent pas de décollage au dix-septième siècle ; et même en 1850, les salaires ne semblaient pas connaître de croissance soutenue.

Ces deux séries de données racontent des histoires bien différentes à propos de l’origine de la croissance économique. Et c’est comme si l’une des deux devait être inexacte. Ce que suggèrent Humphries et Weisdorf, pour résumer, c’est que les données sur les salaires sont incorrectes. Le problème sous-jacent est que l’essentiel des discussions à propos des niveaux de vie des travailleurs au cours de cette période se base sur des observations de salaires journaliers tirées de diverses sources, qui sont ensuite multipliées par une certaine estimation du nombre de jours travaillés dans une année (typiquement 250) pour obtenir le revenu annuel. Mais c’est bien sûr problématique à plusieurs niveaux. Combien de jours travaillait-on vraiment ? Ce chiffre ne variait-il pas considérablement au cours du temps ? Même si les salaires journaliers enregistrés dans les données sont corrects, devons-nous croire que tout travailleur pouvait gagner ce salaire autant de jour qu’il le voulait au cours d’une année ?

Ce qu’ont fait Humphries et Weisdorf, c’est creuser dans les données passées et chercher des informations sur les contrats du travail annuels. Plusieurs travailleurs agricoles avaient des contrats annuels ou permanents et les propriétaires de ferme utilisaient en plus de cette main-d’œuvre des travailleurs journaliers si nécessaire. Mais les contrats annuels existaient également en-dehors du secteur agricole. Ces contrats annuels offrent, en théorie, une meilleure façon de mesurer les niveaux de vie des travailleurs. Cependant, le problème est que ces contrats incluent, outre les paiements monétaires, des rémunérations en nature, en termes d’hébergement ou d’alimentation. Le gros problème auquel Humphries et Weisdorf se sont attaqué, c’est chercher à donner une valeur à ces rémunérations en nature.

(…) Regardons ce que leurs chiffres nous disent. La gifle de leur article, c'est vraiment le graphique suivant. La ligne sombre représente la série de salaires développée par Humphries et Weisdorf et les deux autres lignes sont identiques à celles du premier graphique. Vous pouvez voir que les salaires annuels suivent très bien les données du PIB par tête. Et comme Humphries et Weisdorf le soulignent, il y a deux choses significatives que l’on peut tirer de ça.

GRAPHIQUE 2 PIB par tête et estimation du revenu annuel réel des travailleurs (en indices)

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Revenus annuels, PIB par tête et salaires


Premièrement, la réaction des salaires à la Peste noire (autour de 1350-1450) est bien moindre en termes de salaires annuels relativement aux salaires quotidiens. Nous (…) avons utilisé les données sur les salaires quotidiens pour illustrer la réaction malthusienne des niveaux de vie aux chocs démographiques. Comme la Peste noire a tué entre un quart et un tiers de la population, les salaires ont explosé, mais quand la population a de nouveau augmenté (au seizième siècle), les salaires ont chuté pour revenir à leur niveau pratiquement stagnant. Les données de Humphries et Weisdorf sur les revenus annuels montrent que la réaction a été plus atténuée. Elle est toujours là (regardez en particulier en 1350 et en 1400), mais elle n’a pas été énorme. En fait, il ne semble pas que les salaires annuels soient revenus à leur niveau antérieur à la Peste noire. Cela ne signifie pas que le modèle malthusien soit faux ; il y a eu plein d’autres changements à l’œuvre dans l’économie suite à la Peste noire. Mais ce n’est pas l’illustration nette du mécanisme qu’elle a pu être. (…) Si l’on suppose que le modèle malthusien est correct, alors les données sur les revenus annuels nous disent qu’il a dû y avoir un certain changement significatif dans l’économie anglaise durant cette période, sinon les revenus auraient dû diminuer et se retrouver dans l’éventail de 50 à 75 sur le graphique en 1650.

Deuxièmement, et c’est quelque chose de plus frappant, le début de la croissance soutenue des revenus annuels est bien antérieur à la Révolution industrielle. Les croissances du PIB par tête et des revenus annuels ont commencé à s’accélérer autour de 1650. La série de PIB par tête de Broadberry et alii ne reflète pas simplement une hausse des loyers fonciers ou des versements au capital, mais elle semble représenter aussi une hausse des niveaux de vie des travailleurs en termes réels.

Cette hausse a même lieu avant la datation la plus agressive de la Révolution industrielle en termes de technologies spécifiques (par exemple le moteur de Newcomen en 1712) et elle est bien antérieure aux machines à tisser et aux machines à filer des années 1760. La machine à vapeur a été inventée au début du dix-huitième siècle, mais ce n’est qu’au début du dix-neuvième siècle qu’elle est devenue une source significative d’énergie motrice pour l’industrie en Angleterre.

Ce que les données de Humphries et Weisdorf font, dans leur interprétation la plus forte, c’est rompre violemment la connexion entre la Révolution industrielle (un événement technologique) et le début de la croissance soutenue (un événement économique). J’ai déjà avancé une telle idée auparavant et les constats que font Humphries et Weisdorf suggèrent que la déconnexion n’est pas celle que je pensais : ce ne sont pas les revenus qui ont été en retard sur le changement technologique ; en fait, ils ont commencé à s’accroître avant le changement technologique. C’est cohérent avec les données du PIB par tête et cela a un ensemble d’implications très différent pour la croissance économique.

Un récit qui mériterait d’être reconsidéré est celui qui fait du capital humain l’origine de la croissance soutenue. L’idée ici est que ce n’est que lorsque l’industrie anglaise, au dix-neuvième siècle, commença à demander plus de capital humain que les familles, dans l’arbitrage entre quantité et qualité, ont commencé à donner plus d’importance à la qualité, permettant ainsi à faire apparaître une croissance soutenue. Mais si la croissance soutenue a commencé en 1650, il n’est pas possible que ce soit la modification de la demande de capital humain dans l’industrie au dix-neuvième siècle qui a entraîné la croissance soutenue. Maintenant, vous pouvez sauver le récit du capital humain en suggérant que le phénomène qui a été à l’œuvre en 1650 a été intense en capital humain et, même si le calendrier du récit est inexact, la théorie reste correcte. Mais alors, nous devons alors comprendre ce qui s’est passé avec la nature du capital humain en 1650 (…). En même temps, vous devez prendre en compte le fait que la croissance démographique en Angleterre n’a pas ralenti à partir de 1650 et sur la base de plusieurs données s’est accélérée peu de temps après.

Un deuxième récit qui mériterait d’être reconsidéré est l’hypothèse des institutions. Voici ce que vous ne voulez pas faire. Ne regardez pas les données et décidez que cela doit avoir le meurtre de Charles I en 1649 ou l’ascension d’Oliver Cromwell que a "provoqué" l’accélération de la croissance. Tout d’abord, les données de Humphries et Weisdorf dans le graphique semblent précises, mais vous devez imaginer des barres d’écart-type pour leurs séries de données, donc le décollage de la croissance économique est probablement plus sûrement situé quelque part entre 1600 et 1700. Ensuite, ce n’est pas la façon par laquelle l’inférence causale fonctionne. Cela dit, j’ai besoin probablement de revenir sur mon opinion quant à la plausibilité que les changements institutionnels associés à la Révolution Glorieuse de 1689 aient eu un important effet sur croissance.

Un autre récit qui me vient à l’esprit concernant origines de croissance soutenue est le rôle des découvertes et des débuts de la colonisation. En faisant remonter le début de la croissance soutenue au dix-septième siècle, le calendrier colle avec la colonisation croissante des Amériques. Les Pères pèlerins ont fait leur périple en 1620 et la colonie de la baie du Massachusetts s’est établie autour de 1630. Donc on peut prendre plus sérieusement l’idée que les Amériques ont joué un rôle important dans la croissance soutenue. En même temps, il est difficile de croire que l’ampleur de la migration et du commerce entre les Amériques et l’Angleterre ait été si importante qu’ils aient pu significativement affecter les salaires anglais, même à la fin du dix-septième siècle. Mais comme avec l’hypothèse institutionnelle, disons que je reviens sur mon opinion concernant l’importance des colonies. Je ne suis toujours pas convaincu, mais je suis un peu moins sceptique que je ne l’étais il y a quelques jours.

Un dernier récit qui semble bénéficier de ce genre de données est la théorie de Bob Allen à propos des pressions salariales et de la technologie industrielle. En réfléchissant aux raisons expliquant pourquoi l’Angleterre a adopté certaines technologies à la fin du dix-septième siècle et au début du dix-neuvième siècle, mais pas de nombreux pays continentaux, Allen cite le niveau des salaires relativement élevé en Angleterre (en comparaison avec les prix relativement faibles de l’énergie). Les données sur les revenus annuels sont cohérentes avec cette hypothèse (…).

Bref, les données de Humphries et Weisdorf bousculent suffisamment les faits stylisés à propos du décollage de la croissance soutenue pour que nous ayons à revoir ce que l’on pense des facteurs qui l’ont provoquée. Cela m’amène de nouveau à réfléchir sérieusement à la question. Nous devons séparer la notion de la croissance soutenue (c’est-à-dire la croissance des revenus annuels) de la notion de Révolution industrielle (c’est-à-dire l’invention ou l’adoption de technologies spécifiques). Certes nous pensons que la croissance dépend du changement technologique, mais cela ne signifie pas que ce sont les technologies impliquées dans la production de coton qui ont entraîné la croissance soutenue. (…) »

Dietrich Vollrath, « When did sustained growth start? », 30 mars 2018. Traduit par Martin Anota



aller plus loin...

« Sept siècles de croissance et de déclin en Europe »

« A quoi ressemblait la croissance britannique avant la Révolution industrielle ? »

« Les reliefs de la croissance »

lundi 7 mai 2018

Une réflexion (contrefactuelle) sur l’influence de Karl Marx

« Le bicentenaire de la naissance de Karl Marx a donné lieu à plusieurs conférences dédiées aux divers aspects (Dieu sait qu’ils sont nombreux) des travaux et de la vie de Marx. (Je vais d’ailleurs à l’une de ces conférences à Haïfa.) Ajoutez à cela un nombre encore plus grand de présentations de ses travaux et de son influence (Peter Singer en a publié une il y a quelques jours), de nouveaux livres sur sa vie, un film sur le jeune Marx, et ainsi de suite.

Je vais aussi voir ici l’influence intellectuelle de Marx, mais d’un angle très différent. Je vais utiliser l’approche contrefactuelle. Je vais me demander ce qu’aurait été son influence en l’absence de trois événements cruciaux. Bien sûr, comme toutes les analyses contrefactuelles, je fonde la mienne sur ma propre lecture de l’histoire et la conjecture. Elle peut se révéler inexacte. Je suis sûr que d’autres peuvent proposer des analyses contrefactuelles bien différentes, peut-être meilleures que la mienne.

Le premier événement : c’est l’implication d’Engels. (…) Quand Karl Marx meurt en 1883, il est le coauteur du Manifeste communiste, de plusieurs brèves études politiques et sociales, des articles de journaux (dans le New York Daily Tribune) et un livre épais, mais peu connu et peu traduit, appelé Le Capital (volume 1). Il a été publié 16 ans avant sa mort et durant ce laps de temps il a beaucoup écrit, mais peu publié. Vers la fin de sa vie, il n’écrivait même plus beaucoup. Des centaines de pages de ses manuscrits de la fin des années 1840 et des années 1850 et 1860 n’étaient pas non plus publiées et étaient bien chaotiques. Marx était connu parmi un cercle plutôt réduit d’activistes syndicaux et de socio-démocrates allemands, autrichiens et russes. Si les choses étaient restées ainsi, c’est-à-dire si Engels n’avait pas passé plus de dix ans à mettre en ordre les papiers de Marx et à produire deux volumes supplémentaires au Capital, la notoriété de Marx aurait fini au point où elle était en 1883 : elle aurait été bien réduite. Je doute que quiconque se serait souvenu de sa naissance aujourd’hui (il est né le 5 mai).

Mais grâce au travail et au dévouement désintéressés d’Engels (et à l’importance d’Engels dans la social-démocratie allemande), l’importance de Marx a grandi. Les sociaux-démocrates sont devenus le plus grand parti politique en Allemagne et cela accrut davantage l’influence de Marx. Sous Kautsky, les Théories de la plus-value ont été publiées. Les seuls autres pays où il était influent étaient la Russie et l’Empire austro-hongrois (même si cela restait dans un cercle très étroit).

La première décennie du vingtième siècle a vu l’influence de la pensée marxiste croître, tellement que Leszek Kolakowski, dans ses monumentaux Principaux Courants du Marxisme, qualifia cette période d’"âge d’or". Ce fut en effet l’âge d’or de la pensée marxiste si l’on considère le nombre de personnes écrivant dans la veine marxiste, mais ce n’était pas le cas en termes d’influence mondiale. La pensée de Marx n’a pas fait de percées dans le monde anglo-saxon (la première traduction du Capital, qui se réfère toujours étrangement à son titre allemand, a été publiée en 1887, c’est-à-dire vingt ans après sa publication originelle). Et dans le sud de l’Europe, notamment la France, il a été éclipsé par les anarchistes et les "socialistes petit-bourgeois".

C’est là où les choses auraient fini s’il n’y avait pas eu la Grande Guerre. Je pense que l’influence de Marx aurait peu à peu décliné à mesure que les sociaux-démocrates en Allemagne embrassèrent le réformisme et le "révisionnisme". Son portrait aurait probablement été présenté parmi les "maîtres à penser" historiques de la social-démocratie allemande, mais le reste de son influence dans la politique et (probablement) dans les sciences sociales aurait disparu.

Mais vint ensuite la Révolution d’Octobre (voilà le deuxième événement). Celle-ci a totalement chamboulé la scène. Pas seulement parce qu’il a eu pour gloire (et c’est unique pour les spécialistes en sciences sociales) d’être idéologiquement responsable d’un bouleversement majeur dans un grand pays et dans l’histoire du monde, mais aussi parce que le socialisme, en raison de sa résonance mondiale, "catapulta" la pensée et la notoriété de Marx vers de nouveaux sommets. Pour le meilleur ou pour le pire, sa pensée devint incontournable dans la plus grande partie de l’Europe, aussi bien parmi les intellectuels et les activistes politiques que parmi les dirigeants syndicaux et les travailleurs ordinaires. Des écoles du soir ont été organisées par les syndicalistes pour étudier ses écrits ; les meneurs politiques, en raison du tournant particulièrement dogmatique pris par les partis communistes, s’inspiraient pour leurs décisions et les expliquaient en référence aux écrits historiques jusqu’ici peu connus de Marx.

Ensuite, lorsque le Kominterm commença à abandonner son eurocentrisme et à s’engager dans les luttes anti-impérialistes dans le Tiers monde, l’influence de Marx s’étendit à des zones auxquelles personne ne l’avait prédit. Il devint l’idéologue de nouveaux mouvements pour la révolution sociale et la libération nationale en Asie, en Afrique et en Amérique latine. Que les meneurs politiques collent à ses préceptes ou les abandonnent (comme Mao le fit en considérant la paysannerie plutôt que le prolétariat dans le rôle de classe révolutionnaire), dans tous les cas Marx les influença ; et c’est en référence à lui qu’ils expliquaient leurs politiques. Grâce à Trotski et à Staline en Russie, aux républicains de l’aile gauche en Espagne, le Front populaire en France, Mao en Chine, Hô Chi Minh au Vietnam, Tito en Yougoslavie, Castro à Cuba, Agostino Neto en Angola, Nkrumah au Ghana, Mandela en Afrique du Sud, Marx est devenu un "influenceur" mondial. Aucun autre spécialiste des sciences sociales n’a eu une telle portée au niveau mondial. (…)

Et non seulement il a eu une influence mondiale, mais en outre son influence a traversé les frontières de classes et de professions. J’ai déjà mentionné les meneurs révolutionnaires, les politiciens et les syndicalistes. Mais son influence s’est étendue au monde universitaire, aux lycées ; il influença fortement ceux qui s’opposaient à lui et ceux qui chantaient ses louanges. Cette influence alla du marxisme élémentaire qui était enseigné aux étudiants aux traités philosophiques sophistiqués ou au "marxisme analytique" en économie. La publication des manuscrits que Marx avait rédigés de 1844 à 1846 nous donna un jeune Marx inconnu et cela déplaça les débats à un nouveau stade ; il y avait désormais une lutte philosophique entre le jeune Marx et le Marx classique.

Rien de tout cela n’aurait été possible sans la Révolution d’Octobre et l’abandon de l’eurocentrisme pour déplacer la focale sur le Tiers Monde. C’est ce déplacement de focale qui a fait de Marx, non plus un simple penseur allemand et européen, mais une véritable figure mondiale.

A mesure que les crimes du communisme étaient rendus publics et ont été porté au crédit de Marx, que les régimes communistes trébuchaient et que leurs idéologues lugubres et mal informés régurgitaient des phrases prévisibles, la pensée de Marx s’éclipsa. Avec la chute des régimes communistes, elle attint un nadir.

Mais ensuite, un troisième événement, l’apparition du capitalisme mondialisé, qui présenta tous les aspects que Marx avait si éloquemment décrivit dans Le Capital, puis la Crise Financière mondiale, ont permis à ce que sa pensée révèle à nouveau toute sa pertinence. Maintenant, il siège dans le Panthéon des plus grands philosophes au monde, chacun de ses mots a été publié, ses livres sont disponibles dans toutes les langues du monde et son statut est acquis (même s’il reste sujet aux caprices du temps), du moins dans le sens où il ne rejoindra pas l’obscurité et l’oubli.

En fait, son influence est inextricablement liée au capitalisme. Aussi longtemps que le capitalisme existera, on lira Marx parce qu’on verra en lui son plus brillant analyste. Si le capitalisme cesse d’exister, on lira Marx parce qu’on verra en lui son meilleur critique. Donc, que nous croyons que le capitalisme sera ou nous avec non ces deux prochains siècles, nous pouvons être sûrs que Marx le sera.

Sa place est désormais avec celle de Platon et d’Aristote, mais s’il n’y avait pas eu ces trois tournures si peu probables des événements, nous aurions à peine entendu parler de lui ; aujourd’hui, il n’aurait été qu’un obscur émigré allemand mort il y a longtemps à Londres et pour lequel seulement huit personnes sont venues à son enterrement. »

Branko Milanovic, « The influence of Karl Marx—a counterfactual », in globalinequality (blog), 2 mai 2018. Traduit par Martin Anota

dimanche 6 mai 2018

Les liens de la semaine

Bicentenaire de Karl Marx


Croissance, fluctuations et crises




Environnement et ressources naturelles

  • Interdiction des insecticides néonicotinoïdes : pourquoi a-t-il fallu attendre plus de 20 ans ? (The Conversation)
  • Climat : à Bonn, les négociations entre Etats risquent d’être tendues (Le Monde)
  • Climat : les pays du Nord loin de leur promesse de mobiliser 100 milliards pour le Sud (Le Monde)
  • La France creuse sa "dette écologique" (Le Monde)
  • La pollution de l’air tue 7 millions de personnes par an dans le monde (Le Monde)


Démographie, immigration


Monnaie et finance


Politique monétaire

  • Ravie du retour de l’inflation, la Fed n’accélère pas le resserrement du crédit (Le Monde)
  • "La Fed se donne du temps en attendant l’orage redouté par les marchés entre elle et Trump" (Jean-Paul Betbèze)
  • La Réserve fédérale normale de Donald Trump (Kenneth Rogoff)
  • Le dilemme à venir pour la BCE (Patrick Artus)


Réformes

  • Qui crée de la valeur dans une nation ? (Martin Wolf)
  • Services publics : un sentiment de dégradation partagé par les usagers et les agents (La Tribune)
  • A quoi reconnaît-on un programme de réformes structurelles réussi ? (Patrick Artus)
  • L’objectif des réformes en France : inverser la dynamique perverse qui part des inégalités de revenu avant redistribution (Patrick Artus)


Macronomics

  • Emmanuel Macron à l’Elysée: Un an après (Partie une) (Philippe Waechter)
  • Un an de présidence Macron : une politique fiscale injuste (Libération)
  • Les mesures de la première année d’Emmanuel Macron avantagent-elles vraiment les plus riches ? (Le Monde)


Fiscalité et finances publiques

  • Strabisme budgétaire (Jean-Marc Vittori)
  • Qu’est-ce que l’"exit tax", que Macron souhaite supprimer ? (Le Monde)
  • Macron critiqué pour vouloir supprimer l'"exit tax" (La Tribune)
  • Impôts : l'exil des plus fortunés s'est accéléré entre 2010 et 2015, malgré l'exit tax (La Tribune)
  • La fiscalité du capital ne pénalise pas la France (Alter éco)
  • Et ces baisses d'impôts alors? (Paul Krugman)


GRAPHIQUE Evolution du taux maximal de l'impôt sur les sociétés (en %)

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source : Alter éco (2018)

Commerce international

  • Le déficit commercial se creuse au premier trimestre (La Tribune)
  • Industrie : pourquoi le solde commercial se détériore (La Tribune)
  • Taxes sur l’acier et l’aluminium : Trump prolonge de 30 jours l’exemption pour l’Union européenne (Le Monde)
  • L’impasse persiste sur le dossier du commerce entre la Chine et les Etats-Unis (Le Monde)
  • Le protectionnisme utile et le protectionnisme stupide (Patrick Artus)


Finance internationale

  • L'Argentine relève ses taux à 40% pour enrayer la chute du peso (La Tribune)
  • Peut-il y avoir un gros risque de change sur le dollar ? (Patrick Artus)
  • Les Etats-Unis utilisent le statut de monnaie de réserve du dollar, la zone euro n’utilise pas le statut de monnaie de réserve de l’euro. Qui a raison ? (Patrick Artus)
  • Le protectionnisme peut couper l’intégration commerciale des pays, mais l’intégration financière subsistera (Patrick Artus)


Intégration européenne

  • La France agricole s’insurge contre les coupes dans le budget de la PAC (Le Monde)
  • Budget de l'UE : la Commission se prépare au Brexit (La Tribune)
  • "Le départ du Royaume-Uni laissera un trou de 12 milliards d’euros" (Alter éco)
  • Le coût du Brexit pour le Royaume Uni (Philippe Waechter)
  • Le marché européen des capitaux survivra-t-il au Brexit ? (Project Syndicate)
  • Les pays du Nord de la zone euro refusent toute mutualisation des risques : quelles conséquences pour la zone euro ? (Patrick Artus)


Inégalités et justice sociale


Travail, emploi, chômage


Politique de l'emploi


Politique

  • Dix leçons à tirer de la République de Weimar (Harold James)
  • Un an de présidence Macron : les Français partagés (La Tribune)
  • Enquête Cevipof sur Macron : le chef de l’Etat perçu de plus en plus à droite (Le Monde)
  • Campagne de Macron : 29 042 euros pour 35 séances de maquillage (Le Monde)
  • Le Parti conservateur de Theresa May conforté par le résultat des élections locales en Angleterre (Le Monde)
  • Péninsule coréenne : les fragiles espoirs de la diplomatie des sommets (The Conversation)


GRAPHIQUE Répartition des réponses au sondage "Sur une échelle de 0 (très à gauche) à 10 (très à droite), où classeriez-vous Emmanuel Macron ?" (en % des personnes interrogées)

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source: Le Monde (2018)

Mobilisation collective

  • Après un mois de grève, la mobilisation à la SNCF reste loin des niveaux de 1995 (Le Monde)
  • Qui sont les black blocs ? (Le Monde)
  • Black blocs : une tactique de lutte plus qu’une idéologie (Le Monde)
  • Mai 68, le terreau de la révolte (Alter éco)





lire la précédente revue de presse

lire le sociorama de Xavier Molénat

L’utilité des expériences contrôlées

« (…) Que doit faire un responsable politique lorsque diverses évaluations non expérimentales d’un même programme d’activation sur le marché du travail (réalisées par des chercheurs réputés, sans biais évident, et utilisant les mêmes données) produisent des estimations d’impact qui ont des implications très différentes pour ce programme ? (…) Les expériences sociales sont désormais fréquentes aux Etats-Unis ; elles y influencent la politique publique dans des domaines aussi divers que l’assurance santé, la lutte contre la violence domestique, les programmes d’éducation sexuelle et la formation des enseignants. Les méthodes expérimentales ont aussi fleuri dans l’économie du développement et, plus récemment, les expériences sociales se sont multipliées en Europe. Pourtant le scepticisme demeure dans la communauté universitaire, parmi les administrateurs des programmes et les travailleurs sociaux, mais aussi dans la presse (…).

Les expériences fournissent plusieurs bénéfices aux évaluateurs de programme


Pour ce qui touche de l’évaluation, le problème fondamental concerne la sélection non aléatoire de participants aux programmes (et de juridictions aux politiques sociales, et ainsi de suite). Ce problème de la sélection signifie que les comparaisons entre la situation des participants et celle des non-participants vont combiner, dans des proportions inconnues, les impacts causaux du programme et les différences qui auraient émergé en l’absence de ce dernier. Une évaluation expérimentale bien exécutée avec un échantillon d’une taille adéquate dissipe de telles inquiétudes à propos de la sélection non aléatoire et conforte ainsi les affirmations relatives aux liens de causalité derrière l’impact d’un programme sur une population assignée aléatoirement.

Même avec une évaluation non expérimentale robuste qui applique les méthodes de pointe à des données de haute qualité, il y a toujours l’ombre d’un doute autour des supposés liens de causalité. Pour le dire autrement, les évaluations non expérimentales soulèvent toujours des inquiétudes à propos de la sélection non aléatoire vers un programme. Chaque combinaison de méthode non expérimentale et de données observationnelles relatives à un groupe de comparaison de non-participants résout le problème de la sélection non aléatoire sous des hypothèses particulières, mais ces hypothèses restent toujours, ne serait-ce en partie, non testables.

A l’inverse, les expériences résolvent directement le problème de la sélection non aléatoire vers le traitement en forçant aléatoirement certains individus qui auraient sinon participé au programme à ne pas le faire. Les expériences fournissent cet important service causal si elles cherchent à estimer un effet de traitement moyen pour un paramètre « structurel », tel qu’une élasticité pour l’offre de travail, comme aux Etats-Unis avec les expériences sur l’impôt négatif. Alors que les expériences nécessitent des hypothèses à propos de certaines choses (comme je vais le discuter ci-dessous), elles ne nécessitent pas d’hypothèses à propos du processus de sélection vers le programme de façon à fournir une estimation convaincante de l’effet causal pour une population assignée aléatoirement.

De plus, la simplicité conceptuelle des expériences permet aux non-spécialistes de mieux comprendre les constats et de les trouver plus convaincants. Comme l’économiste Gary Burtless l’a expliqué : "Parce que les responsables politiques peuvent facilement saisir les constats et la signification d’une expérience simple, ils se concentrent sur les implications des résultats pour la politique publique (…). Les politiciens sont davantage susceptibles d’agir sur la base de résultats qu’ils trouvent convaincants". La plupart des gens comprennent comment la randomisation précise de façon convaincante les liens de causalité, en particulier dans les expériences qui ne souffrent pas trop des limitations discutées ci-dessous.

En outre, les expériences réduisent le risque qu’un biais, conscient ou non, de la part du chercheur affecte les estimations d’impact. Les chercheurs qui appliquent des méthodes non expérimentales ont typiquement plus de degrés de liberté pour choisir la façon par laquelle ils mènent leur analyse. Par exemple, dans une évaluation utilisant les méthodes d’appariement (matching methods), le chercheur choisit à la fois l’ensemble de variables d’appariement et les détails de la procédure d’appariement. Les choix qui mènent à des estimations différentes peuvent paraître aussi plausibles l’un que l’autre aux yeux des lecteurs experts (…). Les expériences ne rendent pas la manipulation impossible, mais ils réduisent un tel risque.

Finalement, les expériences peuvent avoir d’importantes retombées en termes de savoir. Une large littérature utilise les impacts expérimentaux comme références pour examiner la performance de combinaisons alternatives de méthodes et de données non expérimentales. Par exemple, plusieurs articles utilisent les constats expérimentaux tirés de l’expérience sur le Job Training Partnership Act aux Etats-Unis pour étudier divers aspects du dispositif d’évaluation non expérimental. Ceux-ci incluent la valeur de types particuliers de variables de conditionnement, le choix entre comparer les tendances de résultats et les niveaux de résultats et le choix de localiser ou non les groupes de comparaison dans les mêmes marchés locaux du travail que les participants. En comparant les estimations non expérimentales obtenues en utilisant différentes méthodes économétriques, différentes données de groupes de comparaison et des ensembles différents de variables de conditionnement à des estimations expérimentales, ces études fournissent un éclairage empirique sur ce qui fonctionne et ne fonctionne pas, et ces preuves empiriques se sont révélées précieuses dans des évaluations non expérimentales plus récentes. Puisque les expériences risquent de ne jamais pleinement remplacer les évaluations non expérimentales en raison de leurs coûts financiers et politiques plus élevés, il est crucial d’utiliser les expériences pour apprendre à concevoir des évaluations non expérimentales plus convaincantes.

!Les potentiels écueils derrière l’usage des expériences dans l’évaluation de programmes


Malgré leurs clairs bénéfices, les expériences ont certaines spécificités relativement aux évaluations de programmes non expérimentales qui les amènent à produire de moins bonnes estimations. De plus, l’assignation aléatoire peut exacerber des problèmes qui surviennent dans certaines évaluations non expérimentales. Cependant, tous les écueils ne s’appliquent pas à tous les dispositifs expérimentaux et la plupart limitent la "validité externe", c’est-à-dire la capacité à généraliser les constats expérimentaux à d’autres populations, plutôt que la "validité interne", c’est-à-dire l’interprétation causale pour les populations qui sont randomisées.

Premièrement, considérons les problèmes d’interprétation qui se posent lorsque tout le monde au sein du groupe test ne reçoit pas le programme ou lorsque certains individus dans le groupe de contrôle expérimental bénéficient de ce programme ou d’un programme similaire (malgré l’intention de ne pas leur en faire bénéficier). Certains individus assignés au groupe de traitement peuvent échouer à participer (les "no-shows") ou à participer pleinement (les "décrocheurs" ou "dropouts"). Il peut y avoir des no-shows si les membres du groupe de traitement trouvent un emploi, déménagent, vont en prison ou en apprennent plus à propos d’un programme volontaire et en concluent qu’ils n’ont pas intérêt à y participer. De même, les membres du groupe de contrôle peuvent contourner le protocole expérimental en s’enrôlant dans le programme ou, plus généralement, ils peuvent recevoir les mêmes services ou des services similaires d’une autre source ou avec un autre financement ; la littérature appelle cela la "substitution du groupe de contrôle" (control group substitution). Le risque qu’il y ait des no-shows et des dropouts dépend des caractéristiques du dispositif expérimental, par exemple du délai entre l’assignation aléatoire et la réception du service et de la nature du traitement. (…) La substitution du groupe de contrôle dépend aussi de l’environnement programmatique : les environnements centralisés où seule une agence fourni un type donné de service en souffrent moins. Empiriquement, plusieurs évaluations expérimentales présentent les no-shows (et dropouts) du groupe test et la participation du groupe de contrôle dans le même programme ou des programmes similaires à des niveaux substantiels.

La littérature offre deux grandes approches pour surmonter ce problème d’assignation. La première approche réinterprète le contraste expérimental (la différence en termes de résultats observés moyens entre le groupe test expérimental et le groupe de contrôle expérimental) comme l’impact moyen de l’offre de traitement plutôt que de la réception du traitement. La littérature appelle cela le paramètre d’"intention de traiter" (intention to treat). Dans le contexte d’un programme volontaire, où le gouvernement peut offrir le programme sans le rendre obligatoire, l’impact moyen de l’offre répond à une question de politique pertinente : "Quel est l’impact moyen de l’ajout d’une option supplémentaire à l’ensemble de programmes déjà disponibles ?" Cette question peut différer assez substantiellement de la question qui reçoit une réponse dans une expérience où chaque membre du groupe test reçoit un traitement, mais aucun membre du groupe de contrôle n’en reçoit, à savoir : "Quel est l’impact moyen du traitement relativement à l’absence de traitement ?"

La seconde approche divise la différence moyenne expérimentale par la différence dans la fraction d’individus recevant le programme dans le groupe test expérimental et la fraction de ceux recevant quelque chose de similaire dans le groupe de contrôle. (…)

Dans plusieurs dispositifs institutionnels, les individus doivent donner explicitement leur accord pour participer (c’est-à-dire accepter ou refuser) à une étude utilisant l’assignation aléatoire mais ils peuvent être inclus dans des études non expérimentales sans avoir donné explicitement leur consentement. En pratique, certains individus vont refuser de subir l’assignation aléatoire. De tels individus peuvent présenter de très hauts niveaux d’aversion au risque, avoir des objections philosophiques à l’assignation aléatoire (…). Le nombre de personnes dans ce cas tend à être faible (…) mais pas insignifiant. Les travaux empiriques, encore peu nombreux sur ce phénomène, suggèrent que le traitement pourrait avoir un impact moyen différent sur les individus qui s’auto-excluent que sur ceux qui acceptent de participer, si bien que l’impact expérimental fournit un guide imparfait de l’impact pour les individus qui auraient participé au programme en l’absence d’expérience.

Dans divers contextes, tout ou partie des individus dans une expérience vont savoir qu’ils prennent part à une évaluation qui peut avoir des conséquences en termes de politique, alors que ce n’est pas le cas pour les individus dans une évaluation non expérimentale. S’ils en ont conscience, ils sont susceptibles de changer de comportement, ce qui altère les résultats de l’expérience et influe sur la politique publique. Par exemple, la littérature inclut des exemples de travailleurs sociaux qui ignoraient l’information sur les assignations de formation optimales tirées d’une règle de traitement statistique, peut-être parce qu’ils n’en voyaient pas l’utilité ou parce qu’ils pensaient que la règle de traitement statistique menaçait leur emplois et pensaient qu’ils pouvaient la court-circuiter en se comportant de façon à aboutir à un constat nul dans l’évaluation de l’impact. De même, les enseignants dans le groupe de contrôle d’une évaluation expérimentale dans laquelle le groupe de traitement reçoit des incitations de performance financière peuvent, pour des raisons idéologiques, travailler plus dur. Ces genres de réponses sapent l’intégrité de l’évaluation expérimentale et réduisent la pertinence de ces constats pour la politique.

Les évaluations expérimentales des programmes existants (à l’opposé, disons, des programmes de démonstration) font face à un arbitrage entre la taille du groupe de contrôle et le désir de maintenir le programme à l’échelle à laquelle il opère en l’absence d’expérimentation. Considérons un programme qui sert environ 1.000 participants par an. Assigner aléatoirement la moitié de ces participants à un groupe de contrôle réduit le nombre de personnes servies à 500. Cela peut impliquer que des travailleurs soient du programme ou, si les travailleurs sont maintenus, que les individus assignés aléatoirement au groupe de traitement reçoivent un meilleur service qu’ils n’en auraient reçu en l’absence de l’expérience. La première situation peut provoquer des troubles politiques ou entraîner la perte de bons salariés que l’organisation aimerait avoir après l’expérience, tandis que la deuxième se traduit par un changement de la nature du programme, si bien que les estimations expérimentales constituent alors un mauvais guide quant à l’impact du fonctionnement normal du programme. Alternativement, dans certains contextes le programme peut avoir l’option de recruter des participants supplémentaires parmi ceux qu’elle n’aurait pas servis en l’absence d’assignation aléatoire. Dans l’exemple ci-dessus, cela permettrait de maintenir le nombre de servis à 1.000. Mais si le programme a un impact moyen différent sur les participants nouvellement recrutés que sur ceux que le programme aurait servi s’il avait fonctionné normalement, alors les estimations expérimentales vont à nouveau fournir une image trompeuse de l’impact du programme dans des conditions normales.

Un dernier inconvénient avec les expériences concerne la coopération locale dans les programmes décentralisés. Considérons le cas d’un programme d’activation sur le marché du travail opéré via un réseau de centres d’emploi locaux. Une évaluation visant une généralisabilité maximale considérerait tous les centres ou un échantillon aléatoire suffisamment large. Dans une évaluation non expérimentale, amener les centres choisis à accepter de participer sera généralement facile parce que la participation n’exigera d’eux que de partager des informations. A l’inverse, obtenir la coopération locale dans une expérience pose un plus grand problème en raison des coûts bien plus élevés imposés par une évaluation d’assignation aléatoire ; les sites sélectionnés doivent installer, mettre en œuvre et documenter l’assignation aléatoire et ils doivent refuser l’accès aux services à des personnes qui en auraient sinon bénéficié. Même dans les environnements où l’administration centrale n’a pas besoin de demander aux offices locaux de participer, la mise en œuvre de l’assignation aléatoire requiert un niveau relativement élevé de coopération locale. Dans l’expérience autour du Job Training Partnership Act américain, les évaluateurs avaient à contacter environ 200 des 600 centres de formation (et devaient verser de substantiels paiements annexes et autres concessions) de façon à ce que 10 d’entre elles participent à l’expérience. Evidemment, les inquiétudes relatives à la généralisation des résultats d’impacts obtenus à partir de ces 16 centres nuisent aux discussions des constats expérimentaux.

Limites et lacunes


Les expériences, comme la plupart des évaluations non expérimentales, dépendent de l’hypothèse (rarement implicite) que le programme qui est évalué n’affecte pas les individus qui n’y participent pas. Pour le dire autrement, la plupart des évaluations expérimentales ne supposent pas de répercussions sur les individus du groupe de contrôle ou plus largement sur l’ensemble des non-participants. A quoi peuvent ressembler de tels effets ? Ils peuvent prendre la forme de changements dans les prix de groupes particuliers sur le marché du travail à cause d’un accroissement de leur offre induit par le programme. Ajouter 100 coiffeurs ou soudeurs supplémentaires sur le marché du travail d’une petite ville peut entraîner une baisse de salaires pour les travailleurs de ce type de compétences, pas juste pour les personnes sortant de formation mais aussi pour les personnes en poste. Un programme qui forme des professeurs dans une école à de nouvelles techniques éducatives peut avoir des "répercussions informationnelles" si les enseignants partagent les nouvelles idées avec leurs collègues qui n’ont pas bénéficié de ce programme. Un programme qui enseigne à certains chômeurs comment chercher un emploi plus efficacement, par exemple en améliorant leurs compétences pour l’entretien d’embauche ou pour la rédaction de leur CV, peut les amener à prendre des emplois vacants qui, en l’absence de cette formation, aurait été occupés par des non-participants. Dans ce dernier cas, le programme ralentit le retour à l’emploi des non-participants (dont la plupart n’appartiennent pas en général au groupe de contrôle). Dans la mesure où la plupart (ou la totalité) des non-participants affectés sont en-dehors du groupe de contrôle, les répercussions importent pour comparer entre les coûts et avantages sociaux, mais elles n’ont pas un effet majeur sur l’interprétation causale des estimations expérimentales pour ceux qui ont été assignés au hasard.

Les travaux empiriques qui sont disponibles (mais limitées) suggèrent que les répercussions sur les non-participants peuvent être substantielles, en l’occurrence suffisamment importantes dans certains cas pour anéantir la conclusion d’une analyse coûts-bénéfices qui les ignorerait. Une évaluation notable d’un programme d’activation sur le marché du travail estime les effets sur les non-participants via un dispositif expérimental multi-niveaux. Le niveau supérieur assigne aléatoirement la fraction de la population éligible qui est servie dans un marché du travail local. Dans certains endroits la plupart sont servis, alors que dans d’autres seule une modeste fraction est servie. Le niveau inférieur assigne aléatoirement les chômeurs éligibles au programme dans la proportion déterminée par la randomisation du niveau supérieur. Si l’impact expérimental au niveau du marché du travail augmente avec la fraction assignée au programme, cela signale l’importance de répercussions négatives sur les non-participants. La plupart des évaluations vont manquer de ressources financiers et organisationnelles (et politiques) pour organiser un tel dispositif (…).

De plus, les données expérimentales (comme avec les données observationnelles) n’identifient pas directement tous les paramètres qui devraient intéresser l’évaluateur. Par exemple, certains paramètres concernent des choix réalisés après l’assignation aléatoire, des choix que le traitement peut affecter. Par exemple, l’effet d’un programme de formation sur les salaires est utile, mais on ne peut observer que les salaires des personnes qui ont un emploi. Une comparaison entre les salaires des membres du groupe de traitement qui ont un emploi avec les salaires des membres du groupe de contrôle qui ont un emploi confond l’effet de traitement sur les salaires avec l’effet (sûrement sélectif) du programme sur l’emploi. (…)

Une autre limite se pose parce que les expériences fournissent souvent de l’information limitée à propos des mécanismes causaux (par exemple à propos de la provenance des impacts causaux) et même une telle intuition limitée requiert habituellement une certaine combinaison ingénieuse de dispositif d’évaluation, de conception de programme et de collection de données. Les expériences partagent cet aspect avec plusieurs évaluations non expérimentales, mais l’utilisation des seules données administratives dans les expériences exacerbe le problème. Considérons l’évaluation d’un programme d’activation du marché du travail pour les chômeurs qui combine des entretiens fréquents, relativement déplaisants, avec les travailleurs sociaux (une "taxe sur le loisir") avec une formation de haute qualité aux techniques de recherche d’emploi. Une évaluation expérimentale conduite en utilisant seulement les données administratives sur les gains peut constater un effet convaincant, substantiellement et statistiquement significatif sur les gains, tout en ne montrant pas si les entretiens ou la formation à la recherche d’emploi (ou une certaine combinaison des deux) explique les impacts.

Pour voir comment le dispositif de programme peut aider, supposons que les chômeurs soient au courant des entretiens en avance et que leur aide à la recherche d’emploi prenne place après le premier entretien avec le travailleur social. Dans ce scénario, le calendrier des impacts sur les gains peuvent éclairer les mécanismes. En particulier, les impacts sur les gains avant le premier entretien soulignent l’importance des effets de menace. Alternativement, les données sur la qualité et la quantité de la recherche d’emploi permettent d’estimer expérimentalement les effets de traitement sur ces médiateurs ; l’absence de changement dans le comportement de recherche d’emploi suite à la formation sur la recherche d’emploi suggère que les effets du traitement sur les gains résultent des entretiens avec le travailleur social. Toutefois, les données montrant que la plupart des chômeurs esquivent leurs entretiens sans aucune sanction suggèrent que la formation à la recherche d’emploi explique entièrement l’impact. Le point général concerne la capacité des données relatives aux comportements reliés aux mécanismes spécifiques de fournir des preuves suggestives sur l’importance (ou non) de ces mécanismes.

Pourtant, un autre problème survient du fait que certains observateurs qui voient des problèmes éthiques associés aux expériences, en particulier celles qui impliquent de refuser aléatoirement au groupe de contrôle l’accès à des services potentiellement précieux. (…) Les évaluateurs peuvent répondre à ces inquiétudes de diverses façons. Premièrement, tout comme les individus qui renoncent à leur propriété pour construire des biens publics comme les routes obtiennent une compensation, les membres du groupe de contrôle peuvent également recevoir une compensation (bien que cela puisse avoir des effets sur leur comportement). Deuxièmement, les évaluations expérimentales peuvent se focaliser sur les cas de réelle ignorance des effets de programme, de manière à ce qu’il ne soit pas clair pour les concepteurs de l’expérience si l’assignation aux groupe de contrôle signifie manquer un bon programme ou ne pas gâcher de temps et d’énergie sur un programme inefficace. Troisièmement, dans le cas de programmes submergés, les évaluateurs peuvent souligner que l’assignation aléatoire est un moyen impartial d’allouer les ressources rares du programme. Quatrièmement, les évaluations expérimentales peuvent se focaliser sur les dispositifs (tels que la randomisation à la marge de la participation ou la randomisation des incitations à participer) qui atténuent (du moins en partie) les inquiétudes éthiques (tout en changeant la signification substantielle de l’évaluation expérimentale d’impact). Cinquièmement, les évaluations expérimentales peuvent se focaliser sur des aspects de la mise en œuvre du programme (par exemple le nombre et le calendrier des entretiens avec les travailleurs sociaux) ou sur des combinaisons de services alternatifs (par exemple l’aide à la recherche d’emploi versus la formation) plutôt que sur les contrastes entre les services et l’absence de services.

Finalement, la randomisation fournit une solution convaincante à l’une des questions les plus embêtantes qui se posent dans toute tentative visant à tirer des connaissances en matière d’évaluation à partir de données, celle de la sélection non aléatoire vers les programmes. Cette question est importante, mais les nombreux autres problèmes qui nuisent à toute évaluation empirique se posent toujours dans les expériences. Par exemple, les expériences qui dépendent des données d’enquêtes finissent souvent avec des taux de réponses différents de la part de leurs groupes test et de contrôle. Selon la nature de cette attrition différentielle, cela peut biaiser les estimations d’impact. Les anomalies (par exemple les observations inhabituelles) (…) peuvent biaiser les évaluations qui observent seulement les moyennes conditionnelles. Les différences dans l’erreur de mesure corrélée avec le statut de traitement peut biaiser les estimations d’impact, comme quand le traitement étudié déplace les travailleurs du secteur informel au secteur formel et que les données administratives utilisées pour mesurer les résultats sur les gains ne concernent que les emplois du secteur formel. Et ainsi de suite. (…) »

Jeffrey A. Smith, « The usefulness of experiments », IZA World of Labor, n° 436, mai 2018. Traduit par Martin Anota

mardi 1 mai 2018

Pourquoi la Chine ne faiblira pas dans la guerre commerciale de Trump

« Le Président Trump a annoncé l’instauration de droits de douane sur l’acier et l’aluminium en mars, en prenant la sécurité nationale comme prétexte. La Chine est la cible visée, comme la plupart des autres grands offreurs en furent exemptés. Le 2 avril, la Chine a répliqué en imposant des droits de douane sur 128 produits américains (représentant environ 3 milliards de dollars d’échanges), allant de 15 % sur les fruits à 25 % sur le porc. Le 3 avril, Trump a annoncé un droit de douane de 25 % sur 1.200 produits chinois (représentant 50 milliards de dollars d’échanges), en représailles aux prétendus transferts forcés de technologies et de propriétés intellectuelles américaines. Le 4 avril, la Chine a répondu en annonçant qu’elle projetait de répliquer en instaurant des droits de douane de 25 % sur 106 produits américains (notamment du soja, des voitures et des avions) lorsque les droits de douane américains s’appliqueraient. Le 5 avril, la Maison blanche a annoncé qu’elle pensait imposant des droits de douane supplémentaires d’un montant de 100 milliards de dollars aux produits chinois.

Si ces tarifs s’appliquent, oui, c’est une guerre commerciale. Comment cela va-t-il finir ?

Les Etats-Unis ne gagneront pas. Bien sûr, les économistes estiment que de façon générale tout le monde y perd dans une guerre commerciale. Mais certains défendent les actions de Trump en y voyant une tactique de négociation. Il y a des raisons qui amènent à penser que la Chine ne reculera pas. J’en vois sept.

Pourquoi la Chine ne capitulera pas


1. Les tarifs douaniers de Trump nuisent aux Etats-Unis aux consommateurs et aux utilisateurs des produits taxés (par exemple, les droits de douane sur l’acier et l’aluminium nuisent à l’industrie automobile et par ce biais aux acheteurs de voitures), tandis que les répliques de la Chine nuisent à d’autres groupes d’intérêt américains importants, notamment l’agriculture et l’industrie manufacturière. (…)

2. Les entreprises et consommateurs en Chine seront aussi affectés par une guerre commerciale, bien sûr. La Chine dépend des exportations américaines de soja, par exemple. Mais la Chine n’est pas une démocratie. Le Président Xi Jinping a un contrôle total. Donc les dirigeants chinois peuvent contenir les groupes d’intérêt, dans une large mesure.

3. Dans la mesure où les dirigeants chinois ont à prendre en compte l’opinion publique domestique, l’opinion publique sera avec eux dans une guerre commerciale. Vous savez à quel point les Américains se souviennent du Tea Party de Boston en 1773, une tentative (réussie) visant à renverser la taxation britannique des importations de thé par les colonies ? Les Chinois ont tout autant en tête le souvenir des Guerres de l’Opium de 1839-1842 et 1856-1860, quand la Chine a résisté (sans succès) à la compagne britannique visant à la forcer à accepter d’ouvrir son économies à l’opium et aux autres importations. (Cela fut le nadir dans l’idéologie du libre-échange de la Grande-Bretagne au dix-neuvième siècle, tandis que l’abrogation des lois sur le blé en 1846 en fut le zénith.) Le conflit a fini avec les Traités Inégaux. (…) Le souvenir que les Chinois ont de cette humiliation fait que la Chine ne reviendra pas sur ses menaces commerciales. Parallèlement, de ce côté du Pacifique, la plupart des électeurs américains disent aux sondeurs qu’ils soutiennent le libre-échange et ne soutiennent pas Trump.

4. Il n’est pas craint que le pays en déficit soit nécessairement dans une meilleure position pour négocier. Trump a tweeté que "lorsqu’un pays", en l’occurrence les Etats-Unis, "perd plusieurs milliards de dollars avec pratiquement chaque pays avec lequel il fait des affaires, les guerres commerciales sont bonnes et faciles à gagner". Le pays en excédent est souvent dans une meilleure position, parce qu’il a accumulé des créances vis-à-vis de l’autre pays ; la Chine détient plus de mille milliards de dollars en titres du Trésor américain. Il est vrai que si le gouvernement chinois vendait les titres du Trésor américain, la chute de leur prix nuirait autant à la Chine qu’aux Etats-Unis. La Chine n’a pas nécessairement à décider de les vendre. Comme la dette américaine augmente et les taux d’intérêt américains s’élèvent (ces deux tendances devraient se poursuivre cette année), le conflit commercial peut faire naître des rumeurs selon lesquelles les Chinois pourraient arrêter d’acheter des titres du Trésor américain, ce qui pourrait suffire pour envoyer les prix des obligations chinoises à des niveaux plus faibles et les taux d’intérêt américains vers des niveaux plus élevés.

5. Les marchés financiers montrent déjà qu’ils n’aiment pas la guerre commerciale de Trump. Le marché boursier (…) est à la baisse quand il apparaît plus probable qu’une guerre commerciale est sur le point d’éclater.

6. Les dirigeants chinois, comme les autres autour du monde, concluent qu’il ne fait pas vraiment sens de signer des traités avec Trump parce qu’il est erratique et qu’on ne peut lui faire confiance pour respecter un traité. Pas même du jour au lendemain, encore moins le long terme.

7. Qu’est-ce que cela signifierait pour la Chine de "capituler", de toute façon ? Trump n’a pas été très clair dans ses demandes.

  • Sur les droits de douane sur l’acier ? La Chine pourrait adopter des Restrictions volontaires aux exportations pour l’acier à destination des Etats-Unis, comme la Corée du Sud en a récemment annoncées. Mais les Chinois exportent déjà relativement peu d’acier vers les Etats-Unis.

  • Sur la propriété intellectuelle ? Il est vrai que les Etats-Unis et d’autres pays ont des raisons de se plaindre. Mais le grief perd en force lorsque les sociétés américaines acceptent des transferts de technologies au frais d’admission à la Chine, sans oublier que la facilitation des mouvements de sites de production vers la Chine n’est pas ce que Trump a promis à ses partisans.

  • Sur l’élimination du déficit bilatéral ? Si la Chine voulait essayer de satisfaire la demande la plus spécifique et insistante de Trump, qui concerne le déficit commercial bilatéral, cela consisterait à exporter moins de marchandises aux Etats-Unis directement mais davantage indirectement via Taïwan ou un autre pays tiers, peut-être avec l’assemblage final dans le pays tiers. Certes le déficit bilatéral baisserait. Mais dans ce cas Trump et ses partisans diraient que la Chine a utilisé un écran de fumée pour dissimuler le déficit bilatéral, sans avoir conscience que les mesures du déficit bilatéral sont aussi peu significatives que l’écran de fumée : les exportations chinoises contiennent beaucoup d’intrants intermédiaires produits en Corée du Sud, aux Etats-Unis et ailleurs. Ce qui importe, c’est l’excédent commercial global de la Chine et le déficit commercial des Etats-Unis. L’excédent chinois a atteint un pic en 2008 en atteignant 9 % du PIB et maintenant il est plutôt faible, presque inférieur à 1 % du PIB. On s’accorde pour dire que le déficit global des Etats-Unis est à la hausse, mais cela s’explique non pas par la politique commerciale mais par les récentes mesures budgétaires adoptées par les Républicains, qui font exploser le déficit budgétaire et réduisent par conséquent l’épargne nationale.


A quoi une stratégie américaine sérieuse pourrait-elle ressembler ?


Une stratégie sérieuse pour répondre aux griefs vis-à-vis de la Chine en ce qui concerne l’appropriation de droits de protection intellectuelle ou les surcapacités d’acier consisterait à s’allier avec d’autres pays qui ont les mêmes griefs. Les pressions s’appliqueraient à la Chine via les institutions fondées sur des règles telles que l’OMC ou l’Accord de partenariat transpacifique si possible ou via des négociations bilatérales si nécessaire. La stratégie de Trump est à l’opposée de celle-ci, puisqu’elle consiste à faire détailler l’OMC, à se retirer de l’Accord de partenariat transpacifique et à se mettre à dos les proches partenaires commerciaux en les insultant et en les menaçant de droits de douane. Trump a accompli quelque chose d’impensable : faire apparaître le Président Chinois comme un dirigeant éclairé de l’ordre commercial international.

Un argument habituel est que les procédures multilatérales et les négociations bilatérales ne marchent pas avec la Chine, donc nous devons être durs. Mais elles marchent mieux que la route vers la guerre commerciale agressive sur laquelle s’est engagé Trump. Il est facile d’oublier que l’approche conventionnelle avec la Chine (…) a permis de remporter des succès comme une appréciation de 37 % du renminbi entre 2004 et 2014 et l’adoption de mesures sévères vis-à-vis de la contrefaçon de marchandises de marque américaines et le vol de logiciels américains.

Les problèmes demeurent. Mais cela ne justifie pas l’adoption d’une approche unilatérale agressive. Considérons trois précédentes tentatives ratées allant dans ce sens :

  • Les Restrictions volontaires des exportations que Ronald Reagan a imposées au Japon dans les années quatre-vingt. Elles bénéficièrent au Japon, non aux Etats-Unis, et leur retrait fut bénéfique aux consommateurs américains et même pour une industrie automobile américaine dégraissée et nouvellement compétitive. Ces Restrictions ont depuis été déclarées illégales.

  • Les tarifs douaniers sur l’acier de George W. Bush en 2002, qui ont détruit bien plus d’emplois qu’ils n’en ont détruits.

  • Les allégations de Trump durant la campagne électorale selon lesquelles la Chine "manipule sa monnaie" pour la maintenir sous-évaluée. Durant cette période, autour de 2015-2016, elle fit précisément l’opposé. (En effet, le yuan s’était déjà tant apprécié en 2014 que sa sous-évaluation avait été éliminée.) Trump est tout simplement apparu ridicule quand, après avoir gagné les élections, il admit que l’accusation était obsolète.

Un autre argument est que les Etats-Unis ne gagnent pas toutes les affaires portées devant l’OMC. Mais ils gagnent 90 % des affaires qu’ils portent à l’OMC. De plus, les Américains doivent se rappeler que c’est souvent leur propre pays qui a violé les règles internationales. Les droits de douane de Bush sur l’acier en sont une belle illustration. (…) Les récentes mesures américaines sont encore plus clairement en violation des règles internationales que les politiques chinoises auxquelles elles sont supposées répondre. Il faut se rappeler que sous les règles de l’OMC il est habituellement légal pour un partenaire commercial de répliquer avec les tarifs d’une valeur d’échanges égale si les droits douaniers de l’initiateur sont illégaux selon ces règles. Cela place la Chine dans une meilleure position pour négocier.

Dire que la Chine ne capitulera pas sur fond dans la guerre commerciale ne veut pas dire qu’elle ne peut pas donner au Président américain une porte de sortie pour crier victoire et s’en sortir. Cela peut être certains artifices (comme accepter d’acheter du gaz naturel liquéfié américain aux prix mondiaux), juste assez pour donner de quoi se pavaner devant ses partisans sur le réseau Fox News. Mais elle ne fera rien pour améliorer le solde commercial, la production, l’emploi ou les salaires réels des Etats-Unis. »

Jeffrey Frankel, « Why China won’t yield in Trump’s trade war », in Econbrowser (blog), 20 avril. Traduit par Martin Anota

dimanche 29 avril 2018

Les liens de la semaine

Croissance, fluctuations et crises


Zoom sur l'économie française

  • Embellie économique : Merci François Hollande ? (Guillaume Duval)
  • La poussée de l'investissement dans une baignoire sans fond (Jean-Marc Vittori)
  • Economie française : ralentissement durable ou passager ? (OFCE)


GRAPHIQUE Le produit intérieur brut et ses composantes

source : INSEE (2018)

Environnement et ressources naturelles


Monnaie et finance

  • Le secteur financier est-il suffisamment sûr ? (Project Syndicate)
  • Bitcoin, le bug (The Economist)
  • La BCE maintient ses taux directeurs au plus bas et poursuit ses rachats de dette (Le Figaro)
  • Trop tard pour la BCE, ou : la normalisation impossible de la politique monétaire de la zone euro (Patrick Artus)
  • La baisse du taux d’intérêt naturel et l’objectif d’inflation (Patrick Artus)


Finances publiques

  • Le Brexit, fruit d'une relation pernicieuse entre mondialisation et austérité (Alter éco)
  • La dette publique de la zone euro a baissé en 2017 (Le Monde)
  • Comment l'Europe veut aider la Grèce à ne pas lâcher les cordons de la bourse après le 20 août (La Tribune)
  • S’inquiéter du niveau des taux d’endettement publics, est-ce du conservatisme irréfléchi ou est-ce légitime ? (Patrick Artus)


Réformes


Intégration européenne




Commerce international

  • Mondialisation : qu’est-ce que les économistes ont pu manquer ? (D'un champ l'autre)
  • France : quelle est la limite de la capacité à financer un déficit extérieur ? (Patrick Artus)
  • Qu’a fait apparaître le déficit extérieur des Etats-Unis dans le passé ? (Patrick Artus)
  • Essayons d’identifier toutes les conséquences d’un protectionnisme devenant important aux Etats-Unis (Patrick Artus)
  • L’élasticité-prix des importations en volume est très faible (Patrick Artus)
  • Les trois globalisations (Patrick Artus)


Finance internationale

  • Le droit de tirage spécial, l'actif de réserve international de demain ? (Project Syndicate)
  • Un risque qu’il faut avoir à l’esprit : une forte dégradation du commerce extérieur des Etats-Unis conduisant à une forte dépréciation du dollar (Patrick Artus)
  • Les deux menaces sur les pays émergents (Patrick Artus)
  • La répression financière va-t-elle devenir une caractéristique durable des économies ? (Patrick Artus)
  • Trilemme : où vaut-il mieux être aujourd’hui ? (Patrick Artus)




Démographie, immigration




Genre

  • En cinq ans, 40 000 couples homosexuels se sont mariés (Le Monde)
  • Cinq ans après le "mariage pour tous", le bilan au goût doux-amer des personnes LGBT (Le Monde)
  • "La loi sur le mariage pour tous a été un facteur extrêmement puissant d’intégration" (Irène Théry)
  • Qui sont les "Incels", dont se revendique l'auteur présumé de Toronto ? (Libération)
  • Norbert Elias, Catherine Deneuve et l’égalité des sexes (La Vie des idées)


Stratification sociale


Inégalités et justice sociale


Travail, emploi, chômage

  • Le nombre de demandeurs d’emploi a baissé de 1 % au premier trimestre (Le Monde)
  • Les mirages de Pierre Gattaz sur l’opération "Un million d’emplois" (Le Monde)
  • Les salariés français toujours parmi les plus imposés de l’OCDE (Le Monde)
  • Allocations chômage : pourquoi l'Unedic a versé 1 milliard d'euros en trop en 2017 (La Tribune)
  • L’hysérésis du chômage (Patrick Artus)
  • Sur les quinze métiers qui devraient recruter le plus en 2018, douze sont non ou peu qualifiés, précaires, mal payés, à forte proportion de temps partiel et largement saisonniers (Jean Gadrey)


GRAPHIQUE Risque de robotisation des emplois et niveau de vie selon le pays

The_Economist__risque_automatisation_emploi_pays_de_l__OCDE_niveau_de_vie_robotisation.png

source : The Economist (2018), d'après les données de l'OCDE

Mobilisation collective


Politique

  • Corées : la longue route du rapprochement (Le Monde)
  • Macron à la Maison Blanche : mariage d’amour ou mariage de raison ? (The Conversation)
  • La République des technocrates, une faiblesse démocratique du macronisme (Télos)
  • Les Identitaires, nouvelles milices à nos frontières ? (The Conversation)


Autour de Karl Marx





lire la précédente revue de presse

lire le sociorama de Xavier Molénat

samedi 28 avril 2018

Zoom sur la productivité du travail agrégée

« (…) La productivité du travail, qui est généralement mesurée comme la production (PIB) par heure travaillée dans le secteur marchand et corrigée en termes de pouvoir d’achat (…), est une condition nécessaire, mais pas suffisante pour de hauts niveaux de vie. Sa croissance est reconnue tant en théorie qu’en pratique comme étant associée à des taux élevés de croissance économique. Certains pays peuvent atteindre de hauts PIB par tête (tels que la Corée du Sud) via de grands sacrifices de temps de loisir. La productivité du travail dépend de plusieurs facteurs, si bien que sa mesure peut souffrir d’erreurs significatives. Il est crucial d’évaluer correctement ces facteurs pour que nous comprenions comment les marchés du travail opèrent tant à long terme qu’à court terme. (…)

Productivité du travail et prospérité à long terme : théorie et observations empiriques


Dans une économie de marché, la productivité du travail est l’ultime source de bien-être économique. Le graphique 1 présente l’évolution du PIB par tête depuis 1970 pour plusieurs pays, mesuré en dollars américains et en parité de pouvoir d’achat comme le rapporte l’OCDE. En tant que mesure agrégée, la productivité horaire résume la valeur de marché que l’usage du travail représente pour une économie. Elle mesure la contribution moyenne du travail dans la création de biens et services dans une société et elle constitue un facteur majeur derrière le PIB par tête. Il est utile de souligner que le PIB représente non seulement la consommation de biens privés en soi, mais aussi, plus généralement, les ressources disponibles pour une meilleure fourniture de services de santé, de soins apportés aux plus âgés et aux personnes handicapées, d’éducation, de sécurité publique, tout comme pour l’atténuation de la pollution et la recherche-développement. Naturellement, en tant que moyenne, la productivité du travail agrégée masque d’énormes différences entre les travailleurs d’un lien de travail à un autre, d’un secteur à un autre et d’une profession à une autre. Pourtant, en tant qu’indicateur macroéconomique, c’est un signe remarquablement fiable de la prospérité d’une nation aussi bien que de sa compétitivité internationale.

GRAPHIQUE 1 Productivité du travail : PIB par heure (en dollars PPA de 2010)

Michael_Burda_IZA__Productivite_du_travail_PIB_par_heure_pays_developpes.png

(...) La théorie de la croissance et les études empiriques ont montré de façon convaincante que la productivité du travail est une condition nécessaire pour le bien-être économique. Pourtant, un éventail de facteurs influence cette relation. Tout d’abord, les pays avec une faible productivité horaire moyenne peuvent avoir un PIB par tête plus élevé simplement en travaillant moins d’heures chaque jour, chaque semaine ou chaque année (c’est la marge intensive de l’offre de travail), accroissant par conséquent l’intrant travail effectif par personne. Une plus longue durée de travail va en effet accroître le PIB total ou le PIB par tête, mais une plus longue durée du travail signifie moins d’heures pour jouir des fruits du travail. Des heures additionnelles par travailleur sont susceptibles d’accroître le niveau de stress et de malaise liés au travail et notamment les accidents sur le lieu de travail et le burn-out psychologique. Alors que cette plus grande insatisfaction est réelle, elle n’est pas capturée par les mesures conventionnelles du PIB basées sur le marché et elle affaiblit le lien entre le PIB et le bien être ou la « satisfaction de vivre » globale. En même temps, un taux d’emploi plus élevé (la part de personnes employées parmi la population en âge de travailler) va aussi accroître le PIB par tête, même si la productivité reste constante. Parce que la satisfaction de vivre d’une personne employée est susceptible d’être plus élevée que celle d’une personne qui ne l’est pas, un taux d’emploi plus élevé est aussi susceptible de générer plus de bien-être, même si les gens n’aiment généralement pas travailler. Ces deux formes d’utilisation du travail sont importantes à prendre en compte lorsqu’on voit le lien entre productivité horaire et revenu national ou bien-être. (...)

La productivité horaire est intimement associée aux rémunérations, tant au niveau individuel qu’au niveau des secteurs, des professions et des pays. C’est parce que les travailleurs avec une productivité moyenne plus élevée sont plus profitables pour leurs employeurs et que ces derniers tendent à partager cette plus grande profitabilité avec leurs salariés. Il n’est donc pas surprenant que les travailleurs dans les pays avec des niveaux élevés de productivité obtiennent aussi de plus fortes rémunérations, (…) notamment des avantages extra-salariaux comme la santé et l’assurance sociale qui représentent jusqu’à la moitié du coût total que représente un salarié pour un employeur.

En résumé, le lien entre la productivité du travail et le bien-être économique d’une nation peut être affecté par des heures par travailleur, les ratios d’emploi (le pourcentage de ceux en âge de travailler qui sont employés) et l’effort réalisé par les travailleurs sur leur lieu de travail. Pourtant cette relation positive est incontestable et il est crucial de comprendre les sources de la productivité du travail pour comprendre la prospérité aussi bien à long terme qu’à court terme. Au niveau national, les données montrent que les mesures de productivité du travail et le PIB par tête sont très corrélés entre pays, mais pas parfaitement. Le graphique 2 montre cette relation pour 35 pays de l’OCDE en 2015.

GRAPHIQUE 2 PIB par tête et productivité du travail en 2015

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Cela montre que même entre les plus riches nations au monde il y a de considérables écarts en termes de productivité du travail. Théoriquement, il devrait être relativement simple d’isoler les raisons expliquant pourquoi certains pays de l’OCDE n’ont pas encore atteint la frontière technologique en termes de productivité horaire du travail (le niveau de production théorique maximal par unité de temps qui peut être atteint toute chose égale par ailleurs). Des machines plus nombreuses et plus performantes, davantage d’éducation, et des produits plus innovants dans les "bons" secteurs semblent constituer des recettes évidentes pour réussir. Malheureusement, cette tâche n’est pas si facile que cela. Si une partie des écarts de productivité du travail peut être expliquée ainsi, les études montrent que des éléments (…) intangibles de l’environnement économique influencent aussi la productivité du travail. Ces facteurs (…) incluent l’Etat de droite, la fiabilité du système légal et le niveau global de confiance parmi les participants de marché. Ces facteurs ont beau être cruciaux, ils sont difficiles à mesurer et ne peuvent changer du jour au lendemain. (…) Même si le Niger et les Etats-Unis avaient la même dotation en termes de capital physique et humain, les travailleurs américains seraient toujours sept fois plus productifs que les Nigériens.

Une autre complication est que la productivité moyenne est juste une moyenne d’une large gamme de résultats au niveau sectoriel, des entreprises ou même individuel. La structure de production dans un pays comprend plusieurs secteurs ou entreprises de productivités différentes. Aussi longtemps que les entreprises avec une faible productivité surviennent, elles peuvent "piéger" des facteurs de productivité qui pourraient être plus efficacement utilisés ailleurs, ce qui pousse la moyenne à la baisse.

Productivité du travail et cycle d’affaires : Théorique et enseignements empiriques


Si une plus forte productivité du travail est associée à un PIB plus élevé et à une plus grande prospérité à long terme, pourquoi ne serait-il pas logique de l’associer aux cycles d’affaires (…) ? En effet, les analystes des cycles d’affaires ont depuis longtemps cherché à connecter les soudains changements dans la productivité du travail au cycle d’affaires. Dans la plupart des pays industrialisés et durant l’essentiel de la période consécutive à la Seconde Guerre mondiale, la productivité du travail a été procyclique. Le graphique 3 représente l’évolution temporelle des taux de croissance du PIB et la même mesure de la productivité présentée dans l’illustration et le graphique 2 pour six économies majeures de l’OCDE. Pour ces pays (et pour l’OCDE dans son ensemble, avec quelques exceptions), la productivité moyenne du travail s’accroît généralement quand l’économie est en expansion.

GRAPHIQUE 3 Les taux de croissance du PIB réel et de la productivité du travail

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Les économistes ont depuis longtemps compris que les expansions sont généralement associées à des périodes de hausse de la productivité du travail, mais ils y ont souvent vu quelque chose d’énigmatique. Les premiers analystes s’attendaient à ce que les produits marginaux et moyens du travail déclinent à mesure que l’usage des intrants augmentait, mais les premières études n’indiquaient pas cela. Dans les années trente, Keynes était conscient de cette énigme, notant que le comportement des salaires était difficile à réconcilier avec une demande de travail stable. Les salaires tendent à suivre le produit marginal du travail et la productivité moyenne du travail doit chuter quand des travailleurs moins productifs sont embauchés et cela se traduit par des salaires contracycliques. A l’inverse, la productivité procyclique implique que la marge d’accroissement pour les salaires est plus grande lors des expansions, puisque la productivité marginale et la productivité moyenne varient de concert.

Cependant, comme toujours en économie, le monde est plus compliqué que cela. La productivité mesurée du travail est très volatile à court terme et elle dépend de plusieurs facteurs, dont certains déjà mentionnés ci-dessus et d’autres qui seront discutés ci-dessous. En outre, elle est susceptible de souffrir de significatives erreurs de mesure.

Une objection communément avancé à l’encontre de la comparaison des taux de croissance du PIB et de la productivité du travail est que les déterminants sous-jacents des deux séries peuvent être sujets à des tendances différentes qui sont mal détectées par des comparaisons de taux de croissance. Une procédure alternative a été utilisée pour examiner les écarts des tendances séparées estimées individuellement pour la productivité horaire et le PIB. Cette analyse (…) mène à des conclusions similaires : malgré quelques exceptions, la productivité s’accroît lorsque le PIB s’accroît, à la fois en termes absolus et relativement à la tendance.

A priori, il n’y a pas de raison économique amenant à croire que la productivité moyenne du travail doit varier dans le même sens que le PIB. Si l’on observe les graphiques 3, il est évident que les corrélations positives entre la productivité et la production sont seulement une tendance générale dans les données et non une loi d’airain. Des cycles individuels et de plus larges périodes existent dans laquelle la co-variation positive disparaît ou même devient négative, par exemple, en France à la fin des années soixante-dix ou au Royaume-Uni à la fin des années quatre-vingt. Le cas le plus flagrant est la détérioration du lien positif entre productivité et production aux Etats-Unis après le milieu des années quatre-vingt, qui est confirmée par des études avec des données sur le travail de meilleure qualité. (…) Pour la plupart des pays et la plupart des sous-périodes, la relation semble assez stable, pourtant les Etats-Unis ne sont pas la seule exception intéressante. Alors que la plupart des pays de l’OCDE d’Europe et d’Asie semblent confirmer la tendance générale, l’Australie, la Nouvelle-Zélande et le Portugal représentent d’importants écarts. L’exception la plus significative est l’Espagne, où la corrélation a aussi été négative depuis les années quatre-vingt-dix ; (…) d’autres procédures d’extraction de tendance montrent une corrélation négative depuis au moins le milieu des années soixante-dix.

Quelle est la meilleure explication du lien positif entre productivité et production, souvent ponctuée par des périodes de co-variation nulle ou négative ? Pour expliquer les cycles d’affaires normaux, les macroéconomistes proposent divers récits. L’un d’eux met en scène l’arrivée de l’innovation technique (…) qui accroît la productivité du travail ou des biens capitaux, ce qui stimule alors l’investissement dans les biens d’équipement, les logiciels et d’autres biens productifs. L’innovation même et l’investissement subséquent accroissent la productivité du travail, tandis que l’emploi et la production chute. Une autre explication suggère que les améliorations des termes de l’échange peuvent stimuler l’investissement, la productivité du travail et l’emploi. Pourtant un autre affirme qu’une hausse de la demande globale (…) peut temporairement stimule l’investissement des entreprises lorsque celles-ci atteignent les contraintes de capacité, ce qui accroitrait la productivité du travail. Dans tous les cas, (…) on observe que les employeurs thésaurisent la main-d’œuvre s’ils considèrent le ralentissement de l’activité comme temporaire et veulent préserver le "capital humain", les compétences que possèdent leurs travailleurs et qui seraient perdues s’ils s’en allaient.

Cette interprétation des "corrélations normales" doit aussi expliquer des schémas plus ambigus de co-variation (…). Premièrement, la prévalence de chocs de demande globale peut renverser le cas normal. Par exemple, si une expansion économique était tirée par la seule politique monétaire expansionniste, la productivité et les salaires réels peuvent être davantage susceptibles de décliner lors des expansions ou du moins jusqu’à ce qu’un nouvel investissement est entrepris et stimule la productivité des heures de travail. Pourtant si la thésaurisation de la main-d’œuvre est courante, son effet positif sur la productivité du travail est susceptible de dominer même à court terme. Deuxièmement, la disparition de la productivité procyclique aux Etats-Unis est assez durable pour être notée. Cela peut être dû à un changement structurel permanent lors des récessions, durant lesquelles les entreprises inefficaces disparaissent et l’économie voit ainsi son efficacité augmenter. Cette perspective darwiniste est plausible comme la mondialisation a intensifié au cours des dernières années. Les études sur les Etats-Unis pointent une large variance de productivité entre les entreprises au sein de chaque secteur ; avec une plus forte concurrence internationale, il est plus difficile de survivre aux récessions en se contentant de thésauriser la main-d’œuvre. Le résultat macroéconomique net est une plus grande efficacité de la main-d’œuvre employée par les entreprises, des prix plus faibles et une allocation plus efficace des ressources.

Un aspect commun des pays pour lesquels la procyclicité de la productivité disparaît est l’érosion des institutions du marché du travail, en particulier celles associés à la négociation collective et à la protection de l’emploi. L’adhésion a décliné non seulement dans les syndicats, mais aussi dans les associations d’employeurs, réduisant le pouvoir de négociation collective institutionnalisé et la protection de l’emploi. La plus grande flexibilité du marché du travail signifie que les entreprises peuvent embaucher et licencier les travailleurs plus facilement, ce qui atténue les incitations les plus communément citées pour la thésaurisation de la main-d’œuvre. Un contre-argument pourrait être que les licenciements excessifs de travailleurs et la fermeture des entreprises qui font des pertes peuvent ne pas toujours constituer la réponse appropriée à un ralentissement généralisé. En même temps, des entreprises réalisant de mauvaises performances peuvent être forcées (…) de cesser de "faire le pari d’une résurrection". La détérioration de la corrélation positive peut signaler que les récessions représentent de plus en plus des précurseurs de changement structurel permanent.

(…) Enigmatique et variable est le comportement de la productivité du travail au cours du cycle d’affaires. Pourquoi la plupart des pays de l’OCDE continuent-ils de présenter une productivité procyclique, souvent croissante au cours du temps (l’Allemagne, la France, le Royaume-Uni, la Corée du Sud et le Japon), tandis que d’autres semblent aller dans le sens opposé (les Etats-Unis, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, le Portugal et l’Espagne) ? Est-ce que les développements dans ce dernier groupe de pays est dû à l’effritement du pouvoir des syndicats ? Ou à la plus grande cruauté des entreprises en matière de licenciements et aux pertes en capital humain ? Ou à la plus grande flexibilité du marché du travail, liée notamment à la prolifération de contrats temporaires et de l’emploi d’intérim ? Notons que la productivité du travail reste largement procyclique au Royaume-Uni et en France, où le syndicalisme a décliné, mais où la couverture est large. Le cas inhabituel de l’Espagne, qui a présenté une productivité du travail contracyclique continûment et sans exception depuis la mort de Franco en 1975, a déjà capté l’attention des chercheurs. (…) »

Michael C. Burda, « Aggregate labor productivity », IZA World of Labor, n° 435, avril 2018. Traduit par Martin Anota

lundi 23 avril 2018

Guerres commerciales : à quoi bon les lancer ?

« Suite à l’annonce par les autorités américaines au début du mois de mars de leur intention d’instaurer des droits de douane sur l’acier et l’aluminium et les menaces proférées par la Chine en représailles, les perspectives relatives au commerce mondial se sont assombries. (…)

Malgré la vigueur de l’activité dans l’économie mondiale, le FMI se déclare inquiet à propos des menaces croissantes de protectionnisme et des tensions commerciales, aussi bien que de leur impact sur la croissance économique. Comme Maurice Obstfeld l’écrit, la perspective que soient instaurées des barrières commerciales et que celles-ci soient suivies de mesures de représailles menace de saper la confiance et de faire dérailler prématurément la croissance mondiale. Pour aggraver les choses, les désaccords commerciaux peuvent détourner l’attention des réformes nécessaires. Il semble paradoxal de voir de grandes économies flirter avec une guerre commerciale à un moment d’expansion économique généralisée, en particulier quand l’expansion dépend si étroitement de l’investissement et du commerce. L’économiste en chef du FMI lie cela aux bénéfices asymétriques de l’intégration commerciale et à leur perception par les ménages. Concernant les récentes négociations bilatérales américaines, Obstfeld estime qu’elles ne vont cependant pas changer grand-chose au déficit du compte courant externe américain (…), dans la mesure où ce dernier s’explique essentiellement par le fait que l’économie américaine dépense davantage qu’elle ne génère de revenu.

Ce point est soutenu par Martin Wolf, qui ajoute que (…) loin de se contracter, le déficit du compte courant américain va en fait s’accroître en conséquence de la stimulation budgétaire. Donald Trump, le président américain, n’arrêtera pourtant pas de faire porter le blâme sur les perfides étrangers. Les tensions géopolitiques restent un risque de long terme, même si pour l’heure les tensions protectionnistes générées par les Etats-Unis ne devraient pas empêcher le volume du commerce mondial de continuer de croître.

Cette incertitude mondiale se répercute sur les marchés boursiers, comme Paul Krugman l’explique : quand les investisseurs pensent que Donald Trump va réellement adopter les droits de douane qu’il menace d’instaurer et qu’elles amèneront les pays étrangers à adopter des mesures en représailles, le cours des actions chute. Chaque fois qu’ils se disent que c’est juste de la comédie, le cours des actions rebondit. Les marchés ne réagissent pas bien aux perspectives d’une guerre commerciale comme les entreprises ont investi en supposant que l’économie mondiale resterait très intégrée et une guerre commerciale transformerait en épaves de nombreux actifs issus de ces investissements. (…)

En ce qui concerne les relations commerciales entre l’Union européenne et les Etats-Unis, Simon Nixon signale que l’expiration le 1er mai de l’exemption temporaire des droits de douane sur l’acier et l’aluminium pour l’UE pourrait être un point crucial : l’UE veut que l’exemption devienne permanente, mais le gouvernement américain a clairement indiqué que ce ne serait le cas qu’en échange de concessions de la part de l’UE. Il considère que les relations commerciales entre l’UE et les Etats-Unis sont actuellement déséquilibrées et injustes. L’administration Trump évalue typiquement la santé des relations commerciales des Etats-Unis au prisme du compte courant et, en octobre dernier, elle qualifia l’excédent bilatéral de l’Allemagne avec les Etats-Unis comme « énorme et inquiétant ». Bruxelles a déclaré qu’elle veut bien discuter plus largement de la relation commerciale entre les deux zones, mais seulement après que les Etats-Unis aient inconditionnellement rendu permanente l’exemption des tarifs douaniers.

Pascal Lamy, l’ancien chef de l’OMC, voit deux manières susceptibles de mettre un terme aux tensions actuelles, en fonction de ce que Trump fera concrètement. Les récentes annonces peuvent avoir pour but de renforcer le pouvoir de négociation. Cependant, si le Président américain vise à poursuivre le commerce bilatéral et non multilatéral, la réaction adéquate consisterait pour les partenaires commerciaux à joindre leurs forces de façon à protéger le système commercial multilatéral des agressions américaines. Indiquer clairement qu’il s’agit du plan B est probablement la meilleure option tactique pour le reste du monde afin de s’assurer que le plan A (améliorer le système multilatéral fondé sur des règles et non le détruire) soit le jeu auquel joue Trump.

Joseph Stiglitz affirme que l’actuel conflit commercial révèle l’ampleur à laquelle les Etats-Unis ont perdu de leur position dominante dans le monde. (…) La Chine a déjà dépassé les Etats-Unis en termes de production manufacturière, d’épargne, de commerce et même de PIB lorsqu’on mesure ce dernier en termes de parité de pouvoir d’achat. Et en outre, elle peut prendre les devants pour l’intelligence artificielle. Au cours des prochaines années, nous allons avoir à trouver une façon de créer un régime commercial mondial qui soit « juste » parmi des pays avec des systèmes économiques, des histoires, des cultures et des préférences sociétales fondamentalement différents. »

Inês Goncalves Raposo, « Trade Wars: what are they good for? », in Bruegel (blog), 23 avril 2018. Traduit par Martin Anota

dimanche 22 avril 2018

Les liens de la semaine

Zoom sur l'économie mondiale

  • Le FMI met en garde contre les risques susceptibles de faire dérailler la reprise (Le Monde)
  • Économie mondiale : de bonnes nouvelles menacées par les tensions commerciales (Maurice Obstfeld)
  • Si on écoute le FMI, "tout va mieux et tout est plus risqué !" (Jean-Paul Betbeze)
  • Carnets graphiques : L’économie mondiale dévoile ses courbes (CEPII)


Croissance, fluctuations et crises

  • Croissance de la France : les bémols de Didier Migaud (La Tribune)
  • Le pic de croissance dans la zone euro est derrière nous (Patrick Artus)
  • L’énigme portugaise (Elie Cohen)
  • En Chine, la croissance se stabilise en attendant le bras de fer avec Trump (La Tribune)
  • Japon : de l’ascension à la déflation (Alter éco)


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Inflation

  • L’inflation britannique s’assagit (Philippe Waechter)
  • L’inflation : un phénomène national ou un phénomène global ? (Patrick Artus)
  • Y a-t-il de l’inflation réprimée en Allemagne, en France, en Espagne, en Italie ? (Patrick Artus)


Environnement et ressources naturelles


Finance

  • La BCE demande à Deutsche Bank un scénario de crise (La Tribune)
  • Le FMI alerte sur le niveau record de la dette mondiale (La Tribune)
  • Salaires dans la finance, une envolée interrompue par la crise (Alter éco)
  • Taille de la finance mondiale : pourquoi a-t-elle autant augmenté ? Quelles conséquences de la hausse de la taille de la finance par rapport à l’économie réelle ? (Patrick Artus)
  • Une route parsemée d'embûches pour le système financier mondial (FMI)


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Concurrence

  • Taux de marge et monopoles (François Levèque)
  • Que font les entreprises de leurs réserves de cash ? (Patrick Artus)
  • Face aux compagnies ferroviaires européennes, la SNCF soutient la comparaison (Le Monde)
  • Réforme de la SNCF : le gouvernement fonce en ignorant les syndicats (Le Monde)
  • Quelles sont les conséquences de l’ouverture du train à la concurrence ? (Alter éco)


Réformes structurelles

  • Évolutions économiques et réformes en France, où allons-nous ? (Banque de France)
  • L’économie française peut-elle aller très mal avant que les réformes aient eu des effets ? (Patrick Artus)
  • Trop de réformes tue la réforme (Guillaume Duval)


Dette publique

  • Pour Pierre Moscovici, « pas question » de prolonger le plan d’aide à la Grèce (Le Monde)
  • Obligations indexées au PIB : une solution face aux crises de la dette ? (Banque de France)
  • Réduire les dettes élevées (FMI)


Commerce international

  • Importations des pays à bas salaire : quels gains pour les ménages ? (Banque de France)
  • Échanges de services, le miroir d’un monde globalisé (Alter éco)
  • Commerce : moindre effet des frontières, plus grand effet de la distance (Alter éco)
  • Accords commerciaux régionaux : un nombre croissant et un contenu toujours plus large (Alter éco)


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Déficits américains, excédents chinois

  • Pourquoi les Etats-Unis se plaignent-ils de leur déficit extérieur ? (Patrick Artus)
  • L’organisation où la Chine finançait un déficit extérieur important des Etats-Unis était perçue comme favorable à la fois pour les Etats-Unis et pour la Chine (Patrick Artus)
  • La Chine peut-elle être critiquée en raison du déficit extérieur des Etats-Unis vis-à-vis de la Chine ? (Patrick Artus)
  • En réalité, l’excédent extérieur de la Chine est anormalement faible (Patrick Artus)


Vers une guerre commerciale ?

  • Le FMI s'inquiète des tensions commerciales sino-américaines (La Tribune)
  • Droits de douane sur l’acier et l’aluminium : l’Union européenne saisit l’OMC (Le Monde)
  • Coups de billard dans le commerce mondial (Jean-Marc Vittori)
  • L’Allemagne, l’Europe et la guerre commerciale (Alter éco)
  • Que ferait un protectionnisme dur aux Etats-Unis sur le taux de change du dollar ? (Patrick Artus)


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Intégration européenne

  • Les traités européens interdisent-ils vraiment l’harmonisation sociale ? (Le Monde)
  • Union bancaire ? Ja ! dit Merkel mais Nein à la solidarité des dépôts ! (La Tribune)
  • Irlande du Nord : le Brexit sonnera-t-il le glas de l’Accord de Belfast de 1998 ? (The Conversation)


Immigration

  • Loi asile-immigration : ce que contient le texte, ce qui peut bouger, ce qui ne bougera pas (Le Monde)
  • Loi asile-immigration : Gérard Collomb défend son texte et tente d’amadouer sa majorité (Le Monde)
  • Les débats s’enlisent à l’Assemblée sur le projet de loi asile-immigration (Le Monde)
  • Le droit d’asile, un parcours complexe fragilisé par le projet de loi Collomb (Le Monde)
  • Enfants d’immigrés (La Vie des idées)
  • De Londres à Paris, regards sur l’islamophobie (The Conversation)


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source : The Economist (2018)

Genre


Inégalités et justice sociale

  • Comment se répartissent les revenus en France ? (D'un champ l'autre)
  • Quelle réforme du système de retraite ? Les grands enjeux (IPP)
  • Redistribution : pourquoi ne pas taxer les gens en fonction de leur âge ? (Tim Harford)
  • Impôts : pourquoi Emmanuel Macron fait fausse route (Louis Maurin)
  • Agir où se crée la richesse (Guillaume Duval)


Education

  • SES au lycée : un enseignement à la casse ? (Alter éco)
  • Parcoursup ne reproduit pas les inégalités sociales… il les aggrave (Libération)
  • Sélection à l’université : sortir de l’hypocrisie (The Conversation)
  • "C’est à l’université qu’on peut œuvrer pour la réussite de tous" (Camille Peugny)
  • Carte scolaire : au-delà de la "mixité", comment l’État entretient les inégalités (Métropolitique)


Travail, emploi, chômage

  • Une photographie du marché du travail en 2017 (INSEE)
  • Emploi : du mieux et du moins bien (Denis Clerc)
  • La reprise économique améliore-t-elle la qualité des emplois ? (Patrick Artus)
  • Dynamique des salaires et de l’emploi (Philippe Waechter)
  • Taux de la BCE: un calcul amusant (Philippe Waechter)
  • Hausse des salaires lorsqu’il y a retour au plein emploi : les entreprises peuvent comprendre qu’il s’agit d’un équilibre non coopératif (Patrick Artus)


GRAPHIQUE Taux de chômage en France (en %)

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source : INSEE (2018)

Progrès technique et emploi


Mobilisations collectives

  • RATP, énergies, fonctionnaires… la contestation sociale gagne de nouveaux secteurs (Le Monde)
  • Entre 119 500 et 300 000 manifestants dans toute la France contre la politique gouvernementale (Le Monde)
  • Universités: petite théorie des blocages (Olivier Galland)
  • Mobilisations anti-Macron et émotion : une convergence conservatoire (The Conversation)


Politique





lire la précédente revue de presse

vendredi 20 avril 2018

La macroéconomie a-t-elle abandonné l’idée d’expliquer les événements économiques ?

« Le débat sur la possible disparition de la courbe de Phillips se poursuit, notamment parce que divers pays sont dans une situation où le chômage s’est stabilisé à des niveaux qui avaient précédemment été synchrone à une accélération de l’inflation, mais que cette fois-ci l’inflation salariale semble assez statique. Cela s’explique certainement par deux choses : l’existence d’un chômage dissimulé et le fait que le NAIRU ait chuté. C’est ce qu’ont suggéré Bell et Blanchflower dans le cas du Royaume-Uni.

L’idée que le NAIRU puisse bouger graduellement au cours du temps amène certains à affirmer que la courbe de Phillips est elle-même suspecte. Dans ce billet, j’avais essayé de démontrer que c’est une erreur. C’est aussi une erreur de penser qu’estimer la position du NAIRU soit un jeu de dupes. C’est ce que les banques centrales doivent faire si elles adoptent une approche structurelle pour modéliser l’inflation (et quelles autres approches raisonnables y a-t-il ici ?). Ce qui nous amène à nous demander pourquoi l’analyse des raisons amenant le NAIRU à varier ne constitue pas un point central de la macroéconomie.

(…) J’aimerais commencer en rappelant pourquoi la macroéconomie moderne a laissé le secteur financier hors de ses modèles avant la crise. Pour résumer une longue histoire, disons qu’en se focalisant sur les dynamiques de cycles d’affaires, les macroéconomistes ont eu tendance à ignorer les modifications de moyen terme de la relation entre la consommation et le revenu. Ceux qui ont étudié ces modifications les ont reliés de façon convaincante au comportement de secteur financier. Si davantage d’attention leur avait été accordée, nous aurions eu sous la main bien plus d’études sur le sujet et nous aurions mieux compris les liens entre la finance et l’économie réelle.

Peut-on dire la même chose à propos du NAIRU ? Comme avec les tendances de moyen terme de la consommation, il y a toute une littérature sur les variations à court terme du NAIRU (ou du chômage structurel), mais elle n’est pas très présente dans les journaux les plus prestigieux. L’une des raisons, comme avec la consommation, est qu’une telle analyse tend à être ce que les macroéconomistes modernes qualifient d’ad hoc : elle utilise beaucoup d’idées théoriques, mais aucune qui soit soigneusement microfondée dans le même article. Ce n’est pas un choix que feraient ceux qui font ce genre de travail empirique, mais une nécessité.

La même chose peut s’appliquer à d’autres agrégats macroéconomiques comme l’investissement. Quand les économistes se demandent si l’investissement est aujourd’hui inhabituellement élevé ou faible, ils tirent typiquement des graphiques et calculent des tendances et des moyennes. Nous devons être capables de faire bien plus que cela. Nous devrions plutôt rechercher l’équation qui capture le mieux les données relatives à l’investissement lors de ces 30 dernières années et nous demander si elle conduit à surestimer ou sous-évaluer le niveau actuel d’investissement. On peut dire la même pour les taux de change d’équilibre.

Ce n’est pas seulement la contre-révolution des nouveaux classiques en macroéconomie qui a mené à cette dévalorisation de ce que l’on peut qualifier d’analyse structurelle des données temporelles des relations macroéconomiques clés. Le fameux article que Sims a publié en 1980, "Macroeconomics and reality", où il s’est attaqué au type de restrictions d’identification qui était utilisé dans l’analyse des séries temporelles et où il a proposé la méthode des modèles auto-vectoriels régressifs (VAR), tient aussi une certaine responsabilité. Cette parfaite tempête a relégué l’analyse des séries temporelles qui avait été le pain quotidien de la macroéconomie dans les journaux mineurs.

Je ne pense pas qu’il soit excessif d’affirmer que la macroéconomie a subséquemment abandonné l’idée d’essayer d’expliquer la récente histoire macroéconomique : ce qui peut être qualifié de comportement à moyen terme des agrégats macroéconomiques ou pourquoi l’économie s’est comportée comme elle l’a fait ces 30 ou 40 dernières années. La macroéconomie s’est focalisée sur les détails du fonctionnement des cycles d’affaires et non sur la façon par laquelle les cycles d’affaires sont liés les uns aux autres.

Des macroéconomistes influents qui sont impliqués dans l’élaboration de la politique économique ont pris conscience de ces insuffisances, mais ils expriment leur insatisfaction d’une façon différente (Olivier Blanchard constituant toutefois une importante exception). Par exemple, John Williams, qui vient juste d’arriver à la tête de la Réserve fédérale de New York, appelle ici à une nouvelle génération de modèles DSGE qui se focaliserait sur trois domaines. Premièrement, ces modèles devront davantage se focaliser sur la modélisation du marché du travail et de sa mollesse, ce qui selon moi revient à chercher à expliquer pourquoi le NAIRU varie au cours du temps. Deuxièmement, ces modèles doivent davantage se focaliser sur les développements à moyen ou long terme touchant aussi bien l’économie du côté de l’offre que de la demande. Troisièmement, de tels modèles doivent bien sûr davantage incorporer le secteur financier.

Peut-être qu’un jour les modèles DSGE parviendront à faire tout cela, mais je pense que la macroéconomie est si complexe que tout ne puisse pas être microfondé. En tout cas, un tel jour ne viendra pas de si tôt. Il est temps que les macroéconomistes reviennent sur les décisions qu’ils ont prises autour de 1980 et qu’ils prennent conscience que les déficiences avec l’analyse traditionnelle des séries temporelles qu’ils ont mis en lumière ne sont pas aussi importantes que ne l’ont ensuite imaginé les générations suivantes. La macroéconomie doit commencer à essayer de nouveau de chercher à expliquer la récente histoire macroéconomique. »

Simon Wren-Lewis, « Did macroeconomics give up on explaining recent economic history? », in Mainly Macro (blog), 19 avril 2018. Traduit par Martin Anota

mercredi 18 avril 2018

Les banques centrales à l’âge du populisme

« Les élections de ces deux dernières années ont montré que nous vivons dans une époque où le populisme politique et économique joue un rôle important. Quelles en sont les conséquences pour les banques centrales ? Nous passons en revue les commentaires sur la question (…).

Charles Goodhart et Rosa Lastra (…) affirment que le consensus qui a entouré l’indépendance des banques centrales dans la mise en œuvre d’une politique monétaire visant à promouvoir la seule stabilité des prix a été remis en cause dans le sillage de la crise financière mondiale, avec l’essor du populisme d’un côté et l’élargissement des mandats des banques centrales de l’autre. Après avoir considéré les arguments économiques en faveur de l’indépendance aussi bien que l’existence d’effets en termes de distribution, de direction et de durée, leur article examine différentes dimensions du débat sur la façon par laquelle le populisme (ou simplement le mécontentement général suscité par l’idée de statu quo) affecte l’indépendance de la banque centrale. Même s’il est possible (mais incertain) que la politique monétaire puisse continuer à être opérée de façon indépendante, Goodhart et Lastra estiment qu’il est possible que l’effacement de l’indépendance des banques centrales dans le champ de la stabilité financière remette aussi en question leur indépendance plus générale. Il est par conséquent selon eux important d’avoir en place des mécanismes adéquats pour « garder les gardiens » de la stabilité monétaire et financière.

Dani Rodrik écrit que le populisme dans le domaine économique est certes pratiquement toujours nocif, mais que le populisme économique peut être parfois justifié ; c’est par exemple le cas lorsqu’il remet en question la focalisation excessive des banques centrales indépendantes sur le maintien de l’inflation à un faible niveau. Une partie du contrecoup populiste que l’on observe aujourd’hui découle de la croyance, pas totalement injustifiée, que la délégation à des agences autonomes ou la conformité à des règles ne servent pas la société, mais seulement une caste minoritaire d’"insiders". Des banques centrales indépendantes ont joué un rôle crucial dans la réduction de l’inflation dans les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix. Mais dans l’actuel environnement marqué par une faible inflation, leur focalisation excessive sur la stabilité des prix crée un biais déflationniste et s’avère en tension avec l’emploi et la croissance économique. Rodrik affirme que dans de tels cas, il est raisonnable de relâcher les contraintes pesant sur la politique économique et de réintroduire du pouvoir aux gouvernements élus dans l’élaboration de la politique économique. (…)

Lucrezia Reichlin a affirmé l’année dernière qu’avec l’essor des mouvements populistes, leurs reproches quant aux autorités monétaires indépendantes peuvent désormais modifier la relation entre banques centrales, Trésors et législateurs. L’éventail des critiques à l’encontre des banques centrales proviennent à la fois de la gauche et de la droite et certaines d’entre elles rejoignent une crainte que nourrissent certains économistes conservateurs, celle selon laquelle les banques centrales auraient joué un rôle excessif dans la gestion de l’économie depuis la crise financière de 2008. Mais alors que les populistes tendent à appeler à réduire l’indépendance politique et opérationnelle des banques centrales et à élargir leur mandat, les économistes conservateurs veulent l’inverse. Reichlin pense que les solutions populistes sont peut-être ne pas être adaptées, mais que les problèmes que les populistes ont identifiés en ce qui concernent les banques centrales sont réels. Si nous croyons que les banques centrales doivent être protégées des interférences politiques de court terme lorsqu’elles poursuivent des objectifs de politique monétaire, cela nous amène à mettre en place des réformes qui vont permettre une coordination démocratiquement responsable (accountable) entre les autorités monétaires, budgétaires et financières.

Jacqueline Best affirme que de la politique doit être ramenée dans la politique monétaire. Bien que l’exceptionnalisme technocratique est tentant, en particulier face à la menace d’une démocratie illibérale, il est également dangereux, dans la mesure où il réduit la responsabilité (accountability) sans même parvenir à dégager entièrement la politique de la politique monétaire. Cette déconnexion avec le public alimente au final le genre de contrecoup populiste que le monde a récemment connu, en politisant davantage la politique monétaire avec potentiellement des conséquences très désastreuses. C’est le paradoxe de la crédibilité de la politique monétaire : bien que la théorie économique prétende que la crédibilité monétaire et la faible inflation dépendent du retrait du politique, au final, dans une société démocratique, la crédibilité dépend aussi de la légitimité du système monétaire et de ses institutions à mettre en œuvre des politiques qui marchent.

Edward Hadas affirme que les autorités monétaires s’appuient sur un modèle dangereusement simpliste de la réalité et qu’elles ont besoin d’une approche plus humble et plus réaliste. Pour l’heure, cette révolte n’est pas allée loin, même si Narendra Modi, le premier ministre populiste indien, a ignoré la banque centrale indienne lorsqu’il retira sans prévenir tous les billets à haute valeur faciale de la circulation. Mais Hadas affirme que les banquiers dans le reste du monde ne doivent pas avoir l’esprit tranquille ; leur position politique est fragile, dans la mesure où non seulement elles n’ont pas pu empêcher une crise mondiale en 2008, mais aussi où elles ont présidé une décennie de médiocre croissance économique. Une partie du problème, affirme Hadas, est que les autorités monétaires sont focalisées sur le contrôle du taux de l’inflation des prix à la consommation et qu’elles affirment être apolitiques et au-dessus de la mêlée financière. Mais ces idées simplistes ne produisent pas de bonnes politiques. Les autorités monétaires doivent, selon Hadas, abandonner leurs fantaisies, rechercher à atteindre plusieurs objectifs, notamment chercher à limiter la volatilité des prix d’actifs, veiller à la santé du système financier, ramener les taux de change à des valeurs justes, soutenir la croissance économique et stimuler la création de l’emploi, tout en acceptant un surcroît de supervision politique. »

Silvia Merler, « Central banks in the age of populism », in Bruegel (blog), 19 mars 2018. Traduit par Martin Anota

lundi 16 avril 2018

Quand l’autarcie devient la seule option

« La dernière (et, jusqu’à présent, la plus sérieuse) vague de sanctions américaines vis-à-vis de la Russie a montré très clairement deux choses ; aucune d’entre elles n’a été vraiment discutée par les commentateurs jusqu’à présent. La première est l’extraordinaire pouvoir de l’Etat moderne. La seconde est que, lorsque les Etats puissants imposent des sanctions qui limitent l’accès aux marchés, à la technologie et au capital, la seule option restante s’avère être l’autarcie.

Je vais discuter de chacun de ces deux points tour à tour.

Malgré tout ce que l’on a pu entendre à propos de l’effritement du pouvoir de l’Etat et l’accroissement du pouvoir des grandes entreprises très mobiles ("foot-loose"), ce que les sanctions montrent est que l’Etat demeure toujours l’acteur le plus puissant dans le capitalisme mondial contemporain. Apple ou Amazon ne peuvent pas imposer des sanctions et détruire Rusal. Actuellement, aucune entreprise au monde (même celles qui sont les principales clientes de Rusal) ne peuvent la détruire. Mais un Etat le peut. Poutine a montré le pouvoir de l’Etat russe, à un moment où il semblait faible et insignifiant, quand il emprisonna du jour au lemdemain Khodorkovsky, l’homme le plus riche de Russie, et le dépouilla de Yukos. Trump, ou plutôt le Trésor américain, montre le pouvoir de l’Etat américain en détruisant du jour au lendemain le plus large producteur d’aluminium au monde.

La seconde leçon est, dans une large mesure, pour la Russie une répétition des années vingt. On entend souvent aujourd'hui (de façon erronée) que l’URSS a choisi une politique d’autarcie économique. Au contraire, la Russie a passé la décennie des années vingt (dès la fin du communisme de guerre et des interventions étrangères) à la poursuite de capitaux étrangers qui lui auraient permis de reconstituer son industrie détruite et (elle l’espérait) de rattraper ainsi l’Occident. Mais ces capitaux ne sont jamais venus Les puissances occidentales refusèrent de reconnaître le gouvernement soviétique et, puisque les Soviets répudièrent la dette de la Russie tsariste, ils perdirent l’accès aux marchés des capitaux à cause du défaut de paiement et de raisons idéologiques.

Cela eut pour conséquence que le développement soviétique ne pouvait être entrepris qu’en s’appuyant seulement sur l’accumulation et la technologie domestiques. Comme on le sait, les implications ont tout d’abord été saisies par Trotski et Preobrajenski : cela passait par une planification totale de l’économie et l’extraction du surplus du seul segment de la population qui pouvait le générer : la paysannerie soviétique. L’industrialisation soviétique prit donc place dans "le sang et les larmes" des paysans soviétiques (essentiellement ukrainiens). Cette politique, qui incluait par définition la collectivisation, a commencé avec le premier plan quinquennal de 1928, conduit par Staline avec la brutalité qui lui est si caractéristique.

Ce que montrent les sanctions actuelles et celles qui pourraient venir (comme par exemple sur Gazprom), c’est que la Russie se retrouve maintenant au même carrefour que celui auquel elle se situait au début des années vingt. Son accès aux marchés, à la technologie et au capital de l’Occident a été restreint. Il est vrai qu’il y a de nos jours d’autres sources pour ces trois ressources, notamment en Chine. Mais l’ampleur des sanctions est telle que les acteurs chinois, s’ils cherchaient eux-mêmes à faire affaire ou à recueillir des fonds aux Etats-Unis, éviteront aussi de faire des affaires avec les entités russes. Donc l’industrie russe ne pourra croître, si elle le peut, qu’en utilisant les seules ressources domestiques qui, en comparaison avec ressources mondiales, sont faibles et inadéquates (dans la mesure où le rôle économique et démographique de la Russie relativement au monde a décliné). L’autarcie est donc programmée.

On peut alors se demander si un tel choix économique va aussi impliquer des politiques domestiques dictatoriales, comme ce fut le cas dans les années vingt. C’est assez probable parce que les développements autarciques sont difficiles à mettre en œuvre s’il n’y a pas de pression politique correspondante. En outre, il se pourrait certainement que ceux qui sont affectés par les sanctions et tous ceux qui ont besoin d’accéder aux marchés mondiaux tentent d’inverser les politiques qui ont mené aux sanctions. De telles tentatives feront d’eux des ennemis politiques directs pour le gouvernement actuel. La logique de la répression politique devient alors incontournable.

Il serait cependant erroné de croire que l’impasse courante dans laquelle la Russie se trouve peut être surmontée via des politiques différentes. Cela aurait pu être possible il y a quelques années, mais plus maintenant. Les raisons listées dans l’imposition de sanctions qui couvrent tout ce qui va de l’annexion de la Crimée aux fake news sont si étendues qu’aucun gouvernement post-Poutine imaginable ne peut toutes les accepter. Elles ne peuvent être acceptées que par un pays totalement défait. En outre, les sanctions américaines sont, on le sait, difficiles à renverser. Les sanctions américaines à l’encontre de l’Union soviétique débutèrent en 1948 et n’ont pratiquement jamais été interrompues. L’amendement Jackson-Vanik qui lia le commerce à la libération de l’émigration juive était officiellement en vigueur de 1974 à 2012, c’est-à-dire un quart de siècle supplémentaire après la disparition de l’ultime raison qui le justifiait. Et il ne fut aboli que pour être remplacé par un autre ensemble de sanctions contenu dans le Magnitsky Act. Les sanctions contre l’Iran ont été en vigueur pendant presque 40 ans, malgré les récentes discussions autour de leur relâchement. Les sanctions à l’encontre de Cuba ont duré pendant plus d’un demi-siècle (et plusieurs demeurent).

Poutine a donc, via une série de succès tactiques, amené la Russie à une défaite stratégique totale de laquelle ni lui, ni les gouvernements qui lui succéderont, ne seront capables d’extraire le pays. Il n’y a en outre aucune idéologie, aucun nationalisme extrême, sur lequel le système autarcique peut se construire. Dans les années vingt, les Bolchéviks avaient une idéologie qui les amena en définitive à accepter l’autarcie et à se débrouiller avec elle. Une telle idéologie n’existe pas dans la Russie capitaliste d’aujourd’hui. Pourtant, le débat autour de l’industrialisation des années vingt peut devenir à nouveau une littérature indispensable pour l’élaboration de la politique économique. »

Branko Milanovic, « When autarky becomes the only solution », in globalinequality (blog), 13 avril 2018. Traduit par Martin Anota

dimanche 15 avril 2018

Les liens de la semaine

Autour des sciences économiques et sociales

  • "Il y a, en France, un problème d'inculture économique" (Philippe Aghion)
  • "Il faut repenser le statut et l’avenir des sciences économiques et sociales" (Alain Caillé)
  • "Le risque de marginalisation et de dénaturation des sciences économiques et sociales au lycée est grand" (Piketty, Baudelot...)
  • La série ES au patrimoine mondial de l’UNESCO? (Le Monde)
  • Les Sciences Economiques ET Sociales : indissociables et indispensables! (Alter éco)


Environnement et ressources naturelles

  • Pollution : la Californie poursuit l’agence fédérale de l’environnement (Le Monde)
  • Émissions de CO2 : la Chine désormais au premier rang (Alter éco)
  • Ces animaux stars menacés d’extinction (CNRS)
  • La pollution à l’ozone menace aussi nos assiettes (The Conversation)
  • Nucléaire et climat : la grande tromperie (Le Monde)
  • Prolongement des centrales nucléaires : comment se calculent les coûts ? (The Conversation)


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Finance

  • Total, le Congo, le FMI et le "fonds vautour" : l’histoire d’un montage offshore (Le Monde)
  • Les marchés financiers commencent-ils à comprendre que l’économie mondiale va ralentir ? (Patrick Artus)
  • Le risque de retour des bulles immobilières dans les pays de l’OCDE (Patrick Artus)
  • Faut-il laisser les bulles se développer dans les périodes d’expansion ? (Patrick Artus)
  • L’histoire monétaire et financière du Monde des 40 dernières années racontée au travers de l’expansion de la finance (Patrick Artus)


Inflation

  • Inflation mondiale : sous influence des prix chinois (Michel Aglietta)
  • Inflation de la zone euro : ne pas oublier les "effets de second tour" liés au prix du pétrole (Patrick Artus)
  • Le poids de l’emploi "alternatif" dans l’ensemble des créations d’emplois : une explication de la disparition des courbes de Phillips ? (Patrick Artus)


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Politique monétaire

  • La BCE reste préoccupée par la faiblesse de l’inflation (OFCE)
  • La BCE reconnaît l’impact négatif de ses décisions sur l’Allemagne et l’Espagne (La Tribune)
  • Et si la crise redoutée venait d’une normalisation rapide de la politique monétaire des Etats-Unis ? (Patrick Artus)
  • Que se passe-t-il si la banque centrale remonte ses taux d’intérêt en raison du cycle économique sans qu’il y ait d’inflation ? (Patrick Artus)


Politique budgétaire

  • Croissance : une bouffée d’oxygène pour l’exécutif (Le Monde)
  • La hausse du déficit public US m'inquiète (Philippe Waechter)
  • Quel ajustement avec la hausse forte du déficit public des Etats-Unis? (Patrick Artus)
  • Règles budgétaires : comment les aimer sans s’en lasser ? (FMI)




Commerce international

  • Quels sont les liens commerciaux entre la France et l’Arabie saoudite ? (Le Monde)
  • Chine : chute surprise des exportations (La Tribune)
  • Trump envisage de rejoindre le traité de libre-échange transpacifique (Le Monde)
  • D’où vient le déficit extérieur des Etats-Unis ? (Patrick Artus)
  • Ralentissement du commerce mondial : un phénomène transitoire ? (Patrick Artus)
  • Coûts de transport, une baisse en phase avec le dynamisme des échanges commerciaux (Alter éco)
  • Des firmes globales aux empires numériques, les trois vagues de la globalisation (The Conversation)


Libre échange versus protectionnisme

  • Le FMI met à nouveau en garde contre le protectionnisme (Le Figaro)
  • Peut-on éviter une guerre commerciale ? (Barry Eichengreen)
  • Aux yeux du monde, les Etats-Unis ne sont plus un partenaire commercial fiable (Anne Krueger)
  • Comment le monde a échangé une grande idée, le libéralisme, contre une mauvaise idée, le protectionnisme (Financial Times)
  • La mondialisation aide à diffuser les connaissances et la technologie (FMI)
  • La mondialisation, ses bienfaits et ses zones d’ombre (Alter éco)


Immigration

  • Asile-immigration : le député LRM Matthieu Orphelin ne votera pas le texte (Le Monde)
  • Migrations : une affaire de pays riches (Alter éco)
  • Les migrants coûtent-ils cher aux finances publiques ? (Alter éco)
  • Est-ce illégal de quitter son pays? (New York Times)


GRAPHIQUE Nombre d'immigrés illégaux appréhendés à la frontière sud des Etats-Unis

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source : The Economist (2018)

Finance internationale

  • Globalisation financière : après l’exubérance, un reflux des forces déstabilisatrices (Alter éco)
  • Important : il n’y a pas de contraction de la liquidité mondiale (Patrick Artus))
  • Que les Etats-Unis attirent l’épargne du Monde est-il légitime ? (Patrick Artus)
  • Le dollar ne survit comme monnaie de réserve que parce que la Chine ne peut pas internationaliser sa monnaie (Patrick Artus)


Intégration européenne

  • L’Europe et les sept nains (Télos)
  • Les disparités économiques se creusent aussi entre les villes européennes (Le Monde)
  • La contribution des inégalités à la crise de l’euro (Project Syndicate)
  • Contrairement à ce qu’on entend souvent, l’appartenance à la zone euro a beaucoup profité à la France (Patrick Artus)


Inégalités


Education


Travail, emploi, chômage

  • La hausse des projets d’embauche confirme la dynamique de l’emploi (Le Monde)
  • Augmentation de l’emploi des séniors dans la zone euro (Banque de France)
  • Pour obtenir des réponses, les musulmans doivent envoyer 1,6 fois plus de candidatures d'emploi que les chrétiens (Slate)
  • Banlieues : une aide à l’emploi mieux calibrée ? (Alter éco)
  • Le coût d’un salarié européen varie de 1 à 10 (Le Monde)
  • Déclin de l’emploi manufacturier : faut-il s’en inquiéter? (FMI)
  • En quête de politiques d’incitation au travail dans les pays avancés (FMI)
  • Formations et emploi (INSEE)
  • Avons-nous dépassé le taylorisme ? (Le Monde)


Partage de la valeur ajoutée

  • Productivité et salaires : un lien rompu (Alter éco)
  • Une vision après dépréciation du compte des sociétés non financières (Banque de France)
  • D’où vient le redressement des marges bénéficiaires de l’industrie en France ? (Patrick Artus)


GRAPHIQUE Taux de marge brut et net des sociétés non-financières françaises (en %)

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source : Banque de France (2018)

Mobilisations collectives

  • Sept idées reçues sur le droit de grève (Le Monde)
  • Méfions-nous des chiffres militants ! (Olivier Galland)
  • Le mouvement de contestation étudiant se durcit (Le Monde)
  • A la fac de Nanterre, l’intervention des CRS renforce la protestation (Le Monde)
  • Dans les usines, un si long mai 68 (Alter éco)


Politique


GRAPHIQUE Géographie des meurtres et des niveaux de vie en Colombie The_Economist__Colombie_Bogota_Cali_Medellin_meurtres.png
source : The Economist (2018)

Délinquance, justice





lire la précédente revue de presse

samedi 14 avril 2018

Mondialisation : DeLong versus Krugman

« (…) Paul Krugman a publié un nouvel essai dans lequel il présente ce qui semble être une nouvelle croyance conventionnelle à propos de la récente histoire de la mondialisation. En voici certains extraits :

"Durant les années quatre-vingt-dix, plusieurs économistes, notamment moi-même… ont essayé d’évaluer le rôle des effets de type Stolper-Samuelson sur l’accroissement des inégalités… (Ces analyses) ont généralement suggéré que l’effet (de l’égalisation des prix des facteurs dans le sillage de la mondialisation) a été relativement modeste et n’a pas été le facteur central dans le creusement des inégalités de revenus. (...)"

"Le fait fondamental au milieu des années quatre-vingt-dix était que les importations de biens manufacturés en provenance de pays en développement ne représentaient que 2 % du PIB… Cela n’était pas assez pour provoquer davantage qu’une variation de quelques pourcents des salaires relatifs… (...)"

"Avec le recul, cependant, il apparaît que les flux commerciaux au début des années quatre-vingt-dix ont juste été le début de quelque chose de bien plus massif… Jusqu’à la fin des années quatre-vingt-dix, l’emploi dans l’industrie manufacturière voyait certes sa part dans l’emploi total diminuer, mais il était resté plus ou moins stable en termes absolus. Mais l’emploi manufacturier chuta fortement après 1997 et ce déclin a correspondu à une forte hausse du déficit (commercial) hors produits pétroliers, d’environ 2,5 % du PIB. (...)"

"Est-ce que la hausse du déficit commercial explique la chute de l’emploi ? Oui, dans une large mesure … (Une) estimation raisonnable est que la hausse du déficit (commercial)… explique plus de la moitié du déclin de 20 % de l’emploi manufacturier entre 1997 et 2005… (La hausse des) importations exposa certains travailleurs américains à un choc significatif… (...)"

"Le consensus des années quatre-vingt-dix s’est cependant finalement ramené à se demander comment la croissance du commerce a affecté les revenus de l’ensemble des travailleurs, et non des travailleurs dans des secteurs ou communautés en particulier. Cela a été, je le crois, une erreur, une erreur que j’ai moi-même commise… (...)"

"C’est là que la désormais fameuse analyse du 'choc chinois' d’Autor, Dorn et Hanson (2013) entre en scène… Les effets de la croissance rapide des importations sur les marchés du travail locaux… ont été larges et durables… (...)"

"Donc est que cela signifie… qu’une guerre commerciale serait dans l’intérêt des travailleurs qui ont été nui par la mondialisation ? La réponse est, comme vous pouvez l’imaginer, non…Le changement rapide semble être désormais derrière nous : plusieurs indicateurs suggèrent que l’hypermondialisation a été un événement unique et que le commerce s’est plus ou moins stabilisé relativement au PIB mondial (...)"

"Donc, alors que le consensus des années quatre-vingt-dix sur les effets de la mondialisation n’a pas très bien réussi l’épreuve du temps, on peut l’accepter sans pour autant plaider pour le protectionnisme aujourd’hui. Nous aurions pu faire les choses différemment si nous avions sur ce qui allait arriver, mais ce n’est pas une bonne raison pour faire marche arrière. (...)"

En d’autres mots, la nouvelle croyance conventionnelle sur le commerce et la mondialisation peut se résumer ainsi :

1. Le commerce était plutôt bien jusqu’à la fin des années quatre-vingt-dix, voire les années deux mille ;

2. Le choc chinois a été sans précédents et a nui à de nombreux travailleurs aux Etats-Unis et dans d’autres pays riches ;

3. Maintenaient, le choc chinois est fini et une guerre commerciale serait une mauvaise nouvelle.

C’est ce que j’ai pu dire dans plusieurs articles que j’ai publiés dans Bloomberg.

Brad DeLong n’est pas d’accord. Il a publié un long essai où il affirme que les effets supposés négatifs de la mondialisation dans les années deux mille s’expliquent entièrement par une mauvaise politique macroéconomique. (…)

DeLong : "Je pense que du début des années soixante-dix au milieu des années quatre-vingt-dix, le commerce international, du moins à travers les canaux Heckscher-Ohlin, ne firent pas pression à la baisse sur les salaires des américains 'non qualifiés' et 'semi-qualifiés'… Du début des années soixante-dix au milieu des années quatre-vingt-dix, les niveaux de salaires relatifs des pays exportant alors le plus de biens manufacturés vers les Etats-Unis augmentaient plus rapidement que ceux des nouveaux pays à faibles salaires exportant des biens manufacturés vers les Etats-Unis. Le travailleur typique de l’industrie américaine faisait face à moins de concurrence à l’importation de la part des pays à faible salaire des importations au milieu des années quatre-vingt-dix qu’ils n’en faisaient face au début des années soixante-dix."

DeLong pense que cela contredit Krugman, mais je ne pense pas que ce soit le cas. Krugman considère seulement la dernière partie, en l’occurrence l’addition de nouveaux partenaires à l’échange à faibles salaires (et un tel effet, même considéré de façon isolée, s’est révélé faible). Je pense que Krugman serait d’accord avec DeLong à l’idée que l’introduction de barrières commerciales qui auraient empêché l’entrée de nouveaux partenaires à l’échange à faibles salaires dans le système commercial mondial des années soixante-dix, quatre-vingt et quatre-vingt-dix aurait eu des effets nets négatifs qui auraient compensé tout effet Stolper-Samuelson positif.

DeLong : "Nous aurions pu protéger Detroit et Pittsburgh des conséquences de leurs échecs managériaux et technologiques, mais cela l’aurait été à un prix énorme pour le reste de l’économie, un très défavorable arbitrage coûts-bénéfices."

En fait, les Etats-Unis en ont fait beaucoup pour essayer de protéger Detroit et Pittsburgh. Nous avons cherché à faire apprécier le yen et avons mis en place mis en place des mesures d’autolimitation des exportations et nous avons adopté diverses mesures protectionnistes à l’encontre de l’acier européen. Les mesures protectionnistes n’ont probablement pas vraiment aidé les constructeurs automobile et l’acier américains, ni leurs travailleurs, à long terme. Mais il est possible que ces mesures aient incité le Japon à construire des usines automobile aux Etats-Unis. La plupart des voitures japonaises vendues aux Etats-Unis sont désormais fabriquées aux Etats-Unis, ce qui a soutenu plusieurs emplois dans le secteur manufacturier.

De plus, DeLong néglige l’éventualité que les dépenses de recherche américaines (censées constituer une mesure de politique industrielle protectionniste) aient mené à des externalités positives qui ont aidé le secteur technologique américain à réussir comme il le fait aujourd’hui. Nous avons tendance à penser l’importance du secteur manufacturier en ayant en tête les emplois semi-qualifiés des cols bleus des années cinquante, mais je pense que cette perspective est réductrice. Il y a plusieurs raisons qui nous amènent à désirer à ce que l’industrie manufacturière à forte valeur ajoutée reste aux Etats-Unis et qui n’ont rien à voir avec l’emploi au sein des usines ; elle génère des multiplicateurs locaux, elle crée des produits qui sont faciles à exporter et elle peut avoir un effet bénéfique sur la croissance globale de la productivité de l’économie.

DeLong : "La venue de l''hypermondialisation' a accru les opportunités des travailleurs américains ayant peu d’éducation pour trouver des emplois où leurs qualifications, leur expérience et leur savoir tacite pouvaient être déployés de façon très productive."

Pour les travailleurs du secteur manufacturier, cela semble être directement contredit par l’article d’Autor et alii sur le "choc chinois", qui montre que les travailleurs exposés aux importations chinoises ont eu tendance à connaître par la suite des revenus bien plus faibles. (Autor et alii affirment aussi que le choc chinois a eu des effets négatifs sur l’emploi agrégé, bien que cette affirmation dépende étroitement de leur modèle et que ce dernier ne soit pas robuste sur ce point.) En tout cas, l’affirmation de DeLong selon laquelle la mondialisation des années deux mille a globalement amélioré la productivité pour les travailleurs américains doit être vérifiée empiriquement. Il y a des articles qui suggèrent que la concurrence chinoise à l’importation a encouragé l’innovation américaine, mais cela ne soutient pas nécessairement l’histoire d’une réallocation des travailleurs qui aurait été bénéfique à ces derniers.

DeLong : "Ce que l’'hypermondialisation' a fait, c’est fournir aux 1 % et 0,1 % les plus riches un autre levier pour éroder l’ordre du travail Dunlopien, casser le Traité de Détroit et redistribuer le produit commun partagé de la production de masse (…) vers le sommet de la répartition des revenus. Mais il y a eu bien d’autres leviers aux Etats-Unis depuis les années soixante-dix. Et l’« hypermondialisation », telle que je la vois, a été l’un des plus faibles et des plus brefs d’entre eux."

C’est une autre affirmation qui doit être confirmée par les données empiriques. Il est vrai que la syndicalisation a commencé à décliner aux Etats-Unis avant que la mondialisation ou l’hypermondialisation s’amorce réellement. Mais il est aussi possible que les Etats-Unis aient affaibli leurs lois en faveur des syndicats et la bonne application des lois en raison de la crainte que les exigences syndicales en matière de salaire tuent la compétitivité américaine face à l’accroissement de la concurrence à l’importation.

Surtout, en exonérant la mondialisation de la responsabilité de la hausse des inégalités, DeLong ignore les preuves internationales. (…) Il semble peu probable que le fondamentalisme de marché et la ploutocratie aient été de si puissants virus cérébraux ou mouvements politiques qu’ils aient simultanément triomphé non seulement aux Etats-Unis, mais aussi en Suède, au Danemark, en France, en Allemagne et au Japon.

La nature mondiale de l’accroissement des inégalités que l’on observe dans de nombreux pays pourtant caractérisés par des régimes de politique divers implique qu’il y a quelque chose de mondial (une certaine combinaison de commerce et de technologie) qui a joué. Pour écarter le commerce de l’équation et faire porter le blâme principalement ou totalement à la technologie semble suspect, du moins sans solides preuves empiriques. Ayant lu beaucoup d’articles sur le sujet, j’estime qu’il y a peu de consensus.

DeLong : « De plus, du point de vue du pays dans son ensemble et du point de vue de plusieurs des communautés affectées, le choc chinois n’a pas été quelque chose de très important pour les marchés du travail locaux. Oui, les gens n’achètent plus plusieurs produits sortant des usines américaines parce qu’ils préfèrent les importations chinoises. Mais ceux qui vendent ces importations (…) dépensent leurs dollars en investissant aux Etats-Unis : en finançant les achats du gouvernement, les infrastructures, une partie des investissements des entreprises et l’immobilier. (…) Les dollars ne sont pas utilisés en-dehors des Etats-Unis et ainsi le flux de dollars doit aller quelque part et, aussi longtemps que la Fed fait son boulot et permet à ce que la loi de Say soit plutôt vérifiée en pratique, c’est une redistribution de la demande de travail et non une baisse de la demande de travail.

L’idée ici est que les déficits commerciaux impliquent un accroissement des investissements financiers étrangers aux Etats-Unis, parce qu’un déficit commercial est compensé par un déficit du compte courant. Mais une hausse dans l’investissement de portefeuille étranger n’implique pas forcément une fausse de l’investissement des entreprises ou du gouvernement (dans des choses comme l’infrastructure ou l’immobilier). En fait, si un déficit commercial correspond à une baisse de l’épargne nationale (comme ce fut le cas dans les années deux mille, durant l’"hypermondialisation"), alors l’investissement des entreprises et du gouvernement aux Etats-Unis va diminuer et non pas augmenter. Plus généralement, l’idée selon laquelle l’investissement réel est sensible au coût du capital est assez suspecte. Certains affirment que le coût du capital importe beaucoup, mais les preuves empiriques suggérant une telle chose sont assez fragiles.

DeLong : "Et voilà où le bât blesse, selon moi : Les types de personnes et les types d’emplois financés par les importations du choc chinois semblent semblables aux types de personnes et aux types d’emplois affectés dans le secteur manufacturier. Oui, certains marchés du travail locaux ont subi un choc négatif énorme et durable dans le secteur manufacturier, souvent substantiellement compensé par une stimulation de la construction. D’autres marchés du travail locaux ont bénéficié d’un choc positif substantiel et durable dans le secteur de la construction. Et au niveau du pays dans son ensemble, (…) les cols bleus semi-qualifiés ne me semblent pas avoir vu leur situation se dégrader."

A nouveau, l’idée que les travailleurs du secteur manufacturier qui perdirent des emplois retrouvèrent des emplois aussi bons dans d’autres secteurs (comme la construction) se voit directement contredite par l’étude d’Autor. En fait, la suppression des emplois, quelle qu’elle soit, semble affecter l’ensemble des revenus gagnés par la suite.

Comme pour les cols bleus semi-qualifiés qui ont été négativement affectés ou non, il est certain que les salaires et revenus aux plus bas quintiles de la répartition ont stagné durant les années deux mille, avant de prendre les transferts en compte. Autor et ses coauteurs n’ont pas prouvé que la Chine était le principal coupable derrière cette stagnation des salaires, mais d’autres ne l’ont pas non plus innocenté. Krugman, pour sa part, semble se contenter d’affirmer que ce fut l’une des causes significatives. Cela ne fait pas sens de l’ignorer quantitativement tant que nous n’avons pas de meilleures analyses empiriques sur le sujet.

DeLong : "Et cela m’amène à mon cinquième conflit avec Paul Krugman. Selon moi, la chose la plus importante que nous n’avons pas vue à propos de la mondialisation a été à quel point elle nécessitait d’être soutenue par un plein emploi stable et continu."

Si la mondialisation accroît les coûts de l’austérité budgétaire et des resserrements monétaires, cela semble marquer un point contre elle, même si vous êtes totalement opposés à l’austérité et aux resserrements monétaires. La politique est stochastique. De mauvais dirigeants sont élus, des responsables égoïstes sont nommés et des gens font des erreurs. Tout ce qui fragilise l’économie dans un contexte de politique aléatoirement mauvaise impose un coût sur l’économie, puisque nous ne pouvons jamais compter sur l’adoption de mesures qui soient totalement efficaces.

Ainsi, je suis d’accord avec DeLong sur plusieurs questions ici. Il est important d’avoir de bonnes politiques budgétaire et monétaire contracycliques. Les crises financières alimentées par la déréglementation et la mauvaise réaction des décideurs politiques à leur encontre sont plus effrayants que la mondialisation. Les effets négatifs, bien visibles, de la mondialisation ne doivent pas nous faire oublier ses effets positifs, mais difficiles à mesurer. (...) »

Noah Smith, « DeLong vs. Krugman on globalization », in Noahpinion (blog), 1er avril. Traduit par Martin Anota



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