« En lisant ce billet publié sur VoxEU.org, (…) je me suis dit qu’il fallait y répondre de façon courte et simple.

En 2010, les pays de la périphérie de la zone euro, notamment la Grèce, ont fait face à deux problèmes : les déficits publics étaient trop élevés et leurs économies étaient non compétitives. (Les déficits excessifs ont permis aux économies de rester en surchauffe, ce qui alimenta l’inflation et entraîna ainsi une perte de compétitivité.)

Les déficits devaient être réduits. Avec des taux de change flexibles, cela pouvait se faire avec un coût relativement faible en termes de chômage, parce qu'une dépréciation nominale permet d'ajuster immédiatement la compétitivité à un niveau approprié. La demande globale qui est perdue en raison des plus faibles dépenses domestiques peut être compensée par un essor des exportations devenue plus compétitives. Dans une union monétaire, les pays-membres ne peuvent faire cela, donc une période de chômage est inévitable pour restaurer la compétitivité.

La question macroéconomique fondamentale qui se pose est à quelle vitesse doit être réalisé l’ajustement. Est-ce que la compétitivité doit être restaurée rapidement ou lentement ? La macroéconomie offre une réponse claire qu’elle tire de la courbe de Phillips (qu’elle soit traditionnelle ou nouvelle keynésienne) : un ajustement lent est bien plus efficace. Donc il fait sens pour une institution comme le FMI de fournir des prêts au gouvernement pour lui permettre d’éliminer graduellement les déficits. Il y a également plusieurs raisons politiques et sociales amenant à penser qu’un ajustement graduel est préférable, mais je me contente de parler ici de macroéconomie.

Ce sont des principes généraux. En ce qui concerne la Grèce, la zone euro a commis trois grosses erreurs.

1. Il y a eu trop d’austérité trop rapidement, violant la logique du précédent paragraphe. Une austérité brutale peut être vouée à l’échec en termes de réduction du déficit, dans la mesure où elle plonge l’économie dans une sévère dépression, compliquant tout ajustement. La Troïka a eu une responsabilité directe dans cette erreur.

2. La Grèce n’a seulement connu qu’un défaut partiel (et tardif) sur sa dette publique (voir ci-dessous). Ceci ne fut pas dans l’intérêt de la Grèce, mais bénéficia par contre à d’autres pays de la zone euro.

3. L’ajustement fut réalisé dans un contexte où la zone euro connaissait récession et déflation, provoquées par l’inutile austérité budgétaire menée dans les pays périphériques de la zone euro. La restauration de la compétitivité est bien plus difficile si les pays qui s’ajustent le font avec une inflation faible ou nulle (parce que les gens résistent aux réductions des salaires nominaux).

C’est le passé, mais ça n’est pas sans implications pour aujourd’hui. La proposition 2 signifie que la Troïka demande à la Grèce de générer de larges excédents primaires au cours des prochaines années pour rembourser la dette restante et les prêts d’ajustement. Cela rend plus difficile la correction de l’erreur de la proposition 1, parce que cela implique encore plus d’austérité budgétaire. En termes macroéconomiques, c’est clairement une erreur. (Si la Grèce peut éliminer son écart de production négatif, elle générerait un excédent primaire de plus de 7 % selon l’OCDE, ce qui serait assez pour chacun).

Maintenant, retournons au billet de Vox. Il reprend tous les plus mauvais arguments macroéconomiques que l’on puisse entendre aujourd'hui concernant la zone euro. En voici quelques exemples :

a. "Pour une économie dans la même situation catastrophique que la Grèce, ça ne fait essentiellement aucune différence de rester membre de la zone euro." Cet article ignore la macroéconomie de base présentée dans le deuxième paragraphe ci-dessus. Il dénie l’importance de la rigidité des salaires et des prix (alors que celle-ci entraîne le principal coût qu’un pays subit en appartenant à une union monétaire), mais ce déni est caractéristique du projet de la zone euro depuis ses débuts.

b. "Puisque dans tous les cas, l’ajustement était inévitable et inévitablement douloureux, on doit considérer les plans de sauvetage et les programmes d’ajustement pour ce qu’ils sont réellement, soit en l’occurrence un dispositif permettant d’éviter à ce que l'ajustement budgétaire et de compte courant soit abrupt et ainsi d’éviter à ce que les souffrances soient plus fortes." Il est vrai qu’avec un accès aux marchés perdu, l’ajustement sans aucun soutien de la part du FMI ou d’ailleurs aurait été bien plus immédiat et douloureux en termes macroéconomiques. Mais l’implication est que la vitesse de l’ajustement importe et en l’occurrence que l’ajustement peut être trop rapide. L’article ne se penche pas sur cette question centrale. Le message qu’il délivre finalement à la Grèce est qu’elle a eu de la chance d’avoir obtenu quelque chose.

c. "Au cours des cinq dernières années, la Grèce a en effet subit de sérieuses réformes et une consolidation budgétaire. Les progrès ont été remarquables…" Ce qui est remarquable est l’ampleur de l’effondrement de l’économie grecque. Un certain type de récession fut certes inévitable, mais pas un effondrement complet du PIB et un taux de chômage des jeunes supérieur à 50 %. Cet article essaye de suggérer que de tels coûts étaient inévitables et non qu’ils sont fonction du degré d’austérité budgétaire.

d. "Une réduction de la dette détenue par les créanciers publics ne peut pas vraiment améliorer la situation déjà confortable du gouvernement grec, ni facilement être justifiée vis-à-vis de ses prêteurs." C’est fourbe. Il est vrai que le taux d’intérêt effectif sur la dette grecque est relativement faible comparé aux autres pays de la zone euro, mais néanmoins les prêteurs demandent à la Grèce de générer de significatifs excédents primaires aujourd’hui et ils n’ont pas nécessité à le demander.

Je pourrais continuer encore et encore, mais je voulais que mon billet soit court. Pour résumer, (…) les auteurs de cet article négligent, d’une part, l’importance des rigidités de prix et de salaires et, d’autre part, l’impact que l’austérité budgétaire peut avoir sur la demande et l’inutile gâchis de ressources qui en résulte. En d’autres termes, c’est un déni des idées keynésiennes de base. »

Simon Wren-Lewis, « Greece: a simple macroeconomic guide », in Mainly Macro (blog), 21 février 2015. Traduit par Martin Anota