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dimanche 11 mai 2014

Les travaux de Gary Becker (1930-2014)

Nobel Laureate and University of Chicago Professor of Economics and Sociology, Garyy Becker, AM’53, PhD’55, passed away on Saturday.  He was 83 years old.

« L'Académie royale des sciences de Suède a décidé de décerner le Prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d'Alfred Nobel de 1992 au professeur Gary S. Becker, de l’Université de Chicago aux Etats-Unis pour avoir étendu le domaine de l'analyse microéconomique à un large éventail de comportements humains et d'interactions, y compris le comportement non marchand.

La contribution de Gary Becker à la recherche a principalement consisté à étendre le domaine de la théorie économique aux aspects du comportement humain qui n’avaient déjà été analysés (au mieux) que par d'autres disciplines des sciences sociales comme la sociologie, la démographie et la criminologie. Ce faisant, il a incité les économistes à s'attaquer à de nouveaux problèmes.

Le programme de recherche de Gary Becker est fondé sur l'idée que le comportement d'un individu respecte les mêmes principes fondamentaux dans un certain nombre de domaines différents. Le même modèle explicatif devrait donc, selon Becker, être applicable pour analyser des aspects très divers du comportement humain. Le modèle explicatif avec lequel Becker a choisi de travailler est basé sur ce qu'il appelle une approche économique, qu’il a appliquée dans divers domaines. Cette approche se caractérise par le fait que les agents individuels (qu'il s'agisse aussi bien de ménages, d'entreprises ou de d'autres organisations) sont supposés se comporter rationnellement, c'est-à-dire, à dessein, et que leur comportement peut être décrit comme s'ils maximisaient une fonction d’objectif spécifique, tel que l'utilité ou la richesse. Gary Becker a appliqué le principe de comportement rationnel, optimisateur dans des zones où les chercheurs supposaient jusqu’alors que le comportement était compulsif et souvent carrément irrationnel. Becker a emprunté un aphorisme de Bernard Shaw pour décrire sa philosophie méthodologique : "L'économie est l'art de tirer le plus de la vie".

Les applications du modèle de base de Becker à différents types de comportement humain peuvent être regroupées en quatre domaines de recherche : (i) les investissements dans le capital humain ; (ii) le comportement de la famille (ou du ménage), y compris la répartition du travail et la répartition du temps dans la famille ; (iii) le crime et le châtiment ; et (iv) la discrimination sur les marchés du travail et des biens.

Le capital humain

La contribution la plus remarquable de Gary Becker est peut-être celle dans le domaine du capital humain, c'est-à-dire les compétences humaines et les conséquences des investissements dans les compétences humaines. La théorie du capital humain est née avant les travaux de Becker dans ce domaine. Son principal apport est d'avoir formulé et formalisé les fondements microéconomiques de cette théorie. Ce faisant, il a développé l'approche du capital humain dans une théorie générale pour déterminer la distribution des revenus du travail. Les prédictions de la théorie au regard de la structure des salaires ont été formulées dans des fonctions de rémunérations du capital humain, qui spécifient la relation entre le revenu et le capital humain. Ces contributions ont d'abord été présentées dans quelques articles au début des années soixante et elles ont été davantage développées, à la fois aux niveaux théorique et empirique, dans son livre Human Capital en 1964.

La théorie du capital humain a créé un cadre d'analyse uniforme et d'application générale pour étudier non seulement le rendement de l'éducation et de la formation sur le tas, mais aussi les écarts salariaux et les évolutions de salaires au cours du temps. D'autres applications importantes, poursuivies par divers économistes, incluent une décomposition des facteurs sous-jacents à la croissance économique, la migration, ainsi que les investissements et les revenus dans le secteur de la santé. L'approche du capital humain permet aussi d'expliquer la structure des échanges entre les pays ; en fait, les différences dans l'offre de capital humain entre les pays contribuent à expliquer les différences dans l'offre de capital réel observées d’un pays à l’autre.

Les applications pratiques de la théorie du capital humain ont été considérablement facilitées par la plus grande disponibilité de données microéconomiques, par exemple les données de panel, concernant les salaires et les différentes caractéristiques du travail. Ce développement a également été stimulé par les études théoriques et empiriques de Becker. Il ne serait pas exagéré de dire que l'approche du capital humain est l'une des théories les plus appliquées empiriquement en économie aujourd'hui.

Le ménage et la famille

Gary Becker a réalisé une extension encore plus radicale de l'applicabilité de la théorie économique dans son analyse des relations entre les individus en dehors du système marchand. L'exemple le plus connu est son analyse des fonctions de la famille. Ces études sont résumées dans son livre A Treatise on the Family, écrit en 1981.

Une idée fondamentale dans l'analyse de Becker est qu'un ménage peut être considéré comme une "petite usine" qui produit ce qu'il appelle des produits de base, comme les repas, une résidence, des spectacles , etc., en utilisant le temps et l’intrant des produits sur le marché ordinaire, "semi-produits", que les ménages achètent sur le marché. Dans ce type d'analyse, les prix des produits de base ont deux composantes. La première est composée des coûts directs de l'achat de biens intermédiaires sur le marché. La seconde est la dépense en temps pour la production et la consommation du bien (…), cette dépense est équivalente à un salaire multiplié par le temps passé par unité de bien produit dans le ménage. Cela implique que l'augmentation du salaire d'un membre du ménage change non seulement les incitations à travailler sur le marché, mais modifie aussi la production et la consommation de biens produits par le ménage (c’est-à-dire de produits de base) en les rendant moins chronophages. Au lieu d'une analyse en termes de la dichotomie traditionnelle entre travail et loisirs, le modèle de Becker propose une théorie générale de la répartition du temps du ménage, comme illustrée dans l'essai "A Theory of the Allocation of Time" en 1965. Cette approche s'est révélée être une base très utile pour l'examen de nombreuses questions associées au comportement des ménages.

Becker est allé encore plus loin. Il a formulé une théorie générale du comportement de la famille, y compris non seulement pour la répartition du travail et pour la répartition du temps dans la famille, mais également pour les décisions concernant le mariage, le divorce et les enfants. Lorsque les salaires réels augmentent, ainsi que les possibilités de substitution du capital au travail dans les travaux ménagers, le travail est libéré dans le ménage, de sorte qu'il devient de moins en moins rentable de laisser un membre du ménage se spécialiser en totalité dans la production ménagère (par exemple, la garde d'enfants). En conséquence, certaines des fonctions sociales et économiques précédemment réalisées par la famille sont transférées à d'autres institutions telles que les entreprises, les écoles et d'autres organismes publics. Becker a affirmé que ces processus expliquent non seulement l'augmentation de la participation des femmes mariées au travail non domestique, mais aussi l’essor du divorce ; voir l’article qu’il a coécrit en 1986 avec N. Tomes "Human Capital and the Rise and Fall of Families".

Parallèlement à l'analyse de la répartition du travail et la répartition du temps dans le ménage, la contribution la plus influente de Becker dans le cadre du ménage et de la famille est probablement ses études sur la fertilité, notamment son essai intitulé "An Economic Analysis of Fertility" en 1960. Les parents sont supposés avoir des préférences concernant le nombre de leurs enfants et le niveau d'éducation de ces derniers, le niveau d'éducation étant affecté par la quantité de temps et d'autres ressources que les parents consacrent à leurs enfants. Les investissements dans le capital humain des enfants peuvent être déterminés par une fonction de revenus et de prix. Lorsque les salaires augmentent, les parents augmentent leurs investissements dans le capital humain et réduisent le nombre d'enfants. Becker utilise cette théorie pour expliquer, par exemple, le déclin historique de la fécondité dans les pays industrialisés, ainsi que les variations de fécondité entre les différents pays et entre les zones urbaines et rurales. En particulier, la politique familiale en Suède, à laquelle Becker se réfère souvent, suggère le bien-fondé de l'approche économique dans l'analyse de ces questions.

Crime et châtiment

Le troisième domaine où Gary Becker a appliqué la théorie du comportement rationnel et du capital humain est le "crime et châtiment". Un criminel, à l'exception d'un nombre limité de psychopathes, est supposé réagir à différents stimuli de manière prévisible ("rationnelle"), à la fois en ce qui concerne les rendements et les coûts, comme dans la forme du châtiment attendu. Au lieu de considérer l'activité criminelle comme un comportement irrationnel associé au statut spécifique psychologique et social d'un délinquant, la criminalité est analysée comme un comportement rationnel en situation d'incertitude. Ces idées sont exposées, par exemple, dans l'essai de Becker "Crime and Punishment: An Economic Approach" publié en 1968 et dans les Essays in the Economics of Crime and Punishment publiés en 1974.

Les études empiriques liées à cette approche indiquent que le type de crime commis par un certain groupe d'individus peut s'expliquer dans une large mesure par le capital humain (et donc, l'éducation) d'un individu. Ces études empiriques ont également montré que la probabilité de se faire prendre a un effet plus dissuasif sur la criminalité que la durée de la peine.

La discrimination économique

Un autre exemple d'application non conventionnelle de la théorie de comportement rationnel, optimisateur de Becker est son analyse de la discrimination sur la base de la race, le sexe, etc. Ce fut la première contribution de la recherche significative de Becker, publiée dans son livre intitulé The Economics of Discrimination en 1957. La discrimination est définie comme une situation où un agent économique est prêt à engager des frais afin de s'abstenir d'une opération économique ou de conclure un contrat économique avec quelqu'un qui se caractérise par des traits autres que les siens propres en termes de race ou de sexe. Becker démontre que ce type de comportement, en termes purement analytiques, agit comme un "coin fiscal" entre les taux de rendements sociaux et privés. L'explication est que l'agent discriminant se comporte comme si le prix du bien ou du service acheté auprès de l'agent discriminé était plus élevé que le prix effectivement payé et le prix de vente offert à l’agent discriminé était inférieur au prix effectivement obtenu. La discrimination tend donc à être économiquement préjudiciable non seulement à ceux qui sont victimes de discrimination, mais aussi à ceux qui pratiquent la discrimination.

L'influence de Becker

L'analyse de Gary Becker a souvent été controversée et donc, au départ, accueillie avec scepticisme et même avec méfiance. Malgré cela, il ne s’est pas découragé, mais a persévéré dans ses recherches, pour voir ses idées et ses méthodes de plus en plus acceptées par les économistes.

Becker a également eu une influence non négligeable dans d'autres sciences sociales. Divers aspects de la démographie constituent un exemple, en particulier en ce qui concerne la fécondité, les efforts menés par les parents dans l'éducation et le développement de leurs enfants, aussi bien que l’héritage. D'autres exemples sont la recherche sur la discrimination sur le marché du travail, le crime et le châtiment. Mais Becker a également eu un impact indirect sur les approches scientifiques en sciences sociales autres que l'économie ; plus fréquemment que par le passé, les sociologues et les politologues travaillent avec des modèles basés sur les théories de "choix rationnel". »

Académie royale des sciences de Suède, communiqué de presse, 13 octobre 1992. Traduit par Martin Anota

samedi 26 avril 2014

Capital humain et inégalités de revenu

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« Au cours des dernières décennies, la plupart des pays en développement ont fourni d’importants efforts pour éradiquer l’analphabétisme dans plusieurs millions de personnes. Par conséquent, les inégalités dans l’éducation ont été réduites de plus de moitié : le coefficient de Gini du capital humain est en moyenne passé de 0,55 en 1960 à 0,28 en 2005. Cependant, malgré le processus d’égalisation dans l’éducation, les inégalités dans la réparation du revenu a peu changé. La valeur du coefficient de revenu moyen pour le même groupe de pays en 2005 (0,41) est pratiquement aussi élevée qu’en 1960 (0,42). Cette tendance n’est pas restreinte aux seuls pays en développement : en 1960, le coefficient de Gini du capital humain dans les pays à haut revenu de l’OCDE s’élevait à 0,22 et s’établissait à 0,15 en 2005, tandis que le coefficient de Gini du revenu est resté inchangé à 0,3.

Cette étude analyse les données empiriques ci-dessus en détails et contribue à la littérature de plusieurs manières. Premièrement, l’étude fournit l’ensemble de données le plus complet sur les variables associées aux inégalités en capital humain, couvrant 146 pays sur une période de 60 ans. (…) Deuxièmement, en utilisant cet ensemble de données, l’étude montre quelques nouveaux faits stylisés particulièrement intéressant en ce qui concerne l’évolution des inégalités en capital humain et les inégalités de revenu. (…)

GRAPHIQUE 1 Coefficient de Gini du capital humain de la population de plus de 15 ans

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Le graphique 1 montre l’évolution au cours du temps de la part de ma population âgée de 15 et plus qui est analphabète. Sans exception le graphique montre que toutes les régions du monde ont connu une grande réduction de la part des analphabètes qui a impliqué un déclin de plus de la moitié de la population sans éducation. De façon intéressante, le graphique 2 montre un déclin similaire dans le coefficient de Gini du capital humain au cours du temps. la comparaison des deux graphiques indique l’évolution de la part des analphabètes et du coefficient de Gini est presque identique, suggérant que la réduction du coefficient de Gini au cours du temps a été déterminée dans une large mesure par le déclin de la part des analphabètes. (…)

GRAPHIQUE 2 Part d’analphabètes dans la population de plus de 15 ans (en %)

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Les données indiquent que le coefficient de Gini du revenu est resté assez stable sur une période de 45 ans. Les données empiriques sont rapportées sur le graphique 3, qui montre l’évolution du coefficient de Gini du revenu pour toutes les régions et pour les périodes de temps disponibles. Un aspect intéressant est que, malgré quelques variations sur de courtes périodes de temps, dans la plupart des régions le coefficient de Gini du revenu en 2005 a été très similaire à celui observé en 1960, ce qui reflète la stabilité à long terme du coefficient de Gini malgré la réduction significative des inégalités en capital humain. Tandis que le graphique 1 montre une réduction des inégalités d’éducation au cours du temps, principalement due à une réduction de la population analphabète (graphique 2), le graphique 3 montre que les inégalités dans la répartition du revenu a peu changé. (…)

GRAPHIQUE 3 Evolution du coefficient de Gini du revenu

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La plupart des pays ont connu une très intense réduction des inégalités en capital humain, principalement due à une baisse sans précédents de la part d’analphabètes, qui n’a pas été accompagnée par une réduction similaire dans les inégalités de revenu. Nous trouvons qu’une possible explication pour cette énigme pourrait être que les rendements de la scolarité sont croissants avec le niveau d’éducation. Donc, si les rendements à la scolarité primaire sont faibles, une large réduction de la part des analphabètes peut ne pas se traduire par une hausse significative des salaires de la population en bas de la distribution du revenu, lorsqu’une plus petite part de la population au sommet de la distribution améliore son capital humain. En utilisant les données de PIB réel par travailleur pour de nombreux pays, nous estimons les rendements agrégés pour différents niveaux d’éducation. Nos résultats révèlent que les rendements de l’éducation tertiaire sont plus élevés que ceux de la scolarité primaire et secondaire. Ces résultats sont aussi cohérents avec un système éducatif de mauvaise qualité aux plus faibles niveaux de scolarité, ce qui peut mener à un progrès de l’alphabétisme, mais ne contribue pas nécessairement à une accumulation significative de compétences (par exemple, Hanushek et Woessmann, 2012).

Une explication complémentaire serait que les améliorations dans l’alphabétisme et les salaires de la population en bas de la répartition des revenus a aussi coïncidé avec une hausse des salaires dans les autres cohortes de la population avec une meilleure éducation, de telle manière que celles-ci maintiennent leurs parts dans la répartition du revenu. Cela pourrait refléter des facteurs exogènes tels que la mondialisation ou le progrès technologique biaisé en faveur du travail qualifié, qui ont accru les salaires au sommet de la répartition. Sous ces conditions, les améliorations dans l’éducation et les inégalités en capital humain observées dans plusieurs pays ont évité des hausses significatives des inégalités de revenu. Nos résultats soutiennent cette hypothèse et indiquent que l’effet positif de la réduction du coefficient de Gini sur les inégalités de revenu a été compensé par une hausse dans la demande travailleurs qualifiés et l’effet de la mondialisation.

Les constats empiriques présentés dans cette étude sont particulièrement pertinents pour les politiques de développement. Plusieurs gouvernements ont fait de réels efforts pour éradiquer l’analphabétisme, mais ces politiques n’ont pas été accompagnées par une répartition plus égale du revenu, en raison de la présence d’autres forces compensatrices. Ce constat n’implique par que les politiques éducatives n’ont pas réduit la pauvreté, ni amélioré les salaires et niveaux de vie de millions de personnes avec une meilleure éducation. Au contraire, l’éradication de l’analphabétisme est une condition nécessaire pour assurer l’accès à des niveaux plus élevés d’éducation pour tous les gens et une meilleure éducation est cruciale pour accroître les gains salariaux de chaque travail et éviter les effets du progrès technique biaisé en défaveur du travail non qualité et la mondialisation sur les inégalités de revenu. »

Amparo Castelló-Climent et Rafael Doménech (2014), « Human capital and income inequality: Some facts and some puzzles », BBVA, research working paper, n° 12/ 28, mars. Traduit par Martin Anota.



aller plus loin…

« Le commerce international accroît-il les inégalités ? »

« Mondialisation versus technologie »

mardi 25 décembre 2012

Intelligence des machines et misère humaine

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« La mécanisation peut-elle conduire les travailleurs à la misère ? L'idée est ancienne, remontant au moins aux luddites. La crainte est que les machines se substituent aux travailleurs et poussent les salaires à la baisse. Inversement, les machines peuvent également rendre les travailleurs plus productifs et pousser leurs salaires à la hausse. Les économistes ont longtemps ridiculisé les luddites en soulignant un fait têtu : les salaires réels moyens augmentent au même rythme que la productivité moyenne du travail. Et si les luddites avaient désormais raison, non pas pour la main-d'œuvre dans son ensemble, mais pour les travailleurs non qualifiés (…) ? Que faire si les machines devenaient si intelligentes, grâce à leur cerveau microprocesseur, qu’elles n’auraient plus besoin de main-d'œuvre non qualifiée pour fonctionner ?

(…) Les machines intelligentes collectent désormais nos péages autoroutiers, nous encaissent dans les magasins, prennent notre pression sanguine, massent nos dos, nous donnent les directions, répondent à nos téléphones, impriment nos documents, transmettent nos messages, bercent nos bébés, lisent nos livres, allument la lumière, font briller nos chaussures, gardent nos maisons, font voler nos avions, écrivent nos testaments, éduquent nos enfants, tuent nos ennemis, et la liste continue. Certes, la technologie a toujours été en évolution. Mais le changement que l’on observe aujourd'hui est une substitution du travail non qualifié par les machines ; ils ne sont plus complémentaires. Les carrosses tirés par les chevaux d'hier ont été remplacés par des taxis motorisés, mais ils exigeaient les uns et les autres un être humain avec relativement peu d'investissement en capital humain (un chauffeur) pour les conduire. Les voitures de demain vont se conduire elles-mêmes (…). Cela fera des chauffeurs une autre profession reléguée au passé.

Bien que les machines intelligentes se substituent aux travailleurs non qualifiés, elles sont conçues et gérées par des travailleurs qualifiés. Il n'est donc pas surprenant que les revenus des travailleurs qualifiés aient augmenté par rapport à ceux des travailleurs non qualifiés. Un indicateur est la prime salariale des diplômés de l’université aux Etats-Unis, qui est passée d'environ 40 % en 1999 à plus de 80 % aujourd'hui. Un autre indicateur est la croissance spectaculaire des inégalités de revenus ces dernières années, notamment mise en évidence par Anthony Atkinson, Thomas Piketty et Emmanuel Saez (2011). La plupart d’entre elles s’expliqueraient par "une augmentation sans précédent des revenus salariaux du sommet de la distribution". Les 10 % des ménages américains les plus aisés reçoivent désormais 50 % de la totalité des revenus, contre 35 % quatre décennies plus tôt.

Robert Gordon (2009) met également en évidence les récentes augmentations des inégalités salariales, y compris une augmentation de la part des revenus salariaux perçus par les 10 % des salariés les mieux rémunérés, qui s’élevait à environ 26 % en 1970, puis 36 % en 2006. Il constate également que la part du travail dans le revenu du national a baissé d’environ 10 points de pourcentage depuis le début des années quatre-vingt. Cette baisse de la part globale du travail peut également refléter la croissance accélérée de l’intelligence des machines. Les machines, après tout, sont une forme de capital, et la hausse des revenus qu’elle génère (…) peut apparaître comme un rendement du capital, et non un revenu du travail.

Que les machines gagnent en intelligence fait non seulement peser une menace économique sur le bien-être des travailleurs non qualifiés d'aujourd'hui, mais aussi une menace sur les travailleurs de demain, qu’ils soient qualifiés ou non. Acquérir des compétences prend du temps, que ce soit en étudiant à l'école ou bien en apprenant sur le tas. Ainsi, les travailleurs qualifiés sont disproportionnellement des travailleurs plus âgés. Par conséquent, lorsque les machines deviennent plus intelligentes, les travailleurs âgés s’enrichissent. Et puisque les travailleurs plus âgés ainsi que les retraités possèdent de manière disproportionnée les machines, aussi bien que les inventions qui améliorent les performances des machines, les gains de productivité tirés de l’usage des machines entraînent une redistribution depuis les travailleurs les plus jeunes, les moins qualifiés, vers les travailleurs plus âgés, relativement qualifiés et les retraités.

Cela apparaît clairement dans les données (…). Si l'on compare les revenus médians des hommes âgés entre 45 et 54 ans avec les hommes âgés entre 25 et 34 ans, on constate que le ratio du revenu relatif de la plus vieille cohorte a augmenté de manière significative. En 1950, le revenu des hommes les plus âgés était supérieur de 4 % à celui des jeunes. En 1970, l'écart était de 11 %. En 2011, le revenu des hommes âgés était supérieur de 41 % au revenu des plus jeunes. Pour les femmes, la tendance est moins apparente, avec le rapport des revenus passant de 0,92 en 1950 à 1,15 en 1970, pour ensuite légèrement diminuer et s'établir à 1,11 en 2011. Cette différence peut refléter le fait que les hommes étaient plus exposés à la réduction de l'emploi dans le secteur manufacturier, comme les machines remplaçaient les travailleurs moins qualifiés. (...)

En nous focalisant sur la lutte entre l’homme et la machine, nous ne prétendons pas que c'est le seul, ni même nécessairement le principal facteur qui explique la baisse relative des salaires américains peu qualifiés. De toute évidence, la concurrence accrue avec les travailleurs peu qualifiés en Chine, en Inde et dans d'autres économies émergentes est également une partie de l'histoire. Plus ces derniers participent à la production, plus ils réduisent les prix mondiaux des produits intensifs en travail peu qualifié, ce qui se traduit par une baisse des salaires des travailleurs peu qualifiés dans le monde entier. C'est le mécanisme d’égalisation des prix des facteurs. Mais les nouvelles technologies de la communication ont permis aux entreprises américaines de substituer directement les travailleurs étrangère aux travailleurs domestiques via les délocalisations (recruter des travailleurs à l'étranger à de plus faibles salaires pour faire les tâches qu’auraient pu accomplir la main-d’œuvre américaine). Cette désagrégation spatiale de la chaîne de valeur a été particulièrement significative dans le secteur manufacturier, qui employait environ 30 % de la population active américaine en 1950, mais moins de 10 % aujourd'hui. (…)

Supposons qu’une innovation dans la technologie des machines (par exemple un nouveau logiciel) augmente la productivité des machines d'une manière qui réduise effectivement la productivité marginale des travailleurs peu qualifiés, tout en augmentant la productivité marginale des travailleurs hautement qualifiés. Cela augmente non seulement l'écart de revenu entre les travailleurs qualifiés et non qualifiés, mais entraîne aussi un effet de génération en augmentant les revenus de l'ancienne génération, tout en réduisant le revenu des jeunes. Cet effet se produit parce que les anciens ont accumulé du capital physique et humain, tandis que les jeunes ne sont dotés que de travail non qualifié. La redistribution intergénérationnelle a de profondes répercussions sur l'épargne nationale. Le revenu est redistribué des jeunes épargnants vers les personnes âgées qui désépargnent, ce qui déprime le taux d'épargne nationale et le stock futur de capital. L'effet peut se révéler suffisamment puissant (…) pour réduire les revenus non seulement des jeunes travailleurs d'aujourd'hui, mais aussi des générations futures. La baisse des taux d'épargne d'aujourd'hui signifie que la prochaine génération aura des salaires encore plus faibles qu'aujourd'hui. L'économie va atteindre un nouvel équilibre dans lequel le progrès technique a élevé le bien-être des générations plus âgées d'aujourd'hui tout en réduisant le bien-être de la jeune génération d'aujourd'hui et de l’ensemble des générations à venir!

Ainsi, Les luddites peuvent finalement avoir raison. Les progrès de la productivité des machines peuvent en effet dégrader la situation des jeunes générations d'aujourd'hui et des générations de demain. Mais cela signifie que nous devrions briser les machines? (…) Au lieu de casser les machines (ou plus prosaïquement, d’empêcher leur déploiement), on peut mettre en place un système de transferts intergénérationnels. Lorsque l'ancienne génération bénéficie d'une manne avec le progrès de la technologie, le gouvernement peut taxer une partie de cette manne, puis utiliser les recettes pour améliorer le bien-être des jeunes d'aujourd'hui et des générations futures. Avec le bon choix des politiques fiscales, toutes les générations peuvent bénéficier du progrès technique, alors que seules les générations les plus âgées peuvent en profiter dans un régime de laissez-faire, au détriment de toutes les autres générations. »

Jeffrey D. Sachs et Laurence J. Kotlikoff, « Smart machines and long-term misery », NBER working paper, n° 18629, décembre 2012.