INDIA-MICROFINANCE/

« Les Nations Unies ont déclaré que 2005 était l'Année internationale du microcrédit. En 2006, le Prix Nobel de la Paix a été attribué à Mohammad Yunus et à la Grameen Bank du Bangladesh. Mais plus récemment, le gouvernement du Bangladesh a fait pression sur Yunus de la Grameen Bank, il a tenté de le poursuivre pour fraude fiscale à partir de ce qui ressemble à des preuves fragiles et il a proposé le démantèlement de la Grameen en 19 banques distinctes. Un scandale a éclaté en Inde, où un prêteur de microfinance basé dans l'Andhra Pradesh a été accusé d’avoir conduit plus de 50 emprunteurs au suicide en les menaçant lorsqu’ils ne pouvaient pas rembourser leurs petits prêts dans les délais. David Roodman trie les éléments de preuve sur l'état actuel de la microfinance dans "Armageddon or Adolescence? Making Sense of Microfinance’s Recent Travails" paru comme document de travail pour le Center for Global Development Policy Paper en janvier 2014.

Le premier fait à reconnaître est que la microfinance s’est beaucoup développée, représentant près de 80 milliards de dollars et qu’elle est fortement présente dans le monde entier. Le nombre de microprêts en circulation a dépassé 90 millions en 2010, avant de diminuer en 2011 suite à la vaste crise économique dans l'économie mondiale et du fait que la microfinance s’est asséchée dans plusieurs régions et pays.

Roodman explore dans le détail sur la situation financière des institutions de microfinance. Petite histoire : elles sont souvent en mesure de lever des capitaux à très bon marché, à travers des donateurs out des emprunts faits sous les taux du marché. Cependant, à quelques exceptions notables comme les institutions de microfinance en Andhra Pradesh , ils sont alors en mesure de fonctionner de façon assez autonome, avec des remboursements de prêts antérieurs finançant de nouveaux prêts. En outre, un certain nombre d'institutions de microfinance ne se contentent plus d’octroyer des prêts et elles commencent à fournir une gamme complète de services financiers aux personnes à revenu faible et instable, y compris en mettant en place des dépôts bancaires et en facilitant les transferts d'argent nationaux et internationaux.

Roodman examine également les preuves qui suggèrent que les avantages de la microfinance ont été mal compris et erronées. La croyance commune est que la microfinance aide les gens à faible revenu à démarrer des entreprises qui peuvent ensuite les faire sortir de la pauvreté. Mais les meilleures et plus récentes études économiques montrent que si la microfinance aide à démarrer des entreprises, l'effet sur la pauvreté pour ceux qui reçoivent les petits prêts est négligeable. Bien sûr, les futures études peuvent parvenir à des résultats différents. Mais pour l'instant, les plus grands avantages de la microfinance semblent être qu'elle permette à ceux ayant un très faible revenu d'avoir plus de contrôle sur leur vie. Ils peuvent emprunter pour acheter un bien durable. Ils peuvent avoir un endroit où leurs économies sont en sécurité et où ils peuvent transférer de l'argent. En outre, d'un point de vue social, les institutions de microfinance développent les capacités d'organisation et de gestion pour fonctionner comme les banques classiques.
Le secteur de la microfinance est devenu assez grand pour attirer aussi des capitaux du secteur privé. En un sens, être capable de puiser dans les marchés financiers du secteur privé est un signe de la force et de la viabilité du secteur de la microfinance. Mais il entraîne inévitablement des controverses lorsque certaines personnes ou organisations réussissent lorsqu’elles fournissent des biens et des services aux pauvres. Et dans certains cas, les établissements en expansion dans la microfinance peuvent profiter de l'absence de réglementation et de protection des consommateurs dans ces pays et le manque de sophistication d'un certain nombre de leurs emprunteurs pour agir de manière prédatrice et sans scrupules. Roodman résume certaines des leçons clés pour l'état actuel de la microfinance dans cette façon :

"Dans le mouvement de l'histoire, les pays qui sont riches aujourd'hui ont eu le plus de temps d’apprendre de dures leçons (et parfois de les oublier). Dans ces pays, le système de prêt comprend des acteurs tels que les prêteurs de détail ; les investisseurs ; des bureaux d’information sur le crédit ; et des organismes de réglementation qui limitent et contrôlent les différents aspects des produits de crédit (…). Pour les établissements qui acceptent des dépôts, les régulateurs supplémentaires interviennent pour assurer ces dépôts ou veiller à ce que dans des circonstances ordinaires le capital soit suffisant pour absorber les pertes et pour répondre aux demandes de retrait. Une vérité souvent négligée avec l'excitation autour de la microfinance comme modèle de services de détail, c'est qu'il ne fait pas exception à cette nécessité d’avoir des institutions accompagnatrices. Le besoin est même plus grand lorsque l’on cible des pauvres...

"La microfinance a connu une croissance depuis 35 ans et elle atteint maintenant plus de 100 millions de personnes, qui ne peuvent pas tous se tromper dans leurs jugements sur l'utilité de la microfinance. De plus, la plupart d'entre eux sont desservis par les institutions qui sont presque ou complètement auto-suffisantes en termes financiers ; ces institutions de microfinance ne dépendent pas fortement des subventions extérieures… En raison des vicissitudes de la pauvreté, les pauvres ont plus besoin de services financiers que les riches. Leurs options financières seront toujours moindres (c’est l’une des caractéristiques d'être pauvre) et la microfinance offre des options supplémentaires avec des forces et faiblesses distinctes.

"Le secteur de la microfinance a démontré sa capacité à construire des institutions durables pour offrir sur une grande échelle une variété de services intrinsèquement utiles. Néanmoins les récents déboires sont des signes que quelque chose ne va pas dans l'industrie. Ce qui ne va pas, c’est ironiquement ce qui allait autrefois dans le secteur : il a largement contourné les gouvernements en faveur d'une approche expérimentale, allant vers le haut (bottom-up) pour construire des institutions. Le secteur est devenu si bon à créer des institutions et à injecter des fonds en leur sein qu’il oubliait souvent qu'un système financier durable se compose de d’autres acteurs que les institutions de détail et de leurs investisseurs. La focalisation étroite est devenue un problème grandissant au fur et à mesure que la microfinance se développait… Pour devenir mature, le secteur et ses partisans devraient reconnaître le déséquilibre qu'il a créé. Lorsque cela est possible, ils devraient renforcer les institutions de modération comme les bureaux de crédit et les régulateurs. En acceptant de telles institutions, ils devront peut-être investir moins. Dans le financement de la microfinance, moins c'est parfois plus." »

Timothy Taylor, « The status of microfinance », in Conversable Economist (blog), 29 janvier 2014. Traduit par Martin Anota.