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« Après la Seconde Guerre mondiale, de nombreux pays ont réussi à atteindre rapidement un statut de revenu intermédiaire, mais peu ont réussi à devenir une économie à revenu élevé. Après une période initiale d’ascension rapide, de nombreux pays ont connu un ralentissement marqué de la croissance et de la productivité, tombant dans ce qu'on a appelé une "trappe à revenu intermédiaire" (middle-income trap). La Banque mondiale (2012) estime que, des 101 économies à revenu intermédiaire que l’on pouvait dénombrer en 1960, seulement 13 étaient des économies à revenu élevé en 2008. Ces pays sont l’Espagne, la Guinée équatoriale, la Grèce, Hong Kong, l’Irlande, Israël, le Japon, l’île Maurice, le Portugal, le Porto Rico, la République de Corée, Singapour, Taiwan.

L’analyse empirique du ralentissement de la croissance et des trappes à revenu intermédiaire a suggéré que, pour des revenus par habitant d'environ US $ 16.700 (prix internationaux 2005 constants), le taux de croissance du PIB par habitant ralentit généralement de 5,6 à 2,1 %. (…) Une analyse récente réalisée par Eichengreen, Park et Shin (2011) suggère que les ralentissements de la croissance sont essentiellement des ralentissements de la croissance de la productivité, puisque 85 % du ralentissement du taux de croissance de la production peut s'expliquer par un ralentissement du taux de croissance de la productivité totale des facteurs, soit bien plus que par un ralentissement de l'accumulation de capital physique.

Une explication courante des ralentissements de croissance se fonde sur un processus de développement à la Lewis (Canuto, 2011 ; Eichengreen, Park et Shin, 2011 ; Banque mondiale, 2012). Le déplacement de la main-d'œuvre des secteurs à faible productivité (par exemple l'agriculture) vers les secteurs à forte productivité (par exemple l'industrie et les services modernes) offre une hausse massive, mais temporaire, du revenu par habitant. Dans cette phase initiale de développement, le déplacement est amorcé par l'application de technologies importées dans les secteurs produisant des produits à faible coût intensifs en travail. Une fois que ces pays atteignent des niveaux de revenus intermédiaires, le bassin de travailleurs ruraux sous-employés se tarit et les salaires commencent à augmenter, ce qui érode la compétitivité.

La croissance de la productivité depuis le redéploiement sectoriel et le rattrapage technologique est finalement épuisée, tandis que la hausse des salaires rend les exportations intensives en main-d'œuvre moins compétitives sur les marchés mondiaux, précisément au moment où d'autres pays à faible revenu s'engagent dans une phase de croissance rapide. Par conséquent, les ralentissements de croissance coïncident avec le point du processus de croissance où il n'est plus possible de stimuler la productivité en transférant des employés de l'agriculture vers l'industrie et où les gains provenant de l'importation de technologies étrangères diminuent de manière significative.

Nous présentons une caractérisation alternative de la trappe des pays à revenu intermédiaire (Agénor et Canuto, 2012). Notre approche est en accord avec l'idée selon laquelle les ralentissements de productivité sont une cause majeure de trappes à revenu intermédiaire, mais s’écarte de la littérature existante lorsqu’elle en fournit une explication et indique ce que les politiques publiques peuvent faire à ce sujet. En particulier, plusieurs facteurs peuvent affecter la croissance de la productivité, y compris les décisions individuelles d'acquérir des compétences, l'accès aux différents types d'infrastructures publiques et les externalités de réseaux de connaissances (définies comme la possibilité qu'une part plus élevée de travailleurs fortement éduqués ait un impact positif sur la performance, c’est-à-dire la capacité à tirer parti des connaissances existantes, de tous les travailleurs engagés dans des activités innovatrices).

Par extension, il y a un certain nombre de politiques publiques que les pays en développement peuvent mettre en œuvre pour éviter ou échapper aux trappes de croissance à revenu intermédiaire. Ces mesures comprennent le développement des infrastructures de pointe sous la forme de réseaux de communication à haut débit, une meilleure application des droits de propriété par la protection des brevets et la réforme des marchés du travail afin d'assurer que les rigidités n'empêchent pas le licenciement et l’embauche d’être efficaces. Fondamentalement, ces politiques attirent davantage de travailleurs qualifiés dans le secteur du design, améliorent la productivité et les salaires dans ce secteur, et augmentent la capacité d'un pays à innover.

Il est possible d’échapper à une trappe du revenu intermédiaire en augmentant suffisamment l'investissement dans l'infrastructure de pointe, en particulier dans les réseaux de communication à haut débit. La disponibilité d’infrastructures d’informations et de communication de bonne qualité joue un rôle important pour stimuler l'innovation, à la fois en facilitant la circulation à moindre coût des flux immatériels de connaissances entre des pays et en leur sein, ainsi qu’en réduisant les coûts de transaction du commerce international et de l’investissement étranger. Ainsi, améliorer l'accès aux infrastructures de pointe stimule la productivité et les salaires dans le secteur du design, qui attire alors plus de main-d’œuvre et déclenche un déplacement de l'offre de travail, amplifiant (du moins temporairement) l'avantage associé à l'exploitation du stock existant d'idées.

Pour inciter les individus et les entreprises à s'engager dans des activités d'innovation et de design, le respect des brevets est essentiel, mais cela fait souvent défaut dans les pays en développement. Un système qui s’avère dysfonctionnel dans l’administration des brevets et dans l’application des droits de propriété peut générer une perte sèche pour l'économie et accroît les risques que celle-ci tombe dans une trappe à revenu intermédiaire. A l'inverse, une meilleure application des droits de propriété stimule l'innovation et se traduit par des salaires plus élevés dans le secteur du design, ce qui attire alors des travailleurs à qualification élevée dans ce secteur. Par conséquent, il est plus probable que les externalités de réseau de connaissances que nous avons précédemment mentionnées s’exerceraient et placeraient l'économie sur le sentier d'une croissance plus élevée de la productivité et de la production.

En exacerbant la mauvaise allocation des talents, les distorsions du marché du travail accroissent la probabilité que l'économie se retrouve dans un équilibre à faible croissance. Certains types de restrictions sur le marché du travail, en particulier celles portant sur les coûts de licenciement, peuvent être particulièrement préjudiciable aux activités de conception ou d'innovation. En effet, dans de telles activités, il est souvent plus difficile d'observer la productivité d'un travailleur avant l'embauche, contrairement aux tâches de routine dans l’activité manufacturière, où votre capacité à observer, à la fois ex ante et ex post, est moins coûteuse. Ainsi, le risque d’engager un travailleur qui se révèle finalement être mauvais est plus élevé dans les activités où un diplôme universitaire ne fournit pas un signal suffisamment fiable sur la future performance. Dans de telles conditions, la distorsion du marché du travail désincite à poursuivre des études supérieures, avec des conséquences néfastes pour l'innovation et la croissance.

Comme nous l’avons précédemment mentionné, seuls 13 pays ont su achever leur transition vers un statut d’économie à haut revenu depuis les années soixante. Parmi ces pays, cinq étaient situés en Asie orientale (en l’occurrence la Corée, Hong Kong, le Japon, Singapour et Taïwan) dont quatre constituent les soi-disant "tigres asiatiques". Au vu de leur succès, nous allons réfléchir sur leur expérience afin d'en tirer des enseignements pour les autres pays à revenu intermédiaire qui cherchent à passer au statut d’économie à revenu élevé. La plupart des politiques publiques évoquées ci-dessus, aussi bien qu'un plus large cadre pour l'innovation basée sur l'apprentissage technologique et l'appui du secteur public des investissements en recherche-développement, peuvent être extrapolée à partir du succès des pays asiatiques.

Des économies est-asiatiques qui ont réussi à échapper à la trappe des revenus intermédiaires, toutes ont réussi à développer une infrastructure de pointe, en particulier sous la forme de réseaux de communication à haut débit et technologie à large bande. Pour un certain nombre de pays, l'évolution de ces services a été favorisée par la libéralisation des marchés des télécommunications et les réformes du cadre réglementaire (Gill et Kharas, 2007).

Le succès des économies asiatiques qui ont su faire la transition vers le statut de pays à haut revenu était fondé sur leur capacité à repousser la frontière technologique et de passer de l'imitation et importation de technologies étrangères à la conception de technologies innovantes qui leur sont propres. Une forte protection des droits de propriété intellectuelle a été un facteur majeur dans la facilitation de cette innovation domestique. Selon les bases de données Doing Business de la Banque mondiale, les droits de propriété intellectuelle dans les pays tels que la Corée, Hong Kong, Singapour et Taiwan rivalisent avec ceux en place au Japon, aux États-Unis et dans d'autres pays à revenu élevé. En tant que résultat d'un système performant de protection des droits de propriété intellectuelle, de nombreux pays de la région sont également devenus des leaders mondiaux en matière de brevetage de leurs propres technologies.

Les politiques de flexibilisation des marchés du travail et d’ouverture de l’économie ont permis une réallocation intersectorielle du travail dans les économies les plus prospères de la région. Les pays de la région ont largement compté sur le commerce international afin d'accélérer leur transfert du travail en s'insérant dans les segments à forte intensité de main-d'œuvre des chaînes de valeur mondiales. Un tel transfert a été facilité par les progrès des technologies d'information et de communication, par la diminution des coûts de transport et par la réduction des obstacles au commerce international (Canuto, 2011). Cette flexibilité du marché du travail a facilité une nouvelle transition de la main-d'œuvre qui est de plus en plus orientée vers des professions innovatrices.

La trappe à revenu moyen est évitable si les gouvernements agissent au plus tôt (et non lorsque les bénéfices d’une main-d’œuvre pas chère et les gains provenant de l'imitation des technologies étrangères sont tous épuisés) et de façon décisive pour promouvoir l'innovation. Cela nécessite une mise en œuvre rapide de politiques publiques visant à améliorer l'accès à l'infrastructure avancées, à améliorer la protection des droits de propriété et réformer les marchés du travail. Comme l'expérience asiatique l’illustre, de telles politiques sont cruciales pour favoriser l'apprentissage technologique, attirer des individus talentueux vers les activités de recherche-développement et encourager la constitution de réseaux de connaissances nationaux et internationaux. »

Pierre-Richard Agénor, Otaviano Canuto et Michael Jelenic, « Avoiding middle-income growth traps », in VoxEU.org, 21 décembre 2012