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Tag - Richard Baldwin

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samedi 18 mars 2017

L’anachronique stratégie commerciale de Trump



« (…) Dans ses discours et ses tweets, Trump s’en est agressivement pris à la mondialisation. Il a choisi Robert Lighthizer, très connu pour ses positions protectionnistes, comme Représentant du Commerce. Et les deux autres membres de son triumvirat en matière de commerce (Wilbur Ross, secrétaire du Commerce, et Peter Navarro, le conseiller en commerce de la Maison Blanche) ne sont pas moins protectionnistes que Lighthizer.

Beaucoup parmi les classes populaires et moyennes aux Etats-Unis croient que les accords de libre-échange expliquent pourquoi leurs revenus ont stagné au cours des deux dernières décennies. Donc, Trump cherche à leur fournir une "protection" en choisissant des protectionnistes.

Mais Trump et ses collaborateurs ont mal diagnostiqué le problème. Même si la mondialisation a pu jouer un rôle déterminant dans le déclin de la classe moyenne, c’est également le cas de l’automatisation. Lighthizer et Ross ont essentiellement travaillé dans des secteurs du vingtième siècle tels que la production métallurgique, ce qui les a convaincus de poursuivre des solutions héritées du vingtième siècle pour les problèmes que les Etats-Unis rencontrent au vingt-et-unième siècle.

Malheureusement, le protectionnisme du vingtième siècle ne va pas stimuler la compétitivité des secteurs américains, même s’il parvient à sauver des milliers d’emplois dans des secteurs médiatisés. En outre, l’abandon des accords commerciaux et le relèvement des tarifs douaniers ne vont pas créer de nouveaux emplois bien payés dans les usines. Pire, les tarifs douaniers risquent de seulement infliger davantage de mal aux travailleurs.

Trump et son équipe ne comprennent pas quelque chose d’important : la mondialisation à l’œuvre au vingt-et-unième siècle est tirée par le savoir, pas par le commerce. Une puissante baisse des coûts de communication a permis aux entreprises américaines de délocaliser leur production dans les pays à faibles salaires. Entretemps, pour synchroniser leurs processus de production, les firmes ont aussi délocalisé beaucoup de leur savoir-faire en matière de techniques, de marketing et de gestion. C’est cette "délocalisation du savoir" qui a changé la donne pour les travailleurs américains.

En 2017, les travailleurs américains ne sont pas en concurrence avec la main-d’œuvre étrangère à faible salaire, le capital et la technique de la même façon qu’ils l’ont été au cours des années 1970. Ils sont en concurrence avec une combinaison presque imbattable de travail étranger à faible salaire et le savoir-faire américain. Nous pouvons conceptualiser cela en considérant les produits américains comme n’étant pas produits aux Etats-Unis, mais dans l’Usine Amérique du Nord. Les biens produits dans l’Usine Amérique du Nord doivent faire concurrence avec les biens produits dans l’Usine Asie, l’Usine Europe, et ainsi de suite.

Cela signifie que si l’administration Trump impose des tarifs douaniers, cela va transformer les Etats-Unis en une île à hauts coûts pour les intrants industriels. Les entreprises peuvent être poussées à ramener une partie de leur production aux Etats-Unis, si celle-ci vise effectivement les consommateurs américains. Mais elles vont également être encouragées à délocaliser la production qui est destinée aux marchés à l’export, si bien qu’elles peuvent être en concurrence avec les producteurs japonais, allemands et chinois en-dehors des Etats-Unis.

Augmenter les tarifs douaniers sur les importations, sans toucher aux flux d’idées et de propriété intellectuelle, c’est comme essayer d’empêcher l’eau de couler de ses mains en serrant le poing. Une approche plus rationnelle consisterait à accepter les réalités du vingt-et-unième siècle. La révolution de l’information a changé le monde d’une telle façon que les tarifs douaniers ne peuvent inverser les choses. Avec des travailleurs américains déjà en concurrence avec les robots dans l’économie domestique et avec les travailleurs à faibles salaires à l’étranger, une perturbation des importations va juste créer davantage d’emplois pour les robots.

Trump doit protéger les travailleurs individuels, par les emplois individuels. Les processus de la mondialisation du vingt-et-unième siècle sont trop soudains, imprévisibles et incontrôlables pour que l’on puisse s'appuyer sur des mesures statiques comme les tarifs douaniers. Les Etats-Unis ont plutôt besoin de restaurer leur contrat social afin que les travailleurs puissent davantage profiter des gains générés par l’ouverture commerciale et l’automatisation. La mondialisation et le progrès technique ne sont pas des processus indolores, donc il faudra toujours mettre en place des programmes de requalification, de formation tout au long de la vie, des mesures de mobilité, des programmes de mobilité et de soutien au revenu, et des transferts de revenu régionaux.

En poursuivant de telles politiques, l’administration Trump aura plus de chances de réussir à redonner à l’Amérique sa grandeur" pour les classes moyennes et populaires. La mondialisation a toujours créé plus d’opportunités pour les travailleurs les plus compétitifs et plus d’insécurité pour les autres. C’est pourquoi un fort contrat social avait été établi durant la période d’après-guerre de libéralisation en Occident. Durant les années 1960 et 1970, les institutions telles que les syndicats se sont développées et les gouvernements pris de nouvelles mesures pour faciliter l’accès à l’éducation, développé la sécurité sociale et introduit une imposition progressive. Tout cela a contribué à ce que les membres des classes moyennes puissent se saisir des nouvelles opportunités lorsque celles-ci sont apparues.

Au cours des deux dernières décennies, la situation a énormément changé : la mondialisation continué, mais le contrat social s’est brisé. La première priorité de Trump devrait être de le refondre ; mais ses conseillers en commerce ne le comprennent pas. Malheureusement, ils semblent vouloir se contenter de tarifs douaniers, or ceux-ci vont perturber les chaînes de valeur mondiales, entraîner peut-être des guerres commerciales et seulement accélérer la délocalisation de l’industrie américaine à l’étranger. »

Richard Baldwin, « Trump’s anachronistic trade strategy », 9 février 2017. Traduit par Martin Anota

mercredi 4 janvier 2017

Richard Baldwin et l’émancipation des contraintes spatiales



« Le nouveau livre de Richard Baldwin, The Great Convergence, est une contribution aux études sur la mondialisation, à l’économie du développement et à la littérature sur le commerce international. (…)

Il y a divers aspects du livre de Baldwin qu’il est utile de souligner. Le premier d’entre eux est sa manière, nouvelle et convaincante, de définir les trois ères historiques de la mondialisation comme ayant été successivement rendues possibles par la réduction du coût de transport (i) des biens, (ii) de l’information et (iii) des gens. Selon Baldwin, les choses se sont passées ainsi. Quand le transport de biens était périlleux et cher, la production et la consommation coïncidaient géographiquement : les communautés consommaient ce qu’elles produisaient. (…) Dans les sociétés les plus développée de l’ère pré-moderne, notamment Rome, le commerce était limité aux biens de luxe et à la viande. Mais Rome constituait une exception : dans la plupart des sociétés pré-modernes, le commerce était minimal.

Vint ensuite la Révolution industrielle qui (…) réduisit fortement le coût de transport des biens. Elle permit de transporter les biens à des destinations lointaines et nous donna la première mondialisation ou la "première dissociation" (first unbundling) comme l’appelle Baldwin : les biens étaient désormais produits "ici" et consommés "ailleurs". Cela nous donna également d’autres choses que les économistes considèrent comme allant de soi : un développement à travers lequel une nation produit des biens dans toutes leurs étapes, un commerce international à travers lequel une nation A exporte un bien à une nation B, une (théorie de la) croissance économique qui voit les nations passer d’une production d’aliments à une production de biens manufacturés. Bien que Baldwin ne le dise pas, pratiquement tous les outils de l’économie moderne restent influencés par la manière par laquelle la première dissociation s’est déroulée.

La seconde dissociation (et la seconde mondialisation) apparurent quand le contrôle et la coordination de la production était faite "ici" mais la production effective de biens réalisée "là-bas". Notons la différence : premièrement vous séparez la production de la consommation, puis vous séparez les différentes tâches de production elles-mêmes. La dissociation de la production a été rendu possible par la révolution informatique qui permit aux entreprises de concevoir et de contrôler des processus depuis le centre tout en délocalisant la production à des centaines d’unités dispersées autour du monde, notamment en la sous-traitant . Ce sont les fameuses "chaînes de valeur mondiales". La réduction du coût de transport de l’information (c’est-à-dire la capacité à coordonner et contrôler sans tenir compte de la distance) est à la seconde dissociation ce que la réduction du coût du transport était à la première.

Il est utile de souligner deux trois choses concernant la seconde dissociation. Premièrement, une grande importance des institutions. Quand la mondialisation consistait
seulement en l’exportation de biens, les institutions dans le pays vers lequel les biens étaient exportés n’étaient pas très importantes : que les institutions « là-bas » étaient bonnes ou mauvaises, les exportateurs gagnaient (à peu près) la même chose. Ce n’est plus le cas aujourd’hui avec la seconde dissociation. Quand la production est délocalisée, la qualité des institutions, des infrastructures et des politiques dans le pays hôte importe énormément pour le centre. Si les conceptions de produits sont imitées, les productions volées, la circulation des gens entre le centre et le pays étranger difficile, alors la structure de production entière de l’entreprise s’écroule. Pour le centre, la qualité des institutions dans le pays étranger devient presque aussi importante que la qualité des institutions locales.

Deuxièmement, le progrès technique dans les pays étrangers prend maintenant une teinte entièrement différente de celle du passé. Alors que les pays en développement essayaient par le passé de pousser les investisseurs étrangers à partager leurs savoirs, désormais le centre (la société-mère) a toutes les raisons de s’assurer que la meilleure technologie soit utilisée parce que le lieu étranger fait partie intégrante de la chaîne de production du centre. C’est un énorme changement : alors que par le passé les pays en développement suppliaient les entreprises des pays riches de transférer leurs technologies, désormais les propriétaires de ces technologies sont eux-mêmes favorables aux transferts technologiques.

La grande convergence dont le livre tire son titre fait référence à la croissance remarquablement rapide de l’Asie. Elle a été rendue possible par une amélioration des institutions et par l’intensification des transferts de savoir-faire technologique. Et ces deux dynamiques ont elles-mêmes été directement reliées à la second dissociation. Pour le dire simplement : l’Asie a connu une forte croissance grâce à la mondialisation.

L’histoire de Baldwin est ici clairement liée à l’économie du développement. L’idée traditionnelle du développement était que celui-ci se faisait "par étapes" : en s’inspirant de la façon par laquelle l’Angleterre, puis les Etats-Unis et le Japon se développèrent, elle considérait que les pays devaient commencer par procéder à une substitution aux importations et instaurer d’importants droits de douane, puis développer leurs exportations de simples biens manufacturés avant de se tourner graduellement vers des produits de plus en plus sophistiqués. C’était l’idée qui sous-tendait la plupart des politiques de développement qui furent menées entre les années cinquante et quatre-vingt. La Corée du Sud, le Brésil et la Turquie en furent les meilleurs exemples. Mais dans les années quatre-vingt-dix, avec la seconde mondialisation, les choses changèrent. Ce qui devint crucial pour la réussite ne consista plus à se développer via sa propre politique économique et en passant par diverses étapes, mais à faire partie des chaînes de valeur mondiales organisées par le centre (le "Nord").

Le raisonnement de Baldwin change la manière par laquelle nous interprétons les succès asiatiques d’aujourd’hui : la Chine, l’Inde, l’Indonésie, la Thaïlande ne répètent pas l’expérience de la Corée du Sud, mais elles sont les précurseurs d’un nouveau mode de développement qui, en intégrant leur économie au « Nord », permet à celle-ci de franchir plusieurs étapes technologiques et institutionnelles. Pour connaître de la croissance économique, il devient crucial de faire partie des chaînes de valeur mondiales. Les pays qui ont le mieux réussi lors de la seconde mondialisation sont ceux qui, grâce à leurs institutions, à leurs compétences, à leur coût de leur travail et à leur proximité géographique par rapport au "Nord", sont parvenus à faire partie intégrante de l’économie du "Nord". L’interprétation de Baldwin inverse (correctement, selon moi) le vieux paradigme de la dépendance qui affirmait que "se découpler" était la seule façon de se développer. Au contraire, c’est en "se reliant" que l’Asie est passée en un laps de temps incroyablement court de la pauvreté absolue au statut de revenu intermédiaire.

Quelle sera la troisième mondialisation ? L’ultime dissociation (du moins de notre point de vue actuel) proviendra de la capacité du travail à se déplacer sans entraves. Cela sera possible lorsque les coûts de déplacement du travail deviendront faibles. Pour plusieurs opérations qui requièrent la présence physique d’une personne, le coût qu’il faut supporter pour déplacer temporairement cette personne reste élevé. Mais s’il n’est plus nécessaire que le travailleur soit physiquement présent dans un lieu éloigné, comme nous le voyons déjà avec les docteurs réalisant les opérations à distance, alors le travail peut se mondialiser également. La troisième dissociation, celle du travail (en tant qu’intrant dans le processus de production) par rapport à son lieu physique, nous amène à penser très différemment la migration et les marchés du travail: si les tâches qui requièrent pour l’instant la présence physique d’un travailleur peuvent désormais être réalisées à distance par une personne ailleurs dans le monde, alors la migration du travail peut perdre en importance. Au terme de la troisième dissociation, le marché du travail finirait par répliquer ce à quoi il ressemblerait avec une migration pleinement libre.

En observant la mondialisation actuelle au prisme des précédentes mondialisations et de ce qui pourrait être la prochaine mondialisation, Baldwin nous amène à nous représenter les avancées économiques des deux derniers siècles comme un continuum impulsé par les émancipations successives dans la circulation des biens, des informations, puis des individus. Il permet aussi de s’imaginer un futur où tout se déplacerait quasi instantanément et presque sans coûts autour du globe : ce serait la victoire ultime sur les contraintes spatiales. »

Branko Milanovic, « Liberation from the shackles of space », in globalinequality (blog), 23 décembre 2016. Traduit par Martin Anota