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Tag - Noah Smith

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samedi 18 novembre 2017

Une défense bien maladroite des modèles DSGE

« Je suis lessivé par le bashing dont la macroéconomie fait l’objet. J’ai déjà dit ce que j’avais à dire sur le sujet. Et je vois beaucoup de jeunes macroéconomistes faire du bon boulot. Et il y a des gens plus qualifiés que moi et avec une plus grande légitimité pour critiquer la méthodologie en macroéconomie. (…) Mais parfois je dois donner des conseils de marketing à certains de mes collègues macroéconomistes.

La nouvelle ligne de défense des modèles DSGE que proposent Christiano, Eichenbaum et Trabandt donne de sacrés frissons. Nous pouvons notamment y lire que : "Ceux qui n’aiment pas les modèles stochastiques dynamiques d’équilibre général (DSGE) sont des dilettantes. En les qualifiant ainsi, nous entendons qu’ils ne sont pas sérieux en matière d’analyse de politique économique. Pourquoi disons-nous cela ? Les questions de politique macroéconomique impliquent des arbitrages entre les forces qui s’affrontent dans l’économie. Il n’est malheureusement pas facile d’évaluer la puissance relative de ces forces pour telle ou telle question en matière de politique économique. Une stratégie consisterait à réaliser des expériences dans les économies réelles. Cette stratégie n’est pas disponible en sciences sociales. Comme Lucas (1980) l’a souligné crûment il y a près de quatre décennies, le seul endroit où nous pouvons faire des expériences, c’est dans nos modèles. Aucune théorisation a priori ou régression à partir de données microéconomiques ne peut se substituer à ces expériences. Les dilettantes qui évoquent seulement l’existence de forces concurrentes à l’œuvre (et qui jugent de façon informelle leur importance relative via des expériences de pensée implicites) ne peuvent jamais donner de conseils sérieux en matière de politique économique".

(…) C’est si stupide que l’on pourrait même se demander si Christiano et ses coauteurs ne nourrissent pas en fait le projet d’inciter davantage de monde à rejoindre les rangs des détracteurs des modèles DSGE.

Premièrement, ce n’était pas une bonne idée de qualifier de "dilettantes" ceux qui critiquent les modèles DSGE. Jusqu’à présent, la meilleure critique des modèles DSGE qu’on a pu récemment entendre (selon moi) provient d’Anton Korinek (…). Korinek est un macroéconomiste spécialisé dans les modèles DSGE. Il gagne sa vie en faisant des modèles DSGE. Mais selon Christiano et ses coauteurs, le fait qu’il pense que son propre champ ait des problèmes fait de lui une "dilettante".

D’accord, mais soyons généreux et supposons que Christiano et ses coauteurs ne savent pas ce qu’a pu dire Korinek (ni même ce qu’ont pu dire Ricardo Caballero, Paul Romer, Paul Pfleiderer, etc.). Supposons qu’ils ne parlent que de personnes comme Joseph Stiglitz, qui a vraiment l'air d’une dilettante ces derniers jours, de blogueurs comme moi (qui suis une sacrée dilettante) ou encore des gens de l’INET. Même dans ce cas, ce déluge de propos méprisants reste tout à fait déplacé.

Pourquoi ? Parce que déclarer que les personnes extérieures à votre champ ne sont jamais qualifiées pour critiquer celui-ci vous donne l’air d’être renfermé et arrogant. Chaque économiste connaît l’idée de capture du réglementateur. Il n’est pas difficile d’imaginer que les chercheurs puissent également être capturés, par exemple, que si les seules personnes qui sont autorisées à critiquer X sont les gens qui gagnent leur vie en faisant X, alors tous les détracteurs potentiels vont avoir un intérêt à préserver le statu quo.

En d’autres mots, l’essai de Christiano et de ses coauteurs n’est peut-être rien d’autre qu’un mémo envoyé aux outsiders où ils leur demandent de se taire et de continuer à envoyer les chèques.

Deuxièmement, Christiano et ses coauteurs ont donné des munitions à la foule qui proclame que "l’économie n’est pas une science" en utilisant le mot "expériences" lorsqu’ils font référence aux simulations de modèle. Brad DeLong a déjà écrit à propos de cette terminologie malheureuse. Chacun sait que les simulations de modèles ne sont pas des expériences, donc insister obstinément à mal utiliser le mot contribue juste à donner l’air de pseudoscience à l’économie aux yeux des observateurs extérieurs.

Troisièmement, Christiano et ses coauteurs ont tout simplement tort. Leur défense des modèles DSGE consiste fondamentalement à dire que c’est le "seul jeu en ville", la seule façon de faire des prédictions quantitatives à propos des effets des changements de politique économique.

C’est faux. Il y au moins deux autres approches qui sont régulièrement utilisées : les modèles vectoriels autorégressifs (VAR) structurels et les modèles économétriques structurels. Les modèles VAR structurels sont souvent utilisés pour l’analyse de la politique économique dans les travaux universitaires. Les modèles économétriques structurels sont utilisés par les banques centrales pour éclairer les décisions de politique économique. Ces deux types de modèles affirment être structurels. Une telle affirmation fait rire beaucoup de monde. Mais à nouveau, beaucoup rient aussi des modèles DSGE.

En fait, vous n’avez même pas à avoir toujours besoin d’un modèle structurel pour faire des prédictions quantitatives à propos de la politique économique ; souvent, vous pouvez le faire sous forme réduite. Quand les changements de politique économique peuvent être traités comme des expériences naturelles, leurs effets (notamment leurs effets d’équilibre général !) peuvent être mesurées directement plutôt qu’être inférés directement à partir d’un modèle structurel.

Comme Justin Wolfers l’a indiqué sur Twitter, au moins l’une des questions que Christiano et ses coauteurs prétendent ne trouver une réponse qu’à travers les simulations DSGE peut tout à fait trouver une réponse sous forme réduite : "Est-ce qu’une extension des allocations chômage accroît le chômage ? D’un côté, la croyance conventionnelle affirme qu’un montant plus élevé d’allocations se traduit par des salaires plus élevés et aggrave le chômage. D’un autre côté, si le taux d’intérêt nominal est relativement insensible aux conditions économiques, alors la hausse des salaires accroît l’inflation. La baisse des taux d’intérêt réels qui en résulte stimule la demande globale, donc alimente l’activité économique et réduit le chômage. Lequel de ces effets prédomine ?"

En 2015, John Coglianese s’est attaqué à cette question sans utiliser de modèle DSGE : "J’ai analysé une expérience naturelle suscitée par l’extension de l’assurance-chômage fédérale aux Etats-Unis durant la Grande Récession et j’ai mesuré son effet sur le chômage au niveau de chaque Etat. J’ai exploité une caractéristique de cette extension de l’assurance-chômage avec laquelle l’erreur d’échantillonnage aléatoire dans l’enquête nationale altérait la durée d’indemnisation du chômage dans plusieurs Etats, ce qui se traduisait par des variations aléatoires du nombre de semaines d’indemnisation au niveau de l’Etat".

Christiano et ses coauteurs occultent totalement l’existence des expériences naturelles. Ils affirment qu’en l’absence d’expériences de laboratoire, les simulations de modèles sont les meilleures simulations que nous puissions avoir. L’approche des expériences naturelles a beau voir sa popularité s’accroître rapidement économie, elle n’est même pas enregistrée sur leurs écrans de radar. Ce n’est pas une bonne vision des choses.

Finalement, Christiano et ses coauteurs adoptent un ton d’arrogance désinvolte à un moment où le monde (notamment le reste des économistes) appelle avec raison à une plus grande humilité de la part des macroéconomistes. Les modèles DSGE les plus réputés, les plus communs (ceux qui ont justement été créés par Christiano et Eichenbaum) ont spectaculairement échoué entre 2008 et 2012. Ce n’est pas le genre de chose qui vous donne le droit d’être arrogant, mais plutôt quelque chose pour laquelle vous devriez vous excuser. Maintenant, la profession a corrigé ces modèles en y ajoutant la finance, une borne inférieure zéro (zero lower bound), des non-linéarités, etc. Il reste à voir si ces nouvelles modélisations marchent bien avec les échantillons. Heureusement, ils ont l'air plus efficace.

Mais la charge de la preuve incombe aux concepteurs de modèles DSGE, non sur leurs détracteurs. Christiano et ses coauteurs devraient jeter un coup d’œil autour d’eux et réaliser que les gens en-dehors de leur petit cercle ne sont pas convaincus. Les banques centrales utilisent toujours des modèles économétriques structurels, le jugement humain et beaucoup d’autres outils. Les personnels de l’industrie financière n’utilisent pas du tout les modèles DSGE. Même au sein du monde universitaire, l’usage des modèles DSGE est probablement sur le déclin.

En d’autres mots, Christiano et ses coauteurs et les autres grands défenseurs de modèles DSGE sont toujours bien payés pour concevoir des modèles DSGE, mais ils ne sont pas en train de gagner la lutte intellectuelle qui se tient à l’échelle du monde. La rhétorique méprisante qui emplit cet essai ne va pas les aider. Même Miles Kimball, qui a passé sa carrière à faire des modèles DSGE et qui a apporté des contributions décisives aux modèles qui rendirent célèbres Christiano et Eichenbaum, a été déçu par cet essai.

Regardez. Il y a de bonnes lignes de défense que l’on peut avancer pour la macroéconomie moderne et la modélisation DSGE. Ricardo Reis en a apporté une bonne un peu plus tôt cette année. Fabio Ghironi en a apporté une autre. Tous deux se sont montrés humbles et intelligents dans leurs essais. Ils font savoir l’importance cruciale des preuves empiriques et d’une diversité d’approches. Ils font aussi savoir que les macroéconomistes doivent faire mieux et que cela va prendre du temps. Ils comptent sur les jeunes pour faire du bon travail, chercher à améliorer les choses et prendre de nouvelles directions. Ce sont les défenses de la macroéconomie dont la profession a besoin.

L’idée des modèles DSGE n’est pas mauvaise. Travailler sur les modèles DSGE n’est pas nécessairement un effort vain. Tous les concepteurs de modèles DSGE ne sont pas aussi méprisants et bouffis d’orgueil que les dépeignent l’essai de Christiano et de ses coauteurs. Il y a plein de gens qui font du bon boulot dans ce domaine, qui essayent d’améliorer la performance des modèles macroéconomiques. Mais une rhétorique comme celle-ci finit par nuire à leur tâche, plutôt qu’à les aider. »

Noah Smith, « The "cackling cartoon villain" defense of DSGE », in Noahpinion (blog), 15 novembre 2017. Traduit par Martin Anota

mercredi 17 mai 2017

Pourquoi le modèle orthodoxe ne va pas pour décrire le marché du travail

« Beaucoup de personnes ont des difficultés à saisir l’idée que le modèle orthodoxe basique (le modèle d’offre et de demande avec un seul marché où s’échange une marchandise indifférenciée) ne marche pas pour le marché du travail. Pour certaines personnes qui sont impliquées dans les débats autour de la politique de l’emploi, la théorie est presque axiomatique : le marché du travail doit être décrit en termes de "courbe d’offre de travail" et de "courbe de demande de travail". Si vous leur dites que ce n’est pas possible, cela les déconcertera. Comment pourrait-il ne pas y avoir de courbe de demande de travail ? Comment pourrait-il ne pas y avoir de relation entre le prix de quelque chose et la quantité que les gens désirent acheter ?

Réponse : Si vous ne pouvez pas observer quelque chose, vous pouvez très bien le considérer comme s’il n’existait pas.

Les gens ont tendance à l'oublier, mais les courbes de demande ne sont en fait pas directement observables. Elles sont hypothétiques. "Si le prix était X, combien achèteriez-vous ?". Vous pouvez réaliser une enquête auprès des gens, mais la seule façon de réellement savoir quelle quantité ils achèteraient consisterait fixer le prix à X. Et la seule façon de le faire est de déplacer la courbe de l’offre. Mais comment savez-vous ce qu’est la courbe d’offre ? La seule façon est de déplacer la courbe de demande !

C’est ce qu’on appelle un problème d’identification. A moins que vous puissiez observer quelque chose qui constitue clairement un choc touchant seulement l’une des courbes, mais pas l’autre, vous ne pouvez pas savoir ce à quoi ressemblent les courbes. (…)

Et avec les marchés du travail, il est très difficile de trouver un choc qui affecte seulement l’une des "courbes". Cela s’explique par le fait que presque tout dans l’économie est produit avec le travail. Si vous trouvez un ensemble de nouveaux travailleurs, ils constituent aussi de nouveaux consommateurs et ce qu’ils achètent requière plus de travailleurs pour produire. Si vous accroissez le salaire minimum, la hausse du revenu des personnes toujours en emploi stimulera indirectement la demande de travail (…). Le travail est un intrant crucial dans de si nombreux marchés qu’il nécessite vraiment d’être traité dans un cadre d’équilibre général (en d’autres termes, en analysant tous les marchés à la fois), plutôt qu’en l’observant à travers un unique marché isolé des autres. Cela rend le modèle d’équilibre partiel orthodoxe assez inutile pour analyser le travail.

"Mais", vous pouvez dire, "ne pouvons-nous pas faire certains hypothèses plus lâches qui soient assez raisonnables ?". C’est possible. Il est logique que, dans la mesure où il faut du temps pour que de nouvelles entreprises soient créées, un afflux d’immigrés non qualifiés puisse représenter un plus gros choc pour l’offre de travail que pour la demande de travail à très court terme. Et il est logique qu’une hausse du salaire minimum ne stimule pas assez la demande de travail pour compenser la contrainte exercée par le prix plancher.

Avec ces hypothèses plus lâches, vous pouvez donner du sens à des courbes d’offre et de demande. Le problème est le suivant : Les résultats se contredisent alors les uns les autres. Les résultats empiriques sur les afflux soudains d’immigrés non qualifiés indiquent une très forte élasticité de la demande de travail, tandis que les résultats empiriques sur les hausses du salaire minimum indiquent une très faible élasticité de la demande de travail. Ces deux propositions ne peuvent être vraies au même instant.

Donc si vous acceptez ces hypothèses d’identification plausibles, lâches, cela ne fait toujours pas sens de considérer les marchés du travail en les décrivant par une courbe d’offre et une courbe de demande. Bien sûr, vous pouvez proposer des hypothèses d’identification étranges, douteuses, irréalistes qui réconcilient ces faits empiriques (et les diverses autres choses que nous savons à propos des marchés du travail). Avec des hypothèses suffisamment baroques, vous pouvez toujours sauver toute théorie, comme Romer l’a souligné (et comme Lakatos lui-même l’a souligné avant lui). Mais à partir d’un certain point, cela commence vraiment à sembler ridicule.

En fait, il y a plusieurs autres raisons qui amènent à penser que la théorie orthodoxe ne convient pas pour les marchés du travail :

1. Les graphiques d’offre et de demande sont utiles pour une seule marchandise ; or le travail est extrêmement hétérogène.

2. Les graphiques d’offre et de demande sont des modèles statiques ; en raison de la réglementation du travail et des contrats implicites, les marchés du travail impliquent de la part des agents qu’ils adoptent un comportement prospectif.

3. Les graphiques d’offre et de demande sont sans frictions ; les marchés du travail impliquent évidemment de larges frictions dans la recherche d’emploi, et ce pour de nombreuses raisons. Si les modèles d’offre et de demande orthodoxes fonctionnaient pour chaque marché, la grande majorité des économistes aujourd’hui seraient totalement inutiles. Affirmer que le modèle orthodoxe doit toujours être un bon modèle, c’est dire fondamentalement que l’essentiel de l’économie fait fausse route et que tout cela tient à Marshall. Heureusement, les économistes forment toutefois une équipe intelligente, avec un certain esprit scientifique, si bien qu’ils réalisent que les effets d’équilibre général, l’hétérogénéité, le comportement prospectif, les frictions dans la recherche d’emploi, etc., existent, et qu’ils sont souvent essentiels pour comprendre les marchés.

Le modèle d’offre et de demande orthodoxe n’est juste pas une bonne description du marché du travail. La construction théorique derrière "la courbe de demande du travail" est ontologiquement suspecte, c’est-à-dire qu’elle constitue un mauvais choix de modélisation. Si nous adoptions une certaine sorte de philosophie positiviste ou empiriste ("si je ne peux pas observer quelque chose, il se pourrait que cela n’existe pas"), alors nous pouvons aussi bien dire que "la courbe de demande de travail" n’existe pas. Ce n’est pas une chose réelle. »

Noah Smith, « Why the 101 model doesn't work for labor markets », in Noahpinion (blog), 14 avril 2017. Traduit par Martin Anota