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Tag - James Robinson

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mercredi 26 mars 2014

Le capital social et l'ascension d'Hitler

Parade of the SS Guard, the Nazi elite, at a Party rally in Nure

« Lorsque nous avons repris les travaux de David Laitin pour expliquer pourquoi le nationalisme basque est devenu violent, mais pas le nationalisme catalan, nous avons souligné que cela s'expliquait en partie parce que le pays basque possède le type de capital social "horizontal" ou "liant" (bonding) qui, selon Robert Putnam et ses collaborateurs dans leur célèbre ouvrage Making Democracy Work, aurait joué un rôle crucial pour promouvoir la démocratie et la bonne gouvernance.

Dans l’étude que nous avons réalisée avec Tristan Reed sur la politique de la chefferie suprême en Sierra Leone et dont nous avons parlé l'année dernière, nous avons trouvé un grand nombre de faits empiriques qui nous ont amenés à être sceptiques à ce sujet. En Sierra Leone, les données empiriques suggèrent que peu importe comment vous mesurez le capital social, il est négativement corrélé avec les institutions politiques locales moins responsables et le développement économique.

Un autre puissant exemple des inconvénients du capital social est fourni par la récente étude "Bowling for fascism: Social capital and the rise of the Nazi party in Weimar Germany, 1919-33" réalisée par Shanker Satyanath, Nico Voigtländer et Hans- Joakim Voth. Les auteurs ont recueilli des données sur la mesure du capital social en Allemagne dans les années vingt, tel qu’il est mesuré par la "densité de la vie associative", c’est-à-dire la présence de différents groupes sociaux tels que les clubs sportifs, les chorales, les associations d'élevage d'animaux ou les clubs de gymnastique Leur mesure du capital social dans une ville correspond au nombre total de ces associations pour 1000 habitants. Ils montrent que le parti nazi s’est développé le plus rapidement en termes d'adhésion et il a également enregistré le plus de votes totaux là où le capital social est le plus important. L'histoire montre que, comme l'ETA au Pays basque, le parti nazi était très habile pour exploiter les possibilités offertes par le capital social pour recruter de nouveaux membres.

Une conclusion à tirer de tout ce travail n'est pas que Putnam avait tort. En effet, ses arguments sont plausibles en ce qui concerne l'Italie et les analyses empiriques ont en tendance à les soutenir (c’est par exemple le cas de l’étude "Long-term persistence" réalisée par Luigi Guiso, Paola Sapienza et Zingales Luigi). Plutôt, la bonne conclusion serait que l'impact du capital social est très hétérogène et dépend fondamentalement de la façon par laquelle il interagit avec d'autres aspects des institutions et politiques d'une société. Satyanath, Voightlander et Voth retrouvent un peu de cette idée, car ils montrent qu’en Prusse, un pays qui avait des institutions plus fortes, la relation entre le capital social et la montée du parti nazi était beaucoup plus faible. Ils en concluent que leurs "résultats suggèrent que des institutions fortes et inclusives peuvent garder le côté sombre du capital social sous contrôle".

C’est agréable à entendre, même si évidemment ce n'est pas seulement des institutions inclusives qui ont permis de garder sous contrôle le côté sombre du capital social, puisque l'État prussien des années vingt qui a contrôlé ce type de capital social était loin d'être inclusif. De toute évidence, le mystère du capital social n’est pas résolu. »

Daron Acemoglu et James Robinson, « The benefits of social capital? Bowling for Hitler », in Why Nations Fail (blog), 11 mars 2014. Traduit par Martin Anota

vendredi 14 mars 2014

Pourquoi le Pays basque est-il plus violent que la Catalogne ?

« Dans notre précédent billet, nous avons examiné pourquoi les Catalans en Espagne avaient développé une identité catalane distincte, au point d’exiger un Etat indépendant, alors que ce n’est pas le cas des Catalans français. En regardant plus largement la scène espagnole, on voit l'échec dans la création d’une identité espagnole plus largement. Cela est vrai non seulement en Catalogne, mais aussi en Galice et encore plus évidemment au Pays basque.

Mais cette observation soulève d'autres questions intéressantes, car il y a évidemment une énorme différence entre le nationalisme de la Catalogne et celui du Pays basque : le premier n'est pas violent tandis que le second l’est. Comment peut-on expliquer ça ?

Exactement ce sujet a été abordé par le politologue David Laitin dans son article "National revivals and violence". Laitin a affirmé qu’au Pays basque, le mouvement nationaliste ETA a très bien réussi à puiser dans le capital social local et à recruter de jeunes hommes dans les petites villes, au sein des clubs d’escalade, appelés mendigoitzale, ou des gangs de jeunes, appelés cuadrillas. En revanche la Catalogne manquait de ce type de groupes sociaux et de capital social. (C’est lié à l'idée que le capital social peut être utilisé à des fins bonnes ou mauvais, de sorte que ses implications politiques sont beaucoup plus subtiles que ce que l'on pourrait penser à première vue, comme nous l’avons vu dans un billet il y a longtemps).

Laitin affirme que, au Pays basque, la vie dans les petites villes a été dominée par les liens clientélistes avec les partis politiques et que les groupes économiques, comme les syndicats, furent beaucoup plus importants. Cela a fourni une base sociale aux partis politiques et ces derniers furent beaucoup plus enclins à négocier qu’à se battre.

Laitin affirme aussi que ces différentes structures sociales ne font que faciliter le recrutement daau Pays basque et elles font aussi davantage pencher vers l’action violente puisque l'ETA, basée sur le capital social local, n'a pas disposé de canaux simples et efficaces pour communiquer avec Madrid, chose qui aurait pourtant facilité les négociations (contrairement à la situation en Catalogne).

Paradoxalement, ce qui a provoqué la violence était qu'il était "plus coûteux" pour les habitants du Pays basque de devenir nationalistes basques, notamment d'un point de vue linguistique. Le basque est une langue non indoeuropéenne et radicalement différente de l'espagnol, tandis que le catalan en est très proche. Ainsi, dans le cas basque, il était plus difficile d’"encourager" les populations locales à se tourner vers le nationalisme sans utiliser la violence. En Catalogne, il était beaucoup plus facile de parler le catalan, et les gens se sont probablement attendu à ce que les autres perlent catalan, quelque chose qui était beaucoup moins probable avec le basque.

Laitin utilise cet exemple de la langue un peu comme une métaphore pour montrer qu’il était plus difficile d’être Basque que d'être Catalan, ce qui se traduisit par le fait que ceux qui essaient de promouvoir le nationalisme basque étaient plus enclins à recourir à la violence.

Le dernier morceau dans l’argumentation de Laitin est plus idiosyncrasique. Il affirme que les premiers succès se sont révélés importants dans le maintien d’une stratégie violente pour l'ETA. Les commandos de l'ETA ont assassiné Luis Carrero Blanco, le Premier ministre espagnol et héritier présomptif de Franco, et les adhésions à l'ETA se sont alors immédiatement multipliées. L'exécution de deux prisonniers de l'ETA en 1975 a entraîné une grève générale qui a transformé les victimes en martyrs et a renforcé le soutien à l'ETA.

Au final, l'analyse de Laitin prend en compte des facteurs structurels, la nature différente du capital social, le coût différent d'être Basque, avec des chocs idiosyncrasiques qui ont permis à des stratégies violentes de se consolider et de réussir. »

Daron Acemoglu et James Robinsons, « Why is the Basque Country more Violent than Catalunya? », in Why Nations Fail (blog), Traduit par Martin Anota.

dimanche 9 mars 2014

Quel est le problème avec la Catalogne espagnole ?

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« La plupart des études rélisées par les économistes sur l’Etat ont mis l'accent sur un sous-ensemble très étroit d’actions étatiques. Par exemple, l'article de Daron “Politics and economics in weak and strong States” considère que la capacité de l’Etat à accroître la pression fiscale est la principale chose qui détermine s’il est faible ou fort. Ce fut par conséquent un thème clé dans le livre Pillars of Prosperity de Tim Besley et Torsten Persson publié en 2011 où ils se sont concentrés sur le développement des systèmes fiscaux pour prélever les impôts et sur les institutions juridiques mises en place pour faire respecter efficacement les contrats. Dans notre travail avec Rafael Santos sur la Colombie, “Monopoly of violence: Evidence from Columbia”, nous nous sommes penchés sur la création d'un monopole de la violence. (Nous allons aussi bientôt présenter une autre de nos études qui porte sur les conséquences économiques de la capacité et la construction de l'Etat).

Mais toutes ces études ignorent l'une des choses les plus fondamentales que les Etats modernes font : créer une identité nationale en éliminant d'autres identités. Par exemple, l’une des raisons pour laquelle la Tunisie moderne est si différente de la Libye voisine est que, le premier président après l'indépendance, Habib Bourguiba, a investi massivement dans la création d'une identité nationale. Par contre, les dirigeants de la Libye, comme Mouammar Kadhafi, ont exploité et exacerbé les différentes identités pour rester au pouvoir.

Les Etats modernes diffèrent évidemment beaucoup dans la façon par laquelle ils réussissent à créer des identités nationales et cela a d'énormes répercussions, comme le montre l'exemple précédent (c’est la Libye, et non la Tunisie, qui est au bord de la guerre civile pour le moment). Cela est également vrai en Europe, alors que l’on a tendance à croire que les pays européens sont dotés d’États-nations particulièrement robustes. Prenons le cas de l'Espagne et de la France. Bien que certaines personnes dans le sud-ouest de la France parlent encore l’occitan et se plaignent de l’influence de Paris, le fait est que l'Etat français a fait un travail très efficace pour forger une identité nationale (l’ouvrage clé sur ce processus est le livre Peasants into Frenchmen écrit par Eugen Weber de 1976 dont nous avons parlé dans un précédent billet où nous avons expliqué pourquoi les Anglais avaient été si mauvais pour effacer l'identité des Ecossais ; ces derniers pourraient par ailleurs le leur rendre sans gratitude en déclarant leur indépendance cette année).

Dans une récente étude, Laia Balcells, professeur de sciences politiques à l'Université Duke, a étudié les différences entre les Catalans au sud de la frontière espagnole et ceux au nord. Dans son article "Mass schooling and Catalan nationalism", elle rappelle que la Catalogne a été divisée entre la France et l'Espagne par un traité en 1659. Les Catalans ont eu une histoire distincte avec leur propre langue, pourtant l’intensité avec laquelle les gens s'identifient comme Catalans aujourd'hui diffère grandement au nord et au sud de la frontière. En Catalogne espagnole, Balcells montre que le catalan est la principale langue de communication entre membres de la famille pour 37 % de la population (…). En Catalogne française, en revanche, seulement 0,5 % de la population parle le catalan en famille : le français est la langue principale de communications entre membres de la famille pour 87,6 % de la population. Cette utilisation différenciée de la langue dénote des différences d'identité.

La question est donc la suivante : pourquoi y a-t-il eu une telle divergence entre les Catalans espagnols et les Catalans français ? Pourquoi les premiers exigent aujourd’hui un référendum pour devenir un pays indépendant alors qu’il n’y a rien de la sorte en France ?

À un certain niveau, une partie de la réponse réside évidemment dans ce qu’Eugene Weber a écrit sur le sujet. Les Français ont créé un Etat descendant (top down) très efficace qui a permis de socialiser tout le monde pour en faire des Français, en particulier à travers un système éducatif où le français était la seule langue qui pouvait être utilisée. Balcells ne conteste pas cette affirmation, mais fait une réponse plus subtile. Elle le fait dans un contexte de "réveils nationalistes" (nationalistic revivals) qui se déroulent en trois phrases : la phase A qu'elle appelle "l'intérêt des chercheurs" (scholarly interest) et qui est impulsée par des intellectuels qui découvrent et célèbrent une certaine identité perdue ou réprimée ; la phase B qu'elle décrit comme une "agitation patriotique" (patriotic agitation) au cours de laquelle les gens deviennent beaucoup plus conscients des enjeux et où des sentiments nationalistes plus générale font surface ; la phase C, enfin, est la "montée d'un mouvement de masse" (rise of a mass movement) où prend place l'action collective pour la reconnaissance et même l'indépendance nationales.

L'argument de Balcells est que ce qui est essentiel, c'est l'interaction entre ces dynamiques sociales et ce qu'elle appelle, selon la terminologie du politologue Keith Darden, une "révolution scolastique" (scolastic revolution). Cela correspond à la première génération de personnes qui reçoit une éducation de masse et à l’instant où une communauté passe d’une culture de masse orale à alphabétisée. Le point important en ce qui concerne la France, c'est qu’un Etat solide était en place à l'époque de la révolution scolastique, ce qui signifie que les sentiments nationalistes catalans n’ont obtenu aucun temps d'antenne à l'école.

En Espagne, où l'Etat central n’a pas été présent de manière efficace à la périphérie, la scolarisation de masse est arrivée juste au moment où la phase B était pleinement à l’œuvre. Par conséquent, l'Etat ne pouvait pas contrôler l'enseignement de nationalisme catalan à l'école. La première génération de personnes à avoir été scolarisée a été socialisée en intégrant des idées favorables à la cause du nationalisme catalan. De l'avis de Darden, la "révolution scolastique" est un "moment critique" dans la formation de l'identité qui persiste alors durablement au fil du temps, même face à des tentatives visant à la réprimer. Balcells montre que c'est précisément ce qui est arrivé en Catalogne durant la dictature de Franco. Le facteur critique qui provoque la divergence entre le nord et le sud de la frontière entre la France et l’Espagne en termes de nationalisme catalan était que l'Etat espagnol était faible au mauvais temps, c’est-à-dire lorsque la révolution scolaire a interagi avec une vague d'agitation patriotique. »

Daron Acemoglu & James Robinson, « What’s the problem with (Spanish) Catalunya? », in Why Nations Fail (blog), 4 mars 2014. Traduit par Martin Anota

mardi 4 février 2014

Démocratie versus inégalités

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« Dans son discours sur l'État de l'Union, le président Obama a promis de se concentrer sur les inégalités économiques au cours des deux dernières années de son mandat. Mais beaucoup doutent de la capacité de la démocratie américaine à renverser leur augmentant. En effet, les inégalités de salaires et de revenus ont continué à augmenter au cours des quatre dernières décennies, que ce soit au cours des périodes d'expansion ou de contraction de l’activité économique. Mais ces tendances ne sont pas spécifiques aux États-Unis. De nombreux pays de l'OCDE ont également connu une augmentation des inégalités salariales au cours des dernières décennies.

Que les écarts entre riches et pauvres se creusent dans des démocraties établies est une chose assez déroutante. Les modèles de la démocratie se fondent sur l'idée que l'électeur médian utilisera son pouvoir démocratique pour redistribuer les ressources au détriment des riches et à son propre bénéfice. Lorsque l'écart entre les riches (ou le revenu moyen) et l'électeur médian (qui est proche de la médiane dans la répartition des revenus) s’accroît, cette tendance à la redistribution devrait être plus forte. En outre, comme Meltzer et Richard l’ont souligné dans leur article séminal, plus une société est démocratique (plus la base électorale est large), plus la redistribution devrait être forte. Il s'agit d'une simple conséquence du fait qu’avec un plus large électorat, élargi vers le bas de la distribution des revenus, l'électeur médian sera plus pauvre et plus favorable à une redistribution au détriment des riches (…).

Malgré la robustesse de ces prédictions, les conclusions empiriques sur le sujet sont décidément bien mitigées. Notre récente étude, réalisée conjointement avec Suresh Naidu et Pascual Restrepo, "Democracy, Redistribution and Inequality", revisite ces questions. Théoriquement, nous expliquons pourquoi la relation entre démocratie, inégalités et redistribution peut être plus complexe et donc plus ténue que ce que l’on a pu suggérer ci-dessus.

Tout d'abord, la démocratie peut être "capturée" ou "contrainte". En particulier, même si la démocratie modifie clairement la répartition du pouvoir de jure dans la société, les inégalités et les politiques ne dépendent pas seulement de la répartition du pouvoir de jure, mais aussi de la répartition du pouvoir de facto. C'est une chose que nous avions déjà affirmée dans notre précédent article "Persistence of Power, Elites and Institutions". Les élites qui voient leur pouvoir de jure s’éroder avec la démocratisation peuvent investir suffisamment dans le pouvoir de facto, par exemple en contrôlant l'application locale de la loi et en mobilisant des acteurs armés non étatiques, en pratiquant le lobbying ou en capturant le système des partis. Cela leur permettra alors de garder leur contrôle du processus politique. Si c'est le cas, nous n’observerons qu’un faible impact de la démocratisation sur la redistribution et sur les inégalités. Même si elle n’est pas capturée, la démocratie peut être contrainte soit par d’autres institutions de jure comme les Constitutions, les partis politiques conservateurs et l’appareil judiciaire, soit de facto par des menaces de coups d’Etat, de fuite des capitaux ou d'évasion fiscale émanant de l'élite.

Deuxièmement, la démocratie peut conduire à des "opportunités de marché accroissant les inégalités" (inequality-increasing market opportunities). Les régimes non démocratiques peuvent exclure une grande partie de la population de professions productives, par exemple, des emplois qualifiés et de l'entrepreneuriat, comme cela a pu être illustré par l'apartheid en Afrique du Sud et peut-être par l'Union soviétique. Dans la mesure où cette population est très hétérogène, la liberté de prendre part à des activités économiques sur le même terrain de jeu que l'ancienne élite peut finalement conduire à un accroissement des inégalités au sein du groupe exclu ou réprimé et par conséquent dans l’ensemble de la société.

Finalement, conformément à la "loi de Director" formulée par Stigler, la démocratie peut transférer le pouvoir politique à la classe moyenne et non aux pauvres, auquel cas la redistribution des revenus peut au final augmenter les inégalités car elle risque de s’opérer au seul bénéfice de la classe moyenne.

Donc, la théorie peut ne pas être aussi catégorique l'on aurait pu le penser de prime abord. Mais qu'en est-il des faits ? C'est là que la littérature antérieure se révèle pleine de controverses. Certains ont constaté que la démocratie avait tendance à réduire les inégalités et d’autres non. Nous affirmons que ces questions ne peuvent être facilement résolues avec des régressions transversales (c’est-à-dire en comparant les pays les uns avec les autres) parce que les régimes démocratiques diffèrent significativement des régimes non démocratiques en de nombreuses dimensions. Notre analyse empirique s’appuie sur des régressions sur données de panel (avec des effets fixes) à partir d'un échantillon pour la période d'après-guerre.

Les faits sont intrigants. Premièrement, il y a un effet robuste et quantitativement large de la démocratie sur les recettes fiscales en pourcentage du PIB (et aussi sur les recettes totales du gouvernement en pourcentage du PIB). La démocratie se traduit à long terme par une hausse de 16 % des recettes fiscales en proportion du PIB. Deuxièmement, il y a aussi un impact significatif de la démocratie sur la scolarisation secondaire et sur l’ampleur de la transformation structurelle, par exemple sur la part non agricole de l'emploi ou de la production. Troisièmement, et ce à l'opposé de ces deux premiers résultats, il y a un effet beaucoup plus limité de la démocratie sur les inégalités. La démocratie ne semble pas beaucoup affecter les inégalités. Bien que cela puisse refléter une mauvaise qualité des données relatives aux inégalités, il semble plus probable que cela reflète un manque de corrélation entre démocratie et inégalités. En fait, nous trouvons que la démocratie a des effets hétérogènes sur les inégalités et ce de façon cohérente avec les théories mentionnées ci-dessus, ce qui n’aurait pas été possible si la mauvaise qualité des données relatives aux inégalités compliquait l’obtention d’une quelconque relation empirique. Dans l'ensemble, nos résultats suggèrent que la démocratie opère une réelle redistribution du pouvoir politique au détriment des élites et qu’elle a des répercussions de premier ordre sur la redistribution des revenus et les politiques publiques. Mais l'impact de la démocratie sur les inégalités apparaît plus limité que l'on aurait pu s'y attendre.

Bien que notre travail ne nous donne pas les raisons pour lesquelles il en est ainsi, il existe plusieurs hypothèses plausibles. L'impact limité de la démocratie sur les inégalités peut s’expliquer par le fait que ces dernières sont "induites par le marché" dans le sens où elles sont provoquées par le progrès technique. Mais cela peut également s’expliquer par la loi de Director : les classes moyennes utilisent la démocratie pour orienter la redistribution en leur faveur. Mais la loi de Director ne peut expliquer l'incapacité du système politique des États-Unis à combattre les inégalités, car les classes moyennes ont été largement perdantes avec l’accroissement des inégalités. Se pourrait-il que la démocratie américaine soit capturée ? Cela semble peu probable quand on la regarde du point de vue de nos modèles de démocraties capturées. Mais il y a peut-être d'autres manières de réfléchir à ce problème (…). »

Daron Acemoglu et James Robinson, « Democracy vs. inequality », in Why Nations Fail, 30 janvier 2014. Traduit par M.A.


aller plus loin…. lire « La démocratie réduit-elle les inégalités ? »

mardi 21 janvier 2014

Politique et technologie

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« Dans notre dernier billet, nous avons discuté de la manière par laquelle la politique gouvernementale peut changer l’orientation du progrès technique et nous avons précisé certaines répercussions de la croissance économique sur l’environnement. Mais le fait que le gouvernement puisse le faire ne signifie pas qu'il le ferra nécessairement. Qu’il le fasse ou non, cela dépend de la politique (politics). C'est un cas particulier de l'interaction plus générale entre la politique et la technologie, un sujet qui est malheureusement trop peu étudié.

Quand les sciences sociales réfléchissent aux liens entre technologie, institutions et politique (…), leur premier réflexe est de s’appuyer sur Marx, si bien qu’elles perçoivent la technologie comme un moteur exogène dans l'histoire et considèrent les institutions et la politique comme de simples parties d’une "superstructure" qui s’adapte aux besoins et aux particularités de la technologie. Comme nous l'avons noté dans un billet que nous avons publié il y a environ un an, Marx résume bien cette visions des choses lorsqu’il affirme que "le moulin à bras vous donnera la société avec le suzerain ; le moulin à vapeur, la société avec le capitaliste industriel."

Nous avons également noté que cette conception entre sérieusement en conflit avec les faits, par exemple ceux relevés par l'historien Marc Bloch dans son ouvrage Land and Work in Medieval Europe. En effet, le développement de ces technologies (comme pour d'autres technologies) a été endogène et a répondu aux incitations que la politique a en partie contribué à façonner.

L'histoire est en fait pleine d'exemples éloquents montrant comment la technologie répond à la politique. Après la chute de l'Empire romain, la technologie romaine a stagné, puis disparu dans une grande partie de l'Europe, non pas parce qu’elle avait atteint une certaine barrière technologique naturelle, mais parce que la politique (que ce soit celle menée au sein de l'Empire romain ou bien celle menée au sein de la structure européenne fragmentée des régimes politiques) qui a émergé après l'effondrement n’a créé aucune incitation pour le progrès technique, ni même pour l'utilisation des technologies existantes.

On ne peut comprendre les progrès phénoménaux que l’on a pu observer dans la technologie de la voile et de la construction navale à partir du quinzième siècle (comme le montre par exemple Carlo Cipolla dans Guns, Sails and Empires) comme un progrès technique exogène. Au contraire, ils résultaient d’incitations créées par la concurrence que les Etats se sont menés pour capturer les routes commerciales à l'étranger et les colonies.

De même, la politique du gouvernement et le conflit entourant sa détermination sont probablement un facteur de premier ordre pour comprendre la direction du changement technologique aujourd'hui. Par exemple, comment pourrions-nous comprendre les technologies développées et utilisées dans le système de santé aux États-Unis (qui se sont ensuite rapidement propagées au reste des pays avancés), sans tenir compte des incitations biaisées que le système de santé des États-Unis a générées ? Bien que ce point ait été établi par Burton Weisbrod dès 1991 dans un article très intéressant paru dans le Journal of Economic Literature, il y a eu curieusement très peu de travaux sur la façon par laquelle la politique affecte la technologie endogène (…).

Pour revenir à la question du changement climatique, il est vrai que la politique publique peut puissamment influencer la direction de la technologie, la politique n’est pas sans poser ici d’énormes défis.

Tout d'abord, il y a la question de la politique intérieure. La politique du gouvernement peut être utilisée pour éloigner le changement technologique des technologies à base de combustibles fossiles et pour la réorienter vers les technologies plus propres, mais cela implique une redistribution significative des profits au détriment de certaines des entreprises les plus puissantes des Etats-Unis. Sans surprise, les compagnies pétrolières et les producteurs d'énergies basées sur le charbon ne sont pas les plus grands adeptes de la transition vers une technologie propre. Ce problème (…) se voit compliquer par la guerre que se mènent les scientifiques autour du changement climatique. Certes, il est toujours difficile d’avoir des certitudes. Mais, sans l’implication du secteur de l'énergie, il n'y aurait peut-être pas tant de confusion sur ce que la science climatique dit ou ne dit pas à propos du changement climatique.

Deuxièmement, il y a la question de la politique internationale. Tout pays qui adopte unilatéralement des politiques pour réorienter l'évolution technologique vers des technologies plus propres est susceptible de finir par en supporter le coût, mais aussi par ne pas en bénéficier beaucoup, à moins que d’autres le suivent. Dans ce contexte, peut-être que la plus importante lutte politique autour du changement climatique est celle que mènent les Etats-Unis et la Chine, les deux plus grands pollueurs aujourd'hui. Sans surprise, cela ressemble à un jeu classique de poule mouillée ou de guerre d'usure, chaque parti attendant que l'autre fasse une concession alors que nous nous rapprochons de l'abîme.

Si vous pensiez que la politique technologique était quelque chose que vous pouviez ignorer, peut-être que vous devriez y réfléchir à nouveau. »

Daron Acemoğlu et James Robinson, « Politics and Technology », in Why Nations Fail (blog), 3 décembre 2013. Traduit par Martin Anota

aller plus loin... lire « Progrès technique et croissance verte » et « Taxe carbone et progrès technique »

mercredi 8 janvier 2014

Le progrès technique orienté et la question des ressources naturelles

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« Dans notre précédent billet, nous avons discuté de certains éléments de preuve suggérant que la technologie est endogène et qu’elle répond aux pénuries et aux prix. De nombreux économistes ont cherché à modéliser ce type d’endogénéité de la technologie et la façon par laquelle elle répond aux prix. Rappelez-vous ce qu’a dit le grand économiste John Hicks (…) sur la façon par laquelle le prix élevé d'un facteur aurait tendance à entraîner des avancées technologiques permettant d’économiser ce facteur.

Hicks n’est pas le seul auteur de renom à s’être penché sur ces questions. Charles Kennedy, Paul Samuelson (…) et Edmund Phelps s’y sont également intéressés dans les années soixante à travers divers modèles théoriques. Mais (...) ces auteurs faisaient face à un défi de taille : comment modéliser le progrès technique ? (…) Daron Acemoglu et Michael Kiley ont développé des modèles simples de progrès technique orienté qui reposent sur les théories du progrès technique endogène. Ces modèles se sont révélés non seulement maniables, mais aussi assez surprenants en certains aspects. En particulier, comme le démontre cet article, leurs implications sont très robustes, mais aussi assez différentes de celles que Hicks et d’autres ont conjecturées. (...)

Ce qui nous intéresse ici, c'est l'application de ces modèles sur les questions de la rareté des ressources naturelles et des autres problèmes environnementaux, chose à laquelle se sont précisément attaqués Daron Acemoglu, Philippe Aghion, Leonardo Bursztyn et David Hemous. Leur étude éclaire d’une toute autre façon le débat entre Ehrlich et Simon. Rappelons le point le plus important de Simon : la technologie endogène va répondre aux pénuries. L’un des résultats de cette étude soutient clairement ce raisonnement : si le pétrole se raréfie au fil du temps, alors la technologie va s'orienter de façon endogène vers des sources d'énergie plus propres, ce qui va réduire notre dépendance au pétrole.

Jusqu'ici tout va bien.

Mais les choses ne sont pas aussi roses que le suggère le point de vue de Simon. Le vrai problème n’est pas celui de la disparition du pétrole, mais l’usage même de toutes sortes de combustibles fossiles, c’est-à-dire pas seulement le pétrole, mais également le charbon. (…) Comme la production est à l’origine du changement climatique du fait qu’elle utilise des énergies tirées de combustibles fossiles, la croissance économique peut en effet entraîner la chute du monde tel que nous le connaissons (…). Au cours du processus, certaines sources d'énergie peuvent se raréfier, mais s'il existe d'autres sources d'énergies "sales" comme le charbon, cela ne va guère empêcher la consommation de combustibles fossiles et le changement climatique va se poursuivre.

Cette étude, ainsi qu’une étude complémentaire réalisée par Daron Acemoglu, Ufuk Akcigit, Doug Hanley et Bill Kerr, suggèrent que le progrès technique orienté peut effectivement aggraver les choses. Pour commencer, les technologies sales sont plus avancées que les technologies propres, par exemple celles basées sur l'énergie éolienne, solaire ou géothermique (…). Le progrès technique orienté implique que les incitations privées vont encourager les entreprises et les chercheurs à investir davantage dans l’usage et l'amélioration de ces technologies sales. Les technologies propres sont bien trop en retard et ne sont pas compétitives, si bien que les agents privés n’ont pas beaucoup d’intérêt à investir en elles.

Mais en fait, ce que l’on peut tirer de ces travaux, c’est que l’on peut concilier les approches d’Ehrlich et de Simon. Tandis que le marché, en l’absence d’intervention, échoue et échoue méchamment (pensez aux catastrophes environnementales), l'intervention du gouvernement peut être extrêmement puissante, car elle s'appuie sur le caractère endogène de la technologie et (comme Simon l’a soutenu) sur la puissance du marché pour générer de nouvelles technologies.

Si le gouvernement intervient et subventionne la recherche propre, cela peut empêcher un désastre environnemental. Ce qui rend cette intervention nécessaire, c’est le fait que le marché en soi ne va pas internaliser l'impact négatif qu'il crée sur l'environnement (et sur les générations futures). Cela est beaucoup plus puissant que ce que l'on aurait pu imaginer (…). En effet, une fois que le gouvernement intervient en subventionnant la recherche propre, cela permet d’améliorer les technologies propres. Comme elles s’améliorent et entrent par conséquent en concurrence avec les technologies sales, cela change la donne. Les incitations privées poussaient auparavant chacun à investir et à innover dans les technologies sales ; désormais, elles tendent peu à peu à encourager le développement des technologies propres. Peut-être de façon surprenante, le gouvernement n'a même pas besoin d'intervenir continuellement. Des interventions temporaires (mais pas restreintes au court terme) sont suffisantes pour réorienter le changement technologique vers le développement de technologies propres et ralentir le changement climatique.

Qu'en est-il de la taxe carbone ? La taxe carbone pourrait faire la même chose, mais elle n'est pas suffisante. Sauf si l'on est prêt à avoir une taxe environnementale prohibitive (d’un niveau suffisant non seulement pour réduire la consommation de carbone aujourd'hui, mais aussi pour changer la trajectoire future du changement technologique), les subventions pour la recherche propre ont un rôle important à jouer. Et généralement, il serait de toute manière très coûteux d'avoir des niveaux élevés de taxe carbone.

Ainsi, relier les inquiétudes d’Ehrlich à propos des conséquences néfastes de la croissance économique avec l’idée de Simon selon laquelle la technologie endogène est une force puissante nous conduit à formuler de nouvelles idées encourageantes. Mais voilà le problème. Les gouvernements vont-ils réellement faire cela ? Vont-ils choisir le bon niveau de subventions pour la recherche propre et le bon niveau de taxe carbone pour ralentir, voire même stopper le changement climatique ? Ou vont-ils simplement ne rien faire jusqu'à ce qu'il soit trop tard ? Cela va nous amener à parler dans un prochain billet de la politique technologique. »

Daron Acemoglu et James Robinson, « Directed technological change and resources », In Why Nations Fail (blog), 26 novembre 2013. Traduit par Martin Anota


aller plus loin... lire « Progrès technique et croissance verte » et « Taxe carbone et progrès technique »

vendredi 3 janvier 2014

La technologie endogène est-elle conservatrice ?

« Dans notre précédent billet, nous avons passé en revue les bases du débat entre Paul Ehrlich et Julian Simon quant à savoir si la croissance économique conduirait à l’épuisement des ressources naturelles à grande échelle et à des catastrophes démographiques. Dans son ouvrage The Bet: Paul Ehrlich, Julian Simon and Our Gamble over Earth’s Future, Paul Sabin remet ce débat et ce fameux pari dans leur contexte et fournit des détails historiques intéressants et utiles. Sabin privilégie également l’interprétation de ce débat selon laquelle Paul Ehrlich serait le progressiste, exprimant des inquiétudes de gauche quant à la croissance économique, et Julian Simon le conservateur souscrivant à une vision techno-optimiste.

S'il est vrai que Paul Ehrlich se considéra lui-même comme de gauche et que le point de vue de Julian Simon a finalement été adopté par la droite (Simon a lui-même embrassé certaines idées climato-sceptiques des conservateurs américains), il est faux de voir ce débat comme mettant en opposition les conceptions progressiste et conservatrice de la technologie et de la croissance économique. Au centre du débat sont des questions économiques de base : la technologie est-elle endogène et peut-elle changer suffisamment pour que nous surmontions la pénurie ? Il n'y a rien d'intrinsèquement de droite ou de gauche dans les réponses à ces questions.

Pour un économiste, il est naturel de supposer que la technologie est endogène et de nombreux économistes considèrent le progrès technique comme un facteur puissant capable de surmonter toute sorte de pénurie. John Hicks anticipa cela dans sa Theory of Wages lorsqu’il écrit qu’"un changement dans les prix relatifs des facteurs de production est lui-même un aiguillon à l'invention et aux inventions d'un genre particulier, en l’occurrence celles permettant d’économiser l’usage du facteur qui est devenu relativement plus cher..."La version la plus célèbre de cette idée est ancrée dans les modèles de progrès technique endogène que chaque économiste rencontre lors de ses études universitaires (…).

Dans le modèle de croissance néoclassique de base, tel qu’il est formulé par Robert Solow, la croissance économique à long terme exige un changement technologique exogène (sauf dans certains cas dégénérés). Sans ce changement technologique tombant comme une manne du ciel, l'accumulation du capital peut stimuler la croissance pendant un certain temps, mais pas indéfiniment. (…) Au fur et à mesure que le capital s'accumule, le rapport capital sur travail augmente, ce qui rend le travail "plus rare" (relativement au capital). Cela augmente les salaires et réduit le rendement du capital, ce qui décourage l'accumulation de capital. Lorsque l’on considère les choses sous cet angle, ce que les modèles endogènes du changement technologique font, c'est qu'ils font apparaître des incitations pour faire également progresser la technologie. En conséquence, même si le travail devient plus cher (donc plus rare), cela n'étouffe pas la croissance économique. Les pénuries sont surmontées par l'ingéniosité technologique.

C’est beau en théorie, mais est-ce que cela a quelque chose à voir avec la réalité ? En fait, oui. De nombreuses études empiriques montrent que la technologie répond en effet à des incitations, y compris à la rareté. Un exemple intéressant vient de l’ouvrage Electrifying America: Social Meanings of a New Technology, 1880-1940 de David Nye où il affirme que "comme les villes s'agrandirent, il fallut améliorer les moyens de transport. Le chariot électrique a alors été inventé, appelé à l'existence par les villes bondées de la fin du dix-neuvième siècle (…). Dans les années 1870, les grandes villes ont cessé d'être accessibles à pied ou d’être construites à l'échelle des piétons et la congestion a été terrible". Mais les difficultés que la congestion a générées ont aussi stimulé le développement et l'adoption de nouvelles technologies. Le chariot électrique a finalement résolu le principal dilemme auquel les villes étaient confrontées à la fin du dix-neuvième siècle.

La célèbre hypothèse d'Habakkuk en histoire économique suggère la même chose (en s’appuyant sur des exemples historiques différents). Dans son ouvrage American and British Technology in the Nineteenth Century, Habakkuk a affirmé que le progrès technologique a été plus rapide au dix-neuvième siècle aux États-Unis qu'en Grande-Bretagne, car la rareté de la main-d'œuvre américaine a accéléré le progrès technique et la mécanisation. (…) Ou, pour reprendre les propres termes d'Habakkuk, "la cherté et l'inélasticité de la main-d’œuvre américaine, comparée à la main-d’œuvre britannique, incita davantage l'entrepreneur américain...que son homologue britannique à remplacer la main-d'œuvre par des machines". Plus récemment, l’historien de l'économie Robert Allen a suggéré dans The British Industrial Revolution in Global Perspective que le même mécanisme expliquerait pourquoi la révolution industrielle a eu lieu en Grande-Bretagne plutôt qu’en Europe continentale ou ailleurs.

Un exemple plus contemporain vient des travaux des économistes Richard Newell, Adam Jaffee et Robert Stavins. Ils montrent, à partir de données historiques tirées des catalogues Sears, que lorsque l'énergie était abondante et pas chère, les innovations dans les climatiseurs conduisaient à une baisse des prix sans que ne change l'efficacité énergétique. Après la hausse des prix du pétrole, lorsque l'énergie est devenue plus coûteuse et "rare", l’orientation du progrès technique a changé et les climatiseurs ont commencé à devenir plus économes en énergie au fil du temps (mais pas beaucoup moins chers).

Donc, l'idée que la technologie soit endogène et réponde aux prix et à la pénurie n'est pas une croyance idéologique, mais une idée économique avec de solides fondements empiriques. Bien sûr, cela ne signifie pas que le changement technologique soit toujours suffisamment puissant pour surmonter toutes les pénuries. C'est une autre question empirique, à laquelle nous répondrons dans notre prochain billet.

(…) La croyance en la puissance de la technologie pour surmonter la pénurie et créer de l'abondance n'est pas sous le monopole de la droite. Beaucoup des premiers penseurs socialistes, y compris Robert Owen, Henri de Saint-Simon, Charles Fourier et Edward Bellamy, ont cru en la puissance de la technologie pour créer leurs sociétés utopiques. Même Karl Marx était assez optimiste quant à ce que la technologie et les connaissances scientifiques pouvaient réaliser (même s’il était farouchement critique envers tout ce que la technologie fait sous contrôle capitaliste en affirmant, notamment, que "tout progrès dans l'augmentation de la fertilité du sol pour un temps donné est un progrès dans la ruine des sources durables de cette fertilité... La production capitaliste ne développe les techniques et la combinaison des différents processus dans un ensemble social qu’en sapant les sources originelles de toute richesse...").

Et il n'y a rien d’intrinsèquement progressif ou de gauche en affirmant, comme Paul Ehrlich l’a fait, que le monde est surpeuplé et que la population doit être contrôlée à tout prix. L’amusant et troublant Fatal Misconception de Matthew Connelly montre comment l'obsession de contrôler la population (qui se traduirait en pratique par la mise en place d’organisations internationales contrôlant ou cherchant à contrôler la population dans les pays pauvres) pouvait se muer en un zèle presque fasciste.

À la lumière de tout ça, il apparaît que le débat entre Ehrlich et Simon ne devrait pas être considéré comme une lutte entre les idéologies de droite et de gauche, mais comme un débat économique et empirique. En ce qui concerne l’aspect économique, la position de Simon semble juste : la technologie est endogène et répond à la pénurie et aux prix. En ce qui concerne l’aspect empirique, c’est-à-dire lorsqu’il s’agit de savoir si cette réponse de la technologie est suffisamment puissante pour surmonter toutes les pénuries et éviter des catastrophes environnementales, la réponse est un peu plus nuancée comme nous le verrons la semaine prochaine. »

Daron Acemoglu et James Robinson, « Is endogenous technology conservative? », in Why Nations Fail (blog), 20 novembre 2013. Traduit par M.A.


aller plus loin... lire « Progrès technique et croissance verte » et « Taxe carbone et progrès technique »

samedi 28 décembre 2013

Ehrlich, Simon et la technologie

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« Le nouveau livre de Paul Sabin, intitulé The Bet: Paul Ehrlich, Julian Simon and Our Gamble over Earth’s Future, revient sur le célèbre pari entre Ehrlich et Simon. Au fil des ans, de nombreux chercheurs et commentateurs ont fait état publiquement (…) de leurs craintes quant à la la capacité de notre planète à soutenir notre mode de vie. L'un des plus originaux était l’écologue Paul Ehrlich, qui avait prédit à plusieurs reprises au cours des années soixante et soixante-dix l’épuisement d’un nombre croissant de ressources naturelles et par conséquent une multiplication des catastrophes démographiques. (…)

Mais les idées d’Ehrlich ont été contestées par l'économiste Julian Simon. Ce dernier était convaincu que l'ingéniosité technologique permettrait de surmonter toutes les pénuries avant qu’elles aient un tel impact sur le bien-être humain. Simon mit au défi Ehrlich de parier sur la hausse du prix d’un ensemble de matières premières qu’Ehrlich serait libre de choisir. Ehrlich prit le chrome, le cuivre, le nickel, l'étain et le tungstène et il affirma que le prix ajusté à l’inflation de ces cinq métaux baisserait entre 1980 et 1990. Le pari s'est soldé par une victoire de Simon, puisque le prix de chacun de ces produits avait au final chuté sur la période. Mais comme le raconte Sabin, l'histoire aurait été différente si le pari avait été prolongé de deux décennies. Le graphique suivant montre qu'en effet la victoire de Simon a peut-être été prématurée. Avant la Grande Récession, les prix avaient atteint et dépassé leur niveau de 1980. Bien sûr, cela ne prouve, ni ne réfute la thèse de Simon, en l’occurrence l’idée que la technologie répondra aux pénuries.

GRAPHIQUE Prix des cinq métaux du pari Ehrlich-Simon (en indices base 100 pour 1980)

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Cela étant dit, revenir sur ce pari, sur le débat qui l’a précédé et sur le débat qui l’a suivi est intéressant pour plusieurs raisons, comme nous le verrons dans nos prochains billets. Pour donner un aperçu, nous allons suggérer dans un prochain billet que l'interprétation que l’on fait souvent du pari entre Ehrlich et Simon (…) comme une confrontation des conceptions progressiste et conservatrice de la croissance et de la technologie passe à côté de la question. Nous examinerons ensuite une partie de la littérature économique sur la façon par laquelle la technologie répond à la pénurie et les implications de ce changement climatique. Nous conclurons par un ultime billet où nous nous pencherons sur le rôle de la politique dans le progrès technologique. »

Daron Acemoglu et James Robinson, « Ehrlich, Simon and technology », in Why Nations Fail (blog), 19 novembre 2013.


aller plus loin... lire « Le super-cycle des matières premières »

vendredi 23 août 2013

Retour sur le lien entre malédiction des ressources et institutions

« Dans plusieurs billets publiés au cours des dernières semaines (ici, ici, ici, ici et), nous avons affirmé que les preuves empiriques suggéraient qu'il y avait une "malédiction des ressources conditionnelle" dont l'existence dépendrait des institutions d'une société. Le taux de croissance économique des pays caractérisés par de mauvaises institutions diminue avec les ressources, alors que ce sera l’inverse avec les pays ayant de bonnes institutions.

Pourtant, l'ensemble des institutions qui apparaissent dans cette littérature est très large et englobe un grand nombre d'institutions politiques et économiques centrales dans la société. Il est important de mettre en place, mais cela signifie aussi que la réforme de ces institutions sera très difficile parce que, comme nous le soutenons dans Why Nations Fail, ce n’est pas un hasard si certaines sociétés ont des systèmes politiques irresponsables, ne disposent pas de la règle de droit et ont de faibles Etats. En outre, l'amélioration des conséquences économiques de la richesse des ressources naturelles n'est probablement pas la raison la plus importante pour réformer ces institutions aujourd'hui. Il n'est pas clair qu'une telle focale soit la meilleure stratégie pour faire cela.

Un bon endroit pour amorcer la réforme des institutions n'est peut-être pas les institutions au niveau macro de la société, mais le lien entre les institutions entourant les ressources naturelles comme le pétrole. Après tout, ces ressources sont possédées, des licences d'exploitation allouées et les rentes réparties d’une certaine manière et les institutions influence cette dernière. Ces institutions (…) ne joueraient-elles pas un rôle important dans la détermination des conséquences économiques (et politiques ?) des ressources naturelles ?

Le livre publié en 2011 par Pauline Jones-Luong et Erika Weinthal, Oil is Not a Curse: Ownership Structure and Institutions in Soviet Successor States, répond à cette question par l'affirmative. En 1991, l'Union soviétique s'est effondrée et s'est décomposée en plusieurs États. En Asie centrale, cela incluait l'Azerbaïdjan, le Kazakhstan, la Fédération de Russie, le Turkménistan et l'Ouzbékistan. Ces anciennes républiques soviétiques ont toutes hérité des institutions étatiques faibles et très semblables. (…) Elles sont toutes mal classées selon les différents indicateurs institutionnels qui sont utilisés dans la littérature empirique sur la malédiction des ressources conditionnelle. Par exemple, l'Union soviétique n’avait pas de système d'impôt sur le revenu à leur léguer et de nombreux aspects des institutions modernes de l'Etat ont dû être construits à partir de zéro. En plus de ces similarités historiques, les cinq pays ont été abondants en pétrole. Pourtant, des voies de développement très différentes ont émergé de ces conditions initiales apparemment très similaires. Bien que le Turkménistan et l'Ouzbékistan suivirent une trajectoire classique de malédiction des ressources, quelque chose de très différent survint dans les trois autres cas. Les deux premiers pays ont élargi leur secteur public et se sont engagés dans de grandioses projets au prestige national. Les trois derniers ont effectivement diminué la taille du secteur public par rapport au revenu national.

Jones-Luong et Weinthal soutiennent que cette divergence peut être attribuée aux différences que l’on peut trouver entre ces pays en termes de la structure de propriété du pétrole. Ils distinguent quatre régimes qui leur apparaissent essentiels pour déterminer l’impact du pétrole. Le premier régime désigne la situation où l'État possède et contrôle le secteur pétrolier (ce qui signifie qu'il possède plus de 50 % des actions du secteur pétrolier). Ce régime implique généralement une participation étrangère très limitée. Le deuxième se caractérise par une propriété de l'État, mais sans contrôle étatique, où la part des actions détenues est inférieure à 50 % et où il y a une plus grande participation étrangère. Le troisième régime se caractérise par une propriété privée domestique de la ressource et des entreprises qui la développent. Le quatrième régime se caractérise par la propriété et le contrôle étrangers.

Il y a des relations théoriques simples entre ces différents régimes de propriété et de contrôle et les institutions étatiques. La principale variable dépendante de Jones-Luong et de Weinthal est la force du régime budgétaire. Ils considèrent qu'un régime budgétaire est faible lorsque (1) le système fiscal est instable, basé en grande partie sur le secteur des ressources naturelles et sur la fiscalité indirecte, (2) un système de dépenses qui manque de stabilité et de transparence. Un régime budgétaire fort est celui où le régime fiscal est stable et large, basé sur plus grand recours aux impôts directs et (2) des dépenses sont stables et transparentes. L'argument théorique souvent avancé est que les élites de l'Etat ne sont pas incitées à mettre en place des institutions fortes de leur propre chef, si bien qu’ils doivent être forcés à le faire par la société.

Les différentes structures de propriété de la société modifient le rapport de négociation entre la société et l'Etat. Par exemple, si les ressources naturelles appartiennent au secteur privé, le secteur privé détient le pouvoir et l’Etat peut alors difficilement modifier les droits de propriété, si bien qu’il lui est alors difficile de ne dépendre que des ressources naturelles comme assiette fiscale. Au contraire, l’Etat doit développer des ressources fiscales alternatives. En outre, le secteur privé peut user de son plus fort pouvoir de négociation pour réclamer de meilleures institutions financières, car il souffre des mauvaises. C'est pourquoi on peut s'attendre à ce que plus secteur privé possède et contrôle une part importante des richesses, meilleur est le régime fiscal.

Les deuxième et quatrième régimes sont des cas intermédiaires et leurs implications pour le régime budgétaire sont plus complexes et dépendent de d'autres facteurs. Par exemple, une caractéristique générale est que la propriété privée (…) rend plus difficile pour l'État de se financer à partir de la rente des ressources et, partant, aurait tendance à encourager le développement d'un ensemble plus fort d’institutions budgétaires. Pourtant, la propriété étrangère diffère de la propriété nationale dans le sens où il peut être plus facile pour l'État d’annuler ou de renégocier des contrats avec des sociétés étrangères et, à la limite, d’exproprier les compagnies étrangères (comme cela s'est produit récemment en Bolivie et au Venezuela et par le passé dans des pays comme le Chili, l'Iran et le Mexique). Ainsi, alors que l'on pourrait s’attendre à ce que le quatrième régime ait de meilleures institutions financières que la première (propriété et contrôle par l'Etat), on peut également s’attendre à ce qu’il ait en moyenne de pires institutions financières que le troisième régime.

(…) Il s'avère en effet qu’au Turkménistan et en Ouzbékistan l’Etat possède et contrôle les secteurs pétroliers. L'Azerbaïdjan a choisi la propriété de l'Etat, sans contrôle étatique, la Russie a gardé une propriété nationale privée et, enfin, le Kazakhstan a choisi la propriété étrangère privée. Ainsi, cette étude suggère qu'une institution qui s’avère essentielle pour certains aspects des conséquences institutionnelles de la richesse pétrolière (et, par implication logique, des autres richesses en ressources naturelles) est la forme de droits de propriété et si oui celle-ci est dominée ou non par l'Etat. »

Daron Acemoglu et James Robinson, « Resource Curse and Institutions: Getting more specific », in Why Nations Fail? (blog), 27 juin 2013. Traduit par M.A.


aller plus loin... lire « Le syndrome hollandais ou l'abondance en ressources naturelles comme malédiction »

vendredi 26 juillet 2013

Ressources naturelles et institutions politiques : l’Etat rentier

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« Penchons-nous à nouveau sur les liens entre ressources naturelles et institutions. Dans un précédent billet, nous avons vu qu’il y avait débat quant à savoir si l’abondance des ressources naturelles sapait ou non la démocratie. L'autre débat qui a relié la question de l’abondance en ressources naturelles, en particulier le pétrole, à celle des institutions politiques, porte autour de la notion d’"État rentier" (rentier state).

Emis la première fois par l'économiste iranien Hossein Mahdavy en 1970 dans son article “The Pattern and Problems of Economic Development in Rentier States: The Case of Iran”, cette notion suggère que si un pays est fortement dépendant des ressources naturelles, en particulier pour le financement du gouvernement, alors cette dépendance conduit à un affaiblissement de l’Etat.

En d'autres termes, État rentier = Etat faible.

Cela tend aussi à nourrir l’irresponsabilité (unaccountability), car si un Etat peut se financer via les rentes tirées des ressources naturelles, alors il n'a pas besoin de développer un système budgétaire pour taxer la population. Quand les gens ne sont pas imposés par le gouvernement, selon cet argument, ils sont moins enclins à rendre le gouvernement responsable (accountable).

Ces idées ont suscité une abondante littérature en sciences sociales. Elles trouvent également de nombreuses résonances dans l'histoire économique. Dans notre livre Why Nations Fail, par exemple, nous avons vu comment l'afflux des richesses minérales en provenance des colonies américaines au seizième siècle a contribué à réduire les freins et contrepoids sur l’Etat espagnol, mais aussi à le rendre moins efficace. En effet, l'Espagne est passée du statut de potentielle puissance dominante en Europe à celui de perdant dans la compétition géopolitique européenne. À notre connaissance, il n'existe pas encore de test empirique convaincant de la thèse de l'État rentier, peut-être parce qu'il est très difficile de mesurer la "capacité" ou la "force" de l'Etat.

Il semble probable que bon nombre des enjeux qui ont surgi dans la littérature empirique sur les liens entre, d’une côté, les ressources naturelles et, de l’autre, la croissance économique et la démocratie soient pertinents. Peut-être que l’abondance des ressources naturelles peut affaiblir la capacité de l'Etat en certaines circonstances, mais dans d'autres cas, il semble tout à fait probable qu’elle puisse la renforcer. Par exemple, les monarchies du golfe persique n'avaient presque aucune infrastructure étatique ou bureaucratique moderne quand ils ont découvert le pétrole et qu’ils ont commencé à l’exploiter. Aujourd'hui, ces Etats sont beaucoup plus larges et capables, même s’ils sont complètement financés par le pétrole. »

Daron Acemoglu et James Robinson, « Natural resources and political institutions: The rentier state » in Why Nations Fail (blog), 25 juillet 2013.Traduit par M.A.

lundi 8 juillet 2013

Le paradoxe égyptien : sauver la démocratie pour la repousser

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« Le premier gouvernement librement élu d'un pays où une grande partie de la société est privée de ses droits, de tout pourvoir, (…) est évincé par un coup d'Etat militaire qui prétend sauver la démocratie et qui est soutenu par les anciennes élites et les "libéraux". Résultat ? Trois autres coups d'Etat militaires et, 50 ans plus tard, une société profondément polarisée où aucune politique réellement inclusive n’est susceptible d’être mise en place.

Non, nous ne parlons pas de l'avenir de l'Egypte (pas directement en tout cas). Nous venons juste de décrire ce qui s'est passé en Turquie en 1960 comme nous l'avons déjà fait dans nos précédents billets. En Turquie, la première transition vers une véritable démocratie multipartite a eu lieu en 1946 avec la fondation du Parti démocrate (DP ou Demokrat Parti). Elle survint après deux expériences avec une démocratie multipartite contrôlée, au cours desquelles même les partis d'opposition de façade formés par des partisans du régime reçurent tellement de soutien qu'ils ont dû être dissous par Mustafa Kemal Atatürk, le dirigeant autocratique du pays.

En 1950, à la grande déception des élites de l’Etat et des militaires, le DP est arrivé au pouvoir avec une victoire écrasante aux élections, donnant pour la première fois la voix à des millions de Turcs qui étaient jusque-là privés de leurs droits. Inévitablement, cela impliquait une rhétorique populiste et teintée d'islam. Mais les élites du DP n’étaient elles-mêmes pas des anges (quelqu'un est-il surpris ?). Une fois qu'elles ont vu leur popularité décliner, elles ont tout simplement adopté les pratiques de leurs rivaux en nourrissant la corruption, en prenant des mesures répressives et en muselant férocement les médias.

Le 27 mai 1960, l'armée lance un coup d’Etat, largement soutenu par la bureaucratie, par les élites intellectuelles et par les soi-disant "libéraux" pro-démocratie. Après tout, n’est-ce pas l'armée qui venait de sauver la démocratie du DP et de son leader populiste, Adnan Menderes ? L'armée s’est empressée de pendre trois des dirigeants du DP, notamment le Premier ministre Menderes. L'armée est intervenue trois fois dans la vie politique turque au cours des quarante années suivantes. Les racines des problèmes actuels de la Turquie se trouvent en partie dans la polarisation que le coup d’Etat a aggravée en arrachant le pouvoir des mains de ceux qui s’étaient sentis impuissants durant si longtemps.

Qu'est-ce qui se serait passé si le coup d'Etat militaire n’avait pas eu lieu ? Personne ne le sait. (…) Menderes et les autres élites du DP auraient inévitablement endommagé l'économie ou fait basculer la société dans la soumission avant la prochaine élection pour instaurer leur propre dictature. Possible, mais peu probable. Au contraire, ils auraient probablement été chassés du pouvoir aux élections suivantes sans que la démocratie turque ne soit remise en cause.

La même chose vient d’arriver en Egypte avec les Frères musulmans et Mohamed Morsi. Bien sûr, les Frères musulmans, une fois au pouvoir, ne faisaient plus preuve de la conciliation, ni de la recherche de compromis qu'ils avaient affichées lors des élections pour gagner les voix des libéraux et des gauchistes (…). Bien sûr, Morsi était devenu autoritaire, en essayant de mettre ses proches à des postes de pouvoir au sein de la bureaucratie d'Etat (comme les militaires et Moubarak l’avaient fait auparavant). Bien sûr, l'économie était déprimée (mais pas seulement à cause de sa mauvaise gestion par la Fraternité, mais aussi en raison de l'instabilité qui accompagne naturellement ces profondes transformations sociales).

Qu'est-ce qui se serait passé si le coup d'Etat militaire du mercredi 3 Juillet 2013 qui a chassé Morsi du pouvoir pour l’amener en détention militaire n’avait pas eu lieu ? Encore une fois, nous ne savons pas. L'économie aurait peut-être été si profondément affectée que de plus violentes manifestations auraient éclaté. Les Frères musulmans pourraient avoir si fortement contrôlé les artères du pouvoir qu'ils auraient instauré leur propre dictature et empêché ainsi définitivement la mise en place d’institutions politiques plus inclusives en Egypte.

Tout est possible, mais (…) certains risques étaient préférables au retour de l'armée soutenu par des soi-disant libéraux qui appellent désormais au retour de la société sous le contrôle militaire. En fait, le mouvement rebelle, qui a recueilli plus de 20 millions de signatures pour appeler à des élections présidentielles anticipées, suggère que les Frères musulmans auraient été facilement battus aux élections, si seulement leurs adversaires avaient pu attendre leur heure.

Tout comme la Turquie, ce dont l'Egypte avait besoin, c'était que ceux qui accédaient au pouvoir pour la première fois perdent pacifiquement une élection - non pas parce que leurs adversaires ne peuvent tolérer leur pensée (…), mais tout simplement parce qu'ils se sont trompés et qu’ils n'ont pas su bien gouverner, parce qu'ils ont perdu le soutien des gens ordinaires et ont alors à reprendre le chemin par lequel ils étaient arrivés, celle des urnes. Tout comme en Turquie, l'Egypte avait besoin de garanties de la part des deux parties qu'une politique inclusive soit mise en place et que tous les segments de la société puissent partager le pouvoir, indépendamment de leur croyance, de leur religion, de leur genre et de leur statut social.

Au lieu de cela, nous avons entre les mains un coup d'Etat militaire qui confirme les pires craintes d'une très large fraction de la population, notamment la crainte que les élites soi-disant libérales et l’armée qui ont gouverné le pays pendant si longtemps vont tout faire pour ne pas partager le pouvoir avec eux (n’oublions pas que Moubarak et ses acolytes, avec l'armée, avaient également mis sur la touche les jeunes et les libéraux qui sont désormais devenus les alliés des soldats). Comment ce segment de la société pourra-t-il faire confiance à la politique démocratique ? Comment pouvons-nous attendre d'eux qu’ils ne s’échinent pas à saper leurs adversaires lorsqu'ils accèdent au pouvoir au niveau national ou local ? Comment pouvons-nous maintenant espérer mettre fin à la loi d'airain de l'oligarchie égyptienne ? On dirait que, comme en Turquie, le chemin vers la vraie démocratie en Egypte sera long, ardu et parsemé d'occasions manquées. »

Daron Acemoglu et James Robinson, « The Egyptian paradox: Saving democracy and setting it back », in Why Nations Fail (blog), 5 juillet 2013.

vendredi 5 juillet 2013

Turcs Noirs, Turcs Blancs

« S’il y a en effet de puissantes continuités entre les institutions ottomanes et celles du début de la République turque, alors le fait qu’il y ait des continuités entre les premières années de la République et aujourd'hui ne devrait surprendre personne.

Dans l'intervalle, la Turquie a balayé un régime de parti unique et a eu des périodes d'élections démocratiques assez concurrentielles. Mais cela a toujours été dans l'ombre de trois processus sociaux hérités du début de la République : une armée puissante, des institutions étatiques faibles qui ne sont pas indépendantes de ceux qui contrôlent le gouvernement et enfin de profondes divisions au sein de la société.

Un aspect de ces divisions, qui a été particulièrement déterminant pour l'histoire récente de la Turquie, a été capturé avec concision par le premier ministre Tayyip Erdogan quand il a dit (voir ici) : "Dans ce pays, il y a une ségrégation entre les Turcs Noirs et les Turcs Blancs. Votre frère Tayyip appartient aux Turcs Noirs". Les Turcs Blancs sont ici les élites kémalistes éduquées et aisées qui s’appuient sur certaines des idées d'Atatürk. Ils sont souvent associés à la bureaucratie de l'Etat et à l'armée. Les Turcs Noirs sont ceux que les Turcs Blanc considèrent comme peu instruits, appartenant à la classe inférieure et qui sont soit paysans, soit incapables de se défaire de leur héritage paysan. Même si la terminologie de Turcs Noirs et Blancs n’est entrée dans le lexique turc que récemment, pour comprendre ce que Tayyip Erdoğan a signifié nous devons revenir aux divisions et aux lignes de faille qui l’on observait déjà dans la société ottomane au dix-neuvième siècle.

La religion (l’Islam) a joué un rôle central dans la société ottomane, qui comprenait principalement des travailleurs agricoles, peu éduqués. Comme nous l'avons discuté dans notre ouvrage Why Nations Fail, l'Etat central s’est donné beaucoup de mal pour limiter la diffusion des informations afin de contrôler la société. Bien que l'Etat central ait été en mesure de dominer depuis plusieurs siècles la pratique et pensée religieuses, y compris les érudits religieux (les oulémas), la croyance religieuse possède inévitablement ses propres dynamiques. Ces dynamiques se sont intensifiées au cours du dix-neuvième siècle, lorsque les populations non musulmanes qui étaient précédemment asservies se levèrent et acquirent souvent avec succès leur indépendance dans les territoires européens de l'Empire.

La "contre-révolution" de 1909 contre le régime du CUP (Comité Union et Progrès) (…) avait ses racines dans la réaction de la couche inférieure des oulémas, même si elle a probablement été fomentée et financée par Abdülhamit. (Il est intéressant de noter que, témoins de l'asservissement des institutions de l'État et même de l’établissement religieux et juridique, les échelons supérieurs des oulémas semblent avoir été heureux de s’associer avec le CUP, qui contrôlait désormais le gouvernement.) Ils ont été en mesure de s’appuyer sur les attitudes conservatrices qui furent suscitées par les craintes de voir leur mode de vie, leur religion et sur l'ordre menacés.

Après des tentatives ratées pour mobiliser les attitudes religieuses conservatrices de la majorité de la population, le CHP (Cumhuriyet Halk Partisi ou Parti républicain du peuple) d'Atatürk a commencé à regarder la religion et la grande partie de la majorité des paysans comme des obstacles à leur projet. Il n’était pas étonnant alors que bon nombre des réformes du CHP ont directement visé à réprimer la religion, à réduire cette majorité des paysans au silence, à la mettre à l'écart et à imposer de nouvelles langue, historiographie et culture au peuple turc.

La domination militaire et politique du CHP ainsi que sa volonté à recourir à la force si nécessaire ont assuré que le projet kémaliste réussisse jusqu'à la fin de la Seconde Guerre mondiale sous les auspices du règne du parti unique (CHP). Des fissures dans le système étaient déjà apparues, cependant. En 1946, le Parti démocrate (DP ou Demokrat Parti) a été fondé par les anciens membres du CHP. Bien que les dirigeants du CHP aient d'abord pensé pouvoir contrôler ce nouveau parti, cela s'est finalement avéré impossible. En 1950, le DP est arrivé au pouvoir avec une victoire écrasante aux élections. Ses députés, et certainement ses partisans, étaient plus ruraux et travaillaient dans le commerce et dans les petites et moyennes entreprises (ce qui contrastait avec les fonctions bureaucratiques ou militaires de la majorité des députés du CHP). Ce fut le début de l'ascension politique de ceux qui seront par la suite connus sous le nom de Turcs Noirs.

Nous discuterons des implications économiques du régime du DP dans un autre billet. Ce qui nous intéresse ici est la fin de la période du DP. Le premier coup d'Etat militaire en Turquie a eu lieu le 27 mai 1960. Celui-ci met un terme à la première expérience de la Turquie avec la démocratie. L'armée s’empresse de pendre trois des dirigeants du DP, y compris le Premier ministre Adnan Menderes.

Le DP et Menderes sont certainement devenus autoritaires à la fin de leur règne, en s’appuyant sur la répression et en censurant les médias. Mais on peut aussi voir les racines du coup d'Etat militaire dans la capacité du DP à mobiliser de larges segments de la population jusque-là exclus de la vie politique et aussi les raisons de son succès dans l'utilisation de la religion à des fins politiques. Étonnamment, le coup d'Etat militaire contre le premier gouvernement à avoir été élu par le peuple dans l'histoire turque a reçu le soutien enthousiaste de la "gauche turque" parce que cette dernière trouve ses origines dans la bureaucratie de l'Etat et dans l'armée et s’est ainsi naturellement affiliée au CHP (…).

Les conflits au sein de la société turque qui sont apparus à la surface, puis portés au point d'ébullition au cours des décennies suivantes (…) ne sont pas seulement une répétition des conflits entre les élites du CHP et du DP et leurs partisans. Au contraire, le bref épisode démocratique des années cinquante a prouvé que les élections n’apporteraient pas facilement des politiques inclusives en Turquie. Les élites du CHP n’ont pas supporté de perdre l'élection, alors elles cherchèrent immédiatement à déstabiliser le gouvernement du DP. Les élites du DP n'ont pas hésité en retour à user de leur pouvoir et de leur contrôle sur l'Etat (…) pour saper le CHP (en tentant de fermer le CHP de la même façon que les forces kémalistes avaient auparavant cherché à fermer les partis de l’opposition et tout comme elles chercheront à le faire plus tard). Ces événements, rendus possibles en raison de l'absence de bureaucraties et d’institutions d’Etat qui soient indépendantes, se sont répétés au cours des 50 années suivantes.

En effet, il est difficile de manquer les parallèles entre l'AKP et le DP. Il ne devrait donc pas être surprenant que les lignes de bataille soient également similaires, et le conflit qui a opposé les forces kémalistes du CHP et les élites militaires avec le "populisme religieux" du DP réémergera dans les conflits entre les nouveaux kémalistes d'un côté et l'AKP et les Turcs noirs de l’autre.

Dans les années qui ont suivi, les militaires se sont de plus en plus définis comme les défenseurs de (…) l'idéologie kémaliste. Ils ont purgé les officiers qu'ils soupçonnaient d’avoir de fortes croyances religieuses ou un zèle kémaliste insuffisant.

Alors, peut-être de façon prévisible, le manque de confiance et la spirale d'animosité entre les élites kémalistes et le DP des années cinquante ont atteint des proportions alarmantes dans les années deux mille lorsque l’établissement politique kémaliste et surtout l'armée adoptèrent une attitude hostile envers l'AKP (dont le chef, Tayyip Erdoğan, a été empêché de prendre part aux élections de 2002 et ne put prendre le pouvoir qu’après avoir été débarrassé de l’accusation d'incitation à la haine religieuse).

L'armée s’est empressée de menacer l'AKP d’un autre coup d'Etat avec une note sur son site internet en avril 2007, juste après que l'AKP ait pris le contrôle de la présidence (les militaires avaient pris plusieurs fois des mesures contre les gouvernements élus entre 1960 et 2002, notamment en 1997 contre le Refah Partisi qui pourrait être considéré comme un précurseur de l'AKP, même si l'AKP a pris en partie ses distances avec ce parti et a généralement adopté une attitude plus libérale sur de nombreuses questions). Elle a également menacé de poursuites contre l'AKP dès le début. Fait inquiétant, la Cour constitutionnelle a entamé des procédures pour fermer l'AKP parce que leur perspective religieuse violait la Constitution. (…) L'épouse du nouveau président, le numéro deux de l'AKP, Abdullah Gül, portait le foulard, quelque chose que la Constitution turque interdit dans les lieux publics.

Mais la situation était différente en 2007 par rapport à 1960. L'AKP a déjà organisé de plus profonds réseaux sociaux au sein de la société turque moderne et il a pris le contrôle d'une grande partie de la bureaucratie et d’une police de plus en plus militarisée, alors que le statut de l'armée dans la société turque était dans un plus bas historique. Cette fois-ci, les kémalistes et les Turcs blancs ont perdu. »

Daron Acemoglu et James Robinson, « Black Turks, White Turks », in Why Nations Fail (blog), 20 février. Traduit par M.A.

mercredi 3 juillet 2013

L’économie politique de la Turquie

« Dans les précédents billets (ici, ici, ici et ici), nous avons retracé l'histoire des conflits et des institutions politiques en Turquie. La question qui se pose naturellement à l'économiste est de savoir comment tout cela a influencé l'économie turque. Ceci est particulièrement important pour comprendre pourquoi l'économie turque a connu d’assez bonnes performances macroéconomiques durant la dernière décennie - essentiellement depuis la crise économique et financière de la Turquie en 2001 et peut-être, non sans coïncidence, depuis que l'AKP (le Parti Justice et Développement ou Adalet ve Kalkinma Partisi) est venu au pouvoir en novembre 2002.

Le graphique suivant (…) montre l'évolution du PIB turc au cours des deux dernières décennies. (Le graphique montre le PIB en dollars américains en taux de change du marché ; en parité de pouvoir d’achat, l'augmentation du PIB de la Turquie depuis 2002 est moins prononcée, mais contraste toujours fortement avec la performance de l'économie turque dans les années quatre-vingt-dix).

GRAPHIQUE PIB par tête (en dollars)

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Qu’est-ce qui explique le revirement ? Bien que les facteurs macroéconomiques standards, tels que la politique monétaire, les dépenses publiques, la confiance et la performance à l'exportation, sont sans aucun doute importants, nous pensons que les institutions économiques et l'ombre de la politique ont été tout aussi déterminants pour l'économie turque depuis le début du 21e siècle.

Comme nous l'avons dit ici, Atatürk et son parti, le CHP (le Parti républicain du peuple ou Cumhuriyet Halk Partisi), ont mis en place un projet de construction d'État, en modernisant l'économie et en renforçant le contrôle de l'Etat sur l'économie et la société. Mais cela n'implique pas la création d'institutions politiques ou économiques inclusives. Même (…) le CHP a encouragé l'industrialisation et amélioré certains aspects des institutions économiques turques, l'État a joué un rôle majeur dans l'économie et a été certainement plus qu’un partenaire d’égal à égal pour l'entreprise privée. Pour les entreprises, les liens avec le CHP, qui accordait d'importantes subventions et protections, étaient souvent aussi importants que l'innovation entrepreneuriale. Comme semble commun avec d’autres épisodes de "capitalisme d'Etat" (comme nous l'avons dit ailleurs), le motif derrière le contrôle de l'Etat n'était pas seulement idéologique, mais ce contrôle s’explique en partie par la volonté des élites du CHP de garder le contrôle sur l'économie et la société.

Un tournant important a été l'élection du DP (Parti démocratique ou Demokrat Parti) dans les années cinquante qui a non seulement marqué le début de l'ascension politique des "Turcs noirs" , mais également desserré le contrôle de l'Etat et encouragé et soutenu les entrepreneurs d’Asie mineure. Le résultat a été un boom économique majeur au cours du premier mandat du DP.

Mais il serait erroné de voir le DP comme le signe avant-coureur d'une inclusion économique. (…) Tout d'abord, le DP n’a pas cherché à contester le monopole de plusieurs sociétés établies. Deuxièmement, le DP a jugé politiquement opportun de créer des liens avec les entreprises et les propriétaires conservateurs dans un réseau de patronage clientéliste, qui a ensuite été perfectionné par son successeur, l'AP (Parti de la Justice ou Adalet Partisi). Troisièmement, se voyant comme assiégé et harcelé par les élites militaires et bureaucratiques du CHP, il n’a pas cherché à créer des institutions indépendantes de l'État, préférant, dans la mesure du possible, les garder sous son contrôle. Quatrièmement, une fois contesté sur le plan électoral, le DP n'a pas hésité à poursuivre des politiques macroéconomiques insoutenables, avec des coûts importants pour l'économie turque.

L'épisode du DP met en évidence une série de parallèles avec les tentatives ultérieures pour desserrer le contrôle de l'Etat sur l'économie et la société, poursuivie, quoique souvent timidement, par l'AP dans les années soixante et soixante-dix ; par l'ANAP (Parti de la Mère ou Anavatan Partisi) dans les années quatre-vingt ; et par l'AKP dans les années deux mille. Tout d'abord, ce sont ces partis, avec des racines dans les milieux conservateurs, qui parlaient très souvent au nom des « Turcs noirs ». Deuxièmement, ce sont ces partis qui ont amené un peu plus d’inclusivité économique, même si c'était souvent juste pour les entreprises. Toutefois, cela a toujours été limité, s’est accompagné de pratiques clientélistes et a quelques fois consisté à créer un autre groupe d'hommes d'affaires fortement connectés qui faisaient de l'argent grâce au soutien de l'Etat.

Un changement d'époque pour l'économie turque est venu sous le premier gouvernement de l'ANAP de Turgut Özal, qui a libéralisé l'économie plus que ses prédécesseurs, a levé toute une série de restrictions sur la création d'entreprise, a rendu la lire turque convertible et a encouragé la croissance des exportations. Entre 1983 et 1987, la croissance économique turque s’est accélérée rapidement, alimentée en partie par les exportations. Mais cette marée montante n'a pas levé tous les bateaux et ne s’est pas traduite par une amélioration générale du niveau de vie. Cette période a également vu les inégalités augmenter rapidement ; il n'y avait pas d’actions pour briser l'emprise des monopoles nationaux et les connexions ont continué à être la principale monnaie dans l'économie. En fait, pendant le règne de Özal, il y a eu une explosion de la corruption.

Une hypothèse (…) serait que le début du gouvernement de l'AKP ait permis une ouverture des opportunités économiques aux «tigres anatoliens », les entrepreneurs d’Asie mineure (…), sans précédents depuis au moins le premier mandat du DP. Ceci est bien illustré par l’essor de plusieurs organisations professionnelles représentant les petites et moyennes entreprises (…) comme le MÜSIAD (l’Association des Industriels et d’Hommes d'Affaires Indépendants) et le TUSKON (la Confédération des Industriels et Hommes d’Affaires de Turquie). Par exemple, le MÜSIAD s’est opposé dans le nom, dans la rhétorique et dans la réalité au TUSIAD, l'association des grandes et puissantes entreprises qui avait joué un rôle important dans l'économie et la politique turques dans les précédentes décennies. Le MÜSIAD, fondé en 1990, s’est agrandi et est devenu une force politique et économique à ne pas négliger sous l’AKP. Il est naturel de penser que cette plus forte concurrence, qui a élargi la fois la base géographique et sociale de l'entrepreneuriat, a contribué à la robuste performance économique au cours de la dernière décennie, même si là encore, il n'existe pas de preuve systématique à ce sujet. (La principale hypothèse concurrente, qui doit être étudiée, est que l’essor du MÜSIAD et du TUSKON s'est faite au détriment d'autres entreprises, par exemple, simplement en transférant les marchés publics de l'un à l'autre groupe d'entreprises, ce qui correspondrait davantage à un "jeu à somme nulle").

D'autres facteurs ont probablement contribué également à la croissance économique dans les années deux mille. Particulièrement importante est la poursuite des grandes réformes macroéconomiques qui avaient commencé sous le précédent gouvernement de coalition (en particulier dirigé par l'ancien ministre des Finances Kemal Dervis), principalement en réponse à la crise financière et économique en 2001. Ces réformes ont amené sous contrôle les finances publiques, le déficit budgétaire et l’inflation à deux chiffres (…). Plus largement, l'administration de l’AKP a poursuivi de saines politiques orthodoxes. En fait, dans certains domaines, elle est apparue assez agile, par exemple en protégeant les entreprises turques des répercussions de la récession mondiale en réduisant fortement (ou en poussant la Banque centrale turque à réduire fortement) les taux d'intérêt et en accroissant la demande intérieure. L'environnement macroéconomique stable et l'expansion du crédit aux consommateurs ont alimenté la croissance de la consommation, notamment celle de la classe moyenne turque en pleine croissance. La plus grande stabilité du gouvernement majoritaire sous l’AKP, en comparaison avec une série de gouvernements de coalition faibles et inefficaces d’avant 2002, aurait également contribué à la confiance des consommateurs et des entreprises.

Mais il ne faut pas exagérer les perspectives de l'économie turque. Elle a creusé de considérables déficits des comptes courants au cours des dernières années. Il y a aussi d'autres signes suggérant qu’elle ne sera pas capable de maintenir les taux de croissance des années deux mille et la croissance a déjà considérablement ralenti en 2012. En fait, il n'existe aucune preuve que la Turquie ait échappé à ce que certains aiment appeler "la trappe à revenu intermédiaire" (middle-income trap), et elle ne semble pas prête à atteindre les mêmes taux de croissance que l’Est asiatique, qui lui permettraient de combler l'écart avec les économies de l'Union européenne.

Nous croyons que cela reflète juste le fait que les institutions économiques et politiques turques sont encore loin d'être pleinement inclusives. Même si l'AKP a uniformisé d’une certaine façon les règles du jeu, en particulier en rendant les opportunités économiques plus largement accessibles aux petites et moyennes entreprises de l’Asie mineure, les problèmes politiques (…) demeurent énormes. En plus, les entreprises sont encore grandement redevables à l'Etat. Même si l'Etat est désormais contrôlé par l'AKP, plutôt que par l'habituelle élite "blanche", les conséquences sont les mêmes : le gouvernement ou l'Etat peuvent toujours choisir les gagnants ou annuler au dernier moment des contrats (…). Il peut également alourdir la charge fiscale des entreprises avec lesquelles il entre en conflit (cf. l’amende infligée au groupe de presse Doğan).

D'importants problèmes structurels continuent également de peser sur l'économie turque. Selon le rapport "Doing Business" de la Banque mondiale, la Turquie est encore un mauvais endroit pour faire des affaires ou pour aller au tribunal. Le pouvoir judiciaire est très inefficace, arbitraire et pire encore, biaisé. Ces obstacles à la croissance économique attendent toujours une réforme (…). La Turquie a encore un long chemin à parcourir pour avoir des institutions inclusives. Cela sape nécessairement son potentiel de croissance. »

Daron Acemoglu et James Robinson, « The political economy of Turkey », in Why Nations Fail (blog), 27 février 2013. Traduit par M.A.

samedi 8 juin 2013

Ressources naturelles et institutions politiques

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« La discussion sur la malédiction des ressources naturelles (natural resource curse) au Cameroun soulève la question de savoir si la richesse en ressources naturelles, en particulier l’abondance de pétrole, est susceptible d'influencer aussi bien l'économie que les institutions politiques. Les mécanismes que nous avons proposés pour la malédiction des ressources, sans surprise, opèrent à travers la politique. Mais ils considèrent les institutions politiques comme données.

Le pétrole et plus généralement les richesses naturelles peuvent-elles mener à une détérioration institutionnelle dans la sphère politique ? La richesse pétrolière a-t-elle poussé le président Biya au Cameroun à inverser la transition espérée à la démocratie dans les années quatre-vingt-dix ? Ces questions ont été initialement posées dans deux articles de science politique. Leur réponse a été un oui retentissant.

Michael Ross a fait cela au niveau mondial dans son article de 2001 intitulé "Does oil hinder democracy?". Nathan Jensen et Leonard Wantchekon l'ont fait pour l'Afrique dans leur article "Resource wealth and political regimes in Africa". Les deux études ont montré que différentes mesures de l'abondance des ressources naturelles ou de leur importance dans l'économie sont négativement corrélées avec le degré de démocratie d'un pays. Plus le pays est abondant en ressources naturelles, moins il est démocratique : tel était le message retentissant de ces papiers qui est devenu une idée bien ancrée en science politique. On peut penser à de nombreux mécanismes via lesquels cela pourrait fonctionner. Par exemple, lorsque la richesse en ressources naturelles augmente, comme dans les études théoriques dont nous avons parlé, il devient plus lucratif d’être au pouvoir. Ainsi, les dirigeants autocratiques sont mieux préparés à utiliser la répression ou d'autres moyens pour éviter d'avoir à démocratiser leur pays ou pour éviter de perdre le pouvoir s'ils doivent faire face à des élections (ce qui est exactement ce que Biya a fait).

Il y a toutefois un profond problème avec cette littérature. Les études empiriques ont utilisé la variation transversale pour estimer l'effet de la richesse des ressources naturelles sur la démocratie. Pourtant, presque par définition, les pays pauvres dépendent des ressources et la richesse des ressources naturelles est grande par rapport à la taille totale de l'économie ou aux exportations et elle constitue une source de financement pour le gouvernement. Par exemple, les pays pauvres n'ont pas de bons systèmes fiscaux et ils ont donc tendance à s'appuyer sur les rentes des ressources naturelles. Mais les pays pauvres ont également tendance à être beaucoup moins démocratiques. Par conséquent, cette littérature ne considère par l’éventualité que la corrélation entre l’abondance des ressources naturelles (…) et l'autocratie pourrait ne pas présenter de relation causale du tout.

Cette question a été abordée par Stephen Haber et Victor Menaldo qui ont attiré l'attention sur (…) ce qui s'est passé dans un pays au niveau de la démocratie lorsque l'abondance des ressources naturelles ou la dépendance envers ces dernières se modifie. Dans leur article “Do natural resources fuel authoritarianism? A reappraisal of the resource curse”, ils trouvent qu'il n'y a pas du tout d'effet négatif de la richesse des ressources naturelles (le pétrole, en l’occurrence) sur la démocratie. Ils suggèrent même au contraire des effets positifs.

Une telle conclusion ne surprend pas totalement. En fait, il existe une littérature d'études de cas pour le Venezuela qui suggère que la richesse pétrolière était cruciale pour maintenir la démocratie parce qu’elle permettait aux gouvernements démocratiques de financer les dépenses publiques sans taxer les riches et de réduire la menace d'un coup d'Etat. Cet argument a été développé dans Crude Democracy de Thad Dunning, qui affirme que l'abondance des ressources naturelles peut à la fois promouvoir ou retarder la démocratie selon le niveau d’inégalités. Selon son modèle et de son analyse empirique, la richesse pétrolière ne retarde la démocratie que lorsque les inégalités sont faibles. Le travail de Dunning indique que les conclusions de Haber et Menaldo peuvent ne pas clore le débat. Tout comme la richesse en ressources naturelles peut avoir des effets hétérogènes sur la croissance économique en fonction des institutions, elle a probablement aussi des effets hétérogènes sur la démocratie.

Mais quelles sont les facteurs institutionnels et historiques qui jouent un rôle important dans cette hétérogénéité des effets ? Il s'agit d’une question à laquelle personne, à notre connaissance, ne s’est encore attaqué. »

Daron Acemoglu et James Robinson, “Natural resources and political institutions: Democracy“, in Why Nations Fail (blog), 29 mai 2013.


« Michael Ross (…) nous a pointé son nouveau travail avec Jorgen Andersen qui met à l’épreuve les conclusions de Haber et de Menaldo et auquel ceux qui s'intéressent à ce domaine, et en particulier aux facteurs retardant l'émergence de la démocratie au Moyen-Orient, devraient y jeter un coup d’œil. Andersen et Ross font valoir que, même avec des effets fixes de pays, il y a un effet négatif de la richesse pétrolière sur la démocratie, mais pour déceler celui-ci, on a besoin de faire interagir la richesse pétrolière avec une variable muette pour la période postérieure à 1980 (en partie parce que le rôle du pétrole a un peu changé après la hausse des prix du pétrole de l'époque). Donc, le débat se poursuit et il y a probablement encore pas mal de choses à découvrir dans ce domaine ; nous pensons notamment à l'interaction plus détaillée entre des aspects spécifiques des institutions et le rôle de l’abondance des ressources naturelles comme nous le discuterons prochainement. »

Daron Acemoglu et James Robinson, “More on natural resources and democracy”, in Why Nations Fail (blog), 4 juin 2013.

aller plus loin... lire « Le syndrome hollandais ou l'abondance en ressources naturelles comme malédiction »

mercredi 5 juin 2013

Les mécanismes de la malédiction des ressources

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« Nous avons vu dans notre précédent billet que les données internationales suggéraient que les pays dotés d'institutions faibles (caractérisées notamment par un manque d'équilibre des pouvoirs ou par des niveaux élevés de corruption) connaissent une contraction de leur activité lorsqu’ils découvrent les ressources naturelles. La question est : pourquoi ?

Il n'y a pas de consensus parmi les universitaires à ce sujet. Une très belle vue d'ensemble des nombreux arguments est fournie dans une récente revue de la littérature en 2011 par Rick van der Ploeg, expert en économie des ressources, “Natural resources: curse or blessing?”.

Un ensemble d'hypothèses est développé dans notre travail “Economic backwardness in political perspective” et dans l'article de Daron Acemoglu "Modeling inefficient institutions". L'idée est simple : si un dictateur ou un groupe d'élites est prêt à faire des choses inefficaces pour garder le pouvoir (ce fut le cas, comme nous l’avons discuté dans notre ouvrage Why Nations Fail, avec les élites russes et austro-hongrois au début du dix-neuvième siècle qui étaient prêtes à bloquer les chemins de fer et l'industrialisation), alors une plus grande rente des ressources naturelles ne fera qu’aggraver les choses. En particulier, les ressources naturelles vont accroître les "enjeux politiques", alimenter le désir des élites de s'accrocher au pouvoir et les pousser à élargir l'éventail des politiques, institutions et stratégies inefficaces et répressives pour atteindre cet objectif.

(…) De plus grands enjeux politiques ne rendront pas seulement les élites plus enclines à poursuivre des politiques ou une répression inefficaces pour s'accrocher au pouvoir, mais encourageront aussi les groupes qui aspirent à remplacer l’élite à contester le pouvoir pour prendre le contrôle des rentes des ressources naturelles, chose particulièrement probable dans les pays riches en ressources qui sont confrontés aux fréquentes guerres civiles. (…).

Une théorie connexe, peut-être mieux adaptée pour décrire les dynamiques observées au Cameroun, est celle développée par James Robinson en collaboration avec Ragnar Torvik et Thierry Verdier dans leur article “The political economy of the resource curse”. Dans ce modèle, un politicien en exercice essaye de rester au pouvoir lors d’une élection (…) en adoptant des pratiques clientélistes. Dans le modèle, le clientélisme consiste à garantir des emplois dans le secteur public à certains groupes en particulier. Cela est socialement inefficace parce que ces gens sont plus productifs dans le secteur privé, mais le rôle de l'emploi dans le secteur public est de lier les revenus futurs de ces personnes à l’actuel détenteur du pouvoir, les incitant ainsi à soutenir ce dernier lors des élections. S’il y a un boom des ressources naturelles, il devient beaucoup plus désirable pour le gouvernant de rester au pouvoir, si bien qu’il s'engage beaucoup plus agressivement dans le clientélisme et le secteur public s’élargit. Cela tend à réduire le revenu national. Bien sûr, l'augmentation de la richesse des ressources naturelles tend au contre à accroître mécaniquement le revenu national.

L’article montre que l'effet négatif peut être si important qu’il surcompense l'effet positif, si bien qu’une manne de ressources peut finalement se traduire par une baisse du revenu national. Cela se produit lorsque le clientélisme est un moyen très efficace pour rester au pouvoir et l’article l’interprète d’un point de vue institutionnel. Par exemple, lorsqu’il y a peu de freins et de contrepoids ou lorsque l'État est faible, il est alors facile d’ignorer le critère méritocratique pour embaucher dans le secteur public, comme ce fut le cas au Cameroun à la fin des années soixante-dix, auquel cas un boom des ressources naturelles peut réduire le revenu par habitant. »

Daron Acemoglu et James Robinson, « The economic nature of the resource curse: Mechanisms », in Why Nations Fail (blog), 23 mai 2013.

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vendredi 31 mai 2013

La malédiction des ressources naturelles : que nous enseignent les études empiriques ?

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« Donc le pétrole a été une malédiction pour le Cameroun.

Est-il vrai que l’abondance des ressources naturelles en général ou du pétrole en particulier a un effet négatif sur la croissance économique ? Si c'est le cas, via quels mécanismes ?

Avant de commencer à réfléchir aux mécanismes, concentrons-nous sur les données empiriques internationales. En fait, les études les plus soignées ne suggèrent pas qu’il y ait un tel effet inconditionnel. Les premiers travaux de Jeffrey Sachs et de ses collaborateurs ont suggéré que c'était le cas. Et il est vrai que la découverte et l'exploitation du pétrole au Cameroun a coïncidé avec un massif déclin économique et une détérioration du développement humain. Mais, comme nous le voyons dans le chapitre 14 de Why Nations Fail, ce n'était pas le cas au Botswana, où l’abondance de diamants a été un élément clé dans la réussite du développement économique et humain du pays. L'Australie, le Chili, la Norvège et les Etats-Unis sont d’autres exemples évidents où la richesse des ressources a contribué au développement économique.

Donc, l'affirmation selon laquelle l'effet moyen de la richesse des ressources naturelles sur la croissance économique est négatif doit être soit fausse ou inintéressante - ce qui signifie que l'effet hétérogène de la richesse des ressources dans différents contextes sont ce qui est vraiment intéressant à étudier. Quel contexte ? Comme nous le soulignons dans Why Nations Fail, la caractéristique distinctive du Botswana était son développement institutionnel avant la découverte de diamants. Il est aussi évident que le Cameroun avait de pauvres institutions en 1977 ; l'Australie, le Chili, la Norvège et les Etats-Unis avaient tous de relativement bonnes institutions quand ils ont découvert les ressources naturelles.

L'idée selon laquelle l'impact économique des ressources naturelles est conditionnelle à la qualité des institutions a été avancées de façon éclatante dans un document rédigé par Karl Moene, Halvor Mehlum et Ragnar Torvik, "Institutions and the resource curse" (voir aussi cet article). Les trois Norvégiens ont montré qu'il y a seulement une "malédiction conditionnelle des ressources" (conditional resource curse) dans le sens où il existe une corrélation négative entre l'abondance des ressources (telle qu’elle est mesurée par le ratio des exportations de produits primaires par rapport au PIB en 1970) et la croissance économique dans les pays où la qualité des institutions faibles. Mais la même corrélation est positive pour les pays, comme la Norvège, qui ont des institutions plus fortes (ou ce que nous pourrions appeler des "institutions inclusives").

Il y a bien sûr plusieurs façons de mesurer la qualité des institutions et plusieurs de ces mesures sont corrélées. Les trois Norvégiens ont créé un indice de qualité institutionnelle en faisant la moyenne non pondérée de cinq indices basés sur les données des Political Risk Services : un indice d’Etat de droit, un indice de qualité de l'administration, un indice de corruption du gouvernement, un indice de risque d'expropriation et un indice de répudiation des contrats par le gouvernement. Comme bon nombre des mesures des institutions utilisées dans cette littérature sont le résultat de processus politiques, elles sont aussi étroitement liées aux facteurs politiques.

Ainsi, cette malédiction dépend d’un assez grand nombre de facteurs qui conditionnent l'impact des ressources et qui touchent aux aspects fondamentaux des institutions politiques d'un pays (tels que la nature de la Constitution), aux institutions économiques de base (la sécurité des droits de propriété), à la nature de l'Etat (ma qualité de la bureaucratie) et à la politique du gouvernement (répudiation de contrats). Au final, leurs travaux rapportent un résultat très important : le Cameroun a connu une malédiction des ressources après 1977 parce que certains aspects clés de ses institutions étaient initialement pauvres.

Qu'en est-il des mécanismes ? Nous nous pencherons sur ce sujet dans notre prochain billet. »

Daron Acemoglu et James Robinson, « The economic nature of the resource curse: Evidence », in Why Nations Fail (blog), 21 mai 2013.

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dimanche 26 mai 2013

Y a-t-il une malédiction des ressources naturelles ? Le cas du Cameroun

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« Les ressources naturelles sont-elles vraiment une malédiction ? (...) Commençons par une étude de cas qui semble illustrer exactement ce que les gens ont à l'esprit lorsqu’ils parlent de la malédiction des ressources. Dans le récent ouvrage collectif Plundered Nations? Successes and Failures in Natural Resource Extraction dirigé par Paul Collier et Anthony Venables, se trouve un chapitre très intéressant, rédigé par Bernard Gauthier et Albert Zeufack appelé “Governance and Oil Revenues in Cameroon”. Il n'y a pas de meilleur endroit pour commencer à étudier la malédiction des ressources.

Le pétrole a été découvert au Cameroun en 1977. A ce moment-là, l'économie connaissait une croissance assez forte, fondée sur les exportations de café et de cacao. L'arrivée du pétrole a déclenché un boom et le taux de croissance moyen s’est établi à 9,4 % entre 1977 et 1986, puis le repli commença. Le positif est devenu négatif, si bien qu’en 1993 le revenu par habitant ne représentait plus que la moitié de son niveau de 1986. Bien que la croissance soit revenue ensuite, le Cameroun est encore plus pauvre qu’il ne l'était en 1986. Cette faible croissance est allée de pair avec une détérioration de développement humain. L'espérance de vie est tombée de 56 à 50 ans entre 1995 et 2006. La mortalité infantile a augmenté de presque 30 % sur la même période. Les taux de scolarisation primaire et secondaire ont diminué de 10 %. L’essentiel de ces baisses sont dues à un effondrement de l'investissement public.

Au premier abord, c’est bizarre, étant donné que Gauthier et Zeufack estiment que près de 20 milliards de dollars se sont accumulés comme rentes pétrolières pour le gouvernement camerounais depuis 1977. Cela représente environ 67 % du total des rentes pétrolières, de sorte que la part du lion de la rente est allée au gouvernement et non aux méchantes compagnies pétrolières.

Qu’a fait le gouvernement de cette manne ? Gauthier et Zeufack n'ont pas la réponse, ne serait-ce parce que seulement 54 % de cette manne (…) est apparue quelque part dans le budget du gouvernement. Le reste a tout simplement disparu et "a peut-être été pillé". Rien que pour arriver à ce premier chiffre, cela a pris énormément de travail et a nécessité d’utiliser de nombreuses sources parce que "le secteur pétrolier au Cameroun a été entouré par le secret officiel pour la plupart des trente dernières années... On en sait très peu sur le niveau des ressources revenant au pays et sur l'utilisation de ces ressources".

Fait intéressant, en 1977, le Président du Cameroun Ahmadou Ahidjo a décidé de créer un compte extrabudgétaire à l'étranger pour "gérer" les revenus pétroliers. La taille de ce compte n'a jamais été publiée et le président n’a fourni aucune information à son sujet. Ce n'était pas un fonds souverain comme celui géré par la Norvège ou par le Chili. Malheureusement, certaines justifications erronées ont été fournies ex post pour expliquer ce manque de transparence, même par la communauté internationale, qui aurait dû mieux savoir. Gauthier et Zeufack citent un rapport de la Banque mondiale de 1988 : "Bien que ce secret ait des effets potentiellement négatifs sur la responsabilité et la transparence concernant les recettes publiques, il a sans doute l'avantage de réduire les diverses pressions pour augmenter les dépenses du gouvernement qui émergent dès qu'il devient clair que le gouvernement manque de fonds."

Entre-temps, entre 1978 et 1986, les dépenses publiques sont passées de 17 % du PIB à 26 % d'un nombre beaucoup plus grand. Les salaires du secteur public ont augmenté, de même que les subventions. Il y avait aussi un boom dans la formation de capital du gouvernement, puisque celle-ci a triplé. Le gouvernement, sur la base d'une augmentation temporaire des revenus du pétrole, est à l’origine d’un boom insoutenable de la consommation et de l'investissement, dont une grande partie s’est retrouvée dans des projets non rentables, à faible valeur sociale. L’effondrement est survenu en 1986 et le Cameroun a conclu en 1988 un programme d'ajustement structurel avec le FMI.

Le Cameroun a boité depuis lors. Le président Paul Biya, qui a remplacé Ahidjo en 1982, est toujours au pouvoir après avoir survécu à la démocratisation du pays en 1992. En Octobre 2011, il a remporté son sixième mandat avec 77,9 % des voix. Entre-temps, il a dû amender la Constitution de 1996 pour retirer la limitation à deux mandats présidentiels. Le pétrole semble avoir apporté peu d’avantages pour le développement au Cameroun, bien au contraire. Cela ressemble à la malédiction des ressources n'est-ce pas ? Alors, la richesse des ressources est-elle toujours une malédiction ? »

Daron Acemoglu et James Robinson, « Is there a curse of resources? The case of the Cameroon », in Why Nations Fail? (blog), 16 mai 2013.

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vendredi 15 mars 2013

Les paradoxes du chavisme

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« Le président Hugo Chávez du Venezuela est mort. Que va-t-il se passer maintenant ? Quel héritage laisse-t-il pour le Venezuela ? (…) Il faut reconnaître que, par essence, il y a une contradiction fondamentale dans le chavismo, le projet d'Hugo Chávez. D'une part, son projet apparaissait comme une réaction de la société vénézuélienne contre les élites qui avaient la mainmise sur les institutions et l'économie du pays depuis l'indépendance du pays ou, pour être plus exact, depuis même avant l'indépendance. Mais, d'autre part, son combat contre les élites lui a également permis de créer sa propre dictature qui était même encore potentiellement plus dommageable pour l'économie du Venezuela et qui rendit impossible de créer de nouvelles institutions plus inclusives.

Il est facile de comprendre les racines de la montée au pouvoir d’Hugo Chávez après 1999. Premièrement, elles ont tenu en l’existence d’un système de parti oligarchique, le "système de Punto Fijo", nommé ainsi après le pacte de 1958 que signèrent les deux principaux partis, l’Acción Democrática (AD) et le Comité de Organización Política Electoral Independiente (COPEI), pour se partager le pouvoir. Ces élites des partis politiques acquirent du pouvoir en trouvant un soutien de la part d’un groupe d'élites économiques, les "douze apôtres". Cela a créé une oligarchie vénézuélienne, souvent désignée comme une "partidocracia".

Deuxièmement, ces problèmes ont été exacerbés par un type spécifique de "trahison politique" : (…) de nouvelles forces arrivent au pouvoir avec un programme réformateur mais, une fois au pouvoir, changent d’avis et s’allient avec les élites traditionnelles. Au Venezuela, (…) la présidence de Carlos Andrés Perez, qui mit en œuvre des réformes de libéralisation des marchés après avoir été élu sur la base d’un programme totalement différent. En 1992, il fait face à un coup d'Etat militaire orchestré par Chávez et un groupe d'officiers militaires sous la bannière du Mouvement révolutionnaire Bolivariano 200. Bien que le coup d'Etat ait échoué, les officiers ont été libérés de prison en 1994 par Rafael Caldera, le successeur de Perez.

Chávez a tout d’abord été élu président en 1998, en grande partie en réaction à un système politique qui avait été clairement capturé et qui se révélait incapable de se réformer. En désespoir de cause, les Vénézuéliens ont été attirés par quelque chose de radical. Après son élection, le président Chávez mit l'accent sur la réécriture de la constitution. Les changements qu'il a mis en œuvre comprennent le démantèlement des freins et contrepoids, à travers notamment l’instauration d'un parlement monocaméral à la place du parlement bicaméral (…) de sorte que, par exemple, les futurs changements constitutionnels ont pu être approuvés par une simple majorité de la législature. (…) La législature, par simple majorité, pouvait accorder au président des pouvoirs quasi illimités pour administrer par décrets, une fonction qui fut l’objet d’une utilisation intensive. En 2000, le président Chávez a obtenu le droit de gouverner par décret pendant un an sans avoir à obtenir l'approbation de la législature. En 2007, ce pouvoir a été renouvelé et étendu à 18 mois. Il a été renouvelé en Décembre 2010 pour 18 mois. En 2004, l'Assemblée nationale a adopté une loi élargissant la taille de la Cour suprême de 20 à 32 membres et permettant de ratifier à la majorité simple la nomination de nouveaux juges. 5 juges ont démissionné en signe de protestation, permettant à Chávez de nommer 17 nouveaux juges.

Comment Chávez a-t-il défendu de tels changements ? Comme il l'a lui-même dit, le problème était "comment rompre avec le passé, comment surmonter ce type de démocratie qui répond aux seuls intérêts des secteurs oligarchiques ; comment se débarrasser de la corruption". Ses arguments étaient convaincants. Le sociologue vénézuélien Coronil Fernando a affirmé que les gens ordinaires percevaient les élites comme "un cogollo corrompu qui a privatisé l'Etat, pillé les richesses du pays et abusé le peuple... Les gens ont été trahis par leurs dirigeants et la démocratie est devenue une façade derrière laquelle une élite utilisait l'État pour son propre avantage ».

Ce type de rhétorique et de motifs est très courant dans les régimes de gauche qui ont récemment été instaurés en Amérique latine. Par exemple, lorsqu’il prit la présidence de l'Equateur pour la première fois, Rafael Correa a déclaré "ne soyons pas naïfs... Nous avons gagné les élections, mais pas le pouvoir. La puissance est contrôlée par des intérêts économiques, les banques, la partidocracia et les médias liés aux banques." Le mot "partidocracia" est exactement le même que celui utilisé au Venezuela. Le 28 Février 2007, Correa a prononcé un discours important alors qu’il proposait la tenue d'un référendum pour obtenir une assemblée constitutionnelle. Il a commencé son discours ainsi : « Nous avons dit que nous allions transformer la patrie dans la révolution des citoyens, la rendre démocratique, constitutionnelle (…), mais révolutionnaire, sans nous empêtrer dans les anciennes structures, sans tomber entre les mains de ceux qui ont le pouvoir traditionnel, sans accepter que la patrie ait des propriétaires particuliers. La patrie est pour tout le monde, sans mensonges, avec une transparence absolue."

Donc Chávez, comme Correa en Equateur et Evo Morales en Bolivie, fut soutenu parce que le programme politique qu’il proposait était un accord avec l'électeur moyen. Selon le diagnostic que ces politiciens faisaient des problèmes au Venezuela, en Équateur et en Bolivie, les maux économiques auxquels ces pays étaient confrontés découlaient de la capture de la société par une élite. Comment changer cette situation ? Ils ont affirmé que certaines mesures devaient être prises pour briser la mainmise des élites sur le pouvoir. L'approche de Chávez, de Correa et de Morales était de renforcer les pouvoirs du président et de supprimer les contrôles et contrepoids qui, par le passé, s’étaient révélés être des outils utilisés par les élites afin de bloquer les programmes réformateurs, par exemple celui de Carlos Andrés Pérez. C'est presque comme si l'on devait "combattre le feu par le feu" : les institutions ont été accaparées par les élites, donc nous devons faire tomber ces institutions afin de construire une société différente.

Pourtant, cet appel à une société différente n'a paradoxalement pas conduit à l’instauration d’institutions différentes au Venezuela parce que le pouvoir personnel et l'influence de Chavez sont fondamentalement liés à la désinstitutionnalisation et la personnalisation de la politique vénézuélienne. Pourtant, cela peut en soi n’avoir été qu’une phase de transition. Le plus grand problème avec toute révolution, notamment celle menée par Chávez en 1998, est qu'elle peut simplement consister en ce qu’une vieille élite soit remplacée par une nouvelle. Bien que les gens, à juste titre, se plaignent que le style de gouvernement de Chávez compliqua l’institutionnalisation du régime post-partidocracia, il peut avoir des conséquences positives à court terme. La plus importante d’entre elles fut peut-être que l'attaque contre l'ancienne élite ne créa pas une nouvelle élite enracinée (imaginez : le printemps arabe en Egypte sans le triomphe immédiat des Frères musulmans). Si le Venezuela a de la chance, elle a peut-être créé une société politiquement plus fluide où il est possible de créer quelque chose de très différent et de beaucoup plus inclusif.

Il est ici intéressant d’établir une comparaison avec l'Argentine. L'attaque que mena Perón dans les années 1940 contre les élites traditionnelles a créé une machine politique et une bande d’élites politiques qui ont par la suite dominé la vie politique et dirigé le pays, avec des conséquences économiques beaucoup plus désastreuses que le précédent régime en Argentine. Le chavisme, de par sa nature non institutionnalisée, ne semble pas avoir créé une telle machine, ce qui est peut-être son plus grand héritage et la seule lueur d'espoir pour l'avenir de la démocratie vénézuélienne. »

Daron Acemoglu et James Robinson, « Paradoxes of Chavismo », in Why Nations Fail (blog), 14 mars 2013.

lundi 4 mars 2013

Pourquoi les institutions sont le principal déterminant de la croissance à long terme

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« Que sont exactement les institutions ? Douglas North (1990) en fournit la définition suivante : “Les institutions sont les règles du jeu dans une société ou, plus formellement, elles sont les contraintes humainement conçues qui façonnent l’interaction humaine. (…) Par conséquent, elles structurent les incitations dans l’échange humain, que celui-ci soit politique, social ou économique”.

Les institutions économiques d’une société, telles que la structure des droits de propriété et la présence et perfection des marchés, sont d’une importance primordiale pour les résultats économiques. Les institutions économiques sont importantes car elles influencent la structure des incitations économiques dans la société. Sans droits de propriété, les individus ne seront pas incités à investir dans le capital physique ou humain ou à adopter des technologies plus efficaces. Les institutions économiques sont aussi importantes parce qu’elles aident à allouer les ressources à leurs usages les plus efficaces, elles déterminent qui obtient les profits, les revenus et les droits résiduels de contrôles. Lorsque les marchés sont inexistants ou ignorés (comme ils le furent en Union soviétique par exemple), les gains du commerce seront non exploités et les ressources mal allouées. Les sociétés avec les institutions économiques qui facilitent et encouragent l’accumulation de facteurs de production, l’innovation et l’allocation efficace des ressources vont prospérer. Les institutions économiques, ou plus largement les institutions, sont endogènes : elles sont, du moins en partie, déterminées par la société ou par l’un de ses segments. Par conséquent, s’interroger sur pourquoi certaines sociétés sont plus pauvres que d’autres revient à s’interroger sur pourquoi certaines sociétés ont de bien « pires institutions économiques » que d’autres. (...)

1. Les institutions économiques sont importantes pour la croissance économique parce qu’elles forment les incitations auxquelles les acteurs économiques clés de la société sont soumis. En particulier, elles influencent les investissements dans le capital humain et physique et l’organisation de la production. Bien que les facteurs culturels et géographiques puissent aussi importer pour la performance économique, les différences entre les institutions économiques sont une source majeure de différences entre les pays dans la croissance économique et la prospérité. Les institutions déterminent non seulement le potentiel de croissance de l’économie, mais aussi un éventail de résultats économiques, notamment la répartition des ressources dans le futur, c’est-à-dire la répartition de la richesse, du capital physique ou du capital humain. En d’autres mots, elles influencent non seulement la taille du gâteau agrégé, mais aussi comment le gâteau est réparti entre les différents groupes et individus dans la société.

2. Les institutions économiques sont endogènes. Elles sont déterminées comme choix collectifs de la société, en grande partie pour leurs répercussions économiques. Cependant, rien ne garantit que tous les individus et tous les groupes vont préférer le même ensemble d’institutions économiques parce que, comme nous l’avons précédemment noté, différentes institutions économiques ne mènent pas à une même répartition des ressources. Par conséquent, il va typiquement y avoir un conflit d’intérêt entre divers groupes et individus sur le choix des institutions économiques. Ainsi, comment les initiations économiques sont-elles déterminées à l’équilibre ? S’il y a, par exemple, deux groupes avec des préférences opposées concernant l’ensemble d’institutions économiques, les préférences de quel groupe vont prévaloir ? La réponse dépend du pouvoir politique des deux groupes. Bien que l’efficacité relative d’un ensemble d’institutions économiques par rapport à un autre puisse jouer un rôle dans ce choix, le pouvoir politique va être l’ultime arbitre. Quel qu’il soit, le groupe qui possède le plus de pouvoir politique est susceptible d’obtenir l’ensemble d’institutions économiques qu’il préfère. (…)

3. (…) Il y a des intérêts conflictuels sur la répartition des ressources et par conséquent indirectement sur l’ensemble d’institutions économiques. Mais pourquoi les groupes avec des intérêts conflictuels ne s’accordent-ils par sur l’ensemble d’institutions économiques qui maximise la croissance agrégée (la taille du gâteau agrégé) et utiliseraient alors leur pouvoir politique simplement pour déterminer la répartition des gains ? Pourquoi l’exercice du pouvoir politique mène-il à des inefficacités économiques et mêmes à la pauvreté ? (…) Il y a des problèmes d’engagement inhérents à l’usage du pouvoir politique. Les individus qui ont le pouvoir politique ne peuvent s’engager à ne pas l’utiliser dans leurs meilleurs intérêts et ce problème d’engagement crée une inséparabilité entre l’efficience et la répartition parce qu’aucun transfert (…) crédible ne peut être réalisé pour compenser les conséquences d’un ensemble particulier d’institutions économiques sur la répartition.

4. La répartition du pouvoir politique dans la société est aussi endogène, cependant. Dans notre cadre, il est utile de distinguer entre les deux composantes du pouvoir politique : (…) le pouvoir (institutionnel) de jure et le pouvoir politique de facto. Ici le pouvoir politique de jure se réfère au pouvoir qui trouve son origine dans les institutions politiques dans la société. Les institutions politiques, tout comme les institutions économiques, déterminent les contraintes et incitations touchant aux acteurs clés, mais cette fois-ci dans la sphère politique. Des exemples d’institutions politiques comprennent la forme du gouvernement (par exemple, démocratie versus dictature ou autocratie) et l’ampleur des contraintes pesant sur les politiques et les élites politiques. Par exemple, dans une monarchie, les institutions politiques allouent tout le pouvoir politique de jure au monarque et placent peu de contraintes sur son exercice. Une monarchie constitutionnelle, par contraste, correspond à un ensemble d’institutions politiques qui affecte une partie du pouvoir politique du monarque au parlement, ce qui contraint effectivement le pouvoir politique du monarque. (…)

5. Il y a plus de pouvoir politique que d’institutions politiques, cependant. Un groupe d’individus, même s’ils n’ont pas obtenus de pourvoir politique des institutions politiques (…) peuvent néanmoins posséder du pouvoir politique. Plus précisément, ils peuvent se révolter, utiliser des armes, engager des mercenaires, coopter les militaires ou utiliser des protestations économiquement coûteuses, mais largement pacifiques, afin d'imposer leur volonté sur la société. Nous nous référons à ce type de pouvoir politique comme le pouvoir politique de facto, qui a lui-même deux sources. Premièrement, il dépend de la capacité du groupe en question à résoudre son problème d'action collective, c'est-à-dire à assurer que les gens agissent ensemble, même quand chaque individu peut avoir une incitation à se comporter en passager clandestin. Par exemple, les paysans du Moyen Age, qui n’ont reçu aucun pouvoir politique par la Constitution, purent parfois résoudre le problème d'action collective et entreprendre une révolte contre les autorités. Deuxièmement, le pouvoir de facto d'un groupe dépend de ses ressources économiques, qui déterminent à la fois leur capacité à user (ou abuser) des institutions politiques existantes et aussi leur capacité à recruter et à utiliser la force contre les différents groupes. (…)

6. Cela nous amène à l'évolution (…) des institutions politiques (…). Les institutions politiques et la répartition des ressources (…) changent généralement assez lentement, et plus important encore, ils déterminent les institutions économiques et les performances économiques à la fois directement et indirectement. Il est facile de saisir leur effet direct. Si les institutions politiques placent tout le pouvoir politique entre les mains d'une seule personne ou d’un petit groupe, les institutions économiques qui assurent la protection des droits de propriété et l'égalité des chances pour le reste de la population sont difficiles à maintenir. (…) Les institutions politiques déterminent la répartition du pouvoir politique de jure, qui à son tour affecte le choix des institutions économiques. Ce cadre présente donc un concept naturel de hiérarchie des institutions, avec les institutions politiques qui influent sur les institutions économiques à l’équilibre, ces dernières déterminant alors les résultats économiques.

Les institutions politiques, bien qu’évoluant lentement, sont aussi endogènes. Les sociétés en transition de la dictature à la démocratie (…) changent leurs constitutions pour modifier les contraintes pesant sur les détenteurs du pouvoir. Puisque, comme les institutions économiques, les institutions politiques sont des choix collectifs, la répartition du pouvoir politique dans la société est le principal déterminant de leur évolution. Cela crée une tendance à la persistance : les institutions politiques allouent le pouvoir politique de jure ; ceux qui détiennent le pouvoir politique influencent l'évolution des institutions politiques et ils vont généralement choisir de maintenir les institutions politiques qui leur donnent le pouvoir politique. Cependant, le pouvoir politique de facto crée parfois des changements dans les institutions politiques. Bien que ces changements soient parfois discontinus (par exemple quand un déséquilibre de pouvoir conduit à une révolution ou lorsque la menace d’une révolution conduit à d'importantes réformes dans les institutions politiques), ils influencent souvent simplement la manière par laquelle les institutions politiques existantes fonctionnent ; par exemple si les règles fixées dans une constitution particulière sont respectées comme dans la plupart des démocraties fonctionnelles ou bien ignorées comme dans l’actuel Zimbabwe. (…)

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Il y a deux sources de persistance dans le comportement du système. D'une part, les institutions politiques sont durables et, typiquement, un changement suffisamment important dans la répartition du pouvoir politique est nécessaire pour provoquer un changement dans les institutions politiques, par exemple la transition de la dictature à démocratie. D’autre part, quand un groupe est particulièrement riche par rapport aux autres, cela va accroître son pouvoir politique de facto et lui permettre de faire émerger les institutions économiques et politiques favorables à ses intérêts. Cela aura tendance à reproduire dans le futur les inégalités de richesse initiales. En dépit de ces tendances à la persistance, il demeure un potentiel de changement. En particulier, les "chocs" (notamment les changements dans les technologies et dans l'environnement international) qui modifient l'équilibre du pouvoir politique (de facto) dans la société peuvent entraîner des changements majeurs dans les institutions politiques et par conséquent dans les institutions économiques et la croissance économique. (...)

(…) Pourquoi certaines sociétés choisissent les “bonnes institutions économiques” ? A ce stade, nous devons être plus spécifiques quant à la définition des bonnes institutions économiques. (…) Les sociétés où seulement une très petite fraction de la population dispose de droits de propriété bien élaborés n’ont pas de bonnes institutions économiques. (…) Avec cette définition des bonnes institutions économiques comme garantes des droits de propriété pour un large sous-ensemble de la société, notre cadre nous amène à (...) une réponse pour notre question fondamentale. Premièrement, les institutions politiques qui placent des contrôles sur les détenteurs du pouvoir politique (par exemple, en créant un équilibre des pouvoirs dans la société) sont utiles pour l’émergence de bonnes institutions économiques. Ce résultat est intuitif ; sans contrôles sur le pouvoir politique, les détenteurs du pouvoir sont plus susceptibles d’opter pour un ensemble d’institutions économiques qui sont bénéfiques pour eux-mêmes, mais qui s’avèrent préjudiciables pour le reste de la société, qui va typiquement échouer à protéger les droits de propriété d’un large sous-ensemble de la population. Deuxièmement, de bonnes institutions économiques sont le plus susceptible d’émerger lorsque le pouvoir politique est entre les mains d’une groupe relativement large avec de significatives opportunités d’investissement. (…) Toute chose égale par ailleurs, dans ce cas, les détenteurs du pouvoir vont eux-mêmes bénéficier de la protection des droits de propriété. Troisièmement, les bonnes institutions économiques sont le plus susceptible d’apparaître et de persister lorsque les détenteurs du pouvoir ne peuvent extraire que peu de rentes du reste de la société, puisque de telles rentes les encourageraient à opter pour un ensemble d’institutions économiques qui rendent l’expropriation des autres possible. (...) Les institutions politiques sont essentielles non seulement parce qu’elles déterminent les contraintes sur l’usage du pouvoir politique (de facto et de jure), mais aussi quels groupes détiennent le pouvoir politique de jure dans la société. »

Daron Acemoglu, Simon Johnson et James Robinson, « Institutions as the fundamental cause of long-run growth », NBER working paper, n° 10481, mai 2004.

lundi 4 février 2013

Le capital social comme élixir politique

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Je remercie sincèrement Daron Acemoglu de me laisser la possibilité de traduire et de diffuser les billets qu'il co-écrit avec James Robinson sur leur blog commun Why Nations Fail. Voici ci-dessous la traduction de leur dernière contribution :

« Dans notre dernier billet traitant des perspectives entourant la fin de la politique clientéliste aux Philippines, nous avons noté comment l'organisation par la société civile s’avérait importante pour la réussite des villes de Cebu et Naga. Comme nous l'avons déjà dit, Robert Putnam a popularisé un langage pour parler d’une telle organisation. Dans son livre majeur Making Democracy Work, Putnam a affirmé que la clé pour expliquer (…) la manière par laquelle le gouvernement fonctionnait en Italie était le (…) capital social (en particulier, la façon par laquelle il fonctionna dans le nord et la façon par laquelle il ne parvenait pas à fonctionner dans le Sud).

Putnam définit le capital social comme (…) "les caractéristiques de l'organisation sociale telles que les réseaux, les normes et la confiance sociale qui facilitent la coordination et la coopération pour un bénéfice mutuel". Comme nous l'avons mentionné dans notre dernier billet, Putnam a utilisé des moyens très originaux pour mesurer le comportement du gouvernement et le capital social. En particulier il a associé le capital social à la densité de la vie associative mesurée par l’ampleur à laquelle les gens prennent part à différents types de sociétés et d'organisation. L'idée était que cette participation renforce la confiance et la coopération. Dans la pratique, lorsque les institutions internationales et les spécialistes en sciences sociales ont considéré la construction d’un tel capital social, ils ont cherché à encourager la vie associative, par exemple en poussant les gens à aller aux réunions.

C'est précisément le genre de chose que la Banque mondiale pensait qu’elle générerait du capital social en Sierra Leone, un processus étudié par Katherine Casey, Rachel Glennester et Ted Miguel (…). Comme ils l’indique dans leur article, "l'approche CDD tente de renforcer la coordination locale (par exemple, en mettant en place des comités villageois de développement) et de renforcer la participation, en exigeant que les femmes et jeunes (les adultes de moins de 35 ans) occupent des postes de leadership, approuvent le financement des projets et assistent aux assemblées."

Mais est-ce vraiment la bonne façon de générer du capital social ? Et surtout, la sorte de capital social résout-elle réellement les problèmes politiques d'une société comme la Sierra Leone? Dans un récent travail réalisé avec Tristan Reed de l’Université de Harvard, "Chiefs: Elite Control of Civil Society and Economic Development in Sierra Leone", nous interrogeons la logique de ce lien en Sierra Leone. Dans cette étude, nous exploitons l'histoire de la chefferie en Sierra Leone pour étudier l'impact de la puissance des chefs sur l’économie et le capital social. Nous constatons que plus le chef est puissant, plus le développement en termes d'éducation, de propriété des actifs et de diversification de l'économie locale s’avère déplorable.

Mais nous constatons également que les lieux où les chefs sont les plus puissants ont tendance à avoir plus de capital social, en particulier lorsqu’il est mesuré par la densité de la vie associative. Il s'agit d'un résultat impossible selon la conception standard du capital social et pourtant, si vous regardez à travers les 149 chefferies en Sierra Leone, il y a (…) une corrélation négative entre le capital social et le développement.

Ce résultat est tout à fait un choc pour une littérature fermement ancrée dans l'expérience italienne. Ce résultat superficiellement surprenant, comme nous le suggérons, apparaît parce que les chefs les plus dominants ont été les mieux à même de modeler la "société civile" et les institutions de la participation civique dans leurs villages pour leur propre bénéfice et la poursuite de leur domination.

Nous soutenons que ces corrélations peuvent s'expliquer par le fait que l'économie politique de l'Afrique rurale diffère de façon importante de celle des pays développés. Les institutions politiques ou sociales (…) fonctionnent différemment dans de nombreux régimes politiques faiblement institutionnalisés. En effet, elles ne fonctionnent pas pour contrôler les politiciens, mais sont structurées par ces derniers pour accroître leur pouvoir et leur contrôle sur la société. En cela, les chefs sont l'équivalent local de la "règle personnelle" au niveau national tel qu’elle est décrite par Jackson et Rosberg dans leur Personal Rule in Black Africa, Ils définissent la règle personnelle comme : "un système de relations qui lient les dirigeants (...) avec les patrons, les clients, les partisans et les rivaux, qui constituent le système. (…) Le système est structuré (…) non pas par les institutions, mais par les politiciens eux-mêmes." (pp. 17-19)

Conformément à ce modèle, les chefs suprêmes faisant face à une concurrence limitée agissent en effet en despotes, mais ils sont capables de se comporter ainsi en partie parce qu'ils utilisent les organisations non gouvernementales comme un moyen pour renforcer et mobiliser le soutien. En d'autres termes, des mesures relativement élevées de la participation civique dans les villages avec des chefs puissants n'est pas le signe d'une société civile dynamique disciplinant les politiciens, mais d'un dysfonctionnement de la société civile capturée par les chefs suprêmes.

Ces résultats suggèrent que le capital social, comme beaucoup d'autres choses dans la politique, peut être utilisé à des fins très diverses. Ils suggèrent également que le capital social n'est pas non plus une panacée pour les profonds problèmes politiques. La nature des contraintes et conflits politiques dans la société forme la manière par laquelle se constitue le capital social et comment il peut être utilisé. Il semble donc que nous (et les praticiens du développement dans le monde entier) devrions réfléchir avant de nous précipiter sur le terrain pour promouvoir le capital social comme la Banque mondiale a essayé de le faire en Sierra Leone. Nous pensons que ceci est juste une illustration d'une leçon plus générale : il n'y a pas d’autre moyen que de comprendre tout d’abord comment fonctionne la vie politique locale. Sinon, de nombreuses interventions auraient peu d’effets (si ce n’est bien sûr de faire plaisir aux bailleurs de fonds), voire empireraient la situation : dans certains cas, elles pourraient finir par simplement renforcer l'hégémonie des élites politiques traditionnelles sur la population déjà opprimée. »

Daron Acemoglu et James Robinson, « Too much of a good thing? Social capital as political elixir », in Why Nations Fail, 31 janvier 2013.