Annotations

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

Travail, emploi, chômage

Fil des billets

mercredi 9 novembre 2016

Dans la lutte contre le chômage, les partisans de la relance ont clairement gagné

« En août 2010, un article de Slate notait qu’il y avait "deux gangs d’économistes qui se battent sur les causes du chômage de masse" aux Etats-Unis. Paul Krugman, le meneur des "cycs" disait que la cause était conjoncturelle : il s’agissait d’une insuffisance de la demande globale. Les "strucs" expliquaient la hausse du chômage par un ensemble de facteurs structurels et ils prédisaient que le chômage ne déclinerait pas, à moins que l’on s’attaque à ces facteurs structurels. Six ans après, quel camp a gagné la bataille ?

Les preuves empiriques montrent que les "cycs" avaient largement raison. Le chômage aux Etats-Unis a chuté assez bien en phase avec la reprise de la production. Les Etats américains où la croissance a été plus forte que la moyenne nationale ont connu les plus fortes chutes du chômage. Et l’observation des performances des autres pays montre que les pays qui ont connu une croissance plus rapide que la moyenne mondiale (un groupe qui inclut les Etats-Unis et le Royaume-Uni) ont connu les plus fortes baisses du chômage.

Paul Krugman écrivait en 2011 que le chômage était élevé "parce que la croissance économique est faible ; c’est tout, point final, fin de l’histoire". Les "strucs" avaient une longue liste de solutions : "des changements en matière d’éducation, d’immigration, de réglementation du travail, des investissements directs à l’étranger (IDE), d’assurance-chômage et de droit des brevets", selon un article de Diana Furchtgott-Roth du Manhattan Institute.

Les données empiriques indiquent que la croissance est le coupable parmi la liste de suspects. Le graphique 1 montre la relation entre les composantes cycliques du chômage et le PIB réel en utilisant les données annuelles relatives aux Etats-Unis. Il y a une relation très robuste avec un R2 de 0,8 et un coefficient de pente de -0,45. Les dernières années, indiquées en rouge sur le graphique, ne s’en démarquent pas.

Par respect aux idées de James Hamilton, ces composantes cycliques ont été constituées en utilisant, non pas le filtre Hodrick-Prescott, mais celui qu’il recommande. En pratique, utiliser le filtre Hodrick-Prescott donne des résultats similaires : un R2 de 0,78 et un coefficient de pente de -0,54. La relation entre la variation du taux de chômage et le taux de croissance du PIB réel, qui ne dépend pas d’un quelconque filtrage explicite, est également très robuste. Avec des données trimestrielles, la relation entre le chômage et la production apparaît plus brouillée, mais elle reste très robuste.

GRAPHIQUE 1 Les composantes conjoncturelles du chômage et de la production aux Etats-Unis

An_Loungani__composantes_conjoncturelles_du_chomage_et_de_la_production_aux_Etats-Unis.png

Creusons un peu plus


La Grande Récession n’a pas affecté tous les Etats américains de la même façon et le rythme de la reprise subséquente a également varié d’un Etat à un autre. A diverses reprises, plusieurs politiciens (tels que l’ancien gouverneur du Texas Rick Perry) ont vanté les politiques du marché du travail spécifiques qu’ils ont mis en œuvre pour expliquer la meilleure performance de l’Etat. Cependant, un aperçu infranational aux Etats-Unis amène à douter de telles affirmations et suggère plutôt que les "cycs" ont raison.

GRAPHIQUE 2 Les taux de chômage effectif et prévu dans les Etats américains

An_Loungani__taux_de_chomage_effectif_et_prevu_dans_les_Etats_americains.png

C’est ce qu’illustre le graphique 2. L’axe vertical montre le déclin du chômage entre 2010 et 2015 dans chacun des 51 Etats américains (…). L’axe horizontal montre le déclin du chômage que l’on pouvait prévoir en se basant sur la croissance du produit domestique de l’Etat et la relation historique entre le chômage et la production que l'on a pu observer dans cet Etat. Les données empiriques montrent clairement que le chômage a plus chuté dans les Etats où il y a eu une plus forte reprise de la production.

Les Etats-Unis versus le reste du monde


Le graphique 3 montre les résultats d’un exercice similaire utilisant les données de plusieurs économies avancées. Cette fois l’axe vertical montre la variation du chômage dans chaque économie entre 2010 et 2015. L’axe horizontal montre ce que l’on aurait pu prévoir sur la base de la croissance du PIB réel du pays au cours de cette période et la relation historique entre le chômage et la production dans chaque pays. Une fois encore, il y a une relation très robuste entre les deux. Dans les pays tels que les Etats-Unis et le Royaume-Uni (indiqués en rouge sur le graphique) où la croissance du PIB réel a été plus forte qu’ailleurs, le déclin du taux de chômage a été le plus fort.

GRAPHIQUE 3 Les taux de chômage effectifs et prévus dans les pays développés

An_Loungani__taux_de_chomage_effectifs_et_prevus_dans_les_pays_developpes.png

Une victoire, mais la guerre n’est pas finie


Les données empiriques infra-nationales, nationales et internationales suggèrent toutes une claire victoire pour ceux qui ont une explication conjoncturelle au chômage de masse aux Etats-Unis et dans les autres pays avancés. Par extension, les données empiriques justifient la mise en œuvre d’une relance de la demande globale via les politiques monétaire et budgétaire que recommandaient les "cycs". Il est peu probable que les écarts de croissance entre les Etats américains et entre les pays développés que l’on a pu observer au cours de cette période reflètent des effets différenciés de politiques structurelles. En fait, ils sont davantage susceptibles de refléter des différences dans le calendrier des actions des banques centrales (la Fed ayant assoupli plus rapidement et plus amplement sa politique monétaire que la BCE, par exemple) et des différences en matière d’orientation de la politique budgétaire.

Bien sûr, des problèmes demeurent sur le marché du travail, même dans des pays comme les Etats-Unis où les conditions se sont significativement améliorées au cours des dernières années. Comme le nota récemment Kocherlakota (qui appartenait initialement au camp des "strucs" avant de rejoindre celui des "cycs"), le taux d’activité aux Etats-Unis a décliné ; les raisons expliquant ce déclin et sa durée dans le temps restent sujettes à débat. Kocherlakota affirme que la conjoncture reste toujours morose et suffisamment incertaines pour que "l’accroissement des taux directeurs ou l’annonce d’une hausse en décembre constituent une erreur".

D’autres disent que l’économie américaine est désormais au plein emploi et que de nouvelles améliorations des conditions sur le marché du travail ne sont possibles qu’avec des politiques structurelles et non avec une relance monétaire ou budgétaire. Donc la guerre entre les "cycs" et les "strucs" va se poursuivre ; mais dans un champ où les résultats ne sont jamais très clairs, il est bon de pouvoir s’arrêter un instant et déclarer que les "cycs" ont gagné la bataille de 2010-2016. »

Zidong An et Prakash Loungani, « Battling unemployment: A clear win for the ‘cycs' », in Econbrowser (blog), 3 novembre 2016. Traduit par Martin Anota

jeudi 30 juin 2016

Les mutations structurelles de l'économie britannique

GRAPHIQUE Répartition de l'emploi britannique selon les secteurs d'activité (en %)

The_Economist__Grande-Bretagne_Angleterre__repartition_emploi_secteurs_services_industrie_agriculture.png

source : The Economist (2016)

samedi 2 avril 2016

Aux Etats-Unis, le taux de chômage poursuit sa baisse et le taux d'activité cesse enfin de décliner

The_Economist__Etats-Unis__taux_d__activite_taux_de_chomage_2016__Martin_Anota_.png

source : The Economist (2016), d'après les données du Bureau of Labour Statistics



aller plus loin... lire « Un plein emploi en trompe-l’œil aux Etats-Unis »

mercredi 9 mars 2016

Les Français travaillent moins que les Allemands... et ils sont aussi plus productifs

GRAPHIQUE Nombre d'heures travaillées par semaine (pour les temps pleins, en 2014) et productivité horaire du travail (en 2013)

The_Economist__duree_de_travail__productivite_horaire_du_travail_France_Allemagne_Grande-Bretagne.png

source : The Economist (2016)

samedi 30 janvier 2016

Les perspectives mondiales de chômage pour l’année 2016

« On prévoit désormais que la croissance économique de 2016 sera un peu plus faible que ce que nous avons auparavant prévu, d’après l’actualisation des Perspectives de l’économie mondiale du FMI de janvier 2016. Ce présent rapport dresse le portrait du chômage mondial et explique comment ces révisions des perspectives de croissance peuvent affecter le chômage. Cet exercice exige de comprendre le lien entre croissance et chômage à court terme, or celui-ci varie fortement d’un pays à l’autre (…).

Le portrait du chômage en 2016


GRAPHIQUE 1 Taux de chômage mondial (en %)

Prakash_Loungani__taux_de_chomage_mondial_previsions_2016.png

(…) Commençons avec le portrait que nous faisions du chômage mondial avant que ne soient publiées les Perspectives de l’économie mondiale de janvier 2016. Le graphique 1 fournit une mesure du taux de chômage mondial basé sur les données relatives à 116 pays, parmi lesquels 37 sont considérés comme des pays "avancés" (c’est-à-dire à haut revenu) et parmi lesquels les 79 pays restants sont considérés comme des pays "en développement et émergents". (…) Si l’on se focalise sur le récent cycle, on constate que le taux de chômage mondial a atteint un pic de 6,2 % en 2009 et, depuis cette date, qu’il retourne lentement à son niveau d’avant-crise. Au cours de l’année à venir, on s’attend à ce que le taux de chômage mondial s’accroisse légèrement.

GRAPHIQUE 2 Taux de chômage dans les pays avancés et les pays émergents et en développement (en %)

Prakash_Loungani__taux_de_chomage_pays_developpes_en_developpement_previsions_2016_2017_2018.png

Pour comprendre d’où cette hausse peut venir, le graphique 2 montre le taux de chômage pour les deux groupes de pays pris séparément. Il révèle que la hausse tient essentiellement à la hausse du chômage dans le groupe des pays émergents et en développement. En outre, la hausse du chômage parmi ce groupe s’explique elle-même par la hausse attendue du chômage parmi les pays exportateurs de pétrole (cf. graphique 3).

GRAPHIQUE 3 Taux de chômage dans les pays émergents et en développement selon la source des gains d'exportations (en %)

Prakash_Loungani__taux_de_chomage_pays_en_developpement_emergents_previsions_2016_2017_2018.png

Comment les révisions des perspectives de croissance affectent-elles les prévisions de chômage ?


Maintenant considérons comment les révisions des prévisions de croissance que le FMI a annoncé en janvier 2016 peuvent changer le portrait du chômage. Au niveau mondial, la prévision de croissance du PIB en 2016 a été révisée à la baisse de 0,2 points de pourcentage, ce qui suggère que le taux de chômage mondial sera quelque peu supérieur à la trajectoire projetée sur le graphique 1. Cependant, pour certains pays, les révisions des prévisions de croissance sont plus amples, comme le suggère le graphique ci-dessous. Le plus gros changement concerne le Brésil, suivi par l’Arabie Saoudite, l’Afrique du Sud et la Russie.

GRAPHIQUE 4 Révisions des prévisions de croissance du FMI pour 2016 (en points de pourcentage

Prakash_Loungani__revision_des_previsions_de_croissance_du_FMI_pour_2016.png

Quel sera l’impact probable de ces révisions de croissance sur le chômage dans ces pays ? Pour répondre à cette question, le graphique 5 montre à quel degré le chômage est à court terme (au cours d’une année) a été sensible aux variations de la croissance pour chacun de ces pays. Les réponses sont très différentes d’un pays à l’autre. A un extrême, le chômage en Espagne a fortement réagi à la croissance ; à un autre extrême, le taux de chômage officiel du Nigéria ne présente essentiellement aucune corrélation avec la croissance. (…)

GRAPHIQUE 5 Sensibilité à court terme du chômage vis-à-vis de la croissance

Prakash_Loungani__sensibilite_a_court_terme_du_chomage_vis-a-vis_de_la_croissance.png

Considérons le cas du Brésil, qui a la plus forte révision dans les prévisions de croissance. En utilisant l’estimation historique de -0,2, on prévoit que le taux de chômage pour 2016 sera d’environ 0,5 points (2,5 x 0,2) plus élevé que ce suggérait la précédente prévision. Nous présentons dans le tableau 1 des calculs similaires pour d’autres pays.

Il est très important de souligner que ces changements ne représentent pas les prévisions du FMI du chômage dans ces pays. Ce que nous avons fait est de prendre les révisions officielles des prévisions de croissance du FMI et d’utiliser les estimations du lien historique entre croissance et emploi pour avoir une certaine idée de la manière par laquelle les prévisions de chômage peuvent être affectées. Les choses ne se passent pas forcément comme par le passé, mais on ne peut ignorer ce dernier. Donc l’analyse que nous développons ici est susceptible d’être utile aux analystes pour réviser leurs prévisions de chômage au cours de l’année.

TABLEAU 1 les révisions de prévisions de croissance du PIB et les révisions résultantes des prévisions de chômage

Prakash_Loungani__taux_de_chomage_prevu_pour_2016_loi_d__Okun_lien_chomage_croissance.png

Le lien entre la croissance et l’emploi


Nous concluons cette actualisation avec les preuves empiriques entourant le lien entre la croissance et l’emploi pour un large groupe de pays. (…) Le graphique 6 présente l’ampleur à laquelle le chômage chute dans différents groupes de pays lorsque la croissance s’accélère.

En bref, il y a de larges variations d’un pays à l’autre dans le lien entre la croissance et l’emploi (que les économistes appellent le "coefficient d’Okun") et dans l’ampleur à laquelle la croissance explique les dynamiques observées sur les marchés du travail (le R² dans le jargon). Le tableau 2 résume ces preuves empiriques en combinant l’information sur le coefficient d’Okun et le R² pour répartir les pays dans quatre quadrants.

  • Pour les 39 pays listés dans le quadrant en bas à droite (par exemple l’Allemagne, l’Argentine, l’Australie, le Brésil, le Canada, l’Espagne, les Etats-Unis, la France, la Grèce, les Pays-Bas, le Portugal, le Royaume-Uni, la Suisse et la Tunisie), le lien entre le chômage et la croissance est fort : le chômage répond fortement à la croissance et les fluctuations de la croissance expliquent l’essentiel des fluctuations du chômage. Dans ces cas, donner plus d’attention aux prévisions de croissance est susceptible d’être assez important pour faire des prévisions de chômage.

  • Pour les 36 pays listés dans le quadrant en haut à gauche (notamment l’Autriche, la Chine, l’Italie, le Maroc et la Turquie), on peut dire que le lien à court terme entre croissance et chômage est faible : le chômage ne répond pas à la croissance et les fluctuations de la croissance n’expliquent pas l’essentiel des fluctuations du chômage. (…)

  • Dans les 11 pays du quadrant en haut à droite (notamment en Afrique du Sud, en Belgique et au Vietnam), le taux de chômage à court terme est sensible à la croissance. Donc lorsqu’il y a des révisions des prévisions de croissance, il est nécessaire de réviser les prévisions de chômage. Toutefois, comme les variations de la croissance ne semblent pas constituer les principaux moteurs derrière les fluctuations du chômage, on devrait accorder plus d’attention aux forces autres que la croissance.

  • Dans les 15 pays situés dans le quadrant en bas à gauche (notamment la Corée du Sud, le Japon, le Luxembourg, le Mexique et la Russie), le taux de change varie peu en réponse à la croissance. Toutefois, les facteurs autres que la croissance semblent peu contribuer au chômage.

TABLEAU 2 Robustesse du coefficient d'Okun

Prakash_Loungani__robustesse_coefficients_d__Okun_lien_chomage_croissance.png

Pour résumer, pour la majorité des pays autour du monde, prendre en compte la croissance est essentiel pour comprendre les fluctuations à court terme du chômage. Dans le cas des autres pays (particulièrement ceux dans le quadrant en haut à gauche), il y a diverses explications susceptibles de justifier la faiblesse du lien entre croissance et emploi, notamment :

  • Dans certains cas, les taux de chômage officiels peuvent ne pas refléter le véritable taux de chômage.

  • Certains pays connaissent de rapides changements structurels et le chômage peut s’expliquer par cette tendance de long terme plutôt que par les fluctuations à court terme de l’activité. C’est susceptible d’être le cas du Maroc, où le taux de chômage a chuté brutalement au cours des 20 dernières années avec la hausse du PIB tendanciel, mais la sensibilité du chômage à la croissance du PIB à court terme est essentiellement nulle.

  • Dans les pays avec de larges secteurs ruraux et un large secteur informel, le taux de chômage mesuré (qui est plus susceptible de refléter la situation des secteurs urbains formels) peut ne pas être très sensible à la croissance. (…) »


Prakash Loungani, Zidong An et Karim El Aynaoui, « International jobs report », n° 16/01, janvier 2016. Traduit par Martin Anota



aller plus loin...

« La reprise sans emplois remet-elle en cause la loi d’Okun ? »

« Les prévisionnistes croient-ils en la loi d’Okun ? »

jeudi 21 janvier 2016

Le portrait changeant de la main-d’œuvre des pays en développement

GRAPHIQUE Répartition des travailleurs (en milliards) des pays émergents et en développement selon la classe économique

The_Economist__emploi_travailleurs_dans_les_pays_en_developpement_emergents_selon_classe_economique__Martin_Anota_.png

source: The Economist (2016) selon les données de l'OIT

jeudi 26 novembre 2015

Le rôle des salaires réels dans la Grande Récession

« Depuis le début de la crise mondiale, il y a eu de larges écarts dans les variations de l’emploi et des taux de croissance de la productivité du travail parmi les pays avancés. Qu’est-ce qui explique ces différences ? Pourquoi le chômage et la productivité se sont accrus si fortement, par exemple, en Espagne, mais pas au Royaume-Uni ?

Certains auteurs ont affirmé que la forte hausse du chômage dans certains pays a été de nature conjoncturelle. Selon cette interprétation, le chômage élevé en Espagne, par exemple, reflète la combinaison d’un large écart de production (output gap) négatif et d’une forte sensibilité du chômage à l’écart de production (Ball, Leigh et Loungani, 2013). D’autres auteurs ont affirmé que la hausse brutale du chômage dans certains pays a été de nature structurelle, reflétant une perte de compétitivité durant les années du boom (Thimann, 2015).

Cette étude contribue au débat en fournissant des preuves empiriques suggérant qu’une partie de la hausse des taux de chômage dans certains pays lors de la Grande Récession ne fut pas juste le résultat d’une demande globale insuffisante, mais aussi de salaires réels qui se sont accrus trop rapidement. Pour démontrer cela, nous montrons tout d’abord que les variations de l’écart de production n’expliquent qu’une partie des variations du chômage : (i) le chômage conjoncturel s’explique bien par les variations de l’écart de production (en d’autres termes, la loi d’Okun reste valide) ; (ii) le chômage global ne s’explique pas bien par les variations de l’écart de production, puisque l’essentiel des variations du chômage est structurel et non conjoncturel ; (iii) les mêmes conclusions restent valides si nous nous focalisons sur l’emploi plutôt que sur le chômage : l’écart de production explique bien le chômage conjoncturel, mais pas la totalité du chômage. En en concluant qu’une partie de la forte hausse du chômage dans certains pays a en effet été structurelle, cela nous amène à nous demander pourquoi le chômage structurel s’est accru. Pour répondre à cette question, nous nous tournons vers un raisonnement avancé au début des années quatre-vingt.

Après les deux chocs pétroliers, le chômage s’est fortement accru en Europe, mais pas aux Etats-Unis, ce qui amène à douter que la hausse du chômage en Europe ait seulement été conjoncturelle. Plusieurs auteurs ont suggéré que l’ajustement des salaires expliquait la différence : les pays ont été confrontés à des variations de prix relatifs similaires durant les années soixante-dix (principalement des hausses fortes et soudaines des coûts des matières premières et carburants), mais les pays ne s’ajustèrent pas pareillement face à ces variations. A un extrême, les salaires réels (ou la croissance des salaires réels) restèrent inchangés, ce qui porta la totalité du fardeau de l’ajustement sur les profits ; à un autre extrême, les salaires réels chutèrent rapidement, permettant un maintien des parts du profit. Dans les pays où les salaires ne s’ajustèrent pas après les deux chocs pétroliers et où la totalité du fardeau de l’ajustement reposa sur les profits, les entreprises ont licencié pour restaurer leurs profits et l’emploi s’en trouva affecté. Olivier Blanchard (1997) a résumé ce raisonnement ainsi : « il y a un large consensus selon lequel ces dynamiques s’expliquent par l’échec des salaires à s’ajuster au ralentissement de la productivité et aux chocs d’offre adverses des années soixante-dix. Dans tous les cas, leur effet initial fut de diminuer les taux de profit et les parts du capital. Au fil du temps, les firmes réagirent en se détournant du facteur travail, ce qui entraîna une forte hausse du chômage, une reprise et même une hausse des parts du capital.

Bakker__Lipschitz_Schadler__chomage_keynesien_classique_neoclassique__Martin_Anota_.png

Ce raisonnement peut être illustré par le schéma ci-dessus que j’emprunte à Lipschitz et Schadler (1984). SS est l’ensemble des points auxquels les salaires réels sont tels que les firmes sont enclines à offrir le montant de production demandé. Cette courbe correspond à un taux donné de technologie et à un stock donné de capital et elle a une pente négative pour indiquer qu’une hausse de l’emploi requiert une réduction des salaires réels. La ligne verticale tirée à Y représente le plein emploi. La zone à gauche de SS et à gauche de la droite Y représente le chômage keynésien. La zone à gauche de la ligne de plein emploi Y, mais à droite de SS, représente le chômage classique. Au point C, par exemple, la production est contrainte par la demande, qui s’élève à OD ; au taux de salaire réel donné W0, les entreprises désireront produire OE. Même si le salaire ne diminue pas, la stimulation de la demande peut accroître la production jusqu’au point B. A partir du point B, cependant, ce sont désormais les salaires réels qui contraignent la production. L’offre y est insensible à un surcroît de demande globale, à moins que les salaires réels baissent. Pour tout salaire réel au-dessus de W1, il ne va pas y avoir plein emploi. Le chômage peut être purement classique, comme au point B, ou être une combinaison de chômage classique et de chômage keynésien, comme au point C.

Cette étude affirme qu’un mécanisme similaire a été à l’œuvre lors de la Grande Récession. Dans plusieurs pays, les pertes d’emplois après 2007 furent modestes, dans la mesure où les salaires réels s’ajustèrent lorsque l’économie ralentit. Mais dans certains pays, la croissance des salaires réels est restée trop élevée pendant trop longtemps. Par conséquent, il y eut un gâchis de main-d’œuvre à grande échelle, ce qui accrut la productivité du travail, mais contribua aussi à une forte hausse du chômage. (...)

L’idée selon laquelle les variations des taux de chômage ne peuvent être bien comprises en regardant les seuls développements conjoncturels rejoint l’idée de Larry Summers (2014) selon laquelle : "Malheureusement, presque tous les travaux des nouveaux classiques et des nouveaux keynésiens se sont focalisés sur le moment d’ordre 2 : la variance de la production et de l’emploi. Ils supposent que, avec ou sans intervention publique, le fonctionnement du marché va finalement restaurer le plein emploi et éliminer les écarts de production. Les seules questions concernent la volatilité de la production et l’emploi autour de leurs niveaux normaux. Ce qui s’est passé ces dernières années suggère que le moment d’ordre 2 est de moindre importance que le moment d’ordre 1 : le niveau moyen de la production et de l’emploi au cours du temps". »

Bas B. Bakker, « Employment and the Great Recession: The role of real wages », document de travail du FMI, n° 15/229, octobre 2015. Traduit par Martin Anota



« Comment expliquer la hausse du chômage lors de la Grande Récession ? »

« Les marchés du travail et la Grande Récession »

« La reprise sans emplois remet-elle en cause la loi d’Okun ? »

vendredi 7 août 2015

Le chômage de longue durée s'est aggravé dans l'Union européenne

The_Economist__chomage_dans_l__union_europeenne__Martin_Anota_.png

source : The Economist (2015)

mardi 28 juillet 2015

Rapporté au salaire médian, le salaire minimum français est l'un des plus élevés au monde

GRAPHIQUE Le salaire minimum en 2013 (en % du salaire médian)

The_Economist__salaire_minimum_en_pourcentage_du_salaire_median_en_2013__Martin_Anota_.png

source : The Economist (2015)

vendredi 22 mai 2015

La relation entre salaire minium et niveau de vie dans le monde et aux Etats-Unis

The_Economist__salaire_minimum__revenu_par_habitant__monde_Etats-Unis__Martin_Anota_.png

source : The Economist (2015)

jeudi 7 mai 2015

Impact de la Grande Récession sur les salaires, la productivité et le chômage

The_Economist__impact_Grande_Recession_sur_chomage__salaires_et_productivite__Martin_Anota_.png

source : The Economist (2015)

mardi 5 mai 2015

La désyndicalisation dans les pays avancés

GRAPHIQUE Taux de syndicalisation (en %)

The_Economist__taux_de_syndicalisation_France_Allemagne_Etats-Unis_Grande-Bretagne__Martin_Anota_.png

source : The Economist (2015)

dimanche 22 mars 2015

Incertitude et chômage

« La forte hausse du chômage aux Etats-Unis a entraîné un débat autour des facteurs qui en sont à l’origine. Au troisième trimestre 2014, le taux de chômage à long terme restait au-dessus de 2 %, c’est-à-dire bien supérieur au taux de 0,7 % enregistré en 2007. Parmi les facteurs possibles, l’incertitude économique a été tenue responsable pour la lenteur de la reprise sur le marché du travail américain. L’étude séminale de Nicholas Bloom (2009) montre que, en présence d’incertitude, un mécanisme d’attentisme peut être l’origine à du cycle d’affaires américain. L’incertitude est par nature inobservable, si bien que les chercheurs se focalisent sur la construction d’un indicateur d’incertitude variable au cours du temps à partir de diverses sources de données. Notre première contribution est de construire deux indices séparés qui capturent l’incertitude agrégée et l’incertitude sectorielle à partir d’une source commune : la volatilité sur les marchés boursiers américains.

Théoriquement, les chocs d’incertitude influence l’évolution du taux de chômage en présence de coûts d’ajustement de main-d’œuvre, comme le suggère Bloom. Selon ce mécanisme, la valeur d’option de l’attente s’accroît lorsque l’incertitude est élevée, ce qui incite les entreprises à être plus prudentes dans leurs décisions d’embauches et de licenciements. Pour tester cette prédiction théorique, Bloom construit un indice d’incertitude basé sur la volatilité observée de l’indice boursier S&P500 et sa volatilité implicite. En modélisant l’incertitude aux niveaux macroéconomique et microéconomique, Bloom suppose que le même processus stochastique est à leur origine, parce qu’une mesure de l’incertitude agrégée est bien corrélée avec d’autres mesures de l’incertitude intersectorielle, telle que la dispersion de la croissance des profits des entreprises, les rendements boursiers et la croissance de la productivité au niveau sectoriel.

Malgré la forte corrélation entre les indices de ces deux types d’incertitude, leurs effets sur les marchés du travail peuvent ne pas être les mêmes parce que le travail se distingue des autres facteurs de production. Les travailleurs accumulent au cours du temps du capital humain spécifique à leur secteur, rendant la réallocation intersectorielle de la main-d’œuvre bien plus coûteuse que la réallocation de la main-d’œuvre à l’intérieur de chaque secteur. Quand de telles frictions sont importantes, l’incertitude sectorielle peut avoir un plus puissant impact sur le marché du travail que l’incertitude agrégée. Cependant la littérature ne distingue pas entre les effets de ces deux types d’incertitude.

Nous comblons ce manque en comparant les effets respectifs des chocs d’incertitude sectorielle et des chocs d’incertitude agrégée sur le taux de chômage. Nous nous appuyons sur les précédentes études pour justifier nos deux indices d’incertitude qui capturent ces différents types d’incertitude. Prakash Loungani, Mark Rush et William Tave (1990) et Lael Brainard et David Cutler (1993) utilisent la volatilité du marché boursier américain que l’on observe d’un secteur à l’autre comme indicateur des chocs sectoriels pour étudier l’effet sur le chômage. Ils pensent que les hausses du chômage suivent les périodes de forte dispersion des rendements boursiers d’un secteur à l’autre parce que la plus grande dispersion sectorielle entraîne une réallocation de la main-d’œuvre entre les secteurs (Fischer Black, 1995), qui est plus coûteuse que la réallocation de la main-d’œuvre dans un même secteur. Par conséquent, si l’indice d’incertitude sectorielle capture un besoin pour la réallocation de la main-d’œuvre intersectorielle sur l’incertitude concernant l’ensemble de l’économie, on s’attend à ce que les chocs d’incertitude sectorielle aient des effets plus persistants que les chocs d’incertitude agrégée sur le taux de chômage.

Nous apportons trois nouvelles conclusions empiriques. Premièrement le taux de chômage a des réponses dynamiques très différentes face aux chocs d’incertitude selon qu’il s’agisse d’incertitude agrégée ou d’incertitude sectorielle. Tandis que les chocs d’incertitude agrégée ont des effets momentanés sur le taux de chômage (atteignant un pic au bout de deux trimestres et devenant statistiquement non significatifs après quatre trimestres), les chocs d’incertitude sectorielle ont des effets plus persistants (en atteignant leur pic au bout de deux ans et devenant statistiquement non significatifs après trois ans).

Deuxièmement, la part des fluctuations du chômage attribuée aux chocs d’incertitude sectorielle s’accroît significativement lorsque l’on passe du chômage à court terme au chômage à long terme, tandis que les chocs d’incertitude agrégée présentent une dynamique inverse, leur contribution diminuant lorsque l’on passe du chômage à court terme au chômage à long terme. Ces résultats suggèrent que les chocs d’incertitude agrégée et d’incertitude sectorielle sont corrélés avec des chômages de différentes durées. Troisièmement, l’incertitude sectorielle durant la Grande Récession contribue à expliquer pourquoi le taux de chômage a été si important par la suite, mais les chocs d’incertitude agrégée ont joué un rôle mineur. Ce constat peut expliquer les récentes conclusions de Benjamin Born, Sebastian Breuer et Steffen Elstner (2014), ainsi que celles de Dario Caldara, Cristina Fuentes-Albero, Simon Gilchrist et Egon Zakrajsek (2014), selon lesquelles les chocs d’incertitude ont joué un rôle mineur dans les fluctuations du chômage durant la Grande Récessions lorsque l’on prend seulement en compte les chocs d’incertitude agrégée. »

Sangyup Choi et Prakash Loungani (2015), « Uncertainty and unemployment: The effects of aggregate and sectoral channels », document de travail du FMI, n° WP/15/36, février. Traduit par Martin Anota



aller plus loin...

« Comment expliquer la faiblesse de la reprise ? »

« Le rôle de l'incertitude dans les cycles d’affaires »

« Le cycle des prix d’actifs permet-il de prédire les récessions ? »

lundi 2 février 2015

Les 35 heures sont-elles un handicap pour la France ?

mercredi 17 décembre 2014

Comment l’Allemagne a-t-elle su limiter la hausse du chômage durant la Grande Récession ?

« Voici une énigme : durant la Grande Récession, la contraction de la production économique fut plus ample en Allemagne qu’aux Etats-Unis, mais la hausse du taux de chômage fut bien plus élevée aux Etats-Unis qu’en Allemagne. Qu’est-ce que l’Allemagne a-t-elle pu faire ? Shigeru Fujita et Hermann Gartner se penchent sur cette question dans leur article "A Closer Look at the German Labor Market Miracle" publié dans le dernier numéro de la Business Review de la Réserve fédérale de Philadelphie (quatrième trimestre 2014, pages 16-24).

GRAPHIQUE Taux de chômage (en %)

Timothy_Taylor__Allemagne__Etats-Unis__taux_de_chomage__Martin_Anota_.png

Commençons par présenter clairement l’énigme. Le premier graphique montre les variations des taux de chômage pour les Etats-Unis et l’Allemagne durant la récession. Le deuxième graphique montre la chute de la production réelle dans chaque économie.

PIB réel (en indices base 100 quatrième trimestre 2007)

Timothy_Taylor__Allemagne__Etats-Unis__PIB__Martin_Anota_.png

Les auteurs considèrent deux explications alternatives pour cette énigme et, du moins du point de vue américain, elles s’inscrivent aux extrêmes du spectre politique. Un premier ensemble possible d’explications est que le chômage allemand est resté relativement faible en raison des programmes publics, comme le programme de travail à temps partiel qui aida les entreprises à réduire le nombre d’heures sans licencier une partie de leur personnel. Le deuxième ensemble d’explications est que le chômage allemand est resté relativement faible en raison des réformes du marché du travail réalisées un peu plus tôt dans la décennie qui réduisirent les allocations chômage et qui continrent et flexibilisèrent les salaires et allocations, ce qui encouragea la création d’emplois. Fujita et Gartner affirment que le second ensemble d’explications est plus probable que le premier.

L’Allemagne a en effet plusieurs programmes publics qui encouragent les entreprises à réduire le nombre d’heures travaillées lorsque l’activité s’essouffle, plutôt que d’embaucher. Mais Fujita et Gartner affirment que ces programmes existèrent au cours des précédentes récessions et ils ne semblent pas avoir eu un impact particulièrement large au cours de la dernière récession. Ils écrivent :

"L’un est le programme de chômage partiel. Lorsque les heures travaillées sont réduites, l’entreprise verse des salaires seulement pour les heures travailleurs, tandis que le gouvernement verse aux travailleurs une allocation de courte durée qui compense 60 à 67 du salaire perdu. De plus, les cotisations sociales de l’entreprise versées pour les salariés concernés par le programme sont réduites. En général, une entreprise peut utiliser ce programme pour au maximum six mois. Au début de l’année 2009, cependant, quand le ralentissement de l’économie est devenu apparent, le gouvernement allemand encouragea l’usage du programme en étendant la période maximale d’éligibilité, tout d’abord à 18 mois, puis à 24 mois et en réduisant davantage le taux de cotisation sociale. Les exigences en termes d’éligibilité furent également assouplies."

"Une chose importante à rappeler ici est que ces mesures avaient déjà été appliquées au cours des précédentes récessions, si bien qu’elles ne furent pas si spéciales que ça après tout. Certes la part des travailleurs concernés par le programme augmenta fortement en 2009 et donc cela a certainement aidé à réduire l’impact de la Grande Récession sur le chômage allemand. Mais une chose plus importante à observer est que, même à son pic durant la Grande Récession, la participation au programme ne fut pas extraordinaire par rapport aux niveaux qu’elle avait atteint lors des précédentes récessions. De plus, au cours des précédentes récessions, le marché du travail allemand avait réagi de la même manière que le marché du travail américain."

"Un autre programme allemand que certains considèrent avoir contribué à réduire le chômage de masse est le compte épargne temps, qui permet aux employeurs d’accroître les heures de travail au-delà de la semaine de travail standard sans payer immédiatement les heures supplémentaires. En fait, ces heures supplémentaires sont enregistrées dans le compte épargne temps comme un excédent. Lorsque les employeurs ont besoin de réduire les heures de leurs salariées, elles peuvent le faire sans réduire le salaire en piochant dans le compte excédentaire. Les entreprises allemandes sont entrées dans la récession avec des comptes excédentaires. Donc, (…) ce programme réduisit certainement les besoins de licenciements. Cependant, moins de la moitié des travailleurs allemands disposaient d’un tel compte et la plupart des comptes épargne temps doivent être remboursés assez rapidement – habituellement dans l’année, voire moins. Selon Michael Burda et Jennifer Hunt, le programme de compte épargne temps réduisit le nombre d’heures par travailleur de 0,5 % en 2008-2009, expliquant ainsi 17 % du déclin total du nombre d’heures par travailleur observé au cours de cette période."

Pour mieux saisir l’explication alternative, considérons ce graphique montrant le taux de chômage allemand au cours des dernières décennies. Notons que juste après 2003, l’emploi allemand commença à s’élever régulièrement et cette tendance n’a seulement connu une pause que durant la Grande Récession.

Niveau d’emploi (en indices base 100 année 1991)

Timothy_Taylor__Allemagne__niveau_emplois__Martin_Anota_.png

Qu’est-ce qui permit à l’emploi allemand d’augmenter à partir de 2003 ?

"Nous affirmons que la tendance à la hausse s’explique par les politiques menées sur le marché du travail appelées réformes Hartz et qui furent mises en œuvre entre 2003 et 2005… Les réformes Hartz sont considérées comme certaines des plus importantes réformes sociales dans l’Allemagne moderne. Le plus important changement a concerné le système d’allocation chômage. Avant les réformes, lorsque les salariés perdaient leur emploi, ils avaient le droit de recevoir des allocations représentant 60 à 67 % de leur ancien salaire pendant 12 à 32 mois, en fonction de leur âge. Lorsque ces allocations prenaient fin, les chômeurs avaient droit de recevoir 53 % à 57 % de leur ancien salaire pour une durée illimitée. A partir de 2005, la période fut réduite à 12 mois (ou 18 mois pour ceux ayant plus de 54 ans), période après laquelle les bénéficiaires pouvaient recevoir seulement des revenus de subsistance qui dépendent des actifs qu’ils possèdent et de leurs autres sources de revenu. De plus, les chômeurs qui refusaient des offres d’emplois raisonnables subissaient des sanctions plus grandes et plus fréquentes, telles que des réductions d’allocations. Pour davantage réduire les coûts du travail et stimuler la création d’emplois, la taille des entreprises dont les salariés étaient couverts par une assurance chômage fut élevée de 5 à 10 travailleurs. De plus, la réglementation des contrats de travail temporaires fut assouplie. De plus, à partir de 2004, l’Agence générale pour l’emploi allemande et les agents locales pour l’emploi furent réorganisées de manière à mettre davantage l’accent sur le retour des chômeurs au travail et, par exemple, en externalisant les services de placement au secteur privé."

Mon billet du 14 février 2014 (…) développait l'idée que la flexibilité des salaires et des institutions du marché du travail allemands à partir du milieu des années quatre-vingt-dix commença la hausse de l’emploi allemand. Dans cette histoire, les réformes Hartz ont moins d’importance, mais la focale de l’histoire est toujours placée sur la plus grande flexibilité des marchés, non sur les programmes publics pour partager les heures. Fujita et Gartner avance la même idée : "en d’autres termes, au cours du boom menant à la Grande Récession, la croissance des salaires fut plus contenue qu’au cours des précédents booms et donc cette modération salariale fut un important facteur pour stimuler l’emploi."

Enfin, Fujita et Gartner soulignent qu’il est difficile de comparer les Etats-Unis avec l’Allemagne, parce que les causes sous-jacentes des récessions furent différentes. L’Allemagne n’avait pas de bulle immobilière ; en fait, elle a bénéficié un essor des exportations. (…) Ils écrivent :

"La récession en Allemagne n’a pas été provoquée par le même choc que celui qui amorça la récession aux Etats-Unis. L’économie américaine subit un déclin de la demande domestique comme la chute des prix d’actifs domestiques réduisit la richesse nette des ménages, alors que l’Allemagne n’avait pas connu de bulle immobilière. En fait, le déclin de la production allemande s’explique par la contraction à court terme des échanges mondiaux. La durée attendue d’une récession est un facteur important dans les décisions d’embauches et de licenciements des entreprises. Si une entreprise s’attend à ce qu’un ralentissement dure seulement une courte période, elle peut choisir de ne pas réduire sa main-d’œuvre, même si elle fait face à une plus faible demande, en particulier si licencier et embaucher des travailleurs est coûteux, comme ça l’est justement en Allemagne. Chose cohérente avec cette possibilité, Burda et Hunt remarquent que les entreprises allemandes furent réticents à licencier leurs travailleurs en raison de la difficulté à trouver des personnes aussi qualifiées pour les remplacer, surtout en 2009."

Bien sûr, l’idée selon laquelle le chômage allemand n’a pas beaucoup augmenté en raison des réductions des allocations chômage, de la faible croissance des salaires et de la flexibilité des marchés du travail ne prouve pas que les innovations allemandes comme les allocations de courte durée ou les comptes épargne-temps soient une mauvaise idée. Elles peuvent toujours un peu aider. Mais il ne semble pas qu’elles soient la principale explication du succès de l’Allemagne en termes de chômage pendant et après la récession. »

Timothy Taylor, « How did Germany limit unemployment in the recession? », in Conversable Economist (blog), 4 décembre 2014. Traduit par Martin Anota

jeudi 23 octobre 2014

Les répercussions de la Grande Récession sur le marché du travail américain

The_Economist__Etats-Unis__taux_d__activite_taux_de_chomage__Martin_Anota_.png

source : The Economist (2014)

vendredi 3 octobre 2014

Les marchés du travail des pays avancés en quelques graphiques

GRAPHIQUE 1 Taux d'activité (en % de la population des 15-64 ans)

The_Economist__taux_d__activite__Martin_Anota_.png

GRAPHIQUE 2 Durée annuelle moyenne du travail par personne (en heures)

The_Economist__heures_travaillees_par_personnes__moyennes_annuelles__Martin_Anota_.png

GRAPHIQUE 3 Part des emplois peu qualifiés (en % de l'emploi total)

The_Economist__Part_des_emplois_non_qualifies_dans_emploi_total__Martin_Anota_.png

GRAPHIQUE 4 Part des emplois très qualifiés (en % de l'emploi total)

The_Economist__Part_des_emplois_tres_qualifies_dans_emploi_total__Martin_Anota_.png

GRAPHIQUE 5 Salaires réels moyens (en indices, base 100 en 1995)

The_Economist__salaires_reels_moyens__Martin_Anota_.png

GRAPHIQUE 6 Salaires réels médians (en indices, base 100 en 1995)

The_Economist__salaires_reels_medians__Martin_Anota_.png

GRAPHIQUE 7 Part du revenu du travail dans le revenu national (en %)

The_Economist__part_revenu_du_travail_dans_revenu_national__Martin_Anota_.png

GRAPHIQUE 8 Part du revenu national allant aux 10 % les plus aisés (en %)

The_Economist__part_du_revenu_national_allant_aux_10___des_salaries_les_plus_aises__Martin_Anota_.png

source : The Economist (2014)

jeudi 25 septembre 2014

D'où vient le chômage ? Y a-t-il un remède ?

samedi 30 août 2014

Les causes du chômage en zone euro selon Draghi

Mario_Draghi__Business_week.jpg

« Personne dans la société n’est préservé dans une situation de chômage de masse. Pour les chômeurs eux-mêmes, c’est souvent une tragédie qui a des effets durables sur le revenu qu’ils toucheront durant le reste de leur vie. Pour ceux qui sont toujours en emploi, cela accroît l’insécurité de l’emploi et sape la cohésion sociale. Pour les gouvernements, le chômage dégrade les finances publiques et pénalise les perspectives électorales. Et le chômage est au cœur des dynamiques macroéconomiques qui façonnent l’inflation à court et moyen termes, ce qui signifie qu’il affecte aussi l’activité des banques centrales. En effet, même lorsqu’il n’y a aucun risque pesant sur la stabilité des prix, mais un chômage élevé et une cohésion sociale menacée, les pressions s’accentuent sur les banques centrales.

Une question clé est de savoir à quel point nous pouvons réellement influencer le chômage, ce qui se ramène à se demander (…) si le chômage est essentiellement conjoncturel ou structurel. Comme nous sommes dans une union monétaire à 18 pays, c’est nécessairement une question complexe dans la zone euro, mais je vais tout de même offrir un bref aperçu de la situation telle que l'évalue la BCE.

GRAPHIQUE 1 Variations du taux de chômage (en points de pourcentage, par rapport à janvier 2008)

Draghi__Jackson_Hole__variation_taux_chomage__zone_euro_Etats-Unis__Martin_Anota_.png

La première chose que l’on constate est que la zone euro a subi un choc puissant et particulièrement négatif sur le PIB, avec de sérieuses conséquences pour l’emploi. C’est visible sur le graphique 1, qui présente l’évolution du chômage dans la zone euro et les Etats-Unis depuis 2008. Alors que les Etats-Unis ont connu une hausse forte et immédiate du chômage suite à la Grande Récession, la zone euro a connu deux hausses du chômage associées à deux récessions consécutives.

Du début de 2008 jusqu’au début de l’année 2011, l’évolution est similaire dans les deux régions : les taux de chômage augmentent fortement, se stabilisent, puis diminuent graduellement. Cela reflète les sources communes du choc : la synchronisation du cycle financier entre les pays avancés, la contraction dans le commerce mondiale suite à l’effondrement de Lehman Brothers, couplées avec une forte correction des pris d’actifs (notamment sur les marchés immobiliers) dans certaines économies.

Après 2011 cependant, les développements dans les deux régions divergent. Le chômage aux Etats-Unis continue à chuter plus ou moins au même rythme. Dans la zone euro, d’un autre côté, il amorce une seconde hausse qui n’atteint pas son pic avant avril 2013. Cette divergence reflète un second choc, cette fois-ci spécifique à la zone euro, qui résulte de la crise de la dette souveraine et qui se traduit par une récession de six trimestres pour l’économie de la zone euro. Toutefois, à la différence du choc post-Lehman qui affecta toutes les économies de la zone euro, pratiquement toutes les destructions d’emplois observées dans cette seconde période furent concentrées dans les pays qui connurent des tensions sur les marchés des titres de dette publique (cf. graphique 2).

GRAPHIQUE 2 Relation entre turbulences financières et chômage

Draghi__relation_chomage_turbulences_financieres__Jackson_Hole__Martin_Anota_.png

La crise de la dette souveraine se diffusa via divers canaux, mais l’un de ses plus importants effets fut de rendre moins efficaces les outils de stabilisation macroéconomique. Du côté budgétaire, les services non marchands (notamment l’administration publique, l’éducation et la santé) ont contribué positivement à l’emploi dans pratiquement tous les pays durant la première phase de la crise, si bien qu’ils ont en partie compensé le choc. Dans la seconde période, cependant, la politique budgétaire fut contrainte par les inquiétudes entourant la soutenabilité de la dette publique et le manque de soutien commun, en particulier lorsque l'on commença à envisager une restructuration des dettes souveraines. La nécessaire consolidation budgétaire devait être entreprise rapidement pour restaurer la confiance des investisseurs. Elle constitua un frein budgétaire et entraîna un ralentissement dans l’emploi du secteur public qui s’ajouta à la contraction de l’emploi dans les autres secteurs.

Les pressions sur les marchés interrompirent aussi la transmission homogène de la politique monétaire dans la zone euro. Malgré de très faibles taux directeurs, le coût du capital augmenta dans les pays en difficulté durant cette période, ce qui signifia que les politiques monétaire et budgétaire se resserrèrent simultanément. Donc, l’une des priorités de notre politique monétaire dans cette période fut (et reste toujours) de réparer le mécanisme de transmission monétaire. Etablir un lien précis entre ces réparations et les performances du chômage n’est pas facile. Cependant, l’équipe de la BCE estime que l’"écart de crédit" (credit gap) (la différence entre les volumes actuels de crédit et leurs volumes normaux que l’on observe en l’absence de crise) pour les pays en difficulté suggère que ces conditions d’offre de crédit exercent un frein significatif sur l’activité économique.

Les facteurs conjoncturels ont par conséquent certainement contribué à la hausse du chômage. Et la situation économique dans la zone euro suggère qu’ils sont toujours à l’œuvre. Les plus récentes données des PIB confirment que la reprise dans la zone euro reste uniformément faible, avec une croissance des salaires ralentie même dans les pays qui ne sont pas en difficulté, ce qui suggère une insuffisance de la demande globale. Dans ces circonstances, il semble probable que l’incertitude sur la force de la reprise étouffe l’investissement des entreprises et ralentit le rythme auquel les travailleurs sont réembauchés.

Cela dit, certains signes suggèrent qu’une part significative du chômage est également structurelle, du moins dans certains pays. Par exemple, la courbe de Beveridge de la zone euro (qui résume les développements du chômage à un niveau donné de demande de travail ou postes vacantes) suggère l’émergence d’une inadéquation structurelle entre les marchés du travail de la zone euro (cf. graphique 3). Dans la première phase de la crise, de forts déclins de la demande de travail se sont traduits par une forte hausse du chômage de la zone euro, avec un mouvement vers le long de la courbe de Beveridge. Le second épisode récessif a cependant entraîné une plus forte hausse du taux de chômage, même si les taux de postes vacants agrégés présentèrent des signes marqués d’amélioration. Cela peut impliquer un déplacement permanent de la courbe de Beveridge vers l’extérieur.

GRAPHIQUE 3 Evolution de la courbe de Beveridge au cours de la crise

Draghi__courbe_de_Beveridge_zone_euro__Jackson_Hole__Martin_Anota_.png

Le mouvement de la courbe de Beveridge s’explique en partie par l’ampleur de la destruction d’emplois dans certains pays, ce qui a mené à des taux de retour à l’emploi réduits, des durées de chômage plus longues et une part plus élevée de chômage de long terme. Ceci reflète, en particulier, la forte contraction sectorielle dans le secteur de la construction qui était auparavant en surchauffe (cf. graphique 4), ce qui, comme aux Etats-Unis, tend à réduire l’efficacité de l’appariement. A la fin de l’année 2013, le stock de chômeurs à long terme (ceux au chômage depuis un an ou plus) représenta plus de 6 % de la main-d’œuvre totale de la zone euro, soit plus du double du niveau d’avant-crise.

GRAPHIQUE 4 Evolution du chômage de la zone euro par secteur et par niveau d’éducation

draghi_chomage_jackson_hole.png

Une autre partie de l’explication est que les opportunités de redéploiement sont insuffisantes pour les travailleurs faiblement qualifiés qui se retrouvent au chômage, comme cela est mis en évidence par la disparité croissante entre les compétences de la main-d’œuvre et les compétences exigées par les employeurs. L’analyse de l’évolution de l’inadéquation des compétences suggère une hausse significative de l’inadéquation aussi bien au niveau des régions, des pays, que de la zone euro dans son ensemble (cf. graphique 5).

GRAPHIQUE 5 Indices d’adéquation des compétences pour la zone euro

Draghi__indice_inadequation_competences__Jackson_Hole__Martin_Anota_.png

Les estimations fournies par les organisations internationales (en particulier la Commission Européenne, l’OCDE et le FMI) suggèrent que la crise s’est traduite par une hausse du chômage structurel dans la zone euro, passant d’une moyenne de 8,8 % à 10,3 % être 2008 et 2013.

Il y a toutefois deux importants problèmes à souligner ici. Le premier est que les estimations du chômage structurel son entachées d’une considérable incertitude, en particulier lorsque l’on cherche à le déterminer en temps réel. Par exemple, la Commission européenne suggère que les estimations du taux de chômage qui n’accélère par la croissance salariale (NAWRU) dans la situation actuelle surestiment la composante structurelle du chômage, notamment dans les pays les plus touchés par la crise.

Le second problème est que les données agrégées dissimulent une très forte hétérogénéité. Le taux de chômage actuel de la zone euro est certes de 11,5 %, mais il est de 5 % en Allemagne et de 25 % en Espagne. Les développements structurels diffèrent également : l’analyse de la courbe de Beveridge aux niveaux des pays pris individuellement révèle, par exemple, un déplacement de la courbe vers l’intérieur en Allemagne, alors que la courbe se déplace vers l’extérieur en France, en Italie et surtout en Espagne.

Cette hétérogénéité reflète différentes conditions initiales, telles des compositions sectorielles variantes de l’emploi (en particulier la part employée dans le secteur de la construction), mais aussi le fait que les taux de chômage ont historiquement été durablement plus élevées dans certains pays de la zone euro que dans d’autres pays-membres. Mais cela reflète aussi la relation entre les institutions du marché du travail et l’impact des chocs sur l’emploi. Les économies qui ont le mieux traversé la crise en termes d’emploi tendent aussi à être ceux présentant la plus forte flexibilité sur les marchés du travail pour s’ajuster aux conditions économiques.

En Allemagne, par exemple, le déplacement de la courbe de Beveridge vers l’intérieur que l’on a pu voir lors de la crise suit une tendance qui commença au milieu des années deux mille après l’introduction des réformes Hartz sur le marché du travail. Sa performance plus robuste dans le domaine de l’emploi est aussi liée au fait que les entreprises allemandes disposent d’instruments pour réduire le temps de travail des emplois à des coûts raisonnables (c’est-à-dire la marge intensive), notamment en réduisant les heures travaillées, la plus grande flexibilité du taux de travail au niveau de l’entreprise et l’usage extensif de travail à mi-temps.

Même dans le groupe des pays qui ont connu une crise de la dette souveraine, nous pouvons voir que l’impact des institutions du marché du travail sur l’emploi n’a pas été le même d’un pays à l’autre. L’Irlande et L’Espagne, par exemple, connurent tout deux une large destruction des emplois dans le secteur immobilier après le choc Lehman, mais ils se comportèrent différemment durant la crise de la dette souveraine. Le chômage en Irlande se stabilisa, puis chuta, alors qu’il s’accrut en Espagne jusqu’à janvier 2013 (cf. graphique 6). De 2011 jusqu’à 2013, les estimations du chômage structurel suggèrent qu’il a augmenté de 0,5 point de pourcentage en Irlande et de plus de 2,5 points de pourcentage en Espagne.

La divergence dans les performances peut s’expliquer en partie par les différences dans la migration nette. Mais elle reflète aussi le fait que l’Irlande est entrée en crise avec un marché du travail relativement flexible et qu’elle a adopté davantage de réformes du marché du travail du programme piloté par l'UE et le FMI qui fut lancé en novembre 2010. L’Espagne, d’un autre côté, entra en crise avec de fortes rigidités du marché du travail et elle ne commença à ne réformer significativement qu’en 2012.

Surtout, jusqu’alors, la capacité des firmes à s’ajuster aux nouvelles conditions économiques fut limitée en Espagne par les accords de négociations collectifs sectoriels et régionaux et l’indexation des salaires. Les enquêtes indiquent que l’Espagne se situe parmi les pays où l’indexation fut la plus fréquente, touchant prêt de 70 % des entreprises. Par conséquent, comme le montre le graphique 6, la rémunération nominale par salarié à continué à augmenter en Espagne après le troisième trimestre 2011, malgré la hausse de plus de 12 points de pourcentage du chômage au cours de la période. En Irlande, à l’inverse, l’ajustement des salaires à la baisse commença déjà au quatrième trimestre 2008 et se poursuivit plus rapidement.

Tandis que le marché du travail irlandais s'ajusta en partie à travers les prix, le marché du travail espagnol s’ajusta principalement par les quantités : les entreprises furent poussées à réduire les coûts du travail en réduisant l’emploi. Et en raison d’un degré élevé de dualité sur le marché du travail espagnol, ce fardeau de l’ajustement fut concentré en particulier sur un groupe peu protégé, ceux ayant un contrat temporaire. Ceux-ci ont été particulièrement nombreux en Espagne au début de la crise, représentant alors autour d’un tiers de l’ensemble des contrats de travail.

En Espagne, comme dans d’autres pays en difficulté, plusieurs de ces rigidités du marché du travail ont depuis été atténuées via des réformes structurelles et celles-ci ont eu des effets positifs. Par exemple, l’OCDE estime que la réforme du marché du travail menée en 2012 en Espagne a amélioré les transitions hors du chômage et vers l’emploi pour toutes les durées de chômage.

GRAPHIQUE 6 Chômage et rémunération nominale en Irlande et en Espagne

Draghi__Chomage_remuneration_nominale_Irlande_Espagne__Jackson_Hole__Martin_Anota_.png

Pour résumer, le chômage dans la zone euro est caractérisé par des interactions relativement complexes. Il y a eu des chocs de demande différents selon les pays. Ces chocs ont interagit avec les conditions initiales et les institutions nationales du marché du travail de différentes manières et les interactions ont changé avec la mise en œuvre de nouvelles réformes. Par conséquent, les estimations des composantes structurelle et cyclique du chômage doivent être réalisées avec une certaine prudence. Mais il est clair qu’une telle hétérogénéité des institutions du marché du travail est une source de fragilité pour l’union monétaire. »

Mario Draghi, « Unemployment in the euro area », discours prononcé à la conférence de Jackson Hole, 22 août 2014. Traduit par Martin Anota

dimanche 3 août 2014

La Grande Récession a-t-elle tué la courbe de Phillips traditionnelle ?

« L’une des questions que j’aime poser aux étudiants est si l’inflation observée après la Grande Récession a plutôt confirmé la courbe de Phillips des nouveaux keynésiens ou bien la courbe de Phillips plus traditionnelle. (…) Voici les deux modèles en concurrence :

Pour les nouveaux keynésiens : inflation à l’instant t = inflation anticipée à l’instant t+1 avec l’écart de production (output gap)

Pour la courbe de Phillips traditionnelle : inflation à l’instant t = inflation à l’instant t-1 avec l’écart de production

(…) Supposons que les anticipations concernant l’inflation soient rationnelles et supposons que l’économie soit frappée par une récession non anticipée de taille et de durée connues. (...) Avec le modèle traditionnel, l’inflation chute graduellement avec la poursuite de la récession et une fois que celle-ci s’achève, l’inflation reste plus faible qu’initialement. Dans le modèle des nouveaux keynésiens, en supposant que la cible d’inflation soit crédible, l’inflation chute lorsqu’une récession non anticipée survient, et alors l’inflation s’élève graduellement vers sa cible au fur et à mesure que l’inflation se poursuit. (Nous supposons ici que l’écart de production est constant lors de la récession, et ce pour simplifier le raisonnement.) Pour le modèle des nouveaux keynésiens, il est important de connaître l’ampleur de la récession pour obtenir ce diagramme (…). Les dynamiques impliquées par les deux modèles sont différentes et cette différence risque de persister même si chaque courbe devient plus plate au fur et à mesure que nous nous approchons d’une inflation zéro en raison des rigidités des salaires.

(…) La conséquence immédiate de la récession semble plus conforme avec le modèle des nouveaux keynésiens : une chute brutale suivie par une hausse graduelle. De plus, j’affirmerais que, une fois l’économie basculée dans la récession, la plupart des gens s’attendent à ce qu’elle soit sévère et persistante, donc mon raisonnement n’est pas totalement irréaliste. Mais si nous regardons ce qui s'est passé ces deux dernières années, cela ressemble bien plus au modèle traditionnel, avec une inflation ralentissant graduellement sous la cible.

C’est probablement aussi loin que nous pouvons aller sans introduire l’économétrie et aussi sans prendre en compte certaines complexités supplémentaires. Nous pouvons probablement obtenir quelque dynamique pour s’adapter au modèle des nouveaux keynésiens en imaginant une séquence d’erreurs dans les anticipations. En plus, si nous regardons l’inflation des prix à la consommation, nous devons prendre en compte les variations des prix des matières premières, chose que ne fait aucun des deux modèles. (…) Voilà pourquoi introduire l’économétrie est nécessaire, si possible en observant à la fois l’inflation des prix et des salaires avec les données sur les anticipations. (…)

Cependant je peux peut-être suggérer deux possibles conclusions que de telles études pourraient tester plus rigoureusement. Premièrement, la courbe de Phillips traditionnelle, où les anticipations sont implicitement naïves et tournées vers le passé, ne semble pas constituer une base prometteuse pour expliquer l’inflation après la récession. Soit le modèle des nouveaux keynésiens, soit une combinaison des deux, semble fournir une fondation plus adéquate pour une explication raisonnable. Deuxièmement, une explication basée sur le modèle des nouveaux keynésiens qui traite de la taille et de la durée de la récession (qu’importe ce qu’elle devient) comme un choc initialement non anticipé, puis ensuite pleinement anticipé doit s’efforcer de se concilier avec les données. »

Simon Wren-Lewis, « New versus traditional Phillips curves and the Great Recession », in Mainly Macro (blog), 12 décembre 2013. Traduit par Martin Anota


« Avant la révolution de la nouvelle école classique, il y a eu la Courbe de Phillips à la Friedman/Phelps, selon laquelle l’inflation actuelle dépend, d’une part, dans une certaine mesure de l’écart entre le chômage et son niveau naturel (c’est-à-dire de l’écart entre le niveau courant de production et son potentiel, c’est-à-dire l’output gap) et, d’autre part, de la valeur anticipée de l’inflation courante. Les anticipations d’inflation furent modélisées comme étant fonction de l’inflation passée (par exemple les anticipations adaptatives), sous leur forme la plus simple avec juste un retard dans l’inflation. Par conséquent, l’inflation dépendait de l’inflation passée et de l’écart de production.

Après la révolution des nouveaux classiques vint la courbe de Phillips des nouveaux keynésiens, qui fit dépendre l’inflation courante dans une certaine mesure de l’écart de production et de la valeur anticipée de l’inflation de la période suivante. Si elle était combinée avec les anticipations adaptatives, elle dirait la même chose que la Courbe de Phillips à la Friedman-Phelps, mais elle a été au contraire combinée avec les anticipations rationnelles, en vertu desquelles les agents font de leur mieux pour prévoir quel sera le taux d’inflation dans la période suivante en utilisant toute l’information pertinente. Celle-ci inclut l’inflation passée, mais aussi d’autres choses, comme les perspectives futures concernant la production et la cible d’inflation officielle.

Laquelle décrit le mieux les données ? Le grand attrait de la courbe de Phillips à la Friedman-Phelps est qu’elle peut décrire la stagflation. Nous avons un boom, ce qui élève régulièrement l’inflation. Lorsque le boom prend fin, l’inflation se stabilise, mais à un niveau bien plus élevé qu’au départ. Donc les autorités publiques doivent provoquer une récession pour faire ralentir l’inflation : c’est une période dans laquelle un chômage au-dessus de la moyenne est accompagné par une inflation au-dessus de la moyenne, ce que nous appelons la stagflation. Si nous avions eu au cours de cette période des banques centrales indépendantes et crédibles fixant des cibles d’inflation, la courbe de Phillips des nouveaux keynésiens ne nous aurait pas donnée une stagflation : lorsque le boom se serait fini, l’inflation retournerait à sa cible. Le problème est que nous n’avions pas de ciblage d’inflation durant cette période, donc il est difficile de dire si la stagflation amène à rejeter la courbe de Phillips des nouveaux keynésiens. (…)

La Grande Récession peut fournir un meilleur test. Dans certains pays, la production chuta brutalement en 2009, puis connut une reprise lente, mais régulière, si bien que l’écart de production aujourd’hui est moindre qu’en 2009. Avec la Courbe de Phillips à la Friedman-Phelps, l’inflation aurait dû régulièrement chuter au cours de cette période, atteignant son minimum aujourd’hui. Donc, si nous représentons l’écart de production sur l’axe des abscisses et l’inflation sur l’axe des ordonnées, nous devons voir une courbe pointant vers le sud-est. Avec la Courbe de Phillips des nouveaux keynésiens, nous pouvons considérer deux cas polaires. Dans le premier, les agents anticipent que la reprise va être lente, donc nous allons avoir une chute brutale et immédiate de l’inflation, mais l’inflation va ensuite s’élever vers sa cible. Cela va nous donner une courbe pointant le nord-est. Dans le second cas, les agents continent de penser que l’inflation va retourner à la cible l’année suivante. Cela nous donne aussi une courbe pointant le nord-est, mais c’est plus plat. (…)

Voici l’évolution pour quatre pays, en utilisant les estimations de l’OCDE pour l’écart de production sur l’axe des abscisses, l’inflation des prix à la consommation moins 2 % sur l’axe des ordonnées, avec notamment les prévisions de l’OCDE pour les années 2014 et 2015. J’ai choisi ces pays simplement parce que nous avons une récession en double creux en Europe, si bien qu’il serait plus compliqué de prendre également les pays européens. Si vous n’aimez pas l’idée d’inclure les prévisions, ignorez simplement les derniers deux points pour chaque pays.

Wren-Lewis__courbe_Phillips_Etats-Unis_Japon_Allemagne_Canada.png

Les courbes pointent vers le nord-est et non vers le sud-est. Cela tend à plaider davantage pour la courbe de Phillips aux anticipations rationnelles des nouveaux keynésiens que pour la courbe de Phillips aux anticipations adaptatives à la Friedman-Phelps. Pour prendre juste un exemple, l’inflation des Etats-Unis en 2013 est plus élevée qu’elle ne le fut en 2009, ce qui est cohérent avec la courbe de Phillips des nouveaux keynésiens. La courbe de Phillips traditionnelle à la Friedman-Phelps, d’un autre côté, suggèrerait qu’après une corde d’écarts de production négatifs, l’inflation américaine aurait dû être un peu plus faible en 2013 qu’elle le fut en 2009.

Okay, il y a quelques problèmes. Les variations des prix des matières premières ont une influence importante sur l’indice des prix à la consommation et ceux-ci ne sont pris en compte par la simple courbe de Phillips. Ils peuvent contribuer à expliquer la stabilité de l’inflation autour de 2011 dans certains pays, mais ils contribuèrent aussi à déprimer l’inflation en 2009. Les variations des taux de change s’avèrent aussi importants. La simple courbe de Phillips ne prend également pas en compte de la non-linéarité associée à la réticence à réduire les salaires nominaux. Et bien sûr les estimations de l’écart de production peuvent s’avérer fausses.

Dans le cas du Japon, nous avons aussi récemment observé un relèvement de la cible d’inflation. Cela peut expliquer la prévision d’accélération de l’inflation en 2014 et 2015. Si c’est le cas, ce serait un argument en faveur des anticipations rationnelles plutôt qu’adaptatives.

Tous ces problèmes nécessitent une analyse empirique. Néanmoins, nous pouvons voir pourquoi certaines études plus élaborées (…) peuvent affirmer que la récente dynamique de l’inflation est cohérente avec la courbe de Phillips des nouveaux keynésiens. Il semble bien plus difficile de concilier cette expérience avec la courbe de Phillips traditionnelle avec anticipations adaptatives. Comme je l’ai suggéré au début, il s’agit finalement d’un test permettant de savoir si les anticipations rationnelles offrent une meilleure description de la réalité que les anticipations adaptatives. Mais je me doute que la conclusion que je tire des données empiriques va surprendre certains, donc j’attends une analyse empirique plus sophistiquée pour montrer pourquoi j’ai tort. »

Simon Wren-Lewis, « Has the Great Recession killed the traditional Phillips Curve? », in Mainly Macro (blog), 14 juillet 2014. Traduit par Martin Anota

- page 1 de 3