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Tag - Timothy Taylor

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mardi 29 décembre 2015

Le PIB mondial s’effondre… si on le mesure avec les taux de change de marché

« Les statistiques du FMI montrent que le PIB mondial a chuté de 4,9 % entre 2014 et 2015, ce qui est presque aussi sévère que la contraction observée entre 2008 et 2009. Si vous regardez le tableau A1 de l’édition des Perspectives de l’économie mondiale du mois d’octobre, vous constaterez que le PIB mondial est passé de 77,2 milliers de milliards de dollars en 2014 à 73,5 milliers de milliards de dollars en 2015. Bien sûr, nous savons très bien que l’économie mondiale n’a pas connu de boom au cours de l’année dernière, mais avons-nous vraiment connu une nouvelle récession mondiale comme celle de 2009 ? Que s’est-il passé ?

GRAPHIQUE PIB mondial (à prix courants)

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source : van Bergeijk (2015), d’après les données du FMI

Il y a deux explications possibles (…). Peter A.G. van Bergeijk a affirmé qu’une partie de l’explication tenait dans les défauts du système statistique du FMI. Comme il le souligne, toute exportation réalisée par un pays devrait avoir pour contrepartie une importation d’un même montant par un autre pays, donc les statistiques officielles rassemblées par chaque pays doivent s’ajouter les unes aux autres de telle manière que les exportations mondiales soient égales aux importations mondiales. Cependant, lorsque le FMI agrège ses statistiques, van Bergeijk constate que le total des exportations mondiales excède le total des exportations mondiales de 206 milliards de dollars. Ce facteur ne suffit certes pas pour expliquer une chute de 3,7 milliers de milliards du PIB mondial, mais il suggère qu’il y a quelques problèmes avec les statistiques sous-jacentes.

Selon l’autre explication, proposée par Maurice Obstfeld, Oya Celasun, Mahnaz Hemmati et Gian Maria Milesi-Ferretti, le déclin du PIB mondial entre 2014 et 2015 s’explique par le calcul qui convertit le PIB de chaque pays dans les dollars américains en utilisant les taux de change de marché. Le problème apparaît parce qu’au cours des neuf premiers mois de l’année 2015, la valeur du taux de change de marché du dollar américain grimpa de 13 %. Lorsque le dollar américain devient plus "fort" et peut acheter plus de devises étrangères, cela implique nécessairement que les devises des autres pays sont plus "faibles" et achètent moins de dollars américains. Donc, un dollar plus fort signifie que lorsque le FMI convertit le PIB des autres pays e n dollars américains, leur PIB semblera plus petit.

Pour un exemple éclairant, le PIB russe était de 1.861 milliards de dollars en 2014, comme mesuré en convertissant le PIB russe mesuré en roubles en dollars américains au taux de change de l’année 2014. Cependant, le dollar américain s’est apprécié de 57 % vis-à-vis du rouble russe en 2015. Donc lorsque nous prenions le PIB russe en 2015 mesuré en roubles et le convertissions en dollars américains en utilisant le taux de change de l’année 2015, le PIB russe de 2015 était de 1.236 milliards de dollars, soit amputé d’un tiers par rapport à 2014. Evidemment, la contraction du PIB russe ne s’explique pas par une réduction de la quantité de biens et services produite par l’économie russe. Elle s’explique par l’usage d’un taux de change très différent pour convertir les roubles en dollars américains.

En effet, si vous regardez attentivement le tableau A1 de l’édition des Perspectives de l’économie mondiale d’octobre 2015, vous pouvez voir une estimation du PIB mondial qui est basée sur les "parités de pouvoir d’achat" (PPA), qui sont les taux de change calculés par le Programme de Comparaison Internationale de la Banque mondiale. L’idée est de voir ce qu’une devise peut effectivement acheter, c’est-à-dire son pouvoir d’achat, et de calculer ce à quoi le taux de change devrait être égal pour égaliser le pouvoir d’achat de la devise. Les taux de change sont bien plus volatiles que les prix des biens et services (comme la hausse de 13 % du dollar américain vis-à-vis des devises du reste du monde en 2015, ou la hausse de 57 % du dollar américain vis-à-vis du rouble russe). Donc, lorsque les taux de change PPA sont utilisés pour convertir les PIB en dollars américains, le résultat n’est pas aussi volatile que les taux de change de marché. En utilisant les taux de change PPA, le PIB mondial est passé de 108,7 milliers de milliards de dollars en 2014 à 113,1 milliers de milliards de dollars en 2015. (…)

Cette explication se contente de répondre à la question spécifique aux statistiques du FMI à propos du PIB mondial entre 2014 et 2015, mais il est important de rappeler qu’il y a un plus large problème ici. Les manuels d’introduction expliquent que l’un des usages de la monnaie est celui d’étalon de valeur, si bien que nous pouvons comparer les valeurs des biens et services, du travail et de l’épargne en utilisant une seule mesure. La différence entre les taux de change de marché et les taux de change PPA est un exemple très illustratif de la manière par laquelle l’étalon de valeurs peut être trompeur.

Mais il est vrai que le processus de calcul du taux de change PPA est un exercice difficile, nécessitant de faire de nombreuses hypothèses. En 2010, le récent lauréat du prix Nobel, Angus Deaton, a consacré son discours présidentiel de l’American Economic Association (en libre accès ici) à montrer en détails les "fragiles fondations théoriques et empiriques" de telles mesures. Lorsque les taux de change PPA sont recalculés et réajustés, les variations sont souvent assez larges, ce qui confirme que les calculs des PPA doivent être utilisés en gardant à l’esprit qu’ils ont une substantielle marge d’erreur. En ce qui concerne la comparaison du PIB mondial d’une année sur l’autre, le taux de change PPA est probablement plus précis que le taux de change de marché, mais il n’y a aucune raison amenant à penser que le taux de change PPA soit parfait.

De façon domestique, nous nous référons habituellement à la production américaine en termes de dollars américains, mais une statistique du PIB au niveau national ne prend pas en compte les différences régionales, comme le fait que le niveau élevé des prix du pétrole soit bénéfique aux régions qui en produisent, mais pèse sur les régions qui en importent, ou bien le fait que les prix de l’immobilier varient substantiellement entre Etats et entre zones urbaines et campagnes. Les mesures basées sur une même unité de compte est un raccourci souvent utile et productif. Mais bien sûr, ce qui importe en définitive pour la population n’est pas la valeur telle qu’elle est exprimée en termes monétaires, mais plutôt la quantité de biens et services qui peuvent être consommés, avec le nombre d’heures travaillées. »

Timothy Taylor, « World GDP is falling--If measured at market exchange rates », in The Conversable Economist (blog), 14 décembre 2015. Traduit par Martin Anota

vendredi 23 janvier 2015

Quand la Fed va-t-elle relever ses taux d’intérêt ?

« Avant la Grande Récession, le principal outil qu’utilisait la Réserve fédérale pour conduire sa politique monétaire était le taux d’intérêt des fonds fédéraux. Comme l’économie bascula en récession, la Fed commença à réduire son taux d’intérêt en août 2007 et, en décembre 2008, celui-ci était déjà presque à 0 %, un niveau où il est resté depuis. Comme le graphique ci-dessous le montre, la Fed a réduit les taux d’intérêt durant les périodes de récession (les surfaces ombrées), mais la Grande Récession fut le seul épisode au cours de cette période de temps où la contraction économique fut si sévère que le taux directeur resta à zéro.

GRAPHIQUE Taux d'intérêt des fonds fédéraux (en %)

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Mais la Grande Récession s’acheva en juin 2009. La reprise, qui a été particulièrement lente, a est à l’œuvre depuis plus de cinq ans. Comme l’année 2015 vient de commencer, on se demande naturellement quand la Fed va augmenter ses taux d’intérêt. Eric Rosengren de la Réserve fédérale de Boston offre quelques idées pour comprendre comment la Fed aborde la question en comparant les conditions économiques actuelles avec celles prévalant lors des précédentes fois où la Fed a relevé le taux d’intérêt des fonds fédéraux d’une manière substantielle, en l’occurrence en février 1994 et en juin 2004.

Premièrement, en novembre 2014, le taux de chômage était de 5,8%. En juin 2004, la Fed resserra sa politique monétaire lorsque le taux de chômage était de 5,6 %. En février 1994, la Fed resserra sa politique monétaire lorsque le taux de chômage était de 6,6 %. Notons que dans les deux cas, la Fed a relevé les taux d’intérêt à un moment où le taux de chômage était toujours en train de diminuer, mais elle n’a pas attendu que le taux de chômage se stabilise. L’argument sous-jacent ici est qu’il faut accroître les taux d’intérêt lorsque l’économie est suffisamment robuste.

GRAPHIQUE 2 Taux de chômage aux Etats-Unis (en %)

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Que dire de l’inflation ? La mesure de l’inflation utilisée ici est basée sur l’indice des dépenses de consommation personnelles, que la Fed utilise à la place du fameux indice des prix à la consommation. Les deux précédents resserrements furent mis en œuvre quand le taux d’inflation était d’environ 2 %, peut-être juste un peu plus élevé. Le taux d’inflation est actuellement plus proche de 1,5 %. Le manque de pressions inflationnistes signifie que la Fed a peu de raisons d’élever immédiatement les taux d’intérêt.

GRAPHIQUE 3 Taux d'inflation aux Etats-Unis (en %)

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Que dire de la croissance économique ? La récession de 1990-91 s’arrêta en mars 1991, donc le resserrement commença un peu moins de trois ans après, lorsque la croissance avait rebondi lors d’un trimestre à un taux de 4 % et s’est maintenu à des taux supérieurs à 2 % par an. La récession de 2000-2001 a fini en novembre 2011 et le resserrement fut mis en œuvre moins de trois ans après, encore une fois après que la croissance ait rebondi jusqu’à 4 % et ce au moins un ou deux trimestres. Suite à la Grande Récession, la croissance n’a pas rebondi aussi rapidement. Cependant, les plus récentes données suggèrent que l’économie a connu une croissance de 4 %, voire supérieure à 4 %, au cours des deuxième et troisième trimestres 2014.

GRAPHIQUE 4 Taux de croissance du PIB réel aux Etats-Unis (en %)

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Rosengren a présenté ces diapos à la conférence Allied Social Sciences à Boston le 3 janvier. Les participants n’ont pas cherché à trouver un consensus sur le sujet, mais (…) beaucoup d’entre eux s’attendent à ce que la Fed relève ses taux d’intérêt plus tard au cours de l’année 2015, mais plutôt en fin qu’en début d’année.

Pourquoi attendre ? L’une des raisons est qu’il n’est pas certain que les chiffres préliminaires suggérant une croissance plus rapide du PIB au cours des deuxième et troisième trimestres 2014 ne soient pas prochainement révisés à la baisse. Plus largement, étant donné la lenteur de la reprise jusqu’à présent et vu la faiblesse des taux d’inflation, il semble qu’il y ait davantage de raisons nous amenant à craindre une hausse prématurée des taux plutôt que de craindre d’attendre encore quelques mois.

Cependant, on entend parfois certains dire que la Fed doit faire attention lorsqu’elle élèvera ses taux d’intérêt, parce qu’un tel resserrement peut déstabiliser le marché boursier. Il n’y a pas eu de krach boursier lors des deux dernières fois que la Fed a relevé ses taux d’intérêt. Rappelons que la Fed cherche à accroître les taux d’intérêt à un moment où l’économie a une solide force d’impulsion. Rappelons aussi que les gens qui investissent dans les actions le font en cherchant à anticiper ce qui se passera plus tard et que les investisseurs sont conscients depuis quelques temps déjà que la Fed va probablement relever ses taux d’intérêt en 2015. Les hausses du taux des fonds fédéraux de février 1994 et de juin 2004 laissèrent le marché boursier avec davantage de marge pour croître et cela peut encore être le cas cette fois-ci.

GRAPHIQUE 5 Indice boursier aux Etats-Unis

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D’un autre côté, il fait sens que la politique monétaire américaine se soit comportée comme elle l’a fait jusqu’à présente et qu’il soit presque le temps de faire demi-tour. Par exemple, quand les fonds fédéraux ont atteint leur borne zéro fin 2008, la Fed a commencé à utiliser une politique d’"assouplissement quantitatif" (quantitative easing) consistant à acheter des bons du Trésor et des titres adossés sur crédit hypothécaire pour maintenir les taux d’intérêt à un faible niveau. La question de l’accumulation d’actifs ne s’est pas posée durant les deux précédents resserrements de sa politique monétaire. Mais en octobre, la Fed a annoncé qu’elle mettrait un terme à ses programmes d’achats d’actifs. Elle ne semble pas être avoir pour projet de vendre ces titres, mais juste de les détenir jusqu’à leur maturité, ce qui va graduellement réduire le volume des actifs de la Fed au cours du temps.

GRAPHIQUE 6 Actifs de la Fed (en milliers de milliards de dollars)

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Il y a aussi des craintes que le maintien des taux d’intérêt à un niveau extrêmement faible ne génère de l’instabilité dans les marchés financiers, comme les investisseurs recherchent des rendements plus lucratifs. (…) Les plus faibles taux d’intérêt créent aussi des gagnants et perdants : ils aident évidemment les emprunteurs, comme le gouvernement fédéral, les entreprises qui empruntent et le marché immobilier, mais ils nuisent à ceux qui s’attendaient à recevoir de plus hauts intérêts, notamment les fonds de pension, les entreprises d’assurance et les retraités.

Dans le tumulte de la Grande Récession, la Fed a eu raison de mettre tout en œuvre, de ramener le taux d’intérêt des fonds fédéraux au plus proche de zéro, d’assurer que le crédit soit disponible sur les marchés financiers et d’utiliser l’assouplissement quantitatif. La Fed a fermé ses dispositifs pour le prêt d’urgence en 2011. Elle a commencé un lent processus d’inversion de l’assouplissement quantitatif en octobre 2014. Le relèvement du taux d’intérêt des fonds fédéraux va probablement suivre en 2015. »

Timothy Taylor, « When will the Federal Reserve raise interest rates? », in Conversable Economist (blog), 5 janvier 2015. Traduit par Martin Anota

mercredi 17 décembre 2014

Comment l’Allemagne a-t-elle su limiter la hausse du chômage durant la Grande Récession ?

« Voici une énigme : durant la Grande Récession, la contraction de la production économique fut plus ample en Allemagne qu’aux Etats-Unis, mais la hausse du taux de chômage fut bien plus élevée aux Etats-Unis qu’en Allemagne. Qu’est-ce que l’Allemagne a-t-elle pu faire ? Shigeru Fujita et Hermann Gartner se penchent sur cette question dans leur article "A Closer Look at the German Labor Market Miracle" publié dans le dernier numéro de la Business Review de la Réserve fédérale de Philadelphie (quatrième trimestre 2014, pages 16-24).

GRAPHIQUE Taux de chômage (en %)

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Commençons par présenter clairement l’énigme. Le premier graphique montre les variations des taux de chômage pour les Etats-Unis et l’Allemagne durant la récession. Le deuxième graphique montre la chute de la production réelle dans chaque économie.

PIB réel (en indices base 100 quatrième trimestre 2007)

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Les auteurs considèrent deux explications alternatives pour cette énigme et, du moins du point de vue américain, elles s’inscrivent aux extrêmes du spectre politique. Un premier ensemble possible d’explications est que le chômage allemand est resté relativement faible en raison des programmes publics, comme le programme de travail à temps partiel qui aida les entreprises à réduire le nombre d’heures sans licencier une partie de leur personnel. Le deuxième ensemble d’explications est que le chômage allemand est resté relativement faible en raison des réformes du marché du travail réalisées un peu plus tôt dans la décennie qui réduisirent les allocations chômage et qui continrent et flexibilisèrent les salaires et allocations, ce qui encouragea la création d’emplois. Fujita et Gartner affirment que le second ensemble d’explications est plus probable que le premier.

L’Allemagne a en effet plusieurs programmes publics qui encouragent les entreprises à réduire le nombre d’heures travaillées lorsque l’activité s’essouffle, plutôt que d’embaucher. Mais Fujita et Gartner affirment que ces programmes existèrent au cours des précédentes récessions et ils ne semblent pas avoir eu un impact particulièrement large au cours de la dernière récession. Ils écrivent :

"L’un est le programme de chômage partiel. Lorsque les heures travaillées sont réduites, l’entreprise verse des salaires seulement pour les heures travailleurs, tandis que le gouvernement verse aux travailleurs une allocation de courte durée qui compense 60 à 67 du salaire perdu. De plus, les cotisations sociales de l’entreprise versées pour les salariés concernés par le programme sont réduites. En général, une entreprise peut utiliser ce programme pour au maximum six mois. Au début de l’année 2009, cependant, quand le ralentissement de l’économie est devenu apparent, le gouvernement allemand encouragea l’usage du programme en étendant la période maximale d’éligibilité, tout d’abord à 18 mois, puis à 24 mois et en réduisant davantage le taux de cotisation sociale. Les exigences en termes d’éligibilité furent également assouplies."

"Une chose importante à rappeler ici est que ces mesures avaient déjà été appliquées au cours des précédentes récessions, si bien qu’elles ne furent pas si spéciales que ça après tout. Certes la part des travailleurs concernés par le programme augmenta fortement en 2009 et donc cela a certainement aidé à réduire l’impact de la Grande Récession sur le chômage allemand. Mais une chose plus importante à observer est que, même à son pic durant la Grande Récession, la participation au programme ne fut pas extraordinaire par rapport aux niveaux qu’elle avait atteint lors des précédentes récessions. De plus, au cours des précédentes récessions, le marché du travail allemand avait réagi de la même manière que le marché du travail américain."

"Un autre programme allemand que certains considèrent avoir contribué à réduire le chômage de masse est le compte épargne temps, qui permet aux employeurs d’accroître les heures de travail au-delà de la semaine de travail standard sans payer immédiatement les heures supplémentaires. En fait, ces heures supplémentaires sont enregistrées dans le compte épargne temps comme un excédent. Lorsque les employeurs ont besoin de réduire les heures de leurs salariées, elles peuvent le faire sans réduire le salaire en piochant dans le compte excédentaire. Les entreprises allemandes sont entrées dans la récession avec des comptes excédentaires. Donc, (…) ce programme réduisit certainement les besoins de licenciements. Cependant, moins de la moitié des travailleurs allemands disposaient d’un tel compte et la plupart des comptes épargne temps doivent être remboursés assez rapidement – habituellement dans l’année, voire moins. Selon Michael Burda et Jennifer Hunt, le programme de compte épargne temps réduisit le nombre d’heures par travailleur de 0,5 % en 2008-2009, expliquant ainsi 17 % du déclin total du nombre d’heures par travailleur observé au cours de cette période."

Pour mieux saisir l’explication alternative, considérons ce graphique montrant le taux de chômage allemand au cours des dernières décennies. Notons que juste après 2003, l’emploi allemand commença à s’élever régulièrement et cette tendance n’a seulement connu une pause que durant la Grande Récession.

Niveau d’emploi (en indices base 100 année 1991)

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Qu’est-ce qui permit à l’emploi allemand d’augmenter à partir de 2003 ?

"Nous affirmons que la tendance à la hausse s’explique par les politiques menées sur le marché du travail appelées réformes Hartz et qui furent mises en œuvre entre 2003 et 2005… Les réformes Hartz sont considérées comme certaines des plus importantes réformes sociales dans l’Allemagne moderne. Le plus important changement a concerné le système d’allocation chômage. Avant les réformes, lorsque les salariés perdaient leur emploi, ils avaient le droit de recevoir des allocations représentant 60 à 67 % de leur ancien salaire pendant 12 à 32 mois, en fonction de leur âge. Lorsque ces allocations prenaient fin, les chômeurs avaient droit de recevoir 53 % à 57 % de leur ancien salaire pour une durée illimitée. A partir de 2005, la période fut réduite à 12 mois (ou 18 mois pour ceux ayant plus de 54 ans), période après laquelle les bénéficiaires pouvaient recevoir seulement des revenus de subsistance qui dépendent des actifs qu’ils possèdent et de leurs autres sources de revenu. De plus, les chômeurs qui refusaient des offres d’emplois raisonnables subissaient des sanctions plus grandes et plus fréquentes, telles que des réductions d’allocations. Pour davantage réduire les coûts du travail et stimuler la création d’emplois, la taille des entreprises dont les salariés étaient couverts par une assurance chômage fut élevée de 5 à 10 travailleurs. De plus, la réglementation des contrats de travail temporaires fut assouplie. De plus, à partir de 2004, l’Agence générale pour l’emploi allemande et les agents locales pour l’emploi furent réorganisées de manière à mettre davantage l’accent sur le retour des chômeurs au travail et, par exemple, en externalisant les services de placement au secteur privé."

Mon billet du 14 février 2014 (…) développait l'idée que la flexibilité des salaires et des institutions du marché du travail allemands à partir du milieu des années quatre-vingt-dix commença la hausse de l’emploi allemand. Dans cette histoire, les réformes Hartz ont moins d’importance, mais la focale de l’histoire est toujours placée sur la plus grande flexibilité des marchés, non sur les programmes publics pour partager les heures. Fujita et Gartner avance la même idée : "en d’autres termes, au cours du boom menant à la Grande Récession, la croissance des salaires fut plus contenue qu’au cours des précédents booms et donc cette modération salariale fut un important facteur pour stimuler l’emploi."

Enfin, Fujita et Gartner soulignent qu’il est difficile de comparer les Etats-Unis avec l’Allemagne, parce que les causes sous-jacentes des récessions furent différentes. L’Allemagne n’avait pas de bulle immobilière ; en fait, elle a bénéficié un essor des exportations. (…) Ils écrivent :

"La récession en Allemagne n’a pas été provoquée par le même choc que celui qui amorça la récession aux Etats-Unis. L’économie américaine subit un déclin de la demande domestique comme la chute des prix d’actifs domestiques réduisit la richesse nette des ménages, alors que l’Allemagne n’avait pas connu de bulle immobilière. En fait, le déclin de la production allemande s’explique par la contraction à court terme des échanges mondiaux. La durée attendue d’une récession est un facteur important dans les décisions d’embauches et de licenciements des entreprises. Si une entreprise s’attend à ce qu’un ralentissement dure seulement une courte période, elle peut choisir de ne pas réduire sa main-d’œuvre, même si elle fait face à une plus faible demande, en particulier si licencier et embaucher des travailleurs est coûteux, comme ça l’est justement en Allemagne. Chose cohérente avec cette possibilité, Burda et Hunt remarquent que les entreprises allemandes furent réticents à licencier leurs travailleurs en raison de la difficulté à trouver des personnes aussi qualifiées pour les remplacer, surtout en 2009."

Bien sûr, l’idée selon laquelle le chômage allemand n’a pas beaucoup augmenté en raison des réductions des allocations chômage, de la faible croissance des salaires et de la flexibilité des marchés du travail ne prouve pas que les innovations allemandes comme les allocations de courte durée ou les comptes épargne-temps soient une mauvaise idée. Elles peuvent toujours un peu aider. Mais il ne semble pas qu’elles soient la principale explication du succès de l’Allemagne en termes de chômage pendant et après la récession. »

Timothy Taylor, « How did Germany limit unemployment in the recession? », in Conversable Economist (blog), 4 décembre 2014. Traduit par Martin Anota

mardi 9 décembre 2014

La stagnation séculaire et le ralentissement de la croissance de la population en âge de travailler

« La "population en âge de travailler" est souvent définie comme regroupant ceux ayant entre 15 et 64 ans. Pour plusieurs pays émergents et avancés, la croissance de la taille de la population en âge de travailler a ralenti, voire est devenue négative. En effet, au Japon, la population en âge de travailler commença à se contracter au début des années quatre-vingt-dix ; la taille la population en âge de travailler en Union européenne (sauf au Royaume-Uni) commença à se contracter en 2010 ; et la population en âge de travailler en Chine (après plusieurs décennies de politique de l’enfant unique) devrait commencer à se contracter au cours des prochaines années. Pour la plupart des pays à haut revenu, la part de la population en âge de travailler décline.

Un déclin de la taille ou de la part de la population en âge de travailler est inquiétant pour plusieurs raisons. Dans les dernières décennies, on a surtout craint qu’il serait de plus en plus difficile de financer la retraite et la santé d’une population de plus en plus âgée. Plus récemment, on a craint que le ralentissement de la croissance de la population en âge de travailler puisse aussi ralentir la croissance économique. Cet argument était central dans le raisonnement d’Alvin Hansen dans son discours de 1938 lorsqu’il se demanda si l’économie américaine était entrée dans une phase de "stagnation séculaire", c’est-à-dire de ralentissement permanent de la croissance économique.

Par exemple, Hanson a dit "(…) que les éléments essentiels au progrès économique sont (a) les inventions, (b) la découverte et le développement de nouveaux territoires et de nouvelles ressources et (c) la croissance de la population. Ces éléments, séparément ou de façon combinée, ont créé des débouchés d’investissement et entraîné une croissance rapide de la formation du capital". Hansen nota ensuite que la croissance démographique a ralenti et que le territoire américain ne s’étendait plus. Il affirma alors que "nous sommes en train de basculer rapidement dans un monde dans lequel nous devons davantage nous appuyer sur le progrès technique que par le passé si nous voulons créer suffisamment d’opportunités d’investissement privé pour assurer le plein emploi… Je suis de plus en plus convaincu que l’échec de la récente reprise à ramener l’économie au plein emploi s’explique par le déclin de la croissance démographique, couplé à l’échec des innovations à créer suffisamment de débouchés pour le capital".

Pour avoir une idée du ralentissement du taux de croissance de la population en âge de travailler à l’œuvre depuis 1970 et dans les décennies suivantes, voici un graphique (…) de The Economist. Puisqu’elle se caractérise par un taux de natalité relativement élevé et des niveaux relativement élevés d’immigration, l’économie américaine devrait certes connaître un ralentissement de la croissance de sa population en âge de travailler, mais celle-ci ne devrait pas décliner.

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Voici un graphique de (…) The Economist montrant la part de la population en âge de travailler. Notons que pour l’Allemagne et le Japon, la part de la population ayant entre 15 et 64 ans a atteint son pic il y a un peu plus de deux décennies. Pour les Etats-Unis, le pic dans la population en âge de travail date d’il y a seulement deux ans. On s’attend à ce que tous les pays à haut revenu indiqués sur le graphique connaissent un brutal déclin de la part de la population en âge de travail au cours des prochaines décennies, bien qu’elle devrait rester la plus large aux Etats-Unis.

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Pourquoi une population en âge de travail mène-t-elle à un ralentissement de la croissance économique ? Une raison est juste mécanique : en l’occurrence, toutes choses égales par ailleurs, une hausse de 1 % du nombre de travailleurs va environ ajouter environ 1 % au PIB. Mais cela signifie seulement que nous devons nous focaliser sur la croissance du PIB par habitant ou par travailleur, donc nous ajuster au moindre taux de croissance.

Il y a potentiellement deux autres raisons de s’inquiéter. Premièrement, lorsque la population en âge de travail croît, les entreprises sont contraintes d’accroître leurs dépenses d’investissement, juste pour maintenir le ratio capital sur travailleur. Réciproquement, un ralentissement de la croissance de la population en âge de travailler réduire les incitations à investir. Deuxièmement, si la population en âge de travail croît plus lentement ou décroît et si elle doit supporter un plus haut fardeau fiscal pour soutenir la proportion croissante de personnes âgées, alors les personnes en âge de travailler peuvent alors être moins incitées à travailler, ce qui freine la croissance économique.

Quelles sont les principales implications d’un ralentissement de la croissance de la population en âge de travailler ou bien tout simplement de sa contraction ? Les niveaux d’investissement aux Etats-Unis ont en été bien plus faibles qu’on ne l’attendait ces dernières raisons, dans la mesure où la Grande Récession s’est officiellement achevée au milieu de l’année 2009. En replongeant dans le discours prononcé en 1938 par Alvin Hansen, on peut imaginer trois possibilités pour minimiser le risque de stagnation séculaire.

Premièrement, on peut essayer d’éviter le déclin de la population. Les politiques familiales adoptées par les gouvernements n’ont pas réussi à contenir la baisse des taux de natalité parmi les pays avancés. Mais il y a d’autres possibilités. Les Etats-Unis ont une frontière relativement ouverte à l’immigration légale, sans mentionner l’immigration illégale, ce qui accroit la population en âge de travailler. En outre, on peut aussi imaginer d’étendre la catégorie des « personnes en âge de travailler » de manière à inclure les travailleurs ayant entre 65 et 75 ans. Plusieurs mesures peuvent être adoptées pour inciter une plus large part de ces travailleurs à rester dans la vie active, du moins en temps partiel.

Deuxièmement, Hansen parla de "la découverte et du développement de nouveaux territoires et de nouvelles ressources". Il semble peu plausible de découvrir de nouveau territoires, mais il est toujours possible de stimuler les échanges en faisant davantage participer chaque économie au commerce mondial. En outre, l’économie américaine est capable d’étendre considérablement ses ressources énergétiques. (…)

Finalement, Hansen a mentionné le potentiel des nouvelles technologies pour créer de nouvelles opportunités d’investissement dans le capital physique, si bien que les nouvelles technologies peuvent stimuler la productivité et un essor des dépenses d’investissement peuvent aussi stimuler la demande globale. Les politiques que l’on peut ici adopter comprennent l’investissement public et privé dans les infrastructures, ainsi qu’un doublement voire un triplement des dépenses de recherche-développement.

Lorsque la population en âge de travailler croît, la croissance économique s’en trouve très souvent stimulée. Avec le ralentissement de la croissance de la population en âge de travailler, il devient impérieux de s’appuyer sur d’autres moteurs pour stimuler l’économie et encourager la croissance. »

Timothy Taylor, « Lower working age population and secular stagnation », in Conversable Economist (blog), 28 novembre 2014. Traduit par Martin Anota



aller plus loin...

« Comment le vieillissement démographique influe-t-il sur la croissance économique ? »

« Larry Summers et la stagnation séculaire »

« Les pays avancés font-ils face à une stagnation séculaire ? »

« La grande stagnation »

lundi 14 juillet 2014

Les évolutions dans la répartition du patrimoine aux Etats-Unis

« La répartition du patrimoine n’est pas la même chose que répartition du revenu : le patrimoine désigne l’accumulation d’actifs au cours du temps, tandis que le revenu désigne ce qu’un ménage reçoit au cours d’une année. Personne ne s’attend à ce que tout le monde ait le même patrimoine, ne serait-ce parce qu’il est logique que les personnes âgées de 55 ou 60 ans aient accumulé plus d’actifs que celles âgées de 25 ou 30 ans. Mais cela dit, lorsque la répartition globale du patrimoine change au cours du temps, il est légitime de s’interroger.

Fabian Pfeffer, Sheldon Danziger et Robert Schoeni passent en revue les preuves empiriques dans "Wealth levels, wealth inequality, and the Great Recession", un résumé paru en juin 2014 de l’étude qu’ils avaient précédemment publié dans la revue The Annals of the American Academy of Political and Social Science en novembre 2013 (…).

Beaucoup de cette étude repose sur la Panel Study of Income Dynamics, un fascinant ensemble de données qui débuta avec un échantillon nationalement représentatif de 18000 personnes réparties en 5000 familles en 1968 et qui suit depuis lors ce groupe de ménages, ainsi que leurs enfants et petits-enfants au fil des mariages et remariages. L’étude couvre maintenant quelques 9000 familles et 22000 individus. (…) La PSID suit les ménages au cours du temps.

Variation en volume du patrimoine pour divers centiles (en %)

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source : Pfeffer et ses coauteurs (2014)

Voici les évolutions qu’a connues le patrimoine ces dernières décennies telles que le suggèrent les données du PSID. Les données sont présentées en centiles. Ainsi le 95ième centile de la répartition du patrimoine vit son patrimoine s’accroître de plus de 100 % en termes réels entre 1984 et 2007, avant de chuter lors de la Grande Récession. Le ménage médian (le 50ième centile) vit son patrimoine grimper de presque 50 % entre 1984 et 2007, mais avec le déclin du patrimoine que l’on a pu ensuite observer le ménage médian a moins de patrimoine aujourd’hui qu’en 1984. Le 25ième centile n’a pas beaucoup de patrimoine et connut peu de changement de son patrimoine entre 1984 et 2005, mais il le vit ensuite chuter avec la Grande Récession. Cette dynamique présente clairement une plus grande dispersion de richesse au cours du temps. (…)

A court terme, en l’espace de quelques années, par exemple sur la courte période de temps qui s’est écoulée depuis la grande Récession jusqu’à aujourd’hui, la répartition du patrimoine évolue essentiellement en fonction de la valeur des actifs que possèdent les gens, en particulier en fonction des prix immobiliers et des prix des actifs financiers. Aucun des groupes de revenu n’a connu une reprise depuis que la Grande Récession a détérioré leur patrimoine. Mais ceux à plus haut patrimoine avaient déjà une sacrée avance, alors que ceux qui ne possèdent presque aucun patrimoine étaient bien loin derrière. »

Timothy Taylor, « The shifting U.S. wealth distribution », in Conversable Economist (blog), 9 juillet 2014. Traduit par Martin Anota

jeudi 19 juin 2014

Le commerce des services commence à fleurir

« Au moins depuis les écrits de David Ricardo au début du dix-neuvième siècle, les économistes ont prodigué leurs petites leçons sur les possibles avantages économiques du commerce avec des exemples qui mettent en scène des marchandises. Le célèbre exemple que Ricardo fournit pour expliquer l'avantage comparatif met en scène la production de vin et de tissu. Des générations entières de manuels ont parlé du pétrole et du blé, des voitures et des ordinateurs, et de bien d'autres paires de marchandises. Mais l’idée d’un commerce international dominé par les seules marchandises physiques s'érode. Prakash Loungani et Saurabh Mishra présentent certaines des récentes tendances dans leur article " Où est passé le secteur des services de papa ?" publié dans le numéro de juin 2014 de la revue Finances & Développement du FMI.

(…) La révolution des technologies d’information et de communication a brisé les anciens liens géographiques, où un service était nécessairement consommé là où il était produit. Maintenant, de nombreux services sont réalisés dans un endroit et consommés ailleurs. Loungani et Mishra écrivent que "grâce aux réseaux de télécommunications, des services peuvent être transportés presque instantanément sur de longues distances. L’éventail des activités qui peuvent être numérisées et mondialisées s’élargit, depuis le traitement des sinistres d’assurance et des paiements d’impôts jusqu’à la transcription des dossiers médicaux et au téléenseignement. (…) Le schéma consistant à implanter les activités à forte valeur ajoutée dans les pays avancés et à reléguer les autres dans les pays en développement commence à changer. Les entreprises, surtout dans les pays émergents parvenus à maturité, commencent à rattraper celles des pays avancés pour certaines activités à forte valeur ajoutée, tandis que les entreprises des pays avancés détachent les éléments plus standardisés de leurs activités à haute valeur ajoutée pour les implanter dans les pays émergents. En attestent la prolifération des bureaux spécialisés dans les conseils aux entreprises et le traitement des connaissances ainsi que l’explosion du commerce électronique et de la vente en ligne dans les pays émergents du Moyen-Orient, au Brésil, en Chine, en Inde et à Singapour. (…) Des pays comme la Malaisie pourraient profiter de la mondialisation des services pour échapper au piège potentiel du revenu intermédiaire. L’aspect positif est que l’expansion du secteur des services — et des exportations de services — dans les pays en développement a dépassé l’exemple souvent cité de la croissance des technologies de l’information en Inde. Pensez à la révolution du téléphone portable qui a transformé les services financiers dans beaucoup de pays africains, à l’industrie cinématographique au Nigéria, à la conception de jeux vidéo au Cambodge, aux services comptables à Sri Lanka et aux entreprises de traitement des ressources humaines à Abu Dhabi."

Au cours de la dernière décennie, les échanges de services ont connu une croissance presque trois fois plus rapide que les échanges des marchandises. "Il est certes difficile de mesurer les échanges de services, mais la part des pays en développement dans les exportations mondiales de services est apparemment passée d’environ 14 % en 1990 à 25 % en 2011 (…)."

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Avec l'évolution des technologies d'information et de communication, l'autre grand changement est que les services sont en train de devenir une plus grande part de la valeur totale, même pour de nombreux produits qui sont vendus comme marchandises physiques. Loungani et Mishra citent le mantra de la Silicon Valley : "le logiciel représente 70 % du matériel". (…) Certains auteurs utilisent un néologisme vraiment laid lorsqu’ils qualifient ce changement de "servicisation de l’industrie".

Cet argument est souvent formulé avec le schéma du "sourire" de la création de valeur, dont le gourou de la gestion Ram Mudambi est présenté comme en étant le concepteur. Il suggère que les entreprises vont décider de placer leurs chaînes de production à l'intérieur des pays et entre ces derniers en fonction du montant de la valeur qui est créée aux différentes étapes de la production. Mudambi affirme que pour un bien manufacturé moderne, beaucoup de la valeur ajoutée du produit final est créée dans les premiers étapes (recherche-développement et conception) et dans les dernières étapes (marketing, logistique et service après-vente).

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Comme le commerce mondial se concentre de plus en plus dans les services, je pense qu'il va commencer à changer nos façons de penser le commerce international. Les chaînes de valeur mondiales dans les services sont rendues possibles par les technologies d'information et non par les ports, avions, trains et autoroutes. Le commerce des services est capable de changer très rapidement : après tout, si une entreprise achète un service qui sera fourni en ligne, il peut avoir une préférence pour le lieu géographique où ce service est réalisé. Comme les capacités des technologies d'information s’accroissent et que la vitesse, la clarté et l'immédiateté des connexions en ligne s’approfondissent, je soupçonne que de nombreux types de production vont finir par être divisés et subdivisés entre les lieux d’une manière que nous commençons à peine d’imaginer.

Et finalement, je m'attends à ce que la croissance du commerce des services réduise les pressions en faveur du protectionnisme. Au lieu de parler de l’hypothétique commerce d’hypothétiques biens achevés (comme les voitures et les ordinateurs), il est clair que des parties de la valeur ajoutée seront souvent créées dans des lieux différents. Appeler au protectionnisme commercial à l’encontre de certains produits fabriqués dans d'autres pays comme les voitures, l’acier ou les téléviseurs est une chose, mais je ne suis pas sûr qu’un mouvement protectionniste similaire puisse aussi facilement empêcher les services de traverser les frontières. En outre, les pays doivent éviter d’instaurer des droits de douane ou autres restrictions sur les importations, car de nombreuses importations font partie d'une chaîne de production mondiale et les producteurs domestiques ne manqueront pas de souligner que l'inhibition de leur accès aux connexions mondiales va nuire à l’économie nationale.

Timothy Taylor, « Trade in services begins to blossom », in Conversable Economist (blog), 18 juin 2014. Traduit par Martin Anota

mercredi 4 juin 2014

Aux Etats-Unis, la production augmente, mais pas le nombre d’heures travaillées

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« Voici un aperçu de l’évolution de l’économie américaine au cours des 15 dernières années : un nombre identique d’heures travaillées en 1998 et en 2013, même si la population a augmenté de plus de 40 millions de personnes, tandis que la production s’est accrue de 42 %. Shawn Sprague explique dans son article "What can labor productivity tell us about the U.S. economy?" publié dans la lettre Beyond the Numbers du Bureau des Statistiques du Travail en mai 2014.

Spragne écrit que "les travailleurs (…) aux Etats-Unis travaillèrent virtuellement le même nombre d’heures en 2013 qu’ils en ont travaillé en 1998, soit environ 194 milliards d’heurs travaillées. Cela signifie qu’il n’y a eu finalement aucune croissance du tout du nombre d’heures travaillées au cours de cette période de 15 ans, malgré le fait que la population américaine atteint plus de 40 millions de personnes durant ce temps et malgré le fait que la population américaine gagné plus de 40 millions de personnes durant cette période et malgré le fait qu’il y eut des milliers de nouvelles entreprises établies durant cette période. Et étant donné ce manque de croissance dans les heures travaillées, c’est peut-être même encore plus frappant que les entreprises américaines réussirent à accroître leur production de 42 % (soit de 3,5 milliers de milliards) en 2013 par rapport à 1998, même après avoir ajusté pour l’inflation… On peut dire une chose de certaine : la totalité de cette croissance de la production doivent provenir d’autres sources productives que le nombre d’heures travaillées. Par exemple, les entreprises peuvent accroître la production en investissement dans des équipements plus rapides, en embauchant plus de travaillées très qualifiés et expérimentés et en réduisant le gâchis en matériel ou les temps morts. Dans ces cas, comme dans d’autres, la production peut s’accroître sans que s’accroisse le nombre d’heures travaillées. De tels gains de production relèvent d’une croissance de la productivité du travail sur la période."

On peut dire beaucoup de choses à propos de ces dynamiques. Bien sûr, les années de comparaison sont un peu injustes, puisqu’en 1998 la bulle internet était proche de son pic, avec un taux de chômage de 4,5 %, tandis que 2013 s’inscrit dans la reprise lente de la Grande Récession. La proportion d’adultes américains qui ont emploi ou qui en cherchent un (le taux d’activité) a décliné pour plusieurs raison : par exemple, avec le vieillissement de la population, plus d’adultes arrivent à la retraite, une plus large part de jeunes adultes poursuivent leurs études et ne travaillent donc pas immédiatement, une hausse de la part des travailleurs recevant des prestations d’invalidité et le manque d’emplois bien payés pour les travailleurs peu qualifiés.

GRAPHIQUE Productivité, production et heures travaillées (en indices base 100 quatrième trimestre 2006)

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Voici un graphique montrant les dynamiques des heures travaillées, de la production et de la productivité suite à la Grande Récession. Sprague explique : « lorsque la récession commença, la productivité a stagné, puisque la production et les heures ont chuté de concert. La production et les heures continuèrent à diminuer jusqu’à la dernière partie de la récession, puis la production cessa de diminuer, tandis que les heures travaillées ont continué à diminuer. Durant cette période, il y eut une forte croissance de la productivité : du quatrième trimestre 2008 au quatrième trimestre 2009, la croissance de la productivité s’est élevée à 5,6 %. En fait, ce fut le taux sur quatre trimestres le plus élevé que l’on ait enregistré depuis plus de 35 ans.

GRAPHIQUE Taux de croissance annuels moyens de la productivité du travail aux Etats-Unis (en %)

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Voici un graphique montrant les taux de croissance de la productivité après la Seconde Guerre mondiale. Notons que les taux de croissance annuelle de la productivité furent très entre 1947 et 1973 en atteignant en moyenne 3,2 %. Il y a eu ensuite un fort ralentissement de la croissance de la productivité dans les années soixante-dix et tandis que des taux plus élevés ont suivi dans les années quatre-vingt-dix et plus récemment, l’économie américaine n’est pas parvenue à renouer avec les taux de croissance de la productivité des années cinquante et soixante. Comme je l’ai régulièrement noté dans mes précédents billets (par exemple ici et ici), il n’y a pas d’autre question plus importante pour la santé à long terme de l’économie américaine que de savoir si elle peut maintenir un fort taux de croissance de la productivité. »

Timothy Taylor, « Hours worked, no change; Output, up 42% », 30 mai 2014. Traduit par Martin Anota



aller plus loin... lire « Les marchés du travail et la Grande Récession »

mercredi 14 mai 2014

A propos des nouvelles estimations des parités de pouvoir d'achat

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« Voici un aperçu des PIB par habitant qui viennent juste d’être publiés par la Banque mondiale dans son rapport "Purchasing Power Parities and Real Expenditures of World Economies: Summary of Results and Findings of the 2011 International Comparison Program". Je vais me concentrer ci-dessous sur la façon par laquelle ce calcul est fait. Mais tout d'abord, penchons-nous sur la tendance générale. Les tranches verticales colorées correspondent aux pays, classés par ordre croissant selon leur PIB par habitant, bien que le nom de tous les pays ne soit pas indiqué. L'axe horizontal indique la part d’un pays dans la population mondiale (…). L'axe vertical représente le PIB par habitant pour chaque pays. Ainsi, l'Inde et la Chine apparaissent comme de grands pays en raison de leur grande population, mais leur PIB par habitant est inférieur à la moyenne mondiale, en l’occurrence 13 460 dollars.

GRAPHIQUE PIB réel par habitant et parts dans la population mondiale en 2011

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source : Banque mondiale (2014)

(…) Considérons les 12 plus grandes économies au monde. Il n'est pas surprenant de voir les Etats-Unis et la Chine au sommet de la liste, mais saviez-vous que l'Inde est maintenant la troisième plus grande économie au monde, devant le Japon et l'Allemagne ? En effet, 6 des 12 plus grandes économies au monde sont des "pays à revenu intermédiaire", indiqués en caractère gras et en italique (…). La dernière colonne indique le rang en fonction du PIB par habitant. Lorsque l’on utilise cette mesure, les États-Unis se classent derrière un certain nombre de petits pays comme le Qatar, les Émirats arabes unis, le Luxembourg et Macao, qui ont des populations si petites qu'ils ne sont pas présentés comme barres verticales sur le graphique ci-dessus. Je reviendrai sur la colonne indiquant la mesure "en fonction des taux de change".

TABLEAU 1 Les 12 plus grandes économies selon leur part dans le PIB mondial en 2011

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source : Banque mondiale (2014)

Observons les données sous un autre angle. La partie supérieure du tableau concernant la "part des dépenses" montre, par exemple, que 50,3 % du PIB mondial appartient aux pays à revenu élevé, 48,2% aux pays à revenu intermédiaire et seulement 1,5 % aux économies à faible revenu. La partie inférieure du tableau montre les comparaisons sur une base par personne : par exemple, le PIB par habitant est d'environ 40 000 dollars dans les pays à revenu élevé, 9000 dollars dans les pays à revenu intermédiaire et 1800 dollars dans les pays à faible revenu.

TABLEAU 2

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source : Banque mondiale (2014)

Comment ces types de calculs sont-ils obtenus ? Pour comparer la taille des économies nationales, chacune d’elles est mesurée dans sa propre monnaie domestique, mais vous avez ensuite besoin d'un taux de change. Une possibilité est évidemment d'utiliser le taux de change du marché, mais cette approche rencontre deux difficultés majeures.

Le problème, c’est que les taux de change varient significativement en l’espace de quelques mois ou années. Par exemple, un euro valait 1,46 dollar en mai 2011, 1,21 dollar en juillet 2012 et 1,35 dollar en février 2013. Si vous avez converti le PIB de la zone euro en dollars américains en utilisant le taux de change du marché, c’est comme si le PIB de la zone euro avait connu un plongeon digne d’une dépression au cours de l'année où la valeur de l'euro a chuté, puis aurait connu un boom les six mois suivants lorsque la valeur de l'euro a augmenté. Mais cette conclusion serait erronée, car elle serait basée sur les fluctuations du taux de change du marché et non sur des changements réels dans ce qui a été produit et consommé dans l'économie de la zone euro. Bien sûr, des variations encore plus fortes des taux de change du marché (comme la valeur du peso argentin qui a chuté entre début 2011 et aujourd’hui, passant de 0,25 dollar au début de 2011 à environ 0,12 dollar) seraient encore plus trompeuses si elles étaient utilisées pour tirer des conclusions sur l'évolution du PIB réel.

L'autre difficulté est que le coût d’achat d’un certain produit dans un pays à revenu élevé comme les États-Unis peut être différent (et souvent plus élevé) que le coût d’achat du même article dans un pays à faible revenu. En conséquence, le revenu dans un pays à faible revenu possède souvent un plus grand pouvoir d’achat, ce qui rend les comparaisons avec les revenus des pays à revenu élevé trompeuses. C'est pourquoi, dans le tableau 1, la part des économies à revenu intermédiaire dans l'économie mondiale semble plus petite lorsqu'elle est calculée en utilisant les taux de change du marché que lorsqu'elle est calculée en utilisant les PPA.

Pour surmonter les problèmes liés à l'utilisation des taux de change basés sur le marché, une approche commune depuis les années soixante a été d’utiliser le taux de change en "parité de pouvoir d’achat" déterminé par le Projet de comparaison internationale, qui fait désormais partie de la Banque mondiale. En déterminant un taux de change PPA, on cherche à déterminer le "pouvoir d'achat" d'une monnaie en termes de ce qu’elle peut acheter. Le calcul du taux de change PPA est maintenant effectué une fois tous les six ans, parce que c'est une tâche titanesque, qui demande de collecter un large éventail de données relatives aux prix dans 199 pays différents, en essayant de tenir compte des différences dans la qualité, puis de compiler le tout dans des indices des prix comparables. Le rapport qui vient de paraître est basé sur les données de l’année 2011.

Le rapport explique que "les PPA sont des rapports de prix qui constituent le rapport entre les prix en monnaie nationale d’un même bien ou service dans différents pays. Par exemple, si le prix d'un hamburger est de 4,80 euros en France et de 4,00 dollars aux États-Unis, la PPA pour les hamburgers entre les deux économies est de 0,83 dollar pour un euro du point de vue français (4.00/4.80) et de 1,20 euro pour un dollar du point de vue des États-Unis (4.80/4.00). En d'autres termes, pour chaque euro dépensé en hamburgers en France, il faudrait dépenser 0,83 dollar aux États-Unis pour obtenir la même quantité et qualité (c’est-à-dire le même volume) en hamburger. Inversement, pour chaque dollar dépensé en hamburgers aux États-Unis, il faudrait dépenser 1,20 euro en France pour obtenir le même volume d’hamburgers. Afin de comparer les volumes d’hamburgers achetés dans les deux économies, soit les dépenses en hamburgers en France sont exprimées en dollars en les divisant par 1,20, soit les dépenses en hamburgers aux États-Unis sont exprimées en euros en les divisant par 0,83."

"Les PPA sont calculées par étapes : d'abord pour les biens et services individuels, puis pour des groupes de produits et enfin pour chacun des différents niveaux d'agrégation jusqu'au PIB. Les PPA continuent d’être des rapports de prix si elles se rapportent à un groupe de produits, à un niveau d'agrégation ou au PIB. En remontant la hiérarchie d'agrégation, les rapports de prix se réfèrent à des assortiments de plus en plus complexes de biens et de services. Ainsi, si la PPA pour le PIB entre la France et les États-Unis est de 0,95 euro pour un dollar, on peut en déduire que pour chaque dollar dépensé sur le PIB aux États-Unis, il faudrait dépenser 0,95 euro en France pour acheter le même volume de biens et de services. L'achat de la même quantité de biens et de services ne signifie pas que les paniers de biens et services achetés dans les économies seront identiques. La composition des paniers varie entre les pays et reflète des différences dans les goûts, les cultures, les climats, les structures de prix, les disponibilités des produits et les niveaux de revenu, mais les deux paniers vont fournir, en principe, une satisfaction ou utilité équivalente."

De toute évidence, ces taux de change PPA pour 199 économies ont une bonne dose d'arbitraire (…). Angus Deaton a consacré le discours présidentiel qu’il a tenu en 2010 à l’American Economic Association (disponible gratuitement en ligne ici) pour détailler les "faibles fondements théoriques et empiriques" de ces mesures. D’une certaine manière, ces problèmes sont inévitables : c'est sans doute une tâche herculéenne de calculer et défendre une mesure monétaire unique qui puisse nous permettre de comparer les niveaux de vie moyens entre, par exemple, les États-Unis, le Japon, la Chine, l'Inde, le Brésil, l'Indonésie, l'Egypte et Nigeria, avec plus de 100 autres pays. Mais les imperfections incontestables des statistiques économiques ne dénuent pas ces statistiques de toute signification. En revanche, cela signifie qu’elles doivent être interprétées avec suffisamment de recul en ayant en tête que ces estimations peuvent avoir d'importantes marges d'erreur. »

Timothy Taylor, « GDP snapshots from the International Comparison Project », in Conversable Economist (blog), 9 mai 2014. Traduit par Martin Anota

jeudi 1 mai 2014

Quand la technologie se diffuse lentement

« L’une des questions les plus importantes que l’on se pose à propos du potentiel de croissance des Etats-Unis est celle-ci : l’économie américaine a-t-elle déjà exploité la majorité du potentiel de croissance économique qu’elle peut tirer des innovations dans les technologies d’information et de communication, notamment internet, le cloud, la robotique et ainsi de suite ? Ou est-ce que l’économie américaine ne l’a-t-elle qu’à peine exploité (….) et présente donc encore de fortes perspectives de croissance futures ?

Pour ce type de questions, le recul rétrospectif est plus utile que la prévision. Et parmi les historiens économiques, c’est actuellement admis que les nouvelles technologies majeures peuvent prendre des décennies pour se diffuser à travers l’économie. Rodolfo E. Manuelli et Ananth Seshadri offrent un exemple dans leur article "Frictionless Technology Diffusion: The Case of Tractors" qui a été publié dans le numéro d’avril 2014 dans la revue American Economic Review. (…) Ils mettent en évidence que dans les modèles économies simples, une firme choisit juste une technologie et qu’elle peut choisir une nouvelle technologie à n’importe quel moment comme elle le veut. Mais dans le monde réel, les nouvelles technologies prennent souvent du temps pour se diffuser. Ils notent que l’analyse de douzaines de nouvelles technologies suggère qu’il faut entre 15 et 20 ans pour qu’une technologie passe de 10 à 90 % de son marché potentiel. Mais quelques inventions majeures peuvent nécessiter encore plus de temps.

Voici comment le tracteur remplaça lentement les chevaux et mules dans le secteur agricole des Etats-Unis entre 1910 et 1960. Le nombre de chevaux et les mules, représenté par la ligne en pointillés noirs et mesuré sur l’axe de droite, déclina entre 1920 et 1960 en passant de 26 millions à 3 millions. Parallèlement, le nombre de tracteurs, représenté par la ligne bleue solide, passa de zéro en 1910 à 4,5 millions en 1960.

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Quels facteurs peuvent expliquer pourquoi il a fallu un demi-siècle pour que les tracteurs se diffusent ? Beaucoup de réponses ont été proposées : les fermiers ont besoin de temps et d’expérience pour apprendre à utiliser la nouvelle technologie ; les plus vieux fermiers préférèrent ne pas apprendre, mais ils moururent peu à peu ; quelques fermiers n’avaient pas la capacité financière d’investir dans un tracteur ; il y eut un manque d’informations à propos des bénéfices des tracteurs ; les intérêts établis comme le secteur des chevaux et des mules tentèrent de contenir les tracteurs autant que possible. Manuelli et Seshadri offrent une autre explication : durant tout ce temps, la qualité des tracteurs s’est améliorée continuellement et au début de cette période (comme durant la Grande Dépression) les salaires des travailleurs agricoles ne s’accrurent pas beaucoup. Donc il était rationnel pour de nombreux fermiers de ne pas acheter les premières générations de tracteurs. (…) Mais lorsque la qualité des tracteurs s’améliora et les salaires des travailleurs agricoles s’accrurent, investir dans un tracteur apparut comme un investissement de plus en plus fructueux.

Mon exemple favori de la lente diffusion de la technologie est celui développé par Paul David dans "Computer and Dynamo: The Modern Productivity Paradox in a Not-too-Distant Mirror" qui paru dans une livre de 1991 de l’OCDE appelé Technology and Productivity: The Challenge for Economic Policy. Lorsque David écrivait, les Etats-Unis connaissaient un ralentissement de la productivité depuis les années soixante-dix. Cependant, l’informatisation avait pris une telle ampleur à cette époque que Robert Solow fit une remarque aujourd’hui bien célèbre : « Nous voyons les ordinateurs partout sauf dans les statistiques économiques ». David renvoie à l’exemple historique de l’usage des dynamos pour produire l’électricité, expliquant que cette invention était présente depuis des décennies, à large échelle, avant de se traduire par des gains de productivité.

Les dynamos ont produit de l’électricité qui fut utilisée pour l’éclairage depuis les années 1870. Cette technologie était suffisamment connue pour que l’Exposition universelle de Paris de 1900 mette en scène plusieurs machines électriques, alimentées par l’énergie générée par d’énormes dynamos. Mais l’Exposition universelle de Paris utilisa aussi la lumière électrique pour éclairer les espaces publics comme jamais on ne l’avait fait auparavant. David écrit : « bien que les Européens connaissaient déjà la lumière électrique depuis des décennies, jamais avant l’Exposition elle n’avait été utilisée pour une ville entière, ce qui permit aux animations extérieures de se poursuivre la nuit ».

Même si l’on avait saisi le potentiel technologique entourant la création et l’utilisation de l’électricité (…), la croissance de la productivité aux Etats-Unis et au Royaume-Uni fut en fait relativement faible durant les deux décennies qui suivirent 1890. Ce n’est pas avant les années 1920 que la croissance de la productivité fondée sur l’électrification s’accéléra réellement. (…) Bien que la technologie fût déjà bien connue, il fallut du temps pour que l’électrification se diffuse. Voici un graphique montrant la diffusion de l’électrification parmi les ménages et un autre montrant sa diffusion dans le secteur industriel. Paris était illuminée par la lumière électrique en 1900, mais la plupart des endroits aux Etats-Unis n’avaient alors pas accès à l’électricité. (…)

Mais ce ne fut pas seulement la diffusion de l’électricité. Ce fut également les changements auxquels durent procéder les ménages et les entreprises pour en tirer un avantage. (…) Les entreprises eurent plus de liberté pour localiser leurs usines et configurer leurs machines, mais il leur fallut du temps et un véritable apprentissage pour trouver des manières de le faire. Plus largement, l'électricité a tout changé, de l'éclairage dans les usines jusqu’à la sécurité incendie, et elle permit de développer de nouveaux procédés chimiques et de chauffage, et bien plus encore. Il fallut du temps aux ménages américains (au moins jusqu’aux années vingt) pour disposer à la fois d’une source d'électricité et d’une offre de nouveaux appareils ménagers tels que l'aspirateur, la radio, le lave-linge, le lave-vaisselle (…).

Au milieu des années 1990, plusieurs années après que l’essai de Paul David ait été publié, la productivité américaine s’accéléra grâce à la création et l’utilisation des technologies d’information et de communication. Cette accélération n’eut pas lieu à l’instant auquel on s’y attendait. Mais comme David l’écrivit, beaucoup de gens "ne saisissent pas la complexité et la contingence historique du processus impliqué par le changement technologique et l’imbrication de ce dernier avec les transformations économiques, sociales, politiques et légales. Il n’y a pas d’automatisme dans la mise en œuvre d’un nouveau paradigme technologique, telle que celui que nous discernons actuellement en confluence des progrès dans les ordinateurs et technologies de communication".

Dans mon esprit, les exemples comme la lente diffusion du tracteur et de l’électrification suggèrent que nous n’avons peut-être pas encore tiré tous les gains sociaux que nous pouvons tirer de la révolution des technologies de l’information et de la communication. L’une des raisons pour lesquelles les tracteurs se diffusèrent lentement fut que les capacités des tracteurs se sont accrues régulièrement, ce qui les rendit plus attractifs au cours du temps. (…) La puissance des technologies d’information et de communication continue à augmenter, ce qui suggère que nous en trouverons de nouveaux usages et applications possibles. L’une des raisons pour lesquelles l’électrification s’est diffusée lentement est qu’il fallut du temps pour que les producteurs repensent et modifient leurs procédés de fabrication, du temps pour que l’électricité gagne en puissance et du temps pour que les appareils ménagers reliés à l’électricité soient créés et se diffusent. De même, je pense que plusieurs entreprises n’ont qu’à peine repensé et modifié leurs procédés de production en réponse aux avancées dans les technologies d’information et de communication, les capacités de cette technologie (comme la connectivité sans fil et la puissance de calcul) continuent d’évoluer et la gamme des nouveaux produits ménagers utilisant cette technologie (dans des domaines comme les maisons automatisées, les voitures sans conducteurs et la robotique) poursuivent leur développement.

Au final, bien sûr, plusieurs d’entre nous sommes un peu schizophréniques à propos du futur du changement technologique. Certains jours nous craignons que le changement technologique soit trop faible et que l’économie américaine soit par conséquent promise à l’avenir à une faible croissance et une stagnation du niveau de vie. D’autres jours nous nous inquiétons que le changement technologie puisse être si rapide qu’il entraîne une destruction massive d’emplois. (…) Lorsque je suis optimiste, j’espère qu’une société et économie flexibles puisse trouver des moyens de s’adapter à une forte dynamique de progrès technique et de croissance économique. »

Timothy Taylor, « When technology spreads slowly », in Conversable Economist (blog), 18 avril 2014. Traduit par Martin Anota.



aller plus loin...

Comment expliquer l’adoption des technologies ?

Comment la technologie se diffuse-t-elle géographiquement ?

La croissance américaine est-elle épuisée ?

La révolution informatique est-elle finie ?

dimanche 6 avril 2014

Le statut de la microfinance

INDIA-MICROFINANCE/

« Les Nations Unies ont déclaré que 2005 était l'Année internationale du microcrédit. En 2006, le Prix Nobel de la Paix a été attribué à Mohammad Yunus et à la Grameen Bank du Bangladesh. Mais plus récemment, le gouvernement du Bangladesh a fait pression sur Yunus de la Grameen Bank, il a tenté de le poursuivre pour fraude fiscale à partir de ce qui ressemble à des preuves fragiles et il a proposé le démantèlement de la Grameen en 19 banques distinctes. Un scandale a éclaté en Inde, où un prêteur de microfinance basé dans l'Andhra Pradesh a été accusé d’avoir conduit plus de 50 emprunteurs au suicide en les menaçant lorsqu’ils ne pouvaient pas rembourser leurs petits prêts dans les délais. David Roodman trie les éléments de preuve sur l'état actuel de la microfinance dans "Armageddon or Adolescence? Making Sense of Microfinance’s Recent Travails" paru comme document de travail pour le Center for Global Development Policy Paper en janvier 2014.

Le premier fait à reconnaître est que la microfinance s’est beaucoup développée, représentant près de 80 milliards de dollars et qu’elle est fortement présente dans le monde entier. Le nombre de microprêts en circulation a dépassé 90 millions en 2010, avant de diminuer en 2011 suite à la vaste crise économique dans l'économie mondiale et du fait que la microfinance s’est asséchée dans plusieurs régions et pays.

Roodman explore dans le détail sur la situation financière des institutions de microfinance. Petite histoire : elles sont souvent en mesure de lever des capitaux à très bon marché, à travers des donateurs out des emprunts faits sous les taux du marché. Cependant, à quelques exceptions notables comme les institutions de microfinance en Andhra Pradesh , ils sont alors en mesure de fonctionner de façon assez autonome, avec des remboursements de prêts antérieurs finançant de nouveaux prêts. En outre, un certain nombre d'institutions de microfinance ne se contentent plus d’octroyer des prêts et elles commencent à fournir une gamme complète de services financiers aux personnes à revenu faible et instable, y compris en mettant en place des dépôts bancaires et en facilitant les transferts d'argent nationaux et internationaux.

Roodman examine également les preuves qui suggèrent que les avantages de la microfinance ont été mal compris et erronées. La croyance commune est que la microfinance aide les gens à faible revenu à démarrer des entreprises qui peuvent ensuite les faire sortir de la pauvreté. Mais les meilleures et plus récentes études économiques montrent que si la microfinance aide à démarrer des entreprises, l'effet sur la pauvreté pour ceux qui reçoivent les petits prêts est négligeable. Bien sûr, les futures études peuvent parvenir à des résultats différents. Mais pour l'instant, les plus grands avantages de la microfinance semblent être qu'elle permette à ceux ayant un très faible revenu d'avoir plus de contrôle sur leur vie. Ils peuvent emprunter pour acheter un bien durable. Ils peuvent avoir un endroit où leurs économies sont en sécurité et où ils peuvent transférer de l'argent. En outre, d'un point de vue social, les institutions de microfinance développent les capacités d'organisation et de gestion pour fonctionner comme les banques classiques.
Le secteur de la microfinance est devenu assez grand pour attirer aussi des capitaux du secteur privé. En un sens, être capable de puiser dans les marchés financiers du secteur privé est un signe de la force et de la viabilité du secteur de la microfinance. Mais il entraîne inévitablement des controverses lorsque certaines personnes ou organisations réussissent lorsqu’elles fournissent des biens et des services aux pauvres. Et dans certains cas, les établissements en expansion dans la microfinance peuvent profiter de l'absence de réglementation et de protection des consommateurs dans ces pays et le manque de sophistication d'un certain nombre de leurs emprunteurs pour agir de manière prédatrice et sans scrupules. Roodman résume certaines des leçons clés pour l'état actuel de la microfinance dans cette façon :

"Dans le mouvement de l'histoire, les pays qui sont riches aujourd'hui ont eu le plus de temps d’apprendre de dures leçons (et parfois de les oublier). Dans ces pays, le système de prêt comprend des acteurs tels que les prêteurs de détail ; les investisseurs ; des bureaux d’information sur le crédit ; et des organismes de réglementation qui limitent et contrôlent les différents aspects des produits de crédit (…). Pour les établissements qui acceptent des dépôts, les régulateurs supplémentaires interviennent pour assurer ces dépôts ou veiller à ce que dans des circonstances ordinaires le capital soit suffisant pour absorber les pertes et pour répondre aux demandes de retrait. Une vérité souvent négligée avec l'excitation autour de la microfinance comme modèle de services de détail, c'est qu'il ne fait pas exception à cette nécessité d’avoir des institutions accompagnatrices. Le besoin est même plus grand lorsque l’on cible des pauvres...

"La microfinance a connu une croissance depuis 35 ans et elle atteint maintenant plus de 100 millions de personnes, qui ne peuvent pas tous se tromper dans leurs jugements sur l'utilité de la microfinance. De plus, la plupart d'entre eux sont desservis par les institutions qui sont presque ou complètement auto-suffisantes en termes financiers ; ces institutions de microfinance ne dépendent pas fortement des subventions extérieures… En raison des vicissitudes de la pauvreté, les pauvres ont plus besoin de services financiers que les riches. Leurs options financières seront toujours moindres (c’est l’une des caractéristiques d'être pauvre) et la microfinance offre des options supplémentaires avec des forces et faiblesses distinctes.

"Le secteur de la microfinance a démontré sa capacité à construire des institutions durables pour offrir sur une grande échelle une variété de services intrinsèquement utiles. Néanmoins les récents déboires sont des signes que quelque chose ne va pas dans l'industrie. Ce qui ne va pas, c’est ironiquement ce qui allait autrefois dans le secteur : il a largement contourné les gouvernements en faveur d'une approche expérimentale, allant vers le haut (bottom-up) pour construire des institutions. Le secteur est devenu si bon à créer des institutions et à injecter des fonds en leur sein qu’il oubliait souvent qu'un système financier durable se compose de d’autres acteurs que les institutions de détail et de leurs investisseurs. La focalisation étroite est devenue un problème grandissant au fur et à mesure que la microfinance se développait… Pour devenir mature, le secteur et ses partisans devraient reconnaître le déséquilibre qu'il a créé. Lorsque cela est possible, ils devraient renforcer les institutions de modération comme les bureaux de crédit et les régulateurs. En acceptant de telles institutions, ils devront peut-être investir moins. Dans le financement de la microfinance, moins c'est parfois plus." »

Timothy Taylor, « The status of microfinance », in Conversable Economist (blog), 29 janvier 2014. Traduit par Martin Anota.

lundi 24 mars 2014

Le chômage de longue durée arrive aux Etats-Unis

USA/

« L'une conséquence durable de la Grande Récession a été que le problème du chômage de long terme touche désormais l'économie américaine. Alan B. Krueger, Judd Cramer et David Cho présentent des données empiriques et une analyse saisissante dans leur "Are the long-term unemployed on the margins of the labor market?" présenté à la conférence du printemps du Brookings Panel on Economic Activity qui vient de s'achever. Pour avoir une idée du problème, voici un couple de graphiques saisissants tirés de l’étude de Krueger, Cramer et Cho. Décomposez les chômeurs en trois groupes : ceux au chômage pendant 14 semaines ou moins, les chômeurs de 15 à 26 semaines et les chômeurs de plus de 26 semaines. A quoi les dynamiques ressemblent-elles, que ce soit au cours du temps ou dans la plus récente période ?

GRAPHIQUE 1 Taux de chômage aux Etats-Unis selon la durée (en % de la population active)

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Quelques dynamiques apparaissent ici :

1) Au cours des 65 dernières années, le taux de chômage de court terme, c’est-à-dire de 14 semaines ou moins, a été plus élevé que le taux de chômage de moyen ou long terme. Mais juste après la Grande Récession, le taux de chômage de long terme a tant augmenté qu'il a dépassé le taux de chômage de court terme.

2) Au cours des 65 dernières années, le taux de chômage de moyen terme pour les personnes sans emploi de 15 à 26 semaines s’est déplacé d'une manière assez similaire et à un niveau similaire que le taux de chômage de long terme pour les personnes sans emploi depuis plus de 26 semaines. Mais après la Grande Récession, le taux de chômage de longue durée s’est fortement éloigné du taux de chômage de moyen terme.

3) En outre, notez que, juste après la Grande Récession, le chômage de longue durée continuait à augmenter alors que les taux de chômage de court et moyen termes avaient déjà atteint un sommet et commençaient à baisser. 4) Le taux de chômage de court terme est maintenant inférieur à la moyenne d'avant la récession pour les années 2001-2007. Le taux de chômage de moyen terme est presque de retour à sa moyenne d'avant la récession. Le taux de chômage de long terme, même s’il a diminué au cours des derniers mois, est toujours proche de son maximum pour la période 1948-2007.

Ce résultat est troublant pour de multiples raisons. Krueger, Cramer et Cho présentent des preuves empiriques montrant que la plus récente vague de chômeurs de long terme s’est détachée du marché du travail : ils ont une chance très réduite de retrouver un emploi, peu d'effet sur les hausses salariales et, s'ils trouvent un emploi, ils sont susceptibles de retourner bientôt au chômage. Un résumé de l’étude indique que "le taux de chômage de court terme est un prédicteur beaucoup plus fort de l'inflation et de la croissance des salaires réels que le taux de chômage global aux États-Unis. Même au cours des bons moments, les chômeurs de longue durée sont en marge du marché du travail, avec de moindres perspectives d’emploi et des taux de retrait de la main-d'œuvre plus élevés et, par conséquent, ils exercent peu de pression sur la croissance des salaires ou sur l'inflation. Même après avoir trouvé un autre emploi, le réemploi ne remet pas entièrement les pendules à l’heure pour les chômeurs de longue durée, qui sont souvent de nouveau sans emploi peu de temps après qu'ils aient été réembauchés : seulement 11 % de ceux qui étaient chômeurs de longue durée au cours d’un mois donné sont retournés à un emploi à temps plein stable un an plus tard. Les chômeurs de longue durée sont répartis dans tous les coins de l'économie, avec une majorité précédemment employée dans les emplois de ventes et de services (36 %) et des emplois de cols bleus (28 %)".

Pour moi, l'un des graphiques les plus troublants représente le taux de chômage de long terme dans plusieurs pays à revenu élevé. Le graphique montre la part des chômeurs d’un pays que l’on peut qualifier de chômeurs de longue durée, soit la part des chômeurs qui ont été sans emploi pendant plus de six mois.

GRAPHIQUE 2 Taux de chômage de long terme dans certains pays développés (en % du chômage total)

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Dans les économies américaine et canadienne, les chômeurs de long terme représentaient historiquement peut-être 10-20 % du chômage total. Pendant ce temps, dans des pays comme l'Italie, l'Allemagne ou la France, le chômage de long terme s’élevait souvent à 60-70 %, voire plus, du chômage total. Ce que signifie fondamentalement être "chômeur" est assez différent, selon que l'expérience du chômage est habituellement assez courte ou habituellement assez longue. Aux États-Unis, la part des chômeurs qui sont au chômage de long terme n'a pas encore atteint le niveau observé dans ces autres pays avancés. Mais l'expérience de ces dernières suggère que lorsque la proportion de chômeurs qui est à long terme au chômage est très élevée, cette situation peut persister pendant des décennies.

Je ne sais pas exactement quelles politiques fonctionneront le mieux pour ramener les chômeurs de longue durée dans la population active. Mais la Suède et le Canada, pour prendre deux exemples présents sur le graphique, ont apparemment rencontré un certain succès. Mais on peut craindre que les approches précédemment adoptées aux Etats-Unis pour lutter contre le chômage ne soient pas bien adaptées pour le chômage de longue durée qui a émergé après la Grande Récession. »

Timothy Taylor, « Long-run unemployment arrives in the U.S. economy », in Conversable Economist (blog), 24 mars 2014. Traduit par Martin Anota.


aller plus loin... lire « Le taux de chômage naturel, un concept suranné »

samedi 22 mars 2014

Le dollar va-t-il rester la monnaie de réserve du monde ?

KOREA-RESERVES/

« Dans les séances de questions-réponses qui suivent les conférences que je donne sur l'économie américaine, il y a toujours quelqu’un pour me demander si le dollar restera la monnaie de réserve mondiale. Du moins jusqu'à présent, il tient bon. Eswar Prasad passe en revue les arguments dans son article "The dollar reigns supreme, by default" paru dans le numéro de mars 2014 de la revue Finance & Development du FMI.

Une manière de voir l'importance du dollar américain consiste à regarder dans quelles devises les gouvernements et les investisseurs du monde entier choisissent de détenir leurs réserves. A la suite de la crise financière et économique de 1998 en Asie de l'Est, beaucoup de pays ont commencé à accumuler leurs réserves internationales en dollar. Au lendemain de la Grande Récession, un certain nombre de pays ont quelque peu réduit leurs réserves de dollars et ils désirent aujourd’hui les reconstituer. Par exemple, voici un graphique de Prasad montrant la forme sous laquelle les gouvernements détiennent leurs réserves de change. Notez qu'il n'y a pas de chute dans les années consécutives à la récession.

GRAPHIQUE Composition des réserves de devises (en %)

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Prasad écrit que "la crise financière mondiale a brisé les idées reçues sur le montant de réserves dont une économie a besoin pour se protéger contre les effets de contagion des crises mondiales. Même les pays détenteurs de stocks importants ont vu leurs réserves diminuer rapidement sur une courte période pendant la crise alors qu'ils cherchaient à protéger leurs monnaies de l'effondrement. Les treize économies que j'ai étudiées ont perdu entre un quart et un tiers de leurs stocks de réserves sur environ huit mois au plus fort de la crise".

Le dollar américain est aussi de loin la monnaie dominante dans les transactions économiques mondiales. Les cours mondiaux sont souvent libellés en dollar. Lorsque le résident d’un pays doit payer une facture au résident d’un autre pays ou que le premier réalise un investissement au bénéfice du second et qu’il est nécessaire de convertir des devises, le dollar américain intervient souvent, même si l'opération n'a rien à voir avec l'économie américaine, car les devises sont converties en dollars dans les processus internes aux marchés de taux de change. Le dollar américain est utilisé dans 87 % des transactions de change. Les marchés de change échangent maintenant plus de 5 mille milliards de dollars par jour.

L'économie américaine tire clairement des bénéfices à ce que le dollar soit la monnaie de réserve du monde : le monde présente un énorme appétit à détenir des actifs libellés en dollars américains, ce qui facilite bien des choses pour une économie à faible épargne comme les Etats-Unis qui doit emprunter de larges montants aux investisseurs étrangers. Voici un graphique de Prasad montrant qui détient de la dette publique des États-Unis :

GRAPHIQUE Propriétaires de la dette publique des Etats-Unis (en milliers de milliards de dollars)

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Beaucoup d'investisseurs étrangers, y compris de gouvernements, s’inquiètent d’avoir si lourdement investi dans des actifs libellés en dollar américain. Ils craignent que si l'inflation augmente, la valeur réelle de leurs avoirs en titres diminue. Pourtant, comme l'écrit Prasad, "les pays émergents sont frustrés de ne pas avoir vraiment d’autres actifs que ceux libellés en dollars pour détenir la plupart de leurs réserves, d'autant plus que les taux d'intérêt sur les titres du Trésor sont restés faibles pendant une période prolongée, à un niveau à peine suffisant pour faire face à l'inflation. Cette frustration est d’autant plus douloureuse que, malgré sa puissance en tant que monnaie de réserve dominante, le dollar est susceptible de perdre de la valeur sur le long terme. La Chine et d'autres pays émergents clés devraient continuer à connaître une plus forte croissance de la productivité que les Etats-Unis. Donc, lorsque les marchés financiers mondiaux se calmeront, le dollar sera susceptible de retrouver cette tendance à la dépréciation progressive (...). En d'autres termes, les investisseurs étrangers s’attendent à obtenir de faibles montants en devise domestique lorsqu’ils finiront par vendre leurs placements en dollars.

Voici un graphique tiré du site FRED bien utile que gère la Réserve fédérale de Saint Louis montrant l'affaissement global du dollar américain au cours du temps, avec quelques bosses notables le long du chemin.

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Au fil du temps, on peut s’attendre à voir le rôle du dollar américain comme monnaie de réserve mondiale décliner. D'autres économies connaissent une plus forte croissance. Au fur et à mesure que les marchés financiers mondiaux s’intègrent plus étroitement, il devient de plus en plus facile d'effectuer des transactions qui ne font pas intervenir le dollar américain. Mais d’après les prévisions de Prasad et de bien d’autres auteurs, le dollar va rester dominant, non seulement pour encore quelques années, mais peut-être pour encore quelques décennies. Cela s’explique notamment parce qu'aucune alternative n’apparaît clairement. Certaines personnes bien informées continuent de douter que l'euro puisse survivre. La Chine est destinée pour être la plus grande économie au monde, mais comme Prasad l’écrit, "le développement limité du marché financier et la structure des institutions politiques et juridiques en Chine font qu'il est improbable que le renminbi devienne l'un des principaux actifs de réserve vers lesquels les investisseurs étrangers, y compris d'autres banques centrales, se tourneront pour détenir leurs fonds. Au mieux, le renminbi va éroder, mais pas contester significativement, le statut prépondérant du dollar. Aucun autre pays émergent n’est en mesure de voir sa monnaie acquérir le statut de monnaie réserve, encore moins de contester le dollar." »

Timothy Taylor, « Will the U.S. dollar remain the world's reserve currency? », in Conversable Economist (blog), 21 mars. Traduit par Martin Anota


aller plus loin... lire « Pour quelques dollars de plus… Réserves et croissance en temps de crise » et « Pourquoi les déséquilibres globaux se sont-ils résorbés ? »

jeudi 20 mars 2014

Le défi de la productivité américaine

« Au cours du temps, la croissance de la productivité détermine la hausse du niveau de vie d'une société. Je parle souvent à des gens qui se montrent sceptiques quant à la croissance économique pour une raison ou une autre. Or, précisons que par la croissance de la productivité, j’entends une croissance améliorant la santé, l'éducation, créatrice d'emplois, offrant des hausses salariales, réduisant la pollution et économisant de l'énergie. Plus largement, la bonne chose à propos des problèmes de croissance économique, c'est que vous pouvez vous permettre de faire quelque chose à propos de tous vos autres désirs sociaux, car un plus gros gâteau permet à la fois d’accroître les dépenses du gouvernement et de diminuer les taux d'imposition. Le chapitre 5 du 2014 Economic Report of the President, publié la semaine dernière par le Conseil des conseillers économiques du président Obama, raconte l'histoire de la croissance de la productivité américaine au cours des dernières décennies.

Pour donner du contenu intuitif à l’idée de productivité, la discussion commence en prenant comme exemple la productivité d’un planteur de maïs dans l'Iowa. "En 1870, un fermier plantant du maïs dans l'Iowa pouvait s’attendre à faire pousser 35 boisseaux par acre. Aujourd'hui, le descendant de ce colon peut faire pousser près de 180 boisseaux à l'acre et il utilise des équipements sophistiqués pour travailler une plus large superficie que son aïeul. En raison des rendements plus élevés et de l'utilisation de machines faisant gagner du temps, la quantité de maïs produite par une heure de main-travail agricole a augmenté, passant d'environ 0,64 boisseau en 1870 à plus de 60 boisseaux en 2013. Cette multiplication par 90 de la productivité du travail (…) correspond à un taux de croissance annuel moyen de 3,2 % pendant 143 ans. En 1870, un boisseau de maïs était vendu pour environ 0,80 dollar, soit environ deux jours de salaires pour un travailleur lambda du secteur manufacturier ; aujourd'hui, ce boisseau se vend à environ 4,30 dollars, ou 12 minutes de salaires moyens.

Cette augmentation extraordinaire de la production de maïs, la chute du prix réel du blé et l'amélioration du bien-être physique qui en a résulté n’ont pas été obtenus parce que nous sommes aujourd'hui plus forts, plus travailleurs ou plus robustes que les premiers colons qui ont labouré les prairies. En fait, c’est plutôt grâce à une combinaison d'inventions, de matériels plus perfectionnés et d’une meilleure éducation, au fait que le fermier de l'Iowa utilise aujourd'hui des souches plus productives de maïs et des méthodes de culture plus sophistiquées pour obtenir un meilleur rendement sur chaque acre... Les avancées technologiques telles que l'hybridation du maïs, la technologie de l'engrais, la résistance aux maladies, ainsi que la plantation et la récolte mécaniques ont résulté de décennies de recherche-développement".

En une heure, un travailleur américain typique produit quatre fois plus qu'un travailleur en 1948. Comme le montre le tableau, environ 10 % du gain peut être attribué à des niveaux d’éducation plus élevés et environ 38 % du gain au fait que les travailleurs travaillent avec du capital de plus grande valeur. Mais l’essentiel de ce changement s’explique par la croissance de la productivité multifactorielle : ce sont les petites et grandes innovations qui font qu'il est possible pour un travailleur donné de produire plus avec une quantité donnée de capital.

TABLEAU Sources de la croissance de la productivité américain

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Le défi de la productivité aux États-Unis apparaît dans les statistiques des dernières décennies. La croissance de la productivité américaine était élevée dans les années cinquante et soixante ; elle a chuté entre le début des années soixante-dix et le milieu des années quatre-vingt-dix ; et elle a quelque peu rebondi depuis.

GRAPHIQUE Croissance dans la productivité totale des facteurs

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Les raisons pour lesquelles la productivité a ralenti vers 1970 ne sont pas totalement comprises. Le rapport énumère quelques-uns des candidats possibles : les chocs des prix énergétiques ont rendu beaucoup d'investissements en capital énergivores presque obsolètes ; une main-d'œuvre relativement moins expérimentée suite à l’entrée de la génération du baby-boom dans la population active et l'entrée des femmes dans la main-d'œuvre (rémunérée) ; et un ralentissement après le coup de pouce que la productivité avait reçu des innovations de la Seconde Guerre mondiale (telles que le moteur à réaction et le caoutchouc synthétique), ainsi que l'achèvement du réseau d'autoroutes dans les années cinquante. Le rebond de la productivité depuis le milieu des années quatre-vingt-dix est généralement attribué aux technologies de l'information et de la communication, tant dans l’innovation proprement dite que sa diffusion et son utilisation. Il y a une controverse quant à savoir si la croissance future de la productivité est susceptible d'être plus rapide ou plus lente. Mais étant donné que les économistes n'ont prévu ni le ralentissement de la productivité des années soixante-dix (et ne le comprennent toujours pas pleinement), ni l’accélération de la productivité dans les années quatre-vingt-dix, je ne suis pas optimiste quant à notre capacité à prédire les futures tendances de la productivité.

Parfois, les gens regardent l'axe vertical sur ces graphiques de productivité et se demandent pourquoi tout ce remue-ménage. Est-ce que la chute de 1,8 % à 0,4 % importe tant que ça ? N’est-pas deux chiffres vraiment petits ? Mais rappelez-vous que le taux de croissance de productivité est un taux annuel qui façonne le rythme auquel l'économie globale se développe. Imaginons que de 1974 à 1995 le taux de croissance de la productivité ait été supérieur de 1 point de pourcentage par an. Après 22 ans, l'économie américaine aurait été d'environ 25 % plus élevée. Si le PIB des États-Unis était de 25 % plus grand en 2014, il serait 21,5 mille milliards de dollars au lieu de 17,2 mille milliards de dollars.

Les décideurs publics consacrent énormément de temps à essayer d’optimiser les résultats du système de marché : par exemple, considérons les récents débats autour du relèvement du salaire minimum, de l’augmentation de la rémunération pour les titulaires de contrats fédéraux, de la façon par laquelle la rémunération des heures supplémentaires est calculée ou du taux supérieur d'imposition pour les hauts revenus. Compte tenu de l'augmentation des inégalités au cours des dernières décennies, je ressens une certaine sympathie à l’égard des politiques qui cherchent à couper la tarte différemment, même si je suis sceptique quant aux politiques concrètement proposées. Mais dans 20 ou 30 ans, ce qui importera vraiment pour l'économie américaine est de savoir si les taux annuels de croissance de la productivité auront été en moyenne, par exemple, supérieurs de 1 % par an.

L'ordre du jour pour la croissance de la productivité est large et il inclurait notamment l’amélioration de l'éducation et de la formation professionnelle pour les travailleurs américains, les conditions réglementaires et fiscales pour soutenir l'investissement des entreprises, les pôles d'innovation qui font appel à la fois au gouvernement, à l'enseignement supérieur et au secteur privé, ainsi que l'application judicieuse du droit de la propriété intellectuelle. Mais ici, je vais ajouter quelques mots à propos des dépenses de recherche-développement, car celles-ci sont à la base des idées novatrices qui sont au soubassement des gains de productivité. Le Conseil des conseillers économiques écrit :

"Les investissements en R&D ont souvent des effets d'entraînement (spillover effects) ; cela signifie qu’une partie de la rentabilité de l'investissement revient à des agents autres que l'investisseur. Par conséquent, les investissements qui valent la peine pour la société dans son ensemble pourraient ne pas être rentables pour une quelconque entreprise, laissant l’investissement agrégé en R&D en-dessous du niveau socialement optimal (voir par exemple, Nelson, 1959). Cette tendance au sous-investissement donné un rôle pour la recherche qui est effectuée ou financée par le gouvernement, ainsi que par des organisations à but non lucratif telles que les universités. Ces retombées positives peuvent être particulièrement importantes pour la recherche scientifique fondamentale. Les découvertes faites par la recherche fondamentale sont souvent d'une grande valeur sociale en raison de leur large applicabilité, mais sont de peu de valeur pour toute entreprise privée individuelle, qui n’aurait probablement pour elle que quelques applications rentables, si ce n’est aucune. Les analyses empiriques de Jones et Williams (1998) et Bloom et ses coauteurs. (2012) suggèrent que le niveau optimal de l'investissement en R&D est deux à quatre fois supérieur au niveau effectif".

En d'autres termes, les économistes ont depuis longtemps saisi que la société sous-investissait dans la R&D. En effet, certains des plus grands clichés de ces dernières décennies sont que nous nous dirigeons vers une "économie de la connaissance" ou une "économie de l'information". Nous devrions penser à doubler nos niveaux de dépenses de R&D, ne serait-ce que pour commencer. Mais voici ce que les dépenses de R&D des États-Unis en pourcentage du PIB ressemblent : un coup de pouce lié à la R&D de l'aérospatiale à la fin des années cinquante et dans les années soixante, qui tombe et est essentiellement plat depuis environ 1980.

GRAPHIQUE Composition des dépenses de recherche-développement en parts du PIB (en %)

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Comment augmenter le mieux possible les dépenses de R&D est un sujet important : le gouvernement doit-il directement prendre en charge les dépenses de R&D ? doit-il subventionner les universités ou les entreprises ? doit-il accorder des allégements fiscaux pour la R&D des entreprises ? aider les efforts de collaboration de R&D entre les secteurs et les partenariats public-privé ? En revanche, savoir si nous devrions augmenter la R&D est une question réglée et la réponse est "oui".

Enfin, il y eu un article dans le New York Times du dernier week-end qui indiquait que la mise en œuvre de la recherche aux États-Unis dépendait de plus en plus du financement privé et à but non lucratif. Le graphique ci-dessus comprend toutes les dépenses de R & D : celles du gouvernement, celles du secteur privé et celles à but non lucratif (…). Des fondations privées à but non lucratif peuvent faire un travail extrêmement productif et je suis tout à fait favorable à elles. Mais elles remplissent actuellement les lacunes des programmes de recherche qui ne trouvent pas d'autre soutien : elles ne conduisent pas à une hausse des dépenses totales de R&D. »

Timothy Taylor, « The U.S. productivity challenge », in Conversable Economist (blog), 18 mars 2014. Traduit par Martin Anota.


aller plus loin... lire « Recherche-développement, externalités technologiques et croissance », « La croissance américaine est-elle épuisée ? », « La grande stagnation » et « La révolution informatique est-elle finie ? »

lundi 3 mars 2014

L’euro a-t-il été une erreur ?

euro

« La crise de la zone euro n’a pas fait les grands titres ces derniers mois. Mais la situation économique entourant l'euro reste sombre et sans réponse. La revue Finances & Développement, publiée par le Fonds monétaire international (FMI), offre quatre points de vue sur la question européenne dans son numéro de mars 2014. Par exemple, Reza Moghadam explique comment l'Europe a évolué vers plus d'intégration au cours du temps, Nicolas Véron examine les perspectives d’une union bancaire européenne, tandis que Helge Berger et Martin Schindler considèrent la place que prennent la réduction du chômage et la stimulation de la croissance dans l’agenda politique. Mais j'ai été particulièrement attiré par l’article intitulé "Whither the euro?", car son auteur, Kevin Hjortshøj O'Rourke, se demande si l'euro va survivre. Il conclut que "la disparition de l'euro serait une crise majeure, il n’y a aucun doute à ça. Nous ne devrions pas le souhaiter. Mais si une crise est inévitable, alors il est préférable d’avancer, même si les centristes et les europhiles sont toujours à la charge. Quelle que soit la direction que nous prendrons, nous devrons la décider démocratiquement, et il n'y a aucun sens à attendre éternellement. Si l'euro est finalement abandonné, je suis convaincu que les historiens se demanderont dans 50 ans comment l’euro a-t-il pu être introduit."

Pour comprendre pourquoi O’Rourke en arrive à cette conclusion, penchons-nous sur quelques statistiques sur le chômage et la croissance dans la zone euro. Voici l'évolution du chômage en Europe jusqu'à la fin de 2013, avec la moyenne pour les 28 pays de l'Union européenne représentés par la courbe noire et la moyenne des 17 pays utilisant l'euro représentée par la courbe bleue.

GRAPHIQUE Taux de chômage en Union européenne et en zone euro

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source : Eurostat (2014)

Aux Etats-Unis, nous nous plaignons (et ce à juste titre !) de la lenteur avec laquelle le chômage reflue : le taux de chômage avait atteint un pic en en octobre 2009 en atteignant alors 10 % et il s’élève en janvier 2014 à 6,6 %. Dans la zone euro, le chômage s’élevait en moyenne 7,5 % avant la Grande Récession et il a depuis augmenté jusqu’à atteindre plus de 11,5 %. Et rappelez-vous que cette moyenne dissimule des pays qui ont des taux de chômage faibles : par exemple, le taux de chômage de l'Allemagne a chuté à 5,1 %. Mais le taux de chômage atteint 27,8 % en Grèce, 25,8 % en Espagne et un niveau supérieur à 15 % en Croatie, à Chypre et au Portugal.

GRAPHIQUE Taux de croissance du PIB de l'UE28, de la zone euro et des États-Unis (% de variation par rapport au trimestre précédent)

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source : Eurostat (2014)

Voici le taux de croissance trimestriel du PIB pour les 17 pays de la zone euro, pour l'ensemble des 28 pays de l'Union européenne et pour les États-Unis (à titre de comparaison). Notez que l'Union européenne et la zone euro ont connu deux récessions : la Grande Récession, qui a été plus profonde qu’aux Etats-Unis, puis une période de croissance négative de début 2011 jusqu’à début 2013. Comme l'écrit O'Rourke, "en décembre 2013, le PIB de la zone euro était toujours inférieur de 3 % à ce qu’il était au premier trimestre de 2008, alors que le PIB américain était supérieur de 6 %. Par rapport à son niveau d’avant-crise, le PIB était inférieur de 8 % en Irlande, de 9 % en Italie et de 12 % en Grèce".

Pour les lecteurs américains, essayez d'imaginer ce que le climat politique américain serait si le taux de chômage avait augmenté presque continûment au cours des cinq dernières années et qu’il atteignait les deux chiffres pour l’ensemble du pays. Ou imaginez ce que serait le climat politique au Etats-Unis si au lieu d’une reprise molle, la croissance économique avait été négative en 2011 et en 2012.

O'Rourke souligne que cette issue désastreuse (…) était à la fois prévisible et prédit sur la base de la théorie économique traditionnelle avant même que l'euro soit mis en place. Et il souligne qu’il n’y a aucune raison particulière de penser que l'UE soit sur le point de régler les problèmes sous-jacents. S’il y a deux régions ayant des modèles de productivité ou de croissance différents, alors la théorie économique suggère que certains ajustements seront nécessaires entre eux. Une possibilité, par exemple, serait que le taux de change s’ajuste entre les deux pays. Mais si les pays ont convenu d'utiliser une monnaie commune, alors aucun ajustement des taux de change n’est possible, mais d'autres ajustements sont toujours possibles. Par exemple, certains travailleurs pourraient quitter la zone à bas salaires pour aller dans la zone à salaires élevés. Au lieu d’une modification des taux de change qui réduirait les prix et salaires sur les marchés mondiaux, les salaires et les prix eux-mêmes pourraient être réduits via une "dévaluation interne". Un gouvernement central pourrait aussi redistribuer une partie des revenus de la zone à haut revenu vers la zone à faible revenu.

Mais dans la zone euro, ces ajustements sont soit difficiles à mettre en œuvre, soit tout simplement impossibles. Avec l'euro comme monnaie commune, il ne peut y avoir de modification des taux de change. La circulation des travailleurs d’un pays à l’autre n’est pas importante, ce qui explique pourquoi le chômage peut s’élever à 5 % en Allemagne et atteindre plus de 25 % en Espagne et en Grèce. Les salaires sont souvent "visqueux à la baisse", comme le disent les économistes, ce qui signifie qu’il est rare que les salaires diminuent substantiellement en termes nominaux. Le gouvernement central de l'UE est doté d’un budget relativement faible et de dispose d’aucun mandat pour redistribuer de la zone à hauts revenus vers la zone à faibles revenus. Sans ajustement, il en résulte que certains pays ont déprimé les économies avec un chômage élevé et une croissance lente ou négative, et aucune issue à court terme.

Bien sûr, on peut proposer plusieurs mesures qui pourraient marcher avec le temps. Mais O'Rourke balaye toutes ces propositions en établissant deux faits particulièrement désagréables. "D’une part, la gestion de la crise depuis 2010 a été scandaleusement maladroite, ce qui soulève la question de savoir s'il est judicieux pour tous les pays, en particulier pour les petits, de se mettre à la merci des décideurs de Bruxelles, de Francfort ou de Berlin. D’autre part, il devient de plus en plus clair qu’aucune véritable union bancaire ne sera prochainement mise en œuvre, encore moins une union budgétaire ou une mutualisation de la dette." Compte tenu des situations de chômage et de croissance dans les zones défavorisées d'Europe, il n'est pas surprenant qu’on y observe une montée de l’extrémisme. Il est stupide de ne rien faire, alors que le taux de chômage se maintient pendant plusieurs années à des niveaux dignes de la Grande Dépression dans certains pays, tandis que d’autres pays connaissent des booms, et d’attendre que la pression politique en faveur de changements extrêmes devienne irrésistible. O'Rourke résume ainsi : "Pendant des années, les économistes ont affirmé que l'Europe devait se décider : soit se tourner vers davantage de fédéralisme, comme l'exigerait la logique d'une monnaie unique, soit revenir en arrière. Nous sommes maintenant en 2014 : quand est-ce que nous admettrons que l’Europe a fait son choix et qu’elle n’a pas opté pour une plus grande intégration ? Plus cette crise se poursuit, plus le mouvement anti-européen prendra de l’ampleur, et c'est tout à fait compréhensible : l'attentisme ne va pas aider les fédéralistes. Nous devons donner quelques mois au nouveau gouvernement allemand pour nous surprendre, et s’il ne le fait pas, nous devrons en tirer la conclusion logique. S’il n’est pas possible d’aller vers l’avant, se retirer de l'UEM sera à la fois inévitable et souhaitable." »

Timothy Taylor, « Will we look back on the euro as a mistake? », in Conversable Economist (blog), 28 février 2014. Traduit par Martin Anota

mercredi 26 février 2014

Des BRIC aux MINT ?

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« En 2001, Jim O'Neill, alors économiste en chef chez Goldman Sachs, avait forgé l’acronyme "BRIC". Comme nous le savons tous aujourd’hui, c’était un raccourci pour rappeler que l’avenir de l'économie mondiale sera profondément marqué par les performances du Brésil, de la Russie, de l'Inde et de la Chine. Eh bien, O'Neill est de retour avec un nouvel acronyme, MINT, qui désigne le Mexique, l'Indonésie, le Nigeria et la Turquie. Dans un entretien accordé au New Statesman, O'Neill offre quelques autour de ce nouvel acronyme. (…)

Dans l'interview, O'Neill est bien rapide lorsqu’il s’agit de reconnaître le caractère arbitraire de ces groupements. A propos de l’acronyme BRIC, par exemple, il dit : "Si je devais le refaire aujourd’hui, je l’aurais probablement juste appelé C... L’économie chinoise est 1,5 fois plus grosse que les trois autres économies réunies." A propos des MINT, il voulait apparemment inclure à l’origine la Corée du Sud, mais la BBC l'a persuadé d'inclure le Nigeria. O'Neill dit : "C'est un peu gênant, mais aussi amusant, que j’obtienne en quelque sorte des acronymes décidés pour moi". Mais même des divisions arbitraires peuvent toujours être utiles et révélatrices. Dans cet esprit, voici quelques statistiques de base sur le PIB et le PIB par habitant des BRIC et des MINT en 2012.

GRAPHIQUE PIB et PIB par tête en 2012 (en dollars)

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source : Timothy Taylor (2014), d'après les données de la Banque mondiale

Quelles tendances peut-on observer ?

1) L'économie en croissance la plus représentative pour l'Amérique latine est désormais le Mexique et non plus le Brésil. Ce changement est compréhensible. Le Brésil a connu une croissance inférieure à la normale pendant quatre ans, son économie est en récession et elle connaît une fuite des capitaux. Pendant ce temps, le Mexique forme une alliance économique avec les trois autres nations d’Amérique latine qui ont la plus forte croissance, la plus faible inflation et le meilleur climat d'affaires, en l’occurrence le Chili, la Colombie et le Pérou.

2) Chaque économie composant les MINT est bien plus petite que chaque économie composant les BRIC. (…) Il est toujours vrai que la Chine est le facteur clé qui façonnera la croissance des pays émergents à l'avenir.

3) O'Neill soutient que même si les MINT diffèrent à bien des égards, leurs populations sont à la fois importantes et relativement jeunes, ce qui devrait contribuer à stimuler leur croissance économique. Selon lui, "c'est la clé. Avoir de bonnes données démographiques facilite les choses". C’est peut-être un peu exagéré. Toutefois, selon la théorie du "dividende démographique" (demographic dividend), les pays avec une plus grande proportion de jeunes travailleurs sont bien mieux positionnés pour la croissance économique que les pays ayant une proportion croissante de travailleurs âgés et de retraités.

4) Une manière de considérer les MINT, c'est de percevoir ce qu’ils représentent pour leurs régions respectives. Ainsi, le Mexique, bien qu’il ne représente que la moitié de la taille de l'économie brésilienne, représente l'avenir de l'Amérique latine. L’Indonésie, bien que plus petite que l'économie indienne et surtout que l’économie chinoise, représente le potentiel de croissance pour l'Usine Asie (Factory Asia), cet ensemble de pays qui construit des chaînes de valeur internationales dans cette région. La Turquie représente un potentiel de croissance dans l’Usine Europe (Factory Europe), cet ensemble de liens économiques qui se nouent dans la périphérie européenne. L'économie du Nigeria semble particulièrement faible comparée aux trois autres présentes sur cette liste, mais les estimations de croissance économique pour le Nigeria sont susceptibles d'être fortement révisées à la hausse dans un avenir proche, parce que les agences statistiques gouvernementales nigérianes sont en train de "changer de base" pour calculer le PIB, afin qu'il soit plus représentatif de la structure économique du Nigeria en 2014, alors que précédente année "de base" était 1990. Même avec ce changement de base, le Nigeria restera la plus petite économie sur cette liste, mais elle est susceptible de devenir la plus grande économie en Afrique sub-saharienne (en dépassant l'Afrique du Sud). Ainsi, avec le Nigeria, la croissance économique va peut-être enfin prendre pied en Afrique. »

Timothy Taylor, « From BRICs to MINTs? », in Conversable Economist (blog), 24 février 2014. Traduit par Martin Anota


aller plus loin... lire « La croissance des émergents réserve-t-elle encore des miracles ? » et « La renaissance des pays en développement »

lundi 24 février 2014

Une renaissance de l’industrie américaine ?

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« Il est tout à fait légitime de s'inquiéter de l'avenir du secteur manufacturier américain. Après tout, l’industrie représente une part disproportionnée de la recherche-développement, de l’innovation et des secteurs de pointe. Un secteur manufacturier en bonne santé ne fournit pas seulement des emplois bien rémunérés ; il sous-tend également tout un halo d’emplois de services, notamment en finance, conception, marketing et commerce. Les biens manufacturiers représentent encore la majorité de ce qui est échangé dans le monde. Si les États-Unis veulent réduire leurs déficits commerciaux, disposer d’un secteur manufacturier sain est une partie de la réponse. Mais les auteurs ne dressent pas le même portrait de l'industrie américaine, ni ne partagent les mêmes inquiétudes.

Oya Celasun, Gabriel Di Bella, Tim Mahedy et Chris Papageorgiou se penchent sur le surprenant dynamisme affiché par l'industrie américaine au cours des cinq années qui ont suivi la Grande Récession dans leur "The U.S. manufacturing recovery: Uptick or renaissance?" publié comme document de travail du FMI en février 2014. Ils notent que c'est la première fois depuis les années soixante-dix que la valeur ajoutée manufacturière rebondit à peine deux ans après la fin d’une récession.

GRAPHIQUE La part de la production manufacturière dans la production totale après chaque récession (avec comme base 100 l’année précédant la récession)

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source : Celasun et ses coauteurs (2014)

Certes, la part de la production manufacturière mondiale réalisée par les Etats-Unis a chuté entre 2000 et 2007, mais elle semble s'être stabilisée ces cinq dernières années à environ 20 %. D’ailleurs, la part de la Chine dans l’activité manufacturière mondiale, qui était à la hausse avant la récession, semble également s’être stabilisée depuis à environ 20 %.

GRAPHIQUE La part de la production manufacturière mondiale réalisée par chaque pays (en %)

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source : Celasun et ses coauteurs (2014)

Comment peut-on expliquer ces évolutions ? Les économistes du FMI soulignent trois facteurs : un dollar américain plus faible, qui a stimulé les exportations ; le ralentissement de la croissance du coût du travail dans les entreprises manufacturières américaines ; une baisse des coûts énergétiques et une expansion des activités de forage de pétrole et de gaz, essentielles pour plusieurs opérations industrielles. Ils notent que "les exportations de biens manufacturés pourraient davantage contribuer à la croissance qu’ils ne l’ont fait récemment et ce grâce à l’essor des échanges mondiaux. Les exportations manufacturières américaines ont fait preuve de résilience lors de la crise. Pour qu’elles se développent, il faudrait que les États-Unis diversifient davantage leur base d'exportation vers les régions du monde les plus dynamiques".

Plusieurs articles du numéro d’hiver 2014 du Journal of Economic Perspectives portent sur le secteur manufacturier américain. Dans leur article "U.S. manufacturing: Understanding Its past and its potential future", Martin Neil Baily et Barry P. Bosworth (...) soulignent que, lorsqu'elle est mesurée en termes de valeur ajoutée, l’activité manufacturière a représenté une part plus ou moins constante de l'économie américaine depuis plusieurs décennies. La part de l'emploi dans le secteur manufacturier des États-Unis a diminué de façon constante au fil du temps, mais comme ils le notent, "le recul de la part de l'emploi manufacturier dans l’emploi total est une caractéristique de longue date des données américaines et c’est aussi une tendance partagée par tous les pays à revenu élevé. En effet, les données de l'OCDE indiquent que la chute de la part des emplois manufacturés dans l’emploi total (d’environ 14 points de pourcentage) observée aux Etats-Unis au cours des 40 dernières années est équivalente à celle observée dans les autres économies du G7 (l’Allemagne, le Canada, la France, l’Italie, le Japon et le Royaume-Uni)".

GRAPHIQUE Part de la production manufacturière dans la production américaine et part des emplois manufacturiers dans l’emploi américain (en %)

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source : Baily et Bosworth (2014)

Bien sûr, il y a aussi des motifs d’inquiétude. Par exemple, la production manufacturière a résisté en grande partie grâce à la croissance rapide de l'informatique et des technologies d'information, alors que de nombreuses autres industries manufacturières ont traversé des moments particulièrement difficiles. Mais Baily et Bosworth soutiennent que le véritable test qui se pose à l'industrie manufacturière américaine est de s’implanter dans les secteurs manufacturiers d'avenir, notamment la robotique, l'impression 3D, la science des matériaux, la biotechnologie, l'"internet des objets" qui désigne l’interconnexion des machines et bâtiments via le web. Cela dépend aussi de la façon par laquelle l'industrie manufacturière américaine interagit avec les développements récents dans le secteur énergétique américain qui laissent présager un gaz naturel domestique à moindre coût. En termes de politique publique, ils font valoir que les politiques les plus importantes pour l'industrie manufacturière américaine ne lui sont pas spécifiques, mais qu’il s’agit de politiques plus générales comme l'ouverture des marchés mondiaux, la réduction des déficits budgétaires au cours du temps, les progrès dans l'éducation et la formation des travailleurs américains, l’investissement en recherche-développement et en infrastructures, la fiscalité des entreprises, etc.

Dans le même numéro du Journal of Economic Perspectives publié en hiver 2014, Gregory Tassey offre une autre perspective avec son article "Competing in advanced manufacturing: The need for improved growth models and policies". Tassey se penche moins sur le secteur manufacturier dans son ensemble que sur les activités manufacturières de pointe. Il note que l’"une des conséquences a été la détérioration constante de la balance des échanges en produits technologiques de pointe établie par le Bureau du recensement des Etats-Unis au cours de la dernière décennie. Elle est devenue déficitaire en 2002 et a continué à se détériorer jusqu’à atteindre un déficit record de 100 milliards de dollars en 2011, pour s’améliorer légèrement par la suite en atteignant un déficit de 91 milliards de dollars en 2012".

Lorsque Tassey se penche sur l’industrie de pointe, il souligne "comment celle-ci diffère de la vision traditionnelle que l’on a de cet investissement comme un processus en deux étapes au cours duquel le gouvernement soutient la recherche fondamentale et les entreprises privées s’appuient ensuite sur cette base scientifique via la recherche appliquée et le développement pour produire des "technologies propriétaires" (proprietary technologies) qui génèreront directement des produits commerciaux. En fait, le lancement de nouveaux produits industriels de pointe sur le marché comprend généralement deux étapes supplémentaires. L'une est la "validation des concepts" (proof-of-concept research) consistant à établir de larges "plateformes technologiques" (technology platforms) qui peuvent ensuite être utilisées comme base pour le développement de produits réels. La seconde est une infrastructure technique d’"infratechnologies"(infratechnologies) qui incluent les outils d'analyse et normes nécessaires pour mesurer et classer les éléments de la nouvelle technologie ; métriques et méthodes pour déterminer la pertinence des multiples caractéristiques de la technologie en termes de performance ; et les interfaces entre composants matériels et logiciels qui doivent fonctionner parfaitement ensemble pour qu’un produit complexe fonctionne comme prévu.

Tassey affirme que la "validation des concepts" et les "infra-technologies" ne vont pas être réalisées par les seules entreprises privées, parce que les risques sont trop élevés, et ne seront pas poursuivies efficacement par le seul secteur public, parce que le secteur public n'est pas bien adapté pour se concentrer sur les produits de marché souhaités. Ces étapes intermédiaires entre la recherche fondamentale et le développement appliqué doivent être développées grâce à des partenariats public-privé bien structurés. En outre, sans de tels partenariats, il soutient que de nombreuses technologies de pointe qui sont très prometteuses dans la recherche fondamentale vont tomber dans une "vallée de la mort" et ne parviendront pas à se transformer en produits commercialement viables.

Bien sûr, les diverses perspectives décrites ici ne sont pas mutuellement exclusives. L’activité manufacturière américaine pourrait bénéficier d'une amélioration à court terme dans les voitures et les biens durables à la suite de la Grande Récession, ainsi que d'un dollar plus faible et de moindres prix de l’énergie. Elle pourrait sans doute utiliser des politiques économiques à portée générale, ainsi que le soutien apporté par les partenariats public-privé. Mais la principale leçon est que, dans une économie qui se mondialise rapidement, (…) l’industrie américaine ne peut réussir que s’il est économiquement profitable de fabriquer des biens manufacturés aux États-Unis. »

Timothy Taylor, « The health of US manufacturing », in Conversable Economist (blog), 21 février 2014. Traduit par Martin Anota.

mercredi 19 février 2014

Combien de temps la loi de Moore sera-t-elle encore valide ?

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« On peut dire que le principal moteur de la croissance économique américaine et même de la croissance mondiale au cours du dernier quart de siècle a été la loi de Moore. Gordon Moore, l'un des fondateurs d'Intel Corporation, est le premier à avoir affirmé, en 1965, que le nombre de transistors sur une puce d'ordinateur doublait tous les deux ans. Cette loi sera-t-elle encore vérifiée pendant longtemps ? Harald Bauer, Jan Vieira et Florian Weig du McKinsey Global Institute tentent de répondre à cette question dans leur article "Moore’s law: Repeal or renewal?" qui a été publié en décembre 2013. Ils écrivent :

"La loi de Moore stipule que le nombre de transistors sur les circuits intégrés double tous les deux ans. Au cours des quatre dernières décennies, elle a impulsé le rythme des progrès dans l'industrie des semi-conducteurs. Les retombées de (…) la loi de Moore incluent les réductions de coûts, que l’on obtient en plaçant davantage de transistors par unité de surface sur les puces de silicium, et les améliorations de performances en matière de vitesse, de compacité et de consommation d'énergie… La loi de Moore s’est traduite par une chute continue des prix des semi-conducteurs. Les prix par bit des puces de mémoire vive dynamiques, par exemple, ont chuté de près de 30 à 35 % par an pendant plusieurs décennies.

Par conséquent, la loi de Moore a marqué une grande partie du monde moderne. Certaines estimations suggèrent que 40 % de la croissance de la productivité mondiale qui a été observée au cours des deux dernières décennies s’expliquent par les progrès dans les technologies de l'information et de la communication, eux-mêmes rendus possibles par les améliorations apportées dans les performances et les coûts des semi-conducteurs".

Les auteurs affirment que les progrès technologiques qui sont déjà à l’œuvre vont permettre à la loi de Moore d’être valide pendant encore 5, voire 10 ans. Comme je l'ai écrit auparavant, la puissance du doublement est difficile à apprécier au niveau intuitif, mais cela signifie que la hausse est aussi importante que tout ce qui s’est déjà passé. Intel grave maintenant des transistors de 22 nanomètres et, comme l'entreprise l’indique, vous pourriez faire tenir 6000 de ces transistors sur la largeur d'un cheveu humain ou, si vous préférez, il faudrait 6 millions de ces transistors de 22 nanomètres pour couvrir le point à la fin d'une phrase. En outre, un transistor de 22 nanomètres peut s’allumer et s’éteindre 100 milliards de fois par seconde.

Les analystes de McKinsey soulignent que, s'il est techniquement possible que la loi de Moore reste valide, les coûts économiques des nouvelles avancées commencent à devenir très élevés. (…) "Une analyse de McKinsey montre que le passage des transistors de 32 nanomètres à 22 nanomètres sur des plaquettes de300 millimètres implique un accroissement des coûts de fabrication d'environ 40 %. Il s’accompagne également d’une hausse d’environ 45 % des coûts associés au développement des processeurs et une hausse de 50 % des coûts associés à la conception des puces. Ces fortes hausses vont entraîner des coûts de développement qui dépasseront 1 milliard de dollars pour des transistors inférieurs à 20 nanomètres. Par ailleurs, les usines nécessaires à leur production vont probablement coûter 10 milliards de dollars, voire plus. Par conséquent, le nombre d'entreprises capables de financer les transistors et usines de la prochaine génération va probablement diminuer. "

Bien sûr, il est également possible d’obtenir des améliorations de performances et des baisses de coûts sur les puces qui sont déjà en production : par exemple, ce qui constitue le nec plus ultra des puces informatiques aujourd'hui va probablement ressembler à une antiquité bon marché dans cinq ans. Je pense que nous sommes à peine en train de concevoir comment les technologies d'information et de communication peuvent modifier notre vie professionnelle et privée. Mais on ne pourra repousser indéfiniment les problèmes physiques et les coûts plus élevés associés à la réalisation de transistors d’une taille toujours plus petite. »

Timothy Taylor, « Moore's law: At least a little longer », in Conversable Economist (blog), 18 février 2014. Traduit par Martin Anota


aller plus loin… lire « La révolution informatique est-elle finie ? »

dimanche 16 février 2014

Comment expliquer le miracle de l’emploi allemand ?

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« Le chômage allemand a atteint un pic en mars 2005 en atteignant alors 12,1 % (selon les statistiques de l'OCDE), puis il a diminué plus ou moins depuis progressivement, avec seulement une hausse limitée pendant la Grande Récession. Pour illustrer cette évolution, voici un graphique tiré de FRED, le site toujours très utile de la Réserve fédérale de Saint Louis. Comment Allemagne, la quatrième plus grande économie au monde, a-t-elle fait ? Y a-t-il des leçons à en tirer ?

GRAPHIQUE Taux de chômage allemand (en %)

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Il existe trois grandes explications qui ont été avancées pour expliquer la remarquable performance du marché du travail allemand pendant la Grande Récession : 1) la décentralisation des négociations salariales en Allemagne depuis les années quatre-vingt-dix, 2) les "réformes Hartz" mises en œuvre dans le milieu des années deux mille et 3) les répercussions que l’adoption de l’euro ont pu avoir sur la situation économique de l’Allemagne.

Le premier point de vue (donnant un rôle clé à la décentralisation des négociations salariales en Allemagne) est joliment présenté dans l’article "From sick man of Europe to economic superstar: Germany’s resurgent economy" écrit de Christian Dustmann, Bernd Fitzenberger , Uta Schönberg et Alexandra Spitz- Oener et publié dans le numéro d'hiver 2014 du Journal of Economic Perspectives. (Petite révélation : je suis le rédacteur en chef de cette revue depuis 1987.) Dustman et ses coauteurs font débuter leur histoire au début des années quatre-vingt-dix. L'Allemagne subissait alors le choc puissant de la réunification, au terme de laquelle une Allemagne de l'Ouest aux salaires plus élevés se retrouva dans le même pays qu’une Allemagne de l'Est aux faibles salaires. En outre, la chute de l'Union soviétique offrit aussi aux entreprises allemandes un accès privilégié aux produits fabriqués par un certain nombre de travailleurs à bas salaires d'Europe orientale, dont beaucoup avaient des liens déjà éducationnels, économiques ou culturels avec l'Allemagne. L’industrie allemande a commencé une approche "usine Europe" en construisant des chaînes de valeur internationales dans les pays de l'Europe de l'Est, ainsi que dans le reste du monde.

Sous ces pressions, les syndicats allemands au niveau des secteurs et de chaque entreprise ont fait preuve d’une considérable flexibilité. Le nombre de travailleurs allemands couverts par les syndicats a décliné : "De 1995 à 2008, la part des salariés couverts par les conventions collectives sectorielles est passée de 75 à 56 %, tandis que la part couverte par des accords d’entreprise est passée de 10,5 à 9 %. "Les salaires ont augmenté plus lentement que la productivité à partir d'environ 1994, les coûts salariaux de l'Allemagne ont augmenté plus lentement que dans les autres pays européens ou qu’aux États-Unis En outre, les inégalités salariales se sont accrues en Allemagne. Voici un graphique montrant la croissance des salaires aux 15ème, 50ème et 85ème centiles des salaires :

GRAPHIQUE Croissance des salaires aux 15ème, 50ème et 85ème centiles en Allemagne de l'Ouest

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Dustmann, Fitzenberger, Schönberg et Spitz-Oener affirment que les institutions du marché du travail en Allemagne (qui mettent l’accent sur les négociations consensuelles au niveau de l'entreprise et au niveau du secteur) se sont révélées être beaucoup plus résistantes que les institutions du marché du travail dans d'autres pays comme la France ou l'Italie, où les salaires se négocient au niveau national avec les syndicats. Un autre signe de la flexibilité du marché du travail allemand est l’absence de salaire minimum.

Une deuxième série d'explications à la vigoureuse performance du marché du travail allemand au cours des dernières années met l’accent sur les "réformes Hartz" qui ont été menées entre 2003 et 2005. Ulf Rinne et Klaus F. Zimmermann offrent une belle présentation de ce point de vue dans leur article "Is Germany the north star of labor market policy?" publié dans le numéro de décembre 2013 de l’Economic Review du FMI. (…) Ils résument les réformes ainsi : "D'abord, les réformes réorganisèrent les services d'emploi existants et les mesures politiques qui leur sont connexes. Surtout, les allocations-chômage et l'assistance sociale ont été restructurées et une prestation forfaitaire sous condition de ressources a remplacé la prestation liée à la rémunération, l'assistance chômage à long terme. Deuxièmement, une réduction significative des prestations de chômage de longue durée (en termes de montant et de durée) et un resserrement des activités de surveillance ont été entreprises pour stimuler l'offre de travail en fournissant aux chômeurs plus d’incitations à (re)prendre un emploi. Troisièmement, la déréglementation massive des contrats à durée déterminée, du travail intérimaire et du travail à temps partiel a été entreprise afin de stimuler la demande de travail. La mise en œuvre des réformes dans ces trois domaines a été associée à un mandat d'évaluation qui analyse systématiquement l'efficacité et l'efficience des différentes mesures de la politiques actives du marché du travail."

Pour dire tout cela un peu plus crûment, ce fut un traitement lourd. Les options de retraite anticipée ont été éliminées. Les prestations de chômage étaient limitées en éligibilité, taille et durée. Par exemple, les chômeurs devaient périodiquement prouver qu’ils ont vraiment recherché un emploi. Et n'oubliez pas que l'Allemagne a mis en œuvre nombre de ces politiques tout autour de 2005, c’est-à-dire lorsque son économie subissait une profonde récession qui amena son taux de chômage à un pic. Pendant la récession, un certain nombre d'entreprises allemandes ont évité les licenciements en utilisant la flexibilité des réformes Hartz pour réduire les heures de travail et les salaires.

La troisième série d'explications pour le faible taux de chômage de l'Allemagne met l'accent sur la création de l'euro et la dynamique des excédents commerciaux allemands qui en a résulté. Le graphique montre l'excédent commercial de l'Allemagne. Notez qu’autour de 2001, lorsque la mise en place de l’euro se finalise, l'excédent commercial de l'Allemagne décolle. (…) La Chine et l'Allemagne après 2000 avaient des taux de change à un niveau suffisamment bas pour générer des excédents commerciaux importants et croissants.

GRAPHIQUE Solde commercial de l'Allemagne (en milliards d'euros)

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Mais notons que le taux de chômage de l'Allemagne est en chute depuis 2000, même si les excédents commerciaux sont en hausse. Puis les excédents commerciaux ont décliné après 2008, lorsque la crise financière mondiale a éclaté, et ils ne sont pas encore revenus à leur pic. C'est à un moment où le taux de chômage allemand est en baisse. En bref, les déficits et excédents commerciaux hors normes peuvent conduire à des problèmes économiques de toutes sortes, mais les déséquilibres commerciaux ne sont souvent pas étroitement liés avec les taux de chômage. (Dans l'économie américaine, par exemple, les déficits commerciaux étaient assez élevés lorsque le chômage était très faible lorsque la bulle immobilière atteignait son maximum en 2006, mais depuis la Grande Récession les déficits commerciaux américains se sont réduits, tandis que le taux de chômage s’est élevé.)

Alors que les universitaires et les responsables politiques ne s’accordent toujours pas sur les raisons de la formidable performance allemande dans la réduction du chômage au cours des dernières années, je vais noter qu'aucune des réponses possibles ne semble facile à mettre en œuvre. Maintenir une croissance des salaires inférieure à celle de la productivité, donc réduire ses coûts de main-d'œuvre par rapport à ceux des concurrents, n'est pas facile. Réorganiser l’industrie autour de chaînes de valeur mondiales qui incluent des fournisseurs situés dans des économies à bas salaires n'est pas facile. L’accroissement des inégalités salariales n'est pas facile à faire accepter. Les "réformes structurelles du marché du travail" qui comprennent le durcissement de la retraite anticipée et lu régime d’assurance-chômage ne sont pas faciles. Les débats de politique économique aux États-Unis suggèrent parfois que le gouvernement peut facilement "créer des emplois" en augmentant ses dépenses ou en diminuant ou en maintenant des taux d'intérêt à un faible niveau. Mais des solutions réelles et durables pour réduire le chômage et le maintenir faible ne sont pas aussi faciles à mettre en œuvre. »

Timothy Taylor, « A German employment miracle narrative », in Conversable Economist (blog), 14 février. Traduit par Martin Anota


aller plus loin… lire « Adopter le modèle allemand ou sauver l’euro » et « L’Allemagne contre la zone euro »

mercredi 12 février 2014

Que se passe-t-il avec Muhammad Yunus et la Grameen Bank ?

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« En 2006, le Prix Nobel de la paix a été décerné à Muhammad Yunus et à la Grameen Bank "pour leurs efforts visant à créer un développement économique et social par le bas". À quelques exceptions près, comme le prix décerné à Norman Borlaug pour ses travaux sur la "révolution verte" en 1970, le prix est généralement attribué aux efforts impliquant les droits humains, la démocratie, les affaires internationales et la paix. Je ne suis pas le seul économiste à apprécier que l’on reconnaisse que les améliorations apportées à la vie économique sont susceptibles de contribuer à la paix.

Mais qu’en est-il aujourd’hui du professeur Yunus et de la Grameen Bank ? Sophie Chevardnadze a récemment interviewé le professeur Yunus pour le World Public Forum. Pour avoir une idée générale de l’entretien, il suffit d’en lire le titre : "Bangladesh Govt Destroying System That Saved Millions from Poverty".

Je ne suis pas de près ces questions. Je ne savais pas que le gouvernement bangladais avait obligé Yunus à quitter la tête de la Grameen Bank en 2010 au motif qu’il avait dépassé l'âge de la retraite obligatoire à 60 ans qui est imposé dans le secteur public. C'était étrange pour au moins deux raisons. La première est que la Grameen n'est pas une banque publique, donc il n'était pas clair que l'âge de départ à la retraite pour le secteur public s’applique. La seconde est que Yunus avait eu 60 ans en l'an 2000. Yunus ajoute : "comme je l'ai dit, c’est très douloureux car cela a été fait d’une manière totalement inconsidérée, parce que nous n’étions pas une banque publique. Le gouvernement a appliqué la réglementation relative aux banques publiques à la Grameen Bank, disant que nous ne suivions pas les règles relatives aux départs à la retraite à la Banque Grameen. Nous avons dit que c’était une banque appartenant à des femmes pauvres. Nous avons nos propres règles, la loi nous permet cela, alors cette limitation d’âge ne s'applique pas à la Grameen Bank et notre conseil d'administration a été très clair à ce sujet. Mais en tout cas, on m'a demandé de démissionner, alors j'ai démissionné et j’ai quitté la banque".

Avant de forcer Yunus à quitter la Grameen, le Premier ministre du Bangladesh a proposé de séparer la Grameen en dix-neuf banques différentes. Voici la réaction de Yunus : "eh bien, il y a des raisons politiques derrière tout ça (…). En divisant et en fractionnant la Grameen Bank en dix-neuf pièces, vous allez détruire la banque. Si quelqu'un veut détruire la banque, c'est la meilleure façon de le faire : coupez-la, hachez-la et ce sera fini. Cette idée a été rejetée par le gouvernement car il n'est pas en faveur de hacher le tout, il préférerait faire autre chose. Mais en tout cas, derrière tout le reste il semble qu'il y ait une tentative de prise de contrôle de la Grameen Bank. Et la loi avec laquelle nous avons débuté est très claire en suggérant que la banque doit être guidée par son propre conseil d'administration. Un conseil d'administration est l'organe de décision ultime. Mais le gouvernement actuel n’est pas comme ça, alors ils veulent intervenir dans les activités de la Grameen Bank et c'est pourquoi toutes ces dix-neuf pièces, les mécanismes de contrôle et la modification de la loi (pour s'immiscer dans la banque), toutes ces choses ont été avancées. Ça ne semble pas être très favorable à la banque elle-même (…) et personne au monde ne dira qu'il est dans l'intérêt de la banque ou des pauvres. Je suis très inquiet à ce sujet et j'essaie d'attirer l'attention de tout le monde, de toute personne saine d'esprit et je leur dis, regardez, vous devez arrêter ça, c'est une grande institution, elle apporte beaucoup de bien aux gens, en particulier aux familles pauvres et aux femmes pauvres dans le monde. Cela a tant contribué pour émanciper les femmes au Bangladesh et c’est devenu un phénomène mondial, apportant la même chose dans beaucoup de pays. Dans chaque pays, même en Russie, il y a des programmes de microcrédit. Donc, aujourd'hui, revenir sur l’idée originelle de la Grameen Banque et lui nuire, ce serait vraiment douloureux et inacceptable".

Le gouvernement du Bangladesh est en train d’enquêter sur Yunus pour évasion fiscale et pour avoir reçu des exonérations fiscales tout en travaillant plus longtemps que l'âge du départ à la retraite pour ce qui est maintenant considérée comme une banque publique. Yunus a déclaré : "Toutes les allégations que vous avez énumérées ont été rejetées. Nous avons envoyé toutes les informations au public pour s'assurer qu'il comprenne que tout est sans fondement, qu’il n'y a aucune raison à tout ça. Par exemple, en ce qui concerne l’évasion fiscale, il fut décidé à la réunion ministérielle que les informations fiscales me concernant devaient être examinées par les autorités fiscales et qu’un rapport devait être soumis au Conseil des ministres. Ils l'ont fait, ils ont dit qu’ils ont enquêté sur chaque détail, que le professeur Yunus a des déclarations fiscales et qu’il a tout fait correctement, nous n’avons pas de problème, nous n’avons pas oublié de donner un seul penny aux impôts, donc nous n’avons pas de problème avec ça. Mais le cabinet n’a pas été satisfait de ce rapport, ils ont continué l’enquête afin de trouver quelque chose d'autre".

(…) Je ne sais absolument des finances personnelles de Muhammad Yunus. Mais on dirait que le gouvernement actuel du Bangladesh considère Yunus et la Grameen Bank comme une force à asservir. Yunus décrit la Grameen ainsi : "nous travaillons dans tout le Bangladesh. Chaque village au Bangladesh a accès à un programme de microcrédit bancaire, si bien que nous avons des emprunteurs dans tout le pays, nous avons 8,5 millions d'emprunteurs et 97 % d’entre eux sont des femmes. Elles sont toutes reliées au sein de notre système. Je dois dire que la banque est aux mains de l’emprunteuse, donc l’emprunteuse n'est pas quelqu'un de l'extérieur, mais quelqu’un qui possède la banque ; elle est à la fois la débitrice et la propriétaire et elle envoie un représentant pour siéger au sein du conseil d’administration, qu’importe si la personne qui prend la décision est sa représentante ou une emprunteuse comme elle. Donc, ça n’a pas grand-chose à voir avec les grandes banques où quelqu'un vient et vous donne un prêt, où ils ne vous connaissent pas et où vous ne les connaissez pas, ce n'est pas comme ça. C’est une sorte de truc de famille. C’est la famille de 8,5 millions de femmes. Donc nous sommes comme une sorte d’organisation qui travaille avec elles et pour elles."

Pour un aperçu académique sur la question de la microfinance, un point de départ utile est l’article "Microfinance Meets the Market". Robert Cull, Asli Demirgüç-Kunt et Jonathan Morduch dans l’édition d'hiver 2009 du Journal of Economic Perspectives. (…) Les auteurs soulignent (…) qu'il y a une énorme controverse entre, d’une part, Yunus et ceux qui pensent que le microcrédit devrait avoir pour mission sociale d'aider les pauvres et, d’autre part, les banques commerciales qui commencent à entrer dans l'activité de microfinance. En voici un extrait :

"Nous estimons qu’entre 40 à 80 % des populations dans la plupart des pays en développement n'ont pas accès aux services bancaires du secteur formel. Tout le monde convient que l'accès à des services financiers fiables pourrait aider des centaines de millions, voire des milliards, de personnes à faible revenu qui n’ont actuellement pas accès aux banques ou qui sont à la merci des prêteurs sans scrupules. Muhammad Yunus et la Grameen Bank ont ouvert la voie en montrant qu’avec l'appui de donateurs un large éventail de clients pauvres et très pauvres sont bancarisables : ils peuvent emprunter et épargner de façon régulière et payer des frais importants…

"La microfinance va sans aucun doute continuer à se développer et faire partie du courant dominant en finance. L’expérience jusqu’à ce jour suggère cependant que le profil de banques commerciales ayant des activités de microfinance dans les communautés à faible revenu diffère de celui des institutions de microfinance à but non lucratif gérées par des organisations non gouvernementales. Les banques commerciales de microfinance sont plus susceptibles d'avoir un statut à but lucratif et à avoir une méthode individuelle de prêt, à accorder des prêts plus importants, à avoir moins de femmes comme clients, à réduire les coûts par dollar prêté, à augmenter les coûts par emprunteur et à présenter une meilleure rentabilité. Les organisations non gouvernementales de microfinance sont plus susceptibles d’être à but non lucratif, à employer une méthode de prêt collectif, à accorder des prêts moins importants, à servir plus de femmes, a utilisé plus lourdement les subventions, à avoir des coûts plus élevés par dollar prêté et à être moins rentable...

"Originellement, le microcrédit était axé sur le financement des petites entreprises contraintes en termes de capital. Plusieurs décennies d'expérience ont montré que la demande de prêts s'étend bien au-delà des entrepreneurs. Même les clients avec de petites entreprises demandent souvent des prêts pour d'autres besoins, comme payer les frais de scolarité ou faire face à des urgences de santé… La moitié des prêts qui ont été récemment demandés par les ménages pauvres en Indonésie ont été utilisés à des fins autres qu’au fonctionnement de l’entreprise… A l’avenir, il y aura probablement de nouveaux produits de crédit à des fins générales, de nouveaux produits d'épargne et de meilleures façons de réduire les risques. Les ménages pauvres et à faible revenu consacrent généralement beaucoup d'énergie à jongler avec des vies financières complexes. Améliorer leurs capabilités financières de base peut leur être grandement bénéfique, même si cela ne conduit pas à une réduction drastique de la pauvreté ou à une accélération de la croissance économique au niveau national." »

Timothy Taylor, « What's up with Muhammad Yunus and Grameen Bank? », in Conversable Economist (blog), 15 janvier 2014. Traduit par M.A.

vendredi 31 janvier 2014

Comment penser le commerce international avec les chaînes de valeur mondiales

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« (…) Les débats traditionnels autour du commerce international prenaient comme illustration des pays exportant des produits qui sont consommés dans d'autres pays : voitures, ordinateurs, vin, vêtements, et ainsi de suite. Mais dans nos économies modernes, ce qui est souvent exporté au-delà des frontières nationales est un bien intermédiaire, qui est ensuite utilisé dans la production d'autres biens intermédiaires et exporté à nouveau, si bien que le produit final est produit dans une chaîne de valeur mondiale qui implique de nombreux. Le recueil d'essais Global value chains in a changing world, édité par Deborah K. Elms et Patrick Low, en offre un bel aperçu. Le livre a été publié par l'Organisation mondiale du commerce (OMC), en collaboration avec l'Institut mondial Fung et l’Université technologique Nanyang.

Le livre comporte 16 chapitres couvrant divers aspects des chaînes de mondiales notamment la façon de mesurer la valeur ajoutée au sein de chaque pays, la manière de gérer ces processus de production et la façon dont les pays à revenu faible et intermédiaire peuvent se trouver un niche dans les chaînes de valeur. Ici, je vais me pencher ici sur l’essai de Richard Baldwin. Il commence ainsi (…) :

"Les chaînes de valeur mondiales ont transformé le monde. Elles ont révolutionné les options dont disposent les pays pauvres pour se développer ; maintenant ils peuvent se joindre aux chaînes de valeur plutôt que d'avoir à investir des décennies pour construire la leur. La délocalisation des étapes de fabrication intensives en main-d'œuvre et la mobilité internationale de la technologie ont contribué à la croissance exceptionnelle des pays émergents, un changement qui stimule la réforme de la politique intérieure et qui se trouve stimulée par cette dernière en retour. Ce revers de fortune constitue peut-être le changement économique mondial le plus important de ces cent dernières années. Cependant les chaînes de valeur mondiales évoluent elles-mêmes rapidement. Le changement est dû en partie à leur impact (en termes de convergence des revenus et des salaires) et en partie aux innovations rapides dans les technologies de communication, la fabrication intégrée par ordinateur et l'impression 3D."

Baldwin affirme que ces chaînes de valeur mondiales représentent une forme profondément différente du commerce international. Dans ce qu'il appelle "la première grande fragmentation" (first great unbundling) (c’est-à-dire la croissance du commerce mondial depuis le début du dix-neuvième siècle jusqu’au vingtième siècle), les gains à l’échange résultent de moindres coûts de transport combinés à l’innovation, à la spécialisation et aux économies d'échelle. Les avantages de complexité et d’échelle semblaient être mieux coordonnés lorsque la production était concentrée dans un nombre relativement limité de lieux. Le résultat a été que l'activité économique s’est concentrée : par exemple, dans le Nord plutôt que dans le Sud et dans certaines régions et aires métropolitaines plutôt que dans d'autres.

La "deuxième grande fragmentation" (second great unbundling) des chaînes de valeur mondiales est impulsée par différents facteurs : la baisse des coûts de technologie de communication et d'information a permis de coordonner les activités économiques réalisées dans de nombreux endroits différents et les grands écarts de salaires qui s'étaient creusés pendant plusieurs décennies entre les différents pays a permis de réduire les coûts en fractionnant le travail. "Certains coûts de coordination sont liés à la communication, de sorte que la `glue de coordination’ a commencé à fondre à partir du milieu des années quatre-vingt avec la fusion des télécommunications, des ordinateurs et des logiciels d'organisation… Alors que le transfert de technologie est une histoire ancienne (pensons à la poudre à canon), les TIC ont facilité le contrôle, ce qui permit de réduire les coûts et les risques associés à la combinaison de la technologie des pays développés avec le travail des pays en développement." Dans cette forme de commerce international, l'activité économique devient moins concentrée et l'expertise s'étend.

Baldwin décrit le résultat de cette façon : "Il existe des économies-sièges (headquarter), dont les exportations contiennent relativement peu de biens intermédiaires importés, et les économies-usines (factory), dont les exportations contiennent une grande part de biens intermédiaires importés). … La chaîne de valeur mondiale n'est pas vraiment mondiale, mais plutôt régionale (…) avec ce que j'appelle l'usine Asie, l’usine Amérique du Nord et l'usine Europe". Afin de montrer ces dynamiques mouvantes, Baldwin souligne que les économies du G7 (les Etats-Unis, le Canada, la France, l’Allemagne, l’Italie, le Japon, le Royaume-Uni) représentaient 20 % de la production mondiale en 1820, 40 % des la production mondiale en 1870, et ont culminé à deux tiers de la production mondiale en 1988, mais sont maintenant retombées à 50 % de la production mondiale.

Baldwin affirme également que "l’internationalisation des chaînes de valeur a également internationalisé les flux bidirectionnels complexes qui avaient seulement lieu dans les usines". Ainsi, les décisions sur la façon d'investir qui se prenaient à l'intérieur de l'usine ou peut-être dans une certaine région sont désormais des décisions concernant les investissements directs étrangers (IDE). Le transport de composants et de fournitures s’opérait au sein d’une entreprise : maintenant une part essentielle du transport est sous-traitée à des entreprises logistiques qui fournissent des services d'expédition. Les services juridiques et financiers qui étaient réalisés dans une société et même souvent au sein d’un même bâtiment constituent désormais des transactions internationales. Les décisions concernant l’usage de la propriété intellectuelle dans la ligne de production étaient prises par des gens dans des bâtiments voisins, mais maintenant il faut prendre des décisions sur le partage de la propriété intellectuelle et la formation appropriée entre différents pays.

Et l'économie politique du commerce a également changé. Dans les anciennes formes du commerce international, les pays étaient toujours tentés de protéger les industries nationales en bloquant les importations. Mais dans le commerce des chaînes de valeur mondiales, chaque pays est incité à faciliter les importations pour devenir une partie de la chaîne de valeur mondiale et anticipe que les autres pays vont se comporter de la même manière.

Ce processus de chaînes de valeur mondiales ne fait vraiment que commencer et se révélera davantage comme un kaléidoscope d'images mouvantes que comme un mouvement unidirectionnel. Il y aura toujours des avantages à être proche des fournisseurs d'intrants et des sources de demande finale. D’un autre côté, l'amélioration continue des technologies de l'information et de la communication ont tendance à encourager l’approfondissement de la séparation de l'activité économique, en parallèle avec le développement de produits qui sont à forte intensité technologique, mais qui sont petits et possèdent de faibles coûts d’expédition. Dans le cas des produits comme les logiciels ou certains services, les "produits" peuvent être expédiés par voie électronique à coût presque nul. Ces forces vont différer selon les produits. Elles vont changer avec les nouveaux développements technologiques, comme la fabrication et l'équipement assistés par ordinateur, puisque ces derniers peuvent être exploités par des spécialistes qui sont géographiquement éloignés les uns des autres (…). Les forces vont également différer selon la manière par laquelle les régions se spécialisent dans différents types de production.

Je pense que lorsque les historiens économiques dans 50 ou 100 ans regarderont notre époque, ils constateront que nos préoccupations d’aujourd’hui comme la lente reprise de la Grande Récession, le financement des soins de santé, l'euro et bien d'autres encore se seront estompées avec le temps. Ils considéreront plutôt la création de chaînes de valeur mondiales et la transformation des modèles économiques mondiaux, avec ce que cela signifie pour les pays et les travailleurs, comme l'événement économique de notre époque. »

Timothy Taylor, « Global supply chains and rethinking international trade », in Conversable Economist (blog), 20 décembre 2013. Traduit par M.A.


aller plus loin... lire « La fragmentation internationale de la production » et « Les sept dimensions de l’hypermondialisation »

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