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Tag - courbe de Phillips

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vendredi 9 juin 2017

Le débat autour du NAIRU

« Le concept du taux de chômage n’accélérant pas l’inflation (NAIRU) a récemment échauffé les esprits dans la blogosphère économique. Nous passons en revue les plus importantes contributions sur son utilité, ses défauts, ses alternatives et nous examinons pourquoi ce concept est aussi contesté...

Matthew C. Klein s'est demandé pourquoi une variable purement réelle (le chômage) devrait avoir un quelconque rapport avec une variable purement nominale (l'inflation). En 1926, Irving Fisher avait mis en évidence une relation entre le niveau du chômage et le taux d’inflation des prix à la consommation aux Etats-Unis. En 1958, A. W. Phillips étudia les données britanniques entre 1861 et 1957 et il mit en évidence une relation entre le taux de chômage et la croissance des salaires nominaux, bien que la relation semblait avoir été un artefact de l’étalon-or, dans la mesure où elle semblait avoir disparu dans la période d’après-guerre.

Certains ont interprété (erronément) les données de Phillips comme signifiant qu’il y avait un arbitrage simple entre le taux d’inflation et le taux de chômage : les responsables de la politique économique n'auraient qu’à choisir n’importe quelle combinaison qu’ils désiraient, n’importe quel point sur la courbe de Phillips. Cela n’a pas très bien marché, mais la réaction à cette idée donna le jour à une idée tout aussi controversée : le taux de chômage qui n’accélère pas l’inflation (non-accelerating inflation rate of unemployment, NAIRU). Cette idée suggère que la variation du taux d’inflation doit être liée à l'écart entre le taux de chômage effectif et un certain niveau théorique.

Si le chômage est supérieur à ce niveau "neutre", l’inflation devrait ralentir, voire même finir par laisser place à de la déflation. Si le taux de chômage est inférieur au taux neutre, les prix à la consommation augmenteraient à un rythme croissant. Cependant, selon le monde farfelu du NAIRU, l’hyperinflation peut coexister avec un chômage de masse. Klein conclut que le NAIRU n’est tout simplement pas un concept utile, mais un concept contre-productif qui encourage les responsables de la politique économique à se focaliser sur le taux de chômage comme un moyen en vue d'atteindre une autre fin (la stabilité des prix), même s’il y a aucune connexion entre les deux variables. Bref, plus tôt le NAIRU sera enterré et oublié, mieux ce sera.

Simon Wren-Lewis n’est pas d’accord. Il note que le NAIRU est un concept économique essentiel à la compréhension de l’économie, mais qui est extrêmement difficile de mesurer. Il cite les raisons pour lesquelles sa mesure est difficile : premièrement, le chômage n’est pas parfaitement mesuré (il y a notamment des personnes qui finissent par abandonner leur recherche d'emploi par découragement, mais qui la reprennent lorsque l’économie renoue avec une forte croissance) et il peut ne pas capturer ce qu’il est censé représenter, c’est-à-dire l’excès d’offre ou de demande sur le marché du travail. Deuxièmement, il se focalise sur le marché du travail, alors que l’inflation peut aussi avoir à faire avec un excès de demande sur le marché des biens. Troisièmement, même si aucun de ces deux problèmes ne se posait, la façon par laquelle le chômage interagit avec l’inflation est loin d’être claire.

Simon Wren-Lewis poursuit, en demandant pourquoi nous n'essayons pas de pousser le chômage sous 4 % si nous pensons réellement qu’il n’y a pas de relation entre le chômage et l’inflation. Il souligne que nous ne devons pas être obsédés par les années soixante-dix, mais que nous ne devons pas pour autant les oublier. Les responsables de la politique économique avaient alors négligé le NAIRU, si bien que nous nous sommes retrouvés avec une inflation inconfortablement élevée. Au cours des années quatre-vingt, la politique monétaire changea d'orientation au Royaume-Uni et aux États-Unis : le chômage s’accrut et l’inflation chuta.

Il y a une relation entre l’inflation et le chômage, mais il est juste très difficile de l'identifier précisément. Pour la plupart des macroéconomistes, le concept du NAIRU relève vraiment d'une vérité macroéconomique fondamentale. Il continue en notant qu’une critique plus subtile du NAIRU consisterait à reconnaître cette vérité, mais reconnaître que nous devons cesser d’utiliser le chômage comme un guide pour décider de l’orientation de la politique monétaire, parce que la relation est difficile à mesurer. Focalisons-nous juste sur l’objectif (l’inflation) et modifions les taux en fonction de ce qui se passe du côté de l’inflation.

Jo Michell entre dans le débat en notant qu'il y a une question plus fondamentale autour de la signification réelle du NAIRU. Qu'est-ce qu'un NAIRU ? Selon une définition simple, c'est le taux de chômage pour lequel l'inflation est stable. A première vue, cela apparaît proche du "taux de chômage naturel", un concept qui trouve son origine dans le monétarisme de Friedman et qui se retrouve dans certains modèles des nouveaux keynésiens, en particulier le modèle DSGE à prix visqueux "standard" que Woodford et d'autres ont développé. Selon cette idée, il existe "taux naturels" de production et d'emploi au-delà desquels toute tentative d'accroissement de la demande de la part des responsables de la politique économique devient futile et ne peut que se traduire par une accélération croissante de l'inflation.

Puisqu'il y a une correspondance directe entre la stabilisation de l'inflation et la fixation de la production et de l'emploi à leurs taux "naturels", les responsables politiques n'auraient qu'à simplement ajuster leurs taux d'intérêt pour atteindre une cible d'inflation. Les économistes ont parlé à ce propos de "divine coïncidence" (…). Des formulations plus sophistiquées du NAIRU par les nouveaux keynésiens se sont quelque peu écartées de la théorie du "taux naturel" ; ces modèles incorporent (du moins à court terme) du chômage involontaire et considèrent davantage l'inflation comme résultant de revendications concurrentes sur la production plutôt que résultant d’un "excès de demande nominale en chasse de trop peu de biens" comme le suggèrent les monétaristes et les modèles DSGE simples.

(…) On trouve une telle relation dans plusieurs modèles hétérodoxes. Les récents modèles postkeynésiens incluent aussi des relations de type NAIRU. Par exemple, le manuel de Godley et Lavoie inclut un modèle dans lequel les travailleurs se font concurrence en tentant d'imposer des hausses de salaires nominaux, tandis que les entreprises se font concurrence en tenant d'imposer des hausses de prix nominaux. L'ampleur des hausses salariales demandées par les travailleurs est une fonction du taux d'emploi relativement à un certain niveau de "plein emploi". Cela ressemble beaucoup au NAIRU, mais cela n'est pas ce pensent Godley et Lavoie :

Cela met en lumière une différence clé entre les approches postkeynésienne et néoclassique du NAIRU : dans les modèles postkeynésiens qui incluent des relations de type NAIRU, le niveau d'emploi pertinent est endogène, en raison d'effets d'hystérèse par exemple. En d'autres termes, le NAIRU varie et il est influencé par les politiques conjoncturelles de gestion de la demande. Ainsi, le NAIRU n’apparaît pas dans ces modèles comme un attracteur pour le taux de chômage, contrairement à plusieurs modèles néoclassiques.

Simon Wren-Lewis est d'accord avec la remarque sur les effets d’hystérèse. Cependant, il considère que ces derniers font davantage ajouter une complication à l'analyse du NAIRU, plutôt qu’ils ne la remettent vraiment en cause. Ce que fait l'hystérèse, c’est rendre extrêmement coûteuses les périodes au cours desquelles le chômage est supérieur au NAIRU. Cela signifie aussi qu'il est justifié de laisser le taux de chômage aller en-deçà du NAIRU si cela réduit ce dernier.

L'une des réactions les plus brutales à l’encontre de l’article de Simon Wren-Lewis sur le NAIRU est venue de la part de Brian Romanchuk, qui affirme que le NAIRU doit être abandonné. Simon Wren-Lewis réagit en affirmant qu'accepter le concept du NAIRU ne signifie pas que vous avez à être d'accord avec les estimations qu’en proposent les banques centrales. Mais si vous voulez affirmer qu’elles peuvent faire quelque chose de mieux, vous devez utiliser le langage de la macroéconomie. Vous pouvez dire (...) soit que le NAIRU est un peu plus faible que les estimations des banques centrales, soit qu'il est actuellement si incertain que ces estimations ne doivent pas influencer la politique économique. Mais l'abandonner ne nous mènerait nulle part.

Jo Michell se demande pourquoi le NAIRU est un concept si contesté et il cite Engelbert Stockhammer, qui fait la distinction entre la théorie néo-keynésienne du NAIRU et l'histoire néo-keynésienne du NAIRU. Stockhammer affirmait (en 2007, juste avant la crise financière mondiale) que le NAIRU a été utilisé comme base pour une vision du chômage qui fait porter le blâme sur le manque de flexibilité des marchés du travail, sur la générosité des Etats-providence, sur les mesures de protection de l'emploi et sur le syndicalisme. Les prescriptions en termes de politique économique sont alors simples : les marchés du travail doivent être déréglementés, les Etats-providence être remis en cause et la gestion de la demande ne doit pas être utilisée pour réduire le chômage. Jo Michell soupçonne que l'histoire du NAIRU est l'une des raisons expliquant pourquoi la défense de la théorie du NAIRU suscite autant de réactions négatives. »

Pia Hüttl, « Dial N for NAIRU, or not? », in Bruegel (blog), 22 mai 2017. Traduit par Martin Anota



aller plus loin… lire « Le taux de chômage naturel, un concept suranné »

samedi 3 juin 2017

Une introduction à la courbe de Phillips

« Les économistes débattent vivement de la relation entre inflation et chômage depuis la publication il y a soixante ans de l’étude qu’A. W. Phillips a réalisé en étudiant des données relatives à l’économie britannique entre 1861 et 1957. L’idée qu’un marché du travail plus ou moins éloigné du plein emploi puisse se traduire par un ralentissement ou une accélération de la croissance des salaires semble comme un corolaire naturel à l’idée économique standard à propos de la façon par laquelle les prix répondent aux écarts de la demande globale par rapport à l’offre globale. Mais, le débat à propos de la courbe de Phillips s’est révélé et reste féroce.

Comme le marché du travail américain connaît des tensions de plus en plus fortes et que le chômage s’approche de niveaux que nous n’avons pas vus depuis 15 ans, la question qui se pose est si l’inflation est sur le point de faire son retour. Plus largement, à quel point la courbe de Phillips est-elle utile comme guide pour les responsables de la Réserve fédérale qui veulent atteindre une cible d’inflation de 2 % à long terme ? (…)

Pour comprendre la controverse entourant la courbe de Phillips et les limites de son usage comme guide pour la politique économique, regardons brièvement certaines données (…). Le graphique suivant montre la relation entre le taux de chômage, présenté sur l’axe horizontale, et l’inflation salariale deux ans après, indiquée sur l’axe verticale. Les observations sont divisées en trois périodes distinctes : les années soixante en rouge, les années soixante-dix, quatre-vingt et quatre-vingt-dix en bleu et la période entre 2000 et 2015 en noir. Parmi les nuages de points, nous montrons des lignes de régression simples pour chaque période. Certes il semble y avoir une relation dans la première période et la dernière (les lignes collent bien), mais pour la deuxième période, c’est une tout autre histoire.

GRAPHIQUE Inflation salariale et le taux de chômage

Cecchetti_Schoenholtz__Inflation_salariale_et_le_taux_de_chomage_courbe_de_Phillips.png

Avec ce contexte, nous examinons maintenant l’histoire intellectuelle de la courbe de Phillips. En se basant sur l’expérience au début des années soixante, plusieurs observateurs américains en conclurent qu’il y avait une relation stable et négative entre le niveau de chômage et le niveau d’inflation. Par conséquent, les responsables de la politique économique pouvaient choisir quelle combinaison d’inflation et de chômage ils désiraient. C’est l’interprétation standard de l’article originel de Paul Samuelson et de Robert Solow publié en 1960 qui examinait la relation aux Etats-Unis. (…)

S’il y eut un consensus, il fut temporaire. Dans son allocution présidentielle de 1968 à l’American Economic Association, Milton Friedman a souligné deux points : (1) Phillips a commis l’erreur de ne pas distinguer les salaires réels des salaires nominaux et (2) ce sont les écarts du chômage par rapport à un taux de chômage normal (ou naturel) qui importent. Le premier point signifie qu’il est essentiel de prendre en compte l’inflation anticipée, tandis que le second signifie que les changements de la structure économique peuvent entraîner des variations du chômage qui ne vont pas générer de pressions sur l’inflation, dans un sens ou dans l’autre. (Edmund Phelps a développé en parallèle ce second point.)

Friedman et Phelps ne sont pas venus à ces conclusions en vase clos. Alors que la première moitié des années soixante était caractérisé par une inflation extrêmement faible (les prix grimpaient de 1,25 % par an et les salaires de 3 % par an), la seconde moitié des années soixante fut très différente : à la fin de la décennie, les prix grimpaient au rythme annuel de 4 % et les salaires au rythme de 6 % par an.

Tirant des leçons de tout cela, les chercheurs durent corriger leurs estimations de la courbe de Phillips, en ajoutant divers accessoires. Une approche commune consistait à traiter l’inflation anticipée comme un comportement tourné vers le passé (estimé par rapport à un passé récent), tout en laissant le taux de chômage naturel changer lentement au cours du temps. Cela impliquait que c’est la variation, et non le niveau, de l’inflation qui était liée aux écarts du taux de chômage par rapport à ce taux naturel variable. Les économistes estimèrent ensuite le taux naturel comme étant le niveau de chômage cohérent avec une inflation stable.

La courbe de Phillips augmentée des anticipations, comme on l’appela alors, faisait la distinction entre le court terme, lorsque les salaires et les prix peuvent être visqueux, et le long terme, où ils sont flexibles. Il en résultait qu’à long terme, après que les prix et salaires avaient eu le temps de s’ajuster, l’inflation n’était pas liée aux conditions qui prévalent sur le marché du travail. C’est le corollaire de l’adage de Friedman selon lequel "l’inflation est toujours et partout un phénomène monétaire" ; des variables réelles comme le chômage ne peuvent affecter en permanence les prix agrégés. Donc, même s’il peut y avoir une relation négative de court terme entre les variations de l’inflation et les écarts de chômage par rapport au taux naturel, il n’y a pas de relation à long terme.

Mais les années soixante-dix posèrent de nouveaux défis majeurs pour les adhérents de la courbe de Phillips. Premièrement, l’économie connaissait alors simultanément une forte inflation et un chômage de masse, une situation que l’on finit par qualifier de stagflation (ce sont les triangles bleus dans la partie supérieure du graphique). Deuxièmement, de nouvelles raisons théoriques ont amené à considérer la courbe de Phillips comme un simple artifice instable. En suivant le raisonnement de Friedman et Phelps dans son travail théorique séminal, Robert Lucas a souligné qu’il est important de se focaliser sur les écarts de l’inflation par rapport à son niveau anticipé. Il en tira ce qui finit par être qualifié de "courbe d’offre de Lucas". On peut considérer celle-ci comme une autre version de la courbe de Phillips, mais avec une interprétation profondément différente. Dans le modèle de Lucas, la relation observée entre inflation et chômage n’est pas susceptible d’être stable et elle n’est pas quelque chose que les responsables de la politique économique peuvent exploiter.

Les leçons que l’on pouvait tirer de ces nouvelles idées pour la politique économique étaient importantes. Par exemple, si les dynamiques d’inflation sont dominées par les anticipations tournées vers l’avenir, alors, à l’inverse de ce que suggère la courbe de Phillips tournée vers le passé, il est possible de réduire l’inflation sans pousser le chômage à des niveaux trop élevés. En effet, un engagement de politique crédible, qui convainc les gens qu’une banque centrale résolue va chercher à réduire l’inflation, peut suffire pour réduire l’inflation. En d’autres termes, si les gens croient que les responsables politiques vont agir pour réduire l’inflation, les autorités peuvent y parvenir sans provoquer de récession.

Aujourd’hui, les économistes s’accordent pour dire que l’engagement joue un rôle clé pour promouvoir la stabilité des prix. Il y a aussi des preuves empiriques suggérant qu’un effort agressif et rapide pour réduire l’inflation (soutenu par un engagement de la part des autorités) est moins coûteux. La désinflation Volcker au début des années quatre-vingt en est un bon exemple. En 1979, l’inflation américaine atteignait les deux chiffres, en atteignant un pic à presque 15 %, un record en temps de paix. Un effort concerté par la Fed ramena l’inflation sous les 5 % en trois ans. Mais le coût en fut élevé : le chômage grimpa de presque 5 points de pourcentage en passant de 6 % à presque 11 %. Même si elle était importante, cette hausse du chômage restait moindre que la hausse de 8 points de pourcentage que prédisait la relation naïve estimée en utilisant les données des années soixante. En d’autres termes, l’engagement de Volcker semble avoir payé.

(…) Les modèles macroéconomiques standards (des nouveaux keynésiens) en usage aujourd’hui lient toujours l’inflation aux capacités excédentaires sur le marché du travail. Autrement dit, ils incorporent une courbe de Phillips. Cependant, à la différence de leurs prédécesseurs, ces formulations ne mettent pas en évidence un arbitrage exploitable entre inflation et chômage. En effet, elles impliquent qu’il y a un arbitrage entre la volatilité de l’inflation et les écarts du chômage par rapport au taux naturel (ou de la production par rapport à sa norme). Pour le dire autrement, les modèles qui guident fréquemment la réflexion au sein des banques centrales aujourd’hui permettent aux responsables de la politique économique de choisir seulement la vitesse relative à laquelle ils désirent que l’inflation retourne à sa cible ou le taux de chômage à sa norme. Cela nous amène au graphique au début de ce billet. Là, nous notions qu’au cours des 15 dernières années, la relation entre le niveau d’inflation et le niveau de chômage semble une fois encore stable. Une simple explication pour ce phénomène est que la Fed a gagné une forte crédibilité, ce qui a contribué à ancrer les anticipations d’inflation à environ 2 %. Quand les anticipations ne changent pas, les défis qui apparurent au cours de la période de forte inflation des années soixante-dix et quatre-vingt s’estompent, stabilisant la courbe de Phillips. (…)

(…) Les économistes disent que la courbe de Phillips s’est aplatie. Qu’est-ce qu’un aplatissement de la courbe de Phillips signifie pour la politique monétaire à l’avenir ? Vous pouvez penser que c’est une invitation pour les responsables de la politique économique à laisser le chômage chuter bien en-deçà du taux naturel et qu’il n’y a pas de risque que cela entraîne une accélération significative de l’inflation. Selon nous, cette tentation est très risquée. Premièrement, rien ne garantit qu’à mesure que l’inflation s’accélère, les anticipations vont restées ancrées là où elles le sont aujourd’hui. Si en fait les anticipations sont revues à la hausse avec le niveau d’inflation, alors la dynamique de la période 1970-2000 (quand la courbe de Phillips était, au mieux, élusive) pourrait faire son retour. Deuxièmement, la relation entre l’inflation et le chômage pourrait être non linéaire. Plus spécifiquement, qu’est-ce qui se passerait si le chômage chutait sous 4 % à un moment ou à un autre ? Est-ce que l’inflation commencerait à augmenter rapidement ? Pour le dire autrement, une courbe qui semble plate à des taux de chômage normaux ou élevés pourrait devenir très pentue à de faibles niveaux (…).

Donc, comme plusieurs économistes et décideurs de politique économique, nous consultons toujours des modèles qui incorporent une relation entre inflation et chômage. Et, près de deux décennies d’inflation stable nous rassurent. Cependant, le retour de ce qui semble être une relation stable entre le niveau du chômage et le niveau d’inflation est probablement juste un autre signe que la politique monétaire a contribué à stabiliser les anticipations d’inflation. Par conséquent, une politique monétaire robuste, qui viserait à limiter de gros risques (notamment de grosses erreurs de politique économique), ne doit pas partir du principe que la courbe de Phillips est stable. Si les anticipations changent, la courbe de Phillips va également changer.

Conclusion : les succès passés dans la restauration de la stabilité des prix ne doivent pas nous amener à être complaisants. Comme guide pour la politique économique, la relation entre l’inflation et le taux de chômage n’est pas plus fiable aujourd’hui qu’il y a cinquante ans. »

Stephen Cecchetti et Kermit Schoenholtz, « The Phillips curve: A primer », in Money & Banking (blog), 29 mai 2017. Traduit par Martin Anota

vendredi 24 février 2017

NAIRU : une réponse aux critiques

« Quand j’ai écrit mon billet sur le bashing dont fait l'objet le NAIRU, j’avais principalement en tête quelques articles de presse que j’avais lus qui suggéraient de se débarrasser du concept au motif que nous aurions des difficultés à l’estimer de façon fiable. Ce que j’avais oublié, malheureusement, c’est que pour les économistes hétérodoxes d’une certaine trempe, le NAIRU est un mot qui met hors de soi (…). Mon billet a suscité des commentaires vraiment incroyables. (…) Je dois dire d’emblée que tout le monde n’a pas répondu de cette façon. Certains se sont montrés bien plus réfléchis et constructifs (notamment Jo Michell). Mais les réactions les moins réfléchies sont également intéressantes, d’une certaine façon.

Je dois rappeler ce qu’est le NAIRU, en particulier parce que les économistes hétérodoxes le confondent avec d’autres choses. Prenons une courbe de Phillips très simple :

inflation au cours d’une période = inflation attendue à la période suivante – aU + b

a est un paramètre et U une mesure de l’excès d’offre ou de demande dans l’économie. Le chômage sera une mesure de l’excès d’offre, mais il est loin d’en être une mesure parfaite. (…) b désigne un ensemble de variables qui varient lentement. Celles-ci peuvent inclure une mesure de la force des syndicats, de la mobilité du travail ou du degré de monopole sur le marché des biens. Nous définissons le NAIRU ainsi :

NAIRU = b/a

Si U est inférieur au NAIRU au cours d’une période prolongée, alors l’inflation va s’accroître, ce qui va amener les agents à réviser à la hausse leurs anticipations d’inflation, ce qui accroîtra en retour l’inflation, etc.

Le concept est utile pour les responsables de la politique économique impliqués dans la gestion de la demande globale. Ils doivent déterminer de combien ils peuvent pousser la demande avant que l’inflation commence à augmenter. S’il s’agit de banques centrales indépendantes, celles-ci doivent accepter le monde comme il est. Le NAIRU est une description de la façon par laquelle fonctionne l’économie : rien de plus, rien de moins. C’est pourquoi les affirmations selon lesquelles les économistes qui utilisent ou estiment le concept sont quelque peu responsables de ceux qui sont au chômage sont stupides.

Bien sûr, vous pouvez critiquer le concept du NAIRU, mais logiquement cela impose de critiquer la courbe de Phillips dont il est tiré. Il est aussi raisonnable d’affirmer que le concept est bien, mais que le NAIRU est si difficile à mesure qu’il serait mieux de ne pas chercher à l’estimer, ni de l’utiliser comme guide pour la politique économique. J’ai beaucoup de sympathie pour cette idée actuellement ; (…) j’ai d’ailleurs pu affirmer, dans le cas des Etats-Unis aujourd’hui, que les responsables de la politique économique doivent trouver le NAIRU en laissant l’inflation dépasser sa cible. Mais ce point de vue n’était pas pertinent dans mon précédent billet, qui portait sur le concept du NAIRU, pas sa mesure.

En ce qui concerne le concept, je pense que les attaques les plus cruciales viennent des réflexions à propos de l’hystérèse, comme Jo Michell le suggère. Mais même ici, nous ajoutons une complication à l’analyse du NAIRU ; nous ne remettons pas en cause celle-ci. Ce que l’hystérèse fait, c’est rendre extrêmement coûteuses les périodes où le chômage est supérieur au NAIRU. Cela signifie aussi qu’il est justifié de laisser le chômage aller en-deçà du NAIRU si cela permet de réduire le NAIRU lui-même.

J’aimerais finir par deux réflexions. La première concerne la modélisation du NAIRU. Il y a eu, suite au travail de Layard et de Nickell, toute une littérature empirique qui a cherché à modéliser des séries temporelles du NAIRU pour les pays de l’OCDE en utilisant des variables indirectes pour des choses comme le pouvoir syndical, le régime d’indemnisation et les problèmes géographiques d’appariement. Avec la domination de la méthodologie des microfondations, cette littérature s’est faite plus rare, même si dans une certaine mesure elle demeure à travers les modèles d’appariement. Je serais très intéressé de savoir si cette analyse de séries temporelles, potentiellement enrichie par les modèles d’appariement (…), a subsisté d’une façon ou d’une autre.

J’aimerais aussi revenir sur les réactions brutales qu’a suscité mon précédent billet (…) et sur l’hostilité présentée par certains économistes hétérodoxes (j’ai bien dit certains) vis-à-vis du concept. J’ai essayé d’identifier ce qui m’embête le plus avec cela. (…) Le concept du NAIRU ou, de façon équivalente, la courbe de Phillips sont centraux à la macroéconomie. Il est difficile d’enseigner à propos de l’inflation, du chômage et de la gestion de la demande sans y faire référence. Ceux qui essayent de fixer les taux d’intérêt dans les banques centrales indépendantes font, pour la plupart d’entre eux, ce qu’ils peuvent trouver comme équilibre optimale entre inflation et chômage.

Accepter le concept du NAIRU ne signifie pas que vous devez être d’accord avec leurs jugements. Mais si vous voulez affirmer qu’ils peuvent faire quelque chose de mieux, vous devez utiliser le langage de la macroéconomie. Vous pouvez dire, comme beaucoup l’ont fait autour de moi, que le NAIRU est soit bien plus faible que les estimations des banques centrales, soit qu’il est si incertain que ces estimations ne doivent pas influencer la politique économique. Mais si vous dites que le NAIRU doit être abandonné, cela ne vous mènera nulle part. (…) »

Simon Wren-Lewis, « The NAIRU: a response to critics », in Mainly Macro (blog), 14 février 2017. Traduit par Martin Anota

vendredi 17 février 2017

Le chômage, l’inflation et l'insaisissable NAIRU

« Le NAIRU désigne le niveau de chômage pour lequel l’inflation est stable. Depuis que les économistes ont inventé ce concept, beaucoup de gens se sont moqués des difficultés qu’il y a à le mesurer et du fait qu’il soit particulièrement élusif. Et leurs articles finissent souvent en concluant qu’il est temps que nous rejetions ce concept. Même de bons journalistes peuvent le faire. Mais peu de ces appels à rejeter le NAIRU répondent à cette question simple et évidente : comment pourrions-nous alors relier l’économie réelle à l’inflation ?

Il y a une exception : ceux qui suggèrent que tout ce dont nous avons besoin pour contrôler effectivement l’économie, c’est une ancre nominale, comme l’offre de monnaie ou le taux de change. Mais pour résumer une bien longue histoire, nous pouvons dire que les diverses tentatives pour y parvenir en pratique n’ont jamais très bien fonctionné. La plus récente tentative a été l’euro : adoptez simplement une devise commune et l’inflation de chaque pays-membre sera poussée à converger vers la moyenne ! Il n’y a pas eu une telle divergence, que ce soit en Allemagne ou dans les pays périphériques, ce qui a pu avoir de désastreuses conséquences.

Le NAIRU est l’un de ces concepts économiques qui sont essentiels pour comprendre l’économie, mais qui sont extrêmement difficiles à mesurer. Commençons par rappeler les raisons pour lesquelles il est difficile de le mesurer. Premièrement, le chômage lui-même n’est pas parfaitement mesuré (par exemple, certains chômeurs de longue durée cessent de rechercher un emploi par découragement, mais reviennent dans la population active lorsque la reprise se confirme et que les perspectives d’embauche s’améliorent) et il peut ne pas capturer l’idée qu’il est censé représenter, c’est-à-dire l’excès d’offre ou de demande sur le marché du travail. Deuxièmement, il ne se focalise que sur le seul marché du travail, alors que l’inflation peut aussi être liée à un excès de demande sur le marché des biens et services. Troisièmement, même si aucun de ces deux premiers problèmes n’existait, la façon par laquelle le chômage interagit avec l’inflation n’est pas claire.

La façon par laquelle les économistes ont réfléchi à propos de la relation entre chômage et inflation au cours des cinquante dernières années est la courbe de Phillips. Celle-ci dit que l’inflation dépend de l’inflation anticipée et du chômage. L’importance de l’inflation anticipée signifie que simplement relier le chômage à l’inflation va toujours se révéler chaotique. Je me souviens que dans l’une des premières éditions du manuel de Mankiw nous avions un joli graphique qui représentait cette relation pour les Etats-Unis et qui contredisait ce que je viens de dire : il montrait de claires "boucles de courbe de Phillips". Mais ce fut bien plus chaotique pour les autres pays et c’est devenu plus chaotique pour les Etats-Unis une fois que nous avons adopté le ciblage d’inflation (comme cela doit être le cas avec les anticipations rationnelles). Relisez ce billet pour les détails.

L’ubiquité de la courbe de Phillips des nouveaux keynésiens (CPNK) dans la macroéconomie courante ne doit pas nous induire en erreur en nous laissant penser que nous ayons finalement un vrai modèle d’inflation. La fréquence par laquelle il est utilisé reflète l’obsession avec la méthodologie des microfondations et le recul subséquent de l’analyse empirique. Nous savons que les travailleurs et les employeurs n’aiment pas les baisses de salaires nominaux, mais cette aversion ne transparait pas dans la courbe de Phillips des nouveaux keynésiens. Si la politique monétaire est contrainte par la borne inférieure zéro, la CPNK dit que l’inflation devrait devenir volatile, mais ce n’est pas ce que nous avons vu ces dernières années, comme l’a bien souligné John Cochrane.

Je pourrais continuer et apporter ma propre critique du NAIRU. Mais c’est là où le bât blesse. Si nous pensons réellement qu’il n’y a pas de relation entre le chômage et l’inflation, pourquoi essayons-nous de ramener le chômage sous les 4 % ? Nous savons que le gouvernement peut accroître la demande globale et réduire le chômage en augmentant ses dépenses. Et pourquoi voudrions-nous relever un jour ou l’autre les taux d’intérêt au-dessus de leur borne inférieure ? (…) Même si nous ne devons pas être obsédés par les années 1970, nous ne devons pas non plus l’oublier. Alors, les responsables de la politique économique faisaient fi du NAIRU, si bien que nous nous sommes retrouvés avec une inflation excessivement forte. En 1980, aux Etats-Unis et au Royaume-Uni, la politique économique changea, si bien que le chômage augmenta et l’inflation chuta. Il y a une relation entre l’inflation et le chômage, mais il est juste très difficile de la déterminer avec précision. Pour la plupart des macroéconomistes, le concept de NAIRU ne tient réellement que pour cette vérité macroéconomique fondamentale.

Pour offrir une critique plus subtile du NAIRU, nous pourrions avoir cela en tête, mais dire que, parce que la relation est difficile à mesure, nous devons arrêter d’utiliser le chômage comme guide pour fixer la politique monétaire. Focalisons-nous juste sur l’objectif, l’inflation, et changeons les taux selon ce qui se passe actuellement du côté de l’inflation. En d’autres termes, oublions la prévision et laissons la politique monétaire opérer tel un thermostat, en accroissant les taux lorsque l’inflation est au-dessus de sa cible et inversement.

Cela peut entraîner d’amples oscillations du chômage, mais il y a un problème plus sérieux. On a tendance à l’oublier, mais l’inflation n’est pas le seul objectif de la politique monétaire. Prenons ce qui se passe actuellement au Royaume-Uni. L’inflation s’accélère et on s’attend à ce qu’elle dépasse bientôt sa cible, mais la banque centrale a réduit les taux d’intérêt parce qu’elle s’inquiète davantage à propos de l’impact du Brexit sur l’économie réelle. Cela montre assez clairement que les responsables de la politique économique ciblent en réalité aussi bien une certaine mesure de l’écart de production (output gap) que l’inflation. Et ils ont plutôt raison de le faire, car pourquoi créer une récession juste pour lisser l’inflation ?

D’accord, donc ciblons juste une certaine moyenne pondérée de l’inflation et du chômage comme un thermostat. Mais quel niveau de chômage ? Il y a un danger, celui de montrer que nous tolérons une forte inflation si le chômage est faible. Nous savons que ce n’est pas une bonne idée, parce que l’inflation ne ferait qu’accélérer. Donc pourquoi ne pas cibler la différence entre le chômage et un certain niveau qui soit cohérent avec l’inflation stable ? (…) Une suggestion ? »

Simon Wren-Lewis, « NAIRU bashing », in Mainly Macro (blog), 17 février 2017. Traduit par Martin Anota

dimanche 20 décembre 2015

La courbe de Phillips et l'hypothèse des anticipations ancrées



« (…) J’ai récemment publié un billet où je me suis demandé ce qui avait marché ou non dans nos modèles macroéconomiques depuis 2008. Comme je l’ai dit, les événements du côté de la demande se sont produits comme ont pu le prédire les personnes utilisant IS-LM. Mais du côté de l’offre, pas vraiment. D’une part, la doctrine "accélérationniste" qui a dominé la discussion économique de l’inflation et du chômage pendant 40 ans s’est effondrée. Si l’inflation avait répondu à la Grande Récession de la même manière qu’elle le fit lors des précédentes récessions, nous aurions dû être profondément en déflation aujourd’hui, ce qui n’est pas le cas.

Maintenant, les responsables (…) et les équipes de chercheurs des institutions de politique économique répondent habituellement qu’ils travaillent maintenant avec une courbe de Phillips avec des anticipations "ancrées". L’idée est que les agents fixant les prix et salaires agissent maintenant comme s’ils s’attendaient à ce que les autorités monétaires atteignent l’objectif des 2 % d’inflation, si bien qu’ils ne changent pas leurs anticipations suite aux récents événements. Bien sûr, une telle courbe ressemble beaucoup aux anciennes courbes de Phillips pré-NAIRU qui avaient été estimées dans les années soixante. Et la vérité est que de telles courbes s’adaptent assez bien aux données depuis 1990. Mais cette idée d’ancrage nous laisse avec certaines questions dérangeantes, à la fois conceptuelles et pratiques.

Premièrement, du côté conceptuel, d’où vient l’ancrage ? et jusqu’à quel point pouvons-nous nous y fier ? Est-ce une conséquence de la crédibilité de la banque centrale ou est-ce juste la conséquence de la faible inflation ? Les gens s’arrêtent-ils de faire attention aux fluctuations de l’inflation lorsqu’elle est faible ? Est-ce que l’ancrage va disparaître si l’inflation persiste à 1 % plutôt qu’à 2 % ? Est-ce qu’il disparaitrait si l’inflation grimpait à 3 ?

Deuxièmement, sur le plan pratique, l’hypothèse des anticipations ancrées nous raconte une histoire bien différente (…) que celle que nous racontent les approches antérieures. Illustrons-le avec l’exemple de la zone euro. Si nous utilisons les données agrégées pour la zone euro dans son ensemble, une simple courbe de Phillips traditionnelle fonctionne assez bien :

GRAPHIQUE 1 Courbe de Phillips de la zone euro (1999-2015)

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En fait, la pente de la courbe est assez proche de l’estimation d'Olivier Blanchard, Eugenio Cerutti et Lawrence Summers pour les Etats-Unis. (…) Si nous prenons ce résultat sérieusement, il implique que la zone euro est bien plus profondément déprimée que ce que l’on pense habituellement et donc que la tentative de la BCE de ramener l’inflation proche de 2 % est bien plus difficile qu’on ne le dit. L’inflation sous-jacente de la zone euro est actuellement d’environ 1 % ; la pente de la relation de Phillips est d’environ 0,25 ; donc ramener l’inflation à 2 % va exiger la baisse de 4 points de pourcentage du chômage. C’est beaucoup ! Quelle croissance de la production cela impliquerait-il ? Une relation de type loi d’Okun fonctionne aussi assez bien pour la zone euro dans son ensemble et elle donne un coefficient proche de celui des Etats-Unis :

GRAPHIQUE 2 Loi d’Okun de la zone euro

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Donc, si la relation historique demeure valide, une baisse du chômage de 4 points de pourcentage signifierait une hausse de 8 % du PIB réel. C’est une estimation grossière qui suggère que l’écart de production (output gap) de la zone euro est à 8 %, ce qui est énorme. Devons-nous prendre cela sérieusement ? Pourquoi ne le ferions-nous pas ? »

Paul Krugman, « Anchors away », in The Conscience of a Liberal (blog), 4 décembre 2015. Traduit par Martin Anota



aller plus loin... lire « Comment expliquer le comportement de l’inflation et de l’activité suite à la Grande Récession ? »

lundi 27 juillet 2015

L’histoire populaire de la Grande Inflation

« Voici une histoire que les économistes racontent souvent à leurs étudiants. Après que Phillips ait découvert sa courbe, qui relie l’inflation au chômage, Samuelson et Solow suggérèrent en 1960 qu’elle impliquait un arbitrage sur lequel les responsables pouvaient s’appuyer. Ils peuvent de façon permanente avoir un peu moins de chômage au prix d’un peu plus d’inflation. Les autorités publiques utilisèrent cette possibilité, mais elles ne comprirent pas pourquoi l’inflation n’augmenta pas qu’un peu : elle ne cessa pas d’augmenter. Vint ensuite Milton Friedman à la rescousse. Dans le discours présidentiel qu’il tint en 1968, il affirma que l’inflation dépendait aussi des anticipations d’inflation, ce qui signifiait que le courbe de Phillips de long terme était verticale et qu’il n’y avait pas d’arbitrage permanent entre l’inflation et le chômage. Les autorités publiques le comprirent et la hausse régulière de l’inflation que l’on avait observé durant les années soixante et soixante-dix s’interrompit.

C’est une jolie petite histoire, en particulier si vous aimez l’idée que tous les grands désastres macroéconomiques découlent des erreurs de la macroéconomie dominante. Cependant, même un étudiant à moitié endormi aurait quelques difficultés avec cette histoire. Pourquoi cela prit plus de dix ans pour que les idées de Friedman soient adoptées par les responsables politiques, alors que l’erreur présumée de Samuelson et Solow semble avoir été adoptée rapidement ? Même si vous pensez que le problème d’inflation ne commença réellement qu’à partir des années soixante-dix, cela implique un retard de 10 ans dans le mécanisme de transmission du savoir, ce qui est un peu étrange.

Cependant rien de tout cela n’importe, parce que cette histoire populaire est tout simplement fausse. Ce sujet a fait l’objet d’une petite discussion sur les blogs (voir notamment Robert Waldmann) et la meilleure source est James Forder. Il y a des études (par exemple celle-ci), mais la source la plus complète est désormais son livre, qui présente une étude complète de cette histoire populaire. Il affirme qu’elle est fausse dans tous les domaines. Non seulement Samuelson et Solow n’ont pas affirmé qu’il y a un arbitrage permanent entre l’inflation et le chômage que les autorités publiques peuvent exploiter, mais ces dernières n’ont jamais cru qu’il y avait un arbitrage. Donc d’où vient cette histoire populaire ? Elle vient de Friedman lui-même, dans le discours qu’il prononça en 1977 lorsqu’il reçut le prix Nobel.

Forder parle de bien d’autres choses dans son livre, notamment de l’ampleur à laquelle l’affirmation de Friedman en 1968 selon laquelle les anticipations sont importantes fut particulièrement originale (elle ne l’était pas). Il décrit aussi comment et pourquoi l’histoire de Friedman s’est tellement enracinée qu’elle devint populaire. La raison pour laquelle je parle de tout cela dans ce billet est que je suis en train de finaliser une étude sur le mécanisme de transmission du savoir et l’adoption de l’austérité en 2010, et je vouais me pencher à nouveau sur les précédentes crises macroéconomiques.

Si ce n’était pas la croyance dans l’arbitrage de long terme entre inflation et chômage, qu’est-ci qui poussa l’inflation à graduellement s’accélérer durant les deux précédentes décennies ? Forder a beaucoup à dire sur le sujet, mais je vais poursuivre en me contentant de ma propre réflexion. Je pense que deux choses étaient importantes : l’idée que la gestion de la demande globale était principalement conçue pour atteindre le plein emploi et le fait que le plein emploi était prioritaire sur l’objectif de stabilité des prix. Bien que de plus en plus d’économistes au cours de cette période commencèrent à voir le problème de politique économique dans un cadre de courbe de Phillips, beaucoup espéraient toujours que d’autres mesures comme les politiques de prix et de revenus (au Royaume-Uni en particulier, mais aussi aux Etats-Unis) pouvaient surmonter la logique de courbe de Phillips. La primauté de l’objectif de plein emploi signifiait que le problème était souvent décrit comme une inflation par les coûts (cost-push inflation) plutôt que comme une hausse du taux de chômage naturel.

Si vous trouvez cela difficile à imaginer, imaginez ce que les historiens diront de la période actuelle aux alentours de 2050. Par alors, les non-linéarités de la courbe de Phillips et le pouvoir que la cible d’inflation avait en ancrant les anticipations d’inflation étaient fermement enracinés dans la pensée orthodoxe. Avec le bénéfice du recul, ces historiens seront surpris de calculer l’ampleur à laquelle les ressources ont été perdues quelques décennies plus tôt parce que les décideurs politiques sont devenus obnubilés par une cible d’inflation de 2 % et par les déficits budgétaires. Ils vont raconter avec amusement que beaucoup d’économistes et de décideurs politiques qui pensaient que la manière de traiter avec une insuffisance de la demande globale était la mise en œuvre de "réformes structurelles". Au lieu de construire des histoires populaires, ils vont noter que même lorsque la plupart des économistes réalisèrent ce qui était nécessaire pour se fourvoyer à nouveau, les décideurs politiques étaient extrêmement réticents à changer la cible d’inflation. »

Simon Wren-Lewis, « The F story about the Great Inflation », in Mainly Macro (blog), 26 juillet 2015. Traduit par Martin Anota

lundi 20 octobre 2014

La mythique courbe de Phillips

« Supposons que vous ayez une heure de cours pour enseigner les fondamentaux en macroéconomie, quelle relation seriez-vous sûr de présenter ? Ma réponse serait la courbe de Phillips. La courbe de Phillips explique grandement la politique monétaire.

Ce sont des idées simples, mais hautement plausibles, qui m’ont amené à croire en la courbe de Phillips. Lors d’une expansion, la demande est forte par rapport à la capacité de l’économie à produire, donc les prix et salaires tendent à s’accroître plus rapidement que lors des récessions. Cependant les travailleurs ne vont normalement pas souffrir d’illusion monétaire : lors d’une expansion, ils veulent de plus hauts salaires pour accroître l’offre de travail. Les entreprises se focalisent quant à elles sur leurs marges de profit, si bien que si les coûts augmentent, les prix augmentent également. Comme les entreprises ne changent pas leurs prix tous les jours, elles vont aussi bien penser aux coûts courants qu’aux coûts futurs. Cela signifie que l’inflation dépend de l’inflation anticipée, aussi bien que d’un certain indicateur d’excès de demande, comme le chômage.

Les microfondations confirment cette logique, mais ajoutons un élément crucial qui n’est pas immédiatement évident. L’inflation d’aujourd’hui va dépendre des anticipations de l’inflation future, pas des anticipations de l’inflation courante. C’est la principale contribution de la théorie nouvelle keynésienne à la macroéconomie.

Une théorie simple et formelle serait peu d’intérêt si elle ne se conciliait pas avec les données empiriques. Quelques uns affirment régulièrement qu’il est très difficile de trouver une courbe de Philips dans les données. (…) Si c’était vrai, cela signifierait que les autorités monétaires tout autour du monde s’appuieraient sur un mauvais cadre pour prendre leurs décisions.

Est-ce le cas ? Le problème est que nous n’avons pas de bonnes séries à propos des anticipations d’inflation allant très loin dans le temps. Par conséquent, les estimations économétriques peuvent fortement varier d’une étude à l’autre, selon la manière par laquelle cette variable cruciale est traitée. Ce que je veux faire ici est juste de regarder les données brutes de l’inflation et du chômage aux Etats-Unis et voir si c’est vrai qu’il est difficile de trouver une courbe de Phillips. Le premier graphique représente l’inflation des prix à la consommation (sur l’axe des ordonnées) et le chômage (sur l’axe des abscisses) et une courbe joint chaque année à la suivante. Nous commençons au coin inférieur droit du graphique avec l’année 1961, lorsque l’inflation était d’environ 1 % et le chômage de 6,7 %. Au cours des années suivantes, nous avons obtenu le genre de dynamique que Phillips a initialement observé : le chômage a chuté et l’inflation s’est accélérée.



Le problème est qu’avec une inflation s’élevant à 5,5 % en 1969, ça fit sens pour les agents de relever leurs anticipations d’inflation. (En fait, ils commencèrent à les relever avant 1969, ce qui explique la pentification de la courbe entre 1961 et 1969. Pour des anticipations données, la ligne peut être assez plate, un point sur lequel je vais revenir.) Donc quand le chômage commença à s’élever à nouveau, l’inflation n’est pas retournée à 1 %, parce que l’inflation anticipée a été révisée à la hausse. La dynamique que nous appelons courbe de Phillips forme une boucle : la baisse du chômage que l’on observe au cours du temps est clairement associée à une accélération de l’inflation, mais cette dynamique de court terme est renforcée par une tendance haussière de l’inflation associée au relèvement des anticipations d’inflation à la hausse. Bien sûr, l’autre chose qu’il faut prendre en compte, que nous avions subi des chocs pétroliers en 1974 et 1979. Le graphique s’achève sur l’année 1980.

Plusieurs économistes s’accordent pour dire que les choses changèrent en 1980, lorsque Volker resserra agressivement la politique monétaire américaine pour lutter contre l’inflation. Le graphique suivant représente l’inflation et le chômage entre 1980 et 2000.



L’inflation ralentit entre 1980 et 1983, passant de 13,5 % à 3,2 %, en partie parce que le chômage était élevé, mais aussi parce que les anticipations d’inflation chutèrent rapidement. (Nous avons des enquêtes montrant que c’est le cas.) La période restante est dominée par une large chute du chômage. Donc pourquoi cette chute du chômage n’a pas poussé l’inflation à la hausse ? Si l’on regarde le graphique, pourquoi est-ce que le point de 2000 n’est-il pas plus élevé ? Encore une fois, il faut prendre en compte les anticipations. Une enquête suggère que l’inflation anticipée était autour de 5 % en 1983 et qu’elle a chuté autour de 3 % fin 1999. Donc, l’inflation a été contenue pour une raison ou une autre. La courbe de Phillips (et ses boucles) est toujours là, mais joliment plate.

Le graphique final va de 2000 à 2013. Notons que l’axe de l’inflation a changé et que celle-ci atteint non plus un pic à 16 %, mais à 4,5 %. Le point intéressant, que Paul Krugman et d’autres ont déjà noté, est que ceci semble bien plus comme l’observation initiale de Phillips : une relation négative simple entre l’inflation et le chômage. Ça peut être le cas si les anticipations sont bien plus ancrées en raison d’un ciblage d’inflation crédible et les données d’enquêtes sur les anticipations suggèrent que cela a effectivement joué un rôle. Les prix des matières premières ont aussi connu d’importantes variations.



Tandis que le changement dans l’échelle d’inflation nous permet de voir ceci plus clairement, ça dissimule un point important. Une fois encore, la courbe de Philips est joliment plate. Nous sommes passés de 4 % à 10 % de chômage, mais le taux d’inflation n’a au maximum varié que de 4 points de pourcentage. Avec ce que nous avons précédemment dit, nous savons que ce n’est pas nécessairement un phénomène nouveau et que celui-ci s’explique avec les anticipations d’inflations.

Est-ce que ce sont ces données qui me font croire en la courbe de Phillips ? Pour être honnête, non. C’est plutôt la théorie fondamentale dont j’ai parlée au début du billet. C’est aussi parce que je me rappelle qu’au cours des années soixante-dix, plusieurs économistes ont alors dénié que la hausse du chômage pouvait s’accompagner d’une forte accélération de l’inflation, que certains ont pensé que les anticipations n’influençaient que très l’inflation et que certains pensaient que toute relation disparaîtrait avec des contrôles directs sur les salaires et prix, alors que ceux-ci ont des conséquences désastreuses. Mais vu à quel point les données macroéconomiques sont habituellement confuses, je trouve que les données présentées ici sont joliment cohérentes avec mes croyances. »

Simon Wren-Lewis, « The mythical Phillips curve », in Mainly Macro (blog), 14 octobre 2014. Traduit par Martin Anota

dimanche 3 août 2014

La Grande Récession a-t-elle tué la courbe de Phillips traditionnelle ?

« L’une des questions que j’aime poser aux étudiants est si l’inflation observée après la Grande Récession a plutôt confirmé la courbe de Phillips des nouveaux keynésiens ou bien la courbe de Phillips plus traditionnelle. (…) Voici les deux modèles en concurrence :

Pour les nouveaux keynésiens : inflation à l’instant t = inflation anticipée à l’instant t+1 avec l’écart de production (output gap)

Pour la courbe de Phillips traditionnelle : inflation à l’instant t = inflation à l’instant t-1 avec l’écart de production

(…) Supposons que les anticipations concernant l’inflation soient rationnelles et supposons que l’économie soit frappée par une récession non anticipée de taille et de durée connues. (...) Avec le modèle traditionnel, l’inflation chute graduellement avec la poursuite de la récession et une fois que celle-ci s’achève, l’inflation reste plus faible qu’initialement. Dans le modèle des nouveaux keynésiens, en supposant que la cible d’inflation soit crédible, l’inflation chute lorsqu’une récession non anticipée survient, et alors l’inflation s’élève graduellement vers sa cible au fur et à mesure que l’inflation se poursuit. (Nous supposons ici que l’écart de production est constant lors de la récession, et ce pour simplifier le raisonnement.) Pour le modèle des nouveaux keynésiens, il est important de connaître l’ampleur de la récession pour obtenir ce diagramme (…). Les dynamiques impliquées par les deux modèles sont différentes et cette différence risque de persister même si chaque courbe devient plus plate au fur et à mesure que nous nous approchons d’une inflation zéro en raison des rigidités des salaires.

(…) La conséquence immédiate de la récession semble plus conforme avec le modèle des nouveaux keynésiens : une chute brutale suivie par une hausse graduelle. De plus, j’affirmerais que, une fois l’économie basculée dans la récession, la plupart des gens s’attendent à ce qu’elle soit sévère et persistante, donc mon raisonnement n’est pas totalement irréaliste. Mais si nous regardons ce qui s'est passé ces deux dernières années, cela ressemble bien plus au modèle traditionnel, avec une inflation ralentissant graduellement sous la cible.

C’est probablement aussi loin que nous pouvons aller sans introduire l’économétrie et aussi sans prendre en compte certaines complexités supplémentaires. Nous pouvons probablement obtenir quelque dynamique pour s’adapter au modèle des nouveaux keynésiens en imaginant une séquence d’erreurs dans les anticipations. En plus, si nous regardons l’inflation des prix à la consommation, nous devons prendre en compte les variations des prix des matières premières, chose que ne fait aucun des deux modèles. (…) Voilà pourquoi introduire l’économétrie est nécessaire, si possible en observant à la fois l’inflation des prix et des salaires avec les données sur les anticipations. (…)

Cependant je peux peut-être suggérer deux possibles conclusions que de telles études pourraient tester plus rigoureusement. Premièrement, la courbe de Phillips traditionnelle, où les anticipations sont implicitement naïves et tournées vers le passé, ne semble pas constituer une base prometteuse pour expliquer l’inflation après la récession. Soit le modèle des nouveaux keynésiens, soit une combinaison des deux, semble fournir une fondation plus adéquate pour une explication raisonnable. Deuxièmement, une explication basée sur le modèle des nouveaux keynésiens qui traite de la taille et de la durée de la récession (qu’importe ce qu’elle devient) comme un choc initialement non anticipé, puis ensuite pleinement anticipé doit s’efforcer de se concilier avec les données. »

Simon Wren-Lewis, « New versus traditional Phillips curves and the Great Recession », in Mainly Macro (blog), 12 décembre 2013. Traduit par Martin Anota


« Avant la révolution de la nouvelle école classique, il y a eu la Courbe de Phillips à la Friedman/Phelps, selon laquelle l’inflation actuelle dépend, d’une part, dans une certaine mesure de l’écart entre le chômage et son niveau naturel (c’est-à-dire de l’écart entre le niveau courant de production et son potentiel, c’est-à-dire l’output gap) et, d’autre part, de la valeur anticipée de l’inflation courante. Les anticipations d’inflation furent modélisées comme étant fonction de l’inflation passée (par exemple les anticipations adaptatives), sous leur forme la plus simple avec juste un retard dans l’inflation. Par conséquent, l’inflation dépendait de l’inflation passée et de l’écart de production.

Après la révolution des nouveaux classiques vint la courbe de Phillips des nouveaux keynésiens, qui fit dépendre l’inflation courante dans une certaine mesure de l’écart de production et de la valeur anticipée de l’inflation de la période suivante. Si elle était combinée avec les anticipations adaptatives, elle dirait la même chose que la Courbe de Phillips à la Friedman-Phelps, mais elle a été au contraire combinée avec les anticipations rationnelles, en vertu desquelles les agents font de leur mieux pour prévoir quel sera le taux d’inflation dans la période suivante en utilisant toute l’information pertinente. Celle-ci inclut l’inflation passée, mais aussi d’autres choses, comme les perspectives futures concernant la production et la cible d’inflation officielle.

Laquelle décrit le mieux les données ? Le grand attrait de la courbe de Phillips à la Friedman-Phelps est qu’elle peut décrire la stagflation. Nous avons un boom, ce qui élève régulièrement l’inflation. Lorsque le boom prend fin, l’inflation se stabilise, mais à un niveau bien plus élevé qu’au départ. Donc les autorités publiques doivent provoquer une récession pour faire ralentir l’inflation : c’est une période dans laquelle un chômage au-dessus de la moyenne est accompagné par une inflation au-dessus de la moyenne, ce que nous appelons la stagflation. Si nous avions eu au cours de cette période des banques centrales indépendantes et crédibles fixant des cibles d’inflation, la courbe de Phillips des nouveaux keynésiens ne nous aurait pas donnée une stagflation : lorsque le boom se serait fini, l’inflation retournerait à sa cible. Le problème est que nous n’avions pas de ciblage d’inflation durant cette période, donc il est difficile de dire si la stagflation amène à rejeter la courbe de Phillips des nouveaux keynésiens. (…)

La Grande Récession peut fournir un meilleur test. Dans certains pays, la production chuta brutalement en 2009, puis connut une reprise lente, mais régulière, si bien que l’écart de production aujourd’hui est moindre qu’en 2009. Avec la Courbe de Phillips à la Friedman-Phelps, l’inflation aurait dû régulièrement chuter au cours de cette période, atteignant son minimum aujourd’hui. Donc, si nous représentons l’écart de production sur l’axe des abscisses et l’inflation sur l’axe des ordonnées, nous devons voir une courbe pointant vers le sud-est. Avec la Courbe de Phillips des nouveaux keynésiens, nous pouvons considérer deux cas polaires. Dans le premier, les agents anticipent que la reprise va être lente, donc nous allons avoir une chute brutale et immédiate de l’inflation, mais l’inflation va ensuite s’élever vers sa cible. Cela va nous donner une courbe pointant le nord-est. Dans le second cas, les agents continent de penser que l’inflation va retourner à la cible l’année suivante. Cela nous donne aussi une courbe pointant le nord-est, mais c’est plus plat. (…)

Voici l’évolution pour quatre pays, en utilisant les estimations de l’OCDE pour l’écart de production sur l’axe des abscisses, l’inflation des prix à la consommation moins 2 % sur l’axe des ordonnées, avec notamment les prévisions de l’OCDE pour les années 2014 et 2015. J’ai choisi ces pays simplement parce que nous avons une récession en double creux en Europe, si bien qu’il serait plus compliqué de prendre également les pays européens. Si vous n’aimez pas l’idée d’inclure les prévisions, ignorez simplement les derniers deux points pour chaque pays.

Wren-Lewis__courbe_Phillips_Etats-Unis_Japon_Allemagne_Canada.png

Les courbes pointent vers le nord-est et non vers le sud-est. Cela tend à plaider davantage pour la courbe de Phillips aux anticipations rationnelles des nouveaux keynésiens que pour la courbe de Phillips aux anticipations adaptatives à la Friedman-Phelps. Pour prendre juste un exemple, l’inflation des Etats-Unis en 2013 est plus élevée qu’elle ne le fut en 2009, ce qui est cohérent avec la courbe de Phillips des nouveaux keynésiens. La courbe de Phillips traditionnelle à la Friedman-Phelps, d’un autre côté, suggèrerait qu’après une corde d’écarts de production négatifs, l’inflation américaine aurait dû être un peu plus faible en 2013 qu’elle le fut en 2009.

Okay, il y a quelques problèmes. Les variations des prix des matières premières ont une influence importante sur l’indice des prix à la consommation et ceux-ci ne sont pris en compte par la simple courbe de Phillips. Ils peuvent contribuer à expliquer la stabilité de l’inflation autour de 2011 dans certains pays, mais ils contribuèrent aussi à déprimer l’inflation en 2009. Les variations des taux de change s’avèrent aussi importants. La simple courbe de Phillips ne prend également pas en compte de la non-linéarité associée à la réticence à réduire les salaires nominaux. Et bien sûr les estimations de l’écart de production peuvent s’avérer fausses.

Dans le cas du Japon, nous avons aussi récemment observé un relèvement de la cible d’inflation. Cela peut expliquer la prévision d’accélération de l’inflation en 2014 et 2015. Si c’est le cas, ce serait un argument en faveur des anticipations rationnelles plutôt qu’adaptatives.

Tous ces problèmes nécessitent une analyse empirique. Néanmoins, nous pouvons voir pourquoi certaines études plus élaborées (…) peuvent affirmer que la récente dynamique de l’inflation est cohérente avec la courbe de Phillips des nouveaux keynésiens. Il semble bien plus difficile de concilier cette expérience avec la courbe de Phillips traditionnelle avec anticipations adaptatives. Comme je l’ai suggéré au début, il s’agit finalement d’un test permettant de savoir si les anticipations rationnelles offrent une meilleure description de la réalité que les anticipations adaptatives. Mais je me doute que la conclusion que je tire des données empiriques va surprendre certains, donc j’attends une analyse empirique plus sophistiquée pour montrer pourquoi j’ai tort. »

Simon Wren-Lewis, « Has the Great Recession killed the traditional Phillips Curve? », in Mainly Macro (blog), 14 juillet 2014. Traduit par Martin Anota

jeudi 24 avril 2014

Les banques centrales doivent-elles donner un plus grand poids à la stabilité de la production ?

« Contrairement à ce que beaucoup s'attendaient en se basant sur l’expérience d'avant-crise, l’inflation est restée stable malgré les contractions brutales de la production et les hausses du chômage. La relation entre l’inflation et le chômage (la courbe de Phillips) apparaît s’être affaiblie (FMI, 2013), en particulier dans les économies avancées. Ceci nous amène à nous demander si la banque centrale doit continuer à donner autant de poids à la stabilisation de l’inflation dans sa fonction de réaction. La réponse dépend largement ce qui explique l’apparent aplatissement de la courbe de Phillips : la crise ou des facteurs structurels.

Quelles sont les possibles explications de l’aplatissement de la courbe de Phillips ?

  • Les mauvaises mesures : Les estimations standards du chômage peuvent échouer à capturer la composante conjoncturelle des hausses du chômage durant la crise financière mondiale. Par exemple, la crise vit une hausse inhabituelle du chômage à long terme, ce qui tend à impulser une moindre pression à la baisse sur les salaires et les prix (Kocherlakota, 2010). Cependant les mesures alternatives de l’écart de production (output gap), l’utilisation des capacités et le chômage de court terme suggèrent une insuffisance significative de la demande globale dans les économies avancées (FMI, 2013). La réduction plus faible qu’attendue de l’inflation reste énigmatique.

  • La mondialisation : L’inflation peut être devenue beaucoup moins sensible aux conditions domestiques comme les producteurs font face à une plus grande concurrence international et sont donc moins enclins à ajuster leurs prix par rapport à la demande domestique (Loungani et ses coauteurs, 2001 ; Bean 2007). L’inflation peut être devenue plus sensible aux conditions internationales (Borio et Filardo, 2007). Cependant cette hypothèse n’explique pas pourquoi l’inflation est restée remarquablement restée stable durant la crise malgré la contraction de la demande mondiale. C’est aussi difficile de réconcilier cela avec les prédictions d’une version en économie ouverte des modèles nouveaux keynésiens standards dans lesquelles une ouverture croissante peut accentuer la pente de la courbe de Phillips (Woodford, 2007).

  • Le faible niveau d’inflation : Des taux d’inflation historiquement faibles dans les économies avancées peuvent avoir rendu plus contraignantes les rigidités nominales à la baisse. Par exemple, l’absence de déflation dans les économies avancées durant la crise peut être due à la résistance des travailleurs face aux réductions du salaire nominale (Yelen, 2012). De plus, comme l’ont montré , de faibles niveaux d’inflation peuvent réduire la fréquence des variations de prix, peut-être à cause de la présence de coûts d’ajustement . Cependant l’inflation semble peu sensible au chômage conjoncturel même dans les économies émergentes où son niveau est considérablement plus élevé que dans les économies avancées.

  • La crédibilité des autorités monétaires : Au cours des deux dernières décennies, une plus grande crédibilité des banques centrales a rendu les anticipations d’inflation beaucoup moins sensible aux variations de l’inflation. Ceci implique que des écarts temporaires de l’inflation par rapport à la cible sont maintenant moins susceptibles d’être amplifiés par les mouvements dans les anticipations ; les spirales inflationnistes et déflationnistes sont moins probables.

Une courbe de Phillips structurellement plus plate plaiderait en faveur du ciblage d’inflation flexible par rapport au ciblage d’inflation strict. Avec une stabilisation de l’inflation nécessitant une plus grande volatilité de la production et du chômage, les banques centrales peuvent vouloir attendre plus longtemps avant de réagir aux pressions inflationnistes pour déterminer si celles-ci sont temporaires ou permanentes (Iakova, 2007).

De plus, si l’inflation est moins sensible aux conditions conjoncturelles domestiques, elle est relativement plus affectée par les chocs poussant les coûts à la hausse qui sont liés, par exemple, aux variations des taux de change ou des prix de matières premières. Pour des pondérations données de la production et de l’inflation dans la fonction de réaction de la banque centrale, une courbe de Phillips plus plate pousse les banques centrales à répondre plus souvent aux chocs poussant les coûts vers le haut, ce qui provoque des fluctuations indésirables dans la production et le chômage (Wren-Lewis, 2013).

GRAPHIQUE Inflation et chômage conjoncturel (en %)

FMI__courbe_de_Phillips__inflation_et_chomage__Martin_Anota_.png
source : FMI (2014)

Il est cependant beaucoup moins évident de déterminer si l’aplatissement de la courbe de Phillips s’explique par la politique monétaire elle-même. En particulier, si l’aplatissement observé au cours des dernières décennies s’explique par le fait que la banque centrale soit plus crédible, un changement dans la fonction de réaction de la politique monétaire peut désancrer les anticipations d’inflation, accentuant encore davantage la pente de la courbe de Phillips (Levin et ses coauteurs, 2004 ; Gürkaynak et ses coauteurs, 2010). En effet, les données suggèrent que les périodes prolongées d’inflation au-dessus de la cible peuvent conduire à des anticipations d’inflation à long terme plus élevées, comme par exemple ce qui fut observé au Royaume-Uni entre 2011 et 2012.

Tout cela ne nous amène pas en soi à rejeter l’idée du ciblage d’inflation flexible. Davantage d’études sont nécessaires pour mieux comprendre les sources de l’aplatissement de la courbe de Phillips. Et, à moins que cette incertitude soit réduite, les risques en présence n’amènent pas à donner un plus grand poids à la stabilité de la production. L’approfondissement de ce sujet doit être une question de haute priorité. »

Tamim Bayoumi, Giovanni Dell'Ariccia, Karl Habermeier, Tommaso Mancini-Griffoli et Fabián Valencia (2014), Monetary Policy in the New Normal, « Should central banks assign larger weights to output stability? », FMI, avril 2014. Traduit par Martin Anota



aller plus loin... lire « Pourquoi l'inflation est-elle si faible et stable ? »