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« Le débat quant à savoir si avoir un plus haut revenu dans un pays donné se traduit par une hausse de la satisfaction de vie est d’une importance cruciale pour des raisons scientifiques et politiques. Par exemple, si l’on pense que la réponse à la question est fondamentalement affirmative, alors les mesures alternatives de la richesse d’une nation sont redondantes et les mesures traditionnelles du produit intérieur brut suffisent. Par contre, si la réponse est négative, alors il est nécessaire de réévaluer ce que les politiques publiques prennent comme critère de performance.

Le débat est toujours ouvert. Dans une étude bien connue, Richard Easterlin (1974) ne décela aucune relation significative entre le bonheur et le revenu agrégé dans une analyse de séries temporelles. Par exemple, Easterlin montre que le revenu par tête aux Etats-Unis a presque doublé entre 1974 et 2004, mais que le niveau moyen de bonheur n’a pas vraiment connu de réelle tendance à la hausse. Ce résultat déconcertant, appelé "paradoxe d’Easterlin", a été confirmé par des études similaires menées par les psychologues et les politologues (notamment Ronald Inglehart en 1990 dans son livre La Transition culturelle dans les sociétés industrielles avancées) et elle a été confirmée pour les pays européens (…). D’un autre côté, la satisfaction de vie apparaît être croissante de façon strictement monotone avec le revenu lorsque l’on étudie cette relation en comparant différents pays à un instant donné.

Pour réconcilier les résultats empiriques transversaux avec le paradoxe d’Easterlin, certains ont suggéré que la relation positive dans le bonheur disparaît au-delà d’une certaine valeur du revenu. Cette dernière interprétation a été mise en question par Layard (2005) et Angus Deaton (2008), qui affirment qu’il y a une relation positive entre le PIB et la satisfaction de vivre dans les pays développés. Ce résultat-là est à son tour mis en doute par Easterlin, McVey, Switek, Sawangfa et Zweig (2010) qui fournissent quelques preuves empiriques suggérant qu’il n’y a pas d’effet à long terme, même pour les pays en développement.

A la différence des précédentes études, nous menons notre analyse sans imposer une forme fonctionnelle particulière au modèle économétrique ; donc nos conclusions vont être indépendantes de toute hypothèse sur la fonction liant le bonheur au revenu que nous estimons. (…) La seconde caractéristique méthodologique de notre analyse est l’introduction d’un effet spécifique à chaque pays pour contrôler les variables inobservables spécifiques à chaque pays qui ne varieraient pas au cours du temps, ce qui permet d’éliminer une source potentielle d’erreurs de mesure spécifiques aux pays et biais associés aux variables omises. L’introduction de ce contrôle est crucial pour l’analyse basée sur données d’enquête, parce les questions sont généralement différents d’un pays à l’autre et qu’il existe des effets persistants associés à la culture et au langage. (….)

Nous montrons que la satisfaction de vivre s’accroît fortement avec le PIB dans les pays à faible revenu, mais que la relation devient beaucoup moins pentue au-delà d’un PIB de 10000 dollars, puis qu’elle s’aplatie pour les pays avec un PIB au-delà de 15000 dollars. La satisfaction de vie tend à décliner avec le PIB dans les plus riches pays, suggérant l’existence d’un point de béatitude qui se situe dans l’intervalle entre 26000 et 30000 dollars américains en parité de pouvoir d’achat.

Dans une deuxième analyse, nous nous focalisons sur les observations régionales parmi 14 pays de l’Union européenne (l’Allemagne, l’Autriche, la Belgique, le Danemark, l’Espagne, la Finlande, la France, la Grèce, l’Italie, le Luxembourg, les Pays-Bas, le Portugal, le Royaume-Uni et la Suède), avant l’inclusion des pays d’Europe de l’Est. Nous obtenons des résultats similaires dans la relation entre satisfaction de vivre individuelle et PIB régional. Les données montrent une relation clairement positive entre le revenu agrégé et la satisfaction de vivre dans les plus pauvres régions, mais cette relation s’aplatit et devient négative pour les plus riches régions, avec un point de béatitude entre 30000 et 33000 dollars américains en parité de pouvoir d’achat.

GRAPHIQUE Satisfaction de vivre moyenne et revenus agrégés dans 14 régions de l'union européenne

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Dans notre troisième analyse, nous recherchons une explication à nos précédents résultats. Nous montrons avec un exemple simple que si la relation entre le PIB et la satisfaction de vie est le résultat d’effets d’aspirations à accroître le revenu personnel ou une cible croissante en termes de revenu de comparaison, alors l’effet net sur la satisfaction de vie n’est pas nécessairement monotone. (…) Si la probabilité de réaliser ses aspirations est décroissante avec les aspirations, cela peut générer un effet négatif sur la satisfaction de vive qui peut annuler l’effet positif direct du revenu. Nous testons cette hypothèse en utilisant les données relatives aux 14 pays européens et trouvons l’effet positif habituel dû au revenu personnel et un effet négatif dû à la distance négative entre le revenu personnel et le PIB régional. En utilisant la théorie moderne de la personnalité, nous affirmons que ce second effet peut être relié à l’effet négatif induit par la distance par rapport au revenu-cible. (…)

Ces résultats tendent à soutenir l’idée que le conflit entre les analyses spatiales (présentant une relation positive entre PIB et satisfaction de vie) et les analyses temporelles (qui ne trouvent généralement pas de relation) peuvent être réconciliées si l’effet positif du PIB disparaît après quelque point de béatitude. De plus, notre analyse suggère une relation non monotone entre le PIB et la satisfaction de vie vers la fin du spectre des pays riches avec une satisfaction de vivre qui diminue légèrement après un point de béatitude. (…)

Il est bien connu que la satisfaction de vivre est croissante avec le revenu personnel à un taux décroissant. Layard, Mayraz et Nickell (2008) constatent que la satisfaction de vie marginale au regard du revenu décline à un taux plus rapide que celle impliquée par une fonction d’utilité logarithmique. Ce constat est particulièrement soutenu par Daniel Kahneman et Angus Deaton (2010) qui affirment, en utilisant les données relatives aux Etats-Unis, que l’effet du revenu sur la dimension émotionnelle du bien-être est légèrement décroissante jusqu’à un revenu annuel de 75000 dollars, mais n’a pas davantage d’influence positive pour de plus hautes valeurs. Cependant, une considérable littérature qui s’est développée autour du paradoxe d’Easterlin suggère que ce lien est compliqué par l’existence d’autres effets agissant dans un sens opposé. Le premier effet est que les aspirations s’adaptent aux nouvelles situations, une idée qui a été avancée à l’origine par Brickman et Campbell (1971) et qui a récemment été réexaminée par Headey, Muffels et Wagner (2010). (…) Le second est l’effet du revenu relatif sur la satisfaction de vie individuelle (l’hypothèse d’une « rivalité avec les voisins ») une idée qui remonte au moins à James Duesenberry (…).

Notre analyse implique que la croissance à long terme du PIB est certainement désirable parmi les plus pauvres pays, mais est-ce une chose également désirable pour les pays développés ? La analyse empirique qui a été récemment réalisée par Benjamin, Heffetz, Kimball et Rees-Jones montre que l’effet négatif des hautes aspirations peut aussi être prévu rationnellement par des individus qui, certes peuvent toujours choisir les options qui ne maximisent pas toujours le bonheur, mais qui sont compatibles avec des aspirations de hauts revenus. Ceci implique que les individus peuvent toujours préférer vivre dans les pays les plus riches, même si ceci se traduirait par un moindre niveau de satisfaction de vivre. En d’autres termes, le fait que les individus aspirent à un revenu plus élevé peut ne pas être considéré, d’un point de vue individuel, comme un aspect négatif d’une économie, même si cela peut se traduire dans un moindre niveau de satisfaction de vivre reportée parmi les plus riches pays. Enfin, il est peut-être utile de noter que nos corrélations entre indices de bien-être et indices de richesse agrégée n’impliquent par nécessairement une relation de causalité allant du PIB à la satisfaction de vie. Cette relation est en effet très compliquée, puisque la présence de variables omises et l’existence de causalités inverses ne peuvent être exclues, comme de récentes études l’ont souligné. »

Eugenio Proto et Aldi Rustichini (2013), « A reassessment of the relationship between GDP and life satisfaction », in PLoS ONE, vol. 8, n° 11, novembre. Traduit par Martin Anota