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Tag - Daron Acemoglu

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lundi 4 mars 2013

Pourquoi les institutions sont le principal déterminant de la croissance à long terme

haiti

« Que sont exactement les institutions ? Douglas North (1990) en fournit la définition suivante : “Les institutions sont les règles du jeu dans une société ou, plus formellement, elles sont les contraintes humainement conçues qui façonnent l’interaction humaine. (…) Par conséquent, elles structurent les incitations dans l’échange humain, que celui-ci soit politique, social ou économique”.

Les institutions économiques d’une société, telles que la structure des droits de propriété et la présence et perfection des marchés, sont d’une importance primordiale pour les résultats économiques. Les institutions économiques sont importantes car elles influencent la structure des incitations économiques dans la société. Sans droits de propriété, les individus ne seront pas incités à investir dans le capital physique ou humain ou à adopter des technologies plus efficaces. Les institutions économiques sont aussi importantes parce qu’elles aident à allouer les ressources à leurs usages les plus efficaces, elles déterminent qui obtient les profits, les revenus et les droits résiduels de contrôles. Lorsque les marchés sont inexistants ou ignorés (comme ils le furent en Union soviétique par exemple), les gains du commerce seront non exploités et les ressources mal allouées. Les sociétés avec les institutions économiques qui facilitent et encouragent l’accumulation de facteurs de production, l’innovation et l’allocation efficace des ressources vont prospérer. Les institutions économiques, ou plus largement les institutions, sont endogènes : elles sont, du moins en partie, déterminées par la société ou par l’un de ses segments. Par conséquent, s’interroger sur pourquoi certaines sociétés sont plus pauvres que d’autres revient à s’interroger sur pourquoi certaines sociétés ont de bien « pires institutions économiques » que d’autres. (...)

1. Les institutions économiques sont importantes pour la croissance économique parce qu’elles forment les incitations auxquelles les acteurs économiques clés de la société sont soumis. En particulier, elles influencent les investissements dans le capital humain et physique et l’organisation de la production. Bien que les facteurs culturels et géographiques puissent aussi importer pour la performance économique, les différences entre les institutions économiques sont une source majeure de différences entre les pays dans la croissance économique et la prospérité. Les institutions déterminent non seulement le potentiel de croissance de l’économie, mais aussi un éventail de résultats économiques, notamment la répartition des ressources dans le futur, c’est-à-dire la répartition de la richesse, du capital physique ou du capital humain. En d’autres mots, elles influencent non seulement la taille du gâteau agrégé, mais aussi comment le gâteau est réparti entre les différents groupes et individus dans la société.

2. Les institutions économiques sont endogènes. Elles sont déterminées comme choix collectifs de la société, en grande partie pour leurs répercussions économiques. Cependant, rien ne garantit que tous les individus et tous les groupes vont préférer le même ensemble d’institutions économiques parce que, comme nous l’avons précédemment noté, différentes institutions économiques ne mènent pas à une même répartition des ressources. Par conséquent, il va typiquement y avoir un conflit d’intérêt entre divers groupes et individus sur le choix des institutions économiques. Ainsi, comment les initiations économiques sont-elles déterminées à l’équilibre ? S’il y a, par exemple, deux groupes avec des préférences opposées concernant l’ensemble d’institutions économiques, les préférences de quel groupe vont prévaloir ? La réponse dépend du pouvoir politique des deux groupes. Bien que l’efficacité relative d’un ensemble d’institutions économiques par rapport à un autre puisse jouer un rôle dans ce choix, le pouvoir politique va être l’ultime arbitre. Quel qu’il soit, le groupe qui possède le plus de pouvoir politique est susceptible d’obtenir l’ensemble d’institutions économiques qu’il préfère. (…)

3. (…) Il y a des intérêts conflictuels sur la répartition des ressources et par conséquent indirectement sur l’ensemble d’institutions économiques. Mais pourquoi les groupes avec des intérêts conflictuels ne s’accordent-ils par sur l’ensemble d’institutions économiques qui maximise la croissance agrégée (la taille du gâteau agrégé) et utiliseraient alors leur pouvoir politique simplement pour déterminer la répartition des gains ? Pourquoi l’exercice du pouvoir politique mène-il à des inefficacités économiques et mêmes à la pauvreté ? (…) Il y a des problèmes d’engagement inhérents à l’usage du pouvoir politique. Les individus qui ont le pouvoir politique ne peuvent s’engager à ne pas l’utiliser dans leurs meilleurs intérêts et ce problème d’engagement crée une inséparabilité entre l’efficience et la répartition parce qu’aucun transfert (…) crédible ne peut être réalisé pour compenser les conséquences d’un ensemble particulier d’institutions économiques sur la répartition.

4. La répartition du pouvoir politique dans la société est aussi endogène, cependant. Dans notre cadre, il est utile de distinguer entre les deux composantes du pouvoir politique : (…) le pouvoir (institutionnel) de jure et le pouvoir politique de facto. Ici le pouvoir politique de jure se réfère au pouvoir qui trouve son origine dans les institutions politiques dans la société. Les institutions politiques, tout comme les institutions économiques, déterminent les contraintes et incitations touchant aux acteurs clés, mais cette fois-ci dans la sphère politique. Des exemples d’institutions politiques comprennent la forme du gouvernement (par exemple, démocratie versus dictature ou autocratie) et l’ampleur des contraintes pesant sur les politiques et les élites politiques. Par exemple, dans une monarchie, les institutions politiques allouent tout le pouvoir politique de jure au monarque et placent peu de contraintes sur son exercice. Une monarchie constitutionnelle, par contraste, correspond à un ensemble d’institutions politiques qui affecte une partie du pouvoir politique du monarque au parlement, ce qui contraint effectivement le pouvoir politique du monarque. (…)

5. Il y a plus de pouvoir politique que d’institutions politiques, cependant. Un groupe d’individus, même s’ils n’ont pas obtenus de pourvoir politique des institutions politiques (…) peuvent néanmoins posséder du pouvoir politique. Plus précisément, ils peuvent se révolter, utiliser des armes, engager des mercenaires, coopter les militaires ou utiliser des protestations économiquement coûteuses, mais largement pacifiques, afin d'imposer leur volonté sur la société. Nous nous référons à ce type de pouvoir politique comme le pouvoir politique de facto, qui a lui-même deux sources. Premièrement, il dépend de la capacité du groupe en question à résoudre son problème d'action collective, c'est-à-dire à assurer que les gens agissent ensemble, même quand chaque individu peut avoir une incitation à se comporter en passager clandestin. Par exemple, les paysans du Moyen Age, qui n’ont reçu aucun pouvoir politique par la Constitution, purent parfois résoudre le problème d'action collective et entreprendre une révolte contre les autorités. Deuxièmement, le pouvoir de facto d'un groupe dépend de ses ressources économiques, qui déterminent à la fois leur capacité à user (ou abuser) des institutions politiques existantes et aussi leur capacité à recruter et à utiliser la force contre les différents groupes. (…)

6. Cela nous amène à l'évolution (…) des institutions politiques (…). Les institutions politiques et la répartition des ressources (…) changent généralement assez lentement, et plus important encore, ils déterminent les institutions économiques et les performances économiques à la fois directement et indirectement. Il est facile de saisir leur effet direct. Si les institutions politiques placent tout le pouvoir politique entre les mains d'une seule personne ou d’un petit groupe, les institutions économiques qui assurent la protection des droits de propriété et l'égalité des chances pour le reste de la population sont difficiles à maintenir. (…) Les institutions politiques déterminent la répartition du pouvoir politique de jure, qui à son tour affecte le choix des institutions économiques. Ce cadre présente donc un concept naturel de hiérarchie des institutions, avec les institutions politiques qui influent sur les institutions économiques à l’équilibre, ces dernières déterminant alors les résultats économiques.

Les institutions politiques, bien qu’évoluant lentement, sont aussi endogènes. Les sociétés en transition de la dictature à la démocratie (…) changent leurs constitutions pour modifier les contraintes pesant sur les détenteurs du pouvoir. Puisque, comme les institutions économiques, les institutions politiques sont des choix collectifs, la répartition du pouvoir politique dans la société est le principal déterminant de leur évolution. Cela crée une tendance à la persistance : les institutions politiques allouent le pouvoir politique de jure ; ceux qui détiennent le pouvoir politique influencent l'évolution des institutions politiques et ils vont généralement choisir de maintenir les institutions politiques qui leur donnent le pouvoir politique. Cependant, le pouvoir politique de facto crée parfois des changements dans les institutions politiques. Bien que ces changements soient parfois discontinus (par exemple quand un déséquilibre de pouvoir conduit à une révolution ou lorsque la menace d’une révolution conduit à d'importantes réformes dans les institutions politiques), ils influencent souvent simplement la manière par laquelle les institutions politiques existantes fonctionnent ; par exemple si les règles fixées dans une constitution particulière sont respectées comme dans la plupart des démocraties fonctionnelles ou bien ignorées comme dans l’actuel Zimbabwe. (…)

robinson_institutions_3.jpg

Il y a deux sources de persistance dans le comportement du système. D'une part, les institutions politiques sont durables et, typiquement, un changement suffisamment important dans la répartition du pouvoir politique est nécessaire pour provoquer un changement dans les institutions politiques, par exemple la transition de la dictature à démocratie. D’autre part, quand un groupe est particulièrement riche par rapport aux autres, cela va accroître son pouvoir politique de facto et lui permettre de faire émerger les institutions économiques et politiques favorables à ses intérêts. Cela aura tendance à reproduire dans le futur les inégalités de richesse initiales. En dépit de ces tendances à la persistance, il demeure un potentiel de changement. En particulier, les "chocs" (notamment les changements dans les technologies et dans l'environnement international) qui modifient l'équilibre du pouvoir politique (de facto) dans la société peuvent entraîner des changements majeurs dans les institutions politiques et par conséquent dans les institutions économiques et la croissance économique. (...)

(…) Pourquoi certaines sociétés choisissent les “bonnes institutions économiques” ? A ce stade, nous devons être plus spécifiques quant à la définition des bonnes institutions économiques. (…) Les sociétés où seulement une très petite fraction de la population dispose de droits de propriété bien élaborés n’ont pas de bonnes institutions économiques. (…) Avec cette définition des bonnes institutions économiques comme garantes des droits de propriété pour un large sous-ensemble de la société, notre cadre nous amène à (...) une réponse pour notre question fondamentale. Premièrement, les institutions politiques qui placent des contrôles sur les détenteurs du pouvoir politique (par exemple, en créant un équilibre des pouvoirs dans la société) sont utiles pour l’émergence de bonnes institutions économiques. Ce résultat est intuitif ; sans contrôles sur le pouvoir politique, les détenteurs du pouvoir sont plus susceptibles d’opter pour un ensemble d’institutions économiques qui sont bénéfiques pour eux-mêmes, mais qui s’avèrent préjudiciables pour le reste de la société, qui va typiquement échouer à protéger les droits de propriété d’un large sous-ensemble de la population. Deuxièmement, de bonnes institutions économiques sont le plus susceptible d’émerger lorsque le pouvoir politique est entre les mains d’une groupe relativement large avec de significatives opportunités d’investissement. (…) Toute chose égale par ailleurs, dans ce cas, les détenteurs du pouvoir vont eux-mêmes bénéficier de la protection des droits de propriété. Troisièmement, les bonnes institutions économiques sont le plus susceptible d’apparaître et de persister lorsque les détenteurs du pouvoir ne peuvent extraire que peu de rentes du reste de la société, puisque de telles rentes les encourageraient à opter pour un ensemble d’institutions économiques qui rendent l’expropriation des autres possible. (...) Les institutions politiques sont essentielles non seulement parce qu’elles déterminent les contraintes sur l’usage du pouvoir politique (de facto et de jure), mais aussi quels groupes détiennent le pouvoir politique de jure dans la société. »

Daron Acemoglu, Simon Johnson et James Robinson, « Institutions as the fundamental cause of long-run growth », NBER working paper, n° 10481, mai 2004.

lundi 4 février 2013

Le capital social comme élixir politique

sierra_leone.jpg

Je remercie sincèrement Daron Acemoglu de me laisser la possibilité de traduire et de diffuser les billets qu'il co-écrit avec James Robinson sur leur blog commun Why Nations Fail. Voici ci-dessous la traduction de leur dernière contribution :

« Dans notre dernier billet traitant des perspectives entourant la fin de la politique clientéliste aux Philippines, nous avons noté comment l'organisation par la société civile s’avérait importante pour la réussite des villes de Cebu et Naga. Comme nous l'avons déjà dit, Robert Putnam a popularisé un langage pour parler d’une telle organisation. Dans son livre majeur Making Democracy Work, Putnam a affirmé que la clé pour expliquer (…) la manière par laquelle le gouvernement fonctionnait en Italie était le (…) capital social (en particulier, la façon par laquelle il fonctionna dans le nord et la façon par laquelle il ne parvenait pas à fonctionner dans le Sud).

Putnam définit le capital social comme (…) "les caractéristiques de l'organisation sociale telles que les réseaux, les normes et la confiance sociale qui facilitent la coordination et la coopération pour un bénéfice mutuel". Comme nous l'avons mentionné dans notre dernier billet, Putnam a utilisé des moyens très originaux pour mesurer le comportement du gouvernement et le capital social. En particulier il a associé le capital social à la densité de la vie associative mesurée par l’ampleur à laquelle les gens prennent part à différents types de sociétés et d'organisation. L'idée était que cette participation renforce la confiance et la coopération. Dans la pratique, lorsque les institutions internationales et les spécialistes en sciences sociales ont considéré la construction d’un tel capital social, ils ont cherché à encourager la vie associative, par exemple en poussant les gens à aller aux réunions.

C'est précisément le genre de chose que la Banque mondiale pensait qu’elle générerait du capital social en Sierra Leone, un processus étudié par Katherine Casey, Rachel Glennester et Ted Miguel (…). Comme ils l’indique dans leur article, "l'approche CDD tente de renforcer la coordination locale (par exemple, en mettant en place des comités villageois de développement) et de renforcer la participation, en exigeant que les femmes et jeunes (les adultes de moins de 35 ans) occupent des postes de leadership, approuvent le financement des projets et assistent aux assemblées."

Mais est-ce vraiment la bonne façon de générer du capital social ? Et surtout, la sorte de capital social résout-elle réellement les problèmes politiques d'une société comme la Sierra Leone? Dans un récent travail réalisé avec Tristan Reed de l’Université de Harvard, "Chiefs: Elite Control of Civil Society and Economic Development in Sierra Leone", nous interrogeons la logique de ce lien en Sierra Leone. Dans cette étude, nous exploitons l'histoire de la chefferie en Sierra Leone pour étudier l'impact de la puissance des chefs sur l’économie et le capital social. Nous constatons que plus le chef est puissant, plus le développement en termes d'éducation, de propriété des actifs et de diversification de l'économie locale s’avère déplorable.

Mais nous constatons également que les lieux où les chefs sont les plus puissants ont tendance à avoir plus de capital social, en particulier lorsqu’il est mesuré par la densité de la vie associative. Il s'agit d'un résultat impossible selon la conception standard du capital social et pourtant, si vous regardez à travers les 149 chefferies en Sierra Leone, il y a (…) une corrélation négative entre le capital social et le développement.

Ce résultat est tout à fait un choc pour une littérature fermement ancrée dans l'expérience italienne. Ce résultat superficiellement surprenant, comme nous le suggérons, apparaît parce que les chefs les plus dominants ont été les mieux à même de modeler la "société civile" et les institutions de la participation civique dans leurs villages pour leur propre bénéfice et la poursuite de leur domination.

Nous soutenons que ces corrélations peuvent s'expliquer par le fait que l'économie politique de l'Afrique rurale diffère de façon importante de celle des pays développés. Les institutions politiques ou sociales (…) fonctionnent différemment dans de nombreux régimes politiques faiblement institutionnalisés. En effet, elles ne fonctionnent pas pour contrôler les politiciens, mais sont structurées par ces derniers pour accroître leur pouvoir et leur contrôle sur la société. En cela, les chefs sont l'équivalent local de la "règle personnelle" au niveau national tel qu’elle est décrite par Jackson et Rosberg dans leur Personal Rule in Black Africa, Ils définissent la règle personnelle comme : "un système de relations qui lient les dirigeants (...) avec les patrons, les clients, les partisans et les rivaux, qui constituent le système. (…) Le système est structuré (…) non pas par les institutions, mais par les politiciens eux-mêmes." (pp. 17-19)

Conformément à ce modèle, les chefs suprêmes faisant face à une concurrence limitée agissent en effet en despotes, mais ils sont capables de se comporter ainsi en partie parce qu'ils utilisent les organisations non gouvernementales comme un moyen pour renforcer et mobiliser le soutien. En d'autres termes, des mesures relativement élevées de la participation civique dans les villages avec des chefs puissants n'est pas le signe d'une société civile dynamique disciplinant les politiciens, mais d'un dysfonctionnement de la société civile capturée par les chefs suprêmes.

Ces résultats suggèrent que le capital social, comme beaucoup d'autres choses dans la politique, peut être utilisé à des fins très diverses. Ils suggèrent également que le capital social n'est pas non plus une panacée pour les profonds problèmes politiques. La nature des contraintes et conflits politiques dans la société forme la manière par laquelle se constitue le capital social et comment il peut être utilisé. Il semble donc que nous (et les praticiens du développement dans le monde entier) devrions réfléchir avant de nous précipiter sur le terrain pour promouvoir le capital social comme la Banque mondiale a essayé de le faire en Sierra Leone. Nous pensons que ceci est juste une illustration d'une leçon plus générale : il n'y a pas d’autre moyen que de comprendre tout d’abord comment fonctionne la vie politique locale. Sinon, de nombreuses interventions auraient peu d’effets (si ce n’est bien sûr de faire plaisir aux bailleurs de fonds), voire empireraient la situation : dans certains cas, elles pourraient finir par simplement renforcer l'hégémonie des élites politiques traditionnelles sur la population déjà opprimée. »

Daron Acemoglu et James Robinson, « Too much of a good thing? Social capital as political elixir », in Why Nations Fail, 31 janvier 2013.

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