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Développement

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vendredi 31 mai 2013

La malédiction des ressources naturelles : que nous enseignent les études empiriques ?

offshore.jpg

« Donc le pétrole a été une malédiction pour le Cameroun.

Est-il vrai que l’abondance des ressources naturelles en général ou du pétrole en particulier a un effet négatif sur la croissance économique ? Si c'est le cas, via quels mécanismes ?

Avant de commencer à réfléchir aux mécanismes, concentrons-nous sur les données empiriques internationales. En fait, les études les plus soignées ne suggèrent pas qu’il y ait un tel effet inconditionnel. Les premiers travaux de Jeffrey Sachs et de ses collaborateurs ont suggéré que c'était le cas. Et il est vrai que la découverte et l'exploitation du pétrole au Cameroun a coïncidé avec un massif déclin économique et une détérioration du développement humain. Mais, comme nous le voyons dans le chapitre 14 de Why Nations Fail, ce n'était pas le cas au Botswana, où l’abondance de diamants a été un élément clé dans la réussite du développement économique et humain du pays. L'Australie, le Chili, la Norvège et les Etats-Unis sont d’autres exemples évidents où la richesse des ressources a contribué au développement économique.

Donc, l'affirmation selon laquelle l'effet moyen de la richesse des ressources naturelles sur la croissance économique est négatif doit être soit fausse ou inintéressante - ce qui signifie que l'effet hétérogène de la richesse des ressources dans différents contextes sont ce qui est vraiment intéressant à étudier. Quel contexte ? Comme nous le soulignons dans Why Nations Fail, la caractéristique distinctive du Botswana était son développement institutionnel avant la découverte de diamants. Il est aussi évident que le Cameroun avait de pauvres institutions en 1977 ; l'Australie, le Chili, la Norvège et les Etats-Unis avaient tous de relativement bonnes institutions quand ils ont découvert les ressources naturelles.

L'idée selon laquelle l'impact économique des ressources naturelles est conditionnelle à la qualité des institutions a été avancées de façon éclatante dans un document rédigé par Karl Moene, Halvor Mehlum et Ragnar Torvik, "Institutions and the resource curse" (voir aussi cet article). Les trois Norvégiens ont montré qu'il y a seulement une "malédiction conditionnelle des ressources" (conditional resource curse) dans le sens où il existe une corrélation négative entre l'abondance des ressources (telle qu’elle est mesurée par le ratio des exportations de produits primaires par rapport au PIB en 1970) et la croissance économique dans les pays où la qualité des institutions faibles. Mais la même corrélation est positive pour les pays, comme la Norvège, qui ont des institutions plus fortes (ou ce que nous pourrions appeler des "institutions inclusives").

Il y a bien sûr plusieurs façons de mesurer la qualité des institutions et plusieurs de ces mesures sont corrélées. Les trois Norvégiens ont créé un indice de qualité institutionnelle en faisant la moyenne non pondérée de cinq indices basés sur les données des Political Risk Services : un indice d’Etat de droit, un indice de qualité de l'administration, un indice de corruption du gouvernement, un indice de risque d'expropriation et un indice de répudiation des contrats par le gouvernement. Comme bon nombre des mesures des institutions utilisées dans cette littérature sont le résultat de processus politiques, elles sont aussi étroitement liées aux facteurs politiques.

Ainsi, cette malédiction dépend d’un assez grand nombre de facteurs qui conditionnent l'impact des ressources et qui touchent aux aspects fondamentaux des institutions politiques d'un pays (tels que la nature de la Constitution), aux institutions économiques de base (la sécurité des droits de propriété), à la nature de l'Etat (ma qualité de la bureaucratie) et à la politique du gouvernement (répudiation de contrats). Au final, leurs travaux rapportent un résultat très important : le Cameroun a connu une malédiction des ressources après 1977 parce que certains aspects clés de ses institutions étaient initialement pauvres.

Qu'en est-il des mécanismes ? Nous nous pencherons sur ce sujet dans notre prochain billet. »

Daron Acemoglu et James Robinson, « The economic nature of the resource curse: Evidence », in Why Nations Fail (blog), 21 mai 2013.

aller plus loin... lire « Le syndrome hollandais ou l'abondance en ressources naturelles comme malédiction »

dimanche 26 mai 2013

Y a-t-il une malédiction des ressources naturelles ? Le cas du Cameroun

cameroun_1.jpg

« Les ressources naturelles sont-elles vraiment une malédiction ? (...) Commençons par une étude de cas qui semble illustrer exactement ce que les gens ont à l'esprit lorsqu’ils parlent de la malédiction des ressources. Dans le récent ouvrage collectif Plundered Nations? Successes and Failures in Natural Resource Extraction dirigé par Paul Collier et Anthony Venables, se trouve un chapitre très intéressant, rédigé par Bernard Gauthier et Albert Zeufack appelé “Governance and Oil Revenues in Cameroon”. Il n'y a pas de meilleur endroit pour commencer à étudier la malédiction des ressources.

Le pétrole a été découvert au Cameroun en 1977. A ce moment-là, l'économie connaissait une croissance assez forte, fondée sur les exportations de café et de cacao. L'arrivée du pétrole a déclenché un boom et le taux de croissance moyen s’est établi à 9,4 % entre 1977 et 1986, puis le repli commença. Le positif est devenu négatif, si bien qu’en 1993 le revenu par habitant ne représentait plus que la moitié de son niveau de 1986. Bien que la croissance soit revenue ensuite, le Cameroun est encore plus pauvre qu’il ne l'était en 1986. Cette faible croissance est allée de pair avec une détérioration de développement humain. L'espérance de vie est tombée de 56 à 50 ans entre 1995 et 2006. La mortalité infantile a augmenté de presque 30 % sur la même période. Les taux de scolarisation primaire et secondaire ont diminué de 10 %. L’essentiel de ces baisses sont dues à un effondrement de l'investissement public.

Au premier abord, c’est bizarre, étant donné que Gauthier et Zeufack estiment que près de 20 milliards de dollars se sont accumulés comme rentes pétrolières pour le gouvernement camerounais depuis 1977. Cela représente environ 67 % du total des rentes pétrolières, de sorte que la part du lion de la rente est allée au gouvernement et non aux méchantes compagnies pétrolières.

Qu’a fait le gouvernement de cette manne ? Gauthier et Zeufack n'ont pas la réponse, ne serait-ce parce que seulement 54 % de cette manne (…) est apparue quelque part dans le budget du gouvernement. Le reste a tout simplement disparu et "a peut-être été pillé". Rien que pour arriver à ce premier chiffre, cela a pris énormément de travail et a nécessité d’utiliser de nombreuses sources parce que "le secteur pétrolier au Cameroun a été entouré par le secret officiel pour la plupart des trente dernières années... On en sait très peu sur le niveau des ressources revenant au pays et sur l'utilisation de ces ressources".

Fait intéressant, en 1977, le Président du Cameroun Ahmadou Ahidjo a décidé de créer un compte extrabudgétaire à l'étranger pour "gérer" les revenus pétroliers. La taille de ce compte n'a jamais été publiée et le président n’a fourni aucune information à son sujet. Ce n'était pas un fonds souverain comme celui géré par la Norvège ou par le Chili. Malheureusement, certaines justifications erronées ont été fournies ex post pour expliquer ce manque de transparence, même par la communauté internationale, qui aurait dû mieux savoir. Gauthier et Zeufack citent un rapport de la Banque mondiale de 1988 : "Bien que ce secret ait des effets potentiellement négatifs sur la responsabilité et la transparence concernant les recettes publiques, il a sans doute l'avantage de réduire les diverses pressions pour augmenter les dépenses du gouvernement qui émergent dès qu'il devient clair que le gouvernement manque de fonds."

Entre-temps, entre 1978 et 1986, les dépenses publiques sont passées de 17 % du PIB à 26 % d'un nombre beaucoup plus grand. Les salaires du secteur public ont augmenté, de même que les subventions. Il y avait aussi un boom dans la formation de capital du gouvernement, puisque celle-ci a triplé. Le gouvernement, sur la base d'une augmentation temporaire des revenus du pétrole, est à l’origine d’un boom insoutenable de la consommation et de l'investissement, dont une grande partie s’est retrouvée dans des projets non rentables, à faible valeur sociale. L’effondrement est survenu en 1986 et le Cameroun a conclu en 1988 un programme d'ajustement structurel avec le FMI.

Le Cameroun a boité depuis lors. Le président Paul Biya, qui a remplacé Ahidjo en 1982, est toujours au pouvoir après avoir survécu à la démocratisation du pays en 1992. En Octobre 2011, il a remporté son sixième mandat avec 77,9 % des voix. Entre-temps, il a dû amender la Constitution de 1996 pour retirer la limitation à deux mandats présidentiels. Le pétrole semble avoir apporté peu d’avantages pour le développement au Cameroun, bien au contraire. Cela ressemble à la malédiction des ressources n'est-ce pas ? Alors, la richesse des ressources est-elle toujours une malédiction ? »

Daron Acemoglu et James Robinson, « Is there a curse of resources? The case of the Cameroon », in Why Nations Fail? (blog), 16 mai 2013.

aller plus loin... lire « Le syndrome hollandais ou l'abondance en ressources naturelles comme malédiction »

mercredi 8 mai 2013

Financer le développement en Afrique

GRAPHIQUE Les plus grands destinataires de financements publics en Afrique entre 2000 et 2011 (en milliards de dollars)

africa_aid.png

source : The Economist (2013)

vendredi 3 mai 2013

L'argent peut acheter le bonheur

GRAPHIQUE Satisfaction de vivre et revenu

life_satisfaction_income.png

source : The Economist (2013)

jeudi 4 avril 2013

Ralentissements de croissance et trappe à revenu intermédiaire

trapViet.jpg
« Jusqu'à récemment, la littérature empirique sur la croissance a implicitement supposé que la croissance était un processus régulier (…). Mais, et cela est bien connu, les dynamiques de croissance dans le monde réel sont plus complexes que les fluctuations autour d'une tendance stable. Pritchett (1998) a appelé à une plus grande attention sur "les collines, les plateaux, les montagnes et les plaines" si évidentes dans les souvenirs de la croissance et, plus récemment, une littérature est apparue avec pour objectif de tracer ce territoire. Les ralentissements de la croissance (périodes prolongées de stagnation ou de récession) représentant une substantielle déviation par rapport à la norme précédente pour un pays, font l’objet d’un intérêt croissant. De toute évidence, il est crucial pour les autorités publiques de déterminer les facteurs qui conduisent ou non une économie à un tel ralentissement. Et, dans la pratique, les craintes entourant les ralentissements de croissance ont été particulièrement aiguës dans les pays à revenu intermédiaire.

La "trappe au revenu intermédiaire" est un phénomène touchant des économies qui connaissait jusque-là une croissance rapide, mais qui stagnent ensuite au niveau des revenus intermédiaires et échouent à parvenir au rang des pays à haut revenu. En particulier, plusieurs pays d'Amérique latine, du moins jusqu'à récemment, semblent appartenir à cette catégorie, puisqu’ils ont échoué à atteindre un niveau de revenu plus élevé, malgré qu’ils aient acquis le statut de pays à revenu intermédiaire il y plusieurs décennies. En revanche, plusieurs pays d'Asie ont fourni ces dernières décennies un véritable modèle de "réussite" : ils ont continué à croître rapidement après avoir atteint à revenu intermédiaire et ont atteint des niveaux de revenu par habitant comparables à ceux des pays avancés. (…)

Le contraste qui existe entre les diverses économies asiatiques et certaines économiques infructueuses d'Amérique latine dans le passé est illustré au graphique 1, qui montre l'évolution du PIB par habitant relativement aux niveaux américains pour un ensemble de pays une fois qu'ils ont atteint un niveau de revenu de 3000 dollars américains. Les pays d'Amérique latine comme le Mexique, le Pérou et le Brésil ont atteint ce niveau avant les autres pays présents dans le tableau (…). En dépit de leur démarrage relativement tardif, deux des "Tigres" asiatiques, la Corée et Taiwan, ont progressé rapidement, leur revenu par habitant passant de 10-20 % à 60-70 % des niveaux américains. Par contraste avec cette convergence rapide des revenus, les pays latino-américains ont stagné (c’est le cas du Brésil et du Mexique) ou ont même décliné (Pérou) en termes relatifs.

GRAPHIQUE 1 Croissance du PIB par tête (en milliards de dollars PPA)
Trap1.jpg
t = 0 se définit comme l'année où le PIB par tête pour un pays donné atteint 3000 dollars en termes de parité de pouvoir d'achat.
source : FMI (2013)

La récente performance d'un ensemble de pays asiatiques à revenu intermédiaire se situe quelque part entre les deux extrêmes que sont l'Asie orientale et l'Amérique latine. La trajectoire de la Chine a jusqu'ici même dépassé les réussites antérieures est-asiatiques, même si elle a connu pour l’heure moins d'une décennie au-dessus du niveau de revenu seuil. La Malaisie a clairement eu plus de succès que les pays d'Amérique latine, à la fois en termes absolus et relatifs. La trajectoire de la Thaïlande est comparable au sentier de croissance initialement suivi par des pays comme le Brésil et le Mexique, tandis que l'Indonésie a obtenu des résultats médiocres, même par rapport à l'Amérique latine. Puisque les performances des actuels pays à revenu intermédiaire en Asie se situent quelque part entre la trajectoire de l'Asie orientale et celle de l'Amérique latine, le défi qui se pose aux autorités politiques est de s'assurer qu’ils suivent la première trajectoire et non la seconde.

GRAPHIQUE 2 Trajectoires de croissance du PIB par tête (échelle logarithmique)
Trap2.jpg
t = 0 se définit comme l'année où le PIB par tête pour un pays donné atteint 3000 dollars en termes de parité de pouvoir d'achat.
source : FMI (2013)

Il semble y avoir un lien entre l'expérience d'un ralentissement de la croissance et la chute dans une trappe à revenu intermédiaire. Le graphique 2 montre les mêmes données en termes de revenus en échelle logarithmique, de sorte que les pentes des droites peuvent être lues comme des taux de croissance. Il semble que les pays latino-américains ont en général connu un rythme de croissance assez rapide sur deux ou plusieurs décennies après être parvenus au club des pays à revenu intermédiaire (bien que toujours sous les taux de croissance enregistrés en Asie de l'Est). Mais il y a un ralentissement sensible après ça, en conséquence de la divergence rapide depuis la trajectoire des pays est-asiatiques.

GRAPHIQUE 3 Croissance du PIB par tête dans les pays à faible revenu (échelle logarithmique)
Trap1.jpg
t = 0 se définit comme l'année où le PIB par tête pour un pays donné atteint 800 dollars en termes de parité de pouvoir d'achat.
source : FMI (2013)

Toutefois, les ralentissements de croissance ne sont pas l’apanage des seuls pays à revenu intermédiaire. Le graphique 3 compare les trajectoires des pays à faible revenu qui ont connu une croissance soutenue rapide, comme le Vietnam et l'Inde, avec celles du Ghana, de la Mauritanie et la Côte d'Ivoire, depuis la période où ils ont atteint un revenu par habitant de 800 dollars par habitant jusqu’à la période où ils ont atteint un revenu par habitant de 2000 dollars (…). Le dernier groupe de pays africains a souffert d'un ralentissement et d’une stagnation après une trajectoire de croissance initialement prometteuse. Le défi pour le Bangladesh et le Cambodge, qui montrent actuellement une trajectoire de croissance prometteuse, sera donc de veiller à ce qu'ils suivent la trajectoire de l'Inde et du Vietnam plutôt que celle du groupe des pays africains. (…)

Les fortes baisses de la croissance de la productivité globale des facteurs semblent avoir joué un rôle important dans la croissance des ralentissements passés. Ce fut le cas dans un certain nombre de pays d'Amérique latine dans les années quatre-vingt, en raison également d’une plus faible contribution des stocks de capital physique à la croissance (…). En revanche, les réussites de divers pays en Asie orientale (et, beaucoup plus récemment, de la Chine et l'Inde) s’expliquent par une croissance robuste de la productivité globale des facteurs, notamment en Chine et Taiwan, où elle représentait plus de la moitié de la croissance du PIB par habitant (…). »

Shekhar Aiyar, Romain Duval, Damien Puy, Yiqun Wu et Longmei Zhang, « Growth Slowdowns and the Middle-Income Trap » , FMI, working paper, 20 mars 2013.

aller plus loin... lire « Eviter la trappe à revenu intermédiaire »

mardi 2 avril 2013

L’essor du Sud

« L'objectif du Rapport sur le développement humain publié par le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD), est de rappeler que le PIB n'est pas la seule chose qui compte. Oui, le revenu est important, mais il en va également de l'éducation, de la santé, des inégalités de revenus, du traitement en fonction du sexe et de la race (…), et de nombreuses autres dimensions. Chaque année, le rapport produit des tableaux détaillés sur de nombreuses mesures de bien-être, y compris un indice de développement humain qui classe les pays selon une combinaison pondérée de l'espérance de vie, de l'éducation et du revenu. L’édition de 2013 du Rapport sur le développement humain a pour thème "L’Essor du Sud : le progrès humain dans un monde diversifié". Il souligne que les pays du monde connaissent une convergence des valeurs de l'IDH : autrement dit, les gains dans les pays à revenu faible et intermédiaire sont plus élevés que les gains des pays à haut revenu.

"Au cours des dernières décennies, les pays à travers le monde ont convergé vers des niveaux plus élevés de développement humain, comme le montre l'Indice de Développement Humain (IDH), une mesure composite des indicateurs selon trois dimensions : l'espérance de vie, niveau d'instruction et le commandement sur les ressources nécessaires pour mener une vie décente. Tous les groupes et toutes les régions ont connu une amélioration notable de toutes les composantes de l'IDH, avec des progrès plus rapides dans les pays ayant un IDH faible ou moyen."

Bien sûr, l'IDH est lui aussi inévitablement imparfait. Le but de cette mesure est de nous faire rappeler les multiples dimensions du bien-être humain, de ne pas oublier que l’on ne peut prétendre que le bien-être puisse être capturé par un unique chiffre. Comme l'écrit Amartya Sen, dans certains commentaires qui accompagnent le rapport 2013 : "Le produit intérieur brut (PIB) est beaucoup plus facile à voir et à mesurer que la qualité de vie humaine que mènent les gens. Mais le bien-être et la liberté, et leurs liens avec l'équité et la justice dans le monde, ne peuvent pas être réduits simplement à la mesure du PIB et de son taux de croissance, comme beaucoup de gens sont tentés de le faire. Il est essentiel de reconnaître la complexité intrinsèque du développement humain... Nous pouvons, pour des raisons de commodité, utiliser de nombreux indicateurs simples de développement humain, tels que l'IDH, sur la base de seulement trois variables avec une règle très simple pour les pondérations, mais la quête ne peut pas s'arrêter là.... Evaluer la qualité de vie est un exercice beaucoup plus complexe que ce qui peut être capturé par un seul chiffre…"

Chaque année, le Rapport sur le Développement humain est un trésor de graphiques, de tableaux et de données empiriques. Ici, je vais me focaliser sur un thème qui a attiré mon attention : la relation entre la mondialisation et le développement humain. J'entends parfois certains se plaindre que la mondialisation ne bénéficie qu’aux pays à revenu élevé et aggrave la situation du reste du monde. Mais cette plainte ne semble pas fondée. Comme l’a déclaré Kofi Annan il y a quelques années, lorsqu’il était secrétaire général de l'Organisation des Nations Unies, les "principaux perdants dans le monde très inégal d'aujourd'hui ne sont pas ceux qui sont trop exposés à la mondialisation. Ce sont ceux qui ont été laissés de côté."

Voici un tableau illustrant ce point. L'axe horizontal représente le changement dans le ratio commerce/production de 1990 à 2010. L'axe vertical indique le "progrès humain", tel qu’il est mesuré par l'amélioration relative de l’IDH. De toute évidence, les pays ayant les plus grands changements dans le ratio commerce/production obtiennent en moyenne des gains d’IDH relativement plus élevés. A l'inverse, les pays où le ratio commerce/production a chuté étaient susceptibles d’obtenir des gains d'IDH relativement plus faibles.

GRAPHIQUE Progrès humain et expansion du commerce dans le Sud
TaylorSouth.jpg

Voici les commentaires du Rapport sur le Développement Humain sur notre économie mondialisée : "Le Sud a besoin du Nord et le Nord a de plus en plus besoin du Sud. Le monde est de plus connecté, pas moins. Ces dernières années ont vu une remarquable réorientation de la production mondiale, avec une part beaucoup plus grande destinée au commerce international, ce dernier représentant, en 2011, près de 60 % de la production mondiale Les pays en développement ont joué un rôle important : entre 1980 et 2010, ils ont accru leur part dans le commerce mondial des marchandises de 25 % à 47 % et leur part de la production mondiale de 33 % à 45 %. Les régions en développement ont également renforcé les liens les uns avec les autres : entre 1980 et 2011, les échanges Sud-Sud sont passés de moins de 8 % du commerce mondial des marchandises à plus de 26 %... Les marchés mondiaux ont joué un rôle important dans les progrès. Tous les pays nouvellement industrialisés ont comme stratégie d'"importer ce que le reste du monde sait faire et d’exporter de ce qu'il veut".

Que ce soit pour un pays à revenu élevé comme les Etats-Unis ou pour tout autre pays dans le monde, le chemin vers un meilleur niveau de vie moyen implique un plus grand engagement dans l'économie mondiale, et non une moindre ouverture. »

Timothy Taylor, « The Rise of the Global South », in The Conversable Economist, 27 mars 2013.

lundi 4 mars 2013

Pourquoi les institutions sont le principal déterminant de la croissance à long terme

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« Que sont exactement les institutions ? Douglas North (1990) en fournit la définition suivante : “Les institutions sont les règles du jeu dans une société ou, plus formellement, elles sont les contraintes humainement conçues qui façonnent l’interaction humaine. (…) Par conséquent, elles structurent les incitations dans l’échange humain, que celui-ci soit politique, social ou économique”.

Les institutions économiques d’une société, telles que la structure des droits de propriété et la présence et perfection des marchés, sont d’une importance primordiale pour les résultats économiques. Les institutions économiques sont importantes car elles influencent la structure des incitations économiques dans la société. Sans droits de propriété, les individus ne seront pas incités à investir dans le capital physique ou humain ou à adopter des technologies plus efficaces. Les institutions économiques sont aussi importantes parce qu’elles aident à allouer les ressources à leurs usages les plus efficaces, elles déterminent qui obtient les profits, les revenus et les droits résiduels de contrôles. Lorsque les marchés sont inexistants ou ignorés (comme ils le furent en Union soviétique par exemple), les gains du commerce seront non exploités et les ressources mal allouées. Les sociétés avec les institutions économiques qui facilitent et encouragent l’accumulation de facteurs de production, l’innovation et l’allocation efficace des ressources vont prospérer. Les institutions économiques, ou plus largement les institutions, sont endogènes : elles sont, du moins en partie, déterminées par la société ou par l’un de ses segments. Par conséquent, s’interroger sur pourquoi certaines sociétés sont plus pauvres que d’autres revient à s’interroger sur pourquoi certaines sociétés ont de bien « pires institutions économiques » que d’autres. (...)

1. Les institutions économiques sont importantes pour la croissance économique parce qu’elles forment les incitations auxquelles les acteurs économiques clés de la société sont soumis. En particulier, elles influencent les investissements dans le capital humain et physique et l’organisation de la production. Bien que les facteurs culturels et géographiques puissent aussi importer pour la performance économique, les différences entre les institutions économiques sont une source majeure de différences entre les pays dans la croissance économique et la prospérité. Les institutions déterminent non seulement le potentiel de croissance de l’économie, mais aussi un éventail de résultats économiques, notamment la répartition des ressources dans le futur, c’est-à-dire la répartition de la richesse, du capital physique ou du capital humain. En d’autres mots, elles influencent non seulement la taille du gâteau agrégé, mais aussi comment le gâteau est réparti entre les différents groupes et individus dans la société.

2. Les institutions économiques sont endogènes. Elles sont déterminées comme choix collectifs de la société, en grande partie pour leurs répercussions économiques. Cependant, rien ne garantit que tous les individus et tous les groupes vont préférer le même ensemble d’institutions économiques parce que, comme nous l’avons précédemment noté, différentes institutions économiques ne mènent pas à une même répartition des ressources. Par conséquent, il va typiquement y avoir un conflit d’intérêt entre divers groupes et individus sur le choix des institutions économiques. Ainsi, comment les initiations économiques sont-elles déterminées à l’équilibre ? S’il y a, par exemple, deux groupes avec des préférences opposées concernant l’ensemble d’institutions économiques, les préférences de quel groupe vont prévaloir ? La réponse dépend du pouvoir politique des deux groupes. Bien que l’efficacité relative d’un ensemble d’institutions économiques par rapport à un autre puisse jouer un rôle dans ce choix, le pouvoir politique va être l’ultime arbitre. Quel qu’il soit, le groupe qui possède le plus de pouvoir politique est susceptible d’obtenir l’ensemble d’institutions économiques qu’il préfère. (…)

3. (…) Il y a des intérêts conflictuels sur la répartition des ressources et par conséquent indirectement sur l’ensemble d’institutions économiques. Mais pourquoi les groupes avec des intérêts conflictuels ne s’accordent-ils par sur l’ensemble d’institutions économiques qui maximise la croissance agrégée (la taille du gâteau agrégé) et utiliseraient alors leur pouvoir politique simplement pour déterminer la répartition des gains ? Pourquoi l’exercice du pouvoir politique mène-il à des inefficacités économiques et mêmes à la pauvreté ? (…) Il y a des problèmes d’engagement inhérents à l’usage du pouvoir politique. Les individus qui ont le pouvoir politique ne peuvent s’engager à ne pas l’utiliser dans leurs meilleurs intérêts et ce problème d’engagement crée une inséparabilité entre l’efficience et la répartition parce qu’aucun transfert (…) crédible ne peut être réalisé pour compenser les conséquences d’un ensemble particulier d’institutions économiques sur la répartition.

4. La répartition du pouvoir politique dans la société est aussi endogène, cependant. Dans notre cadre, il est utile de distinguer entre les deux composantes du pouvoir politique : (…) le pouvoir (institutionnel) de jure et le pouvoir politique de facto. Ici le pouvoir politique de jure se réfère au pouvoir qui trouve son origine dans les institutions politiques dans la société. Les institutions politiques, tout comme les institutions économiques, déterminent les contraintes et incitations touchant aux acteurs clés, mais cette fois-ci dans la sphère politique. Des exemples d’institutions politiques comprennent la forme du gouvernement (par exemple, démocratie versus dictature ou autocratie) et l’ampleur des contraintes pesant sur les politiques et les élites politiques. Par exemple, dans une monarchie, les institutions politiques allouent tout le pouvoir politique de jure au monarque et placent peu de contraintes sur son exercice. Une monarchie constitutionnelle, par contraste, correspond à un ensemble d’institutions politiques qui affecte une partie du pouvoir politique du monarque au parlement, ce qui contraint effectivement le pouvoir politique du monarque. (…)

5. Il y a plus de pouvoir politique que d’institutions politiques, cependant. Un groupe d’individus, même s’ils n’ont pas obtenus de pourvoir politique des institutions politiques (…) peuvent néanmoins posséder du pouvoir politique. Plus précisément, ils peuvent se révolter, utiliser des armes, engager des mercenaires, coopter les militaires ou utiliser des protestations économiquement coûteuses, mais largement pacifiques, afin d'imposer leur volonté sur la société. Nous nous référons à ce type de pouvoir politique comme le pouvoir politique de facto, qui a lui-même deux sources. Premièrement, il dépend de la capacité du groupe en question à résoudre son problème d'action collective, c'est-à-dire à assurer que les gens agissent ensemble, même quand chaque individu peut avoir une incitation à se comporter en passager clandestin. Par exemple, les paysans du Moyen Age, qui n’ont reçu aucun pouvoir politique par la Constitution, purent parfois résoudre le problème d'action collective et entreprendre une révolte contre les autorités. Deuxièmement, le pouvoir de facto d'un groupe dépend de ses ressources économiques, qui déterminent à la fois leur capacité à user (ou abuser) des institutions politiques existantes et aussi leur capacité à recruter et à utiliser la force contre les différents groupes. (…)

6. Cela nous amène à l'évolution (…) des institutions politiques (…). Les institutions politiques et la répartition des ressources (…) changent généralement assez lentement, et plus important encore, ils déterminent les institutions économiques et les performances économiques à la fois directement et indirectement. Il est facile de saisir leur effet direct. Si les institutions politiques placent tout le pouvoir politique entre les mains d'une seule personne ou d’un petit groupe, les institutions économiques qui assurent la protection des droits de propriété et l'égalité des chances pour le reste de la population sont difficiles à maintenir. (…) Les institutions politiques déterminent la répartition du pouvoir politique de jure, qui à son tour affecte le choix des institutions économiques. Ce cadre présente donc un concept naturel de hiérarchie des institutions, avec les institutions politiques qui influent sur les institutions économiques à l’équilibre, ces dernières déterminant alors les résultats économiques.

Les institutions politiques, bien qu’évoluant lentement, sont aussi endogènes. Les sociétés en transition de la dictature à la démocratie (…) changent leurs constitutions pour modifier les contraintes pesant sur les détenteurs du pouvoir. Puisque, comme les institutions économiques, les institutions politiques sont des choix collectifs, la répartition du pouvoir politique dans la société est le principal déterminant de leur évolution. Cela crée une tendance à la persistance : les institutions politiques allouent le pouvoir politique de jure ; ceux qui détiennent le pouvoir politique influencent l'évolution des institutions politiques et ils vont généralement choisir de maintenir les institutions politiques qui leur donnent le pouvoir politique. Cependant, le pouvoir politique de facto crée parfois des changements dans les institutions politiques. Bien que ces changements soient parfois discontinus (par exemple quand un déséquilibre de pouvoir conduit à une révolution ou lorsque la menace d’une révolution conduit à d'importantes réformes dans les institutions politiques), ils influencent souvent simplement la manière par laquelle les institutions politiques existantes fonctionnent ; par exemple si les règles fixées dans une constitution particulière sont respectées comme dans la plupart des démocraties fonctionnelles ou bien ignorées comme dans l’actuel Zimbabwe. (…)

robinson_institutions_3.jpg

Il y a deux sources de persistance dans le comportement du système. D'une part, les institutions politiques sont durables et, typiquement, un changement suffisamment important dans la répartition du pouvoir politique est nécessaire pour provoquer un changement dans les institutions politiques, par exemple la transition de la dictature à démocratie. D’autre part, quand un groupe est particulièrement riche par rapport aux autres, cela va accroître son pouvoir politique de facto et lui permettre de faire émerger les institutions économiques et politiques favorables à ses intérêts. Cela aura tendance à reproduire dans le futur les inégalités de richesse initiales. En dépit de ces tendances à la persistance, il demeure un potentiel de changement. En particulier, les "chocs" (notamment les changements dans les technologies et dans l'environnement international) qui modifient l'équilibre du pouvoir politique (de facto) dans la société peuvent entraîner des changements majeurs dans les institutions politiques et par conséquent dans les institutions économiques et la croissance économique. (...)

(…) Pourquoi certaines sociétés choisissent les “bonnes institutions économiques” ? A ce stade, nous devons être plus spécifiques quant à la définition des bonnes institutions économiques. (…) Les sociétés où seulement une très petite fraction de la population dispose de droits de propriété bien élaborés n’ont pas de bonnes institutions économiques. (…) Avec cette définition des bonnes institutions économiques comme garantes des droits de propriété pour un large sous-ensemble de la société, notre cadre nous amène à (...) une réponse pour notre question fondamentale. Premièrement, les institutions politiques qui placent des contrôles sur les détenteurs du pouvoir politique (par exemple, en créant un équilibre des pouvoirs dans la société) sont utiles pour l’émergence de bonnes institutions économiques. Ce résultat est intuitif ; sans contrôles sur le pouvoir politique, les détenteurs du pouvoir sont plus susceptibles d’opter pour un ensemble d’institutions économiques qui sont bénéfiques pour eux-mêmes, mais qui s’avèrent préjudiciables pour le reste de la société, qui va typiquement échouer à protéger les droits de propriété d’un large sous-ensemble de la population. Deuxièmement, de bonnes institutions économiques sont le plus susceptible d’émerger lorsque le pouvoir politique est entre les mains d’une groupe relativement large avec de significatives opportunités d’investissement. (…) Toute chose égale par ailleurs, dans ce cas, les détenteurs du pouvoir vont eux-mêmes bénéficier de la protection des droits de propriété. Troisièmement, les bonnes institutions économiques sont le plus susceptible d’apparaître et de persister lorsque les détenteurs du pouvoir ne peuvent extraire que peu de rentes du reste de la société, puisque de telles rentes les encourageraient à opter pour un ensemble d’institutions économiques qui rendent l’expropriation des autres possible. (...) Les institutions politiques sont essentielles non seulement parce qu’elles déterminent les contraintes sur l’usage du pouvoir politique (de facto et de jure), mais aussi quels groupes détiennent le pouvoir politique de jure dans la société. »

Daron Acemoglu, Simon Johnson et James Robinson, « Institutions as the fundamental cause of long-run growth », NBER working paper, n° 10481, mai 2004.

lundi 4 février 2013

Le capital social comme élixir politique

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Je remercie sincèrement Daron Acemoglu de me laisser la possibilité de traduire et de diffuser les billets qu'il co-écrit avec James Robinson sur leur blog commun Why Nations Fail. Voici ci-dessous la traduction de leur dernière contribution :

« Dans notre dernier billet traitant des perspectives entourant la fin de la politique clientéliste aux Philippines, nous avons noté comment l'organisation par la société civile s’avérait importante pour la réussite des villes de Cebu et Naga. Comme nous l'avons déjà dit, Robert Putnam a popularisé un langage pour parler d’une telle organisation. Dans son livre majeur Making Democracy Work, Putnam a affirmé que la clé pour expliquer (…) la manière par laquelle le gouvernement fonctionnait en Italie était le (…) capital social (en particulier, la façon par laquelle il fonctionna dans le nord et la façon par laquelle il ne parvenait pas à fonctionner dans le Sud).

Putnam définit le capital social comme (…) "les caractéristiques de l'organisation sociale telles que les réseaux, les normes et la confiance sociale qui facilitent la coordination et la coopération pour un bénéfice mutuel". Comme nous l'avons mentionné dans notre dernier billet, Putnam a utilisé des moyens très originaux pour mesurer le comportement du gouvernement et le capital social. En particulier il a associé le capital social à la densité de la vie associative mesurée par l’ampleur à laquelle les gens prennent part à différents types de sociétés et d'organisation. L'idée était que cette participation renforce la confiance et la coopération. Dans la pratique, lorsque les institutions internationales et les spécialistes en sciences sociales ont considéré la construction d’un tel capital social, ils ont cherché à encourager la vie associative, par exemple en poussant les gens à aller aux réunions.

C'est précisément le genre de chose que la Banque mondiale pensait qu’elle générerait du capital social en Sierra Leone, un processus étudié par Katherine Casey, Rachel Glennester et Ted Miguel (…). Comme ils l’indique dans leur article, "l'approche CDD tente de renforcer la coordination locale (par exemple, en mettant en place des comités villageois de développement) et de renforcer la participation, en exigeant que les femmes et jeunes (les adultes de moins de 35 ans) occupent des postes de leadership, approuvent le financement des projets et assistent aux assemblées."

Mais est-ce vraiment la bonne façon de générer du capital social ? Et surtout, la sorte de capital social résout-elle réellement les problèmes politiques d'une société comme la Sierra Leone? Dans un récent travail réalisé avec Tristan Reed de l’Université de Harvard, "Chiefs: Elite Control of Civil Society and Economic Development in Sierra Leone", nous interrogeons la logique de ce lien en Sierra Leone. Dans cette étude, nous exploitons l'histoire de la chefferie en Sierra Leone pour étudier l'impact de la puissance des chefs sur l’économie et le capital social. Nous constatons que plus le chef est puissant, plus le développement en termes d'éducation, de propriété des actifs et de diversification de l'économie locale s’avère déplorable.

Mais nous constatons également que les lieux où les chefs sont les plus puissants ont tendance à avoir plus de capital social, en particulier lorsqu’il est mesuré par la densité de la vie associative. Il s'agit d'un résultat impossible selon la conception standard du capital social et pourtant, si vous regardez à travers les 149 chefferies en Sierra Leone, il y a (…) une corrélation négative entre le capital social et le développement.

Ce résultat est tout à fait un choc pour une littérature fermement ancrée dans l'expérience italienne. Ce résultat superficiellement surprenant, comme nous le suggérons, apparaît parce que les chefs les plus dominants ont été les mieux à même de modeler la "société civile" et les institutions de la participation civique dans leurs villages pour leur propre bénéfice et la poursuite de leur domination.

Nous soutenons que ces corrélations peuvent s'expliquer par le fait que l'économie politique de l'Afrique rurale diffère de façon importante de celle des pays développés. Les institutions politiques ou sociales (…) fonctionnent différemment dans de nombreux régimes politiques faiblement institutionnalisés. En effet, elles ne fonctionnent pas pour contrôler les politiciens, mais sont structurées par ces derniers pour accroître leur pouvoir et leur contrôle sur la société. En cela, les chefs sont l'équivalent local de la "règle personnelle" au niveau national tel qu’elle est décrite par Jackson et Rosberg dans leur Personal Rule in Black Africa, Ils définissent la règle personnelle comme : "un système de relations qui lient les dirigeants (...) avec les patrons, les clients, les partisans et les rivaux, qui constituent le système. (…) Le système est structuré (…) non pas par les institutions, mais par les politiciens eux-mêmes." (pp. 17-19)

Conformément à ce modèle, les chefs suprêmes faisant face à une concurrence limitée agissent en effet en despotes, mais ils sont capables de se comporter ainsi en partie parce qu'ils utilisent les organisations non gouvernementales comme un moyen pour renforcer et mobiliser le soutien. En d'autres termes, des mesures relativement élevées de la participation civique dans les villages avec des chefs puissants n'est pas le signe d'une société civile dynamique disciplinant les politiciens, mais d'un dysfonctionnement de la société civile capturée par les chefs suprêmes.

Ces résultats suggèrent que le capital social, comme beaucoup d'autres choses dans la politique, peut être utilisé à des fins très diverses. Ils suggèrent également que le capital social n'est pas non plus une panacée pour les profonds problèmes politiques. La nature des contraintes et conflits politiques dans la société forme la manière par laquelle se constitue le capital social et comment il peut être utilisé. Il semble donc que nous (et les praticiens du développement dans le monde entier) devrions réfléchir avant de nous précipiter sur le terrain pour promouvoir le capital social comme la Banque mondiale a essayé de le faire en Sierra Leone. Nous pensons que ceci est juste une illustration d'une leçon plus générale : il n'y a pas d’autre moyen que de comprendre tout d’abord comment fonctionne la vie politique locale. Sinon, de nombreuses interventions auraient peu d’effets (si ce n’est bien sûr de faire plaisir aux bailleurs de fonds), voire empireraient la situation : dans certains cas, elles pourraient finir par simplement renforcer l'hégémonie des élites politiques traditionnelles sur la population déjà opprimée. »

Daron Acemoglu et James Robinson, « Too much of a good thing? Social capital as political elixir », in Why Nations Fail, 31 janvier 2013.

mercredi 30 janvier 2013

Chronique d’un déclin annoncé : la Chine a-t-elle atteint le point tournant de Lewis ?

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« La large réserve de main-d'œuvre rurale en Chine a joué un rôle clé dans le maintien d’une faible inflation et dans le soutien du modèle chinois de croissance extensive. À bien des égards, le développement économique de la Chine fait écho au modèle de sir Arthur Lewis, qui fait valoir que, dans une économie dotée d’un excédent de main-d'œuvre dans un secteur à faible productivité (en l’occurrence l’agriculture dans le cas de la Chine), les hausses salariales dans le secteur industriel sont limitées par les salaires dans l'agriculture, puisque la main-d’œuvre se déplace des campagnes vers l'industrie (Lewis, 1954). Les gains de productivité dans le secteur industriel, qui ont pu être réalisées grâce à l’approfondissement de l’investissement, stimulent l'emploi dans le secteur industriel et dans l'économie en général. Le fait que la productivité s’accroisse plus rapidement que les salaires dans le secteur industriel permet à ce dernier d’être plus rentable que si l'économie était au plein emploi et permet de promouvoir un investissement plus élevé. Comme le surplus de main-d’œuvre agricole est épuisé, les salaires industriels augmentent plus rapidement, les profits se contractent dans l’industrie et l'investissement diminue. À cet instant précis, on dit que l'économie atteint le point tournant de Lewis (Lewis turning point) (cf. graphiques).

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(…) Les rapides augmentations des salaires nominaux et les pénuries récurrentes en main-d'œuvre en Chine soulèvent soulève plusieurs questions : l'ère d’une main-d'œuvre chinoise peu chère touche à sa fin ? la Chine a-t-elle atteint le point tournant de Lewis ? Ce dernier aurait des conséquences à la fois pour la Chine et pour le reste du monde. Pour la Chine, cela signifierait que le modèle actuel de croissance extensive qui repose si lourdement sur l'accumulation des intrants ne peut plus être maintenu et que la Chine doit investir moins, mais mieux, en capital. Cela impliquerait de passer à un modèle de croissance plus "intensif", fondé avant tout sur l’amélioration de la productivité globale des facteurs, ce qui exigerait d’accélérer la mise en œuvre du programme gouvernemental visant à rééquilibrer la croissance vers la consommation privée. Un rééquilibrage réussi du modèle de croissance chinois se traduirait par de significatives retombées positives pour le reste du monde, en accroissant la production des pays au sein de la chaîne de valeur (principalement l'Asie émergente) et des exportateurs de matières premières, ainsi que par des retombées plus limitées pour les économies avancées (FMI, 2011). En outre, la hausse des coûts de main-d'œuvre (dont l’impact se fera sentir sur les prix et les marges bénéficiaires des entreprises en Chine) aura d’importantes implications pour le commerce, l'emploi et les prix dans les principaux partenaires commerciaux. (…)

Les marchés du travail en Chine sont passés au premier plan en 2004, lorsque les rapports sur la pénurie de main-d'œuvre migrante dans les régions côtières orientées vers l'exportation ont commencé à affluer. Certains indices laissant suggérer de fortes augmentations de salaires des migrants dans cette période ont été perçus par certains comme le signal que la Chine a épuisé sa vaste offre excédentaire de main-d'œuvre et que la transition vers une économie mature a commencé (par exemple, Garnaut 2006, Cai et Wang 2008). Ce point de vue tend à être confirmé par la transition démographique, en particulier le ralentissement de la croissance de la population en âge de travailler et la hausse du ratio de dépendance, rapportant la population âgée sur la population en âge de travail. Une perspective alternative, cependant, considère que l'augmentation des salaires des migrants est une conséquence de la segmentation du marché du travail (…) qui serait cohérente avec la coexistence de pénuries en main-d’œuvre sur la côte et d’excédents à l'intérieur des terres (par exemple Chan, 2010; Zhang, Yang et Wang, 2010; Knight, Peng et Li, 2011).

Les récents développements sur le marché du travail chinois rappellent l’épisode du milieu des années deux mille (après une période d'accalmie, il y a eu de nouvelles hausses rapides des salaires, en particulier dans les provinces intérieures, comme les entreprises quittaient la côte). Cependant, (…) les données sur les marchés du travail chinois n’indiquent pas clairement si l'excédent de main-d'œuvre chinoise a été épuisé. Malgré des signes localisés de tensions sur le marché du travail, la croissance globale des salaires nominaux a oscillé entre 12 et 15 % par an depuis plus d'une décennie. Les profits des entreprises sont restés élevés et ont même augmenté ces dernières années, la croissance des salaires ayant été plus lente que celle des gains de productivité. Ces développements semblent en contradiction avec le principe de base du point tournant de Lewis (…). Soit dit en passant, les employeurs urbains pointent des frictions telles que l’inadéquation des compétences ou l’inadéquation géographique, et non une pénurie de main-d'œuvre en soi, comme causes des hausses intermittentes et localisée des salaires. (…)

D'autres éléments empiriques suggèrent toutefois un resserrement des conditions du marché du travail. Les registres urbains indiquent que l’écart entre la demande et l'offre de main-d’œuvre urbaine a progressivement diminué et est maintenant refermé (…). La réallocation de l'industrie vers les provinces intérieures (là où les salaires sont plus bas et où réside la grande réserve de main-d'œuvre rurale) s'est accélérée depuis la crise financière mondiale. (…) la légère hausse de l'activisme syndical depuis la crise financière est aussi cohérente avec un renforcement du pouvoir de négociation dû à la réduction des réserves de main-d'œuvre. La hausse des salaires reflète aussi la décision du gouvernement d'augmenter le salaire minimum afin de soutenir le revenu des ménages et de promouvoir la consommation.

Au final, dans l'ensemble, les évolutions sur le marché du travail dressent un portrait mitigé à propos de l’excès de main-d’œuvre : l'évolution des salaires ne suggère pas un épuisement de l’excédent en main-d'œuvre, tandis que l'emploi, les réallocations sectorielles et certaines politiques signalent un resserrement.

La démographie, d’un autre côté, suggère une transition imminente vers une économie de pénurie en main-d'œuvre. La Chine est sur le point de subir un profond changement démographique au cours de la prochaine décennie, tiré par la baisse de la fécondité et le vieillissement, des phénomènes qui se renforceraient mutuellement. L'ONU prévoit que la croissance de la population en âge de travailler (15-64 ans) deviendra négative autour de 2020 (…). Cette prévision sous-estime potentiellement les perspectives d'une pénurie de main-d'œuvre, comme les salariés de l'industrie sont majoritairement jeunes (Garnaut, 2006) ; le taux de croissance de la sous-population des 20-39 ans, par exemple, est tombé à zéro en 2010 (…) et celle-ci devrait décliner plus rapidement que la population totale en âge de travailler jusqu'en 2035. Les données démographiques montrent également que, après une longue période de "dividendes démographiques", la part des personnes à charge (c’est-à-dire celles ayant entre 0 à 14 ans et plus de 64 ans) dans la population chinoise a atteint son creux en 2010 et passera à près de 50 % en 2035 (…).

Parce que les imminents changements démographiques sont larges, irréversibles et inévitables à moyen terme, ils seront déterminants dans l'évolution de la main-d'œuvre excédentaire en Chine. D'autres facteurs pourraient cependant jouer un rôle clé dans l'accélération ou le ralentissement de ce processus. Des progrès dans la réforme du Hukou pourraient stimuler le transfert de main-d’œuvre des milieux ruraux vers les villes. La formation des travailleurs ruraux pour répondre aux exigences des emplois industriels pourrait désengorger les goulots d'étranglement de la main-d’œuvre urbaine. Alors que le secteur primaire en Chine détient près de la moitié de la population active, la valeur ajoutée agricole représentait qu'environ un cinquième du PIB en 2011. Augmenter la productivité agricole (en stimulant la mécanisation, par exemple) pourrait libérer une masse considérable de travailleurs ruraux et celle-ci pourrait partiellement compenser les déficits de main-d'œuvre urbaine.

En résumé, (…) la démographie, les évolutions sur le marché travail et les politiques suggèrent que la Chine est probablement à la veille du point tournant de Lewis, mais donnent peu d'indications sur l’instant où la transition se fera. (…) Cette étude évalue empiriquement à quel instant la pénurie de main-d'œuvre pourrait survenir. Notre principal résultat est que, sauf s’il ne se produit une réponse endogène du marché ou des autorités publiques, l'excès d'offre de main-d'œuvre (la réserve de chômeurs et de travailleurs sous-employés, qui comprend actuellement environ 150 millions de personnes) tombera à environ 30 millions en 2020 et le point tournant de Lewis sera atteint entre 2020 et 2025.

Il est toutefois probable que les autorités publiques répondent aux potentielles pénuries de main-d'œuvre, dans la mesure où le gouvernement cherche à ralentir la transition vers le point tournant de Lewis. Les mécanismes de marché (qui se traduisent par des salaires plus élevés au fur et à mesure que se resserrent les marchés du travail et qui entraînent une transition vers une production plus intensive en capital) peuvent aussi compenser la diminution des réserves de main-d’œuvre. L'analyse des divers scénarii possibles montre qu’une fécondité plus élevée (via un assouplissement de la politique de l'enfant unique et une plus grande participation au marché du travail grâce à la réforme du Hukou) vont retarder l'épuisement du surplus de main-d’œuvre. La réforme financière et la plus grande productivité globale des facteurs, d'autre part, accélèrent la transition vers une économie de pénurie de main-d'œuvre, par le biais des effets de richesse et d’une plus grande rentabilité des entreprises (…). Les réactions du marché et des autorités publiques au déclin du surplus de main-d'œuvre n'auront des effets qu'à la marge, alors que les forces démographiques joueront un rôle prépondérant dans l’imminente transition vers une économie de pénurie de main-d'œuvre. »

Mitali Das et Papa N’Diaye, « Chronicle of a decline foretold: Has China reached the Lewis turning point? », FMI, working paper, janvier 2013.

aller plus loin... lire « Anatomie de la croissance chinoise » et « Eviter la trappe à revenu intermédiaire »

dimanche 27 janvier 2013

Petit retour sur le paradoxe d’Easterlin : quel est le lien entre revenu et bien-être subjectif ?

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« Depuis Richard Easterlin (1974), les chercheurs pensaient que (…) le revenu relatif constituait le principal déterminant du bien-être subjectif. Dans son article fondateur, Easterlin demanda "est-ce que la croissance économique améliore le sort de l'homme ?" Il a répondu : non. Il a commencé par montrer que, par rapport aux populations pauvres, les riches dans un pays donné font part d’un plus grand bien-être (celui-ci étant mesuré par les auto-déclarations de bonheur, de satisfaction de vie et d’autres concepts connexes). Nul ne conteste cette observation.

Easterlin a fait valoir que comparer cette constatation aux données transnationales sur le bien-être et de revenus nous aide à déterminer si la forte relation entre le bien-être et des revenus dans les pays reflète les avantages conférés par le revenu absolu ou bien par la position relative de chacun dans la société. Selon l'interprétation privilégiant le revenu absolu, un plus grand revenu est associé à un plus grand bien-être en raison des avantages apportés par une plus grande prospérité : une plus grande consommation, une plus large variété de choix et moins de contraintes pour survivre. Selon une autre conception, cependant, il est important d’avoir plus d'argent que les autres parce que nous aimons avoir plus d'argent que les autres : nous voulons avoir des comptes bancaires plus remplis, de plus grandes maisons, de plus belles voitures que nos pairs. Ces possibilités, bien sûr, ne sont pas mutuellement incompatibles et le bien-être peut refléter en partie chacune des deux. Mais Easterlin s’est appuyé sur les comparaisons nationales et plus tard sur les données chronologiques pour affirmer que la relation entre le revenu et le bien-être provient presque entièrement des préoccupations des revenus relatifs. Son argument était simple. Si seul le revenu absolu importait, alors le bien-être de chacun devrait augmenter lorsque tout le monde s’enrichit. Mais si seul le revenu relatif importe, alors quand tout le monde s’enrichit, le bien-être de chacun ne devrait pas augmenter, car personne ne devient relativement plus riche que les autres. (…)

Ainsi, Easterlin (1974) a examiné des données transnationales et trouvé une relation statistiquement insignifiante entre le produit intérieur brut par habitant (une mesure du revenu moyen) et le bien-être. Et en observant la croissance économique, il a de nouveau trouvé une relation statistiquement insignifiante entre le revenu et le bien-être. (Voir également Easterlin, 1995, et Easterlin et alii, 2011). Easterlin en a donc conclu que, puisque parmi les gens dans un pays donné, à un moment donné, le revenu et le bien-être évoluent de concert, alors qu’entre les pays, ils sont pratiquement indépendants, seul le revenu relatif est important.

Cette conclusion a d'importantes implications pour la politique et pour la science. Si la hausse du revenu ne soulève pas le bien-être, la politique devrait se concentrer sur d'autres objectifs que la croissance économique. Et étant donné le rôle central du revenu relatif, les chercheurs ont consacré beaucoup de temps et d'énergie à tenter de comprendre pourquoi les préoccupations relatives sont si importantes.

Mais Easterlin a-t-il raison ? Les données accumulées ces dernières décennies montrent que le paradoxe d'Easterlin repose sur des affirmations empiriques qui s’avèrent tout simplement fausses. En fait, les pays riches jouissent d’un bien-être subjectif sensiblement plus élevé que les pays pauvres, et comme les pays s'enrichissent, leurs concitoyens voient leur bien-être s’élever. En outre, la relation quantitative entre le revenu et le bien-être est la même, que nous regardions entre les gens, entre les pays, ou bien dans un seul pays lorsqu’il s'enrichit. Cela renverse l'argument d'Easterlin : si la différence de bien-être entre pays riches et pays pauvres est environ la même que la différence de bien-être entre les riches et les pauvres, alors le revenu absolu est certainement le principal facteur qui détermine le bien-être. (…)

Notre propre étude a permis de clarifier la relation entre le bien-être et de revenu, et nous concluons avec cinq faits stylisés. Tout d'abord, les personnes les plus riches rapportent un plus grand bien-être que les plus pauvres. Deuxièmement, les pays riches ont un bien-être par habitant plus élevé que les pays pauvres. Troisièmement, la croissance économique au cours du temps est liée à une augmentation du bien-être. Quatrièmement, il n’y a pas de point de satiété au-delà duquel la relation entre le revenu et le bien-être diminue. Et cinquièmement, l'ampleur de ces relations est à peu près égale. Ensemble, ces faits suggèrent un rôle important pour le revenu absolu (…). Ce fait en lui-même suggère également que le revenu relatif est moins important, bien que nos résultats ne soient pas suffisamment précis pour exclure un rôle significatif du revenu relatif dans le bien-être.

Pourquoi nos résultats diffèrent-ils de ceux d'Easterlin et de la littérature antérieure ? Lorsque les chercheurs ont commencé à étudier le bien-être comparatif dans les années soixante-dix, les données n'étaient disponibles que pour une poignée de pays. Par conséquent, Easterlin (1974) n’est pas parvenu à trouver une relation statistiquement significative entre le bien-être et le PIB, bien qu’en fait la relation estimée fût positive. Cette incapacité à obtenir des résultats statistiquement significatifs reflète la puissance limitée d'un test basé sur un échantillon restreint de pays et non la découverte d’une relation estimée précisément nulle. (…) Il ne pouvait rejeter ni la présence du paradoxe d'Easterlin, ni l'absence totale d’un tel paradoxe. Il y avait tout simplement trop peu de données pour avoir la précision nécessaire pour parvenir à une conclusion allant dans un sens ou dans l’autre.

Au cours des décennies qui ont suivi, de nouvelles données sont apparues et notre recherche a utilisé ces nouvelles données disponibles pour estimer avec précision la relation transnationale entre le bien-être et le revenu. Les comparaisons de séries chronologiques sont restées l’ultime et plus difficile enjeu dans le débat sur le bien-être et le revenu. Comme pour les comparaisons entre pays dans les années soixante-dix, le manque de données cohérentes sur l’évolution du bien-être au cours du temps empêcha les chercheurs d'aboutir à des conclusions définitives. Alors que de nombreux chercheurs n’avaient pas réussi à trouver la preuve que le bien-être moyen augmente avec le PIB, cela reflète largement la pouvoir statistique insuffisant pour rejeter l'hypothèse nulle selon laquelle les effets sont inexistants ; cette même imprécision signifie qu’ils ne parvenaient pas non plus à rejeter l'hypothèse nulle selon laquelle la relation dans le temps entre le bien-être et le revenu est d'une ampleur similaire à celle observée dans les comparaisons internationales. »

Daniel W. Sacks, Betsey Stevenson et Justin Wolfers, « The new stylized facts about income and subjective well-being », IZA discussion paper, n° 7105, décembre 2012

jeudi 10 janvier 2013

Colonialisme et développement en Afrique

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« La Conférence de Berlin de 1884-1885 officialisa ce qui est fut par la suite connu sous le nom de "Ruée vers l'Afrique" (Scramble for Africa). Les puissances européennes se sont arbitrairement réparties l'Afrique et ont commencé à administrer leurs nouvelles colonies. Sept décennies plus tard, ils léguèrent aux natifs africains des pays radicalement différents de ce qu’ils étaient en 1880. Et, à quelques exceptions près, ces pays sont parmi les plus pauvres au monde d'aujourd'hui.

Le développement économique de l'Afrique aurait-il été différent sans le colonialisme ? Celle-ci aurait-elle été plus riche aujourd'hui ? Le débat fait rage sur cette question depuis cinquante ans (…). Certains faits suggèrent des avancés dans le développement économique lors de la période coloniale ; par exemple les salaires réels ont augmenté dans le secteur formel en Afrique occidentale britannique (Frankema et Van Waaijenburg, 2005). De plus, la stature des recrues militaires au Ghana et en Afrique orientale britannique suggère que la taille a augmenté au cours de la période coloniale (Moradi, 2009 ; Austin, Baten et Moradi, 2011), signe d'une prospérité croissante. Est-ce que la domination coloniale fut aussi prédatrice que beaucoup le prétendent ? Faut-il prendre cela comme une preuve que le colonialisme fut bon pour le développement ? Notre récente étude (Heldring et Robinson, 2012) se penche sur cette question et conclut que la réponse est probablement non.

Nous pouvons faire quelques observations :

  • La plupart des pays africains ont connu une augmentation régulière de leurs revenus au cours de la période coloniale par rapport à l'année de base 1885. Les Africains ont réussi à récolter les gains de l'introduction des chemins de fer et de la technologie minière. En outre, être colonisé signifia être plus intégré dans le commerce mondial. Pourtant, il est difficile d’évaluer la réelle contribution du colonialisme et d’évaluer ce qui serait de toute manière survenu dans le sillage de l’expansion du commerce.

  • Le fait que l'on voit le niveau de vie s’élever en moyenne ne signifie pas que le niveau de vie de chacun ait augmenté. Par exemple, dans le sud de l'Afrique, l'impact appauvrissant que l'expropriation des terres et la création d’"économies duales" (Palmer et Parsons, 1977) purent avoir sur les revenus suggère que les Africains ont connu une forte dégradation de leur niveau de vie avec le colonialisme. Nous pouvons observer une élévation des salaires dans le secteur formel, alors que la grande majorité de la population, qui se situe en dehors du secteur formel, voit son pouvoir d'achat se détériorer.

  • (…) Nous devons déterminer ce qu’auraient été les trajectoires des sociétés africaines si le colonialisme n’avait pas eu lieu. Par exemple, l’appauvrissement des Africains en Afrique du Sud serait-il survenu si l'Etat zoulou avait repris le Rand et développé l'industrie minière aurifère ? Si les Européens apportèrent la technologie ou institutions, les Africains auraient pu les adopter ou les créer par eux-mêmes en l'absence du colonialisme. (…) Il est possible que, même sans colonisation, les missionnaires auraient étendu l'éducation et l'Organisation mondiale de la santé aurait apporté la technologie médicale, par exemple.

  • Pour comprendre l'impact du colonialisme sur le développement, il faut soigneusement réfléchir à ce qui s'est passé après le colonialisme. Juger l'impact du colonialisme sur le développement en Afrique en ne regardant simplement ce qui s’est passé au cours de la période coloniale est une erreur conceptuelle. Après l'indépendance, l'Afrique ne ressemblait en rien à ce qu’elle aurait pu être en l'absence du colonialisme. En effet, dans la plupart des cas, le déclin économique que subit l’Afrique après l'indépendance peut être attribué au colonialisme, parce que les mécanismes qui ont conduit à ce déclin ont été générés par la société coloniale. (…)

Nous distinguons trois types de colonies :

  • Celles qui avaient un Etat centralisé lors de la ruée vers l'Afrique, comme le Bénin, le Botswana, le Burundi, l'Éthiopie, le Ghana, le Lesotho, le Rwanda et le Swaziland ;

  • Celles peuplée par les blancs, comme le Kenya, la Namibie, l'Afrique du Sud, le Zimbabwe, et probablement aussi l’Angola et le Mozambique ;

  • Les autres colonies, celles qui n'ont pas connu un important peuplement par les blancs blanche et où soit il n'existait aucune formation significative d’Etat pré-colonial (comme la Somalie ou le Soudan du Sud), soit il y avait un mélange de sociétés centralisées et décentralisées (comme le Congo-Brazzaville, le Nigéria, l'Ouganda et la Sierra Leone).

Il est raisonnable de supposer que tous les groupes auraient eu, en l'absence du colonialisme, les mêmes contacts avec le reste du monde. (…) Les missionnaires auraient converti les gens et construit des écoles, la Société des Nations aurait essayé d'abolir le travail forcé et l'OMS aurait cherché à diffuser la technologie médicale. De plus, (…) les pays africains auraient continué à exporter, comme beaucoup le faisaient avant 1885.

En termes d'institutions politiques, dans le premier ensemble de pays, le processus de formation d'État et le développement qui étaient à l’œuvre au dix-neuvième siècle se seraient poursuivis. (…) Les États comme les États Tswanas au Botswana, l'Etat asante du Ghana, ou l’Etat du Rwanda se seraient de plus en plus centralisés et consolidés. Cela ne signifie pas que les institutions économiques se seraient nécessairement améliorées. Néanmoins, la centralisation politique est une condition sine qua non de l'ordre et la provision des biens publics ; les Etats durs se seraient également effondrés. Une fois lancées, de puissantes forces intensifient la centralisation politique. Dans les deuxième et troisième ensembles de colonies, nous supposons également que les institutions politiques auraient poursuivi la trajectoire qu’ils suivaient au dix-neuvième siècle. (…)

Il apparaît évident, dans ensembles de colonies, que le colonialisme a retardé le développement ; en l’occurrence les pays avec un Etat centralisé au moment de la ruée vers l'Afrique et ceux peuplés par des Blancs. Dans le premier ensemble, l'hypothèse selon laquelle les précédentes évolutions du développement politique se seraient poursuivies suffit pour affirmer que ces pays seraient plus développés aujourd'hui. Le colonialisme n’a pas seulement bloqué le développement politique ; la délégation de l’autorité a rendu les élites locales moins responsables face à leurs citoyens. Après l'indépendance, même si ces pays ont pu disposer d’une cohérence dont les autres manquaient, ils eurent aussi plus de dirigeants prédateurs. Ces régimes politiques ont également souffert du racisme, des stéréotypes et des fausses idées héritées du colonialisme, que les Africains n’auraient pas eu en son absence et qui ont généré depuis d’immenses problèmes, notamment au Burundi et au Rwanda.

Dans les colonies peuplées par les blancs, (…) la nature hautement extractive de la domination coloniale et l'accaparement des terres se sont traduisirent en eux-mêmes, comme nous l'avons noté, par un sérieux appauvrissement des Africains lors de la période coloniale. (…) La diffusion internationale de la technologie et la relative absence d'esclavage dans cette partie de l'Afrique auraient permis, sans le colonialisme, de lentement améliorer le niveau de vie africain. Cela, ainsi que les forts accroissements des inégalités et les conflits raciaux et ethniques légués à ces colonies après la fin du colonialisme, suggèrent que le développement dans des pays tels que le Zimbabwe auraient été mieux aujourd'hui et au cours du siècle dernier s’ils n'avaient pas été colonisé.

Le troisième ensemble de pays est plus complexe, car il ne semble pas plausible que les institutions précoloniales de la Somalie, par exemple, furent propices au développement ou furent sujettes à un processus de formation d'État. Pourtant, (…) il semble difficile d’affirmer que le colonialisme a favorisé le développement. Il est possible, si on considère l'Ouganda, que les Britanniques apportèrent la stabilité en stoppant les conflits entre les Etats précoloniaux du Buganda, le Bunyoro, l’Ankole et le Toro. Pourtant, (…) même ces sociétés étaient tout à fait susceptibles d’adopter de meilleures technologies quand elles émergèrent. Les gains qui auraient pu se concrétiser en termes de stabilité se sont effacés lorsque les Britanniques partirent en 1962, léguant aux Ougandais un régime politique sans contrat sociale viable et entraînant ainsi un demi-siècle d'instabilité politique, de dictatures militaires et de guerre civile. »

Leander Heldring et James A Robinson, « Colonialism and development in Africa », in VoxEU.org, 10 janvier 2013.

mercredi 2 janvier 2013

Eviter la trappe à revenu intermédiaire

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« Après la Seconde Guerre mondiale, de nombreux pays ont réussi à atteindre rapidement un statut de revenu intermédiaire, mais peu ont réussi à devenir une économie à revenu élevé. Après une période initiale d’ascension rapide, de nombreux pays ont connu un ralentissement marqué de la croissance et de la productivité, tombant dans ce qu'on a appelé une "trappe à revenu intermédiaire" (middle-income trap). La Banque mondiale (2012) estime que, des 101 économies à revenu intermédiaire que l’on pouvait dénombrer en 1960, seulement 13 étaient des économies à revenu élevé en 2008. Ces pays sont l’Espagne, la Guinée équatoriale, la Grèce, Hong Kong, l’Irlande, Israël, le Japon, l’île Maurice, le Portugal, le Porto Rico, la République de Corée, Singapour, Taiwan.

L’analyse empirique du ralentissement de la croissance et des trappes à revenu intermédiaire a suggéré que, pour des revenus par habitant d'environ US $ 16.700 (prix internationaux 2005 constants), le taux de croissance du PIB par habitant ralentit généralement de 5,6 à 2,1 %. (…) Une analyse récente réalisée par Eichengreen, Park et Shin (2011) suggère que les ralentissements de la croissance sont essentiellement des ralentissements de la croissance de la productivité, puisque 85 % du ralentissement du taux de croissance de la production peut s'expliquer par un ralentissement du taux de croissance de la productivité totale des facteurs, soit bien plus que par un ralentissement de l'accumulation de capital physique.

Une explication courante des ralentissements de croissance se fonde sur un processus de développement à la Lewis (Canuto, 2011 ; Eichengreen, Park et Shin, 2011 ; Banque mondiale, 2012). Le déplacement de la main-d'œuvre des secteurs à faible productivité (par exemple l'agriculture) vers les secteurs à forte productivité (par exemple l'industrie et les services modernes) offre une hausse massive, mais temporaire, du revenu par habitant. Dans cette phase initiale de développement, le déplacement est amorcé par l'application de technologies importées dans les secteurs produisant des produits à faible coût intensifs en travail. Une fois que ces pays atteignent des niveaux de revenus intermédiaires, le bassin de travailleurs ruraux sous-employés se tarit et les salaires commencent à augmenter, ce qui érode la compétitivité.

La croissance de la productivité depuis le redéploiement sectoriel et le rattrapage technologique est finalement épuisée, tandis que la hausse des salaires rend les exportations intensives en main-d'œuvre moins compétitives sur les marchés mondiaux, précisément au moment où d'autres pays à faible revenu s'engagent dans une phase de croissance rapide. Par conséquent, les ralentissements de croissance coïncident avec le point du processus de croissance où il n'est plus possible de stimuler la productivité en transférant des employés de l'agriculture vers l'industrie et où les gains provenant de l'importation de technologies étrangères diminuent de manière significative.

Nous présentons une caractérisation alternative de la trappe des pays à revenu intermédiaire (Agénor et Canuto, 2012). Notre approche est en accord avec l'idée selon laquelle les ralentissements de productivité sont une cause majeure de trappes à revenu intermédiaire, mais s’écarte de la littérature existante lorsqu’elle en fournit une explication et indique ce que les politiques publiques peuvent faire à ce sujet. En particulier, plusieurs facteurs peuvent affecter la croissance de la productivité, y compris les décisions individuelles d'acquérir des compétences, l'accès aux différents types d'infrastructures publiques et les externalités de réseaux de connaissances (définies comme la possibilité qu'une part plus élevée de travailleurs fortement éduqués ait un impact positif sur la performance, c’est-à-dire la capacité à tirer parti des connaissances existantes, de tous les travailleurs engagés dans des activités innovatrices).

Par extension, il y a un certain nombre de politiques publiques que les pays en développement peuvent mettre en œuvre pour éviter ou échapper aux trappes de croissance à revenu intermédiaire. Ces mesures comprennent le développement des infrastructures de pointe sous la forme de réseaux de communication à haut débit, une meilleure application des droits de propriété par la protection des brevets et la réforme des marchés du travail afin d'assurer que les rigidités n'empêchent pas le licenciement et l’embauche d’être efficaces. Fondamentalement, ces politiques attirent davantage de travailleurs qualifiés dans le secteur du design, améliorent la productivité et les salaires dans ce secteur, et augmentent la capacité d'un pays à innover.

Il est possible d’échapper à une trappe du revenu intermédiaire en augmentant suffisamment l'investissement dans l'infrastructure de pointe, en particulier dans les réseaux de communication à haut débit. La disponibilité d’infrastructures d’informations et de communication de bonne qualité joue un rôle important pour stimuler l'innovation, à la fois en facilitant la circulation à moindre coût des flux immatériels de connaissances entre des pays et en leur sein, ainsi qu’en réduisant les coûts de transaction du commerce international et de l’investissement étranger. Ainsi, améliorer l'accès aux infrastructures de pointe stimule la productivité et les salaires dans le secteur du design, qui attire alors plus de main-d’œuvre et déclenche un déplacement de l'offre de travail, amplifiant (du moins temporairement) l'avantage associé à l'exploitation du stock existant d'idées.

Pour inciter les individus et les entreprises à s'engager dans des activités d'innovation et de design, le respect des brevets est essentiel, mais cela fait souvent défaut dans les pays en développement. Un système qui s’avère dysfonctionnel dans l’administration des brevets et dans l’application des droits de propriété peut générer une perte sèche pour l'économie et accroît les risques que celle-ci tombe dans une trappe à revenu intermédiaire. A l'inverse, une meilleure application des droits de propriété stimule l'innovation et se traduit par des salaires plus élevés dans le secteur du design, ce qui attire alors des travailleurs à qualification élevée dans ce secteur. Par conséquent, il est plus probable que les externalités de réseau de connaissances que nous avons précédemment mentionnées s’exerceraient et placeraient l'économie sur le sentier d'une croissance plus élevée de la productivité et de la production.

En exacerbant la mauvaise allocation des talents, les distorsions du marché du travail accroissent la probabilité que l'économie se retrouve dans un équilibre à faible croissance. Certains types de restrictions sur le marché du travail, en particulier celles portant sur les coûts de licenciement, peuvent être particulièrement préjudiciable aux activités de conception ou d'innovation. En effet, dans de telles activités, il est souvent plus difficile d'observer la productivité d'un travailleur avant l'embauche, contrairement aux tâches de routine dans l’activité manufacturière, où votre capacité à observer, à la fois ex ante et ex post, est moins coûteuse. Ainsi, le risque d’engager un travailleur qui se révèle finalement être mauvais est plus élevé dans les activités où un diplôme universitaire ne fournit pas un signal suffisamment fiable sur la future performance. Dans de telles conditions, la distorsion du marché du travail désincite à poursuivre des études supérieures, avec des conséquences néfastes pour l'innovation et la croissance.

Comme nous l’avons précédemment mentionné, seuls 13 pays ont su achever leur transition vers un statut d’économie à haut revenu depuis les années soixante. Parmi ces pays, cinq étaient situés en Asie orientale (en l’occurrence la Corée, Hong Kong, le Japon, Singapour et Taïwan) dont quatre constituent les soi-disant "tigres asiatiques". Au vu de leur succès, nous allons réfléchir sur leur expérience afin d'en tirer des enseignements pour les autres pays à revenu intermédiaire qui cherchent à passer au statut d’économie à revenu élevé. La plupart des politiques publiques évoquées ci-dessus, aussi bien qu'un plus large cadre pour l'innovation basée sur l'apprentissage technologique et l'appui du secteur public des investissements en recherche-développement, peuvent être extrapolée à partir du succès des pays asiatiques.

Des économies est-asiatiques qui ont réussi à échapper à la trappe des revenus intermédiaires, toutes ont réussi à développer une infrastructure de pointe, en particulier sous la forme de réseaux de communication à haut débit et technologie à large bande. Pour un certain nombre de pays, l'évolution de ces services a été favorisée par la libéralisation des marchés des télécommunications et les réformes du cadre réglementaire (Gill et Kharas, 2007).

Le succès des économies asiatiques qui ont su faire la transition vers le statut de pays à haut revenu était fondé sur leur capacité à repousser la frontière technologique et de passer de l'imitation et importation de technologies étrangères à la conception de technologies innovantes qui leur sont propres. Une forte protection des droits de propriété intellectuelle a été un facteur majeur dans la facilitation de cette innovation domestique. Selon les bases de données Doing Business de la Banque mondiale, les droits de propriété intellectuelle dans les pays tels que la Corée, Hong Kong, Singapour et Taiwan rivalisent avec ceux en place au Japon, aux États-Unis et dans d'autres pays à revenu élevé. En tant que résultat d'un système performant de protection des droits de propriété intellectuelle, de nombreux pays de la région sont également devenus des leaders mondiaux en matière de brevetage de leurs propres technologies.

Les politiques de flexibilisation des marchés du travail et d’ouverture de l’économie ont permis une réallocation intersectorielle du travail dans les économies les plus prospères de la région. Les pays de la région ont largement compté sur le commerce international afin d'accélérer leur transfert du travail en s'insérant dans les segments à forte intensité de main-d'œuvre des chaînes de valeur mondiales. Un tel transfert a été facilité par les progrès des technologies d'information et de communication, par la diminution des coûts de transport et par la réduction des obstacles au commerce international (Canuto, 2011). Cette flexibilité du marché du travail a facilité une nouvelle transition de la main-d'œuvre qui est de plus en plus orientée vers des professions innovatrices.

La trappe à revenu moyen est évitable si les gouvernements agissent au plus tôt (et non lorsque les bénéfices d’une main-d’œuvre pas chère et les gains provenant de l'imitation des technologies étrangères sont tous épuisés) et de façon décisive pour promouvoir l'innovation. Cela nécessite une mise en œuvre rapide de politiques publiques visant à améliorer l'accès à l'infrastructure avancées, à améliorer la protection des droits de propriété et réformer les marchés du travail. Comme l'expérience asiatique l’illustre, de telles politiques sont cruciales pour favoriser l'apprentissage technologique, attirer des individus talentueux vers les activités de recherche-développement et encourager la constitution de réseaux de connaissances nationaux et internationaux. »

Pierre-Richard Agénor, Otaviano Canuto et Michael Jelenic, « Avoiding middle-income growth traps », in VoxEU.org, 21 décembre 2012

dimanche 23 décembre 2012

La plus grande résilience des pays émergents

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« De nombreux pays émergents et en développement ont réalisé de bonnes performances économiques au cours de la dernière décennie et lors de la crise mondiale. Entre 2003 et 2007, la croissance s'est accélérée dans ces pays, alors qu’elle restait faible dans les économies avancées, ce qui a amené plusieurs économistes à se demander s’il n’y avait pas eu un « découplage » entre, d’une part, les pays émergents et en développement et, d’autre part, les économies avancées. Ce débat a été temporairement écarté lorsque la crise mondiale éclata et que les pays émergents et en développement furent durement touchés par la crise qui avait tout d’abord touché les Etats-Unis et l’Europe. En fait, plus de la moitié des pays émergents et en développement connurent une décroissance en 2009. Mais ils ont rapidement rebondi et beaucoup d'entre eux ont connu en 2010 et en 2011 des taux de croissances similaires ou supérieurs à ceux observés avant la crise. (…) La croissance des économies émergentes et en développement représente aujourd'hui la quasi-totalité de la croissance mondiale.

La question que se posent les responsables politiques est si cette performance va durer. (…) Les optimistes mettent en avant la meilleure conduite des politiques économiques et l’ample marge de manœuvre (…) que celle-ci a permis de dégager. Ces économies sont également devenues plus diversifiées sur de nombreux plans (leur structure économique, le profil de leurs échanges commerciaux et la composition de leurs flux de capitaux). D’un autre côté, la croissance récente dans certaines économies émergentes et en développement a été alimentée par les afflux de capitaux, la forte croissance du crédit et, dans le cas des exportateurs de matières premières, par les prix élevés des matières premières. Ces facteurs sont susceptibles de se retourner, ce qui suggère que les perspectives de ces économies peuvent ne pas être robustes (…). En outre, une partie de la marge de manœuvre qu’elles ont construite au cours de la dernière décennie a été utilisée au cours de la crise mondiale et n'a pas encore été complètement reconstituée. Et il y a maintenant des signes que la croissance ralentit dans certaines économies émergentes et en développement. (…)

Notre étude confirment confirme que les économies émergentes et en développement sont maintenant plus résistantes qu’elles ne l’étaient dans les précédentes décennies. Ce n'est pas un phénomène nouveau. Leur performance était déjà nettement meilleure dans les années quatre-vingt-dix qu’elle ne l’était durant les deux précédentes décennies, même avec les sévères ralentissements de la croissance entraînées par les crises tequila, asiatique et russe. Mais la dernière décennie a vraiment été exceptionnelle. Pour la première fois, les économies émergentes et en développement ont fait mieux que les économies avancées en termes de durée d’expansion.

(…) Ces gains ne sont pas temporaires. Ces économies se portent mieux aujourd'hui, d’une part, parce que les chocs sont moins fréquents et, d’autre part, parce qu’elles ont amélioré leurs politiques économiques. Les deux dernières années (2010 et 2011) étaient encore meilleures que la période 2000-2007 en termes de durée moyenne prévue des expansions (…), en particulier pour les chocs extérieurs. (…) Les taux d'intérêt mondiaux étaient bas, ce qui soutint la croissance mondiale et les conditions de crédit, mais aussi alimenta les flux de capitaux à destination des économies émergentes et en développement. Et l'incertitude mondiale est demeurée élevée, mais elle fut finalement moindre en 2010-2011 qu’en 2000-2003. Il n’y a également eu aucune crise bancaire dans les économies émergentes et en développement au cours des deux dernières années (…). Bien que les soldes budgétaires se soient réduits à la suite de la crise mondiale, la dette publique médiane est passée d'environ 45 % du PIB au cours de la période 2000-2007 à environ 35 % PIB sur la période 2010-2011 et une plus grande proportion de ces économies a maintenant une faible inflation et une faible dette publique. Dans leur ensemble, ces facteurs ont accru la durée moyenne attendue des expansions.

(…) Le calme relatif de ces deux dernières années pourrait bien n'être que temporaire. Il y a un risque important que les économies avancées connaissent un autre ralentissement de la croissance, comme les persistantes tensions souveraines et bancaires en Europe et la soi-disant falaise budgétaire aux États-Unis menacent de freiner la croissance. Il pourrait y avoir une dégradation des termes de l’échange pour les économies émergentes et en développement si les prix des matières premières chutent. De nouvelles poussées d’incertitude mondiale sont possibles et de nouvelles sorties des capitaux (sudden stops) sont possibles si l’aversion face au risque s’élève (…). Si conjoncture extérieure se détériore encore, les économies émergentes et en développement finiront probablement par "se recoupler" avec les économies avancées, comme elles le firent au cours de la Grande Récession (…). Pour se prémunir contre un tel scénario, ces économies auront besoin de reconstituer leurs tampons, afin de s'assurer qu’elles aient une marge de manœuvre suffisante pour faire face aux chocs. Si (…) la plus grande flexibilité des taux de change et les politiques macroéconomiques contra-cycliques sont maintenues dans plusieurs de ces économies, cela leur permettrait aussi de mieux absorber d’éventuels chocs. »

Abdul ABIAD, John BLUEDORN, Jaime GUAJARDO & Petia TOPALOVA, « The rising resilience of emerging market and developing economies », FMI, working paper, n° 300, 20 décembre 2012.

lundi 5 novembre 2012

Le défi de la croissance brésilienne

Avenida Paulista

« (…) La croissance économique du Brésil au cours de la dernière décennie doit beaucoup à l'essor des matières premières (…). En 2010, la croissance a atteint le chiffre impressionnant de 7,5 %. Des politiques budgétaire et monétaire très expansionnistes ont permis à l'économie de très rapidement surmonter la crise financière mondiale. Aujourd'hui, des politiques similaires sont à nouveau déployées. La croissance du PIB s’est accélérée au second trimestre de l'année 2012 et elle devrait atteindre plus de 4 % en 2013. Mais le Brésil peut-il aller au-delà de ces cycles de stop-and-go et assurer une croissance stable ?

Une contrainte évidente est l'insuffisant investissement dans le capital physique, comme peuvent en témoigner tous ceux qui ont utilisé les aéroports et les routes du Brésil. L’économie brésilienne veut rivaliser avec des géants asiatiques comme la Chine et l'Inde, mais son taux d'investissement, qui atteint péniblement 19 % du PIB, est loin des taux asiatiques. Et, même à un faible niveau d'investissement, le déficit du compte courant du Brésil est supérieur à 2 % du PIB, ce qui l’expose à une dramatique pénurie d’épargne domestique. Etant donné que la nouvelle classe moyenne du Brésil se consacre à l’acquisition de biens de consommation conformes à son statut, l’épargne additionnelle ne peut venir que du secteur public. (…)

Le Brésil a engendré quelques compagnies de classe mondiale (par exemple l’industriel aéronautique Embraer), mais la plupart de ses secteurs industriels restent focalisés sur le seul marché intérieur et ne sont pas compétitifs internationalement. Le niveau élevé des coûts de production, en particulier dans l'énergie, sont un obstacle majeur. (…) A long terme, le Brésil devra investir davantage dans la production énergétique - et ces investissements, comme tous les gouvernements de l'Amérique latine le savent, sont de plus en plus controversés pour des raisons politiques et environnementales.

Une autre question clé est celle du taux de change. Au cours de la dernière décennie, le Brésil a laissé sa monnaie flotter, puis il a discrètement abandonné cette politique pour adopter de facto un régime semi-fixe, ce qui permet à la monnaie de se déplacer dans une bande étroite autour de deux réals brésiliens pour un dollar américain. Dans le passé, les coûts financiers d’intervention sur le marché des changes étaient très élevés, donc les épisodes de régime fixe étaient de courte durée. Cette fois-ci, le coût d'intervention a été limité en raison de l'incertitude en Europe, mais aussi en raison du contrôle des capitaux et des faibles taux d'intérêt au Brésil. Toutefois, cet équilibre délicat pourrait être menacé par un nouvel afflux de liquidité mondiale, peut-être tiré par les politiques d’assouplissement quantitatif menées par la Réserve fédérale américaine.

Le gouvernement de Rousseff a également mis en œuvre des mesures incitatives (subventions, crédit dirigé et même de nouvelles taxes sur les importations) visant à développer certains secteurs. Les enthousiastes décrivent cela comme une nouvelle marque de politique industrielle moderne qui peut pousser le Brésil au-delà de son rôle traditionnel d'exportateur de matières premières. Les critiques disent qu’il s’agit d’un effort malavisé qui ne générera que davantage de distorsions et retardera la croissance. Selon moi, (…) les marchés de l'innovation et des nouvelles idées fonctionnent mal et les gouvernements peuvent aider à remédier aux défaillances de marché. (…) Les pays doivent créer des institutions pour assurer que le soutien est donné (et retiré) seulement selon des critères reposant sur la productivité attendue, et non comme un moyen de récompenser les amis ou alliés politiques. »

Andrés Velasco, « El desafío del crecimiento en Brasil », in Project Syndicate, 30 octobre 2012.

vendredi 2 novembre 2012

La tertiarisation des émergents asiatiques

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« La crise en zone euro a dominé la discussion entre les responsables politiques au cours des dernières années, mais le ralentissement économique dans les deux géants asiatiques, en l’occurrence en République populaire de Chine et en Inde, est devenue également une source de préoccupation croissante. (…) Après des années de croissance du PIB à deux chiffres, l'économie chinoise est en pleine décélération. (…) La croissance ralentira à 7,7% cette année, contre 9,3% en 2011. La population chinoise vieillit, les salaires réels sont en hausse et la croissance se modère vers des taux plus durables. L'Inde aussi a un énorme potentiel de croissance rapide et de dividende démographique, mais elle a été aux prises avec les réformes structurelles. (…) L'expansion de l'économie indienne va ralentir à 5,6% en 2012, contre 6,5% l'an dernier.

La faiblesse de la demande extérieure est en partie responsable du ralentissement de la croissance, mais les facteurs domestiques (à savoir le ralentissement de l’investissement et la stagnation de la consommation) contraignent également l’expansion économique. Maintenir la croissance malgré le ralentissement mondial est une tâche ardue et celle-ci exige de repenser l'avenir de "l'usine Asie". L’essor de l'Asie s'explique en grande partie par les liens interrégionaux de l’activité manufacturière : les biens et composants intermédiaires provenaient de l'intérieur de l'Asie pour être assemblés en des produits finals exportés vers les économies avancées. Mais avec le resserrement du budget autour du monde, la demande pour les exportations asiatiques devrait continuer à faiblir. Où l’Asie devrait-elle alors chercher une autre source de croissance ?

Le développement du secteur des services (par exemple, le traitement des affaires, le tourisme et les soins de santé) pourrait jouer un rôle crucial dans la croissance future de la région. Le secteur asiatique des services est déjà important, en contribuant dès à présent de manière significative à la croissance économique et à l'emploi. Les services ont représenté près de la moitié du PIB de l'Asie en développement en 2010, les deux tiers de la croissance indienne de 2000 à 2010 et, sur la même période, 43% de la croissance d’une Chine pourtant orientée vers l’industrie manufacturière. En outre, les travailleurs du secteur des services représentent plus du tiers de l'emploi total dans l'Asie en développement. Si ces pays suivent le même chemin que parcoururent autrefois les économies avancées, la domination de l'agriculture va laisser la place à l'industrie, qui à son tour sera supplantée par les services, ce qui élargira encore davantage leur rôle. Il y a certainement une marge de manœuvre pour la croissance : la part de l'industrie dans la production de l’Asie en développement a dépassé la moyenne de l'OCDE en 2010 (41% contre 24%), mais la part des services accuse toujours un profond retard (48% contre 75%). »

Changyong Rhee, « Asia’s stifled services », in Project Syndicate, jeudi 1er novembre 2012.

jeudi 1 novembre 2012

La croissance miraculeuse de l'Afrique

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« La rareté et la qualité médiocre des données relatives aux niveaux de vie pour les pays les moins développés sont bien connues et ont motivé des efforts soutenus pour améliorer la qualité de l’information (…). Il existe une large source de données actuelles et historiques sur les niveaux de vie dans les pays en développement, jusqu’alors non examinées, qui ont été recueillies dans le cadre du Demographic and Health Survey (DHS). Sur plus de deux décennies, cette enquête a collecté des informations sur la détention de biens durables, la qualité du logement, la santé et la mortalité des enfants, l’éducation des jeunes et l’allocation du temps des femmes (…) dans les régions les plus pauvres du monde.

J’ai utilisé les données des Demographic and Health Surveys relatives aux niveaux et croissance de la consommation réelle dans 29 pays subsahariens et 27 autres pays en développement. (…) Ces estimations ont la vertu d’être basées sur une source d’information méthodologiquement cohérente pour un large échantillon de pays pauvres. Plutôt que d’essayer de mesurer la consommation nominale totale et de la coupler avec des indices des prix collectés indépendamment, elles emploient des mesures physiques directes de la consommation réelle (…). Les articles qu’elles couvrent constituent de clairs indicateurs du bien-être matériel dans les plus pauvres régions du monde, en variant selon le statut socioéconomique et en couvrant la majorité des dépenses des ménages à travers la santé, la nutrition et le temps familial.

(…) La consommation réelle des ménages en Afrique subsaharienne a connu un taux de croissance compris entre 3,4 et 3,7 % par an, soit un taux trois et demi à quatre fois plus élevé que celui présenté dans les sources de données internationales. (… ) La croissance de la consommation dans les économies non subsahariennes est aussi plus élevée que celle indiquée dans les sources internationales, mais la différence ici est bien moins prononcée, avec une croissance de 3,4 à 3,8 % par an, alors que les sources internationales indiquent 2 à 2,2 %. Tandis que les sources de données internationales indiquent que l’Afrique subsaharienne progresse à un taux moitié moindre que le taux des autres pays en développement, les DHS suggèrent que la croissance africaine est en fait proche de celle expérimentée par les autres économies en développement. (…)

C’est une évolution miraculeuse, étant donné que (…) l’épidémie du SIDA a privé les familles d’adultes en âge de travailler, a chargé celles-ci de lourdes dépenses médicales et funéraires, rendu orphelins les enfants en âge d’être scolarisés (…). Pourtant, la santé globale des enfants et leur mortalité s’améliorent, ils sont davantage scolariés, et la consommation familiale d’une variété de biens matériels s’accroît à un rythme rapide. Toutefois, malgré ces tendances encourageantes, il est important de ne pas oublier que les données des DHS indiquent aussi que l’Afrique est bien plus pauvre que les autres pays en développement, avec des niveaux de consommation (bien) inférieurs à ceux présentés par les autres pays en développement dans l’échantillon des DHS. (…) »

Alwyn Young, « The African Growth Miracle », NBER working paper, n° 18490, octobre.

samedi 20 octobre 2012

Le rééquilibrage de la croissance chinoise

GRAPHIQUE Contributions à la croissance chinoise (en %)

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Note : les chiffres pour l'année 2012 ne prennent en compte que les trois premiers trimestres.
Source : The Economist (2012)

« La Chine (…) a annoncé ses derniers chiffres de croissance jeudi. La vitesse de la croissance attire le plus d’attention, mais la source de la croissance est peut-être plus frappante. (…) Au cours des trois premiers trimestres de cette année, la consommation contribua à plus de la moitié (55 %) de la croissance chinoise, excédant la contribution de l’investissement. Si cette tendance se maintient, la croissance chinoise ne sera pas tirée cette année par l’investissement (encore moins par les exportations), mais par la consommation. Cela ne s’était pas produit depuis plus d’une décennie. (…) Jusqu’à récemment, les statistiques officielles montraient que l’investissement apportait la plus grande contribution à la croissance économique de la Chine chaque année depuis 2001. (…) La consommation contribua à 55,5 % de la croissance de la Chine en 2011 ; l’investissement contribua seulement à 48,8 %. (Les exportations ont soustrait 4,3 %.) En d’autres mots, la croissance de la Chine fut tirée par la consommation l’année dernière également. »

The Economist, « China’s consumer-led growth », 20 octobre 2012.

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