« Simon Wren-Lewis dit que le Brexit est "le symptôme d’un malaise plus profond", celui d’un système politico-médiatique qui nous aurait donné une austérité économiquement insensée. Je suis d’accord avec l’idée que l’austérité budgétaire ait provoqué le Brexit, pas seulement parce que, comme Ben Friedman l’a montré, la stagnation des revenus ait rendu la population plus hostile aux immigrés. Mais je m’interroge : n’y aurait-il pas ici un malaise encore plus profond, à savoir une défaillance fondamentale du capitalisme ?

Ce que je veux dire, c’est que le capitalisme s’essoufflait avant même qu’éclata la crise bancaire. Par exemple :

  • Le revenu réel médian des ménages au Royaume-Uni, après les coûts immobiliers, a grimpé de seulement 1,6 % par an dans les cinq années qui précédèrent 2007, c’est-à-dire plus lentement qu’au cours des trente années précédentes, lorsque sa croissance annuelle s’élevait à 2,4 %. Cela ne s’explique pas seulement par le fait que les fruits de la croissance aient été captés par les riches : le PIB par tête au cours de cette période a augmenté de seulement 2,1 % par an, ce qui était faible en comparaison avec les précédentes expansions.

  • L’investissement des entreprises représentait moins de 10 % du PIB du Royaume-Uni au milieu des années deux mille, alors qu’il dépassait les 12 % à la fin des années quatre-vingt-dix. Cela refléta ce que Ben Bernanke appela, en 2005, une « pénurie d’opportunités d’investissement » dans les économies occidentales.

  • Les rendements réels des obligations connaissent une tendance baissière depuis le début des années quatre-vingt-dix. Qu’importe que cela résulte d’un excès d’épargne, d’une pénurie de projets d’investissement ou d’une pénurie d’actifs sans risque. Cette tendance baissière dénote une perte de dynamisme économique : un manque de croyance dans la croissance a amené les investisseurs à préférer des actifs plus sûrs.

Ces signes de stagnation peuvent avoir une cause commune, par exemple le fait que les taux de profit baissent dans les pays développés depuis les années soixante, comme l’ont montré Andrew Kliman et Michael Roberts. Tout cela est cohérent avec l’affirmation de Ravi Jagannathan selon laquelle la crise de 2008 était "le symptôme, non la maladie". C’était un effondrement sans boom dans la période qui le précéda.

Pour le comprendre, imaginez que (contrairement à la réalité) il y ait eu une abondance de projets d’investissement très profitables pour les entreprises dans les économies occidentales. L’"excès" (glut) d’épargne des économies asiatiques aurait alors financé ces projets plutôt que l’inflation des prix de l’immobilier. Nous aurions connu une authentique croissance plutôt que des bulles et des malinvestissements. Nous n’aurions pas eu de crise.

Et comme Nick Crafts l’a dit, sans la crise nous n’aurions eu ni l’austérité budgétaire, ni donc le Brexit. Ce n’est pas parce que la crise a nécessité l’austérité, mais parce que la récession a affaibli le soutien en faveur du parti travailliste et parce que la hausse de la dette publique consécutive à la crise permit aux conservateurs et aux médias d’exploiter la phobie injustifiée vis-à-vis de l’endettement public.

Il y a, je pense, une ligne assez claire allant de la stagnation capitaliste à la crise de 2008, à l’austérité et donc au Brexit.

Mon désaccord avec Wren-Lewis fait écho à un vieux désaccord entre les marxistes et les socio-démocrates. Alors que ces derniers tendent à mettre l’accent sur l’inadéquation des politiques mises en place, nous, les marxistes, mettons l’accent sur les difficultés intrinsèques du capitalisme. Je pense que ce désaccord est d’importance. Là où Simon et moi nous rejoignons, c’est sur l’idée que le Brexit est un symptôme. En ce sens, il y a une grande différence entre nous et les remainers du parti conservateur tels qu’Anna Soubry qui soutinrent l’austérité et les libéraux-démocrates et autres remainers du centre qui étaient d’accord avec elle. Ils semblant penser que le Brexit a lieu parce que les électeurs ont souffert d’un excès d’irrationalité contre lequel ils étaient immunisés. Il y a là un narcissisme stupide, un symptôme morbide de ce que nous obtenons lorsque nos opinions politiques ne trouvent pas de justification dans les sciences sociales. »

Chris Dillow, « Brexit as symptom », in Stumbling & Mumbling (blog), 26 février 2019. Traduit par Martin Anota



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