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dimanche 11 mars 2018

Les femmes sont encore bien sous-représentées parmi les professeurs d’économie

« Une observation de la représentation des femmes dans les facultés d’économie les plus prestigieuses en Europe montre qu’il y a encore beaucoup de progrès à faire pour que ces dernières se rapprochent de l’égalité des sexes…

La question de l’équilibre entre les sexes en économie a reçu ces derniers temps beaucoup d’attention. (…) Malgré la forte sous-représentation des femmes en économie, nous pouvons faire (et nous avons fait) d’importants progrès dans ce sens. (…)

Dans le cadre de cette démarche, nous avons cherché avril dernier combien de femmes sont effectivement devenues professeures dans les départements d’économie les plus prestigieux des universités européennes. Pour ce faire, nous avons utilisé le Classement mondial des universités (…). Une analyse similaire a été faite par The Economist il y a quelques mois, portant sur la représentation des femmes dans le champ économique dans les universités européennes et américains. Nous avons pris les 20 universités européennes les plus prestigieuses dans le domaine de l’économie et de l’économétrie et nous avons vérifié combien de femmes étaient professeures dans les départements d’économie.

Cependant, il semble également important de vérifier la proportion de l’ensemble des personnels universitaires qui ne sont pas des professeurs titulaires (les professeurs assistants, les professeurs associés, les chargés d’enseignement et les maîtres de conférence, les lecteurs et les chercheurs) aussi bien que la proportion de femmes titulaires d’un doctorat. Cela nous donne une meilleure idée de la représentation du genre dans l’ensemble des parcours professionnels vers le professorat à plein temps dans les facultés d’économie. Nous avons alors contacté les départements d’économie en question pour confirmer les données.

Le pourcentage moyen d’étudiantes en doctorat dans les 20 plus grands départements d’économie en Europe s’élève à 35,13 %. Ce chiffre est inférieur à la moyenne de 47 % observée pour l’ensemble des domaines d’études dans l’Union européenne par She Figures (une étude sur les liens entre, d’une part, le genre et, d’autre part, la recherche et l’innovation publiée par la Commission européenne publiée tous les trois ans) pour les titulaires d’un doctorat en 2012 pour l’ensemble des disciplines.

La proportion de femmes dans l’ensemble des effectifs universitaires (les professeurs qui ne sont pas titulaires) est légèrement inférieure, puisque les femmes représentent 25,86 % de ceux-ci, tandis que la proportion de femmes qui travaillent parmi le personnel administratif dans les 20 plus grands départements d’économie s’élève à 79,41 %. Les hommes présents dans le personnel administratif travaillent principalement dans les TIC, tandis que les femmes tendent à entreprendre des tâches qui relèvent de la communication ou de la gestion de projets. Lorsque nous remontons les grades universitaires, la proportion de femmes passe d’un tiers au niveau doctoral à seulement un huitième au niveau des professeurs. Les femmes ne représentent en moyenne que 12,87 % des professeurs titulaires.

Ces chiffres sont tout à fait similaires à ceux obtenus par les diverses études réalisées autour des facultés d’économie, notamment celle réalisée aux Etats-Unis par l’American Economic Association, qui a constaté que seulement 23,5 % des personnels universitaires (titulaires et assistants) sont des femmes. Par grade, les femmes représentent 15 % de l’ensemble des professeurs titulaires dans les départements d’économie et 31 % des personnels de facultés d’économie au niveau des assistants. Bayer et Rouse (2016) sont allés plus loin dans leur analyse, en regardant au niveau des économistes minoritaires à l’université ; ils ont constaté que seulement 6,3 % des économistes titulaires ou assistants sont identifiés comme Afro-Américains ou Hispaniques, alors que ceux-ci représentent 30 % de l’ensemble de la population aux Etats-Unis. D’autres études montrent que les écarts entre les sexes parmi les taux d’obtention de postes permanents et de taux de promotion dans les facultés d’économie sont plus importants que ceux observés pour l’ensemble des sciences sociales ; Ginther et Kahn (2014) notaient par ailleurs l’existence d’un écart entre les sexes de 20 % dans l’obtention des postes permanents.

Comprendre quelles sont les raisons qui expliquent ces chiffres est la première chose à faire pour répondre au déséquilibre. Diane Coyle a récemment affirmé dans le Financial Times que l’on peut considérer le manque de modèles comme l’un des principaux facteurs contribuant à ce qu’une faible proportion de femmes désire débuter une carrière universitaire en économie. Plus les femmes économistes seront visibles, plus il y aura de femmes qui verront l’économie comme un plan de carrière réaliste, profitable, attractive et réalisable. Il y a toujours beaucoup de choses à faire de ce côté. »

Ariane Giraneza Birekeraho et Paola Maniga, « How many female economics professors in top European Universities? », in Bruegel (blog), 7 mars 2018. Traduit par Martin Anota

jeudi 8 mars 2018

La macroéconomie de la guerre commerciale



« Est-ce que Trump reviendra sur son souhait de déclencher une guerre commerciale ? Personne ne le sait. Ce que l’on sait, c’est qu’il est obsédé par le commerce extérieur sans en savoir grand-chose, qu’il se sent attaqué sur plusieurs fronts et que son docteur lui aurait dit de manger moins de hamburgers. Il y a donc sûrement beaucoup de rage latente en lui, une rage qu’il est trop prompt à recracher sur le système commercial mondial (…).

GRAPHIQUE Solde des échanges de biens et services des Etats-Unis (en % du PIB)

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Il est intéressant de se demander ce qui se passerait si Trump essayait réellement de refermer l’écart commercial (il est actuellement de 500 milliards de dollars, non de 800 dollars, mais qui compte) en instaurant des droits de douane. L’écart commercial s’élève actuellement à 3 % du PIB, tandis que les importations représentent 15 % du PIB. Si l’élasticité-prix de la demande d’importations est environ égale à l’unité, ce qui est une estimation typique pour le court et moyen termes, un droit de douane généralisée de 20 % sur les produits importés suffirait, toute chose égale par ailleurs, pour refermer l’écart commercial. Mais rien ne resterait égal par ailleurs. Laissons de côté la possible riposte des pays étrangers, bien que cela soit quelque chose de très important en pratique. Supposons que les Etats-Unis s’en tirent bien, sans représailles étrangères. Même si c’était le cas, les choses ne se passeraient pas comme se plait à l’imaginer Trump.

Voyez-vous, détourner une demande équivalente à 3 % du PIB des produits étrangers vers les produits domestiques n’accroîtrait pas la production américaine de 3 % relativement à ce qu’elle aurait été sinon, encore moins de 4,5 % si vous vous attendez à un effet multiplicateur. Pourquoi ? Parce que l’économie américaine est proche du plein emploi. Peut-être (oui, peut-être) que nous avons une marge d’un demi-point de pourcentage pour réduire le taux de chômage avant de l’atteindre. Mais une hausse de 3 % de la production relativement à la tendance réduirait le chômage trois fois plus amplement, c’est-à-dire de 1,5 point de pourcentage. Mais cela ne se passerait tout simplement pas ainsi.

Ce qui va plutôt se passer, c’est que la Fed va relever fortement ses taux pour contenir les pressions inflationnistes qui en résulteraient (notamment parce qu’un droit de douane de 20 % accroît directement les prix d’environ 3 %). La hausse des taux d’intérêt devrait avoir deux gros effets. Premièrement, elle va affecter les secteurs sensibles au taux d’intérêt : les amis de Trump dans le secteur immobilier ne vont vraiment pas être contents, tout comme ceux qui sont fortement endettés (…). Deuxièmement, cela va pousser le dollar à la hausse, ce qui va sévèrement affecter les secteurs exportateurs américains. Mes salutations aux fermiers de l’Iowa !

Donc, le protectionnisme ne conduirait pas vraiment à une baisse du déficit commercial, et ce même si les autres pays ne ripostaient pas, tout en infligeant beaucoup de dommages à l’économie. Et ne parlons pas des bouleversements provoqués par la perturbation des chaînes de valeur internationales.

Ajoutons aussi le fait que les autres pays vont répliquer (ils sont déjà en train de préparer leurs listes cibles) et le fait que nous allons nous mettre à dos des alliés clés. Nous avons alors une bonne idée du degré de dangerosité et de stupidité d’une telle mesure. »

Paul Krugman, « The macroeconomics of trade war », 3 mars 2018. Traduit par Martin Anota

mardi 6 mars 2018

La zone euro s'est révélée économiquement fragile, mais politiquement résiliente

« Hier, j’ai été l’orateur principal (enfin, pour être exact, j’ai échangé avec Anil Kashyap) à l’U.S. Monetary Policy Forum (…). Bref, l’un des sujets a été la reprise en Europe, qui est réelle et qui, d’une certaine façon, est plus importante pour l’économie mondiale que la poursuite de l’expansion Obama aux Etats-Unis. Une question évidente, qu’Anil a soulevée, était si cette reprise n’amenait pas les eurosceptiques comme moi à reconsidérer leur position. Et ma réponse est non et oui : Non, l’économie de l’euro apparaît aussi mauvaise qu’on ne l’attendait ; Oui, nous avons sous-estimé la cohésion politique de la monnaie unique, la volonté des élites politiques à infliger à la population de grandes souffrances économiques de façon à rester dans l’union monétaire.

Je pense que je peux illustrer tous ces points en prenant pour exemple l’Espagne, un pays qui est d’une certaine façon au cœur de l’histoire de l’euro. Durant les bonnes années, les capitaux ont afflué en Espagne, ce qui alimenta une énorme bulle immobilière. Cela a nourri l’inflation qui a réduit la compétitivité de l’industrie espagnole, ce qui s’est traduit par un énorme déficit commercial. Quand la musique s’est arrêtée, l’Espagne a vu son taux de chômage exploser ; elle est alors entrée dans un douloureux processus de "dévaluation interne", en réduisant lentement ses coûts unitaires du travail, alors que ces derniers augmentaient graduellement dans le nord de l’Europe. Et finalement cela a marché : l’Espagne a commencé à connaître une croissance assez rapide, alimentée par l’envolée des exportations d’automobiles et d’autres biens manufacturés.

Cette histoire disculpe-t-elle alors l’euro ? Pas vraiment. Voici un graphique qui utilise les données tirées de la base de données des Perspectives de l’économie mondiale du FMI. La ligne bleue montre le PIB réel de l’Espagne (échelle de gauche). Comme vous pouvez le voir, il y a eu un effondrement terrible de 2008 à 2013, mais ensuite l’Espagne a connu une croissance robuste. A long terme, l’économie espagnole n’est donc pas morte.

GRAPHIQUE PIB réel et output gap de l’Espagne

Paul_Krugman__Espagne_PIB_reel_output_gap_ecart_de_production.png

Mais le coût de la récession a été immense. La ligne rouge représente l’estimation par le FMI de l’écart de production (output gap) de l’Espagne, c’est-à-dire de la différence, en points de pourcentage, entre ce qu’elle aurait pu produire en cohérence avec une inflation stable et ce qu’elle a réellement produit. Je soupçonne que l’écart de production est sous-estimé : les méthodes que des organisations comme le FMI utilisent pour estimer le PIB potentiel tendent à interpréter tout effondrement soutenu comme un déclin du potentiel, même si ce n’est que le résultat d’une insuffisance de la demande globale. (Cela a été, d’ailleurs, un point que j’ai particulièrement souligné dans mon Brookings Paper sur la trappe à liquidité.)

Mais même si nous prenons les estimations du FMI en les considérant comme tout à fait exactes, nous voyons qu’elles indiquent qu’au cours de la période allant de 2008 à 2018 l’Espagne a connu une énorme perte cumulative en termes de production potentielle : cette perte s’est élevée à 33 % de son PIB potentiel. C’est comme si les Etats-Unis étaient forcés de payer un prix s’élevant à plus de 6.000 milliards de dollars pour, imaginons, rester dans l’étalon-or.

Donc l’économie de l’euro a été aussi désastreuse que le présageaient ses critiques. C’est comme si l’Espagne avait passé plusieurs années telle un prisonnier économique de la monnaie unique et le fait qu’elle ait finalement obtenu une libération sur parole n’amène pas à changer ce fait. Cependant, l’Espagne a su remarquablement rester dans la course, en payer le prix et elle est désormais de retour là où elle doit être. Donc la politique de l’euro a été bien plus robuste que nous, les anglo-saxons, l’avions imaginé. »

Paul Krugman, «Paroling the Spanish prisoner », 24 février 2018. Traduit par Martin Anota

dimanche 4 mars 2018

Les liens de la semaine

Marché et capitalisme


Croissance, fluctuations et crises

  • Et si la natalité était le meilleur indicateur avancé de l’activité ? (D'un champ l'autre)
  • La croissance révisée à 2% en 2017, du jamais-vu depuis 6 ans (La Tribune)
  • Un renouveau industriel, mais pas une renaissance (Jean-Marc Vittori)
  • Pourquoi il faut être prudent sur les perspectives de croissance de la France à tous les horizons ? (Patrick Artus)
  • La reprise présente de la croissance de la zone euro doit-elle rendre optimiste pour la suite, pour le moyen terme ? (Patrick Artus)
  • Italie : une embellie fragile (Jacques Adda)
  • Économistes et scientifiques s’opposent sur la croissance à long terme (Kenneth Rogoff)


GRAPHIQUE Le produit intérieur brut français et ses composantes

source : INSEE (2018)

Environnement et ressources naturelles

  • Agriculture : les cinq raisons de la colère (Le Monde)
  • Agriculture : cinq chiffres à retenir sur un secteur en pleine mutation (La Tribune)
  • Pourquoi l’usage des pesticides persiste malgré leur dangerosité ? (Le Monde)
  • Etats-Unis : la polarisation politique pollue les pôles (Eloi Laurent)


Inflation

  • L’impact du prix du pétrole sur l’inflation en France et en zone euro (Banque de France)
  • Peut-on croire que l’inflation de la zone euro va augmenter ? (Patrick Artus)
  • Japon : la preuve que le vieillissement, le plein-emploi, l’absence d’immigration, ne conduisent pas nécessairement à l’inflation (Patrick Artus)
  • La faiblesse de l’inflation fait apparaître une hétérogénéité de comportement des banques centrales (Patrick Artus)


GRAPHIQUE Évolutions de l'indice des prix à la consommation en France

source : INSEE (2018)

Finance

  • Jerome Powell inquiète Wall Street qui décroche (La Tribune)
  • L'Amérique va-t-elle rejouer le scénario de septembre 2008 ? (Simon Johnson)
  • Changement de paradigme sur les marchés financiers (Patrick Artus)
  • Les épargnants français seraient moins allergiques au risque (Le Monde)
  • Faucons et colombes, version crypto (Howard Davies)


Politique monétaire

  • La banque centrale américaine va continuer à relever graduellement les taux d’intérêt (Le Monde)
  • La Réserve fédérale et l'inflation (Carmen Reinhart)
  • La Réserve Fédérale adepte du “néo-fisherisme” et pas les autres banques centrales ? (Patrick Artus)


Politique budgétaire

  • Contribuables, vous vous êtes fait arnaquer (Paul Krugman)
  • Un consensus se forme sur les effets de l’austérité budgétaire (Patrick Artus)
  • France : tous les gains de productivité affectés à la réduction du déficit public (Patrick Artus)
  • L’actualité de Nicholas Kaldor, fiscaliste (Marc Wolf)


Réformes du secteur public

  • Réformes : le jeu d’équilibriste de l’exécutif (Le Monde)
  • Réforme de la SNCF : le gouvernement aura recours aux ordonnances pour « faire voter les principes clés avant l’été » (Le Monde)
  • SNCF : que signifie l’ouverture à la concurrence ? (Le Monde)
  • Gérald Darmanin exagère le "coût" de la SNCF (Le Monde)
  • Statut de cheminot, de quoi parle-t-on exactement ? (Le Monde)
  • Destruction des services publics : asphyxie financière, dégradation de la qualité et dette « insupportable » (Jean Gadrey)


Concurrence internationale

  • Taxes douanières sur l'acier et l'aluminium : Trump provoque un tollé international (La Tribune)
  • Contre les taxes américaines sur l’acier, Bruxelles envisage de pénaliser les motos Harley et les jeans Levi’s (La Tribune)
  • Le gouvernement fait pression sur Ford pour sauver l’usine de Blanquefort (Le Monde)
  • Accord de libre-échange UE-Mercosur : Hulot le juge "trop préjudiciable" pour les agriculteurs (La Tribune)
  • Les effets de la concurrence des importations chinoises sur la structure locale de l’emploi et des salaires en France (Banque de France)




Finance internationale

  • Le mystère du yen (Patrick Artus)
  • Resserrement monétaire dans les pays avancés : des sorties de capitaux dans les pays émergents ? (BSI Economics)


Intégration européenne


Inégalités et justice sociale


GRAPHIQUE Niveaux de vie selon le type de famille en 2015

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source : Observatoire des inégalités (2018)

Travail, emploi, chômage

  • Zone euro : un taux de chômage au plus bas depuis 9 ans (La Tribune)
  • La France crée enfin plus d’emplois, y compris dans l’industrie (Le Monde)
  • Assurance-chômage : une promesse phare de Macron vidée de sa substance (Le Monde)
  • L’échec de la révolution de l’assurance chômage (Stéphane Ménia)
  • Formation professionnelle : pourquoi ça marche si mal (Alter éco)
  • Quel rôle joue la maternité dans les inégalités professionnelles entre les femmes et les hommes ? (2) (Jean Gadrey)


Politique

  • La popularité de Macron plonge à nouveau en février (La Tribune)
  • Chérie, j’ai rétréci le Parlement! (Télos)
  • Chine : l’avènement de l’empereur Xi, aux pouvoirs sans partage (Le Monde)


Autour des élections italiennes

  • En Italie, l'économie reste fragile à la veille des élections (La Tribune)
  • Elections italiennes : cinq différents scénarios pour dimanche (La Tribune)
  • Italie : "Les populismes prospèrent sur la crise de défiance envers la politique" (La Tribune)
  • Politique à l’italienne (Télos)
  • Entre droites qui montent et gauches en déclin, une Italie ingouvernable ? (The Conversation)
  • Législatives en Italie : un enjeu de taille pour l’Union européenne (The Conversation)





lire la précédente revue de presse

samedi 3 mars 2018

Le pilier manquant de l’architecture de la zone euro : les négociations salariales nationales

« Les décideurs politiques de la zone euro se sont focalisés ces dernières années sur l’approfondissement des unions bancaire et budgétaire, deux importants piliers de l’architecture de la zone euro. Mais leurs débats ont négligé un troisième pilier essentiel, à savoir des améliorations majeures au mécanisme d’ajustement macroéconomique, qui ne peuvent être obtenues que via les négociations salariales nationales.

La question n’est pas nouvelle. Elle remonte au moins aux années soixante avec ce qu’a dit Robert Mundell (professeur de l’Université de Columbia) à propos des zones monétaires optimales. Mundell avait identifié les conditions nécessaires pour qu’une zone monétaire fonctionne bien : les pays doivent avoir des chocs similaires, ou bien il doit y avoir une forte mobilité du travail entre les pays-membres ou bien, si ces deux premières conditions ne sont pas vérifiées, les pays doivent avoir des prix et salaires flexibles.

Les deux premières conditions ne sont pas satisfaites. Les craintes que même la troisième condition ne soit pas satisfaite ont amené plusieurs économistes à s’inquiéter à propos du fonctionnement de la zone euro. Et, dans une large mesure, la crise bancaire de la zone euro a montré que ces craintes étaient justifiées. L’ajustement aux chocs spécifiques aux pays s’est révélé douloureux et, dans certains cas, pervers. Il est peu probable que l’ajustement basé sur le marché puisse être grandement amélioré. Ce qu’il faut, c’est de meilleures directives pour l’évolution des salaires et des prix. Et de telles directives ne peuvent venir que des discussions et négociations tripartites au niveau national.

Les arguments contre les ajustements basés sur le marché


Il y a deux problèmes avec l’ajustement de marché dans les zones monétaires.

Premièrement, même s’il fonctionne bien, l’ajustement de marché peut se révéler pervers (un point qui est peu compris).

Les pays-membres de la zone euro sont sujets à divers chocs : des chocs d’offre ou de demande, des chocs domestiques ou extérieurs, des chocs permanents ou transitoires ; et chacun d’entre eux se singularise par ses effets dynamiques (…) sur la production, le chômage et le compte courant. Aux fins de la discussion, prenons l’une de ces distinctions et focalisons-nous sur deux types de chocs de demande : les chocs touchant la demande domestique et les chocs touchant la demande extérieure. (…)

Théoriquement, l’ajustement de marché à un choc de demande dans une zone monétaire est bien connu et implique quatre étapes : Un choc négatif entraîne une baisse de la production et une hausse du chômage. La hausse du chômage entraîne une baisse des salaires nominaux. La baisse des salaires nominaux entraîne une baisse des prix. La baisse des prix améliore la compétitivité, ce qui entraîne une amélioration du solde commercial, une hausse de la demande et un retour au plein-emploi. L’enchaînement inverse survient en cas de choc positif : une baisse du chômage entraîne une perte de compétitivité, une baisse de la demande et une baisse de la production.

En ce qui concerne les chocs touchant la demande extérieure (disons, en raison d’une moindre production et d’une moindre demande de la part du reste du monde adressée à la zone euro ou d’une perte de compétitivité pour une raison ou une autre), l’ajustement de marché décrit ci-dessus est en effet celui qui est approprié. S’il marche, il corrige la baisse initiale de la demande étrangère et rétablit l’équilibre interne et externe.

En ce qui concerne les chocs touchant la demande domestique (disons, en raison d’esprits animaux ou d’une réévaluation de la croissance future de la productivité), cependant, l’ajustement de marché n’est pas celui qui est approprié. Il amène à résoudre une insuffisance de la demande domestique par une hausse de la demande étrangère. Ou, pour le dire autrement et de façon plus provocatrice, le pays résout son problème de demande domestique en volant la demande des autres pays-membres. Ce n’est ni le bon ajustement du point de vue économique, ni le bon ajustement du point de vue géopolitique, dans la mesure où il est susceptible de provoquer un conflit.

Pourquoi est-ce important ? Parce que dans la plupart des pays, les chocs touchant la demande domestique sont en effet une source majeure des fluctuations. Dans un travail empirique que je réalise actuellement, je constate que la proportion des fluctuations de la production qui s’explique par les chocs touchant la demande domestique est bien plus large que ceux associés à la demande extérieure, en l’occurrence de l’ordre de 80 % pour les pays de la zone euro. Ainsi, dans beaucoup de cas, l’ajustement de marché n’est pas celui qui s’avère approprié. Le bon ajustement ne dépend pas de l’ajustement des salaires, mais plutôt de mesures visant à accroître la demande domestique, de la politique budgétaire aux mesures encourageant l’épargne privée et l’investissement.

Deuxièmement, il faut avouer que l’ajustement de marché ne marche tout simplement pas bien.

Ce point n’est pas bien compris. Même si on laisse de côté le cas de la Grèce (ce qui serait d’ailleurs une erreur), les ajustements longs et douloureux de la Portugal et de l’Espagne pour résorber leurs amples déficits de comptes courants ont rendu manifeste que le processus d’ajustement et ses diverses étapes fonctionnent mal. (La même chose est exacte, à l’autre bout du spectre, concernant l’Allemagne, qui a un excédent courant tellement large qu’il nuit à sa propre économie.)

Le chômage a eu un effet limité sur les salaires, en partie à cause de la borne inférieure effective sur les baisses des salaires nominaux, en partie à cause d’un faible coefficient de la courbe de Phillips en général. La transmission des salaires aux prix a été étonnamment faible, avec une baisse des coûts du travail conduisant à de plus larges marges pour les exportateurs plutôt qu’à une hausse de la compétitivité. L’essentiel de l’amélioration des soldes courants s’explique par une production déprimée et une baisse des importations, plutôt que par une hausse des exportations.

Face à de lents ajustements des salaires et des prix, les décideurs politiques ont appelé à des réformes structurelles pour accroître la production et potentiellement rétablir la compétitivité. Mais il ne suffit pas de désirer une accélération de la croissance de la productivité pour l’obtenir et elle ne peut être invoquée à chaque fois qu’un pays se retrouve en difficultés. Et il n’y a pas eu de boom de la productivité.

A quoi ressemblerait un processus de négociations salariales nationales


Comment peut-on améliorer les ajustements macroéconomiques ?

Conceptuellement, les ajustements macroéconomiques peuvent être améliorés de deux façons : en différenciant entre les chocs et en identifiant ceux qui sont pertinents, et, pour chacun, en évaluant l’ajustement désirable des salaires et des prix ; une solution unique ne convient pas à chaque cas. En pratique, l’amélioration peut passer via un processus impliquant analyse, discussions et négociations au niveau national, qui va chercher le plus possible à décrire les ajustements appropriés et à aider à les mettre en œuvre. En d’autres mots, ce qui est nécessaire est un processus tripartite de négociations salariales, impliquant des représentants des travailleurs et des entreprises aussi bien que l’Etat, en se basant sur une vision claire de ce que le pays doit parvenir à atteindre.

Le processus de négociation salariale doit impliquer l’Etat pour au moins deux raisons : premièrement, parce que l’Etat (via ses politiques fiscales et budgétaires, sa fixation d’un salaire minimum et son rôle dans la détermination des salaires du secteur public) a un rôle central à jouer pour atteindre l’objectif recherché ; et, deuxièmement, parce qu’un tel exercice implique une analyse soignée de la situation et des ajustements nécessaires, donnés par une partie experte et (on l’espère) neutre.

Le processus doit faire partie de l’architecture de négociations. Il doit débuter avec les hypothèses à propos de l’évolution des prix au niveau de la zone euro, tel qu’il est déterminé par la politique monétaire de la BCE : Ce qui importe pour la compétitivité est l’évolution de l’inflation domestique relativement à celle de la zone euro. Le processus doit aussi être complété par des négociations au niveau sectoriel et au niveau de chaque entreprise. L’articulation exacte des négociations aux niveaux national, sectoriel et de chaque entreprise nécessite une poursuite de la réflexion et va au-delà du propos de ce billet de blog. Ce qui est important, c’est que les négociations à des niveaux inférieurs doivent prendre en compte ce que sont les évolutions nationales les plus appropriées et se positionner dans leur cadre.

Appliquons cette logique à la France aujourd’hui

Esquissons dans les grandes lignes les problèmes spécifiques que les négociations salariales nationales auraient à répondre si elles devaient prendre place aujourd’hui en France.

Premièrement, la France souffre toujours d’un substantiel écart de chômage. Pour le dire autrement, elle peut significativement stimuler sa demande que son marché du travail ne se retrouve sous tensions. (Il est difficile d’évaluer où se situe exactement le taux de chômage naturel aujourd’hui. Je crois, en me fondant sur les données relatives à d’autres pays comme les Etats-Unis et l’Allemagne, qu’il est plus faible qu’il ne l’était et qu’il y a une marge substantielle pour une baisse soutenue du chômage.) L’ajustement pour résorber cet écart de chômage ne nécessite pas un ajustement particulier des salaires nominaux ou des prix, mais d’une plus forte demande. L’accroissement de la demande peut survenir naturellement ou nécessiter une politique budgétaire plus active pour arriver plus vite.

Deuxièmement, la France doit améliorer sa compétitivité. Le pays connaît un déficit commercial, qui est susceptible de s’accroître à mesure que la production poursuit sa reprise et que ses importations augmentent. Etant donné qu’il n’y a pas de raison évidente justifiant que la France connaisse un déficit commercial soutenu, cela suggère que la France doit améliorer sa compétitivité et implique que l’inflation des prix reste durablement inférieure à celle de la zone euro. En l’absence d’un boom de la productivité, cela implique que l’inflation salariale reste également durablement sous la moyenne de la zone euro.

Troisièmement, la France peut avoir besoin de maintenir la croissance de ses salaires nominaux sous la croissance de sa productivité pendant un moment. C’est en raison de l’évolution de la productivité et des salaires réels depuis le début de la crise. Alors que la productivité a fortement diminué durant la crise et reste sous son ancienne tendance, les salaires réels n’ont pas reflété ce déclin relatif. Si la productivité ne revient pas à sa trajectoire d’avant-crise, les salaires réels vont avoir à s’ajuster. Pour le dire autrement, les salaires nominaux vont avoir à augmenter moins rapidement que l’inflation des prix moins la croissance de la productivité pendant quelques temps.

Seuls les travaux empiriques et un modèle économique peuvent intégrer ces trois dimensions et caractériser la trajectoire désirable pour les salaires et les prix. Mais un tel exercice peut servir clairement comme un point de départ pour une discussion sérieuse entre les partenaires sociaux et délivrer un meilleur résultat qu’un douloureux ajustement de marché passant par le chômage.

Est-ce que ma proposition est vraiment irréaliste ? Je ne le crois pas, même si elle n’est peut-être pas dans l’air du temps. En effet, une telle structure était en place en France quand elle pratiquait encore une planification indicative et elle était alors largement considérée comme utile. Une telle structure est même plus utile avec les contraintes plus fortes imposées par la zone monétaire. Les partenaires sociaux s’accorderont-ils sur un diagnostic et les ajustements qu’il impliquerait ? Probablement pas complètement. Les travailleurs et les entreprises accepteront-ils les directives ? A nouveau, probablement pas complètement. Néanmoins, les négociations salariales nationales constitueraient une avancée par rapport à un ajustement pur via le marché. Les enjeux sont énormes. Des ajustements lents et pervers ont alimenté la rancœur et le populisme. De meilleurs ajustements macroéconomiques peuvent réduire la douleur et les périls. »

Olivier Blanchard, « The missing third leg of the euro architecture: National wage negotiations », 28 février 2018. Traduit par Martin Anota

jeudi 1 mars 2018

La correction du marché boursier de février

« On a entendu beaucoup de choses à propos de la correction brutale du marché boursier depuis que ce dernier a atteint un pic le 26 janvier et a chuté abruptement de 10 % (comme le 8 février, avant de connaître un rebond partiel). Certaines de ces choses ont été utiles, d’autres non. (…)

Est-ce le moment de vendre ?


Premièrement, comment doit réagir un investisseur intelligent ? "Ne soyez pas effrayé de vendre des actions en réaction à un plongeon de court terme", disent-ils. "Pensez à plus long terme". Ils ont raison. Que les actions chutent n’était pas une raison pour vendre début février.

En fait, la raison qui justifie la vente des actions est qu’elles sont bien trop hautes selon une perspective de plus long terme. Les prix sont très élevés relativement aux fondamentaux comme les dividendes. Les price-earnings ratios ajustés en fonction de la conjoncture, par exemple, sont toujours à un niveau qui n’avait été dépassé que deux fois au cours du siècle précédent : lors des pics qui précédèrent immédiatement les krachs boursiers de 1929 et de 2000-2002.

Quand je suggère que les investisseurs doivent vendre des actions, j’ai en tête ceux qui sont pleinement investis dans le marché boursier ou, pire encore, ceux qui se sont endettés pour avoir une position en actions supérieure à 100 %. Mais bien sûr, un portefeuille adéquatement diversifié donnera toujours une large place aux actions.

Le soulèvement des machines


Une deuxième déclaration que l’on a soudainement entendu partout est la suivante : "le marché est plus volatile parce que des machines ont remplacé les traders".

Ils disent qu’avec le trading algorithmique, quand les actions commencent à chuter, les ordinateurs se mettent en branle, vendent également, ce qui déprime davantage le prix. C’est possible. Et je ne suis pas de ceux qui croient que le trading automatisé ou à haute vitesse accomplit un objectif socialement utile. Mais je ne pense pas non plus qu’il soit nécessairement déstabilisateur. Dans la panique, les êtres humains sont aussi susceptibles de prendre des décisions imprudentes que les machines.

Tout cela dépend de la façon par laquelle l’algorithme est conçu (chose qui est bien évidemment faite des êtres humains). Un ordinateur qui a été programmé (directement ou non) pour instantanément "acheter lorsque ça chute" va générer une demande pour les actions dont le cours baisse, ce qui tendra à stabiliser les prix et non à les déstabiliser.

Nous avons toujours connu des ordres "stop-loss" : un investisseur peut laisser comme instruction à son courtier de vendre si le prix chute en-deçà d’un niveau prédéfini. Ce genre d’instructions est déstabilisateur, dans la mesure où il génère des ordres de vente en réponse à une chute naissante des prix, ce qui contribue par conséquent à exacerber la chute des prix. Ou l’investisseur peut laisser comme instruction d’acheter une action quand son prix chute sous un certain niveau pré-spécifié, ce qui est stabilisateur. Peu importe que l’ordre soit exécuté par un courtier humain ou par une machine. Ce qui importe, c’est si l’instruction est stabilisatrice ou déstabilisatrice.

Peut-être que lorsqu’un être humain programme un ordinateur il est plus susceptible d’y réfléchir calmement que s’il observe un plongeon en temps réel sur son ordinateur, puisqu’il est alors davantage susceptible de se laisser gagner par la panique et de sauter du train en marche.

Je ferai toutefois une exception pour la volatilité intra-journalière. Un flash-krach comme celui qui est survenu le 6 mai 2010 (quand le Dow Jones a chuté puis grimpé de 1.000 points en l’espace de 15 minutes) n’aurait peut-être pas été possible sans le trading algorithmique à haute vitesse. Cette sorte de volatilité importe pour ceux qui se font de l’argent avec le trading intra-journalier ; mais il n’est pas clair en quoi elle devrait inquiéter le reste d’entre nous.

Wall Street versus Main Street


On rencontre aussi une troisième croyance, celle selon laquelle "le marché boursier, ce n’est pas l’économie". Oui, celle-ci est exacte. Le marché peut s’effondrer, mais l’économie peut continuer de bien se comporter, et vice versa. Il y a trois raisons à cela.

En premier lieu, les effondrements (et booms) du marché boursier peuvent (respectivement) être provoqués par des hausses (et des baisses) des taux d’intérêt, qui sont souvent la conséquence des expansions économiques (et des récessions), plutôt que dans le sens inverse. Les bribes de nouvelles qui semblent avoir précipité la correction du marché en février sont celles issues des rapports évoquant un marché du travail robuste aux Etats-Unis (il a été annoncé le 2 février que les rémunérations horaires ont augmenté de 2,9 % en rythme annuel en janvier) ; les chiffres de l’inflation aux Etats-Unis, au Royaume-Uni et dans certains autres pays ; et le relèvement subséquent des anticipations relatives aux taux d’intérêt de la Réserve fédérale et de la Banque d’Angleterre. Le 7 février, la Banque d’Angleterre a annoncé que les taux "peuvent être relevés plus tôt et plus amplement" que ce qui avait été précédemment prévu. Avec les nouvelles relatives à l’inflation aux États-Unis, il est désormais quasi-certain que la Fed va relever ses taux d’intérêt en mars.

En deuxième lieu, il y a beaucoup d’aléatoire sur les marchés, si bien que les prix de marché peuvent s’écarter des fondamentaux économiques, comme dans le cas des vraies bulles spéculatives. Les gens peuvent acheter des actions parce qu’ils pensent que les autres en achètent, mais ensuite tout le monde les vend une fois que la bulle éclate. Le climat favorable au risque sur les marchés financiers l’année dernière nourrissait des perceptions artificiellement faibles de la future volatilité. Quand l’indice VIX a atteint des niveaux historiquement faibles en 2017, ce n’était pas fondé sur les fondamentaux. Il n’était pas difficile de penser à des risques substantiels qui restaient à l’affût, tels que le choc de l’inflation et des taux d’intérêt. Mais il était prévisible que l’indice VIX ne s’ajusterait pas tant que le choc ne se serait pas matérialisé et que les prix des titres n’auraient pas chuté. Comme de la troisième semaine de février, l’indice VIX s’est en effet ajusté à des niveaux plus normaux, la correction du marché boursier ayant servi comme un utile "signal d’avertissement" pour les investisseurs un peu trop complaisants. Mais les cours des titres eux-mêmes ont probablement toujours une certaine marge pour baisser. Après tout, l’indice S&P 500 est toujours plus élevé qu’il ne l’était en 2017.

En troisième lieu, même dans le seul cadre théorique des manuels, les cours boursiers représentent les profits allant aux sociétés (les profits courants et les profits futurs attendus), pas notre revenu à nous tous. Par le passé, il y a eu une forte corrélation entre les profits et l’économie parce que des parts relativement stables du revenu national allaient respectivement aux travailleurs et aux propriétaires du capital. Mais cette stabilité n’est plus observée depuis quelques décennies. La part du PIB allant au capital s’est fortement accrue, probablement en conséquence de ce que les économistes appellent les rentes : le pouvoir de marché des entreprises s’est accru et la concurrence a décliné dans plusieurs secteurs. Il est notoire que les marchés soient à la baisse depuis la promulgation de la loi des Républicains visant à réduire les impôts des sociétés. Une certaine partie du boom boursier de l’année dernière peut s’expliquer par l’anticipation d’une possible réduction d’impôts. Si c’est le cas, cela a reflété une politique qui va presque certainement redistribuer le gâteau du travail vers le capital et non accroître la taille du gâteau.

Pourtant, même si nous venons de rappeler que Wall Street n’est pas Main Street, il faut aussi ne pas oublier qu’il y a bien sûr d’importantes connexions entre le marché boursier et l’économie réelle. Si les cours chutent, la consommation et l’investissement vont baisser : un ménage qui détient des actions se sentira moins riche et réduira par conséquent ses dépenses ; une société qui avait projeté de construire une usine peut être moins incitée à le faire s’il devient pour elle plus dur de soulever de nouveaux fonds.

On ne peut prédire quand le prochain plongeon du marché aura lieu et s’il coïncidera avec la prochaine récession. Mais on peut prédire que la faiblesse inhabituelle de la volatilité financière et économique que l’on a pu voir l’année dernière est désormais révolue. »

Jeffrey Frankel, « The february stock market correction », in Econbrowser (blog), février 2018. Traduit par Martin Anota

lundi 26 février 2018

Les déficits jumeaux de Trump

« Il y a plusieurs années, quand les dinosaures foulaient encore la terre et que certains Républicains tenaient encore des propos raisonnés, l’administration Reagan a poursuivi une politique de réduction d’impôts et de militarisation alors même que la Fed resserrait sa politique monétaire pour lutter contre l’inflation. Cette configuration des politiques conjoncturelles présente quelque ressemblance avec celle que l’on observe actuellement avec la Trumponomics. Et deux choses sont survenues plus ou moins au même instant : pour la première fois, les Etats-Unis ont commencé à creuser de larges déficits budgétaires en temps de paix, alors même que l’économie est au plein emploi, et, parallèlement, nous avons commencé à générer des déficits commerciaux amples et soutenus.

A l’époque, Martin Feldstein a lié ces deux phénomènes en parlant de "déficits jumeaux" (twin deficits). Même si cela simplifiait un peu trop les choses (à la fin des années quatre-vingt-dix, l’économie américaine connaissait simultanément des excédents budgétaires et des déficits commerciaux, grâce à un boom de l’investissement), le raisonnement avait du sens. La relance budgétaire a directement accru les déficits commerciaux en stimulant la demande globale et la collision budgétaire-monétaire a conduit à un relèvement des taux d’intérêt, ce qui poussa également le dollar à la hausse et réorienta les dépenses des biens américains vers les biens étrangers.

Le toujours très intéressant Brad Setser suggère qu’une histoire similaire se déroule peut-être aujourd’hui, avec les réductions d’impôts alimentant un déficit commercial croissant ; ce qui serait ironique, dans la mesure où Trump n’a cessé d’être obnubilé par les déficits commerciaux et d’y voir la source de tous les maux économiques. Son billet est bien intéressant à lire, mais il y a quelques points sur lesquels j’aimerais bien revenir.

Je veux notamment souligner que, jusqu’à présent, nous n’avons observé que de modestes hausses des taux d’intérêt et absolument aucune appréciation du dollar. Donc, cela ne ressemble pas beaucoup à la Reaganomics pour l’instant. Peut-être que cela va finir par arriver ; ou peut-être que les réductions d’impôts de Trump ne vont pas beaucoup stimuler l’activité économique, mais juste alimenter les bénéfices non distribués ou être utilisées pour financer des rachats d’actions qui ne stimuleront pas beaucoup les dépenses de consommation. Ou peut-être que, comme Setser le suggère implicitement, (…) concernant les réductions d’impôts, d’autres facteurs, comme le renforcement de l’économie européenne, pousseront fortement le dollar à la baisse.

J’aimerai mieux saisir ce que dit Setser sur le revenu des investissements. Il écrit : "L’économie américaine a maintenant un large stock de dette externe, donc un taux d’intérêt nominal plus élevé aux Etats-Unis entraîne mécaniquement des paiements d’intérêts plus élevés sur cette dette externe (les paiements d’intérêts constituent une grosse partie du solde des revenus dans le compte courant, le reste comprenant le revenu des dividendes sur les investissements directs à l’étranger). La dette externe des Etats-Unis a régulièrement augmenté pour atteindre environ 50 % du PIB, donc une hausse d’un point de pourcentage du taux d’intérêt nominal se traduit par une hausse du montant des intérêts que les Etats-Unis vont devoir payer au reste du monde équivalente à un demi-point de pourcentage du PIB".

D’accord, je ne suis pas sûr du montant de dette externe auquel il se réfère. La position d’investissement international nette des Etats-Unis est d’environ – 44 % du PIB. Nos passifs bruts sont bien plus amples, s’élevant à environ 170 % du PIB, avec la composante dette de ces passifs d’environ 70 %. Tout effet d’intérêt doit affecter les passifs bruts, donc je pense que c’est plus important qu’il ne le suggère.

Premièrement, alors que les étrangers ont maintenant beaucoup d’actions aux Etats-Unis, ces derniers représentent toujours l’équivalent d’un hedge fund parmi les nations : notre dette est libellée en dollars et nous détenons des actifs qui sont effectivement en devises étrangères. Contrairement à ce que connaissent la plupart des nations débitrices, cela a pour curieuse conséquence que toute hausse du dollar aggrave notre position d’investissement nette : les passifs gonflent avec le taux de change de notre devise, pas nos actifs. Cela signifie aussi qu’une appréciation du dollar tend à avoir un effet négatif sur notre solde de revenu des investissements, si on laisse de côté les taux d’intérêt, parce que la valeur en dollars du revenu des sociétés américaines à l’étranger déclinera.

Deuxièmement, même si une grosse partie de nos passifs étrangers constitue une dette, il y a aussi beaucoup d’actions ; il y en a tellement que Rosenthal estime qu’environ un tiers des réductions d’impôts accordées aux entreprises iront au reste du monde. C’est un autre choc puissant pour le solde sur le revenu des investissements.

Donc sommes-nous dans une ère trumpienne de déficits jumeaux ? Oui, probablement. Mais les canaux via lesquels ces déficits apparaîtront seront quelque peu différents de ceux de l’époque de Reagan. »

Paul Krugman, «Trump’s twin deficits », 16 février 2018. Traduit par Martin Anota

dimanche 25 février 2018

Les liens de la semaine

Croissance, fluctuations et crises

  • L’indicateur avancé : l’amarre est haute (OFCE)
  • Climat des affaires : l'industrie et les services en repli (La Tribune)
  • La dynamique de croissance se stabilise à un haut niveau en zone euro (Philippe Waechter)
  • Croissance de la zone euro : les prévisionnistes divers n’accordent aucun rôle aux contraintes d’offre (Patrick Artus)
  • Peut-on croire à une croissance rapide à moyen terme des Etats-Unis ? (Patrick Artus)
  • Au plein-emploi, quels mécanismes peuvent déclencher une récession ? (Patrick Artus)
  • Etats-Unis, zone euro, France : pas le même arbitrage entre le court terme et le long terme lors des récessions (Patrick Artus)
  • Le modèle de croissance par l’industrialisation : la fin d’un miracle ? (Banque mondiale)




Environnement et ressources naturelles

  • Entre OPEP et Russie, une alliance qui pourrait s’installer dans le temps (Le Monde)
  • La pêche industrielle exploite plus de la moitié de la superficie des océans (Le Monde)
  • Politique climatique : erreur française, fraude des mots (Le Monde)
  • Projet d’enfouissement de déchets nucléaires : les enjeux de la contestation en cartes (Le Monde)


Zoom sur l'agriculture française et la PAC

  • Dix chiffres clés sur l’agriculture française (Le Monde)
  • De l’incitation à la production à la sauvegarde d’un monde, cinquante ans de réformes agricoles (Le Monde)
  • Que sont ces zones agricoles défavorisées qui vont être réformées ? (Le Monde)
  • L’agriculture française à la croisée des chemins (The Conversation)
  • La fin du modèle unique pour l’agriculture française ? (The Conversation)


Immigration

  • Le député Taché présente ses 72 propositions pour favoriser l’intégration des immigrés (Le Monde)
  • Asile et immigration : un projet de loi déséquilibré (Le Monde)
  • Immigration : le Conseil d’Etat encadre l’application de la "circulaire Collomb" (Le Monde)
  • Projet de loi asile-immigration : la fermeté, en attendant l’humanité ? (The Conversation)
  • Asile : "La politique de dissuasion ne fonctionne pas" (Alter éco)
  • La rétention de migrants, une politique vaine (Alter éco)
  • Pourquoi la France doit s'ouvrir aux migrants (Les Echos)


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source : The Economist (2018)

Entreprises et concurrence


Finance

  • Un peu de peur ne fait pas de mal aux marchés (Martin Wolf)
  • HSBC a versé "plus de dividendes qu'aucune autre banque américaine ou européenne" (La Tribune)
  • La BCE gèle tous les paiements d'une banque européenne (La Tribune)
  • Chine : quand la dette est-elle dangereuse ? (Patrick Artus)


Politique monétaire

  • Les banques centrales doivent changer leur politique monétaire (Patrick Artus)
  • Qui est Luis de Guindos le futur vice-président de la BCE ? (La Tribune)
  • La politique de la BCE est irresponsable (Project Syndicate)
  • La hiérarchie des priorités de la BCE est-elle la bonne ? (Patrick Artus)
  • Le tube de pâte dentifrice, les irréversibilités et la politique monétaire (Patrick Artus)
  • Le Venezuela de Maduro met en vente le petro, sa monnaie virtuelle (La Tribune)


Politiques conjoncturelles

  • Pourquoi la baisse des impôts aux Etats-Unis peut être contre-productive pour les Etats-Unis eux-mêmes (Patrick Artus)
  • Comment éviter que les récessions conduisent à des pertes durables de croissance ? (Patrick Artus)
  • France : que faudra-t-il pour que les keynésiens abandonnent ? (Patrick Artus)
  • Que faudra-t-il pour que les keynésiens abandonnent ? Des arguments solides ! (Christian Chavagneux)


Commerce international

  • Qu'est-ce que l'accord UE-Mercosur qui inquiète tant les agriculteurs ? (Le Figaro)
  • Édouard Philippe présente son plan pour relancer les exportations (La Tribune)
  • Pourquoi le CICE n'a pas eu d'impact sur le volume d'exportations (Les Echos)
  • Excédent extérieur de l’Allemagne : ne pas confondre un problème de compétitivité-coût et un problème d’excès d’épargne (Patrick Artus)


Finance internationale

  • Des investissements internationaux pas si avantageux selon l’OCDE ! (Michel Husson)
  • La faiblesse du dollar ne doit rien aux mots de Donald Trump (Le Monde)
  • Les risques de l’euro fort (Xavier Timbeau)
  • Un pays qui émet une monnaie de réserve devrait avoir un déficit extérieur et une dette extérieure ; ce n’est pas le cas pour la zone euro (Patrick Artus)


Intégration européenne

  • Les élections en Italie, un moment clef pour l'Europe (Les Echos)
  • Budget de l'Union : même sans les Britanniques, les Européens restent désunis (La Tribune)
  • Dette : il est temps d’alléger le fardeau de la Grèce (Le Monde)
  • La déplaisante arithmétique des déséquilibres de la zone euro (CEPII)
  • Une crise des dettes publiques de la zone euro est beaucoup moins probable aujourd’hui qu’en 2010 (Patrick Artus)


Inégalités et justice sociale


source : Centre d'observation de la société (2018)

Travail, emploi, chômage

  • Emploi : l'intérim est en plein boom (La Tribune)
  • Les emplois aidés : plus compliqué que prévu (Stéphane Ménia)
  • Limitation des contrats courts : faut-il y croire ? (Alter éco)
  • Pourquoi les patrons peinent à recruter (Alter éco)
  • Chômage structurel en France : ce qui est étonnant est qu’il ne soit pas plus élevé (Patrick Artus)
  • Chômage et pauvreté : le FN multiplie les intox (La Tribune)
  • Quelle évolution des salaires négociés en France ? (Banque de France)
  • La déformation du partage de la valeur ajoutée aux États-Unis (Trésor)


Zoom sur les inégalités professionnelles


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source : The Economist (2018)

Politique

  • L’éclatement du système partisan (Télos)
  • Les systèmes d’attitudes politiques des électeurs (Télos)
  • Le réalignement des politiques gouvernementales (Télos)
  • Ce que nous apprennent les "fake news" (Alain Garrigou)
  • "Russiagate" : la désinvolture coupable de Trump (Le Monde)





lire la précédente revue de presse

lire le sociorama de Xavier Molénat

vendredi 23 février 2018

De quoi dépend le coût des plans d’austérité ?

« De récentes études ont identifié divers facteurs susceptibles de façonner la façon par laquelle les consolidations budgétaires affectent l’économie. Cette note se focalise sur divers de ces déterminants. En l’occurrence, elle discute de la façon par laquelle la composition de la consolidation budgétaire, la position dans le cycle d’affaires, le niveau de l’endettement privé et le degré de tensions budgétaires influencent les répercussions de l’austérité. Il est nécessaire que les autorités prennent en compte sérieusement ces facteurs lorsqu’elles doivent décider du type et du calendrier des plans d’austérité.

L’expérience grecque

Depuis janvier 2018, Mário Centeno est le nouveau président de l’Eurogroupe. Durant son mandat, il devra notamment se pencher sur le problème que représentent les niveaux élevés de dette publique des pays d’Europe du sud. Par exemple, à la première réunion des ministres des Finances présidée par Centeno le 22 janvier, l’Eurogroupe est parvenu à un accord politique sur une nouvelle aide accordée à la Grèce.

Il y a des désaccords parmi les experts et les politiciens sur la façon par laquelle la crise grecque doit être traitée. Alors que les représentants des pays du nord de l’Europe plaident typiquement en faveur d’une poursuite de l’austérité, ceux du sud de l’Europe appellent au contraire pour un ralentissement des consolidations budgétaires. Le FMI propose aussi un fort allègement de la dette publique grecque. Même parmi le probable prochain gouvernement allemand, il n’y aura pas de consensus sur la réponse appropriée à apportée à la question grecque.

GRAPHIQUE Solde primaire (en %), dette publique (en %) et PIB (en indices, base 100 en 2007) de la Grèce

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Le graphique montre l’évolution des mesures d’austérité budgétaire, le PIB et l’endettement public pour la Grèce. En 2008-2009, la crise financière mondiale a provoqué une sévère récession économique. Avec la baisse subséquente des recettes publiques et l’accroissement des dépenses publiques liées aux plans de relance et de sauvetage, le déficit public s’est fortement creusé et avec lui la dette souveraine. De façon à stabiliser les finances publiques, des mesures de consolidation budgétaire ont été adoptées à grande échelle. Avec ces mesures, le déficit public de 12 % a laissé plus à un léger excédent deux ans après. Entre 2010 et 2013, la période où l’austérité a été la plus forte, l’économie a connu une autre contraction. En 2017, le PIB est toujours bien inférieur à son niveau d’avant-crise, le taux de chômage est toujours supérieur à 20 % et la dette gouvernementale représente presque 180 % du PIB. La situation économique de la Grèce nous amène naturellement à nous demander dans quelles circonstances l’austérité peut se révéler néfaste à l’économie. (…)

La composition du plan d’austérité

Plusieurs travaux constatent que l’impact d’une consolidation budgétaire sur l’économie dépend de sa composition. Ces études montrent que les consolidations privilégiant les hausses d’impôts s’accompagnent de contractions de l’activité économique bien plus sévères. Il y a deux explications. Premièrement, Guajardo et ses coauteurs (2014) affirment que l’activité est moins affectée par les ajustements budgétaires privilégiant les baisses de dépenses publiques du fait que les banques centrales ont davantage tendance à réduire leurs taux d’intérêt dans de telles situations, si bien que l’assouplissement monétaire compense alors en partie les effets négatifs des consolidations budgétaires. Deuxièmement, en se fondant sur un modèle DSGE nouveau keynésien, Alesina et ses coauteurs (2017) suggèrent que la forte persistance des plans d’austérité contribue à expliquer pourquoi les baisses de dépenses publiques n’ont pas le même impact sur l’activité que les hausses d’impôts.

La position dans le cycle d’affaires

Jordà et Taylor (2016) ont cherché à savoir si l’impact des mesures d’austérité variait selon la position dans le cycle économique. En l’occurrence, ils constatent de forts effets asymétriques selon que l’économie est en expansion ou connaît une contraction. Tandis que les consolidations mises en œuvre durant les périodes d’expansion n’induisent qu’un léger recul de l’activité économique, les conséquences négatives sur l’activité sont amplifiées durant les périodes de faiblesse économique. Rendahl (2016) et Michaillat (2014) proposent différents modèles théoriques qui reproduisent ces constats empiriques. La principale conclusion de ces deux modèles est qu’en période de chômage élevé il existe un montant élevé de ressources non utilisées dans l’économie. Une réduction de la demande globale provoquée par la baisse des dépenses publiques ou par un accroissement des impôts déprime alors davantage la situation sur le marché du travail. Par conséquent, une consolidation budgétaire déprime la demande privée bien plus fortement lorsqu’elle est mise en œuvre durant les périodes de faiblesse économique que lorsqu’elle est mise en œuvre au plein emploi.

L’endettement privé

En plus de la position dans le cycle économique, Klein (2017) constate que les coûts de l’austérité dépendent crucialement du niveau d’endettement privé. En l’occurrence, les consolidations budgétaires entraînent des contractions sévères lorsqu’elles sont mises en œuvres dans un contexte de fort endettement privé. Inversement, les consolidations budgétaires n’ont pas d’effet significatif sur l’activité économique quand le secteur privé est peu endetté. Qu’est-ce qui peut expliquer ces résultats ? Les données empiriques suggèrent que le degré de frictions financières dans le secteur privé est principalement déterminé par le niveau excessif de dette privée (comme le suggèrent par exemple Eggertsson et Krugman, 2012, ou encore Guerrieri et Iacoviello, 2017). Quand l’endettement privé est faible, les contraintes en termes de collatéral sont souvent lâches, tandis qu’elles se font sentir quand les ménages et les entreprises sont très endettés. Typiquement, l’impact des chocs de demande est amplifié quand les contraintes en termes de collatéral se font sentir. Donc, étant donné qu’un contexte de fort endettement privé coïncide avec les périodes où les contraintes en termes de collatéral se font sentir, une réduction des dépenses publiques entraîne un plus fort déclin de l’activité économique que lorsque l’endettement privé est faible, c’est-à-dire que les contraintes sont lâches. Engler et Klein (2017) discutent des interrelations entre endettement privé, consolidations budgétaires et faible croissance économique pour les pays du sud de l’Europe.

Dans une étude connexe, Klein et Winkler (2017) constatent aussi que les conséquences distributionnelles des consolidations budgétaires sont amplifiées quand l’endettement privé est élevé. L’austérité mène à une hausse forte et durable des inégalités de revenu durant les périodes où l’endettement privé est excessif. A l’inverse, il n’y a pas d’effets distributifs discernables quand le secteur privé est peu endetté. Ce constat peut trouver une explication dans ce qu’on appelle le canal de l’hétérogénéité des rémunérations. Dans la mesure où les ménages à faible revenu sont les plus exposés aux pertes d’emploi, ce canal implique que les rémunérations du travail en bas de la répartition peuvent s’en trouver disproportionnellement affectées. En effet, Klein et Winkler (2017) montrent que les consolidations budgétaires mènent à un déclin significatif de l’emploi agrégé dans les pays où le secteur privé est très endetté, tandis que l’emploi en est peu affecté quand la dette privée est faible.

Le risque de défaut souverain

Un dernier déterminant qui s’avère important pour les effets des consolidations budgétaires est le degré de risque de défaut souverain. Born et ses coauteurs (2015) constatent que les consolidations budgétaires qui sont mises en œuvre lorsque le risque de défaut souverain est élevé provoquent une forte chute du PIB, du moins à court terme. En outre, ils montrent que la prime de défaut elle-même s’accroît quand les mesures d’austérité sont entreprises dans des périodes de tensions budgétaires élevées. Les deux effets sont bien plus faibles quand les tensions budgétaires sont faibles. Les auteurs expliquent ce constat par un comportement rationnel des investisseurs financiers. Si les turbulences budgétaires sont déjà fortes et si une consolidation budgétaire rend le défaut encore plus probable en raison de son impact la production, les épargnants exigent une prime de défaut encore plus élevée. Donc, le plan d’austérité peut provoquer un cercle vicieux où interagissent fortes tensions budgétaires, faible croissance économique et accroissement du fardeau de dette publique.

Conclusion

La littérature florissante de ces dernières années sur les consolidations budgétaires a décelé divers facteurs susceptibles de profondément influencer l’impact des mesures d’austérité sur l’activité. En l’occurrence, les répercussions des consolidations budgétaires dépendent fortement de la composition du plan d’austérité, de la position dans le cycle économique, de la position dans le cycle de l’endettement privé et du risque de défaut souverain. Les décideurs politiques doivent tenir compte de ces facteurs lorsqu’ils envisagent de mener des programmes de consolidation budgétaire. »

Mathias Klein, « What determines the costs of fiscal consolidations? », in DIW Roundup, 19 février 2018. Traduit par Martin Anota

mercredi 21 février 2018

Economie olympique

« (…) Je dois avouer que l’opportunité d’accueillir les Jeux olympiques pour une ville est loin d'être démontrée sur le plan économique. On peut en trouver une belle illustration avec le nouveau stade de 100 millions de dollars des cérémonies d’ouverture qui ne sera utilisé que quatre fois au total (pour l’ouverture et la fermeture des Jeux olympiques d’hiver, puis pour l’ouverture et la fermeture des Jeux paralympiques du mois prochain) et qui sera ensuite démoli. Andrew Zimbalist se penche sur cette question en détails dans son article "Tarnished Gold: Popping the Olympics Bubb", paru dans le numéro du premier trimestre 2018 de la Milken Institute Review.

La construction de nouveaux bâtiments (ou la profonde rénovation de ceux qui existent déjà) représente un coût significatif pour les Jeux. Zimbalist, note concernant les précédents Jeux d’hiver de 2014, que "le CIO a accepté une candidature bien audacieuse de Sotchi pour les Jeux d’Hiver, une ville où presque aucun des sites ou infrastructures nécessaires n’était en place. Ils devinrent les Jeux les plus chers de l’histoire, avec la Russie déboursant entre 50 milliards et 67 milliards de dollars, même si l'on peut douter que la totalité de cette somme soit effectivement allée dans la construction".

Comme il est devenu parfaitement clair que les recettes qu’une ville hôte perçoit directement des Jeux olympiques (par exemple, les recettes liées aux tickets et aux droits télévisuels) ne couvrent généralement qu’environ un tiers des coûts d’accueil, moins de villes se portent candidates pour accueillir les Jeux. Deux villes se sont portées candidates pour les Jeux d’hiver 2022, en l’occurrence Pékin en Chine et Almaty au Kazakhstan. Pékin "a gagné" comme le décrit Zimbalist :

"Le comité organisateur de Pékin a présenté sa candidature au CIO en notant que la ville utiliserait certains sites hérités des Jeux olympiques d’été 2008. Mais la Chine est allée dans le sens du penchant du CIO pour la comptabilité créative en excluant le coût des lignes ferroviaires à haute vitesse qui relieront Pékin aux zones de ski de piste et de ski de fond (éloignées respectivement de 54 miles et de 118 miles de la capitale). Ce projet va coûter environ 5 milliards de dollars et n’aura que peu d’utilité pour la région après la fin des Jeux."

"Sont aussi exclues du budget de Pékin les dépenses considérables finançant les nouvelles dérivations d’eau et les programmes de dessalement nécessaires pour accueillir les Jeux d’hiver des villes du nord de Chine en manque d’eau (et de neige). Le nord de la Chine dispose de 25 % de l’ensemble des ressources d’eau du pays alors qu’il héberge presque 50 % de la population. Par conséquent, la Chine a lancé un programme de dérivation d’eau de 80 milliards de dollars à partir du sud avant les Jeux d’été de 2008."

"Mais la disponibilité en eau du nord reste toujours inférieure à ce que les Nations Unies considèrent être le niveau critique pour la santé ; ne parlons même pas de ce qui est nécessaire pour les festivités olympiques. Zhangjiakou, le site de la compétition pour les événements associés au ski nordique, reçoit moins de huit pouces de neige par an. Yanqing, le site des événements associés au ski alpin, reçoit moins de 15 pouces de précipitation par an."

"Les deux zones vont donc nécessiter beaucoup d’eau pour faire de la neige artificielle. Mais même si la Chine réussit à finir les infrastructures nécessaires pour la dérivation des eaux, cela reviendra à déshabiller Pierre pour habiller Paul : Pékin, Zhangjiakou et Yanqing se situent dans l’une des régions agricoles les plus importantes de Chine, produisant du sorgho, du maïs, du blé d’hiver, des légumes et du coton."

"En outre, le gouvernement compte apparemment sur la valeur durable des constructions des Jeux d’hiver, en créant des stations de ski permanentes dans les montagnes bordant la Mongolie intérieure et le Désert de Gobi. Si les stations de ski survivent, seuls les résidents les plus riches de Chine pourront se permettre d’y aller, tandis que la production alimentaire (et les revenus des éleveurs) en sera affectée."

"Un autre problème avec Pékin 2022 est que l’hiver est l’une des pires saisons pour la pollution de l’air dans cette ville horriblement polluée. La déforestation des montagnes du nord nécessaire pour les infrastructures des Jeux ne va qu’aggraver le problème."

"Au vu des complications suscitées par l’accueil des Jeux d’hiver dans le nord de la Chine, on peut se demander comment Pékin a pu être choisie. La réponse est simple : en raison de la perspective de gros déficits, la seule autre ville candidate était Almaty, capitale du Kazakhstan, le pays aux amples ressources pétrolières qui est dirigée avec une main de fer par le kleptocrate Noursoultan Nazarbaïev depuis l’indépendance en 1991."

Zimbalist n’offre pas d’estimations parallèles pour les Jeux de PyeongChang. Selon l’estimation standard qui revient souvent, la Corée du Sud va dépenser environ 13 milliards de dollars sur les installations pour les Jeux d’hiver, mais cette estimation s’avère trop faible. Ce montant n’inclut pas les infrastructures comme les lignes ferroviaires à haute vitesse sur les 80 miles séparant Seoul et PyeongChang. Il y a quelques années, les analystes de l’Institut de Recherche Hyundai estimèrent ces coûts additionnels d’infrastructures à 43,8 milliards de dollars.

Les arguments économiques en faveur de l’accueil des Jeux olympiques dépendent étroitement des recettes indirectes : les emplois de construction de court terme avant les Jeux, les dépenses des touristes durant les Jeux, les infrastructures et la reconnaissance qui peuvent durer après les Jeux. Si l’on jette un coup d’œil aux précédents Jeux, il apparaît que de tels bénéfices sont assez incertains. Le scénario économique le plus optimiste pour les Jeux de PyeongChang serait que ceux-ci soient aussi réussis que les Jeux d’hiver de Salt Lake City de 2002. Cela s’explique par le fait que cette zone était une destination attractive et accessible pour les sports d’hiver, mais quelque peu sous-apprécié avant les Jeux. Les Jeux ont accru sa visibilité et stimulé son tourisme à long terme. D’ailleurs, Salt Lake City vient juste d’annoncer qu’elle serait intéressée à l’idée d’accueillir de nouveau les Jeux en 2026 ou 2030.

Cependant, d’autres villes qui ont accueilli les Jeux d’hiver ces dernières décennies n’ont pas autant réussi : soit les destinations étaient déjà très populaires pour les activités d’hiver, auquel cas elles n’ont pas connu de stimulation de ces activités touristiques à long terme, soit elles n’ont tout simplement jamais connu de forte activité. Rappelons la liste des villes qui ont accueilli les dix derniers Jeux d’hiver : Sotchi (2014), Vancouver (2010), Turin (2006), Salt Lake City (2002), Nagano (1998), Lillehammer (1994), Albertville (1992), Calgary (1988), Sarajevo (1984), Lake Placid (1980).

Pour les Jeux de PyeongChang, les ventes de tickets n’ont pas été terribles. Les audiences à la télévision devraient être bonnes, mais avec (…) les gens les visionnant via d’autres médias, elles risquent de ne pas être fabuleuses. Les dépenses sur les installations semblent avoir été gardées sous contrôle, bien qu’il puisse être possible que les détails sur les surcoûts n’aient pas encore filtré. Même le CIO, qui n’est pas connu pour sa parcimonie, a signalé publiquement que plusieurs des nouveaux sites risquent de ne pas être utilisés après les Jeux.

Les dividendes économiques dépendent au final de la capacité de PyeongChang à devenir une destination beaucoup plus importante pour les activités touristiques d’hiver dans les années qui suivront les Jeux. D’un côté, PyeongChang a aujourd’hui une petite population (d’environ 44.000 personnes) et sa vie nocturne, ses restaurants et ses hôtels sont par conséquent bien limités. Cette ville se situe aussi à environ 40 miles de la zone démilitarisée séparant la Corée du Nord de la Corée du Sud, ce qui peut désinciter les touristes à oser y faire des réservations. D’un autre côté, les niveaux de revenu ont rapidement augmenté en Asie de l’Est, en particulier en Chine. La demande pour les destinations touristiques se développe. Il y a déjà plusieurs stations de ski sud-coréennes qui marchent bien. PyeongChang va avoir des coûts économiques excédant de loin les bénéfices. Mais il y a une chance raisonnable pour que ce soit pour elle plus rentable que les récents Jeux d’Hiver et elle semble avoir été plus sage dans son analyse coûts-bénéfices que son prédécesseur (Sotchi) ou son successeur (Pékin). (…) »

Timothy Taylor, « Olympic Economics », in Conversable Economist (blog), 9 février 2018. Traduit par Martin Anota

lundi 19 février 2018

Quelle sera l’efficacité de la relance de Trump ?

« Lorsque se généralisait l’austérité au milieu de la Grande Récession, certains d’entre nous ont passé beaucoup de temps à réfléchir et à écrire à propos des multiplicateurs budgétaires. Après avoir lu Neil Irwin sur la nouvelle approche budgétaire adoptée par les Républicains, je n’ai pu m’empêcher de replonger dans cet ancien débat pour imaginer quel en sera l’impact économique à court terme. En l’occurrence, à quel genre d’effet multiplicateur pouvons-nous nous attendre ?

Les preuves empiriques les plus convaincantes sur les multiplicateurs budgétaires sont, selon moi, celles qui sont tirées des expériences naturelles : des situations pour lesquelles les données politiques historiques indiquent que les gouvernements ont entrepris d’amples modifications du montant des impôts ou des dépenses publiques, ce qui nous permet de voir les effets de ces chocs budgétaires sur la croissance relativement à ce que l’on s’attendait précédemment. (Les tentatives utilisant des techniques statistiques sophistiquées pour extraire les chocs budgétaires se sont révélées être bien moins performantes.)

Nous pouvons trouver beaucoup de ces travaux du côté du FMI. En 2010, le FMI a publié un rapport sur les politiques d’austérité (le chapitre 3), qui répliquait à ceux qui croyaient aux "austérités expansionnistes", en utilisant les données historiques pour évaluer l’impact des plans d’austérité adoptés par le passé. Cette analyse a suggéré un multiplicateur d’environ 0,5 : une réduction des dépenses équivalente à 1 point de PIB aurait tendance à réduire la production d’environ un demi-point de pourcentage.

Mais les plans d’austérité ont souvent été entrepris par le passé dans des conditions monétaires normales, c’est-à-dire lorsque les banques centrales pouvaient compenser (et compensaient effectivement) les effets de la contraction budgétaire sur l’activité en réduisant leurs taux d’intérêt. A l’inverse, l’austérité qui a été adoptée après 2009 l’a été dans des pays où les taux d’intérêt étaient déjà à zéro et ne pouvaient donc pas baisser davantage. Vous vous attendriez à ce que le multiplicateur budgétaire soit plus élevé dans ces conditions et, effectivement, plusieurs études (notamment celle très influence de Blanchard et Leigh) ont décelé un multiplicateur d’environ 1,5, c’est-à-dire trois fois plus important que l’estimation précédente. (Nakamura et Steinsson ont abouti à un résultat similaire en utilisant ingénieusement les données régionales relatives aux dépenses de défense aux Etats-Unis pour estimer le multiplicateur.)

Aujourd’hui, le gouvernement américain est sur le point d’adopter une relance budgétaire avec des réductions d’impôts et des hausses de dépenses publiques dans une économie où le chômage atteint déjà les 4 % et où la banque centrale relève déjà ses taux pour contenir une potentielle inflation. Autrement dit, nous sommes dans des conditions monétaires normales, si bien qu’on peut s’attendre à un multiplicateur budgétaire assez faible.

J’ai eu du mal à trouver quelle serait l’ampleur exacte de cette relance, mais il semble qu’elle représenterait l’équivalent de 2 % du PIB pour l’année fiscale 2019. Avec un multiplicateur de 0,5, cela ajouterait 1 % à la croissance.

Pour autant, je pense que cette estimation est optimiste. D’une part, l’impact exact des réductions d’impôts des entreprises (qui constituent l’essentiel de la relance) sur les dépenses reste bien imprécis. En outre, le chômage est de seulement 4 % ; selon la loi d’Okun, la relation habituelle entre la croissance et les variations du chômage, un supplément de croissance de 1 % ramènerait le chômage à 3,5 %, ce qui est très faible au regard des normes historiques, si bien que la Fed risque de réagir agressivement à cette relance.

Donc, nous risquons d’ajouter moins d’un pourcent, peut-être même encore moins, à la croissance. Ce n’est pas rien, mais ce n’est pas grand-chose. »

Paul Krugman, « How big a bang for Trump’s buck? », 10 février 2018. Traduit par Martin Anota

dimanche 18 février 2018

Les liens de la semaine

Croissance, fluctuations et crises

  • L'autre Corée : la trajectoire économique de la Corée du Nord (Alter Eco)
  • Entreprises : des créations à un niveau inédit depuis 2010 (La Tribune)
  • Pourquoi la zone euro n’est pas sortie d’affaire (Guillaume Duval)
  • L’économie américaine change d’allure et c’est préoccupant (Philippe Waechter)
  • Le Japon vit sa plus longue période de croissance en trente ans (Le Monde)
  • Croissance : l'Inde de M. Modi est bien partie pour dépasser la Chine (Martin Wolf)
  • À la fin des périodes d’expansion, il y a toujours optimisme irrationnel et perte de la prudence (Patrick Artus)


Inflation


GRAPHIQUE Contributions à l’inflation en zone euro (écart à la moyenne de l’échantillon, en points de pourcentage)

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source : Banque de France (2018)

Instabilité financière et régulation


Macronomics : politique économique, réforme de l'Etat...

  • Pouvoir d'achat : les Français déçus par Macron (La Tribune)
  • L’Etat s’arme pour mieux protéger les fleurons industriels français (Le Monde)
  • Vers une fonction publique moins attractive ? (The Conversation)
  • Hôpital public : burn-out à tous les étages (Alter éco)


Trumponomics


Politique monétaire

  • Jerome Powell, nouveau maître de l'économie américaine (Philippe Waechter)
  • Quand la Réserve Fédérale va-t-elle baisser ses taux d’intérêt ? (Patrick Artus)
  • Y a-t-il "fuite devant la monnaie" avec les politiques monétaires très expansionnistes ? (Patrick Artus)


Economie internationale

  • Le déficit commercial sur une pente glissante (Alter éco)
  • Pourquoi le dollar ne s’apprécie-t-il pas ? (Patrick Artus)
  • Taux de change de l’euro : l’effet "réserves de change", l’effet "prix du pétrole" (Patrick Artus)
  • Un modèle simple de détermination du taux de change dollar/euro (Patrick Artus)
  • L’exemple présent du Royaume-Uni illustre bien ce qu’il faut attendre d’une dépréciation du change dans les économies contemporaines (Patrick Artus)


Intégration européenne

  • Réformes de la zone euro : les recommandations de Lagarde et Le Maire (La Tribune)
  • Quelle période de transition pour l’après Brexit ? (Patrick Artus)
  • Deux choses assez simples qu’il faudrait comprendre dans la zone euro (Patrick Artus)


Inégalités


GRAPHIQUE Mobilités sociales objective et subjective

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source : The Economist (2018), d'après Alesina, Stantcheva et Teso (2017)

Répartition de la valeur ajoutée

  • Financiarisation et partage du revenu national (Alter éco)
  • Pays de l’OCDE : la déformation du partage des revenus au détriment des salariés est au centre des évolutions financières (Patrick Artus)
  • Faut-il avoir peur des hausses de salaires ? (Denis Gouaux)


Réformes du bac


GRAPHIQUE Taux de chômage au sens du BIT en France (en %)

source : INSEE (2018)

Travail, emploi, chômage

  • Le taux de chômage français descend sous la barre des 9 % (Le Monde)
  • « Il est tout à fait possible de descendre sous les 7 % de chômage » (Eric Heyer)
  • La baisse du chômage peut-elle réduire les gains de productivité et l’inflation ? (Patrick Artus)
  • Heures supplémentaires : une mesure à contre-emploi (Alter éco)
  • D'une Génération à l'autre : l'inquiétude des jeunes en question (Céreq)
  • Les salaires soumis à la concurrence (Libération)


GRAPHIQUE Personnes dans le halo autour du chômage en France

source : INSEE (2018)

Politique





lire la précédente revue de presse

lire le sociorama de Xavier Molénat

samedi 17 février 2018

Est-ce que les déficits de Trump importent ?

« Est-ce que les Démocrates doivent se plaindre des amples déficits que Trump et les Républicains sont en train de creuser ? Ou est-ce que cela accréditerait le discours des Républicains qui faisait apparaître la relance de 2009 comme inadéquate et justifia l’austérité des années suivantes ?

La réponse que donne l’économie orthodoxe est simple. Au cours d’une récession, lorsque les taux d’intérêt ont atteint leur borne inférieure (1), vous ne devez pas vous inquiéter du déficit et vous devez ignorer ceux qui s’en inquiètent. Les déficits doivent être suffisamment amples pour permettre à l’économie d’amorcer sa reprise. La relance budgétaire doit être maintenue tant que les banques centrales n’estiment pas nécessaire de relever les taux d’intérêt au-dessus de leur borne inférieure. Les politiciens ont échoué à suivre ce conseil durant la dernière récession.

A l’inverse, quand l’économie n’est pas en récession et que les taux d’intérêt sont parfaitement capables de contrôler la demande agrégée, alors des déficits suffisamment élevés pour accroître la dette publique peuvent très bien constituer un problème. Pour diverses raisons, et notamment le risque d’une récession, il vaut mieux avoir des déficits à un niveau qui réduit graduellement le ratio dette publique sur PIB, à moins que vous ayez sinon une bonne raison de faire le contraire.

Il y a plusieurs raisons pourquoi, en-dehors d’une récession, il peut être mauvais pour l’économie de creuser des déficits soutenus qui accroîtraient régulièrement le ratio dette publique sur PIB, mais je vais me contenter d’en exposer la plus évidente. Pour un niveau donné des dépenses publiques, l’intérêt sur la dette publique doit provenir des taxes. Plus la dette publique est importante, plus les impôts seront élevés. C’est un problème parce qu’une pression fiscale élevée désinciterait les gens à travailler et qu’elle serait aussi injuste d’un point de vue intergénérationnel.

Ce dernier point est évident si vous y pensez. La génération actuelle peut abolir les impôts et financer toutes les dépenses, notamment le service de la dette, en empruntant davantage. Cela ne peut continuer indéfiniment, donc à un certain moment les impôts doivent augmenter. Toute une génération a évité de payer des impôts, mais au prix d’un surcroît d’impôts pour les générations suivantes.

Par conséquent, à moins qu’il y ait une bonne raison comme une récession (2), un gouvernement responsable ne va pas projeter de soutenir un déficit à un moment où il accroît le ratio dette publique sur PIB. Le problème est qu’il est très tentant pour un gouvernement de ne pas être responsable. L’actuel gouvernement américain, qui est essentiellement une ploutocratie, veut par-dessus tout réduire les impôts pour les très riches et s’il le fait sans accroître en même temps les impôts payés par d’autres personnes, c’est-à-dire en creusant un déficit, il pense qu’il peut s’en sortir. Les Démocrates ont toutes les raisons de dire que c’est irresponsable, bien qu’ils doivent bien sûr souligner avant tout que les dernières personnes qui ont besoin d’une baisse d’impôt sont les très riches.

Malheureusement, être responsable peut sembler plutôt terne et ennuyeux, donc il peut être tentant d’exagérer les choses en prédisant qu’un désastre surviendra si les déficits augmentent. Ce n’est pas une bonne stratégie, parce que vous criez au loup. D’amples déficits sont comme la boulimie. Si vous y avez recours une ou deux fois, vous allez survivre. Si vous vous y adonnez chaque jour, vous allez mourir jeune. La seule différence avec la boulimie est qu’avec les déficits, ce n’est pas vous qui en subissez les conséquences, mais vos enfants.

Voilà pour l’économie orthodoxe. Que dire à propos de la modern monetary theory (MMT), qui suggère souvent que les déficits n’importent pas ? C’est erroné : ce que dit en fait la MMT est que l’inflation doit déterminer ce que le déficit doit être. Si l’inflation semble rester sous la cible, vous pouvez et devez avoir un plus large déficit et vice versa. C’est parce qu’ils pensent que la banque centrale, en changeant les taux d’intérêt pour contrôler l’inflation, gâche son temps, parce qu’ils croient que les taux n’ont pas d’impact prévisible sur la demande et l’inflation. Si c’était vrai, alors même les économistes orthodoxes conviendront que le déficit doit être à un tel niveau qu’il permette de maintenir l’inflation à la cible. La différence entre la MMT et l’orthodoxie est si la banque centrale gâche ou non son temps en cherchant à contrôler l’inflation.

Dans une mesure importante, qu’importe la perspective que vous adoptez, réfléchir à la politique de stabilisation ou aux déficits de long terme peut être assez embrouillé lorsque cela touche aux réductions d’impôts des Républicains. La raison pour laquelle les Républicains financent principalement les réductions d’impôts accordées aux plus riches en empruntant est que cela semble ne rien coûter à personne. Si les impôts n’augmentent pour personne, selon ce raisonnement, pourquoi devrions-nous nous inquiéter si les riches sont encore plus riches ? (…) Il y a deux possibilités. La première est que, s’il est possible de réduire de façon permanente certains impôts sans en accroître d’autres, ni réduire les dépenses, pourquoi la réduction d’impôt ne devrait-elle pas être accordée à ceux qui en ont besoin plutôt qu’à ceux qui n’en ont pas besoin ? La seconde possibilité, plus probable, est que ce n’est pas soutenable, si bien que, dans ce cas, à un certain moment les impôts payés par les gens ordinaires vont s’accroître ou les dépenses dont profitent ces derniers seront réduites pour rembourser les réductions d’impôts qui ont été accordées aux riches. Dans tous les cas, les gens ordinaires y perdent. Nous focaliser sur les déficits ou l’inflation nous détourne juste de la vérité.

(1) Il y a borne inférieure lorsque la banque centrale pense que les baisses de taux d’intérêt deviennent ou sont proches de devenir un instrument imprévisible et par conséquent inefficace.

(2) Un désastre naturel plutôt qu’un désastre provoqué par l’Homme peut justifier un creusement des déficits. L’investissement public sur les infrastructures à haut rendement en est une autre raison. »

Simon Wren-Lewis, « Do Trump’s deficits matter? », in Mainly Macro (blog), 16 février 2018. Traduit par Martin Anota

jeudi 15 février 2018

Quelques notes sur la reprise européenne

« Ici, dans le monde anglophone, la plupart des économistes se sont beaucoup focalisés sur l’économie américaine post-Trump et, dans une moindre mesure, sur l’économie britannique post-Brexit. Mais, de temps en temps, nous jetons un coup d’œil au-delà. Je vais revenir ici sur un grand récit dont on entend peu parler ces derniers temps, du moins aux Etats-Unis : la forte reprise qui s’est finalement amorcée en Europe.

Pendant des années, la zone euro a connu de bien piètres performances relativement aux Etats-Unis : alors que l’économie américaine a durablement renoué avec la croissance fin 2009, l’Europe, frappée par les crises de la dette et par les problèmes de désalignements des coûts entre ses pays-membres, a continué de souffrir jusqu’à 2013. L’Allemagne, bien sûr, a continué de réaliser de bonnes performances, en grande partie parce que son économie a été soutenue par d’amples excédents commerciaux, et ce largement aux dépens de ses voisins.

Depuis 2013, cependant, l’Europe a connu une croissance significative, avec une croissance plus rapide dans les zones qui avaient été les plus durement touchées par la crise de la zone euro (sauf la Grèce), en particulier en Espagne :

GRAPHIQUE 1 PIB réel (en indices, base 100 en 2007)

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Donc, que s’est-il passé en Europe ? Les choses se sont améliorées avec une poignée de mots de Mario Draghi : "tout ce qui est nécessaire". La simple promesse de la BCE d’acheter des titres publics si nécessaire mit fin presque instantanément à la panique qui ravageait les marchés obligataires de l’Europe du Sud, en réduisant fortement la prime de risque vis-à-vis de l’Allemagne et en préparant le terrain pour la croissance :

GRAPHIQUE 2 Rendements obligataires à dix ans (en %)

Paul_Krugman__rendements_obligataires_10_ans_Espagne_Allemagne.png

L’autre chose qui a joué, c’est la dévaluation interne, c’est-à-dire la déflation relative mise en œuvre par les pays qui avaient souffert d’une surévaluation avec des afflux massifs de capitaux et l’inflation durant les années d’avant-crise. L’Espagne, en particulier, a graduellement réduit ses coûts du travail relativement à ceux de la zone euro dans son ensemble :

GRAPHIQUE 3 Coûts unitaires du travail (en indices, base 100 en 1999)

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Cela a alimenté une forte expansion des exportations, en particulier d’automobiles.

Donc tout est bien qui finit bien ? Non. L’Europe du Sud a payé un lourd tribut durant les années de crise. Le fait que la dévaluation interne ait finalement marché, après plusieurs années de chômage élevé, n'est ni une surprise, ni une justification de la grande souffrance que ces pays se sont infligée. S’il y a quelque chose de surprenant, c’est sur le plan politique : la volonté des élites politiques de payer ce prix plutôt que d’en finir avec l’euro.

Mais il est important d’avoir à l’esprit que l’Europe de 2018 ne ressemble plus à l’Europe de 2013. Pour l’instant du moins, l’Europe est redevenue un système économique fonctionnel. »

Paul Krugman, « Notes on European recovery », 11 février 2018. Traduit par Martin Anota

lundi 12 février 2018

Autour de la récente chute des cours boursiers

« Les valeurs boursières ont chuté la semaine dernière, ce qui a amené beaucoup à se poser des questions et suscité des débats, notamment à propos des causes sous-jacentes. Nous passons en revue les avis des économistes sur la question...

John Cochrane a publié un long billet visant à expliquer les fluctuations boursières, où il examine en profondeur les prix d’actifs, le ratio cours sur dividende, la prime de risque et la volatilité. La question qui se pose est la suivante : est-ce que les taux d'intérêt réels de long terme augmentent enfin (et reviennent à ce qui rapproche de la norme historique) et, si oui, pourquoi ? La bonne nouvelle, affirme Cochrane, est que nous arrivons dans une période de plus forte croissance. Cela augmenterait la croissance réelle, avec une petite baisse des cours boursiers, mais avec aussi des rendements boursiers plus élevés et des rendements obligataires en hausse. Il y a aussi une mauvaise nouvelle : après avoir voté une réduction d’impôts qui va creuser les déficits (…), les meneurs du Congrès viennent de se mettre d’accord pour accroître les dépenses publiques de 200 milliards de dollars. Cochrane affirme qu’à un certain moment les marchés obligataires disent "non" et que les taux réels augmentent parce que la prime de risque augmente. La bonne nouvelle nous amène à anticiper une certaine inflation si l'on croit en la courbe de Phillips ; avec la mauvaise nouvelle, on peut s'attendre à une stagflation en raison de la situation budgétaire.

Tyler Cowen estime que le déclin des prix d’actifs peut être une bonne chose (...). Il affirme que ce niveau élevé des prix d’actifs reflète une réalité de la création de richesses, c’est-à-dire le fait qu’il y ait un déséquilibre entre la richesse mondiale et les moyens sûrs de transférer cette richesse dans le futur. Les marchés boursiers de Chine et de Russie ne sont pas sûrs et pas très bien développés et plusieurs autres pays émergents, comme la Turquie et le Brésil, ont été affaiblis par l’incertitude et les désordres politiques. Donc, en termes relatifs, les actifs de haute qualité, fortement liquides et habituellement sûrs sont devenus chers et nous nous retrouvons avec des price-earning ratios particulièrement élevés et des rendements négatifs sur les titres publics sûrs. Comme les rapports positifs se multiplient concernant l’économie américaine, les actifs sûrs peuvent devenir moins importants en tant que réserves de valeur relativement sûres et donc leur prix peut chuter. Cette dynamique des prix ne traduit pas forcément la présence de bulles mais, dans un monde où la richesse est créée plus rapidement que ne s’améliorent les institutions, elle peut signaler que la prime de risque est peut-être plus importante qu’on ne le pense.

Paul Krugman dit que, d’un côté, nous ne devrions pas supposer qu’il y a une bonne raison à l’origine de la chute du marché ; quand les cours boursiers se sont effondrés en 1987, il s’agissait d’une panique auto-réalisatrice. D’un autre côté, nous ne devons pas non plus supposer que la chute des cours boursiers nous dise grand-chose à propos des perspectives économiques futures ; le krach de 1987, par exemple, a été suivi par une croissance solide. Pourtant, les turbulences sur le marché doit nous amener à nous pencher plus sérieusement sur les perspectives économiques. S’il y a une nouvelle derrière la chute, c’est bien la publication du dernier rapport sur l’emploi, qui a montré une hausse, certes significative, mais pas énorme, des salaires. Krugman affirme que c’est une bonne nouvelle (elle suggère en effet que l’économie américaine est proche du plein emploi), mais cela signifie aussi que la croissance américaine ne pourra plus venir du retour des chômeurs à l’emploi. Il affirme que l’économie américaine risque certainement de voir sa croissance ralentir et que les analyses disponibles suggèrent que la croissance au cours de la prochaine décennie tournera autour de 1,5 % par an, soit la moitié de ce qu’avait promis Trump.

Matthew Klein, du Financial Times, se penche sur la crainte des marchés qu’une accélération de la croissance des salaires alimente l’inflation des prix à la consommation ou, tout du moins, que la Fed réagisse à une telle perspective en resserrant sa politique monétaire. Il affirme que les derniers chiffres ne valident pas pour l’heure ce que croient les participants du marché. Si l’on prend une moyenne sur six mois, il semble que la croissance des salaires ait ralenti depuis la seconde moitié de 2016. Il y a aussi des raisons qui nous amènent à douter que cette croissance des salaires puisse se traduire par une hausse des prix à la consommation : en général, ce sont surtout les personnes à faibles revenus qui tendent à davantage dépenser et à moins épargner, donc ceux qui s’inquiètent qu’une hausse des salaires puisse stimuler le pouvoir d’achat des consommateurs et éroder les marges doivent se focaliser sur les secteurs à faibles rémunérations, or la croissance salariale y a ralenti. Klein souligne aussi l’importance du secteur financier au regard de la croissance salariale. Il estime que ce serait ironique si les agents financiers se convainquaient de vendre leurs actions en raison de la publication d’une unique donnée, en l’occurrence une donnée qui a été perturbée par la hausse agressive de leurs propres rémunérations, une hausse qu’ils ont justifié par l’évolution du marché, elle-même en partie justifiée par la stabilité de l’inflation.

Stephen Williamson (…) pense qu’il n’y a pas réellement de signe d’excès inflationniste dans les données. Il y a, par contre, des signes que l’inflation et l’inflation anticipée sont très proches de ce qui est cohérent avec une cible d’inflation de 2 %, pour un futur indéfini. Il pense qu’il peut y avoir un risque en termes de décisions de politique monétaire, néanmoins, comme la Fed est aussi proche (…) d’atteindre ses objectifs. L’inflation est arrivée récemment, lorsque les taux d’intérêt nominaux ont augmenté. C’est cohérent avec la logique néo-fisherienne, celle selon laquelle il faut augmenter le taux d’intérêt nominal si l’on veut davantage d’inflation. Bien sûr, l’inflation était faible en 2014-2015 en partie en raison d’une chute du prix du pétrole brut. Néanmoins, certains ont affirmé que l’inflation ralentirait en conséquence des hausses du taux directeur de la Fed et ce n’est pas ce qui s’est passé. Le problème est que la Fed pourrait continuer d’accroître les taux d’intérêt alors même que ce n’est pas nécessaire, ce qui va amener l’inflation à dépasser sa cible, ce qui incitera en retour la Fed à relever davantage ses taux et continuera d’éloigner l’inflation de sa cible. Heureusement, c’est une route politiquement difficile à emprunter, donc il doute que cela arrive.

Dambisa Moyo affirme que, malgré la récente chute des valeurs boursières, l'atmosphère haussière qui soutient les actions reste déconnectée de la réalité et reste sourde aux réserves exprimées par les dirigeants politiques, tandis que le marché évalue mal les défis structurels, en particulier l’endettement mondial croissant et insoutenable et la piètre perspective budgétaire, notamment aux Etats-Unis, où le prix de cette reprise est une dette croissante. En 2018, les chefs d’entreprises et les participants de marché doivent garder en tête (…) que nous nous rapprochons de la date où il faudra payer la facture pour la reprise actuelle. Les fluctuations qu’ont connues les marchés des capitaux ces derniers jours suggèrent qu’ils prennent conscience de cet inévitable règlement. »

Silvia Merler, « The stock market slide », in Bruegel (blog), 12 février 2018. Traduit par Martin Anota

dimanche 11 février 2018

Les liens de la semaine

Croissance, fluctuations et crises

  • La croissance française en 2018-2019 : ce qu’en disent les prévisionnistes (OFCE)
  • La reprise de – et par – l’investissement (OFCE)
  • Zone euro : une croissance au plus haut depuis 12 ans (La Tribune)
  • En 2018, la croissance atteindrait 2,3 % dans l’UE et dans la zone euro (Le Monde)
  • Zone euro : la demande est forte, mais y a-t-il une amélioration du côté de l’offre ? (Patrick Artus)
  • Donald Trump a eu la chance d’hériter d’une économie en pleine reprise (Martin Wolf)
  • Etats-Unis : une croissance forte peut-elle continuer ? (Patrick Artus)


GRAPHIQUE Prévisions de la croissance du PIB français réalisées entre septembre et décembre 2017 (en %)

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source : OFCE (2018)

Inflation


Démographie




Finance


GRAPHIQUE L'indice boursier Dow Jones Industrial

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source : Fred (2018)

Politique monétaire

  • D’autres objectifs pour les banques centrales ? (Patrick Artus)
  • Quels effets des taux d’intérêt bas sur les comportements d’endettement ? (Patrick Artus)


Réforme de l'Etat


Commerce international

  • Le pire déficit commercial depuis 2011 (La Tribune)
  • Pourquoi la France creuse encore un peu plus son déficit commercial (Le Monde)
  • Qu’apprend-on en regardant l’évolution du commerce extérieur de la France ? (Patrick Artus)
  • Allemagne : l'excédent commercial baisse pour la première fois en huit ans (La Tribune)
  • Echanges mondiaux : des déséquilibres inquiétants (Alter éco)
  • Relations commerciales entre les États-Unis et la Chine : le ton monte (CEPII)


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Intégration européenne


Inégalités et justice sociale


Travail, emploi, chômage

  • La situation de l’emploi continue de s’améliorer lentement (Alter éco)
  • Que répondre à votre beau-frère qui vous bassine sur les 35 heures ? (L'Obs)
  • Les 35 heures ont 20 ans : deux économistes font le bilan (Le Figaro)
  • Allemagne : une première avancée vers les 28 heures de travail par semaine (La Tribune)
  • L’impact de la mondialisation et de la technologie sur les marchés du travail locaux (INSEE)


Politique

  • Quelles sont les revendications des nationalistes corses ? (Le Monde)
  • Macron et la Corse, le pari de la fermeté (Le Monde)
  • Le rassemblement de la gauche ou le rêve éveillé de Jean-Christophe Cambadélis (Télos)
  • Les sociaux-démocrates dans une mauvaise passe (Alter éco)
  • Trump et le discours sur l’état de désunion (Télos)
  • Italie : l’inquiétante surenchère de la droite (Le Monde)
  • Politique : le sondage qui tue (Alter éco)
  • Les portes de la nation (La Vie des idées)


Zoom sur l'Allemagne

  • Allemagne : que prévoit le nouvel accord de coalition ? (La Tribune)
  • Suicide ou lent déclin: le dilemme de la social-démocratie allemande (Télos)
  • En Allemagne, la fierté des excédents record a fait place au doute (Le Monde)





lire la précédente revue de presse

Technologie, pouvoir et idéologie

« L’une des plus grandes intuitions de Marx a été la théorie du fétichisme des marchandises, l’idée qu’au sein du capitalisme les relations entre les personnes supposent "la forme fantastique d’un rapport des choses entre elles". Par exemple, le marché du travail ("un véritable Eden des droits innés de l’Homme") vise à dépersonnaliser la relation entre un dirigeant et un travailleur et à dissimuler le fait que le premier exploite le second. Certaines choses que l’on a pu récemment voir me rappellent que ce phénomène est toujours bien présent.

Alex dit que "(…) plusieurs problèmes qui sont présentés comme des problèmes de 'systèmes informatiques' sont des problèmes systémiques, qui sont mis en œuvre en utilisant des ordinateurs plutôt que du papier, des pierres ou que sais-je encore". De cette manière, le management cherche à s’exonérer de sa responsabilité pour les échecs en la déchargeant sur des choses inanimées. Il a sûrement raison. Nous avons tous entendu quelqu’un dire que "le système est en panne", comme s’il s’agissait d’un fait de dieu et non simplement et plus sûrement le fruit d’une mauvaise gestion.

Ce que l’on a pu entendre cette semaine à propos de la chute des valeurs boursières colle à ce schéma. Beaucoup ont dit que la chute a été amplifiée par le trading algorithmique et suggéré par là que le marché serait plus stable si le trading était resté à la charge des seuls êtres humains. C’est trompeur : qui a écrit et implémenté ces algorithmes ?

Sarah O’Connor décrit comment quelque chose de similaire se passe sur les lieux de travail, comme les travailleurs sont de plus en plus surveillés, non pas par des êtres humains, mais par des algorithmes, avec pour conséquence que des "patrons bien humains se cachent derrière la 'science des données' pour se décharger de leur responsabilité pour leurs décisions".

La technologie, alors, sert une fonction idéologique. Elle permet aux patrons de s’exonérer de leur responsabilité sur des choses impersonnelles et de dissimuler leur propre pouvoir en l’attribuant aux machines. Le fétichisme des marchandises est bien vivant.

Tout cela s’ajoute au fait qu’elle fournit aussi des moyens aux capitalistes pour mieux exploiter les travailleurs. Peter Skott et Frederick Guy montrent comment les technologies comme la vidéosurveillance, la containerisation et les codes-barres ont permis aux patrons de réduire les salaires ; le management algorithmique dont parle Sarah en est une extension.

Il n’y a, bien sûr, rien de nouveau ici. Ceux qui soutenaient l’oppression des travailleurs au dix-neuvième siècle affirmaient que les travailleurs devaient être intimement surveillés parce qu’il serait trop coûteux de ne pas faire tourner, même temporairement, une machinerie valant plusieurs milliers de livres sterling. James Carey décrit la façon par laquelle le télégraphe "a transformé le colonialisme en impérialisme : un système dans lequel le centre d’un empire peut transmettre davantage d’ordres et ne plus se contenter de répondre à la marge". Et, plus récemment, la containerisation a facilité la mondialisation et donc le déversement dans la main-d’œuvre mondiale de millions de travailleurs bon marché.

Est-ce qu’il peut y avoir une contre-réaction ici ? Rene Chun a décrit comment les caisses automatiques encouragent le vol à l’étalage en amenant les gens à se sentir anonymes. L’échange de dons partiel (qui est le fondement de plusieurs transactions économiques) se passe entre des êtres humains, non entre des gens et une machine.

Ce que je veux souligner ici, c’est une vieille idée assez simple, que l’on a eu tendance, je le crains, à minorer. C’est l’idée selon laquelle la technologie n’est pas seulement un ensemble de possibilités neutre permettant d’améliorer la condition humaine. Elle contribue grandement à façonner la réalité des rapports de classes et notre perception de ces derniers, souvent d’une façon assez imprévisible. »

Chris Dillow, « Technology, power & ideology », in Stumbling & Mumbling (blog), 9 février 2018. Traduit par Martin Anota

samedi 10 février 2018

Qu’y a-t-il derrière la baisse de la part du travail ?

« Le revenu total peut être réparti entre ce que perçoit le travail (en termes de salaires, de cotisations et autres revenus du travail) et ce que gagne le capital (en termes de profits et de versements d’intérêts). La frontière entre ces catégories est assez trouble : par exemple, le revenu que gagne une personne qui possède sa propre entreprise doit être classé comme étant un revenu du travail reçu pour les heures travaillées, comme étant un revenu du capital qu’elle tire de la possession de son entreprise ou comme un certain mélange des deux ?

Cependant, le Bureau des Statistiques du Travail aux Etats-Unis effectue depuis plusieurs décennies ce calcul en utilisant une même méthodologie au cours du temps. La part du travail aux Etats-Unis est restée comprise entre 61 % et 65 % des années cinquante jusqu’aux années quatre-vingt-dix. En effet, dans les modèles économiques de long terme, le partage de la valeur ajoutée a souvent été considéré comme constant. Mais au début des années deux mille, la part du travail a commencé à chuter et elle est désormais comprise entre 56 % et 58 %. Loukas Karabarbounis et Brent Neiman ont fourni un certain éclairage de ce qui s’est passé, en citant plusieurs études récentes, dans leur article "Trends in factor shares: Facts and implications" qui a été publié dans le NBER Reporter (dans sa quatrième livraison de 2017).

GRAPHIQUE 1 Part de la production rémunérant le travail pour les entreprises non agricoles aux Etats-Unis (en %)

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Ils ont construit un ensemble de données pour une large gamme de pays et ils ont constaté que beaucoup d’entre eux ont connu une déformation du partage du revenu au détriment du travail. Donc, l’explication économique d’un tel phénomène ne peut se concentrer sur un élément propre à l’économie américaine ; elle doit être recherchée au niveau de l’ensemble des économies. Ils écrivent : "Le déclin a été généralisé. Comme le montre le graphie, il s’est produit dans sept des huit plus grandes économies du monde. Il s’est produit dans tous les pays scandinaves, où les syndicats sont traditionnellement forts. Il s’est produit dans des pays émergents comme la Chine, l’Inde et le Mexique qui se sont ouverts au commerce international et ont bénéficié des délocalisations d’activités qui étaient initialement réalisées dans des pays développés comme les Etats-Unis."

GRAPHIQUE 2 Variation moyenne de la part du travail par décennie (en points de %)

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source : Karabarbounis & Neiman (2017)

Ils affirment qu’un facteur majeur derrière ce phénomène a été la baisse du prix des technologies d’information, qui a encouragé les entreprises à substituer du capital au travail. Ils écrivent : "Il y a eu un déclin du prix de l’investissement relativement au prix de la consommation qui s’est globalement accéléré à partir du même instant que la part mondiale du travail a amorcé sa baisse. Une hypothèse clé que nous avons mis en avant est que le déclin du prix relatif de l’investissement, souvent attribué aux avancées dans le domaine des technologies d’information, à l’automatisation et à l’essor du numérique, a provoqué un déclin du coût du capital et poussé les entreprises à produire avec une plus grande intensité capitalistique. Si l’élasticité de substitution entre le capital et le travail (la variation en pourcentage du ratio capital sur travail en réponse à une variation d’un certain pourcentage du coût relatif du travail et du capital) est supérieure à l’unité, la baisse du coût du capital se traduit par une baisse de la part du revenu rémunérant le travail (…). Nos estimations suggèrent que cette forme de changement technologique explique environ la moitié du déclin de la part mondiale du travail…"

"Si la technologie explique la moitié de la baisse de la part mondiale du travail, qu’est-ce qui explique l’autre moitié ? Nous avons utilisé les données de flux d’investissement pour distinguer les paiements résiduels entre les paiements versés au capital et les profits économiques. Nous avons constaté que la part du capital n’a pas augmente comme elle aurait dû le faire si la substitution entre le capital et le travail expliquait entièrement le déclin de la part du travail. En fait, nous notons que les hausses des taux de marge et de la part des profits économiques ont aussi joué un rôle important dans le déclin de la part du travail."

La chute de la part du revenu rémunérant le travail a des répercussions qui touchent le reste de l’économie mondiale. Par exemple, elle contribue à la hausse des inégalités de revenu. (…) Il y a quelques décennies, les sociétés avaient pour habitude de recueillir des fonds de la part des ménages épargnants en émettant des obligations, en contractant des prêts ou en émettant des actions. Mais avec la hausse de la part du capital et des profits des entreprises, environ les deux tiers des investissements mondiaux sont financés par les entreprises elles-mêmes. Autrefois, il y avait un afflux net de capitaux financiers vers le secteur des entreprises ; désormais, c’est le secteur des entreprises qui génère un flux net de capitaux financiers (via les rachats d’actions par les entreprises elles-mêmes, la hausse de la détention de liquidité par les sociétés et d’autres mécanismes encore). Lorsque l’on compare les cours boursiers actuels et les price-earnings ratios par rapport aux valeurs historiques, il est utile de se rappeler que lorsque la part du capital est élevée, les cours boursiers ont une autre signification qu’il y a quelques décennies. »

Timothy Taylor, « Behind the declining labor share of income », in Conversable Economist (blog), 6 février 2018. Traduit par Martin Anota

dimanche 4 février 2018

Les liens de la semaine

Croissance, fluctuations et crises

  • La croissance de la zone euro au plus haut depuis dix ans (Le Monde)
  • Un fort optimisme prévaut au sujet des perspectives économiques pour la zone euro en 2018 et 2019 : est-ce raisonnable ? (Patrick Artus)
  • Les prévisions les plus sombres se confirment pour l’économie britannique (Alter éco)
  • La Chine à la recherche d'une croissance qualitative (Project Syndicate)
  • L’arrivée de l’Afrique (Project Syndicate)
  • La dynamique du capitalisme est aujourd’hui bien celle qu’avait prévue Karl Marx (Patrick Artus)
  • Les mauvaises blagues de Natixis sur le capitalisme et sur Marx (Denis Gouaux)


Progrès technique

  • Quel nouveau sentier de croissance de la productivité du travail ? (OFCE)
  • Le numérique (le digital) est-il une révolution industrielle ? (Patrick Artus)
  • Les raisons pour lesquelles les nouvelles technologies pourraient ne pas accroître les gains de productivité (Patrick Artus)


GRAPHIQUE Le PIB français et ses composantes

source : INSEE (2018)

Zoom sur la croissance française


Un peu de comptabilité nationale

  • Comment l’Insee va intégrer le trafic de drogue dans le calcul du PIB (Le Monde)
  • On a trouvé comment booster la croissance ! Drogues et prostitution sont les deux mamelles du nouveau PIB (Jean Gadrey)
  • Les tondeurs de pelouse sont-ils des improductifs ? (Antoine Belgodere)



source : Philippe Waechter (2018)

Démographie, immigration


Environnement et ressources naturelles


Finance


Macronomics

  • La reprise est sauve mais les inégalités se creusent (OFCE)
  • Jour de carence, CSG... neuf mois de désamour entre gouvernement et fonctionnaires (Le Monde)
  • Cinq questions à propos de la réforme de l’Etat voulue par le gouvernement (Le Monde)
  • Réforme de l’Etat : une parodie de concertation (Le Monde)
  • La France n’est pas suradministrée (Alter éco)


Trumponomics


Politique monétaire

  • A la Fed, Janet Yellen passe le relais à Jerome Powell (La Tribune)
  • Jay Powell, le banquier qui va fabriquer des bulles en série (Jean-Marc Vittori)
  • La BCE et le plein emploi en zone euro (Philippe Waechter)
  • Est-ce utile pour une banque centrale de remonter ses taux d’intérêt s’il n’y a pas d’inflation ? (Patrick Artus)
  • Qu’attendre aujourd’hui de politiques monétaires expansionnistes aux Etats-Unis et dans la zone euro ? (Patrick Artus)


Commerce international

  • Les multinationales étrangères emploient près de 2 millions de salariés en France (La Tribune)
  • Haro sur les investisseurs chinois ! (OFCE)
  • Faut-il absolument attirer les investisseurs étrangers ? (Christian Chavagneux)
  • En France, la fiche de paie n’est pas l’ennemie de la compétitivité (Denis Gouaux)
  • Commerce mondial : cinq questions sur le traité transpacifique à venir (La Tribune)
  • Renégociation de l’Alena : les Etats-Unis ne jouent pas la rupture (Le Monde)


GRAPHIQUE Contribution des différents types de firmes à différents agrégats français

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source : INSEE (2018)

Intégration européenne


Inégalités et justice sociale


L'université et sa réforme

  • Des études supérieures toujours aussi sélectives (Xavier Molénat)
  • La "réforme" de l’entrée à l’université ne fera qu’aggraver les inégalités (Camille Peugny)
  • La réforme de l’accès à l’université… ou la revanche d’Alain Devaquet (The Conversation)


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Travail, emploi, chômage

  • Chômage : l'écart entre la France et la zone euro persiste (La Tribune)
  • Évolutions trimestrielles de l’emploi et du taux de chômage (Banque de France)
  • Emploi : les Français de plus en plus vulnérables (La Tribune)
  • Les jeunes moins inquiets de la précarité professionnelle que leurs aînés (Le Monde)
  • Chômage : pourquoi les non-diplômés restent sur le carreau (Denis Clerc)
  • Offensive contre le salariat. Nom de code : flexibilité (Michel Husson)
  • Pourquoi rendre le congé de paternité obligatoire ? (OFCE)
  • En Allemagne, le syndicat IG Metall appelle à la grève pour les 28 heures de travail (Le Monde)
  • Inertie du salaire nominal aux Etats-Unis et dans la zone euro : quelles conséquences ? (Patrick Artus)


Politique

  • La popularité de Macron se dégrade en janvier (La Tribune)
  • Face à l’exécutif, les nationalistes corses jouent la mobilisation populaire (Le Monde)
  • Discours de Trump sur l'état de l'Union : ce qu'il faut retenir (La Tribune)
  • La force des petits États (La Vie des idées)
  • La démocratie pervertie : un antisémitisme sans antisémites (The Conversation)





lire la précédente revue de presse

lire le sociorama de Xavier Molénat

samedi 3 février 2018

Cinq ans d’Abenomics

« Cinq ans ont passé depuis que le Premier ministre Shinzō Abe a été élu en 2012 et a commencé à mettre en œuvre ce qu’on qualifie d’"Abenomics", c’est-à-dire un ensemble de mesures macroéconomiques basées sur "trois flèches" : l’assouplissement monétaire, la relance budgétaire et les réformes structurelles. Cinq ans après, peut-on dire que l’Abenomics a été efficaces ? Nous passons en revue plusieurs commentaires qui ont récemment été tenus à ce sujet.

The Economist note que la devise du Japon s’est dépréciée d’environ vis-à-vis du dollar depuis novembre 2012 et que l’indice boursier Nikkei 225 a augmenté de plus 150 % sur la même période. Cela a contribué à relancer l’économie et le PIB japonais a augmenté sans discontinuité ces sept derniers trimestres, soit pour la plus longue période de croissance ininterrompue depuis 16 ans. Les exportations ont beaucoup contribué à cette performance, mais l’investissement privé a aussi augmenté de plus de 18 % en termes nominaux au cours des cinq dernières années. 2,7 millions d’emplois nets ont été créés, malgré une démographie défavorable. Pourtant, l’inflation ne s’est pas vraiment accélérée : l’indice des prix (si l’on exclut les aliments frais) a augmenté de seulement 0,7 % dans l’année qui précéda septembre 2017. La faible performance en matière d’inflation peut notamment s’expliquer par le fait que les salaires n’ont pas augmenté aussi rapidement qu’on ne l’attendait, en partie parce que la majorité des travailleurs japonais ont des contrats permanents et que leur salaire suit principalement le coût de la vie. Une seconde raison pourrait être la hausse de la population active, dans la mesure où davantage de femmes, de personnes âgées et dans une certaine mesure aussi de travailleurs étrangers sont entrés sur le marché du travail. En outre, là où le coût de la vie a augmenté, certaines firmes ont trouvé des façons d’accroître la productivité plutôt que les prix, en investissant dans des technologies économes en travail.

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Scott Sumner (…) est d’accord à l’idée que l’impact le plus important de l’Abenomics a été sur le PIB nominal, ce dernier ayant suivi une tendance à la baisse jusqu’à l’élection d’Abe. Selon la théorie du monétarisme de marché, un PIB nominal élevé peut être utile pour répondre à deux problèmes : les excès d’endettement et un chômage cyclique élevé. L’Abenomics a été très efficace sur les deux fronts. Le chômage a chuté à 2,7 %, le niveau le plus faible en 23 ans ; et le ratio dette publique sur PIB a atteint un palier, après avoir explosé et atteint un taux dangereux ces dernières décennies. Les prix sont à la hausse ces cinq dernières années et la dynamique est certainement meilleure que la déflation qui que le Japon connaissait avant le déploiement de l’Abenomics, mais l’inflation est toujours inférieure à la cible de 2 %.

(…) Sumner affirme aussi qu’une inflation de 1 % est trop faible et que la Banque du Japon doit assouplir sa politique monétaire, pour deux raisons. Premièrement, Japon a fixé une cible d’inflation officielle de 2 % et une fois qu’une cible d’inflation cible est fixée, elle doit être atteinte pour que la politique monétaire reste crédible (la crédibilité étant cruciale pour la gestion des futures crises). Deuxièmement, Sumner pense que la Banque du Japon s’est trompée en utilisant les taux d’intérêt comme instrument de politique monétaire, parce que même une inflation de 2 % au Japon ne suffit probablement pas pour éviter la borne zéro lors d’une récession. Donc le Japon est dans une étrange situation où il n’a pas besoin de relance monétaire, mais où la Banque du Japon doit néanmoins adopter une relance monétaire parce que, si elle ne le faisait pas, le Japon pourrait chuter dans une récession à l’instant où la Banque du Japon perdrait en crédibilité.

Erik Norland (…) pense que l’Abenomics n’a pas encore pleinement dévoilé ses effets. L’économie japonaise s’est améliorée depuis 2012, mais elle a ralenti depuis début 2015 et l’expérience de la Banque du Japon avec les taux d’intérêt négatifs de court terme ne semble pas avoir été une réussite (Norland affirme que les taux négatifs ont empêché le Japon de retrouver des taux d’inflation positifs). Environ la moitié de la hausse temporaire de l’inflation en 2013-2014 peut être attribuée au passage de la TVA de 5 % à 8 % et, bien que cela n’ait pas été un thème majeur de la campagne, il faudra faire attention au possible relèvement de la TVA de 8 % à 10 %, qui accroîtrait l’activité préachat mais pourrait temporairement ralentir l’activité après la hausse. Une autre question qui a été évitée durant la compagne est celle de l’énergie nucléaire. Le gouvernement d’Abe a permis un retour progressif et partiel au nucléaire, qui doit limiter le déficit budgétaire du Japon et réduire la croissance de la demande de pétrole brut et de gaz naturel. Globalement, le Japon bénéfice actuellement d’un contexte international favorable, en l’occurrence de la première croissance mondiale synchronisée depuis 2007 ; mais la Chine pose un risque majeur, comme 25 % des exportations du Japon dirigées vers la Chine ou Hong Kong et qu’ils ont tous deux accumulé d’amples dettes. Norland pense que les niveaux de dette élevés du Japon vont probablement le laisser à de faibles taux d’intérêt de court terme ces prochaines années, malgré une meilleure performance économique.

Lechevalier et Monfort affirment que, au cours des cinq dernières années, les politiques proactives poursuivies dans le cadre de l’Abenomics ont joué un rôle décisif dans l’inversion d’une des causes du ralentissement japonais, en l’occurrence l’incohérence des politiques économiques, et qu’elles rapportent maintenant leurs premiers résultats. Cependant ils soulignent que, dans cinq ans, les performances ont été en-deçà des objectifs, en particulier en ce qui concerne l’inflation et la croissance du PIB. Ils sont plus critiques au regard des questions de long terme et pensent que l’Abenomics peut en définitive échouer en raison de l’incapacité à clairement définir un modèle de croissance pour la nation au cours des deux prochaines décennies. Selon Lechevalier et Monfort, le problème n’est pas tant le manque de réformes structurelles que leur capacité limitée à relever le potentiel de croissance du pays.

Un point similaire a été souligné par Shaori Shibata, qui affirme que les remèdes de style keynésien qui font partie intégrante de l’Abenomics n’ont pas été capables de répondre au problème de faible demande que connaît le Japon à plus long terme, en particulier en termes de consommation privée. C’est en grande partie à cause des mesures de libéralisation qui forment également partie intégrante de l’Abenomics et qui ne sont pas compatibles avec les remèdes keynésiens qui ont été adoptés. Alors que l’Abenomics a le potentiel (du moins à court et moyen termes) pour améliorer la profitabilité des entreprises, en l’absence d’une mesure visant à redistribuer la richesse des entreprises au travail, l’Abenomics représente aussi à l’avenir un danger pour la croissance économique du Japon.

Heizo Takenaka écrit que les performances économiques ont beau s’être clairement améliorées, il demeure toujours plusieurs défis sérieux. Les efforts pour la consolidation budgétaire et la revitalisation des économies régionales sont lents ; le creusement des écarts de revenu n’a pas été traité ; malgré les progrès économiques, la compétitivité du Japon relativement au reste du monde s’est davantage détériorée ; et les universités japonaises continuent de perdre des places dans les classements internationaux. En fin de compte, il est vrai que l’Abenomics a significativement stimulé l’économie, mais qu’elle peine à faire face aux changements rapides qui ont lieu dans le reste du monde. (…) »

Silvia Merler, « Abenomics, five years in », in Bruegel (blog), 8 janvier 2018. Traduit par Martin Anota



aller plus loin...

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« Quelle est l’efficacité de l’Abenomics ? »

« La politique budgétaire est-elle efficace au Japon ? »

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