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Tag - The Economist

Fil des billets

jeudi 23 février 2017

L'espérance de vie continue d'augmenter dans les pays développés

GRAPHIQUE Espérance de vie à la naissance dans les pays riches (en nombre d'années)

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source : The Economist (2017), d'après The Lancet

mercredi 21 décembre 2016

La croissance mondiale entre 2013 et 2016

GRAPHIQUE Les contributions à la croissance du PIB mondial (en points de %)

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note : Les estimations se basent sur 57 économies représentant ensemble 83 % du PIB mondial

source : The Economist (2016)

jeudi 15 décembre 2016

Les populations des émergents sont plus ouvertes à la mondialisation que celles des pays riches

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source : The Economist (2016)

jeudi 24 novembre 2016

L'état du climat en 2016

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source : The Economist (2016)

lundi 29 août 2016

"Deux sur trois, ce n'est pas si mal" : zoom sur le triangle des incompatibilités de Mundell

« (…) Le trilemme, qui est également connu sous le nom de la trinité impossible ou du triangle des incompatibilités, dit qu’un pays doit choisir entre la libre mobilité des capitaux, la gestion du taux de change et l’autonomie de la politique monétaire (les trois sommets du triangle du diagramme). En l’occurrence, il peut choisir deux options, mais pas les trois simultanément. Un pays qui désire fixer la valeur de sa devise et avoir une politique de taux d’intérêt libre de toute influence étrangère ne peut laisser les capitaux passer librement ses frontières (le côté C du triangle). Si le taux de change est fixe, mais le pays ouvert aux mouvements de capitaux transfrontaliers, il ne peut avoir une politique monétaire indépendante (le côté A). Et enfin, si un pays choisit la libre mobilité des capitaux et désire garder une politique monétaire autonome, il doit laisser sa devise flotter (côté B).

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Pour comprendre le trilemme, imaginez un pays qui ancre sa monnaie au dollar américain, c’est-à-dire maintient un taux de change fixe, mais qui est également ouvert aux capitaux étrangers. Si sa banque centrale fixe ses taux d’intérêt à un niveau supérieur à celui des taux d’intérêt de la Fed, les capitaux étrangers vont affluer dans le pays pour obtenir de plus hauts rendements. Ces entrées de capitaux vont accroître la demande de monnaie domestique, si bien que l’ancrage avec le dollar finira par ne plus être tenable. Si les taux d’intérêt sont maintenus à un niveau inférieur aux taux en vigueur aux Etats-Unis, les capitaux vont au contraire quitter le pays et le taux de change va chuter.

Là où les barrières aux flux de capitaux sont indésirables ou vaines, le trilemme se ramène à un choix : soit adopter un taux de change flottant et garder le contrôle sur sa politique monétaire, soit adopter un taux de change fixe et se résoudre à perdre l’autonomie de sa politique monétaire. Les pays riches ont généralement choisi la première option, mais les pays qui ont adopté l’euro ont adopté la seconde. Les pays-membres de la zone euro ont d’ailleurs perdu l’autonomie de leur politique monétaire avant même d’adopter la monnaie unique.

Avant l’entrée dans la zone euro, les candidats ont dû ancrer leurs devises au deutschemark. Puisque les capitaux se mouvaient librement au sein de l’Europe, le trilemme obligeait les candidats à suivre la politique monétaire de l’Allemagne. Le président de la banque centrale danoise, Wim Duisenberg (qui devint par la suite le premier président de la Banque centrale européenne), reçut le surnom de "monsieur cinq minutes" en raison de la rapidité avec laquelle il prenait les mêmes décisions que la Bundesbank en matière de fixation des taux directeurs. Ce servage monétaire est tenable pour les Pays-Bas parce que son commerce est intimement lié à celui de l’Allemagne et parce que les deux pays tendent à connaître la même conjoncture. Pour des pays moins intimement alignées au cycle d’affaires de l’Allemagne, comme l’Espagne et la Grèce, le coût d’un abandon de l’indépendance monétaire a été bien plus élevé : les taux d’intérêt étaient trop faibles pour eux durant le boom et, une fois la crise amorcée, ils ne purent s’appuyer sur la dévaluation pour se tirer d’affaires.

A l’instar de plusieurs autres grandes idées économiques, le trilemme a un héritage compliqué. Pour une génération d’étudiants en économie, il découlait du fameux modèle Mundell-Fleming, qui incorporait l’impact des mouvements de capitaux dans une approche plus générale des taux d’intérêt, de la politique de change, du commerce et de la stabilité. Le modèle a été nommé ainsi en reconnaissance des articles publiés au début des années soixante par Robert Mundell, un brillant jeune théoricien du commerce international qui était d’origine canadienne, et Marcus Fleming, un économiste britannique qui travaillait au FMI. S’appuyant sur ses précédents travaux, Mundell montra dans un article en 1963 que la politique monétaire devient inefficace lorsqu’il y a une pleine mobilité des capitaux et un taux de change fixe. L’article de Fleming aboutit à un résultat similaire.

Si le monde de l’économie n’en était nullement ébranlé, c’était parce que les mouvements de capitaux étaient faibles à l’époque. Les devises des pays développés étaient ancrées au dollar américain dans le cadre d’un système de taux de change fixe mis en place à Bretton Woods, dans le New Hampshire, en 1944. C’est seulement après que cet accord se soit effondré durant les années soixante-dix que le trilemme gagna en pertinence dans le domaine de la politique économique.

Peut-être que la première mention du modèle Mundell-Fleming date de 1976 avec la publication d’une étude de Rudiger Dornbusch, un économiste du MIT. Son modèle de surréaction (overshooting) cherchait à expliquer pourquoi le flottement des taux de change qui se généralisait peu à peu se révélait si volatile. Ce fut Dornbusch qui contribua à populariser le modèle Mundell-Fleming via ses manuels (qu’il écrivit en collaboration avec Stanley Fischer, désormais vice-président de la Fed) et son influence sur ses étudiants, notamment Paul Krugman et Maurice Obstfeld. Le terme "trilemme" fut pour la première fois utilisé dans le cadre de la macroéconomie internationale dans un article publié en 1997 par Obstfeld, aujourd’hui économiste en chef au FMI, et Alan Taylor, qui travaille aujourd’hui à l’Université de Californie, Davis. (...)

Fleming et Mundell écrivirent leurs articles en travaillant au FMI, dans le contexte de l’ordre monétaire d’après-guerre que Keynes contribua à façonner. Fleming a été en contact avec Keynes durant les années quarante, lorsqu’il travaillait à la fonction publique britannique. Pour sa part, Mundell trouva son inspiration chez lui. Dans les décennies après la Seconde Guerre mondiale, les économistes ne pouvaient que difficilement imaginer un environnement de mobilité rapide des capitaux. Les mouvements de capitaux d’un pays à l’autre étaient limités en partie par la réglementation, mais aussi par la prudence des investisseurs financiers. Le Canada constituait une exception. Les capitaux passaient librement la frontière avec les Etats-Unis, en partie parce qu’il n’était pas pratique de chercher à endiguer de tels flux, mais aussi parce que les investisseurs financiers américains voyaient peu de danger à placer leur argent à la porte voisine. Une conséquence en était que le Canada pouvait ne pas à ancrer sa devise au dollar américain sans pour autant perdre le contrôle de sa politique monétaire. Donc le dollar canadien pouvait librement flotter de 1950 jusqu’à 1962. Un Canadian, tel que Mundell, était bien placé pour imaginer les arbitrages auxquels les autres pays feraient face une fois que les capitaux commenceraient à se déplacer librement d’un pays à l’autre et que leurs devises commenceraient à flotter librement. Quand Mundell gagna le prix Nobel d’économie en 1999, Krugman a parlé de "Nobel canadien". Il ne s’agissait pas d’une simple boutade. Il est frappant de voir que plusieurs universitaires travaillant dans ce domaine sont canadiens. Outre Mundell, Ronald McKinnon, Harry Gordon Johnson et Jacob Viner y ont apporté de décisives contributions.

Mais parmi les travaux les plus influents autour du trilemme, il y a ceux réalisés par une Française. Dans une série d’analyses, Hélène Rey, de la London Business School, a affirmé qu’un pays ouvert aux flux de capitaux et qui laisse sa devise flotter ne jouit pas nécessairement d’une pleine autonomie monétaire. L’analyse de Rey débute avec l’observation que les prix des actifs risqués, tels que les actions ou les obligations à haut rendement, tendent à se mouvoir dans le même sens que la disponibilité du crédit bancaire et le poids des mouvements de capitaux mondiaux. Ces co-mouvements, selon Rey, reflètent un véritable "cycle financier mondial" trouvant sa source dans les changements dans l’appétit des investisseurs financiers face au risque. Celui-ci est lui-même fortement influencé par les changements dans la politique monétaire de la Réserve fédérale (…). Lorsque la Fed réduit son taux d’intérêt, cela rend moins cher d’emprunter en dollars. Cela pousse à la hausse les prix d’actifs mondiaux et donc stimule la valeur des collatéraux contre lesquels les prêts peuvent être garantis. Les conditions mondiales de crédit s’assouplissent. Inversement, dans une plus récente étude, Rey constate qu’un relèvement inattendu du principal taux directeur de la Fed entraîne rapidement une hausse des primes de risque sur le crédit immobilier, non seulement aux Etats-Unis, mais aussi au Canada, en Grande-Bretagne et en Nouvelle-Zélande. En d’autres termes, la politique monétaire de la Fed façonne les conditions de crédit dans les pays riches qui ont à la fois des taux de change flexibles et des banques centrales décidant de leur propre politique monétaire.

Une lecture hâtive de ce résultat suggère que le trilemme de politique économique se ramène en fait à un dilemme : un choix entre rester ouvert aux capitaux transfrontaliers ou garder le contrôle de ses conditions financières locales. En fait, la conclusion de Rey est plus subtile : les devises flottantes ne s’ajustent pas aux flux de capitaux sans entraîner une modification des conditions monétaires domestiques, comme le trilemme l’implique. Donc si un pays veut garder l’autonomie de sa politique monétaire, il doit employer les outils "macroprudentiels" additionnels, tels que les contrôles de capitaux sélectifs ou d’additionnelles exigences sur le capital des banques pour contenir toute croissance excessive du crédit. Le travail de Rey suggère clairement qu’en raison de la puissance des mouvements de capitaux internationaux, l’autonomie monétaire d’un pays qui laisse flotter sa monnaie est bien plus limitée que ne l’implique le trilemme. Cela dit, un taux de change flexible n’est pas aussi limitatif qu’un taux de change fixe. Dans une crise, tout est suborné au maintien de l’ancrage, jusqu’à ce qu’il s’effondre. Une politique de taux d’intérêt domestique peut être moins puissante face à un cycle financier mondial qui trouve son origine dans les décisions de la Fed. Mais c’est toujours mieux que de ne pas en avoir du tout, même si, en termes de politique économique, c’est un peu comme se tenir sur une seule jambe. »

The Economist, « The Mundell-Fleming trilemma: Two out of three ain’t bad », 27 août 2016. Traduit par Martin Anota



« Les interventions sur le marché des changes et l’impossible trinité »

« L’autonomie de la politique monétaire est une illusion »

« La Fed et le cycle financier mondial »

« Les mouvements de capitaux et le système monétaire international »

« Trappe à liquidité, impossible trinité et contrôle des capitaux »

« Les pays émergents peuvent-ils dompter le cycle financier mondial ? »

« Les pays face aux pressions sur le marché des changes »

lundi 22 août 2016

Comment l’équilibre de Nash a révolutionné la théorie des jeux



« John Nash est arrivé à l’Université de Princeton en 1948 pour commencer son doctorat avec une lettre de recommandation d’une seule phrase : "c’est un génie en mathématiques". Il n’a pas déçu. A l’âge de 19 ans et avec seulement un cours d’économie universitaire à son nom, il réalisa au cours des 14 premiers mois qui ont suivi l’obtention de son diplôme le travail qui finirait, en 1994, par lui faire gagner le "prix Nobel d’économie" pour sa contribution à la théorie de jeux.

Le 16 novembre 1949, Nash envoya une note plus grande qu’une page aux Proceedings of the National Academy of Sciences, où il développa le concept qui a depuis reçu le nom d’"équilibre de Nash". Ce concept décrit une situation stable qui résulte de personnes ou d’institutions prenant rationnellement des décisions en se basant sur ce qu’ils pensent que les autres vont faire. A un équilibre de Nash, personne n’est capable d’améliorer sa propre situation en changeant de stratégie : chaque personne fait aussi bien qu’elle le peut, même si cela ne se traduit pas par un dénouement optimal pour l’ensemble de la société. Avec d’élégants développements mathématiques, Nash montra que chaque "jeu" caractérisé par un nombre limité de joueurs, qui ne disposent chacun que d’un nombre limité d’options à choisir, présente au moins un tel équilibre.

Ses intuitions étendirent le champ de la science économique. Sur les marchés parfaitement concurrentiels, où il n’y a pas de barrières à l’entrée et où les produits de chacun sont identiques, aucun acheteur ou vendeur ne peut individuellement influencer le marché : personne ne va prêter attention à ce que les autres font. Mais la plupart des marchés ne sont pas comme cela : les décisions des rivaux et des clients importent. Des ventes aux enchères au marché du travail, l’équilibre de Nash donna à la science lugubre une manière de faire des prédictions dans le monde réel en s’appuyant sur l’information relative aux incitations auxquelles chaque personne est soumise.

Un exemple en particulier est souvent utilisé pour symboliser l’équilibre : le dilemme du prisonnier. Nash a utilisé l’algèbre et les chiffres pour décrire cette situation dans un article publié en 1951, mais la version qui est familière aux étudiants en économie est bien plus frappante. (…) Il implique deux truands placés dans deux cellules de prison séparées qui se voient accorder chacun la même proposition de la part du procureur. Si tous les deux confessent un meurtre sanglant, ils auront une peine de dix ans de prison. Si l’un des deux reste silencieux, tandis que l’autre le dénonce, alors ce dernier obtiendra une remise de peine, tandis que le premier sera emprisonné à vie. Et si tous les deux restent muets, alors chacun ne sera inculpé que pour un délit mineur et ne passera qu’un an en prison. Il n’y a qu’une solution dans le dilemme du prisonnier que l’on puisse qualifier d’équilibre de Nash : chacun balance l’autre. Pour chacun, c’est la meilleure réponse à la stratégie de l’autre ; comme l’autre peut avoir craché le morceau, le balancer assure d’éviter la prison à perpétuité. Ce dénouement est vraiment tragique : si les deux truands avaient pu mettre en place une certaine forme de coordination, ils auraient pu se retrouver au final dans une meilleure situation pour chacun.

L’exemple montre que les foules peuvent être aussi bien égoïstes que judicieuses ; ce qui est le mieux pour l’individu peut être désastreux pour le groupe. Cette issue tragique n’est que trop banale dans le monde réel. Libres de piller les mers, les individus vont pêcher bien plus que ce qui est optimal pour le groupe, ce qui entraîne l’épuisement des stocks de poissons. Si les salariés se font concurrence pour impressionner leur chef en restant travailler plus longtemps au bureau, la main-d’œuvre va s’épuiser. Les banques sont incitées à prêter plus qu’il n’est prudent de le faire lorsque les prix de l’immobilier explosent.

L’équilibre de Nash a aidé les économistes à comprendre comment des individus qui cherchent à améliorer leur situation peuvent former des foules autodestructrices. Qui plus est, il les a aidés à s’attaquer au problème : ils doivent juste s’assurer que chaque individu fait face aux meilleures incitations possibles. Si les choses vont toujours mal (par exemple, si les parents refusent de vacciner leurs enfants contre la rougeole), c’est peut-être parce que les gens n’agissent pas dans leur propre intérêt. Dans ce cas, le défi de la politique publique se situe dans le domaine de l’information.

L’idée de Nash avait des antécédents. En 1838, l’économiste français Antoine Augustin Cournot a théorisé ce qui se passera si, dans un marché avec où seules deux entreprises sont en concurrence, chacune voyait les désavantages qu’il y a à accroître sa part de marché en stimulant sa production : en l’occurrence, cela réduirait les prix et les profits. Involontairement, Cournot a donné un exemple d’équilibre de Nash. Il fait sens pour chaque entreprise de fixer ses niveaux de production en se basant sur la stratégie de ses concurrents ; les consommateurs, cependant, se retrouvent avec moins de biens et avec des prix plus élevés que si une concurrence à plein régime avait prévalu.

Le mathématicien hongrois John Neumann fut un autre pionnier. En 1928, l’année où Nash est né, von Neumann proposa une première théorie des jeux formelle, montrant que, dans les jeux à deux personnes et à somme nulle, il y aurait toujours un équilibre. Quand Nash partagea ses trouvailles avec von Neumann, qui était alors un demi-dieu intellectuel, ce dernier les considéra comme "triviales", en y voyant qu’une simple extension des siens. En fait, le fait que von Neumann se soit focalisé sur les jeux à deux personnes et à somme nulle n’offrait seulement qu’un ensemble très étroit d’applications pour sa théorie. La plupart d’entre elles étaient militaires. C’est le cas de la destruction mutuelle assurée, dans laquelle l’équilibre est atteint en armant les adversaires avec les armes nucléaires (certains ont suggéré que le personnage de film Docteur Folamour était basé sur von Neumann). Rien de tout cela n’était particulièrement utile pour observer les situations du monde réel, notamment la plupart des formes de marché, dans lesquelles la victoire d’un parti n’implique pas forcément la défaite de l’autre.

Néanmoins, les économistes partagèrent initialement l’avis de von Neumann et négligèrent largement la découverte de Nash. Ce dernier s’est lancé dans d’autres aventures mathématiques, mais les espoirs qu’elles nourrissaient s’effondrèrent lorsqu’en 1959 il commença à souffrir de délires et de paranoïa. (…) Alors même qu’il combattait sa maladie mentale, son concept d’équilibre devint de plus en plus central dans la discipline. La part des articles d’économie citant l’équilibre de Nash a été multipliée par sept depuis 1980, et le concept a été utilisé pour résoudre plusieurs problèmes de politique dans le monde réel. Un fameux exemple en est le système hospitalier américain, qui se trouvait dans les années quarante à un mauvais équilibre de Nash. (...)

L’équilibre de Nash n’aurait pas reçu son statut actuel sans quelques améliorations apportées à l’idée originelle. Premièrement, dans de nombreuses situations, il peut y avoir plus d’un équilibre de Nash. Les conducteurs choisissent sur quel côté de la route conduire en optant pour la meilleure réponse au comportement des autres conducteurs, avec des résultats très différents, en fonction de l’endroit où ils habitent ; ils roulent à gauche en Grande-Bretagne, mais à droite aux Etats-Unis. Au grand dam des économistes férus d’algèbre, la compréhension des stratégies nécessite de connaître les normes et habitudes sociales. Le théorème de Nash ne suffit pas.

Une seconde amélioration passe par la prise en compte des menaces non crédibles. Si un adolescent menace de fuguer si sa mère lui confisque son téléphone portable, alors il y a un équilibre de Nash où elle lui rend le portable pour maintenir la paix. Mais Reinhard Selten, un économiste allemand qui partagea avec John Nash et John Harsanyi le "prix Nobel d’économie" en 1994, affirmaie que ce n’est pas une issue plausible. La mère doit savoir que la menace de son enfant ne tient pas : qu’importe à quel point la perte d’un portable est tragique, une nuit dans les rues serait pire. Elle doit juste confisquer le portable pour forcer son fils à se focaliser sur ses devoirs.

Les travaux de Selten permettent aux économistes de restreindre le nombre possible d’équilibres de Nash. Harsanyi s’attaqua au fait que dans plusieurs jeux dans le monde réel, les gens ne sont pas sûrs de ce que leurs adversaires désirent. Les économistes auraient du mal à analyser les meilleures stratégies pour deux tourtereaux cherchant un lieu pour une date donnée sans avoir une idée de ce que l’autre préfère. En imbriquant les croyances de chaque personne dans le jeu (par exemple, la croyance que l’autre aime les pizzas autant que les sushis), Harsanyi rendit le problème solvable. Un problème différent persistait. Le pouvoir prédictif de l’équilibre de Nash dépend de la rationalité du comportement. Pourtant les êtres humains sont loin de toujours adopter un comportement rationnel. Dans les expérimentations répliquant le cadre du dilemme du prisonnier, environ la moitié des gens choisissent d’avouer. Pour les économistes qui se sont attelés à imbriquer la rationalité (et Nash) dans leurs modèles, c’est problématique. A quoi bon mettre en place les bonnes incitations si les gens n’agissent pas dans leur meilleur intérêt ? Tout n’était pas perdu. Les expérimentations ont aussi montré que l’expérience rend les joueurs plus avisés ; au dixième tour, seulement 10 % des joueurs environ refusaient d’avouer. Cela a amené les économistes à être plus prudents à propos de l’application de l’équilibre de Nash. Avec des jeux plus compliqués et des jeux où les joueurs n’ont pas la chance d’apprendre de leurs erreurs, ses intuitions ne marchent pas aussi bien.

L’équilibre de Nash joue toutefois un rôle central dans la microéconomie moderne. Nash est mort dans un accident de voiture en 2015 ; il avait alors retrouvé sa santé mentale, repris l’enseignement à l’université de Princeton et reçu un "prix Nobel" collectif pour avoir montré que les interactions au sein du groupe importent davantage que tout individu. »

The Economist, « Game theory: Prison breakthrough », 20 août. Traduit par Martin Anota

lundi 15 août 2016

Le fabuleux destin du multiplicateur budgétaire



« Au sommet de la crise de la zone euro, lorsque les taux d’intérêt sur la dette publique atteignaient des sommets dans plusieurs pays européens et que le risque de défaut de paiement augmentait, la Banque centrale européenne et les pays-membres plus sains de la zone monétaire cherchèrent à mettre un terme au désastre en accordant des plans de sauvetage. Mais ces derniers étaient assortis de conditions. Ils imposaient très souvent à leurs bénéficiaires une discipline budgétaire stricte, visant à ramener les finances publiques sur une trajectoire soutenable. Certains économistes affirmaient en effet que l’austérité budgétaire était d’une douloureuse nécessité. D’autres considéraient au contraire qu’elle peut s’avérer contre-productive, en réduisant la croissance économique et par là même les recettes publiques, si bien qu’elle laisse non seulement les pays plus pauvres, mais aussi plus endettés. En 2013, les économistes du FMI rendirent leur verdict sur ces programmes d’austérité : ces derniers avaient provoqué plus de dommages économiques que ce qui avait été initialement prévu, notamment par le Fonds lui-même. Où le FMI s’était-il trompé lorsqu’il fit ses premières prévisions ? Ce qu’il avait sous-estimé, comme l'ont montré Olivier Blanchard et Daniel Leigh, c’était la taille du multiplicateur budgétaire.

Le multiplicateur est une idée simple et puissante, mais aussi l’objet de profonds débats. Il est constitue un élément crucial de la macroéconomie keynésienne. Au cours des 80 années passées, sa place dans la science économique a profondément évolué. Il fut à un moment donné considéré comme un concept d’importance fondamentale, puis fut ensuite discrédité. Il est maintenant de nouveau en vogue.

L’idée du multiplicateur émergea lors de la Grande Dépression, lorsque les économistes débattaient sur ce que pouvait être la meilleure manière de répondre à cette dernière. Dans les années vingt, la Grande-Bretagne a basculé dans la récession. La Première Guerre mondiale avait laissé les prix plus élevés et la livre plus faible. Le gouvernement était néanmoins déterminé à restaurer le taux de change de la livre sterling à sa valeur d’avant-guerre. Pour y parvenir, il garda une politique monétaire excessivement restrictive, qui provoqua une déflation et une récession prolongées. Les économistes débattaient à l’époque sur ce qui pouvait être fait pour améliorer les conditions des travailleurs en souffrance. Certains suggéraient de mettre en place un programme d’investissement public afin de ramener les chômeurs à l’emploi.

Le gouvernement britannique écartait une telle mesure. Il avait fait sienne la croyance conventionnelle de l’époque, celle que l’on appelait souvent le "point de vue du Trésor" (Treasury view). Il croyait que les dépenses publiques, financées via l’emprunt, ne stimuleraient pas l’activité économique, parce que l’offre d’épargne disponible dans l’économie pour l’emprunt est fixe. Le gouvernement pensait que s’il utilisait une partie des capitaux pour construire de nouvelles routes, par exemple, il priverait les entreprises privées du même montant de capitaux. Il y aurait certes de plus fortes dépenses et plus d’emplois dans une partie de l’économie, mais les dépenses et les emplois disparaitraient conséquemment dans le reste de l’économie.

Mais comme l’économie mondiale bascula toute entière dans la dépression et que la crise économique s’aggrava en Grande-Bretagne, cette conception fit de moins en moins consensus. En 1931, l’économiste britannique Richard Kahn publia un article proposant une théorie alternative : selon lui, un surcroît de dépenses publiques stimulerait directement l’activité et aurait des "répercussions bénéfiques". Si la construction de routes, par exemple, permettait d’embaucher des chômeurs et permettait à ces derniers de davantage consommer, il estimait que cela pouvait entraîner une hausse soutenue de l’emploi total.

L’article de Kahn était en phase avec la pensée de John Maynard Keynes, le grand économiste britannique de l’époque, qui travaillait sur ce qui allait devenir son chef-d’œuvre, la Théorie générale. Keynes y expliqua plus précisément comment le multiplicateur pouvait fonctionner et comment cela permettait au gouvernement pour redonner la santé à une économie déprimée. Keynes était un personnage singulier, et l’un des plus grands penseurs du vingtième siècle. (…) Frustré par son incapacité à changer l’opinion de ceux qui détiennent le pouvoir et par l’aggravation de la récession mondiale, Keynes s’est lancé dans la rédaction d’un chef-d’œuvre critiquant le consensus qui prévalait alors en économie et proposant une alternative. Il présenta la Théorie générale comme un texte révolutionnaire et elle se révéla en être effectivement un.

Le livre est rempli d’intuitions économiques. Sa plus importante contribution reste le raisonnement derrière la proposition selon laquelle, dans une économie éloignée du plein emploi, le niveau d’investissement et du revenu national est déterminé, non pas par l’offre globale, mais par la demande globale. Keynes supposait qu’il y avait un "effet multiplicateur" associé aux variations des dépenses d’investissement. Toute dépense additionnelle du gouvernement, par exemple, accroît directement la production et le revenu du pays. Dans une première étape, cette monnaie irait aux entrepreneurs, aux fournisseurs, aux fonctionnaires ou aux bénéficiaires de prestations sociales. Ceux-ci dépenseront à leur tour une partie du supplément de revenu. Les bénéficiaires de cette dépense en dépenseront aussi un morceau, stimulant par là même l’activité économique, et ainsi de suite. Si au contraire le gouvernement diminuait ses dépenses, le multiplicateur fonctionnerait en sens inverse, déprimant l’activité.

Keynes pensait que cette intuition était particulièrement importante en raison de ce qu’il appelait la "préférence pour la liquidité". Il estimait que les gens aimaient avoir certains actifs liquides sous la main, en cas d’urgence. En temps de turbulences financières, la demande de liquidité ou d’actifs liquides s’accroît ; les investisseurs commencent à s’inquiéter plus à propos du rendement du capital que du rendement sur le capital. Keynes estimait que cela pouvait entraîner un excès d’épargne généralisé : dans un monde dans lequel chacun essaye d’avoir plus de liquidité, la demande globale s’en trouve déprimée, ce qui déprime à leur tour la production et le revenu, détériorant la situation des gens. Dans ce monde, une réduction des taux d’intérêt n’aide pas beaucoup pour stimuler la croissance. Et les taux d’intérêt ne sont pas très sensibles aux hausses de l’endettement public, étant donné l’excès d’épargne. Les dépenses publiques visant à stimuler l’économie peuvent alors générer une forte hausse de l’emploi, mais seulement une hausse négligeable des taux d’intérêt. Les économistes classiques pensaient que les travaux publics "évinceraient" l’investissement public ; Keynes disait que durant les périodes de faible demande globale ils pourraient au contraire stimuler les dépenses privées via l’effet multiplicateur.

Le raisonnement de Keynes se trouva conforté par l’impact économique de l’accroissement des dépenses publiques durant la Seconde Guerre mondiale. Les dépenses militaires massives en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis contribuèrent à fortement accélérer la croissance économique. Cela incita les responsables politiques, bien déterminés à ce que la Grande Dépression ne se reproduise pas, à embrasser l’économie keynésienne (et l’idée du multiplicateur) et celle-ci est devenue la pièce centrale de l’ordre économique d’après-guerre.

D’autres économistes poursuivirent là où Keynes s’était arrêté. Alvin Hansen et Paul Samuelson ont proposé des modélisations pour montrer comment une hausse ou une chute des dépenses dans une partie de l’économie se propage au reste de l’économie. Les gouvernements considéraient désormais que la gestion de la demande globale était de leur ressort. Dans les années soixante, la victoire intellectuelle de Keynes semblait totale. Dans un numéro du Time magazine publié en 1965, Milton Friedman déclara, « nous sommes tous keynésiens désormais » (une phrase souvent attribuée à Richard Nixon).

Mais le consensus keynésien se fractura dans les années soixante-dix. Sa domination fut érodée par les idées de Friedman lui-même, qui expliqua les cycles d’affaires par la croissance (ou le déclin) de l’offre de monnaie. Le monétariste déclara que de fantaisistes multiplicateurs keynésiens n’étaient pas nécessaires pour garder une économie sur le droit chemin. Selon lui, les gouvernements devaient simplement s’assurer que la croissance de la masse monétaire reste stable.

L’émergence de l’école des "anticipations rationnelles", menée par Robert Lucas, ébranla plus violemment le keynésianisme. Ses partisans, les nouveaux classiques, estimaient que la politique budgétaire serait déjouée par les contribuables. Ces derniers savent que l’emprunt public devra tôt ou tard être remboursé, si bien que tout plan de relance adopté aujourd’hui nécessitera une hausse des impôts demain. Les ménages vont alors épargner le supplément de revenu gagné avec le plan de relance en prévision du supplément d’impôt qu’ils devront payer plus tard. Le multiplicateur des dépenses publiques serait en fait être proche de zéro, comme chaque dollar dépensé en plus par l’Etat est presque entièrement compensé par une hausse d’un dollar de l’épargne privée. Les économistes derrière plusieurs de ces critiques se situaient dans les universités du Midwest, notamment l’université de Chicago. Parce qu’ils étaient souvent situés à proximité des Grands Lacs des Etats-Unis, on les qualifia d’"économistes d’eau douce" (freshwater economists). Ils affirmaient que les modèles macroéconomiques devaient commencer par décrire sous forme d’équations comment les agents rationnels prennent leurs décisions. Les événements des années soixante-dix semblaient confirmer leur critique de Keynes : les gouvernements cherchaient alors à stimuler leurs économies déprimées avec une relance budgétaire et monétaire, mais l’inflation et les taux d’intérêt s’élevèrent, tandis que le chômage restait élevé. Les économistes d’eau douce se déclarèrent victorieux. Dans un article qui fut publié en 1979 et qui s’intitulait "After Keynesian Economics", Robert Lucas et Tom Sargent, qui reçurent par la suite le prix Nobel, écrivirent que les défauts des modèles économiques keynésiens étaient "fatals". Les modèles macroéconomiques keynésiens étaient "d’aucune valeur pour guider la politique économique".

Ces attaques conduisirent à leur tour à l’émergence des "nouveaux keynésiens", qui empruntèrent des éléments des économistes d’eau douce comme les anticipations rationnelles, mais en gardant l’idée keynésienne que les récessions sont des défaillances de marché qui peuvent être surmontées grâce à l’intervention publique. Parce que la plupart d’entre eux travaillaient dans les universités sur les côtes américaines, ils se qualifièrent d’"économistes d’eau de mer" (saltwater economists). Parmi les nouveaux keynésiens, il y a Stanley Fischer, désormais vice-président de la Fed, Larry Summers, un ancien Secrétaire au Trésor, et Greg Mankiw, qui était à la tête du Conseil des conseillers économiques de George W. Bush. Dans leurs modèles, la politique budgétaire est pratiquement neutre. Ils affirment que les banques centrales peuvent et doivent prendre en charge la gestion de la demande globale (…).

Pourtant au Japon depuis les années quatre-vingt-dix et dans la plupart des pays développés depuis la Grande Récession qui suivit la crise financière mondiale, la réduction des taux directeurs à zéro s’est révélée insuffisante pour raviver les économies déprimées. Plusieurs gouvernements se sont appuyés sur la relance budgétaire pour ramener les économies au plein emploi. Aux Etats-Unis, l’administration Obama a réussi à déployant un plan de relance d’un montant proche de 800 milliards de dollars.

Comme un nouveau débat sur les multiplicateurs budgétaires s’est ouvert, les économistes d’eau douce restèrent sur leur position. John Cochrane, de l’Université de Chicago, dit en 2009 à propos des idées keynésiennes : "Cela ne fait pas partie de ce que l’on a pu apprendre aux étudiants depuis les années soixante. Ce sont des contes de fée qui se sont révélés erronés. Il est très réconfortant en temps de turbulences de se rappeler les contes de fée que nous avons entendus lorsque nous étions enfants, mais cela ne les rend pas moins faux".

Les événements de la Grande Récession donnèrent de la matière à étudier pour les économistes. D’innombrables articles cherchant à estimer les multiplicateurs budgétaires ont été publiés depuis 2008. La plupart d’entre eux suggèrent que, avec des taux d’intérêt proches de zéro, le multiplicateur budgétaire associé aux plans de relance est supérieur à l’unité. Réciproquement, le FMI conclut que le multiplicateur (négatif) associé aux contractions budgétaires est souvent égal ou supérieur à 1,5. Alors que plusieurs responsables politiques restent engagés à consolider leurs finances publiques, de nombreux économistes affirment maintenant que le manque de relance budgétaire constitue l’un des plus gros échecs suite à la Grande Récession. Par exemple, Larry Summers et Antonio Fatas suggèrent que non seulement l’austérité budgétaire a substantiellement réduit la croissance économique, mais aussi qu’elle a conduit la dette publique à des niveaux bien plus élevés à ceux qu’elle aurait atteint si les gouvernements avaient au contraire poursuivi leurs plans de relance pour raviver la croissance. Près d’un siècle après sa création, le concept keynésien de multiplicateur n’a jamais été aussi pertinent et controversé. »

The Economist, « Fiscal multipliers: Where does the buck stop? », 13 août 2016. Traduit par Martin Anota



aller plus loin...

« Retour sur l’efficacité des multiplicateurs budgétaires »

« L’austérité est-elle vouée à l’échec ? »

« Quelle est la taille du multiplicateur budgétaire ? »

« Quelle politique budgétaire faut-il adopter lors d'une récession ? »

« Quel est l'impact de l'austérité lors des récessions prolongées ? »

« Multiplicateur budgétaire et politique monétaire »

vendredi 25 septembre 2015

La croissance du commerce mondial continue de ralentir

GRAPHIQUE Evolution du commerce mondial (variation par rapport à l'année précédente, moyenne sur six mois, en %)

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source : The Economist (2015), d'après les données du CPB et de l'OCDE



aller plus loin... lire « L’essoufflement du commerce mondial »

lundi 26 mai 2014

Une certaine idée de la désunion

GRAPHIQUE Nombre de sièges détenus par les partis eurosceptiques au Parlement européen suite aux élections de 2014

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source : The Economist (2014)