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Innovation et productivité

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mercredi 22 mars 2017

La géométrie des robots

« (…) Ryan Avent (…), dans son dernier livre, a cherché à expliquer comment un profond changement technologique peut aller de pair avec une stagnation des salaires réels et une faible croissance de la productivité. D’après ce que je comprends, il affirme que les grandes avancées technologiques surviennent dans un secteur limité de l’économie et qu’elles poussent les travailleurs à aller dans les professions à faible salaire et faible productivité.

Mais je dois admettre que j’ai tout d’abord eu des difficultés à bien saisir ses propos ou à les concilier avec un cadre économique standard. Je cherche donc à savoir dans quelle mesure il est possible de capturer son récit dans un petit modèle d’équilibre général – fondamentalement le genre de modèle que j’ai appris il y a bien longtemps, lorsque j’étudiais la vieille théorie du commerce international.

Actuellement, je pense que ce genre d’analyse relève quelque peu d’un art perdu. Il fut un temps où la plupart des théories du commerce impliquaient des diagrammes illustrant des modèles à deux facteurs, deux biens et deux facteurs ; il n’y en a plus beaucoup ces jours-ci. Et il est vrai que des petits modèles peuvent être trompeurs et que le raisonnement géométrique peut vous induire en erreur. Il est également vrai, cependant, que ce style de modélisation peut vraiment vous aider à comprendre comment les différents morceaux d’une économie collent les uns aux autres, bien plus que ne peuvent le faire l’algèbre et le verbiage.

Ici, je vais utiliser un cadre qui correspond fondamentalement au diagramme de Lerner, mais adapté à une toute autre question, soit par souci de clarification, soit par nostalgie (je ne sais pas exactement quelle raison l’emporte sur l’autre).

Imaginons une économie qui produit seulement un bien, mais qui peut le faire en utilisant deux techniques, soit la technique A, qui est intensive en capital, soit la technique B, qui est intensive en travail. Je représente ces techniques sur le schéma n° 1 en montrant leurs coefficients d’intrants unitaires.

SCHEMA 1

Paul_Krugman__geometrie_des_robots__schema1.png



Ici, AB est l’isoquant unitaire de l’économie, les diverses combinaisons de capital (K) et de travail (L) qu’elle peut utiliser pour produire une unité de production. E est la dotation de l’économie en facteurs ; tant que le ratio agrégé K/L est entre les intensités factorielles de ces deux techniques, les deux seront utilisées. Dans ce cas, le ratio salaire sur loyer (s/r) sera la pente de la ligne AB.

Attendez, ce n’est pas fini. Puisque tout point sur la ligne passant via A et B a la même valeur, le lieu où elle touche l’abscisse correspond au montant de travail nécessaire pour acheter une unité de production, l’inverse du taux de salaire réel. Et la production totale est le ratio de la distance entre l’origine et E, divisée par la distance à AB, si bien que cette distance est 1/PIB.

Vous pouvez aussi déduire l’allocation des ressources entre A et B ; pour ne pas encombrer davantage le premier diagramme, je le montre sur le schéma n° 2, qui utilise les ratios K/L des deux techniques et la dotation globale E :

SCHEMA 2

Paul_Krugman__geometrie_des_robots__schema2.png



A présent, voici l’histoire d’Avent. Je pense qu’on peut la représenter comme un progrès technique affectant A et qui rend peut-être aussi A encore plus intensive en capital. Donc cela correspondrait à un mouvement vers le sud-ouest, vers un point comme A’ sur le schéma n° 3.

SCHEMA 3
Paul_Krugman__geometrie_des_robots__schema3.png

Nous pouvons voir immédiatement que cela va entraîner une chute du salaire réel, parce que 1/w doit augmenter. Le PIB et donc la productivité doivent augmenter, mais peut-être pas beaucoup si l’économie utilisait principalement la technique intensive en travail.

Et que dire à propos de l’allocation de la main-d’œuvre entre les différents secteurs ? Nous pouvons en parlant en utilisant le schéma n° 4, où le progrès technique touchant le secteur A intensif en capital entraîne un accroissement de la part de la main-d’œuvre employée dans le secteur B intensif en travail.

SCHEMA 4
Paul_Krugman__geometrie_des_robots__schema4.png

Donc oui, il est possible pour une simple analyse en équilibre général de saisir l’essentiel des intuitions d’Avent. Cela ne signifie pas, bien sûr, qu’il ait raison empiriquement. Et il y a d’autres choses dans son raisonnement, telles que des effets hypothétiques sur la direction de l’innovation, qui ne sont pas pris en compte ici. Mais, au moins, j’ai trouvé que cette façon de faire permettait de bien clarifier les choses. (….) »

Paul Krugman, « Robot geometry », 20 mars 2017. Traduit par Martin Anota

mercredi 15 mars 2017

Le néolibéralisme et la productivité

« Chris Edwards affirme que les privatisations amorcées par Thatcher "ont transformé l’économie britannique" et stimulé la productivité. Cela nous amène à un paradoxe. Le fait est que les privatisations ne sont pas les seules choses qui se sont passées depuis les années 1980 et qui auraient dû stimuler la productivité, selon (ce que j’appelle) l’idéologie néolibérale. Les syndicats se sont affaiblis, ce qui aurait dû réduire "les pratiques restrictives". Les dirigeants ont vu leur rémunération exploser, ce qui aurait dû en attirer les plus compétents, et mieux les inciter à accroître la productivité. Et la main-d’œuvre a plus de capital humain : depuis les années 1980, la proportion de travailleurs avec un diplôme universitaire a quadruplé en passant de 8 % à un tiers. (…)

L’idéologie néolibérale prédit alors que la croissance devrait s’accélérer. Mais elle ne l’a pas fait. En fait, les données de la Banque d’Angleterre montrent que la croissance de la productivité (…) a eu tendance à ralentir depuis les années 1970. Pourquoi ?

GRAPHIQUE Croissance de la productivité au Royaume-Uni (en %)

Chris_Dillow__croissance_productivite_Royaume-Uni_Grande-Bretagne.png

Il se peut que les réformes néolibérales ne stimulent que temporairement la productivité. Je n’en suis pas sûr. Comme Dietz Vollrath l’a dit, les économies sont habituellement lentes à répondre à une hausse de la production potentielle. S’il y avait eu une forte hausse de la production potentielle, alors nous aurions dû le voir dans les données relatives à la croissance sur vingt ans. Ce n’est pas le cas. Une autre possibilité est que les effets stimulateurs de productivité du néolibéralisme aient été compensés par des forces associées à la stagnation séculaire – la pénurie d’innovations et de projets d’investissement profitables.

Mais il y a une autre possibilité, celle selon laquelle le néolibéralisme a en fait contribué au ralentissement de la croissance.

Je pense à trois façons par laquelle le néolibéralisme peut effectivement freiner la croissance. Un premier mécanisme passe via la politique macroéconomique. Sur des marchés du travail tendus tels que ceux que nous avons connus dans l’immédiat après-guerre, les salariés étaient incités à être plus productifs parce qu’on ne pouvait pas facilement s’appuyer sur la réduction des salaires pour accroître les profits. En outre, les entreprises étaient assurées de faire face à une demande globale élevée, ce qui les encourageait à investir et à accroître leurs ratios capital sur travail pour répondre à cette demande. Dans les années qui ont suivi la démocratie sociale, ces incitations à la productivité se sont affaiblies.

En outre, le néolibéralisme peut contribuer à accroître les inégalités de revenu, or ces dernières peuvent freiner la productivité. Par exemple, les inégalités génèrent de la défiance, or celle-ci déprime la croissance économique en dégradant la qualité de la politique économique, en exacerbant les problèmes d’antisélection (les problèmes de "marchés de l’occasion") et en détournant des ressources vers les secteurs à faible productivité.

Enfin, nous pouvons entrevoir un troisième mécanisme : la gestion néolibérale peut elle-même réduire la production. Il y a là plusieurs canaux possibles. Premièrement, la bonne gestion peut nuire à l’investissement et à l’innovation. William Nordhaus a montré que les profits tirés de l’innovation sont faibles. Et Charles Lee et Salman Arif ont montré que les dépenses en capital sont souvent motivées par le sentiment plutôt que par une évaluation réalisée de sang froid avec pour résultat que cela entraîne une chute des profits. Nous pouvons interpréter les ralentissements de l’innovation et de l’investissement comme une preuve que les dirigeants ont pris en compte ces faits. En outre, une focalisation sur la réduction des coûts, les routines et les meilleures pratiques peuvent empêcher les salariés d’avoir la latitude et le temps d’expérimenter et d’innover. Dans tous les cas, les idées de Schumpeter semblent valides : la croissance capitaliste nécessite un esprit aventurier, or celui-ci est étouffé par la bureaucratie rationnelle.

Deuxièmement, comme Jeffrey Nielson l’a affirmé, les organisations basées sur la hiérarchie peuvent démotiver les subalternes, qui s’attendent à ce qu’on leur dise quoi faire plutôt qu’à prendre des initiatives.

Troisièmement, les incitations à haute puissance accordées aux dirigeants peuvent se révéler contreproductives. Elles peuvent alimenter les comportements de quête de rentes (rent-seeking), les intrigues de bureau et les manœuvres pour atteindre le sommet de la hiérarchie plutôt qu’inciter chacun à faire au mieux son travail. Elles peuvent étouffer les motivations intrinsèques comme la fierté professionnelle. Et elles peuvent amener les dirigeants à se focaliser sur la réalisation de tâches que l’on peut facilement surveiller plutôt que celles qui sont certes importantes à l’organisation, mais plus difficiles à mesurer : par exemple, la réduction des coûts peut être quantifiée, faire l’objet d’une mesure d’incitation, mais maintenir une culture d’entreprises saine est moins facilement mesurable, si bien que celle-ci peut être négligée dans la conception des mesures d’incitations.

Quatrièmement, autonomiser la gestion peut accroître l’opposition au changement. Comme McAfee et Brynjolfsson l’ont montré, pour récolter les bénéfices du changement technique, cela requiert souvent un changement organisationnel. Mais les dirigeants bien payés ont peu de raisons de vouloir faire de vagues en entreprenant de tels changements. La conséquence en est que nous sommes collés dans ce que van Ark appelle la "phase d’installation" de l’économie digitale plutôt que la phase de déploiement. Comme Joel Mokyr l’a dit, les forces du conservatisme suppriment finalement la créativité technique.

Tout cela est cohérent avec le Fait : la croissance de la productivité agrégée a été plus faible au cours de l’ère néolibérale qu’elle ne l’a été entre 1945 et 1973, lors de l’âge d’or de la démocratie libérale.

Je concède qu’il ne s’agit ici que d’une suggestion et qu’il peut encore y avoir d’autres possibilités, notamment la possibilité que la forte croissance de la productivité lors de l’immédiat après-guerre ait été une aberration, qui s’explique par le fait que les entreprises aient rattrapé les plus productives et cherché à tirer profit des innovations d’avant-guerre. Cela nous amène toutefois à considérer la possibilité que la faible croissance soit un aspect du capitalisme normal. »

Chris Dillow, « Neoliberalism and productivity », in Stumbling & Mumbling, 26 février 2017. Traduit par Martin Anota

mardi 13 décembre 2016

Notre avenir économique est-il vraiment derrière nous ?



« Avec une économie mondiale qui peine à se remettre de la crise économique de 2008, les inquiétudes à propos de l’avenir (en particulier de celui des économies développées) grandissent. Mon collègue Robert J. Gordon de l’université de Northwest a bien saisi le sentiment de plusieurs économistes en affirmant dans son récent livre The Rise and Fall of American Growth que les grandes innovations qui ont amélioré la productivité depuis un siècle et demi ne peuvent être égalées. Si c’est exact, les économies avancées doivent s’attendre à connaître une faible croissance économique, voire une véritable stagnation, au cours des années suivantes. Mais est-ce que le futur sera vraiment si lugubre ?

Probablement pas. En fait, le pessimisme a régné sur les conceptions qu’ont pu développé les économistes pendant des siècles. En 1830, l’historien britannique Thomas Macauley nota que, "à chaque époque, chacun sait que les choses ne se sont améliorées que lentement, mais personne ne s’attend à ce qu’il y ait de nouvelles améliorations au cours des générations suivantes". Pourquoi, se demanda-t-il, les gens s’attendent à "rien, si ce n’est la détérioration" ? Bientôt, l’optimisme de Macauley fut corroboré par les débuts de l’ère du chemin de fer. Les avancées transformatives dans l’acier, la chimie, l’électricité et l’ingénierie ont rapidement suivi.

En ce qui concerne notre propre futur technologique, je m’attends à un résultat similaire. En fait, j’irais même jusqu’à dire que « nous n’avons encore rien vu ». Les avancées technologiques vont créer de puissantes rafales qui vont faire avancer les économies les plus avancées au monde.

Mon optimisme ne se fonde pas sur une certaine croyance dans le futur, mais sur la façon par laquelle la science (ou le "savoir propositionnel") et la technologie (le "savoir prescriptif") s’alimentent mutuellement. De la même façon que les percées scientifiques peuvent faciliter les innovations technologiques, les avancées technologiques permettent de nouvelles découvertes scientifiques, qui conduiront à leur tour à de nouvelles avancées technologiques. En d’autres mots, il y a une boucle rétroactive entre le progrès scientifique et technologique.

L’histoire de la technologie est remplie d’exemples où cette boucle rétroactive a été à l’œuvre. La révolution scientifique du dix-septième siècle a en partie été rendue possible par des outils nouveaux, technologiquement avancés, tels que les télescopes, les baromètres et les pompes à vide. On ne peut parler de l’émergence de la théorie des germes à la fin des années 1870 sans mentionner les améliorations que le microscope a connues précédemment. Les techniques de cristallographie aux rayons X utilisées par Rosalind Franklin ont joué un rôle déterminant dans la découverte de la structure de l’ADN, aussi bien que dans les découvertes qui ont conduit à l’attribution de plus d’une vingtaine de prix Nobel.

Les instruments dont dispose la science aujourd’hui comprennent des versions modernes de vieux outils qui auraient été inimaginables il n’y a même pas un quart de siècle. Les télescopes ont été envoyés dans l’espace et connectés à des ordinateurs à haute puissance et à optique adaptative, pour révéler un univers assez différent de celui qu’imaginaient les humains. En 2014, les concepteurs du microscope Betzig-Hell furent récompensés par un prix Nobel pour avoir surmonté un obstacle que l’on considérait comme insurmontable, en amenant la microscopie optique à la nanodimension.

Si cela ne suffit pas pour casser le pessimisme technologique, considérons les instruments et outils révolutionnaires qui ont émergé au cours des dernières années – des appareils auxquels nous ne pouvions pas rêver il y a quelques décennies. Commençons avec l’ordinateur. Les économistes ont fait de grands efforts pour évaluer l’impact des ordinateurs sur la production de biens et services et pour mesurer leur contribution à la productivité. Mais aucune de ces mesures ne peut vraiment saisir tous les bénéfices et toutes les opportunités que les ordinateurs ont créés pour la recherche scientifique. Il n’y a par exemple aucun laboratoire dans le monde qui ne dépend pas aujourd’hui d’eux. Le terme "in silico" a pris place à côté des expressions "in vivo" et "in vitro" dans le travail expérimental. Et des champs entièrement nouveaux tels que la "physique numérique" (computational physics) et la "biologie computationnelle" (computational biology) sont apparus ex nihilo. En lien avec la loi de Moore, les avancées dans le calcul scientifique vont continuer de s’accélérer dans les années qui vont arriver, notamment grâce aux avancées dans le domaine de l’informatique quantique.

Un autre nouvel outil est le laser. Lorsque les premiers lasers sont apparus, il s’agissait d’une invention en quête d’une application. Aujourd’hui, ils sont presque aussi répandus que les ordinateurs, puisqu’ils sont utilisés pour des usages quotidiens tout à fait ordinaires allant de la numérisation des documents à l’ophtalmologie. L’éventail de domaines de recherche qui dépendent désormais des lasers n’est pas moins large, allant de la biologie à l’astronomie, en passant par la chimie et la génétique. La spectroscopie sur plasma induit par laser (LIBS) est essentielle à l’analyse de protéines dont dépend une grande partie de la recherche dans la biochimie moléculaire. Récemment, les lasers ont permis de confirmer l’existence des ondes traditionnelles, l’un des saints graals de la physique.

Une autre innovation technologique qui transforme radicalement la science est l’outil de manipulation des gènes CRISPR Cas9. Le séquençage des génomes est déjà un processus rapide et relativement peu cher, son coût étant passé de 10 millions de dollars par génome en 2007 à moins de 1.000 dollars aujourd’hui. CRISPR Cas9 a amené cette technologie à un niveau inédit, réellement révolutionnaire, puisqu’il permet aux scientifiques d’éditer et manipuler le génome humain. Même si cette idée a de quoi nous faire réfléchir, nous devons prendre conscience des applications potentiellement bénéfiques de cette technologie (elle nous permettrait peut-être de rendre les cultures résistantes face au changement climatique et à la salinisation de l’eau).

De plus, la numérisation a substantiellement réduit les coûts d’accès pour les chercheurs. Toute la recherche dépend de l’accès au savoir existant ; nous sommes tous perchés sur des épaules des géants (et même des personnes de taille moyenne) qui nous ont précédés. Nous recombinons leurs découvertes, leurs idées, leurs innovations de façon inédite, parfois révolutionnaire. Mais, jusqu’à récemment, apprendre ce que l’on a à savoir pour se lancer dans les innovations scientifiques et technologiques nécessitait bien plus de temps et de travail, avec de nombreuses heures passées à parcourir les librairies et les volumes d’encyclopédies.

Aujourd’hui, les chercheurs peuvent trouver des aiguilles nanoscopiques dans des bottes d’informations de la taille du Montana. Ils peuvent avoir accès à des méga-bases de données, où ils peuvent déceler des schémas et des régularités empiriques. Le taxonomiste du dix-huitième siècle Carl Linnaeus serait jaloux. Notre savoir scientifique va de l’avant et va trouver d’innombrables nouvelles applications. Il n’y aucun doute que la technologie va également révolutionner notre avenir, dans de nombreux domaines, aussi bien attendus qu’inattendus. Elle va alimenter la croissance économique, mais peut-être pas celle que nous enregistrons à travers nos cadres de comptabilité nationale obsolètes. »

Joel Mokyr, « Is our economic future behind us? », 29 novembre 2016. Traduit par Martin Anota



aller plus loin...

« La croissance américaine est-elle épuisée ? »

« La grande stagnation »

« Robert Gordon et la fin de la croissance américaine »

« La révolution informatique est-elle finie ? »

vendredi 9 septembre 2016

La macroéconomie des robots : que nous enseignent la théorie et sept siècles d’histoire ?

« Avec les progrès dans l’apprentissage machine et la robotique mobile, les robots peuvent finir par réaliser plus efficacement vos tâches que vous. Cette idée amène certains à prédire un chômage de masse, un surcroît de loisir ou un futur sans travail. Mais les innovations économes en travail et les débats qui les entourent ne sont pas nouveaux. La reine Elisabeth 1ère a refusé un brevet pour une machine à coudre par peur qu’elle crée du chômage. Ricardo pensaient que la technologie réduirait les salaires et Keynes avait prédit la semaine de travail de 15 heures pour 2030. (…)

Le progrès technique ne crée pas de chômage de masse…


La technologie peut détruire des emplois dans un secteur en particulier, mais pas au niveau de l’économie dans son ensemble. Dans le célèbre exemple de Paul Krugman, imaginons qu’il y ait deux biens, les saucisses et les petits pains, qui sont combinés un par un pour faire des hotdogs. 120 millions de travailleurs sont divisés également entre les deux secteurs : 60 millions de travailleurs produisent des saucisses, tandis que les autres 60 millions de travailleurs produisent des petits pains, et les uns et les autres ont besoin de deux jours pour produire une unité de production. Maintenant supposez que la technologie double la productivité dans les boulangeries. Moins de travailleurs sont nécessaires pour fabriquer des petits pains, mais cette croissance de la productivité signifie aussi que les consommateurs vont obtenir 33 % de hot dogs en plus. Finalement l’économie va se retrouver avec 40 millions de travailleurs produisant des petits pains et 80 millions de travailleurs fabriquant les saucisses. Entretemps, la transition que l'économie va connaître peut s’accompagner à court terme de chômage, en particulier si les compétences des travailleurs licenciés sont très spécifiques au secteur boulanger. Mais à long terme, un changement dans la productivité relative entraîne une réallocation des emplois, plutôt qu’une destruction nette d’emplois, même si les impacts distributionnels de cette réallocation peuvent être compliqués et significatifs.

… et il ne va peut-être pas réduire votre semaine de travail…


Comme la productivité s’accroît, les gens peuvent juste travailler moins longtemps et jouir du même niveau de consommation. Mais ils peuvent aussi travailler le même nombre d’heures et profiter de la croissance de la productivité pour davantage consommer ou, ce qui est plus probable, à la fois consommer plus et avoir plus de loisir. C'est ce qu'on appelle l'"effet de revenu" et celui-ci signifie que le temps de travail peut diminuer, mais moins amplement que n’augmente la productivité.

Mais ce n’est pas la seule chose qui se passe. La croissance de la productivité change les prix relatifs du loisir et de la consommation au profit de cette dernière, en raison de ce que les économistes appellent un "effet de substitution". La fascinante base de données de Gregory Clarke suggère qu’en 1700 un ouvrier devait travailler presque 10 heures pour gagner les 2 vieilles livres nécessaires pour acheter un kilo de bœuf. Mais en 2014, un travailleur médian en Grande-Bretagne peut gagner les dix livres nécessaires pour acheter un kilo de bœuf en travaillant moins d’une heure. Et ainsi, mesuré en termes de bœuf ou de biens en général, la récompense pour travailler cette heure supplémentaire est bien plus large.

L’effet global sur les heures dépend de l’équilibre entre les deux effets. L’opus majeur d’Angus Maddison publié en 2001 estime qu’entre 1820 et 1998, le PIB réel par tête en Europe de l’ouest a été multiplié par 15. Au cours de la même période, le nombre d'heures travaillées a décliné de moitié environ. Donc environ 87,5 % des gains tirés de la croissance de la productivité ont été utilisés pour accroître la consommation. On peut alors penser que toute chute du temps de travail sera non seulement modeste, mais aussi loin d’être immédiate, à moins que l’automatisation entraîne de vastes gains de productivité. Il faudrait une hausse de la productivité de 75 % pour que le temps de travail chute conséquemment de 10 %. Ou une hausse de 150 % de la productivité pour qu’une journée entière soit retranchée de la semaine de travail.

… et il va probablement pousser les salaires à la hausse


Le consensus parmi les économistes est que le progrès technique tend à stimuler l’emploi, c’est-à-dire qu’il accroît la production de la même façon que le fait un accroissement du facteur travail. Si cela semble contre-intuitif, c’est seulement l’autre face de l’hypothèse selon laquelle les innovations sont économes en travail. L’histoire permet de vérifier cette hypothèse : si le progrès technique stimule le travail, alors le progrès technique doit entraîner une hausse des salaires, mais laisser le taux d’intérêt inchangé. La base de données de la Banque d’Angleterre suggère que les taux longs ont (sauf durant les périodes de forte inflation anticipée) oscillé autour de 4 % depuis 1500. (…) Depuis 1800, le rendement du travail (c’est-à-dire le taux de salaire réel) a été multiplié par environ 15. Bien sûr, ces chiffres agrégés peuvent très bien dissimuler de forts écarts d’un secteur à l’autre, d’un groupe de travailleurs à l’autre. Certains travailleurs peuvent être durement affectés par le progrès technique, en particulier si leur capital humain est rendu obsolète. La robotisation peut ne pas être une bonne nouvelle pour l’ensemble des travailleurs et conduire à de profonds changements dans la répartition des revenus.

Est-ce que la robotisation se distingue des précédentes innovations ?


Ainsi, pour affirmer que la robotisation va bénéficier au capital aux dépens du travail, vous devez croire qu’il y a quelque chose d’intrinsèquement différent concernant la robotisation par rapport aux innovations précédentes. Une chose qui peut (j’ai bien dit « qui peut ») être différente est que la substituabilité entre le travail et le capital. Si le progrès technique stimule l’emploi et si ce paramètre est inférieur à l’unité, alors l’accroissement des ratios capital sur production au cours du temps conduit à une hausse de la part du revenu national au travail, mais s’il est égal à l’unité, alors la part du revenu rémunérant le travail reste inchangée.

L’observation des données suggère que la part du revenu rémunérant le travail est constante ou croissante, pour l’essentiel de l’ère postindustrielle. La plupart des économistes en ont conclu que l’élasticité était inférieure ou égale à l’unité. Donc un surcroît de capital a signifié que son prix relatif a chuté plus que sa quantité n’a augmenté ; donc une plus faible part du revenu va au capital. Comment la technologie change-t-elle cela ?

Imaginons un taxi et son chauffeur ; il y a par essence pas de substituabilité entre les deux. Ils doivent être combinés dans des proportions fixes et ainsi un taxi avec deux chauffeurs ou un chauffeur avec deux taxis n’entraîne pas un surcroît de production. Les précédentes avancées technologiques, les voitures plus rapides, les GPS, Uber, n’ont pas changé grand-chose sur ce point. Mais peut-être que les robots vont rendre le travail et le capital plus interchangeables ; donc le chauffeur peut être substitué par un ordinateur et le passager se déplacer avec une voiture sans chauffeur. Si cela pousse la substituabilité au-dessus de l’unité, l’accroissement du stock de capital au cours du temps s’accompagne par une hausse de la part du revenu rémunérant le capital. En effet, Piketty et Zucman affirment que cela s’applique à une plus large gamme de progrès technique que la seule robotisation et a pu expliquer la hausse des inégalités que l’on a pu observer ces dernières décennies. (...) »

John Lewis, « Robot macroeconomics: What can theory and several centuries of economic history teach us? », in Banque d’Angleterre, Bank underground (blog), 6 septembre 2016. Traduit par Martin Anota

samedi 4 juin 2016

La croissance de la productivité continue de ralentir dans les pays développés

GRAPHIQUE Taux de croissance annuel moyen du PIB par heure travaillée (en %)

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source : The Economist (2016)



aller plus loin... lire « L’effondrement mondial de la productivité »

jeudi 24 mars 2016

La productivité continue de ralentir dans le monde

GRAPHIQUE Taux de croissance de la productivité horaire du travail (en %, moyenne mobile sur 10 ans)

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source : The Economist (2016), d'après les données du Conference Board



aller plus loin... lire « L’effondrement mondial de la productivité »

mercredi 30 septembre 2015

Quels pays innovent le plus au monde ?

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source : The Economist (2015)

samedi 18 avril 2015

La loi de Moore a 50 ans !

GRAPHIQUE Nombre de transistors par unité centrale de traitement

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source : The Economist (2015)


aller plus loin... lire « La révolution informatique est-elle finie ? »

jeudi 26 mars 2015

La demande de qualifications s'est-elle polarisée avec les NTIC ?

« La demande de travailleurs plus qualifiés semble s’être accrue depuis plusieurs décennies parmi les pays de l’OCDE. Malgré un large accroissement d’une telle main-d’œuvre, le rendement de l’éducation supérieure n’a pas chuté. En fait, il a significativement augmenté depuis le début des années quatre-vingt aux Etats-Unis, au Royaume-Uni et dans plusieurs autres pays. L’idée largement partagée est que cet accroissement de la demande de compétences est lié au progrès technique plutôt qu’à l’intensification des échanges avec les pays à faible salaire.

Les récentes analyses de données qui ont été réalisées tout au long des années deux mille suggèrent cependant une image plus nuancée des changements touchant la demande de compétences. Autor, Katz et Kearney (2007, 2008) utilisent les données américaines pour montrer que, bien que les inégalités au sommet de la répartition (entre les 90ième et 50ième centiles de la répartition salariale) ont continué à s’accroître d’une manière presque séculaire au cours des trente dernières années, les inégalités en bas de la répartition (entre les 50ième et 10ième centiles de la répartition salariale) s’accrurent durant les années quatre-vingt, mais sont restées relativement stables depuis environ 1990. Ils montrent aussi une dynamique similaire pour les différents groupes de niveaux de qualifications : les salaires horaires des diplômés du supérieur s’accroissant relativement aux salaires horaires des diplômés du secondaire depuis 1980, tandis que les salaires des diplômés du secondaire ont augmenté relativement aux salaires des décrocheurs du secondaire durant les années quatre-vingt, mais pas ensuite. Lorsqu’ils observent les professions en lieu place des différents groupes de niveaux de qualifications, Goos et Manning (2007) constatent une polarisation de la main-d’œuvre. Au Royaume-Uni, les professions moyennement qualifiées ont décliné relativement aux professions hautement qualifiées et aux professions faiblement qualifiées. Spietz-Oener (2006) constate des résultats similaires pour l’Allemagne, tandis que Goos, Manning et Salomons (2009) trouvent des résultats similaires pour plusieurs pays de l’OCDE.

Qu’est-ce qui pourrait expliquer ces tendances ? Une explication pourrait être que les nouvelles technologies, telles que les technologies d’information et de communication (TIC), sont complémentaires avec le capital humain et que des chutes rapides des prix des TIC ajustés en fonction de leur qualité ont par conséquent accru la demande compétences. Il y a plusieurs études largement cohérentes avec cette idée. Une idée plus sophistiquée a été avancée par Autor, Levy et Murnane (2003) : ils soulignent que les TIC se substituent aux tâches de routine, mais qu’elles sont complémentaires aux tâches analytiques non routinières. Plusieurs tâches de routine furent traditionnellement réalisées par des travailleurs moins éduqués, tels que les ouvriers d’assemblage dans une usine automobile et plusieurs tâches analytiques non routinières sont réalisées par des travailleurs plus éduqués comme les consultants, les directeurs de publicité et les physiciens. Cependant, plusieurs tâches de routine sont aussi réalisées dans les professions employant des travailleurs moyennement qualifiés, tels que les employés des banques et ce groupe peut être moins demandé en raison de l’informatisation. De même, plusieurs travailleurs moins qualifiés sont employés dans des tâches manuelles non routinières, notamment les concierges ou les conducteurs de taxi, et ces tâches sont moins affectées par les TIC. Puisque le nombre d’emplois de routine dans les secteurs manufacturés traditionnels (tels que l’assemblage de voitures) a substantiellement chuté dans les années soixante-dix, la croissance subséquente des TIC peut avoir tout d’abord accru la demande pour les travailleurs hautement qualifiés aux dépens des moyennement diplômés et n’affecta pas les travailleurs les moins éduqués (principalement travaillant dans les emplois manuels non routiniers).

Bien que cette théorie soit attrayante, il y a toujours peu de preuves empiriques internationales confirmant l’idée que les TIC entraînent une substitution des travailleurs moyennement qualifiés par les travailleurs très qualifiés. Autor, Levy et Murnane (2003) présentent quelques preuves allant dans ce sens pour les Etats-Unis et Autor et Dorn (2009) utilisent les écarts spatiaux aux Etats-Unis pour montrer que la croissance des services peu qualifiés a été plus rapide dans les zones où il y avait initialement des proportions élevées d’emplois routiniers.

Dans notre étude, nous testons l’hypothèse que les TIC peuvent être derrière la polarisation du marché du travail en réalisant un test simple utilisant 25 ans de données sectorielles internationales. Si l’explication de la polarisation fondée sur les TIC est correcte, alors nous nous attendons à ce que les secteurs et les pays qui eurent une croissance plus rapide des TIC aient également connu un accroissement de la demande pour les travailleurs diplômés du supérieur, relativement aux travailleurs avec des niveaux intermédiaires d’éducation. Dans notre étude, nous montrons que ceci est en effet un aspect robuste des données internationales. (…)

Nos conclusions soutiennent l’hypothèse fondée sur les TIC puisque les secteurs qui connurent la croissance la plus rapide des TIC connurent également la croissance la plus rapide de la demande de travailleurs très éduqués et les baisses les plus rapides de la demande pour les travailleurs ayant des niveaux intermédiaires d’éducation. Les effets sont significatifs : le progrès technique (…) peut expliquer jusqu’à un quart de la croissance de la part des salaires rémunérant les diplômés dans l’économie dans son ensemble (et davantage dans les secteurs produisant des biens échangeables). »

Guy Michaels, Ashwini Natraj et John Van Reenen, « Has ICT polarized skill demand? Evidence from eleven countries over 25 years », CEP, discussion paper, n° 987, juin 2010. Traduit par Martin Anota

samedi 21 mars 2015

Les Français pourraient prendre leur vendredi... et toujours produire plus que les Britanniques en une semaine

GRAPHIQUE PIB par heure travaillée en 2013 (en indices avec comme base 100 la productivité britannique)

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source : The Economist (2015)

mercredi 19 novembre 2014

Solow à propos de la croissance de la productivité

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« Pour l’avenir à long terme de l’économie américaine et donc de l’économie mondiale, aucun sujet n’est plus important que la probable trajectoire de la croissance de la productivité. Le McKinsey Quarterly célèbre ses 50 ans de publications avec son numéro de septembre 2014. Ce numéro comprend un bref entretien de Robert Solow mené par Martin Neil Baily et Frank Comes.

Robert Solow a bien sûr gagné en 1987 le prix d’économie de la Banque de Suède en l’honneur d’Alfred Nobel (couramment appelé le "prix Nobel d’économie") "pour sa contributions à la théorie de la croissance économie". Pour résumer, Solow a démontré que l’accumulation du travail et du capital ne suffit pas pour expliquer le processus de croissance économique et que le progrès technique joue un rôle important dans ce dernier. Si cette idée nous semble désormais évidente, c’est notamment grâce au travail que Solow réalisa il y a un demi-siècle. Solow est aussi l’un des plus brillants commentateurs en économie. Voici certains des commentaires qu’il fit lors de son entretien :

Solow à propos de la conjecture économique

"Comme n’importe quel macroéconomiste normal, j’ai toujours évité la prévision comme si c’était une horrible maladie. Et c’en est vraiment une. Elle s’attaque vraiment aux tissus. Donc je ne pense pas qu’on puisse en dire beaucoup."

Solow à propos de l’intensité en capital du secteur tertiaire

"Je ne pense pas que nous ayons une idée claire de ce qu’est l’intensité relative du capital dans le secteur des services ou entre ce dernier et le secteur produisant des biens. Je me souviens que j’avais un jour écrit quelque chose dans lequel je décrivais le service tertiaire comme étant caractérisé par une faible intensité relative du capital. Puis j'ai arrêté d'écrire lorsque je me suis rappelé que j’avais le lendemain un rendez-vous chez mon dentiste : son cabinet est l’endroit le plus intensif en capital que j’ai pu voir au cours de mon existence."

Solow à propos de l’importance de la concurrence mondiale sur la croissance de la productivité

"Ce qui m’apparaissait comme vraiment nouveau, c’était que, lorsque vous compariez le même secteur d’un pays à l’autre, il y avait toujours de très fortes différences, soit en termes de productivité du travail, soit en termes de productivité globale des facteurs. A ma grande surprise, la plupart du temps, les écarts en termes de productivité (entre les Etats-Unis et les pays européens, que ce soit dans l’industrie automobile, dans la métallurgie ou dans la construction) étaient non seulement importantes, mais elles ne pouvaient vraiment pas s’expliquer par l’accès à la technologie.

Nous avons aussi constaté que les écarts en termes de productivité ne pouvaient s'expliquer par l’accès aux capitaux d’investissement. Le secteur automobile français s’est révélé être plus intensif en capital que le secteur automobile américain. Donc ça ne pouvait pas non plus s’expliquer ainsi. Les études du McKinsey Global Institute (MGI) expliquèrent en fait ces écarts de productivité par les différences en termes d’organisation, par la façon par laquelle les tâches étaient réparties dans une entreprise ou dans une branche d’entreprise, c’est-à-dire essentiellement par les décisions des dirigeants et notamment par leurs erreurs.

J’ai immédiatement douté de ça. Je me suis dit 'que peut-on attendre de consultants en management, si ce n’est parler des différences en termes de management ? C’est dans leurs gènes. Mais ce n’est pas dans les miens'. Mais MGI sut faire une démonstration très convaincante. J’ai fini par croire que c’était vrai…

Il y a autre chose de surprenant, qui n’est confirmée que par très peu de données empiriques. Si vous vous demandez pourquoi il y a des différences qui pourraient être effacées ou tout du moins réduites par un meilleur management, vous vous dites qu’il faut une vive concurrence pour pousser les dirigeants à faire ce qu’ils sont en principe capables de faire. Donc l’idée selon laquelle tout le monde cherche partout et toujours à maximiser les profits ne se révélait pas aussi exacte que ça.

MGI démontra de façon convaincante que ce qui caractérise les secteurs à la traîne, qu’ils soient localisés aux Etats-Unis ou dans d’autres pays, c'est qu'ils étaient insuffisamment en concurrence avec celui qui se révèle avoir la meilleure pratique dans le monde. Et cela peut bien sûr s’appliquer au niveau d’un pays. Nous savons que dans n’importe quel secteur, il y a des écarts de productivité entre les entreprises et même, quelques fois, entre les établissements d’une même entreprise. Et cela doit essentiellement s’expliquer par le manque d’incitation à faire plus. Donc, cela nous amène à conclure que le rôle du commerce international va au-delà de la seule exploitation de l’avantage comparatif. Elle donne une petite frayeur aux dirigeants de haut niveau dans plusieurs pays. Et la peur se révèle être une importante source de motivation… Elle va même au-delà de ça. Entrer sur les marchés internationaux est une manière de gagner en échelle. Si vous êtes une entreprise belge ou même une entreprise française, il se peut que pour adopter la meilleure pratique vous devez avoir une échelle de production plus grande que ce que le marché domestique français puisse offrir. Donc il est important que de telles entreprises aient accès aux marchés internationaux." »

Timothy Taylor, « Robert Solow on topics in productivity growth », in Conversable Economist (blog), 1 novembre 2014. Traduit par Martin Anota

mercredi 22 octobre 2014

La modération salariale est-elle une bonne recette pour stimuler la croissance ?

« Dans le débat politique en zone euro, on entend souvent certains préconiser des réformes structurelles pour améliorer la compétitivité des pays-membres en faisant l'hypothèse que c’est la recette que l’Allemagne a utilisée pour réaliser de bonnes performances au cours des dernières années. Ces mêmes personnes préconisent alors une modération salariale. La faible croissance des salaires semble être nécessaire en Europe étant donnée la concurrence accrue des pays émergents.

Même s’il y a une certaine part de vérité dans ce raisonnement, je vais présenter des données empiriques qui remettent en question certaines de ces idées, puis je vais revenir sur les inquiétudes que soulèvent sur le plan théorique les liens entre modération salariale et compétitivité.

Voici ci-dessous un graphique qui reprend les données fournies par l’OCDE sur la productivité, les rémunérations salariales et les coûts unitaires du travail. Je compile la variation accumulée entre 2000 et 2013 (sauf pour les Etats-Unis où il n’y a pas de données pour 2013, donc la période se restreint dans leur cas à 2000-2012).

GRAPHIQUE 1 Productivité, salaire et coût du travail (2000-2013)

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Les barres bleues (le PIB réel par heure) représentent les évolutions de la productivité. C’est bien en augmentant la production que les niveaux de vie s’améliorent de façon soutenable. Ce que nous voyons est un écart significatif entre les Etats-Unis et l’Europe (…). Lorsque nous regardons la seule l’Europe, nous voyons une grosse anomalie : l’Italie, où le PIB par heure a à peine augmenté au cours des 13 dernières années. Il y a certaines différences intéressantes parmi les autres pays avec l’Espagne qui a connu une hausse de 18 % au cours de la période comparée à une hausse de 15 % en Allemagne et de 12-13 % en France et au Royaume-Uni. Si l’on regarde les seules barres bleues, il n’y a pas de miracle allemand qui apparaît clairement durant ces 13 années.

Le deuxième chiffre est la rémunération horaire du travail. Elle est mesurée en termes nominaux (c’est-à-dire en euro ou en dollar ou en livre sterling constants) comme ça doit être le cas lorsque l’on parle de compétitivité. On s’attend à ce que l’accroissement de la productivité se traduise par une hausse de la rémunération (en termes réels) et nous devons voir en outre l’effet de l’inflation. Ici, l’Allemagne apparaît comme ayant la moindre hausse des salaires horaires. Pour donner sens à ce chiffre, nous devons le comparer avec la hausse de la productivité telle qu’elle est mesurée avec le PIB par heure. C’est ce que nous permettent de faire les barres rouges qui représentent le coût unitaire du travail : il est simplement égal à la variation de la rémunération horaire du travail à laquelle nous retranchons la variation de la production par heure.

Lorsque l’on compare les coûts unitaires du travail, nous voyons que l’Allemagne a connu la plus faible hausse des coûts du travail par unité de production, mais pas à cause de la plus forte hausse de la productivité, mais en raison de la modération salariale relativement aux gains de productivité. L’Italie et le Royaume-Uni sont les pays qui ont connu la plus forte hausse du coût unitaire du travail en raison d’une faible croissance de la productivité et/ou une croissance significative des salaires. Voilà le "miracle" allemand : avoir convaincu les travailleurs d’être moins rémunérés (relativement à leur productivité) que dans d’autres pays. C’est une bonne nouvelle pour les entreprises allemandes.

Pour faire davantage transparaître le “miracle allemande”, nous pouvons répéter la même analyse pour la période d’avant-crise (2000-2007).

GRAPHIQUE 2 Productivité, salaire et coût du travail (2000-2007)

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Ici, nous pouvons voir à quel point l’Allemagne a été une anomalie en termes de coûts unitaires du travail. Une fois encore, nous observons en Allemagne une modération salariale combinée à une forte croissance de la productivité. Nous voyons aussi que les performances espagnoles durant ces années étaient encore plus mauvaises que lorsque l’on ajoute la période d’après-crise, puisque l’Espagne a connu une plus faible croissance de la productivité et une plus forte hausse du coût unitaire du travail que ce que nous avions observé plus haut. En comparant les deux graphiques, nous pouvons voir qu’il y a eu un ajustement significatif en Espagne après la crise en ce qui concerne le PIB par heure et le coût unitaire du travail par rapport à l’Allemagne.

Donc, les faibles salaires peuvent-ils être la solution à certains des problèmes de la zone euro ? Si le but est d’améliorer les niveaux de vie, la focale doit être placée sur l’amélioration du PIB par heure, qui est la seule manière d’assurer un progrès soutenu. Cela dit, pour une hausse donnée du PIB par heure, la croissance des salaires doit être cohérente avec ces améliorations de la productivité, de façon à ce que les coûts unitaires du travail ne croissent pas trop vite, sinon le pays va perdre toute sa compétitivité (et il connaîtra une chute du nombre d’heures travaillées et du nombre d’emplois).

Finalement, la connexion entre les salaires et les prix n’est pas aussi simple que certains cherchent à l’affirmer. Les chiffres de la rémunération du travail affichés ci-dessus sont tous en termes nominaux, ce qui est la bonne manière de comparer les coûts du travail entre les pays et leur compétitivité sur les marchés mondiaux (quand nous comparons deux pays de la zone euro, nous n’avons pas besoin de nous inquiéter à propos des taux de change). Mais l’évolution normale des salaires nominaux peut être très différente de l’évolution des salaires réels. Ci-dessous je reproduits le premier graphique (en excluant le Royaume-Uni) où j’ajuste les salaires et le coût unitaire du travail à l’inflation domestique (en utilisant l’inflation domestique).

GRAPHIQUE 3 Productivité, salaire et coût réel du travail (2000-2013)

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Si nous comparons l’Allemagne à l’Italie ou à l’Espagne, nous voyons que les salaires réels ne croissent pas significativement plus vite en Italie ou en Espagne qu’en Allemagne, que ceci est dû à leur plus forte inflation. Lorsque nous comparons avec le PIB par heure, nous pouvons toujours affirmer que le salaire réel est élevé dans le cas de l’Italie, mais il semble aussi faible en Espagne qu’en Allemagne. Notons que lorsque les salaires réels croissent plus lentement que le PIB par heure, c’est peut-être parce que nous sommes en train d’observer un déclin de la part du revenu du travail dans la valeur ajoutée, donc une hausse de la part du revenu du capital. En d’autres termes, les prix ne sont pas seulement liés à la rémunération du travail, mais aussi aux profits.

En résumé, il n’y a aucun doute que la croissance salariale puisse être excessive en certaines occasions et générer des hausses du coût du travail qui nuisent au marché du travail. Mais il n’est pas bon de chercher à imposer la modération salariale comme une recette pour la croissance sans tenir compte des circonstances. Premièrement, la croissance soutenue des niveaux de vie peut seulement être le résultat des hausses de la productivité (sinon, pourquoi ne ramènerions-nous pas tout simplement les salaires à zéro pour maximiser notre compétitivité ?). Deuxièmement, ce qui importe pour la compétitivité, c’est prix, or ceux-ci ne dépendent pas seulement des coûts du travail, mais aussi du pouvoir de marché et des décisions des entreprises. Une croissance excessive des salaires peut pénaliser la compétitivité, mais une hausse excessive des profits ou de d’autres formes de rentes le peut également. »

Antonio Fatás, « Wage moderation: A recipe for growth? », in Antonio Fatás on the Global Economy (blog), 2 septembre 2014. Traduit par Martin Anota

mercredi 4 juin 2014

Aux Etats-Unis, la production augmente, mais pas le nombre d’heures travaillées

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« Voici un aperçu de l’évolution de l’économie américaine au cours des 15 dernières années : un nombre identique d’heures travaillées en 1998 et en 2013, même si la population a augmenté de plus de 40 millions de personnes, tandis que la production s’est accrue de 42 %. Shawn Sprague explique dans son article "What can labor productivity tell us about the U.S. economy?" publié dans la lettre Beyond the Numbers du Bureau des Statistiques du Travail en mai 2014.

Spragne écrit que "les travailleurs (…) aux Etats-Unis travaillèrent virtuellement le même nombre d’heures en 2013 qu’ils en ont travaillé en 1998, soit environ 194 milliards d’heurs travaillées. Cela signifie qu’il n’y a eu finalement aucune croissance du tout du nombre d’heures travaillées au cours de cette période de 15 ans, malgré le fait que la population américaine atteint plus de 40 millions de personnes durant ce temps et malgré le fait que la population américaine gagné plus de 40 millions de personnes durant cette période et malgré le fait qu’il y eut des milliers de nouvelles entreprises établies durant cette période. Et étant donné ce manque de croissance dans les heures travaillées, c’est peut-être même encore plus frappant que les entreprises américaines réussirent à accroître leur production de 42 % (soit de 3,5 milliers de milliards) en 2013 par rapport à 1998, même après avoir ajusté pour l’inflation… On peut dire une chose de certaine : la totalité de cette croissance de la production doivent provenir d’autres sources productives que le nombre d’heures travaillées. Par exemple, les entreprises peuvent accroître la production en investissement dans des équipements plus rapides, en embauchant plus de travaillées très qualifiés et expérimentés et en réduisant le gâchis en matériel ou les temps morts. Dans ces cas, comme dans d’autres, la production peut s’accroître sans que s’accroisse le nombre d’heures travaillées. De tels gains de production relèvent d’une croissance de la productivité du travail sur la période."

On peut dire beaucoup de choses à propos de ces dynamiques. Bien sûr, les années de comparaison sont un peu injustes, puisqu’en 1998 la bulle internet était proche de son pic, avec un taux de chômage de 4,5 %, tandis que 2013 s’inscrit dans la reprise lente de la Grande Récession. La proportion d’adultes américains qui ont emploi ou qui en cherchent un (le taux d’activité) a décliné pour plusieurs raison : par exemple, avec le vieillissement de la population, plus d’adultes arrivent à la retraite, une plus large part de jeunes adultes poursuivent leurs études et ne travaillent donc pas immédiatement, une hausse de la part des travailleurs recevant des prestations d’invalidité et le manque d’emplois bien payés pour les travailleurs peu qualifiés.

GRAPHIQUE Productivité, production et heures travaillées (en indices base 100 quatrième trimestre 2006)

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Voici un graphique montrant les dynamiques des heures travaillées, de la production et de la productivité suite à la Grande Récession. Sprague explique : « lorsque la récession commença, la productivité a stagné, puisque la production et les heures ont chuté de concert. La production et les heures continuèrent à diminuer jusqu’à la dernière partie de la récession, puis la production cessa de diminuer, tandis que les heures travaillées ont continué à diminuer. Durant cette période, il y eut une forte croissance de la productivité : du quatrième trimestre 2008 au quatrième trimestre 2009, la croissance de la productivité s’est élevée à 5,6 %. En fait, ce fut le taux sur quatre trimestres le plus élevé que l’on ait enregistré depuis plus de 35 ans.

GRAPHIQUE Taux de croissance annuels moyens de la productivité du travail aux Etats-Unis (en %)

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Voici un graphique montrant les taux de croissance de la productivité après la Seconde Guerre mondiale. Notons que les taux de croissance annuelle de la productivité furent très entre 1947 et 1973 en atteignant en moyenne 3,2 %. Il y a eu ensuite un fort ralentissement de la croissance de la productivité dans les années soixante-dix et tandis que des taux plus élevés ont suivi dans les années quatre-vingt-dix et plus récemment, l’économie américaine n’est pas parvenue à renouer avec les taux de croissance de la productivité des années cinquante et soixante. Comme je l’ai régulièrement noté dans mes précédents billets (par exemple ici et ici), il n’y a pas d’autre question plus importante pour la santé à long terme de l’économie américaine que de savoir si elle peut maintenir un fort taux de croissance de la productivité. »

Timothy Taylor, « Hours worked, no change; Output, up 42% », 30 mai 2014. Traduit par Martin Anota



aller plus loin... lire « Les marchés du travail et la Grande Récession »

jeudi 1 mai 2014

Quand la technologie se diffuse lentement

« L’une des questions les plus importantes que l’on se pose à propos du potentiel de croissance des Etats-Unis est celle-ci : l’économie américaine a-t-elle déjà exploité la majorité du potentiel de croissance économique qu’elle peut tirer des innovations dans les technologies d’information et de communication, notamment internet, le cloud, la robotique et ainsi de suite ? Ou est-ce que l’économie américaine ne l’a-t-elle qu’à peine exploité (….) et présente donc encore de fortes perspectives de croissance futures ?

Pour ce type de questions, le recul rétrospectif est plus utile que la prévision. Et parmi les historiens économiques, c’est actuellement admis que les nouvelles technologies majeures peuvent prendre des décennies pour se diffuser à travers l’économie. Rodolfo E. Manuelli et Ananth Seshadri offrent un exemple dans leur article "Frictionless Technology Diffusion: The Case of Tractors" qui a été publié dans le numéro d’avril 2014 dans la revue American Economic Review. (…) Ils mettent en évidence que dans les modèles économies simples, une firme choisit juste une technologie et qu’elle peut choisir une nouvelle technologie à n’importe quel moment comme elle le veut. Mais dans le monde réel, les nouvelles technologies prennent souvent du temps pour se diffuser. Ils notent que l’analyse de douzaines de nouvelles technologies suggère qu’il faut entre 15 et 20 ans pour qu’une technologie passe de 10 à 90 % de son marché potentiel. Mais quelques inventions majeures peuvent nécessiter encore plus de temps.

Voici comment le tracteur remplaça lentement les chevaux et mules dans le secteur agricole des Etats-Unis entre 1910 et 1960. Le nombre de chevaux et les mules, représenté par la ligne en pointillés noirs et mesuré sur l’axe de droite, déclina entre 1920 et 1960 en passant de 26 millions à 3 millions. Parallèlement, le nombre de tracteurs, représenté par la ligne bleue solide, passa de zéro en 1910 à 4,5 millions en 1960.

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Quels facteurs peuvent expliquer pourquoi il a fallu un demi-siècle pour que les tracteurs se diffusent ? Beaucoup de réponses ont été proposées : les fermiers ont besoin de temps et d’expérience pour apprendre à utiliser la nouvelle technologie ; les plus vieux fermiers préférèrent ne pas apprendre, mais ils moururent peu à peu ; quelques fermiers n’avaient pas la capacité financière d’investir dans un tracteur ; il y eut un manque d’informations à propos des bénéfices des tracteurs ; les intérêts établis comme le secteur des chevaux et des mules tentèrent de contenir les tracteurs autant que possible. Manuelli et Seshadri offrent une autre explication : durant tout ce temps, la qualité des tracteurs s’est améliorée continuellement et au début de cette période (comme durant la Grande Dépression) les salaires des travailleurs agricoles ne s’accrurent pas beaucoup. Donc il était rationnel pour de nombreux fermiers de ne pas acheter les premières générations de tracteurs. (…) Mais lorsque la qualité des tracteurs s’améliora et les salaires des travailleurs agricoles s’accrurent, investir dans un tracteur apparut comme un investissement de plus en plus fructueux.

Mon exemple favori de la lente diffusion de la technologie est celui développé par Paul David dans "Computer and Dynamo: The Modern Productivity Paradox in a Not-too-Distant Mirror" qui paru dans une livre de 1991 de l’OCDE appelé Technology and Productivity: The Challenge for Economic Policy. Lorsque David écrivait, les Etats-Unis connaissaient un ralentissement de la productivité depuis les années soixante-dix. Cependant, l’informatisation avait pris une telle ampleur à cette époque que Robert Solow fit une remarque aujourd’hui bien célèbre : « Nous voyons les ordinateurs partout sauf dans les statistiques économiques ». David renvoie à l’exemple historique de l’usage des dynamos pour produire l’électricité, expliquant que cette invention était présente depuis des décennies, à large échelle, avant de se traduire par des gains de productivité.

Les dynamos ont produit de l’électricité qui fut utilisée pour l’éclairage depuis les années 1870. Cette technologie était suffisamment connue pour que l’Exposition universelle de Paris de 1900 mette en scène plusieurs machines électriques, alimentées par l’énergie générée par d’énormes dynamos. Mais l’Exposition universelle de Paris utilisa aussi la lumière électrique pour éclairer les espaces publics comme jamais on ne l’avait fait auparavant. David écrit : « bien que les Européens connaissaient déjà la lumière électrique depuis des décennies, jamais avant l’Exposition elle n’avait été utilisée pour une ville entière, ce qui permit aux animations extérieures de se poursuivre la nuit ».

Même si l’on avait saisi le potentiel technologique entourant la création et l’utilisation de l’électricité (…), la croissance de la productivité aux Etats-Unis et au Royaume-Uni fut en fait relativement faible durant les deux décennies qui suivirent 1890. Ce n’est pas avant les années 1920 que la croissance de la productivité fondée sur l’électrification s’accéléra réellement. (…) Bien que la technologie fût déjà bien connue, il fallut du temps pour que l’électrification se diffuse. Voici un graphique montrant la diffusion de l’électrification parmi les ménages et un autre montrant sa diffusion dans le secteur industriel. Paris était illuminée par la lumière électrique en 1900, mais la plupart des endroits aux Etats-Unis n’avaient alors pas accès à l’électricité. (…)

Mais ce ne fut pas seulement la diffusion de l’électricité. Ce fut également les changements auxquels durent procéder les ménages et les entreprises pour en tirer un avantage. (…) Les entreprises eurent plus de liberté pour localiser leurs usines et configurer leurs machines, mais il leur fallut du temps et un véritable apprentissage pour trouver des manières de le faire. Plus largement, l'électricité a tout changé, de l'éclairage dans les usines jusqu’à la sécurité incendie, et elle permit de développer de nouveaux procédés chimiques et de chauffage, et bien plus encore. Il fallut du temps aux ménages américains (au moins jusqu’aux années vingt) pour disposer à la fois d’une source d'électricité et d’une offre de nouveaux appareils ménagers tels que l'aspirateur, la radio, le lave-linge, le lave-vaisselle (…).

Au milieu des années 1990, plusieurs années après que l’essai de Paul David ait été publié, la productivité américaine s’accéléra grâce à la création et l’utilisation des technologies d’information et de communication. Cette accélération n’eut pas lieu à l’instant auquel on s’y attendait. Mais comme David l’écrivit, beaucoup de gens "ne saisissent pas la complexité et la contingence historique du processus impliqué par le changement technologique et l’imbrication de ce dernier avec les transformations économiques, sociales, politiques et légales. Il n’y a pas d’automatisme dans la mise en œuvre d’un nouveau paradigme technologique, telle que celui que nous discernons actuellement en confluence des progrès dans les ordinateurs et technologies de communication".

Dans mon esprit, les exemples comme la lente diffusion du tracteur et de l’électrification suggèrent que nous n’avons peut-être pas encore tiré tous les gains sociaux que nous pouvons tirer de la révolution des technologies de l’information et de la communication. L’une des raisons pour lesquelles les tracteurs se diffusèrent lentement fut que les capacités des tracteurs se sont accrues régulièrement, ce qui les rendit plus attractifs au cours du temps. (…) La puissance des technologies d’information et de communication continue à augmenter, ce qui suggère que nous en trouverons de nouveaux usages et applications possibles. L’une des raisons pour lesquelles l’électrification s’est diffusée lentement est qu’il fallut du temps pour que les producteurs repensent et modifient leurs procédés de fabrication, du temps pour que l’électricité gagne en puissance et du temps pour que les appareils ménagers reliés à l’électricité soient créés et se diffusent. De même, je pense que plusieurs entreprises n’ont qu’à peine repensé et modifié leurs procédés de production en réponse aux avancées dans les technologies d’information et de communication, les capacités de cette technologie (comme la connectivité sans fil et la puissance de calcul) continuent d’évoluer et la gamme des nouveaux produits ménagers utilisant cette technologie (dans des domaines comme les maisons automatisées, les voitures sans conducteurs et la robotique) poursuivent leur développement.

Au final, bien sûr, plusieurs d’entre nous sommes un peu schizophréniques à propos du futur du changement technologique. Certains jours nous craignons que le changement technologique soit trop faible et que l’économie américaine soit par conséquent promise à l’avenir à une faible croissance et une stagnation du niveau de vie. D’autres jours nous nous inquiétons que le changement technologie puisse être si rapide qu’il entraîne une destruction massive d’emplois. (…) Lorsque je suis optimiste, j’espère qu’une société et économie flexibles puisse trouver des moyens de s’adapter à une forte dynamique de progrès technique et de croissance économique. »

Timothy Taylor, « When technology spreads slowly », in Conversable Economist (blog), 18 avril 2014. Traduit par Martin Anota.



aller plus loin...

Comment expliquer l’adoption des technologies ?

Comment la technologie se diffuse-t-elle géographiquement ?

La croissance américaine est-elle épuisée ?

La révolution informatique est-elle finie ?

jeudi 20 mars 2014

Le défi de la productivité américaine

« Au cours du temps, la croissance de la productivité détermine la hausse du niveau de vie d'une société. Je parle souvent à des gens qui se montrent sceptiques quant à la croissance économique pour une raison ou une autre. Or, précisons que par la croissance de la productivité, j’entends une croissance améliorant la santé, l'éducation, créatrice d'emplois, offrant des hausses salariales, réduisant la pollution et économisant de l'énergie. Plus largement, la bonne chose à propos des problèmes de croissance économique, c'est que vous pouvez vous permettre de faire quelque chose à propos de tous vos autres désirs sociaux, car un plus gros gâteau permet à la fois d’accroître les dépenses du gouvernement et de diminuer les taux d'imposition. Le chapitre 5 du 2014 Economic Report of the President, publié la semaine dernière par le Conseil des conseillers économiques du président Obama, raconte l'histoire de la croissance de la productivité américaine au cours des dernières décennies.

Pour donner du contenu intuitif à l’idée de productivité, la discussion commence en prenant comme exemple la productivité d’un planteur de maïs dans l'Iowa. "En 1870, un fermier plantant du maïs dans l'Iowa pouvait s’attendre à faire pousser 35 boisseaux par acre. Aujourd'hui, le descendant de ce colon peut faire pousser près de 180 boisseaux à l'acre et il utilise des équipements sophistiqués pour travailler une plus large superficie que son aïeul. En raison des rendements plus élevés et de l'utilisation de machines faisant gagner du temps, la quantité de maïs produite par une heure de main-travail agricole a augmenté, passant d'environ 0,64 boisseau en 1870 à plus de 60 boisseaux en 2013. Cette multiplication par 90 de la productivité du travail (…) correspond à un taux de croissance annuel moyen de 3,2 % pendant 143 ans. En 1870, un boisseau de maïs était vendu pour environ 0,80 dollar, soit environ deux jours de salaires pour un travailleur lambda du secteur manufacturier ; aujourd'hui, ce boisseau se vend à environ 4,30 dollars, ou 12 minutes de salaires moyens.

Cette augmentation extraordinaire de la production de maïs, la chute du prix réel du blé et l'amélioration du bien-être physique qui en a résulté n’ont pas été obtenus parce que nous sommes aujourd'hui plus forts, plus travailleurs ou plus robustes que les premiers colons qui ont labouré les prairies. En fait, c’est plutôt grâce à une combinaison d'inventions, de matériels plus perfectionnés et d’une meilleure éducation, au fait que le fermier de l'Iowa utilise aujourd'hui des souches plus productives de maïs et des méthodes de culture plus sophistiquées pour obtenir un meilleur rendement sur chaque acre... Les avancées technologiques telles que l'hybridation du maïs, la technologie de l'engrais, la résistance aux maladies, ainsi que la plantation et la récolte mécaniques ont résulté de décennies de recherche-développement".

En une heure, un travailleur américain typique produit quatre fois plus qu'un travailleur en 1948. Comme le montre le tableau, environ 10 % du gain peut être attribué à des niveaux d’éducation plus élevés et environ 38 % du gain au fait que les travailleurs travaillent avec du capital de plus grande valeur. Mais l’essentiel de ce changement s’explique par la croissance de la productivité multifactorielle : ce sont les petites et grandes innovations qui font qu'il est possible pour un travailleur donné de produire plus avec une quantité donnée de capital.

TABLEAU Sources de la croissance de la productivité américain

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Le défi de la productivité aux États-Unis apparaît dans les statistiques des dernières décennies. La croissance de la productivité américaine était élevée dans les années cinquante et soixante ; elle a chuté entre le début des années soixante-dix et le milieu des années quatre-vingt-dix ; et elle a quelque peu rebondi depuis.

GRAPHIQUE Croissance dans la productivité totale des facteurs

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Les raisons pour lesquelles la productivité a ralenti vers 1970 ne sont pas totalement comprises. Le rapport énumère quelques-uns des candidats possibles : les chocs des prix énergétiques ont rendu beaucoup d'investissements en capital énergivores presque obsolètes ; une main-d'œuvre relativement moins expérimentée suite à l’entrée de la génération du baby-boom dans la population active et l'entrée des femmes dans la main-d'œuvre (rémunérée) ; et un ralentissement après le coup de pouce que la productivité avait reçu des innovations de la Seconde Guerre mondiale (telles que le moteur à réaction et le caoutchouc synthétique), ainsi que l'achèvement du réseau d'autoroutes dans les années cinquante. Le rebond de la productivité depuis le milieu des années quatre-vingt-dix est généralement attribué aux technologies de l'information et de la communication, tant dans l’innovation proprement dite que sa diffusion et son utilisation. Il y a une controverse quant à savoir si la croissance future de la productivité est susceptible d'être plus rapide ou plus lente. Mais étant donné que les économistes n'ont prévu ni le ralentissement de la productivité des années soixante-dix (et ne le comprennent toujours pas pleinement), ni l’accélération de la productivité dans les années quatre-vingt-dix, je ne suis pas optimiste quant à notre capacité à prédire les futures tendances de la productivité.

Parfois, les gens regardent l'axe vertical sur ces graphiques de productivité et se demandent pourquoi tout ce remue-ménage. Est-ce que la chute de 1,8 % à 0,4 % importe tant que ça ? N’est-pas deux chiffres vraiment petits ? Mais rappelez-vous que le taux de croissance de productivité est un taux annuel qui façonne le rythme auquel l'économie globale se développe. Imaginons que de 1974 à 1995 le taux de croissance de la productivité ait été supérieur de 1 point de pourcentage par an. Après 22 ans, l'économie américaine aurait été d'environ 25 % plus élevée. Si le PIB des États-Unis était de 25 % plus grand en 2014, il serait 21,5 mille milliards de dollars au lieu de 17,2 mille milliards de dollars.

Les décideurs publics consacrent énormément de temps à essayer d’optimiser les résultats du système de marché : par exemple, considérons les récents débats autour du relèvement du salaire minimum, de l’augmentation de la rémunération pour les titulaires de contrats fédéraux, de la façon par laquelle la rémunération des heures supplémentaires est calculée ou du taux supérieur d'imposition pour les hauts revenus. Compte tenu de l'augmentation des inégalités au cours des dernières décennies, je ressens une certaine sympathie à l’égard des politiques qui cherchent à couper la tarte différemment, même si je suis sceptique quant aux politiques concrètement proposées. Mais dans 20 ou 30 ans, ce qui importera vraiment pour l'économie américaine est de savoir si les taux annuels de croissance de la productivité auront été en moyenne, par exemple, supérieurs de 1 % par an.

L'ordre du jour pour la croissance de la productivité est large et il inclurait notamment l’amélioration de l'éducation et de la formation professionnelle pour les travailleurs américains, les conditions réglementaires et fiscales pour soutenir l'investissement des entreprises, les pôles d'innovation qui font appel à la fois au gouvernement, à l'enseignement supérieur et au secteur privé, ainsi que l'application judicieuse du droit de la propriété intellectuelle. Mais ici, je vais ajouter quelques mots à propos des dépenses de recherche-développement, car celles-ci sont à la base des idées novatrices qui sont au soubassement des gains de productivité. Le Conseil des conseillers économiques écrit :

"Les investissements en R&D ont souvent des effets d'entraînement (spillover effects) ; cela signifie qu’une partie de la rentabilité de l'investissement revient à des agents autres que l'investisseur. Par conséquent, les investissements qui valent la peine pour la société dans son ensemble pourraient ne pas être rentables pour une quelconque entreprise, laissant l’investissement agrégé en R&D en-dessous du niveau socialement optimal (voir par exemple, Nelson, 1959). Cette tendance au sous-investissement donné un rôle pour la recherche qui est effectuée ou financée par le gouvernement, ainsi que par des organisations à but non lucratif telles que les universités. Ces retombées positives peuvent être particulièrement importantes pour la recherche scientifique fondamentale. Les découvertes faites par la recherche fondamentale sont souvent d'une grande valeur sociale en raison de leur large applicabilité, mais sont de peu de valeur pour toute entreprise privée individuelle, qui n’aurait probablement pour elle que quelques applications rentables, si ce n’est aucune. Les analyses empiriques de Jones et Williams (1998) et Bloom et ses coauteurs. (2012) suggèrent que le niveau optimal de l'investissement en R&D est deux à quatre fois supérieur au niveau effectif".

En d'autres termes, les économistes ont depuis longtemps saisi que la société sous-investissait dans la R&D. En effet, certains des plus grands clichés de ces dernières décennies sont que nous nous dirigeons vers une "économie de la connaissance" ou une "économie de l'information". Nous devrions penser à doubler nos niveaux de dépenses de R&D, ne serait-ce que pour commencer. Mais voici ce que les dépenses de R&D des États-Unis en pourcentage du PIB ressemblent : un coup de pouce lié à la R&D de l'aérospatiale à la fin des années cinquante et dans les années soixante, qui tombe et est essentiellement plat depuis environ 1980.

GRAPHIQUE Composition des dépenses de recherche-développement en parts du PIB (en %)

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Comment augmenter le mieux possible les dépenses de R&D est un sujet important : le gouvernement doit-il directement prendre en charge les dépenses de R&D ? doit-il subventionner les universités ou les entreprises ? doit-il accorder des allégements fiscaux pour la R&D des entreprises ? aider les efforts de collaboration de R&D entre les secteurs et les partenariats public-privé ? En revanche, savoir si nous devrions augmenter la R&D est une question réglée et la réponse est "oui".

Enfin, il y eu un article dans le New York Times du dernier week-end qui indiquait que la mise en œuvre de la recherche aux États-Unis dépendait de plus en plus du financement privé et à but non lucratif. Le graphique ci-dessus comprend toutes les dépenses de R & D : celles du gouvernement, celles du secteur privé et celles à but non lucratif (…). Des fondations privées à but non lucratif peuvent faire un travail extrêmement productif et je suis tout à fait favorable à elles. Mais elles remplissent actuellement les lacunes des programmes de recherche qui ne trouvent pas d'autre soutien : elles ne conduisent pas à une hausse des dépenses totales de R&D. »

Timothy Taylor, « The U.S. productivity challenge », in Conversable Economist (blog), 18 mars 2014. Traduit par Martin Anota.


aller plus loin... lire « Recherche-développement, externalités technologiques et croissance », « La croissance américaine est-elle épuisée ? », « La grande stagnation » et « La révolution informatique est-elle finie ? »

mercredi 12 mars 2014

Les nouvelles technologies se diffusent de plus en plus rapidement aux Etats-Unis

GRAPHIQUE Nombre d'années nécessaires pour qu'une technologie soit adoptée par le quart des Américains

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source : The Economist (2014)


aller plus loin... lire « Comment la technologie se diffuse-t-elle géographiquement ? », « Si la technologie se diffuse partout, pourquoi les revenus ont-ils divergé ? » et « Comment expliquer l’adoption des technologies ? »

vendredi 28 février 2014

L'évolution de la productivité dans les pays avancés depuis 1890

« La productivité est l’un des principaux facteurs des niveaux de vie et c’est pour cette raison qu’elle a toujours bénéficié d’une large attention dans la littérature économique. Deux aspects ont été principalement analysés dans cette littérature ; la croissance de la productivité des facteurs et le processus de convergence de productivité des pays.

Le progrès technique apparaît être le principal moteur de la croissance de la productivité. Néanmoins, la manière par laquelle ce progrès technique améliore la productivité dépend de plusieurs aspects. Pour le pays à la frontière technologique, c’est-à-dire le pays meneur en termes de productivité, cela dépend des améliorations technologiques et des institutions, ces deux dimensions étant interdépendantes (voir par exemple Philippe Aghion et Peter Howitt, 1998, 2009, ainsi que Nicholas Crafts et Kevin O’Rourke, 2013, pour une vue d’ensemble). Ferguson et Wascher (2004) ont présenté de façon détaillée la manière par laquelle chaque vague de croissance de la productivité aux Etats-Unis a pu correspondre au cours du dernier siècle à une interaction entre des chocs technologiques et des cadres institutionnels adaptés, notamment l’éducation de la population en âge de travailler aussi bien que la réglementation sur le marché du travail, sur les marchés des produits et sur les marchés financiers.

Cependant, les institutions incluent aussi la qualité de l’Etat (c’est-à-dire le niveau de corruption, la qualité de la justice, etc.) et, comme l’ont souligné Robert Barro et Xavier Sala-I-Martin (1997), la protection des droits de propriété. En ce qui concerne les suiveurs (c’est-à-dire des pays derrière la frontière technologique), le processus de croissance de la productivité semble a priori plus facile, puisque copier les innovations est pour eux moins cher qu’innover. On peut en conclure qu’un processus de rattrapage, c’est-à-dire une convergence des niveaux de productivité, doit nécessairement prendre place, mais ceci n’est pas ce qui est observé. En effet, copier les innovations nécessite des institutions qui soient adaptées. Par conséquent, le processus de convergence des niveaux de productivité des suiveurs au niveau de productivité du pays meneur est souvent interrompu, voire renversé, en raison d’institutions inadaptées. En l’occurrence, Crafts et O’Rourke (2013) montrent que le meneur technologique peut changer au cours du temps, que la croissance de la productivité s’opère par vagues et que la convergence des niveaux de productivité n’est pas garantie pour les suiveurs, tout cela pouvant être expliqué par les interactions entre institutions et innovations. (…) Pour Yann Algan et Pierre Cahuc (2010), parmi d’autres, l’impact des institutions dépend aussi largement de la confiance que les gens ont entre eux.

De nombreuses études ont cherché, à partir d’un large échantillon de pays, à comparer la croissance de la productivité en longue période (voir par exemple Nazrul Islam, 2003 ; Jakob Madsen, 2010a et 2010b, et Crafts et O’Rourke, 2013 pour une vue d'ensemble). Leurs résultats sont cohérents avec les analyses mentionnées ci-dessus. Pour les deux dernières décennies, les auteurs ont souvent cherché à expliquer la hausse de la productivité aux Etats-Unis et le ralentissement de la productivité en Europe au milieu des année quatre-vingt-dix (voir par exemple Dale Jorgenson, 2001, Bart van Ark et ses coauteurs, 2008 ; Marcel Timmer et ses coauteurs, 2011) et du ralentissement de la productivité aux Etats-Unis au milieu des années deux mille (voir par exemple Robert Gordon, 2012, 2013, et David Byrne et ses coauteurs, 2013). Cette divergence dans la productivité semble bien s’expliquer par les interactions entre l’innovation (associées par les TIC, les technologies de l’information et de la communication) et les institutions, tandis que le récent ralentissement de la productivité aux Etats-Unis, précédant la Grande Récession, est bien trop récent pour être soigneusement analysé.

L’objectif de notre étude est d’analyser empiriquement le niveau et l’évolution de la productivité, ainsi que ses ruptures de tendances, en longue période et pour un large ensemble de pays industrialisés. (…) La base de données est composée de 13 pays : ceux du G7 (les Etats-Unis, le Japon, l’Allemagne, la France, le Royaume-Uni, l’Italie et le Canada), les deux autres plus gros pays de la zone euro (l’Espagne et les Pays-Bas) et quatre autres pays qui s’avèrent intéressants pour l’analyse de la productivité en raison de leurs spécificités (un haut niveau de productivité au début de la période pour l’Australie, l’intégration économique européenne spécifique pour la Finlande, une structure industrielle particulière pour la Norvège et le rôle des politiques structurelles pour la Suède). (…) L’analyse porte sur la période s’étendant entre 1890 et 2012 (…).

Les principaux résultats sont les suivants : (i) Sur l’ensemble de la période 1890-2012, nous observons deux vagues de croissance de la productivité, la première correspondant à la seconde révolution technologique (usage de l’électricité, le moteur à combustion interne, la production chimique…) et la seconde, plus petite et plus courte, à la révolution des TIC ; (ii) Aux Etats-Unis, la première vague correspond à une accélération de la productivité dans les années vingt et trente et à une décélération durant les deux décennies suivantes, tandis que la seconde vague correspond à l’accélération de la croissance de la productivité durant les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix et à une décélération après. Cette dernière décélération nous amène à douter de la contribution de la révolution des TIC à l’amélioration de la productivité à l’avenir ; (iii) D’autres pays ont bénéficié de ces deux vagues de croissance de la productivité avec retard (…), la longueur de ce retard variant d’un pays à l’autre ; (iv) Le meneur de la productivité changea au cours de la période, le leadership australien et britannique devenant américaine au début du vingtième siècle et, pour de très particulières raisons, ce leadership fut également partagé par la Norvège, le Danemark et la France pendant quelques années à la fin du vingtième siècle ; (v) Il n’y a pas de processus de convergence mondial et permanant en ce qui concerne les niveaux de productivité. Par contre, plusieurs longues sous-périodes se caractérisent par une stabilité, voire une divergence, des niveaux de productivité; (vi) Des changements rythmes surviennent dans l’ensemble des pays à des moments spécifiques, comme durant les guerres mondiales, durant les choc d’offre mondiale (telles que le choc du pétrole durant les années soixante-dix) ou encore durant les crises financières mondiales (comme celles qui ont éclaté à la fin des années vingt ou à la fin des années deux mille) ; (vii) Certains changements de rythmes dans l’évolution de la productivité sont spécifiques aux pays apparaissent. Ils sont liés aux chocs idiosyncratiques, notamment les chocs politiques (par exemple la mise en œuvre de réformes structurelles au Canada et en Suède dans les années quatre-vingt-dix) ou les chocs technologiques (tels que le développement et la diffusion des TIC aux Etats-Unis durant les années quatre-vingt-dix).

GRAPHIQUE 1 Croissance tendancielle de la productivité du travail

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GRAPHIQUE 2 Croissance tendancielle de la productivité totale des facteurs

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Les graphiques 1 et 2 représentent respectivement la croissance tendancielle de la productivité du travail et de la productivité totale des facteurs entre 1890 et 2012 pour les Etats-Unis, la zone euro, le Japon et le Royaume-Uni. »

Antonin Bergeaud, Gilbert Cette et Rémy Lecat, « Productivity trends from 1890 to 2012 in advanced countries », Banque de France, document de travail, 5 février 2014. Traduit par Martin Anota


aller plus loin... lire « Comment expliquer l’adoption des technologies ? », « La croissance américaine est-elle épuisée ? » et « La révolution informatique est-elle finie ? »

jeudi 20 février 2014

Une seule vague

Taux de croissance annuel du PIB par personne (en %)

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source : The Economist (2013)


lire la suite... « La croissance américaine est-elle épuisée ? » et « Robert Gordon et la fin de la croissance américaine »

mercredi 19 février 2014

Combien de temps la loi de Moore sera-t-elle encore valide ?

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« On peut dire que le principal moteur de la croissance économique américaine et même de la croissance mondiale au cours du dernier quart de siècle a été la loi de Moore. Gordon Moore, l'un des fondateurs d'Intel Corporation, est le premier à avoir affirmé, en 1965, que le nombre de transistors sur une puce d'ordinateur doublait tous les deux ans. Cette loi sera-t-elle encore vérifiée pendant longtemps ? Harald Bauer, Jan Vieira et Florian Weig du McKinsey Global Institute tentent de répondre à cette question dans leur article "Moore’s law: Repeal or renewal?" qui a été publié en décembre 2013. Ils écrivent :

"La loi de Moore stipule que le nombre de transistors sur les circuits intégrés double tous les deux ans. Au cours des quatre dernières décennies, elle a impulsé le rythme des progrès dans l'industrie des semi-conducteurs. Les retombées de (…) la loi de Moore incluent les réductions de coûts, que l’on obtient en plaçant davantage de transistors par unité de surface sur les puces de silicium, et les améliorations de performances en matière de vitesse, de compacité et de consommation d'énergie… La loi de Moore s’est traduite par une chute continue des prix des semi-conducteurs. Les prix par bit des puces de mémoire vive dynamiques, par exemple, ont chuté de près de 30 à 35 % par an pendant plusieurs décennies.

Par conséquent, la loi de Moore a marqué une grande partie du monde moderne. Certaines estimations suggèrent que 40 % de la croissance de la productivité mondiale qui a été observée au cours des deux dernières décennies s’expliquent par les progrès dans les technologies de l'information et de la communication, eux-mêmes rendus possibles par les améliorations apportées dans les performances et les coûts des semi-conducteurs".

Les auteurs affirment que les progrès technologiques qui sont déjà à l’œuvre vont permettre à la loi de Moore d’être valide pendant encore 5, voire 10 ans. Comme je l'ai écrit auparavant, la puissance du doublement est difficile à apprécier au niveau intuitif, mais cela signifie que la hausse est aussi importante que tout ce qui s’est déjà passé. Intel grave maintenant des transistors de 22 nanomètres et, comme l'entreprise l’indique, vous pourriez faire tenir 6000 de ces transistors sur la largeur d'un cheveu humain ou, si vous préférez, il faudrait 6 millions de ces transistors de 22 nanomètres pour couvrir le point à la fin d'une phrase. En outre, un transistor de 22 nanomètres peut s’allumer et s’éteindre 100 milliards de fois par seconde.

Les analystes de McKinsey soulignent que, s'il est techniquement possible que la loi de Moore reste valide, les coûts économiques des nouvelles avancées commencent à devenir très élevés. (…) "Une analyse de McKinsey montre que le passage des transistors de 32 nanomètres à 22 nanomètres sur des plaquettes de300 millimètres implique un accroissement des coûts de fabrication d'environ 40 %. Il s’accompagne également d’une hausse d’environ 45 % des coûts associés au développement des processeurs et une hausse de 50 % des coûts associés à la conception des puces. Ces fortes hausses vont entraîner des coûts de développement qui dépasseront 1 milliard de dollars pour des transistors inférieurs à 20 nanomètres. Par ailleurs, les usines nécessaires à leur production vont probablement coûter 10 milliards de dollars, voire plus. Par conséquent, le nombre d'entreprises capables de financer les transistors et usines de la prochaine génération va probablement diminuer. "

Bien sûr, il est également possible d’obtenir des améliorations de performances et des baisses de coûts sur les puces qui sont déjà en production : par exemple, ce qui constitue le nec plus ultra des puces informatiques aujourd'hui va probablement ressembler à une antiquité bon marché dans cinq ans. Je pense que nous sommes à peine en train de concevoir comment les technologies d'information et de communication peuvent modifier notre vie professionnelle et privée. Mais on ne pourra repousser indéfiniment les problèmes physiques et les coûts plus élevés associés à la réalisation de transistors d’une taille toujours plus petite. »

Timothy Taylor, « Moore's law: At least a little longer », in Conversable Economist (blog), 18 février 2014. Traduit par Martin Anota


aller plus loin… lire « La révolution informatique est-elle finie ? »

samedi 8 février 2014

L'essor des smartphones

GRAPHIQUE Les ventes mondiales de smartphones (en milliards d'unités)

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source : The Economist (2014)

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