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Innovation et productivité

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jeudi 20 mars 2014

Le défi de la productivité américaine

« Au cours du temps, la croissance de la productivité détermine la hausse du niveau de vie d'une société. Je parle souvent à des gens qui se montrent sceptiques quant à la croissance économique pour une raison ou une autre. Or, précisons que par la croissance de la productivité, j’entends une croissance améliorant la santé, l'éducation, créatrice d'emplois, offrant des hausses salariales, réduisant la pollution et économisant de l'énergie. Plus largement, la bonne chose à propos des problèmes de croissance économique, c'est que vous pouvez vous permettre de faire quelque chose à propos de tous vos autres désirs sociaux, car un plus gros gâteau permet à la fois d’accroître les dépenses du gouvernement et de diminuer les taux d'imposition. Le chapitre 5 du 2014 Economic Report of the President, publié la semaine dernière par le Conseil des conseillers économiques du président Obama, raconte l'histoire de la croissance de la productivité américaine au cours des dernières décennies.

Pour donner du contenu intuitif à l’idée de productivité, la discussion commence en prenant comme exemple la productivité d’un planteur de maïs dans l'Iowa. "En 1870, un fermier plantant du maïs dans l'Iowa pouvait s’attendre à faire pousser 35 boisseaux par acre. Aujourd'hui, le descendant de ce colon peut faire pousser près de 180 boisseaux à l'acre et il utilise des équipements sophistiqués pour travailler une plus large superficie que son aïeul. En raison des rendements plus élevés et de l'utilisation de machines faisant gagner du temps, la quantité de maïs produite par une heure de main-travail agricole a augmenté, passant d'environ 0,64 boisseau en 1870 à plus de 60 boisseaux en 2013. Cette multiplication par 90 de la productivité du travail (…) correspond à un taux de croissance annuel moyen de 3,2 % pendant 143 ans. En 1870, un boisseau de maïs était vendu pour environ 0,80 dollar, soit environ deux jours de salaires pour un travailleur lambda du secteur manufacturier ; aujourd'hui, ce boisseau se vend à environ 4,30 dollars, ou 12 minutes de salaires moyens.

Cette augmentation extraordinaire de la production de maïs, la chute du prix réel du blé et l'amélioration du bien-être physique qui en a résulté n’ont pas été obtenus parce que nous sommes aujourd'hui plus forts, plus travailleurs ou plus robustes que les premiers colons qui ont labouré les prairies. En fait, c’est plutôt grâce à une combinaison d'inventions, de matériels plus perfectionnés et d’une meilleure éducation, au fait que le fermier de l'Iowa utilise aujourd'hui des souches plus productives de maïs et des méthodes de culture plus sophistiquées pour obtenir un meilleur rendement sur chaque acre... Les avancées technologiques telles que l'hybridation du maïs, la technologie de l'engrais, la résistance aux maladies, ainsi que la plantation et la récolte mécaniques ont résulté de décennies de recherche-développement".

En une heure, un travailleur américain typique produit quatre fois plus qu'un travailleur en 1948. Comme le montre le tableau, environ 10 % du gain peut être attribué à des niveaux d’éducation plus élevés et environ 38 % du gain au fait que les travailleurs travaillent avec du capital de plus grande valeur. Mais l’essentiel de ce changement s’explique par la croissance de la productivité multifactorielle : ce sont les petites et grandes innovations qui font qu'il est possible pour un travailleur donné de produire plus avec une quantité donnée de capital.

TABLEAU Sources de la croissance de la productivité américain

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Le défi de la productivité aux États-Unis apparaît dans les statistiques des dernières décennies. La croissance de la productivité américaine était élevée dans les années cinquante et soixante ; elle a chuté entre le début des années soixante-dix et le milieu des années quatre-vingt-dix ; et elle a quelque peu rebondi depuis.

GRAPHIQUE Croissance dans la productivité totale des facteurs

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Les raisons pour lesquelles la productivité a ralenti vers 1970 ne sont pas totalement comprises. Le rapport énumère quelques-uns des candidats possibles : les chocs des prix énergétiques ont rendu beaucoup d'investissements en capital énergivores presque obsolètes ; une main-d'œuvre relativement moins expérimentée suite à l’entrée de la génération du baby-boom dans la population active et l'entrée des femmes dans la main-d'œuvre (rémunérée) ; et un ralentissement après le coup de pouce que la productivité avait reçu des innovations de la Seconde Guerre mondiale (telles que le moteur à réaction et le caoutchouc synthétique), ainsi que l'achèvement du réseau d'autoroutes dans les années cinquante. Le rebond de la productivité depuis le milieu des années quatre-vingt-dix est généralement attribué aux technologies de l'information et de la communication, tant dans l’innovation proprement dite que sa diffusion et son utilisation. Il y a une controverse quant à savoir si la croissance future de la productivité est susceptible d'être plus rapide ou plus lente. Mais étant donné que les économistes n'ont prévu ni le ralentissement de la productivité des années soixante-dix (et ne le comprennent toujours pas pleinement), ni l’accélération de la productivité dans les années quatre-vingt-dix, je ne suis pas optimiste quant à notre capacité à prédire les futures tendances de la productivité.

Parfois, les gens regardent l'axe vertical sur ces graphiques de productivité et se demandent pourquoi tout ce remue-ménage. Est-ce que la chute de 1,8 % à 0,4 % importe tant que ça ? N’est-pas deux chiffres vraiment petits ? Mais rappelez-vous que le taux de croissance de productivité est un taux annuel qui façonne le rythme auquel l'économie globale se développe. Imaginons que de 1974 à 1995 le taux de croissance de la productivité ait été supérieur de 1 point de pourcentage par an. Après 22 ans, l'économie américaine aurait été d'environ 25 % plus élevée. Si le PIB des États-Unis était de 25 % plus grand en 2014, il serait 21,5 mille milliards de dollars au lieu de 17,2 mille milliards de dollars.

Les décideurs publics consacrent énormément de temps à essayer d’optimiser les résultats du système de marché : par exemple, considérons les récents débats autour du relèvement du salaire minimum, de l’augmentation de la rémunération pour les titulaires de contrats fédéraux, de la façon par laquelle la rémunération des heures supplémentaires est calculée ou du taux supérieur d'imposition pour les hauts revenus. Compte tenu de l'augmentation des inégalités au cours des dernières décennies, je ressens une certaine sympathie à l’égard des politiques qui cherchent à couper la tarte différemment, même si je suis sceptique quant aux politiques concrètement proposées. Mais dans 20 ou 30 ans, ce qui importera vraiment pour l'économie américaine est de savoir si les taux annuels de croissance de la productivité auront été en moyenne, par exemple, supérieurs de 1 % par an.

L'ordre du jour pour la croissance de la productivité est large et il inclurait notamment l’amélioration de l'éducation et de la formation professionnelle pour les travailleurs américains, les conditions réglementaires et fiscales pour soutenir l'investissement des entreprises, les pôles d'innovation qui font appel à la fois au gouvernement, à l'enseignement supérieur et au secteur privé, ainsi que l'application judicieuse du droit de la propriété intellectuelle. Mais ici, je vais ajouter quelques mots à propos des dépenses de recherche-développement, car celles-ci sont à la base des idées novatrices qui sont au soubassement des gains de productivité. Le Conseil des conseillers économiques écrit :

"Les investissements en R&D ont souvent des effets d'entraînement (spillover effects) ; cela signifie qu’une partie de la rentabilité de l'investissement revient à des agents autres que l'investisseur. Par conséquent, les investissements qui valent la peine pour la société dans son ensemble pourraient ne pas être rentables pour une quelconque entreprise, laissant l’investissement agrégé en R&D en-dessous du niveau socialement optimal (voir par exemple, Nelson, 1959). Cette tendance au sous-investissement donné un rôle pour la recherche qui est effectuée ou financée par le gouvernement, ainsi que par des organisations à but non lucratif telles que les universités. Ces retombées positives peuvent être particulièrement importantes pour la recherche scientifique fondamentale. Les découvertes faites par la recherche fondamentale sont souvent d'une grande valeur sociale en raison de leur large applicabilité, mais sont de peu de valeur pour toute entreprise privée individuelle, qui n’aurait probablement pour elle que quelques applications rentables, si ce n’est aucune. Les analyses empiriques de Jones et Williams (1998) et Bloom et ses coauteurs. (2012) suggèrent que le niveau optimal de l'investissement en R&D est deux à quatre fois supérieur au niveau effectif".

En d'autres termes, les économistes ont depuis longtemps saisi que la société sous-investissait dans la R&D. En effet, certains des plus grands clichés de ces dernières décennies sont que nous nous dirigeons vers une "économie de la connaissance" ou une "économie de l'information". Nous devrions penser à doubler nos niveaux de dépenses de R&D, ne serait-ce que pour commencer. Mais voici ce que les dépenses de R&D des États-Unis en pourcentage du PIB ressemblent : un coup de pouce lié à la R&D de l'aérospatiale à la fin des années cinquante et dans les années soixante, qui tombe et est essentiellement plat depuis environ 1980.

GRAPHIQUE Composition des dépenses de recherche-développement en parts du PIB (en %)

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Comment augmenter le mieux possible les dépenses de R&D est un sujet important : le gouvernement doit-il directement prendre en charge les dépenses de R&D ? doit-il subventionner les universités ou les entreprises ? doit-il accorder des allégements fiscaux pour la R&D des entreprises ? aider les efforts de collaboration de R&D entre les secteurs et les partenariats public-privé ? En revanche, savoir si nous devrions augmenter la R&D est une question réglée et la réponse est "oui".

Enfin, il y eu un article dans le New York Times du dernier week-end qui indiquait que la mise en œuvre de la recherche aux États-Unis dépendait de plus en plus du financement privé et à but non lucratif. Le graphique ci-dessus comprend toutes les dépenses de R & D : celles du gouvernement, celles du secteur privé et celles à but non lucratif (…). Des fondations privées à but non lucratif peuvent faire un travail extrêmement productif et je suis tout à fait favorable à elles. Mais elles remplissent actuellement les lacunes des programmes de recherche qui ne trouvent pas d'autre soutien : elles ne conduisent pas à une hausse des dépenses totales de R&D. »

Timothy Taylor, « The U.S. productivity challenge », in Conversable Economist (blog), 18 mars 2014. Traduit par Martin Anota.


aller plus loin... lire « Recherche-développement, externalités technologiques et croissance », « La croissance américaine est-elle épuisée ? », « La grande stagnation » et « La révolution informatique est-elle finie ? »

mercredi 12 mars 2014

Les nouvelles technologies se diffusent de plus en plus rapidement aux Etats-Unis

GRAPHIQUE Nombre d'années nécessaires pour qu'une technologie soit adoptée par le quart des Américains

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source : The Economist (2014)


aller plus loin... lire « Comment la technologie se diffuse-t-elle géographiquement ? », « Si la technologie se diffuse partout, pourquoi les revenus ont-ils divergé ? » et « Comment expliquer l’adoption des technologies ? »

vendredi 28 février 2014

L'évolution de la productivité dans les pays avancés depuis 1890

« La productivité est l’un des principaux facteurs des niveaux de vie et c’est pour cette raison qu’elle a toujours bénéficié d’une large attention dans la littérature économique. Deux aspects ont été principalement analysés dans cette littérature ; la croissance de la productivité des facteurs et le processus de convergence de productivité des pays.

Le progrès technique apparaît être le principal moteur de la croissance de la productivité. Néanmoins, la manière par laquelle ce progrès technique améliore la productivité dépend de plusieurs aspects. Pour le pays à la frontière technologique, c’est-à-dire le pays meneur en termes de productivité, cela dépend des améliorations technologiques et des institutions, ces deux dimensions étant interdépendantes (voir par exemple Philippe Aghion et Peter Howitt, 1998, 2009, ainsi que Nicholas Crafts et Kevin O’Rourke, 2013, pour une vue d’ensemble). Ferguson et Wascher (2004) ont présenté de façon détaillée la manière par laquelle chaque vague de croissance de la productivité aux Etats-Unis a pu correspondre au cours du dernier siècle à une interaction entre des chocs technologiques et des cadres institutionnels adaptés, notamment l’éducation de la population en âge de travailler aussi bien que la réglementation sur le marché du travail, sur les marchés des produits et sur les marchés financiers.

Cependant, les institutions incluent aussi la qualité de l’Etat (c’est-à-dire le niveau de corruption, la qualité de la justice, etc.) et, comme l’ont souligné Robert Barro et Xavier Sala-I-Martin (1997), la protection des droits de propriété. En ce qui concerne les suiveurs (c’est-à-dire des pays derrière la frontière technologique), le processus de croissance de la productivité semble a priori plus facile, puisque copier les innovations est pour eux moins cher qu’innover. On peut en conclure qu’un processus de rattrapage, c’est-à-dire une convergence des niveaux de productivité, doit nécessairement prendre place, mais ceci n’est pas ce qui est observé. En effet, copier les innovations nécessite des institutions qui soient adaptées. Par conséquent, le processus de convergence des niveaux de productivité des suiveurs au niveau de productivité du pays meneur est souvent interrompu, voire renversé, en raison d’institutions inadaptées. En l’occurrence, Crafts et O’Rourke (2013) montrent que le meneur technologique peut changer au cours du temps, que la croissance de la productivité s’opère par vagues et que la convergence des niveaux de productivité n’est pas garantie pour les suiveurs, tout cela pouvant être expliqué par les interactions entre institutions et innovations. (…) Pour Yann Algan et Pierre Cahuc (2010), parmi d’autres, l’impact des institutions dépend aussi largement de la confiance que les gens ont entre eux.

De nombreuses études ont cherché, à partir d’un large échantillon de pays, à comparer la croissance de la productivité en longue période (voir par exemple Nazrul Islam, 2003 ; Jakob Madsen, 2010a et 2010b, et Crafts et O’Rourke, 2013 pour une vue d'ensemble). Leurs résultats sont cohérents avec les analyses mentionnées ci-dessus. Pour les deux dernières décennies, les auteurs ont souvent cherché à expliquer la hausse de la productivité aux Etats-Unis et le ralentissement de la productivité en Europe au milieu des année quatre-vingt-dix (voir par exemple Dale Jorgenson, 2001, Bart van Ark et ses coauteurs, 2008 ; Marcel Timmer et ses coauteurs, 2011) et du ralentissement de la productivité aux Etats-Unis au milieu des années deux mille (voir par exemple Robert Gordon, 2012, 2013, et David Byrne et ses coauteurs, 2013). Cette divergence dans la productivité semble bien s’expliquer par les interactions entre l’innovation (associées par les TIC, les technologies de l’information et de la communication) et les institutions, tandis que le récent ralentissement de la productivité aux Etats-Unis, précédant la Grande Récession, est bien trop récent pour être soigneusement analysé.

L’objectif de notre étude est d’analyser empiriquement le niveau et l’évolution de la productivité, ainsi que ses ruptures de tendances, en longue période et pour un large ensemble de pays industrialisés. (…) La base de données est composée de 13 pays : ceux du G7 (les Etats-Unis, le Japon, l’Allemagne, la France, le Royaume-Uni, l’Italie et le Canada), les deux autres plus gros pays de la zone euro (l’Espagne et les Pays-Bas) et quatre autres pays qui s’avèrent intéressants pour l’analyse de la productivité en raison de leurs spécificités (un haut niveau de productivité au début de la période pour l’Australie, l’intégration économique européenne spécifique pour la Finlande, une structure industrielle particulière pour la Norvège et le rôle des politiques structurelles pour la Suède). (…) L’analyse porte sur la période s’étendant entre 1890 et 2012 (…).

Les principaux résultats sont les suivants : (i) Sur l’ensemble de la période 1890-2012, nous observons deux vagues de croissance de la productivité, la première correspondant à la seconde révolution technologique (usage de l’électricité, le moteur à combustion interne, la production chimique…) et la seconde, plus petite et plus courte, à la révolution des TIC ; (ii) Aux Etats-Unis, la première vague correspond à une accélération de la productivité dans les années vingt et trente et à une décélération durant les deux décennies suivantes, tandis que la seconde vague correspond à l’accélération de la croissance de la productivité durant les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix et à une décélération après. Cette dernière décélération nous amène à douter de la contribution de la révolution des TIC à l’amélioration de la productivité à l’avenir ; (iii) D’autres pays ont bénéficié de ces deux vagues de croissance de la productivité avec retard (…), la longueur de ce retard variant d’un pays à l’autre ; (iv) Le meneur de la productivité changea au cours de la période, le leadership australien et britannique devenant américaine au début du vingtième siècle et, pour de très particulières raisons, ce leadership fut également partagé par la Norvège, le Danemark et la France pendant quelques années à la fin du vingtième siècle ; (v) Il n’y a pas de processus de convergence mondial et permanant en ce qui concerne les niveaux de productivité. Par contre, plusieurs longues sous-périodes se caractérisent par une stabilité, voire une divergence, des niveaux de productivité; (vi) Des changements rythmes surviennent dans l’ensemble des pays à des moments spécifiques, comme durant les guerres mondiales, durant les choc d’offre mondiale (telles que le choc du pétrole durant les années soixante-dix) ou encore durant les crises financières mondiales (comme celles qui ont éclaté à la fin des années vingt ou à la fin des années deux mille) ; (vii) Certains changements de rythmes dans l’évolution de la productivité sont spécifiques aux pays apparaissent. Ils sont liés aux chocs idiosyncratiques, notamment les chocs politiques (par exemple la mise en œuvre de réformes structurelles au Canada et en Suède dans les années quatre-vingt-dix) ou les chocs technologiques (tels que le développement et la diffusion des TIC aux Etats-Unis durant les années quatre-vingt-dix).

GRAPHIQUE 1 Croissance tendancielle de la productivité du travail

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GRAPHIQUE 2 Croissance tendancielle de la productivité totale des facteurs

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Les graphiques 1 et 2 représentent respectivement la croissance tendancielle de la productivité du travail et de la productivité totale des facteurs entre 1890 et 2012 pour les Etats-Unis, la zone euro, le Japon et le Royaume-Uni. »

Antonin Bergeaud, Gilbert Cette et Rémy Lecat, « Productivity trends from 1890 to 2012 in advanced countries », Banque de France, document de travail, 5 février 2014. Traduit par Martin Anota


aller plus loin... lire « Comment expliquer l’adoption des technologies ? », « La croissance américaine est-elle épuisée ? » et « La révolution informatique est-elle finie ? »

jeudi 20 février 2014

Une seule vague

Taux de croissance annuel du PIB par personne (en %)

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source : The Economist (2013)


lire la suite... « La croissance américaine est-elle épuisée ? » et « Robert Gordon et la fin de la croissance américaine »

mercredi 19 février 2014

Combien de temps la loi de Moore sera-t-elle encore valide ?

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« On peut dire que le principal moteur de la croissance économique américaine et même de la croissance mondiale au cours du dernier quart de siècle a été la loi de Moore. Gordon Moore, l'un des fondateurs d'Intel Corporation, est le premier à avoir affirmé, en 1965, que le nombre de transistors sur une puce d'ordinateur doublait tous les deux ans. Cette loi sera-t-elle encore vérifiée pendant longtemps ? Harald Bauer, Jan Vieira et Florian Weig du McKinsey Global Institute tentent de répondre à cette question dans leur article "Moore’s law: Repeal or renewal?" qui a été publié en décembre 2013. Ils écrivent :

"La loi de Moore stipule que le nombre de transistors sur les circuits intégrés double tous les deux ans. Au cours des quatre dernières décennies, elle a impulsé le rythme des progrès dans l'industrie des semi-conducteurs. Les retombées de (…) la loi de Moore incluent les réductions de coûts, que l’on obtient en plaçant davantage de transistors par unité de surface sur les puces de silicium, et les améliorations de performances en matière de vitesse, de compacité et de consommation d'énergie… La loi de Moore s’est traduite par une chute continue des prix des semi-conducteurs. Les prix par bit des puces de mémoire vive dynamiques, par exemple, ont chuté de près de 30 à 35 % par an pendant plusieurs décennies.

Par conséquent, la loi de Moore a marqué une grande partie du monde moderne. Certaines estimations suggèrent que 40 % de la croissance de la productivité mondiale qui a été observée au cours des deux dernières décennies s’expliquent par les progrès dans les technologies de l'information et de la communication, eux-mêmes rendus possibles par les améliorations apportées dans les performances et les coûts des semi-conducteurs".

Les auteurs affirment que les progrès technologiques qui sont déjà à l’œuvre vont permettre à la loi de Moore d’être valide pendant encore 5, voire 10 ans. Comme je l'ai écrit auparavant, la puissance du doublement est difficile à apprécier au niveau intuitif, mais cela signifie que la hausse est aussi importante que tout ce qui s’est déjà passé. Intel grave maintenant des transistors de 22 nanomètres et, comme l'entreprise l’indique, vous pourriez faire tenir 6000 de ces transistors sur la largeur d'un cheveu humain ou, si vous préférez, il faudrait 6 millions de ces transistors de 22 nanomètres pour couvrir le point à la fin d'une phrase. En outre, un transistor de 22 nanomètres peut s’allumer et s’éteindre 100 milliards de fois par seconde.

Les analystes de McKinsey soulignent que, s'il est techniquement possible que la loi de Moore reste valide, les coûts économiques des nouvelles avancées commencent à devenir très élevés. (…) "Une analyse de McKinsey montre que le passage des transistors de 32 nanomètres à 22 nanomètres sur des plaquettes de300 millimètres implique un accroissement des coûts de fabrication d'environ 40 %. Il s’accompagne également d’une hausse d’environ 45 % des coûts associés au développement des processeurs et une hausse de 50 % des coûts associés à la conception des puces. Ces fortes hausses vont entraîner des coûts de développement qui dépasseront 1 milliard de dollars pour des transistors inférieurs à 20 nanomètres. Par ailleurs, les usines nécessaires à leur production vont probablement coûter 10 milliards de dollars, voire plus. Par conséquent, le nombre d'entreprises capables de financer les transistors et usines de la prochaine génération va probablement diminuer. "

Bien sûr, il est également possible d’obtenir des améliorations de performances et des baisses de coûts sur les puces qui sont déjà en production : par exemple, ce qui constitue le nec plus ultra des puces informatiques aujourd'hui va probablement ressembler à une antiquité bon marché dans cinq ans. Je pense que nous sommes à peine en train de concevoir comment les technologies d'information et de communication peuvent modifier notre vie professionnelle et privée. Mais on ne pourra repousser indéfiniment les problèmes physiques et les coûts plus élevés associés à la réalisation de transistors d’une taille toujours plus petite. »

Timothy Taylor, « Moore's law: At least a little longer », in Conversable Economist (blog), 18 février 2014. Traduit par Martin Anota


aller plus loin… lire « La révolution informatique est-elle finie ? »

samedi 8 février 2014

L'essor des smartphones

GRAPHIQUE Les ventes mondiales de smartphones (en milliards d'unités)

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source : The Economist (2014)

mardi 21 janvier 2014

Politique et technologie

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« Dans notre dernier billet, nous avons discuté de la manière par laquelle la politique gouvernementale peut changer l’orientation du progrès technique et nous avons précisé certaines répercussions de la croissance économique sur l’environnement. Mais le fait que le gouvernement puisse le faire ne signifie pas qu'il le ferra nécessairement. Qu’il le fasse ou non, cela dépend de la politique (politics). C'est un cas particulier de l'interaction plus générale entre la politique et la technologie, un sujet qui est malheureusement trop peu étudié.

Quand les sciences sociales réfléchissent aux liens entre technologie, institutions et politique (…), leur premier réflexe est de s’appuyer sur Marx, si bien qu’elles perçoivent la technologie comme un moteur exogène dans l'histoire et considèrent les institutions et la politique comme de simples parties d’une "superstructure" qui s’adapte aux besoins et aux particularités de la technologie. Comme nous l'avons noté dans un billet que nous avons publié il y a environ un an, Marx résume bien cette visions des choses lorsqu’il affirme que "le moulin à bras vous donnera la société avec le suzerain ; le moulin à vapeur, la société avec le capitaliste industriel."

Nous avons également noté que cette conception entre sérieusement en conflit avec les faits, par exemple ceux relevés par l'historien Marc Bloch dans son ouvrage Land and Work in Medieval Europe. En effet, le développement de ces technologies (comme pour d'autres technologies) a été endogène et a répondu aux incitations que la politique a en partie contribué à façonner.

L'histoire est en fait pleine d'exemples éloquents montrant comment la technologie répond à la politique. Après la chute de l'Empire romain, la technologie romaine a stagné, puis disparu dans une grande partie de l'Europe, non pas parce qu’elle avait atteint une certaine barrière technologique naturelle, mais parce que la politique (que ce soit celle menée au sein de l'Empire romain ou bien celle menée au sein de la structure européenne fragmentée des régimes politiques) qui a émergé après l'effondrement n’a créé aucune incitation pour le progrès technique, ni même pour l'utilisation des technologies existantes.

On ne peut comprendre les progrès phénoménaux que l’on a pu observer dans la technologie de la voile et de la construction navale à partir du quinzième siècle (comme le montre par exemple Carlo Cipolla dans Guns, Sails and Empires) comme un progrès technique exogène. Au contraire, ils résultaient d’incitations créées par la concurrence que les Etats se sont menés pour capturer les routes commerciales à l'étranger et les colonies.

De même, la politique du gouvernement et le conflit entourant sa détermination sont probablement un facteur de premier ordre pour comprendre la direction du changement technologique aujourd'hui. Par exemple, comment pourrions-nous comprendre les technologies développées et utilisées dans le système de santé aux États-Unis (qui se sont ensuite rapidement propagées au reste des pays avancés), sans tenir compte des incitations biaisées que le système de santé des États-Unis a générées ? Bien que ce point ait été établi par Burton Weisbrod dès 1991 dans un article très intéressant paru dans le Journal of Economic Literature, il y a eu curieusement très peu de travaux sur la façon par laquelle la politique affecte la technologie endogène (…).

Pour revenir à la question du changement climatique, il est vrai que la politique publique peut puissamment influencer la direction de la technologie, la politique n’est pas sans poser ici d’énormes défis.

Tout d'abord, il y a la question de la politique intérieure. La politique du gouvernement peut être utilisée pour éloigner le changement technologique des technologies à base de combustibles fossiles et pour la réorienter vers les technologies plus propres, mais cela implique une redistribution significative des profits au détriment de certaines des entreprises les plus puissantes des Etats-Unis. Sans surprise, les compagnies pétrolières et les producteurs d'énergies basées sur le charbon ne sont pas les plus grands adeptes de la transition vers une technologie propre. Ce problème (…) se voit compliquer par la guerre que se mènent les scientifiques autour du changement climatique. Certes, il est toujours difficile d’avoir des certitudes. Mais, sans l’implication du secteur de l'énergie, il n'y aurait peut-être pas tant de confusion sur ce que la science climatique dit ou ne dit pas à propos du changement climatique.

Deuxièmement, il y a la question de la politique internationale. Tout pays qui adopte unilatéralement des politiques pour réorienter l'évolution technologique vers des technologies plus propres est susceptible de finir par en supporter le coût, mais aussi par ne pas en bénéficier beaucoup, à moins que d’autres le suivent. Dans ce contexte, peut-être que la plus importante lutte politique autour du changement climatique est celle que mènent les Etats-Unis et la Chine, les deux plus grands pollueurs aujourd'hui. Sans surprise, cela ressemble à un jeu classique de poule mouillée ou de guerre d'usure, chaque parti attendant que l'autre fasse une concession alors que nous nous rapprochons de l'abîme.

Si vous pensiez que la politique technologique était quelque chose que vous pouviez ignorer, peut-être que vous devriez y réfléchir à nouveau. »

Daron Acemoğlu et James Robinson, « Politics and Technology », in Why Nations Fail (blog), 3 décembre 2013. Traduit par Martin Anota

aller plus loin... lire « Progrès technique et croissance verte » et « Taxe carbone et progrès technique »

vendredi 3 janvier 2014

La technologie endogène est-elle conservatrice ?

« Dans notre précédent billet, nous avons passé en revue les bases du débat entre Paul Ehrlich et Julian Simon quant à savoir si la croissance économique conduirait à l’épuisement des ressources naturelles à grande échelle et à des catastrophes démographiques. Dans son ouvrage The Bet: Paul Ehrlich, Julian Simon and Our Gamble over Earth’s Future, Paul Sabin remet ce débat et ce fameux pari dans leur contexte et fournit des détails historiques intéressants et utiles. Sabin privilégie également l’interprétation de ce débat selon laquelle Paul Ehrlich serait le progressiste, exprimant des inquiétudes de gauche quant à la croissance économique, et Julian Simon le conservateur souscrivant à une vision techno-optimiste.

S'il est vrai que Paul Ehrlich se considéra lui-même comme de gauche et que le point de vue de Julian Simon a finalement été adopté par la droite (Simon a lui-même embrassé certaines idées climato-sceptiques des conservateurs américains), il est faux de voir ce débat comme mettant en opposition les conceptions progressiste et conservatrice de la technologie et de la croissance économique. Au centre du débat sont des questions économiques de base : la technologie est-elle endogène et peut-elle changer suffisamment pour que nous surmontions la pénurie ? Il n'y a rien d'intrinsèquement de droite ou de gauche dans les réponses à ces questions.

Pour un économiste, il est naturel de supposer que la technologie est endogène et de nombreux économistes considèrent le progrès technique comme un facteur puissant capable de surmonter toute sorte de pénurie. John Hicks anticipa cela dans sa Theory of Wages lorsqu’il écrit qu’"un changement dans les prix relatifs des facteurs de production est lui-même un aiguillon à l'invention et aux inventions d'un genre particulier, en l’occurrence celles permettant d’économiser l’usage du facteur qui est devenu relativement plus cher..."La version la plus célèbre de cette idée est ancrée dans les modèles de progrès technique endogène que chaque économiste rencontre lors de ses études universitaires (…).

Dans le modèle de croissance néoclassique de base, tel qu’il est formulé par Robert Solow, la croissance économique à long terme exige un changement technologique exogène (sauf dans certains cas dégénérés). Sans ce changement technologique tombant comme une manne du ciel, l'accumulation du capital peut stimuler la croissance pendant un certain temps, mais pas indéfiniment. (…) Au fur et à mesure que le capital s'accumule, le rapport capital sur travail augmente, ce qui rend le travail "plus rare" (relativement au capital). Cela augmente les salaires et réduit le rendement du capital, ce qui décourage l'accumulation de capital. Lorsque l’on considère les choses sous cet angle, ce que les modèles endogènes du changement technologique font, c'est qu'ils font apparaître des incitations pour faire également progresser la technologie. En conséquence, même si le travail devient plus cher (donc plus rare), cela n'étouffe pas la croissance économique. Les pénuries sont surmontées par l'ingéniosité technologique.

C’est beau en théorie, mais est-ce que cela a quelque chose à voir avec la réalité ? En fait, oui. De nombreuses études empiriques montrent que la technologie répond en effet à des incitations, y compris à la rareté. Un exemple intéressant vient de l’ouvrage Electrifying America: Social Meanings of a New Technology, 1880-1940 de David Nye où il affirme que "comme les villes s'agrandirent, il fallut améliorer les moyens de transport. Le chariot électrique a alors été inventé, appelé à l'existence par les villes bondées de la fin du dix-neuvième siècle (…). Dans les années 1870, les grandes villes ont cessé d'être accessibles à pied ou d’être construites à l'échelle des piétons et la congestion a été terrible". Mais les difficultés que la congestion a générées ont aussi stimulé le développement et l'adoption de nouvelles technologies. Le chariot électrique a finalement résolu le principal dilemme auquel les villes étaient confrontées à la fin du dix-neuvième siècle.

La célèbre hypothèse d'Habakkuk en histoire économique suggère la même chose (en s’appuyant sur des exemples historiques différents). Dans son ouvrage American and British Technology in the Nineteenth Century, Habakkuk a affirmé que le progrès technologique a été plus rapide au dix-neuvième siècle aux États-Unis qu'en Grande-Bretagne, car la rareté de la main-d'œuvre américaine a accéléré le progrès technique et la mécanisation. (…) Ou, pour reprendre les propres termes d'Habakkuk, "la cherté et l'inélasticité de la main-d’œuvre américaine, comparée à la main-d’œuvre britannique, incita davantage l'entrepreneur américain...que son homologue britannique à remplacer la main-d'œuvre par des machines". Plus récemment, l’historien de l'économie Robert Allen a suggéré dans The British Industrial Revolution in Global Perspective que le même mécanisme expliquerait pourquoi la révolution industrielle a eu lieu en Grande-Bretagne plutôt qu’en Europe continentale ou ailleurs.

Un exemple plus contemporain vient des travaux des économistes Richard Newell, Adam Jaffee et Robert Stavins. Ils montrent, à partir de données historiques tirées des catalogues Sears, que lorsque l'énergie était abondante et pas chère, les innovations dans les climatiseurs conduisaient à une baisse des prix sans que ne change l'efficacité énergétique. Après la hausse des prix du pétrole, lorsque l'énergie est devenue plus coûteuse et "rare", l’orientation du progrès technique a changé et les climatiseurs ont commencé à devenir plus économes en énergie au fil du temps (mais pas beaucoup moins chers).

Donc, l'idée que la technologie soit endogène et réponde aux prix et à la pénurie n'est pas une croyance idéologique, mais une idée économique avec de solides fondements empiriques. Bien sûr, cela ne signifie pas que le changement technologique soit toujours suffisamment puissant pour surmonter toutes les pénuries. C'est une autre question empirique, à laquelle nous répondrons dans notre prochain billet.

(…) La croyance en la puissance de la technologie pour surmonter la pénurie et créer de l'abondance n'est pas sous le monopole de la droite. Beaucoup des premiers penseurs socialistes, y compris Robert Owen, Henri de Saint-Simon, Charles Fourier et Edward Bellamy, ont cru en la puissance de la technologie pour créer leurs sociétés utopiques. Même Karl Marx était assez optimiste quant à ce que la technologie et les connaissances scientifiques pouvaient réaliser (même s’il était farouchement critique envers tout ce que la technologie fait sous contrôle capitaliste en affirmant, notamment, que "tout progrès dans l'augmentation de la fertilité du sol pour un temps donné est un progrès dans la ruine des sources durables de cette fertilité... La production capitaliste ne développe les techniques et la combinaison des différents processus dans un ensemble social qu’en sapant les sources originelles de toute richesse...").

Et il n'y a rien d’intrinsèquement progressif ou de gauche en affirmant, comme Paul Ehrlich l’a fait, que le monde est surpeuplé et que la population doit être contrôlée à tout prix. L’amusant et troublant Fatal Misconception de Matthew Connelly montre comment l'obsession de contrôler la population (qui se traduirait en pratique par la mise en place d’organisations internationales contrôlant ou cherchant à contrôler la population dans les pays pauvres) pouvait se muer en un zèle presque fasciste.

À la lumière de tout ça, il apparaît que le débat entre Ehrlich et Simon ne devrait pas être considéré comme une lutte entre les idéologies de droite et de gauche, mais comme un débat économique et empirique. En ce qui concerne l’aspect économique, la position de Simon semble juste : la technologie est endogène et répond à la pénurie et aux prix. En ce qui concerne l’aspect empirique, c’est-à-dire lorsqu’il s’agit de savoir si cette réponse de la technologie est suffisamment puissante pour surmonter toutes les pénuries et éviter des catastrophes environnementales, la réponse est un peu plus nuancée comme nous le verrons la semaine prochaine. »

Daron Acemoglu et James Robinson, « Is endogenous technology conservative? », in Why Nations Fail (blog), 20 novembre 2013. Traduit par M.A.


aller plus loin... lire « Progrès technique et croissance verte » et « Taxe carbone et progrès technique »

mardi 31 décembre 2013

La loi de Moore survivra-t-elle à 2014 ?

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source : The Economist (2013)

mardi 23 juillet 2013

La technologie et les destructions d'emplois

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« Y a-t-il quelque chose à propos de la dernière vague de technologies de l'information et de la communication qui soit particulièrement destructeur pour l'emploi ? David Rotman propose un aperçu des arguments dans son article "How Technology Is Destroying Jobs" paru dans le numéro juillet-août 2013 dans la Technology Review du MIT.

D'un côté, Rotman met l’accent sur le travail réalisé par Erik Brynjolfsson et Andrew McAfee : "que les robots, l’automatisation et le logiciel puissent remplacer les gens pourrait sembler évident pour quelqu'un qui a travaillé dans l'industrie automobile ou comme agent de voyage. Mais l’affirmation de Brynjolfsson et McAfee est plus troublante et sujette à controverse. Ils suggèrent que le changement technologique a détruit des emplois plus rapidement qu’il n’en a créés, ce qui a contribué à la stagnation du revenu médian et à la croissance des inégalités aux États-Unis. Et, ils soupçonnent que quelque chose de semblable se passe dans d'autres pays technologiquement avancés".

Pour démontrer leurs propos, ils offrent le graphique suivant qui montre la croissance de la productivité et de l'emploi dans le secteur privé. A partir de 1947, les deux variables croissent plus ou moins à la même vitesse. Mais à partir des années deux mille, un fossé se creuse : la productivité augmente plus rapidement que l'emploi du secteur privé.

GRAPHIQUE Productivité et emploi aux Etats-Unis

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source : Rotman (2013)

Après avoir lu ce graphique, je suis allé sur le site du Bureau of Labor Statistics pour observer l’évolution de l’emploi total aux Etats-Unis. Il y avait au total 132,6 millions d’emplois aux Etats-Unis en décembre 2000. Ensuite, il y a une baisse associée à la récession de 2001, une hausse associée aux bulles immobilière et financière, une baisse associée à la Grande Récession, et plus récemment un rebond à 135,6 millions d'emplois en mai 2013. (…) L'emploi total aux États-Unis est désormais supérieur d’environ 2,2 % à ce qu'il était au début du siècle.

Pourquoi ce changement ? Les arguments qui trouvent leur racine dans le progrès technique semblent finalement se ramener à cela : "Les technologies telles que le Web, l'intelligence artificielle, les big data et l’analyse améliorée (rendues possibles par le développement d’une puissance de calcul bon marché et des capacités de stockage) permettent d’automatiser de nombreuses tâches de routine. D’innombrables emplois attachés traditionnellement aux cols blancs, par exemple dans les bureaux de poste et le service à la clientèle, ont disparu. W. Brian Arthur (…) appelle cela l'économie autonome (autonomous economy). C'est beaucoup plus subtil que l'idée selon laquelle les robots et l'automatisation occupent des emplois d’êtres humains. Selon lui, il s'agit de procédés numériques qui communiquent avec d'autres procédés numériques et créent de nouveaux processus, qui nous permettent de faire beaucoup de choses avec moins de personnes et qui rendent encore d'autres emplois obsolètes."

Il y a bien sûr d’autres arguments à propos de la faible croissance de l’emploi qui se fondent sur d’autres facteurs. Prendre l'année 2000 comme point de départ ne permet pas de réaliser une comparaison juste, parce que l'économie américaine était alors au milieu de l’insoutenable bulle internet et parce que l'économie aujourd’hui ne s’est pas encore pleinement remise de la crise la plus sévère depuis la Grande Dépression. En outre, des changements démographiques ont eu lieu lors des précédentes décennies, tels que l’arrivée des baby-boomers dans la population active entre les années 1960 et les années 1980 ou encore l’arrivée des femmes dans la population active. Comme ces tendances se sont atténuées, on pourrait s'attendre à ce que le nombre total d'emplois augmente plus lentement.

(…) Tandis que la technologie a longtemps eu un effet perturbateur, l'économie a montré une tendance historique à s'ajuster au fil du temps. Rotman écrit : "Au moins depuis que le début de la révolution industrielle (…), les améliorations technologiques ont changé la nature du travail et détruit certains types d'emplois au cours du processus. En 1900, 41 % des Américains travaillaient dans l'agriculture ; en 2000, ils n’étaient plus que 2 %. De même, la proportion d'Américains employés dans le secteur manufacturier est passée de 30 % à 10 % entre la fin de la Seconde Guerre mondiale et aujourd'hui, en partie en raison du développement de l'automatisation... Même si les technologies numériques pèsent aujourd’hui sur la création d'emplois, l'histoire suggère qu’il s’agit probablement d’un choc temporaire, quoique douloureux ; comme les travailleurs adaptent leurs compétences et les entrepreneurs créent de nouvelles opportunités à partir des nouvelles technologies, le nombre d'emplois va rebondir. Cela, jusqu’à maintenant, a toujours été la tendance. La question est donc de savoir si les technologies informatiques d'aujourd'hui sont différentes des précédentes et sont alors susceptibles de créer du chômage involontaire à long terme".

Les États-Unis et d'autres pays à revenu élevé ont connu de profonds changements technologiques au cours du siècle passé, or le taux de chômage américain était encore inférieur à 6 % avant 2007. Il me semble par conséquent prématuré d’affirmer que la technologie soit désormais sur le point d’entraîner une pénurie d'emplois. Cette crainte va peut-être se révéler vraie cette fois-ci, mais elle irait alors à l'encontre de deux siècles d'histoire économique.

Cependant, il est plausible que le développement technologique interagisse avec la mondialisation pour modifier les niveaux de rémunération dans la population active et contribue ainsi à accroître les salaires au sommet de la répartition des revenus et à diminuer les salaires en son milieu. (…)

Étant donné que les développements actuels de la technologie peuvent se révéler très perturbants pour les travailleurs, j’en conclus qu’il est important de trouver des moyens pour que davantage de travailleurs puissent travailler avec les ordinateurs et les robots de façon à accroître leur productivité. Rotman donne l’exemple d'une telle transition sociale : "Larry Katz de l'Université d’Harvard a montré que les Etats-Unis ont prospéré au début des années 1900, en partie parce que l'enseignement secondaire est devenu accessible à beaucoup de gens à un moment où l'emploi dans l'agriculture se contractait. La conséquence, du moins jusqu’aux années 1980, fut une augmentation du nombre de travailleurs instruits qui avaient trouvé un emploi dans les secteurs industriels, ce qui stimula les revenus et réduisit les inégalités. Katz en conclut que le changement technologique n’a pas forcément des conséquences douloureuses à long terme pour le marché du travail". (…)

Les arguments utilisés pour décrire la façon par laquelle la technologie affecte l’emploi me rappellent un peu une vieille histoire de la littérature en économie du développement. Un économiste visite un projet de travaux publics dans un pays en développement. Le projet consiste à construire un barrage et des dizaines de travailleurs creusent dans la terre avec leur pelle et la portent vers le barrage. L'économiste regarde pendant un moment, puis se tourne vers le chef de projet pour dire : "Avec tous ces travailleurs qui utilisent des pelles, ce projet va prendre une éternité et il ne va pas être d’une très haute qualité. Pourquoi ne pas utiliser quelques bulldozers ici ?" Le chef de projet répond : "Je peux vous dire que vous n'êtes pas non familier avec l'économie politique d'un projet comme celui-ci. Bien sûr, nous voulons construire à terme le barrage, mais en vrai, l'un des principaux objectifs de ce projet est de créer des emplois. Travailler avec un bulldozer détruirait ces emplois". L'économiste réfléchit un peu à cette réponse, puis répond : "Eh bien, si vous voulez avant tout créer des emplois, pourquoi donner des pelles aux travailleurs ? N’auriez-vous pas créé encore plus d'emplois s’ils utilisaient des cuillères pour déplacer la terre ?"

L'idée que tout le monde pourrait avoir un emploi si seulement la diffusion des nouvelles technologies était contenue n’est pas neuve. Mais le reste du monde ne va pas faire marche arrière dans l'utilisation des nouvelles technologies. Et la future prospérité des Etats-Unis ne sera pas construite par des travailleurs qui utilisent l'équivalent métaphorique de cuillères, mais bien celui de bulldozers. »

Timothy Taylor, « Technology and job destruction », in Conversable Economist (blog), 20 juin 2013. Traduit par M.A.

lundi 22 juillet 2013

La qualité de l'innovation

GRAPHIQUE La qualité de l'innovation en 2012, déterminée à partir de trois indicateurs, atteignant chacun un score maximal de 100

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source : The Economist (2013)

mardi 7 mai 2013

Production et innovation dans l’économie mondiale

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« L’une des conséquences de la mondialisation est que les biens sont produits de plus en plus loin du lieu où les idées sont créées. Cette spécialisation internationale en matière d'innovation ou de production apparaît clairement dans les données agrégées. Le graphique 1 montre que les filiales étrangères des multinationales des pays les plus innovants de l'OCDE (lorsque l’on mesure le degré d’innovation par le ratio des dépenses de recherche et développement dans le secteur manufacturier sur la valeur ajoutée locale) vendent davantage que les filiales des multinationales étrangères qui sont présentes sur le territoire domestique. Ce pattern est devenu plus prononcé avec l’essor de la mondialisation. Le graphique 2 montre que les dépenses de R&D par rapport à la valeur ajoutée manufacturière ont augmenté aux États-Unis de 8,7 % en 1999 à 12,7 % en 2009. Sur la même période, les entreprises américaines ont augmenté la part de leur emploi mondial total qui se trouve dans leurs filiales à l'étranger de 22% à 31%.

GRAPHIQUE 1 Recherche et développement (R&D) et production multinationale

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Ce phénomène soulève tout un ensemble de questions importantes. Comment la plus grande capacité à délocaliser la production à l'étranger affecte-t-elle la géographie de l'innovation et le bien-être national ? Certains pays gagnent-ils plus que d'autres ? Certains pays pourraient-ils être moins bien lotis ? Certains travailleurs sont-ils lésés au cours du processus ? (…)

GRAPHIQUE 2 R&D et emploi dans les entreprises manufacturières des Etats-Unis

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Lorsqu’elles déterminent le lieu où elles produiront pour servir un marché en particulier, les entreprises doivent arbitrer entre être proches de leurs clients pour éviter les coûts de transaction et produire dans le pays où les coûts de productions sont les plus faibles. En permettant aux entreprises de produire en-dehors de leur pays d’origine, la production multinationale conduit certains pays de se spécialiser dans l’innovation et d’autres à se spécialiser dans la production. Les pays qui se spécialisent dans l’innovation obtiennent des profits qui compensent en partie le coût de l’innovation. Grosso modo, ces pays exportent des idées et importent des biens.

Il y a deux forces qui déterminent la répartition de l'innovation dans les pays. Premièrement, les pays qui ont une forte productivité en matière d'innovation par rapport à la production ont tendance à se spécialiser dans l'innovation et, deuxièmement, les effets du marché domestique impliquent que la taille et la localisation du pays influent sur la répartition de la production et de l'innovation. Les effets du marché domestique poussent la production à se concentrer dans les pays avec un grand "marché potentiel", alors qu’ils tirent l'innovation vers des pays à grand "potentiel de production", c'est-à-dire vers des pays qui ont une main-d'œuvre importante (…). Nous pouvons considérer la première de ces forces comme un "avantage comparatif en matière d'innovation", tandis que la seconde force est liée à la proximité des consommateurs (pour la production) et des travailleurs (pour l'innovation). (...)

Le commerce bilatéral et les coûts de la production multinationale jouent un rôle essentiel dans la détermination de la structure de l'innovation et de la production mondiale. (…) La baisse des coûts associés à la production multinationale génère des gains d'efficacité, mais elle peut aussi dégrader la situation de certains pays ; c’est en particulier le cas lorsque l'innovation est amenée à quitter un pays, exposant ainsi ce dernier à une détérioration des termes de l'échange. Au sein des pays, les travailleurs ayant des types spécifiques de qualifications peuvent voir leur situation se détériorer même si le bien-être national s’élève. »

Costas Arkolakis, Natalia Ramondo, Andrés Rodríguez-Clare et Stephen Yeaple, « Innovation and production in the global economy », NBER working paper, n° 18972, avril 2013.

mercredi 20 février 2013

Le ralentissement de la croissance de la productivité

GRAPHIQUE Variation annuelle moyenne du PIB par personne employée (en %)

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source : The Economist (2013)

dimanche 3 février 2013

Des verres à moitié pleins ?

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« Juste au cas où vous seriez tenté de laisser tomber le "lugubre" de la "science lugubre", sachez que le professeur Robert Gordon de la Northwestern University fait de son mieux pour vous en dissuader. (…) Dans un récent article du Wall Street Journal, il répète ce qu’il dit depuis quelques temps déjà :

"La croissance du siècle passé ne s’est pas bâtie sur une manne tombée du ciel. Elle a en grande partie résulté d'un ensemble remarquable d'inventions qui sont apparues entre 1875 et 1900... Ce laps de temps limité a vu l'introduction de l'eau courante et de la plomberie intérieure, le plus grand événement dans l'histoire de la libération des femmes, car les femmes n’ont plus eu à porter littéralement des tonnes d'eau chaque année. Le téléphone, le phonographe, le cinéma et la radio sont également apparus. La période qui suit la Seconde Guerre mondiale a vu une autre grande poussée d’invention, avec le développement de la télévision, de l’air conditionné, de l'avion à réaction et du réseau d'autoroutes... L'innovation se poursuit aujourd'hui, et beaucoup de ceux qui développent et financent les nouvelles technologies sont incrédules lorsque je suggère que l'ère des changements vraiment importants de notre niveau de vie est désormais révolue…"

Gordon poursuit en expliquant pourquoi il pense que les développements (…), tels que les progrès dans les soins de santé, les bonds dans les technologies de production énergétique et l’impression 3D, n’amélioreront pas autant le sort du citoyen moyen que ne l’ont fait les innovations de la fin du dix-neuvième siècle. Pour paraphraser, les inventions de votre arrière--grand-père battent les vôtres. (…) Les maladies contemporaines que souligne Gordon feraient froncer les sourcils des économistes de la croissance les plus optimistes. (…)

"Les inégalités vont continuer à croître en Amérique, tirées en aval par de mauvaises performances scolaires et en amont par les gains que retire les plus aisés de la mondialisation, comme les PDG américains récoltent les bénéfices des ventes de leurs multinationales dans les pays émergents. De 1993 à 2008, le taux de croissance des revenus parmi les 99 % salariés les moins rémunérés était de 0,5 point plus faible que le taux de croissance globale de l'économie."

Ce sont là des préoccupations justifiées, bien sûr, mais il y a une chance pour que certains des "vents contraires" dont parle Gordon sont en fait le signal que quelque chose de vraiment grand se prépare. En fait, les vents contraires de Gordon me rappellent ce passage, extrait d'un article des économistes Jeremy Greenwood et Mehmet Yorukoglu publié il y a 15 ans :

"Nous racontons ici une petite histoire qui fait le lien entre le rythme du progrès technologique, les inégalités de revenu et la croissance de la productivité. L'idée est la suivante. Imaginez qu’il y ait un bond dans l'état de la technologie et que ce bond soit incarné dans les nouvelles machines, telles que les technologies de l'information. Supposons que l'adoption de ces nouvelles technologies implique un coût important en termes d'apprentissage et que la main-d'œuvre qualifiée dispose d'un avantage dans l'apprentissage. Alors, les avancées technologiques seront associées à une augmentation de la demande de compétences nécessaires pour les mettre en œuvre. C'est pourquoi la prime de qualification (skill premium) va augmenter et les inégalités de revenus se creuser. Dans les premières phases, les nouvelles technologies ne peuvent pas être exploitées de manière efficace en raison d'un manque d'expérience. La croissance de la productivité peut sembler décrocher, puisque l'économie entreprend un investissement (non mesuré) dans les connaissances qui sont nécessaires pour exploiter tout le potentiel des nouvelles technologies. La coïncidence du rapide changement technologique, de l’élévation des inégalités et du ralentissement de la croissance de la productivité n'est pas sans précédents dans l'histoire économique."

Greenwood et Yorukoglu poursuivent en évaluant de façon détaillée comment les prix des biens durables, les inégalités et la productivité se comportèrent effectivement lors des première et deuxième révolutions industrielles. Ils concluent que les technologies révolutionnaires ont, au cours de l'histoire, été initialement associées à la baisse du prix des capitaux, aux inégalités croissantes et au déclin de la productivité. Voici un graphique représentatif, dépeignant la période (riche en avancées technologiques) qui mena à l'âge d'or de Gordon :

GRAPHIQUE La période qui précède la Guerre de Sécession aux États-Unis ((/public/altig1.jpg source : Jeremy Greenwood et Mehmet Yorukoglu, "1974", Carnegie-Rochester Conference Series on Public Policy, 46, 1997

Greenwood et Yorukoglu concluent leur étude en posant cette épineuse question :

"Une chute des prix pour les nouvelles technologies, un regain des inégalités salariales et un affaissement dans la progression de la productivité du travail - tout cela pourrait-il marquer l'aube d'une révolution industrielle ? Tout comme la machine à vapeur a secoué l’Angleterre du dix-huitième siècle et l'électricité bouleversé l'Amérique du dix-neuvième siècle, les technologies de l'information bousculent-elles aujourd’hui l'économie contemporaine ?"

Je ne sais pas (et personne ne sait) si la possibilité d’une noirceur avant l'aube que décrivent Greenwood et Yorukoglu est une image qui convient pour décrire la situation où les Etats-Unis (et l’économie mondiale) se trouvent aujourd'hui. Mais je suis prêt à parier que certains commentateurs avaient en 1870 le même discours que nous tient aujourd’hui le professeur Gordon. »

Dave Altig, « Half-full glasses », in macroblog, 1er février 2013.

aller plus loin... lire « La croissance américaine est-elle épuisée ? »

dimanche 6 janvier 2013

Les pays scandinaves sont-ils vraiment moins novateurs que les Etats-Unis ?

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« La distinction qu’opèrent Acemoglu, Robinson et Verdier (2012) entre un capitalisme acharné (cut-throat capitalism) et un capitalisme généreux (cuddly capitalism) résonne avec les stéréotypes largement répandus. Les États-Unis seraient un endroit difficile à vivre, mais la loi de la jungle capitaliste permettrait l’émergence d’innovations radicales. Les nations européennes, en particulier les pays nordiques, seraient des sociétés justes, sociales-démocrates, mais le confort étoufferait l'invention. Acemoglu et ses coauteurs affirment que seul un capitalisme acharné de style américain est à même de repousser rapidement la frontière technologique et que les économies généreuses nordiques se comportent en passagers clandestins vis-à-vis de l’innovation américaine.

Les faits donnent-ils raison aux stéréotypes ? On ne peut nier l'importance des incitations pécuniaires pour stimuler l'innovation et l'activité économique. Cependant, (…) l'affirmation selon laquelle les pays nordiques sont moins innovants que les Etats-Unis (…) n’est pas confirmée par les données empiriques. Diverses mesures de l'activité d'innovation et de réussite économique suggèrent que les pays nordiques font aussi bien, voire même mieux, que les Etats-Unis. (...)

Dans leur document de travail, Acemoglu et ses coauteurs (2012a) s’appuient sur deux mesures pour affirmer que les États-Unis sont plus novateurs que les pays nordiques, en l’occurrence le nombre de brevets américains et le PIB par habitant. Aucune des deux n’est une mesure suffisamment bonne de l'innovation pour mener des comparaisons. Il est compréhensible que les entreprises américaines dominent les dépôts de brevets aux États-Unis. Les brevets soi-disant triadiques (c’est-à-dire déposés simultanément aux États-Unis, au Japon et en Union européenne pour la même invention) constituent une mesure plus appropriée pour effectuer une comparaison internationale. Cet indicateur montre que l'activité américaine d'innovation est en retard sur les activités danoise, finlandaise et suédoise. Nous obtenons le même résultat lorsque l'on compare (…) les dépenses des entreprises en recherche-développement, la part des chercheurs dans l'emploi total, et même le stock de capital-risque en pourcentage du PIB (…).

Comme Acemoglu et ses coauteurs (2012a, 2012b) le soulignent, l'innovation exige une prise de risque. Dans une économie très novatrice, on pourrait donc s'attendre à trouver d’intenses créations et destructions d'emplois, car les entreprises qui ont du succès dans les activités innovantes se développent rapidement tandis que les autres sont forcées de quitter le marché. Les données disponibles ne suggèrent pas que l'économie américaine est clairement plus dynamique que les pays nordiques (Bassanini et Marianna, 2009 ; OCDE, 2004). La réallocation des travailleurs est plus intensive au Danemark ; elle est presque aussi intense en Finlande qu’aux Etats-Unis. De plus, les séries chronologiques indiquent une baisse marquée des flux d'emplois et de travailleurs aux États-Unis depuis les années quatre-vingt-dix (Davis, Faberman et Haltiwanger, 2012), alors que (du moins en Finlande) les deux flux sont restés intenses (Ilmakunnas et Maliranta, 2011).

Bien sûr, les intrants pour l'innovation, les brevets, ou la réallocation de la main-d’œuvre ne sont pas des mesures idéales de la capacité d'une société à repousser les limites technologiques. (…) Il est également utile de regarder la productivité dans les différents sous-secteurs. (…) Lorsque l’on exclut les technologies d'information et de communication, la productivité du travail américaine dans l'industrie manufacturière est plus faible qu'en Finlande et à peine plus élevée qu'en Suède. La figure ci-dessous compare les performances en termes de productivité (…). Cette comparaison (…) tient compte de l'utilisation du facteur capital ainsi que de la qualité du facteur travail. Les chiffres confirment que l'avantage finlandais dans la productivité manufacturière est durable et n’est pas liée à l'apport élevé en capital. Prises ensemble, ces observations invalident l'affirmation selon laquelle un système d'incitation américain est nécessaire pour être à la frontière technologique.

GRAPHIQUE Niveaux relatifs de productivité dans l'activité manufacturière, hors TIC (avec comme base 100 la productivité américaine)

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Source : Maliranta, Määttänen et Vihriälä (2012), Inklaar et Timmer (2008), EU KLEMS

La bonne performance des pays scandinaves pourrait s’expliquer par le fait qu’ils sont mieux à même de mobiliser les travailleurs. Certes les heures travaillées par habitant sont plus élevées aux États-Unis, mais une part plus importante de la population en âge de travailler est salariée dans les pays nordiques en raison de politiques d’éducation, d’emploi et sociales plus poussées. (…) Les talents sont ainsi mieux orientés vers les activités économiques lucratives. Une deuxième explication pourrait être la détermination des autorités publiques à promouvoir l'innovation.

Une troisième explication pourrait être que les incitations économiques à innover dans les pays nordiques (…) ne sont finalement pas si faibles après tout, du moins pas dans tous les domaines. Par exemple, tous les pays nordiques ont introduit l’impôt dual sur les revenus, en raison duquel les revenus du capital sont taxés à un taux fixe. Cela permet de motiver les entrepreneurs, malgré la progressivité l’impôt sur les revenus du travail. La Suède a récemment encouragé l'accumulation de richesses en supprimant les taxes sur le patrimoine et les successions. Un filet de sécurité social bien conçu peut aussi promouvoir la prise de risque. En particulier, l'assurance chômage peut encourager la prise de risques des entrepreneurs en facilitant l'embauche de salariés (Acemoglu et Shimer, 2000). (…)

L'économie américaine est sans conteste très créative, flexible, et se situe à la frontière de productivité dans de nombreux domaines. Après tout, les ordinateurs, internet, Google, Windows, l’iPhone, l’iPad et le Big Mac sont des innovations américaines. Des incitations financières jouent un rôle important dans tout ça. Néanmoins, en dépit d'un plus lourd fardeau fiscal et de filets de sécurité plus généreux, les pays nordiques ont généré au moins autant d’activités innovantes que les Etats-Unis et ils ont atteint des niveaux similaires de productivité dans de nombreux secteurs de l'économie. Jusqu'à présent, le capitalisme acharné n'a pas été la seule voie possible vers une économie novatrice. »

Mika Maliranta, Niku Määttänen et Vesa Vihriälä, « Are the Nordic countries really less innovative than the US? », in VoxEU.org, 19 décembre 2012.

aller plus loin... lire « Transferts technologiques, Etat-providence et diversité des capitalismes » et « Le capitalisme scandinave est-il l’avenir du capitalisme anglo-saxon? »

mardi 25 décembre 2012

Intelligence des machines et misère humaine

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« La mécanisation peut-elle conduire les travailleurs à la misère ? L'idée est ancienne, remontant au moins aux luddites. La crainte est que les machines se substituent aux travailleurs et poussent les salaires à la baisse. Inversement, les machines peuvent également rendre les travailleurs plus productifs et pousser leurs salaires à la hausse. Les économistes ont longtemps ridiculisé les luddites en soulignant un fait têtu : les salaires réels moyens augmentent au même rythme que la productivité moyenne du travail. Et si les luddites avaient désormais raison, non pas pour la main-d'œuvre dans son ensemble, mais pour les travailleurs non qualifiés (…) ? Que faire si les machines devenaient si intelligentes, grâce à leur cerveau microprocesseur, qu’elles n’auraient plus besoin de main-d'œuvre non qualifiée pour fonctionner ?

(…) Les machines intelligentes collectent désormais nos péages autoroutiers, nous encaissent dans les magasins, prennent notre pression sanguine, massent nos dos, nous donnent les directions, répondent à nos téléphones, impriment nos documents, transmettent nos messages, bercent nos bébés, lisent nos livres, allument la lumière, font briller nos chaussures, gardent nos maisons, font voler nos avions, écrivent nos testaments, éduquent nos enfants, tuent nos ennemis, et la liste continue. Certes, la technologie a toujours été en évolution. Mais le changement que l’on observe aujourd'hui est une substitution du travail non qualifié par les machines ; ils ne sont plus complémentaires. Les carrosses tirés par les chevaux d'hier ont été remplacés par des taxis motorisés, mais ils exigeaient les uns et les autres un être humain avec relativement peu d'investissement en capital humain (un chauffeur) pour les conduire. Les voitures de demain vont se conduire elles-mêmes (…). Cela fera des chauffeurs une autre profession reléguée au passé.

Bien que les machines intelligentes se substituent aux travailleurs non qualifiés, elles sont conçues et gérées par des travailleurs qualifiés. Il n'est donc pas surprenant que les revenus des travailleurs qualifiés aient augmenté par rapport à ceux des travailleurs non qualifiés. Un indicateur est la prime salariale des diplômés de l’université aux Etats-Unis, qui est passée d'environ 40 % en 1999 à plus de 80 % aujourd'hui. Un autre indicateur est la croissance spectaculaire des inégalités de revenus ces dernières années, notamment mise en évidence par Anthony Atkinson, Thomas Piketty et Emmanuel Saez (2011). La plupart d’entre elles s’expliqueraient par "une augmentation sans précédent des revenus salariaux du sommet de la distribution". Les 10 % des ménages américains les plus aisés reçoivent désormais 50 % de la totalité des revenus, contre 35 % quatre décennies plus tôt.

Robert Gordon (2009) met également en évidence les récentes augmentations des inégalités salariales, y compris une augmentation de la part des revenus salariaux perçus par les 10 % des salariés les mieux rémunérés, qui s’élevait à environ 26 % en 1970, puis 36 % en 2006. Il constate également que la part du travail dans le revenu du national a baissé d’environ 10 points de pourcentage depuis le début des années quatre-vingt. Cette baisse de la part globale du travail peut également refléter la croissance accélérée de l’intelligence des machines. Les machines, après tout, sont une forme de capital, et la hausse des revenus qu’elle génère (…) peut apparaître comme un rendement du capital, et non un revenu du travail.

Que les machines gagnent en intelligence fait non seulement peser une menace économique sur le bien-être des travailleurs non qualifiés d'aujourd'hui, mais aussi une menace sur les travailleurs de demain, qu’ils soient qualifiés ou non. Acquérir des compétences prend du temps, que ce soit en étudiant à l'école ou bien en apprenant sur le tas. Ainsi, les travailleurs qualifiés sont disproportionnellement des travailleurs plus âgés. Par conséquent, lorsque les machines deviennent plus intelligentes, les travailleurs âgés s’enrichissent. Et puisque les travailleurs plus âgés ainsi que les retraités possèdent de manière disproportionnée les machines, aussi bien que les inventions qui améliorent les performances des machines, les gains de productivité tirés de l’usage des machines entraînent une redistribution depuis les travailleurs les plus jeunes, les moins qualifiés, vers les travailleurs plus âgés, relativement qualifiés et les retraités.

Cela apparaît clairement dans les données (…). Si l'on compare les revenus médians des hommes âgés entre 45 et 54 ans avec les hommes âgés entre 25 et 34 ans, on constate que le ratio du revenu relatif de la plus vieille cohorte a augmenté de manière significative. En 1950, le revenu des hommes les plus âgés était supérieur de 4 % à celui des jeunes. En 1970, l'écart était de 11 %. En 2011, le revenu des hommes âgés était supérieur de 41 % au revenu des plus jeunes. Pour les femmes, la tendance est moins apparente, avec le rapport des revenus passant de 0,92 en 1950 à 1,15 en 1970, pour ensuite légèrement diminuer et s'établir à 1,11 en 2011. Cette différence peut refléter le fait que les hommes étaient plus exposés à la réduction de l'emploi dans le secteur manufacturier, comme les machines remplaçaient les travailleurs moins qualifiés. (...)

En nous focalisant sur la lutte entre l’homme et la machine, nous ne prétendons pas que c'est le seul, ni même nécessairement le principal facteur qui explique la baisse relative des salaires américains peu qualifiés. De toute évidence, la concurrence accrue avec les travailleurs peu qualifiés en Chine, en Inde et dans d'autres économies émergentes est également une partie de l'histoire. Plus ces derniers participent à la production, plus ils réduisent les prix mondiaux des produits intensifs en travail peu qualifié, ce qui se traduit par une baisse des salaires des travailleurs peu qualifiés dans le monde entier. C'est le mécanisme d’égalisation des prix des facteurs. Mais les nouvelles technologies de la communication ont permis aux entreprises américaines de substituer directement les travailleurs étrangère aux travailleurs domestiques via les délocalisations (recruter des travailleurs à l'étranger à de plus faibles salaires pour faire les tâches qu’auraient pu accomplir la main-d’œuvre américaine). Cette désagrégation spatiale de la chaîne de valeur a été particulièrement significative dans le secteur manufacturier, qui employait environ 30 % de la population active américaine en 1950, mais moins de 10 % aujourd'hui. (…)

Supposons qu’une innovation dans la technologie des machines (par exemple un nouveau logiciel) augmente la productivité des machines d'une manière qui réduise effectivement la productivité marginale des travailleurs peu qualifiés, tout en augmentant la productivité marginale des travailleurs hautement qualifiés. Cela augmente non seulement l'écart de revenu entre les travailleurs qualifiés et non qualifiés, mais entraîne aussi un effet de génération en augmentant les revenus de l'ancienne génération, tout en réduisant le revenu des jeunes. Cet effet se produit parce que les anciens ont accumulé du capital physique et humain, tandis que les jeunes ne sont dotés que de travail non qualifié. La redistribution intergénérationnelle a de profondes répercussions sur l'épargne nationale. Le revenu est redistribué des jeunes épargnants vers les personnes âgées qui désépargnent, ce qui déprime le taux d'épargne nationale et le stock futur de capital. L'effet peut se révéler suffisamment puissant (…) pour réduire les revenus non seulement des jeunes travailleurs d'aujourd'hui, mais aussi des générations futures. La baisse des taux d'épargne d'aujourd'hui signifie que la prochaine génération aura des salaires encore plus faibles qu'aujourd'hui. L'économie va atteindre un nouvel équilibre dans lequel le progrès technique a élevé le bien-être des générations plus âgées d'aujourd'hui tout en réduisant le bien-être de la jeune génération d'aujourd'hui et de l’ensemble des générations à venir!

Ainsi, Les luddites peuvent finalement avoir raison. Les progrès de la productivité des machines peuvent en effet dégrader la situation des jeunes générations d'aujourd'hui et des générations de demain. Mais cela signifie que nous devrions briser les machines? (…) Au lieu de casser les machines (ou plus prosaïquement, d’empêcher leur déploiement), on peut mettre en place un système de transferts intergénérationnels. Lorsque l'ancienne génération bénéficie d'une manne avec le progrès de la technologie, le gouvernement peut taxer une partie de cette manne, puis utiliser les recettes pour améliorer le bien-être des jeunes d'aujourd'hui et des générations futures. Avec le bon choix des politiques fiscales, toutes les générations peuvent bénéficier du progrès technique, alors que seules les générations les plus âgées peuvent en profiter dans un régime de laissez-faire, au détriment de toutes les autres générations. »

Jeffrey D. Sachs et Laurence J. Kotlikoff, « Smart machines and long-term misery », NBER working paper, n° 18629, décembre 2012.

dimanche 9 décembre 2012

La prochaine révolution de la productivité

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« (…) La productivité du travail aux Etats-Unis a bondi pour atteindre une moyenne annuelle de 3,1 % entre 1996 et 2004, soit près du double du taux du précédent quart de siècle ; les données empiriques suggèrent que les technologies de l’information et de la communication (TIC) ont constitué un important moteur de ces gains de productivité et ces derniers ont bénéficié à la fois à l’industrie et aux services (…). Mais cela a fait long feu. La Grande Récession en 2008 et 2009 et la faible reprise de l’activité économique par la suite, aussi bien que la réduction spectaculaire des niveaux d'emploi, rendent difficile de tirer des conclusions significatives à partir des fluctuations des taux de croissance de la productivité de ces dernières années (la croissance de la productivité du travail s'est fortement accélérée en 2009 et 2010, puis s'est effondrée en 2011), mais dans l'ensemble, la productivité du travail s’est élevée en moyenne à un médiocre 1,6 % depuis 2005.

Les sceptiques affirment que la technologie a épuisé son potentiel d’accélération de la croissance, que l'innovation touche essentiellement les médias sociaux, le divertissement et les jeux stupides, sans être capable de stimuler le niveau de vie. Dans un article provocateur, Robert Gordon (2012) a récemment affirmé que les récentes vagues d'innovations technologiques ne sont tout simplement pas aussi transformatrices que celles qui ont émergé lors la révolution industrielle. Martin Wolf du Financial Times a commenté: "l’âge moderne de l'information est pleine de bruit et de fureur sans grande signification".

Ce scepticisme est peut-être prématuré. Dans un rapport récent (Annunziata et Evans 2012), mon co-auteur Peter Evans et moi avons examiné la possibilité d'accroître la productivité de l’"internet industrielle", un réseau qui relie les machines intelligentes, les analyses logicielles et les personnes. La baisse du coût d'instrumentation rend peu à peu possible une utilisation beaucoup plus large de capteurs dans les machines allant des moteurs d'avions aux turbines de production d'électricité en passant par les dispositifs médicaux. Les analyses logicielles peuvent exploiter ensuite l'énorme quantité de données qui est alors générée afin d'optimiser les performances des machines individuelles, des flottes et des réseaux. Cela signifie, par exemple, avoir un meilleur aperçu de la performance d'un moteur à réaction et être capable d'anticiper les défaillances mécaniques de façon à ce que la maintenance puisse être effectuée d'une manière préventive, en minimisant les retards qui surviennent lorsque le problème apparaît peu avant le décollage. Cela signifie être capable de suivre la localisation exacte des dispositifs médicaux dans un hôpital et de savoir si elles sont alors utilisées ou non, de sorte que l'admission des patients et les procédures médicales puissent être programmées de manière plus efficace, ce qui donnerait de meilleurs résultats sanitaires à de plus nombreux patients et à moindre coût.

Les bénéfices potentiels sont importants. Un simple gain de 1% dans l’efficacité du carburant sur quinze ans se traduirait par des économies de 30 milliards de dollars dans l'aviation et de 66 milliards de dollars dans le secteur de la production d'électricité, tandis qu'un gain d'efficacité de 1 % générerait des économies de 63 milliards de dollars dans le secteur de la santé et de 27 milliards de dollars dans l'industrie ferroviaire. Notre étude se concentre sur les secteurs dans lesquels General Electric a une forte présence, parce que ce sont les secteurs que nous connaissons le mieux et où nous voyons ces gains se matérialiser. Mais l'internet industriel a le potentiel d'avoir un impact sur un plus large éventail d'industries et de services.

Au fur et à mesure que l’internet industriel se diffuse, cela pourrait avoir un impact majeur sur la croissance économique. Prévoir l’évolution de la productivité est un exercice extrêmement difficile. Mais en regardant les potentiels gains d’efficacité dans différents secteurs, nous pensons qu'il n'est pas déraisonnable d’affirmer que l'impact de l'internet industriel pourrait être comparable à celui de la première vague de la révolution Internet. Aux États-Unis, si l'internet industriel pouvait accélérer la croissance annuelle de la productivité du travail de 1 à 1,5 point de pourcentage, la ramenant à ses précédents sommets, il pourrait donner une impulsion cruciale à la croissance économique américaine. Et les bénéfices ne seraient pas limités aux États-Unis. En fait, les pays émergents, où l'investissement est susceptible d'augmenter à un rythme rapide dans les années à venir, ont l’opportunité d’être les premiers à adopter les nouvelles technologies. Compte tenu de la plus grande part des marchés émergents dans l'économie mondiale, cela amplifierait rapidement l'impact sur l'économie mondiale.

Les technologies sous-jacentes à l'internet industriel ont été en gestation pendant un certain temps. Pourquoi s’exciter à ce sujet maintenant ? Le coût d'instrumentation est à la baisse, ce qui rend économiquement viable une plus large utilisation de capteurs, et entre en interaction avec l'impact du cloud computing, qui nous permet de recueillir et d'analyser des quantités beaucoup plus importantes de données à moindre coût. Cela crée une tendance à la déflation des coûts comparable à celle qui a stimulé la rapide adoption des TIC dans la seconde moitié des années quatre-vingt-dix. La révolution mobile va accentuer cet effet, ce qui rend le partage d'informations et l'optimisation décentralisée plus facile et plus abordable. Les technologies de l'internet internet est sur le point de s'accélérer. (…)

Chaque vague d'innovation soulève fait craindre qu'une hausse de la productivité se traduise à une diminution du nombre d’emplois. Dans le contexte actuel de chômage élevé, cette préoccupation est particulièrement aiguë. Comme par le passé, l'innovation technologique va rendre certains emplois redondants, mais il faudra en créer de nouveaux et, si l'impact sur la croissance mondiale est aussi fort que nous le croyons, il va certainement créer au final plus d'emplois au niveau net. Mais le système éducatif va devoir assurer que l'offre de qualifications soit en phase avec l'évolution de la demande. (…)

La révolution industrielle s'est déroulée en vagues sur une très longue période de temps. La révolution Internet suit une évolution similaire et nous pensons que la prochaine vague, qui sera la plus puissante et la plus perturbante, débute aujourd'hui. Les gains d'efficacité qui sont à la portée des différents secteurs industriels suggèrent que l'impact de l'internet industriel sur la croissance de la productivité et du PIB est potentiellement massif. En 1987, Robert Solow fit le célèbre aphorisme : "vous pouvez voir l'ère informatique partout sauf dans les statistiques de la productivité". Dix ans plus tard, la croissance de la productivité s’accéléra fortement. Le scepticisme largement répandu aujourd'hui pourrait s'avérer tout aussi prématuré. »

Marco Annunziata, « The next productivity revolution: The ‘industrial internet’ », in VoxEU.org, 7 décembre 2012.

aller plus loin... « La croissance américaine est-elle épuisée ? »

mercredi 21 novembre 2012

Pouvons-nous tous être Scandinaves ?

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« Les Etats-Unis et les systèmes scandinaves ont produit des pays prospères et des taux de croissance économique similaires au cours des soixante dernières années. Des différences significatives, cependant, existent entre ces sociétés. Les Etats-Unis sont plus riches que le Danemark, la Finlande et la Suède. Ils sont aussi largement perçus comme une économie plus innovatrice. Ils ont joué un rôle leader dans de nombreuses technologies transformatives de ces dernières décennies, en partie parce qu’ils fournissent de plus hautes incitations à leurs entrepreneurs et travailleurs qui travaillent davantage d’heures, prennent moins de congés et prennent plus de risques. Les sociétés scandinaves ont de plus forts filets de sécurité, des Etats-providence plus élaborés et des répartitions de revenu plus égalitaires que les Etats-Unis. (…)

Pourquoi n’adoptons pas tous des institutions de type scandinave ? Plus largement, dans un monde interdépendant, pouvons-nous tous choisir le même type de capitalisme et, en particulier, combiner un capitalisme dynamique avec une forte emphase pour l’égalitarisme et la protection sociale ? (…)

En présence de liens économiques internationaux, les choix institutionnels de différentes sociétés sont aussi enchevêtrés. D’une part, les pays commercent entre eux et cela les pousse à se spécialiser. S’il y a certaines complémentarités entre les décisions de spécialisation et certains accords institutionnels, l’équilibre mondial peut être asymétrique. Certains pays vont choisir la voie « libérale » et se spécialiser dans des secteurs dans lesquels elle leur procure un avantage comparatif, tandis que d’autres choisissent la route coordonnée et se spécialisent dans d’autres secteurs.

Un autre lien international est de nature technologique et c’est celui que notre étude développe formellement. Nous considérons un modèle dynamique canonique de progrès technologique endogène au niveau mondial avec trois aspects fondamentaux. Premièrement, il y a une interdépendance technologique entre les pays, avec les innovations technologiques des pays les plus avancés technologiquement qui contribuent à repousser la frontière technologique mondiale, sur laquelle les autres pays peuvent à leur tour se baser pour innover et connaître la croissance économique. Deuxièmement, nous considérons que l’effort d’innovation exige des incitations qui dépendent de la structure de rémunérations en place. Par conséquent, un plus grand écart de revenu entre les entrepreneurs fructueux et les entrepreneurs infructueux accroît l’effort entrepreneurial et donc la contribution d’un pays à la frontière technologique mondiale. (…)

Le fait que le progrès technologique exige des incitations pour les travailleurs et entrepreneurs se traduit par de plus fortes inégalités et une plus grande pauvreté (et plus faible filet de protection) pour une société qui incite à une plus intense innovation. (…) Dans un monde avec des interdépendances technologiques, lorsque l’une (ou un sous-ensemble limité) des sociétés est à la frontière technologique et contribue disproportionnellement à la repousser, les incitations pour les autres pays à en faire autant vont être plus faibles. En particulier, les incitations à innover pour les économies à la frontière technologique mondiale vont générer une plus forte croissance économique en repoussant la frontière, tandis que les fortes incitations à innover par les suiveurs vont seulement accroître leurs revenus aujourd’hui puisque la frontière technologique mondiale est déjà repoussée par les économies à la frontière.

Cette logique implique que l’équilibre mondial avec transferts technologiques endogènes est typiquement asymétrique avec certains pays qui ont de plus grandes incitations à innover que d’autres. A un tel équilibre, les pays les plus avancés technologiquement optent pour des institutions de type libéral (ce que nous appelons le capitalisme « acharné ») avec de puissantes incitations, peu d’assurance sociale et d’importantes inégalités de revenus, tandis que les pays suiveurs adoptent des institutions de type coordonné (ce que nous appelons un capitalisme « généreux ») comme meilleure réponse à la contribution du meneur technologique de la frontière technologique mondiale, en assurant par conséquent une meilleure assurance à leur population et de moindres inégalités. (…)

A long terme, tous les pays tendent à avoir des taux similaires de croissance économique, mais ceux qui ont des structures de rémunération « généreuses » sont strictement plus pauvres. (…) Ces pays peuvent avoir un bien-être plus élevé que le meneur acharné ; en fait, si l’écart initial entre l’économie-frontière et les suiveurs est suffisamment faible, les suiveurs généreux vont nécessairement avoir un bien-être plus élevé grâce à l’assurance sociale plus développée que fournissent leurs institutions. (…)

Pourtant, (…) nous ne pouvons pas tous être comme les Scandinaves ! En effet, ce n’est pas un choix d’équilibre pour le meneur acharné, en l’occurrence les Etats-Unis, d’être généreux. Compte tenu des choix institutionnels des autres pays, si le meneur acharné adoptait un tel capitalisme généreux, cela réduirait le taux de croissance de l’économie mondiale, en décourageant l’adoption d’une structure de rémunérations plus égalitaire. En effet, ce choix, bien qu’il les rende plus pauvres, ne réduit pas de manière permanente leurs taux de croissance, grâce aux externalités technologiques positives créées par le meneur technologique acharné. Ce raisonnement suggère par conséquent que dans un monde interconnecté, il se peut que ce soit précisément l’existence d’une société américaine acharnée, avec ses inégalités croissantes, qui rende possible l’existence de sociétés scandinaves plus généreuses. »

Daron Acemoglu, James A Robinson & Thierry Verdier, « Choosing your own capitalism in a globalised world? », in VoxEU.org, 21 novembre 2012,

aller plus loin... « Transferts technologiques, Etat-providence et diversité des capitalismes »

vendredi 9 novembre 2012

Les interactions entre innovation et finance

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Chaque fois qu’une grappe d’innovations radicales émerge, elle entraîne un processus de changement structurel dans le système économique. Dans cette phase, des déséquilibres apparaissent habituellement, puisque le processus de changement structurel lance l’étape de la « destruction créatrice » de Schumpeter. De nouveaux secteurs apparaissent, attirant l’investissement en raison de plus hautes opportunités de profit, tandis que les autres secteurs de l’économie connaissent une profonde transformation pour s’adapter au nouveau contexte économique ou plutôt (si l’on suit Carlota Perez) au paradigme techno-économique émergent. Comme les nouvelles technologies se diffusent progressivement dans le système économique, elles entraînent un profond changement dans la structure productive et organisationnelle d’un nombre toujours plus grand de secteurs économiques. Cela exerce habituellement à son tour de significatifs effets sur les comportements d’investissement de la part des entreprises financières et non financières, sur le marché du travail et sur la répartition des richesses et revenus parmi les différents groupes sociaux, affectant par là les conditions de reproduction du système économique et menant potentiellement à l’instabilité macroéconomique.

Carlota Perez, avec son travail sur les révolutions technologiques et le capital financier, est l’une des rares chercheuses à souligner l’importance du lien entre innovation et finance. Elle s’est focalisée essentiellement sur le rôle joué par le capital financier durant les étapes d’« irruption » et d’« installation » d’un paradigme techno-économique. Fondé sur des données historiques, son travail a identifié un certain nombre de similarités caractérisant les phases majeures du développement. En particulier, son analyse met en lumière la récurrence de « bulles ancrées dans la technologie » durant la phase initiale de chaque phase majeure du développement et elle explique cela comme une conséquence de la manière par laquelle une économie capitaliste assimile une révolution technologique.

Cette ligne de recherche a contribué à son tour à stimuler un courant d’études empiriques qui ont identifié, au niveau microéconomique, d’importants faits stylisés concernant le lien entre innovation et finance (…). En particulier, elles ont démontré que la structure financière des entreprises est propre à affecter leurs stratégies d’investissement. De plus, certaines de ces études (…) suggèrent que les jeunes entreprises innovantes d’aujourd’hui, lorsqu’elles cherchent des ressources financières externes, dépendent de plus en plus des marchés financiers que du crédit bancaire. Ceci signifierait que le rôle de sélection joué par les banquiers dans la théorie originale de Schumpeter a été partiellement délégué aux marchés financiers. Les implications potentielles de ce fait ne sont évidemment pas triviales à la lumière de la logique pécuniaire caractérisant le fonctionnement des marchés financiers et de la récurrence de comportements spéculatifs. De plus, certaines études (…) ont montré que la volatilité des cours boursiers s’accroît durant l’étape initiale caractérisant l’émergence d’un secteur innovant et durant une période de changement technologique radical.

Les arguments précédents semblent confirmer l’actualité et la pertinence de l’analyse schumpetérienne, en focalisant sur les complexes rétroactions entre l’innovation et les dynamiques financières, dans le courant contexte économique. De plus, les résultats de ces études mettent en évidence la nécessité de développer un cadre macroéconomique qui soit cohérent et adapté pour analyser les interactions entre innovation et finance. L’élaboration d’une telle perspective nouvelle est même rendue plus urgente aujourd’hui en raison du rôle nouveau, significatif et incontournable que jouent les marchés financiers dans le fonctionnement de nos systèmes économiques, comme conséquence du processus de financiarisation qui débuta il y a plus de trente ans. Néanmoins un tel cadre est encore à élaborer. »

Alessandro Caiani, Antoine Godin & Stefano Lucarelli, « Innovation and finance: an SFC analysis of great surges of development », Levy Economics Institute, working paper, n° 733, octobre 2012.

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