« Supposons que vous ayez une heure de cours pour enseigner les fondamentaux en macroéconomie, quelle relation seriez-vous sûr de présenter ? Ma réponse serait la courbe de Phillips. La courbe de Phillips explique grandement la politique monétaire.

Ce sont des idées simples, mais hautement plausibles, qui m’ont amené à croire en la courbe de Phillips. Lors d’une expansion, la demande est forte par rapport à la capacité de l’économie à produire, donc les prix et salaires tendent à s’accroître plus rapidement que lors des récessions. Cependant les travailleurs ne vont normalement pas souffrir d’illusion monétaire : lors d’une expansion, ils veulent de plus hauts salaires pour accroître l’offre de travail. Les entreprises se focalisent quant à elles sur leurs marges de profit, si bien que si les coûts augmentent, les prix augmentent également. Comme les entreprises ne changent pas leurs prix tous les jours, elles vont aussi bien penser aux coûts courants qu’aux coûts futurs. Cela signifie que l’inflation dépend de l’inflation anticipée, aussi bien que d’un certain indicateur d’excès de demande, comme le chômage.

Les microfondations confirment cette logique, mais ajoutons un élément crucial qui n’est pas immédiatement évident. L’inflation d’aujourd’hui va dépendre des anticipations de l’inflation future, pas des anticipations de l’inflation courante. C’est la principale contribution de la théorie nouvelle keynésienne à la macroéconomie.

Une théorie simple et formelle serait peu d’intérêt si elle ne se conciliait pas avec les données empiriques. Quelques uns affirment régulièrement qu’il est très difficile de trouver une courbe de Philips dans les données. (…) Si c’était vrai, cela signifierait que les autorités monétaires tout autour du monde s’appuieraient sur un mauvais cadre pour prendre leurs décisions.

Est-ce le cas ? Le problème est que nous n’avons pas de bonnes séries à propos des anticipations d’inflation allant très loin dans le temps. Par conséquent, les estimations économétriques peuvent fortement varier d’une étude à l’autre, selon la manière par laquelle cette variable cruciale est traitée. Ce que je veux faire ici est juste de regarder les données brutes de l’inflation et du chômage aux Etats-Unis et voir si c’est vrai qu’il est difficile de trouver une courbe de Phillips. Le premier graphique représente l’inflation des prix à la consommation (sur l’axe des ordonnées) et le chômage (sur l’axe des abscisses) et une courbe joint chaque année à la suivante. Nous commençons au coin inférieur droit du graphique avec l’année 1961, lorsque l’inflation était d’environ 1 % et le chômage de 6,7 %. Au cours des années suivantes, nous avons obtenu le genre de dynamique que Phillips a initialement observé : le chômage a chuté et l’inflation s’est accélérée.



Le problème est qu’avec une inflation s’élevant à 5,5 % en 1969, ça fit sens pour les agents de relever leurs anticipations d’inflation. (En fait, ils commencèrent à les relever avant 1969, ce qui explique la pentification de la courbe entre 1961 et 1969. Pour des anticipations données, la ligne peut être assez plate, un point sur lequel je vais revenir.) Donc quand le chômage commença à s’élever à nouveau, l’inflation n’est pas retournée à 1 %, parce que l’inflation anticipée a été révisée à la hausse. La dynamique que nous appelons courbe de Phillips forme une boucle : la baisse du chômage que l’on observe au cours du temps est clairement associée à une accélération de l’inflation, mais cette dynamique de court terme est renforcée par une tendance haussière de l’inflation associée au relèvement des anticipations d’inflation à la hausse. Bien sûr, l’autre chose qu’il faut prendre en compte, que nous avions subi des chocs pétroliers en 1974 et 1979. Le graphique s’achève sur l’année 1980.

Plusieurs économistes s’accordent pour dire que les choses changèrent en 1980, lorsque Volker resserra agressivement la politique monétaire américaine pour lutter contre l’inflation. Le graphique suivant représente l’inflation et le chômage entre 1980 et 2000.



L’inflation ralentit entre 1980 et 1983, passant de 13,5 % à 3,2 %, en partie parce que le chômage était élevé, mais aussi parce que les anticipations d’inflation chutèrent rapidement. (Nous avons des enquêtes montrant que c’est le cas.) La période restante est dominée par une large chute du chômage. Donc pourquoi cette chute du chômage n’a pas poussé l’inflation à la hausse ? Si l’on regarde le graphique, pourquoi est-ce que le point de 2000 n’est-il pas plus élevé ? Encore une fois, il faut prendre en compte les anticipations. Une enquête suggère que l’inflation anticipée était autour de 5 % en 1983 et qu’elle a chuté autour de 3 % fin 1999. Donc, l’inflation a été contenue pour une raison ou une autre. La courbe de Phillips (et ses boucles) est toujours là, mais joliment plate.

Le graphique final va de 2000 à 2013. Notons que l’axe de l’inflation a changé et que celle-ci atteint non plus un pic à 16 %, mais à 4,5 %. Le point intéressant, que Paul Krugman et d’autres ont déjà noté, est que ceci semble bien plus comme l’observation initiale de Phillips : une relation négative simple entre l’inflation et le chômage. Ça peut être le cas si les anticipations sont bien plus ancrées en raison d’un ciblage d’inflation crédible et les données d’enquêtes sur les anticipations suggèrent que cela a effectivement joué un rôle. Les prix des matières premières ont aussi connu d’importantes variations.



Tandis que le changement dans l’échelle d’inflation nous permet de voir ceci plus clairement, ça dissimule un point important. Une fois encore, la courbe de Philips est joliment plate. Nous sommes passés de 4 % à 10 % de chômage, mais le taux d’inflation n’a au maximum varié que de 4 points de pourcentage. Avec ce que nous avons précédemment dit, nous savons que ce n’est pas nécessairement un phénomène nouveau et que celui-ci s’explique avec les anticipations d’inflations.

Est-ce que ce sont ces données qui me font croire en la courbe de Phillips ? Pour être honnête, non. C’est plutôt la théorie fondamentale dont j’ai parlée au début du billet. C’est aussi parce que je me rappelle qu’au cours des années soixante-dix, plusieurs économistes ont alors dénié que la hausse du chômage pouvait s’accompagner d’une forte accélération de l’inflation, que certains ont pensé que les anticipations n’influençaient que très l’inflation et que certains pensaient que toute relation disparaîtrait avec des contrôles directs sur les salaires et prix, alors que ceux-ci ont des conséquences désastreuses. Mais vu à quel point les données macroéconomiques sont habituellement confuses, je trouve que les données présentées ici sont joliment cohérentes avec mes croyances. »

Simon Wren-Lewis, « The mythical Phillips curve », in Mainly Macro (blog), 14 octobre 2014. Traduit par Martin Anota