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jeudi 7 octobre 2021

L’économie a-t-elle un problème avec les femmes ?

« Quand Elinor Ostrom est devenue la première femme à recevoir le Prix de la Banque de Suède en mémoire de Nobel en 2009, elle a dit : "je ne serai pas la dernière". Elle n’est certes plus, depuis, la seule femme à avoir obtenu cette récompense, mais ce fut incroyablement tardif. Autre chose gênante, Ostrom, qui mourut en 2012, fut récompensée malgré le fait qu’elle fut en dehors de l’économie orthodoxe.

Mais alors, la science économique a-t-elle un problème avec les femmes ? Et les femmes ont-elles un problème avec la science économique ?

Un peu plus tôt cet été, la Royal Economic Society a publié un rapport passant en revue le déséquilibre de genre en économie au Royaume-Uni. (…) Le tableau qu’elle dresse n’est pas très encourageant. L’économie universitaire reste une activité très largement masculine et plus on monte dans la hiérarchie des postes, plus la domination masculine est importante. Les femmes constituent 32 % des étudiants en économie (contre 27 % en 1996) et 26 % des économistes universitaires (contre 18 % en 1996).

Sur l’échelle d’un quart de siècle, le rythme des progrès n’est pas très rassurant. C’est aussi une mauvaise nouvelle pour la science économique. L’économiste Diane Coyle, professeure de politique publique à Cambridge, le dit succinctement ainsi : "il n’est pas possible de faire de la bonne science sociale si vous êtes si peu représentatif de la société".

Le problème semble bien plus aigu pour l’économie universitaire que pour la science économique en général. La moitié de tous les étudiants diplômés en économie sont des femmes. Ces femmes semblent ensuite aller dans le secteur privé (la banque, le cabinet-conseil et la technologie d’information) ou elles vont dans des think-tanks, la Banque d’Angleterre ou le Government Economic Service, qui emploient tous une plus grande proportion de femmes économistes que ne le font les universités. Au niveau international, les femmes dirigent actuellement ou ont récemment dirigé le Trésor américain, la Réserve fédérale des Etats-Unis et le FMI. Les économistes en chefs du FMI et de la Banque mondiale sont des femmes. Donc, il semble extraordinaire que l’économie universitaire soit si peu accessible ou si peu attrayante pour les femmes.

Une part du problème tient à la précarité des emplois universitaires dans tous les champs et les exigences à publier à un rythme frénétique au moment même où beaucoup de femmes envisagent de prendre un congé maternité. Il ne doit pas être impossible de redéfinir les emplois universitaires pour les rendre plus attrayants et disponibles pour les personnes avec d’autres exigences en ce qui concerne leur temps. Jusqu’à présent, malheureusement, il ne semble pas que nous y soyons parvenus.

Mais le manque d’opportunités de carrière compatibles avec la vie de famille n’est pas le seul problème. Il y a quatre ans, Alice Wu, alors étudiante de l’Université de Berkeley, a publié une étude où elle analysait systématiquement le langage utilisé à propos des femmes universitaires sur le forum web EconJobRumors. (J’épargne aux lecteurs les détails, souvent avec des allusions sexuelles, un contenu offensant ou les deux. Mais les jeunes femmes économistes explorant le marché du travail universitaire ne s'épargnent pas ces "détails".)

L’étude de Wu a entraîné une certaine prise de conscience à l’American Economic Association, qui accorde depuis davantage d’attention à la mesure de la discrimination que les femmes peuvent rencontrer dans la profession. Il reste à voir si quelque chose de productif en est tiré, mais il vaut mieux s’informer sur ces problèmes plutôt que de les ignorer.

La journaliste économique Stacey Vanek Smith, auteur de Machiavelli for Women, estime que la transparence aide à faire changer les choses. Au Royaume-Uni, il est désormais obligatoire pour une organisation avec au moins 250 salariés de rendre public tout écart dans la rémunération moyenne entre hommes et femmes. Vanek Smith pense que cette règle réduit les inégalités salariales de genre : il est embarrassant d’avoir à expliquer de béantes inégalités salariales et les chefs n’aiment pas être embarrassés. Il est aussi maintenant devenu embarrassant d’avoir trop peu de femmes universitaires dans les postes de responsabilité universitaires, en particulier quand les femmes sont si visibles dans les postes de responsabilité dans les institutions de politique économique.

Donc il y a de l’espoir. Et un simple petit pas supplémentaire consisterait à mieux vendre l’économie à ceux qui arrivent à l’université et à mieux l'enseigner à ceux qui l'ont choisie comme discipline. "Si vous demandez" à des jeunes "comment ils décriraient un économiste, ils diront que c’est un homme ennuyeux avec un costume trois pièces", dit Sarah Smith, professeure d’économie à l’Université de Bristol. "Si vous leur demandez de quoi parle l’économie, ils vous diront d’argent, de banque et de finance." Smith et Diane Coyle pensent que cette identification de l’économie à l’argent et à la finance est quelque chose qui attire davantage les garçons de 17 ans que les filles de 17 ans. Je ne peux pas prouver que cette mauvaise perception contribue aux déséquilibres en termes de genre, mais elle joue certainement sur la "vente" de l’économie.

Core, un cours influent à accès libre, adopte une approche différente. Il commence avec de grosses questions économiques concernant les inégalités, la pauvreté et le développement durable, des questions que les étudiants à travers le monde considèrent comme essentielles. Core utilise ensuite les outils parfaitement standards en économie pour explorer ces questions. Cela rend davantage justice à ce que la science économique peut être. Si elle augmente aussi l’attrait de la matière, c’est un bonus.

La carrière d’Elinor Ostrom doit servir d’exemple. Elle a été écartée de l’économie conventionnelle parce que, parce qu’elle était une fille dans les années 1940, elle a été écartée des mathématiques. Elle s’est lancée dans la science politique et a abouti à une compréhension plus inclusive des questions auxquelles l’économie pouvait s’attaquer, des outils qui pouvaient être utilisés et des personnes qui devaient être là quand des décisions étaient prises. C’est une personne qui a permit d’approfondir la science économique en l’élargissant. Elle ne sera pas la dernière à le faire. »

Tim Harford, « Does economics have a problem with women? », 23 septembre 2021. Traduit par Martin Anota



aller plus loin... lire « La science économique rend-elle sexiste ? »

vendredi 6 août 2021

Que nous enseigne l’épidémie de Covid-19 à propos du changement climatique ?

« Comme le faiseur de sermons peu inspiré qui cherche une façon de tout relier à Jésus, certains commentateurs trouvent une façon de relier chaque chose au changement climatique. En décembre dernier, un éditorial publié dans le journal médical The Lancet qui évoquait l’épidémie de Covid-19 et le changement climatique déclarait que "les causes des deux crises partagent des similarités et leurs effets convergent… Toutes deux sont nées de l’activité humaine qui a entraîné une dégradation de l’environnemental".

Je suppose que c’est vrai. Mais comme avec le faiseur de sermons dont les chaussettes dépareillées lui rappelle le miracle de la multiplication des pains et poissons, ce n’est pas parce qu’une analogie peut être faite qu’elle peut être instructive. Il est vrai que le changement climatique et la pandémie de Covid-19 sont de gros problèmes qui nécessitent une forte réponse, mais les différences entre les deux peuvent être aussi instructives que les similarités.

Une différence, évidente pour les journalistes, est que le Sars-Cov-2 a mis le monde sens dessus dessous en quelques semaines, alors que le rythme du changement climatique ne colle pas au cycle des nouvelles. Les volcans, qui peuvent temporairement altérer le climat, prennent du temps pour le faire. L’explosion du Tambora en Indonésie en 1815, l’une des plus puissantes éruptions de ces 100.000 dernières années, a réduit les températures mondiales et provoqué des mauvaises récoltes et pénuries alimentaires à l’autre bout du monde. Même avec un déclencheur si spectaculaire, cela prit une année.

Le changement climatique dû à l’émission de gaz à effet de serre est bien en cours, mais à une vitesse mesurée en décennies. En conséquence, il est presque impossible de couvrir le changement climatique comme une pure nouvelle. En fait, nous, les journalistes, écrivons à propos de sujets parallèles, par exemple en couvrant des conférences mondiales ou la publication de prodigieux rapports. Le fait est énorme, mais il ne s’agit pas de nouvelle.

Les activistes parlent désormais d’"urgence climatique" afin d’insuffler un sentiment d’urgence. Je suis d’accord : nous avons déjà perdu un quart de siècle pour mettre en place des mesures évidentes comme la tarification du carbone et tout retard supplémentaire aggrave le problème. Mais de tels retards seront toujours tentants.

Pour ceux qui s’inquiètent d’un manque d’action en matière environnementale, cette réalité décourageante est une fonction du mot "nouvelles". Il n’est pas facile de couvrir quelque chose qui survient lentement, que ce soit une menace existentielle comme le changement climatique ou un succès encourageant comme la disponibilité de vaccins contre les maladies infantiles.

Greta Thunberg a déploré dans le Financial Times la semaine dernière que "la crise climatique n’a jamais été traitée comme une crise". Elle a raison, mais jamais celle-ci ne sera traitée comme telle. Nous n’aurons jamais des conférences de presse quotidiennes au cours desquelles le premier ministre expliquerait à la nation comment le climat a changé au cours des dernières 24 heures.

C’est la différence la plus désespérante entre le changement climatique et l’épidémie de Covid-19. Mais il y a aussi une similarité tout aussi désarmante. Tous deux sont propices à la désinformation, à la polarisation et à la pensée magique. Aucun d’entre nous n’aime les conséquences du changement climatique ou du coronavirus, mais quelques uns vont plus loin. Parce qu’ils préfèreraient que le problème n’existe pas, ils se jettent sur n’importe quelle chose qui pourrait nous faire croire qu’il n’existe pas (…). Il y a en réserve un bataillon d’"entrepreneurs de conflits" qui profitent de la désinformation pour satisfaire cette demande de mensonges rassurants.

Mais il y a de l’espoir. La formidable réponse à l’épidémie de Covid-19 suggère que nous sommes capables d’user de certaines des vertus qui pourraient être nécessaires pour s’attaquer au changement climatique. Nous pouvons nous adapter de façon extraordinaire si nous devons et désirons faire d’importants sacrifices pour le bien commun. La pandémie nous montre aussi que résoudre un problème avec la technologie peut être plus facile que de le résoudre avec un changement de comportement tenace. Il est instructif de voir à quel point les vaccins ont été indolores et bon marché en comparaison avec les incessants confinements ou les morts en masse.

Bien sûr, il n’y a pas de vaccin contre le changement climatique, mais il y a eu des avancées étonnamment rapides vers des sources d’énergie bon marché et propres telles que le solaire et l’éolien et des batteries bon marché qui les rendent pratiques.

Là aussi, il y a une leçon à tirer de l’épidémie de Covid-19. Les vaccins ont produits au terme d’une quête mondiale de résultats, avec les chercheurs partageant des informations, tout en faisant la course pour les développer. Les gouvernements ont dépensé d’importantes sommes pour s’assurer que les sociétés privées aient les ressources et incitations nécessaires pour avancer à une vitesse qui sinon aurait été commercialement risquée. (Cela dit, les gouvernements auraient pu en faire davantage et ils peuvent toujours en faire davantage, dans la mesure où les bénéfices d’un surcroît de doses plus tôt sont énormes.)

Les gouvernements ont dans une certaine mesure soutenu l’énergie verte et d’autres technologies environnementales, mais à nouveau ils pourraient en faire plus avec les taxes, les subventions et les normes pour financer leur développement et en encourager l’adoption. Il y a peu de bénéfices à avoir une invention, que ce soit un panneau solaire bon marché ou un vaccin à ARN messager, s’il n’y a pas beaucoup d’utilisateurs.

Mais peut-être que je suis en train de devenir en faiseur de sermons, allant trop loin dans les analogies. Le développement d’un vaccin est un défi différent, plus facile, que le développement d’une nouvelle source d’énergie et d’un nouveau système énergétique pour l’utiliser. Les leviers de politique publique sont différents, tout comme les obstacles technologiques. Pour autant, nous pouvons agir de façon décisive, faire des sacrifices pour prendre soin les uns des autres, s’appuyer sur une génération pour en aider une autre et travailler à des miracles technologiques. Tout ce dont nous avons besoin à présent est de trouver une façon de nous focaliser sur un problème qui est trop lent pour être qualifié de crise, mais trop dangereux pour être nommé autrement. »

Tim Harford, « What does Covid teach us about climate change? », 9 avril 2021. Traduit par Martin Anota.

samedi 10 avril 2021

La technologie a fait reculer l’horloge de la productivité

« Est-ce que les aiguilles de l’horloge économique ont commencé à tourner à rebours ? Le fait déterminant de l’histoire économique est que les êtres humains ont été capables de produire en des quantités toujours plus grandes tous les biens et services auxquels ils donnent de l’importance.

Dans La Richesse des Nations, Adam Smith ne doute pas qu’au fondement de cette vertigineuse croissance économique se trouve la spécialisation, c’est-à-dire la division du travail. Pourtant, le travail de la connaissance moderne n’est pas du tout spécialisé. Peut-être que cela explique pourquoi nous semblons tous travailler dur sans pour autant avoir le sentiment d’en faire beaucoup ?

Comme Philip Coggan l’a noté dans son récit épique More: The 10,000 Year Rise of the World Economy, le livre que Smith publia en 1776 n’était pas le premier à noter que les gains de productivité résultaient de la spécialisation. Xénophon faisait le même constat 370 ans avant J.-C. Mais pourquoi la division du travail améliore-t-elle la productivité ? Smith mettait en avant trois avantages : les travailleurs perfectionnent ainsi des compétences spécifiques ; ils évitent les temps morts et pertes d’énergie liés au passage d’une tâche à une autre ; et ils peuvent utiliser et même inventer un équipement spécifique.

Le travailleur de la connaissance moderne colle mal à ce tableau. La plupart d’entre nous n’utilise pas d’équipement spécialisé : nous utilisons des ordinateurs capables de faire beaucoup de choses allant de la messagerie instantanée au montage vidéo en passant par la comptabilité. Et tandis que certains emplois de bureaux ont un flux de production clair, ce n’est pas le cas de beaucoup d'entre eux : ce sont des aquarelles floues où chaque activité déborde sur une autre.

J’ai noté pour la première fois cette inversion il y a vingt ans. A l’époque, les économistes se demandaient pourquoi les ordinateurs ne semblaient pas avoir stimulé la productivité. Entre-temps, j’ai eu un emploi de bureau avec une variété ahurissante de responsabilités. Parfois, je faisais de la recherche et de l’analyse, parfois je recherchais quelle police de caractère je devais utiliser pour mes diapos PowerPoint.

Le travail de bureau devient de plus en plus généraliste. Chacun fait aujourd’hui sa propre dactylographie et beaucoup s’occupent de leurs propres notes de frais, conçoivent leurs propres présentations et gèrent leur propre agenda. Nous avons tous accès à un logiciel facile à utiliser, donc pourquoi ne pas le faire ?

En 1992, l’économiste Peter Sassone publia une étude sur le flux de tâches dans les bureaux de grandes entreprises américaines. Il constata que plus un travailleur était haut placé dans la hiérarchie, plus il était susceptible de faire un peu de tout. Les assistants administratifs ne font pas d’encadrement, mais les cadres font de l’administratif. Sassone évoqua ainsi une "loi de la spécialisation décroissante".

Cette loi de la spécialisation décroissante s’applique sûrement davantage aujourd’hui. Les ordinateurs ont facilité la création et la circulation de messages écrits, l’organisation des voyages, la conception de pages web. Au lieu d’accroître notre productivité, ces outils ont amené des gens très qualifiés, très rémunérés à perdre du temps dans la création de mauvaises diapos. La variété est attrayante et c’est très bien d’avoir comme passe-temps la cuisson de levure ou le tricotage de pull-overs, mais un travail de bureau bien rémunéré ne peut se permettre une heure d’amateurisme.

Est-ce un vrai problème ? Peut-être. Adam Smith a décrit une manufacture d’épingles employant 10 spécialistes produisant 48.000 épingles par jour. Un simple généraliste, opérant sans équipement spécialisé, "pourrait peut-être fabriquer, avec toute son industrie, à peine une épingle par jour, mais ne pourrait certainement pas en faire une vingtaine". Personne ne s’attendrait à ce que la productivité soit multipliée par 4.800 si les travailleurs de la connaissance modernes passaient moins de temps à coordonner des réunions par mails et un peu plus de temps à se focaliser sur les aspects les plus cruciaux de leur travail. Mais un doublement de la productivité ne semble pas irréaliste.

Le nouveau livre de Cal Newport, A World Without Email, est intéressant sur ce point. En examinant les études de gestion scientifique du début du vingtième siècle, Newport démontre que les industriels ont analysé et écarté leurs processus inutiles il y a un siècle. Les gains ont été énormes. Par exemple, dans l’ensemble industriel de Pullman près de Chicago, les gens de divers départements allaient déambuler dans les ateliers de travail du cuivre et harcelaient les métallurgistes jusqu’à ce qu’ils obtiennent ce qu’ils voulaient. Après une profonde réorganisation, plusieurs employés furent embauchés comme gardes et pour programmer le travail. La productivité explosa.

Newport affirme que le travail de la connaissance tarde à réaliser une telle réflexion. N’est-il pas vrai que les tâches du travail de bureau sont souvent assignées et leur priorité hiérarchisée selon les demandes des collègues ? Certaines disciplines, comme la production d’un quotidien papier, ont développé un flux de travail clair qui ne dépend pas d’une longue chaîne de mails. Une grande partie du travail de la connaissance demeure toujours dans l’étape du "on déambule et on harcèle". Newport affirme que les cadres et administrateurs devraient protéger les spécialistes des distractions et que nous pourrions mieux faire si nous réfléchissions à reconsidérer notre processus productif depuis le début.

Faire du bureau une autre chaîne d’assemblage n’est guère enthousiasmant. Smith s’inquiétait à l’idée que la spécialisation simple et répétitive n’amène le travailleur à devenir "aussi stupide et ignorant qu’il est possible de le devenir pour une créature humaine". Dans une manufacture d’épingles au dix-huitième siècle, peut-être, mais moins pour le travail de la connaissance au vingt-et-unième siècle. Un autre passage de la Richesse des Nations convient peut-être mieux : "les hommes ont bien plus de chances de découvrir des méthodes plus simples et commodes pour atteindre un quelconque objectif lorsque leur attention est toute entière tournée vers cet objectif que lorsqu'elle est distraite". (...) »

Tim Harford, « Technology has turned back the clock on productivity », 8 avril 2021. Traduit par Martin Anota

samedi 6 février 2021

Que pouvons-nous apprendre de la plus grande expérience de télétravail ?

« En février 2014, le métro de Londres a été en partie fermé par une grève qui força plusieurs usagers à trouver de nouvelles façons d'aller travailler. La perturbation dura juste 48 heures, mais quand trois économistes (Shaun Larcom, Ferdinand Rauch et Tim Willems) étudièrent les données du réseau de transport de la ville, ils découvrirent quelque chose d’intéressant. Des dizaines de milliers d’usagers ne reprirent pas leur trajet initial, ayant a priori trouvé des façons plus rapides ou agréables de rejoindre leur destination. Quelques heures de perturbation avaient suffi pour les amener à prendre conscience qu’ils s’étaient trompé toute leur vie d’adulte sur leur moyen de transport.

Je le mentionne parce que nous sommes à un point tournant dans la pandémie. Beaucoup de personnes, notamment moi-même, ont travaillé à distance, depuis leur domicile. Pendant plusieurs mois, il a été difficile de se défaire du sentiment que cela durerait à jamais. Maintenant, nous faisons face à un possible retour à la normalité avec les vaccins ; peut-être pas aujourd’hui, peut-être pas demain, mais bientôt.

Ce que la grève du métro de 2014 nous apprend, c’est que des perturbations temporaires peuvent avoir des effets permanents. Parfois, il y a des cicatrices qui ne disparaissent pas. Parfois, une crise nous offre quelques leçons qui nous serons utiles une fois qu’elle sera finie. Donc, qu’avons-nous appris de l’expérience du travail à domicile ? Et dans quelle mesure va-t-elle se poursuivre une fois que l’épidémie sera finie ?

Un point évident est que, comme un usager du métro qui investit dans l’achat d’un vélo lorsque le métro est en grève, les salariés et les employeurs ont consacré beaucoup de temps et d’efforts pour acquérir les équipements et les compétences nécessaires pour supporter le changement. De tels investissements vont rendre le travail à domicile moins coûteux et plus attrayant à l’avenir. Je pense, cependant, que l’étape cruciale n’est pas l’investissement, mais l’information. Nous avons appris que le travail à domicile est plus productif que nous ne le pensions.

Emma Harrington et Natalia Emanuel, deux jeunes économistes de l’Université de Harvard, ont constaté qu’avant la pandémie les télétravailleurs d’une grande entreprise ont été moins productifs que ceux qui étaient restés travailler dans l’établissement de l’entreprise. Pourtant, quand tout le monde bascula au travail à distance, la productivité globale augmenta. L’explication de cette apparente contraction est que le travail à domicile est intrinsèquement plus productif, mais que cette vérité a été occultée par le fait que ce sont les travailleurs les moins productifs qui travaillèrent à la maison. Maintenant que les employeurs ont découvert que cette apparente pénalité en termes de productivité était illusoire, peut-être que le télétravail sera plus populaire à l’avenir.

De même, une fameuse étude sur le télétravail par Nicholas Bloom et ses collègues a analysé une expérience randomisée à Ctrip, une grande entreprise chinoise de voyage, dans laquelle certains salariés furent assignés au travail à domicile. On s’attendait à ce que la productivité chute, mais que les coûts à offrir un espace au bureau chuteraient également. En fait, Bloom et ses collègues observèrent que les travailleurs devinrent bien plus productifs avec le télétravail.

Tout cela suggère que la pandémie, comme la grève du métro, constituera l’électrochoc qui nous poussera à faire le télétravail que nous aurions dû faire dès le début. Mais je n’en suis pas sûr.

Un point qui est facilement occulté est que, dans ces deux études, les travailleurs en question, ont cessé de prendre des appels dans un centre d’appels pour prendre des appels à leur domicile. Dans l’étude de Bloom, les télétravailleurs et les travailleurs qui restèrent dans l’établissement de leur entreprise utilisaient le même équipement et le même logiciel, faisaient les mêmes tâches et étaient rémunérés avec les mêmes bonus.

Cela doit nous rappeler qu’il ne faut pas tirer de conclusions trop générales. Dans un centre d’appels qui fonctionne bien, les protocoles pour assigner, surveiller et clôturer les tâches sont biens établis. Ils ne nécessitent pas une chaîne de mails de groupes pour savoir ce qui se passe ou programmer une réunion sur Zoom. Ce n’est pas le cas de l’essentiel du travail intellectuel.

Comme Cal Newport, l’auteur de l’ouvrage A World Without Email, l’a souligné dans le New Yorker en mai dernier : "le travail intellectuel qui est réalisé dans les bureaux modernes (réflexion, investigation, synthèse, écriture, planification, organisation, et ainsi de suite) apparaît flou et désorganisé en comparaison avec les processus structurels de l’industrie manufacturière par exemple". Pour Newport, c’est un problème que l’on peut résoudre, mais la plupart des bureaux n’ont simplement pas trouvé la façon d’y parvenir. (...) L’improvisation va rester le principal mode de travail et, pour cela, les contacts en face à face semblent essentiels.

Une récente étude réalisée par Bloom avec Jose Maria Barrero et Steven Davis estime que le télétravail aux Etats-Unis sera quatre fois plus utilisé qu’avant la pandémie, passant de 5 % à 22 % des jours travaillés. Cela sera un retour à la normalité ; les chercheurs estiment qu’en mai 2020 plus de 60 % des travailleurs aux Etats-Unis travaillèrent depuis leur domicile. Mais il y aurait toujours une chute sismique de la demande pour les trajets travail-domicile et pour les bureaux aux centres-villes.

J’espère que la crise nous apprendra comment réaliser un travail productif et épanouissant à domicile. Mais il semble que la plupart d’entre nous, la plupart du temps, sont destinés à retourner au bureau le moment venu. Si c’est le cas, j’espère que la crise nous apprendra à réaliser un travail productif et épanouissant quel que soit l’endroit où nous serons. »

Tim Harford, « What can we learn from the great working-from-home experiment? », 28 janvier 2021. Traduit par Martin Anota



aller plus loin...

« Et si nous restions au domicile ? Les heurs et malheurs du télétravail »

« Quel est l’impact de l’épidémie de Covid-19 sur la productivité ? »

vendredi 28 août 2020

Des rats, des labyrinthes et le pouvoir des prophéties autoréalisatrices

« En 1963, un jeune psychologue appelé Bob Rosenthal mène une expérience dans laquelle ses assistants placent des rats dans des labyrinthes et observent ensuite combien de temps mettent les rats avant de trouver la sortie. Les rats sont placés dans deux cages : une pour ceux qui se sont révélés brillants et une seconde pour ceux qui se sont révélés médiocres. Les assistants ne sont pas surpris de voir que les rats intelligents sortent plus vite du labyrinthe que les autres.

Leur supérieur est par contre très surpris, parce qu’il sait qu’en vérité les deux cages contiennent des rats de laboratoire tout à fait ordinaires. Le professeur Rosenthal (qui poursuivra ensuite sa carrière dans un département de psychologie de Harvard) en conclut finalement que l’ingrédient secret était les anticipations de ses assistants : ils ont traité les rats "spéciaux" avec soin et traité avec mépris les rats "stupides". Quand nous nous attendons au meilleur, nous obtenons le meilleur, et ce même avec les rats.

L’histoire est bien racontée dans le nouveau livre, intitulé Humankind, de Rutger Bregman. Son intérêt pour les travaux du professeur Rosenthal n’est pas difficile à expliquer. Bregman affirme que les gens sont fondamentalement aimables et motivés. Mais il affirme aussi que lorsque nous attendons plus les uns des autres, alors, comme les rats, nous nous montrons à la hauteur. Si les enseignants, les policiers ou les patrons croient que les gens sont tristes, malhonnêtes ou paresseux, alors les choses ne leur donneront pas tort.

Le professeur Rosenthal est à l’origine de l’expression "effet Pygmalion", inspirée du récit d’Ovide où l’entichement d’un sculpteur pour sa statue insuffle la vie à celle-ci. Mais l’effet Pygmalion est simplement un exemple de ce que le sociologue Robert K. Merton appelait les "prophéties autoréalisatrices".

Il y a l’effet placebo et son jumeau malin, l’effet nocebo : si le docteur leur dit qu’un remède peut avoir des effets secondaires, certains patients peuvent ressentir ces effets secondaires, et ce même s’ils ont reçu des cachets neutres.

Les prophéties autoréalisatrices sont un concept incontournable en économie. Une récession peut être provoquée par l’anticipation d’une récession, si les gens hésitent à dépenser, à embaucher ou à investir. Et une ruée bancaire est la quintessence de la prophétie autoréalisatrice.

La prophétie autodestructrice est tout aussi fascinante et elle tourmente les prévisionnistes en économie. Si je prédis une hausse des prix du pétrole l’année prochaine, la hausse peut immédiatement survenir, dans la mesure où les traders réagissent à mon annonce en achetant davantage de pétrole aujourd’hui dans l’optique d’en vendre davantage plus tard. La prévision ne se vérifiera pas précisément parce que les gens croiront qu’elle est exacte.

L’ère du coronavirus nous en donne un bon exemple. Une minorité visible affirme que le coronavirus n’est pas pire que la grippe que nous ignorons chaque hiver, si bien que les confinements et les mesures volontaires de précaution ne sont pas nécessaires. Une observation des données donne à cette thèse l’allure de la vraisemblance. Le Royaume-Uni a souffert d’un excès de 65.000 décès durant la première vague de la pandémie et un excès de 25.000-30.000 décès est attribué chaque année à la grippe saisonnière en Angleterre. La disparité est-elle vraiment énorme pour justifier que le pays se mette à l’arrêt ?

L’erreur dans le raisonnement se manifeste clairement : le coronavirus n’a été "que" deux fois plus sévère que la grippe saisonnière parce que nous avons pris des mesures extrêmes pour le contenir. L’efficacité du confinement est utilisée comme argument pour prétendre que celui-ci n’a pas été nécessaire. C’est frustrant, mais c’est la nature d’une prophétie autodestructrice dans un environnement politisé. On pourrait dire la même chose à propos de Fort Knox. Personne n’a jamais essayé d’en voler l’or, donc pourquoi y mettre autant de gardes ?

Les prophéties autoréalisatrices peuvent être pernicieuses. Lorsqu’il écrit en 1948, Robert K. Merton se focalisait sur le racisme. Par exemple, certains prétendaient alors que les Afro-Américains étaient des briseurs de grève et qu’il fallait par conséquent les empêcher de rejoindre les syndicats. Merton nota que c’est parce qu’ils étaient exclus des syndicats que les Afro-Américains étaient des briseurs de grève. Le sexisme tient aussi aux prophéties autoréalisatrices. Puisque nos chefs étaient habituellement des hommes blancs par le passé, il est facile de favoriser de telles personnes pour les rôles de meneurs à l’avenir.

De telles prophéties peuvent aussi être utilisées pour le bien. Bob Rosenthal se pencha sur les écoles et il y constata que ce qui était vrai pour les rats traités avec respect l’était également des élèves. Convainquez un enseignant qu’un élève a des talents cachés et l’enfant l’éblouira bientôt.

Pourtant, il ne faut pas trop avoir foi envers la prophétie autoréalisatrice. L’excitation fiévreuse autour des cours boursiers de Tesla va aider l’entreprise à vendre des voitures et à soulever des fonds, mais, à long terme, la valeur d’une action Tesla sera déterminée par la profitabilité de Tesla. (…) Le fait est que certaines choses sont erronées malgré toute la ferveur avec laquelle nous les voulons qu’elles soient exactes. Nous plongeons souvent dans des projets avec beaucoup d’optimisme quant au temps qu’ils nous prendront et quant à leur résultat, mais notre optimisme ne fait que nous lancer. Il ne concrétise pas le projet.

Je pense que nous gagnerons à nous traiter les uns les autres avec gentillesse et respect et ce pas simplement parce que cela a marché avec les rats de Bob Rosenthal. Mais il y a des limites au pouvoir de la pensée positive. Même dans les dessins animés, Vil Coyote finit toujours par être rattrapé par la force de la gravité. »

Tim Harford, « Rats, mazes, and the power of self-fulfilling prophecies », 17 juillet 2020. Traduit par Martin Anota

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