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vendredi 28 août 2020

Des rats, des labyrinthes et le pouvoir des prophéties autoréalisatrices

« En 1963, un jeune psychologue appelé Bob Rosenthal mène une expérience dans laquelle ses assistants placent des rats dans des labyrinthes et observent ensuite combien de temps mettent les rats avant de trouver la sortie. Les rats sont placés dans deux cages : une pour ceux qui se sont révélés brillants et une seconde pour ceux qui se sont révélés médiocres. Les assistants ne sont pas surpris de voir que les rats intelligents sortent plus vite du labyrinthe que les autres.

Leur supérieur est par contre très surpris, parce qu’il sait qu’en vérité les deux cages contiennent des rats de laboratoire tout à fait ordinaires. Le professeur Rosenthal (qui poursuivra ensuite sa carrière dans un département de psychologie de Harvard) en conclut finalement que l’ingrédient secret était les anticipations de ses assistants : ils ont traité les rats "spéciaux" avec soin et traité avec mépris les rats "stupides". Quand nous nous attendons au meilleur, nous obtenons le meilleur, et ce même avec les rats.

L’histoire est bien racontée dans le nouveau livre, intitulé Humankind, de Rutger Bregman. Son intérêt pour les travaux du professeur Rosenthal n’est pas difficile à expliquer. Bregman affirme que les gens sont fondamentalement aimables et motivés. Mais il affirme aussi que lorsque nous attendons plus les uns des autres, alors, comme les rats, nous nous montrons à la hauteur. Si les enseignants, les policiers ou les patrons croient que les gens sont tristes, malhonnêtes ou paresseux, alors les choses ne leur donneront pas tort.

Le professeur Rosenthal est à l’origine de l’expression "effet Pygmalion", inspirée du récit d’Ovide où l’entichement d’un sculpteur pour sa statue insuffle la vie à celle-ci. Mais l’effet Pygmalion est simplement un exemple de ce que le sociologue Robert K. Merton appelait les "prophéties autoréalisatrices".

Il y a l’effet placebo et son jumeau malin, l’effet nocebo : si le docteur leur dit qu’un remède peut avoir des effets secondaires, certains patients peuvent ressentir ces effets secondaires, et ce même s’ils ont reçu des cachets neutres.

Les prophéties autoréalisatrices sont un concept incontournable en économie. Une récession peut être provoquée par l’anticipation d’une récession, si les gens hésitent à dépenser, à embaucher ou à investir. Et une ruée bancaire est la quintessence de la prophétie autoréalisatrice.

La prophétie autodestructrice est tout aussi fascinante et elle tourmente les prévisionnistes en économie. Si je prédis une hausse des prix du pétrole l’année prochaine, la hausse peut immédiatement survenir, dans la mesure où les traders réagissent à mon annonce en achetant davantage de pétrole aujourd’hui dans l’optique d’en vendre davantage plus tard. La prévision ne se vérifiera pas précisément parce que les gens croiront qu’elle est exacte.

L’ère du coronavirus nous en donne un bon exemple. Une minorité visible affirme que le coronavirus n’est pas pire que la grippe que nous ignorons chaque hiver, si bien que les confinements et les mesures volontaires de précaution ne sont pas nécessaires. Une observation des données donne à cette thèse l’allure de la vraisemblance. Le Royaume-Uni a souffert d’un excès de 65.000 décès durant la première vague de la pandémie et un excès de 25.000-30.000 décès est attribué chaque année à la grippe saisonnière en Angleterre. La disparité est-elle vraiment énorme pour justifier que le pays se mette à l’arrêt ?

L’erreur dans le raisonnement se manifeste clairement : le coronavirus n’a été "que" deux fois plus sévère que la grippe saisonnière parce que nous avons pris des mesures extrêmes pour le contenir. L’efficacité du confinement est utilisée comme argument pour prétendre que celui-ci n’a pas été nécessaire. C’est frustrant, mais c’est la nature d’une prophétie autodestructrice dans un environnement politisé. On pourrait dire la même chose à propos de Fort Knox. Personne n’a jamais essayé d’en voler l’or, donc pourquoi y mettre autant de gardes ?

Les prophéties autoréalisatrices peuvent être pernicieuses. Lorsqu’il écrit en 1948, Robert K. Merton se focalisait sur le racisme. Par exemple, certains prétendaient alors que les Afro-Américains étaient des briseurs de grève et qu’il fallait par conséquent les empêcher de rejoindre les syndicats. Merton nota que c’est parce qu’ils étaient exclus des syndicats que les Afro-Américains étaient des briseurs de grève. Le sexisme tient aussi aux prophéties autoréalisatrices. Puisque nos chefs étaient habituellement des hommes blancs par le passé, il est facile de favoriser de telles personnes pour les rôles de meneurs à l’avenir.

De telles prophéties peuvent aussi être utilisées pour le bien. Bob Rosenthal se pencha sur les écoles et il y constata que ce qui était vrai pour les rats traités avec respect l’était également des élèves. Convainquez un enseignant qu’un élève a des talents cachés et l’enfant l’éblouira bientôt.

Pourtant, il ne faut pas trop avoir foi envers la prophétie autoréalisatrice. L’excitation fiévreuse autour des cours boursiers de Tesla va aider l’entreprise à vendre des voitures et à soulever des fonds, mais, à long terme, la valeur d’une action Tesla sera déterminée par la profitabilité de Tesla. (…) Le fait est que certaines choses sont erronées malgré toute la ferveur avec laquelle nous les voulons qu’elles soient exactes. Nous plongeons souvent dans des projets avec beaucoup d’optimisme quant au temps qu’ils nous prendront et quant à leur résultat, mais notre optimisme ne fait que nous lancer. Il ne concrétise pas le projet.

Je pense que nous gagnerons à nous traiter les uns les autres avec gentillesse et respect et ce pas simplement parce que cela a marché avec les rats de Bob Rosenthal. Mais il y a des limites au pouvoir de la pensée positive. Même dans les dessins animés, Vil Coyote finit toujours par être rattrapé par la force de la gravité. »

Tim Harford, « Rats, mazes, and the power of self-fulfilling prophecies », 17 juillet 2020. Traduit par Martin Anota

mercredi 22 juillet 2020

Qu’est-ce qui rebondira après la pandémie ?

« Au milieu d’une crise, il n’est jamais facile de trouver ce qui a changé à jamais et ce qui sera bientôt de l’histoire ancienne. La pandémie du coronavirus a-t-elle entraîné la fin du bureau, la fin de la ville, la fin du voyage aérien, la fin de la vente au détail et la fin du théâtre ? Ou a-t-elle seulement gâché un beau printemps ?

Tirez sur un élastique et vous pouvez vous attendre à ce qu’il revienne comme avant lorsque vous le lâcherez. Tirez sur le bout d’un emballage plastique et il restera étiré. En économie, nous utilisons le terme d’"hystérésis" (ou "hystérèse") pour évoquer la tendance d’un système, à l’instar d’un emballage plastique, à ne pas retourner automatiquement à sa forme initiale.

Les effets peuvent être funestes. Une récession peut laisser des traces qui durent, même lorsque la croissance économique revient. De bonnes entreprises peuvent disparaître ; les gens qui perdent leur emploi risquent de perdre par la même occasion des compétences, de voir leur réseau social se retreindre et de perdre leur confiance en soi. Mais il est surprenant de voir dans certains cas à quel point les choses peuvent vite revenir à la normale, pour le meilleur ou pour le pire, comme l’élastique. La destruction meurtrière du World Trade Center en 2001, par exemple, a eu un impact durable sur les dispositifs sécuritaires dans les aéroports, mais on estime que Manhattan a su rapidement rebondir. On a craint, à l’époque, que les gens fuiraient les villes denses et les grands immeubles, mais peu de choses suggèrent que cela ait été le cas.

Qu’est-ce que l’épidémie va changer de façon permanente ? Commençons avec l’impact le plus évident : les gens qui sont morts ne reviendront pas. La plupart d’entre eux étaient des personnes âgées, mais pas forcément sur le point de mourir, et certains étaient jeunes. Plusieurs études ont estimé que les victimes de l’épidémie de Covid-19 auraient pu espérer vivre au moins une décennie encore si elles n’avaient pas été contaminées.

Mais certains des dommages économiques seront aussi irréversibles. La prédiction la plus sûre est que les activités qui étaient déjà en difficulté avant l’épidémie auront du mal à survivre. Après le séisme dévastateur de Kobe au Japon en 1995, la reprise économique avait été impressionnante, mais partielle. Pour une filière d’entreprises fabriquant des chaussures en matière plastique, déjà sous pression avec la concurrence chinoise, le tremblement de terre avait accéléré tragiquement le lent déclin qu’elle connaissait.

Demandez-vous : "si nous devions repartir de zéro, referions-nous quelque chose de la même façon ?". Si la réponse est non, ne vous attendez pas à un rebond post-coronavirus. (…)

Mais il n’y a pas nécessairement de corrélation entre le plus gros du choc sur le coup et les dommages qui persisteront. Considérons la musique en live : elle est aujourd’hui dévastée ; il est difficile de concevoir une salle de concert ou une piste de danse comble dans l’immédiat. Pourtant, la musique en live est très appréciée et difficile à remplacer. Quand l’épidémie de Covid-19 sera derrière nous, que ce soit parce que nous aurons trouvé un vaccin ou un traitement efficace ou parce que nous aurons fini par nourrir de l’indifférence à son égard, la demande reviendra. Les musiciens et l’industrie musicale auront essuyé d’énormes difficultés, mais la plupart des lieux qui leur sont dédiés seront toujours là. L’expérience en live a survécu à plusieurs décennies de concurrence, du vinyle à Spotify. Elle reviendra.

Le voyage aérien est un autre bon exemple. Cela fait très longtemps que nous disposons du téléphone et il a toujours été plus facile à utiliser que d’aller prendre l’avion. Il peut remplacer les réunions en face-à-face, mais il peut aussi accroître la demande pour des réunions supplémentaires. Hélas pour la planète, nous continuerons de considérer comme indispensables l’essentiel des trajets aériens que nous considérions comme indispensables avant la pandémie. Et (…) le tourisme dépend du voyage aérien. Il est difficile d’imaginer les gens se soumettre à un test avant d’aller au cinéma, mais si cela devient partie intégrante du cérémonial du transport aérien, beaucoup de gens accepteront de s’y soumettre.

Non, les changements durables peuvent être plus subtils. Richard Baldwin, l’auteur de The Globotics Upheaval, affirme que le monde vient de connaître un ensemble massif d’expérimentations dans le télétravail. Certaines de ces expériences se sont révélées être des échecs, mais le paysage des possibilités a changé. Si les gens peuvent facilement travailler chez eux, dans leur banlieue pavillonnaire, combien de temps s’écoulera-t-il avant que les entreprises ne prennent conscience qu’elles pourront travailler dans les économies à faibles salaires situées dans un autre fuseau horaire ?

La crise va aussi stimuler l’automatisation. Les robots ne peuvent pas attraper le coronavirus et ils sont peu susceptibles de le propager ; la pandémie ne va pas faire apparaître par magie des robots coiffeurs, mais elle va pousser les entreprises à automatiser ce qu’elles peuvent. Or, une fois qu’ils sont automatisés, les emplois ne reviennent pas.

Certains changements seront bienvenus ; un choc peut nous faire sortir de l’ornière. J’espère que nous chercherons à retrouver le plaisir de traverser des rues tranquilles, un air propre et des communautés prenant soin les unes des autres.

Mais il va y avoir des traces qui ne s’effaceront pas, en particulier pour les jeunes. Les gens qui sortent du système éducatif lors d’une récession souffrent d’un réel désavantage relativement à ceux qui l’ont fait quelques temps plus tôt ou le feront quelques temps plus tard. Le préjudice est plus important pour les membres des groupes les plus désavantagés, notamment les minorités ethniques, et il persiste pendant plusieurs années. Et les enfants peuvent souffrir d’un handicap à long terme lorsqu’ils manquent l’école. Ceux qui manquent d’ordinateurs, de livres, d’espaces tranquilles pour travailler et de parents ayant le temps et les compétences pour les aider à apprendre sont les plus vulnérables. Une éducation de bonne qualité est supposée avoir des effets sur tout le reste de la vie ; une éducation de mauvaise qualité risque aussi de laisser des traces jusqu’à la fin de la vie.

La crise ne va pas durer des décennies, mais certains de ses effets si. »

Tim Harford, « What will bounce back after the pandemic, and what will never be the same? », 5 juin 2020. Traduit par Martin Anota



aller plus loin...

« Quelles sont les répercussions des pandémies à long terme ? »

« Quelle reprise de l’activité économique après une pandémie ? »

« L’épidémie alimentera la défiance politique de toute une génération »

mardi 7 juillet 2020

Ce que la pandémie nous apprend sur nos priorités, notre planète et le mouvement décroissant

« Certains écologistes affirment depuis longtemps que la croissance économique doit être interrompue pour protéger la planète. La "décroissance" est brièvement définie par l’un de ses proposants, Riccardo Mastini, comme "l’abolition de la croissance économique comme objectif social". La décroissance représente l’idée selon laquelle nous ne pouvons suffisamment réduire les émissions de dioxyde de carbone via les nouvelles technologies, les incitations tarifaires ou même des investissements majeurs dans l’énergie et les systèmes de transport. La seule chose qui marchera est l’arrêt définitif de la croissance économique. La pandémie nous donne un aperçu de ce à quoi ressemble la fin de la croissance. Donc, quelles leçons devons-nous en tirer ?

Les confinements ont en effet fait chuter les émissions de dioxydes de carbone, mais moins que nous pourrions espérer. Le site de science climatique Carbon Brief estime que les émissions en 2020 sont susceptibles de chuter d’environ 5 ou 6 % relativement au niveau d’émissions de l’année dernière. Ce serait la plus forte chute enregistrée. Cela peut vous surprendre, mais ce n’est pas suffisant. Si cette baisse se poursuivait au même rythme jusqu’à la fin de la décennie, nous ne respecterions toujours pas les objectifs du programme environnement des Nations Unies en vue de contenir la hausse de la température mondiale à 1,5 degrés. (Une cible de 2 degrés serait plus facile à atteindre : il suffirait de cinq pandémies au cours de la prochaine décennie.)

Evidemment, il paraît impossible d’atteindre les cibles d’émissions via une décroissance brute. La misère humaine serait immense. Il y aurait alors un contrecoup politique. Relativement à la crise lente du changement climatique, les effets du coronavirus sont visibles et immédiats. Il tue des gens par milliers, chaque jour, souvent dans les villes les plus riches et célèbres au monde. Il devrait être facile d’amener les gens à se rallier à l’idée de faire des sacrifices pour battre l’épidémie. Pourtant, il y aurait toujours une minorité visible opposée à un quelconque sacrifice économique. Cela devrait énerver tous ceux d’entre nous qui s’inquiéteraient de la menace bien plus diffuse que représente le changement climatique.

Les politiques raffinées battent les politiques brutes. La raison pour laquelle nous nous sommes résolus à nous confiner était que nous n’avions pas développé de meilleures options. Nous n’avions pas de vaccin, nous n’avions pas de remède efficace et, dans plusieurs pays, nous ne pouvions même pas obtenir des choses de base comme des tests en masse, le traçage des contacts et des équipements protecteurs pour le personnel soignant.

Le raffiné bat aussi le brut en ce qui concerne le changement climatique. Nous pourrions bien sûr réduire nos niveaux de vie pour empêcher l’effondrement de l’écosystème, tout comme nous les avons réduits pour empêcher qu’il y ait des décès massifs avec l’épidémie de Covid-19. Mais ce serait aussi en dernier ressort, si nous admettons que nous n’avons pas d’alternative.

Nous avons en fait plein d’alternatives, bien que nous hésitons à les utiliser : les subventions à la recherche pour la technologie verte ; le soutien aux réseaux intelligents nécessaires pour exploiter des énergies solaire et éolienne à des coûts toujours plus faibles ; la tarification du carbone. Cette dernière a été dure à vendre, politiquement, mais je suis prêt à parier qu’elle passera mieux qu’une puissante dépression verte.

Bien sûr, certains écologistes opineraient du chef en entendant Greta Thunberg parler des "contes de fée de la croissance économique éternelle", mais la plupart seraient d’accord à l’idée que la priorité n’est pas de ramener la croissance du produit intérieur brut à zéro ou en territoire négatif, mais de réduire les émissions de pollution, de préserver les écosystèmes naturels et de garantir l’épanouissement et la liberté des êtres humains.

D’accord. Pourtant, si la fin de la croissance n’est pas l’objectif, mais le moyen pour atteindre une fin, est-ce que je pourrais suggérer que ce n’est pas un moyen très efficace ? "L’abolition de la croissance économique" marche bien comme slogan politique radical, mais quand nous cherchons des leviers de politique publique à actionner nous revenons à des impôts, subventions, investissements publics et réglementations spécifiques. Donc, pourquoi ne cessons-nous pas de parler de décroissance pour nous focaliser sur les politiques qui pourraient s’attaquer à la dégradation environnementale ?

Nous pourrions trouver que ces politiques, appliquées avec suffisamment de vigueur pour sauver la planète, auraient eu l’effet secondaire de ramener la croissance économique à l’arrêt. J’en doute. Mais pour le savoir, il faut le tenter ; nous pourrions être agréablement surpris en voyant comment l’activité économique peut être flexible et tout le bien que nous pouvons connaître tout en respectant les limites planétaires.

Ici, de nouveau, la pandémie est éclairante. Parce qu’à court terme, nous n’avions que très peu d’options, nous avons combattu l’épidémie avec les confinements. Ces derniers ont endommagé la croissance économique. Mais il n’y a pas d’ "épidémiologistes décroissants" affirmant que l’étranglement de l’activité économique est le but plutôt que l’effet secondaire malvenu et que les vaccins et le traçage des contacts sont des contes de fées racontés par les économistes néolibéraux.

L’épidémie nous a enseigné que notre mode de vie est plus vulnérable que nous pouvions le penser. Elle nous a enseigné l’importance de faire des sacrifices maintenant pour nous préparer à des risques prévisibles dans le futur. Elle peut même nous avoir rappelé qu’il n’est pas toujours utile de rouler pour aller au travail ou de traverser la moitié du monde en avion pour une conférence et nous avoir rappelé les joies de la marche ou du vélo dans des rues calmes.

Ces enseignements peuvent nous aider à faire face à la menace du changement climatique qui plane au-dessus de nous. Mais mes amis dans le gouvernement écologiste doivent assimiler une autre leçon : si la décroissance est la seule solution que nous ayons trouvée pour nos problèmes, peut-être que nous n’avons pas assez cherché. »

Tim Harford, « What the pandemic teaches us about our priorities, our planet, and the degrowth movement », 1er mai 2020. Traduit par Martin Anota

lundi 24 février 2020

Le dilemme du prisonnier : célèbre, mais si mal compris

« Un jour, un pianiste fût arrêté par la police secrète et accusé d’espionnage. Il portait des morceaux de papier couverts d’un code mystérieux. Malgré le fait qu’il persistait à déclarer qu’il s’agissait seulement des partitions pour la sonate du "Clair de lune" de Beethoven, le pauvre homme fut envoyé en cellule. Deux heures après, un sinistre individu vint l’interroger. "Il vaudrait mieux pour vous de tout nous dire, camarade", annonça-t-il avec un sourire en coin. "Nous avons attrapé votre ami Beethoven. Il est déjà en train de parler."

Cette histoire permet d’introduire le plus fameux problème en théorie des jeux : le dilemme du prisonnier. L’interrogateur explique que si un homme parle, mais pas l’autre, le premier sera libéré et le second sera envoyé pendant 25 ans au goulag. Si les deux hommes persistent à ne rien dire, ils vont chacun passer cinq ans en prison. Si tous les deux parlent, ils y passeront chacun 20 ans. Le dilemme est assez clair : chacun a individuellement intérêt à parler, qu’importe ce que fait l’autre ; pourtant, ils gagneraient collectivement à rester tous les deux silencieux.

Le dilemme a aujourd’hui soixante-dix ans. Il a été développé sous une forme mathématique simple en 1950 par les mathématiciens Merrill Flood et Melvin Dresher et sous une forme littérale par Albert Tucker. (…) Dresher, Flood et Tucker travaillaient au think-tank RAND. Le dilemme du prisonnier distillait la tension entre l’égoïsme et la coopération de façon éloquente, ce qui lui permettait d’illustrer le risque de destruction nucléaire et beaucoup d’autres choses. Le dilemme suscita une nouvelle vague d’intérêt en 1981, après la publication de The Evolution of Cooperation par le politologue Robert Axelrod et le biologiste William Hamilton. Leur article est non seulement le plus cité en science politique, mais il est en outre autant cité que les trois travaux les plus cités après réunis.

J’espère que les lecteurs m’excuseront de m’attaquer de la sorte à une idée si vénérée, parce qu’elle reste pertinente, instructive et largement incomprise. Une première idée très répandue, mais pourtant fausse, est l’idée que le problème est un problème de communication : si seulement le pianiste et Beethoven pouvaient se réunir et s’accorder sur une stratégie, ils se mettraient d’accord pour rester solidaires entre eux. Ce n’est pas le cas. La communication ne résout rien. Il est manifestement tentant de former une équipe ; donc la tentation de trahir aussi. Ceux qui croient que parler aiderait devraient regarder Golden Balls, un jeu télévisé basé sur un dilemme du prisonnier modifié. Ce qui rend le spectacle amusant à regarder est la vacuité des promesses que les participants se font les uns aux autres.

Plus problématique est la croyance erronée que le dilemme du prisonnier signifie que nous sommes condamnés à l’autodestruction du fait de notre égoïsme. La philosophie morale a désespérément cherché à le réfuter, à montrer qu’il est quelque peu rationnel de collaborer dans un dilemme du prisonnier joué une seule fois. Ce n’est pas le cas. Heureusement, la plupart des interactions humaines ne s’apparentent pas à un dilemme du prisonnier joué une seule fois.

L’article de 1981 (et le livre qui en fut tiré) peut avoir poussé la pendule trop loin dans le sens de l’optimisme. Le professeur Axelrod a lancé des tournois dans lequel des programmes d’ordinateur s’affrontaient les uns les autres, jouant le dilemme du prisonnier des centaines de fois. La répétition du jeu permet la coopération en raison de la menace de la sanction, quelque chose que les théoriciens des jeux savaient depuis les années cinquante. Quand Axelrod intégra cette idée dans un programme simple appelé « Tit for Tat », ce dernier triompha régulièrement contre les autres programmes.

Tit for Tat répondait à la coopération par la coopération et à la traitrise par la traitrise. Qu’importe ce que vous lui faites, il vous le fait également. Axelrod soulignait que le programme avait beau être "rude", il était "sympa", il essayait tout d’abord la coopération. Et il dressa de plus larges parallèles, en affirmant que le succès de la stratégie explique pourquoi les soldats dans les tranchées au cours de la Première Guerre mondiale étaient capables de se mettre d’accord sur des cessez-le-feu informels. Son message positif était que, dans les pires circonstances possibles, les gens sympas finissent premiers, pourvu qu’ils aient de l’acier en eux.

Mais cela va trop loin. Cette inclinaison à "vivre et laisser vivre" dans les tranchées s’explique peut-être plus simplement par le fait que ce n’est pas la même chose de tirer sur l’ennemi que de dénoncer Beethoven. C’est dangereux. On n’a pas besoin de la théorie des jeux pour expliquer pourquoi les soldats préfèrent faire profil bas. Axelrod a aussi donné trop d’importance à la "gentillesse" de Tit for Tat. D’autres stratégies prospèrent dans les tournois du dilemme du prisonnier, en fonction des détails des règles. Il y a parmi elles la stratégie "Pavlov", une stratégie qui essaye d’exploiter les "pigeons" et change de tactique quand elle rencontre une réponse punitive. Elle peut certes amener à la coopération, mais elle n’est pas "sympa".

Le dilemme du prisonnier existe. L’exemple le plus pressant aujourd’hui est celui du changement climatique. Chaque nation et chaque individu y gagneraient si les autres polluaient moins, mais chacun d’entre nous préférerait ne pas réduire sa propre pollution. Il serait stupide d’espérer que Tit for Tat permettrait de sauver la mise. Et nous n’avons pas à le faire. Nous avons des outils à notre disposition : au niveau domestique, les taxes et la réglementation ; au niveau international, les traités et les alliances. De tels outils modifient les incitations. Nous pouvons et devons les utiliser davantage. Le pianiste et son complice présumé étaient piégés. Nous ne le sommes pas. Contrairement à eux, nous pouvons changer le jeu. »

Tim Harford, « The prisoner’s dilemma at 70 – at what we get wrong about it », janvier 2020. Traduit par Martin Anota

lundi 3 février 2020

Les robots prendront-ils tous nos emplois d'ici une décennie ?

« Est-ce que cette décennie sera finalement celle où l'on verra les machines prendre tous nos emplois ? Une telle crainte a été exprimée à plusieurs reprises au cours des derniers siècles et elle ne s'est pas concrétisée. Mais elle n’est pas intrinsèquement absurde.

En 1979, l’économiste Wassily Leontief rappelait le sort du cheval. Les chevaux ont été par le passé d’une importance économique vitale, mais ils disparurent dans la seconde moitié du vingtième siècle, avec la montée en puissance du moteur à combustion. Les chevaux ont toujours une niche, mais ils n’égaleront plus jamais les moteurs, et ce même si l’avoine devient extrêmement bon marché. Peut-être que de nombreux humains connaîtront le même sort que les chevaux ?

En 2003, les économistes David Autor, Frank Levy et Richard Murnane publièrent une étude dans le domaine de l’économie du changement technologique qui fit deux importants constats. Premièrement, ils soulignèrent (correctement) qu’il peut être trompeur de parler des robots (ou de toute autre technologie) comme prenant nos emplois. Les machines réalisent des tâches, une unité plus étroite de travail. Puisque la plupart des emplois impliquent de nombreuses tâches différentes, les robots ne prennent pas les emplois, mais ils peuvent radicalement les refaçonner. Un robot comptable n’est pas un C3PO ; c’est Excel ou QuickBook. Comme avec le cheval, il n’y a pas de salaire auquel les calculateurs humains peuvent égaler un ordinateur lorsqu’il s’agit de faire la somme d’un tableur. Pourtant, les comptables humains existent en grand nombre. Leurs emplois sont simplement très différents aujourd’hui.

Deuxièmement, lorsqu’il s’agit d’évoquer les tâches que les machines sont susceptibles ou non de prendre, les professeurs Autor, Levy et Murnane affirment qu’il ne faut pas partir de la distinction entre tâches "qualifiées" et "non qualifiées", mais plutôt de la distinction entre tâches "routinières" et "non routinières". Recalculer un tableur est une tâche qualifiée, mais routinière, si bien qu’elle peut être facilement automatisée. Nettoyer des toilettes exige peu de compétences (même moi je peux le faire), mais c’est une activité non routinière, si bien qu’il est difficile de l’automatiser. Cette façon de voir le monde s’est révélée être très utile. Elle explique pourquoi la technologie peut perturber nos emplois sans les détruire. Et pourquoi à la fois les emplois mal payés et les emplois très bien payés se sont révélés être très robustes, alors que les emplois moyennement rémunérés, associés à des tâches qualifiées, mais routinières, ont vu leur part dans l’emploi total décliner.

Mais dans un nouveau livre, A World Without Work, Daniel Susskind affirme que le deuxième constat d’Autor et alii est à revoir. Il observe que les frontières du "routinier" se brouillent rapidement. Considérons, par exemple, CloudCV, un système qui répond à des questions ouvertes à propos des images. Publiez une photo et posez n’importe quelle question. Une photographie montrait des vingtenaires assis dans un canapé avec du vin blanc et des canettes de Kronenbourg en face d’eux. "Que font-ils ?" demandai-je à l’ordinateur. "Ils jouent à la Wii", me répondit-il, correctement. "Que boivent-ils ?". "Probablement de la bière", répondit-il. "Comment est le temps ?" demandai-je en voyant qu’il y avait une fenêtre donnant sur l’extérieur. "Nuageux. C’était le cas. Le système donne des réponses précises à des questions formulées sans langage soutenu à propos de photographies prises au hasard. Est-ce une tâche routinière ? Pas vraiment.

Pas plus que la performance d’AlphaZero, un algorithme de jeu développé par DeepMind, une entreprise sœur de Google. En 2017, AlphaZero s’était entraîné pendant quelques heures pour battre le meilleur programme de jeu d’échecs et le meilleur programme de go, deux programmes qui ont facilement battu les meilleurs humains. Certains estiment que cette performance est moins impressionnante qu’il n’y paraît, mais il y a dix ans la simple idée qu’un ordinateur puisse battre un être humain au jeu de go semblait impossible. Ce que les superordinateurs de DeepMind peuvent faire aujourd’hui pourrait très bien être fait par n’importe quel ordinateur ou portable commercialisé en 2030.

Tâche après tâche, les ordinateurs finissent par nous surpasser. Dans le défi du Visual Question Answering lancé par CloudCV, les êtres humains atteignent le score 81 %. Les machines atteignaient le score de 55 % en 2016, puis de 75 % durant l’été 2019. C’est seulement une question de temps avec qu’elles fassent mieux que nous, tout comme AlphaZero joue mieux que nous au jeu de go. Le projet Artificial Intelligence Index, basé à l’Université de Stanford, suit une large variété de repères. Les machines font des progrès rapides en termes de réussites symboliques (comme jouer au poker), mais aussi dans la translation, la reconnaissance vocale et le classement des maladies comme le cancer de la peau (en visualisant des images de grains de beauté) et le diabète (en visualisant des images de rétine). Ces progrès sont réels. Et malgré le fait qu’il y ait plusieurs choses que les ordinateurs ne puissent faire, quand un algorithme fait une tâche précise à faible coût et de façon correcte, nous, les êtres humains, nous finissons par être poussés à exploiter de nouvelles capacités, tout en balayant les tâches que le logiciel laisse derrière lui. Pensez aux caisses automatiques dans votre supermarché.

Donc, les machines vont-elles prendre tous nos emplois au cours de cette nouvelle décennie ? Non, et cela reste une façon peu opportune de poser la question. Les machines empiètent sur les tâches et nous réagissons en réorganisant nos emplois, en devenant par conséquent plus productifs. Mais il y a une bonne raison de croire que les réorganisations qui seront à l’œuvre dans la décennie à venir seront déchirantes, mais aussi que certains perdront à jamais toute capacité à contribuer économiquement comme ils l’espéraient et l’attendaient. Surtout, il est probable que nos institutions politiques se révéleront incapables de nous permettre de nous adapter à un tel défi. »

Tim Harford, « Will the 2020s be the decade that the robots finally come for our jobs? », janvier 2020. Traduit par Martin Anota



aller plus loin...

« La croissance de la productivité menace-t-elle l’emploi ? »

« Innovation et inégalités »

« Les répercussions du progrès technique sur la répartition des revenus et l’emploi »

« Les robots, les intelligences artificielles et le travail »

mardi 21 janvier 2020

Le nouveau visage de l’économie

« Robert Solow, un lauréat du prix d’économie de la Banque de Suède en mémoire de Nobel, a déclaré avoir longtemps été "ennuyé" par le fait que la plupart des gens, même les gens instruits, "n’ont pas une idée claire de ce qu’est la science économique et de ce que font les économistes".

Solow est né à Brooklyn en 1924, dans ce qu’il qualifié de "famille des couches inférieures des classes moyennes", et il a vécu son enfance durant la Grande Dépression. Bien que son père ait toujours eu un emploi, Solow note qu’à l’âge de huit ans il prit conscience que ses parents s’inquiétaient continuellement, "et leurs inquiétudes étaient purement économiques : qu’allait-il se passer ? pourraient-ils continuer de joindre les deux bouts ?". Cette prise de conscience a façonné sa pensée tout au long de sa vie. Il a gagné une bourse pour étudier à Harvard à 16 ans et commença une carrière universitaire qui le verrait atteindre le sommet de la discipline, en gagnant le Nobel en 1987 pour sa contribution à la théorie de la croissance économique. Pourtant malgré une telle reconnaissance, Solow, qui a maintenant 95 ans, sent que son sujet est désespérément resté opaque aux yeux du grand public.

Puis, il y a quelques années, il s’est retrouvé assis aux côtés de la photographe Mariana Cook lors d’un dîner organisé par l’un de ses amis. Cook venait d’achever le projet de photographier 92 mathématiciens, incluant aussi bien des gagnants de la médaille Fields que des jeunes prometteurs au début de leur carrière. Solow lui suggéra de s’embarquer dans une série similaire de portraits, mais cette fois-ci d’économistes, et Cook fut emballée par l’idée. Dans l’introduction du livre qui en résulta, livre qui contient 90 portraits en noir et blanc pris par Cook au cours de ces trois années, Solow écrit : "Ma simple suggestion est devenue réalité et je me suis retrouvé à m’y impliquer de plusieurs façons. Naturellement, je me suis posé la question suivante : est-ce que faire un livre de portraits d’économistes universitaires est une chose utile ou raisonnable ou même saine à faire ?"

C’est une bonne question. La science économique reste une discipline déroutante. Elle est souvent perçue comme étant purement l’étude de l’argent. (Pas pour tout le monde : en effet, certains critiques se plaignent que les économistes ne s’intéressent pas autant à l’argent qu’ils le devraient.) Elle est facilement caricaturée comme étant excessivement mathématisée, remplie d’hypothèses absurdement irréalistes, élitiste et corrompue par sa proximité avec les entreprises et le monde de la finance. Et, comme avec n’importe quelle caricature, il y a une certaine vérité derrière chacune de ces accusations.

Donc, qu’est-ce que la science économique ? Alfred Marshall commence Les Principes de l’économie, le livre qu'il a publié en 1890 et qui eut une influence durable sur la discipline, par la définition suivante : "l’économie politique ou science économique est une étude de l’humanité dans les affaires ordinaires de la vie ; elle examine cette part de l’action individuelle et social qui est essentiellement consacrée à atteindre et à utiliser les conditions matérielles du bien-être". "Les affaires ordinaires de la vie" : ce n’est pas une mauvaise définition, même aujourd’hui. Mais la science économique a changé depuis l’époque de Marshall. Ce qu’étudie l’économie a changé, ainsi que la façon par laquelle elle étudie et même ceux qui font de l’économie.

Commençons avec l’objet de l’économie. Il peut sembler évident que les économistes doivent en rester à l’étude de l’économie, c’est-à-dire de la production et la consommation de biens et services qui sont échangés sur un marché ou pourraient l’être. Ils ne se sont jamais contentés de cela : Thomas Robert Malthus était un environnementaliste et une source inspiration pour Charles Darwin ; John Stuart Mill était philosophe ; John Maynard Keynes était intellectuellement débauché.

Mais ce fut Gary Becker et ses disciples qui ont systématiquement appliqué les outils méthodologiques de la science économique pour des questions sociales telles que la discrimination raciale, la famille et l’addiction. Certaines des idées que Becker a promues (notamment l’usage de l’éducation pour améliorer le "capital humain") devinrent si orthodoxes qu’elles sont devenues un cliché. D’autres restent controversées. Mais personne n’a été troublé quand l’économiste Emily Oster a publié des livres de conseil sur la grossesse et la maternité, quand Steven "Freakonomics" Levitt explique à quel instant il faut commettre un hold-up dans une banque ou même quand le Financial Times publie une colonne en utilisant l’économie pour donner des conseils sur la drague et la convenance. L’impérialisme économique est promis à rester.

La façon de faire de l’économie a aussi changé. Il y a vingt ans, l’économiste Ed Lazear a publié un article, "Economic imperialism", qui se focalisait tout particulièrement sur Becker. Lazear y affirmait que l’impérialisme économique avait été une réussite parce que "la science économique possède trois caractéristiques qui la distinguent des autres sciences sociales. Les économistes utilisent la figure d’individus rationnels qui adoptent un comportement maximisateur. Les modèles économiques donnent une énorme importance à l’équilibre et en font un point essentiel de toute théorie. Finalement, une focalisation sur l’efficience amène les économistes à se poser des questions que les autres sciences sociales ignorent".

C’est, je pense, un bon résumé de l’état de la situation en 1999. Mais deux décennies après, la science économique n’est plus autant collée à l’hypothèse de rationalité. Comme le montrent les prix Nobel d’économie pour l’économie comportementale qui ont récompensé Daniel Kahneman (2002), Robert Shiller (2013) et Richard Thaler (2017), il est à présent tout à fait acceptable de publier des études d’économie présentant un point de vue alternatif de la prise de décision humaine. Ce n’est pas le seul changement dans la boîte à outils de la science économique. Le premier essai clinique aléatoire moderne a été réalisé par un homme formé en science économique, Austin Bradford Hill, à la fin des années quarante, mais la méthodologie ne s’est pas généralisée en science économique avant le vingt-et-unième siècle. Les "randomistas", en premier lieu les lauréats du Nobel de 2019 Abhijit Banerjee, Esther Duflo et Michael Kremer, ont mis les résultats expérimentaux sur le devant de la scène ; les considérations que Lazear a soulignées ne sont pas oubliées, mais elles sont mises de côté.

D’autres économistes élargissent les outils de la science économique en tirant avantage de larges bases de données. C’est notamment le cas de Susan Athey, la première femme à avoir gagné la médaille John Bates Clark, et Raj Chetty, qui a gagné ce prix à l’âge de 33 ans. Parmi les sources de cette ruée aux données, il y a le trafic internet, les métadonnées des portables, l’imagerie satellitaire et l’explosion de bases de données administratives utilisées par de grandes organisations pour mener leur activité.

Si la façon de faire de l’économie change rapidement, les économistes en tant que tels changent peu. Les économistes étaient pour l’essentiel des hommes blancs. A présent, ils sont blancs ou asiatiques, mais toujours des hommes. Bien sûr, il y a quelques exceptions spectaculaires : en 2005, quand j’ai commencé à écrire ma colonne pour le Financial Times, aucune femme n’avait alors reçu le prix Nobel d’économie ; il y en a à présent deux. Chose encore plus déroutante, étant donné que la récompense est destinée aux plus jeunes chercheurs, aucune femme n’avait obtenu la médaille John Bates Clark il y a vingt ans. Il y en a maintenant quatre, ce qui est un progrès. Des femmes comme Elinor Ostrom, Claudia Goldin et Janet Yellen ont atteint les sommets de la profession, comme le fit Alice Rivlin.

Mais la science économique manque toujours de la diversité dont elle a besoin pour exploiter tout son potentiel. (…) Une étude publiée en 2014, intitulée "Women in academic science", conclut que les différentes disciplines universitaires ont gagné en parité, mais que la science économique constituait une exception. Nous devons faire mieux.

La science économique est une discipline controversée et cela ne risque guère de changer. Alors que les universitaires des sciences naturelles ne quittent qu’occasionnellement leur terrain pour s’enfoncer en territoire politique, comme dans le domaine du changement climatique et de la vaccination, la plupart des choses qu’étudient les économistes, des inégalités à l’immigration en passant par le commerce international et l’imposition, sont des thèmes récurrents du champ de bataille politique.

Pourtant, certains d’entre nous font de leur mieux et nous sommes tous des êtres humains, comme ces portraits le montrent. C’est une bonne chose de le rappeler.

Tim Harford, « The changing face of economics ». Traduit par Martin Anota

dimanche 15 décembre 2019

Qu’y a-t-il de si mauvais avec l’incertitude ?

« La seule certitude en politique aujourd’hui est celle qu’elle est incertaine. D’un point de vue britannique, il y a le jeu d’échecs apparemment sans fin autour du Brexit (…). Je suis sûr qu’il ne m’est pas nécessaire d’évoquer la situation aux Etats-Unis.

L’idée répandue est que l’incertitude politique est une mauvaise nouvelle, du moins pour l’économie. Est-ce réellement le cas ? Et si c’est le cas, pourquoi ? (…)

Les preuves empiriques tirées de la recherche menée par plusieurs économistes suggèrent que l’incertitude est en effet un frein pour l’activité économique. Nuno Limão et ses collègues ont montré que l’incertitude à propos de la politique commerciale est elle-même un genre de barrière à l’échange. Meredith Crowley et ses collègues ont constaté que les entreprises britanniques étaient moins susceptibles d’entrer sur les marchés de l’UE et plus susceptibles d’en sortir, si ces marchés étaient plus exposés au risque d’un effondrement dans les négociations du Brexit. Et Nicholas Bloom a constaté que l’incertitude, mesurée de plusieurs façons, tend à être une cause des récessions aussi bien que leur conséquence. Donc le problème est réel, mais qu’est-ce qui provoque exactement cela ?

Une théorie est qu’il y a quelque chose de profondément dérangeant à propos de l’ambigüité. En 1961, un jeune économiste prometteur appelé Daniel Ellsberg a exploré cette question dans le Quarterly Journal of Economics. (Ellsberg a ensuite acquis une plus large notoriété en devenant le lanceur d’alerte qui fit fuiter les Pentagon Papers.)

Ellsberg imagina un jeu impliquant deux urnes. Vous savez que chaque urne contient une centaine de balles et que certaines sont rouges et les autres noires. Vous savez que la première urne contient 50 balles rouges et 50 balles noires. Vous ne connaissez par contre pas la répartition entre boules noires et rouges dans la seconde urne. Imaginons que je vous propose de recevoir 100 dollars si la boule que vous tirez d’une urne est rouge. Dans quelle urne allez-vous préférer piocher, la première ou seconde ? La plupart des gens préfèrent la première. Mais les gens préfèrent aussi la première urne si on leur propose 100 dollars pour une balle noire. Ce n’est pas parce qu’ils pensent que leurs chances sont meilleures (logiquement, la première urne ne peut possiblement être un meilleur choix à la fois pour les balles rouges et pour les balles noires). C’est juste que le risque connu semble moins inconfortable que le risque ambigu. L’aversion à l’inconnu peut expliquer en partie pourquoi l’incertitude semble corroder les fondations de l’économie. Mais je pense que le principal problème est quelque chose de bien moins éthéré.

Imaginez que vous soyez un entrepreneur avec des projets et des permis pour construire, disons, une usine de recyclage de cartons à Peterborough. S’il y a une Brexit assez doux ou aucun Brexit, vous pensez qu’une grande usine serait le plus rentable. S’il y a un Brexit dur ou aucun accord, vous pensez que vous pouvez faire le maximum de profit avec une plus petite installation. Qu’allez-vous faire ?

C’est simple : vous allez attendre. Vous attendez même si voulez construire dans tous les cas une usine. Vous attendez parce que vous prendriez une meilleure décision si l’incertitude autour du Brexit disparaissait. L’incertitude fait qu’il est plus rentable de retarder l’investissement.

C’est la théorie. Qu’est-ce que les données suggèrent ? Au Royaume-Uni, l’investissement du secteur privé est remarquablement faible, alors même que le Royaume-Uni n’est pas en récession. En fait, il est difficile de trouver une époque passée où une économie britannique en croissance a été accompagnée d’un investissement aussi faible. Cette faiblesse a persisté depuis à peu près l’époque du référendum en 2016. Il est faible, aussi bien historiquement qu’en comparaison avec la situation aux Etats-Unis et en Allemagne. Peut-être que c’est une coïncidence, mais j’en doute.

Face à l’incertitude, les firmes vont préférer la flexibilité. Les économistes Benjamin Nabarro et Christian Schulz (…) ont un raisonnement intéressant. Ils suggèrent qu’au vu de l’incertitude durable autour du Brexit, ce désir de flexibilité est satisfait par l’embauche de travailleurs plutôt que par d’amples investissements en capital. C’est une manière d’accroître la production sans faire quelque chose d’irréversible. C’est une bonne nouvelle pour l’emploi et une mauvaise nouvelle pour l’investissement et la productivité.

Mon exemple de l’usine de recyclage de cartons suggérait que l’incertitude va avoir tendance à déprimer l’investissement, mais l’incertitude n’est pas toujours un obstacle de cette façon. Si le permis de construction pour cette usine de recyclage a une date d’expiration, imposant de faire quelque chose aujourd’hui ou de se résigner à ne jamais rien faire, vous allez opter pour le scénario qui vous semble le plus probable sur l’instant et construire quelque chose en fonction de ce scénario. Si l’incertitude n’était pas résolue avant 2025, vous pourriez aussi vous dire que les coûts d’un retard sont trop importants et construiriez quelque chose immédiatement.

Il y a même des situations où l’incertitude encourage les investissements exploratoires : ne sachant pas ce qui va arriver, vous allez essayer de vous assurer d’avoir pied dans chaque scénario qui vous semble possible. Par exemple, la possibilité infime que le gouvernement d’un grand pays puisse s’engager sérieusement contre le changement climatique encourage la recherche dans les technologies à faible carbone.

Toute incertitude ne déprime pas forcément l’investissement alors. Mais il y a un scénario qui risque de geler les projets de tout le monde, c’est celui-ci : une décision majeure avec de lourdes conséquences qui se trouve continuellement retardée. Si cela vous rappelle quelque chose, vous n’êtes pas le seul. »

Tim Harford, « What exactly is so bad about uncertainty, anyway? », octobre 2019. Traduit par Martin Anota



aller plus loin... lire « Le rôle de l'incertitude dans les cycles d’affaires »

vendredi 11 octobre 2019

Martin Weitzman, cet économiste du changement climatique qui a bouleversé ma vision du monde

« J’ai lu beaucoup d’articles d’économie, mais je n’ai pas beaucoup lu d’articles d’économie qui me fassent réfléchir, qui me fassent dire "cela change tout". Mais Martin Weitzman en a écrit un. Je me souviens très bien de l’endroit où j’étais lorsque je l’ai lu. Même pour un intello comme moi, ce n’est pas habituel.

Le professeur Weitzman s’est donné la mort fin août. Il avait 77 ans et on dit qu’il s’inquiétait beaucoup de perdre sa lucidité.

La triste disparition de Weitzman m’a amené à réfléchir sur ce qui a pu, dans cet article, autant me frapper. C’était un commentaire à propos du rapport de Lord Nicholas Stern sur l’économie du changement climatique. Weitzman a gentiment démoli le rapport Stern ("exact pour de mauvaises raisons") et a présenté une vision alternative du problème.

Pour ceux d’entre nous qui pensent que le changement climatique nécessite une action ferme et urgente, il y a deux faits dérangeants à prendre en compte. Le premier est que ses répercussions les plus inquiétantes (notamment les déluges, les mauvaises récoltes et les maladies) vont mettre plusieurs décennies, voire plusieurs siècles, avant de pleinement se manifester. Le deuxième est que, dans la mesure où le monde s’est fortement enrichi, les générations futures sont susceptibles d’être bien plus riches que nous ne le sommes.

Ces deux faits dérangeants nous amènent à conclure qu’il ne faudrait pas faire quelque chose de trop cher à court terme.

Voici une petite analogie. Imaginez que je découvre un problème d’humidité encore naissant dans mon logement. Un expert me dit que si je dépense 1.000 euros aujourd’hui, cela économisera 5.000 euros à mes arrière-petits-enfants en travaux de réparation dans un siècle. A première vue, il semble que je devrais régler ce problème d’humidité. Après réflexion, il pourrait être égoïste que je dépense ainsi cette somme aujourd’hui. Il vaudrait mieux que je place 1.000 euros en Bourse pour le compte de mes arrière-petits-enfants. Avec un taux de rendement réel de 3 % par an, cette somme rapporterait 20.000 euros ; avec un rendement de 5 %, elle rapporterait 130.000 euros. Dans tous les cas, mes arrière-petits-enfants ne seraient-ils pas plus riches que je ne le suis, tout comme je suis bien plus riche que ne l’étaient mes arrière-grands-parents ? Pourquoi s’inquiéter ? Mes arrière-petits-enfants pourront facilement régler le problème.

Cette simplification excessive des complexités du changement climatique permet d’évoquer quelque chose d’important. L’appel à l’action lancé par Lord Stern dépend du fait que nos descendants très riches vivant dans un avenir très éloigné prennent un poids important dans nos calculs. Il est difficile (pas impossible, mais difficile), de concilier cela avec la façon par laquelle nous nous comportons concernant d’autres problèmes, personnels ou sociaux. Nous ne mettons tout simplement pas de côté les neuf dixièmes de notre revenu pour en faire bénéficier les générations futures.

Weitzman a été l’un des économistes les plus importants qui aient soulevé ce problème. Mais il nous a ensuite demandé d’envisager le risque d’effets d’emballement. Un exemple : à mesure que le permafrost arctique fond, un large volume de méthane, un puissant gaz à effet de serre, est susceptible de s’en échapper. D’autres économistes ont reconnu le problème des "risques extrêmes" (tail risks), qui ne sont pas pris en compte dans les scénarii considérés comme les plus probables, mais personne n’a autant réfléchi à ces risques que Weitzman.

Les estimations centrales peuvent nous tromper. Le scénario le plus probable est que le changement climatique va provoquer des dégâts significatifs, mais gérables, pour les générations futures. Par exemple, l’Organisation Mondiale de la Santé estime qu’entre 2030 et 2050, le changement climatique pourrait provoquer 250.000 morts supplémentaires chaque année, en raison de menaces comme la malaria, l’exposition aux fortes chaleurs et la malnutrition, un problème moins grave que la pollution de l’air locale et la pollution atmosphérique à l’intérieur des habitations, un problème qui tue 8 millions de personnes chaque année. Si nous nous focalisons sur la prévision centrale, c’est la pollution atmosphérique au niveau local qui devrait retenir l’essentiel de notre attention.

Ce n’est seulement que lorsque que nous prenons en compte le risque extrême que nous réalisons à quel point le changement climatique pourrait être dangereux. La pollution atmosphérique locale ne va pas éradiquer l’humanité. Le changement climatique ne le fera probablement pas non plus. Mais il le peut. Quand nous achetons une assurance, ce n’est pas parce que nous nous attendons au pire, mais parce que nous savons que le pire peut se produire.

La contribution qui ouvre vraiment les yeux (du moins pour moi) a été l’explication de Weitzman que le pire scénario possible doit avoir un poids important dans les calculs rationnels. S’il y a une chance infime que le problème d’humidité donne à mes arrière-grands-enfants une pneumonie fatale, je ne dois pas l’ignorer. Et mes arrière-grands-enfants ne voudraient pas que je l’ignore : probablement riches, ils seraient heureux de sacrifier une petite fraction de leur revenu pour éviter de mourir hâtivement. Mais ils n’ont pas le choix. C’est moi qui l’ai.

Weitzman a été un homme particulièrement ingénieux. D’autres de ses contributions célèbres ont étudié l’arbitrage entre les taxes des émissions polluantes et les permis d’émissions, le problème de l’"Arche de Noé" de ce sur quoi il faut se focaliser quand il s’agit de préserver la biodiversité et l’un des premiers arguments en faveur d’un partage des profits des entreprises avec leurs salariés.

"Si nous ne pensons pas qu’une idée mérite le prix Nobel, nous ne devrions pas travailler dessus", a-t-il dit à un collègue. Certains économistes diraient qu’il a atteint cette norme plus d’une fois. Et ils ont été surpris d’apprendre qu’il ne partageait pas le prix Nobel l’année dernière, lorsque William Nordhaus a été récompensé pour ses travaux dans le domaine de l’économie du changement climatique.

Néanmoins, le message des récents travaux de Weitzman a influencé les débats sur le changement climatique : il ne faut pas ignorer les scenarii extrêmes. Ce que nous ne savons pas à propos du changement climatique est bien plus important, et bien plus dangereux, que ce que nous en savons. »

Tim Harford, « How this climate change economist changed my world ». Traduit par Martin Anota