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Tag - Chris Dillow

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mardi 21 mars 2017

Les chimères de la déréglementation du marché du travail

« Tim a accueilli avec joie la proposition de réduire la protection des travailleurs contre les licenciements abusifs : "Cela va accroître la création d’emplois… Plus il est difficile de licencier du personnel, moins les entreprises sont susceptibles d’embaucher quelqu’un".

Cela relève du sens commun. Et malheureusement le sens commun nous amène souvent à nous tromper.

Les travaux empiriques ont cherché à mettre en évidence un lien entre les lois de la protection de l’emploi et le chômage. Par exemple, l’OCDE avait constaté qu’"il y a une faible association, voire aucune association, entre laxisme le degré de législation de la protection de l’emploi et le niveau globale de chômage" ; mais elle constatait toutefois que le chômage de long terme était d’autant plus important que la protection de l’emploi était forte. Et Stephen Nickell a constaté que les lois de protection de l’emploi étaient "négligeables et complètement insignifiantes" pour expliquer les écarts en termes de chômage que l’on observait d’un pays à l’autre durant les années 1980 et au début des années 1990.

Donc, pourquoi est-ce que l’intuition de Tim est aux antipodes avec les faits ? C’est parce qu’il y a des mécanismes qui opèrent dans l’autre sens. S’il n’y avait pas de protection de l’emploi du tout, les travailleurs auraient moins intérêt à rester dans la même entreprise à long terme. Ceteris paribus, ils auraient par conséquent plus d’incitations à changer d’entreprises. Cela aurait deux effets. D’une part, pour fidéliser le personnel, les employeurs peuvent avoir à relever leurs salaires. Cela tendrait à réduire l’emploi. Pour le dire d’une façon qui conviendrait davantage à Tim, les lois de la protection de l’emploi permettent aux entreprises de verser de plus faibles salaires. D’autre part, les travailleurs auraient moins d’incitations à investir dans des compétences spécifiques à l’entreprise. Cela tendrait à réduire l’efficacité de l’entreprise et donc l’empêcherait de se développer.

Vous pensez peut-être que ces effets sont faibles. Peut-être le sont-ils. Mais ceux de Tim aussi ; les entreprises, très optimistes à propos de leur capacité à repérer le talent, n’embauchent pas de travailleurs lorsqu’elles pensent qu’il y a une chance qu’ils puissent tirer au flanc une fois embauchés ou qu’ils sont incompétents.

En raison de ces mécanismes compensateurs, certaines études ont constaté « une relation en forme de U inversé entre la protection de l’emploi et la croissance économique » : "Du point de vue de la croissance du PIB par tête… la protection de l’emploi au début des années 1990 était trop faible dans des pays comme l’Australie, le Canada, le Danemark, les Etats-Unis, le Royaume-Uni et la Suisse".

Par conséquent, il est peu probable qu’une facilitation des procédures de licenciement pour les entreprises réduise le chômage et il très peu probable qu’elle le réduise de beaucoup. Si votre meilleure idée c’est de réduire la protection de l’emploi, c’est que vous ne réfléchissez pas beaucoup. »

Chris Dillow, « Employment protection and jobs », in Stumbling & Mumbling (blog), 27 octobre 2011. Traduit par Martin Anota



« Beaucoup m’ont rappelé hier sur Twitter la vision d’un marché du travail déréglementé que nourrit Liam Fox : "Nous devons commencer par déréglementer le marché du travail. Nous devons balayer les objections politiques. Il est trop difficile d’embaucher et de licencier et il est trop cher de recruter". C’est tout à fait ce qu’ont en tête les conservateurs (…). Mais il y a un petit problème avec cette vision des choses : il n’y a pas de bénéfices évidents à la déréglementation.

Mon graphique le montre bien. Il représente la productivité du travail en 2015 et une mesure de la protection de l’emploi en 2013-2014 : je prends une moyenne simple de quatre d’indices de protection de l’OCDE contre les licenciements et la réglementation du travail temporaire. (…)

GRAPHIQUE Productivité horaire du travail et degré de protection de l'emploi

Chris_Dillow__protection_de_l__emploi__productivite_horaire.png

Il est clair que, parmi les 33 pays pour lesquels nous avons des données, il n’y a pas de corrélation. Il est aussi clair que ce fait est robuste malgré les anomalies. Oui, les Etats-Unis ont une réglementation souple et une forte productivité. Mais le Royaume-Uni et la Nouvelle-Zélande ont une faible réglementation et une faible productivité, tandis que la France et la Belgique ont une réglementation stricte, mais aussi une forte productivité.

Vous pouvez penser que c’est contre-intuitif. Le sens commun dit que si les entreprises peuvent facilement licencier leurs salariés, alors les travailleurs sont incités à travailler plus dur, car ils savent qu’ils perdront leur emploi s’ils se font prendre en train de flâner ; en outre, les entreprises peuvent alors plus facilement ajuster leur main-d’œuvre pour faire face aux changements de conditions de marché.

Ces mécanismes sont toutefois compensés par d’autres. Par exemple, si les gens craignent d’être licenciés, ils ne vont pas chercher à investir dans des compétences spécifiques à des emplois, mais plutôt dans des compétences plus générales qui les rendent attractifs aux employeurs potentiels. Ils peuvent aussi passer moins de temps à travailler et plus de temps à chercher un nouvel emploi. De plus, un manque de protection va encourager les gens à plus souvent changer d’emplois, dans la mesure où il vaut mieux s’en aller que de se faire licencier. Cela peut réduire la productivité, notamment parce qu’il faut du temps aux nouvelles recrues pour qu’elles s’adaptent aux clients et aux technologies de leur nouvelle entreprise, ainsi qu’à leurs nouveaux collègues. Enfin, si les entreprises savent qu’elles peuvent licencier à volonté, elles vont moins chercher à bien sélectionner à l’embauche et à former leur personnel, et ainsi il peut y avoir un plus mauvais appariement entre emplois et travailleurs.

La déréglementation peut bénéficier aux mauvais employeurs qui veulent se comporter en tyrans, mais cela n’a pas de bénéfices évidents au niveau agrégé. (…) »

Chris Dillow, « Deregulation fantasies », in Stumbling & Mumbling (blog), 15 mars 2017. Traduit par Martin Anota

mercredi 15 mars 2017

Le néolibéralisme et la productivité

« Chris Edwards affirme que les privatisations amorcées par Thatcher "ont transformé l’économie britannique" et stimulé la productivité. Cela nous amène à un paradoxe. Le fait est que les privatisations ne sont pas les seules choses qui se sont passées depuis les années 1980 et qui auraient dû stimuler la productivité, selon (ce que j’appelle) l’idéologie néolibérale. Les syndicats se sont affaiblis, ce qui aurait dû réduire "les pratiques restrictives". Les dirigeants ont vu leur rémunération exploser, ce qui aurait dû en attirer les plus compétents, et mieux les inciter à accroître la productivité. Et la main-d’œuvre a plus de capital humain : depuis les années 1980, la proportion de travailleurs avec un diplôme universitaire a quadruplé en passant de 8 % à un tiers. (…)

L’idéologie néolibérale prédit alors que la croissance devrait s’accélérer. Mais elle ne l’a pas fait. En fait, les données de la Banque d’Angleterre montrent que la croissance de la productivité (…) a eu tendance à ralentir depuis les années 1970. Pourquoi ?

GRAPHIQUE Croissance de la productivité au Royaume-Uni (en %)

Chris_Dillow__croissance_productivite_Royaume-Uni_Grande-Bretagne.png

Il se peut que les réformes néolibérales ne stimulent que temporairement la productivité. Je n’en suis pas sûr. Comme Dietz Vollrath l’a dit, les économies sont habituellement lentes à répondre à une hausse de la production potentielle. S’il y avait eu une forte hausse de la production potentielle, alors nous aurions dû le voir dans les données relatives à la croissance sur vingt ans. Ce n’est pas le cas. Une autre possibilité est que les effets stimulateurs de productivité du néolibéralisme aient été compensés par des forces associées à la stagnation séculaire – la pénurie d’innovations et de projets d’investissement profitables.

Mais il y a une autre possibilité, celle selon laquelle le néolibéralisme a en fait contribué au ralentissement de la croissance.

Je pense à trois façons par laquelle le néolibéralisme peut effectivement freiner la croissance. Un premier mécanisme passe via la politique macroéconomique. Sur des marchés du travail tendus tels que ceux que nous avons connus dans l’immédiat après-guerre, les salariés étaient incités à être plus productifs parce qu’on ne pouvait pas facilement s’appuyer sur la réduction des salaires pour accroître les profits. En outre, les entreprises étaient assurées de faire face à une demande globale élevée, ce qui les encourageait à investir et à accroître leurs ratios capital sur travail pour répondre à cette demande. Dans les années qui ont suivi la démocratie sociale, ces incitations à la productivité se sont affaiblies.

En outre, le néolibéralisme peut contribuer à accroître les inégalités de revenu, or ces dernières peuvent freiner la productivité. Par exemple, les inégalités génèrent de la défiance, or celle-ci déprime la croissance économique en dégradant la qualité de la politique économique, en exacerbant les problèmes d’antisélection (les problèmes de "marchés de l’occasion") et en détournant des ressources vers les secteurs à faible productivité.

Enfin, nous pouvons entrevoir un troisième mécanisme : la gestion néolibérale peut elle-même réduire la production. Il y a là plusieurs canaux possibles. Premièrement, la bonne gestion peut nuire à l’investissement et à l’innovation. William Nordhaus a montré que les profits tirés de l’innovation sont faibles. Et Charles Lee et Salman Arif ont montré que les dépenses en capital sont souvent motivées par le sentiment plutôt que par une évaluation réalisée de sang froid avec pour résultat que cela entraîne une chute des profits. Nous pouvons interpréter les ralentissements de l’innovation et de l’investissement comme une preuve que les dirigeants ont pris en compte ces faits. En outre, une focalisation sur la réduction des coûts, les routines et les meilleures pratiques peuvent empêcher les salariés d’avoir la latitude et le temps d’expérimenter et d’innover. Dans tous les cas, les idées de Schumpeter semblent valides : la croissance capitaliste nécessite un esprit aventurier, or celui-ci est étouffé par la bureaucratie rationnelle.

Deuxièmement, comme Jeffrey Nielson l’a affirmé, les organisations basées sur la hiérarchie peuvent démotiver les subalternes, qui s’attendent à ce qu’on leur dise quoi faire plutôt qu’à prendre des initiatives.

Troisièmement, les incitations à haute puissance accordées aux dirigeants peuvent se révéler contreproductives. Elles peuvent alimenter les comportements de quête de rentes (rent-seeking), les intrigues de bureau et les manœuvres pour atteindre le sommet de la hiérarchie plutôt qu’inciter chacun à faire au mieux son travail. Elles peuvent étouffer les motivations intrinsèques comme la fierté professionnelle. Et elles peuvent amener les dirigeants à se focaliser sur la réalisation de tâches que l’on peut facilement surveiller plutôt que celles qui sont certes importantes à l’organisation, mais plus difficiles à mesurer : par exemple, la réduction des coûts peut être quantifiée, faire l’objet d’une mesure d’incitation, mais maintenir une culture d’entreprises saine est moins facilement mesurable, si bien que celle-ci peut être négligée dans la conception des mesures d’incitations.

Quatrièmement, autonomiser la gestion peut accroître l’opposition au changement. Comme McAfee et Brynjolfsson l’ont montré, pour récolter les bénéfices du changement technique, cela requiert souvent un changement organisationnel. Mais les dirigeants bien payés ont peu de raisons de vouloir faire de vagues en entreprenant de tels changements. La conséquence en est que nous sommes collés dans ce que van Ark appelle la "phase d’installation" de l’économie digitale plutôt que la phase de déploiement. Comme Joel Mokyr l’a dit, les forces du conservatisme suppriment finalement la créativité technique.

Tout cela est cohérent avec le Fait : la croissance de la productivité agrégée a été plus faible au cours de l’ère néolibérale qu’elle ne l’a été entre 1945 et 1973, lors de l’âge d’or de la démocratie libérale. Je concède qu’il ne s’agit ici que d’une suggestion et qu’il peut encore y avoir d’autres possibilités, notamment la possibilité que la forte croissance de la productivité lors de l’immédiat après-guerre ait été une aberration, qui s’explique par le fait que les entreprises aient rattrapé les plus productives et cherché à tirer profit des innovations d’avant-guerre. Cela nous amène toutefois à considérer la possibilité que la faible croissance soit un aspect du capitalisme normal. »

Chris Dillow, « Neoliberalism and productivity », in Stumbling & Mumbling, 26 février 2017. Traduit par Martin Anota

vendredi 10 mars 2017

Le problème avec les experts

« Paul a soulevé une importante question : qu’est-ce qui ne va pas avec les experts ? J’ai peur que la réponse soit : plein de choses.

Ces diverses fautes n’incluent toutefois pas l’échec à prévoir les crises financières. Ce n’est pas le boulot des économistes de se comporter comme des devins, tout comme nous n’attendons pas des mécaniciens qu’ils nous prédisent le prochain problème avec notre voiture, ni n’attendons des docteurs qu’ils prédisent notre prochaine maladie. Il y a pas mal de bonnes choses que les économistes peuvent faire sans avoir à jouer les prophètes.

En fait, l’un des problèmes avec les experts (pour le public tout du moins) est qu’ils n’identifient pas suffisamment ce que Charlie Munger appelait les frontières de leur compétence : ils ne disent pas ce qu’ils ne savent pas. Le problème avec les économistes n’est pas tant leur incapacité à prévoir la crise que leur échec à dire au public que les récessions sont imprévisibles (du moins par des techniques orthodoxes ?). En 2000, Prakash Loungani a montré que le consensus économique a échoué à prédire presque chaque récession et, autant que je sache, rien n’a vraiment changé depuis.

Bien sûr, il n’y a rien de spécifique aux économistes sur ce point. (…) Les dirigeants d’entreprise discutent rarement ouvertement des limites de leur capacité à contrôler leur entreprise ; les banquiers n’admettent pas souvent être incapables de gérer le risque ; les gestionnaires de fonds ne disent pas publiquement que les marchés sont largement efficients ; et ainsi de suite.

Je crains que la pression parmi les universitaires à publier exacerbe cette erreur. Comme Andrew Gelman l’a régulièrement affirmé, la mentalité du "p>0,05=résultat !" nous a donné beaucoup de mauvaise science. Cela peut affaiblir la confiance du public. Prenons un exemple récent : on a pu affirmer que les pommes de terre rôties provoquaient le cancer. Cela va à l'encontre du sens commun, dans la mesure où beaucoup mangent des pommes de terre rôties, mais seulement peu se retrouvent avec un cancer, ce qui suggère que le lien, s'il existe, doit être faible. C’est le genre de choses qui amène beaucoup à se dire "mais les experts, que savent-ils vraiment ?"

Dans ce contexte, nous devons rappeler une remarque faite par William Easterly : "les experts sont aussi exposés aux biais cognitifs que le reste d’entre nous". L’un d’eux est la confiance excessive. Un autre est que la pensée du groupe peut générer des modes intellectuelles, comme par exemple celle de la domination des modèles DSGE.

Peut-être qu’une autre facette de cette confiance excessive est la présomption selon laquelle le savoir et l’expertise doivent être centralisés, dans un seul esprit. Mais comme Hayek l’a souligné, dans certains contextes, ce n’est pas possible. Dans ces cas-là, le savoir doit être fragmentaire, tacite et dispersé. Les consommateurs, par exemple, peuvent être de meilleurs prévisionnistes économiques que les experts, tout comme les marchés obligataires. Et les travailleurs peuvent quelquefois en savoir plus que leurs dirigeants.

Ce qui nous amène à nous pencher sur un grand problème. Nous avons trop souvent l’impression que les experts sont du côté du pouvoir. C’est en partie de la faute aux médias : les patrons, par exemple, sont régulièrement présentés comme une élite sacerdotale plutôt que comme de simples chercheurs de rente.

Mais la faute tient aussi aux experts eux-mêmes. Les économistes ne soulignent pas suffisamment que certains des constats établis de leur discipline remettent en question les revendications de pouvoir. Par exemple, l’hypothèse des marchés efficients nous dit que les gestionnaires de fonds sont des charlatans ; la présence des déséconomies d’échelles suggère que les dirigeants d’entreprise n’ont pas autant de contrôle qu’ils le prétendent ; et l’économie du choix public nous signale que ceux qui sont au pouvoir sont souvent simplement des chercheurs de rentes.

Dans ce contexte, même un empirisme qui est en soi tout à faire remarquable peut se révéler réactionnaire. Etudier les effets des petits ajustements que l’on peut apporter au capitalisme conduit à marginaliser la question des grands bouleversements. De cette façon, comme Paul le dit, les économistes acceptent involontairement le réalisme capitaliste.

En lien avec cela, les économistes orthodoxes ont eu trop peu conscience des problèmes touchant à la répartition des revenus et des richesses. Le critère éthique par défaut en économie est l’efficience de Pareto. Donc, par exemple, nous avons accepté la mondialisation parce qu’elle est potentiellement Pareto-optimale : les gains qu’elle génère pour les économies occidentales sont plus importants que les pertes. Cela nous a amené à ignorer le fait qu’une possible amélioration parétienne qui ne s’accompagne d’aucune compensation pour les perdants soit discutable.

Si les économistes avaient un différent modèle mental par défaut, ils auraient été plus à même de se déclarer en faveur de politiques qui bénéficient réellement à tout le monde. Si les économistes utilisaient le principe de différence de Rawls (qui souligne la nécessité d’adopter des politiques et des institutions qui "soient au plus grand bénéfice des membres les moins avantagés de la société"), ils auraient davantage eu conscience des inégalités. Nous savons tous qu’un fossé s’est creusé entre les experts et le public (qui s’est notamment révélé dans le monde anglo-saxon avec la formule "c’est votre PIB, pas le nôtre"). Pour que la qualité du discours public s’améliore, ce fossé doit se refermer. Cela est (en partie) de la responsabilité des experts eux-mêmes. »

Chris Dillow, « The trouble with experts », in Stumbling and Mumbling (blog), 13 février 2017. Traduit par Martin Anota

lundi 14 novembre 2016

La mondialisation est-elle responsable de la stagnation des salaires américains ?



« La victoire de Donald Trump est interprétée par beaucoup comme une violente réaction à la mondialisation. Pour moi, cela nous amène à nous poser la question suivante : quelle est la contribution de la mondialisation au déclin des revenus réels de nombreux travailleurs ?

La réponse, je pense, est : modeste. L’article réalisé par Ann Harrison et ses collègues et celui réalisé par Jonathan Haskel et ses collègues montrent qu’il est très difficile de lier la chute des salaires réels américains à l’accroissement de l’ouverture au commerce international. En outre, il n’est pas prouvé (pour le moins que l’on puisse dire) que l’accroissement de l’immigration a contribué à la chute des salaires : la conclusion de George Borjas selon laquelle cela a été le cas a été férocement mise à l’épreuve.

Le sens commun doit aussi nous amener à douter que ce soit la mondialisation qui est à blâmer.

Pour au moins une raison, les importations bon marché contribuent à améliorer la situation des travailleurs. Si vous dépensez 5 dollars pour acheter un tee-shirt chinois plutôt que 10 dollars sur un tee-shirt produit aux Etats-Unis, il vous reste 5 dollars que vous pouvez dépenser pour acheter autre chose. Cela doit accroître la demande et l’emploi. Et tant que cela pousse l’inflation à la baisse, les importations bon marché doivent contribuer à ce que les taux d’intérêt soient poussés à la baisse, ce qui doit stimuler l’activité économique et l’emploi. Et nous pouvons également ajouter que la mondialisation a probablement réduit les taux d’intérêt via d’autres canaux depuis les années quatre-vingt-dix, notamment grâce à l’excès d’épargne asiatique.

De tels doutes à propos des effets négatifs de la mondialisation sont renforcés par l’empirisme. L’ampleur de la mondialisation, mesurée par la croissance du commerce mondial, a fortement ralenti depuis la crise financière. Mais les salaires réels des Etats-Unis, jusqu’à très récemment, ne se sont pas améliorés. Cela nous dit que d’autres choses ont pu avoir déprimé des Américains ordinaires.

Quel pourrait être ces autres facteurs ? Voici sept autres suspects (il peut y en avoir plein d’autres), certains desquels ont été identifiés il y a de nombreuses années et d’autres plus récemment :

  • Le déclin des syndicats. Celui-ci a accru les inégalités pas simplement en déprimant la rémunération des travailleurs, mais aussi en accroissant la rémunération des dirigeants, car cela affaiblit une contrainte qui pesait sur leur quête de rentes ;

  • La financiarisation. Par exemple, la hausse de l'endettement des entreprises, en particulier celle que l'on a pu observer durant les années quatre-vingt et les années quatre-vingt-dix, a incité les entreprises à réduire agressivement leurs coûts, notamment la masse salariale. Englebert Stockhammer estime que ce facteur a bien davantage déprimé la part du revenu national rémunérant le travail que la mondialisation ;

  • Le progrès technique biaisé en faveur des qualifications. Depuis les années quatre-vingt, de nouvelles innovations ont accru la demande de travailleurs qualifiés et réduit la demande de travailleurs non qualifiés ;

  • Le progrès technique biaisé en faveur du pouvoir. Les innovations telles que la vidéosurveillance, la conteneurisation et les caisses informatisées ont donné aux dirigeants la capacité de suivre plus directement les travailleurs les moins qualifiés, ce qui réduit la nécessité de les motiver via les salaires, donc amène les dirigeants à réduire la composante du salaire correspondant au salaire d’efficience ;

  • La baisse du salaire minimum. La valeur réelle du salaire minimum aux Etats-Unis est inférieure de 20 % à celle qu’elle atteignait dans les années soixante-dix ;

  • Un recul de l’Etat-providence. En incitant les personnes à trouver un emploi, les réductions des prestations sociales ont réduit les salaires en accroissant l’offre de travail et en détériorant les options des travailleurs en dehors du travail, ce qui réduisit leur pouvoir de négociation ;

  • Le ralentissement de la croissance de la productivité. Au cours des cinq dernières années, la productivité du travail s’est accrue de seulement 0,7 % par an, alors qu’elle s’accroissait au rythme annuel de 2 % au cours des trois décennies qui ont précédé la crise de 2008.


Tout cela nous amène à un paradoxe. Bien que les preuves empiriques économiques suggèrent que la mondialisation constitue, au mieux, seulement l’un des divers facteurs contribuant au déclin des classes moyennes aux Etats-Unis, elle a dominé le débat politique, alors que les autres facteurs, ceux que nous venons d’énumérer, en ont été épargnés. Pourquoi en a-t-il été ainsi ? Voici très certainement une partie de la réponse : il est bien utile à certains de faire porter la responsabilité aux étrangers plutôt que de voir les inégalités et la santé du capitalisme faire l’objet d’un examen attentif. »

Chris Dillow, « Is globalization to blame? », in Stumbling and Mumbling (blog), 11 novembre 2016. Traduit par Martin Anota



aller plus loin...

« Pourquoi la part du travail diminue-t-elle aux Etats-Unis ? »

« Mondialisation versus technologie »

« La concurrence chinoise et le déclin de l’emploi américain »

« Pourquoi les travailleurs américains se sont-ils appauvris ? »