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vendredi 21 avril 2017

Nous savons ce qui provoque les déficits commerciaux



« Le 31 mars, le Président Donald Trump a commandé une étude sur les causes du déficit commercial des Etats-Unis qui va se focaliser sur les barrières commerciales et les pratiques commerciales déloyales des pays étrangers. Les économistes, cependant, s’accordent largement à l’idée que les barrières commerciales ne provoquent pas les déficits commerciaux. Un pays ne peut avoir un déficit commercial que s’il emprunte en net vis-à-vis du reste du monde. Les barrières commerciales ont seulement des effets mineurs sur les décisions d’emprunt et de prêt. Elles peuvent réduire les importations dans les secteurs affectés, mais elles poussent le taux de change à s’apprécier pour provoquer des changements compensateurs sur d’autres importations et exportations.

Les achats de titres américains par certains gouvernements étrangers (une forme de prêt que l’on peut qualifier de manipulation de devise) ont constitué le facteur le plus important derrière les déséquilibres commerciaux globaux qui ont précédé la Grande Récession ; les déficits budgétaires ont pu également jouer un rôle important dans certains pays. A présent, la manipulation de devise ne constitue plus qu’un facteur mineur et les déséquilibres sont faibles par rapport à leur pic. La menace d’une future manipulation de devise peut cependant introduire un "dollar put" implicite qui aura pour effet d’encourager le prêt privé excessif qui sous-tend le déficit commercial. Une expansion budgétaire américaine, à laquelle certains s’attendent, n’est pas appropriée à ce stade et creuserait le déficit commercial.

Il est important de souligner que le commerce n’est pas un jeu à somme nulle dans lequel les importations constituent des pertes et les exportations des gains. Les importations, tout comme les exportations, possèdent des avantages (…). Réduire le déficit commercial en réduisant le commerce global conduirait à jeter le bébé avec l’eau du bain. En outre, les déficits commerciaux temporaires modérés ne sont pas nécessairement une mauvaise chose, comme l’a expliqué Gary Hufbauer. Maintenant, le déficit commercial des Etats-Unis dépasse déjà un niveau soutenable et devrait continuer de se creuser dans les années à venir. Les actions visant à réduire le déficit sont bénéfiques si elles peuvent être entreprises sans générer de pernicieux effets secondaires. L’action du côté financier sera plus efficace et moins perturbateur que les actions du côté de la politique commercial, telles que les droits de douane et les quotas.

Plusieurs études ont identifié les facteurs fondamentaux derrière les déséquilibres commerciaux (Chinn et Prasad, 2003 ; Gruber et Kamin, 2008 ; Chinn, Eichengreen et Ito, 2011 ; Gagnon, 2012 ; FMI, 2012 ; Gagnon, 2013 ; Bayoumi, Gagnon et Saborowski, 2015 ; Gagnon et alii, 2017). Les facteurs les plus importants incluent la politique budgétaire, l’intervention sur le marché des changes, les taux de croissance économiques, les niveaux de revenu par tête et le vieillissement démographique. Les barrières sur les flux financiers interagissent fortement avec ces facteurs : quand les marchés financiers sont ouverts, ces facteurs ont généralement un effet plus important sur les déséquilibres commerciaux. Plusieurs études se sont focalisées sur les facteurs de long terme, mais les cycles d’affaires peuvent aussi constituer un important facteur temporaire. Aucune de ces études ne met en évidence un rôle pour les barrières commerciales.

GRAPHIQUE 1 Tarifs douaniers et soldes courants (entre 2000 et 2014)

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Les graphiques 1 et 2 montrent une très faible corrélation entre, d’une part, les droits douaniers moyens ou les barrières commerciales et, d’autre part, les soldes commerciaux. Lorsqu’une relation semble apparaître, elle suggère que de plus hauts droits douaniers sont associés à une réduction des soldes commerciaux (c’est-à-dire de plus larges déficits commerciaux). Inclure les tarifs douaniers dans l’analyse de régression tout en contrôlant les autres facteurs rapporte un effet proche de zéro. Les données pour les barrières commerciales globales ne sont pas disponibles pour un temps suffisamment long pour les inclure dans l’analyse de régression.

GRAPHIQUE 2 Barrières globales et soldes courants (entre 2000 et 2014)

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Ces résultats ne signifient pas que les tarifs douaniers et d’autres barrières commerciales n’aient pas d’effets. Imaginons que les Etats-Unis imposent des tarifs prohibitifs ou une interdiction sur les importations d’acier. Les importations totales de fer et d’acier s’élevaient à 34 milliards de dollars en 2016. Ces importations chuteraient à zéro. L’interdiction protègerait les sidérurgistes américains de la concurrence étrangère. Mais une légère appréciation du dollar (juste de 1 %) suffirait pour accroître le montant des importations dans les autres catégories et réduirait les exportations de toutes les catégories du même montant. Il n’y aurait pas d’effet sur le déficit commercial global. Il y aurait une réduction du commerce total (c’est-à-dire de l’ensemble des exportations et des importations), si bien que nous perdrions une grande partie des très larges bénéfices nets du commerce.

GRAPHIQUE 3 La politique budgétaire et les soldes courants (entre 2000 et 2014)

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Pourquoi est-ce que le dollar s’apprécierait ? La réponse est qu’un droit douanier sur l’acier, isolément, ne modifie pas le comportement d’épargne des ménage, ni le comportement d’investissement des entreprises (bien qu’il puisse y avoir une réallocation entre les secteurs, comme la production augmente dans le secteur de la sidérurgie, mais décline dans les autres). Les facteurs identifiés comme influençant les déséquilibres commerciaux dans les études que j’ai citées ci-dessus opèrent via l’épargne et l’investissement. Un déficit commercial est un excès de l’investissement sur l’épargne, tandis qu’un excédent commercial est un excès de l’épargne sur l’investissement. Les politiques publiques les plus importantes qui influencent les déséquilibres commerciaux sont les soldes budgétaires et l’intervention sur le marché des changes. Une hausse du solde budgétaire accroît directement l’épargne nationale. L’intervention sur le marché des changes consiste pour les autorités à emprunter dans l’économie domestique pour investir à l’étranger, avec un changement net nul dans l’épargne public ou l’investissement public. L’emprunt domestique accroît les taux d’intérêt, accroissant l’épargne privée et réduisant l’investissement privé dans l’économie domestique, avec les effets inverses dans le reste du monde. Les graphiques 3 et 4 montrent que ces politiques ont d’importants effets sur les soldes commerciaux. Notons qu’une hausse du solde commercial provoquée par n’importe laquelle de ces politiques opère aussi bien via un accroissement des exportations que via une réduction des importations, avec peu d’effets sur le commerce total et donc peu d’effets sur les bénéfices nets du commerce.

GRAPHIQUE 4 Politique de change et soldes courants (entre 2000 et 2014)

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(…) Fred Bergsten et moi avons constaté qu’au pic des déséquilibres mondiaux en 2007, l’essentiel de l’excédent commercial de la Chine pouvait s’expliquer par la manipulation de la devise chinoise. La même année, le déficit commercial américain s’expliquait pour 35 % par les interventions sur les marchés des changes et pour 25 % par le déficit budgétaire américain. Cela nous amène à penser qu’à l’avenir les politiques les plus efficaces pour garder le déficit commercial américain sur une trajectoire soutenable impliquent d’empêcher de nouvelles manipulations de devises parmi les partenaires à l’échange des Etats-Unis et de réduire graduellement le déficit budgétaire américain.

Joseph E. Gagnon, « We know what causes trade deficits », 7 avril 2017. Traduit par Martin Anota

mardi 18 avril 2017

Comment la Fed doit-elle réagir à la borne inférieure zéro ?


« (…) En utilisant des modèles économétriques pour simuler la performance de l’économie américaine, Michael Kiley et John Roberts ont constaté que, sous certaines hypothèses, les taux d’intérêt de court terme pourraient être à l’avenir à zéro entre 30 % et 40 % du temps, ce qui réduirait la marge dont dispose la Fed pour assouplir sa politique monétaire lorsque cela est nécessaire. Par conséquent, leurs simulations prédisent que la future performance économique sera en moyenne molle, avec une inflation bien inférieure à la cible de 2 % que suit la Fed et avec une production inférieure à son potentiel. (…) La Fed doit maintenant expliquer comment elle fera face aux prochains épisodes où ses taux seront contraints par leur borne zéro. Dans ce billet, je vais discuter des avantages et inconvénients d’une proposition majeure, qui consisterait pour la Fed à relever sa cible d’inflation officielle. Les arguments en faveur de cette proposition sont, au mieux, nuancés. En me basant sur les analyses de Kiley et Roberts, je vais ensuite considérer certaines alternatives que je crois plus prometteuses.

Les arguments en faveur du relèvement de la cible d’inflation

Le risque de buter sur la borne inférieure zéro dépend surtout du niveau « normal » des taux d’intérêt, c’est-à-dire du niveau des taux que l’on s’attend à voir prévaloir lorsque l’économie opère au plein emploi avec une stabilité des prix et une politique monétaire neutre. Qu’est-ce qui détermine le taux normal ? En général, un taux d’intérêt peut être exprimé comme la somme du taux réel (ou ajusté à l’inflation) et du taux d’inflation attendu. Les estimations actuelles du taux d’intérêt réel susceptible de prévaloir durant les temps normaux tournent autour de 1 %, bien en-dessous des estimations du passé récent. Avec l’engagement de la Fed à maintenir l’inflation proche de 2 % à plus long terme, un taux réel de 1 % implique que le niveau moyen des taux d’intérêt (nominaux) devrait être à l’avenir autour de 3 %. Comme Kiley et Roberts le montrent via leurs simulations, ce faible niveau accroît grandement le risque que, toute chose égale par ailleurs, la politique monétaire se retrouve contrainte par la borne inférieure zéro. Cela signifie que dans un monde de taux durablement faibles nous pouvons fréquemment nous retrouver dans des situations où la Fed aimerait réduire son taux directeur, mais où elle est incapable de le faire. Cela ne manquera pas de peser sur la performance économique.

Une solution potentielle à ce problème que des économistes d’envergure comme Olivier Blanchard ont proposée consisterait pour la Fed à relever sa cible d’inflation. Supposons par exemple que la Fed fixe sa cible d’inflation à 3 % et que le taux d’intérêt réel normal reste à 1 %. Si les marchés sont confiants quant à la capacité de la Fed à atteindre constamment la cible, alors le niveau normal des taux d’intérêt devrait aussi augmenter. Dans cet exemple, il passerait de 3 % à 4 %, ce qui permettrait d’accroître la marge dont dispose la banque centrale pour réduire son taux d’intérêt en périodes de récession ou de faible inflation.

Le soutien en faveur d’un relèvement de la cible semble s’accroître avec les craintes à propos de la borne inférieure zéro. Dans un récent billet (…), Stephen Cecchetti et Kermit Schoenholtz citent quatre arguments en faveur d’un tel relèvement : i) le déclin persistant des taux d’intérêt normaux ; ii) des constats (comme ceux de Kiley et Roberts) selon lesquels la fréquence et la sévérité des futurs épisodes de borne inférieure zéro pourraient être pires que ce que l’on pensait précédemment, en dépit du faible niveau des taux d’intérêt normaux ; iii) certaines preuves empiriques, tirées d’une étude portant sur les années 1970, suggérant que les coûts d’une plus forte inflation peuvent être moindres que ce que l’on pensait précédemment ; et iv) des calculs qui suggèrent que les mesures d’inflation standards pourraient surévaluer bien plus qu’on ne le pensait la hausse du coût de la vie.

Je vais ajouter un autre avantage important à cette approche : un relèvement de la cible d’inflation de la Fed est une mesure relativement simple à mettre en œuvre et facile à communiquer au public. En particulier, le cadre de politique de la Fed, qui est déjà construit autour du ciblage du taux d’inflation, n’aurait pas à changer.

Quelques arguments contre le relèvement de la cible d’inflation

Il y a cependant certains raisons amenant à penser qu’un relèvement de la cible d’inflation de la Fed puisse ne pas être une aussi bonne idée que ça. Premièrement, beaucoup des récents propos qui ont été tenus à propos le choix optimal d’une cible d’inflation semblent anhistoriques, dans le sens où ils discutent de ce que serait la cible d’inflation idéale 1) si nous partions de rien et 2) si nous étions certains que les conditions présentes persisteraient indéfiniment. Bien sûr, nous ne partons pas d’une table rase : Il a fallu des années de démonstrations de réussites pour que la Fed et les autres banques centrales parviennent à fermement ancrer les anticipations d’inflation du public aux niveaux actuels, ce qui contribua à stabiliser l’inflation et à améliorer les résultats de politique économique. Il peut être difficile et coûteux d’ancrer les anticipations d’inflation (et donc les taux d’intérêt normaux) à un niveau plus élevé, en particulier lorsque, en entreprenant cela, la Fed montre qu’elle désire déplacer la cible pour ce qui apparaît comme étant des raisons tactiques.

Il est probable que les déterminants de la cible d’inflation, tels que le taux d’intérêt réel qui prévaut, les coûts de l’inflation et la nature du mécanisme de transmission de la politique monétaire, changent à l’avenir. Si la Fed relevait sa cible d’inflation aujourd’hui en se basant principalement sur le faible niveau des taux d’intérêt réels, changerait-elle plus tard à nouveau la cible en réponse à de nouveaux changements des fondamentaux ? Il serait important de le clarifier lorsque le premier changement sera entrepris. Dans un monde changeant, caractérisé par une crédibilité imparfaite et une information incomplète, les anticipations d’inflation du secteur privé ne sont pas faciles à gérer. En particulier, le calcul coûts-bénéfices d’un changement de cible doit incorporer les coûts de transition, notamment le risque de générer de l’instabilité sur les marchés et une incertitude économique.

Deuxièmement, bien que qu’il s’avère difficile et controversé de quantifier les coûts économiques de l’inflation, nous savons que l’inflation est très impopulaire parmi la population. Cela peut être dû à des raisons que les économistes jugent peu convaincantes : par exemple, les gens peuvent croire que les hausses de salaire qu’ils reçoivent sont pleinement acquises (c’est-à-dire, qu’elles ne sont pas dues en partie à l’inflation), tout en blâmant l’inflation pour l’érosion du pouvoir d’achat de ces salaires. Ou peut-être que le public perçoit des coûts d’inflation (la plus grande difficulté à calculer et à planifier lorsque l’inflation est élevée, par exemple) que les économistes ont des difficultés à quantifier. Si l’antipathie du public envers l’inflation se justifie dans un sens ou un autre, le relèvement de la cible d’inflation (ou le soutien de l’inflation) serait difficile à mettre en œuvre, ce qui réduirait la crédibilité d’une telle annonce par la Fed. Si le relèvement de la cible n’est pas crédible, les taux d’intérêt normaux ne vont pas s’accroître, si bien que l’objectif même de ce relèvement ne sera pas atteint. D’une perspective politique, il semble que, pour le leadership de la Fed, le relèvement de la cible d’inflation soit dominé par une stratégie consistant à faire preuve d’un plus fort activisme à la borne inférieure, ce qui constitue l’approche que la plupart des économiques considèrent être la plus efficace.

Troisièmement, les analyses théoriques suggèrent qu’un relèvement de la cible d’inflation ne soit dans aucun cas la réponse optimale aux inquiétudes relatives à la borne inférieure. Comme on le comprend désormais bien, la réponse préférée sur le plan théorique (voir ici et pour les formulations classiques) consiste pour la Fed à promettre à l’avance de suive une politique de compensation (make-up) : en l’occurrence, si la présence de la borne inférieure fait que la politique est plus restrictive qu’elle ne l’aurait sinon été, la Fed doit compenser cela en gardant les taux d’intérêt plus faibles plus longtemps après que la borne inférieure ait cessé d’être contraignante, la durée de la période de compensation étant d’autant plus longue que l’épisode de borne inférieure aura été sévère. Si (…) les participants au marché et le public comprennent cette promesse et la jugent crédible, alors l’anticipation d’un assouplissement monétaire dans le futur devrait amortir le déclin de la production et de l’inflation au cours de la période où la borne inférieure est contraignante.

De cette perspective, relever la cible d’inflation est une politique inefficace à deux égards. Premièrement, comme Michael Woodford l’a souligné, cela force la société à supporter les coûts d’une plus forte inflation en tout temps, tandis que sous la politique optimale l’inflation s’accroît seulement temporairement suite aux épisodes de borne inférieure. Deuxièmement, une hausse unique de la cible d’inflation ne calibre pas de façon optimale la vigueur de la réponse de la politique lors d’un épisode de borne inférieure donné à la durée ou à la sévérité de cet épisode. Les simulations de Kiley et Roberts confirment qu’un relèvement de la cible d’inflation permet à la Fed de répondre plus efficacement aux récessions qu’il n’est possible de le faire sous leur scénario de base avec les politiques d’avant-crise. Mais ils constatent aussi que relever la cible d’inflation n’améliore pas autant la performance que certaines stratégies alternatives (voir ci-dessous), et ce même si l’on ignore les coûts d’une hausse permanente de l’inflation associée à une cible plus élevée.

Y a-t-il de meilleures réponses à la borne inférieure qu’un relèvement de la cible d’inflation ?

Si la Fed juge le relèvement de la cible d’inflation comme étant peu efficace, que peut-elle faire d’autre pour réduire la fréquence et la sévérité des futurs épisodes de borne inférieure zéro ? Une possibilité (…) consisterait simplement à reprendre et améliorer les approches utilisées entre 2008 et 2015. Les stratégies que la Fed a utilisées pour répondre à la borne inférieure zéro inclurent initialement une réduction agressive des taux d’intérêt, l’assouplissement quantitatif, le guidage des anticipations (forward guidance) à propos des futures trajectoires de taux d’intérêt et une stratégie de « gestion du risque » qui se traduit par une remontée très prudente de zéro lorsque le temps de la normalisation arrive. Comme je l’ai précédemment noté, beaucoup de responsables au sein de la Fed et d’économistes ont aussi appelé à un usage plus actif de la politique budgétaire lors des forts ralentissements de l’activité. Cette approche plus incrémentale a l’avantage de ne pas requérir de brutaux changements du cadre actuel de la politique de la Fed et certaines études suggèrent que cela peut marcher, du moins avec les ralentissements modérés, même sans soutien de la part de la politique budgétaire. Cependant, il n’est pas clair que cette approche plus conservatrice suffise pour faire face à une très brutale récession qui pousserait les taux à leur borne inférieure pendant une période prolongée.

Si la Fed veut aller plus loin, elle pourrait considérer l’idée de changer ce qu’elle cible, c’est-à-dire d’abandonner le ciblage d’inflation pour cibler une autre variable économique. Plusieurs cibles alternatives ont été proposées et chacune d’entre elles a aussi bien des avantages que des inconvénients. Une possibilité est le ciblage du niveau des prix. En ciblant un niveau des prix, la Fed s’engagerait à compenser les ratés qu’elle a essuyés en recherchant son niveau d’inflation désiré. Par exemple, si l’inflation chute sous 2 % pendant un temps, la Fed compenserait cela en cherchant une inflation supérieure à 2 % jusqu’à ce que l’inflation moyenne soit retournée à 2 %. L’adoption du ciblage du niveau des prix serait préférable au relèvement de la cible d’inflation, comme le ciblage du niveau des prix est à la fois plus cohérent avec le mandat de stabilité des prix de la Fed et comme il se rapproche d’une politique monétaire de compensation optimale. (Suite à un épisode de borne inférieure zéro, une banque centrale ciblant le niveau des prix serait engagée à compenser toute chute de l’inflation.)

Le ciblage du niveau des prix a également des inconvénients. Par exemple, si une hausse des prix du pétrole ou un autre choc d’offre accroît temporairement l’inflation, une banque centrale qui chercherait à cibler le niveau des prix serait forcée à resserrer sa politique monétaire pour pousser à la baisse les taux d’inflation subséquents, même si l’économie est en pleine récession. A l’inverse, une banque centrale qui ciblerait l’inflation peut « regarder au-delà » d’une hausse temporaire de l’inflation, laissant le passé de l’inflation au passé.

Une autre alternative serait d’essayer de mettre en œuvre une stratégie de compensation optimale, consistant pour la Fed à s’engager à compenser les effets de la borne inférieure zéro en maintenant les taux à un faible niveau pendant un certain temps après que la borne inférieure ait cessé d’être contraignante, la durée de cette période de compensation dépendant explicitement de la sévérité de l’épisode de borne inférieure. Kiley et Roberts considèrent diverses politiques de ce type et montrent dans leurs simulations qu’elles réduisent la fréquence des épisodes de borne inférieure zéro et éliminent largement leurs coûts, tout en maintenant l’inflation moyenne proche de 2 %. Il faut toutefois que la banque centrale communique clairement cette approche et s’assure à ce qu’elle soit crédible, puisque la politique ne marchera pas si les participants au marché et le public ne croient pas que la banque centrale respectera sa promesse de garder les taux à un faible niveau. Cependant, la récente expérience de la Fed avec le forward guidance suggère que de tels engagements par les banques centrales peuvent être efficaces. Ils seraient probablement plus efficaces si les principes de cette approche étaient exposés et expliqués en temps normal, lorsque la borne zéro n’est pas contraignante.

Comme le ciblage du niveau des prix et les politiques de compensation sont intimement liées, elles peuvent être combinées de diverses façons. Par exemple, en promettant de ramener le niveau des prix à sa trajectoire tendancielle après une période à la borne inférieure zéro, la Fed peut utiliser le langage du ciblage du niveau des prix pour préciser son engagement à compenser son incapacité à agir adéquatement lorsque les taux étaient à zéro. (…) »

Ben Bernanke, « The zero lower bound on interest rates: How should the Fed respond? », 13 avril 2017. Traduit par Martin Anota



aller plus loin...

« Et si les banques centrales ciblaient une inflation de 4 % ? »

« Quelle est la cible d’inflation optimale ? »

« La stratégie de forward guidance »

« Quelle est l’efficacité du forward guidance à la borne inférieure zéro ? »

« Quels sont les effets macroéconomiques des mesures non conventionnelles de la Fed ? »

lundi 17 avril 2017

L’élasticité de substitution entre capital et travail

« L’élasticité de substitution entre le capital et le travail joue un rôle clé dans les dynamiques de la répartition du revenu entre ces deux facteurs de production. Ce concept a été introduit indépendamment par John Hicks (1932) et Joan Robinson (1933). Il mesure l’ampleur à laquelle les entreprises peuvent substituer du capital au travail lorsque le coût relatif des deux facteurs change. Dans le cas d’une fonction de production Cobb-Douglas, l’élasticité de substitution est égale à l’unité, ce qui signifie que les changements du coût relatif du capital et du travail sont pleinement compensés par une modification des quantités relatives de ces deux facteurs, assurant un partage constant du revenu entre le travail et le capital. Dans le cas plus général, dans lequel la fonction de production prend une forme d’élasticité de substitution constante, l’élasticité de substitution peut être supérieure ou inférieure à l’unité et, par conséquent, la part du revenu du travail peut varier avec les fluctuations des coûts relatifs des facteurs. Par exemple, si l’élasticité de substitution est supérieure à l’unité, une baisse du coût relatif du capital réduit la part du travail dans le revenu. Quand la fonction de production n’a pas une élasticité constante de substitution, l’élasticité de substitution peut dépendre de la quantité du capital et du travail. En principe, l’élasticité de substitution n’a pas à être stable au cours du temps et peut varier d’un secteur à l’autre et d’un pays à l’autre. Dans le secteur des services de transport, par exemple, elle a changé : la substitution du travail s’est fortement accrue avec l’avancée de la technologie de positionnement globale et elle est susceptible de s’accroître davantage à l’avenir avec les voitures autonomes. Elle dépend aussi des compétences des travailleurs : les travailleurs très qualifiés sont considérés comme moins remplaçables par du capital que les personnes peu ou moyennement qualifiées (Krusell et alii, 2000).

En outre, l’élasticité de substitution dépend de la nature des tâches ; les tâches routinières et codifiables sont davantage substituables que celles qui sont plus complexes et sont plus exposées au risque d’être remplacées par du capital lorsque le coût relatif du capital décline. Autor et Dorn (2013) et Goos, Manning et Salomons (2014) constatent que le progrès technique baisé vis-à-vis des tâches routinières a joué un rôle dans la réallocation des travailleurs réalisant des tâches routinières. Cela a contribué à la polarisation des emplois (c’est-à-dire au déclin de la part des emplois moyennement qualifiés dans l’emploi total et ainsi à l’accroissement des parts des emplois qualifiés et peu qualifiés) aux Etats-Unis et en Europe. Parmi les tâches avec une forte élasticité de substitution, il y a par exemple le travail administratif et le travail à la chaîne, à l’inverse des tâches comme la coupe de cheveux et les opérations chirurgicales, qui ne sont pas propices à la substitution.

Au niveau agrégé, l’élasticité de substitution peut différer entre les pays développés et les pays en développement. Les entreprises dans les pays développés peuvent être plus enclines à remplacer les travailleurs moyennement qualifiés et peu qualifiés par du capital, étant donné la plus grande part des tâches routinières dans leur composition d’emploi. D’un autre côté, les travailleurs des pays développés peuvent, en moyenne, avoir de meilleures compétences que les travailleurs des pays en développement et donc ils peuvent être plus complémentaires (c’est-à-dire moins substituables) avec le capital. Par conséquent, c’est en définitive une question empirique pour déterminer si l’élasticité de substitution dans les pays développés tend à être plus forte que dans les pays en développement.

(…) Une élasticité de substitution supérieure à l’unité prédit une baisse de la part du travail dans le revenu lorsque le prix relatif des biens d’investissement chute et l’inverse lorsqu’elle est inférieure à l’unité. (…) En moyenne, l’élasticité de substitution est supérieure à l’unité pour les économies développées (…). Elle est inférieure à l’unité pour les pays en développement (…).

Le constat selon lequel l’élasticité de substitution estimée est supérieure à l’unité dans les pays développés et inférieure à l’unité dans les pays émergents et les autres pays en développement est cohérent avecl’idée d’une plus forte exposition à la routinisation dans le premier groupe de pays. Cela soutient l’un des constats clés de ce chapitre des Perspectives de l’économie mondiale : les déclins du coût relatif du capital ont joué un rôle plus important pour la baisse de la part du travail dans les pays développés que dans les pays émergents.

Il y a aussi un lien entre l’élasticité de substitution et l’exposition à la routinisation au niveau des secteurs. (…) L’élasticité de substitution estimée est plus faible dans l’agriculture, l’hébergement et les services alimentaires et la plus forte dans la construction, le transport et le commerce de gros. Il y a une forte corrélation entre cette élasticité de substitution estimée par secteur et le degré moyen de routinisation des tâches dans chaque secteur (…). Etant donné que la part de l’agriculture dans l’emploi total est significativement plus faible et que celui de la construction et du transport plus forte dans les pays développés, ce constat est cohérent avec la plus forte exposition des pays avancés à la routinisation (…). »

Mai Chi Dao, Hao Jiang et Weicheng Lian, « The elasticity of substitution between capital and labor: Concept and estimation », in FMI, Perspectives de l’économie mondiale, avril 2017. Traduit par Martin Anota



aller plus loin... lire « Comment expliquer la chute de la part du travail dans le revenu national ? »

dimanche 16 avril 2017

Les liens de la semaine


Politique : incertitude sur les résultats de la présidentielle

  • Comment l’incertitude des électeurs pèsera sur le premier tour de l’élection présidentielle 2017 (Le Monde)
  • Que disent les sondages de la présidentielle 2017 ? (Le Monde)
  • Présidentielle 2017 : quatre choses à savoir avant de lire un sondage (La Tribune)
  • Sondages d’intention de vote : donnez-nous les marges d’erreur ! (The Conversation)
  • Y a-t-il un sérieux risque d’abstention à l’élection présidentielle ? (Les Inrocks)
  • La présidentielle de 2017 est une élection par défaut (The Conversation)


Parts des intentions de votes (en %) et leur marge d'erreur

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source : Le Monde (2017), d'après les données d'OpinionWay

Politique : la remise en cause des institutions de la Ve République


Politique : populismes, partis extrêmes...

  • La vertu, le bruit et la fureur… (Télos)
  • Annette Wieviorka : « La France, c’était à la fois de Gaulle à Londres et Pétain à Vichy » (Le Monde)
  • Les paradoxes de la dédiabolisation. La fragmentation du Front national au prisme des rapports de genre et de classe des militants (Métropolitiques)
  • Le populisme (Claude Bordes)
  • En Turquie, un référendum à quitte ou double pour le président Erdogan (Le Monde)
  • Montée des extrêmes: des indicateurs pour alerter les citoyens (Le Monde)
  • Alain Chouraqui : « Tout le monde ne sait pas ce qu’est une démocratie » (Le Monde)


Politique : les économistes et la présidentielle

  • Quelles propositions économiques des candidats à l'élection présidentielle ? (OFCE)
  • Le plan de relance de Jean-Luc Mélenchon impossible à financer (Les Echos)
  • Mélenchon à l'Elysée : à quoi ressembleraient ses 100 premiers jours ? (Olivier Blanchard & Charles Wyplosz)
  • Macron, le candidat du "changement", comme Hollande en 2012 ? (La Tribune)
  • Macron, le spasme du système (Frédéric Lordon)
  • Piketty, Généreux, Sapir… Qui sont les "experts économiques" qui investissent la campagne présidentielle ? (France Info)


GRAPHIQUE Décomposition des mesures budgétaires contenues dans les programmes (en points de PIB)
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source : OFCE (2017)

Politique... et délinquance

  • Tout comprendre aux affaires Fillon (Le Monde)
  • Sécurité, justice: examen critique des propositions de Le Pen, Fillon et Macron (Laurent Mucchielli)
  • Sécurité, justice: examen critique des propositions de Benoît Hamon et Jean-Luc Mélenchon (Laurent Mucchielli)


Immigration

  • Cachez ces questions migratoires que je ne saurais voir… (The Conversation)
  • Grande-Synthe : les conditions de vie du camp de réfugiés « modèle » se sont dégradées (Le Monde)


Inflation

  • En mars 2017, les prix à la consommation augmentent de 0,6 % sur un mois et de 1,1 % sur un an (INSEE)
  • En mars 2017, les prix des produits de grande consommation augmentent de 0,1 % dans la grande distribution (INSEE)
  • A quelle vitesse l’inflation sous-jacente de la zone euro va-t-elle remonter ? (Patrick Artus)
  • Zone euro : heureusement que la BCE n’a pas réussi à faire monter l’inflation ! (Patrick Artus)


GRAPHIQUE Glissements annuels de l'indice des prix à la consommation, de l'inflation sous-jacente et de l'indice des prix à la consommation harmonisés en France

source : INSEE (2017)

Monnaie et finance

  • Etats-Unis : Janet Yellen juge l'indépendance de la Fed menacée (La Tribune)
  • Les entreprises épargnent trop (Christian Chavagneux)
  • Y a-t-il « superprofits des banques » en France et dans la zone euro ? (Patrick Artus)
  • Créances douteuses : ce trou noir dans le bilan des banques européennes (La Tribune)
  • En Chine, la finance de l'ombre atteint un niveau record (La Tribune)
  • Paradis fiscaux : 1.600 milliards cachés par les multinationales américaines (La Tribune)


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Politique budgétaire et dette publique

  • Le gouvernement livre son testament budgétaire (Le Monde)
  • Mélenchon, ou la relance par l'investissement public (La Tribune)
  • Berlin épingle l'Eurogroupe... sur la dette grecque ! (La Tribune)
  • Zone euro : on va reparler des dettes publiques (Patrick Artus)
  • Peut-on trouver une raison de ne pas s’inquiéter des taux d’endettement publics des pays de la zone euro? (Patrick Artus)
  • Relance budgétaire au plein emploi aux États-Unis : trois scénarios (Patrick Artus)


Réformes structurelles

  • "La réforme c'est une méthode, de la clarté, pas une saignée" (Emmanuel Macron)
  • "Il faut un projet radical pour sortir le pays de l'ornière" (François Fillon)
  • C’est une plaisanterie de dire que la France a déjà utilisé les politiques de l’offre et qu’elles n’ont pas marché (Patrick Artus)
  • France : les problèmes d’offre ont été réglés pour les secteurs domestiques, pas pour les secteurs confrontés à la concurrence étrangère (Patrick Artus)
  • Il y a deux manières d’avoir une amélioration cyclique et une amélioration de l’emploi (Patrick Artus)
  • Pour la croissance : fiscalité et productivité (FMI)


Commerce international

  • L’horizon commercial de la Chine s’éclaircit (Le Monde)
  • Comprend-on les évolutions du commerce extérieur de la Chine ? (Patrick Artus)
  • Les Etats-Unis peuvent-ils formuler des reproches fondés aux pays avec lesquels ils ont un déficit commercial important ? (Patrick Artus)
  • France : analyser correctement les effets de la mondialisation (Patrick Artus)
  • Il est trop tard pour dédommager les perdants du libre-échange (Dani Rodrik)
  • Y a-t-il démondialisation ? (CEPII)
  • L’Union européenne est-elle naïve dans sa politique commerciale ? (CEPII)


Finance internationale

  • Les Chinois "ne manipulent pas leur monnaie", affirme désormais Trump (La Tribune)
  • Donald Trump change d’avis sur le dollar (Le Monde)
  • Déficit extérieur des États-Unis : ajustement par les taux d’intérêt ou ajustement par le dollar ? (Patrick Artus)


Intégration européenne

  • L’Europe est-elle une zone politique optimale ? (D'un champ l'autre)
  • Pourquoi ce rejet de l’Europe? (Charles Wyplosz)
  • Comment redonner vie au projet européen ? (Michel Aglietta)
  • Pour un traité de démocratisation de l'Europe. Pourquoi? Comment? Quelques réponses à des questions fréquentes (Thomas Piketty)
  • Zone euro : le plus urgent reste de rétablir la mobilité des capitaux entre les pays (Patrick Artus)
  • Que va-t-il se passer dans la zone euro d’un point de vue positif et non normatif ? (Patrick Artus)
  • Que se passe-t-il dans une Union Monétaire quand une partie de l’Union est industrielle et l’autre partie désindustrialisée ? (Patrick Artus)


Du Brexit... au Frexit ?

  • Une nouvelle monnaie en France – Incertitudes et instabilité (Philippe Waechter)
  • 'Une sortie de l’euro serait bien plus violente pour les marchés que le Brexit' (Le Monde)
  • Les négociations du Brexit : Faucons, colombes et poules mouillées (Banque de France)


Inégalités et redistribution




Travail, emploi, chômage

  • Le taux d’activité des hommes et des femmes en baisse (Centre d'observation de la société)
  • Si structurellement les nouveaux emplois sont moins bons que les emplois détruits, de nombreuses préconisations de politique économique sont à revoir (Patrick Artus)
  • Les salariés français sont parmi les plus imposés de l’OCDE (Le Monde)
  • Il faut arrêter de dire que le marché du travail est rigide en France (Patrick Artus)



source : Centre d'observation de la société (2017)




lire la précédente revue de presse

lire le sociorama de Xavier Molénat

vendredi 14 avril 2017

Nous avons besoin (au minimum) de cinq classes de modèles en macroéconomie



« L’un des meilleurs conseils que me donna Rudi Dornbusch a été : "Ne parle jamais de méthodologie. Contente-toi de faire". Pourtant, je vais lui désobéir et faire le grand saut.

C’est le projet initié par David Vines à propos des modèles DSGE, de leur comportement dans la crise et de la façon par laquelle ils peuvent être améliorés, qui m’a conduit à écrire ce billet. (…) J’avais tout d’abord écrit une note de politique économique, puis, en réponse aux commentaires que cette note a suscités, j’ai poursuivi avec un premier billet de blog, puis avec un deuxième, en espérant à chaque fois avoir été plus sage que la précédente. Je pensais avoir fait le tour de la question, mais David a récemment organisé une conférence sur le sujet, conférence au cours de laquelle j’ai beaucoup appris et qui m’amène à écrire cet ultime (?) billet sur le sujet.

Je vais développer ici une idée simple : Nous avons besoin de différents types de modèles macroéconomiques. Un type de modèles n’est pas mieux qu’un autre. Ils sont tous nécessaires et ils doivent interagir. De telles remarques seraient triviales et superflues si cette proposition était largement acceptée. Et il n’y aurait pas de guerres de religion. Mais ce n’est pas cas. Et il y a des guerres de religion.

Voici la typologie que je propose ; en l’occurrence, je distingue cinq types de modèles. (Je me limite aux modèles d’équilibre général. L’essentiel de la macroéconomie doit, cependant, chercher à élaborer des pièces individuelles, à construire des modèles d’équilibre partiel et à examiner les preuves empiriques correspondantes, pièces sur lesquelles les modèles d’équilibre général doivent ensuite se baser.) En faisant cela, je dois, avec toutes mes excuses, répéter certaines choses que j’ai pu avoir dites dans mes précédents billets.

Les modèles fondateurs. Le propos de ces modèles est de souligner un point théorique particulier, susceptible d’être pertinent pour presque tout modèle macroéconomique, mais sans prétendre capturer la réalité. Je pense ici au modèle consommation-prêt de Paul Samuelson, au modèle à générations imbriquées de Peter Diamond, au modèle de prime boursière d’Ed Prescott, aux modèles de recherche d’emploi de Diamond, Mortensen et Pissarides et aux modèles de monnaie de Neil Wallace ou Randy Wright. (…)

Les modèles DSGE. Le propos de ces modèles est d’explorer les implications macroéconomiques de certaines distorsions ou d’introduire des distorsions. Pour laisser la possibilité d’une discussion productive, ils doivent être construits autour d’un cœur faisant l’objet d’un consensus, avec chaque modèle explorant ensuite de nouvelles distorsions, que ce soit la rationalité limitée, l’asymétrie d’information, les différentes formes d’hétérogénéité, etc. (A la conférence, Ricardo Reis a une bonne liste d’extensions que l’on voudrait trouver dans un modèle DSGE.)

Ce sont ces modèles que David Vines (et beaucoup d’autres) a critiqués quand il débuta son projet et, dans leur forme actuelle, ils soulèvent deux questions. La première est : quel doit être le modèle fondamental ? Le fondement actuel, essentiellement un modèle de cycles d’affaires réels (real business cycles) avec une seule grande distorsion, les rigidités nominales, semble trop éloigné de la réalité pour être le meilleur point de départ. L’équation d’Euler pour les consommateurs et l’équation de fixation des prix semblent impliquer, en combinaison avec les anticipations rationnelles, des agents économiques trop tournés vers l’avenir. Je pense que le modèle fondamental doit avoir des rigidités nominales, une rationalité limitée, des horizons bornés, des marchés incomplets et un rôle pour la dette. Comme d’autres, j’ai discuté de ces questions ailleurs et je ne vais pas revenir dessus ici. (…) La seconde question est : à quel point ces modèles doivent-ils être proches de la réalité ? Selon moi, ils doivent évidemment chercher à s’en rapprocher, mais pas via des additions et des retouches ad hoc (…). C’est à la prochaine catégorie de modèle qu’incombe la tâche de coller à la réalité.

Les modèles de politique économique. (Simon Wren-Lewis préfère les appeler les modèles économétriques structurels.) Le propos de ces modèles est d’aider à concevoir la politique économique, pour étudier les effets dynamiques des chocs spécifiques, pour évaluer l’impact potentiel de politiques alternatives. Si la Chine ralentit, quel sera l’effet sur l’Amérique latine ? Si l’administration Trump s’embarque pour une expansion budgétaire, quels seront les effets sur les autres pays ?

Pour ces modèles, il est clairement essentiel de coller aux données et de capturer les dynamiques observées. Mais aussi d’avoir assez de structure théorique de façon à ce que le modèle puisse être utilisé pour saisir les effets des chocs et politiques. Ces deux objectifs impliquent que la structure théorique doit nécessairement être plus souple que pour les modèles DSGE : L’agrégation et hétérogénéité mènent à des dynamiques agrégées plus complexes que celles qu’un modèle théorique étroit peut espérer capturer. Les vieux modèles de politique partaient de la théorie et laissaient ensuite les données parler, équation par équation. Certains modèles en vogue partent d’une structure DSGE et laissent ensuite les données déterminer des dynamiques plus riches. Un des principaux modèles utilisés à la Fed, le modèle FRB/US, utilise la théorie pour restreindre les relations à long terme et permettre ensuite des coûts d’ajustement d’ordre supérieur pour coller aux dynamiques des données. Je suis sceptique à l’idée que ce soit la meilleure approche, comme je ne vois pas ce que l’on gagne, théoriquement ou empiriquement, en contraignant les dynamiques de cette façon.

En tout cas, pour cette classe de modèles, les règles du jeu doivent être différentes que pour les modèles DSGE. Est-ce que le modèle colle bien, par exemple, dans le sens où il est cohérent avec les dynamiques d’une caractérisation VAR ? Est-ce qu’il capture bien les effets des politiques passées ? Est-ce qu’il permet de considérer des politiques alternatives ?

Les modèles-jouets. Ici, j’ai à l’esprit des modèles tels que les diverses variations du modèle IS-LM, du modèle Mundell-Fleming, du modèle des cycles d’affaires réels et du modèle des nouveaux keynésiens. Comme la liste l’indique, certains peuvent être seulement vaguement fondés sur la théorie, d’autres plus explicitement. Mais ils ont le même propos. Permettre de donner rapidement un premier aperçu à une certaine question ou présenter une bribe de réponse à partir d’un modèle ou d’une classe de modèles plus compliqué. Pour le chercheur, ces modèles peuvent être élaborés avant de passer à un modèle plus élaboré ou après, une fois que le modèle élaboré a été développé et que ses entrailles ont été examinées. La proximité de ces modèles vis-à-vis de la théorie formelle n’est pas un critère pertinent ici. Entre de bonnes mains, et je pense ici à des maîtres-artisans tels que Robert Mundell ou Rudi Dornbusch, ils peuvent être éclairants. Il y a une raison qui explique pourquoi ils dominent les manuels de macroéconomie. Ils fonctionnent comme des appareils pédagogiques. Ils relèvent autant de l’art que de la science et tous les économistes ne sont pas des artistes talentueux. Mais l’art est utile. (…)

Les modèles de prévision. Le propos de ces modèles est simple : Donner les meilleures prévisions. Et c’est le seul critère sur lequel nous devons les juger. Si la théorie est utile pour améliorer les prévisions, alors elle doit être utilisée. Si elle ne l’est pas, elle doit être ignorée. (…) Les questions sont alors statistiques : comment traiter le sur-paramétrage ? comment traiter l’instabilité des relations sous-jacentes ? etc.

En somme : Nous avons besoin de différents modèles pour différentes tâches. Les tentatives de certains de ces modèles visant à faire plus que ce pour quoi ils ont été conçus semblent avoir été trop ambitieuses. Je ne suis pas sûr que les modèles DSGE soient de bons modèles de politique économique, à moins qu’ils deviennent plus souples à propos des contraintes associées à la théorie. J’aimerais qu’ils soient utilisés pour la prévision, mais je suis encore sceptique à l’idée qu’ils gagnent à ce jeu. Cela étant dit, chaque classe de modèles a beaucoup à apprendre des autres et bénéficierait à ce qu’il y ait plus d’interactions entre eux. Les vieux modèles de politique économique bénéficieraient du travail mené sur l’hétérogénéité, sur les contraintes de liquidité, qui se trouve formalisé dans certains modèles DSGE. Et, pour répéter un point souligné au début, tous les modèles doivent être construits sur de solides fondations d’équilibre partiel et sur les preuves empiriques. »

Olivier Blanchard, « On the need for (at least) five classes of macro models », in PIIE, Realtime Economic Issues Watch (blog), 10 avril 2017. Traduit par Martin Anota

mercredi 12 avril 2017

L’Europe a des problèmes, mais Le Pen n’est pas une solution

« La France va tenir ses élections présidentielles d’ici quelques semaines et beaucoup craignent de façon justifiée un nouveau choc Trump. En effet, les travers de l’euro ont terni la réputation du projet européen (la longue marche vers la paix et la prospérité via l’intégration économique) et ont donné des arguments pour les politiciens anti-européens. Et des contacts français me disent que la campagne de Le Pen cherche à présenter les critiques que d’éminents économistes ont fait des politiques européennes comme constituant des accords implicites au programme du FN.

Elles n’en sont pas.

Je me suis montré très critique vis-à-vis de l’euro et des plans d’austérité budgétaire qui ont été poursuivis dans la zone euro depuis 2010. La France peut et doit réaliser de meilleures performances qu’elle n’en fait actuellement. Mais le genre de politiques dont le FN parle (notamment une sortie unilatérale, non seulement de la zone euro, mais aussi de l’UE) se révéleraient nocives, et non bénéfiques, pour l’économie française.

Commençons avec l’euro. La devise unique était et est toujours un projet boiteux, et les pays qui ne l’ont jamais adoptée (la Suède, le Royaume-Uni, l’Islande…) ont bénéficié de la flexibilité qu’apporte la possession d’une devise indépendante. Il y a, cependant, une grande différence entre ne pas adopter la monnaie unique et l’abandonner. Les coûts de transition associés à une sortie de la zone euro et à la restauration de la monnaie nationale seraient massifs : une fuite massive des capitaux provoquerait une crise bancaire ; des contrôles de capitaux et des fermetures de banques seraient imposés ; les difficultés à libeller les contrats créeraient un chaos juridique ; les entreprises seraient perturbées durant une longue période de confusion et d’incertitude.

Il pourrait néanmoins être utile de s’infliger ces coûts sous des circonstances extrêmes, comme celles auxquelles la Grèce fait face : une économie sévèrement déprimée qui nécessite une forte réduction des coûts relativement à ses partenaires à l’échange pourrait trouver qu’une sortie de l’euro suivie par une dévaluation préférable à des années de déflation nocive.

La France, cependant, ne colle pas à cette description. La performance du chômage français doit être meilleure, mais elle n’est pas non plus catastrophique : les adultes en France sont davantage susceptibles d’être employés que ceux aux Etats-Unis. Et depuis la création de l’euro, les coûts du travail français ont plutôt suivi la moyenne de la zone euro dans son ensemble, donc il y a peu de raisons de croire qu’une restauration du franc serait suivie par une forte dévaluation. Bref, pour la France, sortir de la zone euro lui infligerait tous les coûts que la Grèce aurait subis, mais sans aucun des bénéfices.

GRAPHIQUE 1 Coûts unitaires du travail en France et en zone euro (en indices, base 100 en 1999)

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Que dire à propos de l’UE en général ? Il y a de très bonnes raisons de croire que l’appartenance à l’UE, en permettant à la France d’accéder à un marché bien plus large que celui auquel elle aurait accédé par elle-même, a rendu l’industrie française plus productive et elle offre aux citoyens français une plus large gamme de produits moins chers qu’ils n’auraient sinon été capables d’acheter. Désolé, mais la France n’est juste pas assez grosse pour prospérer avec des politiques introverties et nationalistes. Au vu des bénéfices associés à l’appartenance à une plus large entité économique, faire partie de Schengen (qui réduit les frictions et améliore le fonctionnement de l’intégration) doit être perçu comme un privilège, non comme un fardeau.

Je ne suis en aucune manière en train dire que l’UE va bien ou que la politique économique française est fabuleuse. Le consensus européen en faveur de l’austérité a été tout particulièrement malavisé et destructeur. Et la France a trop cherché à s’infliger une austérité inutile. J’ai parfois dit que la maladie économique la plus sérieuse dont souffre la France est l'hypocondrie, une tendance à croire la propagande qui la dépeint comme l’homme malade de l’Europe depuis plus de trois décennies, alors même qu’elle continue de présenter une forte productivité et une performance honorable en termes d’emploi.

Le fait est, cependant, que rien de ce que le FN a à offrir ne pousserait la France dans la bonne direction. Ce n’est pas parce que Le Pen et les économistes comme moi-même sommes critiques vis-à-vis de la politique européenne que cela signifie que nous ayons quelque chose en commun. »

Paul Krugman, « Europe has problems, but Le Pen is not the answer », in The Conscience of a Liberal (blog), 11 avril 2017. Traduit par Martin Anota



La France versus les Etats-Unis


« Je suis toujours en train de penser aux élections qui se tiendront prochainement en France. Est-ce que Le Pen sera le prochain Trump ? Je n’en ai aucune idée. Mais j’ai remarqué avec intérêt à quel point il y a si peu de ressemblances entre l’économie française et l’économie américaine, ce qui m’amène davantage à douter que "l’anxiété économique" puisse expliquer l’envolée populiste. (...)

En fait, les années 1990 ont constitué ce qui semble être un point bas. A plusieurs niveaux, la France a réalisé de meilleures performances depuis lors, en particulier en comparaison avec les Etats-Unis. Le chômage officiel est élevé, mais cela est quelque peu trompeur. Si vous regardez les adultes dans la force de l’âge, vous constaterez qu’ils sont actuellement bien plus susceptibles d’être employés en France qu’ils ne le sont aux Etats-Unis :

GRAPHIQUE 2 Taux d’emploi des 25-54 ans aux Etats-Unis et en France (en %)

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La productivité française était tout d’abord légèrement supérieure et elle est désormais légèrement inférieure à celle des Etats-Unis, peut-être parce que davantage de personnes sont employées ; mais de toutes façons, étant donnée la marge de manœuvre dans de tels chiffres, nous sommes en train de regarder un pays qui se situe sur la frontière technologique :

GRAPHIQUE 3 Productivité horaire aux Etats-Unis et en France (en dollars)

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Et la France a, du moins jusqu’à présent, été épargnée par l’épidémie Case-Deaton de "morts de désespoir" :

GRAPHIQUE 4 Taux de mortalité ajustés en fonction de l’âge entre 45 et 54 ans (en indices, base 100 en 2010)

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Si la très faible inflation en est un bon indicateur, il semble que l’économie française semble opérer quelque part sous son potentiel. Mais elle ne connaît pas de crise macroéconomique.

Et, comme je l’ai écrit dans mon précédent billet, la France n’est pas la Grèce : l’euro a été une mauvaise idée, mais la France n’est pas une nation qui souffre vraiment aujourd’hui du fait de ne pas avoir de devise indépendante, donc il n’y a pas d’urgence pour elle à sortir de la zone euro et donc pas de raison évidence pour qu’elle subisse les coûts massifs qu’une sortie de l’euro imposerait. (...) Oh, et permettez-moi de le répéter : Le Pen n’offre aucune réponse aux problèmes de l’UE »

Paul Krugman, « The French, ourselves », in The Conscience of a Liberal (blog), 12 avril 2017. Traduit par Martin Anota

mardi 11 avril 2017

La relation entre le progrès technique et la part du travail au cours de l’histoire

« Certains dressent des parallèles entre les avancées technologiques que nous connaissons actuellement et les précédents épisodes de changement technologique rapide. Cet article passe en revue la littérature sur l’effet que peut avoir le progrès technique sur la part du revenu national rémunérant le travail durant la Révolution industrielle. Cette revue de la littérature suggère que, non seulement les craintes que connaissent aujourd’hui les travailleurs vis-à-vis du progrès technique ne sont pas spécifiques à notre époque, mais aussi que les précédents épisodes de progrès technique s’accompagnaient également d’une baisse de la part du travail durant les périodes au cours desquelles les technologies économes en travail se diffusèrent à l’ensemble de l’économie et des groupes de travailleurs et des secteurs particuliers en furent affectés de façon disproportionnée.(…)

GRAPHIQUE Inégalités de revenu et part du travail dans le revenu au Royaume-Uni

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Le graphique montre l’évolution historique de la part du travail et des inégalités au Royaume-Uni, pays pour lequel les deux séries de données sont disponibles pour une aussi longue période. Il indique que la part du travail était largement plate durant la Première Révolution industrielle (que beaucoup datent entre 1760 et 1820/1840), lorsque la mécanisation au début du dix-neuvième siècle n’était capable de remplacer qu’un nombre limité d’activités humaines. Elle affectait seulement certains pans de l’économie, tout en accroissant la demande pour le travail complémentaire aux biens capitaux comportant les nouvelles technologies (Mokyr, 2002). Elle créa aussi des secteurs entièrement nouveaux, un développement que les économistes de l’époque n’ont pas perçu (Mokyr, Vickers et Ziebarth, 2015). Par la suite, cependant, les parts du profit et du capital (…) s’accrurent entre les années 1850 et 1870 aux dépens du travail, lorsque les grandes technologies économes en travail se diffusèrent à l’ensemble de l’économie, notamment le transport à vapeur, l’industrie à grande échelle de machines-outils et l’usage des machines dans les usines alimentées par la vapeur. La part du travail s’accrut tout d’abord durant la Seconde Révolution industrielle (1870-1914), comme les profits chutèrent durant la Longue Dépression (1873-1896), en accord avec le comportement (contracyclique) de la part du travail durant la récente crise financière mondiale.

Cohérent avec l’idée selon laquelle l’impact sur la part du travail varie avec la qualification, comme on a pu le voir dans ce chapitre des Perspectives de l’économie mondiale, l’industrialisation a affecté certains secteurs et groupes de travailleurs de façon disproportionnée. Au Royaume-Uni, les travailleurs employés dans le textile, avec une très faible intensité capitalistique et une faible productivité, supportèrent le plus le fardeau du changement technologique entre les années 1820 et les années 1950 (Bythell, 1969). Tandis que les salaires dans les usines grimpèrent, les revenus réels de la plupart des travailleurs domestiques et des artisans chutèrent (Lyons, 1989). Le creusement des écarts de salaires se reflète dans la hausse des inégalités, même lorsque la part du travail était largement constante ou même croissante (cf. graphique). Greenwood (1997) note que la demande de travailleurs qualifiés a augmenté durant l’industrialisation au Royaume-Uni. Goldin et Katz (1998) montrent une complémentarité similaire entre le capital et le travail qualifié aux Etats-Unis. (…). Un examen des indicateurs d’inégalités, qui sont plus facilement disponibles que les estimations de la part du travail, suggère que, comme le remarquait Kuznets (1955), les inégalités ont augmenté à partir de l’industrialisation pour atteindre un pic autour de la fin du dix-neuvième siècle ou au début du vingtième siècle dans la plupart des pays riches.

L’inquiétude actuelle à propos de l’impact du changement technologique rapide sur les travailleurs semble aussi être une caractéristique des précédents épisodes de changement rapide. Par exemple, Mortimer (1772) s’inquiétait que les machines "excluraient le travail de milliers d’êtres humains, qui sont utilement employés" ; changeant d’avis, Ricardo (1821) concluait que "la substitution des machines au travail humain est souvent très nocive aux intérêts de la classe des travailleurs… Elle peut rendre la population redondante et détériorer la condition du travailleur". Beaucoup ont souscrit à cette idée d’un impact négatif des machines à court terme, mais ils ont souvent distingué entre le bouleversement à court terme et les effets de long terme. Steuart (1767) affirmait que le chômage technologique surviendrait seulement si les changements sont introduits soudainement et que, même en cas de changements soudains, le bouleversement est temporaire, tandis que les avantages d’une plus forte productivité sont permanents. Keynes (1932) a avancé la même idée : "Ce chômage technologique, qui apparaît du fait que nous découvrons plus rapidement de nouvelles manières d’économiser le travail que de nouveaux usages du travail, n’est qu’une phase temporaire de désajustement. Tout cela signifie qu’à long terme l’humanité résout son problème économique".

En résumé, le progrès technique, lors de divers épisodes d’industrialisation, a été associé à un déclin de la part du travail durant certaines phases et pour certains groupes de travailleurs et à une hausse des inégalités. Bien que les effets de la technologie sur ces changements soient difficiles à quantifier, le niveau des inégalités à son pic historique (typiquement autour de la fin du dix-neuvième siècle et du début du vingtième siècle dans les pays riches) était considérablement plus élevé qu’il ne l’est aujourd’hui. On estime que l’ajustement aux changements technologiques a pris une génération (Lyons, 1989). »

Zsóka Kóczán, « Technological progress and labor shares: A historical overview », in FMI, Perspectives de l’économie mondiale, avril 2017. Traduit par Martin Anota



aller plus loin... lire « Comment expliquer la chute de la part du travail dans le revenu national ? »

dimanche 9 avril 2017

Les liens de la semaine

Crise en Guyane


Taux de chômage en France métropolitaine et en Guyane (en %)
La_Tribune__Taux_de_chomage_en_France_metropolitaine_et_en_Guyane.png

source : La Tribune (2017)

Croissance, fluctuations et crises

  • Trois points à noter sur la conjoncture en zone euro et aux Etats-Unis (Philippe Waechter)
  • Pourquoi la croissance de la productivité a-t-elle ralenti ? (D'un champ l'autre)
  • France : s’il n’y a pas de gains de productivité, il n’y a rien à distribuer (Patrick Artus)
  • Les gains de productivité vont aux actionnaires et pas aux salariés ? (Patrick Artus)
  • Une hypothèse qui dérange : que les difficultés structurelles soient dues aux faibles compétences des entrepreneurs et aux faibles compétences des salariés (Patrick Artus)
  • Zone euro : que se passe-t-il quand la croissance est supérieure ou identique à la croissance potentielle mais que cette dernière n’augmente pas ? (Patrick Artus)
  • Cycles des pays de la zone euro: ils sont fortement corrélés, mais leur ampleur varie beaucoup d’un pays à l’autre (Patrick Artus)
  • Qu’est ce qui détermine le cycle économique des grands pays émergents ? (Patrick Artus)


Démographie et immigration


GRAPHIQUE Part des 20-24 ans dans la population en 2013 (en %)

Herve_Le_Bras__INSEE__France_carte_part_des_20-24_ans_dans_la_population_en_2013.png source : Hervé Le Bras (2017), d'après les données de l'INSEE

Environnement et ressources naturelles

  • Fessenheim : colère des antinucléaires, satisfaction localement (Le Monde)
  • La transition énergétique : contrainte ou opportunité pour la croissance et l’emploi ? (OFCE)


Monnaie et finance

  • Le nouveau billet de 50 euros en cinq chiffres (La Tribune)
  • Portefeuille stable des ménages depuis la crise (Banque de France)
  • En quoi une faible croissance persistante peut-elle redéfinir les contours du secteur financier? (FMI)
  • Les circuits de la finance opaque (Christian Chavagneux)
  • Levier d’endettement des entreprises et rachats d’actions aux Etats-Unis : sont-ils un indicateur avancé du cycle aux Etats-Unis ? (Patrick Artus)


Politique monétaire

  • La Fed prépare les esprits à une nouvelle réduction de ses soutiens exceptionnels à l’économie (Le Monde)
  • Fed et BCE: La convergence des stratégies monétaires n’est pas imminente (Philippe Waechter)
  • Et si la BCE nous donnait de l’argent ? (Alter éco)
  • Où se situe la Réserve Fédérale par rapport à la Règle de Taylor aux États-Unis ? (Patrick Artus)


Politique budgétaire et dette publique

  • Accord surprise entre la Grèce et ses créanciers à l’Eurogroupe (Le Monde)
  • La Grèce victime de l’entente entre le FMI et ses créanciers (Romaric Godin)
  • Etats-Unis : Trump veut lancer les travaux d'infrastructure le plus vite possible (La Tribune)
  • Investissements publics : pourquoi il faut relire Keynes (The Conversation)
  • Pour pouvoir avoir un taux d’endettement public très élevé, il faut avoir une protection contre les crises auto-réalisatrices de la dette (Patrick Artus)


Réformes structurelles

  • Le mauvais procès fait aux fonctionnaires déconstruit en 6 points (Alter éco)
  • Serait-il facile de beaucoup réduire l’emploi dans le secteur public (le nombre de fonctionnaires) en France ? (Patrick Artus)
  • La France est-elle trop dépensière ? (Louis Maurin)
  • France : les difficultés du côté de l’offre ont-elles été corrigées ? (Patrick Artus)
  • La stagnation illibérale (Joseph Stiglitz)


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Commerce international

  • Trump se dégonfle sur le commerce (Paul Krugman)
  • En quoi les décisions des multinationales nous concernent-elles ? (The Conversation)
  • Quelle est la vraie compétitivité-coût de la France vis-à-vis de l’Allemagne ? (Patrick Artus)
  • Pourquoi le niveau de gamme a-t-il baissé en France et a-t-il augmenté en Allemagne ? (Patrick Artus)
  • La concurrence par les coûts apparaît entre les pays de la zone euro, peu entre la zone euro et le reste du monde (Patrick Artus)
  • Pourquoi les balances commerciales des pays de l’OCDE peuvent devenir instables (Patrick Artus)


Finance internationale

  • Dans un environnement financier mondialisé, quelle maîtrise les pays gardent-ils de leurs politiques économiques? (FMI)
  • Quand il y a crise, quels pays subissent un "sudden stop", quels pays échappent au "sudden stop" ? (Patrick Artus)


Intégration européenne

  • L’Europe selon Schaüble? (Elie Cohen)
  • "Une Assemblée de la zone euro mettrait l’austérité en minorité" (Thomas Piketty)
  • Que pourrait négocier un pays de la zone euro qui voudrait changer les règles de la zone euro ? (Patrick Artus)
  • L'euro résilient... parce qu'imparfait (La Tribune)
  • L’Europe, atout ou obstacle pour les pays membres de l’Union ? (Patrick Artus)
  • Qui a profité du grand marché européen ? (Patrick Artus)


Du Brexit... au Frexit ?


Inégalités et justice sociale

  • Les hauts revenus et les taux marginaux d’imposition (D'un champ l'autre)
  • La France inégale : écarts de revenus, fluctuations territoriales (Hervé Le Bras)
  • Pourquoi devient-on SDF ? (Centre d'observation de la société)
  • « Les tensions de notre société naissent dans le refus de voir la situation de domination des catégories aisées » (Louis Maurin)
  • Prévenir la pauvreté par l’emploi, l’éducation et la mobilité (CAE)
  • Mieux lutter contre la pauvreté par des aides monétaires (CAE)


CARTE Revenu individuel médian en France en 2013 (en euros)

Herve_Le_Bras__INSEE__France_carte_revenu_individuel_median_2013.png source : Hervé Le Bras (2017), d'après les données de l'INSEE

Diplômes




Science politique

  • Qui vote FN ? Pas forcément ceux à qui l’on pense (Hervé Le Bras)
  • Présidentielle : quelles sont les priorités des programmes des onze candidats ? (Le Monde)
  • Présidentielle : les grands clivages qui divisent les onze candidats (Le Monde)
  • Propositions et passes d’armes : récit et décryptage du débat présidentiel à onze (Le Monde)
  • De quoi Jean-Luc Mélenchon est-il le nom? (Télos)
  • Que disent les programmes présidentiels du clivage gauche-droite ? (Le Monde)
  • Une présidentielle sous le signe de la polarisation des clivages politiques (The Conversation)
  • Valeurs de droite et valeurs de gauche : de la Révolution française aux élections de 2017 (The Conversation)


Populisme et relations internationales


Autour de la sociologie





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samedi 8 avril 2017

Les signaux contradictoires de la zone euro

« Que réserve l’avenir pour la zone euro ? Certains indicateurs économiques suggèrent que les choses s’améliorent pour la survie de la monnaie unique. Par exemple, l’emploi est retourné à son pic d’avant-crise et la croissance du PIB par tête a dépassé celle des Etats-Unis l’année dernière. D’un autre côté, les risques politiques semblent s’être accrus, malgré les améliorations que connaît l’économie européenne. Ce sont trois différents indicateurs qui suggèrent qu’il y a un risque accru d’éclatement de la zone euro. Mais un examen approfondi de ces indicateurs suggère que, malgré le fait que les risques restent substantiels à long terme, les risques à court terme sont plutôt faibles.

L’un des indicateurs les plus souvent utilisés se base sur les enquêtes de Sentix auprès des participants au marché, qui montrent une forte hausse de la proportion de ceux qui croient que la zone euro éclatera bientôt (en l’occurrence, au cours des 12 prochains mois). Et cette fois, ce n’est pas la Grèce qui explique cette hausse, mais la France et l’Italie. Bien sûr, la Grèce est à nouveau en difficultés. Mais, selon l’indicateur de Sentix, la probabilité perçue d’un "Grexit" reste, malgré une récente hausse, bien en-deçà de ses précédents pics. A l’inverse, les probabilités perçues d’un "Frexit" ou d’un "Italexit" s’élèvent respectivement à 8 % et 14 %, c’est-à-dire atteignent des niveaux bien plus élevés que lors du pic de la crise de la zone euro au début de la décennie.

Les soldes des banques centrales nationales au sein de la zone euro constituent un autre indicateur régulièrement utilisé pour juger du risque d’un éclatement de l’union monétaire. Ces soldes TARGET2 sont souvent interprétés comme un indicateur de fuite des capitaux : les investisseurs financiers dans les pays qui risquent d’abandonner l’euro peuvent être tentés de transférer leurs fonds en Allemagne. Ces investisseurs y gagneraient si leur pays quitte l’union monétaire, car les comptes dans une banque allemande resteraient libellés en euro ou dans un "neue Deutsche Mark" solide comme le roc si la zone euro devait entièrement éclater.

Mais ce raisonnement ne semble pas expliquer les récentes évolutions, parce que les soldes de TARGET2 ne sont pas corrélés avec les probabilités de rupture de l’euro comme les mesurent les enquêtes Sentix. Par exemple, le solde TARGET2 de la Banque de Grèce s’est en fait légèrement amélioré au cours des derniers mois et celui de la Banque de France est resté proche de zéro (avec une petite reprise, lorsque la probabilité d’une victoire de Marine Le Pen, la candidate anti-européenne aux présidentielles, s’est accrue). Certes, les soldes de l’Espagne et de l’Italie se rapprochent désormais des 400 milliards d’euros en termes de passifs nets, un niveau qui n’avait été précédemment atteint que lors de la crise de l’euro, avant que Mario Draghi, le président de la BCE, ne promette en juillet 2012 que la BCE ferait "tout ce qui est nécessaire" pour sauver l’euro. Mais l’accroissement du déficit pour l’Espagne est difficile à concilier avec les données économiques robustes du pays et l’absence de significative force politique anti-euro en son sein. Le seul pays pour lequel l’indicateur de Sentix est corrélé avec les soldes TARGET2 est l’Italie. L’explication donnée par la BCE à la hausse des déséquilibres des soldes TARGET2 (celle selon laquelle il s’agit d’une conséquence indirecte des vastes achats d’obligations par la banque centrale) semble donc bien plus raisonnable que celle qui l’attribue à la fuite des capitaux. Et, en fait, ces déséquilibres ont commencé à s’accroître de nouveau lorsque les achats d’obligations ont commencé, bien avant le récent essor de l’instabilité politique.

Le troisième indicateur d’un renouvellement des tensions au sein de la zone euro est probablement le plus fiable, parce qu’il se base sur le lieu où les gens mettent leur argent. Il s’agit du "spread", de la différence entre le rendement des obligations d’un pays-membre (par exemple, de la France, de l’Italie ou de l’Espagne) par rapport à celui des obligations émises par l’Allemagne. Et le spread s’est fortement accru ces derniers mois. Mais cet indicateur n’est également pas très cohérent avec l’idée que les élections présidentielles en France ce printemps ou les élections générales en Italie (qui devraient avoir lieu au début de l’année prochaine) soient cruciales pour le destin de l’euro. Après tout, les spreads souvent commentés se réfèrent aux écarts de rendements pour les obligations à 10 ans. Un spread de 180 points de base pour l’Italie, par exemple, signifie que le gouvernement italien paye 1,8 % de plus que le gouvernement allemand, mais seulement pour les obligations à 10 ans. Si l’on considérait les prochaines élections comme l’horizon à observer, nous devrions regarder les maturités à 1 ou 2 ans. Mais pour ces horizons de court terme, les spreads sont bien plus faibles : proches de zéro pour la France et de quelques douzaines de points de base pour l’Italie et l’Espagne.

Donc, il y a peu de raisons de craindre pour la survie de l’euro à court terme. De faibles spreads à court terme démentent l’insistance sur les prochaines élections en France (et celles en Italie), qui impliquent a priori un danger concret d’éclatement de la zone euro à court terme. De même, alors que les soldes TARGET2 accumulés créeraient un problème en cas d’éclatement de l’euro, ils ne constituent pas un indicateur indépendant de fuite des capitaux.

Mais, tout n’est pas non plus rassurant. Des écarts durables entre les rendements de long terme suggèrent que les participants au marché ont quelques doutes quant à la survie de l’euro à long terme. La spéculation à propos des résultats des élections dans le futur immédiat est bien plus fascinante que les discussions autour des réformes de la zone euro. Mais une fois que les votes seront comptés, les responsables politiques n’auront plus d’excuses pour ne pas répondre aux problèmes fondamentaux de plus long terme qu’il y a à gérer une zone monétaire avec autant de pays-membres. »

Daniel Gros, « Mixed signals from the Eurozone », 16 mars 2017. Traduit par Martin Anota

vendredi 7 avril 2017

Est-ce qu’une hausse des salaires stimule la croissance économique ?

Sur la croissance tirée par les salaires


« (…) J’ai cité Michal Kalecki en soulignant que les réductions de salaires ne peuvent créer le plein emploi. Le fait que le PIB se soit récemment aplati et que les salaires réels aient chuté (au Royaume-Uni) est cohérent avec cela. Cela soulève la question suivante : est-il possible qu’une politique visant à accroître les salaires aux dépens des profits stimule l’économie ? Marc Lavoie et Engelbert Stockhammer se sont posé la question dans un bon article facile d’accès.

Le raisonnement plaidant pour une telle croissance tirée par les salaires est simple. Si la propension marginale à consommer des salaires est plus élevée que celle des profits, un transfert des revenus des profits aux salaires stimulerait la demande globale. Cela peut être possible. Le bon sens nous dit que les plus pauvres tendent à dépenser leurs revenus, tandis que le fait que les profits se soient accrus avant la récession sans que cela s’accompagne d’une hausse significative des dépenses d’investissement suggère que la propension à dépenser des profits a été faible. Cet empirisme naïf se trouve conforté par une étude réalisée par Ozlem Onaran et Giorgios Galanis, qui ont constaté que, dans plusieurs pays développés, la hausse de la part des profits dans le PIB a été associée à une baisse de la demande globale.

Mieux encore, selon Lavoie et Stockhammer, la croissance tirée par les salaires peut s’auto-entretenir. D’une part, la loi de Verdoorn nous dit qu’une accélération de la croissance de la production s’accompagne habituellement d’une meilleure croissance de la productivité. Cela signifie que des salaires plus élevés peuvent se financer en partie et qu’ils peuvent ne pas être très inflationnistes. D’autre part, les entreprises peuvent répondre à une hausse des coûts du travail en investissant davantage dans les technologies économes en travail, qui tendent aussi à contenir l’inflation. Si les responsables politiques réagissent en assouplissant la politique macroéconomique, nous pouvons obtenir un cercle vertueux où s’entretiennent mutuellement une croissance de la demande non inflationniste, une hausse de l’investissement et une hausse de la productivité. C’est ce qui s’est passé au cours de l’essentiel des années 1950 et 1960.

Donc, qu’est-ce qui peut mal se passer ? Pour moi, il y a trois problèmes ici. Premièrement, une hausse des salaires pour les travailleurs les moins bien payés (par exemple via un salaire de subsistance) entraînerait une réduction des crédits d’impôts. Dans ce sens, le transfert d’argent des capitalistes aux travailleurs constituerait en partie un resserrement budgétaire. Cela tendrait à déprimer la demande globale. Deuxièmement, est-ce que la propension marginale à consommer des salaires est élevée ? Si les ménages sont surendettés, ils peuvent utiliser le supplément de revenu pour rembourser la dette. Troisièmement, la relation entre les dépenses d’investissement et les profits est instable, comme elle dépend des esprits animaux. Il y a en particulier deux difficultés ici. D’une part, les capitalistes seraient enclins à investir malgré de faibles marges de profit s’ils s’attendent à une forte demande et donc des ratios production sur capital élevés et un fort taux de profit. Mais pour qu’ils anticipent cela, il faut qu’ils soient certains que la politique macroéconomique puisse soutenir une forte demande ou que la demande étrangère soit élevée. Ce n’est pas certain. D’autre part, au cours des trente dernières années, les capitalistes se sont habitués à ce que la politique soit menée de façon à satisfaire leurs intérêts de court terme. Toute perturbation de cette politique affaiblirait davantage les esprits animaux que la perspective d’une forte demande les améliorerait.

Une telle instabilité n’est pas que théorique. Dans les années 1950 et 1960, la croissance tirée par les salaires était possible parce que les capitalistes investissaient en s’attendant à ce que la demande globale soit soutenue. Mais dans les années 1970, cela changea comme ils s’inquiétèrent de l’effondrement de leurs marges de profit.

Ces doutes sous-tendent ce que Servaas Storm appelle une "sobre asymétrie". Selon lui, "une baisse des salaires réels sera sans ambigüité contreproductive, mais une politique consistant à l’inverse à accroître les salaires réels n’aura que très peu d’impact sur la reprise économique".

Peut-être que la capacité du capitalisme à fournir le plein emploi requiert des circonstances historiques exceptionnelles, comme celles que nous avons connues dans les années 1950 et 1960. Et peut-être que c’est seulement de la pensée magique que nourrissent tant la droite que les sociaux-démocrates et qui les empêche de le voir. »

Chris Dillow, « On wage-led growth », in Stumbling & Mumbling (blog), 25 avril 2013. Traduit par Martin Anota


Salaires et productivité


« Est-ce qu’une hausse des salaires stimule la croissance économique ? Elle le fait, si la propension marginale à consommer des salaires est supérieure à celle des profits. Cependant, Ben Chu suggère un mécanisme différent : une hausse des salaires stimulerait la croissance davantage via du côté de l’offre que du côté de la demande : "Peut-être que les hausses de salaires vont stimuler la productivité dans les entreprises qui emploient une main-d’œuvre à faibles salaires. Peut-être que, de façon à protéger leurs marges de profit, les dirigeants vont chercher à accroître l’efficience de leurs opérations. Peut-être qu’ils vont investir dans des équipements de façon à ce que leur main-d’œuvre produise davantage par heure. Pensez à une station de lavage d’autos à la main qui installerait un équipement automatique, mais qui garderait son personnel, qui le formerait pour utiliser les nouvelles machines, et qui ferait plus d’affaires. Avec cela, les hausses du salaire minimum seraient bénéfiques pour la productivité."

Ces mots "faire davantage d’affaires" sont importants. Une hausse des salaires seule peut seulement entraîner une substitution entre capital et travail, ce qui se traduit davantage par une hausse du chômage que par une hausse de la production. C’est pourquoi Ben a raison de dire qu’une hausse des salaires doit s’accompagner d’une relance budgétaire. En cela, il fait écho à la loi de Verdoorn. Celle-ci dit qu’une accélération de la croissance du PIB s’accompagne habituellement d’une accélération de la croissance de la productivité.

GRAPHIQUE Croissance du PIB et de la productivité au Royaume-Uni

Chris_Dillow__Croissance_du_PIB_et_de_la_productivite_au_Royaume-Uni.png

J’aimerais y croire. Mais je ne suis pas sûr de le faire. Même si l’étude de la Banque d’Angleterre que Ben cite constate qu’une hausse des salaires peut accroître la productivité, ce n’est le cas que pour une minorité de secteurs. D’autre part, la loi de Verdoorn ne s’est pas bien portée récemment. Mon graphique montre qu’il y a certes eu une forte corrélation entre la croissance du PIB et la productivité des années 1950 jusqu’aux années 1980, mais que cela n’a pas été le cas depuis : la productivité a été faible relativement au PIB.

Cela amène à considérer la possibilité que des grains sable dans les rouages enrayent le mécanisme par lequel une hausse des salaires soulève la productivité. Premièrement, il y a l’incertitude. Pour que l’entreprise de nettoyage de voitures investisse dans une nouvelle machine, elle doit s’attendre à ce que la hausse de la demande soit durable. Cela nécessite davantage qu’une simple politique accommodante, que ce soit une cible d’inflation plus élevée, un engagement à assouplir la politique dans le futur ou autre chose. Deuxièmement, il y a la qualité de la gestion. Est-ce que les dirigeants ont les compétences pour bien introduire de nouvelles technologies ? Bloom et Van Reenen ont montré qu’il y avait beaucoup d’entreprises mal dirigées, mais c’est dans celles-ci que la productivité est la plus faible. Troisièmement, il y a la crainte de la concurrence future. Je pense qu’une raison expliquant la faiblesse de l’investissement est que les entreprises craignent que leurs investissements soient concurrencés par ceux, moins chers, que pourraient réaliser leurs rivales à l’avenir. Il n’est pas certain que la relance budgétaire réduise ces craintes. Quatrièmement, il y a les contraintes de crédit. Une autre raison expliquant la faiblesse de l’investissement est que les entreprises doutent que les banques gardent les lignes de crédit ouvertes à l’avenir. A nouveau, la politique budgétaire ne répond pas à cela. Enfin, il y a la faiblesse des profits. La station de lavage auto à la main est peut-être peu rentable, si bien qu’elle manque de moyens et de motivations pour acheter de magnifiques machines. Le secteur des soins à domicile, par exemple, vacille : pourquoi devrait-il répondre à une hausse du salaire minimum en accroissant les dépenses d’investissement ?

Maintenant, je ne dis pas que cela remet entièrement en cause l’idée de Ben. Etant donné que la courbe de Phillips est très instable au Royaume-Uni, le coût qu’il y aurait à expérimenter avec l’assouplissement budgétaire est peut-être faible. (…) Aller du côté de la politique accommodante me semble bien mieux que d’aller du côté de la politique restrictive.

La véritable question que l’on se pose en fait ici est bien plus importante que cela puisse sembler. La question est : est-ce que le capitalisme est coopératif ou conflictuel ? Est-ce que les intérêts des travailleurs sont compatibles ou non avec ceux des capitalistes ? C’est cela qui distingue les sociaux-démocrates des marxistes. Historiquement, la réponse a été quelquefois oui et d’autres fois non. Je ne suis pas sûr de la réponse exacte aujourd’hui, mais j’aimerais bien la connaître, donc j’aimerais bien que l’on teste la suggestion de Ben. »

Chris Dillow, « Wages and productivity », in Stumbling & Mumbling (blog), 15 mars 2017. Traduit par Martin Anota

dimanche 2 avril 2017

Les liens de la semaine

Croissance, fluctuations et crises

  • Où est passée la croissance? (FMI)
  • Sortir de l’ornière (FMI)
  • Le nouveau président français et la croissance à 1% (Philippe Waechter)
  • L'industrie française entre déclin et renouveau (Jean-Luc Gaffard)
  • Peut-on au moins se mettre d’accord sur les problèmes de l’économie française ? (Patrick Artus)
  • Pourquoi le cycle économique de l’Allemagne diffère-t-il de celui du reste de la zone euro ? (Patrick Artus)
  • L’économie britannique résiste aux incertitudes... pour l’instant (Le Monde)
  • 3 ou 4 % de croissance aux Etats-Unis ? (Patrick Artus)
  • La faiblesse des gains de productivité dans les pays de l’OCDE (Patrick Artus)
  • Faut-il avoir peur de l’économie chinoise ? (CEPII)



source : Philippe Waechter (2017)

Comptabilité nationale : aller au-delà du PIB ?

  • Repenser le PIB (FMI)
  • Inscrire les indicateurs de bien-être et de soutenabilité au coeur du débat budgétaire (Eloi Laurent)
  • Statistique publique : une révolution silencieuse (OFCE)


Inflation


Démographie, immigration

  • L'inéluctable déclin de l’immigration peu qualifiée vers les Etats-Unis (D'un champ l'autre)
  • Etats-Unis : les immigrés illégaux gagnent presque autant que les Américains (La Tribune)
  • A Calais, "on est revenu à la situation d’il y a trois ans" (Le Monde)
  • Le coût du vieillissement (FMI)
  • Vieillissement, croissance potentielle, robotisation (Patrick Artus)


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Environnement et ressources naturelles


Instabilité et régulation financières

  • Les exigences en capital rendent-elles plus sûr le secteur bancaire ? (D'un champ l'autre)
  • Mélange à risques (FMI)
  • Dans la zone euro et au Japon, les marchés financiers servent peu à financer les entreprises (Patrick Artus)
  • Le marché immobilier montre des signes d’emballement (Le Monde)
  • Détecter autrement les tensions sur le marché immobilier résidentiel (Banque de France)
  • Fraude fiscale : un an après la déflagration des Panama Papers, quel bilan ? (La Tribune)


Politiques conjoncturelles versus réformes structurelles

  • Évaluation des politiques publiques : le bilan contrasté du quinquennat (IPP)
  • Irréformable, la France? (Charles Wyplosz)
  • France : il est temps de se préoccuper des problèmes d’offre (Patrick Artus)
  • Comment la France peut-elle sortir du piège du niveau de gamme faible et des coûts salariaux élevés ? (Patrick Artus)
  • Un avenir morose (Brad DeLong)
  • La politique économique est la cause du problème (FMI)
  • Si les politiques économiques mettent volontairement les États-Unis en surchauffe, le risque de crise financière s’accroît (Patrick Artus)
  • Qu’est-ce qui ne marche pas dans les Abenomics ? (Patrick Artus)


Politique budgétaire

  • Dépenses publiques : le grand écart entre candidats (Guillaume Duval)
  • #vidéo Finances publiques : comment corriger les déséquilibres (OFCE)
  • Politique budgétaire américaine : What's next ? (Natixis)
  • Épisodes d’assainissement budgétaire dans les pays de l’OCDE : rôle du respect des règles fiscales et des marges budgétaires (Banque de France)
  • Comment rendre un taux d’endettement public très élevé possible ? (Patrick Artus)
  • Le bon dosage (FMI)


Politique monétaire

  • La BCE épinglée par Transparency International (La Tribune)
  • Pas possible pour la BCE d’arrêter le quantitative easing tant qu’il y a un risque perçu d’explosion de l’euro (Patrick Artus)
  • Les marchés financiers de la zone euro n’ont jamais été aussi segmentés : le danger de la perspective de la fin du quantitative easing (Patrick Artus)
  • Le quantitative easing de la BCE pourrait-il être plus efficace ? (Patrick Artus)
  • La BCE essaye de corriger les problèmes structurels de la zone euro, mais elle ne pourra pas le faire de manière perpétuelle (Patrick Artus)
  • Politique monétaire des États-Unis : qu’est-ce qui compte le plus, le taux des Fed Funds ou la taille du bilan de la Réserve Fédérale ? (Patrick Artus)


Commerce international

  • Peut-on se passer des capitaux chinois ? (CEPII)
  • Donald Trump se lance dans un audit du déficit commercial américain (Le Monde)
  • Déficit extérieur des Etats-Unis : une situation industrielle dégradée ou des déséquilibres macroéconomiques ? (Patrick Artus)
  • France : peut-on faire le lien entre mondialisation et désindustrialisation ? (Patrick Artus)
  • A partir de quand la France a-t-elle un problème de compétitivité-coût, et à quoi est-il dû ? (Patrick Artus)
  • Il est devenu aussi cher de produire dans les pays émergents que dans les pays de l’OCDE (Patrick Artus)
  • Le libre-échange exige d'être stratège (Anton Brender)


Finance internationale

  • Est-on certain que le dollar va s’apprécier ? (Patrick Artus)
  • Pourquoi l’euro n’est-il pas plus faible ? (Patrick Artus)
  • Un bilan des effets de la dépréciation de l’euro sur l’économie de la zone euro (Patrick Artus)
  • C’est une erreur de penser que l’excédent extérieur de la zone euro est mauvais pour l’économie mondiale (Patrick Artus)
  • Le président Trump est mal inspiré à l'égard de l'Allemagne (Project Syndicate)
  • Le juste milieu. La résistible ascension du renminbi (FMI)
  • Liquidité mondiale : quels effets de l’endroit où elle est créée ? (Patrick Artus)


Intégration européenne

  • #portfolio L’Europe, une famille éclatée (Le Monde)
  • L'avenir de la zone euro passera-t-elle par des "subprimes" souverains ? (La Tribune)
  • Union européenne : le désamour italien (Financial Times)
  • Italie, la botte européenne aux semelles de plomb (The Economist)
  • L’euro a-t-il été favorable à l’Allemagne ? (Patrick Artus)
  • Le Traité de Rome et l’égalité (OFCE)


Du Brexit... au Frexit ?

  • « Day one of Brexit » : les Européens se préparent aux négociations avec le Royaume-Uni (Le Monde)
  • Brexit : et maintenant ? (La Tribune)
  • Royaume-Uni : la perception du Brexit va changer (Patrick Artus)
  • "Hard Brexit" : qui perdrait le plus, le Royaume-Uni ou les autres pays de l’Union Européenne ? (Patrick Artus)
  • Quels effets un réalignement du taux de change français produirait-il sur les dettes? (CEPII)
  • La liste de ce qui irait mal pour un pays de la zone euro qui sortirait de la zone euro et dévaluerait (Patrick Artus)
  • Sortie de l’euro et dévaluation : faut-il espérer qu’elles attirent des investissements d’entreprises à moyen terme ? (Patrick Artus)
  • Contrairement à une idée reçue, l’Allemagne ne peut pas quitter l’euro (Patrick Artus)


GRAPHIQUE Répartition du revenu national en France (en %)

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source : Observatoire des inégalités (2017)

Inégalités et justice sociale


GRAPHIQUE Part du revenu national détenue par les 1 % les plus riches en France

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source : Observatoire des inégalités (2017)

Travail, emploi, chômage



Mouvements sociaux

  • La Guyane paralysée par les mouvements sociaux (Le Monde)
  • Les chiffres-clés pour comprendre la situation en Guyane (Le Monde)
  • La CFDT devient le premier syndicat dans le privé (La Tribune)


Science politique

  • Le président Hollande, champion des déplacements officiels à l’étranger (Le Monde)
  • Valls soutient Macron : les électeurs socialistes divisés entre choix « responsable » et « infamie » (Le Monde)
  • PS, l’inéluctable scission (Télos)
  • L’abstention en hausse depuis 1958, la présidentielle toujours mobilisatrice (Le Monde)
  • Abstention : "La reconnaissance du vote blanc peut ouvrir une vraie crise de légitimité" (Le Monde)
  • Pourquoi la France est devenue un terreau favorable à l’extrême droite (Alter éco)
  • La droite aux urnes : les électeurs de la primaire radiographiés à Nancy (The Conversation)





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jeudi 30 mars 2017

Trump, les réunions multilatérales et les accusations de manipulation de devise

« Steven Mnuchin, le Secrétaire du Trésor américain, est déjà coincé de tous les côtés. Les contraintes domestiques viennent des promesses que Trump et lui ont faites et des lois de l’arithmétique. Comment parviendra-t-il à réconcilier les propositions budgétaires sur lesquelles le candidat Trump a fait sa campagne avec la promesse d’une "règle de Mnuchin" selon laquelle les impôts ne seront pas réduits pour les riches ? C’est même encore plus difficile que le dilemme auquel font traditionnellement face les Secrétaires au Trésor républicains : avoir à expliquer comment de massives baisses d’impôts (auxquelles ils sont réellement engagés) peuvent se concilier avec une réduction du déficit budgétaire (à laquelle ils prétendent être engagés).

Plusieurs de ses prédécesseurs ont trouvé qu’ils avaient plus de latitude dans la partie internationale de leur fonction que dans sa partie domestique. (…) Mais Mnuchin va avoir plus de difficultés qu’eux sur le plan international. Tout d’abord, l’administration actuelle a indiqué de plusieurs façons qu’elle ne désire plus assurer la mission de meneur dans le système mondial. Le meneur est celui qui persuade les autres pays que s’accorder sur certaines règles, telles que celles d’un système d’échanges ouvert, est dans l’intérêt de chacun. L’administration Trump n’a pas intérêt à jouer ce rôle. Elle considère que la chose appropriée à faire dans les négociations internationales consister à faire des demandes unilatérales.

Ce serait une bonne chose que Mnuchin réalise qu’il n’est approprié d’accuser la Chine de manipulation de devise qu’en avril, lorsque le rapport biannuel du Trésor au Congrès sera publié, et non le jour même où Trump accède à la présidence. Mais il ne doit pas se saisir de cette opportunité. Il doit expliquer à son chef que la Chine ne manipule plus sa devise, et ce avant la réunion de Trump avec le Président chinois Xi jin Ping qui est programmée pour le 6-7 avril, à Mar-a-Lago. Le Président Trump a explicitement répété les accusations de manipulation de devise qu’il a tenues durant sa campagne à l’encontre des Chinois.

Les "négociateurs" ne gagnent rien en se lançant dans une esbroufe mal informée sur laquelle ils seront par la suite obligés de revenir. On l’a vu lorsque Trump remit en question la politique de la "Chine unique" en décembre, avant de faire machine arrière sans surprise en appelant le Président Xi le 9 février. L’imprédictibilité n’est pas toujours un avantage, comme il semble le penser. Les Chinois connaissent la différence entre user d’un argument de négociation et perdre la face. Trump est maintenant affaibli pour traiter avec la Chine. Un meneur au cerveau fonctionnel en tirerait une leçon.

Est-ce que la Chine manipule sa monnaie ? Le vocabulaire relatif aux "manipulations de taux de change" trouve son origine dans une décision des membres du FMI en 1977. Parmi les divers critères utilisés pour déterminer si un pays manipule intentionnellement sa devise pour gagner un avantage compétitif et influencer la balance des paiements, la condition sine qua non est l’achat systématique de devises étrangères pour pousser à la baisse la valeur de la devise nationale ("l’intervention prolongée à grande échelle dans un sens sur le marché des changes"). Les deux autres critères sont le solde du compte courant du partenaire et la valeur de sa devise (par exemple, jugée au regard de la compétitivité-prix internationale par rapport à une référence appropriée).

Ce sont les trois critères dans le droit international. Les rapports biannuels que le Trésor américain transmet au Congrès à propos des politiques de change des principaux partenaires à l’échange étaient originellement mandatés dans une loi de 1988, puis "renforcés" par une loi de 2015. Le Trésor inclut le solde commercial bilatéral du pays vis-à-vis des Etats-Unis comme l’un des trois critères, même si les soldes bilatéraux ne jouent en soi aucun rôle que ce soit selon les règles du FMI ou selon la logique économique. (Que les Etats-Unis connaissent des déficits bilatéraux commerciaux avec plusieurs pays s’explique par des facteurs autres que la politique de change. En l’occurrence, les Etats-Unis connaissent un déficit commercial parce qu’ils ont une faible épargne nationale. Et il est susceptible de s’aggraver avec les mesures budgétaires que Trump a promises.) (…)

Il est vrai que le renminbi était sous-évalué en 2004 (d’environ 30 % selon les estimations), d’après une large variété de critères. Mais aujourd’hui la Chine ne peut plus être accusée de manipuler sa devise selon n’importe lequel des trois critères acceptés au niveau international : le niveau du taux de change, le solde commercial et l’usage de réserves de change. Le renminbi s’est apprécié de 37 % entre 2004 et 2014 (sur une large base réelle pondérée par les échanges). Son excédent commercial, après avoir atteint de 9 % du PIB en 2007, a ensuite diminué avec le recul de sa compétitivité-prix (…).

De plus, en 2014, comme l’économie chinoise ralentissait relativement à l’économie américaine, les entrées de capitaux de la Chine laissèrent place aux sorties de capitaux. Par conséquent, la balance de paiements se retrouva en déficit. Les réserves de change attinrent un pic en juillet de cette année et ont chuté depuis lors. Loin de pousser le renminbi à la baisse, la Banque populaire de Chine a dépensé des milliers de milliards de dollars de réserves au cours des trois dernières années pour essayer de soutenir sa devise sur le marché des changes, de loin la plus grande intervention de ce genre au cours de l’histoire. Les autorités ont aussi renforcé les contrôles sur les sorties de capitaux, à nouveau avec l’objectif de résister à la dépréciation. Elles ont réussi, dans le sens où, malgré certains fondamentaux adverses, le renminbi a continué d’être l’une des devises les plus recherchées au monde (…).

Ces points ne sont pas nouveaux. Certes, il fallut du temps pour que les commentateurs américains notent les changements concernant la politique de change chinoise. Maintenant, ces changements datent d’il y a trois ans et beaucoup de commentateurs l’ont maintenant noté. Mais pas le Président américain. Certains autres pays en Asie vérifient un ou plusieurs critères de la manipulation. L’excédent commercial de la Corée du Sud s’est élevé à environ 7 % du PIB et son compte courant est même encore plus élevé ; mais elle n’accumule pas des réserves de change de la même façon qu’il y a quelques années. Même chose avec la Thaïlande. Il n’est pas certain qu’un pays asiatique vérifie tous les critères.

Peter Navarro, le directeur du Conseil du Commerce national de Trump, pointe du doigt l’Allemagne, en disant qu’elle 'continue d’exploiter aussi bien d’autres pays-membres de l’UE que les Etats-Unis avec un 'implicite deutsche mark' assez sous-évalué". Il est vrai que l’excédent commercial de l’Allemagne s’élève au niveau élevé de 8 % du PIB et que son excédent de compte courant est proche de 9 % du PIB, ce qui est en effet excessif. Mais l’Allemagne n’a pas eu sa propre devise depuis que le mark a laissé place à l’euro en 1999. La BCE n’a pas opéré sur le marché de change depuis plusieurs années ; et quand elle le fit, l’intervention visait à soutenir l’euro, pas à le pousser à la baisse.

Compte tenu de l’absence d’intervention directe sur le marché des changes parmi les pays du G7, ceux qui prétendent que des pays manipulent leur devise suggèrent que certains gouvernements font d’autres choses pour maintenir leurs devises sous-évaluées, par exemple accroître l’offre de monnaie. Bien sûr, les banques centrales s’engagent dans la relance monétaire en sachant que celle-ci risque d’entraîner une dépréciation de leur devise et une relance de leurs exportations. Mais on ne doit pas oublier que 1) les pays ont le droit d’utiliser la politique monétaire pour répondre aux conditions économiques domestiques ; 2) dans des situations normales, cela nécessiterait qu’une personne sache lire dans les pensées pour savoir si la dépréciation de la devise était le principal motif derrière la relance ; 3) une relance monétaire efficace va aussi accroître le revenu via les canaux domestiques et par conséquent accroître les importations, si bien que l’effet net sur le solde commercial peut aller aussi bien dans un sens que dans l’autre ; 4) si d’autres pays n’aiment pas les dynamiques de leur taux de change et de leur solde commercial, ils sont libres d’entreprendre une expansion de leur propre politique monétaire. En 2010-2011, ce sont les arguments qui ont été donnés (avec raison) pour défendre le programme d’assouplissement quantitatif (quantitative easing) de la Fed et la dépréciation du dollar, quand les autorités brésiliennes accusèrent les Etats-Unis de s’engager une "guerre de devises".

L’accusation de manipulation de devise que l’administration Trump a portée à l’encontre de l’Allemagne est tout particulièrement stupide. Il est vrai que la BCE a répondu à la récession mondiale de 2008-2009 (tardivement) en réduisant ses taux d’intérêt et en entreprenant un assouplissement quantitatif et que cela a contribué à la dépréciation de l’euro. Mais tout le monde sait que l’Allemagne s’est régulièrement opposée à la relance monétaire de la BCE. On n’a pas à lire dans les pensées des responsables allemands pour voir qu’une accusation de manipulation constitue un non-sens.

D’autres forces ont à l’œuvre derrière l’affaiblissement des devises étrangères vis-à-vis du dollar. Peut-être que la plus grande de ces forces ces cinq derniers mois a été Donald Trump lui-même. L’annonce d’un possible accroissement des tarifs douaniers vis-à-vis du Mexique, de la Chine et d’autres partenaires à l’échange a contribué à faire déprécier ces devises vis-à-vis du dollar. La proposition d’une Taxe d’Ajustement à la Frontière a le même effet. Finalement, Trump a promis de fortes réductions d’impôts et elles sont susceptibles d’être votées au Congrès (bien qu’il ait grandement retardé ses projets fiscaux en faisant d’une priorité la refonte de l’Obamacare). Cela risque de se traduire par un accroissement rapide de la dette publique, or celle-ci va probablement pousser à la hausse les taux d’intérêt, le dollar et le déficit commercial.

Le calendrier multilatéral inclut une réunion des leaders du G7 en Sicile en mai et un sommet du G20 à Hambourg en juillet. La tâche peu enviable de Mnuchin est de réconcilier Trump avec la réalité d’ici là. »

Jeffrey Frankel, « Mnuchin, multilateral meetings, money manipulation, and message mayhem », in Econbrowser (blog), 25 mars 2017. Traduit par Martin Anota

mardi 28 mars 2017

L’Etat-providence à l’âge de la mondialisation

« Dans mon précédent billet qui se focalisait sur les politiques susceptibles de réduire les inégalités au vingt-et-unième siècle, j'indiquais que je discuterai de l’Etat-providence dans un billet ultérieur. Le voici.

C’est devenu un truisme de dire que l’Etat-providence subit les pressions exercées par la mondialisation et la migration. Il sera plus face de comprendre le problème si nous remontons aux origines de l’Etat-providence. Comme Avner Offer nous l’a récemment rappelé dans l’excellent livre qu’il a coécrit avec Daniel Söderberg, la démocratie sociale et l’Etat-providence trouvent leur origine dans la prise de conscience (…) que tout le monde traverse des périodes dans leur vie où elles ne gagnent rien, mais doivent pourtant consommer : cela s’applique aux jeunes (d’où les prestations familiales), aux malades (d’où les soins et indemnités de maladie), à ceux qui se blessent au travail (d’où l’assurance-accidents des travailleurs), aux femmes lorsqu’elles accouchent (d’où le congé parental), aux gens qui perdent leur emploi (d’où l’assurance-chômage) et aux personnes âgées (d’où les pensions de retraite). L’Etat-providence a été créé pour fournir ces prestations, délivrées sous forme d’allocations dans un cadre assurantiel, pour des conditions soit inévitables, soit très communes. Il s’est élaboré sur l’hypothèse d’une similitude des comportements ou, pour le dire différemment, d’une homogénéité culturelle et souvent ethnique. Ce n’est pas un accident si le prototype de l’Etat-providence qui est né en Suède dans les années 1930 avait plusieurs éléments relevant du socialisme national (expression que je n’utilise pas ici dans un sens péjoratif).

En plus de la similitude des comportements et des expériences, l’Etat-providence nécessite une participation de masse pour être soutenable. L’assurance sociale ne peut fonctionner sur des fragments de la main-d’œuvre parce que cela mènerait naturellement à la sélection adverse, un point bien illustré par les querelles sans fin sur la santé aux Etats-Unis. Les riches ou bien ceux qui ne sont pas susceptibles d’être au chômage ou en mauvaise santé ne veulent pas subventionner les "autres" et se désengagent du système. Mais un système qui dépendrait seulement des "autres" serait insoutenable en raison des grandes primes qu’il requerrait. Donc l’Etat-providence ne peut fonctionner que s’il couvre toute la population active ou tout du moins sa grande majorité, c’est-à-dire lorsqu’il (1) est massif et (2) inclut des personnes aux conditions similaires.

La mondialisation érode ces deux exigences. La mondialisation commerciale a contribué au déclin de la part de la classe moyenne dans la plupart des pays occidentaux et à la polarisation des revenus. Avec une polarisation des revenus, les riches se disent qu’il leur est préférable de créer leurs propres systèmes privés parce que partager les systèmes avec ceux qui sont significativement plus pauvres implique de substantiels transferts de revenu. Cela mène au "séparatisme social" des riches, qui se reflète à travers l’importance croissante des régimes privés de santé, des régimes de retraite par capitalisation et de l’éducation privée. Il apparaît qu’une société très inégale et polarisée ne peut maintenir un Etat-providence extensif.

La migration économique à laquelle la plupart des sociétés riches ont été nouvellement exposées au cours des cinquante dernières années (en particulier en Europe) sape aussi le support de l’Etat-providence. Cela survient avec l’inclusion de personnes qui présentent des différences, réelles ou supposées, dans les normes sociales ou les événements de vie. C’est le même phénomène auquel se réfère Peter Lindert lorsqu’il dit que le manque d’"affinité" entre la majorité blanche et les Afro-Américains aux Etats-Unis a contribué historiquement à ce que l’Etat-providence soit moins développé aux Etats-Unis qu’en Europe. Le même processus est maintenant à l’œuvre en Europe, où de larges poches d’immigrants n’ont pas été assimilées et où la population autochtone croit que les immigrés profitent excessivement des prestations sociales. Le manque d’affinité ne relève pas forcément d’une sinistre discrimination. C’est peut être parfois le cas, mais le plus souvent le cas c’est parce que l’on pense (correctement) que l’on n’est pas susceptible de connaître des événements au cours de notre existence qui soient de la même nature ou fréquence que ceux que connaissent les autres, si bien que l’ont ne veut pas contribuer à une telle assurance. Aux Etats-Unis, le fait même que les Afro-Américains aient plus de chances d’être au chômage a probablement mené à ce que les allocations-chômage soient moins généreuses ; de même, le fait que les immigrés soient davantage susceptibles d’avoir des enfants que les autochtones peut entraîner une réduction des prestations familiales. Dans tout cas, le fait de s’attendre à ne pas connaître les mêmes événements de la vie que les autres sape l’homogénéité nécessaire à la soutenabilité de l’Etat-providence.

En outre, à l’ère de la mondialisation, les Etats-providence les plus développés peuvent connaître un effet pervers, celui d’attirer les migrants les moins qualifiés ou les moins ambitieux. "Toutes choses égales par ailleurs", un migrant va décider d’émigrer vers un pays plutôt qu’un autre si le revenu qu’il s’attend à gagner est supérieur dans le premier que dans le second. En principe, cela favorise l’émigration vers les pays les plus riches. Mais nous devons aussi prendre en compte les anticipations du migrant quant à la place qu’il pense atteindre dans la répartition du revenu du pays d’accueil. Si les migrants s’attendent à se retrouver dans les déciles inférieurs de la répartition, alors un pays plus égalitaire avec un plus large Etat-providence sera plus attractif. Les migrants feront le calcul opposé s’ils s’attendent à finir dans les déciles supérieurs dans la répartition de revenu du pays d’accueil. Si les premiers migrants sont soit moins qualifiés, soit moins ambitieux que les seconds (une hypothèse que l’on peut raisonnablement accepter), alors les moins qualifiés vont avoir tendance à choisir les pays avec les Etats-providence les plus développés. Donc il y a sélection adverse.

En termes abstraits, les pays qui seraient exposés à la sélection adverse la plus aiguë seront ceux avec de larges Etats-providence et une faible mobilité du revenu. Les migrants allant vers de tels pays ne peuvent s’attendre, même au cours de la prochaine génération, à avoir des enfants qui grimperaient dans l’échelle des revenus. Via un destructeur effet retour, de tels pays vont attirer les migrants les moins qualifiés et les moins ambitieux et une fois que ceux-ci formeront une sous-classe, la mobilité de leurs enfants sera limitée à la hausse. Le système fonctionne ensuite comme une prophétie autoréalisatrice : il attire encore plus de migrants non qualifiés qui ne parviennent pas à s’assimiler. Les natifs tendent à voir les immigrés comme manquant généralement en compétences et en ambition (ce qui peut être exact parce que c’est le genre de personnes que leur pays attire) et donc comme "différents". Au même instant, l’échec à être accepté sera perçu par les immigrés comme une confirmation des préjugés anti-immigrés des natifs ou, pire, comme de la discrimination ethnique ou religieuse.

Il n’y a pas de solution facile au cercle vicieux auquel font face les Etats-providence des pays développés à l’ère de la mondialisation. C’est pourquoi, dans mon précédent billet, j’ai plaidé pour des politiques qui mèneraient à l’égalisation des dotations, de façon à ce que l’imposition du revenu courant et la taille de l’Etat-providence puissent au final s’en trouver réduites (…). »

Branko Milanovic, « The welfare state in the age of globalization », in globalinequality (blog), 26 mars 2017. Traduit par Martin Anota

dimanche 26 mars 2017

Les liens de la semaine

Science politique


  • Onze candidats malgré le durcissement des règles (Le Monde)
  • Fillon, Macron, Le Pen… quels sont les programmes des cinq principaux candidats à la présidentielle 2017 ? (Le Monde)
  • Présidentielle 2017 : pourquoi le débat sur TF1 fait polémique (La Tribune)
  • Débat de la présidentielle : mais qui a gagné ? (The Conversation)
  • Les primaires, progrès ou recul de la démocratie ? (The Conversation)
  • Les "primo-votants" de 2017, entre défiance et recomposition politique (The Conversation)
  • Loin des urnes. L’exclusion politique des classes populaires (Camille Peugny)
  • Sur le Front d’Avignon. Quelques leçons sur les élections régionales de 2015 (La Vie des Idées)
  • Présidentielle : "Il demeure un vrai flou quand on parle des souverainistes" (Le Monde)



Croissance, fluctuations et crises

  • La situation économique mondiale au printemps 2017 : amélioration progressive dans un contexte très incertain (Trésor)
  • Le printemps de l’économie mondiale (The Economist)
  • Le pouvoir d'achat des ménages ralentit au quatrième trimestre (INSEE)
  • Les entreprises créées en 2010. Plus pérennes que celles créées en 2006, touchées par la crise (INSEE)
  • Le dynamisme de l’emploi dans la zone euro suffira-t-il à maintenir la croissance malgré la hausse du prix du pétrole ? (Patrick Artus)
  • Royaume Uni – Dernière sortie avant l’inflation (Philippe Waechter)


GRAPHIQUE Le produit intérieur brut et ses composantes

source : INSEE (2017)

Développement, environnement

  • Le piège de la croissance zombie (Eloi Laurent)
  • Climat : 2016 bat un record de chaleur, la planète entre en "territoire inconnu" (Le Monde)
  • Comment la corruption alimente le changement climatique (Project Syndicate)
  • La montée des violences dans le monde compromet les progrès du développement humain (Le Monde)
  • Le Danemark n'est plus le "pays le plus heureux du monde" (La Tribune)


Monnaie et finance

  • Nuages sur la finance internationale (Dominique Plihon)
  • La fin de la suprématie du dollar : un mythe tenace (Le Nouvel Economiste)
  • Régulation bancaire européenne : quand l’union fait la force (OFCE)
  • L'union bancaire a-t-elle sauvé l'Europe comme le dit Emmanuel Macron ? (La Tribune)
  • Cours boursiers et taux d’intérêt à long terme : quelles configurations ? (Patrick Artus)
  • Taux d’intérêt à long terme bas : trois explications possibles (Patrick Artus)


Politique économique

  • La compétitivité, un échec majeur de la présidence Hollande (Télos)
  • La modération du coût du travail doit être au service de la montée en gamme (Alter éco )
  • Comment réindustraliser ? (Patrick Artus)
  • La confiance, enjeu majeur pour l'avenir de l'économie américaine (Project Syndicate)
  • Protectionnisme, dévaluation, relance : un cocktail vénéneux et inefficace (Patrick Artus)
  • Que se passe-t-il aux Etats-Unis quand il y a politique monétaire restrictive et politique budgétaire expansionniste ? (Patrick Artus)


Politique budgétaire et dette publique

  • À la fin du quatrième trimestre 2016, la dette publique s'établit à 96,0 % du PIB (INSEE)
  • En 2016, le déficit public s'élève à 3,4 % du PIB, le taux de prélèvements obligatoires diminue de 0,1 point à 44,3 % du PIB (INSEE)
  • Le Portugal réduit son déficit public sous les 3 % du PIB (La Tribune)
  • Que veut vraiment dire « solvabilité budgétaire »? Une application au cas de la France (Patrick Artus)


GRAPHIQUE Dette des administrations publiques en France (en % du PIB)

source : INSEE (2017)

Réforme de l'Etat

  • L’emploi dans la fonction publique en 2015. L’emploi ralentit dans les trois versants de la fonction publique et se stabilise hors contrats aidés (INSEE)
  • #vidéo Y a-t-il trop de fonctionnaires en France ? (France TV)
  • Y a-t-il trop de fonctionnaires ? (Alter éco)
  • Deux objectifs bien différents pour les politiques budgétaires et les finances publiques : l’exemple de la France (Patrick Artus)
  • L'Etat, une entreprise comme les autres ? (La Tribune)


Politique monétaire

  • Afflux des banques sur les prêts "gratuits" de la BCE (La Tribune)
  • Comment la politique de soutien renforcé au crédit de l’Eurosystème a contribué à éviter une forte contraction du crédit en 2009 (Banque de France)
  • Taux d’intérêt naturel : estimations pour la zone euro (Banque de France)
  • Mario Draghi et le changement technologique (Philippe Waechter)
  • Trump : possibilités et limites de sa politique monétaire (Les Echos)


Commerce international

  • Les investissements étrangers en France au plus haut depuis dix ans (Le Monde)
  • Au G20, pas de consensus sur le libre-échange (Le Monde)
  • La mondialisation, ennemie de l’emploi ? (La Tribune)
  • La folie trumpienne du bilatéralisme (Financial Times)
  • Aléna : le grain de malice du Mexique pour faire face à Trump (La Tribune)
  • Que faire vraiment avec l’excédent extérieur de l’Allemagne ? (Patrick Artus)


Traité de Rome : retour sur 60 ans d'intégration européenne


  • Drôle d'anniversaire pour une Union européenne qui fête ses 60 ans (La Tribune)
  • Le Préambule du Traité de Rome : 60 ans après, que conclure ? (Eloi Laurent)
  • L’UE sur le chemin de Rome (Project Syndicate)
  • Europe : l'impossible statu quo (Dani Rodrik)
  • La politique de concurrence européenne ou l’extension du domaine de l’intégration (La Tribune)


La zone euro et ses déséquilibres

  • La zone euro a-t-elle perdu l’équilibre ? (The Conversation)
  • Zone euro : il faut parler d’ajustement asymétrique et pas d’austérité (Patrick Artus)
  • Que se passerait-il si tous les pays de la zone euro où un ajustement est nécessaire le réalisaient aujourd’hui ? (Patrick Artus)
  • Europe : Adoptons un budget commun (Agnès Bénassy-Quéré)
  • Zone euro : les règles budgétaires doivent être cohérentes avec l’organisation institutionnelle (Patrick Artus)
  • Peut-on sauver l’euro ? (Le Monde)
  • Peut-on dire qu’il aurait mieux valu ne pas créer l’euro? (Patrick Artus)


Brexit, Frexit...


Inégalités et justice sociale


Zoom sur les retraites

  • Retraites, l'autre gros sujet qui fâche les candidats à la présidentielle (La Tribune)
  • #vidéo Retraites : ce que proposent les candidats (Olivier Passet)
  • Faut-il une nouvelle réforme de retraites ? (Alter éco)
  • France : peut-on renoncer à repousser l’âge de la retraite ? (Patrick Artus)
  • L'égalité salariale homme-femme suffirait-elle à financer la retraite à 60 ans ? (La Tribune)


Travail, emploi, chômage

  • Très légère baisse du chômage en février (Le Monde)
  • Chômage : les zones déjà en difficulté plus fortement touchées par la crise de 2008 que les autres (Le Monde)
  • Mais si, Pôle emploi a bien travaillé affirment l'Igas et l'IGF (La Tribune)
  • Dégressivité des indemnités chômage : "Globalement, ça ralentit le retour à l'emploi" (Les Echos)
  • Syndicats et patronat avancent sur l’assurance-chômage (Le Monde)
  • « La formation professionnelle est le point le plus faible du marché du travail français » (Philippe Waechter)
  • Discrimination au travail : plus d'un tiers des actifs concernés (La Tribune)
  • Des salaires plus dynamiques et plus dispersés en Allemagne qu’en France (INSEE)


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source : INSEE (2017)

Autour du progrès technique





lire la précédente revue de presse

La faiblesse des taux d’intérêt, conséquence d'un investissement anémique

« Pourquoi est-ce que les taux d’intérêt sont-ils restés si longtemps si faibles après la crise financière et semblent promis à le rester durant le futur immédiat ? Une façon d’aborder ces questions consiste à utiliser l’identité comptable selon laquelle l’épargne doit être égale aux dépenses d’investissement physique et à affirmer que les faibles taux ont été nécessaires pour que les dépenses d’investissement soient suffisamment stimulées pour égaler l’épargne. De cette perspective, l’éventualité d’une reprise des taux d’intérêt dépend des causes de la faiblesse des dépenses d’investissement : s’explique-t-elle principalement par des tendances démographiques séculaires qui constituent un frein de long terme sur la demande globale ou bien par les effets résiduels de la crise financière ?

Un excès d’épargne malgré l’identité entre l’investissement et l’épargne au niveau mondial


Sur le plan comptable, le revenu mondial se répartit entre la consommation et l’épargne ; les dépenses se répartissent entre la consommation et l’investissement, auquel cas l’argent est dépensé pour remplacer ou accroître le stock de capital physique. Avec un revenu mondial forcément égal aux dépenses, les deux identités comptables, prises ensemble, impliquent que l’épargne brute mondiale (celle des ménages, des entreprises et des Etats) doit toujours être égale aux dépenses d’investissement brutes.

Au niveau national, cependant, l’épargne n’est pas forcément égale aux dépenses d’investissement, ce qui conduit à des déséquilibres globaux (des excédents et des déficits d’épargne nets) qui s’annulent au niveau de l’ensemble des pays. Certains pays comme la Chine et le Japon épargnent plus qu’ils n’en ont besoin pour financer leurs dépenses d’investissement, si bien qu’ils dépensent leur excès d’épargne à l’étranger. D’autres pays, comme les Etats-Unis, ont des déficits d’épargne nets et empruntent auprès du reste du monde, notamment de la Chine.

Les dynamiques d’épargne et d’investissement mondiales ont joué un rôle important dans l’idée d’un excès d’épargne (saving glut) proposée par Ben Bernanke en 2005 pour expliquer les forces derrière l’emprunt des Etats-Unis vis-à-vis du reste du monde. Bernanke affirmait que les larges excédents d’épargne nets qu’accumulaient l’Asie de l’est (après que la crise financière de 1997 ait déprimé les dépenses d’investissement de la région) et les pays exportateurs de pétrole (après qu’une hausse significative des prix du pétrole ait accru leur épargne) avaient généré un excès mondial d’épargne. Cette ample masse d’épargne devait aller ailleurs et elle finit aux Etats-Unis, où, en réduisant les taux d’intérêt, elle stimula suffisamment les dépenses d’investissement des Etats-Unis pour absorber l’excédent d’épargne étrangère. Bernanke a de nouveau développé cette idée en 2007, en donnant un rôle crucial à l’excès mondial d’épargne pour expliquer pourquoi les taux d’intérêt à long terme américains restaient faibles malgré le resserrement de la politique monétaire américaine.

L’effondrement de l’investissement dans les économies avancées


Le graphique 1 montre que le déclin des dépenses mondiales dans l’investissement (en pourcentage du PIB) en 2008-2009 a reflété des tendances touchant les seules économies développées, avec les dépenses d’investissement dans les pays en développement restant globalement inchangées. Les dépenses d’investissement mondiales ont connu une reprise ensuite et elles sont actuellement relativement élevées, stimulées par de fortes dépenses dans les économies émergentes qui sont bien au-dessus de leurs niveaux d’avant-crise. Ce qui se distingue est la reprise plate des dépenses d’investissement dans les économies développées malgré de faibles taux d’intérêt. Par exemple, les taux d’intérêt des titres publics à cinq ans au cours des cinq dernières années ont atteint en moyenne 2,1 % aux Etats-Unis, 1 % en Allemagne et 0,5 % au Japon, alors qu’ils atteignaient respectivement 4,4 %, 4,2 % et 1,3 % entre 2000 et 2005.

GRAPHIQUE 1 Tendances de l’investissement dans le monde (en % du PIB)

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Le graphique 2 montre cette chute des dépenses d’investissement dans les pays développés a été généralisée ; le Japon, l’union européenne et les Etats-Unis dépensent moins qu’ils ne le faisaient entre 2000 et 2005. Les Etats-Unis ont connu la plus forte chute parmi les trois régions durant la crise financière et la reprise a laissé jusqu’à présent le ratio investissement sur PIB plus de 3 points inférieur à la moyenne qu’il atteignait entre 2000 et 2005. L’Union européenne et le Japon ont connu une chute de 2 points de pourcentage de la part de l’investissement dans leur PIB au cours de la même période.

GRAPHIQUE 2 Dépenses d’investissement dans les économies avancées (en % du PIB)

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Qu’est-ce qui pèse sur l’investissement ? Facteurs séculaires versus facteurs conjoncturels


La faiblesse des dépenses d’investissement que l’on observe malgré les très faibles taux d’intérêt a entraîné un vif débat autour de ses possibles causes. Une possibilité est que le ralentissement de la croissance démographique, couplée au vieillissement de la population en âge de travailler dans les pays développés, réduise la croissance potentielle mondiale. Si c’est le cas, les dépenses d’investissement sont principalement freinées par une réduction de la croissance de la production attendue et de la demande de logements. Selon les prévisions des Nations unies, la croissance démographique dans l’ensemble des pays développés va ralentir, en passant de 0,6 % sur la période entre 2000 et 2005 à 0,4 % au cours des cinq prochaines années. En outre, la population de ces pays vieillit, avec la part des plus de 65 ans dans la population passant de 14,1 % en 2005 à 16,3 % en 2015, puis à 17,9 % en 2020 selon les prévisions.

Une explication alternative est que la crise financière mondiale a laissé les entreprises, les ménages et les gouvernements moins enclins, moins aptes à emprunter qu’ils ne l’étaient auparavant. Cette explication conjoncturelle suggère que l’investissement pourrait connaître une reprise rapide lorsque ces freins finiront de disparaître, tandis que l’explication démographique séculaire suggère que les taux d’intérêt vont rester sous pression à long terme (…).

GRAPHIQUE 3 Dépenses d’investissement résidentiel (en % du PIB)

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Les graphiques 3 et 4 montrent que les facteurs freinant les dépenses d’investissement affectent à la fois l’investissement résidentiel et l’investissement non résidentiel dans les économies avancées. Les dépenses résidentielles aux Etats-Unis, rapportées au PIB, étaient en 2016 inférieures de 1,5 point de pourcentage par rapport à leur moyenne entre 2000 et 2005, tandis que les dépenses étaient presque inférieures de 1 point de pourcentage dans l’Union européenne et au Japon par rapport à leur moyenne entre 2000 et 2005. La chute des dépenses résidentielles explique la moitié de la chuté de la chute de l’investissement total dans les économies développées, alors même que ces investissement ne représentent que le quart de l’ensemble des investissements. Le dernier graphique montre cette chute des dépenses d’investissement non résidentiel en pourcentage du PIB. Les entreprises n’ajoutent pas de nouveaux équipements, ni ne remplacent ou accroissent leur stock de capital, au même rythme qu’elles ne le faisaient avant la crise.

GRAPHIQUE 4 Dépenses d’investissement non résidentielles (en % du PIB)

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Il est difficile de déterminer ce qui explique l’actuel environnement des faibles taux d’intérêt. Les taux ont augmenté depuis qu’ils ont connu un creux au milieu de l’année 2016 et ils peuvent encore augmenter à moyen terme. Malheureusement, cette évolution n’est pas susceptible de trancher le débat sur l’importance relative des facteurs séculaires vis-à-vis des facteurs conjoncturels. Une hausse des taux d’intérêt signalerait que les entreprises, les ménages et les gouvernements sont enfin plus enclins et aptes à s’endetter, que le souvenir de la crise financière mondiale s’est enfin dissipé, mais de plus hauts taux ne signifieraient pas qu’ils ne sont plus soumis aux pressions baissières générées par la dynamique démographique. »

Thomas Klitgaard et Harry Wheeler, « The need for very low interest rates in an era of subdued investment spending », Réserve fédérale de New York, Liberty Street Economics (blog), 22 mars 2017. Traduit par Martin Anota

mercredi 22 mars 2017

La géométrie des robots

« (…) Ryan Avent (…), dans son dernier livre, a cherché à expliquer comment un profond changement technologique peut aller de pair avec une stagnation des salaires réels et une faible croissance de la productivité. D’après ce que je comprends, il affirme que les grandes avancées technologiques surviennent dans un secteur limité de l’économie et qu’elles poussent les travailleurs à aller dans les professions à faible salaire et faible productivité.

Mais je dois admettre que j’ai tout d’abord eu des difficultés à bien saisir ses propos ou à les concilier avec un cadre économique standard. Je cherche donc à savoir dans quelle mesure il est possible de capturer son récit dans un petit modèle d’équilibre général – fondamentalement le genre de modèle que j’ai appris il y a bien longtemps, lorsque j’étudiais la vieille théorie du commerce international.

Actuellement, je pense que ce genre d’analyse relève quelque peu d’un art perdu. Il fut un temps où la plupart des théories du commerce impliquaient des diagrammes illustrant des modèles à deux facteurs, deux biens et deux facteurs ; il n’y en a plus beaucoup ces jours-ci. Et il est vrai que des petits modèles peuvent être trompeurs et que le raisonnement géométrique peut vous induire en erreur. Il est également vrai, cependant, que ce style de modélisation peut vraiment vous aider à comprendre comment les différents morceaux d’une économie collent les uns aux autres, bien plus que ne peuvent le faire l’algèbre et le verbiage.

Ici, je vais utiliser un cadre qui correspond fondamentalement au diagramme de Lerner, mais adapté à une toute autre question, soit par souci de clarification, soit par nostalgie (je ne sais pas exactement quelle raison l’emporte sur l’autre).

Imaginons une économie qui produit seulement un bien, mais qui peut le faire en utilisant deux techniques, soit la technique A, qui est intensive en capital, soit la technique B, qui est intensive en travail. Je représente ces techniques sur le schéma n° 1 en montrant leurs coefficients d’intrants unitaires.

SCHEMA 1

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Ici, AB est l’isoquant unitaire de l’économie, les diverses combinaisons de capital (K) et de travail (L) qu’elle peut utiliser pour produire une unité de production. E est la dotation de l’économie en facteurs ; tant que le ratio agrégé K/L est entre les intensités factorielles de ces deux techniques, les deux seront utilisées. Dans ce cas, le ratio salaire sur loyer (s/r) sera la pente de la ligne AB.

Attendez, ce n’est pas fini. Puisque tout point sur la ligne passant via A et B a la même valeur, le lieu où elle touche l’abscisse correspond au montant de travail nécessaire pour acheter une unité de production, l’inverse du taux de salaire réel. Et la production totale est le ratio de la distance entre l’origine et E, divisée par la distance à AB, si bien que cette distance est 1/PIB.

Vous pouvez aussi déduire l’allocation des ressources entre A et B ; pour ne pas encombrer davantage le premier diagramme, je le montre sur le schéma n° 2, qui utilise les ratios K/L des deux techniques et la dotation globale E :

SCHEMA 2

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A présent, voici l’histoire d’Avent. Je pense qu’on peut la représenter comme un progrès technique affectant A et qui rend peut-être aussi A encore plus intensive en capital. Donc cela correspondrait à un mouvement vers le sud-ouest, vers un point comme A’ sur le schéma n° 3.

SCHEMA 3
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Nous pouvons voir immédiatement que cela va entraîner une chute du salaire réel, parce que 1/w doit augmenter. Le PIB et donc la productivité doivent augmenter, mais peut-être pas beaucoup si l’économie utilisait principalement la technique intensive en travail.

Et que dire à propos de l’allocation de la main-d’œuvre entre les différents secteurs ? Nous pouvons en parlant en utilisant le schéma n° 4, où le progrès technique touchant le secteur A intensif en capital entraîne un accroissement de la part de la main-d’œuvre employée dans le secteur B intensif en travail.

SCHEMA 4
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Donc oui, il est possible pour une simple analyse en équilibre général de saisir l’essentiel des intuitions d’Avent. Cela ne signifie pas, bien sûr, qu’il ait raison empiriquement. Et il y a d’autres choses dans son raisonnement, telles que des effets hypothétiques sur la direction de l’innovation, qui ne sont pas pris en compte ici. Mais, au moins, j’ai trouvé que cette façon de faire permettait de bien clarifier les choses. (….) »

Paul Krugman, « Robot geometry », 20 mars 2017. Traduit par Martin Anota

mardi 21 mars 2017

Les chimères de la déréglementation du marché du travail

« Tim a accueilli avec joie la proposition de réduire la protection des travailleurs contre les licenciements abusifs : "Cela va accroître la création d’emplois… Plus il est difficile de licencier du personnel, moins les entreprises sont susceptibles d’embaucher quelqu’un".

Cela relève du sens commun. Et malheureusement le sens commun nous amène souvent à nous tromper.

Les travaux empiriques ont cherché à mettre en évidence un lien entre les lois de la protection de l’emploi et le chômage. Par exemple, l’OCDE avait constaté qu’"il y a une faible association, voire aucune association, entre laxisme le degré de législation de la protection de l’emploi et le niveau globale de chômage" ; mais elle constatait toutefois que le chômage de long terme était d’autant plus important que la protection de l’emploi était forte. Et Stephen Nickell a constaté que les lois de protection de l’emploi étaient "négligeables et complètement insignifiantes" pour expliquer les écarts en termes de chômage que l’on observait d’un pays à l’autre durant les années 1980 et au début des années 1990.

Donc, pourquoi est-ce que l’intuition de Tim est aux antipodes avec les faits ? C’est parce qu’il y a des mécanismes qui opèrent dans l’autre sens. S’il n’y avait pas de protection de l’emploi du tout, les travailleurs auraient moins intérêt à rester dans la même entreprise à long terme. Ceteris paribus, ils auraient par conséquent plus d’incitations à changer d’entreprises. Cela aurait deux effets. D’une part, pour fidéliser le personnel, les employeurs peuvent avoir à relever leurs salaires. Cela tendrait à réduire l’emploi. Pour le dire d’une façon qui conviendrait davantage à Tim, les lois de la protection de l’emploi permettent aux entreprises de verser de plus faibles salaires. D’autre part, les travailleurs auraient moins d’incitations à investir dans des compétences spécifiques à l’entreprise. Cela tendrait à réduire l’efficacité de l’entreprise et donc l’empêcherait de se développer.

Vous pensez peut-être que ces effets sont faibles. Peut-être le sont-ils. Mais ceux de Tim aussi ; les entreprises, très optimistes à propos de leur capacité à repérer le talent, n’embauchent pas de travailleurs lorsqu’elles pensent qu’il y a une chance qu’ils puissent tirer au flanc une fois embauchés ou qu’ils sont incompétents.

En raison de ces mécanismes compensateurs, certaines études ont constaté « une relation en forme de U inversé entre la protection de l’emploi et la croissance économique » : "Du point de vue de la croissance du PIB par tête… la protection de l’emploi au début des années 1990 était trop faible dans des pays comme l’Australie, le Canada, le Danemark, les Etats-Unis, le Royaume-Uni et la Suisse".

Par conséquent, il est peu probable qu’une facilitation des procédures de licenciement pour les entreprises réduise le chômage et il très peu probable qu’elle le réduise de beaucoup. Si votre meilleure idée c’est de réduire la protection de l’emploi, c’est que vous ne réfléchissez pas beaucoup. »

Chris Dillow, « Employment protection and jobs », in Stumbling & Mumbling (blog), 27 octobre 2011. Traduit par Martin Anota



« Beaucoup m’ont rappelé hier sur Twitter la vision d’un marché du travail déréglementé que nourrit Liam Fox : "Nous devons commencer par déréglementer le marché du travail. Nous devons balayer les objections politiques. Il est trop difficile d’embaucher et de licencier et il est trop cher de recruter". C’est tout à fait ce qu’ont en tête les conservateurs (…). Mais il y a un petit problème avec cette vision des choses : il n’y a pas de bénéfices évidents à la déréglementation.

Mon graphique le montre bien. Il représente la productivité du travail en 2015 et une mesure de la protection de l’emploi en 2013-2014 : je prends une moyenne simple de quatre d’indices de protection de l’OCDE contre les licenciements et la réglementation du travail temporaire. (…)

GRAPHIQUE Productivité horaire du travail et degré de protection de l'emploi

Chris_Dillow__protection_de_l__emploi__productivite_horaire.png

Il est clair que, parmi les 33 pays pour lesquels nous avons des données, il n’y a pas de corrélation. Il est aussi clair que ce fait est robuste malgré les anomalies. Oui, les Etats-Unis ont une réglementation souple et une forte productivité. Mais le Royaume-Uni et la Nouvelle-Zélande ont une faible réglementation et une faible productivité, tandis que la France et la Belgique ont une réglementation stricte, mais aussi une forte productivité.

Vous pouvez penser que c’est contre-intuitif. Le sens commun dit que si les entreprises peuvent facilement licencier leurs salariés, alors les travailleurs sont incités à travailler plus dur, car ils savent qu’ils perdront leur emploi s’ils se font prendre en train de flâner ; en outre, les entreprises peuvent alors plus facilement ajuster leur main-d’œuvre pour faire face aux changements de conditions de marché.

Ces mécanismes sont toutefois compensés par d’autres. Par exemple, si les gens craignent d’être licenciés, ils ne vont pas chercher à investir dans des compétences spécifiques à des emplois, mais plutôt dans des compétences plus générales qui les rendent attractifs aux employeurs potentiels. Ils peuvent aussi passer moins de temps à travailler et plus de temps à chercher un nouvel emploi. De plus, un manque de protection va encourager les gens à plus souvent changer d’emplois, dans la mesure où il vaut mieux s’en aller que de se faire licencier. Cela peut réduire la productivité, notamment parce qu’il faut du temps aux nouvelles recrues pour qu’elles s’adaptent aux clients et aux technologies de leur nouvelle entreprise, ainsi qu’à leurs nouveaux collègues. Enfin, si les entreprises savent qu’elles peuvent licencier à volonté, elles vont moins chercher à bien sélectionner à l’embauche et à former leur personnel, et ainsi il peut y avoir un plus mauvais appariement entre emplois et travailleurs.

La déréglementation peut bénéficier aux mauvais employeurs qui veulent se comporter en tyrans, mais cela n’a pas de bénéfices évidents au niveau agrégé. (…) »

Chris Dillow, « Deregulation fantasies », in Stumbling & Mumbling (blog), 15 mars 2017. Traduit par Martin Anota

dimanche 19 mars 2017

Les liens de la semaine

Zoom sur les élections aux Pays-Bas


  • Sortie de crise précaire aux Pays-Bas (Jacques Adda)
  • Les Pays-Bas, premier test électoral pour l'Europe post-Brexit (La Tribune)
  • Pays-Bas : la vraie leçon des élections (La Tribune)
  • Aux Pays-Bas, Geert Wilders a déjà gagné la bataille des idées (The Conversation)
  • Le "Nexit" n’aura pas lieu, mais le pays est plus divisé que jamais (Alter éco)


Science politique

  • Détournements de fonds publics : une longue tradition dans la vie politique (La Tribune)
  • Trump peut-il gouverner l’Amérique? (Télos)
  • Ecosse : Brexit ou indépendance ? Pas si simple... (La Tribune
  • « Refuser des meetings pro-Erdogan en Europe est justifié » (Le Monde)


Zoom sur la présidentielle française


  • Les partis de gouvernement saisis de panique (Télos)
  • Front national : la politique du repli sur soi (Alter éco)
  • Qui sont les candidats pour la présidentielle 2017 ? (Le Monde)
  • Présidentielle : ce que nous apprend la course aux parrainages (Le Monde)
  • Election présidentielle : quel est le profil des parrains des candidats ? (Le Monde)
  • L’abstention, premier parti de la jeunesse ? (Le Monde)


L'économie française et la présidentielle

  • Et si François Hollande avait mené la bonne stratégie économique ? (La Tribune)
  • Le cycle économique français et la politique économique à la veille des élections (Philippe Waechter)
  • L'OFCE dans la campagne pour l'élection présidentielle. Mieux éclairer le débat public en économie (Xavier Ragot)
  • Le rôle de l'économie dans l'élection française (François Bourguignon)


Croissance, fluctuations et crises

  • Le pouvoir d’achat ralentit, le climat conjoncturel reste favorable (INSEE)
  • Regain d’optimisme pour la croissance française (Le Monde)
  • Peut-être n’y a-t-il pas tant d’anomalies dans la situation économique de la zone euro (Patrick Artus)
  • Les cycles conjoncturels au sein de la zone euro convergent à nouveau (INSEE)
  • Le pouvoir d’achat ralentit au Royaume Uni (Philippe Waechter)
  • Nouveau regard sur le développement (La Vie des Idées)


GRAPHIQUE Croissance du PIB des six principaux pays de la zone euro (en %)

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source : INSEE (2017)

Ressources environnementales

  • Où va le prix du pétrole ? (La Tribune)
  • Climat : février 2017 très chaud (Le Monde)
  • Ecologie : à quand le passage à l’acte ? (Le Monde)
  • En France, sortir du nucléaire coûterait cher, y rester aussi (Le Monde)


Démographie, migration

  • Plus de 1,2 million de demandes d’asile dans l’Union européenne en 2016 (Le Monde)
  • L'Europe a les moyens d'accueillir les réfugiés (OFCE)
  • Trump fait bondir l'émigration vers la Nouvelle-Zélande (La Tribune)
  • Le rôle de l’immigration dans l’économie américaine (Patrick Artus)


Monnaie et finance


GRAPHIQUE Taux d'inflation dans les pays de la zone euro (en %)

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source : INSEE (2027)

Politique économique

  • Entretenir la dynamique positive de l’économie mondiale (Christine Lagarde)
  • La politique budgétaire au service des réformes structurelles (FMI)
  • La France a un grave problème industriel : il ne faut pas l’oublier (Patrick Artus)
  • France : ne pas essayer ce qui a déjà échoué (Patrick Artus)
  • La France ne va pas imposer ses normes au reste du monde (Patrick Artus)
  • France et Italie : on ne peut pas se contenter de “petites mesures” de politique économique (Patrick Artus)


Politique budgétaire et dette publique


Commerce international

  • Le temps du libre-échange bientôt révolu ? (La Tribune)
  • Pourquoi les Etats-Unis doivent oublier la taxe transfrontalière (Kenneth Rogoff)
  • Le danger pour les Etats-Unis : que le protectionnisme amène l’inflation donc les taux d’intérêt au-dessus du niveau supportable par l’économie (Patrick Artus)
  • Commerce extérieur : faut-il redouter la taxe Trump ? (La Tribune)
  • Vers une guerre commerciale avec les Etats-Unis ? (Alter éco)
  • Une histoire du déficit extérieur des Etats-Unis : d’où vient-il ? Quelles sont les perspectives ? (Patrick Artus)
  • L’Union européenne doit-elle continuer de signer des accords de libre-échange ? (CEPII)
  • La Chine grand importateur de biens de consommation avec l’UE comme principal fournisseur (CEPII)


Finance internationale

  • L'Islande lève ses contrôles de capitaux, hérités de la crise (La Tribune)
  • La Chine veut limiter les investissements "irrationnels" à l'étranger (La Tribune)
  • La démondialisation financière est-elle engagée ? (André Cartapanis)
  • Impact de taux de change en zone euro et aux États-Unis (Banque de France)
  • Le taux de change du yen : un bon indicateur de l’aversion pour le risque liée aux évolutions aux Etats-Unis et en Europe (Patrick Artus)


Intégration européenne

  • Pays d’Europe Centrale et Orientale (PECO) : que peuvent-ils reprocher à l’Union Européenne ? (Patrick Artus)
  • La nature de l’équilibre macrofinancier de la zone euro renforce la faiblesse de la croissance potentielle de la zone euro : quels remèdes ? (Patrick Artus)
  • Combien d’Europe l’Europe peut-elle tolérer? (Dani Rodrik)
  • « Pour contrer l’euroscepticisme, il faut plus d’équité dans les règles budgétaires » (La Tribune)
  • L'Europe en manque de démocratie (Project Syndicate)
  • A quoi ressemblerait une Assemblée de la zone euro? (Thomas Piketty)
  • Comment amener l’Allemagne à financer des dépenses dans le reste de la zone euro ? (Patrick Artus)
  • Une alliance entre la France, l’Espagne et l’Italie contre l’Allemagne ? Peu crédible compte tenu de la situation de l’Espagne (Patrick Artus)


Brexit, Frexit...

  • Brexit : feu vert du Parlement, la procédure déclenchée fin mars (La Tribune)
  • Le retour au franc pénaliserait d’abord les Français les plus modestes (Le Monde)
  • La sortie de l’euro, une plongée dans l’inconnu (Denis Clerc)
  • Lex monetae: de quoi parle-t-on ? (CEPII)
  • Sortie de l’euro: faillites en chaîne et confiscation de l’épargne (Télos)
  • Si on anticipe qu’un pays de la zone euro peut sortir de l’euro, alors il y aura fuite des capitaux, “run” sur les dépôts des banques (Patrick Artus)


Inégalités


Redistribution et justice sociale

  • Pourquoi les outils du vingtième siècle ne peuvent réduire les inégalités au vingt-et-unième siècle (Branko Milanovic)
  • Qui bénéficierait du revenu universel de Benoît Hamon ? (Le Monde)
  • Bénéficiaires, montant, financement… Tout comprendre au revenu universel (Le Monde)
  • L’école en quête d’efficacité (Xavier Molénat)
  • Qui peut encore prendre sa retraite avant 62 ans ? (Le Monde)
  • "Trumpcare" : 24 millions d'Américains perdraient leur couverture santé d'ici 2026 (La Tribune)




Travail, emploi, chômage




Emploi et progrès technique


Autour des sciences économiques





lire la précédente revue de presse

samedi 18 mars 2017

L’anachronique stratégie commerciale de Trump



« (…) Dans ses discours et ses tweets, Trump s’en est pris agressivement à la mondialisation. Il a choisi Robert Lighthizer, très connu pour ses positions protectionnistes, comme Représentant du Commerce. Et les deux autres membres de son triumvirat en matière de commerce (Wilbur Ross, secrétaire du Commerce, et Peter Navarro, le conseiller en commerce de la Maison Blanche, ne sont pas moins protectionnistes que Lighthizer.

Beaucoup parmi les classes populaires et moyennes aux Etats-Unis croient que les accords de libre-échange expliquent pourquoi leurs revenus ont stagné au cours des deux dernières décennies. Donc, Trump cherche à leur fournir une "protection" en choisissant des protectionnistes.

Mais Trump et ses collaborateurs ont mal diagnostiqué le problème. Même si la mondialisation a pu jouer un rôle déterminant dans le déclin de la classe moyenne, c’est également le cas de l’automatisation. Lighthizer et Ross ont essentiellement travaillé dans des secteurs du vingtième siècle tels que la production métallurgique, ce qui les a convaincus de poursuivre des solutions héritées du vingtième siècle pour les problèmes que les Etats-Unis rencontrent au vingt-et-unième siècle.

Malheureusement, le protectionnisme du vingtième siècle ne va pas stimuler la compétitivité des secteurs américains, même s’il contribue à sauver des milliers d’emplois dans des secteurs très médiatisés. En outre, l’abandon des accords commerciaux et le relèvement des tarifs douaniers ne vont pas créer de nouveaux emplois bien payés dans les usines. Pire, les tarifs douaniers risquent de seulement infliger davantage de mal aux travailleurs.

Trump et son équipe ne comprennent pas quelque chose d’important : la mondialisation à l’œuvre au vingt-et-unième siècle est tirée par le savoir et non par le commerce. Une puissante baisse des coûts de communication a permis aux entreprises américaines de délocaliser leur production dans les pays à faibles salaires. Entretemps, pour synchroniser leurs processus de production, les firmes ont aussi délocalisé beaucoup de leur savoir-faire en matière de techniques, de marketing et de gestion. C’est cette "délocalisation du savoir" qui a changé la donne pour les travailleurs américains.

En 2017, les travailleurs américains ne sont pas en concurrence avec la main-d’œuvre étrangère à faible salaire, le capital et la technique de la même façon qu’ils ont pu l’être au cours des années 1970. Ils sont en concurrence avec une combinaison de main-d’œuvre étrangère à faibles salaires et de savoir-faire américain. Nous pouvons conceptualiser cela en considérant les produits américains comme n’étant pas faits aux Etats-Unis, mais dans l’Usine Amérique du Nord. Les biens produits dans l’Usine Amérique du Nord sont en concurrence avec les biens produits dans l’Usine Asie, l’Usine Europe, et ainsi de suite.

Cela signifie que si l’administration Trump impose des tarifs douaniers, cela va transformer les Etats-Unis en une île à hauts coûts pour les intrants industriels. Les entreprises peuvent être poussées à ramener une partie de leur production aux Etats-Unis, si celle-ci vise effectivement les consommateurs américains. Mais elles vont également être encouragées à délocaliser la production qui est destinée aux marchés à l’export, de façon à ce qu’elles puissent concurrencer les producteurs japonais, allemands et chinois en-dehors des Etats-Unis.

Augmenter les tarifs douaniers sur les importations, sans toucher aux flux d’idées et de propriété intellectuelle, c’est comme essayer d’empêcher l’eau de couler de ses mains en serrant les poings. Une approche plus rationnelle consisterait à accepter les réalités du vingt-et-unième siècle. La révolution de l’information a changé le monde d’une telle façon que les tarifs douaniers ne peuvent inverser les choses. Avec des travailleurs américains déjà en concurrence avec les robots dans l’économie domestique et avec les travailleurs à faibles salaires à l’étranger, une perturbation des importations va juste créer davantage d’emplois pour les robots.

Trump doit protéger les travailleurs individuels, par les emplois individuels. Les processus associés à la mondialisation du vingt-et-unième siècle sont trop soudains, imprévisibles et incontrôlables pour que l’on s’appuie sur des mesures statiques comme les tarifs douaniers. Les Etats-Unis ont plutôt besoin de restaurer leur contrat social afin que les travailleurs puissent tirer davantage bénéfice des gains générés par l’ouverture commerciale et par l’automatisation. La mondialisation et le progrès technique ne sont pas des processus indolores, donc il faudra toujours mettre en place des programmes de requalification, de formation tout au long de la vie, des programmes de mobilité et de soutien au revenu, et des transferts de revenu régionaux.

En poursuivant de telles politiques, l’administration Trump aura plus de chances de réussir à redonner à l’Amérique sa "grandeur" pour les classes moyennes et populaires. La mondialisation a toujours créé plus d’opportunités pour les travailleurs les plus compétitifs et plus d’insécurité pour les autres. C’est pourquoi un fort contrat social avait été établi durant la période de libéralisation d’après-guerre en Occident. Durant les années 1960 et 1970, les institutions telles que les syndicats se sont développées et les gouvernements pris de nouvelles mesures pour faciliter l’accès à l’éducation, développer la sécurité sociale et introduire une imposition progressive. Tout cela a contribué à ce que les membres des classes moyennes puissent se saisir des nouvelles opportunités lorsque celles-ci sont apparues.

Au cours des deux dernières décennies, la situation a énormément changé : la mondialisation s’est poursuivie, mais le contrat social s’est déchiré. La première priorité de Trump devrait être de le refondre ; mais ses conseillers en commerce ne le comprennent pas. Malheureusement, ils semblent vouloir se contenter de tarifs douaniers, or ceux-ci vont perturber les chaînes de valeur mondiales, peut-être entraîner des guerres commerciales et surtout accélérer la délocalisation de l’industrie américaine à l’étranger. »

Richard Baldwin, « Trump’s anachronistic trade strategy », 9 février 2017. Traduit par Martin Anota

mercredi 15 mars 2017

Le néolibéralisme et la productivité

« Chris Edwards affirme que les privatisations amorcées par Thatcher "ont transformé l’économie britannique" et stimulé la productivité. Cela nous amène à un paradoxe. Le fait est que les privatisations ne sont pas les seules choses qui se sont passées depuis les années 1980 et qui auraient dû stimuler la productivité, selon (ce que j’appelle) l’idéologie néolibérale. Les syndicats se sont affaiblis, ce qui aurait dû réduire "les pratiques restrictives". Les dirigeants ont vu leur rémunération exploser, ce qui aurait dû en attirer les plus compétents, et mieux les inciter à accroître la productivité. Et la main-d’œuvre a plus de capital humain : depuis les années 1980, la proportion de travailleurs avec un diplôme universitaire a quadruplé en passant de 8 % à un tiers. (…)

L’idéologie néolibérale prédit alors que la croissance devrait s’accélérer. Mais elle ne l’a pas fait. En fait, les données de la Banque d’Angleterre montrent que la croissance de la productivité (…) a eu tendance à ralentir depuis les années 1970. Pourquoi ?

GRAPHIQUE Croissance de la productivité au Royaume-Uni (en %)

Chris_Dillow__croissance_productivite_Royaume-Uni_Grande-Bretagne.png

Il se peut que les réformes néolibérales ne stimulent que temporairement la productivité. Je n’en suis pas sûr. Comme Dietz Vollrath l’a dit, les économies sont habituellement lentes à répondre à une hausse de la production potentielle. S’il y avait eu une forte hausse de la production potentielle, alors nous aurions dû le voir dans les données relatives à la croissance sur vingt ans. Ce n’est pas le cas. Une autre possibilité est que les effets stimulateurs de productivité du néolibéralisme aient été compensés par des forces associées à la stagnation séculaire – la pénurie d’innovations et de projets d’investissement profitables.

Mais il y a une autre possibilité, celle selon laquelle le néolibéralisme a en fait contribué au ralentissement de la croissance.

Je pense à trois façons par laquelle le néolibéralisme peut effectivement freiner la croissance. Un premier mécanisme passe via la politique macroéconomique. Sur des marchés du travail tendus tels que ceux que nous avons connus dans l’immédiat après-guerre, les salariés étaient incités à être plus productifs parce qu’on ne pouvait pas facilement s’appuyer sur la réduction des salaires pour accroître les profits. En outre, les entreprises étaient assurées de faire face à une demande globale élevée, ce qui les encourageait à investir et à accroître leurs ratios capital sur travail pour répondre à cette demande. Dans les années qui ont suivi la démocratie sociale, ces incitations à la productivité se sont affaiblies.

En outre, le néolibéralisme peut contribuer à accroître les inégalités de revenu, or ces dernières peuvent freiner la productivité. Par exemple, les inégalités génèrent de la défiance, or celle-ci déprime la croissance économique en dégradant la qualité de la politique économique, en exacerbant les problèmes d’antisélection (les problèmes de "marchés de l’occasion") et en détournant des ressources vers les secteurs à faible productivité.

Enfin, nous pouvons entrevoir un troisième mécanisme : la gestion néolibérale peut elle-même réduire la production. Il y a là plusieurs canaux possibles. Premièrement, la bonne gestion peut nuire à l’investissement et à l’innovation. William Nordhaus a montré que les profits tirés de l’innovation sont faibles. Et Charles Lee et Salman Arif ont montré que les dépenses en capital sont souvent motivées par le sentiment plutôt que par une évaluation réalisée de sang froid avec pour résultat que cela entraîne une chute des profits. Nous pouvons interpréter les ralentissements de l’innovation et de l’investissement comme une preuve que les dirigeants ont pris en compte ces faits. En outre, une focalisation sur la réduction des coûts, les routines et les meilleures pratiques peuvent empêcher les salariés d’avoir la latitude et le temps d’expérimenter et d’innover. Dans tous les cas, les idées de Schumpeter semblent valides : la croissance capitaliste nécessite un esprit aventurier, or celui-ci est étouffé par la bureaucratie rationnelle.

Deuxièmement, comme Jeffrey Nielson l’a affirmé, les organisations basées sur la hiérarchie peuvent démotiver les subalternes, qui s’attendent à ce qu’on leur dise quoi faire plutôt qu’à prendre des initiatives.

Troisièmement, les incitations à haute puissance accordées aux dirigeants peuvent se révéler contreproductives. Elles peuvent alimenter les comportements de quête de rentes (rent-seeking), les intrigues de bureau et les manœuvres pour atteindre le sommet de la hiérarchie plutôt qu’inciter chacun à faire au mieux son travail. Elles peuvent étouffer les motivations intrinsèques comme la fierté professionnelle. Et elles peuvent amener les dirigeants à se focaliser sur la réalisation de tâches que l’on peut facilement surveiller plutôt que celles qui sont certes importantes à l’organisation, mais plus difficiles à mesurer : par exemple, la réduction des coûts peut être quantifiée, faire l’objet d’une mesure d’incitation, mais maintenir une culture d’entreprises saine est moins facilement mesurable, si bien que celle-ci peut être négligée dans la conception des mesures d’incitations.

Quatrièmement, autonomiser la gestion peut accroître l’opposition au changement. Comme McAfee et Brynjolfsson l’ont montré, pour récolter les bénéfices du changement technique, cela requiert souvent un changement organisationnel. Mais les dirigeants bien payés ont peu de raisons de vouloir faire de vagues en entreprenant de tels changements. La conséquence en est que nous sommes collés dans ce que van Ark appelle la "phase d’installation" de l’économie digitale plutôt que la phase de déploiement. Comme Joel Mokyr l’a dit, les forces du conservatisme suppriment finalement la créativité technique.

Tout cela est cohérent avec le Fait : la croissance de la productivité agrégée a été plus faible au cours de l’ère néolibérale qu’elle ne l’a été entre 1945 et 1973, lors de l’âge d’or de la démocratie libérale.

Je concède qu’il ne s’agit ici que d’une suggestion et qu’il peut encore y avoir d’autres possibilités, notamment la possibilité que la forte croissance de la productivité lors de l’immédiat après-guerre ait été une aberration, qui s’explique par le fait que les entreprises aient rattrapé les plus productives et cherché à tirer profit des innovations d’avant-guerre. Cela nous amène toutefois à considérer la possibilité que la faible croissance soit un aspect du capitalisme normal. »

Chris Dillow, « Neoliberalism and productivity », in Stumbling & Mumbling, 26 février 2017. Traduit par Martin Anota

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