« (…) La plupart des choses que j’entends à propos du Brexit et de ses conséquences économiques me dérangent. Je suis convaincu que le Brexit est un événement dramatique, qui va entraîner de très lourds dommages économiques à long terme. Mais de nombreux économistes affirment qu’il va également avoir de très perverses répercussions à court terme. Ces affirmations sont discutables. Ou, pour être plus exact, ceux qui les tiennent ont beau prétendre qu’ils les infèrent de la macroéconomie standard, il n’est pas clair que ce soit le cas. Et je crains que cela (…) finisse par davantage égratigner la crédibilité des économistes.

Très bien, commençons par le commencement. Le Brexit va très certainement avoir des effets négatifs sur le commerce britannique ; même si le Royaume-Uni finit par obtenir un accord similaire à celui de la Norvège, la perte d’un accès assuré au marché de l’UE va affecter les décisions des entreprises à propos des investissements et inhiber les flux d’échanges. Cette réduction des échanges par rapport au volume d’échanges qui serait survenu en l’absence de Brexit va, à son tour, rendre l’économie britannique moins productive et plus pauvre que ce qu’elle aurait pu être. Il faut faire des hypothèses assez héroïques pour donner un chiffre précis, mais il est plausible que les revenus baissent de 2 à 3 % à perpétuité. Jusqu’à présent, tout va bien, ou plutôt ça va mal : c’est de l’économie standard, principalement du Ricardo avec un peu des nouvelles théories du commerce international.

Mais que penser des craintes que le Brexit entraîne une récession en Grande-Bretagne ou, tout du moins, à sérieux ralentissement de sa croissance à long terme ? D’où viennent-elles ? Les arguments relatifs au commerce international concernent le côté de l’offre de l’économie : une réduction des échanges signifie une moindre productivité et donc une moindre capacité productive. Mais le genre de récession dont nous sommes en train de parler est ici un phénomène se produisant du côté de la demande globale : une contraction de l’activité provoquée par une insuffisance des dépenses. Et pourquoi cela serait-il susceptible de se produire ? (…) Le scénario d’une récession britannique ou tout du moins d’un ralentissement de son activité repose sur deux propositions pas entièrement distinctes : l’idée que l’incertitude va déprimer l’investissement et peut-être également la consommation et l’idée qu’un relèvement de la perception des risques va aggraver les conditions financières. Voyons ces points un par un.
D’abord, concernant le premier point : le Brexit va certainement accroître l’incertitude, mais est-ce nécessairement mauvais pour l’investissement ? D’après la littérature théorique, il n’est pas du tout clair que ce soit le cas : les entreprises peuvent en fait davantage investir lorsqu’ils font face à une plus forte incertitude, ne serait-ce que de façon à assurer leurs arrières. Donc pourquoi la proposition selon laquelle l’incertitude va déprimer l’investissement est-elle si largement acceptée dans le cas du Brexit ? Je soupçonne que c’est en partie une sorte de jeu de mots. Lorsque les entrepreneurs parlent d’une "hausse de l’incertitude", ils parlent non pas d’un changement de la moyenne, mais d’une hausse de la probabilité que des événements négatifs surviennent. Et c’est peut-être ce que les personnes parlant d’une hausse de l’incertitude dans le sillage du Brexit ont en fait en tête.

Mais dans ce cas, nous disons finalement que de mauvaises choses vont se produire parce que les entreprises vont estimer que la probabilité que de mauvaises choses surviennent augmente. C’est un raisonnement circulaire, prenant comme hypothèse sa propre conclusion.

J’ai aussi noté que tout changement majeur de politique génère de l’incertitude, parce que personne ne sait quels seront ses effets exacts. Donc, pourquoi n’entendons-nous jamais personne prédire une récession lorsque les pays procèdent à une libéralisation de leurs échanges extérieurs, à une vague de privatisations ou à des réformes du marché du travail ? L’argument selon lequel "l’incertitude déprime l’investissement" semble être utilisé de façon sélective. Beaucoup ne l’avancent que lorsque ce sont des politiques qu’ils n’apprécient guère qui sont mises en œuvre.

Que penser de l’argument selon lequel le Brexit va aggraver les conditions financières, accroître les primes de risque ? Eh bien, cela me semble être un autre argument circulaire : il suggère que des événements malheureux vont survenir parce que les investisseurs vont s’attendre à ce que de tels événements se produisent. En d’autres mots, l’idée selon laquelle le Brexit va entraîner de puissants dommages à court terme semble peu robuste. Un économiste qui ferait de tels raisonnements pour acclamer ou rejeter n’importe quelle politique qui serait mise en œuvre ferait face à de nombreuses critiques. Mais, dans le cas présent, nous avons un quasi consensus acceptant ces arguments peu robustes. Pourquoi ?

Selon moi, il y a une tendance chez la plupart des économistes à perdre leur rigueur intellectuelle dès lors que le sujet porte sur les échanges. Ils croient finalement qu’il n’y a aucun problème à dire n’importe quoi dès lors qu’il s’agit de défendre le libre-échange. Les affirmations selon lesquelles la loi Smoot-Hawley provoqua la Grande Dépression ont été joliment réfutées, mais on continue de les entendre. Les affirmations selon lesquelles la libéralisation des échanges est une formidable machine à créer des emplois sont également très répandues, alors même qu’elles ne sont pas soutenues par un quelconque modèle standard. Comme je l’ai déjà écrit par le passé, certains se sont attaqués aux idées de Trump (qui sont réellement délirantes) en ayant eux-mêmes recours à des raisonnements fallacieux. Par exemple, ils ont sûrement raison de dire qu’une éventuelle hausse des tarifs douaniers est susceptible de réduire les dépenses en importations, mais ils oublient de dire qu’une partie de ces dépenses pourrait bénéficier à la production domestique.

Je soupçonne que nous soyons témoins de la même chose ici. Les économistes ont de très bonnes raisons de croire que le Brexit va se révéler nocif à long terme, mais ils sont fortement tentés d’enjoliver leur raisonnement en formulant de très discutables scénarii à propos du court terme. (…) Malheureusement, ce genre de choses (indépendamment du fait qu’elles soient en soi une très mauvaise manie) risque de se retourner contre les économistes. En effet, le rebond des cours boursiers au Royaume-Uni, qui atteignent désormais un niveau plus élevé qu’avant le référendum, est déjà en train de susciter un certain remous à l’encontre des économistes conventionnels et de leurs scénarii alarmistes. Et oui, dire n’importe quoi n’est jamais une bonne chose, qu’importe la cause que l’on défend. »

Paul Krugman, « The macroeconomics of Brexit: Motivated reasoning? », in The Conscience of a Liberal (blog), 30 juin 2016. Traduit par Martin Anota