Annotations

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

Tag - Tim Harford

Fil des billets

lundi 3 février 2020

Les robots prendront-ils tous nos emplois d'ici une décennie ?

« Est-ce que cette décennie sera finalement celle où l'on verra les machines prendre tous nos emplois ? Une telle crainte a été exprimée à plusieurs reprises au cours des derniers siècles et elle ne s'est pas concrétisée. Mais elle n’est pas intrinsèquement absurde.

En 1979, l’économiste Wassily Leontief rappelait le sort du cheval. Les chevaux ont été par le passé d’une importance économique vitale, mais ils disparurent dans la seconde moitié du vingtième siècle, avec la montée en puissance du moteur à combustion. Les chevaux ont toujours une niche, mais ils n’égaleront plus jamais les moteurs, et ce même si l’avoine devient extrêmement bon marché. Peut-être que de nombreux humains connaîtront le même sort que les chevaux ?

En 2003, les économistes David Autor, Frank Levy et Richard Murnane publièrent une étude dans le domaine de l’économie du changement technologique qui fit deux importants constats. Premièrement, ils soulignèrent (correctement) qu’il peut être trompeur de parler des robots (ou de toute autre technologie) comme prenant nos emplois. Les machines réalisent des tâches, une unité plus étroite de travail. Puisque la plupart des emplois impliquent de nombreuses tâches différentes, les robots ne prennent pas les emplois, mais ils peuvent radicalement les refaçonner. Un robot comptable n’est pas un C3PO ; c’est Excel ou QuickBook. Comme avec le cheval, il n’y a pas de salaire auquel les calculateurs humains peuvent égaler un ordinateur lorsqu’il s’agit de faire la somme d’un tableur. Pourtant, les comptables humains existent en grand nombre. Leurs emplois sont simplement très différents aujourd’hui.

Deuxièmement, lorsqu’il s’agit d’évoquer les tâches que les machines sont susceptibles ou non de prendre, les professeurs Autor, Levy et Murnane affirment qu’il ne faut pas partir de la distinction entre tâches "qualifiées" et "non qualifiées", mais plutôt de la distinction entre tâches "routinières" et "non routinières". Recalculer un tableur est une tâche qualifiée, mais routinière, si bien qu’elle peut être facilement automatisée. Nettoyer des toilettes exige peu de compétences (même moi je peux le faire), mais c’est une activité non routinière, si bien qu’il est difficile de l’automatiser. Cette façon de voir le monde s’est révélée être très utile. Elle explique pourquoi la technologie peut perturber nos emplois sans les détruire. Et pourquoi à la fois les emplois mal payés et les emplois très bien payés se sont révélés être très robustes, alors que les emplois moyennement rémunérés, associés à des tâches qualifiées, mais routinières, ont vu leur part dans l’emploi total décliner.

Mais dans un nouveau livre, A World Without Work, Daniel Susskind affirme que le deuxième constat d’Autor et alii est à revoir. Il observe que les frontières du "routinier" se brouillent rapidement. Considérons, par exemple, CloudCV, un système qui répond à des questions ouvertes à propos des images. Publiez une photo et posez n’importe quelle question. Une photographie montrait des vingtenaires assis dans un canapé avec du vin blanc et des canettes de Kronenbourg en face d’eux. "Que font-ils ?" demandai-je à l’ordinateur. "Ils jouent à la Wii", me répondit-il, correctement. "Que boivent-ils ?". "Probablement de la bière", répondit-il. "Comment est le temps ?" demandai-je en voyant qu’il y avait une fenêtre donnant sur l’extérieur. "Nuageux. C’était le cas. Le système donne des réponses précises à des questions formulées sans langage soutenu à propos de photographies prises au hasard. Est-ce une tâche routinière ? Pas vraiment.

Pas plus que la performance d’AlphaZero, un algorithme de jeu développé par DeepMind, une entreprise sœur de Google. En 2017, AlphaZero s’était entraîné pendant quelques heures pour battre le meilleur programme de jeu d’échecs et le meilleur programme de go, deux programmes qui ont facilement battu les meilleurs humains. Certains estiment que cette performance est moins impressionnante qu’il n’y paraît, mais il y a dix ans la simple idée qu’un ordinateur puisse battre un être humain au jeu de go semblait impossible. Ce que les superordinateurs de DeepMind peuvent faire aujourd’hui pourrait très bien être fait par n’importe quel ordinateur ou portable commercialisé en 2030.

Tâche après tâche, les ordinateurs finissent par nous surpasser. Dans le défi du Visual Question Answering lancé par CloudCV, les êtres humains atteignent le score 81 %. Les machines atteignaient le score de 55 % en 2016, puis de 75 % durant l’été 2019. C’est seulement une question de temps avec qu’elles fassent mieux que nous, tout comme AlphaZero joue mieux que nous au jeu de go. Le projet Artificial Intelligence Index, basé à l’Université de Stanford, suit une large variété de repères. Les machines font des progrès rapides en termes de réussites symboliques (comme jouer au poker), mais aussi dans la translation, la reconnaissance vocale et le classement des maladies comme le cancer de la peau (en visualisant des images de grains de beauté) et le diabète (en visualisant des images de rétine). Ces progrès sont réels. Et malgré le fait qu’il y ait plusieurs choses que les ordinateurs ne puissent faire, quand un algorithme fait une tâche précise à faible coût et de façon correcte, nous, les êtres humains, nous finissons par être poussés à exploiter de nouvelles capacités, tout en balayant les tâches que le logiciel laisse derrière lui. Pensez aux caisses automatiques dans votre supermarché.

Donc, les machines vont-elles prendre tous nos emplois au cours de cette nouvelle décennie ? Non, et cela reste une façon peu opportune de poser la question. Les machines empiètent sur les tâches et nous réagissons en réorganisant nos emplois, en devenant par conséquent plus productifs. Mais il y a une bonne raison de croire que les réorganisations qui seront à l’œuvre dans la décennie à venir seront déchirantes, mais aussi que certains perdront à jamais toute capacité à contribuer économiquement comme ils l’espéraient et l’attendaient. Surtout, il est probable que nos institutions politiques se révéleront incapables de nous permettre de nous adapter à un tel défi. »

Tim Harford, « Will the 2020s be the decade that the robots finally come for our jobs? », janvier 2020. Traduit par Martin Anota



aller plus loin...

« La croissance de la productivité menace-t-elle l’emploi ? »

« Innovation et inégalités »

« Les répercussions du progrès technique sur la répartition des revenus et l’emploi »

« Les robots, les intelligences artificielles et le travail »

mardi 21 janvier 2020

Le nouveau visage de l’économie

« Robert Solow, un lauréat du prix d’économie de la Banque de Suède en mémoire de Nobel, a déclaré avoir longtemps été "ennuyé" par le fait que la plupart des gens, même les gens instruits, "n’ont pas une idée claire de ce qu’est la science économique et de ce que font les économistes".

Solow est né à Brooklyn en 1924, dans ce qu’il qualifié de "famille des couches inférieures des classes moyennes", et il a vécu son enfance durant la Grande Dépression. Bien que son père ait toujours eu un emploi, Solow note qu’à l’âge de huit ans il prit conscience que ses parents s’inquiétaient continuellement, "et leurs inquiétudes étaient purement économiques : qu’allait-il se passer ? pourraient-ils continuer de joindre les deux bouts ?". Cette prise de conscience a façonné sa pensée tout au long de sa vie. Il a gagné une bourse pour étudier à Harvard à 16 ans et commença une carrière universitaire qui le verrait atteindre le sommet de la discipline, en gagnant le Nobel en 1987 pour sa contribution à la théorie de la croissance économique. Pourtant malgré une telle reconnaissance, Solow, qui a maintenant 95 ans, sent que son sujet est désespérément resté opaque aux yeux du grand public.

Puis, il y a quelques années, il s’est retrouvé assis aux côtés de la photographe Mariana Cook lors d’un dîner organisé par l’un de ses amis. Cook venait d’achever le projet de photographier 92 mathématiciens, incluant aussi bien des gagnants de la médaille Fields que des jeunes prometteurs au début de leur carrière. Solow lui suggéra de s’embarquer dans une série similaire de portraits, mais cette fois-ci d’économistes, et Cook fut emballée par l’idée. Dans l’introduction du livre qui en résulta, livre qui contient 90 portraits en noir et blanc pris par Cook au cours de ces trois années, Solow écrit : "Ma simple suggestion est devenue réalité et je me suis retrouvé à m’y impliquer de plusieurs façons. Naturellement, je me suis posé la question suivante : est-ce que faire un livre de portraits d’économistes universitaires est une chose utile ou raisonnable ou même saine à faire ?"

C’est une bonne question. La science économique reste une discipline déroutante. Elle est souvent perçue comme étant purement l’étude de l’argent. (Pas pour tout le monde : en effet, certains critiques se plaignent que les économistes ne s’intéressent pas autant à l’argent qu’ils le devraient.) Elle est facilement caricaturée comme étant excessivement mathématisée, remplie d’hypothèses absurdement irréalistes, élitiste et corrompue par sa proximité avec les entreprises et le monde de la finance. Et, comme avec n’importe quelle caricature, il y a une certaine vérité derrière chacune de ces accusations.

Donc, qu’est-ce que la science économique ? Alfred Marshall commence Les Principes de l’économie, le livre qu'il a publié en 1890 et qui eut une influence durable sur la discipline, par la définition suivante : "l’économie politique ou science économique est une étude de l’humanité dans les affaires ordinaires de la vie ; elle examine cette part de l’action individuelle et social qui est essentiellement consacrée à atteindre et à utiliser les conditions matérielles du bien-être". "Les affaires ordinaires de la vie" : ce n’est pas une mauvaise définition, même aujourd’hui. Mais la science économique a changé depuis l’époque de Marshall. Ce qu’étudie l’économie a changé, ainsi que la façon par laquelle elle étudie et même ceux qui font de l’économie.

Commençons avec l’objet de l’économie. Il peut sembler évident que les économistes doivent en rester à l’étude de l’économie, c’est-à-dire de la production et la consommation de biens et services qui sont échangés sur un marché ou pourraient l’être. Ils ne se sont jamais contentés de cela : Thomas Robert Malthus était un environnementaliste et une source inspiration pour Charles Darwin ; John Stuart Mill était philosophe ; John Maynard Keynes était intellectuellement débauché.

Mais ce fut Gary Becker et ses disciples qui ont systématiquement appliqué les outils méthodologiques de la science économique pour des questions sociales telles que la discrimination raciale, la famille et l’addiction. Certaines des idées que Becker a promues (notamment l’usage de l’éducation pour améliorer le "capital humain") devinrent si orthodoxes qu’elles sont devenues un cliché. D’autres restent controversées. Mais personne n’a été troublé quand l’économiste Emily Oster a publié des livres de conseil sur la grossesse et la maternité, quand Steven "Freakonomics" Levitt explique à quel instant il faut commettre un hold-up dans une banque ou même quand le Financial Times publie une colonne en utilisant l’économie pour donner des conseils sur la drague et la convenance. L’impérialisme économique est promis à rester.

La façon de faire de l’économie a aussi changé. Il y a vingt ans, l’économiste Ed Lazear a publié un article, "Economic imperialism", qui se focalisait tout particulièrement sur Becker. Lazear y affirmait que l’impérialisme économique avait été une réussite parce que "la science économique possède trois caractéristiques qui la distinguent des autres sciences sociales. Les économistes utilisent la figure d’individus rationnels qui adoptent un comportement maximisateur. Les modèles économiques donnent une énorme importance à l’équilibre et en font un point essentiel de toute théorie. Finalement, une focalisation sur l’efficience amène les économistes à se poser des questions que les autres sciences sociales ignorent".

C’est, je pense, un bon résumé de l’état de la situation en 1999. Mais deux décennies après, la science économique n’est plus autant collée à l’hypothèse de rationalité. Comme le montrent les prix Nobel d’économie pour l’économie comportementale qui ont récompensé Daniel Kahneman (2002), Robert Shiller (2013) et Richard Thaler (2017), il est à présent tout à fait acceptable de publier des études d’économie présentant un point de vue alternatif de la prise de décision humaine. Ce n’est pas le seul changement dans la boîte à outils de la science économique. Le premier essai clinique aléatoire moderne a été réalisé par un homme formé en science économique, Austin Bradford Hill, à la fin des années quarante, mais la méthodologie ne s’est pas généralisée en science économique avant le vingt-et-unième siècle. Les "randomistas", en premier lieu les lauréats du Nobel de 2019 Abhijit Banerjee, Esther Duflo et Michael Kremer, ont mis les résultats expérimentaux sur le devant de la scène ; les considérations que Lazear a soulignées ne sont pas oubliées, mais elles sont mises de côté.

D’autres économistes élargissent les outils de la science économique en tirant avantage de larges bases de données. C’est notamment le cas de Susan Athey, la première femme à avoir gagné la médaille John Bates Clark, et Raj Chetty, qui a gagné ce prix à l’âge de 33 ans. Parmi les sources de cette ruée aux données, il y a le trafic internet, les métadonnées des portables, l’imagerie satellitaire et l’explosion de bases de données administratives utilisées par de grandes organisations pour mener leur activité.

Si la façon de faire de l’économie change rapidement, les économistes en tant que tels changent peu. Les économistes étaient pour l’essentiel des hommes blancs. A présent, ils sont blancs ou asiatiques, mais toujours des hommes. Bien sûr, il y a quelques exceptions spectaculaires : en 2005, quand j’ai commencé à écrire ma colonne pour le Financial Times, aucune femme n’avait alors reçu le prix Nobel d’économie ; il y en a à présent deux. Chose encore plus déroutante, étant donné que la récompense est destinée aux plus jeunes chercheurs, aucune femme n’avait obtenu la médaille John Bates Clark il y a vingt ans. Il y en a maintenant quatre, ce qui est un progrès. Des femmes comme Elinor Ostrom, Claudia Goldin et Janet Yellen ont atteint les sommets de la profession, comme le fit Alice Rivlin.

Mais la science économique manque toujours de la diversité dont elle a besoin pour exploiter tout son potentiel. (…) Une étude publiée en 2014, intitulée "Women in academic science", conclut que les différentes disciplines universitaires ont gagné en parité, mais que la science économique constituait une exception. Nous devons faire mieux.

La science économique est une discipline controversée et cela ne risque guère de changer. Alors que les universitaires des sciences naturelles ne quittent qu’occasionnellement leur terrain pour s’enfoncer en territoire politique, comme dans le domaine du changement climatique et de la vaccination, la plupart des choses qu’étudient les économistes, des inégalités à l’immigration en passant par le commerce international et l’imposition, sont des thèmes récurrents du champ de bataille politique.

Pourtant, certains d’entre nous font de leur mieux et nous sommes tous des êtres humains, comme ces portraits le montrent. C’est une bonne chose de le rappeler.

Tim Harford, « The changing face of economics ». Traduit par Martin Anota

dimanche 15 décembre 2019

Qu’y a-t-il de si mauvais avec l’incertitude ?

« La seule certitude en politique aujourd’hui est celle qu’elle est incertaine. D’un point de vue britannique, il y a le jeu d’échecs apparemment sans fin autour du Brexit (…). Je suis sûr qu’il ne m’est pas nécessaire d’évoquer la situation aux Etats-Unis.

L’idée répandue est que l’incertitude politique est une mauvaise nouvelle, du moins pour l’économie. Est-ce réellement le cas ? Et si c’est le cas, pourquoi ? (…)

Les preuves empiriques tirées de la recherche menée par plusieurs économistes suggèrent que l’incertitude est en effet un frein pour l’activité économique. Nuno Limão et ses collègues ont montré que l’incertitude à propos de la politique commerciale est elle-même un genre de barrière à l’échange. Meredith Crowley et ses collègues ont constaté que les entreprises britanniques étaient moins susceptibles d’entrer sur les marchés de l’UE et plus susceptibles d’en sortir, si ces marchés étaient plus exposés au risque d’un effondrement dans les négociations du Brexit. Et Nicholas Bloom a constaté que l’incertitude, mesurée de plusieurs façons, tend à être une cause des récessions aussi bien que leur conséquence. Donc le problème est réel, mais qu’est-ce qui provoque exactement cela ?

Une théorie est qu’il y a quelque chose de profondément dérangeant à propos de l’ambigüité. En 1961, un jeune économiste prometteur appelé Daniel Ellsberg a exploré cette question dans le Quarterly Journal of Economics. (Ellsberg a ensuite acquis une plus large notoriété en devenant le lanceur d’alerte qui fit fuiter les Pentagon Papers.)

Ellsberg imagina un jeu impliquant deux urnes. Vous savez que chaque urne contient une centaine de balles et que certaines sont rouges et les autres noires. Vous savez que la première urne contient 50 balles rouges et 50 balles noires. Vous ne connaissez par contre pas la répartition entre boules noires et rouges dans la seconde urne. Imaginons que je vous propose de recevoir 100 dollars si la boule que vous tirez d’une urne est rouge. Dans quelle urne allez-vous préférer piocher, la première ou seconde ? La plupart des gens préfèrent la première. Mais les gens préfèrent aussi la première urne si on leur propose 100 dollars pour une balle noire. Ce n’est pas parce qu’ils pensent que leurs chances sont meilleures (logiquement, la première urne ne peut possiblement être un meilleur choix à la fois pour les balles rouges et pour les balles noires). C’est juste que le risque connu semble moins inconfortable que le risque ambigu. L’aversion à l’inconnu peut expliquer en partie pourquoi l’incertitude semble corroder les fondations de l’économie. Mais je pense que le principal problème est quelque chose de bien moins éthéré.

Imaginez que vous soyez un entrepreneur avec des projets et des permis pour construire, disons, une usine de recyclage de cartons à Peterborough. S’il y a une Brexit assez doux ou aucun Brexit, vous pensez qu’une grande usine serait le plus rentable. S’il y a un Brexit dur ou aucun accord, vous pensez que vous pouvez faire le maximum de profit avec une plus petite installation. Qu’allez-vous faire ?

C’est simple : vous allez attendre. Vous attendez même si voulez construire dans tous les cas une usine. Vous attendez parce que vous prendriez une meilleure décision si l’incertitude autour du Brexit disparaissait. L’incertitude fait qu’il est plus rentable de retarder l’investissement.

C’est la théorie. Qu’est-ce que les données suggèrent ? Au Royaume-Uni, l’investissement du secteur privé est remarquablement faible, alors même que le Royaume-Uni n’est pas en récession. En fait, il est difficile de trouver une époque passée où une économie britannique en croissance a été accompagnée d’un investissement aussi faible. Cette faiblesse a persisté depuis à peu près l’époque du référendum en 2016. Il est faible, aussi bien historiquement qu’en comparaison avec la situation aux Etats-Unis et en Allemagne. Peut-être que c’est une coïncidence, mais j’en doute.

Face à l’incertitude, les firmes vont préférer la flexibilité. Les économistes Benjamin Nabarro et Christian Schulz (…) ont un raisonnement intéressant. Ils suggèrent qu’au vu de l’incertitude durable autour du Brexit, ce désir de flexibilité est satisfait par l’embauche de travailleurs plutôt que par d’amples investissements en capital. C’est une manière d’accroître la production sans faire quelque chose d’irréversible. C’est une bonne nouvelle pour l’emploi et une mauvaise nouvelle pour l’investissement et la productivité.

Mon exemple de l’usine de recyclage de cartons suggérait que l’incertitude va avoir tendance à déprimer l’investissement, mais l’incertitude n’est pas toujours un obstacle de cette façon. Si le permis de construction pour cette usine de recyclage a une date d’expiration, imposant de faire quelque chose aujourd’hui ou de se résigner à ne jamais rien faire, vous allez opter pour le scénario qui vous semble le plus probable sur l’instant et construire quelque chose en fonction de ce scénario. Si l’incertitude n’était pas résolue avant 2025, vous pourriez aussi vous dire que les coûts d’un retard sont trop importants et construiriez quelque chose immédiatement.

Il y a même des situations où l’incertitude encourage les investissements exploratoires : ne sachant pas ce qui va arriver, vous allez essayer de vous assurer d’avoir pied dans chaque scénario qui vous semble possible. Par exemple, la possibilité infime que le gouvernement d’un grand pays puisse s’engager sérieusement contre le changement climatique encourage la recherche dans les technologies à faible carbone.

Toute incertitude ne déprime pas forcément l’investissement alors. Mais il y a un scénario qui risque de geler les projets de tout le monde, c’est celui-ci : une décision majeure avec de lourdes conséquences qui se trouve continuellement retardée. Si cela vous rappelle quelque chose, vous n’êtes pas le seul. »

Tim Harford, « What exactly is so bad about uncertainty, anyway? », octobre 2019. Traduit par Martin Anota



aller plus loin... lire « Le rôle de l'incertitude dans les cycles d’affaires »

vendredi 11 octobre 2019

Martin Weitzman, cet économiste du changement climatique qui a bouleversé ma vision du monde

« J’ai lu beaucoup d’articles d’économie, mais je n’ai pas beaucoup lu d’articles d’économie qui me fassent réfléchir, qui me fassent dire "cela change tout". Mais Martin Weitzman en a écrit un. Je me souviens très bien de l’endroit où j’étais lorsque je l’ai lu. Même pour un intello comme moi, ce n’est pas habituel.

Le professeur Weitzman s’est donné la mort fin août. Il avait 77 ans et on dit qu’il s’inquiétait beaucoup de perdre sa lucidité.

La triste disparition de Weitzman m’a amené à réfléchir sur ce qui a pu, dans cet article, autant me frapper. C’était un commentaire à propos du rapport de Lord Nicholas Stern sur l’économie du changement climatique. Weitzman a gentiment démoli le rapport Stern ("exact pour de mauvaises raisons") et a présenté une vision alternative du problème.

Pour ceux d’entre nous qui pensent que le changement climatique nécessite une action ferme et urgente, il y a deux faits dérangeants à prendre en compte. Le premier est que ses répercussions les plus inquiétantes (notamment les déluges, les mauvaises récoltes et les maladies) vont mettre plusieurs décennies, voire plusieurs siècles, avant de pleinement se manifester. Le deuxième est que, dans la mesure où le monde s’est fortement enrichi, les générations futures sont susceptibles d’être bien plus riches que nous ne le sommes.

Ces deux faits dérangeants nous amènent à conclure qu’il ne faudrait pas faire quelque chose de trop cher à court terme.

Voici une petite analogie. Imaginez que je découvre un problème d’humidité encore naissant dans mon logement. Un expert me dit que si je dépense 1.000 euros aujourd’hui, cela économisera 5.000 euros à mes arrière-petits-enfants en travaux de réparation dans un siècle. A première vue, il semble que je devrais régler ce problème d’humidité. Après réflexion, il pourrait être égoïste que je dépense ainsi cette somme aujourd’hui. Il vaudrait mieux que je place 1.000 euros en Bourse pour le compte de mes arrière-petits-enfants. Avec un taux de rendement réel de 3 % par an, cette somme rapporterait 20.000 euros ; avec un rendement de 5 %, elle rapporterait 130.000 euros. Dans tous les cas, mes arrière-petits-enfants ne seraient-ils pas plus riches que je ne le suis, tout comme je suis bien plus riche que ne l’étaient mes arrière-grands-parents ? Pourquoi s’inquiéter ? Mes arrière-petits-enfants pourront facilement régler le problème.

Cette simplification excessive des complexités du changement climatique permet d’évoquer quelque chose d’important. L’appel à l’action lancé par Lord Stern dépend du fait que nos descendants très riches vivant dans un avenir très éloigné prennent un poids important dans nos calculs. Il est difficile (pas impossible, mais difficile), de concilier cela avec la façon par laquelle nous nous comportons concernant d’autres problèmes, personnels ou sociaux. Nous ne mettons tout simplement pas de côté les neuf dixièmes de notre revenu pour en faire bénéficier les générations futures.

Weitzman a été l’un des économistes les plus importants qui aient soulevé ce problème. Mais il nous a ensuite demandé d’envisager le risque d’effets d’emballement. Un exemple : à mesure que le permafrost arctique fond, un large volume de méthane, un puissant gaz à effet de serre, est susceptible de s’en échapper. D’autres économistes ont reconnu le problème des "risques extrêmes" (tail risks), qui ne sont pas pris en compte dans les scénarii considérés comme les plus probables, mais personne n’a autant réfléchi à ces risques que Weitzman.

Les estimations centrales peuvent nous tromper. Le scénario le plus probable est que le changement climatique va provoquer des dégâts significatifs, mais gérables, pour les générations futures. Par exemple, l’Organisation Mondiale de la Santé estime qu’entre 2030 et 2050, le changement climatique pourrait provoquer 250.000 morts supplémentaires chaque année, en raison de menaces comme la malaria, l’exposition aux fortes chaleurs et la malnutrition, un problème moins grave que la pollution de l’air locale et la pollution atmosphérique à l’intérieur des habitations, un problème qui tue 8 millions de personnes chaque année. Si nous nous focalisons sur la prévision centrale, c’est la pollution atmosphérique au niveau local qui devrait retenir l’essentiel de notre attention.

Ce n’est seulement que lorsque que nous prenons en compte le risque extrême que nous réalisons à quel point le changement climatique pourrait être dangereux. La pollution atmosphérique locale ne va pas éradiquer l’humanité. Le changement climatique ne le fera probablement pas non plus. Mais il le peut. Quand nous achetons une assurance, ce n’est pas parce que nous nous attendons au pire, mais parce que nous savons que le pire peut se produire.

La contribution qui ouvre vraiment les yeux (du moins pour moi) a été l’explication de Weitzman que le pire scénario possible doit avoir un poids important dans les calculs rationnels. S’il y a une chance infime que le problème d’humidité donne à mes arrière-grands-enfants une pneumonie fatale, je ne dois pas l’ignorer. Et mes arrière-grands-enfants ne voudraient pas que je l’ignore : probablement riches, ils seraient heureux de sacrifier une petite fraction de leur revenu pour éviter de mourir hâtivement. Mais ils n’ont pas le choix. C’est moi qui l’ai.

Weitzman a été un homme particulièrement ingénieux. D’autres de ses contributions célèbres ont étudié l’arbitrage entre les taxes des émissions polluantes et les permis d’émissions, le problème de l’"Arche de Noé" de ce sur quoi il faut se focaliser quand il s’agit de préserver la biodiversité et l’un des premiers arguments en faveur d’un partage des profits des entreprises avec leurs salariés.

"Si nous ne pensons pas qu’une idée mérite le prix Nobel, nous ne devrions pas travailler dessus", a-t-il dit à un collègue. Certains économistes diraient qu’il a atteint cette norme plus d’une fois. Et ils ont été surpris d’apprendre qu’il ne partageait pas le prix Nobel l’année dernière, lorsque William Nordhaus a été récompensé pour ses travaux dans le domaine de l’économie du changement climatique.

Néanmoins, le message des récents travaux de Weitzman a influencé les débats sur le changement climatique : il ne faut pas ignorer les scenarii extrêmes. Ce que nous ne savons pas à propos du changement climatique est bien plus important, et bien plus dangereux, que ce que nous en savons. »

Tim Harford, « How this climate change economist changed my world ». Traduit par Martin Anota