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Tag - Simon Wren-Lewis

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lundi 21 novembre 2016

Macroéconomie et idéologie

« Jo Michell a écrit un long billet dans lequel il amorce un débat avec Ann Pettifor et moi-même sur le rôle de la macroéconomie orthodoxe derrière l’austérité budgétaire. Ann estime que la macroéconomie orthodoxe est en grande partie responsable de l’austérité et Michell se montre largement de son avis. J’ai beaucoup de respect pour Michell lorsqu’il cherche à combler le fossé entre l’économie orthodoxe et les courants hétérodoxes, mais là, je pense qu’il se trompe à propos de l’austérité et qu’il peint une image haussée de l’histoire de la pensée économique.

Commençons avec l’austérité. Je pense qu’il serait d’accord à l’idée que le modèle de cycle d’affaires qui a fait consensus parmi les keynésiens pendant les deux dernières décennies est le modèle des nouveaux keynésiens. Ce modèle est absolument clair en ce qui concerne l’austérité. A la borne inférieure zéro (zero lower bound), vous ne devez pas réduire les dépenses publiques. Il n’y a ni "si", ni "mais".

Donc pour on ne peut affirmer que la macroéconomie orthodoxe plaidait en faveur l’austérité que si l’on affirme que les économistes orthodoxes pensaient que le modèle des nouveaux keynésiens était fondamentalement déficient. Cela n’a absolument pas été le cas. Michael Woodford est l’un des plus grands macroéconomistes de ces deux dernières décennies, si ce n’est le plus grand. Son livre est en quelque sorte la Bible pour tous ceux qui utilisent le modèle des nouveaux keynésiens. En juin 2010, il a publié "Simple Analytics of the Government Expenditure Multiplier", où il montre que la hausse des dépenses publiques peut s’avérer particulièrement efficace à la borne inférieure zéro. L’intérêt de ce papier pour ceux qui travaillent dans ce domaine était de montrer, non pas que cette forme de politique budgétaire aurait une certain efficacité (chose qui était évidente pour tous ceux qui, comme moi, travaillaient sur la politique monétaire et la politique budgétaire en utilisant le modèle des nouveaux keynésiens), mais qu’elle puisse générer de très larges multiplicateurs.

Le consensus universitaire selon lequel l’austérité ne pouvait être que nuisible et la relance budgétaire efficace est une raison majeure expliquant pourquoi les autorités adoptèrent une relance budgétaire au Royaume-Uni et aux Etats-Unis en 2009, et même pourquoi le FMI plaidait lui-même cette année-là en faveur d’une relance budgétaire. Il y avait toutefois certains, en particulier à Chicago, qui s’élevaient contre cette relance, mais, comme DeLong, Krugman et moi-même l’avions remarqué, ils ont simplement prouvé leur ignorance du modèle des nouveaux keynésiens. Krugman, en particulier, est très familier de la macroéconomie à la borne inférieure zéro, notamment en raison de ses travaux sur la décennie perdue du Japon.

Ce ne sont pas d’éventuelles clameurs de la part des macroéconomistes universitaires orthodoxes qui ont mis un terme à ce consensus en 2010, mais deux événements bien précis : la crise de la zone euro et la victoire de la droite au Royaume-Uni et aux Etats-Unis.

Michell prétend que parce que la question de la borne inférieure zéro n’était pas dans les manuels macroéconomiques, elle ne faisait pas partie du consensus. Mais tout le monde sait que les manuels sont en retard de plusieurs décennies et beaucoup basent toujours leur enseignement à partir du modèle IS-LM plutôt qu’à partir du modèle des nouveaux keynésiens. Maintenant il se peut que les responsables politiques de droite aient réellement été induits en erreur par ce qui est enseigné dans ces manuels et que ce ne fut qu’une simple coïncidence que ces responsables politiques aient choisi les réductions des dépenses publiques plutôt que les hausses d’impôts (et plus tard les réductions d’impôts !), mais cela semble peu probable. Vous n’avez pas nécessairement à travailler dans ce champ pour comprendre que le consensus en vigueur avant la crise financière, celui selon laquelle il fallait privilégier les variations de taux d’intérêt pour stabiliser l’activité, dépendait de la capacité à faire varier les taux d’intérêt.

S’écartant de la question de l’austérité, le billet de Michell affirme que la macroéconomie orthodoxe a toujours été fortement influencée par l’idéologie néolibérale. Pour ce faire, il donne un bref compte-rendu de l’histoire de la macroéconomie après la Seconde Guerre mondiale, qui a Friedman, un membre bien connu de la Société du Mont-Pèlerin, comme son meneur, du moins avant que la nouvelle école classique n’arrive. Il y a beaucoup de choses à dire ici, mais je vais me contenter de souligner deux points.

Premièrement, l’idée selon laquelle l’économie keynésienne concerne des épisodes de court terme de demande excessive ou insuffisante plutôt que la stagnation permanente datait d’avant Friedman et remontait aux premières tentatives visant à formaliser l’économie keynésienne. C’est ce qu’on appela le consensus néoclassique. C’est pour cette raison que le keynésien Robert Solow proposa une modélisation de la croissance qui supposait le plein emploi.

Deuxièmement, les débats autour du monétarisme dans les années soixante-dix ne portaient pas sur la validité de ce modèle keynésien, mais sur ses paramètres et l’activisme de la politique économique. Les propres contributions de Friedman à la théorie macroéconomique, telles que l’hypothèse du revenu permanent et la courbe de Phillips augmentée des anticipations, n’orientent pas forcément la théorie dans une direction néolibérale. (…) Et Friedman n’approuvait certainement pas les idées des nouveaux classiques en matière de politique macroéconomique.

Michell se rapproche peut-être de la vérité lorsqu’il affirme que l’esprit néolibéral des années quatre-vingt a peut-être eu quelque chose à voir avec le succès de la nouvelle école classique, mais je ne pense pas que ce soit du tout central. Comme je l’ai affirmé à plusieurs reprises, la révolution menée par les nouveaux classiques a réussi parce que les anticipations rationnelles faisaient sens aux yeux des économises habitués à appliquer la rationalité dans leur microéconomie et, une fois que vous acceptez les anticipations rationnelles, alors vous comprenez qu’il y a de sérieux problèmes avec le consensus keynésien qui dominait alors. Je pense que vous pouvez essayer d’affirmer qu’il y a un lien entre l’attrait des microfondations comme méthodologie et le néolibéralisme, mais je pense que ce serait un peu exagéré.

Cela m’amène à mon ultime remarque. Michell note que j’ai suggéré une influence idéologique derrière le développement de la théorie des cycles d’affaires réels, mais il se demande pourquoi je m’arrête là. Il écrit ensuite : "Il est par conséquent quelque peu étrange que, lorsqu’il discute de la relation entre l’idéologie et l’économie, Wren-Lewis choisisse de tracer une frontière entre ceux qui utilisent un modèle DSGE à prix visqueux des nouveaux keynésiens et ceux qui utilisent une version à prix flexibles des nouveaux classiques. Comme le suggère Wren-Lewis, les croyances de ce dernier seraient idéologiques, alors que les membres du premier groupe s’appuieraient sur une science libérée de l’idéologie. Cela me semble bien arbitraire. La justification de Wren-Lewis est que, malgré les preuves empiriques, le modèle des cycles d’affaires réels dénie la possibilité du chômage involontaire. Mais la version à prix visqueux des nouveaux keynésiens (qui dénie tout rôle aux inégalités, à la finance, à la monnaie, à l’activité bancaire, à la liquidité, aux défauts, au chômage de long terme, à l’usage de la politique budgétaire pour quitter la trappe à liquidité, les effets d’hystérèse du côté de l’offre et plein d’autres choses) serait selon lui acceptable".

Michell passe à côté d’une distinction cruciale. Le propos de la théorie des cycles d’affaires réels était de montrer que les cycles d’affaires réels constituent juste une réponse optimale à des chocs technologiques dans un monde où les marchés s’ajustent continuellement. Cela revenait à dénier un aspect fondamental des cycles d’affaires : le chômage involontaire. Il est absurde d’affirmer que la théorie des nouveaux keynésiens dénie toutes les choses de la liste de Michell. Ce n’est pas parce que l’on fait abstraction de quelque chose que l’on dénie celui-ci. Le modèle de Solow ne dénie pas l’existence de cycles d’affaires, mais il suppose juste (à tort ou à raison) qu’ils ne sont pas essentiels pour saisir les aspects de la croissance économique à long terme. Michell a raison lorsqu’il dit que le modèle de base des nouveaux keynésiens n’inclut pas le chômage involontaire, mais il n’y a rien dans le modèle des nouveaux keynésiens qui dénie cette possibilité. En fait, il est même assez facile d’élaborer un modèle qui le fasse apparaître.

Pourquoi le modèle de base des nouveaux keynésiens n’inclut-il pas le chômage involontaire ? La meilleure chose que l’on puisse lire à ce sujet se trouve dans la Bible de Woodford. L’idée fondamentale est de se focaliser sur un modèle qui permet aux variations de la demande globale d’être la force conductrice derrière les cycles d’affaires. Je pense que c’est vrai : c’est bien la demande globale qui génère ces cycles et le chômage involontaire en est une conséquence. Ou, pour le dire autrement, vous pouvez toujours obtenir des cycles d’affaires, même si le marché du travail est toujours à l’équilibre.

Il est plutôt tiré par les cheveux de suggérer, comme Michell semble le faire, que le développement des modèles des nouveaux keynésiens a quelque chose à voir avec la politique de la troisième voie de Tony Blair et de Bill Clinton. C’était la réponse inévitable à la théorie des cycles d’affaires réels, à son refus d’incorporer la rigidité des prix (alors même que les données empiriques confirment cette dernière) et à son incapacité à faire apparaître un chômage involontaire.

C’est tout. (…) Je ne pense pas non plus (…) que l’influence idéologique soit confinée aux pans de la macroéconomie associés à la nouvelle école classique. Mais, de la même façon qu’il est absurde de dénier une telle influence, il est erroné d’imaginer que la discipline et l’idéologie sont inextricablement liées l’une à l’autre. La généralisation de l’austérité en 2010 en est une preuve. »

Simon Wren-Lewis, « Macroeconomics and Ideology », in Mainly Macro (blog), 16 novembre 2016. Traduit par Martin Anota

mardi 25 octobre 2016

Le néolibéralisme et l’austérité

« J’aime penser le néolibéralisme non pas comme un certain genre de philosophie politique cohérente, mais plutôt comme un ensemble d’idées interconnectées qui sont devenues monnaie courante dans de nombreux discours que nous pouvons entendre. Il y a l’idée selon laquelle le secteur des entreprises privées est le seul créateur de richesse et que l’Etat ne peut typiquement que se mettre en travers de leur chemin ; l’idée selon laquelle ce qui est bon pour les entreprises est bon pour l’économie, même quand cela accroît leur pouvoir de monopole ou implique une chasse à la rente ; l’idée selon laquelle les interférences des gouvernements ou des syndicats avec les entreprises ou les marché ne peuvent être que nuisibles. Et ainsi de suite. Aussi longtemps que ces idées décrivent l’idéologie dominante, personne n’a besoin de les qualifier de néolibérales.

Je ne pense pas que l’austérité puisse avoir été mise en œuvre sur une aussi grande échelle sans la domination de cet éthos néolibéral. Mark Blyth a décrit l’austérité comme la plus grand tactique de diversion de l’histoire. Elle prit deux formes. Dans l’une, la crise financière provoquée par un secteur financier sous-réglementé qui prêta de trop, entraîna des renflouements bancaires qui conduisirent au dérapage de la dette publique. Cela entraîna un tollé à propos de la dette publique, plutôt que des protestations vis-à-vis du secteur financier. Dans l’autre, la crise financière a provoqué une profonde récession qui (comme les récessions le font systématiquement) généra un large déficit budgétaire. Dépenser sans compter nous amène à une impasse, nous devons désormais nous serrer la ceinture et embrasser l’austérité !

Dans les deux cas, la nature de ce qui se passait était évidente pour toute personne scrutant soigneusement les faits. Que peu le firent (notamment les médias, qui gobèrent le récit de l’austérité) ne peut s’expliquer qu’en partie par l’ethos néolibéral. Après avoir passé des années à entendre les grandes banques être présentées comme de titanesques créateurs de richesse, il fut difficile pour beaucoup d’accepter l’idée que leur modèle d’affaires était fondamentalement vicié et nécessitait une large subvention implicite de la part de l’Etat. D’un autre côté, il leur était plus facile d’imaginer que les quelques faux-pas que les gouvernements avaient pu commettre par le passé étaient la cause de la crise de la dette.

Vous pouvez dire que l’austérité était populaire, mais il ne faut pas oublier que le dénigrement des banquiers l’était également. Nous avons eu de l’austérité à haute dose, tandis que les banquiers s’en tirèrent à bon compte. Vous pouvez dire que la crise de la zone euro a joué un rôle crucial, mais cela amènerait à ignorer deux faits clés. Le premier est que les plans d’austérité étaient déjà proposés par la droite, que ce soit au Royaume-Uni ou aux Etats-Unis, avant même le début de la crise. Le second est que la crise de la zone euro s’est étendue au-delà de la Grèce parce que la BCE a tardé à agir comme chaque banque centrale est censée le faire, c’est-à-dire à jouer un rôle de prêteur en dernier ressort souverain. Elle changea d’avis deux ans après, mais je ne pense pas qu’il soit trop cynique de dire que ce retard était en partie stratégique. De plus, la crise grecque a été plus grave qu’elle n’aurait dû l’être parce que les responsables politiques utilisèrent les renflouements versés à la Grèce comme prétexte pour soutenir leurs propres banques fragiles. C’est une autre forme de tactique de diversion.

Même dans ce sens, l’austérité peut certes avoir été un moyen de distraction utile pour détourner l’attention des problèmes associés au néolibéralisme que la crise financière avait mis en évidence, je pense qu’un motif politique supérieur était qu’elle permit d’accélérer l’accomplissement d’un objectif néolibéral clé : la réduction de la taille de l’Etat. Ce n’est pas une coïncidence si l’austérité implique typiquement des réductions de dépenses plutôt qu’une hausse d’impôts : le fallacieux impératif à réduire le déficit était utilisé comme prétexte pour réduire les dépenses publiques. J’appelle cela la "supercherie du déficit" (deficit deceit). Dans ce sens aussi, l’austérité va naturellement main dans la main avec le néolibéralisme.

Tout cela suggère que le néolibéralisme a rendu plus probable la généralisation de l’austérité budgétaire en 2010, mais je ne pense pas que vous pourriez aller plus loin et par exemple suggérer que l’austérité était inéluctable au motif qu’elle était nécessaire au "projet néolibéral". Pour commencer, comme je l’ai dit au début, je ne vois pas le néolibéralisme en ces termes fonctionnalistes. Mais, plus fondamentalement, je peux imaginer que des gouvernements de droite n’entrent pas sur la voie de l’austérité parce qu’ils comprennent les dommages que celle-ci est susceptible provoquer. L’austérité est en partie un problème créé par l’idéologie, mais elle reflète aussi une incompétence des gouvernements qui ont échoué à écouter les bons conseils économiques.

Une question intéressante est si la même chose s’applique aux gouvernements de droite au Royaume-Uni et aux Etats-Unis qui utilisèrent l’immigration ou la « race » comme une tactique pour gagner en pouvoir. Nous savons désormais, avec le Brexit et Trump, à quel point cette tactique peut être destructrice et dangereuse. Puisque même les fantaisistes néolibéraux qui se prononcèrent en faveur du "leave" l’ont compris, le Brexit est un revers majeur pour le néolibéralisme. Ce n’est pas seulement directement mauvais pour les entreprises, mais ça implique aussi (à la fois pour le commerce et la migration) une plus grande interférence bureaucratique dans le processus de marché. Dans la mesure où elle veut nous ramener aux années cinquante, le conservatisme de Theresa May peut être très différent de la philosophie néolibérale de Margaret Thatcher. »

Simon Wren-Lewis, « Neoliberalism and austerity », in Mainly Macro (blog), 21 octobre 2016. Traduit par Martin Anota

mercredi 19 octobre 2016

Le Brexit et la livre sterling

« Est-ce que la chute de la livre sterling que le Brexit a provoquée est une bénédiction déguisée ? C’est ce qu’affirment Ashoka Mody et, dans une moindre mesure, Paul Krugman. Leur argument central est que le Brexit va nuire à la City, alors même que c’est la City qui a déséquilibré l’économie britannique et entraîné une surévaluation de la devise. La réduction de la taille du secteur financier constituerait une condition nécessaire pour que l’économie se rééquilibre et le Brexit peut mettre en œuvre un tel rééquilibrage.

Le dédain d’Ashoka Mody pour la City est manifeste. Il écrit : "la complexe propriété financière a été un parasite pour l’économie britannique, créant des pathologies de vulnérabilité financière et de surévaluation du taux de change". Nous pouvons voir la surévaluation dans le large déficit du compte courant du Royaume-Uni. Paul Krugman est moins virulent. La City est juste un important exportateur du Royaume-Uni dont le Brexit va réduire la taille, donc il faut rendre d’autres exportateurs du Royaume-Uni plus compétitifs pour compenser.

Aucun auteur n’est en désaccord avec cela, parce que la dépréciation de la livre sterling va accroître les prix des produits exportés (en langage économique, elle va entraîner une détérioration des termes de l’échange), les gens au Royaume-Uni vont s’appauvrir. Mais il y a aussi une différence dans les mécanismes que les deux auteurs mettent en avant, ce qui change la façon par laquelle on voit cet effet. Pour Mody, la City a provoqué la surévaluation temporaire de la livre sterling comme conséquence d’une "bulle de la propriété financière". Comme c’est un effet temporaire (une bulle), la livre sterling était condamnée à chuter à un moment ou à un autre. Par conséquent, le Brexit a seulement avancé la date où les citoyens du Royaume-Uni s’appauvriraient.

De son côté, Krugman ne dit pas que la livre sterling était surévaluée dans ce sens : la City est juste un important secteur exportateur qui va particulièrement souffrir du Brexit. Par conséquent, le Brexit appauvrit le citoyen moyen de façon permanente. Mais il note que, dans la mesure où cette dépréciation se traduit aussi par une redistribution de la City vers l’industrie, plus dispersée, elle semble bénéficier à certaines régions du Royaume-Uni qui se prononcèrent tout particulièrement en faveur de la sortie de l’UE.

Il n’y a rien de faux avec la logique des deux arguments, ce qui ne surprend pas de la part de tels auteurs. La question clé est s’ils sont empiriquement appropriés dans ce cas. J’ai affirmé, avant le Brexit, que la livre sterling était surévaluée et il semble que le FMI soit en accord avec moi sur ce point. Il faut alors se demander pourquoi il était surévalué. Si le facteur à l’origine de la surévaluation est quelque chose que le Brexit a "soigné", alors le Brexit a en effet mis fin à cette surévaluation. Si le Brexit n’a pas éliminé le facteur à l’origine de la surévaluation, alors la correction de cette surévaluation reste à venir.

Le raisonnement de Paul Krugman est proche de celui que j’ai développé lorsque j’ai affirmé que la dépréciation que l’on observait dans le sillage du Brexit est une conséquence de ce dernier, alors même qu’il complique les exportations britanniques. (…) Au lieu de dire que le Brexit a compliqué les exportations vers l’étranger, Krugman suggère plutôt qu’il a nui à un secteur particulier et ainsi permis au reste de l’économie de croître. Une fois encore, la question clé est de savoir si le Brexit a un effet distributionnel, affectant plus durement la City que l’industrie britannique.

Supposons qu’il y ait quelque chose de juste dans ce que les deux économistes suggèrent. Je ferai une simple remarque. Si nous voulions réduire la taille de la City, nous n’avions pas forcément à le faire en utilisant le Brexit. Nous pouvions juste réglementer plus sévèrement le secteur financier britannique (notamment en imposant de plus hautes exigences en matière de capital) pour voir certains quitter le secteur pas dépit. Ainsi, nous aurions évité tous les coûts additionnels que le Brexit va imposer (que le Trésor britannique a de nouveau rappelés récemment, mais dont le Times ne parle que seulement maintenant, en les présentant comme des "nouvelles") et avec le bénéfice additionnel d’avoir un secteur financier qui n’était pas trop gros pour faire faillite (too big too fail). Ma crainte est qu’après le Brexit, c’est l’inverse qui survienne : les autorités vont aller encore plus loin dans la déréglementation de la City afin de compenser les dommages que le Brexit va provoquer. Donc je vois toujours difficilement quel point positif il y a eu à opter pour le Brexit. »

Simon Wren-Lewis, « Brexit and Sterling », in Mainly Macro (blog), 14 octobre 2016. Traduit par Martin Anota

dimanche 4 septembre 2016

Là où se trompent les détracteurs de la monnaie-hélicoptère

« Je suis fatigué de lire continuellement des articles sur la monnaie-hélicoptère qui suivent la structure suivante : 1) La monnaie-hélicoptère s’apparenterait à une relance budgétaire financée par création monétaire. 2) La monnaie-hélicoptère menacerait l’indépendance de la banque centrale. 3) Par conséquent, la monnaie-hélicoptère serait une mauvaise idée.

(…) Ce que leurs auteurs ne semblent jamais se demander, même lorsqu’ils abordent le deuxième point, c’est pourquoi nous avons des banques centrales indépendantes. Et ce qu’ils ne semblent jamais noter, même en établissant la première proposition, c’est que l’idée que les banques centrales sont indépendantes dénie l’éventualité même d’une relance budgétaire financée via création monétaire.

Les banques centrales sont indépendantes pour éviter les problèmes associés à la stabilisation macroéconomique opérée par les politiciens. Mais rendre une banque centrale indépendante signifie qu’une relance budgétaire par création budgétaire n’est plus possible. Elle ne serait possible que s’il y avait une coordination entre la banque centrale et le gouvernement, ce qui nie l’indépendance de la première. Mais les partisans des banques centrales indépendantes disent qu’il n’y a pas de problème, parce que la stabilisation macroéconomique peut être pleinement assurée par les banques centrales en faisant varier les taux d’intérêt, si bien qu’une relance budgétaire par création monétaire n’apparaît pas nécessaire.

Mais malheureusement, lors de la récente récession mondiale, les taux directeurs des banques centrales ont buté sur leur borne inférieure zéro (zero lower bound). La politique monétaire non conventionnelle (par exemple l’assouplissement quantitatif ou quantitative easing) apparaît être un outil de stabilisation conjoncturelle plus incertain et moins fiable que la politique budgétaire. Ce qui signifie que les banques centrales indépendantes ne peuvent assurer efficacement leur mission et que leur indépendance empêche la mise en œuvre d’une relance budgétaire via création monétaire.

Donc, dire qu’il n’y a pas de problème, que les gouvernements peuvent mettre en œuvre une expansion budgétaire financée via émission obligataire, c’est oublier complètement pourquoi les banques centrales indépendantes ont été favorisées en premier lieu. Les politiciens ne sont pas bons lorsqu’il s’agit de stabiliser l’activité économique. Si vous doutez de cela, les effets de l’austérité globale devraient balayer vos doutes.

Donc, démontrer le point (1) n’implique pas que les banques centrales indépendantes n’aient pas besoin d’émettre de la monnaie-hélicoptère. En tirer une telle implication, c’est un peu comme dire que les gouvernements peuvent fixer les taux d’intérêt, donc pourquoi aurions-nous besoin de banques centrales indépendantes ? La plupart des macroéconomistes n’oserait jamais faire cela, donc pourquoi sont-ils heureux d’utiliser cet argument avec la monnaie-hélicoptère ?

Ce qui nous amène à la proposition (2). D’après mon expérience, il faut avouer que la proposition (2) n’est jamais examinée avec la même rigueur que la proposition (1) : il semble qu’évoquer simplement la « dominance budgétaire » (fiscal dominance) suffit pour effrayer tout le monde. La seule circonstance où la proposition (2) serait exacte serait si, suite à la monnaie-hélicoptère et à l’expansion subséquente, la banque centrale constatait qu’elle manquait d’actifs à vendre de façon à maintenir les taux d’intérêt élevés et à empêcher l’inflation de dépasser sa cible. Une solution évidente consiste à ce que le gouvernement recapitalise la banque centrale.

Cela compromet l’indépendance de la banque centrale ? La Banque d’Angleterre pense que non. Elle a obtenu du gouvernement la promesse de la recapitaliser si elle réalisait des pertes avec l’assouplissement quantitatif. Les gens se sont-ils inquiétés que ceci puisse compromettre l’indépendance de la Banque d’Angleterre ? Bien sûr que non : personne ne peut sérieusement imaginer qu’un gouvernement britannique revienne sur cet engagement. Donc pourquoi la monnaie-hélicoptère serait-elle différente ?

Je pourrais le dire d’une autre façon. Imaginons l’ensemble de tous les gouvernements qui refuseraient de recapitaliser une banque centrale indépendante durant un boom, lorsque l’inflation s’accélère : ce seraient des gouvernements de cauchemars pour les banques centrales. Maintenant, imaginons l’ensemble de tous les gouvernements qui, lorsque l’inflation s’accélère lors d’un boom, seraient heureux d’enlever l’indépendance à la banque centrale pour l’empêcher d’accroître les taux. J’estime que les deux ensembles sont identiques. En d’autres termes, la monnaie-hélicoptère ne semble pas du tout compromettre l’indépendance des banques centrales.

Donc, s’il vous plaît, cessez de dire que la monnaie-hélicoptère est équivalente à une relance budgétaire via création monétaire, comme si cela constituait un argument contre la monnaie-hélicoptère, sans même noter que l’indépendance des banques centrales empêche précisément la mise en œuvre d’une relance budgétaire via création monétaire. Cessez de suggérer que la monnaie-hélicoptère menace l’indépendance des banques centrales, sans préciser comment cela peut être le cas. Et, s’il vous plaît, reconnaissez enfin que l’indépendance des banques centrales vise à ne pas dépendre des gouvernements pour faire de la stabilisation macroéconomique. »

Simon Wren-Lewis, « Helicopter Money: missing the point », in Mainly Macro (blog), 20 août 2016. Traduit par Martin Anota

mercredi 3 août 2016

Doit-on démocratiser l'économie ?

« Suite au référendum du Brexit, on a pu entendre certains appeler à démocratiser l’économie. Lorsque par le passé j’ai pu me pencher sur ce débat, je m’appuyais sur une analogie entre l’économie et la médecine. Si j’aime cette analogie, c’est parce que toutes les deux sont des sciences stochastiques : le comportement et la santé restent difficilement prévisibles, du moins dans l’état actuel du savoir. Une grande partie des choses reste mystérieuse. Toutes deux peuvent s’appuyer considérablement sur la théorie, mais elles dépendent aussi de l’analyse statistique et d’expérimentations. Je suis satisfait à l’idée que la médecine puisse dans un certain sens être "meilleure" que l’économie (…), mais je pense que toute différence entre les deux sciences est davantage en termes de degré plutôt qu’en termes de genre.

Il y a une autre similarité qu’il est utile de mentionner parce qu’elle revient toujours : ces deux sciences sont peu efficaces lorsqu’il s’agit de prévision. Votre docteur ne va pas vous dire combien de temps vous avez à vivre. Souvent, il ne peut que vous en donner une idée imprécise, même si vous avez une maladie fatale. Les économistes s’impliquent dans la prévision macroéconomique, non pas parce que ceux qui l’utilisent pensent qu’elle est précise, mais parce qu’elle est toujours meilleure que la simple extrapolation. Pourtant, les docteurs ne peuvent peut-être pas vous dire combien de temps vous allez vivre, mais ils vous diront que le tabagisme va très certainement raccourcir votre vie. De même, ce n’est pas parce que les économistes sont incapable de faire de bonnes prévisions macroéconomiques qu’ils ne peuvent pas affirmer qu’une détérioration des échanges avec les pays voisins réduira le revenu et le bien-être des résidents.

Les deux sujets sont aussi similaires dans la mesure où les décisions clés sont souvent déléguées à des comités d’experts : par exemple, au Royaume-Uni, il y a le comité de politique monétaire de la Banque d’Angleterre et le National Institute for Health and Care Excellence (NICE). Mais quant cela touche à d’autres décisions politiques, les deux sujets diffèrent. Occasionnellement, le gouvernement ou des responsables politiques s’attaquent aux experts médiaux sur des questions médicales, mais c’est rare. Par contraste, les politiciens ont l’habitude d’ignorer l’expertise économique ou de privilégier les opinions minoritaires pour soutenir leurs propres idées. La différence n’est pas difficile à expliquer bien sûr : les intérêts politiques et les décisions économiques sont souvent liés. Cela peut en retour influencer la discipline elle-même. Mais si vous acceptez mon analogie, vous comprenez que cela nuit à la société. Ceux qui votèrent en faveur le Brexit le firent parce qu’on leur a dit que celui-ci leur serait favorable à long terme, si bien qu’ils vont très certainement être déçus.

Est-ce qu’une solution à ce problème serait de démocratiser l’économie ? Je ne connais personne, en tout cas aucun économiste, qui porterait une objection à ce que le public s’y connaisse mieux en économie. Certains peuvent aller plus loin en suggérant que les responsables politiques ont des connaissances lacunaires en économie. Quelques fois, les économistes peuvent apprendre de leurs échanges avec les responsables politiques ou même avec le public. Mais quand cela touche à la médecine, les gens ne veulent généralement pas maîtriser la science médicale. Ils veulent savoir ce qu’est l’opinion médicale sur les questions clés et ils veulent que les responsables politiques prennent des décisions qui incarnent ce savoir.

Je pense que c’est également vrai en économie. La plupart des gens ne veulent pas savoir la base théorique qui explique pourquoi l’austérité budgétaire nuit à l’économie quand les taux d’intérêt sont contraints par leur borne inférieure (…). (Si vous lises ce blog, être une exception à cette généralisation.) Ils veulent savoir ce qu’est l’opinion consensuelle est et à quel point ce consensus est fort. Si l’économie est en conflit avec leur intuition, ils peuvent vouloir vérifier que les économistes répondent précisément à la question qu’ils se posent. Cela, les médias échouent généralement à le faire et les tabloïds ne le font que si cela colle à leur ligne politique. Cela peut s’expliquer par la manière dont les médias fonctionnent, comme j’ai pu le discuter à maintes reprises, mais ce serait une erreur pour les économistes de croire que n’est pas également leur problème.

Par exemple en médecine je soupçonne vous pouvez vous appuyer sur les infirmiers pour savoir quel est l’opinion consensuelle sur telle ou telle question. Malheureusement, cela est moins vrai en économie. Mais c’est en partie de la faute collective des économistes, parce que de nombreuses personnes travaillent sur des thèmes différents et qu’elles ne sont pas aussi connectées qu’elles le devraient. Par exemple, de plus en plus de macroéconomistes pensaient que plusieurs des plus grandes écoles hautes enseignaient peu d’économie keynésienne au niveau universitaire. Il apparaît selon les données de sondages que j’ai collectées avec Andre Moriera que la plupart des écoles enseignent tout de même un bon morceau d’économie keynésienne.

(…) Les économistes doivent davantage agir en tant que collectif. Nous devons régulièrement interroger les économistes (tous les économistes, pas juste une poignée de groupes sélectionnés) sur ce qu’ils pensent à propos des questions clés en politique économique, en prenant en compte au même instant si cela relève de leur zone d’expertise. Nous avons besoin de personnes, de porte- paroles, qui expliquent à travers les médias ce qu’est le consensus. Quand les responsables de la politique économique, les économistes de la finance ou les think tanks s’écartent de ce consensus, ces porte-paroles doivent (…) clairement indiquer qu’il s’agit d’opinions minoritaires (…), de la même manière que la profession médicale réagit lorsque des affirmations infondées deviennent populaires. Il n’est peut-être pas nécessaire de démocratiser l’économie, mais il faut en tout cas l’organiser. »

Simon Wren-Lewis, « Should economics be democratised? », in Mainly Macro (blog), 2 août 2016. Traduit par Martin Anota

jeudi 30 juin 2016

A quel point les répercussions du Brexit seront-elles désastreuses ?

« Les médias économiques aiment se focaliser sur "les marchés" et cela amène à des considérations faisant apparaître le Brexit comme une crise financière majeure. Ce n’en est très certainement pas une.

L’impact sur l’économie du Royaume-Uni


Au cœur du Brexit, il y a un acte d’automutilation que se porte le secteur du commerce du Royaume-Uni (notamment le commerce des services). Mais c’est peut-être quelque chose qui va évoluer à moyen terme, à mesure que nous perdons graduellement les bénéfices du marché unique. Cela signifie qu’il sera de plus en plus difficile pour les entreprises du Royaume-Uni de vendre des biens ou des services à destination des pays de l’Union européenne. Calculer la taille de ces effets est un exercice dans le domaine d’économie du commerce et non en en macroéconomie (…). Donc il n’y a pas d’"arrogance intellectuelle" à procéder à ce genre d’analyse, même si vous pensez que la modélisation macroéconomique de ces quatre dernières décennies a été un véritable échec.

Le déclin des échanges entraîne une perte de productivité qui appauvrit les citoyens du Royaume-Uni à moyen terme. Cela signifie aussi que la valeur réelle de la livre sterling doit chuter pour correspondre à la chute des exportations nettes (tout déclin des importations qui résulte de la sortie du marché unique sera moindre que la chute subséquente des exportations). Toutes choses égales par ailleurs, cette chute de la livre sterling va survenir immédiatement, comme elle a déjà pu le faire. Cela va immédiatement appauvrir la population, parce que les biens importés coûtent alors plus chers. Mais c’est là où la macroéconomie se révèle indécise. Le choc sur le commerce provoqué par la sortie du marché unique va graduellement évoluer, mais la chute de la livre sterling est immédiate. (…) Cela signifie que les entreprises qui commercent avec l’étranger peuvent voir leur compétitivité s’améliorer à court terme, même si cet effet s’évaporera à moyen terme. Cela peut éventuellement parvenir à compenser l’impact à court terme que la hausse des prix est susceptible d’avoir sur les dépenses de consommation. Malheureusement, il y a bien d'autres choses susceptibles de se produire à court terme. L’incertitude à propos des futurs accords va freiner l’investissement et elle peut aussi alimenter davantage la dépréciation de la livre sterling. Pour cette raison, mais aussi pour d’autres, l’impact à court terme sur la demande globale est susceptible d’être négatif, mais il est difficile de mesurer l’ampleur de cet impact. Cela dépendra de la réaction de la Banque d’Angleterre : va-t-elle réduire ou au contraire augmenter ses taux directeurs ? (…)

Les médias économiques vont se focaliser sur le court terme. Mais le court terme implique une macroéconomie complexe, donc l’ampleur du choc provoqué par le Brexit est aussi incertaine que la macroéconomie elle-même. J’ai toujours pensé que le choc à moyen terme sur les revenus du Royaume-Uni est à la fois plus sérieux et moins incertain.

L’impact sur l’économie mondiale


J’ai été surpris par l’ampleur de la réponse mondiale au Brexit. Après tout, l’impact direct de la mauvaise fortune du Royaume-Uni sur l’économie mondiale sera très limité. Je pense que cela reflète quelque chose que j’ai précédemment écrit : le Brexit est peut-être la première victime majeure du populisme politique qui s’est développé après la crise financière et l’austérité. Ce qui m’inquiète, c’est qu’il risque de ne pas en être la dernière.

L’impact politique sur le Royaume-Uni


Qu’un pays puisse se tirer une balle dans le pied en assassinant son économie est surprenant mais, comme j’ai déjà pu l’expliquer, ce n'est pas forcément catastrophique. Ce qui m’inquiète le plus jusqu’à présent est la politique derrière tout cela. 75 % des 18-24 ans voulaient rester dans l’UE. Ils ont raison d’être en colère en voyant les opportunités que l’UE leur offraient être écartées par la même génération qui a augmenté les frais de scolarité et fait de l’accession à la propriété un rêve impossible. Comme bien d’autres, ils voient leur identité comme s’inscrivant au cœur de l’Europe, pas comme une partie de sa périphérie politique. L’Ecosse ne veut pas être dirigée par un gouvernement encore plus conservateur et se retrouver en-dehors de l’UE. D’un autre côté, une large part des personnes qui ont voté en faveur du Brexit le firent sur la base de simples mensonges et sur des promesses que les meneurs de la campagne ne peuvent tenir, comme une moindre immigration et davantage d’argent pour le système de santé public. Ce groupe s’énervera davantage lorsque cela deviendra apparent et l’UKIP risque paradoxalement de s’en trouver renforcé. »

Simon Wren-Lewis, « Just how bad will Brexit be, and can it be undone? », in Mainly Macro (blog), 25 juin 2016. Traduit par Martin Anota

mercredi 8 juin 2016

La monnaie-hélicoptère et la politique budgétaire

« John Kay et Joerg Bibow pensent qu’un supplément de dépenses publiques dans l’investissement public est une bonne idée et que la monnaie-hélicoptère est soit un égarement (selon Bibow), soit une politique budgétaire par subterfuge (selon Kay). Ils ont raison à propos de l’investissement public, mais tort à propos de la monnaie-hélicoptère.

Nous pouvons sans fin débattre pour tenter de trancher si la monnaie-hélicoptère est davantage de nature monétaire ou bien de nature budgétaire. Alors que des tentatives pour distinguer entre les deux permettent quelques fois d’éclairer des points importants (…), c’est en définitive futile. La monnaie-hélicoptère est ce que qu’elle est. Les raisonnements qui cherchent à clarifier les définitions pour ensuite conclure que les banques centrales ne doivent pas recourir à la monnaie-hélicoptère au prétexte qu’elle est de nature budgétaire sont également futiles. Tout mécanisme de distribution de la monnaie-hélicoptère doit être fixée dans le cadre d’un accord avec les gouvernements et la politique monétaire existante a des conséquences budgétaires sur lesquelles les gouvernements n’ont pas de contrôle.

Voilà où Kay et Bibow ont raison. En ce moment précis, même si une récession mondiale n’est pas sur le point de survenir, l’investissement public doit tout de même augmenter aux Etats-Unis, au Royaume-Uni et dans la zone euro. Il n’y a absolument pas de raison imposant que cet investissement public ne puisse être financé via l’émission de dette publique. De plus, si une nouvelle récession éclatait sous peu, accroître l’investissement public en lançant des projets "prêts à démarrer" serait un excellent instrument contracyclique. En effet, il y a un bon argument pour avancer l’investissement public même si la politique monétaire était capable de faire face à la récession par elle-même : vous investiriez au moment précis où le travail est peu cher et où les taux d’intérêt sont bas.

Là où Bibow se trompe, c’est que l’introduction de la monnaie-hélicoptère dans l’arsenal de la banque centrale ne remet aucunement en question les points que nous avons soulevés ci-dessus. La monnaie-hélicoptère n’empêche pas le gouvernement de faire ce qu’il veut avec la politique budgétaire. La politique monétaire s’adapte à l’orientation que le gouvernement prévoit de donner à la politique budgétaire et elle peut le faire parce qu’elle peut agir plus rapidement que les gouvernements.

Cela répond en partie à Kay, mais il suggère aussi que la monnaie-hélicoptère est une manière de permettre aux politiciens de faire de la relance budgétaire en l’appelant autrement. Cela semble ignorer les raisons pour lesquelles la relance budgétaire a laissé place à l’austérité. En 2010, à la fois Osborne et Merkel ont affirmé que nous avions à réduire l’emprunt public immédiatement parce que les marchés l’exigeaient.

La monnaie-hélicoptère est une relance budgétaire sans une quelconque hausse immédiate de l’emprunt public. Par conséquent, elle permet de contourner la contrainte qui, aux dires d’Osborne et de Merkel, empêche toute nouvelle relance budgétaire. Pour le dire autrement, ils n’ont pas dit que la hausse des dépenses publiques ou la réduction des impôts étaient mauvaises en soi, mais juste qu’elles étaient extrêmement imprudentes dans la mesure où elles devaient être financées en accroissant la dette publique. La monnaie-hélicoptère n’est pas financée par un accroissement de la dette publique.

Beaucoup affirment que ces inquiétudes à propos de la dette sont peu fondées et qu’en réalité les politiciens de droite qui appellent à l’adoption de mesures d’austérité instrumentalisent ces inquiétudes pour parvenir à réduire la taille de l’Etat ; c’est ce que j’appelle ici la "supercherie du déficit" (deficit deceit). La monnaie-hélicoptère, en particulier sous sa forme démocratique, leur coupe l’herbe sous les pieds. Si nous pouvons éviter d’aggraver la récession en maintenant les dépenses publiques, financées en partie par la création monétaire le temps que la récession persiste, comment peuvent-ils avancer une objection à cette idée ? Les politiciens qui voulaient s’appuyer sur la supercherie du déficit ne vont pas l’aimer, mais c’est leur problème, pas le nôtre.

Il y a un point connexe, en faveur de la monnaie-hélicoptère, que Kay et Bibow ne parviennent pas à voir. L’indépendance des banques centrales via à assurer la délégation de la fonction de stabilisation macroéconomique. Pourtant, cette délégation est pernicieusement incomplète, en raison de la borne inférieure zéro (zero lower bound) sur les taux d’intérêt nominaux. Alors que les économistes ont compris que les gouvernements peuvent, dans une telle situation, venir à la rescousse, soit les politiciens n’ont pas reçu le mémo, soit ils ont démontré qu’on ne peut effectivement leur confier cette tâche de stabilisation en toute confiance. La monnaie-hélicoptère est un bien meilleur instrument que l’assouplissement quantitatif (quantitative easing), donc pourquoi empêcher les banques centrales d’utiliser l’instrument qui leur est nécessaire pour assurer la tâche qu’on leur a confiée ? »

Simon Wren-Lewis, « Helicopter money and fiscal policy », in Mainly Macro (blog), 30 mai 2016. Traduit par Martin Anota

mercredi 18 mai 2016

Quelques remarques sur les derniers chiffres de la croissance européenne

« Une croissance plus forte qu’attendue en France et en Espagne (s’élevant respectivement à 0,5 % et 0,8 % au premier trimestre de l’année 2016, 0,1 point de pourcentage supérieur à ce qui était attendu !) a stimulé la croissance de la zone euro en l’amenant à 0,6 % au premier trimestre de l’année. Le Financial Times note que le PIB est désormais supérieur à son niveau d’avant-crise. (…)

Voici quelque chose à ne pas oublier :

Francesco_Saraceno__PIB_reel_trimestriel_zone_euro_Royaume-Uni_Etats-Unis_OCDE.png

Le graphique se passe de commentaires. Alors que nous avons perdu une décennie, les Etats-Unis et les pays de l’OCDE dans leur ensemble avaient dépassé leur niveau d’avant-crise au deuxième trimestre de l’année 2011. Nos voisins d’outre-Manche ont dépassé leur niveau d’avant-crise au deuxième trimestre 2013. De plus, nous sommes les seuls à avoir connu une récession à double creux (double-dip recession) et nous sommes les seuls à toujours combattre des pressions déflationnistes.

Bien sûr, si nous regardons le PIB par tête (…), le scénario d’une décennie perdue semble encore se préciser davantage :

Francesco_Saraceno__PIB_reel_par_tete__zone_euro_Grece.png

Il ne faut pas non plus oublier la situation grecque. Le pays est de retour à la case départ, prêt pour un nouveau cycle de négociations difficiles. Et je crois qu’il peut être utile de nous rappeler ce qu’ils ont enduré.

Ainsi, dites-le-moi à nouveau, qu’est-ce que nous célébrons ? »

Francesco Saraceno, « Celebrate », in Sparse Thoughts of a Gloomy European Economist (blog), 29 avril 2016. Traduit par Martin Anota



« Qui enregistra la plus forte croissance au début de l’année 2016 ? Les Etats-Unis, le Royaume-Uni ou la zone euro ? La réponse est la zone euro. La croissance à 0,6 % pour le premier trimestre (environ 2,5 % en rythme annuel) ne mérite pas des applaudissements, mais c’est tout de même réjouissant. C’est un rythme de croissance que nous devrions pouvoir obtenir sans en être surpris. La BCE stimule l’économie autant qu’elle le peut et la contraction budgétaire s’est stoppée.

L’inflation est toujours inférieure à sa cible, mais la raison qui l’explique est assez simple (…) les capacités de production sont toujours très loin d’être pleinement utilisées. L’inflation va seulement se stabiliser autour de la cible de 2 % quand les capacités de production seront pleinement utilisées. La politique économique doit contribuer (notamment l’investissement public !) à ce que cela soit possible grâce à une accélération de la croissance et non pas par une contraction progressive de l’offre, comme cela semble avoir été le cas au Royaume-Uni. Concernant l’inflation, la BCE doit cibler une inflation de 2 %, plutôt que de rechercher une inflation "inférieure à, mais proche de, 2 %", pour éviter le problème japonais (...).

(…) Je pense que la zone euro peut connaître une forte croissance avant 2020. Par "forte croissance", j’entends une croissance supérieure à 2,5 %. J’y crois parce que je n’avais pas seulement en tête l’idée que la politique budgétaire resterait neutre et la politique monétaire expansionniste, mais que je prenais aussi en compte les récentes gains de compétitivité associés à l’euro. Comme Martin le souligne, jusqu’à présent cela n’a pas vraiment contribué aux récentes performances de croissance de la zone euro.

J’ai lu certains commentaires suggérant que la compétitivité internationale n’importe pas autant qu’autrefois. Je suis d’accord avec Paul Krugman lorsque ce dernier affirme que ce pessimisme ne trouve pas vraiment de justifications. J’ai passé une grande partie de mon temps à estimer les élasticités des échanges (l’impact de la compétitivité internationale sur le commerce et donc la demande) et cette expérience m’a enseigné que cet effet ressemble à la description que Milton Friedman fait du fonctionnement de la politique monétaire : il peut y avoir des délais longs et variables. Donc je m’attends à ce que les gains de compétitivité que la zone euro a obtenus au cours des dernières années commencent à stimuler le PIB de la zone euro d’ici un à deux ans, si bien qu’il ne sera pas improbable que la croissance soit plus rapide que ce que nous avons pu voir au début de l’année 2016. »

Simon Wren-Lewis, « The Eurozone recovery », in Mainly Macro (blog), 6 mai 2016. Traduit par Martin Anota

lundi 9 mai 2016

Les gouvernements peuvent-ils compenser la monnaie-hélicoptère ?

« Nick Rowe a soulevé quelques remarques par rapport à mon dernier billet. Je vais commencer en abordant avec la question de la nature « permanente » ou non de la monnaie-hélicoptère. (Hélas, je ne parviendrai pas à être aussi concis.)

Permanente ou temporaire ?


Imaginez un monde (…) où le ratio monnaie sur prix est toujours le même à long terme. Dans ce monde, il y a une récession à court terme, accompagnée de déflation et les taux d’intérêt nominaux ont atteint leur borne inférieure, que ce soit ou non zéro. La cible d’inflation est de 2%, et la banque centrale ne va jamais laisser l’inflation aller au-dessus de 2 %. Cependant, parce que les taux d’intérêt ont atteint zéro, elle ne peut faire l’inverse et empêcher la déflation par des moyens conventionnels.

Si, dans ce monde, les autorités monétaires consacrent un supplément de monnaie (la monnaie-hélicoptère) pour stimuler l’économie, est-ce que ce supplément de monnaie est permanent ou temporaire ? Pensons à ce qui se passe sans monnaie-hélicoptère. Les prix chutent ou stagnent pendant un moment et ce n’est que lorsque la récession finit que l’inflation revient à 2 %. Maintenons comparons cela à ce qui surviendrait si la banque centrale a recours à la monnaie-hélicoptère et cela fut une réussite pour ramener l’inflation bien plus rapidement vers 2 %. Cela signifie que le niveau des prix va être plus élevé à long terme de façon permanente que si la banque centrale n’avait rien fait. Par conséquent, au moins une partie du supplément de monnaie créée pour mettre rapidement un terme à la récession va être créée de façon permanente relativement à la situation sans création monétaire.

Donc dans la mesure où la monnaie-hélicoptère fonctionne, et stoppe la déflation, cela implique de créer de la monnaie de façon permanente. Cette création permanente de monnaie ne signifie pas que l’inflation doit être supérieure à la cible, mais plutôt que cela empêche l’inflation d’aller durablement sous sa cible. Mais il n’y a absolument aucune raison de limiter la monnaie-hélicoptère au montant par lequel la monnaie va être de façon permanente plus élevée, parce que cela va certainement être insuffisant pour mettre un terme à la déflation. La monnaie devra dépasser son niveau permanent de long terme à court terme. (Les macroéconomistes disent quelques fois qu’au cours d’une récession la demande de monnaie émanant du public augmente ou qu’il y a une demande excessive de monnaie. Pour un non-économiste, bien sûr, cela semble juste stupide.) Il n’y a rien d’erroné dans la création temporaire de monnaie additionnelle pour nous sortir d’une récession. La seule question qui importe ici est si la création temporaire de monnaie ne peut pas être défaite sans que la banque centrale ou les autorités budgétaires fassent quelque chose d’inhabituel (voir ci-dessous).

La monnaie temporaire sera-t-elle dépensée ?


Mais si vous donnez juste un supplément de monnaie temporairement aux gens, ne va-t-il pas être épargné ? C’est une variante de la question de l’équivalence ricardienne et la réponse du monde réel est la même : toutes les preuves empiriques suggèrent qu’une grande partie va être dépensée. Il y a deux raisons principales à cela : certaines personnes sont contraintes en termes de crédit (et la monnaie-hélicoptère est comme un directeur de banque qui dit oui) et d’autres ne savent pas comment la monnaie sera remboursée (elle peut l’être à travers une réduction des dépenses publiques).

Que dire à propos des gouvernements ? Vont-ils essayer de compenser la monnaie-hélicoptère conventionnelle (un chèque envoyé par la poste) en accroissant les impôts ou ne pas accroître les dépenses publiques en conséquence de la "monnaie hélicoptère démocratique" (voir mon précédent billet) ? Nous devons comprendre pourquoi nous avons besoin de la monnaie-hélicoptère en premier lieu. Nous avons besoin de la monnaie-hélicoptère car les gouvernements n’entreprennent pas de plans de relance budgétaire en s’endettant, ce qu’ils devraient pourtant faire dans une récession où les taux d’intérêt butent sur leur borne inférieure. Pour savoir comment les gouvernements vont répondre à la monnaie-hélicoptère, nous devons savoir pourquoi ils ne vont pas entreprendre cette expansion budgétaire.

La crainte réelle d’une dette publique excessive


Supposons que les gouvernements soient convaincus que toute dépense additionnelle financée par emprunt est exclue en raison des craintes à propos du montant d’emprunt public. Leurs craintes à propos de l’emprunt sont authentiques et elles agissent comme une contrainte les empêchant de faire ce qu’ils auraient fait sinon. Donc ce qui se passe si la banque centrale émet de la monnaie-hélicoptère conventionnelle ou dit au gouvernement qu’il peut dépenser plus (ou réduire les impôts) sans avoir à emprunter à court terme. Les banques centrales repoussent la contrainte que les gouvernements ont (presque certainement) imaginée. Il n’y a par conséquent aucune raison justifiant pourquoi les gouvernements doivent soit chercher à compenser la monnaie-hélicoptère conventionnelle, soit ne pas dépenser la monnaie-hélicoptère démocratique.

Mais si la monnaie-hélicoptère est temporaire, l’endettement va devoir s’accroître à un certain moment. Il est facile de se perdre dans le détail institutionnel des diverse façons par lesquelles cela peut survenir, donc contentons-nous d’en prendre une seule. Une fois que la récession est finie, la banque centrale s’inquiète qu’il y ait trop de monnaie en circulation et elle n’a pas assez d’actifs financiers pour éponger l’excès. Elle demande au gouvernement de la recapitaliser, ce qui signifie juste que le gouvernement donne à la banque centrale certains actifs financiers sous la forme de dette gouvernementale. Cela signifie un surcroît d’endettement public.

Est-ce que le gouvernement va s’en inquiéter et par conséquent essayer de réduire son endettement pour compenser la monnaie-hélicoptère ? Je suggérerai que le gouvernement va presque certainement ne pas faire cela. La raison est que les gouvernements sont eux-mêmes convaincus que le problème n’est pas la position de long terme des finances publiques, mais le niveau de dette publique et le déficit public aujourd’hui. Comment est-ce que je sais cela ? Parce que si le problème était la position de long terme des finances publiques, les gouvernements dépenseraient aujourd’hui pour mettre un terme rapidement à la récession et réduire ensuite le déficit public une fois que les taux d’intérêt soient loin de leur borne inférieure. Cela est la combinaison de politiques économiques intertemporelle optimale. Le fait qu’ils ne fassent pas cela suggère que certains imaginent une contrainte à court terme.

Vous pouvez aussi regarder ce que les gouvernements embrassant l’austérité budgétaire font. Ils sont assez heureux de réduire les déficits à travers la privatisation, ce qui accroît presque sûrement les déficits futurs. Ils utilisent tous les moyens budgétaires qui déplacent simplement les revenus vers le court terme ou déplacent les dépenses dans le long terme. En d’autres termes, les plans de relance budgétaire s’opèrent sous une contrainte de déficit à court terme et la monnaie-hélicoptère démocratique relâche cette contrainte.

Utiliser les craintes suscitées par la dette publique pour réduire la taille de l’Etat


Supposons que les gouvernements ne croient pas vraiment que leur propre endettement doit être réduit aujourd’hui, mais qu’ils utilisent l’anxiété du public à propos de la dette publique (…) comme occasion pour réduire les dépenses publiques. L’endettement à court terme n’est pas réellement une contrainte, mais les gouvernements prétendent juste que ça l’est pour parvenir à réduire la taille de l’Etat. Un tel gouvernement utiliserait presque certainement toute monnaie-hélicoptère démocratique pour réduire les impôts, donc la distinction entre monnaie-hélicoptère conventionnelle et monnaie-hélicoptère démocratique n’est pas centrale. Ce gouvernement utiliserait-il la monnaie-hélicoptère comme occasion pour réduire les dépenses publiques encore plus, ce qui annulerait alors les bénéfices de la monnaie-hélicoptère ?

Le grand avantage qu’une banque centrale a est la vitesse. Ça prend du temps de mettre en place un plan de relance budgétaire, mais la monnaie peut être immédiatement créée. Donc si le gouvernement projette de réduire davantage les dépenses suite à l’émission de monnaie-hélicoptère, la banque centrale peut juste compenser l’impact de ces réductions de dépenses additionnelles sur la demande. Si vous pensez qu’un tel jeu ne peut continuer indéfiniment vous avez raison, mais il n’a pas à continuer. Une fois que la récession est finie, la politique monétaire peut compenser l’impact des réductions des dépenses publiques sur la demande en utilisant les taux d’intérêt d’une manière normale.

Dans cette situation, la banque centrale et le gouvernement sont satisfaits. La banque centrale, en utilisant la monnaie-hélicoptère dans des montants potentiellement illimités, peut mettre un terme rapidement à la récession. Le gouvernement qui désire utiliser le déficit comme occasion pour réduire les dépenses publiques a réussi à le faire, peut-être plus qu’ils ne le croyaient possible. Cela peut vous fâcher parce que vous ne voulez pas d’un plus petit Etat (…), mais je préférerais personnellement cela à une récession prolongée à chaque fois. »

Simon Wren-Lewis, « Can governments offset helicopter money », in Mainly Macro (blog), 5 mai 2016. Traduit par Martin Anota

mercredi 4 mai 2016

Ben Bernanke et la monnaie-hélicoptère démocratique

« "Le fait qu’aucun gouvernement responsable ne larguera jamais littéralement de la monnaie depuis les airs ne doit pas nous empêcher d’explorer la logique derrière l’expérience de pensée de Friedman, qui voulait montrer (dans des termes certes extrêmes) pourquoi les gouvernements ne doivent jamais avoir à céder face à la déflation."

Cette citation est tirée d’un récent billet de Ben Bernanke (qui, au cas où vous ne le sauriez pas, a eu en charge la politique monétaire des Etats-Unis). (…) Elle exprime une vérité macroéconomique que personne ne doit oublier : les dépressions et la déflation ne sont jamais inévitables et elles résultent toujours de l'échec des responsables de la politique économique à faire ce qu'il faut.

Il y a plusieurs points utiles dans le billet de Bernanke, mais je veux juste me concentrer sur un seul d’entre eux : en fait, Bernanke n’est pas en train de parler de la monnaie-hélicoptère dans son sens traditionnel, mais de ce que j’ai qualifié ailleurs de "monnaie-hélicoptère démocratique" (democratic helicopter money).

Quand la plupart des gens parlent à propos de la monnaie-hélicoptère, ils imaginent (…) une banque centrale envoyant un chèque à "chacun" par la poste ou transmettant une certaine somme de monnaie à chaque individu d’une autre manière. C’est ce que les économistes appellent un "impôt censitaire négatif" (reverse lump sum tax ou reverse poll tax) : le montant que vous recevez est indépendant de votre revenu. C’est donc très différent d’une réduction d’impôt traditionnelle. En pratique, la banque centrale ne peut seulement faire cela qu’avec la coopération des gouvernements. Elle ne voudrait pas prendre la décision de définir ce que "chacun" désigne. (Devons-nous inclure les enfants ou non ? Comment trouvons-nous une personne en particulier ?) Mais une fois que ces détails sont réglés, un système pourrait être mis en place et la banque centrale pourrait s’y appuyer n’importe quand à sa guise.

Bernanke suggère une alternative. La banque centrale fixe tout d’abord de son côté une somme de monnaie nouvellement créée et les autorités budgétaires la dépensent comme elles le désirent. Elles peuvent utiliser toute la monnaie pour construire des ponts ou des écoles plutôt que pour la donner aux individus. Il peut y avoir deux raisons d’émettre de la monnaie-hélicoptère de cette manière. Premièrement, pour certaines raisons, les autorités budgétaires sont réticentes à dépenser si elles ont à financer leurs dépenses en émettant davantage de dette, donc cela peut leur permettre de dépasser cette contrainte (qu’elles se sont imposées à elles-mêmes en temps normal). Deuxièmement, une relance budgétaire financée par voie monétaire peut être plus expansionniste qu’une expansion budgétaire financée par endettement. Laissons de côté ce second avantage, dans la mesure où le premier suffit dans un monde obsédé par la dette publique.

J’ai parlé de quelque chose d’assez similaire par le passé (tout d’abord ici), ce que j’ai appelé la monnaie-hélicoptère démocratique. Cette notion semble appropriée pour le schéma de Bernanke, parce que le gouvernement élu décide de la forme de la relance budgétaire. La différence entre ce dont j’ai parlé par le passé en employant ce terme et l’idée de Bernanke est que, dans mon schéma, les autorités budgétaires et la banque centrale se parlent avant de décider combien de monnaie doit être créée et quelles dépenses elle financera (bien que l’initiative vient toujours de la banque centrale, et ne serait possible que dans une récession où les taux d’intérêt nominaux sont à leur borne inférieure zéro). La raison pour laquelle je pense qu’il serait préférable que les autorités monétaires et budgétaires communiquent entre elles est simplement que cela aiderait la banque centrale à déterminer combien de monnaie elle aurait à créer.

Imaginons, par exemple, que vous ayez une autorité budgétaire dans un pays qui désire dépenser la monnaie sur des projets d’investissement public prêts à être lancés et une autorité budgétaire, dans un second pays, qui désire dépenser cette monnaie dans une réduction d’impôt temporaire pour les riches. Ces deux formes de relance n’ont pas le même impact sur la demande et la production. Si les deux économies sont dans la même situation conjoncturelle, alors la banque centrale du pays où les impôts sont réduits aurait à créer plus de monnaie que la banque centrale du second pays en aurait à créer.

Dans certains pays, il est plus facile pour la banque centrale de parler aux autorités budgétaires que dans d’autres. Lorsque c’est difficile de le faire, le schéma proposé par Bernanke apparaît assez attrayant, mais il laisse quelque peu la banque centrale dans l’ombre en ce qui concerne le montant de monnaie qu’elle a à créer. Le gros avantage de la conception traditionnelle de la monnaie-hélicoptère (un chèque envoyé par la poste) est que l’impact de toute création monétaire est plus clair. (Comme il est important de mettre rapidement un terme aux récessions, attendre de voir ce qui se passe n’est pas très approprié.)

Lorsque les banques centrales et les gouvernements communiquent librement l’un avec l’autre (comme au Royaume-Uni par exemple), alors ma version de la monnaie-hélicoptère démocratique devient une option. L’idée selon laquelle la banque centrale perd en indépendance est fallacieux à mon sens. Dans mon scénario, la banque centrale amorce la discussion, dans des circonstances clairement définies. Elle demande simplement au gouvernement comment il dépenserait toute la monnaie nouvellement créée. Elle doit poser cette question en indiquant quelles sont ses estimations des multiplicateurs budgétaires pour diverses options budgétaires. Le gouvernement fait alors un choix et la banque centrale décide alors combien de monnaie créer.

Alors que la monnaie-hélicoptère est peu évoquée parmi les économistes (à l’exception de Bernanke), je pense qu’il y a de bonnes raisons sur le plan de l’économie politique expliquant pourquoi c’est la forme de monnaie-hélicoptère qui sera finalement essayée. Comme je l’ai dit, la monnaie-hélicoptère conventionnelle sous la forme de chèques envoyés par la poste requiert certainement la coopération du gouvernement. Une fois que les gouvernements réalisent ce qui se passe, ils peuvent naturellement se demander pourquoi ils auraient à s’appuyer sur quelque chose de nouveau alors qu’ils pourraient décider de la manière par laquelle ils dépenseraient cette monnaie dans un cadre plus traditionnel. La monnaie-hélicoptère démocratique traditionnelle est au fond une manière de mettre en œuvre une relance budgétaire financée par création monétaire dans un monde où les banques centrales sont indépendantes. (…) »

Simon Wren-Lewis, « Ben Bernanke and democratic helicopter money », in Mainly Macro (blog), 4 mai 2016. Traduit par Martin Anota

mardi 19 avril 2016

Les banques centrales peuvent-elles commettre trois erreurs à la suite et rester indépendantes ?

« Erreur n° 1

Si vous devez accuser quelqu’un pour ne pas avoir vu la crise financière venir, cela doit être les banques centrales. Elles avaient les données qui montraient une hausse massive du levier d’endettement du secteur financier. Cela aurait dû les amener à sonner l’alarme, mais elles se sont contentées de quelques notes où elles exprimèrent quelques inquiétudes à propos de l’attitude vis-à-vis du risque. C’était une erreur commise de bonne foi, mais c’était clairement une erreur.

Erreur n° 2

Bien sûr, le principal coupable pour la lenteur de la reprise suite à la Grande Récession a été l’austérité, en l’occurrence une consolidation budgétaire prématurée. Mais la faible reprise reflète aussi un échec de la politique monétaire. Selon moi, le plus grand échec est survenu très tôt lors de la récession. Les responsables de la politique monétaire auraient dû clairement dire, aux politiciens et au public, qu’avec les taux d’intérêt à leur borne inférieure zéro (zero lower bound), elles ne pouvaient plus assurer leur mission efficacement et que la relance budgétaire les aurait aidé. Les banques centrales avaient le pouvoir d’empêcher la mise en œuvre des plans d’austérité, mais elles ont échoué à l’utiliser.

Les autorités monétaires le l’ont pas vu de cette manière. Elles vont citer l’usage de la politique monétaire non conventionnelle (…), les risques d’un accroissement de la dette publique (en-dehors de la zone euro, il n’existe pas ; dans la zone euro, il est auto-réalisé), et durant l’année 2011 une accélération de l’inflation. Je pense que cette dernière excuse est la seule tenable, mais pour ce qui est des Etats-Unis tout du moins, le calendrier ne colle pas. La grosse erreur que j’ai notée ci-dessus survint en 2009 et au début de l’année 2010.

Ce que peut être l’erreur n° 3

La troisième grosse erreur est aujourd’hui commise au Royaume-Uni et aux Etats-Unis. Il s’agit de leur pessimisme à propos de l’offre. Les banquiers centraux veulent "normaliser" leur situation, soit en disant que leurs taux ne sont plus contraints par la borne inférieure zéro (cas du Royaume-Uni) ou en accroissant les taux au-dessus de la borne inférieure zéro (cas des Etats-Unis). Ils veulent convaincre qu’ils contrôlent les choses. Mais cela implique de ne jamais regagner la capacité qui a été perdue suite à la Grande Récession.

Les situations du Royaume-Uni et des Etats-Unis sont différentes. Au Royaume-Uni, l’inflation sous-jacente est sous la cible, mais certaines mesures de l’utilisation des capacités suggèrent que la production est à son potentiel. Aux Etats-Unis l’inflation sous-jacente est légèrement au-dessus de la cible, mais un significatif écart de production (output gap) demeure. Au Royaume-Uni, les estimations de l’écart de production sont utilisées pour justifier le fait de ne pas réduire les taux à leur borne inférieure zéro (1), tandis qu’aux Etats-Unis les chiffres de l’inflation aident à justifier une hausse des taux au-dessus de la borne inférieure zéro. (La BCE essaye toujours de stimuler l’économie autant qu’elle le peut, parce que l’inflation sous-jacente est sous sa cible et qu’il y a un écart de production, bien que des économistes (2) et politiciens allemands affirment naturellement le contraire.)

Je pense que ces différences sont des détails. Dans les deux cas, la banque centrale traite la production potentielle comme quelque chose d’indépendant de ses propres décisions et du niveau effectif de la production. En d’autres termes, à leurs yeux, c’est simplement une coïncidence que la croissance de la productivité ait significativement ralenti à peu près au même instant que la Grande Récession. Ou, si ce n’est pas une coïncidence, cela représente un coût inévitable et permanent de la crise financière.

Peut-être que c’est correct, mais il est plus que probable que ça ne le soit pas. Si ça ne l’est pas, en essayant d’ajuster la demande à un niveau d’offre que l’on juge incorrectement bas, les banques centrales gâchent un large montant de ressources potentielles. Leurs excuses pour agir ainsi ne sont pas robustes. La vraie question à poser est si les firmes avec la technologie courante aimeraient produire plus si la demande pour cette production était là, et nous n’avons pas de bonnes données sur ça.

Ce que les banques centrales doivent faire dans de telles circonstances est de laisser leur économie être en surchauffe pendant un temps, même si cela doit entraîner une hausse de l’inflation au-delà de sa cible. Si lorsque vous faites cela l’inflation des prix et des salaires continue de s’élever au-delà de la cible, alors que l’"offre" ne présente pas de signe d’accroissement avec la demande, alors le pessimisme se sera révélé exact et la banque centrale pourra facilement faire machine arrière. Les coûts de cette expérience ne seront pas élevés et ils seront même négligeables par rapport aux coûts d’une erreur dans l’autre sens. Il ne semble pas que la Banque d’Angleterre ou la Fed soient prêts à faire cela. Si nous trouvons par la suite que leur pessimisme du côté de l’offre était incorrect (peut-être parce que l’inflation continue à passer plus de temps sous la cible ou, de façon plus optimiste, parce que la croissance dans certains pays excède les estimations d’offre actuelles sans générer une inflation croissante), cela peut marquer la fin de l’indépendance de la banque centrale. Trois chefs d’accusation et vous êtes condamné ? (…)

Je n’ai aucun plaisir à écrire cela. Je pense qu’un cadre comme le comité de politique monétaire de la Banque d’Angleterre est un bon cadre pour prendre des décisions à propos des taux d’intérêt. Mais je trouve que c’est de plus en plus difficile de convaincre les non-économistes de cela. La Grande Modération n’est plus qu’un lointain souvenir voilé par les récents échecs. L’argument intellectuel selon lequel l’indépendance de la banque centrale a restreint nos moyens pour combattre les récessions est robuste, même si je crois qu’il est aussi erroné. L’économie dominante reste joliment attachée à l’indépendance de la banque centrale. Mais comme nous l’avons vu avec l’austérité, à la fin du jour ce que l’économie dominante pense n’est pas décisif lorsqu’il s’agit des décisions politiques sur des questions économiques. (…)

(1) Malheureusement, je pense que certaines de ces données d’enquêtes ne mesurent pas ce que beaucoup croient qu’elles mesurent. Surtout, ne pas réduire les taux après que les Conservateurs aient gagné les élections de 2015 fut une terrible erreur. Cette victoire représenta deux chocs déflationnistes majeurs : plus de consolidation budgétaire, plus d’incertitude créée par le référendum autour de l’Union européenne. Donc pourquoi les taux n’ont-ils pas été réduits ? (2) Mais pas tous les économistes allemands, comme on peut le voir ici. »

Simon Wren-Lewis, « Can central banks make 3 major mistakes in a row and stay independent? », in Mainly Macro (blog), 10 avril 2016. Traduit par Martin Anota

samedi 19 mars 2016

Petit examen critique de mon argument contre l’indépendance des banques centrales

« Peut-être qu’il est trop peu conventionnel d’avancer un argument (contre l’indépendance des banques centrales) avec lequel je ne suis pas d’accord (…). Mais la raison pour laquelle je l’ai fait apparaît clairement dans le dernier paragraphe. Le problème auquel il fait écho est crucial et il semble lié à l’indépendance des banques centrales.

L’obsession du déficit dont les gouvernements ont fait preuve depuis 2010 a contribué à freiner la reprise, même aux Etats-Unis. Ce serait tellement bien si nous pouvions considérer cette obsession comme une sorte d’aberration, que l’on ne reverrait plus jamais, mais ce serait malheureusement trop optimiste. La borne inférieure zéro (zero lower bound) soulève un profond problème pour ce que j’appelle le "consensus sur l’assignation" (consensus assignment, qui consiste à laisser la stabilisation à une banque centrale indépendante ciblant l’inflation), mais ajoutez-y l’austérité et vous obtenez de larges coûts macroéconomiques. Les banques centrales indépendantes semblent exclure une politique (l’expansion budgétaire financée par création monétaire) qui pourrait pourtant combatte à la fois la borne inférieure zéro et l’obsession du déficit. (…)

Bien sûr, plusieurs macroéconomistes voient le problème, mais les solutions qu’ils proposent ne sont souvent que des palliatifs, comme l’assouplissement quantitatif (quantitative easing), le ciblage du PIB nominal (NGDP targeting) ou le relèvement de la cible d’inflation (1). Aucune d’entre elles ne résout complètement la difficulté fondamentale créée par la borne inférieure zéro. (Une proposition qui y parvient est l’adoption de taux d’intérêt négatifs, couplée avec l’élimination de la monnaie-papier, une idée sur laquelle je reviendrai.) Par conséquent, même si nous adoptions ces palliatifs, nous regretterons toujours, face à une récession suffisamment forte, de ne plus avoir la possibilité d’entreprendre une relance budgétaire financée par création monétaire.

Je pense aussi qu’il y a un peu de vérité dans l’idée que l’indépendance des banques centrales ait contribué à ce que l’obsession du déficit devienne plus prégnante. (…) Mais ce brin de vérité va à l’encontre d’une réelle difficulté, qui constitue le défaut majeur du puissant argument que j’ai avancé dans un précédent billet. Pour saisir le défaut, posez-vous la question suivante : en l’absence de banques centrales indépendantes, est-ce que nos gouvernements obsédés par le déficit effectivement auraient entrepris une relance budgétaire financée par création monétaire ? Pour répondre à cette question vous devez vous demander pourquoi ils sont obsédés par le déficit. Si c’est par ignorance (…), alors un autre morceau de non-sens macroéconomique qui va main dans la main avec l’obsession du déficit est le démon de la planche à billet (…). Si la raison est stratégique (le désir d’avoir un plus petit Etat) la réponse est évidemment non. On se dit simplement que ce n’est pas possible car cela ouvrirait les portes à l’hyperinflation.

(…) Vous aurez toujours de nombreux économistes du secteur financier vous raconter que vous devez non seulement réduire rapidement la dette publique pour apaiser les marchés, mais aussi que tout gouvernement usant de la planche à billets effraierait davantage les marchés. En effet, est-ce que les gouvernements auraient eu le courage d’entreprendre un assouplissement quantitatif de la même échelle que celui entrepris par les banques centrales indépendantes ?

Comme pour l’idée selon laquelle l’expertise de la macroéconomie doit rester entre les mains des banques centrales, la réponse ici est sûrement de laisser cette expertise se diffuser dans le domaine public en rendant les banques centrales plus ouvertes et de combattre directement les forces que amènent certains dirigeants de banque centrale à appeler régulièrement à l’austérité quand ils ne peuvent pas combattre efficacement la déflation.

Le défaut fondamental avec mon raisonnement contre l’indépendance des banques centrales est que le problème ultime (en l’occurrence, ne pas mettre rapidement un terme aux récessions) tient aux gouvernements. Il n’y aurait pas de problème si les gouvernements pouvaient attendre que la récession soit finie (et les taux d’intérêt soient éloignés de la borne inférieure zéro) avant de s’attaquer à leur déficit, mais la récession n’était pas finie en 2010. Au vu de cet échec de la part des gouvernements, il semble étrange de suggérer que la solution à ce problème soit de redonner aux gouvernements un peu du pouvoir qu’ils ont perdu. Ou, pour le dire autrement, imaginez que le Congrès Républicain soit en charge de la politique monétaire américaine.

Mais si abolir l’indépendance des banques centrales n’est pas la réponse au réel problème que j’ai mis en avant, cela signifie-t-il que nous devons nous satisfaire de ces palliatifs ? Une possibilité que quelques économistes comme Miles Kimball ont développée est d’abolir la monnaie papier telle que nous la connaissons, de manière à ce que les banques centrales puissent fixer des taux d’intérêt négatifs. Une autre possibilité est que le gouvernement (dans ses moments de lucidité) donne aux banques centrales indépendantes le pouvoir d’entreprendre la monnaie-hélicoptère. Toutes les deux sont des solutions efficaces pour le problème de la borne inférieure zéro (…). Toutes les deux peuvent être accusées de mettre en danger la valeur de la monnaie. Mais notons aussi que les deux solutions deviennent plus efficaces si les banques centrales restent indépendantes : les gouvernements peuvent ne jamais avoir le courage de fixer des taux d’intérêt négatif et les banques centrales indépendantes empêchent à ce que les temps de vols des hélicoptères soient liés aux élections.

Ce sont des questions importantes et complexes. Il ne devrait pas y avoir de tabous qui empêchent à ce que certaines questions soient soulevées entre gens polis. Je pense toujours que les billets de blog sont le meilleur medium que nous ayons pour discuter de ces questions, en espérant qu’il n’y ait pas de distractions comme les disgressions partisanes.

(1) Je vous prie de ne pas vous méprendre lorsque j’utilise le terme de "palliatifs". Le palliatif peut toujours être utile (j’ai déjà affirmé que la politique monétaire devait être guidée par le niveau du PIB nominal), mais il ne résout pas complètement le problème de la borne inférieure zéro. »

Simon Wren-Lewis, « The 'strong case' critically examined », in Mainly Macro (blog), 7 mars 2016. Traduit par Martin Anota

jeudi 10 mars 2016

A propos des multiplicateurs dans une union monétaire

Les multiplicateurs dans une union monétaire et à la borne inférieure zéro


« (…) L’étude réalisée par Farhi et Werning (…) est excellente et très riche (…). Nous devons tous savoir, avec Woodford par exemple, que dans une économie fermée à la borne inférieure zéro (zero lower bound) le multiplicateur des dépenses publiques (temporaire) est supérieur à l’unité. Il est tentant d’appliquer la même logique à un membre de l’union monétaire, parce que même s’ils sont de petite taille par rapport à l’union monétaire dans son ensemble, ils font aussi face à un taux d’intérêt nominal fixe. Ce que Farhi et Werning montrent est que c’est un raisonnement incorrect. Je vais essayer d’expliquer pourquoi. (Les auteurs le font également dans leur étude, donc la meilleure option est de la lire, en particulier parce que leur explication du résultat a beau être cohérente avec la mienne, elle n’en est pas moins quelque peu différente).

Rappelons tout d’abord le résultat de Woodford à propos d’une économie fermée. Si les taux d’intérêt réels sont constants, le lissage de la consommation ancre la consommation courante à sa valeur d’équilibre et la hausse temporaire des dépenses publiques n’a pas d’impact sur l’état d’équilibre. Donc la consommation courante reste inchangée, et nous nous retrouvons avec un multiplicateur de production égal à l’unité. (…) Avec une consommation intertemporelle, les effets de revenu n’importent réellement pas, donc nous pouvons les ignorer (1). A la borne inférieure zéro, les taux d’intérêt réels sont fixes, donc toute hausse de la production va générer une certaine inflation, ce qui réduit les taux d’intérêt réels. Une baisse des taux réels va accroître la consommation courante par rapport à son état d’équilibre, donc le multiplicateur excède l’unité.

Maintenant, pourquoi la même logique ne marche pas dans une union monétaire ? Le point clé est que les taux de change nominaux sont fixes, ce qui implique qu’à l’état d’équilibre le niveau des prix doit retourner à son niveau originel pour que la compétitivité soit inchangée. Donc si l’inflation accélère aujourd’hui, elle doit chuter plus tard (par rapport au cas de base). Avec des taux nominaux fixes, nous avons de plus faibles taux réels suivis par une période de correction par des taux réels plus élevés. En se rapprochant du niveau d’équilibre, nous avons une période de consommation croissante, précédée par une chute de la consommation, avec un impact nul. Donc dans une union monétaire, la consommation chute graduellement, et puis s’accroît, mais elle est toujours sous son niveau initial et d’équilibre.

Habile, n’est-ce pas ? Maintenant, pour relier tout ça au monde réel, nous devons rajouter des choses et l’étude montre qu’avec des consommateurs contraints dans l’accès au crédit, le multiplicateur de l’union monétaire peut être supérieur à l’unité. Mais cette différence clé entre une union monétaire et une économie fermée demeure. Et, bien sûr, nous supposons ici que les consommateurs réalisent que, dans une union monétaire, une plus forte inflation aujourd’hui sera compensée par une plus faible inflation plus tard, une hypothèse que certains dans les pays périphériques pourraient vouloir remettre en cause.

Pourtant si vous vous penchez sur le raisonnement ici, ce dernier dépend crucialement de la capacité des prix à augmenter à long terme dans le cas d’une économie fermée. Supposons plutôt que les autorités monétaires cherchent à cibler un niveau des prix à long terme. Maintenant, toute inflation générée par un surcroît de dépenses publiques aujourd’hui requerrait une période future dans laquelle l’inflation sera inférieure pour la compenser. Donc des taux d’intérêt plus faibles à la borne inférieure zéro seraient compensés par des taux d’intérêt plus élevés (qu’à l’état d’équilibre) plus tard, comme la banque centrale réduit le niveau des prix pour le ramener à sa cible. Nous obtiendrions quelque chose qui se rapprocherait du résultat de l’union monétaire. (2)

Donc le multiplicateur en économie fermée est plus faible avec le ciblage de niveau des prix. Bien sûr, le ciblage du niveau des prix (ou son équivalent) n’aide pas en soi à la borne inférieure zéro, pour exactement la même raison. A la borne inférieure zéro, il est généralement supposé que l’inflation est inférieure à son niveau de long terme, donc que les taux d’intérêt réels sont élevés, ce qui, combiné avec le ciblage d’inflation, déprime la consommation. Mais avec le ciblage du niveau des prix, une faible inflation aujourd’hui va se traduire par une forte inflation et de faibles taux d’intérêt réels après que la borne inférieure zéro cesse d’être contraignante, ce qui soutient la consommation courante. Juste comme le ciblage du niveau des prix atténue l’impact d’un choc de demande négatif à la borne inférieure zéro, il atténue l’impact d’un choc de demande positif comme l’expansion budgétaire à la borne inférieure zéro. Le multiplicateur des dépenses publiques est toujours positif, mais maintenant inférieur à l’unité. La relance budgétaire à la borne inférieure zéro est aussi bénéfique parce qu’elle réduit l’ampleur à laquelle l’inflation doit s’accroître après que la borne inférieure zéro cesse d’être contraignante sous un régime de type ciblage des prix.

Donc c’est un autre exemple illustrant pourquoi vous ne pouvez évaluer l’efficacité de la politique budgétaire sans prendre en compte le régime de politique monétaire. L’autre implication cruciale pour les responsables de la politique économique en zone euro est que, dans les modèles standards les plus avancés, la politique budgétaire contracyclique est efficace. (Je pense aussi qu’elle est désirable, mais j’estime que l’efficacité est une condition nécessaire, mais pas suffisante pour la désirabilité.) Mais bien sûr, ils le savent tous, n’est-ce pas ?

(1) Notons, cependant, que le multiplicateur unitaire signifie que la richesse humaine n’a pas changé, parce que le supplément de production et revenu compense exactement le surcroît de fiscalité.

(2) Ce n’est pas exactement la même chose, parce qu’une union monétaire implique des taux nominaux à jamais fixes : l’inflation chute plus tard à travers les effets sur la compétitivité. Dans une économie fermée avec un ciblage du niveau des prix, l’inflation chute et les taux d’intérêt réels vont augmenter, parce que la banque centrale pousse les taux d’intérêt nominaux à la hausse. »

Simon Wren-Lewis, « Multipliers in a monetary union and at the ZLB », in Mainly Macro (blog), 16 juin 2013. Traduit par Martin Anota



Les multiplicateurs de l'austérité dans la périphérie de la zone euro


« Nous voyons souvent des graphiques illustrant les répercussions de la consolidation budgétaire sur la croissance de la production depuis la Grande Récession. Malgré que ces points constituent de bien fragiles preuves empiriques, elles suggèrent tout de même que les multiplicateurs budgétaires dans les pays périphériques de la zone euro comme la Grèce ont été très élevés. A première vue, il n’est pas difficile de l’expliquer. Ces pays n’ont pas leur propre politique monétaire et dans la mesure où la consolidation budgétaire déprime l’inflation locale, les taux d’intérêt réels augmentent, ce qui accroît le multiplicateur budgétaire.

Malheureusement le modèle de base des nouveaux keynésiens suggère que ce raisonnement est incorrect, comme Farhi et Werning le montrent pour des changements temporaires dans les dépenses publiques. Alors que les taux d’intérêt réels peuvent augmenter à court terme suite à un choc négatif touchant les dépenses publiques, le fait d’être dans une union monétaire ancre le niveau des prix à long terme dans ces économiques. Donc, toutes choses égales par ailleurs, un choc négatif touchant les dépenses publiques qui réduirait l’inflation aujourd’hui va être suivi par une accélération de l’inflation plus tard (comparé au cas il n’y aurait pas eu de choc budgétaire), comme les taux de change réels se corrigent par eux-mêmes. Cela signifie que la consolidation budgétaire sous la forme d’une réduction temporaire des dépenses publiques va entraîner une petite hausse de la consommation dans une période qui suit le choc. (La consommation dépend de la somme des taux d’intérêts réels, donc à mesure que le temps progresse la baisse des taux d’intérêt futurs domine de plus en plus cette somme.)

Bien sûr, il se peut tout simplement que le modèle néokeynésien de base soit incorrect ou incomplet. Comme Farhi et Werning le montrent dans la même étude, avec quelques consommateurs contraints dans l’accès au crédit, nous pouvons nous retrouver avec des multiplicateurs de court terme positifs, si bien que les multiplicateurs de la production soient plus élevés que l’unité. Mais (…) le modèle néokeynésien de base peut toujours nous faire apparaître de larges multiplicateurs sans qu’il y ait de tels ajouts.

Ce que nous avons eu dans les pays périphérique, ce ne fut pas seulement un choc de dépenses publiques. En Irlande et en Grèce tout du moins, ce choc budgétaire fut précédé par un choc touchant la dette publique. Soit le gouvernement admit qu’il empruntait plus que les données officielles ne le suggéraient ou il dût renflouer les banques. Nous pouvons imaginer deux types de réponses face à un pur choc de dette publique. Il peut entraîner une forte contraction des dépenses, auquel cas l’analyse de Farhi et Werning s’appliquerait. Mais le gouvernement peut aussi accepter le fait que sa dette soit plus élevée de façon permanente et se contenter de réduire ses dépenses ou d’accroître les impôts juste pour payer les intérêts sur la dette additionnelle.

Dans ce dernier cas, supposons qu’une proportion significative de ce supplément de dette soit détenue par le reste du monde. Nous aurions un transfert permanent de richesses des résidents domestiques vers le reste du monde et cela nécessiterait une dépréciation permanente du taux de change réel. Une hausse de la compétitivité est nécessaire pour faire face à la faiblesse permanente de la demande domestique. Cela produit en soi une dégradation des termes de l’échange qui affecte la consommation. Mais, en plus, dans une union monétaire, cette dépréciation passerait par un ralentissement de l’inflation, ce qui entraînerait une hausse des taux d’intérêts réels. Cela déprimerait à son tour la consommation et le pic surviendrait lorsque le choc toucherait la dette publique.

C’est probablement écrit quelque part, mais ça explique pourquoi vous pouvez avoir des multiplicateurs apparemment larges en Grèce et en Irlande, même si le simple modèle néokeynésien est globalement correct. Ce que nous avons connu est une combinaison d’un choc négatif touchant les dépenses publiques et d’un choc positif touchant la dette publique, et ce dernier peut avoir entraîné une forte contraction de la consommation. Pour ces économies tout du moins, les véritables multiplicateurs publics peuvent ne pas être aussi larges qu’ils ne le paraissent. »

Simon Wren-Lewis, « Multipliers from Eurozone periphery austerity », in Mainly Macro (blog), 9 mars 2016. Traduit par Martin Anota

samedi 5 mars 2016

Un argument solide contre l’indépendance des banques centrales

« Je pense personnellement que donner aux banques centrales le pouvoir de décider quand il faut changer les taux d’intérêt (c’est-à-cire les rendre indépendantes) est une forme censée de délégation, à condition que ce soit fait correctement. Je sais que plusieurs lecteurs de ce blog sont en désaccord avec moi sur ce point. Quelques fois, cependant, les arguments contre l’indépendance des banques centrales me semblent très faibles. C’est une honte, parce qu’il y a, je crois, des arguments assez robustes contre l’indépendance de la banque centrale. (…)

Dans les décennies qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, du moins aux Etats-Unis et au Royaume-Uni, les gouvernements avaient pour premières priorités d’assurer un niveau adéquat de demande globale et de contrôle l’inflation. Cela signifiait que les gouvernements devaient être familiers avec l’économie keynésienne et un cadre keynésien devait être utilisé et largement accepté dans le discours public. J’utilise ici le mot "keynésien" dans un sens large, dans le sens où l’on peut considérer que même Milton Friedman était keynésien (il utilisait un modèle théorique keynésien).

Une histoire que plusieurs personnes racontent est que tout ceci s’est effondré dans les années soixante-dix avec la stagflation. Dans le sens dans lequel je l’ai défini, c’est faux. Le cadre keynésien devait effectivement être modifié pour se réconcilier avec ces événements, mais il a justement été modifié avec succès. Les tentatives des nouveaux classiques pour supplanter la pensée keynésienne dans les cercles politiques a échoué, comme je l’ai noté ici.

Le changement le plus important était la fin de Bretton Woods et l’adoption de taux de change flottants. C’était crucial pour que la gestion de la demande puisse passer des mains des autorités budgétaires aux seules mains des autorités monétaires. (…) Les universitaires parlaient d’incohérence temporelle et de biais inflationnistes, mais les arguments les plus persuasifs étaient plus simples que ça. Quiconque qui avait travaillé dans les ministères de finances savaient que les responsables politiques étaient souvent tentés d’utiliser la politique monétaire pour des fins politiques plutôt qu’économiques (et qu’ils succombaient souvent à cette tentation), et les preuves empiriques confirmaient que la délégation de la stabilisation de la demande globale réduisait l’inflation.

Cela permit l’apparition de ce que j’ai appelé le "consensus sur l’assignation" (consensus assignment). La gestion de la demande doit être exclusivement assignée à la politique monétaire, mise en œuvre par des banques centrales indépendantes poursuivant des cibles d’inflation, et la politique budgétaire doit se focaliser à éviter le biais déficitaire. La Grande Modération semblait justifier ce consensus.

Cependant le consensus sur l’assignation avait un talon d’Achille. Ce n’était pas la crise financière mondiale (qui était un échec de la réglementation financière), mais la borne inférieure zéro (zero lower bound) pour les taux d’intérêt nominaux. Bien que plusieurs macroéconomistes s’en inquiétaient, ils ne s’en montrèrent pars alarmés, car ils pensaient les actions budgétaires restaient toujours une mesure de sauvegarde. Pour la plupart d’entre eux, l’idée selon laquelle les gouvernements n’utiliseraient pas cette sauvegarde était inconcevable : après tout, l’économie keynésienne était familière à quiconque s’était plongé dans la macro de base.

Cela se révéla être bien naïf. Ce que les gouvernements et les médias se rappelaient étaient qu’ils avaient délégué la tâche de stabilisation conjoncturelle la banque centrale et que les gouvernements devaient se focaliser sur le déficit. Les macroéconomistes auraient dû avoir vu des signaux alarmants en 2000 avec la création de l’euro. La politique monétaire était retirée des pays-membres, mais le Pacte de Stabilité et de Croissance (PSC) ne concernait que la réduction des déficits, sans aucune mention d’un rôle contracyclique. Lorsque les économistes dirent aux politiciens en 2009 qu’ils devaient entreprendre une relance budgétaire pour contrer la récession, pour beaucoup cela semblait tout simplement erroné. Pour d’autres, l’accroissement des déficits constituait une opportunité de gagner les élections et de réduire les dépenses publiques.

Les macroéconomistes étaient aussi naïfs avec les banques centrales. Ils ont peut-être supposé qu’une fois les taux d’intérêt contraints par leur borne inférieure zéro, ces institutions se tourneraient immédiatement vers les gouvernements et diraient "nous avons fait tout ce que nous pouvions, maintenant c’est à votre tour". Mais pour diverses raisons, elles ne le firent pas. Les banques centrales avaient aidé à construire le « consensus sur l’assignation » et elles s’étaient trop attachées à lui pour admettre qu’il avait un talon d’Achille. En outre, plusieurs économistes étaient devenus si envoûtés par le pouvoir d’Achille qu’ils dénièrent qu’il soit vulnérable.

Depuis 2010, lorsque l’austérité débuta, les dommages provoqués par l’indépendance des banques centrales apparurent clairement. Une banque centrale indépendante, la BCE, refusa de soutenir ses propres gouvernements et laissa ainsi la crise de financement de la dette publique grecque devenir une véritable crise de la zone euro. S’il y eu par la suite une obsession avec l’austérité, c’est en partie parce que les gouvernements ne voyaient plus la gestion de la demande globale comme leur principale responsabilité et parce que l’institution à laquelle ils avaient donné cette responsabilité échoua à admettre qu’elle n’était plus en mesure à assurer cette tâche. Mais il y a eu pire que ça.

Les économistes savaient que le gouvernement pouvait toujours sortir l’économie d’une récession provoquée par une demande insuffisance, même s’il y a des inquiétudes quant à la dette publique à court terme. Le moyen sûr pour le faire était une expansion budgétaire financée par voie de création monétaire. Cette relance budgétaire financée par la création de monnaie permettait à ce que la Grande Dépression ne puisse se reproduire. Mais l’indépendance des banques centrales fit que les expansions budgétaires financées par la création monétaire soient impossibles lorsque vous avez des gouvernements obsédés par la dette publique, parce que ni le gouvernement, ni la banque centrale ne peuvent alors créer de monnaie pour que le gouvernement la dépense ou la donne. Les banques centrales étaient heureuses de créer de la monnaie, mais elles refusèrent de détruire la dette publique qu’elles achetaient avec, et ainsi les gouvernements obsédés par la dette s’embarquèrent dans la consolidation budgétaire au cœur d’une sévère récession.

Il en résulta la reprise lente et douloureuse au sortir de la Grande Récession. (…) L’expansion budgétaire financée par création monétaire vous sort d’une récession sans hausse immédiate de la dette publique. Mais en encourageant la création des banques centrales indépendantes, les économistes ont contribué, non seulement à l’obsession avec l’austérité, mais aussi à créer un cadre institutionnel qui rendait impossible de mettre en œuvre la politique susceptible de mettre efficacement un terme à une récession. »

Simon Wren-Lewis, « The strong case against independent central banks », in Mainly Macro (blog), 5 mars 2016. Traduit par Martin Anota

jeudi 3 mars 2016

Deux méprises à propos de la monnaie-hélicoptère

« Dans la mesure où les manuels (qui se contentent de l’indépendance des banques centrales) ne parlent pas de la monnaie-hélicoptère (helicopter money), il est normal que beaucoup se méprennent sur elle. Une première confusion porte sur l’impact de la monnaie-hélicoptère sur les taux d’intérêt nominaux (va-t-elle les accroître ou les réduire ?), comme nous avons pu le voir récemment dans l’échange entre Tony Yates et Paul Krugman. Une deuxième confusion porte sur la relation entre la monnaie-hélicoptère et la politique budgétaire : sont-elles en concurrence l’une avec l’autre pour nous faire sortir des récessions ?

Sur la monnaie-hélicoptère et les taux d’intérêt nominaux, il y a bien sûr l’idée standard et fondamentale que sur un marché vous ne pouvez à la fois contrôler l’offre et le prix (…). Donc si nous voulons penser à propos du marché de la monnaie, vous ne pouvez accroître l’offre de monnaie et accroître son prix (le taux d’intérêt nominal) en même temps.

Mais cette observation ignore ce qui se passe également lorsque vous avez la monnaie-hélicoptère. La monnaie-hélicoptère est en définitive une large relance budgétaire. S’il vous plaît, pas de "mais si l’équivalence ricardienne marche..." : Nous parlons ici de politique à mettre en œuvre dans le monde réel, pas de faire des expériences de pensée, et nous avons toutes les preuves empiriques nécessaires pour dire que l’équivalence ricardienne ne tient pas (pour des raisons qui ne sont pas difficiles à comprendre). Nous ne devons pas se laisser piéger par IS-LM. Nous sommes dans un monde où les banques centrales ciblent l’inflation et où tout ce qui accroît la demande (comme le ferait l’expansion budgétaire) va avoir tendance à stimuler l’inflation, si bien que les autorités vont avoir tendance à accroître les taux d’intérêt nominaux. Toute tentative de dire "oui, mais à court terme..." devient discutable en raison des effets d’anticipation.

Donc c’est vraiment très simple. Soit le taux d’intérêt nominal continue d’être contraint par sa borne inférieure, ce qui signifie que la monnaie-hélicoptère va laisser les taux d’intérêt nominaux inchangés (mais la situation économique s’améliore), soit il n’y a pas de contrainte (ou cette contrainte est déplacée), auquel cas les taux vont augmenter (plus tôt) avec la monnaie-hélicoptère.

La seconde confusion est que la monnaie-hélicoptère, d’une certaine manière, empêche d’entreprendre une politique budgétaire contracyclique. Elle ne le fait pas. Aujourd’hui, par exemple, les gouvernements peuvent et doivent annoncer de larges hausses dans l’investissement public (j’utilise le terme d’investissement dans le sens des économistes, en incluant le capital humain, plutôt que dans le sens de la comptabilité nationale). Cela enlèverait tout besoin immédiat pour la monnaie-hélicoptère. La politique monétaire s’adapte à la politique budgétaire.

Lorsque les gens me demandent ce que l’on doit faire, s’il faut s’appuyer sur la monnaie-hélicoptère ou bien sur l’expansion budgétaire, je suis tenté de dire que j’aimerais avoir le choix ! Si j’avais le choix aujourd’hui, j’entreprendrais un supplément d’investissement public plutôt qu’une émission de monnaie-hélicoptère, parce que les arguments en faveur de l’investissement sont sur plusieurs plans (et dans plusieurs pays) très robustes, les taux d’intérêt sont faibles et l’investissement améliore l’offre aussi bien que la demande. Dans toute autre sévère récession qui pourrait survenir à l’avenir, au cours de laquelle le taux d’intérêt est susceptible d’être contraint par sa borne inférieure (1), je conseillerais d’accroître l’investissement public.

Cependant, je ne vois pas cela comme une concurrence (entre l’action budgétaire contracyclique et la monnaie-hélicoptère) pour deux raisons. Premièrement, l’une des leçons de la Grande Récession, c’est que nous ne pouvons compter sur les gouvernements pour faire ce qu’il faut avec le Budget, donc la monnaie-hélicoptère apparaît dans ce sens comme une politique d’assurance. Si les gouvernements dépensent plus ou taxent moins lorsque nous approchons de la borne inférieure zéro, cette politique d’assurance peut finalement ne pas se révéler nécessaire (2). Deuxièmement, même si les gouvernements sont enclins à faire les choses qu’il faut faire, les bons projets peuvent manquer (3) ou bien l’information peut arriver avec retard, si bien que les gouvernements n’en font pas assez, auquel cas les banques centrales peuvent prendre très rapidement le relai avec la monnaie-hélicoptère. Pour le dire autrement, la monnaie-hélicoptère doit être considérée comme une alternative à l’assouplissement quantitatif (quantitative easing) plutôt qu’à la relance budgétaire.

(1) En raison des délais de mise en œuvre, la réponse budgétaire face à une sévère récession ne doit pas attendre que les taux d’intérêt nominaux butent sur leur borne inférieure. Si cette réponse budgétaire passe par l’investissement (tel que le conçoivent les économistes plutôt que comme il est défini par la comptabilité nationale), alors il n’y a pas de grande pertes si la sévère récession ne survient pas, parce qu’il est sage d’investir lorsque les taux d’intérêts réels et les salaires réels sont faibles.

(2) Dans la proposition que nous avons avancée, Portes et moi-même (2015), la banque centrale pourrait directement indiquer au gouvernement la probabilité que la borne inférieure soit atteinte.

(3) Je pense que l’argument selon lequel le montant d’investissement public ne peut s’ajuster pour équilibrer les conditions macroéconomiques est souvent surestimé. Je ne parle pas de rajouter une ligne de train supplémentaire (…), je parle d’améliorer nos défenses face aux crues, de réparer les écoles et les routes, etc. »

Simon Wren-Lewis, « Two related confusions about helicopter money », in Mainly Macro (blog), 1er mars 2016. Traduit par Martin Anota

lundi 25 janvier 2016

Les exportations allemandes et la zone euro

« J’ai déjà affirmé par le passé que le faible niveau des hausses de salaires allemands avant la crise financière mondiale avait exercé une influence significative et négative sur la zone euro, une influence qui contribua aussi indirectement à ce que l’Allemagne adopte une ligne dure à propos de l’austérité. L’idée fondamentale est que l’Allemagne a gagné un avantage compétitif significatif sur ses voisins de la zone euro, un gain que l’Allemagne se refuse de perdre (en connaissant une inflation supérieure à celle du reste de la zone euro). Ce gain de compétitivité s’est traduit en Allemagne par une forte croissance des exportations et par un large excédent de compte courant. Cette demande additionnelle permit à l’Allemagne de moins souffrir que ses voisins de la seconde récession que la zone euro a connue en raison de ses mauvaises décisions en matière de politiques macroéconomiques. Peter Bofinger a développé un raisonnement tout à fait similaire.

Beaucoup ont rejeté cette idée en affirmant que la croissance vigoureuse des exportations allemandes ne s’explique initialement pas par un quelconque avantage comparatif, mais qu’elle résulte de facteurs autres que ses coûts et prix, notamment d’une forte demande en provenance de la Chine pour le type de biens que l’Allemagne produit. Servaas Storm a notamment synthétisé ces diverses critiques dans un récent billet. L’une des conclusions établies par Storm a elle-même été critiquée par Thorsten Hild et j’estime la réponse de Hild tout à fait correcte (voir aussi la réponse de Storm). Mais la raison pour laquelle les exportations allemandes ont connu initialement une forte croissance demeure imprécise.

Pour déterminer quelle part de la croissance des exportations allemandes s’explique par le gain de compétitivité que l’Allemagne généra, il faut nécessairement réaliser une analyse économétrique (…). Mais ce que je cherche à expliquer ici est que, s’il y a eu un changement permanent dans les exportations allemandes (c’est-à-dire un changement qui n’est pas lié à la compétitivité-coût), alors cela renforce l’argument que j’ai mis en avant. Avant que nous en arrivions là, il est utile de mettre en avant les concepts fondamentaux de macroéconomie que cette question aborde.

Même un pays va tendre vers un certain niveau de compétitivité à long terme. Il y a plusieurs manières de décrire pourquoi c’est le cas : la nécessité d’équilibrer la production et la demande pour les biens produits dans l’économie domestique ou la nécessité d’atteindre un déficit de compte courant qui soit soutenable. Il y a plusieurs raisons expliquant pourquoi ce niveau de compétitivité de long terme peut changer au cours du temps, mais en l’absence d’une histoire plausible expliquant pourquoi ça a été le cas en Allemagne (ou, de façon équivalente, pourquoi un excédent de compte courant s’élevant à 7 % du PIB peut être soutenable), il semble raisonnable de supposer qu’il est resté inchangé.

Donc, si une économie dans une union monétaire, comme l’Allemagne, modère ses salaires de façon à gagner en compétitivité à court terme (et ce court terme peut s’étirer sur toute une décennie), ce gain doit s’inverser à un certain moment dans le futur. De la même manière que la perte de compétitivité dans la périphérie doit s’inverser à un moment ou à un autre en y maintenant une inflation inférieure à celle en vigueur dans le reste de l’union monétaire, l’inflation doit réciproquement être inférieure à la moyenne en Allemagne.

Maintenant, supposez qu’il y ait en fait une hausse permanente de la demande étrangère pour les biens allemands. A long terme, si rien ne change, nous aurions un déséquilibre : la demande pour les biens allemands excèderait l’offre ou, autrement dit, l’excédent de compte courant serait insoutenable. La manière par laquelle l’économie réagit pour se débarrasser de ce déséquilibre passe par une accélération de l’inflation en Allemagne. Non seulement les gains en termes de compétitivité qui ont été obtenus par le passé doivent être inversés, mais la compétitivité doit décliner davantage pour réduire la demande de biens allemands.

Pour ceux qui sont obsédés à l’idée de gagner perpétuellement en compétitivité, cela peut sembler pervers : l’Allemagne est punie de faire des biens que d’autres pays désirent. Mais, bien sûr, ce n’est pas du tout une punition. Un déclin de la compétitivité correspond à la même chose qu’une appréciation du taux de change réel et cela peut améliorer la situation des consommateurs, parce que les biens étrangers deviennent moins chers (dans le jargon, on dit qu’il y a une amélioration des termes de l’échange). C’est le moment pour les Allemagnes d’exporter un peu moins et de commencer à jouir enfin de leurs bénéfices. »

Simon Wren-Lewis, « German exports and the eurozone », in Mainly Macro (blog), 24 janvier 2016. Traduit par Martin Anota



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« L'Allemagne doit-elle réduire ses excédents courants ? »

« Adopter le modèle allemand ou sauver l’euro »

« L’Allemagne contre la zone euro »

vendredi 22 janvier 2016

La macroéconomie universitaire orthodoxe fait-elle preuve d’éclectisme ?

« Eric Lonergan a publié un petit billet bien intéressant à lire (…) où il y fait une remarque importante de manière simple et claire (…). Les grandes modèles et les grandes écoles de pensée ne sont pas vrais ou faux, ils sont juste plus ou moins applicables aux différentes situations. Vous devez vous appuyer sur les modèles des nouveaux keynésiens lors des récessions, mais les modèles de cycles d’affaires réels peuvent décrire certains booms dénués d’inflation. Vous avez besoin de Minsky dans une crise financière, notamment pour empêcher la suivante. Comme le dit Dani Rodrik, il y a plein de modèles et les vraies questions portent sur leur applicabilité.

Si nous acceptons cela, la question que je veux poser est si la macroéconomie orthodoxe est également éclectique. (…) Ma réponse est à la fois oui et non.

(…) Il y a actuellement un large programme de recherche qui cherche à incorporer le secteur financier et (quelques fois) le potentiel pour les crises financières, dans les modèles DSGE, donc bientôt nous pourrions nous retrouver avec du Minsky. En effet, la variété de modèles que la macroéconomie universitaire utilise actuellement est bien plus large que ça.

Est-ce que cela signifie que la macroéconomie universitaire est fragmentée en diverses cliques, certaines grosses et certaines petites ? Pas vraiment (…). Je pense que n’importe lequel de ces modèles peut être présenté à un séminaire universitaire et que l’auditoire aurait une certaine idée de ce qu’il cherche à dire, qu’il serait capable de soulever des questions et de soulever des critiques d’ordre interne à l’encontre de ce modèle. Ceci est parce que ces modèles (à la différence de ceux d’il y a plus de 40 ans) utilisent un langage commun. L’idée selon laquelle le classement universitaire des économistes comme Lucas doit changer au fil d’événements comme la récente crise financière semble erroné de ce point de vue.

Cela signifie que la gamme d’hypothèses que les modèles (les modèles DSGE par exemple) peuvent faire est énorme. Il n’y a rien sur un plan formel qui impose à ce que chaque modèle suppose des marchés du travail parfaitement concurrentiels où la théorie du produit marginal de la répartition soit valide ou même où il n’y a pas de chômage involontaire, comme certains économistes hétérodoxes l’affirment parfois. La plupart du temps, les agents dans ces modèles sont supposés être optimisateurs, mais je connais plusieurs articles dans les revues les plus prestigieuses qui incorporent quelques agents non optimisateurs dans des modèles DSGE. Donc il n’y a en principe aucune raison justifiant que l’économie comportementale ne puisse pas être incorporée. Si trop de modèles universitaires apparaissent vraiment différemment, je pense que cela reflète la sociologie de la macroéconomie et l’histoire de la pensée macroéconomique plus qu’autre chose (…).

Cela signifie aussi que l’éventail de questions auxquelles les modèles (les modèles DSGE) peuvent s’attaquer est également large. Pour prendre juste un exemple : l’idée selon laquelle la crise financière fut provoquée par des inégalités croissantes qui amenèrent les plus modestes à se surendetter. C’est le thème d’un article publié en 2013 par Michael Kumhof, Romain Ranciere et Pablo Winant. Et pourtant le modèle qu’ils utilisent pour répondre à cette question est un modèle DSGE avec juste quelques petites modifications. Il n’y a rien de fondamentalement hétérodoxe là-dedans.

Donc pourquoi les perceptions populaires sont-elles si différentes ? Pourquoi les gens parlent-ils d’écoles de pensées ? Je pense qu’il y a deux raisons à ça. Premièrement, même si tout ce que j’ai dit ci-dessus est valable dans le cadre de la compréhension et du discours universitaires, ça ne vaut pas dans le cadre de la politique économique. Quand ça touche à la politique économique, nous devons déterminer quels modèles les universitaires estiment être appropriés pour des problèmes de politique économique données, or les divisions peuvent être ici particulièrement profondes. Deuxièmement, il y a plein de personnes en dehors du cercle universitaire qui parlent d’économie auprès d’une large audience (et qui présentent généralement une certaine orientation politique) et ils se considèrent souvent comme appartenant à telle ou telle école de pensée.

En termes de pratique de travail plutôt que de finalité des décisions de politique macroéconomique, la plupart des macroéconomistes universitaires se considéreraient eux-mêmes comme éclectiques (…). Mais cette idée et le langage commun que les universitaires orthodoxes utilisent m’amènent au « non » à ma question originelle. Le thème commun des travaux dont j’ai parlés jusqu’à présent est qu’ils sont microfondés. Les modèles sont construits à partir du comportement individuel.

Vous pouvez noter que je n’ai pas parlé jusqu’à présent de l’une des écoles de pensée dont parle Eric : la théorie marxiste. Ce qu’Eric veut souligner ici apparaît clairement dans sa première phrase : "Bien que les économistes soient célèbres pour modéliser les individus comme mus par leur seul intérêt personnel, la plupart des macroéconomistes ignorent la possibilité que les groupes agissent aussi dans leur propre intérêt". Ici je pense que sur ce plan la macroéconomie orthodoxe n’est pas éclectique. Les microfondations visent seulement à fonder le comportement macroéconomique sur l’agrégation des comportements individuels.

J’ai publié plusieurs billets où j’affirme que cette absence d’éclectisme, qui conduit à exclure les travaux non microfondés, est profondément problématique, pas tant parce que l’orthodoxie se révèle alors incapable de faire face à la théorie marxiste (…), mais parce que cela la conduit à ignorer d’autres parties du monde macroéconomique réel. (…) Mais pour moi, du moins, c’est un point méthodologique, plutôt que quelque chose associé à une quelconque école de pensée. Les tentatives visant à lier les deux (…) ne sont sources que de confusion.

La confusion provient (…) de la contre-révolution des nouveaux classiques des années soixante-dix et quatre-vingt. Cette révolution, comme la plupart des révolutions, ne fut pas éclectique ! Elle s’avéra révolutionnaire sur le plan méthodologique, en affirmant que tout modèle doit être microfondé, et, en termes de macroéconomie orthodoxe, elle fut une réussite complète. Elle essaya également de révolutionner le champ de la politique économique et de supplanter l’économie keynésienne, mais elle se solda en définitive par un échec. Mais, peut-être à cause de ça, la méthodologie et la politique économique s’en trouvèrent embrouillées. La macroéconomie universitaire apparaît très éclectique lorsque l’on voit l’éventail de questions de politique économique auxquelles elle peut s’attaquer et de conclusions auxquelles elle peut aboutir, mais en termes de méthodologie, c’est plutôt l’opposé. »

Simon Wren-Lewis, « Is mainstream academic macroeconomics eclectic? », in Mainly Macro (blog), 13 janvier 2016. Traduit par Martin Anota

mercredi 6 janvier 2016

La confiance comme instrument politique

« Voici ma petite contribution au débat autour des modèles que Paul Krugman, Brad DeLong et Larry Summers ont récemment lancé et où il est question de la confiance. (Martin Sandbu en a fait un excellent résumé, même si je pense, comme vous allez le voir, qu’il a négligé quelque chose.) Ce qui fait débat (selon moi), ce n’est pas vraiment l’idée que la confiance puisse être importante dans certaines circonstances et qu’elle puisse être modélisée. Par exemple, l’existence de banques dépend de la confiance (en l’occurrence, de l’assurance que les déposants ont de pouvoir retirer leur monnaie quand ils le veulent) et, quand cette confiance disparaît, vous vous retrouvez avec une panique bancaire.

Mais dire que "dans certaines circonstances la confiance importe" et dire que "nous devons nous inquiéter pour la confiance des marchés obligataires dans une économie disposant de sa propre banque centrale lors d’une dépression", ce n’est pas du tout la même chose. Et je pense que Tony Yates et d’autres sont à deux doigts de faire cette erreur sans justification. Pourtant, il y a des circonstances dans lesquelles il peut être optimal pour un pays disposant de sa propre banque centrale de faire défaut, et Corsetti et Dedola (dans un article dont j’ai discuté ici) montrent comment cela peut entraîner des équilibres multiples.

(…) Dans son excellent nouveau livre (que je n’ai pas encore fini de lire), Rodrik parle du fait qu’il y a beaucoup de modèles en économie, mais il souligne que la question clé est celle de leur applicabilité. Donc vous devez vous demander si, dans le cas des Etats-Unis ou du Royaume-Uni en 2009, il y avait une réelle chance, même infime, que le gouvernement veuille faire défaut. La question n’est pas s’ils avaient une chance d’être forcés de faire défaut (ce n’est pas possible, puisqu’ils disposent de leur propre banque centrale), mais s’ils avaient une chance de choisir de la faire. Et la réponse doit être un "non" catégorique. Pourquoi le feraient-ils, avec des taux d’intérêt si faibles et une dette si facile à vendre ?

Un tel scénario s’appliquerait si le marché prenait soudainement peur et arrêtait d’acheter de la dette publique, la création monétaire provoquerait alors de l’inflation et, dans ces circonstances, le gouvernement choisirait de faire défaut. Mais nous étions au cœur de la plus grosse récession depuis les années trente, si bien que toute création de monnaie ne pouvait avoir d’impact immédiat sur l’inflation. Certes leurs banques centrales avaient à peine commencé à élargir leur base monétaire dans le cadre de l’assouplissement quantitatif. Mais 5 ans après, où est l’inflation ? Donc, une fois encore, il n’y avait pas de chance que le gouvernement choisisse de faire défaut : le travail de Corsetti et Dedola n’est pas applicable. (…)

Ah, mais que se passe-t-il si le marché reste effrayé tellement longtemps que l’inflation finisse par accélérer ? Les marchés arrêtent d’acheter la dette américaine ou britannique parce qu’ils pensent que le gouvernement va choisir de faire défaut et ils continuent de le croire, 5 ou 10 ans après, alors même qu’ils se désespèrent de trouver des actifs sûrs !? Corsetti et Dedola supposent que les agents sont rationnels, donc nous pouvons vraiment oublier leur travail. Nous sommes entrés, je crains, dans le monde des pures fantaisies.

Donc il n’y a pas de modèle applicable qui puisse justifier les hypothétiques effets de confiance qui nous ont amenés en 2009 à nous montrés réticents à l’idée d’émettre plus de dette publique. Il y a par contre des modèles qui suggèrent une forte pénurie d’actifs sûrs, mais ces modèles sont ignorés par ceux-là même qui s’élèvent contre l’idée d’une relance budgétaire. Pourtant, il n’y a pas non plus de preuves empiriques qui suggèrent que les marchés soient "effrayés" par l’endettement public.

Martin note que ce n’est pas parce que quelque chose n’a pas encore été formellement modélisé que cela ne peut pas survenir. Bien sûr, s’il entend par "modèle" un modèle DSGE proprement microfondé, j’ai moi-même déjà dressé ce constat à plusieurs reprises. Mais vous pouvez utiliser le terme "modèle" dans un sens plus large, pour désigner un ensemble d’arguments mutuellement cohérents. C’est ce sens-là que j’ai en tête lorsque je dis qu’il n’y a pas de modèle applicable.

(…) Quand des personnes invoquent l’idée de confiance, d’autres (en particulier les économistes) doivent se montrer immédiatement suspicieux. Cela permet aux groupes dont la confiance est soi-disant menacée de protéger leur intérêt propre. Les marchés financiers sont représentés par les économistes de la City ou de Wall Street et vous voyez systématiquement la confiance des marchés être invoquée lorsqu’il s’agit de défendre une position politique où ils ont des intérêts en jeu. Les économistes des marchés obligataires n’ont jamais été contre l’idée d’une consolidation budgétaire, si bien que la confiance des marchés est invoquée pour contester l’idée d’une expansion budgétaire. Les employeurs mettent en avant l’importance de maintenir leur confiance dès lors que l’on suggère de taxer leurs profits (ou hauts revenus). Comme je l’affirme dans ce billet, il y a une raison expliquant pourquoi les économistes des marchés financiers insistent autant sur l’importance de la confiance des marchés, au point qu’ils peuvent agir comme grands prêtres. (Ces économistes soulignaient-ils les dangers autour de l’accroissement du levier d’endettement lorsque la confiance importait vraiment, c’est-à-dire avant la crise financière mondiale ?)

Voici l’enseignement que j’en tire. Si l’économie aboutit à une certaine conclusion et si les personnes rejetant cette conclusion le font en se basant sur la "confiance", vous devez vous montrer très, très suspicieux à leur encontre. Vous devez vous demander où se trouve leur modèle (ou du moins un ensemble d’arguments mutuellement cohérents) et où se trouvent les preuves empiriques suggérant que ce modèle ou cet ensemble d’arguments soit applicable. Les responsables politiques qui parlent de "confiance" utilisent des arguments qui échouent à de tels tests (…). »

Simon Wren-Lewis, « Confidence as a political device », in Mainly Macro (blog), 6 janvier 2016. Traduit par Martin Anota

dimanche 3 janvier 2016

La politique monétaire et le problème d’affectation des instruments

« En Suède, la banque centrale a maintenu ses taux d’intérêt au-dessus de zéro, alors même que les prix étaient littéralement en train de chuter. Elle avait ramené ses taux à 0,25 % en 2009, puis elle les releva à 1 % en 2010, puis à 2 % en 2011. (…) Pourtant elle cible officiellement un taux d’inflation de 2 %. (…) La Riksbank s’inquiète à l’idée que les faibles taux d’intérêt puissent exacerber une bulle immobilière. La discussion est intéressante pour au moins deux raisons. La première est que la Riksbank ne s’inquiète principalement pas de l’impact de l’éclatement d’une éventuelle bulle sur le secteur financier lui-même. Elle ne s’inquiète pas d’une éventuelle seconde crise financière. Elle s’inquiète en fait de l’impact qu’aurait l’éclatement d’une éventuelle bulle sur les ménages (créant une autre récession de bilan) et la confiance du reste du monde. (…) Le gouverneur de la Riksbank estime que la hausse des taux est la seconde meilleure solution à ce problème. La première meilleure solution est la régulation macroprudentielle. Mais, comme le dit le gouverneur, "la politique monétaire en Suède a été utilisée pour gérer les déséquilibres financiers parce qu’il n’y a pas de cadre pour la politique macroprudentielle". (…)

Ce que je veux surtout dire ici est qu’une politique monétaire comme celle de la Suède risque de saper la légitimité des banques centrales indépendantes. Comme mes lecteurs réguliers le savent, je crois qu’il y a des domaines en macroéconomie où la délégation peut être hautement bénéfique. Pour comprendre pourquoi, il vous suffit de voir l’influence que d’aberrantes idées macroéconomiques peuvent souvent avoir sur les politiciens. D’un autre côté, la délégation sape potentiellement le processus démocratique. Il n’y a rien qui indique que les banquiers centraux ou les experts qui participent aux comités de politique monétaire aient un droit particulier de prendre des décisions qui peuvent avoir un impact substantiel sur la vie des gens.

C’est l’une des raisons pour lesquelles Alesina et Tabellini, parmi d’autres, ont souligné qu’une délégation ne réussit que lorsqu’il y a un large consensus sur ce qui constitue la bonne politique. Je pense que l’une des raisons pour lesquelles on a délégué la politique monétaire aux banques centrales reste toujours valide : il y a eu un consensus pour la politique monétaire. La tâche des banques centrales consiste essentiellement à maintenir l’inflation à un faible niveau. Bien sûr, il est possible de discuter les détails de la manière par laquelle elles peuvent y parvenir et c’est d’ailleurs ce que les macroéconomistes font une grande partie de leur temps. Mais la tâche première, et les principaux moyens par lesquelles elle doit être assurée, sont clairs et obtiennent un soutien presque universel.

Pendant quelques temps, le seul objectif potentiellement concurrent fut le maintien du chômage à un faible niveau : donc le double mandat de la Fed. Cependant il y a presque un accord universel parmi les économistes selon lequel le seul niveau soutenable de l’emploi ou du chômage que la politique monétaire peut essayer d’atteindre est précisément le niveau qui maintient l’inflation stable. Si ce niveau de chômage était trop élevé, cela signifie que des politiques autres que la politique monétaire doivent être utilisées pour régler le problème. Encore une fois, il y a des discussions à la marge, en particulier lorsque des chocs d’offre ou des chocs poussant les coûts à la hausse, mais peu de débat sur l’idée fondamentale.

Dès lorsque les banques centrales commencent à laisser l’inflation persister en-deçà de la cible (avec la perte en production que cela implique) en raison d’inquiétudes autour d’une éventuelle bulle immobilière, ce consensus s’évapore. Encore une fois, la Suède en donne un joli exemple. Lars Svensson, un universitaire hautement respecté et un ancien membre de la banque centrale, a mis en doute l’idée que cette politique puisse atteindre les objectifs qu’elle cherche à atteindre et il suggère que la banque centrale viole son mandat. (…) Sur la question de la manière par laquelle la politique monétaire doit prendre en compte le risque financier ou les bulles immobilières, il y a un large spectre de visions parmi les économistes.

(…) Je suis d’accord à l’idée qu’en l’absence de tout autre remède la politique de taux d’intérêt doit être influencée par la possibilité d’une crise financière, comme Michael Woodford l’a démontré formellement (…). Donc comment pouvez-vous exercer cette option de dernier ressort, mais aussi toujours assurer la légitimité des banques centrales indépendantes en se focalisant sur le contrôle de l’inflation ? J’aime assez bien le cadre institutionnel au Royaume-Uni, où il y a un comité de politique financière qui travaille avec le comité de politique monétaire, mais indépendamment de ce dernier. C’est le premier, et non le second, qui est en charge de la politique macroprudentielle. (…) Un tel cadre institutionnel fonctionne mieux si les deux comités incluent des experts provenant de l’extérieur de la banque centrale et, dans le cas du comité de politique financière, ces experts ne sont pas seulement d’anciens banquiers ou des banquiers toujours en activité. Avant que le comité de politique monétaire ne puisse commencer à laisser les craintes relatives à l’instabilité financière influencer ses décisions de taux d’intérêt, le comité de politique financière doit dire que l’on a épuisé tous les autres moyens que nous avons à disposition. (…) Ce cadre institutionnel met en évidence que ce n’est pas à ceux qui fixent les taux d’intérêt, mais à d’autres personnes de protéger les emprunteurs de leur propre folie. »

Simon Wren-Lewis, « Should fears of financial instability raise interest rates? », in Mainly Macro (blog), 17 novembre 2013. Traduit par Martin Anota



« Supposez que vous ayez deux objectifs pour la politique monétaire : la stabilité du secteur financier et la stabilité de l’économie réelle. Vous avez deux principaux instruments : les taux d’intérêt et la politique macroprudentielle (qui consiste par exemple à modifier les exigences en capital des banques ou à rendre plus ou moins difficile l’accès au prêt hypothécaire). Doit-on affecter chaque instrument à un unique objectif ou essayer d’atteindre les deux objectifs avec les deux instruments ?

Comme Tony Yates le souligne, les affectations sont rarement optimales d’un point de vue purement macroéconomique. Même si, disons, les taux d’intérêt sont moins efficaces que la politique macroprudentielle pour atteindre la stabilité financière, vous désireriez toujours à ce que les taux d’intérêt contribuent à cet objectif. Une exception est lorsqu’un instrument domine complètement l’autre : alors l’affectation est optimale. On trouve par exemple une telle exception dans une certaine classe de modèle où la politique monétaire domine la politique budgétaire comme moyen de stabiliser l’économie réelle (…). Mais ce type de résultat n’est pas courant et même lorsque vous obtenez un résultat comme celui pour une certaine classe de modèles, il n’est pas difficile d’ajouter quelques complications pour le rendre plus réaliste et de vous retrouver avec un tout autre résultat.

Si l’affectation dans le cas de la stabilisation réelle et financière n’est pas optimale, est-ce que cela implique que ceux qui fixent les taux d’intérêt doivent prendre en compte la stabilité financière ? Il est important de comprendre ce dont nous sommes en train de parler ici. (…) Il s’agit de savoir si des institutions comme la Fed aux Etats-Unis doivent avoir un triple mandat lorsqu’il s’agit de fixer les taux d’intérêt, où le troisième mandat est la stabilité financière. Les taux d’intérêt peuvent être changés si la stabilité financière est préoccupante, même si cela n’a pas de répercussions sur l’inflation ou la production. De même, les taux d’intérêt peuvent varier pour contribuer à la stabilité financière, même si cela écarte la production et l’inflation de leurs cibles.

Cependant nous avons déjà des affectations qui sont clairement sous-optimales d’un point de vue purement macroéconomique. La politique budgétaire est assignée au contrôle de la dette publique et la réduction de la dette n’est certainement pas un objectif de politique monétaire. Mais dans les modèles standards, cette affectation est clairement sous-optimale : quand la dette publique est élevée, la réduction des taux d’intérêt peut être assez efficace pour réduire la dette publique (en particulier si celle-ci est principalement de court terme) et les indésirables effets de second tour sur la production et l’inflation peuvent être contrés par la politique budgétaire. Pourtant le consensus est que la politique monétaire ne doit pas être utilisée pour réduire la dette publique.

La raison pour cette affectation sous-optimale s’explique probablement par les inquiétudes d’économie politique. Ou, pour le dire autrement, la politique se préoccupe avant tout des décisions sciemment sous-optimales. Réduire les taux d’intérêt pour réduire la dette ressemble trop à de la dominance budgétaire. Certains craignent que, s’il n’y a pas d’affectation institutionnelle, les politiciens ne vont pas adopter la politique optimale et qu’ils laissent l’inflation déraper en gardant les taux trop bas pour réduire la dette.

Est-ce que les mêmes craintes d’économie politique peuvent s’appliquer à la stabilité financière et à la politique monétaire, en particulier quand le même acteur (une banque centrale indépendante) est en charge des deux ? Je pense que c’est le cas, car les banquiers centraux sont fortement influencés par les pressions du secteur financier. Par conséquent, il y a un danger que si les taux d’intérêt sont fixés avec les deux objectifs en tête, les banquiers centraux ne vont pas adopter la politique optimale et, par exemple, accroître prématurément les taux d’intérêt avant que l’économie réelle exige un tel resserrement monétaire. La récente expérience de la Suède est un clair exemple où cela s’est produit. (…) »

Simon Wren-Lewis, « Political economy assignments », in Mainly Macro (blog), 25 novembre 2015. Traduit par Martin Anota



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« Les banques centrales doivent-elles réagir aux prix d’actifs ? »

« Les politiques monétaires laxistes alimentent-elles les bulles ? »

dimanche 13 décembre 2015

L’Allemagne a-t-elle délibérément adopté une politique non coopérative pour gagner en compétitivité ?



« Selon ce que j’ai décrit il y a plus d’un an comme le véritable récit de la crise de la zone euro, l’Allemagne a contenu les hausses de salaires nominaux sous le niveau des autres pays du cœur de la zone euro, ce qui lui permet de gagner graduellement un large avantage comparatif sur eux. Cela a eut plusieurs conséquences, mais peut-être que la plus importante d’entre elles est que, lorsque la Grande Récession survint, l’Allemagne fut en meilleure position que tous les autres pays de la zone euro. (C’est essentiellement un jeu à somme nulle, parce que le taux de change de l’euro varie pour influencer la compétitivité de l’ensemble de la zone euro) (…).

Jusqu’à présent j’ai toujours pris soin d’éviter de décrire ce comportement comme une politique délibérément non coopérative (beggar my neighbour). Mais l’un des cinq membres du Conseil allemand des Experts Economiques, Peter Bofinger, a écrit cela :

"En 1999, lorsque la zone euro débuta, l’Allemagne était confrontée à un taux de chômage excessivement élevé (…), bien qu’il était toujours inférieur à la moyenne de la zone euro. La solution au problème du chômage fut typique du système corporatiste de l’Allemagne. Déjà en 1995, Klaus Zwickel, le patron du puissant syndicat IG Metall, avait proposé un Bündnis für Arbeit (pacte pour le travail). Il a explicitement déclaré qu’il accepterait une stagnation des salaires réels, c’est-à-dire se contenter de laisser s’accroître les salaires nominaux juste suffisamment pour compenser l’inflation, si les patrons acceptaient de créer de nouveaux emplois. Cela mena au Bündnis für Arbeit, Ausbildung und Wettbewerbsfähigkeit (pacte pour le travail, l’éducation et la compétitivité), qui fut établi par Gerhard Schröder en 1998. Le 20 janvier 2000, les syndicats et patronats déclarèrent explicitement que les hausses de productivité ne doivent pas être utilisées pour les hausses de salaires réelles, mais pour des accords qui accroissent l’emploi. Par essence, la modération salariale est une tentative explicite de dévaluer le taux de change réel de manière interne. »

Vous entendrez toujours des gens dire que le deutschemark était surévalué lorsqu’il fut converti en euro, mais mes analyses à l’époque suggéraient que ce n’était pas le cas. En tout cas, il est difficile d’affirmer que le taux de change implicite de l’Allemagne est aujourd’hui sous-évalué dans la mesure où son excédent courant dépasse 7 % du PIB.

Il est difficile de sous-estimer l’importance de tout cela. Les patrons et salariés allemands se sont mis d’accord pour adopter une politique qui prendrait des emplois de leurs partenaires européens. (…) Cela fait de la l’Allemagne, un pays avec une capacité unique à coopérer sur une dévaluation interne de ce genre, un pays dangereux avec lequel former une union monétaire. La chose que je trouve extraordinaire à propos de tout cela est que les voisins de l’Allemagne semblent l’avoir laissée faire sans s’en rendre compte ou en tout cas sans s’en plaindre. »

Simon Wren-Lewis, « Was German undercutting deliberate? », in Mainly Macro (blog), 2 décembre 2015. Traduit par Martin Anota



« Lorsque l’on voit certains des commentaires qui ont été publiés suite à mon précédent billet, il apparaît évident que beaucoup ne comprennent pas comment fonctionne une union monétaire. (…) Je pense qu’une petite explication s’impose.

Nous devons partir de l’idée qu’un pays avec un taux de change flexible ne va pas accroître sa compétitivité externe en réduisant les salaires et prix domestiques. La raison en est que le taux de change varie d’une manière qui compense ce changement. C’est ce que les économistes peuvent appeler une proposition de neutralité basique et il y a eu plein de preuves empiriques pour soutenir cette idée. La zone euro dans son ensemble est comme une économie à taux de change flexible. Par exemple, si les salaires et les prix chutent d’environ 3 %, alors l’euro va s’apprécier de 3 %.

Que se passe-t-il si juste un pays dans la zone euro, comme l’Allemagne, réduit les salaires et les prix de 3 % ? Si l’Allemagne représente un tiers de l’union monétaire, alors les prix et salaires de l’ensemble de la zone euro vont diminuer de 3 %. Etant donnée la logique du précédent paragraphe, l’euro va s’apprécier de 1 %. Cela signifie que l’Allemagne gagne un avantage comparatif par rapport aux autres pays-membres de 3 %, plus un avantage de 2 % vis-à-vis du reste du monde. Ses voisins vont perdre en compétitivité à la fois dans l’union et à une moindre ampleur vis-à-vis du reste du monde.

Cela peut sembler compliqué, mais (…) c’est en fait très simple. La zone euro dans son ensemble ne gagne rien : les gains obtenus par l’Allemagne sont compensés par les pertes des autres pays-membres. Pour l’union monétaire dans son ensemble, c’est ce que les économistes appellent un jeu à somme nulle. L’Allemagne y gagne, mais ses pays-membres y perdent.

L’un des commentaires posés à mon précédent billet disait qu’il n’y avait rien dans les "règles" pour interdire cela, si bien que ce n’est donc pas un problème. Pourtant il doit être évident n’importe qui que ce genre de comportement est très pernicieux et peu compatible avec la solidarité de la zone euro. Dire que ça constitue une saine concurrence, c’est à côté de la plaque. La seule incitation que ça fournit, c’est d’inciter d’autres pays d’essayer d’imiter ce comportement. S’ils le font tous, rien ne sera gagné. Le taux d’inflation de la zone euro sera, toutes choses égales par ailleurs, plus faible, mais d’autres choses ne seront pas égales : la BCE va réduire ses taux pour essayer de ramener l’inflation à sa cible.

La raison pour laquelle il n’y a pas de règles formelles à propos de tout ceci est simple : vous ne pouvez pas légiférer à propos des taux d’inflation nationaux. Ce que vous pouvez faire (…), c’est d’établir des règles budgétaires basées sur les différentiels d’inflation comme je l'ai décrit ici. Si cela avait été le cas, alors quand les taux d’inflation relatifs de l’Allemagne auraient chuté, le gouvernement aurait été obligé de prendre des mesures budgétaires (voire aussi d’autres mesures) pour contrer cette désinflation. A nouveau, c’est la situation symétrique à ce qui aurait dû se passer dans les pays périphériques de la zone euro. Mais si des règles de ce genre avaient été proposées lorsque l’euro fut créé, je vous laisse deviner quel pays, selon moi, se serait montré le plus hostile à leur égard. »

Simon Wren-Lewis, « Competitiveness: some basic macroeconomics of monetary unions », in Mainly Macro (blog), 10 décembre 2015. Traduit par Martin Anota



aller plus loin...

« Adopter le modèle allemand ou sauver l’euro »

« L’Allemagne contre la zone euro »

« Les dévaluations internes peuvent-elles être efficaces au sein de la zone euro ? »

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