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Tag - Simon Wren-Lewis

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lundi 24 avril 2017

Inégalités ou pauvreté ?

« Tony Blair a dit un jour : "s’il y a des gens qui gagnent beaucoup d’argent. Ce n’est pas mon problème. Je m’inquiète pour les personnes qui sont dépourvus d’opportunités, désavantagés et modestes". La plupart des gens, notamment le gouvernement travailliste, interprétèrent ces phrases comme se focalisant sur la pauvreté plutôt que sur les inégalités. (…)

J’ai récemment vu de la part de Miles Kimball une défense très claire de l’idée selon laquelle la pauvreté importerait plus que les inégalités. Il tire son raisonnement d’enquêtes qui cherchent à quantifier un principe fondamental de l’économie : la décroissance de l’utilité marginale. Il cite des résultats qui suggèrent qu’un euro de revenu signifie bien plus à une personne qui gagne la moitié du salaire moyen qu’à une personne qui gagne le double du salaire moyen. Il suggère que ces résultats tendent à valider le second principe de justice sociale avancé par John Rawls. Si nous le simplifions, nous pouvons dire que nous n’avons pas à nous inquiéter de trop des riches parce qu’un supplément de monnaie ne leur rapporte qu’un faible supplément d’utilité, si bien que nous devons nous focaliser sur la seule réduction de la pauvreté.

Maintenant, bien sûr, ce point n’est pas pertinent si nous réduisons la pauvreté en taxant les riches. Les riches sont une très bonne source d’argent, parce que l’argent ne leur manque pas. L’importance transparaît si nous comparons deux sociétés : une qui n’a pas de pauvres, mais qui a beaucoup de personnes très riches ; une autre qui n’a pas de riches, mais qui a toujours des pauvres. Selon Miles, nous devons préférer la société sans pauvreté à celle sans super-riches. D’un point de vue statique, je pense qu’il a raison, mais j’ai quelques inquiétudes, comme je vais le voir à présent, sur le plan dynamique.

Il y a un paragraphe intéressant au début du billet de Miles : "(…) J’admets que le montant de richesse détenue par les ultra-riches est vraiment astronomique et qu’il est important de s’assurer que les ultra-riches n’utilisent pas leur richesse pour prendre entièrement contrôle de notre système politique. Il est crucial d’observer et d’étudier en détails les diverses façons par lesquelles les ultra-riches influencent la politique. Mais en laissant de côté l’idée que les ultra-riches puissent subvertir notre système politique, nos inquiétudes vis-à-vis des inégalités doivent se focaliser sur la façon par laquelle nous prenons soin des pauvres ; il est important de savoir si l’argent nécessaire pour aider les pauvres provient des classes moyennes ou des riches, mais c’est moins important que le fait même de prendre soin des pauvres".

Je vais aller plus loin que Miles. Si l’argent importe si peu aux très riches, pourquoi voudraient-ils alors s’enrichir à un degré astronomique et contrôler le système politique pour s’assurer qu’ils gagnent même plus encore ? La réponse vient précisément du même concept qu’utilise Miles. Si 1.000 euros ne signifie rien pour vous parce que vous êtes très riche, vous allez plutôt chercher à gagner 10.000 euros ou 100.000 euros en plus. Le fait que les ultra-riches aient un si grand patrimoine n’est pas un simple accident, mais peut résulter du principe même que Miles explore : la décroissance de l’utilité marginale. Les riches ne sont pas différents des autres, dans le sens où ils veulent eux aussi être satisfait, sauf qu’ils ne peuvent y parvenir qu’en gagnant de larges montants d’argent.

(...) Considérons l’argument mis en avant par Piketty, Saez et Stantcheva dont j’ai discuté ici. Pourquoi est-ce que la part du revenu avant impôt des 1 % les plus riches s’est autant accrue au Royaume-Uni et aux Etats-Unis, c’est-à-dire précisément dans deux pays qui ont connu dans les années 1980 une forte réduction des taux d’imposition des plus hauts revenus ? L’argument que Piketty et ses coauteurs avancent est qu’avec des taux d’imposition punitifs, il y a peu d’incitations pour les PDG et les autres salariés très rémunérés à utiliser leur pouvoir de monopole pour extraire des rentes (…) de leur entreprise. Cela ne vous rapporterait que très peu d’argent après imposition, si bien que cela ne vous permettrait pas d’accroître de beaucoup votre satisfaction. Mais si les taux d’imposition marginaux diminuent, il est désormais rentable pour ces individus de se lancer dans l’extraction de rentes.

Comme je l’ai discuté ici, la culture du bonus est l’une des façons d’extraire des rentes qui a été stimulée par la réduction des taux marginaux d’imposition. (…)

Donc je peux prendre le même principe fondamental sur lequel s’appuie Miles et pourtant arriver à une bien différente conclusion. Une fois que nous donnons à ceux qui sont au sommet l’opportunité de gagner de très hauts revenus et que la seule façon par laquelle ces individus peuvent d’obtenir une satisfaction supplémentaire est de s’embarquer dans la quête de rentes, nous les incitons alors à tourner leurs efforts hors des activités socialement bénéfiques (…). Quand leurs efforts visent à influencer le système politique, nous avons en sérieux problème. Ces activités peuvent culminer en prenant le dessus sur le système politique, ce qui est précisément ce qui s’est passé aux Etats-Unis, avec des répercussions potentiellement désastreuses. Ne serait-ce que pour cette seule raison, les inégalités importent autant que la pauvreté. »

Simon Wren-Lewis, « Inequality or poverty », in Mainly Macro (blog), 18 avril 2017. Traduit par Martin Anota



Ni l'inégalité, ni pauvreté

« (…) Des réductions d’impôts, de plus généreuses pensions, plus d’emplois et une hausse du salaire minimum ont contribué à réduire la pauvreté au Royaume-Uni, mais le gouvernement de Blair fit en parallèle peu de choses pour restreindre la hausse des très hauts revenus.

Cela néglige malheureusement quelque chose : les maths. Si les riches s’enrichissent et si la situation des pauvres s’améliore, alors à un niveau de revenu donné, la situation de quelqu’un doit se dégrader. La "société blairiste" avec des super-riches, mais peu de pauvres, est une société dans laquelle la classe moyenne est relativement pauvre.

Ce n’est pas sans poser problème, peut-être surtout d’un point de vue conservateur. Comme Deirdre McCloskey l’a suggéré, une société bourgeoise incarne les vertus de la retenue, de la justice et du respect d’autrui. Une société blairiste où "le gagnant rafle tout" les met à mal : pourquoi travailler dur à l’école et à l’université (et s’endetter fortement) quand cela ne permet d’avoir qu’un emploi précaire et peu d’espoir d’avoir un logement décent ? Et une classe moyenne précarisée et aigrie menace aussi la stabilité politique. En 2013, Fraser Nelson écrivait : "Nos classes moyennes (qui constituent pourtant une grande force stabilisatrice dans notre société) se contractent rapidement. Il est difficile d’imaginer la bourgeoisie britannique descendre dans la rue, mais un jour ou l’autre bientôt ils pourraient faire demi-tour et dire :'Désolé, mais nous sommes plutôt dingues et nous ne supporterons plus cela'." Peut-être que le Brexit, l’UKIP et la hausse des sentiments insulaires, anti-marché lui donnèrent raison : les inégalités peuvent être mauvaises pour la liberté économique.

Bien sûr, je ne m’inquièterais pas si la société blairiste menait à une croissance plus rapide et donc à un plus gros gâteau pour tous. Malheureusement ce n’est pas le cas. C’est en fait plutôt l’opposé. Depuis le milieu des années 1990, la croissance du PIB par tête a ralenti.

Et cela peut s’expliquer par le virage blairiste. Simon a raison de dire que les super-riches s’engagent dans la quête de rentes. Mais cela n’est pas confiné aux choses comme l’ingérence d’Arron Banks dans la politique politique. Cela affecte aussi le monde du travail : la hausse de la rémunération des PDG s’est faite aux dépens des actionnaires et des travailleurs. Et il y a diverses raisons amenant à penser qu’une hausse de la part du revenu détenue par les super-riches réduit la croissance économique. Par exemple, elle mène à l’adoption de mauvaises politiques en réduisant la confiance.

Miles a peut-être raison lorsqu’il dit qu’il vaut mieux avoir une société avec de nombreux ultra-riches et sans pauvres plutôt qu’une société dans laquelle il y a de la pauvreté et aucun super-riche. Mais (…) cela omet une troisième option : une société dans laquelle il n’y a ni pauvres, ni super-riches. C’est ce que nous devrions rechercher.

Une dernière chose : Oui, je sais que le coefficient de Gini a chuté ces dernières années. Mais cela nous dit peu de choses : la société blairiste peut avoir un faible Gini parce qu’il y a un faible écart entre les classes moyennes et les pauvres même si les riches sont très riches. »

Chris Dillow, « Neither inequality nor poverty », in Stumbling & Mumbling (blog), 19 avril 2017. Traduit par Martin Anota

samedi 4 mars 2017

Une récession provoquée par des anticipations autoréalisatrices ?

« (...) Je me suis permis de conclure mon dernier cours par une note de réflexion. Je fais savoir que la macroéconomie a commis une erreur en ignorant le rôle de la finance avant la crise, mais je souligne aussi que la lenteur de la reprise qui s'ensuivit est en soi une confirmation du modèle macroéconomique de base : l’austérité est une mauvaise idée à la borne inférieure zéro (zero lower bound), l’assouplissement quantitatif (quantitative easing) n’a pas été inflationniste et les taux d’intérêt sur la dette publique n’ont pas augmenté, mais chuté.

Jusqu’à présent, cela semble familier. Mais je finis mon cours en montrant à mes étudiants le graphique suivant.

GRAPHIQUE Logarithme du PIB britannique et de sa tendance d’avant-crise

Wren-Lewis__Logarithme_du_PIB_britannique_et_de_sa_tendance_d_avant-crise.png

Et je dis que nous n’avons vraiment pas d’idée pour expliquer pourquoi il n’y a pas eu de reprise suite à la Grande Récession, qu’il y a donc encore plein de mystères irrésolus en macroéconomie. L’énigme nous laisse plus perplexe dans le cas du Royaume-Uni parce que la tendance d’avant-crise y était si stable, mais quelque chose de similaire s’est produit dans d’autres pays. Je pense que c’est tout à fait adéquat de finir mon cours avec cette une note d’humilité (et peut-être d’inspiration).

Une manière mécanique d’expliquer ce qui s’est passé est de briser la tendance : suggérer que le progrès technique a ralenti durablement. Cela signifie inévitablement que la période d’avant-crise est transformée en boom. Je me suis montré des plus sceptiques à propos de cette idée, mais je dois admettre qu’une partie de mon scepticisme vient des idées traditionnelles à propos de la façon par laquelle l’inflation se comporterait dans un boom.

Cependant une autre explication que j’ai toujours eu à l’esprit et que d’autres ont commencé à explorer est que peut-être nous sommes restés dans une période durable de demande insuffisante. La théorie keynésienne suggère qu’une telle possibilité peut survenir. Supposons que les entreprises et les consommateurs en viennent à croire que l’écart de production (output gap) est actuellement nul alors même qu’il ne l’est pas et qu’ils croient de façon erronée que la récession provoqua un changement significatif du PIB potentiel, mais aussi de son taux de croissance. Supposons aussi que les travailleurs au chômage reviennent eux-mêmes à l’emploi en réduisant leur salaire (réel) ou disparaissent en cessant de chercher un emploi. La première éventualité s’observe notamment si les entreprises choisissent des techniques de production plus intensives en travail : pour laver les voitures, elles peuvent remplacer les machines par des travailleurs avec des lances.

Dans cette situation, comment savons-nous que nous souffrons d’une insuffisance de la demande globale ? La réponse traditionnelle en macroéconomie est la déflation nominale : la chute des prix et des salaires. Mais parce que des travailleurs sont déjà revenu à l’emploi en acceptant une baisse de salaire, plus rien d’autre ne va venir du côté des salaires. Donc pourquoi est-ce que les entreprises réduiraient les prix ?

Si la tendance d’avant-crise s’applique toujours, cela signifie qu’il y a de nombreuses innovations attendant de s’incarner dans un nouvel investissement. Avec ce nouveau capital bien plus efficace en place, soit les entreprises accroîtraient leurs profits en vendant à leur marché existant, soit elles essaieraient d’accroître leur part de marché en vendant moins cher que leurs concurrents. Nous observerions alors une reprise tirée par l’investissement, accompagnée par une hausse de la productivité et peut-être une baisse des prix.

Mais supposons que les innovations ne soient pas suffisamment profitables pour générer une hausse des profits qui justifierait d’entreprendre l’investissement, même si les coûts d’emprunt sont faibles. Ce qui explique le mieux pourquoi le progrès technique incarné prend place, c’est peut-être le besoin de satisfaire un marché en croissance. L’entreprise doit installer de nouvelles capacités pour satisfaire la demande croissante que rencontre son produit et c’est alors qu’il apparaît nécessaire d’investir en équipements qui incarnent les nouvelles innovations. L’accélérateur reste un modèle empirique d’investissement très efficace. (…) Mais si les croyances sont telles que l’on ne s’attend pas à ce que le marché s’étende autant, parce que les entreprises croient que l’économie est "à la tendance" et que le taux de croissance est maintenant très faible, alors le besoin d’investir pour honorer un marché en croissance se fait moins pressant.

L’idée remonte bien sûr à Keynes et aux esprits animaux. D’autres ont plus récemment reformulé des idées similaires, notamment Roger Farmer. C’est un peu différent de l’idée d’ajouter une croissance endogène à un modèle keynésien, comme dans ce papier de Benigno et Fornaro par exemple. Je suppose dans cette discussion que la production potentielle n’a pas été perdue, parce que l’innovation n’a pas ralenti, mais qu’elle n’est simplement pas utilisée.

C’est cette possibilité qui est la raison pour laquelle j’ai toujours affirmé que les banques centrales et les gouvernements auraient dû être un peu plus ambitieux dans la stimulation de la demande globale après la Grande Récession. Comme j’ai déjà pu l’affirmer, mais d’autres aussi, vous n’avez pas à donner une très forte probabilité au scénario selon lequel la demande va créer de l’offre avant que cela justifie (…) de laisser l’économie aller en surchauffe. Chaque fois que je vois les données ci-dessus, je me demande si nous ne nous sommes pas infligés cela nous-mêmes par une combinaison d’austérité destructrice et de timidité. »

Simon Wren-Lewis, « A self-fulfilling expectations led recession? », in Mainly Macro (blog), 2 mars 2017. Traduit par Martin Anota



aller plus loin... lire « L’insidieux impact à court terme du ralentissement de la productivité »

mercredi 22 février 2017

Il y a consensus des économistes sur l’austérité, mais les décideurs politiques continuent de l’ignorer

« Avec la publication d’une nouvelle étude rappelant à quel point l’austérité budgétaire peut être nocive, vous pourriez vous dire que certains politiciens vont bien finir par comprendre qu'elle l'est. La faiblesse de l'actuelle reprise a largement validé l’économie keynésienne, celle-là même qui domine l’économie orthodoxe. Les manuels et la macroéconomie de pointe disent bien qu’une réduction des dépenses publiques ne peut être qu’une très mauvaise idée lorsque les taux d’intérêt sont contraints par leur borne inférieure. Et chaque analyse réalisée ex post montre que cela a bien été le cas ces dernières années. Il est assez ironique de voir qu’à l’instant même où plusieurs articles parlent d’une "crise de la science économique", une expérience naturelle menée à grande échelle par les responsables politiques valide une grande partie de cette dernière.

Il y a trois grandes économies qui ont adopté l’austérité dans le sillage de la Grande Récession : les Etats-Unis, le Royaume-Uni et la zone euro. Est-ce que l’une d’entre elles est susceptible de bientôt reconnaître que cette généralisation de l'austérité a été une erreur ? Beaucoup croient qu’une telle prise de conscience a lieu actuellement aux Etats-Unis, mais ce serait confondre les actions et le raisonnement qu’elles sous-tendent. Si un plan de relance budgétaire était aujourd'hui adopté aux Etats-Unis, il ne le serait pas pour des motifs keynésiens. C’est notamment le cas parce que les taux d’intérêt augmentent et que la banque centrale n’a pas indiqué clairement qu’elle ne les relèvera pas à nouveau prochainement. Il y a toujours des arguments en faveur d’un large accroissement de l’investissement public financé par l’emprunt, mais il y a peu de chances qu'il soit mis en œuvre. Ce dont nous sommes sûrs, c’est qu’il y aura des réductions d’impôts, en particulier pour les riches, parce que c’est aujourd’hui le principal but de la politique économique républicaine. Parmi les Républicains, l’économie keynésienne reste l’œuvre du diable.

Le Royaume-Uni a aussi désespérément besoin d’investissements publics. En outre, le NHS appelle à une forte expansion budgétaire financée par l’impôt, qui contribuerait à éloigner les taux d’intérêt de leur borne inférieure. Mais les responsables politiques du Royaume-Uni n’ont qu’une chose en tête en ce moment : c’est le Brexit à n’importe quel prix. Nous le savons parce qu’ils ne s’intéressent à aucune autre option. Même si Dieu révélait (…) que le Brexit amputera 20 % de revenu au ménage moyen, la politique ne changerait pas de cap. Même si certains au gouvernement peuvent être tentés d’adopter un plan de relance pour dissimuler ces coûts, le Trésor garde d’une main de fer les cordons de la bourse. Jamais le gouvernement britannique n’a semblé si politiquement sûr et jamais il ne s’est jamais autant éloigné du bon sens économique.

Tous les problèmes de la zone euro ne découlent pas de la dénégation de la macroéconomie keynésienne. Comme Martin Sandbu l’affirme ici, ce qui s’est passé et continue de se passer en Grèce, c’est la vieille histoire du créancier refusant d’admettre qu’il a octroyé de mauvais prêts et pressant l'emprunteur de continuer de rembourser sans comprendre qu’il ne fait par là même qu’aggraver les choses. Mais, même ici, la méconnaissance des idées keynésiennes alimente cette ignorance. Un pays à qui l’on empêche de connaître une reprise suite à une récession aura bien plus de difficultés à trouver des ressources pour rembourser sa dette.

Cependant si vous observez très attentivement, vous pourrez voir certains signes suggérant que les choses sont en train de s’améliorer dans la zone euro. L’austérité budgétaire semble avoir cessé au niveau agrégé. Certains acteurs clés, même dans les institutions supranationales et les Etats-membres, commencent à comprendre que les politiques d’austérité ne peuvent qu’encourager le populisme. Mais il y a encore beaucoup de chemin à faire avant que soit mise en place la réforme la plus impérieuse, celle consistant à remplacer l’actuelle architecture budgétaire par quelque chose de plus keynésien, qui prenne en compte les erreurs passées.

S’il y a effectivement un changement, je doute que ce soit l’abandon du Pacte de Stabilité et du Pacte budgétaire, aussi désirable soit-il. Je pense que nous assisterons plutôt à un ajustement graduel du fouillis que constituent déjà toutes ces règles. L’ajustement n’a même pas à avoir des allures keynésiennes. Les politiques budgétaires et macroprudentielles nationales doivent se focaliser sur les écarts d’inflation entre chaque pays pris individuellement et la moyenne de la zone euro. Cela peut s’incarner dans une règle qui laisserait la possibilité à ce que la dette ou le déficit soient guidés par une cible lorsque l’inflation du pays se situe à la moyenne de l'union monétaire. Cette règle doit être symétrique vis-à-vis des écarts d’inflation, c’est-à-dire prescrire une expansion budgétaire aux pays-membres dont l’inflation est inférieure à la moyenne de la zone euro.

La complaisance des banques centrales indépendantes est également décevante. Nous avons eu la reprise la plus lente qui soit suite à une récession, avec des dommages durables sur l’offre à long terme, mais il est excusable de penser que nous sommes toujours dans la Grande Modération. Les banques centrales devraient chercher à comparer les vertus respectives des quatre principales façons d’éviter un autre épisode à la borne inférieure zéro : l’adoption d’une cible d’inflation plus élevée, les taux d’intérêt négatifs, le ciblage du PIB nominal ou la monnaie-hélicoptère. Elles doivent aussi cesser d’être si discrètes à propos de la politique budgétaire. Un tel silence rend un autre épisode à la borne inférieure zéro encore plus dangereux.

Certains se demandent pourquoi mes billets font ces derniers temps autant écho à la politique qu'à l’économie. Je suis d’accord, il y a eu un changement depuis 2015. Auparavant, j’aurais évoqué la parution d’une nouvelle étude sur les multiplicateurs budgétaires en la comparant avec la littérature existante et en examinant ses forces et ses faiblesses. Ces derniers jours sont quelque peu différents. J’espère qu’un jour ce savoir se révélera aux dirigeants, mais pour l’heure je crains que ces derniers cessent de financer ce savoir dont ils n’ont pas l’intention de se servir. Des fois, je me dis qu’écrire sur les détails relatifs aux estimations de multiplicateurs, c’est comme revoir la disposition des transats sur le Titanic. »

Simon Wren-Lewis, « The academic consensus on austerity solidifies, but policymakers go their own sweet way », in Mainly Macro (blog), 22 février 2017. Traduit par Martin Anota



aller plus loin... lire « Vers une théorie générale de l’austérité »

vendredi 17 février 2017

Le chômage, l’inflation et l'insaisissable NAIRU

« Le NAIRU désigne le niveau de chômage pour lequel l’inflation est stable. Depuis que les économistes ont inventé ce concept, beaucoup de gens se sont moqués des difficultés qu’il y a à le mesurer et du fait qu’il soit particulièrement élusif. Et leurs articles finissent souvent en concluant qu’il est temps que nous rejetions ce concept. Même de bons journalistes peuvent le faire. Mais peu de ces appels à rejeter le NAIRU répondent à cette question simple et évidente : comment pourrions-nous alors relier l’économie réelle à l’inflation ?

Il y a une exception : ceux qui suggèrent que tout ce dont nous avons besoin pour contrôler effectivement l’économie, c’est une ancre nominale, comme l’offre de monnaie ou le taux de change. Mais pour résumer une bien longue histoire, nous pouvons dire que les diverses tentatives pour y parvenir en pratique n’ont jamais très bien fonctionné. La plus récente tentative a été l’euro : adoptez simplement une devise commune et l’inflation de chaque pays-membre sera poussée à converger vers la moyenne ! Il n’y a pas eu une telle divergence, que ce soit en Allemagne ou dans les pays périphériques, ce qui a pu avoir de désastreuses conséquences.

Le NAIRU est l’un de ces concepts économiques qui sont essentiels pour comprendre l’économie, mais qui sont extrêmement difficiles à mesurer. Commençons par rappeler les raisons pour lesquelles il est difficile de le mesurer. Premièrement, le chômage lui-même n’est pas parfaitement mesuré (par exemple, certains chômeurs de longue durée cessent de rechercher un emploi par découragement, mais reviennent dans la population active lorsque la reprise se confirme et que les perspectives d’embauche s’améliorent) et il peut ne pas capturer l’idée qu’il est censé représenter, c’est-à-dire l’excès d’offre ou de demande sur le marché du travail. Deuxièmement, il ne se focalise que sur le seul marché du travail, alors que l’inflation peut aussi être liée à un excès de demande sur le marché des biens et services. Troisièmement, même si aucun de ces deux premiers problèmes n’existait, la façon par laquelle le chômage interagit avec l’inflation n’est pas claire.

La façon par laquelle les économistes ont réfléchi à propos de la relation entre chômage et inflation au cours des cinquante dernières années est la courbe de Phillips. Celle-ci dit que l’inflation dépend de l’inflation anticipée et du chômage. L’importance de l’inflation anticipée signifie que simplement relier le chômage à l’inflation va toujours se révéler chaotique. Je me souviens que dans l’une des premières éditions du manuel de Mankiw nous avions un joli graphique qui représentait cette relation pour les Etats-Unis et qui contredisait ce que je viens de dire : il montrait de claires "boucles de courbe de Phillips". Mais ce fut bien plus chaotique pour les autres pays et c’est devenu plus chaotique pour les Etats-Unis une fois que nous avons adopté le ciblage d’inflation (comme cela doit être le cas avec les anticipations rationnelles). Relisez ce billet pour les détails.

L’ubiquité de la courbe de Phillips des nouveaux keynésiens (NKPC) dans la macroéconomie courante ne doit pas nous induire en erreur en nous laissant penser que nous ayons finalement un vrai modèle d’inflation. La fréquence par laquelle il est utilisé reflète l’obsession avec la méthodologie des microfondations et le recul subséquent de l’analyse empirique. Nous savons que les travailleurs et les employeurs n’aiment pas les baisses de salaires nominaux, mais cette aversion ne transparait pas dans la courbe de Phillips des nouveaux keynésiens. Si la politique monétaire est contrainte par la borne inférieure zéro, la NKPC dit que l’inflation devrait devenir volatile, mais ce n’est pas ce que nous avons vu ces dernières années, comme l’a bien souligné John Cochrane.

Je pourrais continuer et apporter ma propre critique du NAIRU. Mais c’est là où le bât blesse. Si nous pensons réellement qu’il n’y a pas de relation entre le chômage et l’inflation, pourquoi essayons-nous de ramener le chômage sous les 4 % ? Nous savons que le gouvernement peut accroître la demande globale et réduire le chômage en augmentant ses dépenses. Et pourquoi voudrions-nous relever un jour ou l’autre les taux d’intérêt au-dessus de leur borne inférieure ? (…) Même si nous ne devons pas être obsédés par les années 1970, nous ne devons pas non plus l’oublier. Alors, les responsables de la politique économique faisaient fi du NAIRU, si bien que nous nous sommes retrouvés avec une inflation excessivement forte. En 1980, aux Etats-Unis et au Royaume-Uni, la politique économique changea, si bien que le chômage augmenta et l’inflation chuta. Il y a une relation entre l’inflation et le chômage, mais il est juste très difficile de la déterminer avec précision. Pour la plupart des macroéconomistes, le concept de NAIRU ne tient réellement que pour cette vérité macroéconomique fondamentale.

Pour offrir une critique plus subtile du NAIRU, nous pourrions avoir cela en tête, mais dire que, parce que la relation est difficile à mesure, nous devons arrêter d’utiliser le chômage comme guide pour fixer la politique monétaire. Focalisons-nous juste sur l’objectif, l’inflation, et changeons les taux selon ce qui se passe actuellement du côté de l’inflation. En d’autres termes, oublions la prévision et laissons la politique monétaire opérer tel un thermostat, en accroissant les taux lorsque l’inflation est au-dessus de sa cible et inversement.

Cela peut entraîner d’amples oscillations du chômage, mais il y a un problème plus sérieux. On a tendance à l’oublier, mais l’inflation n’est pas le seul objectif de la politique monétaire. Prenons ce qui se passe actuellement au Royaume-Uni. L’inflation s’accélère et on s’attend à ce qu’elle dépasse bientôt sa cible, mais la banque centrale a réduit les taux d’intérêt parce qu’elle s’inquiète davantage à propos de l’impact du Brexit sur l’économie réelle. Cela montre assez clairement que les responsables de la politique économique ciblent en réalité aussi bien une certaine mesure de l’écart de production (output gap) que l’inflation. Et ils ont plutôt raison de le faire, car pourquoi créer une récession juste pour lisser l’inflation ?

D’accord, donc ciblons juste une certaine moyenne pondérée de l’inflation et du chômage comme un thermostat. Mais quel niveau de chômage ? Il y a un danger, celui de montrer que nous tolérons une forte inflation si le chômage est faible. Nous savons que ce n’est pas une bonne idée, parce que l’inflation ne ferait qu’accélérer. Donc pourquoi ne pas cibler la différence entre le chômage et un certain niveau qui soit cohérent avec l’inflation stable ? (…) Une suggestion ?

Simon Wren-Lewis, « NAIRU bashing », in Mainly Macro (blog), 17 février 2017. Traduit par Martin Anota

mardi 24 janvier 2017

Attaquer la science économique relève d’une tactique de diversion

« (…) La crise financière au Royaume-Uni a résulté des pertes que les banques ont réalisées sur leurs actifs étrangers, en raison de l’effondrement du marché du crédit subprime aux Etats-Unis. Elle n’a pas résulté d’un endettement excessif des ménages, des entreprises ou du gouvernement au Royaume-Uni. Comme Ben Broadbent, membre de la Banque d’Angleterre, a pu le dire, "en raison de l’exposition internationale de ses banques, le Royaume-Uni a été, d’une certaine façon, un 'importateur net' de la crise financière". Cette activité bancaire à l’étranger a provoqué une crise parce que les banques étaient bien trop endettées et qu’elles ne pouvaient ainsi absorber toutes ces pertes, si bien qu’elles durent être renflouées par le gouvernement.

C’est pourquoi les macroéconomistes britanniques ont échoué à déceler les signes avant-coureurs de la crise. Ils ont pourtant surveillé l’emprunt des ménages, des entreprises et des gouvernements, mais pas le levier d’endettement des banques. Les macroéconomistes reconnaissent généralement qu’ils ont commis une erreur en ignorant le rôle crucial que l’endettement du secteur financier peut jouer en influençant la macroéconomie. Il y a eu une forte hausse du volume d’études sur ces liens entre finance et économie réelle depuis la crise.

Mais supposons que les économistes aient pris conscience de ce que signifiait la hausse de l’endettement bancaire et qu’ils aient collectivement mis en garde contre les dangers d’une prise de risque excessive que cela représentait. Est-ce que cela aurait fait une quelconque différence ? Il y a de bonnes raisons de penser que non.

Ce qui s’est passé après la crise en constitue une bonne preuve empirique. Admati et Hellweg ont écrit de façon très convaincante que nous avions besoin de fortement relever les exigences en capital au sein des banques pour mettre un terme au problème des institutions "trop grosses pour faire faillite" (too big to fail) et éviter une future crise financière, et le travail de David Miles au Royaume-Uni délivre le même message. Je n’ai pas rencontré un seul économiste universitaire qui se soit sérieusement opposé à cette analyse, mais cette dernière n’a eu aucun impact sur la politique. Le pouvoir du lobby bancaire est simplement trop puissant.

Donc, la réponse des économistes à la crise financière a été ce qu’elle a devait être. Ils ont réparé l’erreur qu’ils ont commise en négligeant l’endettement bancaire. Les économistes ont fait plusieurs propositions afin d’éviter que la crise se répète. Et ces propositions ont été joliment ignorées.

En termes de politique monétaire (conventionnelle) et de politique budgétaire, les économistes universitaires avaient formulé la bonne réponse face à la crise, mais les responsables politiques ont agi autrement. Les banques centrales, remplies d’économistes, assouplirent au maximum leur politique monétaire. Elles alimentèrent ainsi la création monétaire et ignorèrent ceux qui prédirent que cela se traduirait immédiatement par une hyperinflation. Plusieurs économistes, certainement une majorité d’entre eux, étaient favorables à une relance budgétaire, du moins aussi longtemps que les taux d’intérêt butaient sur leur borne inférieure. Mais ils furent ignorés par les responsables politiques, qui optèrent en 2010 pour une généralisation de l’austérité.

Donc, compte tenu de tout cela, pourquoi certains continent-ils de s’en prendre aux économistes ? A gauche, il y a les économistes hétérodoxes qui ne veulent rien de moins qu’une révolution, le renversement de l’économie orthodoxe. (…) Ils veulent faire croire aux gens que la version expurgée de l’économie utilisée par les néolibéraux pour soutenir leur idéologie correspond en fait à l’économie orthodoxe.

D’un autre côté, la droite se retrouve dans une situation inconfortable lorsque l’économie fondée sur l’empirique entre en conflit avec leur politique. Sa réponse consiste à s’en prendre aux économistes. Ce n’est pas un phénomène nouveau (…). Avec l’austérité budgétaire, elle s’est contentée de ne mettre en avant que la minorité d’économistes qui la soutenait, puis elle a mis en œuvre une politique avec laquelle même certains économistes de cette minorité étaient en désaccord (par exemple, Kenneth Rogoff ne soutint pas les réductions de l’investissement public en 2010-2011 au Royaume-Uni qui occasionnèrent par la suite de profonds dommages à l’économie britannique). Les médias ont fait le reste du boulot en donnant peu la parole à la majorité des économistes, celle qui ne soutenait pas l’austérité.

Les coûts économiques du Brexit constituent le dernier exemple en date. Les critiques se sont focalisés sur les prédictions les plus incertaines et les moins importantes à propos du Brexit, faites par quelques uns, pour s’attaquer à l’ensemble de l’analyse du Brexit. Le fait que cette prédiction impliquait une prévision macroéconomique non conditionnelle, alors que l’évaluation faite par plusieurs groupes à propos du coût à long terme implique une projection conditionnelle basée essentiellement sur des équations du commerce, semble avoir complètement échappé aux critiques. Surtout, ces critiques ignorent complètement le fait que la dépréciation prédite de la livre sterling se soit produite et qu’elle contribue déjà à fortement réduire les niveaux de vie.

Attaquer les économistes sur le Brexit permet de discréditer ceux qui souligner les vérités qui dérangent. Continuer d’attaquer les économistes pour ne pas avoir prédit la crise financière, mais persister à ne pas reconnaître leurs succès a pour effet de détourner l’attention des gens du groupe qui a effectivement provoqué la crise et leur occulter le fait que très peu de choses ont été faites pour empêcher la survenue d’une crise similaire dans un futur plus ou moins proche. »

Simon Wren-Lewis, « Attacking economics is a diversionary tactic », in Mainly Macro (blog), 21 janvier 2017. Traduit par Martin Anota

dimanche 15 janvier 2017

Quels modèles utiliser en macroéconomie ?



« (…) Nous avons besoin de différentes classes de modèles, et ce afin de réaliser des tâches différentes.

Je vais me focaliser sur deux classes de modèles.

Les modèles théoriques, visant à clarifier les questions théoriques dans un cadre d’équilibre général. Les modèles de cette classe doivent se construire à partir d’un cadre analytique fondamental et avoir une structure théorique des plus robustes. Ils doivent être utilisés pour réfléchir, par exemple, aux effets d’un relèvement des ratios minima de capitaux que la réglementation impose aux banques, aux effets de la gestion de la dette publique ou encore aux effets d’une forme particulière de politique monétaire non conventionnelle. Ce cadre fondamental doit être celui qui est largement accepté comme point de départ et il doit pouvoir intégrer des distorsions additionnelles. En bref, il doit faciliter le débat autour des théoriciens en macroéconomie.

Les modèles de politique économique, visant à analyser les questions de politique macroéconomique courantes. Les modèles de cette classe doivent coller aux principales caractéristiques des données, notamment les dynamiques, et permettre de réaliser une analyse, notamment contrefactuelle, des politiques économiques. Ils doivent être utilisés pour réfléchir, par exemple, aux effets quantitatifs d’un ralentissement de la croissance chinoise sur l’économie américaine ou aux répercussions d’une relance menée aux Etats-Unis sur les pays émergents.

Ce serait une bonne chose si un unique modèle pouvait avoir une structure théorique robuste, élégante, tout en collant aux données. Mais c’est un rêve vain. Peut-être que l’une des principales leçons du travail empirique (du moins en macroéconomie et d’après mon expérience) est à quel point les preuves empiriques sont chaotiques, à quel point les dynamiques agrégées sont difficiles à rationaliser et à quel point plusieurs relations sont instables au cours du temps. Ce n’est peut-être pas surprenant. Nous savons, par exemple, que les relations agrégées peuvent très peu ressembler aux comportements individuels sous-jacents.

Donc, les modèles qui visent à atteindre ces deux objectifs sont condamnés à échouer, sur les deux dimensions.

Prenons les modèles théoriques. Les concepteurs de modèles DSGE, confrontés à des dynamiques complexes, mais désireux de coller aux données, ont étendu leur structure originelle en ajoutant, par exemple, la persistance externe des habitudes (pas simplement la persistance des vieilles habitudes régulières), les coûts d’un changement de l’investissement (pas seulement les coûts de changement du capital) et l’indexation des prix (que nous ne pouvons observer dans la réalité), etc. Ces changements sont entièrement ad hoc, ils ne collent pas aux données empiriques microéconomiques et ils ont alourdi et fragilisé la structure théorique des modèles.

Prenons aussi les modèles de politique économique. Les concepteurs de ces modèles, désireux de renforcer la structure théorique de leurs modèles, ont, dans certains cas, cherché à dériver les structures observées d’une certaine forme d’optimisation. Par exemple, dans le principal modèle utilisé par la Réserve fédérale, le modèle FRB-US, les équations dynamiques sont contraintes à être des solutions aux problèmes d’optimisation sous des structures de coûts d’ajustement de premier ordre. Cela m’a frappé. Les dynamiques actuelles reflètent probablement plusieurs autres facteurs que les coûts d’ajustement. Et les contraintes qui sont imposées (par exemple, sur la façon par laquelle le passé et le futur anticipé entrent dans les équations) ont peu de justification, théorique ou empirique.

Que doit-on faire ? Je suggère que chacune des deux classes de modèles suive sa propre voie.

Les concepteurs de modèles DSGE doivent accepter le fait que les modèles théoriques ne peuvent, et donc ne doivent pas, coller fidèlement à la réalité. Ces modèles doivent capturer ce que nous croyons être les caractéristiques macroéconomiques essentielles du comportement des firmes et des ménages et ne pas essayer de capturer toutes les dynamiques pertinentes. Ce n’est seulement alors qu’ils peuvent atteindre leur propos, rester suffisamment simples et fournir une plateforme pour la discussion théorique.

Les modélisateurs de politique économique doivent accepter le fait que les équations qui collent vraiment aux données peuvent n’avoir qu’une fragile justification théorique. En cela, les concepteurs des premiers modèles macroéconomiques avaient raison : la théorie du revenu permanent, la théorie du cycle de vie, la théorie du ratio q ont servi de guides pour spécifier le comportement de la consommation et de l’investissement, mais les données ont ensuite déterminé les spécifications finales.

Les deux classes de modèles doivent clairement interagir et bénéficier l’une de l’autre. Pour utiliser une expression suggérée par Ricardo Reis, il doit y avoir une co-intégration scientifique. Mais, selon moi, cela s’est révélé être contreproductif d’atteindre une intégration complète. Aucun modèle ne peut satisfaire pleinement tout le monde. »

Olivier Blanchard, « The need for different classes of macroeconomic models », 12 janvier 2017. Traduit par Martin Anota



« Dès que j’ai commencé à bloguer, j’ai régulièrement écrit des billets sur la méthodologie macroéconomique. J’ai notamment cherché à convaincre les autres macroéconomistes que les modèles économétriques structurels, avec leur mixture ad hoc de théorie et de données, n’étaient pas un vieux dinosaure à ranger aux oubliettes, mais qu’ils offraient une façon parfaitement viable de faire de la macroéconomie et de la politique macroéconomique. Je suis bien placé pour le dire car, au cours de ma carrière, j’ai utilisé aussi bien des modèles économétriques structurels que des modèles DSGE dans les articles que j’ai publiés.

Le troisième billet d’Olivier Blanchard sur les modèles DSGE fait exactement la même chose. Il est quelque peu confus lorsqu’il les appelle "modèles de politique économique" ; lorsqu’il écrit que "les modèles de cette classe doivent coller aux principales caractéristiques des données, notamment les dynamiques, et de permettre une analyse, notamment contrefactuelle, de la politique économique", il ne peut que faire référence aux modèles économétriques structurels. Je préfère les modèles économétriques structurels aux modèles de politique économique parce que les modèles économétriques structurels décrivent ce qu’il y a dans la boîte : ils sont qualifiés de "structuraux" parce qu’ils utilisent beaucoup de théorie, mais on les qualifie également d’"économétriques" parce qu’ils essayent de coller aux données et ils y parviennent. (…)

La façon par laquelle j’estimerais un modèle économétrique structurel aujourd’hui (mais pas nécessairement la seule façon valide) serait de commencer avec un modèle DSGE élaboré. Mais plutôt que d’estimer ce modèle en utilisant des méthodes bayésiennes, je l’utiliserais comme une base théorique, avec laquelle je débuterais le travail économétrique, soit sur une base équation par équation, soit comme un ensemble de sous-systèmes. Là où les structures de retard ou les restrictions inter-équation seraient clairement rejetées par les données, je changerais le modèle pour coller davantage aux données. Si certaines variables, non incluses dans la spécification DSGE, présentaient un fort pouvoir pour expliquer variables déjà incluses et auraient selon moi une relation causale avec celles-ci (c’est-à-dire pourquoi la spécification DSGE était inadéquate), je les inclurais dans le modèle. Cela deviendrait le modèle économétrique structurel.

Si cela vous semble terriblement ad hoc, c’est parce que c’est le cas. Les modèles économétriques structurels sont un mélange éclectique de théorie et de données. Mais ils vont toujours être utiles aux universitaires et aux responsables de la politique économique qui veulent travailler avec un modèle qui est raisonnablement proche des données. Ceux que j’appelle les puristes DSGE doivent admettre que les modèles DSGE ne collent pas aux données en plusieurs domaines, donc qu’ils sont mal spécifiés et que tout conseil de politique économique qu’ils peuvent délivrer est invalide. Le fait qu’ils satisfont la critique de Lucas ne suffit pas pour compenser cette mauvaise spécification.

En établissant la relation entre un modèle DSGE et un modèle économétrique structurel de la façon que je l’ai fait, cela rend manifeste pourquoi les deux types de modèles vont continuer d’être utilisés et comment les modèles économétriques structurels peuvent s’inspirer des modèles DSGE. Les modèles économétriques structurels sont aussi utiles pour le développement des modèles DSGE, dans la mesure où les écarts qu’ils présentent par rapport à ces derniers fournissent une longue liste d’énigmes potentielles sur lesquelles les théoriciens utilisant les modèles DSGE peuvent enquêter. Peut-être qu’un jour les modèles DSGE colleront tellement bien aux données que nous n’aurons plus besoin des modèles économétriques structurels, mais ce n’est pas pour demain.

Est-ce que ce que Blanchard et moi-même appelons va finir par se réaliser ? C’est déjà ce qui se fait dans une large mesure au sein de la Fed : comme Blanchard le dit, ce qui constitue effectivement son modèle est un modèle économétrique structurel. La Banque d’Angleterre utilise un modèle DSGE et le comité de politique monétaire recevrait plus de conseils utiles de son équipe si ce modèle était remplacé par un modèle économétrique structurel. Le vrai problème est avec l’université et surtout (comme Blanchard l’a identifié dans un billet précédent) les éditeurs de revues. Bien sûr, la plupart des universitaires vont continuer d’utiliser des modèles DSGE, ce qui ne me pose pas de problème en soi. Par contre, ceux qui utilisent, non pas un modèle DSGE, mais un modèle économétrique structurel, ne doivent pas être systématiquement écartés des revues les plus prestigieuses. Ils le sont actuellement et je ne suis pas sûr (malgré l’intervention de Blanchard) que cela changera bientôt. »

Simon Wren-Lewis, « Blanchard joins calls for structural econometric models to be brought in from the cold », in Mainly Macro (blog), 15 janvier 2017. Traduit par Martin Anota

samedi 7 janvier 2017

Trump et les déficits publics : un keynésianisme réactionnaire



« Avec Donald Trump, nous allons peut-être nous retrouver avec ce que certains ont pu qualifier de "keynésianisme réactionnaire". Mais une relance est une relance, pas vrai ? Pour ceux d’entre nous qui pensent que la plupart des économies avancées doivent connaître momentanément une surchauffe pour essayer de combler une partie des pertes accusées suite à la Grande Récession, toute relance budgétaire doit être bienvenue ? Ainsi, Martin Sandu a pu écrire qu’"il est hypocrite d’entendre de la part de certains que les réductions d’impôts promises par Trump vont mettre en danger les finances publiques, alors même qu’ils appelaient à une relance budgétaire sous Obama et sous son possible successeur démocrate. (…) Même si la composition des réductions d’impôts et des hausses d’impôts peut importer, la taille globale de toute hausse du déficit importe au moins autant".

Si par ce biais il indique de ne pas trop s’inquiéter de la composition, que la taille globale du déficit est plus importante, je pense que cela relève d’une piètre macroéconomie. Il est stupide de croire que tout ce qui accroît le déficit va stimuler l’économie.

Nous savons qu’une partie de la relance de Trump va reposer sur de larges réductions d’impôts pour les plus riches. Les ultra-riches vont certainement ne rien consommer de cette réduction d’impôts à court terme. C’est une partie de la population où l’équivalence ricardienne tient presque. Vous pouvez penser que cela ne devrait pas déprimer la demande agrégée à court terme. Mais il se pourrait que ce soit le cas, parce que la logique de la contrainte budgétaire intertemporelle est toujours à l’œuvre. Ces réductions d’impôts ne vont pas être financées par une accélération de l’activité à court terme, donc elles peuvent finir par entraîner des hausses d’impôts. Si les gens qui ne sont pas riches pensent que ce seront leurs impôts qui augmenteront, ils vont réduire leur consommation aujourd’hui. L’effet net pourrait être une chute de la demande.

Vous pouvez penser que les consommateurs peuvent ne pas être si prévoyants, donc que la demande ne diminuera pas. Mais la logique de la contrainte budgétaire intertemporelle est toujours valide. Si les réductions d’impôts pour les riches accroissent juste le déficit sans vraiment stimuler la demande globale à court terme, alors c’est un transfert de revenu des non-riches de demain vers les riches d’aujourd’hui. Si les réductions d’impôts pour les riches étaient payées par les hausses d’impôts sur les autres aujourd’hui, plusieurs politiciens protesteraient. Retarder les hausses d’impôts sur les autres en empruntant est une astuce pour les faire accepter.

Pourtant je crains que ce ne soit plus le cas et parler des réductions d’impôts pour les riches comme s’il s’agissait d’une relance budgétaire peut induire les politiciens en erreur. Ceux à droite comprennent cela : les réductions d’impôts pour les riches ne font presque jamais partie d’une relance générale : lorsque Nigel Lawson le fit il contribua à l’effondrement de l’économie britannique. Nous devons juste le répéter encore et encore : les réductions d’impôts pour les riches financées par la dette constituent une hausse d’impôts pour les autres.

L’exemple des réductions d’impôts pour les riches est l’exemple qui réfute la proposition générale selon laquelle la composition de toute relance budgétaire importe moins que la taille globale de toute hausse du déficit budgétaire.

Trump a aussi dit qu’il voulait plus d’investissements dans les infrastructures publiques. C’est quelque chose dont les Etats-Unis ont vraiment besoin, mais rappelez-vous que Trump va régner dans une ère de capitalisme de connivence et de politique de copinage comme jamais nous n’en avons vue. Les infrastructures que vous obtiendrez ne seront pas les infrastructures dont les Etats-Unis ont réellement besoin (…). Si ces infrastructures étaient produites entièrement par ceux qui, sinon, seraient en-dehors de l’emploi, mais aimeraient y retourner, alors le bien-être agrégé s’accroîtrait : c’est le fameux exemple de Keynes, celui selon lequel creuser des trous que l’on rebouche aussitôt stimule l’activité. Mais, en pratique, cela a peu de chances d’être le cas et ainsi ces "éléphants blancs" peuvent évincer de meilleurs projets. Dans ce cas, les citoyens américains ne verront pas leur situation s’améliorer à court terme suite à la relance, même si le PIB augmente effectivement. Et la relance ne vas pas s’autofinancer, donc une fois encore les autres devront s’inquiéter de la contrainte budgétaire intertemporelle du gouvernement.

Si l’économie du keynésianisme réactionnaire est mauvaise, je pense que la politique qui en découle est encore pire. En ne faisant rien d’autre qu’opérer un transfert vers les riches, elle ne peut que donner mauvaise réputation à la politique keynésienne. Mais nous pouvons éviter cela en faisant attention à ne pas qualifier tout déficit de relance. Et en disant que les réductions d’impôts pour les riches financées par l’endettement public correspondent à une hausse d’impôts pour tous les autres. »

Simon Wren-Lewis, « Reactionary Keynesianism », in Mainly Macro (blog), 13 décembre 2016. Traduit par Martin Anota



« (…) J’ai expliqué que toute expansion budgétaire qui se focaliserait sur les réductions d’impôts pour les très riches et qui accroîtrait l’investissement en infrastructures via des mécanismes douteux ne sera pas vue d’un bon œil par qui (comme moi) pensent qu’il y a toujours des capacités inemployées dans l’économie américaine. Plusieurs commentaires m’ont suggéré que j’aurais pu le dire un peu plus clairement.

J’ai commencé ma discussion avec un exemple illustrant comment une réduction d’impôts pour les riches peut, du moins en théorie, se révéler déflationniste. L’idée est que les riches vont immédiatement consommer qu’une faible part de la réduction d’impôts, mais les autres ménages risquent de réduire leur consommation s’ils pensent alors que leurs impôts augmenteront à un avenir plus ou moins proche afin de compenser la hausse du déficit consécutive à la réduction d’impôts des riches. (1) (…)

Après coup, j’avoue que j’aurais pu prendre un exemple plus éclairant pour montrer qu’un déficit agrégé ne constitue pas forcément une relance. En l’occurrence, j’aurais pu l’illustrer avec le multiplicateur à budget équilibré. Dans la mesure où la politique budgétaire menée par Trump peut impliquer des coupes dans la consommation publique, cet exemple peut être très pertinent, comme le note Paul Krugman.

Dans le cas de l’investissement public, je souligne à nouveau que la nature de cet investissement importe. Si le mécanisme utilisé pour accroître l’investissement public (...) fait qu’une bonne proportion de cet investissement concerne des projets avec un faible rendement social (des "éléphants blancs"), alors la population verra une fois encore sa situation se dégrader. Ce point dépend de quelque chose que j’ai passé sous silence, mais que j’aurais dû préciser : la compensation monétaire.

Parce que l’économie américaine n’est plus à la borne inférieure zéro, alors un accroissement de l’activité provoqué par la construction de nombreux "éléphants blancs" entraînerait certainement une hausse du taux d’intérêt (2). Par conséquent, le PIB peut finalement ne pas augmenter et l’investissement privé utile se retrouve évincé par un investissement public moins utile.

Une fois que les taux d’intérêt commencent à augmenter et à s’éloigner de leur borne inférieure zéro, alors ceux qui affirment que la demande doit être stimulée aux Etats-Unis (voir ici ou ici) vont réellement se plaindre à propos de la politique monétaire, non de la politique budgétaire. Une politique budgétaire expansionniste qui est évincée par la Fed aurait certains avantages indirects, en accroissant le taux d’intérêt naturel par exemple, mais le fameux argument de Keynes selon lequel il est même efficace "de creuser des trous" ne s’applique plus.

Une fois que nous quittons la borne inférieure zéro, les réductions d’impôts agissent comme une redistribution rétrograde du revenu. Les gens ne doivent pas se leurrer en pensant que les réductions d’impôt vont en partie s’autofinancer, via un mécanisme keynésien ou d’une autre manière. Il y a plusieurs arguments suggérant qu’il est nécessaire d’accroître l’investissement public en le finançant via un surcroît d’emprunt public, mais cet investissement doit aller là où il est nécessaire, plutôt qu’aux projets qui vont générer un rendement immédiat aux agents financiers du secteur privé. Il y a plusieurs arguments nous amenant à penser qu’il faut stimuler la demande globale pour soutenir l’expansion américaine, mais cela ne va pas se passer aussi longtemps que la Fed croit le contraire.

(1) Mes propos ont été un peu confus lorsque j’ai dit que les riches agissaient comme si l’équivalence ricardienne était valide, alors que j’aurais dû dire tout simplement que, parce qu’ils sont riches, ils se focalisent sur l’ensemble de leur existence plutôt que sur leur revenu courant et qu’ils ont donc une faible propension marginale à consommer d’une réduction d’impôts temporaire. Supposer qu’une réduction d’impôt pour les riches est permanente, cela revient à supposer que les Républicains ne perdront jamais le pouvoir.

(2) En supposant, bien sûr, que la Fed reste indépendante, mais Krugman affirme que même si elle ne l’était plus, les taux risqueraient bien d’augmenter. »

Simon Wren-Lewis, « Reactionary Keynesianism revisited », in Mainly Macro (blog), 4 janvier 2017. Traduit par Martin Anota

lundi 21 novembre 2016

Macroéconomie et idéologie

« Jo Michell a écrit un long billet dans lequel il amorce un débat avec Ann Pettifor et moi-même sur le rôle de la macroéconomie orthodoxe derrière l’austérité budgétaire. Ann estime que la macroéconomie orthodoxe est en grande partie responsable de l’austérité et Michell se montre largement de son avis. J’ai beaucoup de respect pour Michell lorsqu’il cherche à combler le fossé entre l’économie orthodoxe et les courants hétérodoxes, mais là, je pense qu’il se trompe à propos de l’austérité et qu’il peint une image haussée de l’histoire de la pensée économique.

Commençons avec l’austérité. Je pense qu’il serait d’accord à l’idée que le modèle de cycle d’affaires qui a fait consensus parmi les keynésiens pendant les deux dernières décennies est le modèle des nouveaux keynésiens. Ce modèle est absolument clair en ce qui concerne l’austérité. A la borne inférieure zéro (zero lower bound), vous ne devez pas réduire les dépenses publiques. Il n’y a ni "si", ni "mais".

Donc pour on ne peut affirmer que la macroéconomie orthodoxe plaidait en faveur l’austérité que si l’on affirme que les économistes orthodoxes pensaient que le modèle des nouveaux keynésiens était fondamentalement déficient. Cela n’a absolument pas été le cas. Michael Woodford est l’un des plus grands macroéconomistes de ces deux dernières décennies, si ce n’est le plus grand. Son livre est en quelque sorte la Bible pour tous ceux qui utilisent le modèle des nouveaux keynésiens. En juin 2010, il a publié "Simple Analytics of the Government Expenditure Multiplier", où il montre que la hausse des dépenses publiques peut s’avérer particulièrement efficace à la borne inférieure zéro. L’intérêt de ce papier pour ceux qui travaillent dans ce domaine était de montrer, non pas que cette forme de politique budgétaire aurait une certain efficacité (chose qui était évidente pour tous ceux qui, comme moi, travaillaient sur la politique monétaire et la politique budgétaire en utilisant le modèle des nouveaux keynésiens), mais qu’elle puisse générer de très larges multiplicateurs.

Le consensus universitaire selon lequel l’austérité ne pouvait être que nuisible et la relance budgétaire efficace est une raison majeure expliquant pourquoi les autorités adoptèrent une relance budgétaire au Royaume-Uni et aux Etats-Unis en 2009, et même pourquoi le FMI plaidait lui-même cette année-là en faveur d’une relance budgétaire. Il y avait toutefois certains, en particulier à Chicago, qui s’élevaient contre cette relance, mais, comme DeLong, Krugman et moi-même l’avions remarqué, ils ont simplement prouvé leur ignorance du modèle des nouveaux keynésiens. Krugman, en particulier, est très familier de la macroéconomie à la borne inférieure zéro, notamment en raison de ses travaux sur la décennie perdue du Japon.

Ce ne sont pas d’éventuelles clameurs de la part des macroéconomistes universitaires orthodoxes qui ont mis un terme à ce consensus en 2010, mais deux événements bien précis : la crise de la zone euro et la victoire de la droite au Royaume-Uni et aux Etats-Unis.

Michell prétend que parce que la question de la borne inférieure zéro n’était pas dans les manuels macroéconomiques, elle ne faisait pas partie du consensus. Mais tout le monde sait que les manuels sont en retard de plusieurs décennies et beaucoup basent toujours leur enseignement à partir du modèle IS-LM plutôt qu’à partir du modèle des nouveaux keynésiens. Maintenant il se peut que les responsables politiques de droite aient réellement été induits en erreur par ce qui est enseigné dans ces manuels et que ce ne fut qu’une simple coïncidence que ces responsables politiques aient choisi les réductions des dépenses publiques plutôt que les hausses d’impôts (et plus tard les réductions d’impôts !), mais cela semble peu probable. Vous n’avez pas nécessairement à travailler dans ce champ pour comprendre que le consensus en vigueur avant la crise financière, celui selon laquelle il fallait privilégier les variations de taux d’intérêt pour stabiliser l’activité, dépendait de la capacité à faire varier les taux d’intérêt.

S’écartant de la question de l’austérité, le billet de Michell affirme que la macroéconomie orthodoxe a toujours été fortement influencée par l’idéologie néolibérale. Pour ce faire, il donne un bref compte-rendu de l’histoire de la macroéconomie après la Seconde Guerre mondiale, qui a Friedman, un membre bien connu de la Société du Mont-Pèlerin, comme son meneur, du moins avant que la nouvelle école classique n’arrive. Il y a beaucoup de choses à dire ici, mais je vais me contenter de souligner deux points.

Premièrement, l’idée selon laquelle l’économie keynésienne concerne des épisodes de court terme de demande excessive ou insuffisante plutôt que la stagnation permanente datait d’avant Friedman et remontait aux premières tentatives visant à formaliser l’économie keynésienne. C’est ce qu’on appela le consensus néoclassique. C’est pour cette raison que le keynésien Robert Solow proposa une modélisation de la croissance qui supposait le plein emploi.

Deuxièmement, les débats autour du monétarisme dans les années soixante-dix ne portaient pas sur la validité de ce modèle keynésien, mais sur ses paramètres et l’activisme de la politique économique. Les propres contributions de Friedman à la théorie macroéconomique, telles que l’hypothèse du revenu permanent et la courbe de Phillips augmentée des anticipations, n’orientent pas forcément la théorie dans une direction néolibérale. (…) Et Friedman n’approuvait certainement pas les idées des nouveaux classiques en matière de politique macroéconomique.

Michell se rapproche peut-être de la vérité lorsqu’il affirme que l’esprit néolibéral des années quatre-vingt a peut-être eu quelque chose à voir avec le succès de la nouvelle école classique, mais je ne pense pas que ce soit du tout central. Comme je l’ai affirmé à plusieurs reprises, la révolution menée par les nouveaux classiques a réussi parce que les anticipations rationnelles faisaient sens aux yeux des économises habitués à appliquer la rationalité dans leur microéconomie et, une fois que vous acceptez les anticipations rationnelles, alors vous comprenez qu’il y a de sérieux problèmes avec le consensus keynésien qui dominait alors. Je pense que vous pouvez essayer d’affirmer qu’il y a un lien entre l’attrait des microfondations comme méthodologie et le néolibéralisme, mais je pense que ce serait un peu exagéré.

Cela m’amène à mon ultime remarque. Michell note que j’ai suggéré une influence idéologique derrière le développement de la théorie des cycles d’affaires réels, mais il se demande pourquoi je m’arrête là. Il écrit ensuite : "Il est par conséquent quelque peu étrange que, lorsqu’il discute de la relation entre l’idéologie et l’économie, Wren-Lewis choisisse de tracer une frontière entre ceux qui utilisent un modèle DSGE à prix visqueux des nouveaux keynésiens et ceux qui utilisent une version à prix flexibles des nouveaux classiques. Comme le suggère Wren-Lewis, les croyances de ce dernier seraient idéologiques, alors que les membres du premier groupe s’appuieraient sur une science libérée de l’idéologie. Cela me semble bien arbitraire. La justification de Wren-Lewis est que, malgré les preuves empiriques, le modèle des cycles d’affaires réels dénie la possibilité du chômage involontaire. Mais la version à prix visqueux des nouveaux keynésiens (qui dénie tout rôle aux inégalités, à la finance, à la monnaie, à l’activité bancaire, à la liquidité, aux défauts, au chômage de long terme, à l’usage de la politique budgétaire pour quitter la trappe à liquidité, les effets d’hystérèse du côté de l’offre et plein d’autres choses) serait selon lui acceptable".

Michell passe à côté d’une distinction cruciale. Le propos de la théorie des cycles d’affaires réels était de montrer que les cycles d’affaires réels constituent juste une réponse optimale à des chocs technologiques dans un monde où les marchés s’ajustent continuellement. Cela revenait à dénier un aspect fondamental des cycles d’affaires : le chômage involontaire. Il est absurde d’affirmer que la théorie des nouveaux keynésiens dénie toutes les choses de la liste de Michell. Ce n’est pas parce que l’on fait abstraction de quelque chose que l’on dénie celui-ci. Le modèle de Solow ne dénie pas l’existence de cycles d’affaires, mais il suppose juste (à tort ou à raison) qu’ils ne sont pas essentiels pour saisir les aspects de la croissance économique à long terme. Michell a raison lorsqu’il dit que le modèle de base des nouveaux keynésiens n’inclut pas le chômage involontaire, mais il n’y a rien dans le modèle des nouveaux keynésiens qui dénie cette possibilité. En fait, il est même assez facile d’élaborer un modèle qui le fasse apparaître.

Pourquoi le modèle de base des nouveaux keynésiens n’inclut-il pas le chômage involontaire ? La meilleure chose que l’on puisse lire à ce sujet se trouve dans la Bible de Woodford. L’idée fondamentale est de se focaliser sur un modèle qui permet aux variations de la demande globale d’être la force conductrice derrière les cycles d’affaires. Je pense que c’est vrai : c’est bien la demande globale qui génère ces cycles et le chômage involontaire en est une conséquence. Ou, pour le dire autrement, vous pouvez toujours obtenir des cycles d’affaires, même si le marché du travail est toujours à l’équilibre.

Il est plutôt tiré par les cheveux de suggérer, comme Michell semble le faire, que le développement des modèles des nouveaux keynésiens a quelque chose à voir avec la politique de la troisième voie de Tony Blair et de Bill Clinton. C’était la réponse inévitable à la théorie des cycles d’affaires réels, à son refus d’incorporer la rigidité des prix (alors même que les données empiriques confirment cette dernière) et à son incapacité à faire apparaître un chômage involontaire.

C’est tout. (…) Je ne pense pas non plus (…) que l’influence idéologique soit confinée aux pans de la macroéconomie associés à la nouvelle école classique. Mais, de la même façon qu’il est absurde de dénier une telle influence, il est erroné d’imaginer que la discipline et l’idéologie sont inextricablement liées l’une à l’autre. La généralisation de l’austérité en 2010 en est une preuve. »

Simon Wren-Lewis, « Macroeconomics and Ideology », in Mainly Macro (blog), 16 novembre 2016. Traduit par Martin Anota

mardi 25 octobre 2016

Le néolibéralisme et l’austérité

« J’aime penser le néolibéralisme non pas comme un certain genre de philosophie politique cohérente, mais plutôt comme un ensemble d’idées interconnectées qui sont devenues monnaie courante dans de nombreux discours que nous pouvons entendre. Il y a l’idée selon laquelle le secteur des entreprises privées est le seul créateur de richesse et que l’Etat ne peut typiquement que se mettre en travers de leur chemin ; l’idée selon laquelle ce qui est bon pour les entreprises est bon pour l’économie, même quand cela accroît leur pouvoir de monopole ou implique une chasse à la rente ; l’idée selon laquelle les interférences des gouvernements ou des syndicats avec les entreprises ou les marché ne peuvent être que nuisibles. Et ainsi de suite. Aussi longtemps que ces idées décrivent l’idéologie dominante, personne n’a besoin de les qualifier de néolibérales.

Je ne pense pas que l’austérité puisse avoir été mise en œuvre sur une aussi grande échelle sans la domination de cet éthos néolibéral. Mark Blyth a décrit l’austérité comme la plus grand tactique de diversion de l’histoire. Elle prit deux formes. Dans l’une, la crise financière provoquée par un secteur financier sous-réglementé qui prêta de trop, entraîna des renflouements bancaires qui conduisirent au dérapage de la dette publique. Cela entraîna un tollé à propos de la dette publique, plutôt que des protestations vis-à-vis du secteur financier. Dans l’autre, la crise financière a provoqué une profonde récession qui (comme les récessions le font systématiquement) généra un large déficit budgétaire. Dépenser sans compter nous amène à une impasse, nous devons désormais nous serrer la ceinture et embrasser l’austérité !

Dans les deux cas, la nature de ce qui se passait était évidente pour toute personne scrutant soigneusement les faits. Que peu le firent (notamment les médias, qui gobèrent le récit de l’austérité) ne peut s’expliquer qu’en partie par l’ethos néolibéral. Après avoir passé des années à entendre les grandes banques être présentées comme de titanesques créateurs de richesse, il fut difficile pour beaucoup d’accepter l’idée que leur modèle d’affaires était fondamentalement vicié et nécessitait une large subvention implicite de la part de l’Etat. D’un autre côté, il leur était plus facile d’imaginer que les quelques faux-pas que les gouvernements avaient pu commettre par le passé étaient la cause de la crise de la dette.

Vous pouvez dire que l’austérité était populaire, mais il ne faut pas oublier que le dénigrement des banquiers l’était également. Nous avons eu de l’austérité à haute dose, tandis que les banquiers s’en tirèrent à bon compte. Vous pouvez dire que la crise de la zone euro a joué un rôle crucial, mais cela amènerait à ignorer deux faits clés. Le premier est que les plans d’austérité étaient déjà proposés par la droite, que ce soit au Royaume-Uni ou aux Etats-Unis, avant même le début de la crise. Le second est que la crise de la zone euro s’est étendue au-delà de la Grèce parce que la BCE a tardé à agir comme chaque banque centrale est censée le faire, c’est-à-dire à jouer un rôle de prêteur en dernier ressort souverain. Elle changea d’avis deux ans après, mais je ne pense pas qu’il soit trop cynique de dire que ce retard était en partie stratégique. De plus, la crise grecque a été plus grave qu’elle n’aurait dû l’être parce que les responsables politiques utilisèrent les renflouements versés à la Grèce comme prétexte pour soutenir leurs propres banques fragiles. C’est une autre forme de tactique de diversion.

Même dans ce sens, l’austérité peut certes avoir été un moyen de distraction utile pour détourner l’attention des problèmes associés au néolibéralisme que la crise financière avait mis en évidence, je pense qu’un motif politique supérieur était qu’elle permit d’accélérer l’accomplissement d’un objectif néolibéral clé : la réduction de la taille de l’Etat. Ce n’est pas une coïncidence si l’austérité implique typiquement des réductions de dépenses plutôt qu’une hausse d’impôts : le fallacieux impératif à réduire le déficit était utilisé comme prétexte pour réduire les dépenses publiques. J’appelle cela la "supercherie du déficit" (deficit deceit). Dans ce sens aussi, l’austérité va naturellement main dans la main avec le néolibéralisme.

Tout cela suggère que le néolibéralisme a rendu plus probable la généralisation de l’austérité budgétaire en 2010, mais je ne pense pas que vous pourriez aller plus loin et par exemple suggérer que l’austérité était inéluctable au motif qu’elle était nécessaire au "projet néolibéral". Pour commencer, comme je l’ai dit au début, je ne vois pas le néolibéralisme en ces termes fonctionnalistes. Mais, plus fondamentalement, je peux imaginer que des gouvernements de droite n’entrent pas sur la voie de l’austérité parce qu’ils comprennent les dommages que celle-ci est susceptible provoquer. L’austérité est en partie un problème créé par l’idéologie, mais elle reflète aussi une incompétence des gouvernements qui ont échoué à écouter les bons conseils économiques.

Une question intéressante est si la même chose s’applique aux gouvernements de droite au Royaume-Uni et aux Etats-Unis qui utilisèrent l’immigration ou la « race » comme une tactique pour gagner en pouvoir. Nous savons désormais, avec le Brexit et Trump, à quel point cette tactique peut être destructrice et dangereuse. Puisque même les fantaisistes néolibéraux qui se prononcèrent en faveur du "leave" l’ont compris, le Brexit est un revers majeur pour le néolibéralisme. Ce n’est pas seulement directement mauvais pour les entreprises, mais ça implique aussi (à la fois pour le commerce et la migration) une plus grande interférence bureaucratique dans le processus de marché. Dans la mesure où elle veut nous ramener aux années cinquante, le conservatisme de Theresa May peut être très différent de la philosophie néolibérale de Margaret Thatcher. »

Simon Wren-Lewis, « Neoliberalism and austerity », in Mainly Macro (blog), 21 octobre 2016. Traduit par Martin Anota

mercredi 19 octobre 2016

Le Brexit et la livre sterling

« Est-ce que la chute de la livre sterling que le Brexit a provoquée est une bénédiction déguisée ? C’est ce qu’affirment Ashoka Mody et, dans une moindre mesure, Paul Krugman. Leur argument central est que le Brexit va nuire à la City, alors même que c’est la City qui a déséquilibré l’économie britannique et entraîné une surévaluation de la devise. La réduction de la taille du secteur financier constituerait une condition nécessaire pour que l’économie se rééquilibre et le Brexit peut mettre en œuvre un tel rééquilibrage.

Le dédain d’Ashoka Mody pour la City est manifeste. Il écrit : "la complexe propriété financière a été un parasite pour l’économie britannique, créant des pathologies de vulnérabilité financière et de surévaluation du taux de change". Nous pouvons voir la surévaluation dans le large déficit du compte courant du Royaume-Uni. Paul Krugman est moins virulent. La City est juste un important exportateur du Royaume-Uni dont le Brexit va réduire la taille, donc il faut rendre d’autres exportateurs du Royaume-Uni plus compétitifs pour compenser.

Aucun auteur n’est en désaccord avec cela, parce que la dépréciation de la livre sterling va accroître les prix des produits exportés (en langage économique, elle va entraîner une détérioration des termes de l’échange), les gens au Royaume-Uni vont s’appauvrir. Mais il y a aussi une différence dans les mécanismes que les deux auteurs mettent en avant, ce qui change la façon par laquelle on voit cet effet. Pour Mody, la City a provoqué la surévaluation temporaire de la livre sterling comme conséquence d’une "bulle de la propriété financière". Comme c’est un effet temporaire (une bulle), la livre sterling était condamnée à chuter à un moment ou à un autre. Par conséquent, le Brexit a seulement avancé la date où les citoyens du Royaume-Uni s’appauvriraient.

De son côté, Krugman ne dit pas que la livre sterling était surévaluée dans ce sens : la City est juste un important secteur exportateur qui va particulièrement souffrir du Brexit. Par conséquent, le Brexit appauvrit le citoyen moyen de façon permanente. Mais il note que, dans la mesure où cette dépréciation se traduit aussi par une redistribution de la City vers l’industrie, plus dispersée, elle semble bénéficier à certaines régions du Royaume-Uni qui se prononcèrent tout particulièrement en faveur de la sortie de l’UE.

Il n’y a rien de faux avec la logique des deux arguments, ce qui ne surprend pas de la part de tels auteurs. La question clé est s’ils sont empiriquement appropriés dans ce cas. J’ai affirmé, avant le Brexit, que la livre sterling était surévaluée et il semble que le FMI soit en accord avec moi sur ce point. Il faut alors se demander pourquoi il était surévalué. Si le facteur à l’origine de la surévaluation est quelque chose que le Brexit a "soigné", alors le Brexit a en effet mis fin à cette surévaluation. Si le Brexit n’a pas éliminé le facteur à l’origine de la surévaluation, alors la correction de cette surévaluation reste à venir.

Le raisonnement de Paul Krugman est proche de celui que j’ai développé lorsque j’ai affirmé que la dépréciation que l’on observait dans le sillage du Brexit est une conséquence de ce dernier, alors même qu’il complique les exportations britanniques. (…) Au lieu de dire que le Brexit a compliqué les exportations vers l’étranger, Krugman suggère plutôt qu’il a nui à un secteur particulier et ainsi permis au reste de l’économie de croître. Une fois encore, la question clé est de savoir si le Brexit a un effet distributionnel, affectant plus durement la City que l’industrie britannique.

Supposons qu’il y ait quelque chose de juste dans ce que les deux économistes suggèrent. Je ferai une simple remarque. Si nous voulions réduire la taille de la City, nous n’avions pas forcément à le faire en utilisant le Brexit. Nous pouvions juste réglementer plus sévèrement le secteur financier britannique (notamment en imposant de plus hautes exigences en matière de capital) pour voir certains quitter le secteur pas dépit. Ainsi, nous aurions évité tous les coûts additionnels que le Brexit va imposer (que le Trésor britannique a de nouveau rappelés récemment, mais dont le Times ne parle que seulement maintenant, en les présentant comme des "nouvelles") et avec le bénéfice additionnel d’avoir un secteur financier qui n’était pas trop gros pour faire faillite (too big too fail). Ma crainte est qu’après le Brexit, c’est l’inverse qui survienne : les autorités vont aller encore plus loin dans la déréglementation de la City afin de compenser les dommages que le Brexit va provoquer. Donc je vois toujours difficilement quel point positif il y a eu à opter pour le Brexit. »

Simon Wren-Lewis, « Brexit and Sterling », in Mainly Macro (blog), 14 octobre 2016. Traduit par Martin Anota

dimanche 4 septembre 2016

Là où se trompent les détracteurs de la monnaie-hélicoptère

« Je suis fatigué de lire continuellement des articles sur la monnaie-hélicoptère qui suivent la structure suivante : 1) La monnaie-hélicoptère s’apparenterait à une relance budgétaire financée par création monétaire. 2) La monnaie-hélicoptère menacerait l’indépendance de la banque centrale. 3) Par conséquent, la monnaie-hélicoptère serait une mauvaise idée.

(…) Ce que leurs auteurs ne semblent jamais se demander, même lorsqu’ils abordent le deuxième point, c’est pourquoi nous avons des banques centrales indépendantes. Et ce qu’ils ne semblent jamais noter, même en établissant la première proposition, c’est que l’idée que les banques centrales sont indépendantes dénie l’éventualité même d’une relance budgétaire financée via création monétaire.

Les banques centrales sont indépendantes pour éviter les problèmes associés à la stabilisation macroéconomique opérée par les politiciens. Mais rendre une banque centrale indépendante signifie qu’une relance budgétaire par création budgétaire n’est plus possible. Elle ne serait possible que s’il y avait une coordination entre la banque centrale et le gouvernement, ce qui nie l’indépendance de la première. Mais les partisans des banques centrales indépendantes disent qu’il n’y a pas de problème, parce que la stabilisation macroéconomique peut être pleinement assurée par les banques centrales en faisant varier les taux d’intérêt, si bien qu’une relance budgétaire par création monétaire n’apparaît pas nécessaire.

Mais malheureusement, lors de la récente récession mondiale, les taux directeurs des banques centrales ont buté sur leur borne inférieure zéro (zero lower bound). La politique monétaire non conventionnelle (par exemple l’assouplissement quantitatif ou quantitative easing) apparaît être un outil de stabilisation conjoncturelle plus incertain et moins fiable que la politique budgétaire. Ce qui signifie que les banques centrales indépendantes ne peuvent assurer efficacement leur mission et que leur indépendance empêche la mise en œuvre d’une relance budgétaire via création monétaire.

Donc, dire qu’il n’y a pas de problème, que les gouvernements peuvent mettre en œuvre une expansion budgétaire financée via émission obligataire, c’est oublier complètement pourquoi les banques centrales indépendantes ont été favorisées en premier lieu. Les politiciens ne sont pas bons lorsqu’il s’agit de stabiliser l’activité économique. Si vous doutez de cela, les effets de l’austérité globale devraient balayer vos doutes.

Donc, démontrer le point (1) n’implique pas que les banques centrales indépendantes n’aient pas besoin d’émettre de la monnaie-hélicoptère. En tirer une telle implication, c’est un peu comme dire que les gouvernements peuvent fixer les taux d’intérêt, donc pourquoi aurions-nous besoin de banques centrales indépendantes ? La plupart des macroéconomistes n’oserait jamais faire cela, donc pourquoi sont-ils heureux d’utiliser cet argument avec la monnaie-hélicoptère ?

Ce qui nous amène à la proposition (2). D’après mon expérience, il faut avouer que la proposition (2) n’est jamais examinée avec la même rigueur que la proposition (1) : il semble qu’évoquer simplement la « dominance budgétaire » (fiscal dominance) suffit pour effrayer tout le monde. La seule circonstance où la proposition (2) serait exacte serait si, suite à la monnaie-hélicoptère et à l’expansion subséquente, la banque centrale constatait qu’elle manquait d’actifs à vendre de façon à maintenir les taux d’intérêt élevés et à empêcher l’inflation de dépasser sa cible. Une solution évidente consiste à ce que le gouvernement recapitalise la banque centrale.

Cela compromet l’indépendance de la banque centrale ? La Banque d’Angleterre pense que non. Elle a obtenu du gouvernement la promesse de la recapitaliser si elle réalisait des pertes avec l’assouplissement quantitatif. Les gens se sont-ils inquiétés que ceci puisse compromettre l’indépendance de la Banque d’Angleterre ? Bien sûr que non : personne ne peut sérieusement imaginer qu’un gouvernement britannique revienne sur cet engagement. Donc pourquoi la monnaie-hélicoptère serait-elle différente ?

Je pourrais le dire d’une autre façon. Imaginons l’ensemble de tous les gouvernements qui refuseraient de recapitaliser une banque centrale indépendante durant un boom, lorsque l’inflation s’accélère : ce seraient des gouvernements de cauchemars pour les banques centrales. Maintenant, imaginons l’ensemble de tous les gouvernements qui, lorsque l’inflation s’accélère lors d’un boom, seraient heureux d’enlever l’indépendance à la banque centrale pour l’empêcher d’accroître les taux. J’estime que les deux ensembles sont identiques. En d’autres termes, la monnaie-hélicoptère ne semble pas du tout compromettre l’indépendance des banques centrales.

Donc, s’il vous plaît, cessez de dire que la monnaie-hélicoptère est équivalente à une relance budgétaire via création monétaire, comme si cela constituait un argument contre la monnaie-hélicoptère, sans même noter que l’indépendance des banques centrales empêche précisément la mise en œuvre d’une relance budgétaire via création monétaire. Cessez de suggérer que la monnaie-hélicoptère menace l’indépendance des banques centrales, sans préciser comment cela peut être le cas. Et, s’il vous plaît, reconnaissez enfin que l’indépendance des banques centrales vise à ne pas dépendre des gouvernements pour faire de la stabilisation macroéconomique. »

Simon Wren-Lewis, « Helicopter Money: missing the point », in Mainly Macro (blog), 20 août 2016. Traduit par Martin Anota

mercredi 3 août 2016

Doit-on démocratiser l'économie ?

« Suite au référendum du Brexit, on a pu entendre certains appeler à démocratiser l’économie. Lorsque par le passé j’ai pu me pencher sur ce débat, je m’appuyais sur une analogie entre l’économie et la médecine. Si j’aime cette analogie, c’est parce que toutes les deux sont des sciences stochastiques : le comportement et la santé restent difficilement prévisibles, du moins dans l’état actuel du savoir. Une grande partie des choses reste mystérieuse. Toutes deux peuvent s’appuyer considérablement sur la théorie, mais elles dépendent aussi de l’analyse statistique et d’expérimentations. Je suis satisfait à l’idée que la médecine puisse dans un certain sens être "meilleure" que l’économie (…), mais je pense que toute différence entre les deux sciences est davantage en termes de degré plutôt qu’en termes de genre.

Il y a une autre similarité qu’il est utile de mentionner parce qu’elle revient toujours : ces deux sciences sont peu efficaces lorsqu’il s’agit de prévision. Votre docteur ne va pas vous dire combien de temps vous avez à vivre. Souvent, il ne peut que vous en donner une idée imprécise, même si vous avez une maladie fatale. Les économistes s’impliquent dans la prévision macroéconomique, non pas parce que ceux qui l’utilisent pensent qu’elle est précise, mais parce qu’elle est toujours meilleure que la simple extrapolation. Pourtant, les docteurs ne peuvent peut-être pas vous dire combien de temps vous allez vivre, mais ils vous diront que le tabagisme va très certainement raccourcir votre vie. De même, ce n’est pas parce que les économistes sont incapable de faire de bonnes prévisions macroéconomiques qu’ils ne peuvent pas affirmer qu’une détérioration des échanges avec les pays voisins réduira le revenu et le bien-être des résidents.

Les deux sujets sont aussi similaires dans la mesure où les décisions clés sont souvent déléguées à des comités d’experts : par exemple, au Royaume-Uni, il y a le comité de politique monétaire de la Banque d’Angleterre et le National Institute for Health and Care Excellence (NICE). Mais quant cela touche à d’autres décisions politiques, les deux sujets diffèrent. Occasionnellement, le gouvernement ou des responsables politiques s’attaquent aux experts médiaux sur des questions médicales, mais c’est rare. Par contraste, les politiciens ont l’habitude d’ignorer l’expertise économique ou de privilégier les opinions minoritaires pour soutenir leurs propres idées. La différence n’est pas difficile à expliquer bien sûr : les intérêts politiques et les décisions économiques sont souvent liés. Cela peut en retour influencer la discipline elle-même. Mais si vous acceptez mon analogie, vous comprenez que cela nuit à la société. Ceux qui votèrent en faveur le Brexit le firent parce qu’on leur a dit que celui-ci leur serait favorable à long terme, si bien qu’ils vont très certainement être déçus.

Est-ce qu’une solution à ce problème serait de démocratiser l’économie ? Je ne connais personne, en tout cas aucun économiste, qui porterait une objection à ce que le public s’y connaisse mieux en économie. Certains peuvent aller plus loin en suggérant que les responsables politiques ont des connaissances lacunaires en économie. Quelques fois, les économistes peuvent apprendre de leurs échanges avec les responsables politiques ou même avec le public. Mais quand cela touche à la médecine, les gens ne veulent généralement pas maîtriser la science médicale. Ils veulent savoir ce qu’est l’opinion médicale sur les questions clés et ils veulent que les responsables politiques prennent des décisions qui incarnent ce savoir.

Je pense que c’est également vrai en économie. La plupart des gens ne veulent pas savoir la base théorique qui explique pourquoi l’austérité budgétaire nuit à l’économie quand les taux d’intérêt sont contraints par leur borne inférieure (…). (Si vous lises ce blog, être une exception à cette généralisation.) Ils veulent savoir ce qu’est l’opinion consensuelle est et à quel point ce consensus est fort. Si l’économie est en conflit avec leur intuition, ils peuvent vouloir vérifier que les économistes répondent précisément à la question qu’ils se posent. Cela, les médias échouent généralement à le faire et les tabloïds ne le font que si cela colle à leur ligne politique. Cela peut s’expliquer par la manière dont les médias fonctionnent, comme j’ai pu le discuter à maintes reprises, mais ce serait une erreur pour les économistes de croire que n’est pas également leur problème.

Par exemple en médecine je soupçonne vous pouvez vous appuyer sur les infirmiers pour savoir quel est l’opinion consensuelle sur telle ou telle question. Malheureusement, cela est moins vrai en économie. Mais c’est en partie de la faute collective des économistes, parce que de nombreuses personnes travaillent sur des thèmes différents et qu’elles ne sont pas aussi connectées qu’elles le devraient. Par exemple, de plus en plus de macroéconomistes pensaient que plusieurs des plus grandes écoles hautes enseignaient peu d’économie keynésienne au niveau universitaire. Il apparaît selon les données de sondages que j’ai collectées avec Andre Moriera que la plupart des écoles enseignent tout de même un bon morceau d’économie keynésienne.

(…) Les économistes doivent davantage agir en tant que collectif. Nous devons régulièrement interroger les économistes (tous les économistes, pas juste une poignée de groupes sélectionnés) sur ce qu’ils pensent à propos des questions clés en politique économique, en prenant en compte au même instant si cela relève de leur zone d’expertise. Nous avons besoin de personnes, de porte- paroles, qui expliquent à travers les médias ce qu’est le consensus. Quand les responsables de la politique économique, les économistes de la finance ou les think tanks s’écartent de ce consensus, ces porte-paroles doivent (…) clairement indiquer qu’il s’agit d’opinions minoritaires (…), de la même manière que la profession médicale réagit lorsque des affirmations infondées deviennent populaires. Il n’est peut-être pas nécessaire de démocratiser l’économie, mais il faut en tout cas l’organiser. »

Simon Wren-Lewis, « Should economics be democratised? », in Mainly Macro (blog), 2 août 2016. Traduit par Martin Anota

jeudi 30 juin 2016

A quel point les répercussions du Brexit seront-elles désastreuses ?

« Les médias économiques aiment se focaliser sur "les marchés" et cela amène à des considérations faisant apparaître le Brexit comme une crise financière majeure. Ce n’en est très certainement pas une.

L’impact sur l’économie du Royaume-Uni


Au cœur du Brexit, il y a un acte d’automutilation que se porte le secteur du commerce du Royaume-Uni (notamment le commerce des services). Mais c’est peut-être quelque chose qui va évoluer à moyen terme, à mesure que nous perdons graduellement les bénéfices du marché unique. Cela signifie qu’il sera de plus en plus difficile pour les entreprises du Royaume-Uni de vendre des biens ou des services à destination des pays de l’Union européenne. Calculer la taille de ces effets est un exercice dans le domaine d’économie du commerce et non en en macroéconomie (…). Donc il n’y a pas d’"arrogance intellectuelle" à procéder à ce genre d’analyse, même si vous pensez que la modélisation macroéconomique de ces quatre dernières décennies a été un véritable échec.

Le déclin des échanges entraîne une perte de productivité qui appauvrit les citoyens du Royaume-Uni à moyen terme. Cela signifie aussi que la valeur réelle de la livre sterling doit chuter pour correspondre à la chute des exportations nettes (tout déclin des importations qui résulte de la sortie du marché unique sera moindre que la chute subséquente des exportations). Toutes choses égales par ailleurs, cette chute de la livre sterling va survenir immédiatement, comme elle a déjà pu le faire. Cela va immédiatement appauvrir la population, parce que les biens importés coûtent alors plus chers. Mais c’est là où la macroéconomie se révèle indécise. Le choc sur le commerce provoqué par la sortie du marché unique va graduellement évoluer, mais la chute de la livre sterling est immédiate. (…) Cela signifie que les entreprises qui commercent avec l’étranger peuvent voir leur compétitivité s’améliorer à court terme, même si cet effet s’évaporera à moyen terme. Cela peut éventuellement parvenir à compenser l’impact à court terme que la hausse des prix est susceptible d’avoir sur les dépenses de consommation. Malheureusement, il y a bien d'autres choses susceptibles de se produire à court terme. L’incertitude à propos des futurs accords va freiner l’investissement et elle peut aussi alimenter davantage la dépréciation de la livre sterling. Pour cette raison, mais aussi pour d’autres, l’impact à court terme sur la demande globale est susceptible d’être négatif, mais il est difficile de mesurer l’ampleur de cet impact. Cela dépendra de la réaction de la Banque d’Angleterre : va-t-elle réduire ou au contraire augmenter ses taux directeurs ? (…)

Les médias économiques vont se focaliser sur le court terme. Mais le court terme implique une macroéconomie complexe, donc l’ampleur du choc provoqué par le Brexit est aussi incertaine que la macroéconomie elle-même. J’ai toujours pensé que le choc à moyen terme sur les revenus du Royaume-Uni est à la fois plus sérieux et moins incertain.

L’impact sur l’économie mondiale


J’ai été surpris par l’ampleur de la réponse mondiale au Brexit. Après tout, l’impact direct de la mauvaise fortune du Royaume-Uni sur l’économie mondiale sera très limité. Je pense que cela reflète quelque chose que j’ai précédemment écrit : le Brexit est peut-être la première victime majeure du populisme politique qui s’est développé après la crise financière et l’austérité. Ce qui m’inquiète, c’est qu’il risque de ne pas en être la dernière.

L’impact politique sur le Royaume-Uni


Qu’un pays puisse se tirer une balle dans le pied en assassinant son économie est surprenant mais, comme j’ai déjà pu l’expliquer, ce n'est pas forcément catastrophique. Ce qui m’inquiète le plus jusqu’à présent est la politique derrière tout cela. 75 % des 18-24 ans voulaient rester dans l’UE. Ils ont raison d’être en colère en voyant les opportunités que l’UE leur offraient être écartées par la même génération qui a augmenté les frais de scolarité et fait de l’accession à la propriété un rêve impossible. Comme bien d’autres, ils voient leur identité comme s’inscrivant au cœur de l’Europe, pas comme une partie de sa périphérie politique. L’Ecosse ne veut pas être dirigée par un gouvernement encore plus conservateur et se retrouver en-dehors de l’UE. D’un autre côté, une large part des personnes qui ont voté en faveur du Brexit le firent sur la base de simples mensonges et sur des promesses que les meneurs de la campagne ne peuvent tenir, comme une moindre immigration et davantage d’argent pour le système de santé public. Ce groupe s’énervera davantage lorsque cela deviendra apparent et l’UKIP risque paradoxalement de s’en trouver renforcé. »

Simon Wren-Lewis, « Just how bad will Brexit be, and can it be undone? », in Mainly Macro (blog), 25 juin 2016. Traduit par Martin Anota

mercredi 8 juin 2016

La monnaie-hélicoptère et la politique budgétaire

« John Kay et Joerg Bibow pensent qu’un supplément de dépenses publiques dans l’investissement public est une bonne idée et que la monnaie-hélicoptère est soit un égarement (selon Bibow), soit une politique budgétaire par subterfuge (selon Kay). Ils ont raison à propos de l’investissement public, mais tort à propos de la monnaie-hélicoptère.

Nous pouvons sans fin débattre pour tenter de trancher si la monnaie-hélicoptère est davantage de nature monétaire ou bien de nature budgétaire. Alors que des tentatives pour distinguer entre les deux permettent quelques fois d’éclairer des points importants (…), c’est en définitive futile. La monnaie-hélicoptère est ce que qu’elle est. Les raisonnements qui cherchent à clarifier les définitions pour ensuite conclure que les banques centrales ne doivent pas recourir à la monnaie-hélicoptère au prétexte qu’elle est de nature budgétaire sont également futiles. Tout mécanisme de distribution de la monnaie-hélicoptère doit être fixée dans le cadre d’un accord avec les gouvernements et la politique monétaire existante a des conséquences budgétaires sur lesquelles les gouvernements n’ont pas de contrôle.

Voilà où Kay et Bibow ont raison. En ce moment précis, même si une récession mondiale n’est pas sur le point de survenir, l’investissement public doit tout de même augmenter aux Etats-Unis, au Royaume-Uni et dans la zone euro. Il n’y a absolument pas de raison imposant que cet investissement public ne puisse être financé via l’émission de dette publique. De plus, si une nouvelle récession éclatait sous peu, accroître l’investissement public en lançant des projets "prêts à démarrer" serait un excellent instrument contracyclique. En effet, il y a un bon argument pour avancer l’investissement public même si la politique monétaire était capable de faire face à la récession par elle-même : vous investiriez au moment précis où le travail est peu cher et où les taux d’intérêt sont bas.

Là où Bibow se trompe, c’est que l’introduction de la monnaie-hélicoptère dans l’arsenal de la banque centrale ne remet aucunement en question les points que nous avons soulevés ci-dessus. La monnaie-hélicoptère n’empêche pas le gouvernement de faire ce qu’il veut avec la politique budgétaire. La politique monétaire s’adapte à l’orientation que le gouvernement prévoit de donner à la politique budgétaire et elle peut le faire parce qu’elle peut agir plus rapidement que les gouvernements.

Cela répond en partie à Kay, mais il suggère aussi que la monnaie-hélicoptère est une manière de permettre aux politiciens de faire de la relance budgétaire en l’appelant autrement. Cela semble ignorer les raisons pour lesquelles la relance budgétaire a laissé place à l’austérité. En 2010, à la fois Osborne et Merkel ont affirmé que nous avions à réduire l’emprunt public immédiatement parce que les marchés l’exigeaient.

La monnaie-hélicoptère est une relance budgétaire sans une quelconque hausse immédiate de l’emprunt public. Par conséquent, elle permet de contourner la contrainte qui, aux dires d’Osborne et de Merkel, empêche toute nouvelle relance budgétaire. Pour le dire autrement, ils n’ont pas dit que la hausse des dépenses publiques ou la réduction des impôts étaient mauvaises en soi, mais juste qu’elles étaient extrêmement imprudentes dans la mesure où elles devaient être financées en accroissant la dette publique. La monnaie-hélicoptère n’est pas financée par un accroissement de la dette publique.

Beaucoup affirment que ces inquiétudes à propos de la dette sont peu fondées et qu’en réalité les politiciens de droite qui appellent à l’adoption de mesures d’austérité instrumentalisent ces inquiétudes pour parvenir à réduire la taille de l’Etat ; c’est ce que j’appelle ici la "supercherie du déficit" (deficit deceit). La monnaie-hélicoptère, en particulier sous sa forme démocratique, leur coupe l’herbe sous les pieds. Si nous pouvons éviter d’aggraver la récession en maintenant les dépenses publiques, financées en partie par la création monétaire le temps que la récession persiste, comment peuvent-ils avancer une objection à cette idée ? Les politiciens qui voulaient s’appuyer sur la supercherie du déficit ne vont pas l’aimer, mais c’est leur problème, pas le nôtre.

Il y a un point connexe, en faveur de la monnaie-hélicoptère, que Kay et Bibow ne parviennent pas à voir. L’indépendance des banques centrales via à assurer la délégation de la fonction de stabilisation macroéconomique. Pourtant, cette délégation est pernicieusement incomplète, en raison de la borne inférieure zéro (zero lower bound) sur les taux d’intérêt nominaux. Alors que les économistes ont compris que les gouvernements peuvent, dans une telle situation, venir à la rescousse, soit les politiciens n’ont pas reçu le mémo, soit ils ont démontré qu’on ne peut effectivement leur confier cette tâche de stabilisation en toute confiance. La monnaie-hélicoptère est un bien meilleur instrument que l’assouplissement quantitatif (quantitative easing), donc pourquoi empêcher les banques centrales d’utiliser l’instrument qui leur est nécessaire pour assurer la tâche qu’on leur a confiée ? »

Simon Wren-Lewis, « Helicopter money and fiscal policy », in Mainly Macro (blog), 30 mai 2016. Traduit par Martin Anota

mercredi 18 mai 2016

Quelques remarques sur les derniers chiffres de la croissance européenne

« Une croissance plus forte qu’attendue en France et en Espagne (s’élevant respectivement à 0,5 % et 0,8 % au premier trimestre de l’année 2016, 0,1 point de pourcentage supérieur à ce qui était attendu !) a stimulé la croissance de la zone euro en l’amenant à 0,6 % au premier trimestre de l’année. Le Financial Times note que le PIB est désormais supérieur à son niveau d’avant-crise. (…)

Voici quelque chose à ne pas oublier :

Francesco_Saraceno__PIB_reel_trimestriel_zone_euro_Royaume-Uni_Etats-Unis_OCDE.png

Le graphique se passe de commentaires. Alors que nous avons perdu une décennie, les Etats-Unis et les pays de l’OCDE dans leur ensemble avaient dépassé leur niveau d’avant-crise au deuxième trimestre de l’année 2011. Nos voisins d’outre-Manche ont dépassé leur niveau d’avant-crise au deuxième trimestre 2013. De plus, nous sommes les seuls à avoir connu une récession à double creux (double-dip recession) et nous sommes les seuls à toujours combattre des pressions déflationnistes.

Bien sûr, si nous regardons le PIB par tête (…), le scénario d’une décennie perdue semble encore se préciser davantage :

Francesco_Saraceno__PIB_reel_par_tete__zone_euro_Grece.png

Il ne faut pas non plus oublier la situation grecque. Le pays est de retour à la case départ, prêt pour un nouveau cycle de négociations difficiles. Et je crois qu’il peut être utile de nous rappeler ce qu’ils ont enduré.

Ainsi, dites-le-moi à nouveau, qu’est-ce que nous célébrons ? »

Francesco Saraceno, « Celebrate », in Sparse Thoughts of a Gloomy European Economist (blog), 29 avril 2016. Traduit par Martin Anota



« Qui enregistra la plus forte croissance au début de l’année 2016 ? Les Etats-Unis, le Royaume-Uni ou la zone euro ? La réponse est la zone euro. La croissance à 0,6 % pour le premier trimestre (environ 2,5 % en rythme annuel) ne mérite pas des applaudissements, mais c’est tout de même réjouissant. C’est un rythme de croissance que nous devrions pouvoir obtenir sans en être surpris. La BCE stimule l’économie autant qu’elle le peut et la contraction budgétaire s’est stoppée.

L’inflation est toujours inférieure à sa cible, mais la raison qui l’explique est assez simple (…) les capacités de production sont toujours très loin d’être pleinement utilisées. L’inflation va seulement se stabiliser autour de la cible de 2 % quand les capacités de production seront pleinement utilisées. La politique économique doit contribuer (notamment l’investissement public !) à ce que cela soit possible grâce à une accélération de la croissance et non pas par une contraction progressive de l’offre, comme cela semble avoir été le cas au Royaume-Uni. Concernant l’inflation, la BCE doit cibler une inflation de 2 %, plutôt que de rechercher une inflation "inférieure à, mais proche de, 2 %", pour éviter le problème japonais (...).

(…) Je pense que la zone euro peut connaître une forte croissance avant 2020. Par "forte croissance", j’entends une croissance supérieure à 2,5 %. J’y crois parce que je n’avais pas seulement en tête l’idée que la politique budgétaire resterait neutre et la politique monétaire expansionniste, mais que je prenais aussi en compte les récentes gains de compétitivité associés à l’euro. Comme Martin le souligne, jusqu’à présent cela n’a pas vraiment contribué aux récentes performances de croissance de la zone euro.

J’ai lu certains commentaires suggérant que la compétitivité internationale n’importe pas autant qu’autrefois. Je suis d’accord avec Paul Krugman lorsque ce dernier affirme que ce pessimisme ne trouve pas vraiment de justifications. J’ai passé une grande partie de mon temps à estimer les élasticités des échanges (l’impact de la compétitivité internationale sur le commerce et donc la demande) et cette expérience m’a enseigné que cet effet ressemble à la description que Milton Friedman fait du fonctionnement de la politique monétaire : il peut y avoir des délais longs et variables. Donc je m’attends à ce que les gains de compétitivité que la zone euro a obtenus au cours des dernières années commencent à stimuler le PIB de la zone euro d’ici un à deux ans, si bien qu’il ne sera pas improbable que la croissance soit plus rapide que ce que nous avons pu voir au début de l’année 2016. »

Simon Wren-Lewis, « The Eurozone recovery », in Mainly Macro (blog), 6 mai 2016. Traduit par Martin Anota

lundi 9 mai 2016

Les gouvernements peuvent-ils compenser la monnaie-hélicoptère ?

« Nick Rowe a soulevé quelques remarques par rapport à mon dernier billet. Je vais commencer en abordant avec la question de la nature « permanente » ou non de la monnaie-hélicoptère. (Hélas, je ne parviendrai pas à être aussi concis.)

Permanente ou temporaire ?


Imaginez un monde (…) où le ratio monnaie sur prix est toujours le même à long terme. Dans ce monde, il y a une récession à court terme, accompagnée de déflation et les taux d’intérêt nominaux ont atteint leur borne inférieure, que ce soit ou non zéro. La cible d’inflation est de 2%, et la banque centrale ne va jamais laisser l’inflation aller au-dessus de 2 %. Cependant, parce que les taux d’intérêt ont atteint zéro, elle ne peut faire l’inverse et empêcher la déflation par des moyens conventionnels.

Si, dans ce monde, les autorités monétaires consacrent un supplément de monnaie (la monnaie-hélicoptère) pour stimuler l’économie, est-ce que ce supplément de monnaie est permanent ou temporaire ? Pensons à ce qui se passe sans monnaie-hélicoptère. Les prix chutent ou stagnent pendant un moment et ce n’est que lorsque la récession finit que l’inflation revient à 2 %. Maintenons comparons cela à ce qui surviendrait si la banque centrale a recours à la monnaie-hélicoptère et cela fut une réussite pour ramener l’inflation bien plus rapidement vers 2 %. Cela signifie que le niveau des prix va être plus élevé à long terme de façon permanente que si la banque centrale n’avait rien fait. Par conséquent, au moins une partie du supplément de monnaie créée pour mettre rapidement un terme à la récession va être créée de façon permanente relativement à la situation sans création monétaire.

Donc dans la mesure où la monnaie-hélicoptère fonctionne, et stoppe la déflation, cela implique de créer de la monnaie de façon permanente. Cette création permanente de monnaie ne signifie pas que l’inflation doit être supérieure à la cible, mais plutôt que cela empêche l’inflation d’aller durablement sous sa cible. Mais il n’y a absolument aucune raison de limiter la monnaie-hélicoptère au montant par lequel la monnaie va être de façon permanente plus élevée, parce que cela va certainement être insuffisant pour mettre un terme à la déflation. La monnaie devra dépasser son niveau permanent de long terme à court terme. (Les macroéconomistes disent quelques fois qu’au cours d’une récession la demande de monnaie émanant du public augmente ou qu’il y a une demande excessive de monnaie. Pour un non-économiste, bien sûr, cela semble juste stupide.) Il n’y a rien d’erroné dans la création temporaire de monnaie additionnelle pour nous sortir d’une récession. La seule question qui importe ici est si la création temporaire de monnaie ne peut pas être défaite sans que la banque centrale ou les autorités budgétaires fassent quelque chose d’inhabituel (voir ci-dessous).

La monnaie temporaire sera-t-elle dépensée ?


Mais si vous donnez juste un supplément de monnaie temporairement aux gens, ne va-t-il pas être épargné ? C’est une variante de la question de l’équivalence ricardienne et la réponse du monde réel est la même : toutes les preuves empiriques suggèrent qu’une grande partie va être dépensée. Il y a deux raisons principales à cela : certaines personnes sont contraintes en termes de crédit (et la monnaie-hélicoptère est comme un directeur de banque qui dit oui) et d’autres ne savent pas comment la monnaie sera remboursée (elle peut l’être à travers une réduction des dépenses publiques).

Que dire à propos des gouvernements ? Vont-ils essayer de compenser la monnaie-hélicoptère conventionnelle (un chèque envoyé par la poste) en accroissant les impôts ou ne pas accroître les dépenses publiques en conséquence de la "monnaie hélicoptère démocratique" (voir mon précédent billet) ? Nous devons comprendre pourquoi nous avons besoin de la monnaie-hélicoptère en premier lieu. Nous avons besoin de la monnaie-hélicoptère car les gouvernements n’entreprennent pas de plans de relance budgétaire en s’endettant, ce qu’ils devraient pourtant faire dans une récession où les taux d’intérêt butent sur leur borne inférieure. Pour savoir comment les gouvernements vont répondre à la monnaie-hélicoptère, nous devons savoir pourquoi ils ne vont pas entreprendre cette expansion budgétaire.

La crainte réelle d’une dette publique excessive


Supposons que les gouvernements soient convaincus que toute dépense additionnelle financée par emprunt est exclue en raison des craintes à propos du montant d’emprunt public. Leurs craintes à propos de l’emprunt sont authentiques et elles agissent comme une contrainte les empêchant de faire ce qu’ils auraient fait sinon. Donc ce qui se passe si la banque centrale émet de la monnaie-hélicoptère conventionnelle ou dit au gouvernement qu’il peut dépenser plus (ou réduire les impôts) sans avoir à emprunter à court terme. Les banques centrales repoussent la contrainte que les gouvernements ont (presque certainement) imaginée. Il n’y a par conséquent aucune raison justifiant pourquoi les gouvernements doivent soit chercher à compenser la monnaie-hélicoptère conventionnelle, soit ne pas dépenser la monnaie-hélicoptère démocratique.

Mais si la monnaie-hélicoptère est temporaire, l’endettement va devoir s’accroître à un certain moment. Il est facile de se perdre dans le détail institutionnel des diverse façons par lesquelles cela peut survenir, donc contentons-nous d’en prendre une seule. Une fois que la récession est finie, la banque centrale s’inquiète qu’il y ait trop de monnaie en circulation et elle n’a pas assez d’actifs financiers pour éponger l’excès. Elle demande au gouvernement de la recapitaliser, ce qui signifie juste que le gouvernement donne à la banque centrale certains actifs financiers sous la forme de dette gouvernementale. Cela signifie un surcroît d’endettement public.

Est-ce que le gouvernement va s’en inquiéter et par conséquent essayer de réduire son endettement pour compenser la monnaie-hélicoptère ? Je suggérerai que le gouvernement va presque certainement ne pas faire cela. La raison est que les gouvernements sont eux-mêmes convaincus que le problème n’est pas la position de long terme des finances publiques, mais le niveau de dette publique et le déficit public aujourd’hui. Comment est-ce que je sais cela ? Parce que si le problème était la position de long terme des finances publiques, les gouvernements dépenseraient aujourd’hui pour mettre un terme rapidement à la récession et réduire ensuite le déficit public une fois que les taux d’intérêt soient loin de leur borne inférieure. Cela est la combinaison de politiques économiques intertemporelle optimale. Le fait qu’ils ne fassent pas cela suggère que certains imaginent une contrainte à court terme.

Vous pouvez aussi regarder ce que les gouvernements embrassant l’austérité budgétaire font. Ils sont assez heureux de réduire les déficits à travers la privatisation, ce qui accroît presque sûrement les déficits futurs. Ils utilisent tous les moyens budgétaires qui déplacent simplement les revenus vers le court terme ou déplacent les dépenses dans le long terme. En d’autres termes, les plans de relance budgétaire s’opèrent sous une contrainte de déficit à court terme et la monnaie-hélicoptère démocratique relâche cette contrainte.

Utiliser les craintes suscitées par la dette publique pour réduire la taille de l’Etat


Supposons que les gouvernements ne croient pas vraiment que leur propre endettement doit être réduit aujourd’hui, mais qu’ils utilisent l’anxiété du public à propos de la dette publique (…) comme occasion pour réduire les dépenses publiques. L’endettement à court terme n’est pas réellement une contrainte, mais les gouvernements prétendent juste que ça l’est pour parvenir à réduire la taille de l’Etat. Un tel gouvernement utiliserait presque certainement toute monnaie-hélicoptère démocratique pour réduire les impôts, donc la distinction entre monnaie-hélicoptère conventionnelle et monnaie-hélicoptère démocratique n’est pas centrale. Ce gouvernement utiliserait-il la monnaie-hélicoptère comme occasion pour réduire les dépenses publiques encore plus, ce qui annulerait alors les bénéfices de la monnaie-hélicoptère ?

Le grand avantage qu’une banque centrale a est la vitesse. Ça prend du temps de mettre en place un plan de relance budgétaire, mais la monnaie peut être immédiatement créée. Donc si le gouvernement projette de réduire davantage les dépenses suite à l’émission de monnaie-hélicoptère, la banque centrale peut juste compenser l’impact de ces réductions de dépenses additionnelles sur la demande. Si vous pensez qu’un tel jeu ne peut continuer indéfiniment vous avez raison, mais il n’a pas à continuer. Une fois que la récession est finie, la politique monétaire peut compenser l’impact des réductions des dépenses publiques sur la demande en utilisant les taux d’intérêt d’une manière normale.

Dans cette situation, la banque centrale et le gouvernement sont satisfaits. La banque centrale, en utilisant la monnaie-hélicoptère dans des montants potentiellement illimités, peut mettre un terme rapidement à la récession. Le gouvernement qui désire utiliser le déficit comme occasion pour réduire les dépenses publiques a réussi à le faire, peut-être plus qu’ils ne le croyaient possible. Cela peut vous fâcher parce que vous ne voulez pas d’un plus petit Etat (…), mais je préférerais personnellement cela à une récession prolongée à chaque fois. »

Simon Wren-Lewis, « Can governments offset helicopter money », in Mainly Macro (blog), 5 mai 2016. Traduit par Martin Anota

mercredi 4 mai 2016

Ben Bernanke et la monnaie-hélicoptère démocratique

« "Le fait qu’aucun gouvernement responsable ne larguera jamais littéralement de la monnaie depuis les airs ne doit pas nous empêcher d’explorer la logique derrière l’expérience de pensée de Friedman, qui voulait montrer (dans des termes certes extrêmes) pourquoi les gouvernements ne doivent jamais avoir à céder face à la déflation."

Cette citation est tirée d’un récent billet de Ben Bernanke (qui, au cas où vous ne le sauriez pas, a eu en charge la politique monétaire des Etats-Unis). (…) Elle exprime une vérité macroéconomique que personne ne doit oublier : les dépressions et la déflation ne sont jamais inévitables et elles résultent toujours de l'échec des responsables de la politique économique à faire ce qu'il faut.

Il y a plusieurs points utiles dans le billet de Bernanke, mais je veux juste me concentrer sur un seul d’entre eux : en fait, Bernanke n’est pas en train de parler de la monnaie-hélicoptère dans son sens traditionnel, mais de ce que j’ai qualifié ailleurs de "monnaie-hélicoptère démocratique" (democratic helicopter money).

Quand la plupart des gens parlent à propos de la monnaie-hélicoptère, ils imaginent (…) une banque centrale envoyant un chèque à "chacun" par la poste ou transmettant une certaine somme de monnaie à chaque individu d’une autre manière. C’est ce que les économistes appellent un "impôt censitaire négatif" (reverse lump sum tax ou reverse poll tax) : le montant que vous recevez est indépendant de votre revenu. C’est donc très différent d’une réduction d’impôt traditionnelle. En pratique, la banque centrale ne peut seulement faire cela qu’avec la coopération des gouvernements. Elle ne voudrait pas prendre la décision de définir ce que "chacun" désigne. (Devons-nous inclure les enfants ou non ? Comment trouvons-nous une personne en particulier ?) Mais une fois que ces détails sont réglés, un système pourrait être mis en place et la banque centrale pourrait s’y appuyer n’importe quand à sa guise.

Bernanke suggère une alternative. La banque centrale fixe tout d’abord de son côté une somme de monnaie nouvellement créée et les autorités budgétaires la dépensent comme elles le désirent. Elles peuvent utiliser toute la monnaie pour construire des ponts ou des écoles plutôt que pour la donner aux individus. Il peut y avoir deux raisons d’émettre de la monnaie-hélicoptère de cette manière. Premièrement, pour certaines raisons, les autorités budgétaires sont réticentes à dépenser si elles ont à financer leurs dépenses en émettant davantage de dette, donc cela peut leur permettre de dépasser cette contrainte (qu’elles se sont imposées à elles-mêmes en temps normal). Deuxièmement, une relance budgétaire financée par voie monétaire peut être plus expansionniste qu’une expansion budgétaire financée par endettement. Laissons de côté ce second avantage, dans la mesure où le premier suffit dans un monde obsédé par la dette publique.

J’ai parlé de quelque chose d’assez similaire par le passé (tout d’abord ici), ce que j’ai appelé la monnaie-hélicoptère démocratique. Cette notion semble appropriée pour le schéma de Bernanke, parce que le gouvernement élu décide de la forme de la relance budgétaire. La différence entre ce dont j’ai parlé par le passé en employant ce terme et l’idée de Bernanke est que, dans mon schéma, les autorités budgétaires et la banque centrale se parlent avant de décider combien de monnaie doit être créée et quelles dépenses elle financera (bien que l’initiative vient toujours de la banque centrale, et ne serait possible que dans une récession où les taux d’intérêt nominaux sont à leur borne inférieure zéro). La raison pour laquelle je pense qu’il serait préférable que les autorités monétaires et budgétaires communiquent entre elles est simplement que cela aiderait la banque centrale à déterminer combien de monnaie elle aurait à créer.

Imaginons, par exemple, que vous ayez une autorité budgétaire dans un pays qui désire dépenser la monnaie sur des projets d’investissement public prêts à être lancés et une autorité budgétaire, dans un second pays, qui désire dépenser cette monnaie dans une réduction d’impôt temporaire pour les riches. Ces deux formes de relance n’ont pas le même impact sur la demande et la production. Si les deux économies sont dans la même situation conjoncturelle, alors la banque centrale du pays où les impôts sont réduits aurait à créer plus de monnaie que la banque centrale du second pays en aurait à créer.

Dans certains pays, il est plus facile pour la banque centrale de parler aux autorités budgétaires que dans d’autres. Lorsque c’est difficile de le faire, le schéma proposé par Bernanke apparaît assez attrayant, mais il laisse quelque peu la banque centrale dans l’ombre en ce qui concerne le montant de monnaie qu’elle a à créer. Le gros avantage de la conception traditionnelle de la monnaie-hélicoptère (un chèque envoyé par la poste) est que l’impact de toute création monétaire est plus clair. (Comme il est important de mettre rapidement un terme aux récessions, attendre de voir ce qui se passe n’est pas très approprié.)

Lorsque les banques centrales et les gouvernements communiquent librement l’un avec l’autre (comme au Royaume-Uni par exemple), alors ma version de la monnaie-hélicoptère démocratique devient une option. L’idée selon laquelle la banque centrale perd en indépendance est fallacieux à mon sens. Dans mon scénario, la banque centrale amorce la discussion, dans des circonstances clairement définies. Elle demande simplement au gouvernement comment il dépenserait toute la monnaie nouvellement créée. Elle doit poser cette question en indiquant quelles sont ses estimations des multiplicateurs budgétaires pour diverses options budgétaires. Le gouvernement fait alors un choix et la banque centrale décide alors combien de monnaie créer.

Alors que la monnaie-hélicoptère est peu évoquée parmi les économistes (à l’exception de Bernanke), je pense qu’il y a de bonnes raisons sur le plan de l’économie politique expliquant pourquoi c’est la forme de monnaie-hélicoptère qui sera finalement essayée. Comme je l’ai dit, la monnaie-hélicoptère conventionnelle sous la forme de chèques envoyés par la poste requiert certainement la coopération du gouvernement. Une fois que les gouvernements réalisent ce qui se passe, ils peuvent naturellement se demander pourquoi ils auraient à s’appuyer sur quelque chose de nouveau alors qu’ils pourraient décider de la manière par laquelle ils dépenseraient cette monnaie dans un cadre plus traditionnel. La monnaie-hélicoptère démocratique traditionnelle est au fond une manière de mettre en œuvre une relance budgétaire financée par création monétaire dans un monde où les banques centrales sont indépendantes. (…) »

Simon Wren-Lewis, « Ben Bernanke and democratic helicopter money », in Mainly Macro (blog), 4 mai 2016. Traduit par Martin Anota

mardi 19 avril 2016

Les banques centrales peuvent-elles commettre trois erreurs à la suite et rester indépendantes ?

« Erreur n° 1

Si vous devez accuser quelqu’un pour ne pas avoir vu la crise financière venir, cela doit être les banques centrales. Elles avaient les données qui montraient une hausse massive du levier d’endettement du secteur financier. Cela aurait dû les amener à sonner l’alarme, mais elles se sont contentées de quelques notes où elles exprimèrent quelques inquiétudes à propos de l’attitude vis-à-vis du risque. C’était une erreur commise de bonne foi, mais c’était clairement une erreur.

Erreur n° 2

Bien sûr, le principal coupable pour la lenteur de la reprise suite à la Grande Récession a été l’austérité, en l’occurrence une consolidation budgétaire prématurée. Mais la faible reprise reflète aussi un échec de la politique monétaire. Selon moi, le plus grand échec est survenu très tôt lors de la récession. Les responsables de la politique monétaire auraient dû clairement dire, aux politiciens et au public, qu’avec les taux d’intérêt à leur borne inférieure zéro (zero lower bound), elles ne pouvaient plus assurer leur mission efficacement et que la relance budgétaire les aurait aidé. Les banques centrales avaient le pouvoir d’empêcher la mise en œuvre des plans d’austérité, mais elles ont échoué à l’utiliser.

Les autorités monétaires le l’ont pas vu de cette manière. Elles vont citer l’usage de la politique monétaire non conventionnelle (…), les risques d’un accroissement de la dette publique (en-dehors de la zone euro, il n’existe pas ; dans la zone euro, il est auto-réalisé), et durant l’année 2011 une accélération de l’inflation. Je pense que cette dernière excuse est la seule tenable, mais pour ce qui est des Etats-Unis tout du moins, le calendrier ne colle pas. La grosse erreur que j’ai notée ci-dessus survint en 2009 et au début de l’année 2010.

Ce que peut être l’erreur n° 3

La troisième grosse erreur est aujourd’hui commise au Royaume-Uni et aux Etats-Unis. Il s’agit de leur pessimisme à propos de l’offre. Les banquiers centraux veulent "normaliser" leur situation, soit en disant que leurs taux ne sont plus contraints par la borne inférieure zéro (cas du Royaume-Uni) ou en accroissant les taux au-dessus de la borne inférieure zéro (cas des Etats-Unis). Ils veulent convaincre qu’ils contrôlent les choses. Mais cela implique de ne jamais regagner la capacité qui a été perdue suite à la Grande Récession.

Les situations du Royaume-Uni et des Etats-Unis sont différentes. Au Royaume-Uni, l’inflation sous-jacente est sous la cible, mais certaines mesures de l’utilisation des capacités suggèrent que la production est à son potentiel. Aux Etats-Unis l’inflation sous-jacente est légèrement au-dessus de la cible, mais un significatif écart de production (output gap) demeure. Au Royaume-Uni, les estimations de l’écart de production sont utilisées pour justifier le fait de ne pas réduire les taux à leur borne inférieure zéro (1), tandis qu’aux Etats-Unis les chiffres de l’inflation aident à justifier une hausse des taux au-dessus de la borne inférieure zéro. (La BCE essaye toujours de stimuler l’économie autant qu’elle le peut, parce que l’inflation sous-jacente est sous sa cible et qu’il y a un écart de production, bien que des économistes (2) et politiciens allemands affirment naturellement le contraire.)

Je pense que ces différences sont des détails. Dans les deux cas, la banque centrale traite la production potentielle comme quelque chose d’indépendant de ses propres décisions et du niveau effectif de la production. En d’autres termes, à leurs yeux, c’est simplement une coïncidence que la croissance de la productivité ait significativement ralenti à peu près au même instant que la Grande Récession. Ou, si ce n’est pas une coïncidence, cela représente un coût inévitable et permanent de la crise financière.

Peut-être que c’est correct, mais il est plus que probable que ça ne le soit pas. Si ça ne l’est pas, en essayant d’ajuster la demande à un niveau d’offre que l’on juge incorrectement bas, les banques centrales gâchent un large montant de ressources potentielles. Leurs excuses pour agir ainsi ne sont pas robustes. La vraie question à poser est si les firmes avec la technologie courante aimeraient produire plus si la demande pour cette production était là, et nous n’avons pas de bonnes données sur ça.

Ce que les banques centrales doivent faire dans de telles circonstances est de laisser leur économie être en surchauffe pendant un temps, même si cela doit entraîner une hausse de l’inflation au-delà de sa cible. Si lorsque vous faites cela l’inflation des prix et des salaires continue de s’élever au-delà de la cible, alors que l’"offre" ne présente pas de signe d’accroissement avec la demande, alors le pessimisme se sera révélé exact et la banque centrale pourra facilement faire machine arrière. Les coûts de cette expérience ne seront pas élevés et ils seront même négligeables par rapport aux coûts d’une erreur dans l’autre sens. Il ne semble pas que la Banque d’Angleterre ou la Fed soient prêts à faire cela. Si nous trouvons par la suite que leur pessimisme du côté de l’offre était incorrect (peut-être parce que l’inflation continue à passer plus de temps sous la cible ou, de façon plus optimiste, parce que la croissance dans certains pays excède les estimations d’offre actuelles sans générer une inflation croissante), cela peut marquer la fin de l’indépendance de la banque centrale. Trois chefs d’accusation et vous êtes condamné ? (…)

Je n’ai aucun plaisir à écrire cela. Je pense qu’un cadre comme le comité de politique monétaire de la Banque d’Angleterre est un bon cadre pour prendre des décisions à propos des taux d’intérêt. Mais je trouve que c’est de plus en plus difficile de convaincre les non-économistes de cela. La Grande Modération n’est plus qu’un lointain souvenir voilé par les récents échecs. L’argument intellectuel selon lequel l’indépendance de la banque centrale a restreint nos moyens pour combattre les récessions est robuste, même si je crois qu’il est aussi erroné. L’économie dominante reste joliment attachée à l’indépendance de la banque centrale. Mais comme nous l’avons vu avec l’austérité, à la fin du jour ce que l’économie dominante pense n’est pas décisif lorsqu’il s’agit des décisions politiques sur des questions économiques. (…)

(1) Malheureusement, je pense que certaines de ces données d’enquêtes ne mesurent pas ce que beaucoup croient qu’elles mesurent. Surtout, ne pas réduire les taux après que les Conservateurs aient gagné les élections de 2015 fut une terrible erreur. Cette victoire représenta deux chocs déflationnistes majeurs : plus de consolidation budgétaire, plus d’incertitude créée par le référendum autour de l’Union européenne. Donc pourquoi les taux n’ont-ils pas été réduits ? (2) Mais pas tous les économistes allemands, comme on peut le voir ici. »

Simon Wren-Lewis, « Can central banks make 3 major mistakes in a row and stay independent? », in Mainly Macro (blog), 10 avril 2016. Traduit par Martin Anota

samedi 19 mars 2016

Petit examen critique de mon argument contre l’indépendance des banques centrales

« Peut-être qu’il est trop peu conventionnel d’avancer un argument (contre l’indépendance des banques centrales) avec lequel je ne suis pas d’accord (…). Mais la raison pour laquelle je l’ai fait apparaît clairement dans le dernier paragraphe. Le problème auquel il fait écho est crucial et il semble lié à l’indépendance des banques centrales.

L’obsession du déficit dont les gouvernements ont fait preuve depuis 2010 a contribué à freiner la reprise, même aux Etats-Unis. Ce serait tellement bien si nous pouvions considérer cette obsession comme une sorte d’aberration, que l’on ne reverrait plus jamais, mais ce serait malheureusement trop optimiste. La borne inférieure zéro (zero lower bound) soulève un profond problème pour ce que j’appelle le "consensus sur l’assignation" (consensus assignment, qui consiste à laisser la stabilisation à une banque centrale indépendante ciblant l’inflation), mais ajoutez-y l’austérité et vous obtenez de larges coûts macroéconomiques. Les banques centrales indépendantes semblent exclure une politique (l’expansion budgétaire financée par création monétaire) qui pourrait pourtant combatte à la fois la borne inférieure zéro et l’obsession du déficit. (…)

Bien sûr, plusieurs macroéconomistes voient le problème, mais les solutions qu’ils proposent ne sont souvent que des palliatifs, comme l’assouplissement quantitatif (quantitative easing), le ciblage du PIB nominal (NGDP targeting) ou le relèvement de la cible d’inflation (1). Aucune d’entre elles ne résout complètement la difficulté fondamentale créée par la borne inférieure zéro. (Une proposition qui y parvient est l’adoption de taux d’intérêt négatifs, couplée avec l’élimination de la monnaie-papier, une idée sur laquelle je reviendrai.) Par conséquent, même si nous adoptions ces palliatifs, nous regretterons toujours, face à une récession suffisamment forte, de ne plus avoir la possibilité d’entreprendre une relance budgétaire financée par création monétaire.

Je pense aussi qu’il y a un peu de vérité dans l’idée que l’indépendance des banques centrales ait contribué à ce que l’obsession du déficit devienne plus prégnante. (…) Mais ce brin de vérité va à l’encontre d’une réelle difficulté, qui constitue le défaut majeur du puissant argument que j’ai avancé dans un précédent billet. Pour saisir le défaut, posez-vous la question suivante : en l’absence de banques centrales indépendantes, est-ce que nos gouvernements obsédés par le déficit effectivement auraient entrepris une relance budgétaire financée par création monétaire ? Pour répondre à cette question vous devez vous demander pourquoi ils sont obsédés par le déficit. Si c’est par ignorance (…), alors un autre morceau de non-sens macroéconomique qui va main dans la main avec l’obsession du déficit est le démon de la planche à billet (…). Si la raison est stratégique (le désir d’avoir un plus petit Etat) la réponse est évidemment non. On se dit simplement que ce n’est pas possible car cela ouvrirait les portes à l’hyperinflation.

(…) Vous aurez toujours de nombreux économistes du secteur financier vous raconter que vous devez non seulement réduire rapidement la dette publique pour apaiser les marchés, mais aussi que tout gouvernement usant de la planche à billets effraierait davantage les marchés. En effet, est-ce que les gouvernements auraient eu le courage d’entreprendre un assouplissement quantitatif de la même échelle que celui entrepris par les banques centrales indépendantes ?

Comme pour l’idée selon laquelle l’expertise de la macroéconomie doit rester entre les mains des banques centrales, la réponse ici est sûrement de laisser cette expertise se diffuser dans le domaine public en rendant les banques centrales plus ouvertes et de combattre directement les forces que amènent certains dirigeants de banque centrale à appeler régulièrement à l’austérité quand ils ne peuvent pas combattre efficacement la déflation.

Le défaut fondamental avec mon raisonnement contre l’indépendance des banques centrales est que le problème ultime (en l’occurrence, ne pas mettre rapidement un terme aux récessions) tient aux gouvernements. Il n’y aurait pas de problème si les gouvernements pouvaient attendre que la récession soit finie (et les taux d’intérêt soient éloignés de la borne inférieure zéro) avant de s’attaquer à leur déficit, mais la récession n’était pas finie en 2010. Au vu de cet échec de la part des gouvernements, il semble étrange de suggérer que la solution à ce problème soit de redonner aux gouvernements un peu du pouvoir qu’ils ont perdu. Ou, pour le dire autrement, imaginez que le Congrès Républicain soit en charge de la politique monétaire américaine.

Mais si abolir l’indépendance des banques centrales n’est pas la réponse au réel problème que j’ai mis en avant, cela signifie-t-il que nous devons nous satisfaire de ces palliatifs ? Une possibilité que quelques économistes comme Miles Kimball ont développée est d’abolir la monnaie papier telle que nous la connaissons, de manière à ce que les banques centrales puissent fixer des taux d’intérêt négatifs. Une autre possibilité est que le gouvernement (dans ses moments de lucidité) donne aux banques centrales indépendantes le pouvoir d’entreprendre la monnaie-hélicoptère. Toutes les deux sont des solutions efficaces pour le problème de la borne inférieure zéro (…). Toutes les deux peuvent être accusées de mettre en danger la valeur de la monnaie. Mais notons aussi que les deux solutions deviennent plus efficaces si les banques centrales restent indépendantes : les gouvernements peuvent ne jamais avoir le courage de fixer des taux d’intérêt négatif et les banques centrales indépendantes empêchent à ce que les temps de vols des hélicoptères soient liés aux élections.

Ce sont des questions importantes et complexes. Il ne devrait pas y avoir de tabous qui empêchent à ce que certaines questions soient soulevées entre gens polis. Je pense toujours que les billets de blog sont le meilleur medium que nous ayons pour discuter de ces questions, en espérant qu’il n’y ait pas de distractions comme les disgressions partisanes.

(1) Je vous prie de ne pas vous méprendre lorsque j’utilise le terme de "palliatifs". Le palliatif peut toujours être utile (j’ai déjà affirmé que la politique monétaire devait être guidée par le niveau du PIB nominal), mais il ne résout pas complètement le problème de la borne inférieure zéro. »

Simon Wren-Lewis, « The 'strong case' critically examined », in Mainly Macro (blog), 7 mars 2016. Traduit par Martin Anota

jeudi 10 mars 2016

A propos des multiplicateurs dans une union monétaire

Les multiplicateurs dans une union monétaire et à la borne inférieure zéro


« (…) L’étude réalisée par Farhi et Werning (…) est excellente et très riche (…). Nous devons tous savoir, avec Woodford par exemple, que dans une économie fermée à la borne inférieure zéro (zero lower bound) le multiplicateur des dépenses publiques (temporaire) est supérieur à l’unité. Il est tentant d’appliquer la même logique à un membre de l’union monétaire, parce que même s’ils sont de petite taille par rapport à l’union monétaire dans son ensemble, ils font aussi face à un taux d’intérêt nominal fixe. Ce que Farhi et Werning montrent est que c’est un raisonnement incorrect. Je vais essayer d’expliquer pourquoi. (Les auteurs le font également dans leur étude, donc la meilleure option est de la lire, en particulier parce que leur explication du résultat a beau être cohérente avec la mienne, elle n’en est pas moins quelque peu différente).

Rappelons tout d’abord le résultat de Woodford à propos d’une économie fermée. Si les taux d’intérêt réels sont constants, le lissage de la consommation ancre la consommation courante à sa valeur d’équilibre et la hausse temporaire des dépenses publiques n’a pas d’impact sur l’état d’équilibre. Donc la consommation courante reste inchangée, et nous nous retrouvons avec un multiplicateur de production égal à l’unité. (…) Avec une consommation intertemporelle, les effets de revenu n’importent réellement pas, donc nous pouvons les ignorer (1). A la borne inférieure zéro, les taux d’intérêt réels sont fixes, donc toute hausse de la production va générer une certaine inflation, ce qui réduit les taux d’intérêt réels. Une baisse des taux réels va accroître la consommation courante par rapport à son état d’équilibre, donc le multiplicateur excède l’unité.

Maintenant, pourquoi la même logique ne marche pas dans une union monétaire ? Le point clé est que les taux de change nominaux sont fixes, ce qui implique qu’à l’état d’équilibre le niveau des prix doit retourner à son niveau originel pour que la compétitivité soit inchangée. Donc si l’inflation accélère aujourd’hui, elle doit chuter plus tard (par rapport au cas de base). Avec des taux nominaux fixes, nous avons de plus faibles taux réels suivis par une période de correction par des taux réels plus élevés. En se rapprochant du niveau d’équilibre, nous avons une période de consommation croissante, précédée par une chute de la consommation, avec un impact nul. Donc dans une union monétaire, la consommation chute graduellement, et puis s’accroît, mais elle est toujours sous son niveau initial et d’équilibre.

Habile, n’est-ce pas ? Maintenant, pour relier tout ça au monde réel, nous devons rajouter des choses et l’étude montre qu’avec des consommateurs contraints dans l’accès au crédit, le multiplicateur de l’union monétaire peut être supérieur à l’unité. Mais cette différence clé entre une union monétaire et une économie fermée demeure. Et, bien sûr, nous supposons ici que les consommateurs réalisent que, dans une union monétaire, une plus forte inflation aujourd’hui sera compensée par une plus faible inflation plus tard, une hypothèse que certains dans les pays périphériques pourraient vouloir remettre en cause.

Pourtant si vous vous penchez sur le raisonnement ici, ce dernier dépend crucialement de la capacité des prix à augmenter à long terme dans le cas d’une économie fermée. Supposons plutôt que les autorités monétaires cherchent à cibler un niveau des prix à long terme. Maintenant, toute inflation générée par un surcroît de dépenses publiques aujourd’hui requerrait une période future dans laquelle l’inflation sera inférieure pour la compenser. Donc des taux d’intérêt plus faibles à la borne inférieure zéro seraient compensés par des taux d’intérêt plus élevés (qu’à l’état d’équilibre) plus tard, comme la banque centrale réduit le niveau des prix pour le ramener à sa cible. Nous obtiendrions quelque chose qui se rapprocherait du résultat de l’union monétaire. (2)

Donc le multiplicateur en économie fermée est plus faible avec le ciblage de niveau des prix. Bien sûr, le ciblage du niveau des prix (ou son équivalent) n’aide pas en soi à la borne inférieure zéro, pour exactement la même raison. A la borne inférieure zéro, il est généralement supposé que l’inflation est inférieure à son niveau de long terme, donc que les taux d’intérêt réels sont élevés, ce qui, combiné avec le ciblage d’inflation, déprime la consommation. Mais avec le ciblage du niveau des prix, une faible inflation aujourd’hui va se traduire par une forte inflation et de faibles taux d’intérêt réels après que la borne inférieure zéro cesse d’être contraignante, ce qui soutient la consommation courante. Juste comme le ciblage du niveau des prix atténue l’impact d’un choc de demande négatif à la borne inférieure zéro, il atténue l’impact d’un choc de demande positif comme l’expansion budgétaire à la borne inférieure zéro. Le multiplicateur des dépenses publiques est toujours positif, mais maintenant inférieur à l’unité. La relance budgétaire à la borne inférieure zéro est aussi bénéfique parce qu’elle réduit l’ampleur à laquelle l’inflation doit s’accroître après que la borne inférieure zéro cesse d’être contraignante sous un régime de type ciblage des prix.

Donc c’est un autre exemple illustrant pourquoi vous ne pouvez évaluer l’efficacité de la politique budgétaire sans prendre en compte le régime de politique monétaire. L’autre implication cruciale pour les responsables de la politique économique en zone euro est que, dans les modèles standards les plus avancés, la politique budgétaire contracyclique est efficace. (Je pense aussi qu’elle est désirable, mais j’estime que l’efficacité est une condition nécessaire, mais pas suffisante pour la désirabilité.) Mais bien sûr, ils le savent tous, n’est-ce pas ?

(1) Notons, cependant, que le multiplicateur unitaire signifie que la richesse humaine n’a pas changé, parce que le supplément de production et revenu compense exactement le surcroît de fiscalité.

(2) Ce n’est pas exactement la même chose, parce qu’une union monétaire implique des taux nominaux à jamais fixes : l’inflation chute plus tard à travers les effets sur la compétitivité. Dans une économie fermée avec un ciblage du niveau des prix, l’inflation chute et les taux d’intérêt réels vont augmenter, parce que la banque centrale pousse les taux d’intérêt nominaux à la hausse. »

Simon Wren-Lewis, « Multipliers in a monetary union and at the ZLB », in Mainly Macro (blog), 16 juin 2013. Traduit par Martin Anota



Les multiplicateurs de l'austérité dans la périphérie de la zone euro


« Nous voyons souvent des graphiques illustrant les répercussions de la consolidation budgétaire sur la croissance de la production depuis la Grande Récession. Malgré que ces points constituent de bien fragiles preuves empiriques, elles suggèrent tout de même que les multiplicateurs budgétaires dans les pays périphériques de la zone euro comme la Grèce ont été très élevés. A première vue, il n’est pas difficile de l’expliquer. Ces pays n’ont pas leur propre politique monétaire et dans la mesure où la consolidation budgétaire déprime l’inflation locale, les taux d’intérêt réels augmentent, ce qui accroît le multiplicateur budgétaire.

Malheureusement le modèle de base des nouveaux keynésiens suggère que ce raisonnement est incorrect, comme Farhi et Werning le montrent pour des changements temporaires dans les dépenses publiques. Alors que les taux d’intérêt réels peuvent augmenter à court terme suite à un choc négatif touchant les dépenses publiques, le fait d’être dans une union monétaire ancre le niveau des prix à long terme dans ces économiques. Donc, toutes choses égales par ailleurs, un choc négatif touchant les dépenses publiques qui réduirait l’inflation aujourd’hui va être suivi par une accélération de l’inflation plus tard (comparé au cas il n’y aurait pas eu de choc budgétaire), comme les taux de change réels se corrigent par eux-mêmes. Cela signifie que la consolidation budgétaire sous la forme d’une réduction temporaire des dépenses publiques va entraîner une petite hausse de la consommation dans une période qui suit le choc. (La consommation dépend de la somme des taux d’intérêts réels, donc à mesure que le temps progresse la baisse des taux d’intérêt futurs domine de plus en plus cette somme.)

Bien sûr, il se peut tout simplement que le modèle néokeynésien de base soit incorrect ou incomplet. Comme Farhi et Werning le montrent dans la même étude, avec quelques consommateurs contraints dans l’accès au crédit, nous pouvons nous retrouver avec des multiplicateurs de court terme positifs, si bien que les multiplicateurs de la production soient plus élevés que l’unité. Mais (…) le modèle néokeynésien de base peut toujours nous faire apparaître de larges multiplicateurs sans qu’il y ait de tels ajouts.

Ce que nous avons eu dans les pays périphérique, ce ne fut pas seulement un choc de dépenses publiques. En Irlande et en Grèce tout du moins, ce choc budgétaire fut précédé par un choc touchant la dette publique. Soit le gouvernement admit qu’il empruntait plus que les données officielles ne le suggéraient ou il dût renflouer les banques. Nous pouvons imaginer deux types de réponses face à un pur choc de dette publique. Il peut entraîner une forte contraction des dépenses, auquel cas l’analyse de Farhi et Werning s’appliquerait. Mais le gouvernement peut aussi accepter le fait que sa dette soit plus élevée de façon permanente et se contenter de réduire ses dépenses ou d’accroître les impôts juste pour payer les intérêts sur la dette additionnelle.

Dans ce dernier cas, supposons qu’une proportion significative de ce supplément de dette soit détenue par le reste du monde. Nous aurions un transfert permanent de richesses des résidents domestiques vers le reste du monde et cela nécessiterait une dépréciation permanente du taux de change réel. Une hausse de la compétitivité est nécessaire pour faire face à la faiblesse permanente de la demande domestique. Cela produit en soi une dégradation des termes de l’échange qui affecte la consommation. Mais, en plus, dans une union monétaire, cette dépréciation passerait par un ralentissement de l’inflation, ce qui entraînerait une hausse des taux d’intérêts réels. Cela déprimerait à son tour la consommation et le pic surviendrait lorsque le choc toucherait la dette publique.

C’est probablement écrit quelque part, mais ça explique pourquoi vous pouvez avoir des multiplicateurs apparemment larges en Grèce et en Irlande, même si le simple modèle néokeynésien est globalement correct. Ce que nous avons connu est une combinaison d’un choc négatif touchant les dépenses publiques et d’un choc positif touchant la dette publique, et ce dernier peut avoir entraîné une forte contraction de la consommation. Pour ces économies tout du moins, les véritables multiplicateurs publics peuvent ne pas être aussi larges qu’ils ne le paraissent. »

Simon Wren-Lewis, « Multipliers from Eurozone periphery austerity », in Mainly Macro (blog), 9 mars 2016. Traduit par Martin Anota

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