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Innovation et productivité

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vendredi 6 novembre 2020

La seule politique antitrust ne règlera pas le problème de l’innovation

« L’action judiciaire intentée par le Département de la Justice américain contre Google constitue peut-être la première salve d’un flot de procès antitrust lancés contre les géants du numérique. Limiter le pouvoir de ces entreprises est l’une des rares propositions qui aient reçu un soutien bipartisan au Capitole.

Le procès de Google se focalise sur les "pratiques anticoncurrentielles et d’éviction sur les marchés des moteurs de recherche et des publicités qui leur sont liées", mais un long rapport publié récemment par le Comité antitrust de la Chambre des Représentants liste divers autres problèmes sur le radar des responsables politiques. En plus de la position dominante de Google dans la publicité numérique et de sa possible tendance à favoriser excessivement les résultats de recherches qui lui soient bénéfiques, les législateurs américains ont à l’œil le contrôle des médias sociaux par Facebook, l’emprise d’Amazon sur les marchés de détail et les possibles violations de la vie privée par toutes les grandes plateformes.

Mais les effets pernicieux des géants du numérique sur la croissance économique et le bien-être des consommateurs peuvent découler moins des "pratiques anticoncurrentielles et d’exclusion" que de leur rôle dans l’orientation du changement technologique. Il est utile de rappeler que nous pouvons toujours utiliser différemment notre temps, nos ressources et notre attention dans le développement et le déploiement d’une technologie. Nous pouvons continuer d’investir dans les technologies qui aident les dirigeants, ingénieurs et professionnels qualifiés ou nous pouvons investir dans des technologies qui améliorent la situation des travailleurs peu qualifiés. Nous pouvons déployer notre savoir-faire actuel pour améliorer la création d’énergies à base de charbon ou nous pouvons porter notre attention sur des sources d’énergie plus propres telles que le solaire ou l’éolien. Nous pouvons orienter la recherche dans le domaine de l’intelligence artificielle vers l’automatisation des tâches réalisées par les travailleurs et l’amélioration de la reconnaissance faciale et de la surveillance ou nous pouvons utiliser les mêmes technologies sous-jacentes pour augmenter la productivité humaine et assurer une communication privée sécurisée et un discours politique basé sur les faits, préservé de la manipulation.

Divers facteurs vont déterminer quelles alternatives reçoivent le plus d’attention de la part des chercheurs et des entreprises. La taille du marché pour les nouvelles technologies dépend naturellement fortement de ceux qui prennent les décisions d’investissement dans les entreprises en quête de profit. Mais les besoins, les modèles commerciaux et la vision des entreprises orientant l’innovation technologique peuvent être de plus cruciaux déterminants pour des tendances plus générales.

Quand Microsoft dominait le marché du PC avec son système d’exploitation Windows dans les années 1990, elle n’avait pas d’incitation à investir dans les systèmes d’exploitation alternatifs ou des produits qui n’auraient pas été compatibles avec Windows. De même, les géants de la Silicon Valley ne sont pas poussés à développer des technologies susceptibles de cannibaliser leurs profits, tout comme les compagnies pétrolières n’ont pas été les premières à développer l’énergie verte qui concurrence directement les énergies fossiles. Sans surprise, quand des entreprises comme Facebook, Google, Amazon et Netflix redoublent d’efforts pour démontrer leur puissance technologique, elles le font dans des domaines qui sont compatibles avec leurs propres intérêts et modèles commerciaux.

En outre, chacune de ces entreprises est conduite non seulement par ses sources de recettes et catalogues de produits actuels, mais aussi par leur vision des choses. L’équipe dirigeante de chaque entreprise apporte ses propres approche, idiosyncrasies et préoccupations au processus d’innovation. L’iPod, l’iPhone et l’iPad étaient les produits de l’approche de l’innovation propre au cofondateur d’Apple Steve Jobs, si bien que ces technologies ne pouvaient être facilement émulées par d’autres acteurs. La réponse de Microsoft à la réussite mondiale et immédiate dont jouit l’iPod a été le lecteur Zune, un échec désastreux que beaucoup ont oublié.

Bien sûr, il n’y a en soi pas de problème avec le fait que les entreprises qui réussissent développent leur propre vision. Mais les choses sont différenctes quand une entreprise particulière devient le seul joueur en lice. Historiquement, les plus grandes avancées technologiques sont survenues quand plusieurs entreprises dans plusieurs secteurs testaient différentes idées.

Le problème aujourd’hui n’est pas simplement que les géants du numérique ont atteint une taille gargantuesque, c’est aussi que leurs investissements en recherche-développement déterminent la direction globale du changement technologique. Tous les autres acteurs du marché n’ont guère d’autre choix que de proposer des produits et services interopérables avec ceux des plateformes majeures, si bien qu’ils dépendent de ces dernières et leur sont subordonnés.

En termes de recherche-développement, le McKinsey Global Institute estime que les deux tiers des dépenses mondiales de développement de l’intelligence artificielle sont réalisées par quelques unes des plus larges entreprises chinoises et américaines de nouvelles technologies. En outre, ces entreprises partagent non seulement une vision similaire de la façon par laquelle les données et les intelligences artificielles doivent être utilisées (en l’occurrence, à des fins d’automatisation des tâches réalisées par les travailleurs et de surveillance), mais elles influencent aussi de plus en plus d’autres organisations, comme les lycées et les universités (…).

Le manque de diversité en recherche-développement apparaît même encore plus coûteux quand l’on considère les nombreuses technologies et plateformes alternatives qui auraient sinon été à notre disposition. Une fois que tous les œufs ont été mis dans un même panier, cela réduit le champ des possibles, car les alternatives ne peuvent plus faire face à la concurrence.

L’évolution des technologies énergétiques offre un bon exemple. La réduction des émissions de gaz à effet de serre aurait été impossible il y a trois décennies et demeure aujourd’hui un défi, pour la simple raison qu’un énorme montant a été investi dans la production de carburant fossile, les véhicules à combustion interne et toute l’infrastructure requise. Il a fallu trois décennies de subventions et d’autres dispositifs incitatifs pour qu’il y ait un rattrapage du côté de l’énergie renouvelable et les véhicules électriques. Le fait que ces technologies dépassent désormais les énergies fossiles dans plusieurs contextes montre ce qui peut être accompli via des politiques pour soutenir des plateformes alternatives qui soient davantage désirables d’un point de vue social.

Pourtant, il est rarement facile de réorienter le changement technologique, parce qu’il requiert une approche pluridimensionnelle. Il est important de limiter la taille des entreprises meneuses, mais cela ne suffit pas. Bien qu’une poignée de sociétés représente 25 % de la valorisation boursière américaine, démanteler Facebook, Google, Microsoft et Amazon ne suffira pas pour restaurer la diversité nécessaire pour l’innovation au niveau agrégé. Il faut aussi qu’il y ait de nouvelles entreprises, développant des visions différentes, et des gouvernements enclins à réclamer le rôle meneur qu’ils ont déjà joué par le passé dans le changement technologique. Il est toujours de notre pouvoir de pousser la technologie en direction de l’amélioration de la situation des travailleurs, des consommateurs et des citoyens plutôt que dans la conception d’un Etat espion dépourvu de bons emplois. Mais le temps presse. »

Daron Acemoglu, « Antitrust alone won’t fix the innovation problem », 30 octobre 2020. Traduit par Martin Anota



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« Les robots, les intelligences artificielles et le travail »

« La transition vers les technologies plus propres »

mardi 15 septembre 2020

« Mort aux machines ! » Quand le changement technologique alimente les conflits sociaux



« Les violences débutèrent à la fin de l’été 1830 et durèrent jusqu’à l’année suivante. Les paysans de l’Angleterre rurale en avaient assez des batteuses. Ces dernières avaient mécanisé l’extraction du grain de son enveloppe et, en remplaçant le travail manuel, privaient les travailleurs agricoles d’une importante source de revenu. Cela entraîna la plus forte vague de protestations dans l’histoire anglaise.

Mais, comme bien d’autres soulèvements, les émeutes du "Captain Swing" étaient plus complexes qu’elles ne le paraissent de prime abord. Il ne s’agissait pas simplement d’un rejet des nouvelles technologies. "C’est comme avec un feu de forêt", dit Hans-Joachim Voth, dont l’article qui se penche sur ces émeutes est paru dans l’American Economic Review: Insights de septembre. "La forêt doit être sèche… Quelqu’un va jeter une allumette, mais la question est de savoir pourquoi la forêt était sèche à cet instant-là."

En combinant des documents du dix-neuvième siècle, de nouveaux comptes-rendus et des enquêtes agricoles, Voth et son coauteur Bruno Caprettini ont constitué une base de données historiques pour examiner dans quelle mesure la technologie économe en main-d’œuvre a contribué à la sévérité des émeutes. Bien que l’événement soit survenu il y a près de deux siècles, l’étude offre d’importants éclairages à propos des facteurs qui sont à l’origine des troubles sociaux lorsque les travailleurs sont remplacés par l’innovation.

Les économistes mettent depuis longtemps l’accent sur les effets bénéfiques des technologies économes en main-d’œuvre. Certains travailleurs vont en subir un coût immédiat, mais ils bénéficieront à terme d’une économie plus productive. Et, même si la recherche a récemment examiné les répercussions négatives du changement technologique sur l’emploi et les salaires, il n’y a pas beaucoup de preuves empiriques à propos des coûts sociaux qui accompagnent les destructions massives d’emplois, note Voth.

L’extraction des graines de leur enveloppe constituait une importante source de revenus pour les travailleurs ruraux : elle représentait près de la moitié de leurs rémunérations en hiver avant la mécanisation. L’introduction des batteuses mécaniques en 1786 a bouleversé les choses. Elles étaient certes peu efficaces au départ, mais elles furent ensuite améliorées au fil des décennies et, en 1830, leur déploiement avait déjà contribué à d’importantes destructions d’emplois. Les machines furent une cible privilégiée lors des émeutes, qui inclurent plus de 3.000 cas d’incendies criminels, de pillages, d’atteintes à l’autorité et de destructions de machines dans 45 comtés.

Mais il n’y a pas que la technologie qui ait alimenté les flammes du mécontentement. Le mauvais temps, de mauvaises récoltes et les nouvelles relatives aux révolutions en France et en Belgique contribuèrent aux "Swing riots" (du nom du fictif "Captain Swing" avec lequel les travailleurs contestataires signèrent les lettres de menace qu’ils envoyaient aux autorités). Et la consolidation des terres en grandes propriétés via le mouvement des "enclosures" les avait privés de l’accès aux communs et créé des "prolétaires sans terre".

Les auteurs se sont demandé dans quelle mesure la technologie a alimenté le mécontentement social. Voth et Caprettini ont examiné les pages de revues présentant les mentions de batteuses et les enquêtes agricoles pour identifier les zones qui ont les plus affectées par le changement technologique. Ils ont aussi identifié ces régions par la composition de leur sol, en se focalisant sur celles qui sont les plus adaptées pour faire pousser le blé, le grain qui était le plus susceptible d’être traité par les batteuses mécaniques.

GRAPHIQUE Répartition géographique des batteuses

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source : Caprettini et Voth (2020)

En liant cela aux données sur les incendies criminels, les pillages et d’autres incidents violents, les auteurs ont constaté que les batteuses ont joué un rôle clé derrière la révolte. Dans les paroisses les plus affectées par les batteuses, la probabilité d’une émeute s’élevait à 26,1 %, soit deux fois plus que dans les lieux sans batteuses. D’autres facteurs ont intensifié les émeutes. Le mouvement des enclosures a manifestement exacerbé les effets. En outre, les zones rurales qui n’avaient pas accès à d’autres opportunités d’emploi connurent les plus fortes violences. "Si vous étiez assez proche de l’un des centres urbains à croissance rapide avec une forte demande de travail, cela pouvait ne pas être si problématique", dit Voth.

GRAPHIQUE Répartition géographique des incidents liés aux Swing riots

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source : Caprettini et Voth (2020)

En effet, toutes les innovations technologiques ne se traduisent pas par de violentes révoltes. Plus de 90 % des emplois ont été détruits depuis la Révolution industrielle. L’essentiel de ces destructions d’emplois ont affecté une faible partie de la main-d’œuvre, comme le remplacement des opérateurs téléphoniques par les téléphones à cadran. Mais les destructions d’emplois qui menèrent aux Swing riots furent différentes. Le battage donnait du travail à une grande partie de la main-d’œuvre agricole pendant des mois ; les batteuses mécaniques eurent donc de profondes répercussions sur la vie des gens. Sans un robuste système de protection sociale pour soutenir les travailleurs affectés, les tensions ne pouvaient qu’éclater.

L’une des implications est que la redistribution importe, conclut Voth. Que les emplois soient détruits par les machines à battage du dix-neuvième siècle ou par les robots du vingt-et-unième siècle, les responsables politiques doivent se demander comment soutenir les gens qui en sont les plus affectés. Sinon, les désordres politiques et sociaux deviennent beaucoup plus fréquents, voire inévitables. "Plus il y a de changement technologique, plus celui-ci est susceptible de détruire des emplois, plus il est important que nous disposions de systèmes redistributifs pour que le changement technologique puisse s’opérer et améliorer le bien-être collectif", ajoute Voth. "Laissons la technologie adoptée nous rendre plus productifs, mais assurons-nous que personne n’y perde de trop". »

Chris Fleisher, « Kill the machines. To what extent can technological disruption lead to civil unrest? », in American Economic Association, Research Highlights, 8 septembre 2020. Traduit par Martin Anota



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« Emploi : qui les machines menacent-elles ? »

« Les robots menacent-ils les travailleurs ? »

« Les robots, l’emploi et le paradoxe de Polanyi »

« La croissance de la productivité menace-t-elle l’emploi ? »

« Informatisation, productivité et emploi »

« Les robots, les intelligences artificielles et le travail »

lundi 3 février 2020

Les robots prendront-ils tous nos emplois d'ici une décennie ?

« Est-ce que cette décennie sera finalement celle où l'on verra les machines prendre tous nos emplois ? Une telle crainte a été exprimée à plusieurs reprises au cours des derniers siècles et elle ne s'est pas concrétisée. Mais elle n’est pas intrinsèquement absurde.

En 1979, l’économiste Wassily Leontief rappelait le sort du cheval. Les chevaux ont été par le passé d’une importance économique vitale, mais ils disparurent dans la seconde moitié du vingtième siècle, avec la montée en puissance du moteur à combustion. Les chevaux ont toujours une niche, mais ils n’égaleront plus jamais les moteurs, et ce même si l’avoine devient extrêmement bon marché. Peut-être que de nombreux humains connaîtront le même sort que les chevaux ?

En 2003, les économistes David Autor, Frank Levy et Richard Murnane publièrent une étude dans le domaine de l’économie du changement technologique qui fit deux importants constats. Premièrement, ils soulignèrent (correctement) qu’il peut être trompeur de parler des robots (ou de toute autre technologie) comme prenant nos emplois. Les machines réalisent des tâches, une unité plus étroite de travail. Puisque la plupart des emplois impliquent de nombreuses tâches différentes, les robots ne prennent pas les emplois, mais ils peuvent radicalement les refaçonner. Un robot comptable n’est pas un C3PO ; c’est Excel ou QuickBook. Comme avec le cheval, il n’y a pas de salaire auquel les calculateurs humains peuvent égaler un ordinateur lorsqu’il s’agit de faire la somme d’un tableur. Pourtant, les comptables humains existent en grand nombre. Leurs emplois sont simplement très différents aujourd’hui.

Deuxièmement, lorsqu’il s’agit d’évoquer les tâches que les machines sont susceptibles ou non de prendre, les professeurs Autor, Levy et Murnane affirment qu’il ne faut pas partir de la distinction entre tâches "qualifiées" et "non qualifiées", mais plutôt de la distinction entre tâches "routinières" et "non routinières". Recalculer un tableur est une tâche qualifiée, mais routinière, si bien qu’elle peut être facilement automatisée. Nettoyer des toilettes exige peu de compétences (même moi je peux le faire), mais c’est une activité non routinière, si bien qu’il est difficile de l’automatiser. Cette façon de voir le monde s’est révélée être très utile. Elle explique pourquoi la technologie peut perturber nos emplois sans les détruire. Et pourquoi à la fois les emplois mal payés et les emplois très bien payés se sont révélés être très robustes, alors que les emplois moyennement rémunérés, associés à des tâches qualifiées, mais routinières, ont vu leur part dans l’emploi total décliner.

Mais dans un nouveau livre, A World Without Work, Daniel Susskind affirme que le deuxième constat d’Autor et alii est à revoir. Il observe que les frontières du "routinier" se brouillent rapidement. Considérons, par exemple, CloudCV, un système qui répond à des questions ouvertes à propos des images. Publiez une photo et posez n’importe quelle question. Une photographie montrait des vingtenaires assis dans un canapé avec du vin blanc et des canettes de Kronenbourg en face d’eux. "Que font-ils ?" demandai-je à l’ordinateur. "Ils jouent à la Wii", me répondit-il, correctement. "Que boivent-ils ?". "Probablement de la bière", répondit-il. "Comment est le temps ?" demandai-je en voyant qu’il y avait une fenêtre donnant sur l’extérieur. "Nuageux. C’était le cas. Le système donne des réponses précises à des questions formulées sans langage soutenu à propos de photographies prises au hasard. Est-ce une tâche routinière ? Pas vraiment.

Pas plus que la performance d’AlphaZero, un algorithme de jeu développé par DeepMind, une entreprise sœur de Google. En 2017, AlphaZero s’était entraîné pendant quelques heures pour battre le meilleur programme de jeu d’échecs et le meilleur programme de go, deux programmes qui ont facilement battu les meilleurs humains. Certains estiment que cette performance est moins impressionnante qu’il n’y paraît, mais il y a dix ans la simple idée qu’un ordinateur puisse battre un être humain au jeu de go semblait impossible. Ce que les superordinateurs de DeepMind peuvent faire aujourd’hui pourrait très bien être fait par n’importe quel ordinateur ou portable commercialisé en 2030.

Tâche après tâche, les ordinateurs finissent par nous surpasser. Dans le défi du Visual Question Answering lancé par CloudCV, les êtres humains atteignent le score 81 %. Les machines atteignaient le score de 55 % en 2016, puis de 75 % durant l’été 2019. C’est seulement une question de temps avec qu’elles fassent mieux que nous, tout comme AlphaZero joue mieux que nous au jeu de go. Le projet Artificial Intelligence Index, basé à l’Université de Stanford, suit une large variété de repères. Les machines font des progrès rapides en termes de réussites symboliques (comme jouer au poker), mais aussi dans la translation, la reconnaissance vocale et le classement des maladies comme le cancer de la peau (en visualisant des images de grains de beauté) et le diabète (en visualisant des images de rétine). Ces progrès sont réels. Et malgré le fait qu’il y ait plusieurs choses que les ordinateurs ne puissent faire, quand un algorithme fait une tâche précise à faible coût et de façon correcte, nous, les êtres humains, nous finissons par être poussés à exploiter de nouvelles capacités, tout en balayant les tâches que le logiciel laisse derrière lui. Pensez aux caisses automatiques dans votre supermarché.

Donc, les machines vont-elles prendre tous nos emplois au cours de cette nouvelle décennie ? Non, et cela reste une façon peu opportune de poser la question. Les machines empiètent sur les tâches et nous réagissons en réorganisant nos emplois, en devenant par conséquent plus productifs. Mais il y a une bonne raison de croire que les réorganisations qui seront à l’œuvre dans la décennie à venir seront déchirantes, mais aussi que certains perdront à jamais toute capacité à contribuer économiquement comme ils l’espéraient et l’attendaient. Surtout, il est probable que nos institutions politiques se révéleront incapables de nous permettre de nous adapter à un tel défi. »

Tim Harford, « Will the 2020s be the decade that the robots finally come for our jobs? », janvier 2020. Traduit par Martin Anota



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« La croissance de la productivité menace-t-elle l’emploi ? »

« Innovation et inégalités »

« Les répercussions du progrès technique sur la répartition des revenus et l’emploi »

« Les robots, les intelligences artificielles et le travail »

mercredi 29 août 2018

Le paradoxe des robots

« "Plus de six millions de travailleurs s’inquiètent à l’idée que leur emploi soit remplacé par des machines au cours de la prochaine décennie" dit The Guardian. Cela accentue un vieux paradoxe : tout particulièrement au Royaume-Uni, on discute bien plus de l’économie des robots qu’on ne la voit.

Ce que je veux dire par là, c’est qu’au cours des dernières années le Royaume-Uni a connu l’exact opposé. L’emploi s’est accru alors que les dépenses d’investissement ont été atones. L’ONS dit que "la croissance annuelle de la formation brute de capital fixe a régulièrement ralenti depuis 2014". Et l’OCDE rapporte que le Royaume-Uni a fait l’un des usages les plus réduits des robots industriels dans le monde occidental.

GRAPHIQUE Taux de croissance de l'emploi et du stock de capital au Royaume-Uni (en %, annualisés sur cinq ans)

Chris_Dillow__croissance_emploi_stock_capital_Royaume-Uni.png

Mon graphique, pris de la Banque d’Angleterre et de l’ONS, replace cela dans son contexte historique. Il montre que l’écart entre la croissance du stock de capital hors logements et la croissance de l’emploi a été plus faible au cours des dernières années qu’à tout autre moment depuis 1945. C’était lors des années soixante et soixante-dix qu’il fallait s’inquiéter à l’idée que les machines prennent l’emploi des gens, pas aujourd’hui.

Bien sûr, nous ne devons pas rechercher des chiffres précis ici : mesurer le stock de capital est une mission impossible. Mais ces données sont cohérentes avec d’autres faits. Les ménages épargnent moins qu’ils avaient l’habitude d’épargner, ce qui n’est pas ce que vous vous attendriez à voir s’ils craignaient de perdre leurs emplois. Les entreprises continuent d’accumuler rapidement de la liquidité et d’emprunter peu, et bien sûr les taux d’intérêt réels sont faibles. Et cela est cohérent avec la faible croissance du capital.

Si nous regardons seulement les données macroéconomiques, nous devrions craindre que les gens prennent les emplois des robots, pas l’inverse. Donc pourquoi l’investissement est-il si faible (un fait qui date bien avant l’incertitude entourant le Brexit) ? Il y a des milliers d’entreprises qui n’investissent pas dans la nouvelle technologie et par conséquent des milliers d’explications potentielles. En voici quelques unes :

  • Il y a, comme Bloom et Van Reenen le disent, "une longue queue d’entreprises extrêmement mal gérées", qui manquent de confiance ou de compétences pour investir dans les nouvelles technologies.

  • La récession de 2008 a laissé des cicatrices sur les esprits animaux ; elle a alimenté la crainte de futures récessions et ainsi déprimé l’investissement.

  • L’austérité budgétaire a déprimé la demande globale et donc les incitations à investir. Et en réduisant les salaires réels, elle a réduit les incitations des entreprises à investir dans les technologies permettant d’économiser en main-d’œuvre : à l’inverse, la hausse des salaires réels explique pourquoi l’investissement avait connu un boom dans les années soixante.

  • Les discours à propos de l’âge des robots peuvent être autodestructeurs, dans la mesure où il alimente les craintes d’une concurrence accrue à l'avenir : pourquoi dépenseriez-vous 10 millions d’euros sur les robots si vous savez qu'un rival vous évincera en dépensant 5 millions sur de meilleurs robots d’ici quelques mois ? Peut-être que les entreprises ont saisi le constat de Nordhaus : l’innovation ne paye pas très bien, sauf pour une poignée d’entreprises. (Hendrik Bessembinder a estimé que 4 % des entreprises expliquent la hausse nette sur les marchés boursiers américains depuis 1926).


Qu’importe la raison derrière la faiblesse de l’investissement, nous avons un véritable paradoxe ici : alors que beaucoup parlent d’une économie de robots, il y a peu de preuves empiriques de celle-ci dans les données ou sur le terrain. Il peut, par conséquent, y avoir une inadéquation entre le vaste potentiel productif que la technologie peut nous offrir d’un côté et la pauvre performance du capitalisme d’aujourd’hui de l’autre.

Marx a écrit qu’"à un certain stade de développement, les forces productives matérielles de la société entrent en contradiction avec les rapports de production existants… De formes de développement des forces productives, ces rapports sont devenus pour elles des entraves".

L’une des questions négligées à notre époque est la suivante : se pourrait-il que nous ayons désormais atteint cette étape ? »

Chris Dillow, « The robot paradox », in Stumbling & Mumbling (blog), 6 août 2018. Traduit par Martin Anota

vendredi 27 juillet 2018

Vieillissement de la main-d’œuvre et automatisation

« Les nouvelles technologies peuvent parfois remplacer les travailleurs dans les emplois pour lesquels il n’y a plus assez d’êtres humains.

Certains s’inquiètent à l’idée que le progrès technique rapide, en particulier en matière d’automatisation et de robotique, entraîne une substitution des travailleurs par des machines dans de nombreux secteurs et finisse par générer des perturbations sociétales d’une ampleur qui n’avait plus été observée depuis le début de la Révolution industrielle. Les auteurs de "Demographics and Automation" (…) offrent un autre récit. Daron Acemoglu et Pascual Restrepo montrent que le changement démographique est un facteur lié à l’adoption de nouvelles technologies. Un vieillissement de la main-d’œuvre stimule l’automatisation, en particulier à travers la robotique, comme les employeurs réagissent à la raréfaction des travailleurs d’âge intermédiaire. Les nouvelles automatisation et technologies robotiques sont déployées plus rapidement dans les pays où les travailleurs jeunes et d’âge intermédiaire sont relativement rares.

Acemoglu_Restrepo__automatisation_robotisation_vieillissement_demographique.png

Les deux chercheurs étudient les différences démographiques dans les secteurs et entre les pays afin d’expliquer les différences en matière d’adoption de nouvelle automatisation et de technologies robotiques que l’on peut observer d’un pays à l’autre. Le nombre de robots pour mille travailleurs aux Etats-Unis dans le secteur manufacturier, par exemple, s’élève à 9,1 en 2014 ; ce chiffre est significativement plus élevé au Japon (14,2) et en Allemagne (17,0), deux pays qui ont une population plus âgée.

En utilisant les données provenant de diverses sources, notamment de la Fédération Internationale de Robotique, Acemoglu et Restrepo voient dans la répartition de la population en termes d’âges un possible facteur derrière l’innovation robotique. Ils qualifient de travailleurs d’âge intermédiaire ceux qui sont âgés de 26 à 55 ans et ils qualifient de travailleurs âgés ceux qui ont plus de 55 ans. Ils constatent que les pays qui connaissent un vieillissement rapide, c’est-à-dire dont le nombre de travailleurs d’âge intermédiaire relativement au nombre de travailleurs âgés baisse le plus, investissent significativement plus dans la robotique. Ces pays sont aussi davantage susceptibles de développer de nouvelles technologies et robots manufacturiers et de déployer ces robots dans la production.

Le vieillissement démographique peut expliquer près de 40 % des écarts observés d’un pays à l’autre dans l’adoption des robots industriels. Les chercheurs estiment qu’une hausse de 10 points de pourcentage du ratio rapportant le nombre de travailleurs d’âge intermédiaires sur le nombre de travailleurs âgés est associée à un supplément de 0,9 robots pour mille travailleurs. Dans leur échantillon de pays développés au cours des deux dernières décennies, le nombre moyen de robots pour mille travailleurs était de trois.

Les deux chercheurs estiment que les différences en matière de démographie peuvent expliquer 25 % de l’écart dans le nombre de robots par travailleur entre les Etats-Unis et l’Allemagne. Ils constatent aussi que le recours à l’automatisation est plus prononcé dans les secteurs qui dépendent traditionnellement plus des travailleurs d’âge intermédiaire.

Alors que les implications du vieillissement démographique pour la productivité d’un pays sont ambigües et dépendent de la façon par laquelle la technologie répond au changement démographique, les implications pour les productivités relatives de secteurs spécifiques sont claires : "En raison de la hausse induite de l’automatisation, les secteurs avec les plus grandes opportunités pour l’automatisation doivent accroître leur valeur ajoutée relativement aux autres secteurs". »

Jay Fitzgerald, « Automation can be a response to an aging workforce », NBER Digest, juillet 2018. Traduit par Martin Anota

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