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Commerce international

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dimanche 7 décembre 2014

Déchiffrage de la mondialisation

mercredi 3 décembre 2014

L'Amérique échange davantage avec l'Asie et le Pacifique qu'avec l'Europe

GRAPHIQUE Echanges commerciaux bilatéraux entre l'Amérique et... (en milliers de milliards de dollars)

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source : The Economist (2014)

mardi 8 juillet 2014

En Chine, les IDE sortants vont bientôt dépasser les IDE entrants

GRAPHIQUE Investissements directs à l'étranger de la Chine (en milliards de dollar)

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source : The Economist (2014), d'après les données de l'UNCTAD

jeudi 19 juin 2014

Le commerce des services commence à fleurir

« Au moins depuis les écrits de David Ricardo au début du dix-neuvième siècle, les économistes ont prodigué leurs petites leçons sur les possibles avantages économiques du commerce avec des exemples qui mettent en scène des marchandises. Le célèbre exemple que Ricardo fournit pour expliquer l'avantage comparatif met en scène la production de vin et de tissu. Des générations entières de manuels ont parlé du pétrole et du blé, des voitures et des ordinateurs, et de bien d'autres paires de marchandises. Mais l’idée d’un commerce international dominé par les seules marchandises physiques s'érode. Prakash Loungani et Saurabh Mishra présentent certaines des récentes tendances dans leur article " Où est passé le secteur des services de papa ?" publié dans le numéro de juin 2014 de la revue Finances & Développement du FMI.

(…) La révolution des technologies d’information et de communication a brisé les anciens liens géographiques, où un service était nécessairement consommé là où il était produit. Maintenant, de nombreux services sont réalisés dans un endroit et consommés ailleurs. Loungani et Mishra écrivent que "grâce aux réseaux de télécommunications, des services peuvent être transportés presque instantanément sur de longues distances. L’éventail des activités qui peuvent être numérisées et mondialisées s’élargit, depuis le traitement des sinistres d’assurance et des paiements d’impôts jusqu’à la transcription des dossiers médicaux et au téléenseignement. (…) Le schéma consistant à implanter les activités à forte valeur ajoutée dans les pays avancés et à reléguer les autres dans les pays en développement commence à changer. Les entreprises, surtout dans les pays émergents parvenus à maturité, commencent à rattraper celles des pays avancés pour certaines activités à forte valeur ajoutée, tandis que les entreprises des pays avancés détachent les éléments plus standardisés de leurs activités à haute valeur ajoutée pour les implanter dans les pays émergents. En attestent la prolifération des bureaux spécialisés dans les conseils aux entreprises et le traitement des connaissances ainsi que l’explosion du commerce électronique et de la vente en ligne dans les pays émergents du Moyen-Orient, au Brésil, en Chine, en Inde et à Singapour. (…) Des pays comme la Malaisie pourraient profiter de la mondialisation des services pour échapper au piège potentiel du revenu intermédiaire. L’aspect positif est que l’expansion du secteur des services — et des exportations de services — dans les pays en développement a dépassé l’exemple souvent cité de la croissance des technologies de l’information en Inde. Pensez à la révolution du téléphone portable qui a transformé les services financiers dans beaucoup de pays africains, à l’industrie cinématographique au Nigéria, à la conception de jeux vidéo au Cambodge, aux services comptables à Sri Lanka et aux entreprises de traitement des ressources humaines à Abu Dhabi."

Au cours de la dernière décennie, les échanges de services ont connu une croissance presque trois fois plus rapide que les échanges des marchandises. "Il est certes difficile de mesurer les échanges de services, mais la part des pays en développement dans les exportations mondiales de services est apparemment passée d’environ 14 % en 1990 à 25 % en 2011 (…)."

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Avec l'évolution des technologies d'information et de communication, l'autre grand changement est que les services sont en train de devenir une plus grande part de la valeur totale, même pour de nombreux produits qui sont vendus comme marchandises physiques. Loungani et Mishra citent le mantra de la Silicon Valley : "le logiciel représente 70 % du matériel". (…) Certains auteurs utilisent un néologisme vraiment laid lorsqu’ils qualifient ce changement de "servicisation de l’industrie".

Cet argument est souvent formulé avec le schéma du "sourire" de la création de valeur, dont le gourou de la gestion Ram Mudambi est présenté comme en étant le concepteur. Il suggère que les entreprises vont décider de placer leurs chaînes de production à l'intérieur des pays et entre ces derniers en fonction du montant de la valeur qui est créée aux différentes étapes de la production. Mudambi affirme que pour un bien manufacturé moderne, beaucoup de la valeur ajoutée du produit final est créée dans les premiers étapes (recherche-développement et conception) et dans les dernières étapes (marketing, logistique et service après-vente).

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Comme le commerce mondial se concentre de plus en plus dans les services, je pense qu'il va commencer à changer nos façons de penser le commerce international. Les chaînes de valeur mondiales dans les services sont rendues possibles par les technologies d'information et non par les ports, avions, trains et autoroutes. Le commerce des services est capable de changer très rapidement : après tout, si une entreprise achète un service qui sera fourni en ligne, il peut avoir une préférence pour le lieu géographique où ce service est réalisé. Comme les capacités des technologies d'information s’accroissent et que la vitesse, la clarté et l'immédiateté des connexions en ligne s’approfondissent, je soupçonne que de nombreux types de production vont finir par être divisés et subdivisés entre les lieux d’une manière que nous commençons à peine d’imaginer.

Et finalement, je m'attends à ce que la croissance du commerce des services réduise les pressions en faveur du protectionnisme. Au lieu de parler de l’hypothétique commerce d’hypothétiques biens achevés (comme les voitures et les ordinateurs), il est clair que des parties de la valeur ajoutée seront souvent créées dans des lieux différents. Appeler au protectionnisme commercial à l’encontre de certains produits fabriqués dans d'autres pays comme les voitures, l’acier ou les téléviseurs est une chose, mais je ne suis pas sûr qu’un mouvement protectionniste similaire puisse aussi facilement empêcher les services de traverser les frontières. En outre, les pays doivent éviter d’instaurer des droits de douane ou autres restrictions sur les importations, car de nombreuses importations font partie d'une chaîne de production mondiale et les producteurs domestiques ne manqueront pas de souligner que l'inhibition de leur accès aux connexions mondiales va nuire à l’économie nationale.

Timothy Taylor, « Trade in services begins to blossom », in Conversable Economist (blog), 18 juin 2014. Traduit par Martin Anota

samedi 5 avril 2014

Les expéditions mondiales de smartphones

GRAPHIQUE Les expéditions mondiales de smartphones (en milliards d'unités) selon le prix des smartphones (en dollars)

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source : The Economist (2014)

vendredi 31 janvier 2014

Comment penser le commerce international avec les chaînes de valeur mondiales

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« (…) Les débats traditionnels autour du commerce international prenaient comme illustration des pays exportant des produits qui sont consommés dans d'autres pays : voitures, ordinateurs, vin, vêtements, et ainsi de suite. Mais dans nos économies modernes, ce qui est souvent exporté au-delà des frontières nationales est un bien intermédiaire, qui est ensuite utilisé dans la production d'autres biens intermédiaires et exporté à nouveau, si bien que le produit final est produit dans une chaîne de valeur mondiale qui implique de nombreux. Le recueil d'essais Global value chains in a changing world, édité par Deborah K. Elms et Patrick Low, en offre un bel aperçu. Le livre a été publié par l'Organisation mondiale du commerce (OMC), en collaboration avec l'Institut mondial Fung et l’Université technologique Nanyang.

Le livre comporte 16 chapitres couvrant divers aspects des chaînes de mondiales notamment la façon de mesurer la valeur ajoutée au sein de chaque pays, la manière de gérer ces processus de production et la façon dont les pays à revenu faible et intermédiaire peuvent se trouver un niche dans les chaînes de valeur. Ici, je vais me pencher ici sur l’essai de Richard Baldwin. Il commence ainsi (…) :

"Les chaînes de valeur mondiales ont transformé le monde. Elles ont révolutionné les options dont disposent les pays pauvres pour se développer ; maintenant ils peuvent se joindre aux chaînes de valeur plutôt que d'avoir à investir des décennies pour construire la leur. La délocalisation des étapes de fabrication intensives en main-d'œuvre et la mobilité internationale de la technologie ont contribué à la croissance exceptionnelle des pays émergents, un changement qui stimule la réforme de la politique intérieure et qui se trouve stimulée par cette dernière en retour. Ce revers de fortune constitue peut-être le changement économique mondial le plus important de ces cent dernières années. Cependant les chaînes de valeur mondiales évoluent elles-mêmes rapidement. Le changement est dû en partie à leur impact (en termes de convergence des revenus et des salaires) et en partie aux innovations rapides dans les technologies de communication, la fabrication intégrée par ordinateur et l'impression 3D."

Baldwin affirme que ces chaînes de valeur mondiales représentent une forme profondément différente du commerce international. Dans ce qu'il appelle "la première grande fragmentation" (first great unbundling) (c’est-à-dire la croissance du commerce mondial depuis le début du dix-neuvième siècle jusqu’au vingtième siècle), les gains à l’échange résultent de moindres coûts de transport combinés à l’innovation, à la spécialisation et aux économies d'échelle. Les avantages de complexité et d’échelle semblaient être mieux coordonnés lorsque la production était concentrée dans un nombre relativement limité de lieux. Le résultat a été que l'activité économique s’est concentrée : par exemple, dans le Nord plutôt que dans le Sud et dans certaines régions et aires métropolitaines plutôt que dans d'autres.

La "deuxième grande fragmentation" (second great unbundling) des chaînes de valeur mondiales est impulsée par différents facteurs : la baisse des coûts de technologie de communication et d'information a permis de coordonner les activités économiques réalisées dans de nombreux endroits différents et les grands écarts de salaires qui s'étaient creusés pendant plusieurs décennies entre les différents pays a permis de réduire les coûts en fractionnant le travail. "Certains coûts de coordination sont liés à la communication, de sorte que la `glue de coordination’ a commencé à fondre à partir du milieu des années quatre-vingt avec la fusion des télécommunications, des ordinateurs et des logiciels d'organisation… Alors que le transfert de technologie est une histoire ancienne (pensons à la poudre à canon), les TIC ont facilité le contrôle, ce qui permit de réduire les coûts et les risques associés à la combinaison de la technologie des pays développés avec le travail des pays en développement." Dans cette forme de commerce international, l'activité économique devient moins concentrée et l'expertise s'étend.

Baldwin décrit le résultat de cette façon : "Il existe des économies-sièges (headquarter), dont les exportations contiennent relativement peu de biens intermédiaires importés, et les économies-usines (factory), dont les exportations contiennent une grande part de biens intermédiaires importés). … La chaîne de valeur mondiale n'est pas vraiment mondiale, mais plutôt régionale (…) avec ce que j'appelle l'usine Asie, l’usine Amérique du Nord et l'usine Europe". Afin de montrer ces dynamiques mouvantes, Baldwin souligne que les économies du G7 (les Etats-Unis, le Canada, la France, l’Allemagne, l’Italie, le Japon, le Royaume-Uni) représentaient 20 % de la production mondiale en 1820, 40 % des la production mondiale en 1870, et ont culminé à deux tiers de la production mondiale en 1988, mais sont maintenant retombées à 50 % de la production mondiale.

Baldwin affirme également que "l’internationalisation des chaînes de valeur a également internationalisé les flux bidirectionnels complexes qui avaient seulement lieu dans les usines". Ainsi, les décisions sur la façon d'investir qui se prenaient à l'intérieur de l'usine ou peut-être dans une certaine région sont désormais des décisions concernant les investissements directs étrangers (IDE). Le transport de composants et de fournitures s’opérait au sein d’une entreprise : maintenant une part essentielle du transport est sous-traitée à des entreprises logistiques qui fournissent des services d'expédition. Les services juridiques et financiers qui étaient réalisés dans une société et même souvent au sein d’un même bâtiment constituent désormais des transactions internationales. Les décisions concernant l’usage de la propriété intellectuelle dans la ligne de production étaient prises par des gens dans des bâtiments voisins, mais maintenant il faut prendre des décisions sur le partage de la propriété intellectuelle et la formation appropriée entre différents pays.

Et l'économie politique du commerce a également changé. Dans les anciennes formes du commerce international, les pays étaient toujours tentés de protéger les industries nationales en bloquant les importations. Mais dans le commerce des chaînes de valeur mondiales, chaque pays est incité à faciliter les importations pour devenir une partie de la chaîne de valeur mondiale et anticipe que les autres pays vont se comporter de la même manière.

Ce processus de chaînes de valeur mondiales ne fait vraiment que commencer et se révélera davantage comme un kaléidoscope d'images mouvantes que comme un mouvement unidirectionnel. Il y aura toujours des avantages à être proche des fournisseurs d'intrants et des sources de demande finale. D’un autre côté, l'amélioration continue des technologies de l'information et de la communication ont tendance à encourager l’approfondissement de la séparation de l'activité économique, en parallèle avec le développement de produits qui sont à forte intensité technologique, mais qui sont petits et possèdent de faibles coûts d’expédition. Dans le cas des produits comme les logiciels ou certains services, les "produits" peuvent être expédiés par voie électronique à coût presque nul. Ces forces vont différer selon les produits. Elles vont changer avec les nouveaux développements technologiques, comme la fabrication et l'équipement assistés par ordinateur, puisque ces derniers peuvent être exploités par des spécialistes qui sont géographiquement éloignés les uns des autres (…). Les forces vont également différer selon la manière par laquelle les régions se spécialisent dans différents types de production.

Je pense que lorsque les historiens économiques dans 50 ou 100 ans regarderont notre époque, ils constateront que nos préoccupations d’aujourd’hui comme la lente reprise de la Grande Récession, le financement des soins de santé, l'euro et bien d'autres encore se seront estompées avec le temps. Ils considéreront plutôt la création de chaînes de valeur mondiales et la transformation des modèles économiques mondiaux, avec ce que cela signifie pour les pays et les travailleurs, comme l'événement économique de notre époque. »

Timothy Taylor, « Global supply chains and rethinking international trade », in Conversable Economist (blog), 20 décembre 2013. Traduit par M.A.


aller plus loin... lire « La fragmentation internationale de la production » et « Les sept dimensions de l’hypermondialisation »

samedi 5 octobre 2013

Les chaînes de valeur mondiales et les mutations du commerce international

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« Le Rapport mondial sur l'investissement 2013 de la CNUCED (Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement) est ma source privilégié de statistiques en ce qui concerne les niveaux et les tendances de l'investissement direct à l’étranger (IDE). Cette année, le chapitre IV s'intitule "Les chaînes de valeur mondiales : l’investissement et le commerce au service du développement". Voici quelques points qui m'ont sauté aux yeux.

La prééminence du commerce international des biens intermédiaires

L'histoire du commerce international que racontent les manuels, dans laquelle un produit facilement identifiable réalisé dans un pays donné (par exemple une voiture, un ordinateur, du textile, du pétrole, du vin ou du blé) est échangé contre un autre bien produit dans un autre pays n'est plus une bonne représentation de la majorité des échanges mondiaux. "Environ 60 % du commerce international, qui s'élève aujourd'hui à plus de 20.000 milliards de dollars, est constitué d’échanges de biens et services intermédiaires qui sont incorporés à diverses étapes du processus de production des biens et services destinés à la consommation finale."

Voici un exemple concret d’échanges de biens intermédiaires à travers une chaîne de valeur mondiale, en l’occurrence celle de Starbucks : "Par exemple, même la chaîne de valeur mondiale relativement simple de Starbuck (une entreprise américaine), basée sur l’offre d’un service (la vente de café), nécessite la gestion d'une chaîne de valeur qui s'étend sur tous les continents ; elle emploie directement 150.000 personnes ; qui se procure du café auprès milliers de commerçants, d’agents et de fermiers sous contrat dans les pays en développement ; fabrique du café dans plus de 30 usines, principalement en alliance avec des entreprises partenaires, généralement à proximité du marché final ; distribue le café aux points de vente à travers plus de 50 grands entrepôts et centres de distribution (…) ; et exploite environ 17.000 magasins dans plus de 50 pays à travers le monde. Cette chaîne de valeur mondiale doit être efficace et rentable, tout en respectant des normes de qualité strictes en ce qui concerne les biens et services. Elle nécessite un large éventail de services, notamment ceux liés à la gestion de la chaîne de valeur et à la gestion et développement des ressources humaines, que ce soit dans l’entreprise elle-même ou en relation avec les fournisseurs et les autres partenaires. Les flux commerciaux qui sont à l’œuvre sont immenses et ils se composent de produits agricoles, de produits manufacturés et de services techniques et de gestion."

Et voici quelques chiffres qui montrent l'importance des échanges de produits intermédiaires dans les exportations réalisées par les différents pays. La barre vert foncé indique la composante "en amont" des chaînes de valeur mondiales : c’est-à-dire la part de la valeur ajoutée étrangère qui est tout d'abord importée, mais qui est ensuite réexportée par une économie. La barre vert clair montre la composante "en aval" des chaînes de valeur mondiales : c’est-à-dire la part des exportations d’un pays qui fera plus tard partie de la valeur ajoutée des exportations d'un autre pays. La somme de ces deux composantes est le "taux de participation aux chaînes de valeur mondiales", c'est-à-dire la part des exportations d'un pays qui est impliquée soit en amont, soit en aval dans la chaîne de valeur mondiale.

GRAPHIQUE 1 Participation aux chaînes de valeur mondiale en 2010

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Et voici une liste par pays :

GRAPHIQUE 2 Taux de participation aux chaînes de valeur mondiales dans les 25 plus grosses économies exportatrices

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La centralité des firmes transnationales dans le commerce international

Les chaînes de valeur mondiales sont généralement coordonnées par les firmes transnationales (FTN), souvent par le biais des IDE dans d'autres pays (ce qui explique pourquoi il est logique de discuter des chaînes de valeur mondiales dans un rapport axé sur les IDE). En fait, une minorité de FMN coordonne et réalise l'écrasante majorité du commerce international, via la possession de filiales à l’étranger, la sous-traitance, la franchise, etc.

"Dans l'UE, les 10 % plus grandes entreprises exportatrices représentent généralement 70 à 80 % du volume des exportations, tandis que ce chiffre s'élève à 96 % du total des exportations pour les États- Unis, où environ 2.200 entreprises (représentant le 1% des plus gros exportateurs, dont la plupart sont des sociétés-mères ou des filiales de FMN) génèrent plus de 80 % du total des échanges. Les réseaux de production internationaux qui sont façonnés par les sociétés-mères et les filiales des FMN représentent une large part des échanges dans la plupart des pays. (…) La CNUCED estime qu'environ 80 % du commerce mondial (en termes d'exportations brutes) est lié aux réseaux internationaux de production des FMN..."

Chaînes de valeur mondiales et développement économique

De toute évidence, grâce aux chaînes de valeur mondiales, les prix à la consommation dans les pays importateurs sont inférieurs à ce qu'ils seraient autrement, ce qui est précisément l’une des raisons pour lesquelles les FMN élaborent de telles chaînes. Celles-ci permettent également aux FMN de générer davantage de profits. Mais les chaînes d'approvisionnement mondiales aident-elles les pays à faible revenu et à revenu intermédiaire à se développer ? La réponse dépend de plusieurs facteurs.

Est-ce que participer à une chaîne de valeur mondiale permet un apprentissage supplémentaire ? "(…) Est-ce qu’elle permet aux firmes d’acquérir de nouvelles compétences qu’elles pourront ensuite appliquer à la production d'autres biens ou services ? Dans l'industrie du textile, les entreprises mexicaines ont pu acquérir de nouvelles compétences et fonctions et étendre ainsi leur rôle de fournisseurs, alors qu'il semble très difficile pour les entreprises en Afrique subsaharienne qui fournissent des vêtements dans le cadre du programme African Growth and Opportunity Act de faire autre chose que la coupe, la couture et la finition."

(…) La participation aux chaînes de valeur mondiales semble en général favoriser la croissance économique et le développement, mais il y a plusieurs défis (…) en ce qui concerne le traitement des travailleurs, les effets environnementaux, les interactions avec les institutions locales et le gouvernement local, et ainsi de suite. »

Timothy Taylor, « Global supply chains and the changing nature of international trade », in Conversable Economist (blog), septembre 2013. Traduit par Martin Anota


aller plus loin… lire « La fragmentation internationale de la production » et « Pourquoi devenir une multinationale ? »

samedi 28 septembre 2013

L’évolution du commerce mondial

« Le Rapport sur le commerce mondial 2013 de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) a pour thème "les facteurs qui déterminent l'avenir du commerce mondial", qui dans un certain nombre de façons s'avèrent être les facteurs qui façonneront l'avenir de l'économie mondiale dans son ensemble. Voici quelques-uns des faits et des thèmes qui m'ont sauté aux yeux.

1. Le commerce international joue un rôle croissant de plus en plus important dans l'économie mondiale. Voici un graphique représentant le ratio des exportations mondiales de biens et services sur le PIB mondial. Les échanges ont fortement augmenté ces dernières décennies, passant de moins d'un cinquième du PIB mondial au milieu des années 1980 à près d'un tiers du PIB mondial en 2012. Et le commerce mondial semble s’être en grande partie redressé suite à la contraction qu’il a subi durant la Grande Récession de 2008-2009.

GRAPHIQUE 1 Ratio des exportations mondiales de marchandises et de services commerciaux sur le PIB mondial (en dollars courants)

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2. L’essor des échanges s’explique principalement par un accroissement des échanges de produits manufacturés. Du moins jusqu'à maintenant, les échanges de services sont de plus en plus en phase avec le commerce en général, mais la plupart des échanges impliquent encore l’industrie. Le premier graphique compare la croissance des échanges de biens manufacturés par rapport aux échanges de biens agricoles, de carburant et de minéraux.

GRAPHIQUE 2 Part des produits dans les exportations de marchandises depuis 1900 (en %)

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Peut-être à un certain moment dans l'avenir, les échanges de services dans l'économie mondiale vont croître plus rapidement que le commerce de biens. Mais du moins jusqu'à présent, ce n'est pas le cas. En l’occurrence, le graphique de droite montre la part des services dans le commerce global des biens et services. Cette part ne varie pas beaucoup.

GRAPHIQUE 3 Composition des exportations mondiales de biens et services commerciaux (en milliers de milliards de dollars et en %)

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3. Les échanges mondiaux de biens manufacturés sont principalement réalisés par un petit nombre de firmes multinationales (FMN) qui réalisent souvent des investissements directs à l'étranger (IDE) dans le cadre de la constitution de chaînes de valeur mondiales, si bien que les étapes pour fabriquer un produit sont de plus en plus nombreuses et sont réalisées par un nombre toujours plus élevé de pays.

"Malgré quelques exceptions notables comme les grandes compagnies pétrolières, les entreprises qui se livrent aux investissements directs à l’étranger (ces derniers désignant l'appropriation et la gestion d'actifs dans plusieurs pays en vue de produire des biens et services) étaient relativement rares avant 1945. Après la Seconde Guerre mondiale par contre, les IDE ont explosé, croissant plus rapidement que la production ou le commerce international... En 2009, on a estimé qu'il y avait 82.000 multinationales, contrôlant plus de 810.000 filiales dans le monde entier. Plus des deux tiers des échanges mondiaux sont réalisés à présent au sein des entreprises multinationales ou de leurs fournisseurs, ce qui souligne l'importance croissante des chaînes de valeur mondiales... La fabrication est de plus en plus gérée par des chaînes de valeur mondiales complexes (qui constituent alors les usines du monde) qui localisent différentes étapes du processus de production dans les endroits les plus rentables du monde..."

Voici un tableau indiquant la part des exportations de divers pays qui sont réalisées par les plus grands exportateurs. Par exemple, dans l'économie américaine, 1 % des plus grands exportateurs représentent 80 % de toutes les exportations. Dans les pays en développement, (…) les cinq premières entreprises exportatrices réalisent environ 80 % des exportations du pays.

TABLEAU Part des exportations réalisée par les plus grands exportateurs (en %)

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Avec les chaînes de valeur mondiales, les exportations d'un pays ipliquent et comportent des importations en provenance d'autres pays. Ainsi, il devient de plus en plus important pour mesurer le commerce mondial de se baser sur la valeur ajoutée réalisée au sein de chaque pays et non sur la valeur totale des importations brutes (…).

4. Les grands courants du commerce mondial ont changé. Il y a trois décennies, la majorité des échanges mondiaux étaient orientés Nord-Nord : c’était un commerce entre les pays à revenu élevé. Maintenant, seulement environ un tiers du commerce mondial est Nord-Nord, tandis que les parts Nord-Sud et Sud-Sud se développent rapidement.

GRAPHIQUE 4 Parts des échanges "Nord-Nord", "Nord-Sud" et "Sud-Sud" dans les exportations mondiales de marchandises (en %)

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5. Durant les décennies qui ont suivi la fin des années 1940, les mesures visant à accroître le commerce mondial ont consisté à réduire les droits de douane. Mais ces efforts ont été un tel succès que les barrières commerciales les plus importantes sont désormais des obstacles non tarifaires (…). Le rapport cite des études suggérant que "les coûts de transport représentent un obstacle plus important pour le commerce que les obstacles associés à la politique commerciale, tels que les droits de douane (…)". Les infrastructures de transport et de communication sont susceptibles d'être particulièrement importantes pour relier les économies les moins développées à l'économie mondiale. Par exemple, le rapport cite une étude suggérant que le continent africain a moins de kilomètres de route aujourd'hui qu'il n’en avait quelques décennies plus tôt.

6. De nombreux pays ont vu augmenter les transferts de fonds de la part des migrants. "Les transferts des migrants officiellement déclarés à destination des pays en développement, estimés à 406 milliards de dollars en 2012, représentent aujourd'hui plus de trois fois le montant de l’aide publique au développement (APD). Par rapport aux autres flux de capitaux privés, les envois de fonds ont montré une remarquable résistance au cours de la récente crise financière." Voici la liste de certains pays où les envois de fonds par les émigrés représentent au moins 20 % du PIB.

GRAPHIQUE Les dix plus grands destinataires de fonds envoyés par les migrants (en % du PIB)

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7. L'avantage comparatif est devenu plus fluide. Les exemples que l’on donne habituellement en cours pour expliquer le commerce international parlent de pays échangeant des produits reconnaissables comme des voitures, des ordinateurs, du pétrole et du blé et ces exemples suggèrent que les entreprises s’installent là où est relativement moins cher (en termes de coût d'opportunité) de produire certains biens. Mais avec l'évolution du commerce mondial, ces d'exemples marchent de moins en moins bien lorsqu’il s’agit d’expliquer le fonctionnement et les déterminants du commerce international. Dans une économie mondiale où les échanges impliquent des chaînes de valeur où des biens intermédiaires semi-finis sont produits et échangés, il est difficile de se contenter d’exemples où sont produits et échangés des biens finis tels que les voitures et les ordinateurs. Les lieux de production seront déterminés par les choix faits par un nombre relativement restreint de grands exportateurs sur les chaînes de valeur mondiales et par leurs décisions en matière d’investissements directs à l'étranger. Ces décisions seront quant à elles influencées par les investissements locaux dans les infrastructures de transport et de communication, ainsi que par le capital humain et l’environnement institutionnel et légal que l'économie locale peut fournir aux producteurs étrangers. Ces avantages sont moins liés aux salaires, à la productivité et aux ressources naturelles dans un sens statique que ne le suggèrent les exemples donnés couramment dans les manuels scolaires. Plutôt, c'est une sorte d'avantage comparatif flexible qui change régulièrement. »

Timothy Taylor, « Shifting patterns of global trade », in Conversable Economist (blog), 16 septembre 2013. Traduit par M.A.


aller plus loin... lire « Les sept dimensions de l’hypermondialisation »

mercredi 18 septembre 2013

Cartographie des routes commerciales maritimes

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source : Banque mondiale (2013)

vendredi 18 janvier 2013

Le taux de change importe-t-il pour les services ?

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« Le rôle des exportations dans la croissance économique et, parallèlement, celui du taux de change réel dans la promotion des exportations occupent une place importante dans la littérature sur le développement et la mondialisation (Rodrik, 2009 ; Haddad et Pancaro, 2010). Une grande partie de cette littérature date, cependant, d'une ère où les exportations se résumaient aux exportations de marchandises. Aujourd'hui, les exportations comprennent de plus en plus les exportations de services. Cela pose la question de savoir si l'accent que mettait auparavant la littérature sur l'importance de la fixation librement concurrentielle du taux de change dans la promotion des exportations est toujours d’actualité dans ce nouvel environnement. Dans une récente étude, nous confirmons que c’est le cas (Eichengreen et Gupta, 2012). Lorsque nous distinguons les services traditionnels (commerce et transport, tourisme, services financiers et assurance) des services modernes (communication, informatique, information et autres services connexes), l'effet du taux de change réel est particulièrement important pour les exportations de services modernes. Nous constatons que l'effet des variations des taux de change réels sur les exportations de services modernes est de 30 à 50 % plus grand que celui sur les marchandises et les services traditionnels.

Nous analysons les déterminants de la croissance des exportations de marchandises et de services en utilisant les données de 66 pays (…) pour la période s’étalant de 1980 à 2009. Parmi ces 66 pays, 9 sont des pays à faible revenu, 35 sont des pays à revenu intermédiaire et 22 sont des pays à revenu élevé. (…) Nos résultats empiriques confirment l'importance du taux de change réel pour la croissance des exportations. En outre, nous constatons que l'effet du taux de change réel est encore plus fort pour les exportations de services que pour les exportations de marchandises. En effet, il est le plus large pour les services modernes (voir Eichengreen et Gupta, 2012). Pourquoi le taux de change réel impacte-t-il si puissamment les exportations des services ? Il se pourrait que les services, et en particulier des services modernes, utilisent moins d’importations. Il se pourrait que ces secteurs aient d’importants coûts fixes à l'entrée, ce qui rendrait plus élastique la réaction de l'offre. Il se pourrait que la demande pour ces exportations soit plus élastique au prix. Ou bien, peut-être est-ce une combinaison de tout cela. Nous obtenons des résultats similaires avec d'autres mesures du taux de change réel. L'effet du taux de change réel sur la croissance des exportations est globalement similaire pour les pays développés et en développement.

Nous nous focalisons également sur les périodes où la croissance des exportations s'est nettement accélérée (les "poussées d’exportations"). Comme Caroline Freund et Martha Denisse Pierola (2012) l’ont montré, (…) il y a certaines situations où la performance des exportations et leurs déterminants changent radicalement. C’est le cas lorsque les pays surmontent des obstacles qui entravaient auparavant la croissance des exportations. Nous identifions les poussées en utilisant la technique des ruptures structurelles de Bai-Perron. Nous définissons une poussée lorsqu'une paire de points marquent tout d’abord une importante accélération, puis une importante décélération des exportations. En outre, une poussée doit se traduire par le maintien du taux de croissance annuel des exportations à un niveau supérieur à 2% pendant au moins trois années consécutives. Ainsi définie, la poussée dure jusqu'à ce que le taux de croissance redevienne inférieur à 2% ou jusqu'à ce que l’on identifie une autre rupture structurelle.

Nous avons recensé 81 épisodes de poussées dans les exportations de marchandises, 100 épisodes de poussées des exportations de services traditionnels et 80 épisodes de poussées des exportations de services modernes. En règle générale, les poussées durent quatre à cinq ans. (…) Les poussées dans les exportations de services, à la fois modernes et traditionnels, ont tendance à être précédées par des dépréciations réelles du taux de change, en particulier dans les pays en développement. En utilisant une approche similaire à celle développée par Ricardo Hausmann, Lant Pritchett et Dani Rodrik (2005), (…) nous constatons que la dépréciation réelle du taux de change a un effet positif et significatif sur la probabilité d'une poussée d’exportations de marchandises et de services. (…) Les résultats montrent également que la volatilité du taux de change réel a un effet négatif sur la probabilité d'une poussée des exportations. (…)

Comme les pays en développement cessent de principalement exporter des matières premières et marchandises pour exporter toujours davantage des services traditionnels et modernes, nos résultats suggèrent qu'il devient encore plus important de mettre en œuvre les politiques appropriées à l'égard du taux de change réel. Cela dit, s’appuyer sur la sous-évaluation du taux de change pour stimuler la croissance des exportations de services, comme de marchandises, a ses limites.

  • Barry Eichengreen (2008) et Mona Haddad et Cosimo Pancaro (2010) soulignent que la dépréciation et la sous-évaluation ne peuvent être utilisées comme un outil de politique économique pour stimuler la croissance que dans le court terme, car un pays ne peut indéfiniment maintenir une dépréciation de son taux de change réel.

  • Les coûts potentiels comprennent les tensions avec d'autres pays, l'accumulation de réserves de change sur lesquelles peuvent survenir des pertes en capital, et le fait que l'ajustement, quand il se produira, viendra sous la forme d’une inflation.

Pour qu’un taux de change réel concurrentiel réussisse à stimuler les exportations, il doit être accompagné par des institutions fortes, des politiques macroéconomiques saines, une main-d'œuvre disciplinée, des taux d'épargne élevés ou d'autres politiques propices à attirer les capitaux étrangers. Finalement, pour que les avantages soient supérieurs aux coûts, les pays qui déprécient leur taux de change réel pour stimuler les exportations et la croissance doivent avoir en tête une stratégie de sortie (…). »

Barry Eichengreen et Poonam Gupta, « The real exchange rate and export growth: Are services different? », in VoxEU.org, 18 janvier 2013.

dimanche 13 janvier 2013

Entretien avec Elhanan Helpman

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Les origines des nouvelles théories du commerce international

« Quand j'étais étudiant, le type de théorie du commerce international qui était enseigné à l’université se basait essentiellement sur les intuitions de Ricardo 1817, sur les travaux réalisés par Heckscher en 1919 et plus tard par d’Ohlin, en particulier tels qu'ils furent formulés par Paul Samuelson. Cette vision du commerce international mettait l’accent sur ses flux sectoriels. Par exemple, un pays exporte des produits électroniques et importe des produits alimentaires, tandis qu’un autre pays exporte des produits chimiques et importe des voitures. C'était la conception du commerce international qui régnait alors. L'ensemble du programme de recherche s’attelait à cette époque à identifier les caractéristiques des économies qui permettraient de prédire les flux sectoriels du commerce. Au cours de ces années-là, on mettait en fait relativement peu l'accent sur les forces ricardiennes, qui concernent les différences de productivité relatives entre les secteurs, entre les pays, mais on mettait surtout l’accent sur les différences entre les pays dans leur composition factorielle…

Deux événements ont contribué à faire émerger au cours des années soixante-dix la nouvelle théorie du commerce international. L'un d’eux a été le livre écrit par Herb Grubel et Lloyd Peter dans lequel ils avaient recueilli de nombreuses données détaillées qui leur permettaient de mettre en évidence qu’une partie du commerce ne s’effectuait en fait pas entre les secteurs, mais plutôt au sein de chaque secteur. En outre, dans de nombreux pays, ce commerce constitue même la grande majorité des échanges. Donc, si vous prenez les flux commerciaux et les décomposer en, disons, la fraction correspond à l’échange de voitures contre des voitures, d'électronique contre de l'électronique, etc. versus les échanges d’électronique contre des voitures, alors vous constatez que dans de nombreux pays (parfois plus, parfois moins), environ 70 % relevaient de ce que nous appelons le commerce intra-branche, plutôt qu’un échange entre les différents secteurs…

L'autre observation qui commençait également à faire surface à l'époque était que, lorsque l’on regardait les flux commerciaux entre les pays, la majorité des échanges se faisait en fait dans les pays industrialisés. Or ce sont des pays avec des compositions factorielles assez similaires. Il y avait évidemment des différences, mais elles étaient beaucoup plus petites que les différences que l’on pouvait observer dans la composition factorielle entre, d’un côté, les pays industrialisés et, de l’autre, les pays les moins avancés. Néanmoins, le montant des échanges commerciaux entre les pays développés et en développement était beaucoup plus faible que celui des échanges pratiqué entre les pays développés. Cela soulève évidement une question. Si vous adoptez une telle vision du monde où le commerce est régi par les différences (dans la composition factorielle) entre les pays, alors pourquoi avons-nous tant le commerce entre les pays qui ont l'air assez similaire ? (…)

Ensuite, sur le plan théorique, la concurrence monopolistique a été introduite de force à la fois par Michael Spence, dans son travail qui portait avant tout sur l'organisation industrielle, et par Avinash Dixit et Joseph Stiglitz dans leur célèbre article de 1977. Ces études ont mis en avant une façon de concevoir la concurrence monopolistique dans un cadre d’équilibre général. (…) Ainsi, la combinaison de ces nouveaux outils analytiques avec les observations empiriques a permis aux chercheurs de s’attaquer à ces énigmes empiriques avec de nouveaux outils. Et c'est ainsi que la nouvelle théorie du commerce se développa. »

Commerce international et inégalités : une relation en forme de U inversé ?

« La plupart des travaux sur le commerce et les inégalités dans la tradition néoclassique se sont focalisés sur les inégalités entre les différents facteurs de production. Ainsi, par exemple, les travailleurs qualifiés versus les travailleurs non qualifiés ou bien le capital versus le travail. On s’intéressait beaucoup à cette question en raison de l'augmentation de la prime salariale des détenteurs d’un diplôme universitaire aux États-Unis, que l’on vit également survenir dans d'autres pays, y compris dans les pays les moins avancés. (…) Les économistes du travail qui ont travaillé sur ces questions ont également identifié une autre source d'inégalités. Ils ont appelé cela les inégalités “résiduelles“ des salaires, c'est-à-dire que, si l'on regarde la structure des salaires et neutralisons les différences salariales entre les gens qui peuvent s’expliquer par des différences dans leurs caractéristiques observables, par exemple en termes d'éducation et d’expérience, il reste des inégalités inexpliquées et les salaires sont encore très inégaux entre les gens. En fait, les inégalités résiduelles sont une composante importante des inégalités de salaires.

Notre objectif dans ce projet de recherche, qui dure maintenant depuis un certain nombre d'années, est de voir dans quelle mesure on peut expliquer ces inégalités résiduelles des salaires par le commerce international. Ce n’était pas une tâche facile, évidemment, mais l'idée théorique fondamentale vient du constat que, lorsque vous avez hétérogénéité des productivités des entreprises au sein des secteurs, vous êtes aussi en mesure de traduire cela en termes d’inégalités salariales (…). Nous avons essayé de combiner ces idées, les frictions du marché du travail d'une part et le commerce et l'hétérogénéité des entreprises d’autre part. (…) Nous avons finalement réussi, après des efforts considérables, à construire un modèle qui dispose de cette fonctionnalité, mais qui conserve aussi toutes les caractéristiques qui ont été observées dans les précédentes analyses empiriques. (…) La prédiction de ce modèle est que, si l’économie est tout d’abord très fermée et si l’on réduit les frictions commerciales, alors les inégalités vont tout d’abord s’accroître. Cependant, une fois que l'économie est suffisamment ouverte (...), alors toute réduction supplémentaire des frictions commerciales va se traduire par une baisse des inégalités. Maintenant, il n'est pas clair qu'il s'agisse d'un phénomène général, mais notre modèle d'analyse a généré (…) une relation en forme de U inversé (…). »

Les externalités internationales en recherche-développement

« Nous avons analysé la croissance de la productivité dans une variété de pays de l'OCDE dans cet article (« International R&D spillovers »). Nous avons construit des stocks de capitaux de recherche-développement (R&D) pour les pays (….), puis nous avons estimé l'impact de ces stocks de capitaux de R&D des divers pays sur les niveaux de productivité de leurs partenaires commerciaux. Et nous avons trouvé la présence de substantielles externalités entre les pays. Surtout, ces données ont suggéré que ces externalités étaient liées aux relations commerciales entre les pays. Et nous avons montré que vous pourrez bien plus bénéficier du pays qui fait beaucoup de R&D si vous commercez davantage avec ce pays. Cela produit un lien direct entre l’activité de R&D dans différents pays et la manière par laquelle leurs partenaires commerciaux en bénéficient (…).

Les pays en développement ne font pas beaucoup de R&D. L'écrasante majorité de la R&D se fait dans les pays industrialisés (…). Si vous regardez les pays en développement, ils commercent avec les pays industrialisés. Bénéficient-ils des externalités associées à l’activité de R&D dans les pays industrialisés ? En quoi ce gain dépend-il de la structure de leur commerce extérieur avec ces pays industrialisés ? Nous avons démontré empiriquement que les pays les moins avancés ont également bénéficié d’externalités en R&D. Et plus ils commercent avec les pays industrialisés qui s'engagent massivement dans la R&D, plus ils y gagnent…

L'une des principales conclusions (qui est presque évidente au niveau analytique, mais beaucoup de gens la manquent), c'est que, si vous avez un processus qui élève la productivité, tel que l’investissement en R&D, alors cela entraîne également l'accumulation du capital. Ainsi donc, la contribution de la R&D à la croissance ne vient pas seulement de l'amélioration directe de la productivité, mais aussi de l'accumulation induite du capital. (…) Si tous les pays industrialisés consacrent un demi-point supplémentaire de leur produit intérieur brut à l’investissement en R&D, qui va en bénéficier ? Eh bien, vous trouvez que les pays industrialisés en profitent beaucoup, mais que les pays les moins avancés en bénéficient aussi beaucoup. Les pays industrialisés devraient en bénéficier plus, si bien que ça élargit le fossé qui existe entre les pays industrialisés et les pays les moins avancés. Néanmoins, chacun d’eux se développe de façon significative. »

Elhanan Helpman, entretien avec Douglas Clement, in The Region, décembre 2012. Cité par Timothy Taylor, « Interview with Elhanan Helpman », in Conversable Economist (blog).

aller plus loin... lire « Le commerce international accroît-il les inégalités ? »

mercredi 26 décembre 2012

Etre dans une chaîne de valeur mondiale

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« La production de chaque bien (des ordinateurs jusqu’aux services de commerce de détail) se compose désormais d'une série de tâches distinctes (undbundling), dont chacune peut être localisée en-dehors de l’entreprise "finale" (Blinder, 2006). Il s'ensuit que le commerce international s’opère de plus en plus dans les tâches plutôt que dans les biens (Miroudot et Ragoussis, 2009 ; Baldwin et Robert-Nicoud, 2010). Les chaînes de valeur (ou d'offre) reliant entre elles toutes ces tâches sont désormais de dimension mondiale et forment le noyau d'une nouvelle division internationale du travail.

L'iPhone est l'exemple le plus souvent cité d'un produit résultant d'une chaîne de valeur longue et complexe (Xing, 2011). L’Asie, en particulier la Chine, est la région du monde où sont situées la plupart des tâches de fabrication nécessaires pour produire un bien final comme un iPhone.

Comment les entreprises dans les pays avancés réagissent-elles à cela ? Elles peuvent être soit des "Pommes" (commandant une chaîne et toutes les tâches stratégiques qu’elle incorpore, c'est-à-dire inventer, concevoir le design, procéder à l'ingénierie, décider quels intrants acheter et où, assembler, mettre au point la publicité, le marketing, etc.), soit des "Grappes", appartenant à un groupe (une chaîne) manœuvré par d'autres. Dans ce dernier cas, comment ces entreprises "intermédiaires" peuvent-elles défendre un quelconque avantage qu'ils auraient sur les concurrents des pays émergents ?

Une première réponse possible est le recours à la délocalisation (offshoring). Une entreprise italienne produisant, par exemple, les freins pour une voiture ‘ModelT2.0’, qui est assemblée et vendue par une entreprise allemande, peut déplacer une partie de la production en Chine ou au Vietnam, c’est-à-dire ouvrir de nouvelles usines là-bas et fermer des usines en Italie afin de bénéficier de moindres coûts salariaux unitaires. Ou alors, l'italien peut procéder à une désintégration verticale en remplaçant certains composants produits en interne par d’autres composants dont la production sera sous-traitée à un fournisseur externe, peut-être situé dans un pays à bas salaires.

Ce dernier type de décision stratégique a deux conséquences. D'une part, l’entreprise italienne se rétrécit physiquement. D'autre part, la chaîne de valeur produisant la ModelT2.0 acquiert un nouveau segment dans un pays à bas salaires, si bien que la firme italienne se hisse vers le haut de la chaîne, étant désormais relativement proche de l’entreprise allemande.

Cependant, pour une entreprise, il y a d'autres façons de s'adapter à un monde où les chaînes de valeur mondiales constituent le paradigme de la production, toutes reliées à la position de l'entreprise au sein des chaînes. Lorsque l’entreprise "améliore" sa position, elle peut même aller au Paradis (gagner en compétitivité et en rentabilité) en dépit de la pression concurrentielle en provenance des pays émergents. Sinon, elle risque de tomber en Enfer (en perdant des parts de marché, en quittant finalement le marché). Mais que signifie "amélioration" dans le contexte des chaînes de valeur mondiales ?

L'ensemble des chaînes de valeur dans le monde pourrait être représenté comme un gigantesque réseau, c'est-à-dire un ensemble de "nœuds" (les entreprises) reliés entre eux par des "arcs", c’est-à-dire des relations bilatérales où chaque nœud est dirigé par un autre (le premier offrant au second un intrant intermédiaire). Un nœud du réseau de chaînes de valeur peut être situé à sa périphérie, offrant un composant de base à un seul gros acheteur, ou il peut être situé à proximité du centre du réseau, étant éventuellement interconnecté avec d'autres nœuds dans les deux directions (formant ainsi une «plateforme», un hub, avec de nombreux acheteurs et fournisseurs). On peut s'attendre à ce qu’une plateforme ait plus de pouvoir de marché vis-à-vis de ses acheteurs et les fournisseurs, généralement en raison de sa supériorité technologique. Dans le cas extrême, il y aura un monopole du côté de la "vente" et un monopsone du côté de l’"achat". Pour une entreprise intermédiaire, améliorer sa position au sein du réseau des chaînes de valeur mondiales signifie acquérir un avantage compétitif et un pouvoir de marché. (…)

L’hétérogénéité parmi les fournisseurs s’est révélée cruciale lors de l'effondrement du Grand Effondrement du Commerce en 2009 (Baldwin, 2009). Les chaînes de valeur mondiales se sont avérées être un canal pour la transmission rapide des chocs réels et financiers. (…) L'impact de la récession sur la performance des entreprises a été sensiblement différent selon le mode d'organisation des transactions mondiales (Altomonte, Di Mauro, Ottaviano, Rungi et Vicard, 2012) et la position des entreprises dans les chaînes de valeur globales (Bekes, Halpern, Koren et Muraközy, 2011).

(…) En comparant les ventes des entreprises durant la Grande Récession (…), nous constatons que: a) leur position dans les chaînes de valeur mondiales joue un rôle pour expliquer qu’elles aient eu différentes performances ; en particulier, la baisse du chiffre d'affaires a été plus importante pour les entreprises situées plus loin des clients finaux (la baisse cumulée fut de 3,7 points de pourcentage plus élevée pour l’intermédiaire que pour les entreprises "finales") ; b) les entreprises intermédiaires qui ont mené des activités d'innovation avant la récession ont été quelque peu à l'abri (pour ce sous- groupe, la baisse des ventes a été plus faible et s’avère similaire à celle enregistrée pour les entreprises finales); c) le position au sein d’une chaîne de valeur mondiale et les stratégies des entreprises expliquent 10 % de l’écart de performances entre les grandes entreprises allemandes et italiennes durant la récession (il y eut en moyenne une différence de 22,5 % entre les ventes des firmes allemandes et celles des entreprises italiennes). Ce n'est pas un chiffre négligeable, alors que ce genre d'explication est généralement négligé par les analystes et décideurs publics.

Ronald Coase (1937) avait expliqué il y a 75 ans que la raison d’être d'une entreprise est de réduire les coûts de transaction auxquels elle fait face dès lors qu’elle essaye de produire un bien ou service simplement en achetant sur le marché chaque intrant ou "tâche" nécessaire à sa production. Depuis lors, la théorie a été affinée, enrichie et qualifiée, mais jusqu'à récemment une entreprise devait encore décider "si elle externalise ou internalise (c’est-à-dire intègre)" et, si elle a décidé d'externaliser, "si externalise à l’étranger ou non" (Helpman, 2006). Dans le nouveau scénario concurrentiel, l'externalisation et la délocalisation deviennent un passage obligé pour un nombre croissant d'entreprises dans les pays avancés. Pour elles, le problème n'est plus "si", mais "comment". Leur position dans le réseau mondial des chaînes de valeur détermine si elles vont se retrouver en Enfer ou au Paradis. »

Antonio Accetturo, Anna Giunta et Salvatore Rossi, « Being in a global value chain: Hell or heaven? », in VoxEU.org, 15 décembre 2012.

aller plus loin... lire « La fragmentation internationale de la production »

samedi 20 octobre 2012

Durée de transport et contraction des échanges internationaux

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« Le dramatique effondrement du commerce international durant la crise financière mondiale (2008-2009) fut remarquable. Que les importations chutent lorsqu’un pays subit une crise financière et une récession n’est pas surprenant. Ce qui retient l’attention des économistes et des responsables politiques fut l’ampleur de l’effondrement et le fait qu’il fut bien plus large que la chute du PIB et de la demande mondiaux. (…) Notre récente étude (…) souligne un élément qui n’a pas été mis en avant jusqu’à maintenant, en l'occurrence la durée d’acheminement. (…)

La durée d’acheminement est une dimension clé pour expliquer en quoi le commerce international diffère du commerce intra-national. L’expédition à l’étranger prend plus de temps et varie énormément selon la destination. Une expédition prend une journée de Rotterdam à Copenhague. Elle prend 28 jours pour aller de Rotterdam à Hong Kong. Et ceci ne prend pas en compte la durée nécessaire pour charger et décharger le bateau et le temps pris par les douanes et autres procédures administratives. (…) La durée médiane entre l’instant où les biens sont prêts à être expédiés depuis l’usine jusqu’à celui où les biens sont chargés sur un bateau est de 21 jours. Dans notre étude, nous trouvons que la chute du commerce international causée par les crises financières est amplifiée par le temps nécessaire à expédier les biens d’un pays donné à un autre. (…)

En temps normal, le temps de charger et d'expédier implique un coût de transport qui dépend de la distance, ainsi que de la valeur et du poids du bien transporté. (…) Durant une crise financière, la durée d’expédition accroît l’exposition de l’entreprise importatrice à la détresse financière et donc élève la probabilité de non-paiement. Les longs retards ne sont jamais bons, mais ils peuvent être très préjudiciables quand la santé financière de l’acheteur est fragile. (…)

La durée d’expédition amplifie donc l’effet négatif des crises financières sur le commerce. La raison en est que les exportateurs réagissent à la probabilité accrue de défaut en relevant leur prix à l’exportation et en réduisant les volumes et valeurs des produits exportés, et ce d’autant plus que la durée de transport sera longue. Dans un tel contexte, la probabilité de sortir du marché et de cesser d’exporter est plus élevée dans un pays qui expérimente une crise financière et cet effet est encore amplifié par la durée de transport. En utilisant les données françaises, nous constatons que les exportateurs français relèvent leur prix pour les pays touchés par une crise financière. Nous trouvons aussi (…) que la probabilité qu’un exportateur cesse d’exporter vers un pays donné s’accroît lorsqu’il subit une crise financière et que cela est amplifié pour les destinations pour lesquelles la durée de transport est plus longue. »

Nicolas Berman, José de Sousa, Philippe Martin & Thierry Mayer, « Time to ship during financial crises », in VoxEU.org, 20 octobre 2012.

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