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Tag - Paul De Grauwe

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samedi 8 décembre 2018

Qui doit supporter le coût des politiques climatiques ?

« Il y a peu de doutes que des mesures drastiques doivent être prises pour protéger la planète des catastrophes environnementales. Mais qui doit payer la facture pour ces politiques environnementales urgentes ? Il y a la question qui est centrale aujourd’hui et qui a été placée sur l’agenda politique récemment par les protestations des "gilets jaunes". Beaucoup veulent sauver la planète, mais peu veulent supporter le coût de cet effort. Sans répondre à cette question quant à savoir qui doit payer la facture, aucun progrès ne sera fait du côté des politiques climatiques.

Le problème existe à deux niveaux. Il y a la question quant à savoir sur les épaules de qui, parmi la génération actuelle, l’essentiel du fardeau doit être placé. Il y a aussi la question quant à savoir comment les coûts doivent être partagés entre la génération actuelle et les générations suivantes.

La première question reçoit beaucoup d’attention aujourd’hui. Il est en effet important de concevoir des politiques redistributives qui assurent que ceux avec les "plus fortes épaules" supportent une part proportionnellement plus élevée du coût des politiques climatiques. Cela peut être atteint en transférant la totalité (ou une partie) des recettes des taxes sur les carburants fossiles sur ceux qui ont les revenus les plus modestes. Bien que ce principe soit facile à formuler, il semble que les conflits politiques qui surviennent lorsqu’on veut l’appliquer soient intenses.

La deuxième question distributionnelle, celle entre la génération présente et les générations futures soit tout aussi importante. C’est celle sur laquelle je veux me pencher ici. Quand nous imposons des taxes supplémentaires sur les ménages et entreprises aujourd’hui pour financer les politiques environnementales, nous leur demandons en fait de payer la totalité du coût d’une politique qui va bénéficier aux générations futures. Beaucoup résistent à cela aujourd’hui, et ensuite rationnalisent cette résistance en déniant l’urgence du changement climatique. Il est par conséquent important d’adopter une politique qui assure que les coûts soient répartis entre la génération courante et les générations futures de façon à ce que la distribution de ces coûts reflète aussi la distribution des bénéfices au cours du temps.

Il y a un seul domaine politique où nous pouvons actuellement appliquer cette règle proportionnelle et il s’agit de l’investissement public. Ce dernier, ainsi que les investissements privés, sont essentiels pour transformer l’économie de façon à ce qu’elle utilise moins de carburants fossiles pour se tourner vers les sources d’énergies renouvelables. Les investissements publics doivent être réalisés dans les infrastructures énergétiques, dans le transport public, dans la recherche-développement et dans plein d’autres domaines.

La formule qui atteint l’objectif de la répartition des coûts au cours du temps consiste à financer l’investissement public via l’émission de titres publics. L’émission d’obligations aujourd’hui fournit le financement pour le projet d’investissement, tandis que le paiement des charges d’intérêt est réparti à travers le temps. Donc, un tel financement répartit les coûts de l’investissement entre la génération présente et les générations futures. Ces dernières vont jouir de l’essentiel des bénéfices de ces investissements et vont aussi contribuer à supporter une partie de leurs coûts. Un tel financement permet aussi à la génération présente d’être partiellement allégée des coûts de ces investissements. Cela réduit la résistance à la mise en œuvre de coûteuses politiques environnementales.

Malheureusement, les autorités européennes ont mis du sable dans les rouages. Les règles budgétaires imposées aujourd’hui par la Commission européenne empêchent à ce que les coûts de l’investissement public soient réparties à travers le temps. La règle selon laquelle le Budget public doit être structurellement à l’équilibre rend impossible de financer l’investissement public via l’émission d’obligations, parce que cette dernière crée un déficit structurel dans le Budget et que cela est interdit par la règle budgétaire.

Par conséquent, lorsque les gouvernements de la zone euro veulent procéder à des investissements environnementaux, ils sont obligés d’accroître les taxes ou de réduire d’autres dépenses publiques (par exemple la sécurité sociale). En d’autres mots, ils sont obligés de faire en sorte que 100 % des coûts de ces investissements soient supportés par les ménages et les entreprises aujourd’hui. Et assez naturellement, ces derniers résistent, et ce avec raison

La solution à ce problème est en fait assez simple et elle est parfois qualifiée de "règle d’or". Les autorités européennes doivent permettre aux investissements publics d’être placés dans un "Budget en capital". Ceux-ci doivent être financés via l’émission d’obligations. La règle européenne d’équilibre structurel s’appliquerait alors seulement au Budget ordinaire composé des dépenses et taxes courantes. Puisque les dépenses courantes représentent plus de 95 % du Budget total dans la plupart des pays européens, cela assurerait que plus de 95 % du Budget soit sujet à la règle de Budget équilibré.

La seule chose qui complique l’adoption de cette solution est le dogme selon lequel la dette publique est forcément mauvaise. La dette publique est en effet mauvaise lorsqu’elle sert à financer la consommation. La dette publique est bonne lorsqu’elle sert à financer des investissements productifs qui permettent de protéger la planète des futures catastrophes environnementales.

Le problème avec le dogme selon lequel la dette publique est toujours mauvaise est qu’elle émane d’une obsession qui se focalise seulement du côté du passif des bilans des gouvernements. Nous ne ferions jamais cela si nous voulions évaluer la santé financière des entreprises privées. Nous regarderions toujours à la fois l’actif et le passif pour juger de la solvabilité de ces entreprises. Pourtant, lorsque nous voulons juger d’un gouvernement, nous ignorons l’actif de son bilan ; une procédure complètement irrationnelle. Lorsqu’un supplément de dette publique a pour contrepartie des actifs productifs dont les rendements excèdent le coût de la dette, il n’y a pas de problème à accroître cette dette. La dette peut être en permanence au-dessus de 60 % du PIB, ou même de 100 %, qu’importe. Il est alors insensé que la Commission européenne essaye désespérément d’obtenir une reddition inconditionnelle.

Il est grand temps que nous nous débarrassions du dogme selon lequel la dette publique est toujours mauvaise. Nous devons nous débarrasser de ce dogme pour qu’il soit enfin possible d’investir massivement dans des projets qui empêcheront le changement climatique de détruire la planète. De tels investissements ne seront possibles que si les coûts sont partagés entre la génération actuelle et les générations futures. »

Paul De Grauwe, « Who should pay for the cost of climate policies? », in Ivory Tower (blog), 8 décembre 2018. Traduit par Martin Anota

mercredi 23 novembre 2016

Jusqu’où devons-nous pousser la mondialisation ?

« Les discussions à propos du CETA, l’accord commercial entre le Canada et l’Union européenne, se sont focalisées presque exclusivement sur deux questions. Elles sont importantes, mais elles ne sont pas pour autant les questions les plus fondamentales à se poser. Dans cet article, je vais tout d’abord discuter de ces deux questions et je me tournerai ensuite vers une question plus fondamentale : jusqu’où devons-nos pousser la mondialisation ?

La première question au cœur du débat autour du CETA concerne la façon par laquelle les réglementations sur l’environnement, la sécurité et la santé de chaque pays sont rendues cohérentes avec celles des autres. Pour rendre le commerce possible dans un monde où les partenaires à l’échange ont différentes règles à propos de l’environnement, de la santé et de la sécurité, une certaine procédure doit être suivie pour rendre ces règles mutuellement acceptables. Quand, par exemple, deux pays veulent commercer en volailles, ils doivent s’accorder sur ce qui constitue un poulet sain. Plusieurs opposants du CETA en Europe agissent comme si la réglementation européenne est supérieure à la réglementation canadienne (ou à la réglementation américaine dans le cas du TAFTA), c’est-à-dire comme si les poulets canadiens et américains sont suspects, pour ne pas dire empoisonnés. L’hypothèse implicite derrière cette attitude est que les gouvernements européens s’inquiètent plus de la santé et de la sécurité de leurs citoyens que les gouvernements canadiens et américains le font à propos de leurs citoyens.

Une telle attitude complique les accords commerciaux. En outre, elle n’est pas fondée sur les faits. Il n’y a pas de raison de supposer que la législation européenne en matière de santé, de sécurité et d’environnement est supérieure à celle de l’Amérique du Nord. Si c’était le cas, les régulateurs européens auraient depuis longtemps mis un terme aux émissions nocives des voitures diesel aux moteurs truqués produites en Europe. Elles ne l’ont pas fait, les autorités américaines si.

La seconde question que l’on a entendue lors des négociations du CETA concernait les procédures légales visant à résoudre les désaccords entre investisseurs étrangers et autorités nationales. L’accord commercial du CETA, comme bien d’autres, permet aux investisseurs étrangers qui se sentiraient désavantagés par les nouvelles réglementations relatives à l’environnement, la santé et la sécurité de se tourner vers une procédure d’arbitrage spéciale. C’est en effet un problème. Il serait mieux d’accepter la juridiction des tribunaux nationaux dans ces questions, plutôt que de permettre aux investisseurs internationaux de se tourner vers des tribunaux d’arbitrage spéciaux. L’opinion qui domine dans plusieurs pays, celle selon laquelle il s’agit d’une discrimination inacceptable favorisant les multinationales, doit être respecté. Il vaut mieux s’appuyer sur les tribunaux nationaux pour résoudre les désaccords. Pourtant j’ai l’impression que les opposants au CETA (et au TAFTA) ont exagéré la gravité de ce problème, même en affirmant que la ratification de ces accords commerciaux saperait les fondations de notre démocratie.

Une question plus fondamentale qui se pose ici et qui n’a pas été suffisamment discutée dans les discussions autour du CETA est la suivante : jusqu’où devons-nous pousser la mondialisation ?

Dans ma carrière universitaire, j’ai toujours été un partisan du libre-échange. Ce dernier a fourni la base de la prospérité matérielle phénoménale que nous avons atteinte en Europe durant l’après-guerre. Il a aussi permis à des centaines de millions de personnes, en particulier en Asie, de sortir de la pauvreté extrême et d'avoir une vie décente.

Mais il semble qu'aujourd'hui la mondialisation atteint ses limites. Ces limites existent pour deux raisons. Premièrement, il y a la limite environnementale. La mondialisation entraîne une très forte spécialisation. Il n’y a bien sûr rien de nocif en soi avec la spécialisation, dans la mesure où elle permet de créer plus de bien-être matériel. Mais l’approfondissement de la spécialisation signifie aussi que les biens se déplacent aussi plus fréquemment autour du monde. L’élargissement des chaînes de valeur, qui a été rendu possible par la baisse des tarifs douaniers, signifie que des biens peuvent voyager plusieurs fois d’un pays à l’autre avant d’atteindre leurs consommateurs finaux. Tous ces déplacements ont de larges coûts environnementaux, notamment de fortes émissions de CO2, qui ne sont pas internalisés dans le prix du produit final. Par conséquent, le prix de ces produits est trop faible et la production et la consommation de ces biens sont excessives. Pour le dire autrement, la mondialisation a libéré les marchés, mais ces marchés ne fonctionnent pas proprement, en incitant à produire des biens qui nuisent à l’environnement.

Lorsque les partisans du CETA (et du TAFTA) affirment que les accords commerciaux vont entraîner des PIB plus élevés, ils ont raison, mais ils oublient de dire que cela se fera au prix de coûts environnementaux croissants. Si nous soustrayons ces derniers aux premiers, il n’est pas certain que nous laissions quelque chose de positif.

La seconde limite de la mondialisation concerne la répartition hautement inégale des bénéfices et des coûts de la mondialisation. Le libre-échange crée des gagnants et des perdants. Comme je l’ai dit plus tôt, il peut y avoir plusieurs gagnants de la mondialisation dans le monde. Les plus grands gagnants sont les centaines de millions de personnes qu'elle a sorties de la pauvreté extrême. Il y a aussi plusieurs gagnants dans les pays industrialisés, par exemple ceux qui travaillent dans les entreprises exportatrices ou qui en sont les actionnaires. Mais il y a aussi de nombreux perdants. Les perdants sont les millions de travailleurs, principalement dans les pays industrialisés, qui ont perdu leur emploi et qui ont vu leurs salaires décliner. Il y a aussi des personnes qui ont à être convaincues que le libre-échange sera bénéfique pour eux et pour leurs enfants. Ce n’est pas une tâche facile. Si, cependant, nous échouons à les convaincre, le consensus social qui existait dans le monde industrialisé en faveur du libre-échange et de la mondialisation va davantage se détériorer.

La manière la plus efficace de convaincre les perdants du monde industrialisé que la mondialisation est bonne pour eux consiste à renforcer les politiques redistributives, c’est-à-dire les politiques qui transfèrent le revenu et le patrimoine des gagnants vers les perdants. Cela est cependant plus facile à dire qu’à faire. Les gagnants ont plusieurs façons d’influencer le processus politique afin d'empêcher une telle redistribution. En fait, depuis le début des années quatre-vingt, lorsque la mondialisation s’est intensifiée, la plupart des pays industrialisés ont affaibli les politiques redistributives. Ils l’ont fait de deux manières. Premièrement, ils ont réduit les taux d'imposition marginaux pour les plus riches. Deuxièmement, ils ont affaibli les systèmes de sécurité sociale en réduisant l’indemnisation du chômage, en réduisant la sécurité du travail et en réduisant le salaire minimum. Tout cela a été fait au nom des réformes structurelles et a été activement promu par les autorités européennes.

Donc, alors que la mondialisation allait à pleine vitesse, les pays industrialisés réduisaient les mécanismes redistributifs et protecteurs qui avaient été mis en place par le passé pour aider ceux qui étaient frappés par des forces de marché négatives. Il n’est pas surprenant que ces politiques réactionnaires ont accru les rangs des ennemis de la mondialisation, qui se tournent désormais contre les élites politiques qui mettent en place ces politiques.

Je reviens à la question que j’ai posée : jusqu’où devons-nous pousser la mondialisation ? Ma réponse est que, aussi longtemps que nous ne nous occupons pas des coûts environnementaux générés par les accords de libre-échange et aussi longtemps que nous ne compensons pas les perdants de la mondialisation ou, pire, continuons de les punir d’être des perdants, un moratoire sur de nouveaux accords commerciaux doit être annoncé. Il ne s’agit pas d’un appel à retourner au protectionnisme. C’est un appel à cesser d’approfondir la libéralisation commerciale tant que nous ne gérons pas les coûts environnementaux et les effets redistributifs du libre-échange. Cela implique d’introduire plus de contrôles effectifs sur les émissions de CO2, d’augmenter les taux d’imposition des hauts revenus et de renforcer les systèmes de sécurité sociale dans les pays industrialisés. »

Paul De Grauwe, « How far should we push globalisation? », in Ivory Tower (blog), 31 octobre 2016. Traduit par Martin Anota

mercredi 13 juillet 2016

L’UE doit prendre le parti des perdants de la mondialisation



« Comment l’Union européenne doit-elle réagir à la décision du peuple britannique de la quitter ? C’est la question qui est au cœur du débat politique en Europe. Pour tenter d'y répondre, il faut partir du constat que la population a une très mauvaise image de l’UE aujourd’hui, non seulement au Royaume-Uni, mais aussi dans d’autres pays de l’UE, ce qui se traduit par une insatisfaction vis-à-vis du projet européen. Selon moi, cette insatisfaction est liée à l’incapacité de l’UE à mettre en place un mécanisme qui protège les perdants de la mondialisation. Pire, l’UE a réduit la capacité des gouvernements nationaux à endosser le rôle de protecteur, alors que très peu de choses ont été faites au niveau européen pour créer un tel mécanisme.

Le libre-échange crée une incroyable dynamique d’innovation et de prospérité matérielle. Cette prospérité ne bénéficie toutefois pas à tout le monde. Beaucoup voient leur situation s’améliorer grâce à la mondialisation, mais ce n’est pas le cas des autres. Certains voient leur bien-être décliner parce qu’ils perdent leur emploi ou parce que leurs revenus chutent. Comme la mondialisation crée du bien-être matériel dans les pays qui y participent, il est en principe possible de compenser les perdants de la mondialisation. C’est l’argument que la plupart des économistes estiment suffisamment robuste pour défendre la mondialisation. Mais il y a d’importants obstacles politiques qui empêchent l’organisation d’une redistribution au bénéfice des perdants de la mondialisation. C’est un problème dans la plupart des pays industrialisés, mais il est particulièrement aigu dans l’UE.

Les institutions européennes font désormais partie des principales promotrices de la mondialisation. Le marché unique et les accords commerciaux conclus par la Commission européenne ont largement ouvert les portes de l’Europe à la mondialisation. Il n’y a rien de mauvais en soi avec cela. Sauf qu’il y a un échec complet en ce qui concerne la compensation nécessaire des perdants de la mondialisation. Les institutions européennes n’ont pas de pouvoir sur la politique sociale, qui reste entre les mains des gouvernements nationaux. Malheureusement ces dernières ont été liées par les règles budgétaires imposées par les institutions européennes.

Les règles budgétaires européennes n’ont pas seulement compliqué la compensation des perdants de la mondialisation. Elles ont accru les difficultés des perdants de la mondialisation. Depuis plus de cinq ans, la commission européenne a poussé tous les pays-membres de la zone euro dans l’austérité. Cette dernière a entraîné une stagnation économique et accru le chômage, principalement chez les catégories déjà frappées par la mondialisation. Il n’est pas surprenant que plusieurs tournent le dos aux institutions européennes qu’ils perçoivent comme froides et prêtes à punir, alors mêmes que des millions de personnes vivent dans la souffrance.

Il n’y a pas que les règles budgétaires qui ont une responsabilité dans le rejet de l’UE par des millions de personnes : il y a aussi les réformes structurelles imposées par ces mêmes institutions européennes. Les responsables politiques européens ont adopté le discours néolibéral. Selon ce dernier, les travailleurs doivent être flexibles (comprenez : ils ne doivent pas être insatisfaisants lorsque leurs salaires chutent, lorsqu’ils peuvent être immédiatement licenciés et lorsqu’ils sont moins indemnisés au chômage). Les responsables politiques néolibéraux qui dominent maintenant l’UE prêchent que la sécurité sociale est improductive et doit être réduite. Ces politiques sont appelées avec euphémisme "réformes structurelles". Elles sont imposées à des millions de personnes, principalement les perdants de la mondialisation, aussi bien par les institutions européennes que par les gouvernements nationaux.

Le problème de l’UE aujourd’hui est le suivant. Au lieu d’aider ceux qui souffrent de la mondialisation, elle a contribué à mettre en place des politiques qui détériorent encore davantage la situation de ces personnes. Il n’est pas surprenant que les perdants se révoltent. Si l’UE continue avec l’austérité et les réformes structurelles, la révolte se généralisera et conduira à une multiplication des sorties de l’UE. Il est temps que l’UE prenne le parti des perdants de la mondialisation au lieu de se contenter de mettre en œuvre des politiques qui ne bénéficient principalement qu’aux gagnants de la mondialisation.

Cela peut être fait de deux manières. La première consiste à arrêter d’imposer des réformes structurelles aux Etats-membres. L’argument pour ces réformes structurelles a été qu’elles stimuleraient la croissance économique et qu’elles profiteraient à tout le monde. Les preuves empiriques d’un lien positif entre réformes structurelles et croissance économique est cependant assez faible. Les récentes analyses économétriques des pays de l’OCDE échouent à mettre en évidence que les réformes sur le marché du travail et les marchés des produits stimulent la croissance économique ; cf. l’analyse réalisée par le FMI (2015), dans l’encadré 3.5 de ses Perspectives de l’économie mondiale, et l’analyse que j’ai récemment réalisée avec Ji.

Par contre, ces mêmes études constatent que l’investissement, tant public que privé, a un fort lien positif avec la croissance économique. Ce résultat nous suggère ainsi un second changement que les autorités européennes doivent apporter à leurs politiques économiques. En l’occurrence, elles doivent stimuler l’investissement public. Ce dernier a souffert des sévères dommages collatéraux associés aux programmes d’austérité mal conçus imposés par les institutions européennes.

Un accroissement de l’investissement public n’est toutefois possible que si l’on change le pacte budgétaire européen qui impose un équilibre budgétaire structurel aux Etats-membres de la zone euro. En conséquence de ce pacte budgétaire, l’investissement public ne peut être financé que par les recettes courantes. Peu de règles aussi destructives pour la croissance économique ont été imposées dans le passé. Lorsque les politiciens se voient dire que le coût de l’investissement public doit être pleinement soutenu par les contribuables (électeurs) actuels, tandis que les bénéfices vont accroître aux futurs contribuables (électeurs), il n’est pas surprenant qu’il y ait peu d’incitations politiques à s’engager dans l’investissement public. C’est ce qui se passe aujourd’hui. Grâce à une règle mal conçue, l’investissement public dans la zone euro est à un niveau historiquement faible.

On entend souvent dire qu’une nouvelle hausse de la dette publique ne peut que rendre insupportable le fardeau d’endettement de nos enfants. Cette critique confond dette nette et dette brute. Lorsque des investissements publics productifs sont entrepris en émettant des obligations publiques, nos enfants vont hériter à la fois d’actifs productifs et d’obligations publiques. Aujourd’hui le coût d’émission d’obligations publiques est proche de zéro dans plusieurs pays européens. Si les gouvernements investissaient dans des actifs productifs qui ont un rendement plus élevé que zéro, nos enfants vont hériter d’actifs qui créent des recettes excédant le coût d’emprunt. Par conséquent, leur fardeau de dette nette va décliner. Ils ne vont pas comprendre pourquoi nous n’avons pas accru l’investissement public lorsque l’emprunt était si peu coûteux.

Je suis en faveur d’un surcroît d’intégration politique en Europe. Mais aujourd’hui les grands projets pour assurer "plus d’Europe" doivent être remis à plus tard. Les politiciens européens devraient avant tout changer leurs politiques économiques et, par là même, montrer que l’UE est à même d’améliorer le bien-être, même celui des perdants de la mondialisation. »

Paul De Grauwe, « The EU should take the side of the losers of globalization », in Ivory Tower (blog), 1er juillet 2016. Traduit par Martin Anota



aller plus loin...

« L’héritage de l’austérité »

« La zone euro est-elle aujourd’hui moins fragile ? »

« Flexibilité versus stabilité : le dilemme de la zone euro »

jeudi 2 juillet 2015

Règles budgétaires, stabilité financière et zones monétaires optimales

« La théorie des zones monétaires optimales nous enseigne qu’en l’absence de flexibilité des marchés du travail (en l’occurrence, flexibilité des salaires et mobilité des travailleurs), les chocs asymétriques doivent être gérés par la flexibilité des politiques budgétaires nationales. Si ces politiques budgétaires sont contraintes par des règles, alors les pays auront une capacité limitée pour gérer les chocs asymétriques. Nous pouvons alors en conclure que l’union monétaire sera sous-optimale.

Avant qu’éclate la crise de la dette souveraine, l’idée que l’union monétaire ne soit pas optimale fut considérée comme peu d’importance au niveau pratique. Elle était perçue comme un concept purement académique, sans implications dans le monde réel. Cependant la récente crise de la dette souveraine a rendu évident que la sous-optimalité dans l’union monétaire a pourtant de profondes implications réelles. Nous comprenons maintenant qu’une union monétaire non optimale peut générer de l’instabilité financière et conduire à un effondrement de l’intégration des marchés financiers au sein de l’union monétaire. (…) En effet, lorsqu’un choc asymétrique survient et lorsque les politiques budgétaires nationales sont contraintes, alors les participants aux marchés financiers vont anticiper des problèmes d’ajustement. Si ces problèmes sont perçus comme sévères, une crise autoréalisatrice peut éclater, amenant les économies à un mauvais équilibre. Ce dernier se caractérise par de larges sorties de capitaux, par une hausse des primes de risque sur les obligations publiques et par une profonde récession qui détériore davantage les finances publiques. Cela va aussi avoir pour conséquence une segmentation des marchés financiers, avec de larges écarts de taux d’intérêt au sein même de l’union monétaire.

Ce que nous venons de dire suggère qu’en présence de chocs asymétriques, des règles budgétaires rigides sont incompatibles avec l’intégration financière et la stabilité financière. Autrement dit, il semble y avoir un arbitrage entre les règles budgétaires, l’intégration financière et la stabilité financière. Le lecteur habitué à la littérature sur les "triangles d’incompatibilités" en découvre un nouveau : en présence de chocs asymétriques, une union monétaire ne peut à la fois suivre des règles budgétaires, préserver stabilité financière et connaître une intégration financière.

Dans cette étude, nous analysons empiriquement si un tel arbitrage (triangle d’incompatibilités) existe dans la zone euro. Une telle analyse empirique est importante car elle éclaire le besoin qu’il y a à améliorer les règles budgétaires dans la zone euro. Ces règles ont été resserrées depuis la crise de la dette souveraine, puisque les décideurs politiques pensaient qu’une union monétaire nécessite une plus forte discipline budgétaire. La question demeure si un tel resserrement des règles budgétaires fut la bonne réponse à la crise de la dette souveraine. (…)

Nous constatons qu’un tel arbitrage existe dans la période consécutive à la crise, mais pas dans la période précédant la crise financière. Notre interprétation de ce résultat est le suivant. Il existe deux régimes dans une union monétaire. Lorsque la confiance en la stabilité de la zone euro prévaut, alors les chocs asymétriques génèrent des mouvements de capitaux stabilisateurs. Il n’est alors pas nécessaire de s’appuyer sur la flexibilité des politiques budgétaires pour faire face à ces chocs asymétriques. Les marchés des capitaux prennent en effet en charge le rôle de stabilisation et les mouvements de capitaux sont un facteur stabilisateur.

Cependant, lorsque les agents ne croient plus en l’optimalité de l’union monétaire, alors les marchés financiers perdent leur confiance en sa soutenabilité, si bien que les règles budgétaires, la stabilité financière et l’intégration financière deviennent incompatibles entre elles. Si c’est le cas, la flexibilité budgétaire est nécessaire pour maintenir la stabilité financière et l’intégration financière. Donc nous pouvons conclure que les règles budgétaires qui ont été introduites dans la zone euro après l’éclatement de la crise de la dette souveraine ont réduit la capacité des gouvernements nationaux à faire face aux chocs asymétriques et devinrent incompatibles avec la liberté des mouvements de capitaux et la stabilité financière. »

Paul De Grauwe et Pasquale Foresti, « Fiscal rules, financial stability and optimal currency areas », CESIFO, working paper, n° 5390, juin. Traduit par Martin Anota



aller plus loin...

« La crise européenne de la dette souveraine a-t-elle été auto-réalisatrice ? »

« Dans la tête des juges de Karlsruhe (ou comment l'Allemagne a paralysé la BCE) »

« La zone euro est-elle aujourd’hui moins fragile ? »