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Tag - Allemagne

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mercredi 17 septembre 2014

Un pays peut-il être trop compétitif ?

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« Dans le billet où je parlais de l’échec de la zone euro à tirer les leçons de la Grande Dépression, j’ai parlé de l’Allemagne en disant qu’elle était "trop compétitive". Selon certains commentaires à mon billet, ce serait une contradiction dans les termes : comment un pays pourrait-il être trop compétitif ? Je pensais qu’il était évident que je parlais seulement des prix relatifs ; le fait d’être compétitif en termes de qualité est un tout autre sujet. Ce que j’affirme, c’est que l’Allemagne est devenue beaucoup trop compétitive en termes de coût entre 2000 et 2007 par rapport à quasiment tous ses partenaires de la zone euro.

Il y a d’innombrables graphiques qui montrent comment certains indicateurs comme les coûts unitaires du travail de l’Allemagne et de certains pays périphériques ont divergé au cours de cette période. Beaucoup considèrent que cette divergence suggère un problème du côté des seuls pays périphériques : pour une raison ou une autre, la demande aurait été trop forte dans les pays périphériques, ce qui aurait poussé à la hausse l’inflation. Cependant, comme Francesco Saraceno le montre, la réelle anomalie ici est l’Allemagne. L’Allemagne n’a pas seulement accru sa compétitivité par rapport aux pays périphériques : elle est aussi devenue plus compétitive que ses voisins immédiats. Entre 1999 et 2008, les coûts unitaires du travail furent stables en Allemagne, alors qu’ils augmentaient en moyenne chaque année de 2 % en France, de 3 % en Italie, de 2,1 % en Belgique et de 2,3 % aux Pays-Bas (selon les estimations de l’OCDE).

Cela s’explique par la puissante compression des salaires réels en Allemagne. Le graphique ci-dessous représente les hausses annuelles des salaires réels en Allemagne (soit par rapport à l’indice des prix à la consommation, soit par rapport au déflateur du PIB) en comparaison avec la productivité du travail. Bien que ces deux séries n’évoluent pas toujours dans le même sens, la divergence entre, d'une part, les salaires réels mesurés relativement au déflateur du PIB et, d'autre part, à la productivité du travail est inhabituelle, car elle implique une modification de la part du revenu du travail.

GRAPHIQUE Les salaires réels et la productivité en Allemagne

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Qu’importe la raison expliquant cette compression inhabituelle des salaires, celle-ci se révèle problématique dans une union monétaire si les autres pays ne font pas la même chose. A moins que l’Allemagne soit entrée dans la zone euro à un taux de change qui était fortement non compétitif (il y a de bonnes raisons de douter de cette éventualité) et à moins qu’il y ait eu une détérioration structurelle dans la compétitivité hors-prix de l’Allemagne qui devrait être compensée (ce qui semble peu probable, vu ses larges excédents de comptes courants), alors ces gains de compétitivité doivent être inversés. L’inflation allemande, qui était inférieure à celle du reste de la zone euro, doit nécessairement devenir supérieure à celle-ci pour une certaine période. Ce sont les règles du jeu pour tout pays-membre d’une union monétaire.

Puisque l’Allemagne est l’anomalie, ce sont bien ses actions qui se révèlent problématiques. Je suis habituellement réticent à mélanger macroéconomie et moralité, mais ceux qui suggèrent que ça doit être les autres pays-membres qui doivent s’ajuster vis-à-vis de l’Allemagne se trompent complètement. Même si vous croyez que les salaires réels allemands doivent chuter pour réduire le chômage structurel, l’Allemagne n’a pas le droit d’imposer la même politique aux autres pays-membres. Parce qu’elle a voulu être moins chère que ses voisins, elle doit finir par connaître tôt ou tard une inflation supérieure à la cible de la BCE (par exemple une inflation de 3 % de l’indice des prix à la consommation, ce qui signifie probablement que les salaires nominaux doivent s’accroître de 4, voire 5 %). Si les choses ne se passent pas ainsi, l’Allemagne devra stimuler son économie pour que ce soit tout de même le cas. Malheureusement, pour l’heure, elle fait preuve de l’équivalent du comportement antisocial en union monétaire. »

Simon Wren-Lewis, « Can a country be too competitive? », in Mainly Macro (blog), 13 septembre.

dimanche 16 février 2014

Comment expliquer le miracle de l’emploi allemand ?

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« Le chômage allemand a atteint un pic en mars 2005 en atteignant alors 12,1 % (selon les statistiques de l'OCDE), puis il a diminué plus ou moins depuis progressivement, avec seulement une hausse limitée pendant la Grande Récession. Pour illustrer cette évolution, voici un graphique tiré de FRED, le site toujours très utile de la Réserve fédérale de Saint Louis. Comment Allemagne, la quatrième plus grande économie au monde, a-t-elle fait ? Y a-t-il des leçons à en tirer ?

GRAPHIQUE Taux de chômage allemand (en %)

Allemagne__taux_de_chomage__source_OCDE_FRED.png

Il existe trois grandes explications qui ont été avancées pour expliquer la remarquable performance du marché du travail allemand pendant la Grande Récession : 1) la décentralisation des négociations salariales en Allemagne depuis les années quatre-vingt-dix, 2) les "réformes Hartz" mises en œuvre dans le milieu des années deux mille et 3) les répercussions que l’adoption de l’euro ont pu avoir sur la situation économique de l’Allemagne.

Le premier point de vue (donnant un rôle clé à la décentralisation des négociations salariales en Allemagne) est joliment présenté dans l’article "From sick man of Europe to economic superstar: Germany’s resurgent economy" écrit de Christian Dustmann, Bernd Fitzenberger , Uta Schönberg et Alexandra Spitz- Oener et publié dans le numéro d'hiver 2014 du Journal of Economic Perspectives. (Petite révélation : je suis le rédacteur en chef de cette revue depuis 1987.) Dustman et ses coauteurs font débuter leur histoire au début des années quatre-vingt-dix. L'Allemagne subissait alors le choc puissant de la réunification, au terme de laquelle une Allemagne de l'Ouest aux salaires plus élevés se retrouva dans le même pays qu’une Allemagne de l'Est aux faibles salaires. En outre, la chute de l'Union soviétique offrit aussi aux entreprises allemandes un accès privilégié aux produits fabriqués par un certain nombre de travailleurs à bas salaires d'Europe orientale, dont beaucoup avaient des liens déjà éducationnels, économiques ou culturels avec l'Allemagne. L’industrie allemande a commencé une approche "usine Europe" en construisant des chaînes de valeur internationales dans les pays de l'Europe de l'Est, ainsi que dans le reste du monde.

Sous ces pressions, les syndicats allemands au niveau des secteurs et de chaque entreprise ont fait preuve d’une considérable flexibilité. Le nombre de travailleurs allemands couverts par les syndicats a décliné : "De 1995 à 2008, la part des salariés couverts par les conventions collectives sectorielles est passée de 75 à 56 %, tandis que la part couverte par des accords d’entreprise est passée de 10,5 à 9 %. "Les salaires ont augmenté plus lentement que la productivité à partir d'environ 1994, les coûts salariaux de l'Allemagne ont augmenté plus lentement que dans les autres pays européens ou qu’aux États-Unis En outre, les inégalités salariales se sont accrues en Allemagne. Voici un graphique montrant la croissance des salaires aux 15ème, 50ème et 85ème centiles des salaires :

GRAPHIQUE Croissance des salaires aux 15ème, 50ème et 85ème centiles en Allemagne de l'Ouest

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Dustmann, Fitzenberger, Schönberg et Spitz-Oener affirment que les institutions du marché du travail en Allemagne (qui mettent l’accent sur les négociations consensuelles au niveau de l'entreprise et au niveau du secteur) se sont révélées être beaucoup plus résistantes que les institutions du marché du travail dans d'autres pays comme la France ou l'Italie, où les salaires se négocient au niveau national avec les syndicats. Un autre signe de la flexibilité du marché du travail allemand est l’absence de salaire minimum.

Une deuxième série d'explications à la vigoureuse performance du marché du travail allemand au cours des dernières années met l’accent sur les "réformes Hartz" qui ont été menées entre 2003 et 2005. Ulf Rinne et Klaus F. Zimmermann offrent une belle présentation de ce point de vue dans leur article "Is Germany the north star of labor market policy?" publié dans le numéro de décembre 2013 de l’Economic Review du FMI. (…) Ils résument les réformes ainsi : "D'abord, les réformes réorganisèrent les services d'emploi existants et les mesures politiques qui leur sont connexes. Surtout, les allocations-chômage et l'assistance sociale ont été restructurées et une prestation forfaitaire sous condition de ressources a remplacé la prestation liée à la rémunération, l'assistance chômage à long terme. Deuxièmement, une réduction significative des prestations de chômage de longue durée (en termes de montant et de durée) et un resserrement des activités de surveillance ont été entreprises pour stimuler l'offre de travail en fournissant aux chômeurs plus d’incitations à (re)prendre un emploi. Troisièmement, la déréglementation massive des contrats à durée déterminée, du travail intérimaire et du travail à temps partiel a été entreprise afin de stimuler la demande de travail. La mise en œuvre des réformes dans ces trois domaines a été associée à un mandat d'évaluation qui analyse systématiquement l'efficacité et l'efficience des différentes mesures de la politiques actives du marché du travail."

Pour dire tout cela un peu plus crûment, ce fut un traitement lourd. Les options de retraite anticipée ont été éliminées. Les prestations de chômage étaient limitées en éligibilité, taille et durée. Par exemple, les chômeurs devaient périodiquement prouver qu’ils ont vraiment recherché un emploi. Et n'oubliez pas que l'Allemagne a mis en œuvre nombre de ces politiques tout autour de 2005, c’est-à-dire lorsque son économie subissait une profonde récession qui amena son taux de chômage à un pic. Pendant la récession, un certain nombre d'entreprises allemandes ont évité les licenciements en utilisant la flexibilité des réformes Hartz pour réduire les heures de travail et les salaires.

La troisième série d'explications pour le faible taux de chômage de l'Allemagne met l'accent sur la création de l'euro et la dynamique des excédents commerciaux allemands qui en a résulté. Le graphique montre l'excédent commercial de l'Allemagne. Notez qu’autour de 2001, lorsque la mise en place de l’euro se finalise, l'excédent commercial de l'Allemagne décolle. (…) La Chine et l'Allemagne après 2000 avaient des taux de change à un niveau suffisamment bas pour générer des excédents commerciaux importants et croissants.

GRAPHIQUE Solde commercial de l'Allemagne (en milliards d'euros)

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Mais notons que le taux de chômage de l'Allemagne est en chute depuis 2000, même si les excédents commerciaux sont en hausse. Puis les excédents commerciaux ont décliné après 2008, lorsque la crise financière mondiale a éclaté, et ils ne sont pas encore revenus à leur pic. C'est à un moment où le taux de chômage allemand est en baisse. En bref, les déficits et excédents commerciaux hors normes peuvent conduire à des problèmes économiques de toutes sortes, mais les déséquilibres commerciaux ne sont souvent pas étroitement liés avec les taux de chômage. (Dans l'économie américaine, par exemple, les déficits commerciaux étaient assez élevés lorsque le chômage était très faible lorsque la bulle immobilière atteignait son maximum en 2006, mais depuis la Grande Récession les déficits commerciaux américains se sont réduits, tandis que le taux de chômage s’est élevé.)

Alors que les universitaires et les responsables politiques ne s’accordent toujours pas sur les raisons de la formidable performance allemande dans la réduction du chômage au cours des dernières années, je vais noter qu'aucune des réponses possibles ne semble facile à mettre en œuvre. Maintenir une croissance des salaires inférieure à celle de la productivité, donc réduire ses coûts de main-d'œuvre par rapport à ceux des concurrents, n'est pas facile. Réorganiser l’industrie autour de chaînes de valeur mondiales qui incluent des fournisseurs situés dans des économies à bas salaires n'est pas facile. L’accroissement des inégalités salariales n'est pas facile à faire accepter. Les "réformes structurelles du marché du travail" qui comprennent le durcissement de la retraite anticipée et lu régime d’assurance-chômage ne sont pas faciles. Les débats de politique économique aux États-Unis suggèrent parfois que le gouvernement peut facilement "créer des emplois" en augmentant ses dépenses ou en diminuant ou en maintenant des taux d'intérêt à un faible niveau. Mais des solutions réelles et durables pour réduire le chômage et le maintenir faible ne sont pas aussi faciles à mettre en œuvre. »

Timothy Taylor, « A German employment miracle narrative », in Conversable Economist (blog), 14 février. Traduit par Martin Anota


aller plus loin… lire « Adopter le modèle allemand ou sauver l’euro » et « L’Allemagne contre la zone euro »

mardi 12 novembre 2013

Le vrai problème avec la politique macroéconomique de l’Allemagne

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« Paul Krugman a beaucoup parlé de l’Allemagne ces derniers jours (1, 2, 3, 4, 5, 6). Je pense qu’il est intéressant de voir qu’elles pourraient être les lignes de défense de la position allemande. La première est que les Allemands font ce que tout gouvernement ferait, c’est-à-dire agir dans leur intérêt national. La seconde est qu’(…) ils cherchent à ce que la zone euro n’éclate pas.

Penchons-nous tout d’abord sur l’argument de l’intérêt national. Si la zone euro avait réellement un gouvernement qui prenait des décisions dans l’intérêt de l’ensemble de la zone euro, alors en raison des problèmes que rencontre la politique monétaire de la BCE (…), la politique budgétaire de la zone euro devrait être expansionniste ou, tout du moins, elle ne serait pas restrictive. Le problème est que ceci n’apparaît pas être dans l’intérêt de l’Allemagne, parce que la croissance a été relativement saine en Allemagne, le chômage faible et l’inflation pas si faible que ça. Voici les dernières prévisions de l’OCDE (…) :

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Même s’il n’y a pas à se féliciter de cette performance, cela ne suffit pas pour que les Allemands surmontent la défiance qu’ils éprouvent depuis de longue date à l’idée d’utiliser la politique budgétaire contracyclique. Pourquoi risquer à ce que l’inflation aille au-dessus de 2 % lorsque le chômage est moitié moindre que la moyenne de la zone euro ?

Il est important de souligner qu’il y a un conflit entre les intérêts macroéconomiques de l’Allemagne et de la zone euro dans son ensemble sont en conflit, parce que (…) cela est un argument en faveur de l’unification budgétaire. C’est presque l’équivalent budgétaire de l’argument pour l’union monétaire dans les années quatre-vingt-dix. Avant l’apparition de l’euro, nous avions un quasi système de taux de change fixes où la politique monétaire de la France ou de l’Italie s’est dans les faits soumise à ce que faisait la banque centrale allemande, or la Bundesbank se focalisait sur l’Allemagne. Cette situation devint explosive après l’unification allemande, lorsque la politique monétaire allemande fut resserrée alors même que le reste de l’Europe souffrait d’une faible croissance. Le parallèle n’est pas exact, parce qu’aujourd’hui l’Allemagne ne dicte pas la politique budgétaire en-dehors de l’Allemagne ou, tout du moins, en théorie.

De ce point de vue, les considérations à propos de l’excédent de compte courant allemand sont hors de propos. La politique macroéconomique ne doit pas être utilisée pour gérer les excédents ou déficits de compte courant, mais pour influencer les fondamentaux économiques comme le chômage et l’inflation. En l’absence d’union budgétaire, la politique macroéconomique de l’Allemagne semble justifiée du point de vue allemand.

La seconde défense de la position allemande est que, loin d’agir de façon égoïste, l’Allemagne fournit le financement nécessaire pour maintenir l’unité de la zone euro. Comme Gideon Rachman l’écrit dans le Financial Times, « “(…) les contributions et garanties de prêts allemandes aux divers fonds de renflouement de la zone euro totalisent déjà l’équivalent d’une année entière de budget fédéral en Allemagne ». (…)

Je pense que les deux lignes de défense sont assez puissantes, pourtant je pense qu’elles induisent en erreur. Le problème avec la politique macroéconomique de l’Allemagne n’est pas que celle-ci agi ou non dans son propre intérêt, mais qu’elle se fonde sur un ensemble d’idées discréditées et dangereuses. Il y a en particulier trois mythes qui pourrissent l’élaboration de la politique allemande.

Mythe n° 1 : la crise de la zone euro trouve son origine dans l’irresponsabilité publique des pays périphériques de la zone euro et la crise ne peut être résolue qu’en adoptant une sévère austérité budgétaire pour la corriger.

En réalité, la crise a au moins autant à voir avec les excès du secteur privé que ceux du secteur public.

Mythe n° 2 : Selon une conception antikeynésienne, la politique budgétaire n’a pas à intervenir dans la gestion de la demande agrégée, puisque celle-ci peut sans problèmes être laissée entre les mains de la BCE aussi longtemps que la BCE veille à maintenir l’inflation en-dessous de 2 %.

En réalité, l’argument keynésien contre l’usage de l’austérité budgétaire à la borne inférieure zéro est correct. Les keynésiens affirment aussi avec raison que restaurer la compétitivité dans une union monétaire est bien plus difficile lorsque l’inflation dans le principal pays-membre est faible.

Mythe n° 3 : Pour être indépendantes, les banques centrales ne doivent jamais acheter de dette publique, puisqu’un tel achat serait la preuve d’une dominance fiscale.

En réalité, les gouvernements de la zone euro ont besoin que la BCE agisse (ou tout du moins soit prête à agir) comme un prêteur en dernier ressort souverain pour empêcher que surviennent des paniques autoréalistrices sur les marchés obligataires. L’introduction du programme OMT l’a bien démontré.

Pour voir comment ces mythes ont pourri la politique économique de l’Allemagne, commençons par observer l’assistance que l’Allemagne a fournie à la périphérie. Le Mythe n° 1 l’a amené à se focaliser sur l’austérité budgétaire et à se montrer réticente à l’idée de relâcher la pression dans la mise en œuvre des plans d’austérité (voir mon billet ici ou Krugman). Le Mythe n° 2 signifie que les dommages provoqués par cette austérité sont ignorés et le Mythe n° 3 pousse l’Allemagne à se montrer réticente à l’idée de laisser la BCE intervenir pour réduire les pressions des marchés. En bref, l’argent que l’Allemagne a fourni ou va fournir aurait pu être mieux dépensé. Ironiquement, il aurait été mieux dépensé en Allemagne, puisqu’il aurait alors stimulé la demande domestique et contribué par là accroître l’activité et l’inflation en Allemagne (l’inflation aurait alors été le sacrifice que l’Allemagne aurait eu à faire pour empêcher l’éclatement de la zone euro). Cela aurait été bien plus utile pour aider la périphérie à gagner en compétitivité à un moindre coût. Le Mythe n° 2 empêche l’Allemagne de voir cela, bien que ce soit assez clair dans les simulations QUEST réalisées par la Commission européenne que j’ai commentées ici. (Voir aussi les commentaires que Jan I’nt Veld a tenu suite à mon billet, en particulier en ce qui concerne la vision qu’en a la Commission.) Les besoins de financement de la périphérie auraient été bien moindres si davantage de dette grecque avait été effacée et si la résistance allemande (Mythe n° 3) n’avait pas retardé le programme OMT jusqu’à septembre 2012.

Ces mythes vont aussi à l’encontre des propres intérêts de l’Allemagne. Les Mythes n° 1 et 2, en plus d’avoir conduit à une sévère austérité dans la périphérie de la zone euro, ont aussi mené à une contraction budgétaire dans le cœur (à la fois à l’intérieur et à l’extérieur de l’Allemagne, par exemple aux Pays-Bas), ce qui a réduit le PIB allemand et poussé l’inflation sous 2 % cette année. Le Pacte budgétaire européen (…) est une mesure dangereuse qui se fonde sur les Mythes 1 et 2.

Donc le problème n’est finalement pas avec l’Allemagne, mais avec les mythes macroéconomiques qui semblent être si profondément ancrés dans l’élaboration actuelle de la politique conjoncturelle. Je ne pense pas que l’Allemagne ait agi dans son seul intérêt, mais les mythes l’empêchent de voir que ses excédents de compte courant jouent un rôle clé dans le problème et de comprendre pourquoi un peu de surchauffe en Allemagne serait la meilleure solution pour la zone euro dans son ensemble. »

Simon Wren-Lewis, « The real problem with German macroeconomic policy », in Mainly Macro (blog), 4 novembre 2013. Traduit par M.A.


aller plus loin... lire « L'austérité a échoué en zone euro », « L'Allemagne doit-elle réduire ses excédents courants ? (Le tango se danse à deux) » et « Adopter le modèle allemand ou sauver l’euro »

lundi 6 mai 2013

L’Allemagne doit-elle quitter la zone euro ? (acte II)

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« La réponse de Hans-Werner Sinn confirme ma crainte : l’euro va finalement détruire l’Union européenne. Plus cela prendra du temps, plus les dommages politiques et la souffrance humaine seront importants – et cela peut durer très longtemps. Vue la manière par laquelle l’euro est actuellement géré place les pays "périphériques" en un sérieux désavantage concurrentiel en termes d’accès aux capitaux. Ils sont condamnés à une dépression durable et à un déclin continu de leur position compétitive.

Comme le dit Sinn, l’Allemagne ne va jamais accepter les eurobonds. La Cour suprême allemande a indiqué que l’Allemagne va exiger un référendum avant que les euro-obligations ne puissent être introduites et elle s'interroge actuellement si la Banque centrale européenne n'aurait pas outrepassé ses pouvoirs. La Bundesbank (…) critique la légitimité de certaines des récentes actions de la BCE. Elle affirme que, en vertu de la constitution allemande, la BCE ne peut prendre une décision qui impose de potentiels engagements financiers aux contribuables allemands, parce qu’elle n’est pas sujette au contrôle du Parlement allemand.

Une décision en faveur de la Bundesbank ferait basculer la périphérie dans une position encore plus difficile. Elle est susceptible de renforcer le sentiment anti-européen. Si les actuelles politiques sont poursuivies, elles sont susceptibles de mener à une désintégration désordonnée de l’UE. Ce n’est sûrement pas ce que désire Allemagne.

Je ne suis d’accord avec aucun des arguments de Sinn, mais il n'y a pas lieu de s'enliser dans les détails. Le fait est que l'état actuel des choses est intolérable. Sinn affirme que la cause profonde de la crise de l'euro est que les pays méditerranéens ne sont pas compétitifs. S'il représente correctement l'opinion publique allemande, une rupture d’un commun accord de la zone euro en deux blocs de devises serait préférable à la préservation du statu quo.

La division de l’euro en deux blocs provoquerait de sérieuses perturbations. Une Allemagne qui assumerait le rôle de puissance bénigne serait bénéfique pour tous, mais cela semble improbable. La division de l'euro pourrait sauver l'UE, à condition que la périphérie conserve la possession de l'euro. Étant donné que leur dette est libellée en euros, cela leur permettrait d'éviter un défaut qui déstabiliserait le système financier mondial. Et la France, dans sa position concurrentielle actuelle, serait en meilleure position pour agir comme chef de file de la zone euro, plutôt que de rester en passager clandestin dans une voiture conduite par l'Allemagne. »

George Soros, en réponse à un commentaire de Hans-Werner Sinn, sur Project Syndicate, 6 mai 2013.

mardi 30 avril 2013

L'Allemagne doit-elle quitter la zone euro ?

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« (…) L'intégration de la zone euro est insatisfaisante : l'euro ne fonctionnera que lorsque la majeure partie des dettes nationales sera financée par des euro-obligations (eurobonds) et que le système bancaire sera régulé par des institutions instaurant des règles pour l’ensemble de la zone euro.

Convertir la majeure partie de l’encours des dettes nationales en eurobonds marcherait à merveille. Cela faciliterait grandement la création d'une union bancaire efficace et permettrait aux Etats-membres d'effectuer leurs propres reformes structurelles dans un environnement plus favorable. Les pays qui ne parviendront pas à mettre en œuvre les réformes nécessaires deviendront des poches permanentes de pauvreté et de dépendance, tout comme l’est aujourd’hui la région du Mezzogiorno en Italie.

Si l’Allemagne et les autres pays créanciers n’acceptent pas les éventuels passifs qu’impliquent les eurobonds, ils doivent se retirer, quitter la zone euro par un accord à l’amiable et permettre au reste de la zone euro d’émettre des eurobonds. Ces obligations rivaliseraient aisément avec les obligations souveraines de pays comme les Etats-Unis, le Royaume-Uni et le Japon parce que l'euro se déprécierait, la zone euro deviendrait compétitive, même avec l'Allemagne, et le fardeau de sa dette s’allègerait avec le retour de la croissance.

Mais l'Allemagne serait malavisée de renoncer à l'euro. Les engagements budgétaires auxquels elle devra faire face avec les eurobonds sont conditionnels à un défaut, or la probabilité qu’un défaut survienne sera éliminée avec l’introduction des eurobonds. L’Allemagne bénéficierait effectivement de la reprise de l’activité dans la soi-disant périphérie. En revanche, si l'Allemagne quittait la zone euro, elle souffrirait d'une surévaluation de sa monnaie et de pertes sur ses actifs libellés en euro.

Que l'Allemagne accepte les eurobonds ou bien quitte l'euro, ces deux options seront toujours infiniment préférables à la situation actuelle. Les arrangements actuels permettent à l'Allemagne de poursuivre ses intérêts nationaux, mais ils poussent l'ensemble de la zone euro dans une dépression durable et celle-ci affectera à terme également l’Allemagne.

L’Allemagne préconise une réduction des déficits budgétaires, tout en poursuivant une politique monétaire orthodoxe dont le seul objectif est de contrôler l'inflation. Cela pousse les PIB à la baisse et les ratios d'endettement à la hausse, ce qui nuit aux pays lourdement endettés qui paient des primes de risque élevées (…) et rend leur dette encore moins soutenable. De temps en temps, ces pays doivent être sauvés et l’Allemagne fait toujours ce qu’il faut pour sauver l’euro, mais seulement cela et pas plus ; aussitôt que la crise s’apaise, les leaders allemands commencent à revenir sur leurs promesses. Donc la politique d’austérité prônée par l’Allemagne perpétue la crise et celle-ci la pousse en retour à prôner un resserrement budgétaire.

Le Japon a adhéré à la doctrine monétaire prônée par l'Allemagne et elle a connu vingt-cinq ans de stagnation, en dépit de ses mesures occasionnelles de relance budgétaire. Elle a maintenant changé de camp et embrassé l’assouplissement quantitatif sur une échelle sans précédent. L’Europe est entrée dans une course à laquelle le Japon tente désespérément de s’échapper. Alors que le Japon est un pays avec une histoire longue, unifiée et peut donc survivre une stagnation de l’activité sur un quart de siècle, l’Union européenne est une association incomplète d’Etats souverains qui aura peu de chances de résister à une telle expérience.

On ne peut échapper à la conclusion selon laquelle les politiques sont actuellement mal conçues. Elles ne servent même pas le propre intérêt de l’Allemagne, car leurs conséquences sont politiquement et humainement intolérables ; finalement, elles ne seront pas tolérées. Il y a un réel danger que l’euro détruise l’UE et laisse l’Europe pleine de ressentiments et de réclamations. Le danger peut ne pas être imminent, mais plus tard il surviendra, plus graves seront les conséquences. Ce n’est pas dans l’intérêt de l’Allemagne.

Sinn tacle cet argument en affirmant qu'il n'y a pas de socle juridique pour obliger l’Allemagne à choisir entre accepter les eurobonds et quitter l’euro. Il suggère que, si quelqu’un doit quitter l’euro, ce sont les pays méditerranéens, qui devront dévaluer leur devise. Cela mènerait droit au désastre. Ces pays auraient à faire défaut sur leur dette, ce qui génèrerait des turbulences financières au niveau mondial que les autorités seront incapables de contenir.

Les pays hautement endettés doivent (…) se regrouper et appeler l’Allemagne à faire le choix. Le nouveau gouvernement italien est bien placé pour mener un tel effort. (…) L’Italie ira mieux, qu’importe ce que décide l’Allemagne. Et si l’Allemagne refuse choisir, elle devra porter la responsabilité des conséquences qui s’ensuivront.

Je suis sûr que l'Allemagne ne veut pas être responsable de l'effondrement de l'Union européenne. Elle n'a pas cherché à dominer l'Europe et elle n’est pas encline à accepter les responsabilités et éventuels engagements budgétaires qu’implique une telle position. C'est l’une des raisons de l’actuelle crise. Mais, bon gré mal gré, l'Allemagne a été poussée à obtenir le leadership. L'Europe bénéficierait d’une puissance hégémonique bienveillante. Il en irait de même pour l'Allemagne. »

George Soros, commentant le billet de Hans-Werner Sinn, "Should Germany exit the euro?", publié le 23 avril 2013 sur Project Syndicate.

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