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Tag - Chris Dillow

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mardi 1 août 2017

L’inflation et le pouvoir

« Au Royaume-Uni et aux Etats-Unis, l’inflation salariale est restée faible, malgré un chômage apparemment faible, ce qui constitue une énigme pour ceux qui croient en la courbe de Phillips. Felix Martin, dans le Financial Times, dit qu’il y a une raison à cela. Le "secret de l’économie", dit-il, est "l’importance centrale du pouvoir". L’inflation, rajoute-t-il, est "la méthode par défaut qu’a trouvée la société pour réconcilier, du moins pour un temps, des revendications irréconciliables". Et parce que les travailleurs n’ont pas le pouvoir aujourd’hui de formuler d’importantes revendications, nous n’observons pas de forte inflation.

Ce qui me déprime à propos de tout cela n’est pas que c’est exact, mais qu’on ait à le préciser.

Les économistes de mon âge ont été élevés pour voir que l’inflation était une question de pouvoir. L’idée même du NAIRU est apparue dans un article écrit par Bob Rowthorn en 1977. (En fait, il n’a pas créé l’acronyme NAIRU, mais l’idée qui lui était sous-jacente était là.) "Le conflit autour de la répartition du revenu affecte le niveau général des prix dans les économies capitalistes avancées", écrivait-il. "Le pouvoir joue un rôle central dans la détermination des salaires et des prix."

Son idée a été reprise. Dans leur manuel (…), Wendy Carlin et David Soskice notaient : "Dans une économie dans laquelle les travailleurs et les entreprises ont un pouvoir de marché (…), chaque groupe va chercher à obtenir une certaine part de la production de l’économie (…). Supposons que les revendications concurrentes soient incohérentes, c’est-à-dire que les revendications des travailleurs (une certaine hausse des salaires réels) et les revendications des entreprises (une certaine hausse des profits réels) ne peuvent être satisfaites que pour un niveau de production supérieur à celui qui est atteint. Chacun va chercher à obtenir ce qu’il revendique en utilisant son pouvoir de marché : les travailleurs vont exiger de plus hauts salaires nominaux et les entreprises vont pousser leurs prix à la hausse. La conséquence est l’accélération de l’inflation".

Dans cette vision, le NAIRU est le taux de chômage nécessaire pour assurer la paix dans "la bataille des taux de marge". (Je ne suis pas sûr de savoir qui est à l’origine de ces termes : il se peut que ce soit Richard Layard et Steve Nickell.) Quiconque qui en sait un peu à propos de la généalogie du NAIRU saurait par conséquent que (…) le pouvoir est en effet central à celui-ci. Et pourtant Felix souligne un point très important : ce fait a été ignoré par les théories plus sophistiquées qui apparurent à sa suite. C’est pourtant un autre exemple de quelque chose dont j’ai déjà parlé : le fait que le pouvoir se situe dans l’angle mort des technocrates.

Mais il y a aussi un autre point à souligner ici. Cela montre pourquoi l’histoire de la pensée économique est importante. Elle l’est parce que les figures de la pensée économique ont eu certaines intuitions que les penseurs qui les suivirent ignorèrent. Le progrès intellectuel n’est pas garanti. La tendance de certains nouveaux keynésiens à ignorer le rôle du pouvoir dans la détermination de l’inflation en est juste un autre exemple. On peut encore trouver un autre exemple avec le modèle IS-LM. L’un de ses défauts est d’ignorer ce qui constituait peut-être l’idée la plus importante de Keynes, celle selon laquelle notre connaissance relative à l’avenir « est en général très frêle et souvent négligeable ».

Une récente analyse réalisée par Oscar Valdes Viera nous offre un autre exemple. Les économistes néoclassiques qui essayèrent de "construire des lois économiques qui valideraient l’idée que l’ordre capitaliste existant est universel, naturel et harmonieux" nous éloignèrent de l’idée d’Adam Smith selon laquelle les gens sont des êtres sociaux qui ne sont pas motivés par leur seul intérêt égoïste. Si les économistes avaient mieux suivi Smith plutôt que de se laisser induire en erreur par des motivations idéologiques ou par l’élégance mathématique, ils n’auraient pas eu à redécouvrir l’importance des institutions et la complexité des motivations.

Je n’ai pas écrit tout cela pour décrier l’économie mathématique : je pense que celle-ci a un rôle à jouer (mais limité). En fait, j’appelle les économistes à davantage s’imprégner de l’histoire de leur discipline. S’ils le faisaient, cela pourrait nous épargner d’avoir à réinventer la roue. »

Chris Dillow, « Reinventing the wheel », in Stumbling & Mumbling (blog), 31 juillet 2017. Traduit par Martin Anota

dimanche 9 juillet 2017

La crise du capitalisme à somme positive

« Est-ce que le capitalisme est un jeu à somme positive ou un jeu à somme nulle ? Les deux. Adam Smith et Karl Marx avaient tous deux vu juste. Cependant, ils n’ont pas raison aux mêmes époques.

Par exemple, entre le milieu des années quarante et le milieu des années soixante-dix, les capitalistes avaient intérêt à ce qu'il y ait une forte croissance des salaires et que l'économie soit au plein emploi. La hausse des salaires soutenait la demande globale non seulement via la croissance des dépenses de consommation, mais aussi parce que de plus hauts salaires incitaient les entreprises à investir dans des technologies économisant le travail.

Dans les années soixante-dix, cela cessa d’être le cas. La croissance des salaires commença alors à étouffer les profits des capitalistes. Le jeu à somme positive devint un jeu à somme nulle, comme l’ont décrit Marglin et Bhaduri. La solution à ce problème fut le thatchérisme ou, si vous préférez, le néolibéralisme. Des politiques visant à restaurer les marges de profit en affaiblissant les syndicats et l’Etat-providence et en suscitant une insécurité de l’emploi contribuèrent à accroître la productivité, les taux de profit et la croissance.

Mais nous pourrions bien être de retour dans une phase du jeu à somme positive. Une récente analyse réalisée par Servaas Storm affirme que la stagnation séculaire est due en grande partie à "la création délibérée après 1980, via les politiques économiques, d’une économie dont la croissance des salaires est structurellement faible". De faibles salaires et une faible croissance des salaires désincitent les entreprises à investir dans de nouvelles technologies, ce qui provoque une faible croissance de la productivité. Cela fait écho à un argument récemment avancé par Ben Chu et c’est cohérent avec le fait que l’ère néolibérale ait été synchrone avec une chute de la croissance de la productivité.

En ce sens, de faibles salaires ne sont pas seulement mauvais pour les salariés, mais également pour les capitalistes, parce qu’une faible productivité signifie de faibles taux de profit et de faibles taux d’intérêt, donc de faibles rendements sur l’épargne. Bien sûr, de faibles salaires sont bons pour tout capitaliste pris isolément. Mais ils ne sont pas nécessairement bons pour tous.

En ce sens, le parti conservateur peut aujourd’hui être dans une position similaire à celle des sociaux-démocrates dans les années soixante-dix. A cette époque, le parti travailliste jouait un jeu à somme positive dans une économie à somme nulle. La conséquence fut une crise économique et une déroute intellectuelle qui s’empara du parti pendant plusieurs années. Le parti conservateur aujourd’hui joue un jeu à somme nulle dans un monde à somme positive et les conséquences sont similaires : une crise économique et une confusion intellectuelle.

Mais il y a un autre parallèle à tirer avec cette époque. Le projet de Thatcher consistant à nous faire passer des politiques à somme positive vers des politiques à somme nulle était dangereux et incertain. Ce pourrait être la même chose dans le sens inverse. Toute politique d’accroissement des salaires n’est pas nécessairement bénéfique. Comme Servaas le dit, une hausse générale des salaires n’est pas une formule magique. J'identifie trois problèmes ici. Premièrement, l’une des raisons pour lesquelles les hausses de salaire minimum n’ont pas eu beaucoup d’effets négatifs sur l’emploi jusqu’à présent était qu’elles réduisaient le pouvoir de monopsone des employeurs. A partir d’un certain moment, cependant, lorsque les fruits les plus faciles à prendre auront été cueillis, toute nouvelle hausse du salaire minimum pourrait se révéler dommageable à l’emploi. Seattle pourrait être autour de ce point. Deuxièmement, plusieurs secteurs à faible salaire sont aussi des secteurs à faible profit ; pensez aux stations de nettoyage de voitures ou aux maisons de soins. Une hausse des salaires dans de tels secteurs n’y stimulerait pas plus l’innovation qu’elle ne les perturberait. Avec une faible épargne et une dette élevée, les ménages peuvent répondre aux hausses de salaires en épargnant davantage. Si c’est le cas, la demande globale ne s’accroitrait pas beaucoup et il y aurait peu d’incitations à investir. C’est un avertissement que nous tirons des années soixante-dix. L’une des raisons pour lesquelles le jeu à somme positive s’est enrayé fut que les travailleurs épargnèrent une part croissante de leurs salaires. Ces doutes ne m’amènent pas à accepter les conclusions du néolibéralisme ; ils m’amènent juste à penser qu’une croissance tirée par les salaires ne suffirait pas. »

Chris Dillow, « The crisis of positive-sum capitalism », in Stumbling & Mumbling (blog), 9 juin 2017. Traduit par Martin Anota

samedi 24 juin 2017

Pourquoi les gens tolèrent-ils les inégalités ?

« Pourquoi les électeurs ne sont-ils pas plus inquiets à propos de la hausse des inégalités ? Par exemple, au Royaume-Uni, depuis le milieu des années quatre-vingt, la part du revenu allant aux 1 % les plus riches s’est accrue en passant d’environ 8 % à plus de 13 %. Mais, durant cette période, la proportion de personnes qui sont d’accord avec l’idée que le gouvernement doit redistribuer les revenus a légèrement chuté ; elle a le plus fortement décliné parmi les plus jeunes et les membres des classes populaires.

Il se pourrait que cette tolérance aux inégalités reflète une acceptation de l’économie néolibérale. Les gens sont peut-être désormais plus enclins à croire que les "créateurs de richesse" nécessitent de fortes incitations pour travailler dur et que cela nous permet de nous enrichir tous ensemble, si bien que les inégalités sont dans notre intérêt.

Cependant, de nouveaux travaux expérimentaux amènent à rejeter cette possibilité.

Krus-Stella Trump a placé ses sujets en binômes et les deux membres de chaque binôme devaient se concurrencer pour résoudre le plus d’anagrammes en quatre minutes. De façon aléatoire, dans certains binômes, le gagnant recevait 9 dollars et le perdant 1 dollar ; dans les autres, le gagnant recevait 6 dollars et le perdant 4 dollars. Cependant, chose que les (véritables) sujets ne savaient pas, c’est qu’ils jouaient contre des collègues de Trump et étaient ainsi condamnés à perdre. Après le jeu, on demanda aux perdants comment ils auraient divisé les gains. Et voici ce qui est très intéressant. Les perdants qui obtinrent 4 dollars pensaient que le partage était équitable si (en moyenne) le gagnant recevait 6,15 dollars et le perdant 3,85 dollars. Mais, les perdants qui obtinrent juste 1 dollar pensaient que le partage serait équitable si le gagnant recevait 7,77 dollars et le perdant 2,23 dollars. En d’autres mots, les inégalités courantes façonnent notre perception de la justice. Trump a dit : "Les idées publiques de ce qui constitue une inégalité de revenu juste sont influencées par les inégalités courantes : lorsque les inégalités changent, les opinions au regard de ce qui est acceptable change dans le même sens".

Il y a deux raisons à cela, explique Trump. L’une est le biais de statu quo, une forme d’effet d’ancrage qui nous amène à accepter les conditions en vigueur. L’autre est l’effet du monde juste : nous voulons croire que le monde est juste et, si nous voulons croire quelque chose, il est très facile de le faire. C’est la théorie de la justification du système décrite par John Jost et alii. Il y a, disent-ils, "une tendance psychologique générale à justifier et rationaliser le statu quo" qui est "quelque fois plus forte parmi ceux qui sont les moins avantagés par l’ordre social".

Et cela corrobore ma vision marxiste selon laquelle les inégalités génèrent des biais cognitifs (une idéologie) qui contribuent à soutenir ces inégalités. Et cela pose à son tour un défi aux égalitaristes démocratiques. Si c’est exact, le fait qu’il y ait un soutien public (ou tout du moins une acceptation) des inégalités ne démontre pas que celles-ci soient justes. Il se peut, par conséquent, que nous ne pourrions atteindre la justice par des méthodes démocratiques. »

Chris Dillow, « Accepting inequality », in Stumbling & Mumbling (blog), 17 septembre 2013. Traduit par Martin Anota



« Pourquoi les gens tolèrent-ils les inégalités ? Une récente étude réalisée par Karl Ove Moene et alii offre une nouvelle explication : c’est parce qu’un petit rôle pour le mérite dans les inégalités de revenu provoque une forte chute de la demande de redistribution.

Ils le montrent à travers une série d’expériences. Plus de 1000 personnes devaient observer des binômes de personnes travailler sur une tâche pendant dix minutes, puis les gains être répartis d’une façon ou d’une autre entre les deux membres de chaque binôme. Les spectateurs étaient ensuite invités à redistribuer tout ou partie de ces gains.

Quand on dit aux participants qu’un travailleur obtenait tout et l’autre rien simplement en raison du hasard, 68 % des participants choisirent d’égaliser les gains. Cependant, quand on dit que le travailleur qui avait raflé tous les gains était celui qui avait été le plus performant, seulement 28 % des participants égalisèrent les gains. C’est cohérent avec l’idée que la plupart des gens sont des égalitariens de la chance (luck egalitarians) ; ils veulent éliminer les inégalités qui sont dues à la chance, mais ils acceptent celles qui sont dues aux différences de mérite ou d’effort.

Mais voici la bizarrerie. On a dit à certains participants que les gains s’expliquaient à 90 % par la chance et à 10 % par le mérite. Vous vous attendriez à ce que les participants redistribuent au moins autant que lorsque les inégalités sont entièrement dues à la chance. Ce n’est pas le cas. Seulement 22 % d’entre eux choisissent d’égaliser les gains. "Un peu de mérite amène les gens à accepter significativement plus les inégalités" ont conclu les auteurs. La demande de redistribution est réduite autant lorsque le mérite joue un petit rôle que lorsqu’il joue un grand rôle.
Bien sûr, les sceptiques vont questionner la validité externe de ce résultat. Je soupçonne cependant que dans le monde réel il peut être amplifié par le biais rétrospectif. Quand nous voyons des gens qui ont réussi, nous nous disons qu’ils doivent avoir fait quelque chose pour réussir et donc nous réduisons l’importance de la chance.

Ce n’est bien sûr pas la seule raison pourquoi les gens tolèrent les inégalités. En fait, ce phénomène peut être surdéterminé. Voici d’autres théories :

  • L’ignorance. "Les gens sous-estiment significativement les inégalités de rémunération actuelles" ont constaté Sorapap Kiatpongsan et Michael Norton. La rémunération des dirigeants représente un multiple de celle des travailleurs non qualifiés bien plus élevé que ce que les gens pensent, et même plus élevé que ce qu’ils estiment être désirable.

  • L’ancrage. Kris-Stella Trump a montré que ce que nous considérons être comme un niveau d’inégalités acceptable dépend du niveau actuel d’inégalités. Lorsque les inégalités augmentent, nous révisons à la hausse ce que l’on considère être un niveau tolérable d’inégalités. Dans la même veine, Jimmy Charitie, Raymond Fisman et Ilyana Kuziemko ont montré comment les préférences en ce qui concerne la redistribution sont influencées par des points de référence. Si les gens s’attendent à ce que les revenus soient égaux, ils vont demander davantage de redistribution que s’ils s’attendent à des revenus inégaux.

  • La justification du système. John Jost et alii ont montré comment les gens se racontent des histoires pour justifier les inégalités. Par exemple, ils font porter le blâme sur la victime ou croient que l’injustice est naturelle.


Tout cela m’amène à souligner certains points à la gauche et à la droite. A la droite, je suggère qu’un manque de demande de redistribution ne démontre pas nécessairement que les inégalités soient justes. Cela peut en fait s’expliquer par le fait que les attitudes soient faussées par des biais cognitifs. A la gauche, je dirais qu’il faut moins s’inquiéter à propos de l’influence que peuvent avoir les médias de droite sur les gens (les résultats des récentes élections au Royaume-Uni suggèrent qu’une telle influence est moindre qu’on ne le pense), mais davantage s’inquiéter de la façon par laquelle l’idéologie pro-inégalités peut émerger naturellement de l’interaction du capitalisme et des biais cognitifs. »

Chris Dillow, « The lack of demand for equality », in Stumbling & Mumbling (blog), 22 juin 2017. Traduit par Martin Anota

vendredi 26 mai 2017

Taux marginaux d’imposition et croissance

« Les riches n’aiment pas payer des impôts. C’est la seule chose que nous enseigne la réaction hystérique que nous avons pu voir dans les médias au Royaume-Uni à propos du projet d’une hausse de l’imposition des riches que nourrit le parti travailliste.

Rappelons les faits historiques. De faibles taux d’imposition ne sont pas associés à une plus forte croissance ; c’est même plutôt l’inverse. Par exemple, le gouvernement britannique a réduit en 1988 le taux d’imposition des hauts revenus de 60 % à 40 %. Depuis, le PIB par tête a crû en moyenne de 1,4 % par an. Au cours des 29 années qui ont précédé cette baisse d’impôt, la croissance moyenne a été de 2,6 % par an ; et au cours de cette période, les hauts revenus ont pu être imposés à des taux supérieurs à 70 %. Cela a été à peu près la même chose aux Etats-Unis : la croissance économique était plus forte dans les années cinquante et soixante, c’est-à-dire lorsque le taux d’imposition des plus hauts revenus était de 91 %, qu’elle ne l’a été ces dernières décennies, lorsque ce même taux d’imposition était plus faible.

Vous pouvez interpréter ce fait de trois façons.

Une première possibilité serait que la croissance a ralenti dans les années deux mille pour d’autres raisons et que le ralentissement aurait été pire si les impôts n’avaient pas été fortement réduits. A mes yeux, cette interprétation pose deux problèmes. Le premier est que certains des facteurs susceptibles de ralentir la croissance, tels que les crises bancaires, peuvent ne pas être indépendants des taux d’imposition marginaux. Le deuxième est que les partisans d’une baisse des impôts croient que d’autres réformes menées dans les années quatre-vingt auraient dû aussi accroître la croissance tendancielle : la privatisation, la déréglementation, l’affaiblissement des syndicats, etc. Si ces réformes ont effectivement stimulé la croissance, leurs effets ont nécessairement été compensés par d’autres choses.

Une deuxième possibilité est qu’une réduction des taux d’imposition des hauts revenus freine la croissance. Par exemple, ils peuvent alimenter la financiarisation et donc accroître la fragilité financière ou encourager les comportements de quête de rentes, notamment les manœuvres pour accéder aux emplois les plus hauts placés ou la tendance des PDG à augmenter leur propre rémunération. Bien sûr, une hausse des impôts peut pousser certains hauts revenus à prendre leur retraite ou à émigrer. Mais cela ne provoque pas nécessairement une grande perte de production. Si, par exemple, Ben Arfa partait en Espagne en réaction à une hausse d’impôts en France, le PSG ne jouerait pas seulement avec dix joueurs.

Une troisième possibilité pourrait simplement être que (…) la croissance tendancielle ne soit pas beaucoup affectée d’une façon ou d’une autre par les changements de politiques économiques nationales.

Pour conclure qu’une hausse d’impôts relève d’une politique économique insensée, il faudrait parvenir à montrer que les choses plaident fortement pour la première hypothèse et soient en défaveur des deux dernières. Je pense que ce serait très difficile.

Tout cela concerne la croissance économique. Vous pourriez cependant répondre qu’une hausse des taux marginaux d’imposition est susceptible de peser sur les recettes fiscales, même si elle n’affecte pas beaucoup le PIB ; comme Alan Manning l’a dit, l’évasion fiscale est plus sensible aux taux marginaux que l’offre de travail.

Mais, même ici, le raisonnement est discutable. D’un côté, comme l’IFS l’a souligné, ceux-ci sont sujets à une forte incertitude. De l’autre, dans ce contexte, le fait que la "ponction fiscale" du parti travailliste pèserait sur les "classes moyennes", par exemple les docteurs et les enseignants, n’est pas une anomalie (…). C’est bien dans ces couches sociales que le gouvernement peut le plus facilement accroître ses recettes. Les enseignants et les docteurs sont probablement moins mobiles au niveau international que les méga-riches et moins à même d’utiliser les ruses d’évasion fiscale. Dans l’optique d’une hausse des recettes fiscales, ils constituent une grosse cible qui se déplace lentement.

Si vous cherchez des arguments qui amènent à rejeter les projets fiscaux du parti travailliste sans tomber dans l'hystérie, vous devez chercher ailleurs. Vous pouvez affirmer (avec l’essor de l’individualisme qui contribue à réduire le consentement de l’impôt) qu’ils vont éroder la solidarité sociale. Les gens vont les percevoir, non pas comme le prix à payer pour vivre dans une société civilisée, mais comme un fardeau qui subventionne les "parasites". Ou vous pouvez affirmer que les recettes tirées des impôts seront gaspillées dans des dépenses publiques inutiles. Ou vous pouvez affirmer que la fiscalité redistributive ne suffit pas : nous avons besoin de réduire les inégalités de pouvoir tout autant que les inégalités de revenu. Ou vous pouvez affirmer que la base fiscale doit être déplacée des revenus à la propriété foncière et aux héritages. Et personnellement, je ne rejette pas totalement l’idée qu’une forte imposition réduise la liberté (…).

Ce que vous ne pouvez cependant pas faire, c’est affirmer qu’une hausse des taux marginaux d'imposition va perturber l’économie. D’autres choses peuvent le faire, mais il est peu probable qu’une hausse des taux marginaux le fasse. »

Chris Dillow, « Top taxes and growth », in Stumbling & Mumbling, 16 mai 2017. Traduit par Martin Anota



aller plus loin...

« Les hauts revenus et les taux marginaux d’imposition »

« Comment les pays scandinaves peuvent-ils autant taxer leurs résidents ? »

« Les inégalités contribuent-elles aux déficits publics ? »

samedi 20 mai 2017

La fin de la concurrence ?

« Pendant des années, les économistes ont cru que la concurrence tendait à égaliser les profits entre les entreprises, dans la mesure où les firmes inefficaces apprennent des plus efficaces ou quittent le marché et où de nouvelles entreprises entrent sur les marchés caractérisés par des profits élevés. Diverses choses, cependant, suggèrent que nous devons changer notre modèle mental, parce que cette intuition basique qui relève du bon sens peut s’avérer inexacte. Certaines choses que nos avons récemment observées nous amènent à le penser. Jason Furman et Peter Orszag disent qu’"il y a eu une tendance à une dispersion croissante des rendements de capital entre les entreprises" aux Etats-Unis. David Autor et ses collègues montrent qu’il y a eu un essor de "firmes stars" gagnant de très hauts profits. Et Andy Haldane, faisant écho à Bloom et Van Reenen, a dit : "A un extrême, certaines entreprises et certains pays ont continué de connaître des niveaux de productivité élevés et croissants. Ces meneurs en termes de productivité creusent leur avance vis-à-vis des retardataires. Ou, pour le dire autrement, le rythme de diffusion technologique des meneurs vers les retardataires a ralenti et a peut-être même récemment atteint un plafond".

Tout cela est l’exact opposé de ce que nous nous attendions à voir si la concurrence égalisait les profits. Donc que se passe-t-il ? Je soupçonne qu’il n’y a pas ici, comme ailleurs, d’explications mono-causales. Voici quelques possibilités :

  • Avec de faibles taux d’intérêt et l’indulgence des créanciers, les entreprises inefficientes ne s’effondrent pas aussi massivement qu’au cours des années quatre-vingt et des années quatre-vingt-dix.

  • Les imperfections du marché du crédit empêchent les firmes efficientes de se lancer ou de se développer (bien que cela ne devrait pas être aussi problématique aujourd’hui qu’il y a quelques années).

  • Les mauvais dirigeants peuvent tout simplement ne pas voir comment améliorer leur activité ou exploiter les opportunités de profit.

  • Une réglementation de la propriété intellectuelle stricte empêche les entreprises d’apprendre les unes des autres.

  • Contrairement à ce que pensait Hayek, les prix ne délivrent pas suffisamment d’information. Des prix élevés n’encouragent pas nécessairement les entreprises à entrer sur un marché parce qu’ils ne nous disent pas combien de temps les opportunités de profits associées à de tels prix vont durer.

  • Plusieurs entreprises profitables opèrent dans des niches qui sont assez grosses pour leur permettre de gagner de hauts profits, mais trop petites ou trop spécialisées pour attirer de nouveaux entrants (…).

  • Les nouvelles technologies sont caractérisées par des rendements d’échelle croissants. Comme Stian Westlake et Jonathan Haskell l’ont dit : "les actifs incorporels sont souvent très extensibles : une fois que vous l’avez développé, l’algorithme Uber ou la marque Starbucks peut être généralisé à plusieurs villes ou cafés". Dans un tel contexte, le gagnant rafle toute la mise.

  • Les effets de réseau génèrent un puissant avantage. Si je lance un supermarché plus efficace que Tesco, je dois faire assez d’affaires pour m’en sortir et forcer Tesco à réduire ses prix. Mais si je crée un potentiel rival à Facebook, je fais face à une tâche plus ardue. Parce que la valeur d’un site de réseau dépend du nombre de personnes qui l’utilisent, Facebook dispose d’un avantage.


Si tout cela est exact et s’il s’agit de changements durables (…), alors nous devons abandonner nos vieux modèles mentaux et en redécouvrir d’autres. Nous devons abandonner l’idée que la concurrence égalise les profits et restreigne les monopoles et peut-être revenir à certaines vieilles idées marxistes. Marx pensait que le capitalisme tendait à générer des monopoles. Certains de ses héritiers, notamment Baran et Sweezy, pensaient que cela se traduirait par une tendance à la stagnation, comme ces monopoles génèreraient plus de profits qu’ils ne pouvaient en dépenser. Pendant très longtemps, ces idées n’étaient pas vérifiées dans les faits. Mais maintenant que nous voyons des entreprises superstars accumuler d’énormes masses de liquidité dans un contexte de stagnation séculaire, peut-être que nous devons reconsidérer leur pertinence et leurs implications. »

Chris Dillow, « The end of competition », in Stumbling & Mumbling (blog), 18 mai 2017. Traduit par Martin Anota



aller plus loin...

« Et si la chute de la part du travail s'expliquait par la plus forte concentration des entreprises ? »

« L'épargne des entreprises contribue aux déséquilibres mondiaux »

lundi 24 avril 2017

Inégalités ou pauvreté ?

« Tony Blair a dit un jour : "s’il y a des gens qui gagnent beaucoup d’argent. Ce n’est pas mon problème. Je m’inquiète pour les personnes qui sont dépourvus d’opportunités, désavantagés et modestes". La plupart des gens, notamment le gouvernement travailliste, interprétèrent ces phrases comme se focalisant sur la pauvreté plutôt que sur les inégalités. (…)

J’ai récemment vu de la part de Miles Kimball une défense très claire de l’idée selon laquelle la pauvreté importerait plus que les inégalités. Il tire son raisonnement d’enquêtes qui cherchent à quantifier un principe fondamental de l’économie : la décroissance de l’utilité marginale. Il cite des résultats qui suggèrent qu’un euro de revenu signifie bien plus à une personne qui gagne la moitié du salaire moyen qu’à une personne qui gagne le double du salaire moyen. Il suggère que ces résultats tendent à valider le second principe de justice sociale avancé par John Rawls. Si nous le simplifions, nous pouvons dire que nous n’avons pas à nous inquiéter de trop des riches parce qu’un supplément de monnaie ne leur rapporte qu’un faible supplément d’utilité, si bien que nous devons nous focaliser sur la seule réduction de la pauvreté.

Maintenant, bien sûr, ce point n’est pas pertinent si nous réduisons la pauvreté en taxant les riches. Les riches sont une très bonne source d’argent, parce que l’argent ne leur manque pas. L’importance transparaît si nous comparons deux sociétés : une qui n’a pas de pauvres, mais qui a beaucoup de personnes très riches ; une autre qui n’a pas de riches, mais qui a toujours des pauvres. Selon Miles, nous devons préférer la société sans pauvreté à celle sans super-riches. D’un point de vue statique, je pense qu’il a raison, mais j’ai quelques inquiétudes, comme je vais le voir à présent, sur le plan dynamique.

Il y a un paragraphe intéressant au début du billet de Miles : "(…) J’admets que le montant de richesse détenue par les ultra-riches est vraiment astronomique et qu’il est important de s’assurer que les ultra-riches n’utilisent pas leur richesse pour prendre entièrement contrôle de notre système politique. Il est crucial d’observer et d’étudier en détails les diverses façons par lesquelles les ultra-riches influencent la politique. Mais en laissant de côté l’idée que les ultra-riches puissent subvertir notre système politique, nos inquiétudes vis-à-vis des inégalités doivent se focaliser sur la façon par laquelle nous prenons soin des pauvres ; il est important de savoir si l’argent nécessaire pour aider les pauvres provient des classes moyennes ou des riches, mais c’est moins important que le fait même de prendre soin des pauvres".

Je vais aller plus loin que Miles. Si l’argent importe si peu aux très riches, pourquoi voudraient-ils alors s’enrichir à un degré astronomique et contrôler le système politique pour s’assurer qu’ils gagnent même plus encore ? La réponse vient précisément du même concept qu’utilise Miles. Si 1.000 euros ne signifie rien pour vous parce que vous êtes très riche, vous allez plutôt chercher à gagner 10.000 euros ou 100.000 euros en plus. Le fait que les ultra-riches aient un si grand patrimoine n’est pas un simple accident, mais peut résulter du principe même que Miles explore : la décroissance de l’utilité marginale. Les riches ne sont pas différents des autres, dans le sens où ils veulent eux aussi être satisfait, sauf qu’ils ne peuvent y parvenir qu’en gagnant de larges montants d’argent.

(...) Considérons l’argument mis en avant par Piketty, Saez et Stantcheva dont j’ai discuté ici. Pourquoi est-ce que la part du revenu avant impôt des 1 % les plus riches s’est autant accrue au Royaume-Uni et aux Etats-Unis, c’est-à-dire précisément dans deux pays qui ont connu dans les années 1980 une forte réduction des taux d’imposition des plus hauts revenus ? L’argument que Piketty et ses coauteurs avancent est qu’avec des taux d’imposition punitifs, il y a peu d’incitations pour les PDG et les autres salariés très rémunérés à utiliser leur pouvoir de monopole pour extraire des rentes (…) de leur entreprise. Cela ne vous rapporterait que très peu d’argent après imposition, si bien que cela ne vous permettrait pas d’accroître de beaucoup votre satisfaction. Mais si les taux d’imposition marginaux diminuent, il est désormais rentable pour ces individus de se lancer dans l’extraction de rentes.

Comme je l’ai discuté ici, la culture du bonus est l’une des façons d’extraire des rentes qui a été stimulée par la réduction des taux marginaux d’imposition. (…)

Donc je peux prendre le même principe fondamental sur lequel s’appuie Miles et pourtant arriver à une bien différente conclusion. Une fois que nous donnons à ceux qui sont au sommet l’opportunité de gagner de très hauts revenus et que la seule façon par laquelle ces individus peuvent d’obtenir une satisfaction supplémentaire est de s’embarquer dans la quête de rentes, nous les incitons alors à tourner leurs efforts hors des activités socialement bénéfiques (…). Quand leurs efforts visent à influencer le système politique, nous avons en sérieux problème. Ces activités peuvent culminer en prenant le dessus sur le système politique, ce qui est précisément ce qui s’est passé aux Etats-Unis, avec des répercussions potentiellement désastreuses. Ne serait-ce que pour cette seule raison, les inégalités importent autant que la pauvreté. »

Simon Wren-Lewis, « Inequality or poverty », in Mainly Macro (blog), 18 avril 2017. Traduit par Martin Anota



Ni l'inégalité, ni pauvreté

« (…) Des réductions d’impôts, de plus généreuses pensions, plus d’emplois et une hausse du salaire minimum ont contribué à réduire la pauvreté au Royaume-Uni, mais le gouvernement de Blair fit en parallèle peu de choses pour restreindre la hausse des très hauts revenus.

Cela néglige malheureusement quelque chose : les maths. Si les riches s’enrichissent et si la situation des pauvres s’améliore, alors à un niveau de revenu donné, la situation de quelqu’un doit se dégrader. La "société blairiste" avec des super-riches, mais peu de pauvres, est une société dans laquelle la classe moyenne est relativement pauvre.

Ce n’est pas sans poser problème, peut-être surtout d’un point de vue conservateur. Comme Deirdre McCloskey l’a suggéré, une société bourgeoise incarne les vertus de la retenue, de la justice et du respect d’autrui. Une société blairiste où "le gagnant rafle tout" les met à mal : pourquoi travailler dur à l’école et à l’université (et s’endetter fortement) quand cela ne permet d’avoir qu’un emploi précaire et peu d’espoir d’avoir un logement décent ? Et une classe moyenne précarisée et aigrie menace aussi la stabilité politique. En 2013, Fraser Nelson écrivait : "Nos classes moyennes (qui constituent pourtant une grande force stabilisatrice dans notre société) se contractent rapidement. Il est difficile d’imaginer la bourgeoisie britannique descendre dans la rue, mais un jour ou l’autre bientôt ils pourraient faire demi-tour et dire :'Désolé, mais nous sommes plutôt dingues et nous ne supporterons plus cela'." Peut-être que le Brexit, l’UKIP et la hausse des sentiments insulaires, anti-marché lui donnèrent raison : les inégalités peuvent être mauvaises pour la liberté économique.

Bien sûr, je ne m’inquièterais pas si la société blairiste menait à une croissance plus rapide et donc à un plus gros gâteau pour tous. Malheureusement ce n’est pas le cas. C’est en fait plutôt l’opposé. Depuis le milieu des années 1990, la croissance du PIB par tête a ralenti.

Et cela peut s’expliquer par le virage blairiste. Simon a raison de dire que les super-riches s’engagent dans la quête de rentes. Mais cela n’est pas confiné aux choses comme l’ingérence d’Arron Banks dans la politique politique. Cela affecte aussi le monde du travail : la hausse de la rémunération des PDG s’est faite aux dépens des actionnaires et des travailleurs. Et il y a diverses raisons amenant à penser qu’une hausse de la part du revenu détenue par les super-riches réduit la croissance économique. Par exemple, elle mène à l’adoption de mauvaises politiques en réduisant la confiance.

Miles a peut-être raison lorsqu’il dit qu’il vaut mieux avoir une société avec de nombreux ultra-riches et sans pauvres plutôt qu’une société dans laquelle il y a de la pauvreté et aucun super-riche. Mais (…) cela omet une troisième option : une société dans laquelle il n’y a ni pauvres, ni super-riches. C’est ce que nous devrions rechercher.

Une dernière chose : Oui, je sais que le coefficient de Gini a chuté ces dernières années. Mais cela nous dit peu de choses : la société blairiste peut avoir un faible Gini parce qu’il y a un faible écart entre les classes moyennes et les pauvres même si les riches sont très riches. »

Chris Dillow, « Neither inequality nor poverty », in Stumbling & Mumbling (blog), 19 avril 2017. Traduit par Martin Anota

vendredi 7 avril 2017

Est-ce qu’une hausse des salaires stimule la croissance économique ?

Sur la croissance tirée par les salaires


« (…) J’ai cité Michal Kalecki en soulignant que les réductions de salaires ne peuvent créer le plein emploi. Le fait que le PIB se soit récemment aplati et que les salaires réels aient chuté (au Royaume-Uni) est cohérent avec cela. Cela soulève la question suivante : est-il possible qu’une politique visant à accroître les salaires aux dépens des profits stimule l’économie ? Marc Lavoie et Engelbert Stockhammer se sont posé la question dans un bon article facile d’accès.

Le raisonnement plaidant pour une telle croissance tirée par les salaires est simple. Si la propension marginale à consommer des salaires est plus élevée que celle des profits, un transfert des revenus des profits aux salaires stimulerait la demande globale. Cela peut être possible. Le bon sens nous dit que les plus pauvres tendent à dépenser leurs revenus, tandis que le fait que les profits se soient accrus avant la récession sans que cela s’accompagne d’une hausse significative des dépenses d’investissement suggère que la propension à dépenser des profits a été faible. Cet empirisme naïf se trouve conforté par une étude réalisée par Ozlem Onaran et Giorgios Galanis, qui ont constaté que, dans plusieurs pays développés, la hausse de la part des profits dans le PIB a été associée à une baisse de la demande globale.

Mieux encore, selon Lavoie et Stockhammer, la croissance tirée par les salaires peut s’auto-entretenir. D’une part, la loi de Verdoorn nous dit qu’une accélération de la croissance de la production s’accompagne habituellement d’une meilleure croissance de la productivité. Cela signifie que des salaires plus élevés peuvent se financer en partie et qu’ils peuvent ne pas être très inflationnistes. D’autre part, les entreprises peuvent répondre à une hausse des coûts du travail en investissant davantage dans les technologies économes en travail, qui tendent aussi à contenir l’inflation. Si les responsables politiques réagissent en assouplissant la politique macroéconomique, nous pouvons obtenir un cercle vertueux où s’entretiennent mutuellement une croissance de la demande non inflationniste, une hausse de l’investissement et une hausse de la productivité. C’est ce qui s’est passé au cours de l’essentiel des années 1950 et 1960.

Donc, qu’est-ce qui peut mal se passer ? Pour moi, il y a trois problèmes ici. Premièrement, une hausse des salaires pour les travailleurs les moins bien payés (par exemple via un salaire de subsistance) entraînerait une réduction des crédits d’impôts. Dans ce sens, le transfert d’argent des capitalistes aux travailleurs constituerait en partie un resserrement budgétaire. Cela tendrait à déprimer la demande globale. Deuxièmement, est-ce que la propension marginale à consommer des salaires est élevée ? Si les ménages sont surendettés, ils peuvent utiliser le supplément de revenu pour rembourser la dette. Troisièmement, la relation entre les dépenses d’investissement et les profits est instable, comme elle dépend des esprits animaux. Il y a en particulier deux difficultés ici. D’une part, les capitalistes seraient enclins à investir malgré de faibles marges de profit s’ils s’attendent à une forte demande et donc des ratios production sur capital élevés et un fort taux de profit. Mais pour qu’ils anticipent cela, il faut qu’ils soient certains que la politique macroéconomique puisse soutenir une forte demande ou que la demande étrangère soit élevée. Ce n’est pas certain. D’autre part, au cours des trente dernières années, les capitalistes se sont habitués à ce que la politique soit menée de façon à satisfaire leurs intérêts de court terme. Toute perturbation de cette politique affaiblirait davantage les esprits animaux que la perspective d’une forte demande les améliorerait.

Une telle instabilité n’est pas que théorique. Dans les années 1950 et 1960, la croissance tirée par les salaires était possible parce que les capitalistes investissaient en s’attendant à ce que la demande globale soit soutenue. Mais dans les années 1970, cela changea comme ils s’inquiétèrent de l’effondrement de leurs marges de profit.

Ces doutes sous-tendent ce que Servaas Storm appelle une "sobre asymétrie". Selon lui, "une baisse des salaires réels sera sans ambigüité contreproductive, mais une politique consistant à l’inverse à accroître les salaires réels n’aura que très peu d’impact sur la reprise économique".

Peut-être que la capacité du capitalisme à fournir le plein emploi requiert des circonstances historiques exceptionnelles, comme celles que nous avons connues dans les années 1950 et 1960. Et peut-être que c’est seulement de la pensée magique que nourrissent tant la droite que les sociaux-démocrates et qui les empêche de le voir. »

Chris Dillow, « On wage-led growth », in Stumbling & Mumbling (blog), 25 avril 2013. Traduit par Martin Anota


Salaires et productivité


« Est-ce qu’une hausse des salaires stimule la croissance économique ? Elle le fait, si la propension marginale à consommer des salaires est supérieure à celle des profits. Cependant, Ben Chu suggère un mécanisme différent : une hausse des salaires stimulerait la croissance davantage via du côté de l’offre que du côté de la demande : "Peut-être que les hausses de salaires vont stimuler la productivité dans les entreprises qui emploient une main-d’œuvre à faibles salaires. Peut-être que, de façon à protéger leurs marges de profit, les dirigeants vont chercher à accroître l’efficience de leurs opérations. Peut-être qu’ils vont investir dans des équipements de façon à ce que leur main-d’œuvre produise davantage par heure. Pensez à une station de lavage d’autos à la main qui installerait un équipement automatique, mais qui garderait son personnel, qui le formerait pour utiliser les nouvelles machines, et qui ferait plus d’affaires. Avec cela, les hausses du salaire minimum seraient bénéfiques pour la productivité."

Ces mots "faire davantage d’affaires" sont importants. Une hausse des salaires seule peut seulement entraîner une substitution entre capital et travail, ce qui se traduit davantage par une hausse du chômage que par une hausse de la production. C’est pourquoi Ben a raison de dire qu’une hausse des salaires doit s’accompagner d’une relance budgétaire. En cela, il fait écho à la loi de Verdoorn. Celle-ci dit qu’une accélération de la croissance du PIB s’accompagne habituellement d’une accélération de la croissance de la productivité.

GRAPHIQUE Croissance du PIB et de la productivité au Royaume-Uni

Chris_Dillow__Croissance_du_PIB_et_de_la_productivite_au_Royaume-Uni.png

J’aimerais y croire. Mais je ne suis pas sûr de le faire. Même si l’étude de la Banque d’Angleterre que Ben cite constate qu’une hausse des salaires peut accroître la productivité, ce n’est le cas que pour une minorité de secteurs. D’autre part, la loi de Verdoorn ne s’est pas bien portée récemment. Mon graphique montre qu’il y a certes eu une forte corrélation entre la croissance du PIB et la productivité des années 1950 jusqu’aux années 1980, mais que cela n’a pas été le cas depuis : la productivité a été faible relativement au PIB.

Cela amène à considérer la possibilité que des grains sable dans les rouages enrayent le mécanisme par lequel une hausse des salaires soulève la productivité. Premièrement, il y a l’incertitude. Pour que l’entreprise de nettoyage de voitures investisse dans une nouvelle machine, elle doit s’attendre à ce que la hausse de la demande soit durable. Cela nécessite davantage qu’une simple politique accommodante, que ce soit une cible d’inflation plus élevée, un engagement à assouplir la politique dans le futur ou autre chose. Deuxièmement, il y a la qualité de la gestion. Est-ce que les dirigeants ont les compétences pour bien introduire de nouvelles technologies ? Bloom et Van Reenen ont montré qu’il y avait beaucoup d’entreprises mal dirigées, mais c’est dans celles-ci que la productivité est la plus faible. Troisièmement, il y a la crainte de la concurrence future. Je pense qu’une raison expliquant la faiblesse de l’investissement est que les entreprises craignent que leurs investissements soient concurrencés par ceux, moins chers, que pourraient réaliser leurs rivales à l’avenir. Il n’est pas certain que la relance budgétaire réduise ces craintes. Quatrièmement, il y a les contraintes de crédit. Une autre raison expliquant la faiblesse de l’investissement est que les entreprises doutent que les banques gardent les lignes de crédit ouvertes à l’avenir. A nouveau, la politique budgétaire ne répond pas à cela. Enfin, il y a la faiblesse des profits. La station de lavage auto à la main est peut-être peu rentable, si bien qu’elle manque de moyens et de motivations pour acheter de magnifiques machines. Le secteur des soins à domicile, par exemple, vacille : pourquoi devrait-il répondre à une hausse du salaire minimum en accroissant les dépenses d’investissement ?

Maintenant, je ne dis pas que cela remet entièrement en cause l’idée de Ben. Etant donné que la courbe de Phillips est très instable au Royaume-Uni, le coût qu’il y aurait à expérimenter avec l’assouplissement budgétaire est peut-être faible. (…) Aller du côté de la politique accommodante me semble bien mieux que d’aller du côté de la politique restrictive.

La véritable question que l’on se pose en fait ici est bien plus importante que cela puisse sembler. La question est : est-ce que le capitalisme est coopératif ou conflictuel ? Est-ce que les intérêts des travailleurs sont compatibles ou non avec ceux des capitalistes ? C’est cela qui distingue les sociaux-démocrates des marxistes. Historiquement, la réponse a été quelquefois oui et d’autres fois non. Je ne suis pas sûr de la réponse exacte aujourd’hui, mais j’aimerais bien la connaître, donc j’aimerais bien que l’on teste la suggestion de Ben. »

Chris Dillow, « Wages and productivity », in Stumbling & Mumbling (blog), 15 mars 2017. Traduit par Martin Anota

mardi 21 mars 2017

Les chimères de la déréglementation du marché du travail

« Tim a accueilli avec joie la proposition de réduire la protection des travailleurs contre les licenciements abusifs : "Cela va accroître la création d’emplois… Plus il est difficile de licencier du personnel, moins les entreprises sont susceptibles d’embaucher quelqu’un".

Cela relève du sens commun. Et malheureusement le sens commun nous amène souvent à nous tromper.

Les travaux empiriques ont cherché à mettre en évidence un lien entre les lois de la protection de l’emploi et le chômage. Par exemple, l’OCDE avait constaté qu’"il y a une faible association, voire aucune association, entre laxisme le degré de législation de la protection de l’emploi et le niveau globale de chômage" ; mais elle constatait toutefois que le chômage de long terme était d’autant plus important que la protection de l’emploi était forte. Et Stephen Nickell a constaté que les lois de protection de l’emploi étaient "négligeables et complètement insignifiantes" pour expliquer les écarts en termes de chômage que l’on observait d’un pays à l’autre durant les années 1980 et au début des années 1990.

Donc, pourquoi est-ce que l’intuition de Tim est aux antipodes avec les faits ? C’est parce qu’il y a des mécanismes qui opèrent dans l’autre sens. S’il n’y avait pas de protection de l’emploi du tout, les travailleurs auraient moins intérêt à rester dans la même entreprise à long terme. Ceteris paribus, ils auraient par conséquent plus d’incitations à changer d’entreprises. Cela aurait deux effets. D’une part, pour fidéliser le personnel, les employeurs peuvent avoir à relever leurs salaires. Cela tendrait à réduire l’emploi. Pour le dire d’une façon qui conviendrait davantage à Tim, les lois de la protection de l’emploi permettent aux entreprises de verser de plus faibles salaires. D’autre part, les travailleurs auraient moins d’incitations à investir dans des compétences spécifiques à l’entreprise. Cela tendrait à réduire l’efficacité de l’entreprise et donc l’empêcherait de se développer.

Vous pensez peut-être que ces effets sont faibles. Peut-être le sont-ils. Mais ceux de Tim aussi ; les entreprises, très optimistes à propos de leur capacité à repérer le talent, n’embauchent pas de travailleurs lorsqu’elles pensent qu’il y a une chance qu’ils puissent tirer au flanc une fois embauchés ou qu’ils sont incompétents.

En raison de ces mécanismes compensateurs, certaines études ont constaté « une relation en forme de U inversé entre la protection de l’emploi et la croissance économique » : "Du point de vue de la croissance du PIB par tête… la protection de l’emploi au début des années 1990 était trop faible dans des pays comme l’Australie, le Canada, le Danemark, les Etats-Unis, le Royaume-Uni et la Suisse".

Par conséquent, il est peu probable qu’une facilitation des procédures de licenciement pour les entreprises réduise le chômage et il très peu probable qu’elle le réduise de beaucoup. Si votre meilleure idée c’est de réduire la protection de l’emploi, c’est que vous ne réfléchissez pas beaucoup. »

Chris Dillow, « Employment protection and jobs », in Stumbling & Mumbling (blog), 27 octobre 2011. Traduit par Martin Anota



« Beaucoup m’ont rappelé hier sur Twitter la vision d’un marché du travail déréglementé que nourrit Liam Fox : "Nous devons commencer par déréglementer le marché du travail. Nous devons balayer les objections politiques. Il est trop difficile d’embaucher et de licencier et il est trop cher de recruter". C’est tout à fait ce qu’ont en tête les conservateurs (…). Mais il y a un petit problème avec cette vision des choses : il n’y a pas de bénéfices évidents à la déréglementation.

Mon graphique le montre bien. Il représente la productivité du travail en 2015 et une mesure de la protection de l’emploi en 2013-2014 : je prends une moyenne simple de quatre d’indices de protection de l’OCDE contre les licenciements et la réglementation du travail temporaire. (…)

GRAPHIQUE Productivité horaire du travail et degré de protection de l'emploi

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Il est clair que, parmi les 33 pays pour lesquels nous avons des données, il n’y a pas de corrélation. Il est aussi clair que ce fait est robuste malgré les anomalies. Oui, les Etats-Unis ont une réglementation souple et une forte productivité. Mais le Royaume-Uni et la Nouvelle-Zélande ont une faible réglementation et une faible productivité, tandis que la France et la Belgique ont une réglementation stricte, mais aussi une forte productivité.

Vous pouvez penser que c’est contre-intuitif. Le sens commun dit que si les entreprises peuvent facilement licencier leurs salariés, alors les travailleurs sont incités à travailler plus dur, car ils savent qu’ils perdront leur emploi s’ils se font prendre en train de flâner ; en outre, les entreprises peuvent alors plus facilement ajuster leur main-d’œuvre pour faire face aux changements de conditions de marché.

Ces mécanismes sont toutefois compensés par d’autres. Par exemple, si les gens craignent d’être licenciés, ils ne vont pas chercher à investir dans des compétences spécifiques à des emplois, mais plutôt dans des compétences plus générales qui les rendent attractifs aux employeurs potentiels. Ils peuvent aussi passer moins de temps à travailler et plus de temps à chercher un nouvel emploi. De plus, un manque de protection va encourager les gens à plus souvent changer d’emplois, dans la mesure où il vaut mieux s’en aller que de se faire licencier. Cela peut réduire la productivité, notamment parce qu’il faut du temps aux nouvelles recrues pour qu’elles s’adaptent aux clients et aux technologies de leur nouvelle entreprise, ainsi qu’à leurs nouveaux collègues. Enfin, si les entreprises savent qu’elles peuvent licencier à volonté, elles vont moins chercher à bien sélectionner à l’embauche et à former leur personnel, et ainsi il peut y avoir un plus mauvais appariement entre emplois et travailleurs.

La déréglementation peut bénéficier aux mauvais employeurs qui veulent se comporter en tyrans, mais cela n’a pas de bénéfices évidents au niveau agrégé. (…) »

Chris Dillow, « Deregulation fantasies », in Stumbling & Mumbling (blog), 15 mars 2017. Traduit par Martin Anota

mercredi 15 mars 2017

Le néolibéralisme et la productivité

« Chris Edwards affirme que les privatisations amorcées par Thatcher "ont transformé l’économie britannique" et stimulé la productivité. Cela nous amène à un paradoxe. Le fait est que les privatisations ne sont pas les seules choses qui se sont passées depuis les années 1980 et qui auraient dû stimuler la productivité, selon (ce que j’appelle) l’idéologie néolibérale. Les syndicats se sont affaiblis, ce qui aurait dû réduire "les pratiques restrictives". Les dirigeants ont vu leur rémunération exploser, ce qui aurait dû en attirer les plus compétents, et mieux les inciter à accroître la productivité. Et la main-d’œuvre a plus de capital humain : depuis les années 1980, la proportion de travailleurs avec un diplôme universitaire a quadruplé en passant de 8 % à un tiers. (…)

L’idéologie néolibérale prédit alors que la croissance devrait s’accélérer. Mais elle ne l’a pas fait. En fait, les données de la Banque d’Angleterre montrent que la croissance de la productivité (…) a eu tendance à ralentir depuis les années 1970. Pourquoi ?

GRAPHIQUE Croissance de la productivité au Royaume-Uni (en %)

Chris_Dillow__croissance_productivite_Royaume-Uni_Grande-Bretagne.png

Il se peut que les réformes néolibérales ne stimulent que temporairement la productivité. Je n’en suis pas sûr. Comme Dietz Vollrath l’a dit, les économies sont habituellement lentes à répondre à une hausse de la production potentielle. S’il y avait eu une forte hausse de la production potentielle, alors nous aurions dû le voir dans les données relatives à la croissance sur vingt ans. Ce n’est pas le cas. Une autre possibilité est que les effets stimulateurs de productivité du néolibéralisme aient été compensés par des forces associées à la stagnation séculaire – la pénurie d’innovations et de projets d’investissement profitables.

Mais il y a une autre possibilité, celle selon laquelle le néolibéralisme a en fait contribué au ralentissement de la croissance.

Je pense à trois façons par laquelle le néolibéralisme peut effectivement freiner la croissance. Un premier mécanisme passe via la politique macroéconomique. Sur des marchés du travail tendus tels que ceux que nous avons connus dans l’immédiat après-guerre, les salariés étaient incités à être plus productifs parce qu’on ne pouvait pas facilement s’appuyer sur la réduction des salaires pour accroître les profits. En outre, les entreprises étaient assurées de faire face à une demande globale élevée, ce qui les encourageait à investir et à accroître leurs ratios capital sur travail pour répondre à cette demande. Dans les années qui ont suivi la démocratie sociale, ces incitations à la productivité se sont affaiblies.

En outre, le néolibéralisme peut contribuer à accroître les inégalités de revenu, or ces dernières peuvent freiner la productivité. Par exemple, les inégalités génèrent de la défiance, or celle-ci déprime la croissance économique en dégradant la qualité de la politique économique, en exacerbant les problèmes d’antisélection (les problèmes de "marchés de l’occasion") et en détournant des ressources vers les secteurs à faible productivité.

Enfin, nous pouvons entrevoir un troisième mécanisme : la gestion néolibérale peut elle-même réduire la production. Il y a là plusieurs canaux possibles. Premièrement, la bonne gestion peut nuire à l’investissement et à l’innovation. William Nordhaus a montré que les profits tirés de l’innovation sont faibles. Et Charles Lee et Salman Arif ont montré que les dépenses en capital sont souvent motivées par le sentiment plutôt que par une évaluation réalisée de sang froid avec pour résultat que cela entraîne une chute des profits. Nous pouvons interpréter les ralentissements de l’innovation et de l’investissement comme une preuve que les dirigeants ont pris en compte ces faits. En outre, une focalisation sur la réduction des coûts, les routines et les meilleures pratiques peuvent empêcher les salariés d’avoir la latitude et le temps d’expérimenter et d’innover. Dans tous les cas, les idées de Schumpeter semblent valides : la croissance capitaliste nécessite un esprit aventurier, or celui-ci est étouffé par la bureaucratie rationnelle.

Deuxièmement, comme Jeffrey Nielson l’a affirmé, les organisations basées sur la hiérarchie peuvent démotiver les subalternes, qui s’attendent à ce qu’on leur dise quoi faire plutôt qu’à prendre des initiatives.

Troisièmement, les incitations à haute puissance accordées aux dirigeants peuvent se révéler contreproductives. Elles peuvent alimenter les comportements de quête de rentes (rent-seeking), les intrigues de bureau et les manœuvres pour atteindre le sommet de la hiérarchie plutôt qu’inciter chacun à faire au mieux son travail. Elles peuvent étouffer les motivations intrinsèques comme la fierté professionnelle. Et elles peuvent amener les dirigeants à se focaliser sur la réalisation de tâches que l’on peut facilement surveiller plutôt que celles qui sont certes importantes à l’organisation, mais plus difficiles à mesurer : par exemple, la réduction des coûts peut être quantifiée, faire l’objet d’une mesure d’incitation, mais maintenir une culture d’entreprises saine est moins facilement mesurable, si bien que celle-ci peut être négligée dans la conception des mesures d’incitations.

Quatrièmement, autonomiser la gestion peut accroître l’opposition au changement. Comme McAfee et Brynjolfsson l’ont montré, pour récolter les bénéfices du changement technique, cela requiert souvent un changement organisationnel. Mais les dirigeants bien payés ont peu de raisons de vouloir faire de vagues en entreprenant de tels changements. La conséquence en est que nous sommes collés dans ce que van Ark appelle la "phase d’installation" de l’économie digitale plutôt que la phase de déploiement. Comme Joel Mokyr l’a dit, les forces du conservatisme suppriment finalement la créativité technique.

Tout cela est cohérent avec le Fait : la croissance de la productivité agrégée a été plus faible au cours de l’ère néolibérale qu’elle ne l’a été entre 1945 et 1973, lors de l’âge d’or de la démocratie libérale.

Je concède qu’il ne s’agit ici que d’une suggestion et qu’il peut encore y avoir d’autres possibilités, notamment la possibilité que la forte croissance de la productivité lors de l’immédiat après-guerre ait été une aberration, qui s’explique par le fait que les entreprises aient rattrapé les plus productives et cherché à tirer profit des innovations d’avant-guerre. Cela nous amène toutefois à considérer la possibilité que la faible croissance soit un aspect du capitalisme normal. »

Chris Dillow, « Neoliberalism and productivity », in Stumbling & Mumbling, 26 février 2017. Traduit par Martin Anota

vendredi 10 mars 2017

Le problème avec les experts

« Paul a soulevé une importante question : qu’est-ce qui ne va pas avec les experts ? J’ai peur que la réponse soit : plein de choses.

Ces diverses fautes n’incluent toutefois pas l’échec à prévoir les crises financières. Ce n’est pas le boulot des économistes de se comporter comme des devins, tout comme nous n’attendons pas des mécaniciens qu’ils nous prédisent le prochain problème avec notre voiture, ni n’attendons des docteurs qu’ils prédisent notre prochaine maladie. Il y a pas mal de bonnes choses que les économistes peuvent faire sans avoir à jouer les prophètes.

En fait, l’un des problèmes avec les experts (pour le public tout du moins) est qu’ils n’identifient pas suffisamment ce que Charlie Munger appelait les frontières de leur compétence : ils ne disent pas ce qu’ils ne savent pas. Le problème avec les économistes n’est pas tant leur incapacité à prévoir la crise que leur échec à dire au public que les récessions sont imprévisibles (du moins par des techniques orthodoxes ?). En 2000, Prakash Loungani a montré que le consensus économique a échoué à prédire presque chaque récession et, autant que je sache, rien n’a vraiment changé depuis.

Bien sûr, il n’y a rien de spécifique aux économistes sur ce point. (…) Les dirigeants d’entreprise discutent rarement ouvertement des limites de leur capacité à contrôler leur entreprise ; les banquiers n’admettent pas souvent être incapables de gérer le risque ; les gestionnaires de fonds ne disent pas publiquement que les marchés sont largement efficients ; et ainsi de suite.

Je crains que la pression parmi les universitaires à publier exacerbe cette erreur. Comme Andrew Gelman l’a régulièrement affirmé, la mentalité du "p>0,05=résultat !" nous a donné beaucoup de mauvaise science. Cela peut affaiblir la confiance du public. Prenons un exemple récent : on a pu affirmer que les pommes de terre rôties provoquaient le cancer. Cela va à l'encontre du sens commun, dans la mesure où beaucoup mangent des pommes de terre rôties, mais seulement peu se retrouvent avec un cancer, ce qui suggère que le lien, s'il existe, doit être faible. C’est le genre de choses qui amène beaucoup à se dire "mais les experts, que savent-ils vraiment ?"

Dans ce contexte, nous devons rappeler une remarque faite par William Easterly : "les experts sont aussi exposés aux biais cognitifs que le reste d’entre nous". L’un d’eux est la confiance excessive. Un autre est que la pensée du groupe peut générer des modes intellectuelles, comme par exemple celle de la domination des modèles DSGE.

Peut-être qu’une autre facette de cette confiance excessive est la présomption selon laquelle le savoir et l’expertise doivent être centralisés, dans un seul esprit. Mais comme Hayek l’a souligné, dans certains contextes, ce n’est pas possible. Dans ces cas-là, le savoir doit être fragmentaire, tacite et dispersé. Les consommateurs, par exemple, peuvent être de meilleurs prévisionnistes économiques que les experts, tout comme les marchés obligataires. Et les travailleurs peuvent quelquefois en savoir plus que leurs dirigeants.

Ce qui nous amène à nous pencher sur un grand problème. Nous avons trop souvent l’impression que les experts sont du côté du pouvoir. C’est en partie de la faute aux médias : les patrons, par exemple, sont régulièrement présentés comme une élite sacerdotale plutôt que comme de simples chercheurs de rente.

Mais la faute tient aussi aux experts eux-mêmes. Les économistes ne soulignent pas suffisamment que certains des constats établis de leur discipline remettent en question les revendications de pouvoir. Par exemple, l’hypothèse des marchés efficients nous dit que les gestionnaires de fonds sont des charlatans ; la présence des déséconomies d’échelles suggère que les dirigeants d’entreprise n’ont pas autant de contrôle qu’ils le prétendent ; et l’économie du choix public nous signale que ceux qui sont au pouvoir sont souvent simplement des chercheurs de rentes.

Dans ce contexte, même un empirisme qui est en soi tout à faire remarquable peut se révéler réactionnaire. Etudier les effets des petits ajustements que l’on peut apporter au capitalisme conduit à marginaliser la question des grands bouleversements. De cette façon, comme Paul le dit, les économistes acceptent involontairement le réalisme capitaliste.

En lien avec cela, les économistes orthodoxes ont eu trop peu conscience des problèmes touchant à la répartition des revenus et des richesses. Le critère éthique par défaut en économie est l’efficience de Pareto. Donc, par exemple, nous avons accepté la mondialisation parce qu’elle est potentiellement Pareto-optimale : les gains qu’elle génère pour les économies occidentales sont plus importants que les pertes. Cela nous a amené à ignorer le fait qu’une possible amélioration parétienne qui ne s’accompagne d’aucune compensation pour les perdants soit discutable.

Si les économistes avaient un différent modèle mental par défaut, ils auraient été plus à même de se déclarer en faveur de politiques qui bénéficient réellement à tout le monde. Si les économistes utilisaient le principe de différence de Rawls (qui souligne la nécessité d’adopter des politiques et des institutions qui "soient au plus grand bénéfice des membres les moins avantagés de la société"), ils auraient davantage eu conscience des inégalités. Nous savons tous qu’un fossé s’est creusé entre les experts et le public (qui s’est notamment révélé dans le monde anglo-saxon avec la formule "c’est votre PIB, pas le nôtre"). Pour que la qualité du discours public s’améliore, ce fossé doit se refermer. Cela est (en partie) de la responsabilité des experts eux-mêmes. »

Chris Dillow, « The trouble with experts », in Stumbling and Mumbling (blog), 13 février 2017. Traduit par Martin Anota

lundi 14 novembre 2016

La mondialisation est-elle responsable de la stagnation des salaires américains ?



« La victoire de Donald Trump est interprétée par beaucoup comme une violente réaction à la mondialisation. Pour moi, cela nous amène à nous poser la question suivante : quelle est la contribution de la mondialisation au déclin des revenus réels de nombreux travailleurs ?

La réponse, je pense, est : modeste. L’article réalisé par Ann Harrison et ses collègues et celui réalisé par Jonathan Haskel et ses collègues montrent qu’il est très difficile de lier la chute des salaires réels américains à l’accroissement de l’ouverture au commerce international. En outre, il n’est pas prouvé (pour le moins que l’on puisse dire) que l’accroissement de l’immigration a contribué à la chute des salaires : la conclusion de George Borjas selon laquelle cela a été le cas a été férocement mise à l’épreuve.

Le sens commun doit aussi nous amener à douter que ce soit la mondialisation qui est à blâmer.

Pour au moins une raison, les importations bon marché contribuent à améliorer la situation des travailleurs. Si vous dépensez 5 dollars pour acheter un tee-shirt chinois plutôt que 10 dollars sur un tee-shirt produit aux Etats-Unis, il vous reste 5 dollars que vous pouvez dépenser pour acheter autre chose. Cela doit accroître la demande et l’emploi. Et tant que cela pousse l’inflation à la baisse, les importations bon marché doivent contribuer à ce que les taux d’intérêt soient poussés à la baisse, ce qui doit stimuler l’activité économique et l’emploi. Et nous pouvons également ajouter que la mondialisation a probablement réduit les taux d’intérêt via d’autres canaux depuis les années quatre-vingt-dix, notamment grâce à l’excès d’épargne asiatique.

De tels doutes à propos des effets négatifs de la mondialisation sont renforcés par l’empirisme. L’ampleur de la mondialisation, mesurée par la croissance du commerce mondial, a fortement ralenti depuis la crise financière. Mais les salaires réels des Etats-Unis, jusqu’à très récemment, ne se sont pas améliorés. Cela nous dit que d’autres choses ont pu avoir déprimé des Américains ordinaires.

Quel pourrait être ces autres facteurs ? Voici sept autres suspects (il peut y en avoir plein d’autres), certains desquels ont été identifiés il y a de nombreuses années et d’autres plus récemment :

  • Le déclin des syndicats. Celui-ci a accru les inégalités pas simplement en déprimant la rémunération des travailleurs, mais aussi en accroissant la rémunération des dirigeants, car cela affaiblit une contrainte qui pesait sur leur quête de rentes ;

  • La financiarisation. Par exemple, la hausse de l'endettement des entreprises, en particulier celle que l'on a pu observer durant les années quatre-vingt et les années quatre-vingt-dix, a incité les entreprises à réduire agressivement leurs coûts, notamment la masse salariale. Englebert Stockhammer estime que ce facteur a bien davantage déprimé la part du revenu national rémunérant le travail que la mondialisation ;

  • Le progrès technique biaisé en faveur des qualifications. Depuis les années quatre-vingt, de nouvelles innovations ont accru la demande de travailleurs qualifiés et réduit la demande de travailleurs non qualifiés ;

  • Le progrès technique biaisé en faveur du pouvoir. Les innovations telles que la vidéosurveillance, la conteneurisation et les caisses informatisées ont donné aux dirigeants la capacité de suivre plus directement les travailleurs les moins qualifiés, ce qui réduit la nécessité de les motiver via les salaires, donc amène les dirigeants à réduire la composante du salaire correspondant au salaire d’efficience ;

  • La baisse du salaire minimum. La valeur réelle du salaire minimum aux Etats-Unis est inférieure de 20 % à celle qu’elle atteignait dans les années soixante-dix ;

  • Un recul de l’Etat-providence. En incitant les personnes à trouver un emploi, les réductions des prestations sociales ont réduit les salaires en accroissant l’offre de travail et en détériorant les options des travailleurs en dehors du travail, ce qui réduisit leur pouvoir de négociation ;

  • Le ralentissement de la croissance de la productivité. Au cours des cinq dernières années, la productivité du travail s’est accrue de seulement 0,7 % par an, alors qu’elle s’accroissait au rythme annuel de 2 % au cours des trois décennies qui ont précédé la crise de 2008.


Tout cela nous amène à un paradoxe. Bien que les preuves empiriques économiques suggèrent que la mondialisation constitue, au mieux, seulement l’un des divers facteurs contribuant au déclin des classes moyennes aux Etats-Unis, elle a dominé le débat politique, alors que les autres facteurs, ceux que nous venons d’énumérer, en ont été épargnés. Pourquoi en a-t-il été ainsi ? Voici très certainement une partie de la réponse : il est bien utile à certains de faire porter la responsabilité aux étrangers plutôt que de voir les inégalités et la santé du capitalisme faire l’objet d’un examen attentif. »

Chris Dillow, « Is globalization to blame? », in Stumbling and Mumbling (blog), 11 novembre 2016. Traduit par Martin Anota



aller plus loin...

« Pourquoi la part du travail diminue-t-elle aux Etats-Unis ? »

« Mondialisation versus technologie »

« La concurrence chinoise et le déclin de l’emploi américain »

« Pourquoi les travailleurs américains se sont-ils appauvris ? »

vendredi 23 novembre 2012

Science, crises et dentistes

« Pourquoi (…) devrait-on se dire que la science économique est en crise ?

La réponse évidente serait que nous n’avons pas vu venir la crise de 2008. Mais est-il même logiquement possible de prévoir le futur ? G.L.S. Shackle ne le pensait pas, car les choix des individus, qui déterminent les phénomènes économiques, ne sont pas prévisible et son argument a été ignoré plutôt que réfuté. Et Gary Gorton a dit de son côté que « les crises financières ne sont pas prévisibles », en partie parce qu’elles résultent de comportements en cascade qui ne peuvent être prévus.

Disons cela d’une autre manière. Imaginons que les économistes avaient collectivement et de manière crédible annoncé une crise financière au milieu des années deux mille. Les gens auraient répondu à de tels avertissements en prêtant moins et en empruntant moins (…). Mais cela se serait traduit par une baisse de l’endettement et la crise n’aurait pas eu lieu. Il y aurait alors aujourd’hui une crise de la science économique comme tout le monde se demanderait pourquoi le désastre que nous avions prédit n’est jamais survenu. En fait, les prévisions ne peuvent être justes que si elles ne sont pas crues.

Toutefois, je suspecte qu’il y a une autre raison expliquant pourquoi l’on pense que l’économie est en crise. C’est parce que, comme Coase l’a dit, les économistes ont perdu de vue la vie et les gens ordinaires, préférant être des conseillers politiques, des théoriciens ou, pire, prévisionnistes.

En faisant cela, beaucoup ont cessé de poursuivre l'objectif de Keynes. Quelle sorte de réputation auraient les dentistes s’ils cessaient de traiter les dents des gens et préféraient donner des conseils au gouvernement sur la politique dentaire, s’ils essayaient de prévoir la prévalence de la carie dentaire ou appelaient à de nouvelles manières de conceptualiser les bouches ?

Peut-être, alors, que le problème avec les économistes est qu'ils ont échoué à saisir quelle fonction la profession peut raisonnablement servir. »

Chris Dillow, « Economists as dentists », Stumbling and Mumbling (blog), 23 novembre 2012.