« J’ai lu beaucoup d’articles d’économie, mais je n’ai pas beaucoup lu d’articles d’économie qui me fassent réfléchir, qui me fassent dire "cela change tout". Mais Martin Weitzman en a écrit un. Je me souviens très bien de l’endroit où j’étais lorsque je l’ai lu. Même pour un intello comme moi, ce n’est pas habituel.

Le professeur Weitzman s’est donné la mort fin août. Il avait 77 ans et on dit qu’il s’inquiétait beaucoup de perdre sa lucidité.

La triste disparition de Weitzman m’a amené à réfléchir sur ce qui a pu, dans cet article, autant me frapper. C’était un commentaire à propos du rapport de Lord Nicholas Stern sur l’économie du changement climatique. Weitzman a gentiment démoli le rapport Stern ("exact pour de mauvaises raisons") et a présenté une vision alternative du problème.

Pour ceux d’entre nous qui pensent que le changement climatique nécessite une action ferme et urgente, il y a deux faits dérangeants à prendre en compte. Le premier est que ses répercussions les plus inquiétantes (notamment les déluges, les mauvaises récoltes et les maladies) vont mettre plusieurs décennies, voire plusieurs siècles, avant de pleinement se manifester. Le deuxième est que, dans la mesure où le monde s’est fortement enrichi, les générations futures sont susceptibles d’être bien plus riches que nous ne le sommes.

Ces deux faits dérangeants nous amènent à conclure qu’il ne faudrait pas faire quelque chose de trop cher à court terme.

Voici une petite analogie. Imaginez que je découvre un problème d’humidité encore naissant dans mon logement. Un expert me dit que si je dépense 1.000 euros aujourd’hui, cela économisera 5.000 euros à mes arrière-petits-enfants en travaux de réparation dans un siècle. A première vue, il semble que je devrais régler ce problème d’humidité. Après réflexion, il pourrait être égoïste que je dépense ainsi cette somme aujourd’hui. Il vaudrait mieux que je place 1.000 euros en Bourse pour le compte de mes arrière-petits-enfants. Avec un taux de rendement réel de 3 % par an, cette somme rapporterait 20.000 euros ; avec un rendement de 5 %, elle rapporterait 130.000 euros. Dans tous les cas, mes arrière-petits-enfants ne seraient-ils pas plus riches que je ne le suis, tout comme je suis bien plus riche que ne l’étaient mes arrière-grands-parents ? Pourquoi s’inquiéter ? Mes arrière-petits-enfants pourront facilement régler le problème.

Cette simplification excessive des complexités du changement climatique permet d’évoquer quelque chose d’important. L’appel à l’action lancé par Lord Stern dépend du fait que nos descendants très riches vivant dans un avenir très éloigné prennent un poids important dans nos calculs. Il est difficile (pas impossible, mais difficile), de concilier cela avec la façon par laquelle nous nous comportons concernant d’autres problèmes, personnels ou sociaux. Nous ne mettons tout simplement pas de côté les neuf dixièmes de notre revenu pour en faire bénéficier les générations futures.

Weitzman a été l’un des économistes les plus importants qui aient soulevé ce problème. Mais il nous a ensuite demandé d’envisager le risque d’effets d’emballement. Un exemple : à mesure que le permafrost arctique fond, un large volume de méthane, un puissant gaz à effet de serre, est susceptible de s’en échapper. D’autres économistes ont reconnu le problème des "risques extrêmes" (tail risks), qui ne sont pas pris en compte dans les scénarii considérés comme les plus probables, mais personne n’a autant réfléchi à ces risques que Weitzman.

Les estimations centrales peuvent nous tromper. Le scénario le plus probable est que le changement climatique va provoquer des dégâts significatifs, mais gérables, pour les générations futures. Par exemple, l’Organisation Mondiale de la Santé estime qu’entre 2030 et 2050, le changement climatique pourrait provoquer 250.000 morts supplémentaires chaque année, en raison de menaces comme la malaria, l’exposition aux fortes chaleurs et la malnutrition, un problème moins grave que la pollution de l’air locale et la pollution atmosphérique à l’intérieur des habitations, un problème qui tue 8 millions de personnes chaque année. Si nous nous focalisons sur la prévision centrale, c’est la pollution atmosphérique au niveau local qui devrait retenir l’essentiel de notre attention.

Ce n’est seulement que lorsque que nous prenons en compte le risque extrême que nous réalisons à quel point le changement climatique pourrait être dangereux. La pollution atmosphérique locale ne va pas éradiquer l’humanité. Le changement climatique ne le fera probablement pas non plus. Mais il le peut. Quand nous achetons une assurance, ce n’est pas parce que nous nous attendons au pire, mais parce que nous savons que le pire peut se produire.

La contribution qui ouvre vraiment les yeux (du moins pour moi) a été l’explication de Weitzman que le pire scénario possible doit avoir un poids important dans les calculs rationnels. S’il y a une chance infime que le problème d’humidité donne à mes arrière-grands-enfants une pneumonie fatale, je ne dois pas l’ignorer. Et mes arrière-grands-enfants ne voudraient pas que je l’ignore : probablement riches, ils seraient heureux de sacrifier une petite fraction de leur revenu pour éviter de mourir hâtivement. Mais ils n’ont pas le choix. C’est moi qui l’ai.

Weitzman a été un homme particulièrement ingénieux. D’autres de ses contributions célèbres ont étudié l’arbitrage entre les taxes des émissions polluantes et les permis d’émissions, le problème de l’"Arche de Noé" de ce sur quoi il faut se focaliser quand il s’agit de préserver la biodiversité et l’un des premiers arguments en faveur d’un partage des profits des entreprises avec leurs salariés.

"Si nous ne pensons pas qu’une idée mérite le prix Nobel, nous ne devrions pas travailler dessus", a-t-il dit à un collègue. Certains économistes diraient qu’il a atteint cette norme plus d’une fois. Et ils ont été surpris d’apprendre qu’il ne partageait pas le prix Nobel l’année dernière, lorsque William Nordhaus a été récompensé pour ses travaux dans le domaine de l’économie du changement climatique.

Néanmoins, le message des récents travaux de Weitzman a influencé les débats sur le changement climatique : il ne faut pas ignorer les scenarii extrêmes. Ce que nous ne savons pas à propos du changement climatique est bien plus important, et bien plus dangereux, que ce que nous en savons. »

Tim Harford, « How this climate change economist changed my world ». Traduit par Martin Anota