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Politique budgétaire et endettement public

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lundi 10 juillet 2017

Mesurer l’impact de l’austérité

« Ben Chu a publié un bon article présentant certains non-sens associés à l’austérité budgétaire (qui refusent de mourir, parce qu’ils sont utiles aux politiciens et du fait que les médias sont généralement désemparés). Peut-être que le non-sens le plus stupide que j’ai entendu (et j’en ai entendu beaucoup) est que le Royaume-Uni n’a pas vraiment connu d’austérité parce que la dette publique a continué d’augmenter ou parce qu’une autre mesure tout aussi impertinente ait elle-même continué d’augmenter.

Si essayer de réduire le déficit budgétaire (ce que les économistes appellent la consolidation budgétaire) n’avait pas d’effets négatifs sur l’économie dans son ensemble, cela n’aurait pas l’étiquette d’austérité. L’austérité concerne l’impact agrégé négatif qu’une consolidation budgétaire peut avoir sur la production. Par conséquent, la mesure appropriée de l’austérité est une mesure de cet impact. Donc ce n’est pas le niveau de dépenses publiques ou d’impôts qui importe, mais comment ce niveau varie.

Une mesure évidente que l’on pourrait utiliser est le déficit lui-même, en général ajusté pour tenir compte des variations qui surviennent automatiquement du fait que la production varie. J’ai utilisé cette mesure quelquefois, parce qu’elle était produite par l’OBR, le FMI et l’OCDE parmi d’autres. Mais ce n’est pas l’idéal, parce que l’impact des variations des impôts sur la demande globale et par conséquent sur la production est généralement plus faible que l’impact d’une variation des dépenses publiques, parce qu’une partie de la baisse d’impôt est épargnée. (C’est également vrai, dans une moindre mesure, avec les transferts de revenus.)

Il n’y a pas de façon simple de faire face à ce problème de mesure, parce que le montant d’une hausse d’impôt que les gens vont épargner va dépendre en partie de leurs anticipations relativement aux impôts qu’ils auront à payer à l’avenir. Par conséquent, certains préfèrent se focaliser seulement sur les dépenses publiques pour mesurer l’impact budgétaire (…). Cependant, il est également possible d’appliquer de simples propensions moyennes à consommer des réductions d’impôts et des revenus de transfert pour obtenir une mesure de l’impact budgétaire.

C’est ce que la mesure de l’impact budgétaire du Hutchins Center fait pour les Etats-Unis.

Il ne s’agit pas de multiplicateurs (ce qui diffère par rapport à ce que fait l’OBR pour le Royaume-Uni par exemple (1)), mais juste l’impact direct des dépenses publiques et des impôts sur la demande globale et donc le PIB. L’impact moyen total est proche de 0,4 %, ce qui serait la politique budgétaire qui serait en ce sens neutre.

Comparons la légère récession de 2001 avec la récession plus sévère de 2008-2009. Dans les deux cas, durant la récession, la politique budgétaire a été fortement contracyclique, contribuant à réduire l’impact de la récession. Après la fin de la récession de 2001, la politique budgétaire continua de soutenir la reprise pendant encore environ deux ans : il y eut notamment les réductions d’impôts de Bush. La reprise du PIB fut raisonnablement forte : la croissance était de 2,8 % en 2003, de 3,8 % en 2004 et de 3,3 % en 2005.

En 2010, nous avions une récession bien plus sévère et plus longue, mais le soutien budgétaire ne fut qu’à peine plus important qu’en 2001, malgré des taux d’intérêt contraints par leur borne inférieure. A cette occasion, les Républicains s’opposèrent au soutien budgétaire. Cela continua encore un an et un trimestre et ensuite la politique budgétaire devint fortement restrictive de 2011 à 2015. La croissance du PIB fut plus lente qu’au cours de la précédente reprise, malgré une récession plus sévère : de 2,5 % en 2010, de 1,6 % en 2011, de 2,2 % en 2012, de 1,7 % en 2013 et de 2,4 % en 2014. Cela n’aurait pas dû nous surprendre, comme la politique budgétaire amputa le PIB d’environ 1 % en 2011, en 2012 et en 2013, au lieu d’y contribuer à 0,4 % comme elle le faisait habituellement.

La vitesse et l’ampleur avec laquelle l’austérité fut appliquée après la Grande Récession furent très inhabituelles : le manuel dit qu’il faut d’abord renforcer la reprise, permettre aux taux d’intérêt de s’accroître, et de ne s’inquiéter seulement ensuite de la dette publique. Il n’y a pas eu de justification économique pour le resserrement hâtif de la politique budgétaire après 2010 : le motif, comme au Royaume-Uni, fut entièrement d’ordre politique. Cela se traduisit par la reprise de la production la plus lente aux Etats-Unis depuis la Seconde Guerre mondiale. (…) Comme je l’ai montré ici en utilisant des calculs simples, si les dépenses gouvernementales totales depuis 2011 étaient restées neutres au lieu de devenir brutalement restrictives, alors la production américaine serait facilement revenue à proximité de sa capacité (telle qu’elle est mesurée par le CBO) en 2013.

Soustraire 1,5 % du PIB ne serait pas important si quelque chose (du côté de la consommation, de l’investissement ou des exportations nettes) prenait le relais. Mais, pour cela, il faudrait compter sur la chance ou s’appuyer sur une relance monétaire, or la politique monétaire était confrontée à une trappe à liquidité. C’est le vrai crime de l’austérité. Décroître la demande globale ou la production précisément à l’instant où l’économie commençait à connaître une reprise depuis la plus sévère récession qu’elle ait connue depuis la Seconde Guerre mondiale apparaît particulièrement stupide, mais le faire précisément à l’instant où la politique monétaire était incapable d’en amortir l’impact relève de la folie. Comme je vais l’affirmer dans d’autres billets, il est de plus en plus manifeste que cela nous a appauvris de façon permanente.

(1) Si quelqu’un publie quelque chose de similaire pour le Royaume-Uni, faites-le moi savoir. Personnellement, je pense que cela fait plus sens de publier des données comme celles-ci que d’utiliser une analyse fondée sur le multiplicateur, simplement parce que mesures sont plus directes et impliquent moins d’hypothèses à propos de l’économie en général. Crucialement, il n’y a pas d’hypothèses implicites à faire à propos de la politique monétaire. Il serait intéressait de savoir pourquoi l’OBR a décidé de ne pas adopter cette approche. »

Simon Wren-Lewis, « Measuring the impact of austerity », in Mainly Macro (blog), 10 juillet 2017. Traduit par Martin Anota

vendredi 28 avril 2017

Henry Farrell, les économistes et l’austérité

« Henry Farrell a publié un article dans le Washington Post où il lie une analyse (qu’il publiera prochainement avec John Quiggin) à un débat qui a impliqué de nombreux blogueurs autour du rôle des économistes universitaires dans la promotion (ou non) de l’austérité. Le papier est très riche dans les détails historiques et Farrell suggère que les politiciens étaient d’accord pour adopter un plan de relance quand les économistes semblaient avoir trouvé un consensus dans leurs préconisations, mais le passage à l’austérité s’amorça lorsque les économistes se montrèrent plus divisés.

Je tends à être d’accord avec cette idée de Kevin Drum. Selon ce dernier, les politiciens ont fondamentalement fait ce qu’ils voulaient faire et les économistes ont simplement été utilisés pour cautionner leurs décisions. C’est l’argument que j’ai finalement avancé dans mon analyse sur la théorie générale de l’austérité. Nous en trouvons une bonne illustration dans le cas du Royaume-Uni. George Osborne s’est opposé à la relance budgétaire en 2009 et ce qui changea, c’est qu’il devint le Chancelier en 2010. Il n’y a pas eu de changement de point de vue, juste un changement dans la composition de l’élite au pouvoir.

Un exemple qui va mieux avec l’idée de Farrell est l’Allemagne. Il affirme que les politiciens allemands étaient persuadés à conduire la relance en 2009 par la (surprenante) unanimité de leurs propres économistes, mais embrassèrent l’austérité lorsque les économistes allemands changèrent d’avis. Sur ce point, il peut avoir raison. Mais même ici je pense que vous pouvez développer un autre récit, qui met l’accent sur ce que les politiciens craignent le plus. En 2009, ils s’étaient inquiétés (avec raison) à l’idée de connaître une autre Grande Dépression et ainsi leur instinct les poussa à suivre leurs conseillers économiques qui nourrissaient exactement la même crainte. En 2010, cette peur s’était effacée et une autre inquiétude prit sa place (pour les politiciens et pour les économistes allemands enclins à l’austérité), portant cette fois-ci sur la dette européenne.

(…) Aux Etats-Unis et au Royaume-Uni, (…) les Républicains et les Conservateurs gagnèrent assez de pouvoir pour mettre en œuvre la politique qu’ils voulaient depuis toujours mettre en œuvre. C’est ce que j’ai appelé par le passé la "tromperie du déficit" (deficit deceit) : réduire la taille de l’Etat en prenant prétexte des craintes que suscitait le déficit public. Certes le Trésor et le Gouverneur de la Banque d’Angleterre encouragèrent George Osborne, mais je pense que ce dernier aurait, même sans leur soutien, agi comme il a agi : il n’a jamais été quelqu’un prêt à laisser l’économie l’empêcher d’atteindre un but politique.

Mais comme Drum le dit, le tableau n’est pas entièrement sombre pour les économistes. Selon lui, "si nous avions répondu à la crise financière de 2007-2008 de la même manière que nous avions réagi à la crise financière de 1929-1932, nous serions toujours en train d’attendre une répétition de la Seconde Guerre mondiale pour nous ramener à la normale". Je suis embêté quand les gens me demandent ce que les économistes ont fait au cours de la dernière décennie pour mériter le respect. Nous avons évité une autre Grande Dépression, c’est tout. Cela a peut-être été la première priorité des politiciens, mais nous leur avions dit ce qu’il y avait à faire, comme Farrell le met en évidence.

Mais lorsque Farrell suggère que l’austérité aurait pu être évitée si les économistes étaient restés d’accord entre eux, je pense qu’il a tort. L’année 2016 a bien démontré que la politique pouvait réellement ignorer le consensus des économistes universitaires. Même s’il est important de ne pas cesser de marteler à quel point l’austérité a été une erreur et qu’elle n’a été recommandée que par une minorité d’économistes, nous devons surtout nous demander pourquoi par moments la majorité peut être si facilement ignorée sur des questions pour lesquelles les économistes en savent bien plus que n’importe qui d’autre. »

Simon Wren-Lewis, « Henry Farrell on economists and austerity », in Mainly Macro (blog), 13 avril 2017. Traduit par Martin Anota



aller plus loin... lire « Vers une théorie générale de l’austérité »

mercredi 22 février 2017

Il y a consensus des économistes sur l’austérité, mais les décideurs politiques continuent de l’ignorer

« Avec la publication d’une nouvelle étude rappelant à quel point l’austérité budgétaire peut être nocive, vous pourriez vous dire que certains politiciens vont bien finir par comprendre qu'elle l'est. La faiblesse de l'actuelle reprise a largement validé l’économie keynésienne, celle-là même qui domine l’économie orthodoxe. Les manuels et la macroéconomie de pointe disent bien qu’une réduction des dépenses publiques ne peut être qu’une très mauvaise idée lorsque les taux d’intérêt sont contraints par leur borne inférieure. Et chaque analyse réalisée ex post montre que cela a bien été le cas ces dernières années. Il est assez ironique de voir qu’à l’instant même où plusieurs articles parlent d’une "crise de la science économique", une expérience naturelle menée à grande échelle par les responsables politiques valide une grande partie de cette dernière.

Il y a trois grandes économies qui ont adopté l’austérité dans le sillage de la Grande Récession : les Etats-Unis, le Royaume-Uni et la zone euro. Est-ce que l’une d’entre elles est susceptible de bientôt reconnaître que cette généralisation de l'austérité a été une erreur ? Beaucoup croient qu’une telle prise de conscience a lieu actuellement aux Etats-Unis, mais ce serait confondre les actions et le raisonnement qu’elles sous-tendent. Si un plan de relance budgétaire était aujourd'hui adopté aux Etats-Unis, il ne le serait pas pour des motifs keynésiens. C’est notamment le cas parce que les taux d’intérêt augmentent et que la banque centrale n’a pas indiqué clairement qu’elle ne les relèvera pas à nouveau prochainement. Il y a toujours des arguments en faveur d’un large accroissement de l’investissement public financé par l’emprunt, mais il y a peu de chances qu'il soit mis en œuvre. Ce dont nous sommes sûrs, c’est qu’il y aura des réductions d’impôts, en particulier pour les riches, parce que c’est aujourd’hui le principal but de la politique économique républicaine. Parmi les Républicains, l’économie keynésienne reste l’œuvre du diable.

Le Royaume-Uni a aussi désespérément besoin d’investissements publics. En outre, le NHS appelle à une forte expansion budgétaire financée par l’impôt, qui contribuerait à éloigner les taux d’intérêt de leur borne inférieure. Mais les responsables politiques du Royaume-Uni n’ont qu’une chose en tête en ce moment : c’est le Brexit à n’importe quel prix. Nous le savons parce qu’ils ne s’intéressent à aucune autre option. Même si Dieu révélait (…) que le Brexit amputera 20 % de revenu au ménage moyen, la politique ne changerait pas de cap. Même si certains au gouvernement peuvent être tentés d’adopter un plan de relance pour dissimuler ces coûts, le Trésor garde d’une main de fer les cordons de la bourse. Jamais le gouvernement britannique n’a semblé si politiquement sûr et jamais il ne s’est jamais autant éloigné du bon sens économique.

Tous les problèmes de la zone euro ne découlent pas de la dénégation de la macroéconomie keynésienne. Comme Martin Sandbu l’affirme ici, ce qui s’est passé et continue de se passer en Grèce, c’est la vieille histoire du créancier refusant d’admettre qu’il a octroyé de mauvais prêts et pressant l'emprunteur de continuer de rembourser sans comprendre qu’il ne fait par là même qu’aggraver les choses. Mais, même ici, la méconnaissance des idées keynésiennes alimente cette ignorance. Un pays à qui l’on empêche de connaître une reprise suite à une récession aura bien plus de difficultés à trouver des ressources pour rembourser sa dette.

Cependant si vous observez très attentivement, vous pourrez voir certains signes suggérant que les choses sont en train de s’améliorer dans la zone euro. L’austérité budgétaire semble avoir cessé au niveau agrégé. Certains acteurs clés, même dans les institutions supranationales et les Etats-membres, commencent à comprendre que les politiques d’austérité ne peuvent qu’encourager le populisme. Mais il y a encore beaucoup de chemin à faire avant que soit mise en place la réforme la plus impérieuse, celle consistant à remplacer l’actuelle architecture budgétaire par quelque chose de plus keynésien, qui prenne en compte les erreurs passées.

S’il y a effectivement un changement, je doute que ce soit l’abandon du Pacte de Stabilité et du Pacte budgétaire, aussi désirable soit-il. Je pense que nous assisterons plutôt à un ajustement graduel du fouillis que constituent déjà toutes ces règles. L’ajustement n’a même pas à avoir des allures keynésiennes. Les politiques budgétaires et macroprudentielles nationales doivent se focaliser sur les écarts d’inflation entre chaque pays pris individuellement et la moyenne de la zone euro. Cela peut s’incarner dans une règle qui laisserait la possibilité à ce que la dette ou le déficit soient guidés par une cible lorsque l’inflation du pays se situe à la moyenne de l'union monétaire. Cette règle doit être symétrique vis-à-vis des écarts d’inflation, c’est-à-dire prescrire une expansion budgétaire aux pays-membres dont l’inflation est inférieure à la moyenne de la zone euro.

La complaisance des banques centrales indépendantes est également décevante. Nous avons eu la reprise la plus lente qui soit suite à une récession, avec des dommages durables sur l’offre à long terme, mais il est excusable de penser que nous sommes toujours dans la Grande Modération. Les banques centrales devraient chercher à comparer les vertus respectives des quatre principales façons d’éviter un autre épisode à la borne inférieure zéro : l’adoption d’une cible d’inflation plus élevée, les taux d’intérêt négatifs, le ciblage du PIB nominal ou la monnaie-hélicoptère. Elles doivent aussi cesser d’être si discrètes à propos de la politique budgétaire. Un tel silence rend un autre épisode à la borne inférieure zéro encore plus dangereux.

Certains se demandent pourquoi mes billets font ces derniers temps autant écho à la politique qu'à l’économie. Je suis d’accord, il y a eu un changement depuis 2015. Auparavant, j’aurais évoqué la parution d’une nouvelle étude sur les multiplicateurs budgétaires en la comparant avec la littérature existante et en examinant ses forces et ses faiblesses. Ces derniers jours sont quelque peu différents. J’espère qu’un jour ce savoir se révélera aux dirigeants, mais pour l’heure je crains que ces derniers cessent de financer ce savoir dont ils n’ont pas l’intention de se servir. Des fois, je me dis qu’écrire sur les détails relatifs aux estimations de multiplicateurs, c’est comme revoir la disposition des transats sur le Titanic. »

Simon Wren-Lewis, « The academic consensus on austerity solidifies, but policymakers go their own sweet way », in Mainly Macro (blog), 22 février 2017. Traduit par Martin Anota



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samedi 7 janvier 2017

Trump et les déficits publics : un keynésianisme réactionnaire



« Avec Donald Trump, nous allons peut-être nous retrouver avec ce que certains ont pu qualifier de "keynésianisme réactionnaire". Mais une relance est une relance, pas vrai ? Pour ceux d’entre nous qui pensent que la plupart des économies avancées doivent connaître momentanément une surchauffe pour essayer de combler une partie des pertes accusées suite à la Grande Récession, toute relance budgétaire doit être bienvenue ? Ainsi, Martin Sandu a pu écrire qu’"il est hypocrite d’entendre de la part de certains que les réductions d’impôts promises par Trump vont mettre en danger les finances publiques, alors même qu’ils appelaient à une relance budgétaire sous Obama et sous son possible successeur démocrate. (…) Même si la composition des réductions d’impôts et des hausses d’impôts peut importer, la taille globale de toute hausse du déficit importe au moins autant".

Si par ce biais il indique de ne pas trop s’inquiéter de la composition, que la taille globale du déficit est plus importante, je pense que cela relève d’une piètre macroéconomie. Il est stupide de croire que tout ce qui accroît le déficit va stimuler l’économie.

Nous savons qu’une partie de la relance de Trump va reposer sur de larges réductions d’impôts pour les plus riches. Les ultra-riches vont certainement ne rien consommer de cette réduction d’impôts à court terme. C’est une partie de la population où l’équivalence ricardienne tient presque. Vous pouvez penser que cela ne devrait pas déprimer la demande agrégée à court terme. Mais il se pourrait que ce soit le cas, parce que la logique de la contrainte budgétaire intertemporelle est toujours à l’œuvre. Ces réductions d’impôts ne vont pas être financées par une accélération de l’activité à court terme, donc elles peuvent finir par entraîner des hausses d’impôts. Si les gens qui ne sont pas riches pensent que ce seront leurs impôts qui augmenteront, ils vont réduire leur consommation aujourd’hui. L’effet net pourrait être une chute de la demande.

Vous pouvez penser que les consommateurs peuvent ne pas être si prévoyants, donc que la demande ne diminuera pas. Mais la logique de la contrainte budgétaire intertemporelle est toujours valide. Si les réductions d’impôts pour les riches accroissent juste le déficit sans vraiment stimuler la demande globale à court terme, alors c’est un transfert de revenu des non-riches de demain vers les riches d’aujourd’hui. Si les réductions d’impôts pour les riches étaient payées par les hausses d’impôts sur les autres aujourd’hui, plusieurs politiciens protesteraient. Retarder les hausses d’impôts sur les autres en empruntant est une astuce pour les faire accepter.

Pourtant je crains que ce ne soit plus le cas et parler des réductions d’impôts pour les riches comme s’il s’agissait d’une relance budgétaire peut induire les politiciens en erreur. Ceux à droite comprennent cela : les réductions d’impôts pour les riches ne font presque jamais partie d’une relance générale : lorsque Nigel Lawson le fit il contribua à l’effondrement de l’économie britannique. Nous devons juste le répéter encore et encore : les réductions d’impôts pour les riches financées par la dette constituent une hausse d’impôts pour les autres.

L’exemple des réductions d’impôts pour les riches est l’exemple qui réfute la proposition générale selon laquelle la composition de toute relance budgétaire importe moins que la taille globale de toute hausse du déficit budgétaire.

Trump a aussi dit qu’il voulait plus d’investissements dans les infrastructures publiques. C’est quelque chose dont les Etats-Unis ont vraiment besoin, mais rappelez-vous que Trump va régner dans une ère de capitalisme de connivence et de politique de copinage comme jamais nous n’en avons vue. Les infrastructures que vous obtiendrez ne seront pas les infrastructures dont les Etats-Unis ont réellement besoin (…). Si ces infrastructures étaient produites entièrement par ceux qui, sinon, seraient en-dehors de l’emploi, mais aimeraient y retourner, alors le bien-être agrégé s’accroîtrait : c’est le fameux exemple de Keynes, celui selon lequel creuser des trous que l’on rebouche aussitôt stimule l’activité. Mais, en pratique, cela a peu de chances d’être le cas et ainsi ces "éléphants blancs" peuvent évincer de meilleurs projets. Dans ce cas, les citoyens américains ne verront pas leur situation s’améliorer à court terme suite à la relance, même si le PIB augmente effectivement. Et la relance ne vas pas s’autofinancer, donc une fois encore les autres devront s’inquiéter de la contrainte budgétaire intertemporelle du gouvernement.

Si l’économie du keynésianisme réactionnaire est mauvaise, je pense que la politique qui en découle est encore pire. En ne faisant rien d’autre qu’opérer un transfert vers les riches, elle ne peut que donner mauvaise réputation à la politique keynésienne. Mais nous pouvons éviter cela en faisant attention à ne pas qualifier tout déficit de relance. Et en disant que les réductions d’impôts pour les riches financées par l’endettement public correspondent à une hausse d’impôts pour tous les autres. »

Simon Wren-Lewis, « Reactionary Keynesianism », in Mainly Macro (blog), 13 décembre 2016. Traduit par Martin Anota



« (…) J’ai expliqué que toute expansion budgétaire qui se focaliserait sur les réductions d’impôts pour les très riches et qui accroîtrait l’investissement en infrastructures via des mécanismes douteux ne sera pas vue d’un bon œil par qui (comme moi) pensent qu’il y a toujours des capacités inemployées dans l’économie américaine. Plusieurs commentaires m’ont suggéré que j’aurais pu le dire un peu plus clairement.

J’ai commencé ma discussion avec un exemple illustrant comment une réduction d’impôts pour les riches peut, du moins en théorie, se révéler déflationniste. L’idée est que les riches vont immédiatement consommer qu’une faible part de la réduction d’impôts, mais les autres ménages risquent de réduire leur consommation s’ils pensent alors que leurs impôts augmenteront à un avenir plus ou moins proche afin de compenser la hausse du déficit consécutive à la réduction d’impôts des riches. (1) (…)

Après coup, j’avoue que j’aurais pu prendre un exemple plus éclairant pour montrer qu’un déficit agrégé ne constitue pas forcément une relance. En l’occurrence, j’aurais pu l’illustrer avec le multiplicateur à budget équilibré. Dans la mesure où la politique budgétaire menée par Trump peut impliquer des coupes dans la consommation publique, cet exemple peut être très pertinent, comme le note Paul Krugman.

Dans le cas de l’investissement public, je souligne à nouveau que la nature de cet investissement importe. Si le mécanisme utilisé pour accroître l’investissement public (...) fait qu’une bonne proportion de cet investissement concerne des projets avec un faible rendement social (des "éléphants blancs"), alors la population verra une fois encore sa situation se dégrader. Ce point dépend de quelque chose que j’ai passé sous silence, mais que j’aurais dû préciser : la compensation monétaire.

Parce que l’économie américaine n’est plus à la borne inférieure zéro, alors un accroissement de l’activité provoqué par la construction de nombreux "éléphants blancs" entraînerait certainement une hausse du taux d’intérêt (2). Par conséquent, le PIB peut finalement ne pas augmenter et l’investissement privé utile se retrouve évincé par un investissement public moins utile.

Une fois que les taux d’intérêt commencent à augmenter et à s’éloigner de leur borne inférieure zéro, alors ceux qui affirment que la demande doit être stimulée aux Etats-Unis (voir ici ou ici) vont réellement se plaindre à propos de la politique monétaire, non de la politique budgétaire. Une politique budgétaire expansionniste qui est évincée par la Fed aurait certains avantages indirects, en accroissant le taux d’intérêt naturel par exemple, mais le fameux argument de Keynes selon lequel il est même efficace "de creuser des trous" ne s’applique plus.

Une fois que nous quittons la borne inférieure zéro, les réductions d’impôts agissent comme une redistribution rétrograde du revenu. Les gens ne doivent pas se leurrer en pensant que les réductions d’impôt vont en partie s’autofinancer, via un mécanisme keynésien ou d’une autre manière. Il y a plusieurs arguments suggérant qu’il est nécessaire d’accroître l’investissement public en le finançant via un surcroît d’emprunt public, mais cet investissement doit aller là où il est nécessaire, plutôt qu’aux projets qui vont générer un rendement immédiat aux agents financiers du secteur privé. Il y a plusieurs arguments nous amenant à penser qu’il faut stimuler la demande globale pour soutenir l’expansion américaine, mais cela ne va pas se passer aussi longtemps que la Fed croit le contraire.

(1) Mes propos ont été un peu confus lorsque j’ai dit que les riches agissaient comme si l’équivalence ricardienne était valide, alors que j’aurais dû dire tout simplement que, parce qu’ils sont riches, ils se focalisent sur l’ensemble de leur existence plutôt que sur leur revenu courant et qu’ils ont donc une faible propension marginale à consommer d’une réduction d’impôts temporaire. Supposer qu’une réduction d’impôt pour les riches est permanente, cela revient à supposer que les Républicains ne perdront jamais le pouvoir.

(2) En supposant, bien sûr, que la Fed reste indépendante, mais Krugman affirme que même si elle ne l’était plus, les taux risqueraient bien d’augmenter. »

Simon Wren-Lewis, « Reactionary Keynesianism revisited », in Mainly Macro (blog), 4 janvier 2017. Traduit par Martin Anota

vendredi 30 décembre 2016

Ce que s’est mal passé avec (Jean-Baptiste) Hollande



« (…) François Hollande ne va pas se présenter aux élections présidentielles de mai 2017. C’est plutôt une grande nouvelle, même si elle est très logique au vu de sa cote de popularité. Mais qu’est-ce qui a mal tourné lors des années de présidence de Hollande ?

Eh bien, je crois que la réponse se trouvait déjà dans un billet que j’avais publié en 2014, intitulé "Jean-Baptiste Hollande". J’y écrivais que l’adoption de mesures d’offre (couplées à l’austérité budgétaire) pour stimuler la croissance économique était condamnée à l’échec et que les entreprises elles-mêmes démontraient, enquête après enquête, que les obstacles auxquels elles faisaient face étaient liés à une insuffisance de la demande globale et non à des "rigidités" de l’économie française, ni au fardeau fiscal. Je n’étais pas le seul, bien sûr, à considérer qu’il s’agissait d’une énorme erreur. Beaucoup l’ont également souligné. Il est vain de stimuler l’offre lors d’une récession qui a été provoquée par une insuffisance de la demande. C’est simplement comme ça. Je concluais ainsi mon billet :

"Est-ce que cela signifie que tout se passe bien en France ? Bien sûr que non. Le fardeau qui pèse sur les entreprises françaises et, en particulier, le coin fiscal constituent un problème pour leur compétitivité. Trouver des façons de le réduire est en principe une bonne chose. Le problème est qu’il faut séquencer adroitement les réformes et identifier les priorités. Les entreprises françaises semblent d’accord avec moi à l’idée que la première priorité aujourd’hui est de restaurer la demande globale et qu’en faisant ainsi, cette dernière « va créer sa propre offre ». Sinon, des entreprises françaises plus compétitives dans un contexte de stagnation de la demande agrégée vont seulement être capables d’exporter. C’est adopter le modèle allemand, mais dix ans après. J’ai déjà dit à plusieurs reprises que le séquençage des réformes est presque aussi important que le type de réformes mises en œuvre. Je suis sûr que Hollande peut faire mieux que cela…"

Cela s’est révélé exact. (…) Hollande a mis en œuvre ce qu’il promit et donna aux entreprises environ 20 milliards d’euros (soit 1 % du PIB) en réductions d’impôts. Ces dernières ont été compensées, voire même plus que compensées, par une hausse du fardeau fiscal des ménages (d’un montant de 35 milliards d’euros). Et comme cette hausse d’impôts (…) n’a pas été accompagnée par une hausse des dépenses publiques, cela s’est logiquement traduit par une baisse du déficit (trop lente selon la Commission, cela va sans dire !). Mais, comme mes collègues de l’OFCE l’ont montré, cela s’est aussi traduit par une chute de la demande globale et de la croissance économique. Une forte chute. Ils estiment que l’impact négatif des finances sur la croissance économique s’élève à environ 1 point du PIB chaque année depuis 2012.

Est-ce réellement surprenant ? Les mesures d’offre accompagnées d’une compression de la demande globale, alors même que cette dernière est déjà insuffisante, se sont traduites par une faible croissance et une stagnation de l’emploi (…). Et par un très faible taux d’approbation pour Jean-Baptiste hollande.

L’OFCE a récemment publié un rapport sur l’investissement public dans lequel elle rejoint ceux qui plaident pour un accroissement de l’investissement public en Europe et en particulier en France. Parmi d’autres choses, nous estimons qu’une hausse de l’investissement public équivalente à 1 % du PIB aurait un impact positif sur la croissance française et créerait autour de 200.000 emplois (cf. page 72). Si cela avait été fait en 2014 (ou plus tôt) au lieu de dilapider les ressources rares disponibles en réductions d’impôts, les choses auraient été très différentes aujourd’hui et Hollande aurait peut-être annoncé sa candidature pour un second mandat.

Bref, nous n’avons pas besoin de regarder trop loin pour comprendre ce qui a mal tourné.

Deux remarques supplémentaires. Premièrement, nous avons maintenant plusieurs preuves empiriques allant dans le même sens de ce que nous pouvions nous attendre en 2009 en nous appuyant sur notre seul bon sens. La croissance potentielle n’est pas insensible à la conjoncture. L’échec, aussi bien passé que présent, à s’attaquer agressivement à l’insuffisance de la demande globale qui pèse sur l’économie française (et européenne) déprime sa capacité à croître à long terme. La mauvaise gestion de la crise nous condamne à un état semi-permanent de faible croissance économique, ce qui va alimenter l’essor des démagogues de toutes sortes. Les élites européennes ne semblent pas avoir pleinement saisi le danger.

Deuxièmement, la France n’est pas le seul grand pays de la zone euro à avoir mis en place des mesures d’offre pour tenter de sortir l’économie d’une récession provoquée par la demande globale. L’échec du Jobs Act en Italie pour réamorcer la croissance de l’emploi et l’investissement découle du même mauvais diagnostic qui a entraîné l’échec de Hollande. Hollande va partir. Es-ce que ceux qui restent, et ceux qui vont suivre, vont réorienter la trajectoire de la politique économique dans la bonne direction ? »

Francesco Saraceno, « What went wrong with Jean-Baptiste », in Sparse Thoughts of a Gloomy European Economist (blog), 2 décembre 2016. Traduit par Martin Anota



aller plus loin...

« L’austérité laisse des cicatrices permanentes sur l’activité »

« Les réformes structurelles peuvent-elles sauver l’Europe ? »

« Est-ce le moment de réformer les marchés du travail et des produits ? »

mercredi 30 novembre 2016

L’OCDE et son étrange révision procyclique des multiplicateurs budgétaires



« L’OCDE vient juste de publier son Global Economic Outlook de novembre 2016. Ses prévisions suggèrent une accélération des taux de croissance à travers le monde, en particulier dans les pays qui prévoient de mettre en œuvre une expansion budgétaire. Dans le cas des Etats-Unis, l’OCDE (qui s’appuie sur le programme de l’administration Trump) s’attend à une accélération de la croissance du PIB et estime que celle-ci devrait atteindre 3 % en 2018.

Je suis soulagé de voir que l’OCDE est plus ouverte à l’idée qu’une expansion budgétaire puisse être le bon choix en matière de politique économique dans un environnement de faible croissance économique. Je suis aussi très heureux de voir que l’OCDE soit prête à admettre l’idée que les multiplicateurs budgétaires soient plus larges que ce qu’elle pensait précédemment.

Mais je suis intrigué à l’idée que l’OCDE semble ignorer ses précédentes préconisations, particulièrement désastreuses, en matière de politique économique. Et je suis encore plus intrigué de constater qu’elle révise ses estimations des multiplicateurs budgétaires (en particulier pour les réductions d’impôts) au mauvais moment du cycle d’affaires, lorsque l’économie doit être plus proche de son plein emploi.

Voici l’histoire : en 2011, plusieurs pays développés ont abandonné la relance budgétaire pour embrasser l’austérité, alors même que leurs taux de croissance étaient faibles et leurs taux de chômage élevés. Au cours de ces années, l’OCDE semblait d’accord avec cette généralisation de l’austérité, au vu des niveaux élevés de dette publique (la consolidation budgétaire lui semblait nécessaire). Elle avait tout à fait conscience qu’il y avait certains effets négatifs sur la demande globale, mais comme elle supposait que les multiplicateurs étaient d’environ 0,5 (alors même que les économies étaient au cœur d’une crise avec d’énormes taux de chômage !), elle pensait que le coût de l’austérité ne serait pas très élevé.

Aujourd’hui, dans une économie où le taux de chômage est inférieur à 5 %, où la croissance des salaires et l’inflation retournent à des valeurs normales et où la banque centrale s’apprête à relever son taux d’intérêt, l’OCDE retourne sa veste et annonce qu’elle change ses estimations des multiplicateurs budgétaires pour les rapprocher de l’unité, alors même que les mesures budgétaires qui ont été annoncées consistent pour l’essentiel à réduire les impôts pour les ménages les plus aisés, c’est-à-dire ceux qui présentent la plus faible propension à consommer.

C’est ce que j’appellerais une révision procyclique des multiplicateurs budgétaires. Appeler à l’austérité budgétaire au milieu d’une crise économique et à la relance budgétaire en période d’expansion. C’est l’opposé de ce qui constitue la politique budgétaire optimale !

Et, bien sûr, les médias (notamment le Financial Times) ont présenté l’étude de l’OCDE comme validant les politiques de la nouvelle administration au pouvoir aux Etats-Unis. Je laisse pour un autre billet (plus long) l’absence de toute discussion sérieuse des risques associés à la présidence Trump. Cela me dérange tout particulièrement, de la part d’une organisation qui s’est montrée obsédée par les risques d’inflation et d’appréciation excessive des prix d’actifs durant la crise. »

Antonio Fatás, « The OECD procyclical revision of fiscal policy multipliers », in Antonio Fatás on the Global Economy (blog), 9 août 2016. Traduit par Martin Anota

vendredi 25 novembre 2016

Quelle devrait être l'ampleur des déficits publics aux Etats-Unis ?



« Le gouvernement américain peut emprunter à des taux d’intérêt très proches de zéro. Les bénéfices à long terme de l’investissement public sont certainement supérieurs à zéro. N’est-il pas évident que les arguments en faveur d’un surcroît d’endettement public sont légion ? que nous pouvons et devons générer de plus larges déficits budgétaires ?

En fait, la réponse n'est pas si évidente que cela.

Certes, les coûts d’endettement du gouvernement américain sont très faibles. En effet, lorsque l’inflation est prise en compte, le gouvernement américain peut emprunter à des taux d’intérêt réels négatifs. De tels taux sont substantiellement plus faibles que le taux de croissance (faible, mais positif) du PIB américain. Même les taux d’intérêt de long terme sont faibles, donc en émettant une dette à long terme, le gouvernement peut être sûr de payer de faibles taux d’intérêt pendant un certain temps.

Certes, si les taux d’intérêt restaient à jamais à un plus faible niveau que les taux de croissance du PIB, cela aurait un avantage énorme pour les finances publiques : Le gouvernement peut émettre de la dette, ne jamais la rembourser, et pourtant le ratio dette publique sur PIB déclinerait régulièrement. Aucune taxe ne serait jamais nécessaire pour assurer la soutenabilité de l’endettement public. Même si l’inégalité était inversée à un moment ou à un autre dans le futur (ce qui peut très bien être le cas), les impôts nécessaires pour maintenir le ratio dette publique sur PIB sur une trajectoire soutenable seraient faibles. Plus le temps du renversement est distant, plus faible sera le montant des impôts nécessaires.

Certes, si l’économie opérait loin de son potentiel, les arguments en faveur de larges déficits publics seraient robustes. Sous de telles conditions, les autorités devraient sûrement accroître l’investissement public et le financer par l’emprunt. Et même une hausse des dépenses courantes, disons des transferts budgétaires directs, serait justifiée : cela accroîtrait la demande agrégée et ramènerait l’économie à son potentiel, avec pas ou peu de coût fiscal. Donc, c’est bon ? Nous pouvons trancher ? Non.

L’économie américaine est proche de son potentiel. Les récentes pressions inflationnistes suggèrent que nous sommes proches du plein emploi. Le taux de croissance du PIB américain, qui a tourné autour de 2 %, est proche des estimations courantes de la croissance potentielle. L’inflation est toujours sous sa cible, mais l’on prévoit qu’elle l’atteindra bientôt.

Cela implique que, si les autorités américaines voulaient éviter une économie en surchauffe, un surcroît de dépenses publiques devrait être compensé par une réduction d’une composante des dépenses privées (qui risque d’être obtenue par une hausse des taux d’intérêt par la Réserve fédérale). Dans la mesure où la réduction risque de se faire sur l’investissement privé, le coût d’opportunité de l’investissement public ne serait pas le taux d’intérêt sur les obligations publiques, mais le produit marginal du capital privé qui s’en trouverait évincé. Etant donné l’état déplorable du capital public aux Etats-Unis, les arguments sont toujours ici en faveur d’une hausse des dépenses publiques et donc d’un creusement des déficits publics, mais ils sont moins robustes.

Y a-t-il des arguments en faveur d’un surcroît d’actions ? La réponse est un oui mitigé.

Il y a des arguments en faveur d’une économie américaine temporairement en surchauffe. La raison tient en ce que nous appelons les effets d’"hystérèse" (ou d’"hystérésis"), quelque chose sur laquelle Larry Summers et moi avions travaillé par le passé et sur laquelle nous sommes toujours en train de travailler. En utilisant ce terme, emprunté à la physique, nous avions suggéré qu’une longue période de faible croissance et de chômage élevé pouvait entraîner des dommages permanents, qui peuvent n’être qu’en partie défaits par une période de surchauffe de l’économie. L’exemple le plus évident ici est celui du taux d’activité, qui a chuté depuis le début de la crise bien plus amplement que ne le justifiait des facteurs structurels, notamment les facteurs démographiques. Notamment, certains chômeurs qui ne parvenaient pas à trouver d’emplois se sont découragés et ont fini par arrêter de rechercher un emploi. Une période de très faible chômage peut inciter certains d’entre eux à retourner dans la population active. Donc, un plus large déficit budgétaire et une certaine surchauffe pourraient faire du bien à l’économie à long terme.

Si la surchauffe est en effet justifiée, elle peut en principe être obtenue grâce à la politique monétaire : la Fed peut retarder la hausse des taux d’intérêt et laisser l’économie se retrouver en surchauffe pendant quelques temps. Il y a cependant un argument amenant à justifier que l’on utilise la politique budgétaire plutôt que la politique monétaire. De plus larges déficits publics et une plus forte demande globale permettraient à la Fed d’accroître ses taux d’intérêt plus rapidement. Dans la mesure où des taux d’intérêt durablement faibles génèrent des risques croissants dans certains secteurs de l’économie, une hausse des taux d’intérêt diminuerait ces risques. De plus hauts taux d’intérêt éloigneraient l’économie de la borne inférieure zéro sur les taux d’intérêt, ce qui donnerait à la Réserve fédérale une plus grande marge de manœuvre si elle fait face à une nouvelle récession.

Qu’en conclure ? Il n’y a pas d’arguments plaidant pour un creusement démesuré des déficits publics aux Etats-Unis. Mais les arguments sont bien en faveur d’une expansion budgétaire, via un surcroît d’investissement public proprement ciblé. Nous devons faire deux remarques ici. La maintenance des infrastructures existantes, qui a été vraiment négligée, peut être moins glamour et politiquement moins attrayant que le lancement de nouveaux grands projets, mais c’est bien avec elle que le gouvernement américain est susceptible de tirer le plus grand bénéfice. Les partenariats privés-publics, qui ont été mentionnés par le programme Trump, peuvent ne pas être le bon outil : en ciblant des projets qui rapportent financièrement, ils risquent de privilégier le mauvais genre d’investissement public. La maintenance et les projets publics plus utiles peuvent avoir des rendements sociaux élevés, mais ils sont susceptibles d’avoir de faibles rendements financiers. »

Olivier Blanchard, « What size fiscal deficits for the United States? », 21 novembre 2016. Traduit par Martin Anota



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mardi 25 octobre 2016

Le néolibéralisme et l’austérité

« J’aime penser le néolibéralisme non pas comme un certain genre de philosophie politique cohérente, mais plutôt comme un ensemble d’idées interconnectées qui sont devenues monnaie courante dans de nombreux discours que nous pouvons entendre. Il y a l’idée selon laquelle le secteur des entreprises privées est le seul créateur de richesse et que l’Etat ne peut typiquement que se mettre en travers de leur chemin ; l’idée selon laquelle ce qui est bon pour les entreprises est bon pour l’économie, même quand cela accroît leur pouvoir de monopole ou implique une chasse à la rente ; l’idée selon laquelle les interférences des gouvernements ou des syndicats avec les entreprises ou les marché ne peuvent être que nuisibles. Et ainsi de suite. Aussi longtemps que ces idées décrivent l’idéologie dominante, personne n’a besoin de les qualifier de néolibérales.

Je ne pense pas que l’austérité puisse avoir été mise en œuvre sur une aussi grande échelle sans la domination de cet éthos néolibéral. Mark Blyth a décrit l’austérité comme la plus grand tactique de diversion de l’histoire. Elle prit deux formes. Dans l’une, la crise financière provoquée par un secteur financier sous-réglementé qui prêta de trop, entraîna des renflouements bancaires qui conduisirent au dérapage de la dette publique. Cela entraîna un tollé à propos de la dette publique, plutôt que des protestations vis-à-vis du secteur financier. Dans l’autre, la crise financière a provoqué une profonde récession qui (comme les récessions le font systématiquement) généra un large déficit budgétaire. Dépenser sans compter nous amène à une impasse, nous devons désormais nous serrer la ceinture et embrasser l’austérité !

Dans les deux cas, la nature de ce qui se passait était évidente pour toute personne scrutant soigneusement les faits. Que peu le firent (notamment les médias, qui gobèrent le récit de l’austérité) ne peut s’expliquer qu’en partie par l’ethos néolibéral. Après avoir passé des années à entendre les grandes banques être présentées comme de titanesques créateurs de richesse, il fut difficile pour beaucoup d’accepter l’idée que leur modèle d’affaires était fondamentalement vicié et nécessitait une large subvention implicite de la part de l’Etat. D’un autre côté, il leur était plus facile d’imaginer que les quelques faux-pas que les gouvernements avaient pu commettre par le passé étaient la cause de la crise de la dette.

Vous pouvez dire que l’austérité était populaire, mais il ne faut pas oublier que le dénigrement des banquiers l’était également. Nous avons eu de l’austérité à haute dose, tandis que les banquiers s’en tirèrent à bon compte. Vous pouvez dire que la crise de la zone euro a joué un rôle crucial, mais cela amènerait à ignorer deux faits clés. Le premier est que les plans d’austérité étaient déjà proposés par la droite, que ce soit au Royaume-Uni ou aux Etats-Unis, avant même le début de la crise. Le second est que la crise de la zone euro s’est étendue au-delà de la Grèce parce que la BCE a tardé à agir comme chaque banque centrale est censée le faire, c’est-à-dire à jouer un rôle de prêteur en dernier ressort souverain. Elle changea d’avis deux ans après, mais je ne pense pas qu’il soit trop cynique de dire que ce retard était en partie stratégique. De plus, la crise grecque a été plus grave qu’elle n’aurait dû l’être parce que les responsables politiques utilisèrent les renflouements versés à la Grèce comme prétexte pour soutenir leurs propres banques fragiles. C’est une autre forme de tactique de diversion.

Même dans ce sens, l’austérité peut certes avoir été un moyen de distraction utile pour détourner l’attention des problèmes associés au néolibéralisme que la crise financière avait mis en évidence, je pense qu’un motif politique supérieur était qu’elle permit d’accélérer l’accomplissement d’un objectif néolibéral clé : la réduction de la taille de l’Etat. Ce n’est pas une coïncidence si l’austérité implique typiquement des réductions de dépenses plutôt qu’une hausse d’impôts : le fallacieux impératif à réduire le déficit était utilisé comme prétexte pour réduire les dépenses publiques. J’appelle cela la "supercherie du déficit" (deficit deceit). Dans ce sens aussi, l’austérité va naturellement main dans la main avec le néolibéralisme.

Tout cela suggère que le néolibéralisme a rendu plus probable la généralisation de l’austérité budgétaire en 2010, mais je ne pense pas que vous pourriez aller plus loin et par exemple suggérer que l’austérité était inéluctable au motif qu’elle était nécessaire au "projet néolibéral". Pour commencer, comme je l’ai dit au début, je ne vois pas le néolibéralisme en ces termes fonctionnalistes. Mais, plus fondamentalement, je peux imaginer que des gouvernements de droite n’entrent pas sur la voie de l’austérité parce qu’ils comprennent les dommages que celle-ci est susceptible provoquer. L’austérité est en partie un problème créé par l’idéologie, mais elle reflète aussi une incompétence des gouvernements qui ont échoué à écouter les bons conseils économiques.

Une question intéressante est si la même chose s’applique aux gouvernements de droite au Royaume-Uni et aux Etats-Unis qui utilisèrent l’immigration ou la « race » comme une tactique pour gagner en pouvoir. Nous savons désormais, avec le Brexit et Trump, à quel point cette tactique peut être destructrice et dangereuse. Puisque même les fantaisistes néolibéraux qui se prononcèrent en faveur du "leave" l’ont compris, le Brexit est un revers majeur pour le néolibéralisme. Ce n’est pas seulement directement mauvais pour les entreprises, mais ça implique aussi (à la fois pour le commerce et la migration) une plus grande interférence bureaucratique dans le processus de marché. Dans la mesure où elle veut nous ramener aux années cinquante, le conservatisme de Theresa May peut être très différent de la philosophie néolibérale de Margaret Thatcher. »

Simon Wren-Lewis, « Neoliberalism and austerity », in Mainly Macro (blog), 21 octobre 2016. Traduit par Martin Anota

mardi 20 septembre 2016

Ne comptez pas sur une expansion budgétaire dans la zone euro en 2017

« Le Wall Street Journal, en s’appuyant sur un point soulevé par Jacob Kirkegaard, du Peterson Institute, semble convaincu que l’humeur politique a changé et que l’Europe s’apprête désormais à utiliser la politique budgétaire pour soutenir sa reprise économique. J’accueillerais bien évidemment avec enthousiasme une telle réorientation de la politique budgétaire. La zone euro génère un excédent externe, sa production demeure inférieure à son niveau potentiel (en grande partie à cause d’un resserrement prématuré de la politique budgétaire en 2010 qui a provoqué une récession à double creux) et elle présente au niveau agrégé une ample marge de manœuvre budgétaire. Et les voix en faveur d’un tel retournement de la politique budgétaire se font de plus en plus fortes. La nouvelle étude de Jan in ‘t Veld suggère qu’une expansion budgétaire soutenue en Allemagne et aux Pays-Bas peut avoir un impact substantiel sur le reste de la zone euro. Une hausse soutenue de l’investissement public équivalente à 1 % du PIB en Allemagne et aux Pays-Bas contribuerait à accroître la production et à réduire la dette publique dans les autres pays-membres. Dans l’étude de Jan in ‘t Veld : "Les effets de débordement sur le reste de la zone euro sont significatifs… Le PIB dans le reste de la zone euro s’en trouverait augmenté d’environ 0,5 %".

Malheureusement, il semble un peu trop tôt pour sabrer le champagne. La politique budgétaire de 2017 n’a pas encore été décidée dans les pays clés, mais il ne me semble pas que la somme des décisions budgétaires des principaux pays de la zone euro va se traduire par une significative expansion budgétaire au sein de la zone euro. En fait, je n’exclus même pas une petite consolidation nette.

L’Allemagne a présenté son Budget pour l’année 2017. La rhétorique de Schäuble a un peu changé. Mais Citibank estime que cela ne se traduirait que par une réduction de l’excédent budgétaire structurel de l’Allemagne de seulement 0,1 % du PIB. C’est un pas dans la bonne direction, mais seulement un tout petit pas. Un réel assouplissement budgétaire ne semble pas d’actualité avant 2018.

Je ne pense pas que les Hollandais aient présenté leur Budget pour l’année 2017. Mais leur rapport sur la stabilité de 2016 suggère qu’ils cherchent à réaliser une consolidation budgétaire structurelle d’environ 0,3 % du PIB. Ils veulent toujours ramener leur déficit structurel à environ 1 % du PIB.

Les Français vont sûrement opter pour un minimum de consolidation budgétaire s’ils cherchent toujours à ramener leur déficit budgétaire de 2017 sous les 3 % du PIB, mais je parie que Hollande est susceptible d’obtenir un peu de flexibilité avant les élections présidentielles.

Renzi aimerait certainement donner une impulsion budgétaire à l’économie italienne. Mais la pression de la Commission européenne et d’autres sur les Italiens est toujours en faveur de la consolidation budgétaire. Les règles et tout. La cible de la Commission pour le déficit budgétaire de l’Italie en 2017 est de 1,8 % du PIB. Je doute que l’Italie fasse la consolidation qui serait nécessaire pour ramener le déficit sous les 2 % du PIB, mais je ne suis pas pour autant convaincu que l’Italie obtiendra une marge de manœuvre pour assouplir sa politique budgétaire. Les lignes de bataille ont été tracées, mais la bataille n’a pas encore été lancée.

Si l’impact de la consolidation hollandaise est compensé par une modeste expansion allemande et si la France et l’Italie finissent avec une orientation budgétaire peu ou prou inchangée, l’Espagne devient le joker, celui qui va déterminer l’orientation budgétaire agrégée de la zone euro. Or, il y a un risque non négligeable qu’en l’absence de gouvernement, les dépenses publiques espagnoles soient maintenues constantes en termes nominaux, ce qui se traduirait par une significative consolidation budgétaire. Selon Fabio Balboni, de HSBC, "Si le Budget de l’année 2017 ne peut être approuvé d’ici la fin de l’année, tous les principaux postes de dépenses vont être gelés aux niveaux courants, notamment les salaires et les pensions de retraite. Cela serait égal à une réduction des dépenses d’environ 1 % du PIB. Cela peut contribuer à réduire le déficit, mais cela aurait aussi des conséquences négatives pour la croissance économique". Même si l’Espagne forme un gouvernement qui évite un gel des dépenses publiques de style séquestre, elle fera face à des pressions en faveur d’une réduction de son déficit. Selon Daniele Antonucci, de Morgan Stanley, "l’Espagne va se resserrer la ceinture… le point d’interrogation se place sur le degré auquel elle le fera et cela dépend aussi de la situation politique".

Si l’Espagne, qui a le plus large déficit parmi les grandes économies de la zone euro, finit par accomplir une significative consolidation budgétaire, que ce soit en conséquence de l’absence d’un gouvernement ou en conséquence d’une décision délibérée des Européens afin de pousser l’Espagne à aller au-delà de la cible après qu’elle ait élu un nouveau gouvernement, un autre pays devra alors suffisamment assouplir sa politique budgétaire pour que l’orientation budgétaire agrégée de la zone euro reste neutre. La chose la plus probable, c’est que l’on ne peut pas compter sur le Budget allemand de 2017 pour fournir une telle expansion budgétaire. Et tant que les Budgets de la France et de l’Italie pour l’année 2017 ne sont pas approuvés, nous ne saurons pas s’ils seront capables de compenser un probable resserrement de la politique budgétaire espagnole. »

Brad Setser, « Do not count (European) fiscal chickens before they hatch », in Follow The Money (blog), 15 septembre 2016. Traduit par Martin Anota



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« Adopter le modèle allemand ou sauver l’euro »

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« Et si l'Allemagne adoptait un plan massif d'investissement public ? »

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jeudi 1 septembre 2016

L'obsession allemande pour les excédents budgétaires freine la croissance européenne

« (…) Le gouvernement fédéral allemand a généré un excédent budgétaire représentant 1,2 % du PIB durant la première moitié de 2016. Le FMI prévoyait un excédent budgétaire de 0,3 % du PIB (et un déficit public général de 0,1 % du PIB) ; les Allemands se sont surpassés.

Les excédents budgétaires actuels de l’Allemagne contribuent au massif excédent du compte courant allemand et à l’excédent externe large et croissant de la zone euro (l’excédent de la zone euro atteignait 350 milliards d’euros au cours des quatre derniers trimestres pour lesquels les données sont disponibles, c’est-à-dire jusqu’au deuxième trimestre 2016). L’excédent externe exporte effectivement l’insuffisance de la demande européenne au reste du monde et pousse à la baisse les taux d’intérêt mondiaux. (…)

Martin Sandbu l’a très bien expliqué dans les pages du Financial Times : "L’excédent public s’ajoute à l’excédent du secteur privé, ce qui signifie que le pays dans son ensemble consomme bien moins qu’il ne produit, envoyant l’excès à l’étranger en contrepartie de créances de plus en plus importantes vis-à-vis du reste du monde. Les autorités allemandes ont l’habitude d’affirmer que l’énorme excédent commercial du pays résulte des fondamentaux économiques et non de la politique économique, mais tant que l’excédent budgétaire demeure, cette affirmation ne tient pas. Même si l’essentiel de l’excédent externe ne dépend pas de la politique économique, cela serait un argument en faveur pour utiliser le budget public pour le contrer et non pour le renforcer".

Les Allemands tendent à voir cela différemment. Plutôt que de voir les excédents budgétaires comme un frein opportuniste sur la demande globale, ils croient que leur prudence budgétaire leur permet de donner le bon exemple à ses voisins.

Mais ses voisins ont bien plus besoin de la demande allemande pour leurs biens et services qu’elle n’a besoin de l’Allemagne pour leur donner l’exemple en matière de prudence budgétaire. Au vu du risque que les partenaires de l’Allemagne au sein de la zone euro se retrouvent piégés dans la déflation par la dette, il est clair que l’ajustement de la zone euro ne peut réellement réussir que si les prix et salaires allemands s’accroissent plus rapidement que les prix et salaires dans le reste de la zone euro. Le mécanisme alternatif d’ajustement (une chute des prix et salaires dans le reste de la zone euro) ne fonctionnera pas.

Une expansion budgétaire allemande aiderait les autres pays-membres à atteindre leurs propres objectifs budgétaires, en particulier si elle passe par un investissement public qui stimule l’investissement privé et se répercute positivement au reste de la zone euro. Une plus forte demande globale en Allemagne accroîtrait les exportations, stimulant la production et les recettes fiscales. Jetez un coup d’œil à ce document de travail de 2014.

L’excédent budgétaire allemand permet au FMI de facilement recalibrer ses recommandations budgétaires pour la zone euro en 2017. Il semble que l’expansion budgétaire allemande que le FMI projetait initialement pour 2016 n’a pas eu lieu (le FMI s’attendait à une hausse d’un demi-point de pourcentage des dépenses publiques relativement au PIB et à une chute de 20 points de base des recettes relativement au PIB en 2016). Cela permet au FMI d’appeler plus facilement à une expansion budgétaire qui ramènerait l’excédent à zéro en 2017 tout en compensant l’impulsion budgétaire négative susceptible de provenir d’Espagne ou d’un autre pays-membre. Le FMI est toujours réticent à appeler les pays disposant d’un excédent externe à générer des déficits budgétaires, même modestes. Mais il est plus enclin à appeler les pays présentant des excédents externes et des excédents budgétaires à ramener leurs budgets à l’équilibre. »

Brad Setser, « Germany is running a fiscal surplus in 2016 after all », in Follow The Money (blog), 25 août 2016.



« Je désire poursuivre la réflexion de Brad Setser à propos de l’excédent budgétaire allemand.

Voilà ce que je pense : aujourd’hui, nous assistons dans les cercles de l’élite à une prise de conscience, tardive mais toujours bienvenue, que la politique monétaire a vraiment besoin d’être soutenue par une expansion budgétaire. Si cela passe par la monnaie-hélicoptère et que celle-ci améliore la situation des gens, très bien ; dans tous les cas, ce qui importe, c’est la relance combinée budgétaire-monétaire.

Il y a toutefois des obstacles susceptibles d’empêcher la mise en œuvre d’un tel policy mix. Il y a tout d’abord le parti républicain aux Etats-Unis, qui se tient déjà prêt à mettre des barrières à l’administration Clinton. Mais il y aussi le problème allemand : l’obsession allemande pour la rigueur budgétaire et, sur plan, il faut avouer que, lorsque cela concerne la macroéconomie, l’Allemagne semble vivre dans un univers intellectuel bien différent. Et les circonstances font que l’obsession allemande a un bien plus grand impact que ne l’ont habituellement les mauvaises idées.

Pensez à la nature du problème européen. Il est actuellement double, voire triple. Premièrement, la zone euro au niveau agrégé souffre au moins des premières étapes de la stagnation séculaire. Son taux d’inflation est inférieur d’un point de pourcentage à la cible de la BCE, alors même que cette dernière est déjà excessivement faible. Pour sortir de ce problème de faible inflation (lowflation), il faut recourir à une relance budgétaire. Deuxièmement, les prix relatifs et les coûts du travail ne sont toujours pas corrigés en Europe. L’Europe du sud doit toujours procéder à une dévaluation interne, mais celle-ci serait bien plus facile si l’Allemagne connaissait une véritable expansion et une plus forte inflation. Troisièmement, il y a toujours un problème bancaire qui nécessite sûrement de nouvelles injections de fonds publics pour être résolu.

Mais l’Allemagne veut engranger des excédents et elle désire que les autres pays-membres fassent de même. La politique budgétaire restrictive de l’Allemagne contribue directement à la faiblesse de la demande globale en Europe et son aversion vis-à-vis du déficit budgétaire contribue à expliquer pourquoi d’autres pays européens qui ont de faibles coûts d’emprunt poursuivent pourtant leur austérité budgétaire.

En outre, le resserrement budgétaire allemand empêche l’Allemagne de connaître l’expansion économiques et l’inflation qui pourraient faciliter la dévaluation interne dans le sud (cette dernière est la contrepartie de l’expansion et de l’inflation du sud entre 2000 et 2007 qui contribuèrent à sortir l’Allemagne du marasme qu’elle a connu à la fin des années quatre-vingt-dix). Et cela impose une austérité continue dans l’Europe du sud. Finalement, tel que je le comprends, l’Allemagne demande l’implication des créanciers lors des sauvetages bancaires, pour empêcher davantage d’endettement public, ce qui est parfois une bonne idée, mais ne contribue dans le cas présent qu’à perpétuer la crise bancaire.

Donc l’obsession budgétaire de l’Allemagne a une sorte d’effet multiplicateur sur l’Europe, et indirectement sur le monde, qui est disproportionné même par rapport à la taille économique de l’Allemagne. Et cela m’amène à douter que le changement radical dans l’opinion de l’élite auquel nous assistons actuellement permettra vraiment de changer les choses, dans la mesure où le gouvernement qui a le plus besoin de changer ses politiques reste sourd. »

Paul Krugman, « Germany’s drag », in The Conscience of a Liberal (blog), 26 août 2016. Traduit par Martin Anota



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samedi 27 août 2016

Le FMI reste obsédé par l’austérité budgétaire

Le FMI préconise la consolidation budgétaire pour les pays excédentaires d’Asie


« En théorie, la FMI devrait aujourd’hui appeler les pays en excédent courant à s'appuyer davantage sur la relance budgétaire et moins sur la relance monétaire. Cela fait sens dans un monde marqué par de faibles taux d’intérêt, le risque que les pays à excédent courant exportent des trappes à liquidité aux économies connaissant un déficit courant et les inquiétudes à propos de la stagnation séculaire. L’expansion budgétaire tend à réduire l’excédent des pays excédentaires, tandis que l’expansion monétaire tend à accroître les excédents externes. Et les amples excédents externes doivent être un motif d’inquiétude dans un monde où les déséquilibres dans le commerce de biens sont à nouveau assez larges (…).

En pratique, toutefois, le Fonds semble avoir des difficultés à conseiller l’expansion budgétaire à toute économie majeure présentant un excédent du compte courant. (…) Le FMI encourage la consolidation budgétaire en Chine, au Japon et la zone euro. Ces économies ont un PIB combiné de près de 30.000 milliards de dollars. Le Fonds est peut-être en train d’encourager un peu d’expansion budgétaire en Suède (bien que cela ne soit pas évident dans le rapport du Fonds de 2015) et en Corée du Sud, des pays dont le PIB combiné s’élève à 2.000 milliards de dollars. J’ai précédemment noté que le Fonds conseille une consolidation budgétaire en 2017 pour la zone euro, dans la mesure où la consolidation préconisée par le Fonds en France, en Italie et en Espagne excéderait la modeste expansion budgétaire qu’il préconise aux Pays-Bas (Le FMI recommande que l’Allemagne reste en équilibre budgétaire en 2017.) Cela semble être la même chose pour les principales économies excédentaires de l’Asie de l’est.

Prenons le conseil du FMI pour la Chine. Le Fonds pense que la bonne mesure de l’orientation budgétaire de la Chine est ce qu’il appelle "le solde budgétaire augmenté". Et il pense que le déficit augmenté est trop grand et que la Chine doit faire une modeste consolidation budgétaire en 2017. (…) Pour être juste, le Fonds n’appelle pas à une consolidation budgétaire en bilan et il semble même ouvert à un dépassement des 3 % du PIB pour le déficit global si c’est nécessaire pour soutenir la mise en œuvre de nouvelles réformes agressives. En termes de sens, cependant, le FMI désire bel et bien une consolidation budgétaire.

Prenons le conseil du FMI pour le Japon. Le premier relèvement de la taxe sur la consommation (qui est passée de 5 % à 8 %) a été nocif à l’activité. La consommation n’a jamais connu de reprise et la croissance économique a ralenti. Mais, plutôt que de reconsidérer la consolidation basée sur la taxe de la consommation, le FMI veut que le Japon fasse un doublé et relève la taxe sur la consommation non pas à 10 %, mais à 15 %. (…) Ce n’est pas exactement un appel à utiliser la flèche budgétaire pour relancer la croissance de la demande japonaise. Le FMI appelle à un ce que la consolidation budgétaire s’opère à un rythme plus lent et plus prévisible, mais il appelle pour un surcroît de consolidation et en l’occurrence pour une forme de consolidation que pèserait lourdement sur les ménages. Les politiques monétaire et budgétaire agiraient dans des sens opposés. Le Japon est toutefois un cas complexe. Il a un niveau inhabituellement élevé de dette publique. Il a aussi un taux d’intérêt inhabituellement faible sur cette dette. Et les risques budgétaires sont réduits tant que le stock de dette actuellement détenu par le public chute rapidement : d’un côté, le déficit budgétaire s’élève à 5 % du PIB et, de l’autre, les achats annuels réalisés par la Banque du Japon s’élèvent à 15 % du PIB (…). Avec une consolidation budgétaire à un rythme de 0,5 % du PIB pour les dix à quinze prochaines années qui est nécessaire selon le FMI (….) c’est un peu difficile de voir comment la Banque du Japon peut s’arrêter d’acheter bientôt des titres publics, si bien que si le Japon adoptait le conseil du FMI, le stock de dette détenu dans le marché chuterait probablement assez rapidement.

Et qu’en est-il de la Corée du sud ? Les détails du conseil du FMI pour la Corée ne sont toujours pas publiés. Mais il ne semble pas que le FMI veuille un assouplissement budgétaire significatif et soutenu en Corée, alors même que cette dernière a une faible dette publique, pas de déficit budgétaire à proprement parler et un excédent de compte courant de 100 milliards de dollars (soit l’équivalent de 7-8 % du PIB). Selon la prévision du FMI, si je la lis correctement, le gouvernement général va retourner à un excédent budgétaire de 1 % du PIB au cours du temps. La Corée nécessite d’assouplir sa politique budgétaire juste pour éviter le resserrement, pour ainsi dire.

Les deux gros pays excédentaires d’Asie (la Chine et le Japon) constituent sans aucun doute un cas légèrement plus compliqué que la zone euro prise dans son ensemble. La zone euro a un équilibre primaire et, au niveau agrégé, elle a seulement un modeste déficit. La taille absolue du déficit augmenté de la Chine et le déficit primaire du Japon ennuient sans doute certains au FMI. D’un autre côté, la Chine et le Japon engrangeant de significatifs excédents externes, même avec d’amples déficits budgétaires. Par conséquent, sans ces déficits budgétaires, la taille de leurs excédents externes serait bien plus élevée. La Corée du Sud n’a pas de déficit budgétaire à proprement parler et elle un excédent de compte courant qui est plus important, relativement au PIB, que le compte courant de la Chine ou du Japon.

Conclusion : si le FMI veut l’expansion budgétaire dans les pays excédentaire pour faciliter le rééquilibrage externe et réduire les excédents de compte courant, il devrait actuellement encourager les grands pays dotés de larges excédents externes à embrasser l’expansion budgétaire. Trouver une marge de manœuvre budgétaire limitée en Suède et peut-être en Corée du Sud ne suffit pas. Une expansion budgétaire de 20 ou 30 points de base dans les petites économies ne change pas grand-chose au niveau mondial. Pas si la Chine, le Japon et la zone euro manquent tous de marge de manœuvre budgétaire et doivent embrasser la consolidation budgétaire. »

Brad Setser, « IMF cannot quit fiscal consolidation (in Asian surplus countries) », in Follow The Money (blog), 22 août 2016.



La folie de la prudence au FMI


« A la lecture du billet de Brad Setser, est vraiment désespérante. Il note que même aujourd’hui le FMI préconise la contraction budgétaire presque partout (la zone euro, le Japon, la Chine) et l’expansion budgétaire presque nulle part. Setser y voit le FMI violant son propre précepte, celui selon lequel les pays présentant un excédent de leur compte courant devraient stimuler leur activité, ce qui devrait effectivement être le cas. Je reformulerais cela dans un contexte plus large : nous sommes dans un monde où la stagnation séculaire constitue un risque très important, où l’inflation est inférieure à sa cible partout malgré une expansion monétaire sans précédents. Tous les récents événements suggèrent que la seule action des banques centrales ne suffit pas, que le monde nécessite désespérément d’une expansion budgétaire pour stimuler la demande globale et accroître l’offre d’actifs sans risque. Même si la solution ultime peut impliquer des cibles d’inflation plus élevées et les réformes structurelles dont on entend continuellement parler, rien n’est susceptible de marcher sans l’impulsion majeure de la part de la politique budgétaire. Ce diagnostic a finalement fait quelques percées dans les discours ; on ne l’entend plus dans la bouche des seuls keynésiens. Pourtant, le FMI préconise toujours (toujours !) l’austérité budgétaire au nom de la prudence.

Nous vivons dans une économie dépressive, aux faibles taux, depuis huit ans maintenant et les acteurs clés se comportent comme s’ils n’avaient toujours rien appris. »

Paul Krugman, « The folly of prudence, IMF edition », in The Conscience of a Liberal (blog), 23 août 2016. Traduit par Martin Anota

lundi 15 août 2016

Le fabuleux destin du multiplicateur budgétaire



« Au sommet de la crise de la zone euro, lorsque les taux d’intérêt sur la dette publique atteignaient des sommets dans plusieurs pays européens et que le risque de défaut de paiement augmentait, la Banque centrale européenne et les pays-membres plus sains de la zone monétaire cherchèrent à mettre un terme au désastre en accordant des plans de sauvetage. Mais ces derniers étaient assortis de conditions. Ils imposaient très souvent à leurs bénéficiaires une discipline budgétaire stricte, visant à ramener les finances publiques sur une trajectoire soutenable. Certains économistes affirmaient en effet que l’austérité budgétaire était d’une douloureuse nécessité. D’autres considéraient au contraire qu’elle peut s’avérer contre-productive, en réduisant la croissance économique et par là même les recettes publiques, si bien qu’elle laisse non seulement les pays plus pauvres, mais aussi plus endettés. En 2013, les économistes du FMI rendirent leur verdict sur ces programmes d’austérité : ces derniers avaient provoqué plus de dommages économiques que ce qui avait été initialement prévu, notamment par le Fonds lui-même. Où le FMI s’était-il trompé lorsqu’il fit ses premières prévisions ? Ce qu’il avait sous-estimé, comme l'ont montré Olivier Blanchard et Daniel Leigh, c’était la taille du multiplicateur budgétaire.

Le multiplicateur est une idée simple et puissante, mais aussi l’objet de profonds débats. Il est constitue un élément crucial de la macroéconomie keynésienne. Au cours des 80 années passées, sa place dans la science économique a profondément évolué. Il fut à un moment donné considéré comme un concept d’importance fondamentale, puis fut ensuite discrédité. Il est maintenant de nouveau en vogue.

L’idée du multiplicateur émergea lors de la Grande Dépression, lorsque les économistes débattaient sur ce que pouvait être la meilleure manière de répondre à cette dernière. Dans les années vingt, la Grande-Bretagne a basculé dans la récession. La Première Guerre mondiale avait laissé les prix plus élevés et la livre plus faible. Le gouvernement était néanmoins déterminé à restaurer le taux de change de la livre sterling à sa valeur d’avant-guerre. Pour y parvenir, il garda une politique monétaire excessivement restrictive, qui provoqua une déflation et une récession prolongées. Les économistes débattaient à l’époque sur ce qui pouvait être fait pour améliorer les conditions des travailleurs en souffrance. Certains suggéraient de mettre en place un programme d’investissement public afin de ramener les chômeurs à l’emploi.

Le gouvernement britannique écartait une telle mesure. Il avait fait sienne la croyance conventionnelle de l’époque, celle que l’on appelait souvent le "point de vue du Trésor" (Treasury view). Il croyait que les dépenses publiques, financées via l’emprunt, ne stimuleraient pas l’activité économique, parce que l’offre d’épargne disponible dans l’économie pour l’emprunt est fixe. Le gouvernement pensait que s’il utilisait une partie des capitaux pour construire de nouvelles routes, par exemple, il priverait les entreprises privées du même montant de capitaux. Il y aurait certes de plus fortes dépenses et plus d’emplois dans une partie de l’économie, mais les dépenses et les emplois disparaitraient conséquemment dans le reste de l’économie.

Mais comme l’économie mondiale bascula toute entière dans la dépression et que la crise économique s’aggrava en Grande-Bretagne, cette conception fit de moins en moins consensus. En 1931, l’économiste britannique Richard Kahn publia un article proposant une théorie alternative : selon lui, un surcroît de dépenses publiques stimulerait directement l’activité et aurait des "répercussions bénéfiques". Si la construction de routes, par exemple, permettait d’embaucher des chômeurs et permettait à ces derniers de davantage consommer, il estimait que cela pouvait entraîner une hausse soutenue de l’emploi total.

L’article de Kahn était en phase avec la pensée de John Maynard Keynes, le grand économiste britannique de l’époque, qui travaillait sur ce qui allait devenir son chef-d’œuvre, la Théorie générale. Keynes y expliqua plus précisément comment le multiplicateur pouvait fonctionner et comment cela permettait au gouvernement pour redonner la santé à une économie déprimée. Keynes était un personnage singulier, et l’un des plus grands penseurs du vingtième siècle. (…) Frustré par son incapacité à changer l’opinion de ceux qui détiennent le pouvoir et par l’aggravation de la récession mondiale, Keynes s’est lancé dans la rédaction d’un chef-d’œuvre critiquant le consensus qui prévalait alors en économie et proposant une alternative. Il présenta la Théorie générale comme un texte révolutionnaire et elle se révéla en être effectivement un.

Le livre est rempli d’intuitions économiques. Sa plus importante contribution reste le raisonnement derrière la proposition selon laquelle, dans une économie éloignée du plein emploi, le niveau d’investissement et du revenu national est déterminé, non pas par l’offre globale, mais par la demande globale. Keynes supposait qu’il y avait un "effet multiplicateur" associé aux variations des dépenses d’investissement. Toute dépense additionnelle du gouvernement, par exemple, accroît directement la production et le revenu du pays. Dans une première étape, cette monnaie irait aux entrepreneurs, aux fournisseurs, aux fonctionnaires ou aux bénéficiaires de prestations sociales. Ceux-ci dépenseront à leur tour une partie du supplément de revenu. Les bénéficiaires de cette dépense en dépenseront aussi un morceau, stimulant par là même l’activité économique, et ainsi de suite. Si au contraire le gouvernement diminuait ses dépenses, le multiplicateur fonctionnerait en sens inverse, déprimant l’activité.

Keynes pensait que cette intuition était particulièrement importante en raison de ce qu’il appelait la "préférence pour la liquidité". Il estimait que les gens aimaient avoir certains actifs liquides sous la main, en cas d’urgence. En temps de turbulences financières, la demande de liquidité ou d’actifs liquides s’accroît ; les investisseurs commencent à s’inquiéter plus à propos du rendement du capital que du rendement sur le capital. Keynes estimait que cela pouvait entraîner un excès d’épargne généralisé : dans un monde dans lequel chacun essaye d’avoir plus de liquidité, la demande globale s’en trouve déprimée, ce qui déprime à leur tour la production et le revenu, détériorant la situation des gens. Dans ce monde, une réduction des taux d’intérêt n’aide pas beaucoup pour stimuler la croissance. Et les taux d’intérêt ne sont pas très sensibles aux hausses de l’endettement public, étant donné l’excès d’épargne. Les dépenses publiques visant à stimuler l’économie peuvent alors générer une forte hausse de l’emploi, mais seulement une hausse négligeable des taux d’intérêt. Les économistes classiques pensaient que les travaux publics "évinceraient" l’investissement public ; Keynes disait que durant les périodes de faible demande globale ils pourraient au contraire stimuler les dépenses privées via l’effet multiplicateur.

Le raisonnement de Keynes se trouva conforté par l’impact économique de l’accroissement des dépenses publiques durant la Seconde Guerre mondiale. Les dépenses militaires massives en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis contribuèrent à fortement accélérer la croissance économique. Cela incita les responsables politiques, bien déterminés à ce que la Grande Dépression ne se reproduise pas, à embrasser l’économie keynésienne (et l’idée du multiplicateur) et celle-ci est devenue la pièce centrale de l’ordre économique d’après-guerre.

D’autres économistes poursuivirent là où Keynes s’était arrêté. Alvin Hansen et Paul Samuelson ont proposé des modélisations pour montrer comment une hausse ou une chute des dépenses dans une partie de l’économie se propage au reste de l’économie. Les gouvernements considéraient désormais que la gestion de la demande globale était de leur ressort. Dans les années soixante, la victoire intellectuelle de Keynes semblait totale. Dans un numéro du Time magazine publié en 1965, Milton Friedman déclara, « nous sommes tous keynésiens désormais » (une phrase souvent attribuée à Richard Nixon).

Mais le consensus keynésien se fractura dans les années soixante-dix. Sa domination fut érodée par les idées de Friedman lui-même, qui expliqua les cycles d’affaires par la croissance (ou le déclin) de l’offre de monnaie. Le monétariste déclara que de fantaisistes multiplicateurs keynésiens n’étaient pas nécessaires pour garder une économie sur le droit chemin. Selon lui, les gouvernements devaient simplement s’assurer que la croissance de la masse monétaire reste stable.

L’émergence de l’école des "anticipations rationnelles", menée par Robert Lucas, ébranla plus violemment le keynésianisme. Ses partisans, les nouveaux classiques, estimaient que la politique budgétaire serait déjouée par les contribuables. Ces derniers savent que l’emprunt public devra tôt ou tard être remboursé, si bien que tout plan de relance adopté aujourd’hui nécessitera une hausse des impôts demain. Les ménages vont alors épargner le supplément de revenu gagné avec le plan de relance en prévision du supplément d’impôt qu’ils devront payer plus tard. Le multiplicateur des dépenses publiques serait en fait être proche de zéro, comme chaque dollar dépensé en plus par l’Etat est presque entièrement compensé par une hausse d’un dollar de l’épargne privée. Les économistes derrière plusieurs de ces critiques se situaient dans les universités du Midwest, notamment l’université de Chicago. Parce qu’ils étaient souvent situés à proximité des Grands Lacs des Etats-Unis, on les qualifia d’"économistes d’eau douce" (freshwater economists). Ils affirmaient que les modèles macroéconomiques devaient commencer par décrire sous forme d’équations comment les agents rationnels prennent leurs décisions. Les événements des années soixante-dix semblaient confirmer leur critique de Keynes : les gouvernements cherchaient alors à stimuler leurs économies déprimées avec une relance budgétaire et monétaire, mais l’inflation et les taux d’intérêt s’élevèrent, tandis que le chômage restait élevé. Les économistes d’eau douce se déclarèrent victorieux. Dans un article qui fut publié en 1979 et qui s’intitulait "After Keynesian Economics", Robert Lucas et Tom Sargent, qui reçurent par la suite le prix Nobel, écrivirent que les défauts des modèles économiques keynésiens étaient "fatals". Les modèles macroéconomiques keynésiens étaient "d’aucune valeur pour guider la politique économique".

Ces attaques conduisirent à leur tour à l’émergence des "nouveaux keynésiens", qui empruntèrent des éléments des économistes d’eau douce comme les anticipations rationnelles, mais en gardant l’idée keynésienne que les récessions sont des défaillances de marché qui peuvent être surmontées grâce à l’intervention publique. Parce que la plupart d’entre eux travaillaient dans les universités sur les côtes américaines, ils se qualifièrent d’"économistes d’eau de mer" (saltwater economists). Parmi les nouveaux keynésiens, il y a Stanley Fischer, désormais vice-président de la Fed, Larry Summers, un ancien Secrétaire au Trésor, et Greg Mankiw, qui était à la tête du Conseil des conseillers économiques de George W. Bush. Dans leurs modèles, la politique budgétaire est pratiquement neutre. Ils affirment que les banques centrales peuvent et doivent prendre en charge la gestion de la demande globale (…).

Pourtant au Japon depuis les années quatre-vingt-dix et dans la plupart des pays développés depuis la Grande Récession qui suivit la crise financière mondiale, la réduction des taux directeurs à zéro s’est révélée insuffisante pour raviver les économies déprimées. Plusieurs gouvernements se sont appuyés sur la relance budgétaire pour ramener les économies au plein emploi. Aux Etats-Unis, l’administration Obama a réussi à déployant un plan de relance d’un montant proche de 800 milliards de dollars.

Comme un nouveau débat sur les multiplicateurs budgétaires s’est ouvert, les économistes d’eau douce restèrent sur leur position. John Cochrane, de l’Université de Chicago, dit en 2009 à propos des idées keynésiennes : "Cela ne fait pas partie de ce que l’on a pu apprendre aux étudiants depuis les années soixante. Ce sont des contes de fée qui se sont révélés erronés. Il est très réconfortant en temps de turbulences de se rappeler les contes de fée que nous avons entendus lorsque nous étions enfants, mais cela ne les rend pas moins faux".

Les événements de la Grande Récession donnèrent de la matière à étudier pour les économistes. D’innombrables articles cherchant à estimer les multiplicateurs budgétaires ont été publiés depuis 2008. La plupart d’entre eux suggèrent que, avec des taux d’intérêt proches de zéro, le multiplicateur budgétaire associé aux plans de relance est supérieur à l’unité. Réciproquement, le FMI conclut que le multiplicateur (négatif) associé aux contractions budgétaires est souvent égal ou supérieur à 1,5. Alors que plusieurs responsables politiques restent engagés à consolider leurs finances publiques, de nombreux économistes affirment maintenant que le manque de relance budgétaire constitue l’un des plus gros échecs suite à la Grande Récession. Par exemple, Larry Summers et Antonio Fatas suggèrent que non seulement l’austérité budgétaire a substantiellement réduit la croissance économique, mais aussi qu’elle a conduit la dette publique à des niveaux bien plus élevés à ceux qu’elle aurait atteint si les gouvernements avaient au contraire poursuivi leurs plans de relance pour raviver la croissance. Près d’un siècle après sa création, le concept keynésien de multiplicateur n’a jamais été aussi pertinent et controversé. »

The Economist, « Fiscal multipliers: Where does the buck stop? », 13 août 2016. Traduit par Martin Anota



aller plus loin...

« Retour sur l’efficacité des multiplicateurs budgétaires »

« L’austérité est-elle vouée à l’échec ? »

« Quelle est la taille du multiplicateur budgétaire ? »

« Quelle politique budgétaire faut-il adopter lors d'une récession ? »

« Quel est l'impact de l'austérité lors des récessions prolongées ? »

« Multiplicateur budgétaire et politique monétaire »

samedi 28 mai 2016

Petit manuel d’éducation budgétaire à l’usage des dirigeants du G7

« Comme les dirigeants des pays du G7 se sont réunis au Japon les 26 et 27 mai au Japon, ils ont évoqué la faiblesse de l'économie mondiale. Ils aimeraient avoir un plan pour mettre fin à la stagnation de la croissance. Ils devraient moins parler des guerres de devises et davantage de la politique budgétaire.

Politique budgétaire versus politique monétaire


Sous les conditions qui ont prévalu dans les plupart des grandes économies ces dix dernières années, nous avons des raisons de penser que la politique budgétaire est un outil plus efficace que la politique monétaire pour influencer le niveau de l’activité économique. On peut tirer cette conclusion des manuels de macroéconomie et la confirmer au travers les récentes études empiriques ; les effets de la relance budgétaire ne sont pas susceptibles d’être limités, comme en temps normaux, par une hausse des taux d’intérêt ou par une éviction de la demande privée ; elle ne va pas buter sur des contraintes en capacités, ni se traduire par une inflation excessive ou par une quelconque autre surchauffe. Malgré l’efficacité de la politique budgétaire dans les conditions qui prévalent, les économistes continuent d’accorder plus d’attention à la politique monétaire. Pourquoi ? (…)

La réponse que l’on entend habituellement est que la politique budgétaire est "politiquement contrainte". C’est une affirmation exacte, mais pas une bonne raison pour que nous abandonnions. En effet, si le processus politique ne permet pas d’avoir la bonne politique budgétaire, comme c’est le cas, c’est une bonne raison pour les économistes d’offrir leurs contributions.

Bien sûr, si l’on est un banquier central ou que l’on conseille un banquier central, alors on doit se concentrer sur la politique économique dont on a la charge, en l’occurrence la politique monétaire. Mais précisément parce qu’il y a une limite à ce que les banquiers centraux puissent dire à propos de la politique budgétaire, c’est aux autres de se pencher davantage dessus.

L’apogée de la politique budgétaire activiste a eu lieu il y a un demi-siècle. La position "nous sommes désormais tous keynésiens" fut attribuée à Milton Friedman en 1965 et à Richard Nixon en 1971. Jusqu'à la fin du vingtième siècle, la plupart des pays développés ont réussi, en moyenne, à poursuivre une politique budgétaire contracyclique : généralement en freinant les dépenses publiques ou en augmentant les impôts durant les périodes d’expansion économique et en mettant en œuvre des plans de relance budgétaire durant les récessions. Cela permit généralement de lisser le cycle d’affaires (comme s’y attendait Keynes). C’était alors les pays en développement qui suivaient des politiques procycliques ou déstabilisatrices.

Les dirigeants des pays développés ont oublié comment rendre leur politique budgétaire contracyclique


Après 2000, cependant, certains pays développés ont abandonné leurs bonnes habitudes. Trop de dirigeants politiques dans les pays développés ont poursuivi des politiques budgétaires procycliques : ils adoptent une relance budgétaire lorsque l’économie est déjà en expansion, ce qui alimente la surchauffe de l’économie, puis ils embrassent l’austérité budgétaire lorsque l’économie ralentit, ce qui aggrave la récession.

Penchons-nous sur les erreurs de politique budgétaire qui ont été commises dans trois régions du monde : les Etats-Unis, l’Europe et le Japon. Le Président américain George W. Bush commença le siècle en dilapidant les larges excédents budgétaires qu’il hérita de Bill Clinton et poursuivit en baissant ensuite fortement les impôts et en augmentant les dépenses publiques, même entre 2003 et 2007, c’est-à-dire lorsque l’économie atteignait son pic d’activité. Ce fut durant cette période que le Vice-Président Cheney déclara que "Reagan a prouvé que les déficits sont sans importance". De façon prévisible, la dette en hausse réduisit la marge de manœuvre du gouvernement pour adopter un plan de relance budgétaire lorsqu’il en avait cruellement besoin, c’est-à-dire lorsque la Grande Récession éclata en décembre 2007. C’est précisément au plus mauvais moment que les Républicains eurent une "révélation" en déclarant désormais que les déficits étaient finalement une mauvaise chose. Donc, lorsque le Président Obama prit ses fonctions en janvier 2009, avec une économie en chute libre, l’opposition vota contre sa relance budgétaire. Heureusement, ils échouèrent et la relance contribua tout particulièrement à renverser la chute de l’économie en 2009. Mais en reprenant le pouvoir au Congrès en 2011, les Républicains réussirent à bloquer les nouvelles tentatives d’Obama visant à stimuler une économie trop faible. Ils sont systématiquement procycliques.

La Grèce est l’exemple typique du pays développé qui a eu systématiquement recours à une politique budgétaire procyclique depuis le début du siècle. Sa première erreur a été de générer des déficits budgétaires excessifs durant la période d’expansion qu’elle connut entre 2003 et 2008 (comme l’a fait l’administration Bush). Ensuite, (…) la Grèce fut poussée après sa crise à adopter une forte austérité en 2010, qui a grandement aggravé la chute du PIB. Le but était de ramener son ratio dette publique sur PIB sur une trajectoire soutenable. Malheureusement, le ratio a en fait augmenté de plus en plus rapidement en raison de la chute du PIB.

Plus que bien d’autres, les Européens ont la fâcheuse habitude de baser leur Budget sur des prévisions excessivement optimistes et de conduire au final une politique budgétaire procyclique. Avant 2008, la Grèce, mais plus largement tous les pays-membres de la zone euro étaient excessivement optimistes dans leurs prévisions et dépassaient ainsi régulièrement la limite de 3 % du PIB imposée au déficit public. Après 2008, c’est au contraire une contraction budgétaire procyclique à laquelle les pays européens se sont adonnés, entraînant une chute du revenu et une hausse du ratio dette publique sur PIB, en particulier en Irlande, au Portugal, en Espagne et en Italie.

Le pays natal de la philosophie austéritaire est, bien sûr, l’Allemagne. A la réunion du G20 à Londres en avril 2009, les Allemands, malgré leur réticence, ont accepté l’idée qu’il fallait stimuler la demande de façon à sortir les économies de la Grande Récession. Mais lorsque la crise grecque a éclaté à la fin de l’année, les Allemands sont retournés à leurs vieilles croyances envers la discipline budgétaire.

Initialement, le FMI et les autres membres de la troïka croyaient ou tout du moins prétendaient croire que la discipline budgétaire dans les pays périphériques de la zone euro n’endommagerait pas significativement leur PIB et ramènerait donc leurs ratios dette publique sur PIB sur des trajectoires soutenables. Mais en janvier 2013, l’économiste en chef du Fonds Olivier Blanchard publia une étude qui fut assez largement perçue comme un mea culpa de la part de l’institution. En effet, Blanchard y concluait que les multiplicateurs budgétaires étaient bien plus élevés que ce que le FMI (tout comme d’autres prévisionnistes) le pensaient initialement, ce qui suggère que les programmes d’austérité budgétaire auraient été excessifs. Cette conclusion était tirée du constat empirique selon lequel les pays qui ont cherché à consolider le plus fortement leur politique budgétaire s’avèrent avoir connu les plus fortes révisions à la baisse des prévisions de croissance par rapport à ce que les prévisionnistes du FMI s’attendaient. Aujourd’hui, la directrice du FMI, Christine Lagarde, explique aux Allemands que la Grèce ne pourra pas atteindre un ratio dette publique sur PIB soutenable s’il n’y a pas de nouvel allègement de sa dette publique et si on lui impose de générer un excédent budgétaire primaire de 3,5 % du PIB.

Tournons-nous vers le Japon, le pays qui accueille la réunion du G7 de cette semaine. En avril 2014, alors même que l’économie était si faible que la Banque du Japon poursuivait un assouplissement quantitatif (quantitative easing) des plus agressifs, le Premier Ministre Shinzo Abe a augmenté la taxe sur la consommation (en la faisant passer de 5 % à 8 %). Comme beaucoup l’ont prédit, le Japon est immédiatement retourné en récession. Même si la première flèche, la relance monétaire, a été tirée de façon appropriée, elle était évidemment moins puissante que la deuxième flèche, la politique budgétaire, or cette dernière a malheureusement été tirée dans la mauvaise direction.

Très bientôt, le Premier Ministre Abe devra décider s’il met effectivement en œuvre une nouvelle hausse de la taxe sur la consommation (à 10 %), pour l’heure prévue pour avril 2017. Il est facile de comprendre pourquoi les autorités japonaises sont particulièrement inquiètes face à l’énorme dette publique du pays. Mais, comme les taux d’intérêt proches de zéro le signalent, la solvabilité n’est pas le problème actuel ; c’est la faiblesse de l’économie. Une manière plus efficace d’adresser la soutenabilité de long terme de la dette publique est d’annoncer une trajectoire sur vingt ans de petites hausses annuelles de la taxe sur la consommation, calculée de façon à démontrer aux investisseurs financiers que le ratio dette publique sur PIB sera réduit à long terme.

Les pays en développement


Tout n’est pas sombre sur le tableau de la procyclicité budgétaire. Certains pays en développement sont parvenus à adopter une politique budgétaire contracyclique après 2000. Ils ont tiré profit des années d’expansion pour générer des excédents budgétaires, réduire leur dette publique et accumuler des réserves, ce qui leur a permis d’avoir une marge de manœuvre budgétaire pour adopter une relance lorsque la crise de 2008-2009 éclata. Le Chili est l’enfant modèle de ces "diplômés" de la procyclicité. Mais il y aussi le Botswana, la Malaisie, l’Indonésie ou encore la Corée du Sud.

Malheureusement, certains, comme la Thaïlande, qui ont réussi à adopter une politique contracyclique au cours de la dernière décennie n’ont pas réussi à la maintenir ensuite. Le Brésil, par exemple, a échoué à tirer profit du nouveau boom des prix des matières premières de 2010-2011 pour éliminer son déficit budgétaire, ce qui explique en grande partie pourquoi le pays est en situation catastrophique, maintenant que les prix des matières premières ont chuté.

Ainsi, les dirigeants un peu partout dans le monde entier peuvent améliorer leur jeu s’ils (re)lisaient les manuels d’introduction à la macroéconomie. »

Jeffrey Frankel (2016), « Fiscal education for the G-7 », in Econbrowser (blog), 26 mai 2016. Traduit par Martin Anota

samedi 21 mai 2016

Une théorie générale de l’austérité

« Je viens juste d’achever un document de travail basé sur le discours que j’ai prononcé à l’Académie royale d’Irlande à la fin de l’année 2015. (…) Il a le même titre que ce billet : il fait non seulement référence à Keynes, mais il se veut aussi très ambitieux. La première partie de l’article cherche à expliquer pourquoi l’austérité budgétaire n’est presque jamais nécessaire et la seconde partie essaye de comprendre pourquoi l’erreur de l’austérité a été commise.

Je commence en établissant une distinction très utile. C’est entre la consolidation budgétaire, qui constitue une décision de politique économique, et l’austérité, qui est une conséquence où cette consolidation budgétaire entraîne une hausse du chômage. Si vous ne comprenez pas pourquoi la politique monétaire peut en temps normal empêcher la consolidation budgétaire de se muer en austérité, mais pas lorsque les taux d’intérêt sont contraints près de zéro, alors vous êtes loin de comprendre pourquoi l’austérité était une erreur. La consolidation budgétaire qui a débuté en 2010 est arrivée trois ans en avance. Une section du document de travail vise à montrer que l’idée selon laquelle les marchés ont empêché un report dans la consolidation est un mythe complet.

J’affirme que l’austérité n’est presque jamais nécessaire parce que (…) j’examine aussi le cas d’un membre individuel d’une union monétaire qui aurait un problème de dette publique inhabituellement large (par rapport au reste de l’union). Une certaine austérité est alors nécessaire, mais pas pour la raison que vous pensez. Ça n’a rien à voir avec les marchés : la crise de la zone euro entre 2010 et 2012 a résulté des erreurs de la BCE. Si la dette publique d’un pays-membre d’une union monétaire n’est pas soutenable, il doit y avoir une certaine forme de défaut (comme dans le cas de la Grèce). Si elle est soutenable, alors la banque centrale doit soutenir le gouvernement en question, comme la BCE finit par le faire en lançant le programme OMT en 2012. La raison pour laquelle une certaine austérité est nécessaire est que, pour soutenir le financement de cette dette inhabituellement large, le pays-membre de l’union monétaire doit procéder à une dépréciation réelle et, dans une union monétaire, cela doit se passer via une réduction des salaires et des prix relativement aux autres pays-membres.

Rien n’est tout à fait nouveau dans cette théorie, d’où l’allusion à Keynes dans le titre. Cela rend encore plus pertinent de se demander pourquoi les responsables de la politique économique commettent cette erreur. Un ensemble d’arguments souligne une conjonction malheureuse d’événements : l’austérité aurait été un accident si vous voulez. Fondamentalement, le problème grec est arrivé à un moment où l’orthodoxie allemande était dominante. J’affirme que cette explication n’a pu jouer qu’un rôle mineur, principalement parce qu’elle n’explique pas ce qui s’est passé aux Etats-Unis et au Royaume-Uni, mais aussi parce qu’elle implique de croire que la macroéconomie en Allemagne est très spéciale et qu’elle a eu le pouvoir de complètement dominer les responsables de la politique économique, non seulement en Allemagne, mais aussi dans le reste de la zone euro.

L’ensemble d’arguments que j’estime plus robuste et qui rejoint la théorie générale du titre reflète l’opportunisme politique d’une droite dominée par l’idéologie du "petit Etat". C’est un opportunisme parce qu’il amène d’ignorer la macroéconomie (dans ses enseignements les plus fondamentaux) et à traité un gouvernement de la même façon qu’un ménage, à un moment où plusieurs ménages cherchaient à réduire leur endettement ou bien à davantage épargner. Mais cette explication soulève à son tour une autre question : comment tout ce que nous avons pu connaître en économie depuis Keynes a pu être balayé par des comparaisons simplistes avec les ménages ?

Cette question peut être formulée autrement. Pourquoi cet opportunisme a-t-il été si prégnant lors de la Grande Récession, mais pas lors des précédents retournements ? Il y a plusieurs raisons susceptibles de l’expliquer, notamment certaines que j’ai évoquées ici, mais l’une à laquelle je pense tout particulièrement dans le cas de l’Europe est l’indépendance des banques centrales, couplée à une phobie que présentent les gouvernements des banques centrales européennes à l’idée d’une "dominance budgétaire" (fiscal dominance). Au Royaume-Uni, par exemple, la Banque d’Angleterre a joué un rôle clé en 2010 pour convaincre les responsables de la politique économique et les médias qu’une consolidation budgétaire agressive était alors nécessaire. La gestion keynésienne de la demande globale a été donnée à des institutions dont les dirigeants (mais pas ceux qui travaillent pour eux) jetèrent le manuel. Mais comme Ben Bernanke l’a montré, on aurait pu éviter cette situation. (1)

Si mon analyse est exacte, cela signifie que nous ne pouvons pas partir de l’idée que, lorsque la prochaine récession, accompagnée d’une trappe à liquidité, éclatera, l’erreur d’austérité ne sera pas commise à nouveau. En effet, elle a peut-être même encore plus de chances de survenir, comme l’austérité est parvenue dans plusieurs cas à réduire la taille de l’Etat. Mon document de travail n’explore les solutions ne permettant d’éviter l’austérité future, mais elle pose le cadre pour lancer une telle discussion.

(1) En octobre 2010, Ben Bernanke, alors président de la Réserve fédérale, a déclaré qu’"un resserrement budgétaire prématuré peut mettre la reprise en péril", mais il aurait pu le dire plus haut. »

Simon Wren-Lewis, « A general theory of austerity », in Mainly Macro (blog), 6 mai 2016. Traduit par Martin Anota

mardi 1 mars 2016

Les arguments en faveur de l'investissement public

« (…) Venons-en aux arguments qui m’amènent à appeler à un surcroît d’investissement public aujourd’hui. Oui, "arguments", au pluriel. Il y a au moins trois raisons qui m’amènent à conclure que nous devons dépenser bien plus dans les infrastructures publiques que nous ne le faisons actuellement.

Le premier argument est que les Etats-Unis ont un sérieux déficit en termes d’infrastructures et qu’il n’a jamais été aussi peu coûteux de combler ce déficit. Les coûts d’emprunt du gouvernement sont à des niveaux historiquement faibles ; les marchés sont en effet en train d’implorer le gouvernement d’emprunter et de dépenser. Donc pourquoi ne pas le faire ? Il est complètement fou que la construction publique (exprimée en % du PIB) ait décliné à des niveaux historiquement faibles, alors même que les taux d’intérêt aient fait de même (…).

Le deuxième argument est un peu moins simple : nous sommes toujours dans une trappe à liquidité (ou proches de celle-ci), c’est-à-dire dans une situation où la réduction des taux d’intérêt aussi ample que possible ne suffit pas pour restaurer le plein emploi. L’analyse standard suggère une situation comme celle-ci :

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Par taux d’intérêt "naturel" je me réfère au taux d’intérêt de court terme fixé par la Fed qui ramènerait l’économie au plein emploi. Dans le sillage d’une crise financière, avec un secteur privé surendetté, il est possible (et c’est ce que l’on observe effectivement) que ce taux d’intérêt devienne négatif pendant une certaine période de temps (et non, la possibilité de fixer les taux d’intérêt à des niveaux légèrement inférieurs à zéro ne change significativement pas le problème). Cela signifie que pendant période de temps étendue la politique monétaire conventionnelle ne peut restaurer le plein emploi ; et même si la politique monétaire non conventionnelle peut être essayée et doit l’être effectivement, il y a une chose que nous savons efficace : c’est l’accroissement des dépenses publiques. Donc il y a un réel argument en faveur d’une hausse des dépenses publiques lorsque nous sommes dans une trappe à liquidité. Ces dépenses seront défaites plus tard, sans heurter l’emploi, parce qu’une fois que nous sommes sorties de la trappe à liquidité, la Fed peut compenser les effets récessifs d’une consolidation budgétaire en retardant le resserrement monétaire qu’elle aurait sinon mis en œuvre. C’est pourquoi Keynes affirma que "c’est lors d’une expansion, et non durant une récession, qu’il faut adopter l’austérité".

Vous pouvez vous interroger avec raison si nous sommes toujours dans de telles conditions, dans la mesure où la Fed a déjà commencé à relever ses taux. Eh bien, elle n’aurait pas dû les relever. Elle ne devrait pas les relever tant qu’elle ne voit pas l’inflation dans le blanc des yeux. Et il suffirait d’un modeste choc pour nous basculer à nouveau le taux d’intérêt naturel dans le territoire négatif. Formulons-le ainsi : l’histoire de risques asymétriques que beaucoup d’entre nous mettons en avant pour rejeter l’idée qu’il faille relever les taux justifie également l’idée que nous considérerions l’investissement public comme une police d’assurance, donnant à l’économie une marge de manœuvre qui se révèlerait cruciale si quelque chose se passait mal. Que dire à propos de la possibilité que le taux d’intérêt naturel reste négatif pendant très longtemps, voire définitivement ? C’est l’hypothèse de la stagnation séculaire. (…) Elle renforce l’idée qu’il faille un surcroît de dépenses publiques.

Enfin, il y a aussi les effets d’hystérèse : l’idée selon laquelle la faiblesse actuelle de la demande globale affaiblisse l’offre plus tard, si bien qu’il est payant de stimuler aujourd’hui l’économie via les dépenses publiques. Il y a maintenant beaucoup de preuves empiriques suggérant que des effets d’hystérèse sont à l’œuvre. Ce qui m’inquiète par contre, c’est que les chiffres de la production potentielle ne soient pas exacts, en l’occurrence qu’ils reflètent davantage le mauvais esprit des institutions internationales plutôt qu’ils ne révèlent ce qui se passe vraiment du côté de l’offre de l’économie réelle. Je reviendrai sur ce point bientôt. Mais c’est une raison supplémentaire pour accroître l’investissement public aujourd’hui et de s’inquiéter un peu moins à propos de la dette que nous pourrions accumuler aujourd’hui à des taux très très faibles.

En conclusion, l’économie orthodoxe la plus standard permet de justifier l’idée qu’il faille davantage de dépenses dans les infrastructures publiques. Et c’est quelque chose que l’on ne dit pas assez souvent. »

Paul Krugman, « The cases for public investment », in The Conscience of a Liberal (blog), 27 février 2016. Traduit par Martin Anota



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« Krugman, Fisher et Minsky »

« C’est le moment de relancer les infrastructures »

« Multiplicateur budgétaire et politique monétaire »

mercredi 16 décembre 2015

Les pertes fiscales de l'économie souterraine

GRAPHIQUE Les pertes fiscales associées à l'économie souterraine en 2009 (en % des prélèvements obligatoires)

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source : The Economist (2015)

Le déni du multiplicateur

« Le document de travail d’Olivier Blanchard et Daniel Leigh (2013) et son résumé dans les Perspectives de l’économie mondiale du FMI ont suscité beaucoup de commentaires. Ils ont influencé le débat politique et peut-être l’orientation de la politique budgétaire dans certains pays. Pour beaucoup, l’analyse de Blanchard et Leigh présente des preuves empiriques confirmant que durant les crises les multiplicateurs budgétaires sont plus larges que ce qui avait été anticipé. Leurs résultats confirment ceux obtenus par plusieurs études suggérant que les multiplicateurs sont larges lorsque l’écart de production (output gap) est fortement négatif. Cependant, l’OCDE a suggéré que ces résultats dépendent surtout de l’inclusion de la Grèce dans l’échantillon analysé et que l’erreur de prévision pourrait être l’hypothèse (erronée) selon laquelle la crise de la zone euro s’achèverait rapidement et que les rendements des obligations souveraines resteraient faibles.

GRAPHIQUE 1 Croissance du PIB de la zone euro (en %)

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Dans notre analyse, nous étendons les estimations de Blanchard et Leigh jusqu’en 2015 et actualisons leurs estimations sur la base de données plus récentes relatives à la croissance économique (octobre 2015). Nous utilisons leur sélection de 28 pays (Union européenne à 27, à l’exclusion de l’Estonie et de la Lettonie, et en incluant Islande, la Norvège et la Suisse). Nos résultats pour 2009-2010 et 2010-2011 sont conformes avec ceux obtenus par Blanchard et Leigh et ils peuvent être perçus comme indiquant des multiplicateurs budgétaires plus larges qu’attendu durant la crise du crédit. Pour les deux périodes suivantes, en l’occurrence 2013-2014 et 2014-2015, nous ne trouvons aucune preuve confirmant de larges multiplicateurs. Nous trouvons un coefficient statistiquement significatif pour l’ensemble de l’échantillon sur la période 2009-2015, mais ce résultat disparaît lorsque nous observons seulement la période après la crise financière, c’est-à-dire la période 2011-2015.

GRAPHIQUE 2 Ecart de production de la zone euro (en % du PIB potentiel)

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(…) Sur la base de l’approche de Blanchard-Leigh, il n’y a donc pas de preuve empirique confirmant que durant toutes les récentes crises les multiplicateurs budgétaires soient plus élevés que ce que l’on aurait pu anticiper. Il y a des preuves empiriques convaincantes pour la crise du crédit (2009), mais les preuves empiriques sont moins convaincantes pour la crise de la dette souveraine (2012-2013). Alors que la chute de la production de la zone euro a été plus faible durant la crise de la dette souveraine (cf. graphique 1), l’écart de production fut presque aussi sévère qu’en 2009 (cf. graphique 2). Ces résultats indiquent que, sur la base de l’approche de Blanchard et Leigh, il n’y a pas de preuves empiriques confirmant que les multiplicateurs soient actuellement plus élevés qu’avant la crise. »

Jan Mohlmann et Wim Suyker (2015), « An update of Blanchard’s and Leigh’s estimates in growth forecast errors and fiscal multipliers », CPB Background Document. Traduit par Martin Anota



« L’une des plus grandes leçons à tirer de la crise de 2008 et de la reprise qui l’a suivie est que les multiplicateurs budgétaires sont larges lorsque la politique monétaire ne peut compenser les répercussions des baisses des dépenses publiques sur l’activité, ce qui est précisément ce que la macroéconomie de base nous indique. Mais c’est une leçon que beaucoup de gens ne veulent pas apprendre et il y a une forte demande pour les articles qui tendraient à la mettre en doute.

La dernière tentative en date provient de Jan Mohlmann et Wim Suyker. Ces derniers affirment que, lorsque vous regardez à une plus longue période de temps, les résultats influents obtenus par Blanchard et Leigh suggérant de larges multiplicateurs ne tiennent pas. Brad DeLong a rapidement remarqué que ce que Jan Mohlmann et Wim Suyker montrent en fait est qu’entre 2013 et 2015 les données ne sont pas concluantes, ce qui n’est précisément pas la même chose que montrer que le multiplicateur était faible.

Mais il y a un problème plus profond ici, qui explique pourquoi les événements européens ont été si utiles pour clarifier notre compréhension de la politique budgétaire. Le problème avec le travail empirique sur la politique budgétaire a toujours été que vous avez rarement ce qui pourrait ressembler à une expérience naturelle. Les gros bouleversements dans l’orientation de la politique budgétaire sont rares et ils sont habituellement associés aux guerres, lorsque d’autres choses, comme le rationnement, tendent à survenir. Et la coïncidence de gros bouleversements budgétaires et d’une politique monétaire contrainte est un événement qui ne se produit qu’une fois toutes les trois générations.

Même si ce n’est pas une expérience naturelle parfaite, ce qui s’est passé en Europe après 2009 est bien plus proche d’une expérience naturelle que n’importe quel autre événement que nous avions pu connaître depuis longtemps. La manie de l’austérité, qui a gagné des pays qui n’avaient pas de marge de manœuvre parce qu’ils possèdent l’euro comme monnaie, se traduisit par un drastique resserrement de la politique budgétaire dans certains pays de la zone euro, mais pas tous ; ces bouleversements budgétaires nous donnèrent une bonne image (par rapport au regard des événements passés) de ce que de tels bouleversements sont susceptibles de provoquer.

Mais cette quasi expérience naturelle fut limitée dans le temps. Voici comment a évolué au cours du temps le solde primaire ajusté en fonction de la conjoncture de la zone euro :

GRAPHIQUE 3 Solde primaire ajusté en fonction de la conjoncture de la zone euro (en % du PIB potentiel)

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Le basculement généralisé dans l’austérité eut lieu entre 2010 et 2013 (avec la Grèce commençant un peu plus tôt). Par contre, après, l’orientation des politiques budgétaires n’a pas forcément été la même d’un pays à l’autre ; certaines se sont assouplies, d’autres se sont resserrées. C’est pour cela que les estimations sont peu concluantes entre 2013 et 2015. Comme il n’y a pas grand-chose, les changements que nous voyons dans les soldes structurels mesures tiennent probablement autour de l’erreur de mesure que de quelque chose de réel (ce qui implique aussi que les coefficients sont biaisés à la baisse).

Donc, que nous apprennent ces estimations qui démontrent de larges multiplicateurs entre 2009 et 2013, mais qui sont moins concluantes pour la période postérieure ? Rien, si ce n’est que les chercheurs ne réfléchissent pas à ce qui se passe. »

Paul Krugman, « Multiplier evidence and multiplier denial », in The Conscience of a Liberal (blog), 2 décembre 2015. Traduit par Martin Anota

samedi 14 novembre 2015

S'élevant à 240 % du PIB, la dette publique du Japon est la plus élevée au monde

GRAPHIQUE Dette publique et PIB du Japon (en millions de milliards de yen)

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source : The Economist (2015), d'après les données du FMI et de la Banque du Japon



aller plus loin...

« Au mépris des lois de l’attraction »

« Pourquoi la dette publique japonaise continue de défier la gravité »

« La politique budgétaire est-elle efficace au Japon ? »

« Quelle est l’efficacité de l’Abenomics ? »

vendredi 18 septembre 2015

Comment les gouvernements ont-ils amélioré leur solde primaire ?

GRAPHIQUE Amélioration du solde budgétaire primaire, ajusté en fonction de la conjoncture, entre le point bas de la crise et 2015 (en % du PIB)

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source : The Economist (2015), d'après les données de l'OCDE

vendredi 11 septembre 2015

L'Espagne, ou pourquoi la zone euro doit saisir l'importance de la politique contracyclique

« Matthew Klein décrit assez bien comment la situation macroéconomique de l’Espagne s’améliore (...). Je ne suis pas spécialiste de l’économie espagnole, donc je ne peux ajouter un quelconque détail. Cependant je veux revenir sur un point, un point sur lequel Klein et bien d’autres (notamment Martin Wolf) se trompent.

Avant de faire cela, je veux juste faire un point général à propos de la reprise actuelle. En son cœur, elle est orientée à l’export, ce qui est exactement ce à quoi vous devriez vous attendre. Comme le montre ce billet qui compare la Grèce et l’Irlande, la zone euro dispose d’un mécanisme de correction naturel lorsqu’un pays devient non compétitif en raison d’un boom domestique temporaire (qu’importe sa cause). Le mécanisme en question est une récession et ce que les économistes appellent une "dévaluation interne" : une chute des salaires et des prix. Le problème avec ce mécanisme de correction est qu’il est, en soi, lent et douloureux, en particulier lorsque l’inflation de la zone euro est faible.

Donc la question clé est : qu’est-ce que l’Espagne aurait pu faire pour éviter d’avoir une correction si douloureuse ? La cause du problème fut l’endettement excessif du secteur privé avant la crise et les afflux de capitaux qui lui sont associés. Cela contribua à un boom insoutenable de l’immobilier qui entraîna un large déficit du compte courant et une accélération de l’inflation. (J’ai aimé la remarque que fit Matthew Klein à propos du récent accroissement de l’endettement des entreprises orientées à l’export. Un surcroît d’endettement n’est pas mauvais si l’investissement est sain.) Qu’est-ce que l’Espagne aurait pu faire pour calmer les choses ? Comme Matthew Klein le souligne, l’Espagne avait déjà des politiques macroprudentielles prudentes et il semble que de nouvelles mesures macroprudentielles n’auraient pas suffi.

Ce qui nous amène bien évidemment à la politique budgétaire et c’est ici que beaucoup de commentateurs se trompent. Ils disent, avec raison, que le problème de l’Espagne ne résulte pas d’un gouvernement dépensier. Ils disent, toujours avec raison, que le budget courant était en excédent de 2005 à 2007. Bien sûr, le chiffre pertinent est le solde sous-jacent (ajusté en fonction de la conjoncture) et le FMI pense dorénavant qu’il présente un déficit persistant, quoique faible. Mais comme Martin Wolf le souligne, de nouveau avec raison, le FMI en 2008 ne pensait pas du tout la même chose. Comme je l’ai dit plusieurs fois dans le cas du Royaume-Uni, les chiffres ex post pour les déficits ajustés en fonction de la conjoncture avant-crise sont à prendre avec précaution, en raison de la profondeur et de la persistance de cette récession.

L’erreur que chacun commet ici est de juger la politique budgétaire appropriée par la taille du déficit budgétaire. C’est comme si l’on disait qu’une plus grande relance budgétaire aux Etats-Unis était impossible en 2009 parce que le déficit était déjà très large. Pour un pays individuel dans une union monétaire, le déficit n’est pas l’indicateur approprié pour juger de la politique budgétaire de court terme. A moins qu’il y ait de très bonnes raisons de croire que l’économie soit trop compétitivité, l’indicateur approprié est l’écart de l’inflation nationale par rapport à la moyenne de la zone euro. Entre 2001 et 2007, le déflateur du PIB (le prix des biens produits sur le territoire domestique) pour la zone euro dans son ensemble augmentait à un taux moyen légèrement supérieur de 2 % par an. En Espagne, il s’est accru à un rythme moyen de presque 4 % par an. Une inflation excessive de 2 points de pourcentage chaque année pendant une période de 7 ans implique une perte de 15 % de la compétitivité. Donc oubliez le déficit budgétaire actuel ou toute version corrigée en fonction de la conjoncture : la politique budgétaire était juste insuffisamment restrictive.

On m’a souvent dit qu’il était "politiquement infaisable" pour l’Espagne d’avoir une politique budgétaire plus restrictive avant la crise. Si cela est réellement le cas, alors l’Espagne n’a pas vraiment à se plaindre à propos de la subséquente récession. Si vous ne pouvez rien faire de mieux, vous avez à laisser le mécanisme de correction naturel faire son lent et douloureux travail. Mais je soupçonne que ce qui est "politiquement impossible" reflète en partie le Pacte de Stabilité et de Croissance (PSC) de la zone euro, qui se focalisa entièrement sur les déficits.

Il semble plus que probable que l’union monétaire existante, qui ne s’accompagne pas d’une union budgétaire et politique, est susceptible de perdurer en l’état pendant quelques temps. Beaucoup dans l’élite politique européenne ont prévu d’aller rapidement vers une plus grande union (voir Andrew Watt ici), mais il y a de nombreux obstacles sur leur chemin. Le fonctionnement du système actuel peut être amélioré et l’adoption d’une réelle politique budgétaire contracyclique peut contribuer à cette amélioration. Combiner cela avec la réduction du déficit à moyen terme est simple sur le plan technique. Combien d’années et de récessions faut-il avant que la macroéconomie la plus rudimentaire puisse devenir politiquement acceptable ? »

Simon Wren-Lewis, « Spain, and how the Eurozone has to get real about countercyclical policy », in Mainly Macro (blog), 3 septembre 2015. Traduit par Martin Anota



aller plus loin...

« Une tragédie en deux actes : expansion et crise de l'économie espagnole »

« Comment la zone euro aurait-elle pu éviter la Grande Récession ? »

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