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Tag - Turquie

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mardi 28 août 2018

La crise turque

« Les marchés financiers ont été très nerveux à propos de la Turquie ces dernières semaines. Nous passons en revue les opinions des économistes à propos des risques économiques, politiques et géopolitiques et les opportunités de cette situation.

Jamie Powell et Colby Smith écrivent (…) que la crise turque ressemble à l’un de ces classiques effondrements que connaissent les pays émergents : une économie en forte croissance financée par une dette de court terme libellée en dollar et dirigée par un homme fort ayant un penchant pour nommer des proches dans les positions clés du gouvernement. Ainsi, cela rappelle la crise asiatique de 1997 et 1998 (…).

Brad Setser pense que la Turquie partage certes certaines similarités avec les pays qui ont subi la crise asiatique dans les années quatre-vingt-dix, mais qu’il y a aussi d’importantes différences. Les banques turques sont la principale raison pour laquelle la crise de change peut se transformer une crise de financement, en laissant la Turquie sans réserves suffisantes pour éviter un défaut majeur. Mais, à la différence des banques asiatiques, la Turquie a été capable d’utiliser le financement externe en devises étrangères pour soutenir un boom domestique en prêtant des lires aux ménages. Les banques turques n’ont vraiment pas besoin d’emprunter en devises étrangères auprès du reste du monde pour soutenir le niveau actuel de leurs prêts en devises étrangères aux entreprises turques et leur besoin apparent de financement de marché est en lires, non en dollars. En outre, le boom réel du crédit n’est pas venu du prêt en devises étrangères aux entreprises, mais plutôt des prêts en lire aux ménages. Le mystère financier (que Setser va ensuite expliquer) n’est pas de savoir comment les banques ont prêté des devises étrangères aux entreprises domestiques, mais comment elles ont utilisé l’emprunt externe en devises étrangères pour soutenir un prêt domestique en lires.

GRAPHIQUE Dette externe de la Turquie (en milliards de dollars)

Brad_Setser__Dette_externe_de_la_Turquie.png

source : Brad Setser (2018)

Jacob Funk Kirkegaard écrit que les développements économiques poussent inévitablement la Turquie à s’approcher du FMI pour son deuxième renflouement depuis le début du siècle. Les difficultés fondamentales de la Turquie dérivent des déficits jumeaux qu’elle a creusés ces dernières années. Ce qui aggrave les problèmes de la Turquie, ce sont diverses difficultés politiques liées à sa relation avec l’OTAN, l’UE et les Etats-Unis, comme le pays n’a jamais été aussi isolé sur le plan international au cours de ces dernières décennies qu’aujourd’hui. La route pointe donc vers le FMI, mais le Fonds risque de ne pas vouloir aider la Turquie sans que celle-ci adopte en contrepartie des sévères mesures d’austérité, des mesures qui risquent d’affaiblir la mainmise d’Erdogan sur le pouvoir. Mais Erdogan a un certain levier politique potentiel (assez déplaisant), comme une imminente attaque imminente du gouvernement syrien juste au sud de la frontière turque pourrait facilement amorcer un afflux de réfugiés au nord de la Syrie. La décision de la Turquie d’ouvrir ou non ses frontières et d’offrir un refuge aux Syriens pourrait bien dépendre (…) de l’aide économique de l’Occident ou des termes d’un plan de sauvetage du FMI.

Grégory Claeys et Guntram Wolff ne sont pas d’accord à cette idée et affirment qu’une correction des politiques macroéconomiques de la Turquie est nécessaire, mais qu’il est trop tôt pour dire si la Turquie aura besoin d’un programme de sauvetage. Les décideurs européens doivent cependant réfléchir sur ce que doit être la position de l’UE à l’égard de la Turquie. Une crise financière dans un pays voisin de l’UE peut avoir un impact négatif direct sur l’économie de l’UE, principalement via l’exposition de ses banques opérant en Turquie et via le commerce. En outre, une crise en Turquie peut déclencher de possibles effets domino politiques et des changements conséquents dans la politique migratoire de la Turquie, sans mentionner des menaces géopolitiques. Si un programme du FMI était infaisable et si les pays de l’UE en venaient à la conclusion qu’il est dans leur intérêt d’éviter une escalade de la crise turque, l’UE pourrait essayer d’organiser un plan de soutien financier via son programme d’assistance macrofinancière réservé aux pays partenaires hors de l’UE. Mais dans ce cas, l’UE doit décider si un tel instrument doit être utilisé pour obtenir des avancées en matière de valeurs démocratiques ou si l’UE doit avoir une approche plus fonctionnelle et limiter la conditionnalité sur des politiques macro-structurelles spécifiques. (…)

Jim O’Neill estime que la Turquie doit maintenant fortement resserrer sa politique monétaire, réduire l’emprunt étranger et se préparer à l’éventualité d’une sévère récession, durant laquelle l’épargne domestique ne se reconstituera que lentement. Parmi les puissances régionales, la Russie est parfois mentionnée comme possible sauveteur. Alors qu’il n’y a aucun doute que Vladimir Poutine aimerait utiliser la crise turque pour éloigner davantage la Turquie de ses alliés de l’OTAN, Erdogan et ses conseillers se tromperaient s’ils pensaient que la Russie puisse combler le vide financier de la Turquie : une intervention du Kremlin aurait peu d’effet sur la Turquie et exacerberait les défis économiques de la Russie.

José Antonio Ocampo affirme plutôt que les schémas durables dans les pays émergents peuvent ne plus s’appliquer. Au pic des turbulences turques, dans la semaine entre le 8 et le 15 août, les devises de l’Argentine, de l’Afrique du Sud et de la Turquie se sont dépréciées de 8 % à 14 % vis-à-vis du dollar américain. Pourtant les devises des autres pays émergents ne se sont pas dépréciées de plus de 4 %. Cela suggère que la contagion ne se fait pas aussi facilement que par le passé et lue des arrêts brusques (sudden stops) sont peut-être moins probables que par le passé. Même les économies les plus affectées étaient capables de limiter les effets de la chute de leur devise. Cela semble refléter une nouvelle résilience face à la contagion qui s’est formée au cours des dix dernières années, voire plus. Mais cela ne signifie pas que les économies émergentes sont immunisées ; au contraire, elles ont de quoi s’inquiéter, notamment avec l’escalade d’une guerre commerciale. Des politiques réfléchies, avec une amélioration globale du filet de sécurité financier de la part du FMI, restent par conséquent de la plus haute importance. (…) »

Silvia Merler, « The Turkish crisis », in Bruegel (blog), 27 juillet 2018. Traduit par Martin Anota



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« De l’arrêt soudain à la déflation par la dette »

« Comment les pays émergents peuvent-ils gérer l'effondrement des flux de capitaux ? »

« Les hauts et les bas de la croissance turque »

lundi 13 août 2018

La Turquie en proie à une nouvelle crise de change



« Pendant un moment, ceux d’entre nous qui passèrent beaucoup de temps à chercher à comprendre la crise financière asiatique qui éclata il y a deux décennies se sont demandé si la Turquie connaîtrait une répétition de ces événements. C’est ce qui semble se passer.

Voici le scénario : Imaginez au départ un pays qui, pour une raison ou une autre, est devenu un chouchou des prêteurs étrangers et connaît un large afflux de capitaux étrangers pendant plusieurs années. Chose importante, la dette qui s’est ainsi accumulée est libellée en devises étrangères et non en monnaie domestique (ce qui explique pourquoi les Etats-Unis, qui ont reçu beaucoup de capitaux par le passé, ne sont pas aussi vulnérables ; les Américains empruntent en dollars).

A un certain moment, cependant, la fête s’arrête. Il n’est pas crucial de savoir ce qui provoque un "arrêt soudain" (sudden stop) dans le prêt étranger : cela peut être des événements domestiques (…), une hausse des taux d’intérêt américains ou une crise dans un autre pays que les investisseurs considèrent comme similaire au vôtre.

Qu’importe le choc, le problème est que l’endettement auprès du reste du monde a rendu votre économie vulnérable à une spirale fatale. La perte de confiance entraîne la chute de votre monnaie ; cela complique le remboursement de la dette libellée en devises étrangères ; cela nuit à l’économie réelle et dégrade par là davantage la confiance, entraînant une nouvelle chute de votre devise, et ainsi de suite. En conséquence, la dette étrangère explose, en pourcentage du PIB. L’Indonésie est tombée dans la crise des années quatre-vingt-dix avec une dette étrangère inférieure à 60 % du PIB, un niveau assez comparable à celui de la Turquie un peu plus tôt cette année. En 1998, la chute de la roupie a envoyé cette dette à près de 170 % du PIB.

Comment une telle crise finit-elle ? S’il n’y a pas de réponse efficace en termes de politique économique, la monnaie chute et la dette mesurée en monnaie domestique explose jusqu’à ce que chaque personne susceptible de faire défaut le fasse. A ce moment-là, une monnaie faible stimule un boom des exportations et l’économie connaît une reprise associée à d’amples excédents commerciaux. (Cela peut surprendre Donald Trump, qui semble avoir décidé d’instaurer des droits de douane punitifs à l’encontre de la Turquie comme punition pour sa faible devise.)

N’y a-t-il aucune façon de court-circuiter cette funeste mécanique ? Si, mais elle n'est pas aisée. Ce dont vous avez besoin pour réduire les coûts de cette crise est une combinaison d’hétérodoxie à court terme et l’assurance crédible qu’il y aura un retour à l’orthodoxie à plus long terme. Pour cela, il faut arrêter l’explosion du ratio de dette avec une certaine combinaison de contrôles de capitaux temporaires, de couvre-feu contre la fuite paniquée de capitaux et peut-être de répudiation d’une certaine partie de la dette libellée en devises étrangères. Parallèlement, il faut mettre les choses en place pour instaurer un régime fiscalement soutenable une fois que la crise sera finie. Si tout va bien, la confiance va graduellement revenir et vous finirez par être capable de retirer le contrôle des capitaux.

C’est ce que fit la Malaisie en 1998 ; la Corée du Sud, avec l’aide des Etats-Unis, a effectivement fait quelque chose du même genre au même moment, en faisant pression sur les banques pour qu’elles maintiennent leurs lignes de crédit de court terme. Une décennie plus tard, l’Islande s’en est bien tirée avec une combinaison de contrôles de capitaux et de répudiation de dette (à strictement parler, en refusant de prendre la responsabilité publique pour les dettes engrangées par les banquiers privés.)

L’Argentine s’en est aussi bien tirée en adoptant des politiques hétérodoxes en 2002 et, quelques années plus tard, en répudiant les deux tiers de sa dette. Mais le gouvernement Kirchner ne savait pas quand s’arrêter et revenir aux politiques orthodoxes, ce qui prépara la voie pour un retour du pays dans la crise.

Et peut-être que cet exemple montre à quel point il est difficile de faire face à ce genre de crise. Vous avez besoin d’un gouvernement qui soit à la fois flexible et responsable, mais aussi, évidemmentr, assez compétent techniquement pour adopter des mesures spéciales et assez honnête pour adopter ces mesures sans basculer dans une corruption massive.

Malheureusement, cela ne ressemble pas à la Turquie d’Erdogan. Bien sûr, cela ne ressemble pas non plus aux Etats-Unis de Trump. Les Américains ont donc bien de la chance de s’endetter en dollars. »

Paul Krugman, « Partying like it’s 1998 », 11 août 2018. Traduit par Martin Anota



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« De l’arrêt soudain à la déflation par la dette »

« Comment les pays émergents peuvent-ils gérer l'effondrement des flux de capitaux ? »

jeudi 10 septembre 2015

Les devises émergentes poursuivent leur plongée

GRAPHIQUE Taux de change de plusieurs devises émergentes vis-à-vis du dollar (en indices, base 100 juillet 2011)

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source : The Economist, d'après les données de Thomson Reuters



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« Comment l’anticipation du tapering affecte-t-elle les pays émergents ? »

« Comment les annonces du tapering se transmettent aux pays émergents »

« L’Inde dans l’attente du tapering »

mercredi 26 février 2014

Des BRIC aux MINT ?

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« En 2001, Jim O'Neill, alors économiste en chef chez Goldman Sachs, avait forgé l’acronyme "BRIC". Comme nous le savons tous aujourd’hui, c’était un raccourci pour rappeler que l’avenir de l'économie mondiale sera profondément marqué par les performances du Brésil, de la Russie, de l'Inde et de la Chine. Eh bien, O'Neill est de retour avec un nouvel acronyme, MINT, qui désigne le Mexique, l'Indonésie, le Nigeria et la Turquie. Dans un entretien accordé au New Statesman, O'Neill offre quelques autour de ce nouvel acronyme. (…)

Dans l'interview, O'Neill est bien rapide lorsqu’il s’agit de reconnaître le caractère arbitraire de ces groupements. A propos de l’acronyme BRIC, par exemple, il dit : "Si je devais le refaire aujourd’hui, je l’aurais probablement juste appelé C... L’économie chinoise est 1,5 fois plus grosse que les trois autres économies réunies." A propos des MINT, il voulait apparemment inclure à l’origine la Corée du Sud, mais la BBC l'a persuadé d'inclure le Nigeria. O'Neill dit : "C'est un peu gênant, mais aussi amusant, que j’obtienne en quelque sorte des acronymes décidés pour moi". Mais même des divisions arbitraires peuvent toujours être utiles et révélatrices. Dans cet esprit, voici quelques statistiques de base sur le PIB et le PIB par habitant des BRIC et des MINT en 2012.

GRAPHIQUE PIB et PIB par tête en 2012 (en dollars)

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source : Timothy Taylor (2014), d'après les données de la Banque mondiale

Quelles tendances peut-on observer ?

1) L'économie en croissance la plus représentative pour l'Amérique latine est désormais le Mexique et non plus le Brésil. Ce changement est compréhensible. Le Brésil a connu une croissance inférieure à la normale pendant quatre ans, son économie est en récession et elle connaît une fuite des capitaux. Pendant ce temps, le Mexique forme une alliance économique avec les trois autres nations d’Amérique latine qui ont la plus forte croissance, la plus faible inflation et le meilleur climat d'affaires, en l’occurrence le Chili, la Colombie et le Pérou.

2) Chaque économie composant les MINT est bien plus petite que chaque économie composant les BRIC. (…) Il est toujours vrai que la Chine est le facteur clé qui façonnera la croissance des pays émergents à l'avenir.

3) O'Neill soutient que même si les MINT diffèrent à bien des égards, leurs populations sont à la fois importantes et relativement jeunes, ce qui devrait contribuer à stimuler leur croissance économique. Selon lui, "c'est la clé. Avoir de bonnes données démographiques facilite les choses". C’est peut-être un peu exagéré. Toutefois, selon la théorie du "dividende démographique" (demographic dividend), les pays avec une plus grande proportion de jeunes travailleurs sont bien mieux positionnés pour la croissance économique que les pays ayant une proportion croissante de travailleurs âgés et de retraités.

4) Une manière de considérer les MINT, c'est de percevoir ce qu’ils représentent pour leurs régions respectives. Ainsi, le Mexique, bien qu’il ne représente que la moitié de la taille de l'économie brésilienne, représente l'avenir de l'Amérique latine. L’Indonésie, bien que plus petite que l'économie indienne et surtout que l’économie chinoise, représente le potentiel de croissance pour l'Usine Asie (Factory Asia), cet ensemble de pays qui construit des chaînes de valeur internationales dans cette région. La Turquie représente un potentiel de croissance dans l’Usine Europe (Factory Europe), cet ensemble de liens économiques qui se nouent dans la périphérie européenne. L'économie du Nigeria semble particulièrement faible comparée aux trois autres présentes sur cette liste, mais les estimations de croissance économique pour le Nigeria sont susceptibles d'être fortement révisées à la hausse dans un avenir proche, parce que les agences statistiques gouvernementales nigérianes sont en train de "changer de base" pour calculer le PIB, afin qu'il soit plus représentatif de la structure économique du Nigeria en 2014, alors que précédente année "de base" était 1990. Même avec ce changement de base, le Nigeria restera la plus petite économie sur cette liste, mais elle est susceptible de devenir la plus grande économie en Afrique sub-saharienne (en dépassant l'Afrique du Sud). Ainsi, avec le Nigeria, la croissance économique va peut-être enfin prendre pied en Afrique. »

Timothy Taylor, « From BRICs to MINTs? », in Conversable Economist (blog), 24 février 2014. Traduit par Martin Anota


aller plus loin... lire « La croissance des émergents réserve-t-elle encore des miracles ? » et « La renaissance des pays en développement »

lundi 8 juillet 2013

Le paradoxe égyptien : sauver la démocratie pour la repousser

EGYPT-PROTEST/

« Le premier gouvernement librement élu d'un pays où une grande partie de la société est privée de ses droits, de tout pourvoir, (…) est évincé par un coup d'Etat militaire qui prétend sauver la démocratie et qui est soutenu par les anciennes élites et les "libéraux". Résultat ? Trois autres coups d'Etat militaires et, 50 ans plus tard, une société profondément polarisée où aucune politique réellement inclusive n’est susceptible d’être mise en place.

Non, nous ne parlons pas de l'avenir de l'Egypte (pas directement en tout cas). Nous venons juste de décrire ce qui s'est passé en Turquie en 1960 comme nous l'avons déjà fait dans nos précédents billets. En Turquie, la première transition vers une véritable démocratie multipartite a eu lieu en 1946 avec la fondation du Parti démocrate (DP ou Demokrat Parti). Elle survint après deux expériences avec une démocratie multipartite contrôlée, au cours desquelles même les partis d'opposition de façade formés par des partisans du régime reçurent tellement de soutien qu'ils ont dû être dissous par Mustafa Kemal Atatürk, le dirigeant autocratique du pays.

En 1950, à la grande déception des élites de l’Etat et des militaires, le DP est arrivé au pouvoir avec une victoire écrasante aux élections, donnant pour la première fois la voix à des millions de Turcs qui étaient jusque-là privés de leurs droits. Inévitablement, cela impliquait une rhétorique populiste et teintée d'islam. Mais les élites du DP n’étaient elles-mêmes pas des anges (quelqu'un est-il surpris ?). Une fois qu'elles ont vu leur popularité décliner, elles ont tout simplement adopté les pratiques de leurs rivaux en nourrissant la corruption, en prenant des mesures répressives et en muselant férocement les médias.

Le 27 mai 1960, l'armée lance un coup d’Etat, largement soutenu par la bureaucratie, par les élites intellectuelles et par les soi-disant "libéraux" pro-démocratie. Après tout, n’est-ce pas l'armée qui venait de sauver la démocratie du DP et de son leader populiste, Adnan Menderes ? L'armée s’est empressée de pendre trois des dirigeants du DP, notamment le Premier ministre Menderes. L'armée est intervenue trois fois dans la vie politique turque au cours des quarante années suivantes. Les racines des problèmes actuels de la Turquie se trouvent en partie dans la polarisation que le coup d’Etat a aggravée en arrachant le pouvoir des mains de ceux qui s’étaient sentis impuissants durant si longtemps.

Qu'est-ce qui se serait passé si le coup d'Etat militaire n’avait pas eu lieu ? Personne ne le sait. (…) Menderes et les autres élites du DP auraient inévitablement endommagé l'économie ou fait basculer la société dans la soumission avant la prochaine élection pour instaurer leur propre dictature. Possible, mais peu probable. Au contraire, ils auraient probablement été chassés du pouvoir aux élections suivantes sans que la démocratie turque ne soit remise en cause.

La même chose vient d’arriver en Egypte avec les Frères musulmans et Mohamed Morsi. Bien sûr, les Frères musulmans, une fois au pouvoir, ne faisaient plus preuve de la conciliation, ni de la recherche de compromis qu'ils avaient affichées lors des élections pour gagner les voix des libéraux et des gauchistes (…). Bien sûr, Morsi était devenu autoritaire, en essayant de mettre ses proches à des postes de pouvoir au sein de la bureaucratie d'Etat (comme les militaires et Moubarak l’avaient fait auparavant). Bien sûr, l'économie était déprimée (mais pas seulement à cause de sa mauvaise gestion par la Fraternité, mais aussi en raison de l'instabilité qui accompagne naturellement ces profondes transformations sociales).

Qu'est-ce qui se serait passé si le coup d'Etat militaire du mercredi 3 Juillet 2013 qui a chassé Morsi du pouvoir pour l’amener en détention militaire n’avait pas eu lieu ? Encore une fois, nous ne savons pas. L'économie aurait peut-être été si profondément affectée que de plus violentes manifestations auraient éclaté. Les Frères musulmans pourraient avoir si fortement contrôlé les artères du pouvoir qu'ils auraient instauré leur propre dictature et empêché ainsi définitivement la mise en place d’institutions politiques plus inclusives en Egypte.

Tout est possible, mais (…) certains risques étaient préférables au retour de l'armée soutenu par des soi-disant libéraux qui appellent désormais au retour de la société sous le contrôle militaire. En fait, le mouvement rebelle, qui a recueilli plus de 20 millions de signatures pour appeler à des élections présidentielles anticipées, suggère que les Frères musulmans auraient été facilement battus aux élections, si seulement leurs adversaires avaient pu attendre leur heure.

Tout comme la Turquie, ce dont l'Egypte avait besoin, c'était que ceux qui accédaient au pouvoir pour la première fois perdent pacifiquement une élection - non pas parce que leurs adversaires ne peuvent tolérer leur pensée (…), mais tout simplement parce qu'ils se sont trompés et qu’ils n'ont pas su bien gouverner, parce qu'ils ont perdu le soutien des gens ordinaires et ont alors à reprendre le chemin par lequel ils étaient arrivés, celle des urnes. Tout comme en Turquie, l'Egypte avait besoin de garanties de la part des deux parties qu'une politique inclusive soit mise en place et que tous les segments de la société puissent partager le pouvoir, indépendamment de leur croyance, de leur religion, de leur genre et de leur statut social.

Au lieu de cela, nous avons entre les mains un coup d'Etat militaire qui confirme les pires craintes d'une très large fraction de la population, notamment la crainte que les élites soi-disant libérales et l’armée qui ont gouverné le pays pendant si longtemps vont tout faire pour ne pas partager le pouvoir avec eux (n’oublions pas que Moubarak et ses acolytes, avec l'armée, avaient également mis sur la touche les jeunes et les libéraux qui sont désormais devenus les alliés des soldats). Comment ce segment de la société pourra-t-il faire confiance à la politique démocratique ? Comment pouvons-nous attendre d'eux qu’ils ne s’échinent pas à saper leurs adversaires lorsqu'ils accèdent au pouvoir au niveau national ou local ? Comment pouvons-nous maintenant espérer mettre fin à la loi d'airain de l'oligarchie égyptienne ? On dirait que, comme en Turquie, le chemin vers la vraie démocratie en Egypte sera long, ardu et parsemé d'occasions manquées. »

Daron Acemoglu et James Robinson, « The Egyptian paradox: Saving democracy and setting it back », in Why Nations Fail (blog), 5 juillet 2013.

vendredi 5 juillet 2013

Turcs Noirs, Turcs Blancs

« S’il y a en effet de puissantes continuités entre les institutions ottomanes et celles du début de la République turque, alors le fait qu’il y ait des continuités entre les premières années de la République et aujourd'hui ne devrait surprendre personne.

Dans l'intervalle, la Turquie a balayé un régime de parti unique et a eu des périodes d'élections démocratiques assez concurrentielles. Mais cela a toujours été dans l'ombre de trois processus sociaux hérités du début de la République : une armée puissante, des institutions étatiques faibles qui ne sont pas indépendantes de ceux qui contrôlent le gouvernement et enfin de profondes divisions au sein de la société.

Un aspect de ces divisions, qui a été particulièrement déterminant pour l'histoire récente de la Turquie, a été capturé avec concision par le premier ministre Tayyip Erdogan quand il a dit (voir ici) : "Dans ce pays, il y a une ségrégation entre les Turcs Noirs et les Turcs Blancs. Votre frère Tayyip appartient aux Turcs Noirs". Les Turcs Blancs sont ici les élites kémalistes éduquées et aisées qui s’appuient sur certaines des idées d'Atatürk. Ils sont souvent associés à la bureaucratie de l'Etat et à l'armée. Les Turcs Noirs sont ceux que les Turcs Blanc considèrent comme peu instruits, appartenant à la classe inférieure et qui sont soit paysans, soit incapables de se défaire de leur héritage paysan. Même si la terminologie de Turcs Noirs et Blancs n’est entrée dans le lexique turc que récemment, pour comprendre ce que Tayyip Erdoğan a signifié nous devons revenir aux divisions et aux lignes de faille qui l’on observait déjà dans la société ottomane au dix-neuvième siècle.

La religion (l’Islam) a joué un rôle central dans la société ottomane, qui comprenait principalement des travailleurs agricoles, peu éduqués. Comme nous l'avons discuté dans notre ouvrage Why Nations Fail, l'Etat central s’est donné beaucoup de mal pour limiter la diffusion des informations afin de contrôler la société. Bien que l'Etat central ait été en mesure de dominer depuis plusieurs siècles la pratique et pensée religieuses, y compris les érudits religieux (les oulémas), la croyance religieuse possède inévitablement ses propres dynamiques. Ces dynamiques se sont intensifiées au cours du dix-neuvième siècle, lorsque les populations non musulmanes qui étaient précédemment asservies se levèrent et acquirent souvent avec succès leur indépendance dans les territoires européens de l'Empire.

La "contre-révolution" de 1909 contre le régime du CUP (Comité Union et Progrès) (…) avait ses racines dans la réaction de la couche inférieure des oulémas, même si elle a probablement été fomentée et financée par Abdülhamit. (Il est intéressant de noter que, témoins de l'asservissement des institutions de l'État et même de l’établissement religieux et juridique, les échelons supérieurs des oulémas semblent avoir été heureux de s’associer avec le CUP, qui contrôlait désormais le gouvernement.) Ils ont été en mesure de s’appuyer sur les attitudes conservatrices qui furent suscitées par les craintes de voir leur mode de vie, leur religion et sur l'ordre menacés.

Après des tentatives ratées pour mobiliser les attitudes religieuses conservatrices de la majorité de la population, le CHP (Cumhuriyet Halk Partisi ou Parti républicain du peuple) d'Atatürk a commencé à regarder la religion et la grande partie de la majorité des paysans comme des obstacles à leur projet. Il n’était pas étonnant alors que bon nombre des réformes du CHP ont directement visé à réprimer la religion, à réduire cette majorité des paysans au silence, à la mettre à l'écart et à imposer de nouvelles langue, historiographie et culture au peuple turc.

La domination militaire et politique du CHP ainsi que sa volonté à recourir à la force si nécessaire ont assuré que le projet kémaliste réussisse jusqu'à la fin de la Seconde Guerre mondiale sous les auspices du règne du parti unique (CHP). Des fissures dans le système étaient déjà apparues, cependant. En 1946, le Parti démocrate (DP ou Demokrat Parti) a été fondé par les anciens membres du CHP. Bien que les dirigeants du CHP aient d'abord pensé pouvoir contrôler ce nouveau parti, cela s'est finalement avéré impossible. En 1950, le DP est arrivé au pouvoir avec une victoire écrasante aux élections. Ses députés, et certainement ses partisans, étaient plus ruraux et travaillaient dans le commerce et dans les petites et moyennes entreprises (ce qui contrastait avec les fonctions bureaucratiques ou militaires de la majorité des députés du CHP). Ce fut le début de l'ascension politique de ceux qui seront par la suite connus sous le nom de Turcs Noirs.

Nous discuterons des implications économiques du régime du DP dans un autre billet. Ce qui nous intéresse ici est la fin de la période du DP. Le premier coup d'Etat militaire en Turquie a eu lieu le 27 mai 1960. Celui-ci met un terme à la première expérience de la Turquie avec la démocratie. L'armée s’empresse de pendre trois des dirigeants du DP, y compris le Premier ministre Adnan Menderes.

Le DP et Menderes sont certainement devenus autoritaires à la fin de leur règne, en s’appuyant sur la répression et en censurant les médias. Mais on peut aussi voir les racines du coup d'Etat militaire dans la capacité du DP à mobiliser de larges segments de la population jusque-là exclus de la vie politique et aussi les raisons de son succès dans l'utilisation de la religion à des fins politiques. Étonnamment, le coup d'Etat militaire contre le premier gouvernement à avoir été élu par le peuple dans l'histoire turque a reçu le soutien enthousiaste de la "gauche turque" parce que cette dernière trouve ses origines dans la bureaucratie de l'Etat et dans l'armée et s’est ainsi naturellement affiliée au CHP (…).

Les conflits au sein de la société turque qui sont apparus à la surface, puis portés au point d'ébullition au cours des décennies suivantes (…) ne sont pas seulement une répétition des conflits entre les élites du CHP et du DP et leurs partisans. Au contraire, le bref épisode démocratique des années cinquante a prouvé que les élections n’apporteraient pas facilement des politiques inclusives en Turquie. Les élites du CHP n’ont pas supporté de perdre l'élection, alors elles cherchèrent immédiatement à déstabiliser le gouvernement du DP. Les élites du DP n'ont pas hésité en retour à user de leur pouvoir et de leur contrôle sur l'Etat (…) pour saper le CHP (en tentant de fermer le CHP de la même façon que les forces kémalistes avaient auparavant cherché à fermer les partis de l’opposition et tout comme elles chercheront à le faire plus tard). Ces événements, rendus possibles en raison de l'absence de bureaucraties et d’institutions d’Etat qui soient indépendantes, se sont répétés au cours des 50 années suivantes.

En effet, il est difficile de manquer les parallèles entre l'AKP et le DP. Il ne devrait donc pas être surprenant que les lignes de bataille soient également similaires, et le conflit qui a opposé les forces kémalistes du CHP et les élites militaires avec le "populisme religieux" du DP réémergera dans les conflits entre les nouveaux kémalistes d'un côté et l'AKP et les Turcs noirs de l’autre.

Dans les années qui ont suivi, les militaires se sont de plus en plus définis comme les défenseurs de (…) l'idéologie kémaliste. Ils ont purgé les officiers qu'ils soupçonnaient d’avoir de fortes croyances religieuses ou un zèle kémaliste insuffisant.

Alors, peut-être de façon prévisible, le manque de confiance et la spirale d'animosité entre les élites kémalistes et le DP des années cinquante ont atteint des proportions alarmantes dans les années deux mille lorsque l’établissement politique kémaliste et surtout l'armée adoptèrent une attitude hostile envers l'AKP (dont le chef, Tayyip Erdoğan, a été empêché de prendre part aux élections de 2002 et ne put prendre le pouvoir qu’après avoir été débarrassé de l’accusation d'incitation à la haine religieuse).

L'armée s’est empressée de menacer l'AKP d’un autre coup d'Etat avec une note sur son site internet en avril 2007, juste après que l'AKP ait pris le contrôle de la présidence (les militaires avaient pris plusieurs fois des mesures contre les gouvernements élus entre 1960 et 2002, notamment en 1997 contre le Refah Partisi qui pourrait être considéré comme un précurseur de l'AKP, même si l'AKP a pris en partie ses distances avec ce parti et a généralement adopté une attitude plus libérale sur de nombreuses questions). Elle a également menacé de poursuites contre l'AKP dès le début. Fait inquiétant, la Cour constitutionnelle a entamé des procédures pour fermer l'AKP parce que leur perspective religieuse violait la Constitution. (…) L'épouse du nouveau président, le numéro deux de l'AKP, Abdullah Gül, portait le foulard, quelque chose que la Constitution turque interdit dans les lieux publics.

Mais la situation était différente en 2007 par rapport à 1960. L'AKP a déjà organisé de plus profonds réseaux sociaux au sein de la société turque moderne et il a pris le contrôle d'une grande partie de la bureaucratie et d’une police de plus en plus militarisée, alors que le statut de l'armée dans la société turque était dans un plus bas historique. Cette fois-ci, les kémalistes et les Turcs blancs ont perdu. »

Daron Acemoglu et James Robinson, « Black Turks, White Turks », in Why Nations Fail (blog), 20 février. Traduit par M.A.

mercredi 3 juillet 2013

L’économie politique de la Turquie

« Dans les précédents billets (ici, ici, ici et ici), nous avons retracé l'histoire des conflits et des institutions politiques en Turquie. La question qui se pose naturellement à l'économiste est de savoir comment tout cela a influencé l'économie turque. Ceci est particulièrement important pour comprendre pourquoi l'économie turque a connu d’assez bonnes performances macroéconomiques durant la dernière décennie - essentiellement depuis la crise économique et financière de la Turquie en 2001 et peut-être, non sans coïncidence, depuis que l'AKP (le Parti Justice et Développement ou Adalet ve Kalkinma Partisi) est venu au pouvoir en novembre 2002.

Le graphique suivant (…) montre l'évolution du PIB turc au cours des deux dernières décennies. (Le graphique montre le PIB en dollars américains en taux de change du marché ; en parité de pouvoir d’achat, l'augmentation du PIB de la Turquie depuis 2002 est moins prononcée, mais contraste toujours fortement avec la performance de l'économie turque dans les années quatre-vingt-dix).

GRAPHIQUE PIB par tête (en dollars)

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Qu’est-ce qui explique le revirement ? Bien que les facteurs macroéconomiques standards, tels que la politique monétaire, les dépenses publiques, la confiance et la performance à l'exportation, sont sans aucun doute importants, nous pensons que les institutions économiques et l'ombre de la politique ont été tout aussi déterminants pour l'économie turque depuis le début du 21e siècle.

Comme nous l'avons dit ici, Atatürk et son parti, le CHP (le Parti républicain du peuple ou Cumhuriyet Halk Partisi), ont mis en place un projet de construction d'État, en modernisant l'économie et en renforçant le contrôle de l'Etat sur l'économie et la société. Mais cela n'implique pas la création d'institutions politiques ou économiques inclusives. Même (…) le CHP a encouragé l'industrialisation et amélioré certains aspects des institutions économiques turques, l'État a joué un rôle majeur dans l'économie et a été certainement plus qu’un partenaire d’égal à égal pour l'entreprise privée. Pour les entreprises, les liens avec le CHP, qui accordait d'importantes subventions et protections, étaient souvent aussi importants que l'innovation entrepreneuriale. Comme semble commun avec d’autres épisodes de "capitalisme d'Etat" (comme nous l'avons dit ailleurs), le motif derrière le contrôle de l'Etat n'était pas seulement idéologique, mais ce contrôle s’explique en partie par la volonté des élites du CHP de garder le contrôle sur l'économie et la société.

Un tournant important a été l'élection du DP (Parti démocratique ou Demokrat Parti) dans les années cinquante qui a non seulement marqué le début de l'ascension politique des "Turcs noirs" , mais également desserré le contrôle de l'Etat et encouragé et soutenu les entrepreneurs d’Asie mineure. Le résultat a été un boom économique majeur au cours du premier mandat du DP.

Mais il serait erroné de voir le DP comme le signe avant-coureur d'une inclusion économique. (…) Tout d'abord, le DP n’a pas cherché à contester le monopole de plusieurs sociétés établies. Deuxièmement, le DP a jugé politiquement opportun de créer des liens avec les entreprises et les propriétaires conservateurs dans un réseau de patronage clientéliste, qui a ensuite été perfectionné par son successeur, l'AP (Parti de la Justice ou Adalet Partisi). Troisièmement, se voyant comme assiégé et harcelé par les élites militaires et bureaucratiques du CHP, il n’a pas cherché à créer des institutions indépendantes de l'État, préférant, dans la mesure du possible, les garder sous son contrôle. Quatrièmement, une fois contesté sur le plan électoral, le DP n'a pas hésité à poursuivre des politiques macroéconomiques insoutenables, avec des coûts importants pour l'économie turque.

L'épisode du DP met en évidence une série de parallèles avec les tentatives ultérieures pour desserrer le contrôle de l'Etat sur l'économie et la société, poursuivie, quoique souvent timidement, par l'AP dans les années soixante et soixante-dix ; par l'ANAP (Parti de la Mère ou Anavatan Partisi) dans les années quatre-vingt ; et par l'AKP dans les années deux mille. Tout d'abord, ce sont ces partis, avec des racines dans les milieux conservateurs, qui parlaient très souvent au nom des « Turcs noirs ». Deuxièmement, ce sont ces partis qui ont amené un peu plus d’inclusivité économique, même si c'était souvent juste pour les entreprises. Toutefois, cela a toujours été limité, s’est accompagné de pratiques clientélistes et a quelques fois consisté à créer un autre groupe d'hommes d'affaires fortement connectés qui faisaient de l'argent grâce au soutien de l'Etat.

Un changement d'époque pour l'économie turque est venu sous le premier gouvernement de l'ANAP de Turgut Özal, qui a libéralisé l'économie plus que ses prédécesseurs, a levé toute une série de restrictions sur la création d'entreprise, a rendu la lire turque convertible et a encouragé la croissance des exportations. Entre 1983 et 1987, la croissance économique turque s’est accélérée rapidement, alimentée en partie par les exportations. Mais cette marée montante n'a pas levé tous les bateaux et ne s’est pas traduite par une amélioration générale du niveau de vie. Cette période a également vu les inégalités augmenter rapidement ; il n'y avait pas d’actions pour briser l'emprise des monopoles nationaux et les connexions ont continué à être la principale monnaie dans l'économie. En fait, pendant le règne de Özal, il y a eu une explosion de la corruption.

Une hypothèse (…) serait que le début du gouvernement de l'AKP ait permis une ouverture des opportunités économiques aux «tigres anatoliens », les entrepreneurs d’Asie mineure (…), sans précédents depuis au moins le premier mandat du DP. Ceci est bien illustré par l’essor de plusieurs organisations professionnelles représentant les petites et moyennes entreprises (…) comme le MÜSIAD (l’Association des Industriels et d’Hommes d'Affaires Indépendants) et le TUSKON (la Confédération des Industriels et Hommes d’Affaires de Turquie). Par exemple, le MÜSIAD s’est opposé dans le nom, dans la rhétorique et dans la réalité au TUSIAD, l'association des grandes et puissantes entreprises qui avait joué un rôle important dans l'économie et la politique turques dans les précédentes décennies. Le MÜSIAD, fondé en 1990, s’est agrandi et est devenu une force politique et économique à ne pas négliger sous l’AKP. Il est naturel de penser que cette plus forte concurrence, qui a élargi la fois la base géographique et sociale de l'entrepreneuriat, a contribué à la robuste performance économique au cours de la dernière décennie, même si là encore, il n'existe pas de preuve systématique à ce sujet. (La principale hypothèse concurrente, qui doit être étudiée, est que l’essor du MÜSIAD et du TUSKON s'est faite au détriment d'autres entreprises, par exemple, simplement en transférant les marchés publics de l'un à l'autre groupe d'entreprises, ce qui correspondrait davantage à un "jeu à somme nulle").

D'autres facteurs ont probablement contribué également à la croissance économique dans les années deux mille. Particulièrement importante est la poursuite des grandes réformes macroéconomiques qui avaient commencé sous le précédent gouvernement de coalition (en particulier dirigé par l'ancien ministre des Finances Kemal Dervis), principalement en réponse à la crise financière et économique en 2001. Ces réformes ont amené sous contrôle les finances publiques, le déficit budgétaire et l’inflation à deux chiffres (…). Plus largement, l'administration de l’AKP a poursuivi de saines politiques orthodoxes. En fait, dans certains domaines, elle est apparue assez agile, par exemple en protégeant les entreprises turques des répercussions de la récession mondiale en réduisant fortement (ou en poussant la Banque centrale turque à réduire fortement) les taux d'intérêt et en accroissant la demande intérieure. L'environnement macroéconomique stable et l'expansion du crédit aux consommateurs ont alimenté la croissance de la consommation, notamment celle de la classe moyenne turque en pleine croissance. La plus grande stabilité du gouvernement majoritaire sous l’AKP, en comparaison avec une série de gouvernements de coalition faibles et inefficaces d’avant 2002, aurait également contribué à la confiance des consommateurs et des entreprises.

Mais il ne faut pas exagérer les perspectives de l'économie turque. Elle a creusé de considérables déficits des comptes courants au cours des dernières années. Il y a aussi d'autres signes suggérant qu’elle ne sera pas capable de maintenir les taux de croissance des années deux mille et la croissance a déjà considérablement ralenti en 2012. En fait, il n'existe aucune preuve que la Turquie ait échappé à ce que certains aiment appeler "la trappe à revenu intermédiaire" (middle-income trap), et elle ne semble pas prête à atteindre les mêmes taux de croissance que l’Est asiatique, qui lui permettraient de combler l'écart avec les économies de l'Union européenne.

Nous croyons que cela reflète juste le fait que les institutions économiques et politiques turques sont encore loin d'être pleinement inclusives. Même si l'AKP a uniformisé d’une certaine façon les règles du jeu, en particulier en rendant les opportunités économiques plus largement accessibles aux petites et moyennes entreprises de l’Asie mineure, les problèmes politiques (…) demeurent énormes. En plus, les entreprises sont encore grandement redevables à l'Etat. Même si l'Etat est désormais contrôlé par l'AKP, plutôt que par l'habituelle élite "blanche", les conséquences sont les mêmes : le gouvernement ou l'Etat peuvent toujours choisir les gagnants ou annuler au dernier moment des contrats (…). Il peut également alourdir la charge fiscale des entreprises avec lesquelles il entre en conflit (cf. l’amende infligée au groupe de presse Doğan).

D'importants problèmes structurels continuent également de peser sur l'économie turque. Selon le rapport "Doing Business" de la Banque mondiale, la Turquie est encore un mauvais endroit pour faire des affaires ou pour aller au tribunal. Le pouvoir judiciaire est très inefficace, arbitraire et pire encore, biaisé. Ces obstacles à la croissance économique attendent toujours une réforme (…). La Turquie a encore un long chemin à parcourir pour avoir des institutions inclusives. Cela sape nécessairement son potentiel de croissance. »

Daron Acemoglu et James Robinson, « The political economy of Turkey », in Why Nations Fail (blog), 27 février 2013. Traduit par M.A.