« La crise financière mondiale a mis un coup de projecteur sur l’effet d’hystérèse, hypothèse selon laquelle les récessions pourraient avoir des effets permanents et se traduire à terme par une baisse de la production. Le graphique 1 illustre de façon frappante l’évolution de la production aux États-Unis et dans la zone euro depuis 2000 et montre que, depuis la crise financière mondiale, la production paraît suivre une trajectoire plus basse, peut-être même une trajectoire plus basse, en particulier dans la zone euro.

GRAPHIQUE 1 PIB réel des pays avancés (en indices, base 100 au premier trimestre 2000)

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Pour comprendre ce que cette évolution a de singulier, Blanchard, Cerutti et Summers (2015) ont étudié 122 récessions survenues dans 23 pays avancés depuis les années 60. Leur analyse de l’évolution relative de la production après chaque récession suit une méthode non paramétrique qui estime et extrapole les tendances précédant les récessions en prenant en considération, entre autres facteurs, le fait qu’une économie peut avoir connu une période d’expansion, et donc se trouver au-dessus de la tendance, avant le début de la récession. Le graphique 2 illustre le cas du Portugal, qui est représentatif d’autres pays. Il apparaît que, depuis 1960, toutes les récessions sauf une sont liées non seulement à une baisse de la production par rapport à la tendance, mais aussi à un recul ultérieur de la croissance tendancielle, qui creuse l’écart entre la production tendancielle réelle et passée.

GRAPHIQUE 2 Portugal : évolution du log du PIB réel et tendances extrapolées

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Plus généralement, l’analyse par ces auteurs de l’écart de production moyen entre la tendance avant les récessions et le log du PIB effectif (sur une période de trois à sept ans suivant les récessions) conclut que deux tiers des récessions sont suivies d’une baisse de la production par rapport à la tendance antérieure, proportion étonnamment élevée. De plus, près de la moitié de ces récessions sont suivies non seulement d’un recul de la production, mais aussi d’une croissance de la production inférieure à la tendance précédant les récessions, ce qui est encore plus surprenant.

Mais une relation de corrélation ne signifie pas nécessairement une relation de causalité. On peut avancer trois explications à ce phénomène :

  • L’effet d’hystérèse : On pense que plusieurs mécanismes peuvent produire des trajectoires de la production plus basses après des récessions. Les crises financières, comme le récent krach mondial, provoquent souvent des transformations institutionnelles, notamment des exigences de fonds propres plus strictes, ou des changements dans les modèles commerciaux des banques, qui peuvent avoir un effet sur la production à long terme. Sur le marché du travail, une récession, ainsi que le chômage élevé qui l’accompagne, peut amener certains travailleurs soit à quitter définitivement leur emploi, soit à devenir inaptes au travail. (Blanchard et Summers, en 1986, établissent aussi un lien entre la hausse du chômage en Europe pendant les années 80 et l’effet d’hystérèse qui prend la forme d’épisodes prolongés de chômage provoquant un changement des institutions du marché du travail.) Pendant une récession, il arrive aussi que les entreprises compriment les dépenses de recherche et développement, et la productivité devient alors inférieure à ce qu’elle aurait été s’il n’y avait pas eu de récession. Il est plus difficile, mais pas impossible, de trouver des mécanismes à travers lesquels une récession se traduit à terme par une croissance inférieure de la production. (Pour distinguer l’effet d’une récession sur le taux de croissance de son effet sur le niveau de production, Ball (2014) appelle le premier "supereffet d’hystérèse".) Une récession peut provoquer des changements de comportement ou amener les institutions à réduire définitivement leurs dépenses de recherche et développement, ou à réduire définitivement les réaffectations. Les changements peuvent aller d’une augmentation des restrictions à la prise de risques par les établissements financiers, imposées par la loi ou volontaires, à des réformes fiscales qui découragent l’activité entrepreneuriale.

  • Les effets dynamiques des chocs du côté de l’offre : Les chocs qui s’exercent du côté de l’offre (les chocs pétroliers et les crises financières, par exemple) peuvent être à l’origine à la fois des récessions et, ultérieurement, du recul de la production. Ainsi, on peut plausiblement avancer que la forte baisse de la production au début de la crise mondiale et la trajectoire de croissance plus basse qui a suivi ont la même cause profonde, à savoir la crise du système financier, qui elle-même se manifeste par un effet intense au début, qui devient plus chronique après.

  • La causalité inverse : Une récession peut être en partie la conséquence de l’anticipation d’un recul de la croissance. Ainsi, une baisse exogène de la croissance tendancielle potentielle peut inciter les ménages à réduire leur consommation et les entreprises à diminuer leurs investissements, et ainsi déclencher une récession.

Pour différencier ces trois explications, Blanchard, Cerutti et Summers (2015) s’intéressent à des décompositions fondées sur la cause première des récessions. Ils se concentrent sur les récessions provoquées par une désinflation intentionnelle — des récessions dues à des chocs du côté de la demande, caractérisées par une forte hausse des taux d’intérêt nominaux, suivie par une désinflation — dans lesquelles la corrélation a plus de chances de s’expliquer par un effet d’hystérèse que dans les deux autres hypothèses. Les auteurs constatent que, même dans le cas de ces récessions, la proportion de récessions suivies d’une baisse de la production par rapport à la tendance antérieure est sensible (17 sur les 28 récessions provoquées par une désinflation intentionnelle). Les conséquences de ces conclusions pour l’action des pouvoirs publics sont importantes, mais éventuellement contradictoires. Lorsque l’on est en présence d’un effet d’hystérèse, en règle générale, les politiques macroéconomiques doivent être plus agressives. L’écart de production par rapport à son niveau optimal est beaucoup plus durable et, par conséquent, plus coûteux qu’on le suppose habituellement. Cela dit, dans la mesure où les deux autres explications sont aussi pertinentes, on risque de surestimer la production potentielle durant et après une récession et, par conséquent, de surestimer l’écart de production. Les politiques macroéconomiques qui reposent sur un écart de production surestimé peuvent alors se révéler trop agressives. Il faut donc que l’arsenal de mesures macroéconomiques soit non seulement adapté à chaque pays, mais aussi propre à chaque récession. »

Olivier Blanchard et Eugenio Cerutti, « Récessions : quelles conséquences ? », in FMI, Perspectives de l'économie mondiale, octobre 2015, pp. 53-54.



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