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Tag - courbe de Phillips

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samedi 2 décembre 2017

L’élaboration et la réception du discours présidentiel de Friedman

« Dans quelques semaines, le fameux discours présidentiel où Milton Friedman a introduit la notion de taux de chômage d’équilibre et s’est opposé à l’usage de la courbe de Phillips dans la politique macroéconomique fêtera ses 50 ans. Il a atteint plus de 8.000 citations, c’est-à-dire davantage que l’ensemble des preuves de l’existence d’un équilibre général apportées par Arrow, Debreu et McKenzie, davantage que l’article de Lucas où celui-ci avance sa fameuse critique. Dans un article qui sera présenté à la session anniversaire organisée par l’American Economic Association en janvier, Greg Mankiw et Ricardo Reis se sont demandé "ce qui explique la grande influence de ce travail", qu’ils interprètent comme "le point de départ pour les modèles d’équilibre général stochastiques dynamiques" (DSGE). Ni leur article, ni la contribution d’Olivier Blanchard qui sera également présentée à cette conférence, ne montrent comment l’allocution de Friedman a pu capturer l’opinion des macroéconomistes. C’est une tâche pour laquelle les historiens de la pensée économique (dont aucun n’est invité à la session anniversaire) sont les mieux équipés. En l’occurrence, plusieurs travaux historiques ont récemment éclairé comment Friedman a élaboré son allocution et comment celle-ci s’est divulguée.

L’élaboration de l’allocution présidentielle de Friedman


Un vendredi soir de décembre 1967, dans le Sheraton Hall de Washington, le président de l’American Economic Association Milton Friedman commença son allocution présidentielle ainsi : "Il y a un large accord à propos des objectifs majeurs de la politique économie : un emploi élevé, des prix stables et une croissance rapide. Il y a par contre plus de désaccords à l’idée que ces objectifs puissent être mutuellement compatibles ou, parmi ceux qui les considèrent comme incompatibles, à propos les modalités par lesquelles ils peuvent et doivent se substituer l’un à l’autre. Il y a plus de désaccords à propos du rôle que divers instruments de politique économique peuvent et doivent jouer pour atteindre les divers objectifs. Mon sujet ce soir portera sur le rôle d’un de ces instruments – la politique monétaire",

Comme l’a expliqué James Forder, Friedman a réfléchi à son allocution pendant au moins 6 mois. En juillet, il avait écrit un premier brouillon, appelé "Can full employment be a criterion of monetary policy?" ("Le plein emploi peut-il être un critère de politique monétaire ?"). A cette époque, Friedman voulait remettre en cause l’idée qu’il existe un arbitrage entre inflation et chômage. L’idée "que le plein emploi (…) puisse être atteint et doive être un critère spécifique de politique monétaire, que cette dernière doive être accommodante quand le chômage est élevé (…) est tellement tenue pour acquise qu’il vous sera difficile de croire que (…) cette croyance est fausse", écrit-il. L’une des raisons qu’il invoque est qu’il existe un "taux de chômage naturel (…), dont le niveau serait celui qui serait généré par un système walrasien d’équations d’équilibre", un chômage qu’il est difficile de cibler. Il a ensuite cherché à expliquer pourquoi il n’y avait pas, en fait, d’arbitrage à long terme entre inflation et chômage.



Dans l’essentiel du raisonnement, il n’y a pas de référence explicite à la "courbe de Phillips" ; cette dernière n’est discutée sur deux pages. Friedman, qui avait, en restant à la LSE en 1952, abondamment discuté de l’inflation et des anticipations avec notamment William Phillips et Phillip Cagan, expliqua que la confusion entre salaires réels et nominaux du premier était peut-être compréhensible dans une ère de prix stables, mais qu’elle était désormais devenue problématiques. En effet, comme l’inflation pousse les salaires réels (et le chômage) à la baisse, les anticipations s’adaptent : "il y a toujours un arbitrage temporaire entre l’inflation et le chômage ; il n’y a pas d’arbitrage permanent. L’arbitrage temporaire ne vient pas de l’inflation en soi, mais de l’inflation non anticipée, c’est-à-dire généralement une accélération de l’inflation", conclut-il.

Mais au final, l’allocution que Friedman donna en décembre couvrit un domaine beaucoup plus vaste. L’allocution commença avec la démonstration que la politique monétaire ne peut pas ancrer les taux d’intérêt et la section sur le taux de chômage naturel s’est trouvée complétée par des réflexions sur la façon par laquelle la politique monétaire doit être conduite. En lien avec ce qu’il conseillait depuis 1948, Friedman suggéra que les autorités monétaires devaient obéir à trois principes : (1) ne pas faire de la politique monétaire une force perturbatrice ; (2) cibler des grandeurs que les autorités peuvent contrôler et (3) éviter de brutales fluctuations. Ces trois principes seraient mieux combinés quand la banque centrale "adopte publiquement une politique visant à atteindre un taux régulier de croissance comme celui d’un total monétaire précis", ce qui fut par la suite appelé la "règle de k %" de Friedman.

L’interprétation habituelle de l’allocution de Friedman est précisément celle véhiculée par Mankiw et Reis, c’est-à-dire celle d’une réaction à la présentation de la courbe de Phillips par Samuelson et Solow en 1960 comme un "menu d’options entre divers degrés de chômage et de stabilité des prix". Mankiw et Reis supposent que cette interprétation, avec l’idée que l’arbitrage puisse varier au cours du temps, était si acceptée qu’ils considèrent Samuelson, Solow et leurs disciples comme le seul public auquel Friedman cherchait à s’attaquer. Pourtant, Forder et Robert Leeson, entre autres, ont apporté des preuves robustes que les macroéconomistes présentaient déjà une approche bien plus subtile du ciblage du chômage dans la politique monétaire. La nature des anticipations et la forme des anticipations faisaient l’objet de nombreuses discussions aussi bien aux Etats-Unis qu’au Royaume-Uni. Samuelson, Phelps, Cagan, Hicks ou Phillips avaient régulièrement indiqué, aussi bien dans des publications universitaires que dans des journaux, que l’idée d’un arbitrage doit être sérieusement nuancée en théorie et ne doit en aucun cas guider la politique monétaire à la fin des années soixante. Friedman lui-même avait déjà consacré tout une chronique en 1966 dans Newsweek pour expliquer pourquoi il y aurait "une récession inflationniste".

Cet environnement intellectuel, aussi bien que le changement de focale de la version définitive de cette allocution amena Forder à conclure qu’"il n’y a pas de preuve que Friedman ait voulu mettre l’accent sur un quelconque argument à propos des anticipations ou de la courbe de Phillips et (…) qu’il n’aurait pas trouvé un tel argument nouveau, surprenant ou intéressant". Nous sommes en désaccord avec cette idée. En effet, un discours devant l'AEA constituait un forum dont Friedman ne pouvait négliger la portée, d'autant plus que les débats académiques et politiques sur la politique monétaire prenaient de l'ampleur à l'époque. Le lendemain de l’allocution de Friedman, William Poole, de John Hopkins, présenta un article intitulé "Monetary Policy in an Uncertain World" ("La politique monétaire dans un monde incertain"). Six moins après, la Réserve fédérale de Boston tint une conférence sur "le contrôle des agrégats monétaires". Présentée comme la première d’une "série couvrant une large gamme de problèmes financiers ou monétaires", son propos était de faciliter les échanges sur l’"une des questions de politique économique les plus pressantes actuellement, le rôle de la monnaie dans l’activité économique". Cela amena Samuelson, David Meiselman, James Tobin, Alan Meltzer, John Kareken à se pencher ensemble sur le "modus operandi de la Réserve fédérale", James Duesenberry sur "les tactiques et les cibles de la politique monétaire" et le membre du comité Sherman Maisel sur "le contrôle des agrégats monétaires". Lorsqu’il ouvrit la conférence, Samuelson proposa à ce que "la question centrale qui soit débattue les jours suivants en connexion avec la macroéconomie soit la doctrine du monétarisme", citant, non pas la récente allocution de Friedman, mais son Histoire monétaire des Etats-Unis de 1963, réalisée avec Anna Schwartz. Cette même année, le Journal of Money, Credit and Banking a été créé, suivi par le Journal of Monetary Economics en 1973. Les économistes ont joué un plus grand rôle à la Fed depuis 1965, quand Ando et Modigliani furent chargés de développer d’un large modèle macroéconométrique (…).

En réfléchissant au "rôle de la politique monétaire" à un tel moment crucial, Friedman essayait donc de s’adresser à des publics bien différents. C’est pour cela que son discours était à la fois théorique, historique et orienté vers la politique économique, qu’il a amalgamé divers arguments avec l’objectif de proposer un ensemble convaincant. Le fait que, dans des contextes et des débats scientifiques changeants, ces différents publics aient retenu, souligné et naturalisé différents morceaux de l’ensemble nous empêche de bien suivre sa divulgation et de bien saisir son influence.

Le discours de Friedman dans le contexte des années soixante-dix


La divulgation au sein du monde universitaire


Ce sont les macroéconomistes universitaires auquel Friedman s’adressa le plus directement. Le récit canonique (celui dont Mankiw et Reis font écho) est que l’allocution de Friedman a ouvert la voie au déclin du keynésianisme et à l’essor de la nouvelle école classique, pour ne pas dire des modèles DSGE. Mais certaines recherches historiques en cours que l’un d’entre nous (Aurélien) réalise en collaboration avec Goulven Rubin suggèrent que ce furent plutôt des économistes keynésiens (et non les nouveaux classiques) qui impulsèrent la diffusion de l’hypothèse du taux de chômage naturel. Un protagoniste clé fut Robert Gordon, qui venait juste d’achever sa thèse sur les "problèmes de la mesure de l’investissement réel dans le secteur privé de l’économie américaine" sous la direction de Solow au MIT lorsque Friedman fit son discours. Il rejeta initialement l’hypothèse de taux de chômage naturel ; il ne l’adopta que bien après, dans ce qui deviendra le modèle du manuel élémentaire des nouveaux keynésiens à la fin des années soixante-dix.

Ce n’est pas la théorie qui l’amena à changer d’avis. Ce furent les données empiriques : dans la courbe de Phillips où l’inflation salariale dépend des anticipations d’inflation et du chômage que Solow et lui-même estimèrent séparément en 1970, le paramètre associé aux anticipations d’inflation était extrêmement faible, chose qui l’amena à rejeter l’argument accélérationniste de Friedman. Par conséquent, Gordon trouvait que l’impact du changement de la composition de la population active (en termes d’âge et de sexe) sur le taux de chômage structurel, mis en lumière par George Perry, constituait une meilleure explication pour l’accélération de l’inflation à la fin des années soixante. En 1973, le paramètre avait suffisamment augmenté pour que l’économiste keynésien change d’avis. Il importa le taux de chômage naturel dans un modèle sans apurement avec une concurrence imparfaite et des rigidités salariales, ce qui permettait de faire apparaître un chômage involontaire et surtout préservait la justification de politiques monétaires actives de stabilisation.

Le manuel de 1978 où Gordon introduisit son cadre offre globale-demande globale présenta tout un chapitre sur la courbe de Phillips, dans lequel il s’appuyait explicitement sur l’allocution de Friedman pour expliquer pourquoi la courbe était supposée verticale à long terme. Les éditions suivantes continuèrent de se référer au taux de chômage naturel et à la verticalité à long terme, mais plutôt expliqués avec la concurrence imparfaite et la rigidité des salaires. 1978 fut aussi l’année où Stanley Fischer et Rudiger Durnbusch publièrent leur ouvrage Macroeconomics (le modèle des manuels de macro ultérieurs). Les deux auteurs firent allusion à un possible arbitrage à long terme, mais comme Gordon, établie sur une courbe de Phillips verticale à long terme. A la différence de Gordon, cependant, ils présentèrent immédiatement des fondations "keynésiennes".

Au même instant, les nouveaux classiques empruntèrent une autre voie. Ils se proposèrent d’"améliorer" les propos de Friedman en les rendant cohérents avec les anticipations rationnelles, en pointant la conséquence théorique de cette nouvelle classe de modèles pour la politique monétaire. En 1972, Robert Lucas montra clairement que la règle de "k %" de Friedman est optimale dans son modèle d’anticipations rationnelles avec asymétrie d’informations et Thomas Sargent et Neil Wallace confirmèrent bientôt qu'"une règle de croissance de X pourcents pour l’offre de monnaie est optimale dans ce modèle, du point de vue de la minimisation de la variance de la production réelle". La critique de Lucas de 1976 insista davantage sur le fossé entre le contenu des modèles macroéconométriques structuraux keynésiens, notamment ceux utilisés par la Fed, et les idées de Friedman.

L’impact sur la politique économique


Divers économistes au Sheraton Hall de Washington et notamment Friedman lui-même eurent bientôt pour tâche d’évaluer la pertinence de l’allocution pour la politique économique. C’est Arthur Burns, l’analyste des cycles d’affaires au NBER, l’économiste de Rutgers qui convainquit le jeune Friedman de poursuivre une carrière d’économiste, qui présida la session de l’American Economic Association. Il quitta la salle convaincu par Friedman que l’inflation découle des anticipations adaptatives. Lors d’une audience de confirmation au Congrès en décembre 1969, il déclara : "je pense que la courbe de Phillips est une généralisation, une généralisation très sommaire, pour les mouvements de court terme et je pense que même à court terme la courbe de Phillips peut être changée". Quelques semaines après, il fut placé à la tête de la Réserve fédérale. Edward Nelson a montré comment, au grand désarroi de Friedman, les vues changeantes de Burns l’amenèrent rapidement à appuyer le contrôle des prix et des salaires que proposait par Nixon et qui fut instauré en août 1971. En réaction, les monétaristes Karl Brunner et Allan Meltzer fondèrent en 1973le "comité parallèle d’open market" (Shadow Open Market Committee). Comme l’expliqua par la suite Meltzer, "Karl Brunner et moi-même avons décidé d’organiser un groupe pour critiquer cette décision et signaler en quoi c’est une erreur d’affirmer que les contrôles peuvent stopper l’inflation".



Alors que les contrôles des prix et des salaires étaient supprimés en 1974, l’indice des prix à la consommation augmenta soudainement de 12 % (suite au choc pétrolier d’octobre 1973) et le chômage augmentait, pour atteindre 9 % en 1975. Ce double fléau, que le politicien britannique Ian MacLeod qualifia de "stagflation" en 1965, divisa profondément le pays (aussi bien que les économistes, comme le montre la fameuse couverture du Time en 1971). A quoi devait-on tout d’abord s’attaquer, au chômage ou à l’inflation ? En 1975, le sénateur Proxmire, membre du comité sur l’activité bancaire du Sénat, soumit une résolution qui visait à forcer la Fed à se coordonner avec le Congrès, en prenant en compte la hausse de la production et "l’emploi maximal" avec la stabilité des prix dans ses objectifs, et à présenter des "fourchettes numériques" pour la croissance de la masse monétaire. Friedman fut appelé à témoigner et le rapport du Sénat qui en résulta fit écho à l’affirmation de son allocution de 1968 selon laquelle il n’y aurait pas d’"arbitrage à long terme" : "il semble qu’il n’y ait pas d’arbitrage à long terme. Par conséquent, il n’y a pas besoin de choisir entre le chômage et l’inflation. Plutôt, l’emploi maximal et la stabilité des prix sont des objectifs compatibles (…) à long terme (…) à condition que la stabilité soit atteinte avec une croissance des agrégats monétaires et de crédit qui soit compatible avec la croissance du potentiel productif de l’économie".

S’il n’y a pas d’arbitrage à long terme, alors rechercher explicitement l’emploi maximal n’était pas nécessaire. La stabilité des prix favoriserait l’emploi et le programme de politique économique de Friedman s’en trouverait confirmé.

La Résolution 133 qui en résulta n’empêcha toutefois pas le personnel de la Fed de saper les tentatives du Congrès visant à prendre le contrôle de la politique monétaire : sa stratégie consistait à présenter un ensemble confus de cinq mesures différentes d’agrégats monétaires et de crédit. Entretemps, d’autres assauts sur le mandat de la Fed gagnèrent en vigueur. Les activistes de l’emploi, en particulier ceux qui, dans le sillage de Coretta Scott King, faisaient valoir que les travailleurs noirs étaient tout particulièrement touchés par le chômage, multiplièrent les manifestations. En 1973, le parlementaire noir de Californie Augustus Hawkins a organisé une conférence pour dessiner les contours d’une "politique de plein emploi pour l’Amérique". On demanda aux participants de discuter des ébauches d’un projet de loi soumis conjointement par Hawkins et le sénateur du Minnesota Hubert Humphrey, membre du Comité économique mixte. Promulguée en 1978 sous le nom de "loi du plein emploi et de la croissance équilibrée" (Full Employment ad Balanced Growth Act), cette loi institua la surveillance de la politique monétaire par le Congrès. Elle exige de la Fed qu’elle fournisse un compte-rendu deux fois par an auprès du Congrès et qu’elle établisse et suive une règle monétaire qui prenne en compte l’inflation et le chômage. Les conséquences de la loi ont donné lieu à de vifs débats dès 1976 au sein de l’American Economic Association, dans le Journal of Monetary Economics ou dans la revue Challenge. Les passions suscitées par la loi contrastèrent avec les effets de celle-ci sur la politique monétaire, effets qui, de nouveau, furent limités. L’année suivante, Paul Volcker prit la tête de la Fed et, en octobre, il annonça abruptement que la Fed fixerait des règles contraignantes pour la création de réserves et laisserait les taux d’intérêt dériver si nécessaire.

Une transmission compliquée entre sphère universitaire et décideurs publics


L’allocution de 1967 circula donc initialement dans la sphère universitaire et dans les cercles de politique publique, avec des retombées qui n’ont pas toujours plu à Friedman. Le taux de chômage naturel a été adopté par certains économistes keynésiens parce qu’il semblait robuste sur le plan empirique ou, tout du moins, utile, mais il fut introduit dans des modèles soutenant une politique monétaire discrétionnaire de stabilisation. Les règles de politique monétaire furent graduellement introduites dans le cadre légal présidant la conduite de la politique monétaire, mais elles le furent avec l’objectif de réorienter la Fed vers la poursuite de l’emploi maximal. Paradoxalement, on a beau avoir l’habitude de présenter les travaux des nouveaux classiques comme le canal de transmission clé par lequel l’allocution s’est diffusée dans la science économique et au-delà de celle-ci, ces travaux semblent à première vue n’avoir qu’un lien lointain avec la politique économique.

En effet, on doit lire attentivement les articles séminaux des années soixante-dix qui sont habituellement associés à la "révolution des nouveaux classiques" pour trouver des références au contexte trouble de la politique économique. Le cadre de l’article de Finn Kydland et Edward Prescott sur "la règle versus la discrétion" ("Rules versus discretion"), dans lequel l’usage des anticipations rationnelles mit en lumière des problèmes de crédibilité et d’incohérences temporelles, était entièrement théorique. Il se conclut par la phrase cryptique : "il peut y avoir des accords institutionnels qui rendent le changement des règles de politique économique un processus difficile et chronophage sauf dans les situations d’urgence. Un possible accord institutionnel consisterait pour le Congrès à introduire des règles de politique monétaire et budgétaire et à ce que ces règles deviennent effectives après seulement un délai de deux ans. Cela rendrait la politique discrétionnaire impossible". De même, Sargent et Wallace débutèrent leur article sur la "déplaisante arithmétique monétariste" ("unpleasant monetarist arithmetic") de 1981 en discutant de l’allocution présidentielle de Friedman, mais ils s’empressèrent d’ajouter que l’article avait été conçu comme une démonstration théorique de l’impossibilité de contrôler l’inflation. Aucune des controverses institutionnelles ne fut mentionnée, mais l’auteur avait fini l’un de ses travaux antérieurs avec cette phrase : "Nous avons écrit cet article, non pas parce que nous pensons que notre hypothèse à propos du jeu que se livrent les autorités monétaires et budgétaires décrit la façon par laquelle les politiques monétaires et budgétaire doivent être coordonnées, mais par crainte qu’elle puisse décrire la façon par laquelle le jeu est actuellement joué".

Robert Lucas fut le seul à écrire un article qui débattit explicitement du programme monétaire de Friedman et pourquoi il avait "un impact si limité". Présenté à la conférence du NBER en 1978, il lui fut demandé de discuter de "ce que la politique économique aurait dû être en 1973-1975", mais il déclina. La question était "mal posée", selon lui. La source du chaos économique des années soixante-dix, continua-t-il, se situait dans l’incapacité à construire des institutions monétaires et budgétaires appropriées, chose dont il discuta abondamment. En mentionnant la "révolte des contribuables", il salua la Proposition 13 de la Californie qui visait à limiter les taxes sur la propriété. Il défendit ensuite la Résolution 133, qui exigeait de la Fed qu’elle annonce au préalable des cibles de croissance monétaire, en espérant un prolongement plus contraignant.

Cette distance contraste avec la volonté des économistes monétaristes et keynésiens de discuter des accords institutionnels monétaires américains en vigueur dans les travaux universitaires et dans la presse. C’est particulièrement étrange étant donné que ces économistes travaillaient dans l’œil du cyclone (institutionnel). Sargent, Wallace et Prescott étaient alors des économistes à la Réserve fédérale de Minneapolis et l’article de Sargent et Wallace mentionné ci-dessus avait été publié par la revue trimestrielle de celle-ci. Même si aucun d’entre eux ne semblait s’intéresser en priorité aux débats autour de la politique économique, leur influence intellectuelle était manifeste dans les déclarations des responsables de la Réserve fédérale de Minneapolis. Son président, Mark Willes, un ancien doctorant en économie monétaire de l’Université de Columbia, était impatient de prêcher l’évangile des nouveaux classiques au comité fédéral d’open market. "Il n’y a pas d’arbitrage entre l’inflation et le chômage" martela-t-il dans une lecture à l’Université de Minnesota. Il ajouta plus tard que : "C’est bien sûr principalement à la communauté universitaire et à d’autres groupes de recherche que nous nous adressions… Si vous voulez avoir une politique économique efficace, vous devez avoir une théorie cohérente du fonctionnement de l’économie… Friedman ne semble pas non plus complètement convaincant. Peut-être que les partisans des anticipations rationnelles ici… ont la réponse ultime. A ce stade, seuls Heaven, Neil Wallace et Tom Sargent la connaissent probablement".

Si les débats faisaient rage aussi bien à la Réserve fédérale de Minneapolis qu’à l’Université du Minnesota, c’était parce que les politiques conçues pour atteindre l’emploi maximal étaient conçues par le sénateur du Minnesota Humphrey, lui-même conseillé par un ancien collègue de Sargent et Wallace, le célèbre économiste keynésien Walter Heller, qui fut un membre du Council of Economic Advisers (CEA) et un architecte de la réduction d’impôts de Kennedy en 1964.
La vie autonome de l’allocution présidentielle dans les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix

L’allocution présidentielle de Friedman semble faire l’objet d’un surcroît de citations dans les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix, mais c’est encore une hypothèse qui doit être vérifiée. Nous faisons le pari que les macroéconomistes en sont venus à relire l’allocution dans le sillage de la détérioration des conditions économiques qu’ils associèrent au ciblage de Volcker. Après que l’expérience de la cible monétaire ait été interrompue en 1982, les macroéconomistes s’intéressèrent de plus en plus aux accords institutionnels et aux instruments de politique économique. Nous croyons que ce changement apparaît le plus manifestement dans les écrits de John Taylor. Leeson raconte comment les travaux de Taylor (qui était un étudiant de cycle supérieur à l’époque où Friedman fit son allocution présidentielle) se focalisèrent sur la théorie de la politique monétaire. Après ses deux passages au CEA en tant qu’économiste, il était obsédé par la façon de rendre la politique monétaire plus malléable. Il fut de plus en plus convaincu à l’idée d’inclure les pratiques monétaires dans l’analyse, un processus qui culmina avec la formulation de la règle de Taylor en 1993 (dans un article qui est aujourd’hui davantage cité que l’allocution présidentielle de Friedman). Un changement de l’intérêt des universitaires (que l’on peut interpréter comme se rapprochant de l’esprit, si ce n’est du contenu, de l’allocution de Friedman) a aussi été manifeste dans les discussions autour des cibles de revenu nominal dans les années quatre-vingt. Ici, les débats universitaires précédèrent les réformes de politique économique, dans la mesure où le double mandat de la Fed vis-à-vis de l’inflation et du chômage n’est apparu dans une déclaration du comité fédéral d’open market que sous Ben Bernanke, en 2010, dans le sillage de la crise financière (…). Cette reconnaissance tardive peut, à nouveau, fournir une nouvelle lecture de l’allocution présidentielle de Friedman, une vieille dame dont le charme apparaît intemporel. »

Beatrice Cherrier et Aurélien Goutsmedt, « The making and dissemination of Milton Friedman’s 1967 AEA presidential address », in The Undercover Historian (blog), le 27 novembre 2017. Traduit par Martin Anota

vendredi 24 novembre 2017

La courbe de Phillips a-t-elle disparu ?

« La courbe de Phillips suggère un arbitrage entre inflation et chômage. Les économistes ont récemment débattu sur sa possible disparition aux Etats-Unis et en Europe. Nous rapportons quelques uns des derniers commentaires.

Un article de The Economist affirme que la courbe de Phillips peut avoir disparu pour de bon, en montrant un graphique de l’inflation moyenne et du chômage cyclique pour les économies développées, c’est-à-dire où la courbe semble s’aplatir au cours du temps (cf. graphique 1). The Economist se réfère aussi à une récente étude de trois économistes de la Réserve fédérale de Philadelphie, affirmant que la courbe de Phillips n’est pas très utile pour prévoir l’inflation : les prévisions de leurs modèles de courbe de Phillips tendent à être inconditionnellement inférieures à celles d’un modèle de prévision univarié. Les prévisions tirées de la courbe de Phillips semblent plus précises lorsque l’économie est faible et moins précises lorsque l’économie est robuste, mais toute amélioration des prévisions disparaît au cours de la période qui suit 1984.

GRAPHIQUE 1 Inflation sous-jacente et chômage cyclique dans les pays développés (moyennes trimestrielles)

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source : The Economist (2017), d'après les données du FMI et de l'OCDE

Jeremie Banos et Spyros Michas affirment (…) que la courbe de Phillips cassée est un symptôme d’une révision à la baisse des anticipations d’inflation. Le cadre de la courbe de Phillips est peu efficace pour prévoir l’inflation, même après avoir bidouillé ses deux principales composantes : les anticipations d’inflation et (dans une moindre mesure) le NAIRU. Les anticipations d’inflation semblent être bien ancrées, mais personne ne sait où. Et le NAIRU peut, du moins théoriquement, chuter jusqu’à 0 % avant que l’inflation s’accélère de façon significative.

Larry Summers fait également parti de ceux qui pensent que la courbe de Phillips s’est enrayée et qui croient que le facteur explicatif le plus important est que le pouvoir de négociation des employeurs s’est accru et que celui des travailleurs a décliné. La technologie a donné aux employeurs plus de leviers pour contenir les salaires ; d’un autre côté, divers facteurs ont réduit le levier des travailleurs. Pour une variété des raisons, notamment une moindre disponibilité du crédit immobilier et la perte de valeur des logements existants, il est plus difficile de déménager que par le passé. La baisse de l’épargne dans le sillage de la crise signifie que plusieurs familles ne peuvent se permettre une quelconque interruption de travail. Summers affirme que les syndicats ont longtemps joué un rôle crucial dans l’économie américaine pour équilibrer le rapport de force entre les employeurs et les salariés, et donc les Etats-Unis n’ont jamais autant eu besoin des syndicats.

Andrew Haldane fait la même remarque pour le Royaume-Uni (cf. graphique 2), en considérant la désyndicalisation comme un symptôme du changement des relations salariés-employeurs. En 1990, environ 38 % des salariés en Grande-Bretagne étaient syndiqués. (…) En 2016, il s’élevait à 23 %. Aujourd’hui, environ 6 millions de salariés sont syndiqués, moins de la moitié du pic d’environ 13 millions à la fin des années soixante-dix.

GRAPHIQUE 2 Courbe de Phillips au Royaume-Uni

Andrew_Haldane__courbe_de_Phillips_Royaume-Uni.png

John Hanksworth et Jamie Durham ont suggéré (…) qu’en plus du rôle de la désyndicalisation, l’accroissement de l’immigration à destination du Royaume-Uni depuis 2004 peut aussi avoir joué un certain rôle dans la moindre sensibilisation de la croissance salariale vis-à-vis de l’accroissement de la demande de travail, dans la mesure où il rendit l’offre de travail plus élastique. Avec les évolutions de la politique migratoire du Royaume-Uni, ce facteur pourrait être moins important après le Brexit. C’est susceptible d’aggraver les pénuries de travailleurs de compétences spécifiques au Royaume-Uni, mais aussi de soutenir les hausses de salaire en bas de l’échelle (en plus des effets des hausses futures attendues du salaire minimum national).

Robert Waldmann (…) affirme que l’argument selon lequel l’ancrage des anticipations élimine la relation entre politique monétaire et résultats réels se fonde sur l’hypothèse selon laquelle, une fois que les agents économiques ont saisi la règle de politique, les modifications des taux d’intérêt, des agrégats monétaires et des taux d’inflation provoqués par la politique monétaire ne seraient pas corrélés avec les variables réelles. D’une manière ou d’une autre, ce qui était tout d’abord une hypothèse finit par avoir les traits d’une vérité révélée. Le simple fait, cependant, est que l’inflation et le chômage sont toujours corrélés, et ce même désormais que l’inflation est stable, et elle peut être prédite. La courbe de Phillips est actuellement bien vivante et bien portante en Europe, du moins si nous regardons l’inflation salariale moyenne dans les 15 pays qui constituaient déjà l’Union européenne en 1997 en comparaison avec le taux de chômage moyen.

Enfin, Gavyn Davies affirme que la courbe de Phillips a beau être dissimulée, elle existe toujours sous la surface. En se focalisant sur les Etats-Unis, il pose cinq questions. Premièrement, utilisons-nous les bonnes mesures de l’inflation et du chômage ? L’inflation salariale semble être au cœur de l’énigme entourant la courbe de Phillips, mais l’usage des séries de salaires horaires moyens et d’autres données officielles similaires peut avoir suggéré que la faible inflation salariale est plus visqueuse qu’elle ne l’est en réalité. Deuxièmement, des forces mondiales peuvent contenir l’inflation américaine, par exemple la présence de capacités de production inutilisées, notamment dans la zone euro, peut exercer des pressions baissières sur l’inflation américaine. Troisièmement, la courbe de Phillips est toujours visible dans les données des différentes Etats des Etats-Unis : si la courbe nationale a été dissimulée par des chocs structurels, notamment la mondialisation, ces chocs ont dû s’être appliqués assez uniformément dans les différents Etats de l’Union. Quatrièmement, la version standard de la courbe de Phillips inclut toujours un terme pour les anticipations d’inflation. Quand les anticipations sont révisées à la baisse, on s’attend à ce que l’inflation des prix et des salaires change dans la même direction, même si le chômage est stable ou décline. La récente révision à la baisse des anticipations d’inflation peut expliquer en partie pourquoi l’inflation enregistrée est restée faible, même si le chômage a chuté sous le taux naturel. Cinquièmement, les chocs d’inflation sont plus amples que les modifications des coefficients de la courbe de Phillips. Dans l’ensemble, le travail empirique semble par conséquent soutenir l’existence d’une relation négative entre chômage et inflation aux Etats-Unis et la zone euro ces dernières années. Cette relation a été dissimulée par d’autres chocs, non liés au chômage, qui ont d’importants effets sur l’inflation, mais elle n’a pas disparu. »

Silvia Merler, « Has the Phillips curve disappeared? », in Bruegel (blog), 21 novembre 2017. Traduit par Martin Anota

vendredi 9 juin 2017

Le débat autour du NAIRU

« Le concept du taux de chômage n’accélérant pas l’inflation (NAIRU) a récemment échauffé les esprits dans la blogosphère économique. Nous passons en revue les plus importantes contributions sur son utilité, ses défauts, ses alternatives et nous examinons pourquoi ce concept est aussi contesté...

Matthew C. Klein s'est demandé pourquoi une variable purement réelle (le chômage) devrait avoir un quelconque rapport avec une variable purement nominale (l'inflation). En 1926, Irving Fisher avait mis en évidence une relation entre le niveau du chômage et le taux d’inflation des prix à la consommation aux Etats-Unis. En 1958, A. W. Phillips étudia les données britanniques entre 1861 et 1957 et il mit en évidence une relation entre le taux de chômage et la croissance des salaires nominaux, bien que la relation semblait avoir été un artefact de l’étalon-or, dans la mesure où elle semblait avoir disparu dans la période d’après-guerre.

Certains ont interprété (erronément) les données de Phillips comme signifiant qu’il y avait un arbitrage simple entre le taux d’inflation et le taux de chômage : les responsables de la politique économique n'auraient qu’à choisir n’importe quelle combinaison qu’ils désiraient, n’importe quel point sur la courbe de Phillips. Cela n’a pas très bien marché, mais la réaction à cette idée donna le jour à une idée tout aussi controversée : le taux de chômage qui n’accélère pas l’inflation (non-accelerating inflation rate of unemployment, NAIRU). Cette idée suggère que la variation du taux d’inflation doit être liée à l'écart entre le taux de chômage effectif et un certain niveau théorique.

Si le chômage est supérieur à ce niveau "neutre", l’inflation devrait ralentir, voire même finir par laisser place à de la déflation. Si le taux de chômage est inférieur au taux neutre, les prix à la consommation augmenteraient à un rythme croissant. Cependant, selon le monde farfelu du NAIRU, l’hyperinflation peut coexister avec un chômage de masse. Klein conclut que le NAIRU n’est tout simplement pas un concept utile, mais un concept contre-productif qui encourage les responsables de la politique économique à se focaliser sur le taux de chômage comme un moyen en vue d'atteindre une autre fin (la stabilité des prix), même s’il y a aucune connexion entre les deux variables. Bref, plus tôt le NAIRU sera enterré et oublié, mieux ce sera.

Simon Wren-Lewis n’est pas d’accord. Il note que le NAIRU est un concept économique essentiel à la compréhension de l’économie, mais qui est extrêmement difficile de mesurer. Il cite les raisons pour lesquelles sa mesure est difficile : premièrement, le chômage n’est pas parfaitement mesuré (il y a notamment des personnes qui finissent par abandonner leur recherche d'emploi par découragement, mais qui la reprennent lorsque l’économie renoue avec une forte croissance) et il peut ne pas capturer ce qu’il est censé représenter, c’est-à-dire l’excès d’offre ou de demande sur le marché du travail. Deuxièmement, il se focalise sur le marché du travail, alors que l’inflation peut aussi avoir à faire avec un excès de demande sur le marché des biens. Troisièmement, même si aucun de ces deux problèmes ne se posait, la façon par laquelle le chômage interagit avec l’inflation est loin d’être claire.

Simon Wren-Lewis poursuit, en demandant pourquoi nous n'essayons pas de pousser le chômage sous 4 % si nous pensons réellement qu’il n’y a pas de relation entre le chômage et l’inflation. Il souligne que nous ne devons pas être obsédés par les années soixante-dix, mais que nous ne devons pas pour autant les oublier. Les responsables de la politique économique avaient alors négligé le NAIRU, si bien que nous nous sommes retrouvés avec une inflation inconfortablement élevée. Au cours des années quatre-vingt, la politique monétaire changea d'orientation au Royaume-Uni et aux États-Unis : le chômage s’accrut et l’inflation chuta.

Il y a une relation entre l’inflation et le chômage, mais il est juste très difficile de l'identifier précisément. Pour la plupart des macroéconomistes, le concept du NAIRU relève vraiment d'une vérité macroéconomique fondamentale. Il continue en notant qu’une critique plus subtile du NAIRU consisterait à reconnaître cette vérité, mais reconnaître que nous devons cesser d’utiliser le chômage comme un guide pour décider de l’orientation de la politique monétaire, parce que la relation est difficile à mesurer. Focalisons-nous juste sur l’objectif (l’inflation) et modifions les taux en fonction de ce qui se passe du côté de l’inflation.

Jo Michell entre dans le débat en notant qu'il y a une question plus fondamentale autour de la signification réelle du NAIRU. Qu'est-ce qu'un NAIRU ? Selon une définition simple, c'est le taux de chômage pour lequel l'inflation est stable. A première vue, cela apparaît proche du "taux de chômage naturel", un concept qui trouve son origine dans le monétarisme de Friedman et qui se retrouve dans certains modèles des nouveaux keynésiens, en particulier le modèle DSGE à prix visqueux "standard" que Woodford et d'autres ont développé. Selon cette idée, il existe "taux naturels" de production et d'emploi au-delà desquels toute tentative d'accroissement de la demande de la part des responsables de la politique économique devient futile et ne peut que se traduire par une accélération croissante de l'inflation.

Puisqu'il y a une correspondance directe entre la stabilisation de l'inflation et la fixation de la production et de l'emploi à leurs taux "naturels", les responsables politiques n'auraient qu'à simplement ajuster leurs taux d'intérêt pour atteindre une cible d'inflation. Les économistes ont parlé à ce propos de "divine coïncidence" (…). Des formulations plus sophistiquées du NAIRU par les nouveaux keynésiens se sont quelque peu écartées de la théorie du "taux naturel" ; ces modèles incorporent (du moins à court terme) du chômage involontaire et considèrent davantage l'inflation comme résultant de revendications concurrentes sur la production plutôt que résultant d’un "excès de demande nominale en chasse de trop peu de biens" comme le suggèrent les monétaristes et les modèles DSGE simples.

(…) On trouve une telle relation dans plusieurs modèles hétérodoxes. Les récents modèles postkeynésiens incluent aussi des relations de type NAIRU. Par exemple, le manuel de Godley et Lavoie inclut un modèle dans lequel les travailleurs se font concurrence en tentant d'imposer des hausses de salaires nominaux, tandis que les entreprises se font concurrence en tenant d'imposer des hausses de prix nominaux. L'ampleur des hausses salariales demandées par les travailleurs est une fonction du taux d'emploi relativement à un certain niveau de "plein emploi". Cela ressemble beaucoup au NAIRU, mais cela n'est pas ce pensent Godley et Lavoie :

Cela met en lumière une différence clé entre les approches postkeynésienne et néoclassique du NAIRU : dans les modèles postkeynésiens qui incluent des relations de type NAIRU, le niveau d'emploi pertinent est endogène, en raison d'effets d'hystérèse par exemple. En d'autres termes, le NAIRU varie et il est influencé par les politiques conjoncturelles de gestion de la demande. Ainsi, le NAIRU n’apparaît pas dans ces modèles comme un attracteur pour le taux de chômage, contrairement à plusieurs modèles néoclassiques.

Simon Wren-Lewis est d'accord avec la remarque sur les effets d’hystérèse. Cependant, il considère que ces derniers font davantage ajouter une complication à l'analyse du NAIRU, plutôt qu’ils ne la remettent vraiment en cause. Ce que fait l'hystérèse, c’est rendre extrêmement coûteuses les périodes au cours desquelles le chômage est supérieur au NAIRU. Cela signifie aussi qu'il est justifié de laisser le taux de chômage aller en-deçà du NAIRU si cela réduit ce dernier.

L'une des réactions les plus brutales à l’encontre de l’article de Simon Wren-Lewis sur le NAIRU est venue de la part de Brian Romanchuk, qui affirme que le NAIRU doit être abandonné. Simon Wren-Lewis réagit en affirmant qu'accepter le concept du NAIRU ne signifie pas que vous avez à être d'accord avec les estimations qu’en proposent les banques centrales. Mais si vous voulez affirmer qu’elles peuvent faire quelque chose de mieux, vous devez utiliser le langage de la macroéconomie. Vous pouvez dire (...) soit que le NAIRU est un peu plus faible que les estimations des banques centrales, soit qu'il est actuellement si incertain que ces estimations ne doivent pas influencer la politique économique. Mais l'abandonner ne nous mènerait nulle part.

Jo Michell se demande pourquoi le NAIRU est un concept si contesté et il cite Engelbert Stockhammer, qui fait la distinction entre la théorie néo-keynésienne du NAIRU et l'histoire néo-keynésienne du NAIRU. Stockhammer affirmait (en 2007, juste avant la crise financière mondiale) que le NAIRU a été utilisé comme base pour une vision du chômage qui fait porter le blâme sur le manque de flexibilité des marchés du travail, sur la générosité des Etats-providence, sur les mesures de protection de l'emploi et sur le syndicalisme. Les prescriptions en termes de politique économique sont alors simples : les marchés du travail doivent être déréglementés, les Etats-providence être remis en cause et la gestion de la demande ne doit pas être utilisée pour réduire le chômage. Jo Michell soupçonne que l'histoire du NAIRU est l'une des raisons expliquant pourquoi la défense de la théorie du NAIRU suscite autant de réactions négatives. »

Pia Hüttl, « Dial N for NAIRU, or not? », in Bruegel (blog), 22 mai 2017. Traduit par Martin Anota



aller plus loin… lire « Le taux de chômage naturel, un concept suranné »

samedi 3 juin 2017

Une introduction à la courbe de Phillips

« Les économistes débattent vivement de la relation entre inflation et chômage depuis la publication il y a soixante ans de l’étude qu’A. W. Phillips a réalisé en étudiant des données relatives à l’économie britannique entre 1861 et 1957. L’idée qu’un marché du travail plus ou moins éloigné du plein emploi puisse se traduire par un ralentissement ou une accélération de la croissance des salaires semble comme un corolaire naturel à l’idée économique standard à propos de la façon par laquelle les prix répondent aux écarts de la demande globale par rapport à l’offre globale. Mais, le débat à propos de la courbe de Phillips s’est révélé et reste féroce.

Comme le marché du travail américain connaît des tensions de plus en plus fortes et que le chômage s’approche de niveaux que nous n’avons pas vus depuis 15 ans, la question qui se pose est si l’inflation est sur le point de faire son retour. Plus largement, à quel point la courbe de Phillips est-elle utile comme guide pour les responsables de la Réserve fédérale qui veulent atteindre une cible d’inflation de 2 % à long terme ? (…)

Pour comprendre la controverse entourant la courbe de Phillips et les limites de son usage comme guide pour la politique économique, regardons brièvement certaines données (…). Le graphique suivant montre la relation entre le taux de chômage, présenté sur l’axe horizontale, et l’inflation salariale deux ans après, indiquée sur l’axe verticale. Les observations sont divisées en trois périodes distinctes : les années soixante en rouge, les années soixante-dix, quatre-vingt et quatre-vingt-dix en bleu et la période entre 2000 et 2015 en noir. Parmi les nuages de points, nous montrons des lignes de régression simples pour chaque période. Certes il semble y avoir une relation dans la première période et la dernière (les lignes collent bien), mais pour la deuxième période, c’est une tout autre histoire.

GRAPHIQUE Inflation salariale et le taux de chômage

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Avec ce contexte, nous examinons maintenant l’histoire intellectuelle de la courbe de Phillips. En se basant sur l’expérience au début des années soixante, plusieurs observateurs américains en conclurent qu’il y avait une relation stable et négative entre le niveau de chômage et le niveau d’inflation. Par conséquent, les responsables de la politique économique pouvaient choisir quelle combinaison d’inflation et de chômage ils désiraient. C’est l’interprétation standard de l’article originel de Paul Samuelson et de Robert Solow publié en 1960 qui examinait la relation aux Etats-Unis. (…)

S’il y eut un consensus, il fut temporaire. Dans son allocution présidentielle de 1968 à l’American Economic Association, Milton Friedman a souligné deux points : (1) Phillips a commis l’erreur de ne pas distinguer les salaires réels des salaires nominaux et (2) ce sont les écarts du chômage par rapport à un taux de chômage normal (ou naturel) qui importent. Le premier point signifie qu’il est essentiel de prendre en compte l’inflation anticipée, tandis que le second signifie que les changements de la structure économique peuvent entraîner des variations du chômage qui ne vont pas générer de pressions sur l’inflation, dans un sens ou dans l’autre. (Edmund Phelps a développé en parallèle ce second point.)

Friedman et Phelps ne sont pas venus à ces conclusions en vase clos. Alors que la première moitié des années soixante était caractérisé par une inflation extrêmement faible (les prix grimpaient de 1,25 % par an et les salaires de 3 % par an), la seconde moitié des années soixante fut très différente : à la fin de la décennie, les prix grimpaient au rythme annuel de 4 % et les salaires au rythme de 6 % par an.

Tirant des leçons de tout cela, les chercheurs durent corriger leurs estimations de la courbe de Phillips, en ajoutant divers accessoires. Une approche commune consistait à traiter l’inflation anticipée comme un comportement tourné vers le passé (estimé par rapport à un passé récent), tout en laissant le taux de chômage naturel changer lentement au cours du temps. Cela impliquait que c’est la variation, et non le niveau, de l’inflation qui était liée aux écarts du taux de chômage par rapport à ce taux naturel variable. Les économistes estimèrent ensuite le taux naturel comme étant le niveau de chômage cohérent avec une inflation stable.

La courbe de Phillips augmentée des anticipations, comme on l’appela alors, faisait la distinction entre le court terme, lorsque les salaires et les prix peuvent être visqueux, et le long terme, où ils sont flexibles. Il en résultait qu’à long terme, après que les prix et salaires avaient eu le temps de s’ajuster, l’inflation n’était pas liée aux conditions qui prévalent sur le marché du travail. C’est le corollaire de l’adage de Friedman selon lequel "l’inflation est toujours et partout un phénomène monétaire" ; des variables réelles comme le chômage ne peuvent affecter en permanence les prix agrégés. Donc, même s’il peut y avoir une relation négative de court terme entre les variations de l’inflation et les écarts de chômage par rapport au taux naturel, il n’y a pas de relation à long terme.

Mais les années soixante-dix posèrent de nouveaux défis majeurs pour les adhérents de la courbe de Phillips. Premièrement, l’économie connaissait alors simultanément une forte inflation et un chômage de masse, une situation que l’on finit par qualifier de stagflation (ce sont les triangles bleus dans la partie supérieure du graphique). Deuxièmement, de nouvelles raisons théoriques ont amené à considérer la courbe de Phillips comme un simple artifice instable. En suivant le raisonnement de Friedman et Phelps dans son travail théorique séminal, Robert Lucas a souligné qu’il est important de se focaliser sur les écarts de l’inflation par rapport à son niveau anticipé. Il en tira ce qui finit par être qualifié de "courbe d’offre de Lucas". On peut considérer celle-ci comme une autre version de la courbe de Phillips, mais avec une interprétation profondément différente. Dans le modèle de Lucas, la relation observée entre inflation et chômage n’est pas susceptible d’être stable et elle n’est pas quelque chose que les responsables de la politique économique peuvent exploiter.

Les leçons que l’on pouvait tirer de ces nouvelles idées pour la politique économique étaient importantes. Par exemple, si les dynamiques d’inflation sont dominées par les anticipations tournées vers l’avenir, alors, à l’inverse de ce que suggère la courbe de Phillips tournée vers le passé, il est possible de réduire l’inflation sans pousser le chômage à des niveaux trop élevés. En effet, un engagement de politique crédible, qui convainc les gens qu’une banque centrale résolue va chercher à réduire l’inflation, peut suffire pour réduire l’inflation. En d’autres termes, si les gens croient que les responsables politiques vont agir pour réduire l’inflation, les autorités peuvent y parvenir sans provoquer de récession.

Aujourd’hui, les économistes s’accordent pour dire que l’engagement joue un rôle clé pour promouvoir la stabilité des prix. Il y a aussi des preuves empiriques suggérant qu’un effort agressif et rapide pour réduire l’inflation (soutenu par un engagement de la part des autorités) est moins coûteux. La désinflation Volcker au début des années quatre-vingt en est un bon exemple. En 1979, l’inflation américaine atteignait les deux chiffres, en atteignant un pic à presque 15 %, un record en temps de paix. Un effort concerté par la Fed ramena l’inflation sous les 5 % en trois ans. Mais le coût en fut élevé : le chômage grimpa de presque 5 points de pourcentage en passant de 6 % à presque 11 %. Même si elle était importante, cette hausse du chômage restait moindre que la hausse de 8 points de pourcentage que prédisait la relation naïve estimée en utilisant les données des années soixante. En d’autres termes, l’engagement de Volcker semble avoir payé.

(…) Les modèles macroéconomiques standards (des nouveaux keynésiens) en usage aujourd’hui lient toujours l’inflation aux capacités excédentaires sur le marché du travail. Autrement dit, ils incorporent une courbe de Phillips. Cependant, à la différence de leurs prédécesseurs, ces formulations ne mettent pas en évidence un arbitrage exploitable entre inflation et chômage. En effet, elles impliquent qu’il y a un arbitrage entre la volatilité de l’inflation et les écarts du chômage par rapport au taux naturel (ou de la production par rapport à sa norme). Pour le dire autrement, les modèles qui guident fréquemment la réflexion au sein des banques centrales aujourd’hui permettent aux responsables de la politique économique de choisir seulement la vitesse relative à laquelle ils désirent que l’inflation retourne à sa cible ou le taux de chômage à sa norme. Cela nous amène au graphique au début de ce billet. Là, nous notions qu’au cours des 15 dernières années, la relation entre le niveau d’inflation et le niveau de chômage semble une fois encore stable. Une simple explication pour ce phénomène est que la Fed a gagné une forte crédibilité, ce qui a contribué à ancrer les anticipations d’inflation à environ 2 %. Quand les anticipations ne changent pas, les défis qui apparurent au cours de la période de forte inflation des années soixante-dix et quatre-vingt s’estompent, stabilisant la courbe de Phillips. (…)

(…) Les économistes disent que la courbe de Phillips s’est aplatie. Qu’est-ce qu’un aplatissement de la courbe de Phillips signifie pour la politique monétaire à l’avenir ? Vous pouvez penser que c’est une invitation pour les responsables de la politique économique à laisser le chômage chuter bien en-deçà du taux naturel et qu’il n’y a pas de risque que cela entraîne une accélération significative de l’inflation. Selon nous, cette tentation est très risquée. Premièrement, rien ne garantit qu’à mesure que l’inflation s’accélère, les anticipations vont restées ancrées là où elles le sont aujourd’hui. Si en fait les anticipations sont revues à la hausse avec le niveau d’inflation, alors la dynamique de la période 1970-2000 (quand la courbe de Phillips était, au mieux, élusive) pourrait faire son retour. Deuxièmement, la relation entre l’inflation et le chômage pourrait être non linéaire. Plus spécifiquement, qu’est-ce qui se passerait si le chômage chutait sous 4 % à un moment ou à un autre ? Est-ce que l’inflation commencerait à augmenter rapidement ? Pour le dire autrement, une courbe qui semble plate à des taux de chômage normaux ou élevés pourrait devenir très pentue à de faibles niveaux (…).

Donc, comme plusieurs économistes et décideurs de politique économique, nous consultons toujours des modèles qui incorporent une relation entre inflation et chômage. Et, près de deux décennies d’inflation stable nous rassurent. Cependant, le retour de ce qui semble être une relation stable entre le niveau du chômage et le niveau d’inflation est probablement juste un autre signe que la politique monétaire a contribué à stabiliser les anticipations d’inflation. Par conséquent, une politique monétaire robuste, qui viserait à limiter de gros risques (notamment de grosses erreurs de politique économique), ne doit pas partir du principe que la courbe de Phillips est stable. Si les anticipations changent, la courbe de Phillips va également changer.

Conclusion : les succès passés dans la restauration de la stabilité des prix ne doivent pas nous amener à être complaisants. Comme guide pour la politique économique, la relation entre l’inflation et le taux de chômage n’est pas plus fiable aujourd’hui qu’il y a cinquante ans. »

Stephen Cecchetti et Kermit Schoenholtz, « The Phillips curve: A primer », in Money & Banking (blog), 29 mai 2017. Traduit par Martin Anota

vendredi 24 février 2017

NAIRU : une réponse aux critiques

« Quand j’ai écrit mon billet sur le bashing dont fait l'objet le NAIRU, j’avais principalement en tête quelques articles de presse que j’avais lus qui suggéraient de se débarrasser du concept au motif que nous aurions des difficultés à l’estimer de façon fiable. Ce que j’avais oublié, malheureusement, c’est que pour les économistes hétérodoxes d’une certaine trempe, le NAIRU est un mot qui met hors de soi (…). Mon billet a suscité des commentaires vraiment incroyables. (…) Je dois dire d’emblée que tout le monde n’a pas répondu de cette façon. Certains se sont montrés bien plus réfléchis et constructifs (notamment Jo Michell). Mais les réactions les moins réfléchies sont également intéressantes, d’une certaine façon.

Je dois rappeler ce qu’est le NAIRU, en particulier parce que les économistes hétérodoxes le confondent avec d’autres choses. Prenons une courbe de Phillips très simple :

inflation au cours d’une période = inflation attendue à la période suivante – aU + b

a est un paramètre et U une mesure de l’excès d’offre ou de demande dans l’économie. Le chômage sera une mesure de l’excès d’offre, mais il est loin d’en être une mesure parfaite. (…) b désigne un ensemble de variables qui varient lentement. Celles-ci peuvent inclure une mesure de la force des syndicats, de la mobilité du travail ou du degré de monopole sur le marché des biens. Nous définissons le NAIRU ainsi :

NAIRU = b/a

Si U est inférieur au NAIRU au cours d’une période prolongée, alors l’inflation va s’accroître, ce qui va amener les agents à réviser à la hausse leurs anticipations d’inflation, ce qui accroîtra en retour l’inflation, etc.

Le concept est utile pour les responsables de la politique économique impliqués dans la gestion de la demande globale. Ils doivent déterminer de combien ils peuvent pousser la demande avant que l’inflation commence à augmenter. S’il s’agit de banques centrales indépendantes, celles-ci doivent accepter le monde comme il est. Le NAIRU est une description de la façon par laquelle fonctionne l’économie : rien de plus, rien de moins. C’est pourquoi les affirmations selon lesquelles les économistes qui utilisent ou estiment le concept sont quelque peu responsables de ceux qui sont au chômage sont stupides.

Bien sûr, vous pouvez critiquer le concept du NAIRU, mais logiquement cela impose de critiquer la courbe de Phillips dont il est tiré. Il est aussi raisonnable d’affirmer que le concept est bien, mais que le NAIRU est si difficile à mesure qu’il serait mieux de ne pas chercher à l’estimer, ni de l’utiliser comme guide pour la politique économique. J’ai beaucoup de sympathie pour cette idée actuellement ; (…) j’ai d’ailleurs pu affirmer, dans le cas des Etats-Unis aujourd’hui, que les responsables de la politique économique doivent trouver le NAIRU en laissant l’inflation dépasser sa cible. Mais ce point de vue n’était pas pertinent dans mon précédent billet, qui portait sur le concept du NAIRU, pas sa mesure.

En ce qui concerne le concept, je pense que les attaques les plus cruciales viennent des réflexions à propos de l’hystérèse, comme Jo Michell le suggère. Mais même ici, nous ajoutons une complication à l’analyse du NAIRU ; nous ne remettons pas en cause celle-ci. Ce que l’hystérèse fait, c’est rendre extrêmement coûteuses les périodes où le chômage est supérieur au NAIRU. Cela signifie aussi qu’il est justifié de laisser le chômage aller en-deçà du NAIRU si cela permet de réduire le NAIRU lui-même.

J’aimerais finir par deux réflexions. La première concerne la modélisation du NAIRU. Il y a eu, suite au travail de Layard et de Nickell, toute une littérature empirique qui a cherché à modéliser des séries temporelles du NAIRU pour les pays de l’OCDE en utilisant des variables indirectes pour des choses comme le pouvoir syndical, le régime d’indemnisation et les problèmes géographiques d’appariement. Avec la domination de la méthodologie des microfondations, cette littérature s’est faite plus rare, même si dans une certaine mesure elle demeure à travers les modèles d’appariement. Je serais très intéressé de savoir si cette analyse de séries temporelles, potentiellement enrichie par les modèles d’appariement (…), a subsisté d’une façon ou d’une autre.

J’aimerais aussi revenir sur les réactions brutales qu’a suscité mon précédent billet (…) et sur l’hostilité présentée par certains économistes hétérodoxes (j’ai bien dit certains) vis-à-vis du concept. J’ai essayé d’identifier ce qui m’embête le plus avec cela. (…) Le concept du NAIRU ou, de façon équivalente, la courbe de Phillips sont centraux à la macroéconomie. Il est difficile d’enseigner à propos de l’inflation, du chômage et de la gestion de la demande sans y faire référence. Ceux qui essayent de fixer les taux d’intérêt dans les banques centrales indépendantes font, pour la plupart d’entre eux, ce qu’ils peuvent trouver comme équilibre optimale entre inflation et chômage.

Accepter le concept du NAIRU ne signifie pas que vous devez être d’accord avec leurs jugements. Mais si vous voulez affirmer qu’ils peuvent faire quelque chose de mieux, vous devez utiliser le langage de la macroéconomie. Vous pouvez dire, comme beaucoup l’ont fait autour de moi, que le NAIRU est soit bien plus faible que les estimations des banques centrales, soit qu’il est si incertain que ces estimations ne doivent pas influencer la politique économique. Mais si vous dites que le NAIRU doit être abandonné, cela ne vous mènera nulle part. (…) »

Simon Wren-Lewis, « The NAIRU: a response to critics », in Mainly Macro (blog), 14 février 2017. Traduit par Martin Anota

vendredi 17 février 2017

Le chômage, l’inflation et l'insaisissable NAIRU

« Le NAIRU désigne le niveau de chômage pour lequel l’inflation est stable. Depuis que les économistes ont inventé ce concept, beaucoup de gens se sont moqués des difficultés qu’il y a à le mesurer et du fait qu’il soit particulièrement élusif. Et leurs articles finissent souvent en concluant qu’il est temps que nous rejetions ce concept. Même de bons journalistes peuvent le faire. Mais peu de ces appels à rejeter le NAIRU répondent à cette question simple et évidente : comment pourrions-nous alors relier l’économie réelle à l’inflation ?

Il y a une exception : ceux qui suggèrent que tout ce dont nous avons besoin pour contrôler effectivement l’économie, c’est une ancre nominale, comme l’offre de monnaie ou le taux de change. Mais pour résumer une bien longue histoire, nous pouvons dire que les diverses tentatives pour y parvenir en pratique n’ont jamais très bien fonctionné. La plus récente tentative a été l’euro : adoptez simplement une devise commune et l’inflation de chaque pays-membre sera poussée à converger vers la moyenne ! Il n’y a pas eu une telle divergence, que ce soit en Allemagne ou dans les pays périphériques, ce qui a pu avoir de désastreuses conséquences.

Le NAIRU est l’un de ces concepts économiques qui sont essentiels pour comprendre l’économie, mais qui sont extrêmement difficiles à mesurer. Commençons par rappeler les raisons pour lesquelles il est difficile de le mesurer. Premièrement, le chômage lui-même n’est pas parfaitement mesuré (par exemple, certains chômeurs de longue durée cessent de rechercher un emploi par découragement, mais reviennent dans la population active lorsque la reprise se confirme et que les perspectives d’embauche s’améliorent) et il peut ne pas capturer l’idée qu’il est censé représenter, c’est-à-dire l’excès d’offre ou de demande sur le marché du travail. Deuxièmement, il ne se focalise que sur le seul marché du travail, alors que l’inflation peut aussi être liée à un excès de demande sur le marché des biens et services. Troisièmement, même si aucun de ces deux premiers problèmes n’existait, la façon par laquelle le chômage interagit avec l’inflation n’est pas claire.

La façon par laquelle les économistes ont réfléchi à propos de la relation entre chômage et inflation au cours des cinquante dernières années est la courbe de Phillips. Celle-ci dit que l’inflation dépend de l’inflation anticipée et du chômage. L’importance de l’inflation anticipée signifie que simplement relier le chômage à l’inflation va toujours se révéler chaotique. Je me souviens que dans l’une des premières éditions du manuel de Mankiw nous avions un joli graphique qui représentait cette relation pour les Etats-Unis et qui contredisait ce que je viens de dire : il montrait de claires "boucles de courbe de Phillips". Mais ce fut bien plus chaotique pour les autres pays et c’est devenu plus chaotique pour les Etats-Unis une fois que nous avons adopté le ciblage d’inflation (comme cela doit être le cas avec les anticipations rationnelles). Relisez ce billet pour les détails.

L’ubiquité de la courbe de Phillips des nouveaux keynésiens (CPNK) dans la macroéconomie courante ne doit pas nous induire en erreur en nous laissant penser que nous ayons finalement un vrai modèle d’inflation. La fréquence par laquelle il est utilisé reflète l’obsession avec la méthodologie des microfondations et le recul subséquent de l’analyse empirique. Nous savons que les travailleurs et les employeurs n’aiment pas les baisses de salaires nominaux, mais cette aversion ne transparait pas dans la courbe de Phillips des nouveaux keynésiens. Si la politique monétaire est contrainte par la borne inférieure zéro, la CPNK dit que l’inflation devrait devenir volatile, mais ce n’est pas ce que nous avons vu ces dernières années, comme l’a bien souligné John Cochrane.

Je pourrais continuer et apporter ma propre critique du NAIRU. Mais c’est là où le bât blesse. Si nous pensons réellement qu’il n’y a pas de relation entre le chômage et l’inflation, pourquoi essayons-nous de ramener le chômage sous les 4 % ? Nous savons que le gouvernement peut accroître la demande globale et réduire le chômage en augmentant ses dépenses. Et pourquoi voudrions-nous relever un jour ou l’autre les taux d’intérêt au-dessus de leur borne inférieure ? (…) Même si nous ne devons pas être obsédés par les années 1970, nous ne devons pas non plus l’oublier. Alors, les responsables de la politique économique faisaient fi du NAIRU, si bien que nous nous sommes retrouvés avec une inflation excessivement forte. En 1980, aux Etats-Unis et au Royaume-Uni, la politique économique changea, si bien que le chômage augmenta et l’inflation chuta. Il y a une relation entre l’inflation et le chômage, mais il est juste très difficile de la déterminer avec précision. Pour la plupart des macroéconomistes, le concept de NAIRU ne tient réellement que pour cette vérité macroéconomique fondamentale.

Pour offrir une critique plus subtile du NAIRU, nous pourrions avoir cela en tête, mais dire que, parce que la relation est difficile à mesure, nous devons arrêter d’utiliser le chômage comme guide pour fixer la politique monétaire. Focalisons-nous juste sur l’objectif, l’inflation, et changeons les taux selon ce qui se passe actuellement du côté de l’inflation. En d’autres termes, oublions la prévision et laissons la politique monétaire opérer tel un thermostat, en accroissant les taux lorsque l’inflation est au-dessus de sa cible et inversement.

Cela peut entraîner d’amples oscillations du chômage, mais il y a un problème plus sérieux. On a tendance à l’oublier, mais l’inflation n’est pas le seul objectif de la politique monétaire. Prenons ce qui se passe actuellement au Royaume-Uni. L’inflation s’accélère et on s’attend à ce qu’elle dépasse bientôt sa cible, mais la banque centrale a réduit les taux d’intérêt parce qu’elle s’inquiète davantage à propos de l’impact du Brexit sur l’économie réelle. Cela montre assez clairement que les responsables de la politique économique ciblent en réalité aussi bien une certaine mesure de l’écart de production (output gap) que l’inflation. Et ils ont plutôt raison de le faire, car pourquoi créer une récession juste pour lisser l’inflation ?

D’accord, donc ciblons juste une certaine moyenne pondérée de l’inflation et du chômage comme un thermostat. Mais quel niveau de chômage ? Il y a un danger, celui de montrer que nous tolérons une forte inflation si le chômage est faible. Nous savons que ce n’est pas une bonne idée, parce que l’inflation ne ferait qu’accélérer. Donc pourquoi ne pas cibler la différence entre le chômage et un certain niveau qui soit cohérent avec l’inflation stable ? (…) Une suggestion ? »

Simon Wren-Lewis, « NAIRU bashing », in Mainly Macro (blog), 17 février 2017. Traduit par Martin Anota

dimanche 20 décembre 2015

La courbe de Phillips et l'hypothèse des anticipations ancrées



« (…) J’ai récemment publié un billet où je me suis demandé ce qui avait marché ou non dans nos modèles macroéconomiques depuis 2008. Comme je l’ai dit, les événements du côté de la demande se sont produits comme ont pu le prédire les personnes utilisant IS-LM. Mais du côté de l’offre, pas vraiment. D’une part, la doctrine "accélérationniste" qui a dominé la discussion économique de l’inflation et du chômage pendant 40 ans s’est effondrée. Si l’inflation avait répondu à la Grande Récession de la même manière qu’elle le fit lors des précédentes récessions, nous aurions dû être profondément en déflation aujourd’hui, ce qui n’est pas le cas.

Maintenant, les responsables (…) et les équipes de chercheurs des institutions de politique économique répondent habituellement qu’ils travaillent maintenant avec une courbe de Phillips avec des anticipations "ancrées". L’idée est que les agents fixant les prix et salaires agissent maintenant comme s’ils s’attendaient à ce que les autorités monétaires atteignent l’objectif des 2 % d’inflation, si bien qu’ils ne changent pas leurs anticipations suite aux récents événements. Bien sûr, une telle courbe ressemble beaucoup aux anciennes courbes de Phillips pré-NAIRU qui avaient été estimées dans les années soixante. Et la vérité est que de telles courbes s’adaptent assez bien aux données depuis 1990. Mais cette idée d’ancrage nous laisse avec certaines questions dérangeantes, à la fois conceptuelles et pratiques.

Premièrement, du côté conceptuel, d’où vient l’ancrage ? et jusqu’à quel point pouvons-nous nous y fier ? Est-ce une conséquence de la crédibilité de la banque centrale ou est-ce juste la conséquence de la faible inflation ? Les gens s’arrêtent-ils de faire attention aux fluctuations de l’inflation lorsqu’elle est faible ? Est-ce que l’ancrage va disparaître si l’inflation persiste à 1 % plutôt qu’à 2 % ? Est-ce qu’il disparaitrait si l’inflation grimpait à 3 ?

Deuxièmement, sur le plan pratique, l’hypothèse des anticipations ancrées nous raconte une histoire bien différente (…) que celle que nous racontent les approches antérieures. Illustrons-le avec l’exemple de la zone euro. Si nous utilisons les données agrégées pour la zone euro dans son ensemble, une simple courbe de Phillips traditionnelle fonctionne assez bien :

GRAPHIQUE 1 Courbe de Phillips de la zone euro (1999-2015)

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En fait, la pente de la courbe est assez proche de l’estimation d'Olivier Blanchard, Eugenio Cerutti et Lawrence Summers pour les Etats-Unis. (…) Si nous prenons ce résultat sérieusement, il implique que la zone euro est bien plus profondément déprimée que ce que l’on pense habituellement et donc que la tentative de la BCE de ramener l’inflation proche de 2 % est bien plus difficile qu’on ne le dit. L’inflation sous-jacente de la zone euro est actuellement d’environ 1 % ; la pente de la relation de Phillips est d’environ 0,25 ; donc ramener l’inflation à 2 % va exiger la baisse de 4 points de pourcentage du chômage. C’est beaucoup ! Quelle croissance de la production cela impliquerait-il ? Une relation de type loi d’Okun fonctionne aussi assez bien pour la zone euro dans son ensemble et elle donne un coefficient proche de celui des Etats-Unis :

GRAPHIQUE 2 Loi d’Okun de la zone euro

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Donc, si la relation historique demeure valide, une baisse du chômage de 4 points de pourcentage signifierait une hausse de 8 % du PIB réel. C’est une estimation grossière qui suggère que l’écart de production (output gap) de la zone euro est à 8 %, ce qui est énorme. Devons-nous prendre cela sérieusement ? Pourquoi ne le ferions-nous pas ? »

Paul Krugman, « Anchors away », in The Conscience of a Liberal (blog), 4 décembre 2015. Traduit par Martin Anota



aller plus loin... lire « Comment expliquer le comportement de l’inflation et de l’activité suite à la Grande Récession ? »

lundi 27 juillet 2015

L’histoire populaire de la Grande Inflation

« Voici une histoire que les économistes racontent souvent à leurs étudiants. Après que Phillips ait découvert sa courbe, qui relie l’inflation au chômage, Samuelson et Solow suggérèrent en 1960 qu’elle impliquait un arbitrage sur lequel les responsables pouvaient s’appuyer. Ils peuvent de façon permanente avoir un peu moins de chômage au prix d’un peu plus d’inflation. Les autorités publiques utilisèrent cette possibilité, mais elles ne comprirent pas pourquoi l’inflation n’augmenta pas qu’un peu : elle ne cessa pas d’augmenter. Vint ensuite Milton Friedman à la rescousse. Dans le discours présidentiel qu’il tint en 1968, il affirma que l’inflation dépendait aussi des anticipations d’inflation, ce qui signifiait que le courbe de Phillips de long terme était verticale et qu’il n’y avait pas d’arbitrage permanent entre l’inflation et le chômage. Les autorités publiques le comprirent et la hausse régulière de l’inflation que l’on avait observé durant les années soixante et soixante-dix s’interrompit.

C’est une jolie petite histoire, en particulier si vous aimez l’idée que tous les grands désastres macroéconomiques découlent des erreurs de la macroéconomie dominante. Cependant, même un étudiant à moitié endormi aurait quelques difficultés avec cette histoire. Pourquoi cela prit plus de dix ans pour que les idées de Friedman soient adoptées par les responsables politiques, alors que l’erreur présumée de Samuelson et Solow semble avoir été adoptée rapidement ? Même si vous pensez que le problème d’inflation ne commença réellement qu’à partir des années soixante-dix, cela implique un retard de 10 ans dans le mécanisme de transmission du savoir, ce qui est un peu étrange.

Cependant rien de tout cela n’importe, parce que cette histoire populaire est tout simplement fausse. Ce sujet a fait l’objet d’une petite discussion sur les blogs (voir notamment Robert Waldmann) et la meilleure source est James Forder. Il y a des études (par exemple celle-ci), mais la source la plus complète est désormais son livre, qui présente une étude complète de cette histoire populaire. Il affirme qu’elle est fausse dans tous les domaines. Non seulement Samuelson et Solow n’ont pas affirmé qu’il y a un arbitrage permanent entre l’inflation et le chômage que les autorités publiques peuvent exploiter, mais ces dernières n’ont jamais cru qu’il y avait un arbitrage. Donc d’où vient cette histoire populaire ? Elle vient de Friedman lui-même, dans le discours qu’il prononça en 1977 lorsqu’il reçut le prix Nobel.

Forder parle de bien d’autres choses dans son livre, notamment de l’ampleur à laquelle l’affirmation de Friedman en 1968 selon laquelle les anticipations sont importantes fut particulièrement originale (elle ne l’était pas). Il décrit aussi comment et pourquoi l’histoire de Friedman s’est tellement enracinée qu’elle devint populaire. La raison pour laquelle je parle de tout cela dans ce billet est que je suis en train de finaliser une étude sur le mécanisme de transmission du savoir et l’adoption de l’austérité en 2010, et je vouais me pencher à nouveau sur les précédentes crises macroéconomiques.

Si ce n’était pas la croyance dans l’arbitrage de long terme entre inflation et chômage, qu’est-ci qui poussa l’inflation à graduellement s’accélérer durant les deux précédentes décennies ? Forder a beaucoup à dire sur le sujet, mais je vais poursuivre en me contentant de ma propre réflexion. Je pense que deux choses étaient importantes : l’idée que la gestion de la demande globale était principalement conçue pour atteindre le plein emploi et le fait que le plein emploi était prioritaire sur l’objectif de stabilité des prix. Bien que de plus en plus d’économistes au cours de cette période commencèrent à voir le problème de politique économique dans un cadre de courbe de Phillips, beaucoup espéraient toujours que d’autres mesures comme les politiques de prix et de revenus (au Royaume-Uni en particulier, mais aussi aux Etats-Unis) pouvaient surmonter la logique de courbe de Phillips. La primauté de l’objectif de plein emploi signifiait que le problème était souvent décrit comme une inflation par les coûts (cost-push inflation) plutôt que comme une hausse du taux de chômage naturel.

Si vous trouvez cela difficile à imaginer, imaginez ce que les historiens diront de la période actuelle aux alentours de 2050. Par alors, les non-linéarités de la courbe de Phillips et le pouvoir que la cible d’inflation avait en ancrant les anticipations d’inflation étaient fermement enracinés dans la pensée orthodoxe. Avec le bénéfice du recul, ces historiens seront surpris de calculer l’ampleur à laquelle les ressources ont été perdues quelques décennies plus tôt parce que les décideurs politiques sont devenus obnubilés par une cible d’inflation de 2 % et par les déficits budgétaires. Ils vont raconter avec amusement que beaucoup d’économistes et de décideurs politiques qui pensaient que la manière de traiter avec une insuffisance de la demande globale était la mise en œuvre de "réformes structurelles". Au lieu de construire des histoires populaires, ils vont noter que même lorsque la plupart des économistes réalisèrent ce qui était nécessaire pour se fourvoyer à nouveau, les décideurs politiques étaient extrêmement réticents à changer la cible d’inflation. »

Simon Wren-Lewis, « The F story about the Great Inflation », in Mainly Macro (blog), 26 juillet 2015. Traduit par Martin Anota

lundi 20 octobre 2014

La mythique courbe de Phillips

« Supposons que vous ayez une heure de cours pour enseigner les fondamentaux en macroéconomie, quelle relation seriez-vous sûr de présenter ? Ma réponse serait la courbe de Phillips. La courbe de Phillips explique grandement la politique monétaire.

Ce sont des idées simples, mais hautement plausibles, qui m’ont amené à croire en la courbe de Phillips. Lors d’une expansion, la demande est forte par rapport à la capacité de l’économie à produire, donc les prix et salaires tendent à s’accroître plus rapidement que lors des récessions. Cependant les travailleurs ne vont normalement pas souffrir d’illusion monétaire : lors d’une expansion, ils veulent de plus hauts salaires pour accroître l’offre de travail. Les entreprises se focalisent quant à elles sur leurs marges de profit, si bien que si les coûts augmentent, les prix augmentent également. Comme les entreprises ne changent pas leurs prix tous les jours, elles vont aussi bien penser aux coûts courants qu’aux coûts futurs. Cela signifie que l’inflation dépend de l’inflation anticipée, aussi bien que d’un certain indicateur d’excès de demande, comme le chômage.

Les microfondations confirment cette logique, mais ajoutons un élément crucial qui n’est pas immédiatement évident. L’inflation d’aujourd’hui va dépendre des anticipations de l’inflation future, pas des anticipations de l’inflation courante. C’est la principale contribution de la théorie nouvelle keynésienne à la macroéconomie.

Une théorie simple et formelle serait peu d’intérêt si elle ne se conciliait pas avec les données empiriques. Quelques uns affirment régulièrement qu’il est très difficile de trouver une courbe de Philips dans les données. (…) Si c’était vrai, cela signifierait que les autorités monétaires tout autour du monde s’appuieraient sur un mauvais cadre pour prendre leurs décisions.

Est-ce le cas ? Le problème est que nous n’avons pas de bonnes séries à propos des anticipations d’inflation allant très loin dans le temps. Par conséquent, les estimations économétriques peuvent fortement varier d’une étude à l’autre, selon la manière par laquelle cette variable cruciale est traitée. Ce que je veux faire ici est juste de regarder les données brutes de l’inflation et du chômage aux Etats-Unis et voir si c’est vrai qu’il est difficile de trouver une courbe de Phillips. Le premier graphique représente l’inflation des prix à la consommation (sur l’axe des ordonnées) et le chômage (sur l’axe des abscisses) et une courbe joint chaque année à la suivante. Nous commençons au coin inférieur droit du graphique avec l’année 1961, lorsque l’inflation était d’environ 1 % et le chômage de 6,7 %. Au cours des années suivantes, nous avons obtenu le genre de dynamique que Phillips a initialement observé : le chômage a chuté et l’inflation s’est accélérée.



Le problème est qu’avec une inflation s’élevant à 5,5 % en 1969, ça fit sens pour les agents de relever leurs anticipations d’inflation. (En fait, ils commencèrent à les relever avant 1969, ce qui explique la pentification de la courbe entre 1961 et 1969. Pour des anticipations données, la ligne peut être assez plate, un point sur lequel je vais revenir.) Donc quand le chômage commença à s’élever à nouveau, l’inflation n’est pas retournée à 1 %, parce que l’inflation anticipée a été révisée à la hausse. La dynamique que nous appelons courbe de Phillips forme une boucle : la baisse du chômage que l’on observe au cours du temps est clairement associée à une accélération de l’inflation, mais cette dynamique de court terme est renforcée par une tendance haussière de l’inflation associée au relèvement des anticipations d’inflation à la hausse. Bien sûr, l’autre chose qu’il faut prendre en compte, que nous avions subi des chocs pétroliers en 1974 et 1979. Le graphique s’achève sur l’année 1980.

Plusieurs économistes s’accordent pour dire que les choses changèrent en 1980, lorsque Volker resserra agressivement la politique monétaire américaine pour lutter contre l’inflation. Le graphique suivant représente l’inflation et le chômage entre 1980 et 2000.



L’inflation ralentit entre 1980 et 1983, passant de 13,5 % à 3,2 %, en partie parce que le chômage était élevé, mais aussi parce que les anticipations d’inflation chutèrent rapidement. (Nous avons des enquêtes montrant que c’est le cas.) La période restante est dominée par une large chute du chômage. Donc pourquoi cette chute du chômage n’a pas poussé l’inflation à la hausse ? Si l’on regarde le graphique, pourquoi est-ce que le point de 2000 n’est-il pas plus élevé ? Encore une fois, il faut prendre en compte les anticipations. Une enquête suggère que l’inflation anticipée était autour de 5 % en 1983 et qu’elle a chuté autour de 3 % fin 1999. Donc, l’inflation a été contenue pour une raison ou une autre. La courbe de Phillips (et ses boucles) est toujours là, mais joliment plate.

Le graphique final va de 2000 à 2013. Notons que l’axe de l’inflation a changé et que celle-ci atteint non plus un pic à 16 %, mais à 4,5 %. Le point intéressant, que Paul Krugman et d’autres ont déjà noté, est que ceci semble bien plus comme l’observation initiale de Phillips : une relation négative simple entre l’inflation et le chômage. Ça peut être le cas si les anticipations sont bien plus ancrées en raison d’un ciblage d’inflation crédible et les données d’enquêtes sur les anticipations suggèrent que cela a effectivement joué un rôle. Les prix des matières premières ont aussi connu d’importantes variations.



Tandis que le changement dans l’échelle d’inflation nous permet de voir ceci plus clairement, ça dissimule un point important. Une fois encore, la courbe de Philips est joliment plate. Nous sommes passés de 4 % à 10 % de chômage, mais le taux d’inflation n’a au maximum varié que de 4 points de pourcentage. Avec ce que nous avons précédemment dit, nous savons que ce n’est pas nécessairement un phénomène nouveau et que celui-ci s’explique avec les anticipations d’inflations.

Est-ce que ce sont ces données qui me font croire en la courbe de Phillips ? Pour être honnête, non. C’est plutôt la théorie fondamentale dont j’ai parlée au début du billet. C’est aussi parce que je me rappelle qu’au cours des années soixante-dix, plusieurs économistes ont alors dénié que la hausse du chômage pouvait s’accompagner d’une forte accélération de l’inflation, que certains ont pensé que les anticipations n’influençaient que très l’inflation et que certains pensaient que toute relation disparaîtrait avec des contrôles directs sur les salaires et prix, alors que ceux-ci ont des conséquences désastreuses. Mais vu à quel point les données macroéconomiques sont habituellement confuses, je trouve que les données présentées ici sont joliment cohérentes avec mes croyances. »

Simon Wren-Lewis, « The mythical Phillips curve », in Mainly Macro (blog), 14 octobre 2014. Traduit par Martin Anota

dimanche 3 août 2014

La Grande Récession a-t-elle tué la courbe de Phillips traditionnelle ?

« L’une des questions que j’aime poser aux étudiants est si l’inflation observée après la Grande Récession a plutôt confirmé la courbe de Phillips des nouveaux keynésiens ou bien la courbe de Phillips plus traditionnelle. (…) Voici les deux modèles en concurrence :

Pour les nouveaux keynésiens : inflation à l’instant t = inflation anticipée à l’instant t+1 avec l’écart de production (output gap)

Pour la courbe de Phillips traditionnelle : inflation à l’instant t = inflation à l’instant t-1 avec l’écart de production

(…) Supposons que les anticipations concernant l’inflation soient rationnelles et supposons que l’économie soit frappée par une récession non anticipée de taille et de durée connues. (...) Avec le modèle traditionnel, l’inflation chute graduellement avec la poursuite de la récession et une fois que celle-ci s’achève, l’inflation reste plus faible qu’initialement. Dans le modèle des nouveaux keynésiens, en supposant que la cible d’inflation soit crédible, l’inflation chute lorsqu’une récession non anticipée survient, et alors l’inflation s’élève graduellement vers sa cible au fur et à mesure que l’inflation se poursuit. (Nous supposons ici que l’écart de production est constant lors de la récession, et ce pour simplifier le raisonnement.) Pour le modèle des nouveaux keynésiens, il est important de connaître l’ampleur de la récession pour obtenir ce diagramme (…). Les dynamiques impliquées par les deux modèles sont différentes et cette différence risque de persister même si chaque courbe devient plus plate au fur et à mesure que nous nous approchons d’une inflation zéro en raison des rigidités des salaires.

(…) La conséquence immédiate de la récession semble plus conforme avec le modèle des nouveaux keynésiens : une chute brutale suivie par une hausse graduelle. De plus, j’affirmerais que, une fois l’économie basculée dans la récession, la plupart des gens s’attendent à ce qu’elle soit sévère et persistante, donc mon raisonnement n’est pas totalement irréaliste. Mais si nous regardons ce qui s'est passé ces deux dernières années, cela ressemble bien plus au modèle traditionnel, avec une inflation ralentissant graduellement sous la cible.

C’est probablement aussi loin que nous pouvons aller sans introduire l’économétrie et aussi sans prendre en compte certaines complexités supplémentaires. Nous pouvons probablement obtenir quelque dynamique pour s’adapter au modèle des nouveaux keynésiens en imaginant une séquence d’erreurs dans les anticipations. En plus, si nous regardons l’inflation des prix à la consommation, nous devons prendre en compte les variations des prix des matières premières, chose que ne fait aucun des deux modèles. (…) Voilà pourquoi introduire l’économétrie est nécessaire, si possible en observant à la fois l’inflation des prix et des salaires avec les données sur les anticipations. (…)

Cependant je peux peut-être suggérer deux possibles conclusions que de telles études pourraient tester plus rigoureusement. Premièrement, la courbe de Phillips traditionnelle, où les anticipations sont implicitement naïves et tournées vers le passé, ne semble pas constituer une base prometteuse pour expliquer l’inflation après la récession. Soit le modèle des nouveaux keynésiens, soit une combinaison des deux, semble fournir une fondation plus adéquate pour une explication raisonnable. Deuxièmement, une explication basée sur le modèle des nouveaux keynésiens qui traite de la taille et de la durée de la récession (qu’importe ce qu’elle devient) comme un choc initialement non anticipé, puis ensuite pleinement anticipé doit s’efforcer de se concilier avec les données. »

Simon Wren-Lewis, « New versus traditional Phillips curves and the Great Recession », in Mainly Macro (blog), 12 décembre 2013. Traduit par Martin Anota


« Avant la révolution de la nouvelle école classique, il y a eu la Courbe de Phillips à la Friedman/Phelps, selon laquelle l’inflation actuelle dépend, d’une part, dans une certaine mesure de l’écart entre le chômage et son niveau naturel (c’est-à-dire de l’écart entre le niveau courant de production et son potentiel, c’est-à-dire l’output gap) et, d’autre part, de la valeur anticipée de l’inflation courante. Les anticipations d’inflation furent modélisées comme étant fonction de l’inflation passée (par exemple les anticipations adaptatives), sous leur forme la plus simple avec juste un retard dans l’inflation. Par conséquent, l’inflation dépendait de l’inflation passée et de l’écart de production.

Après la révolution des nouveaux classiques vint la courbe de Phillips des nouveaux keynésiens, qui fit dépendre l’inflation courante dans une certaine mesure de l’écart de production et de la valeur anticipée de l’inflation de la période suivante. Si elle était combinée avec les anticipations adaptatives, elle dirait la même chose que la Courbe de Phillips à la Friedman-Phelps, mais elle a été au contraire combinée avec les anticipations rationnelles, en vertu desquelles les agents font de leur mieux pour prévoir quel sera le taux d’inflation dans la période suivante en utilisant toute l’information pertinente. Celle-ci inclut l’inflation passée, mais aussi d’autres choses, comme les perspectives futures concernant la production et la cible d’inflation officielle.

Laquelle décrit le mieux les données ? Le grand attrait de la courbe de Phillips à la Friedman-Phelps est qu’elle peut décrire la stagflation. Nous avons un boom, ce qui élève régulièrement l’inflation. Lorsque le boom prend fin, l’inflation se stabilise, mais à un niveau bien plus élevé qu’au départ. Donc les autorités publiques doivent provoquer une récession pour faire ralentir l’inflation : c’est une période dans laquelle un chômage au-dessus de la moyenne est accompagné par une inflation au-dessus de la moyenne, ce que nous appelons la stagflation. Si nous avions eu au cours de cette période des banques centrales indépendantes et crédibles fixant des cibles d’inflation, la courbe de Phillips des nouveaux keynésiens ne nous aurait pas donnée une stagflation : lorsque le boom se serait fini, l’inflation retournerait à sa cible. Le problème est que nous n’avions pas de ciblage d’inflation durant cette période, donc il est difficile de dire si la stagflation amène à rejeter la courbe de Phillips des nouveaux keynésiens. (…)

La Grande Récession peut fournir un meilleur test. Dans certains pays, la production chuta brutalement en 2009, puis connut une reprise lente, mais régulière, si bien que l’écart de production aujourd’hui est moindre qu’en 2009. Avec la Courbe de Phillips à la Friedman-Phelps, l’inflation aurait dû régulièrement chuter au cours de cette période, atteignant son minimum aujourd’hui. Donc, si nous représentons l’écart de production sur l’axe des abscisses et l’inflation sur l’axe des ordonnées, nous devons voir une courbe pointant vers le sud-est. Avec la Courbe de Phillips des nouveaux keynésiens, nous pouvons considérer deux cas polaires. Dans le premier, les agents anticipent que la reprise va être lente, donc nous allons avoir une chute brutale et immédiate de l’inflation, mais l’inflation va ensuite s’élever vers sa cible. Cela va nous donner une courbe pointant le nord-est. Dans le second cas, les agents continent de penser que l’inflation va retourner à la cible l’année suivante. Cela nous donne aussi une courbe pointant le nord-est, mais c’est plus plat. (…)

Voici l’évolution pour quatre pays, en utilisant les estimations de l’OCDE pour l’écart de production sur l’axe des abscisses, l’inflation des prix à la consommation moins 2 % sur l’axe des ordonnées, avec notamment les prévisions de l’OCDE pour les années 2014 et 2015. J’ai choisi ces pays simplement parce que nous avons une récession en double creux en Europe, si bien qu’il serait plus compliqué de prendre également les pays européens. Si vous n’aimez pas l’idée d’inclure les prévisions, ignorez simplement les derniers deux points pour chaque pays.

Wren-Lewis__courbe_Phillips_Etats-Unis_Japon_Allemagne_Canada.png

Les courbes pointent vers le nord-est et non vers le sud-est. Cela tend à plaider davantage pour la courbe de Phillips aux anticipations rationnelles des nouveaux keynésiens que pour la courbe de Phillips aux anticipations adaptatives à la Friedman-Phelps. Pour prendre juste un exemple, l’inflation des Etats-Unis en 2013 est plus élevée qu’elle ne le fut en 2009, ce qui est cohérent avec la courbe de Phillips des nouveaux keynésiens. La courbe de Phillips traditionnelle à la Friedman-Phelps, d’un autre côté, suggèrerait qu’après une corde d’écarts de production négatifs, l’inflation américaine aurait dû être un peu plus faible en 2013 qu’elle le fut en 2009.

Okay, il y a quelques problèmes. Les variations des prix des matières premières ont une influence importante sur l’indice des prix à la consommation et ceux-ci ne sont pris en compte par la simple courbe de Phillips. Ils peuvent contribuer à expliquer la stabilité de l’inflation autour de 2011 dans certains pays, mais ils contribuèrent aussi à déprimer l’inflation en 2009. Les variations des taux de change s’avèrent aussi importants. La simple courbe de Phillips ne prend également pas en compte de la non-linéarité associée à la réticence à réduire les salaires nominaux. Et bien sûr les estimations de l’écart de production peuvent s’avérer fausses.

Dans le cas du Japon, nous avons aussi récemment observé un relèvement de la cible d’inflation. Cela peut expliquer la prévision d’accélération de l’inflation en 2014 et 2015. Si c’est le cas, ce serait un argument en faveur des anticipations rationnelles plutôt qu’adaptatives.

Tous ces problèmes nécessitent une analyse empirique. Néanmoins, nous pouvons voir pourquoi certaines études plus élaborées (…) peuvent affirmer que la récente dynamique de l’inflation est cohérente avec la courbe de Phillips des nouveaux keynésiens. Il semble bien plus difficile de concilier cette expérience avec la courbe de Phillips traditionnelle avec anticipations adaptatives. Comme je l’ai suggéré au début, il s’agit finalement d’un test permettant de savoir si les anticipations rationnelles offrent une meilleure description de la réalité que les anticipations adaptatives. Mais je me doute que la conclusion que je tire des données empiriques va surprendre certains, donc j’attends une analyse empirique plus sophistiquée pour montrer pourquoi j’ai tort. »

Simon Wren-Lewis, « Has the Great Recession killed the traditional Phillips Curve? », in Mainly Macro (blog), 14 juillet 2014. Traduit par Martin Anota

jeudi 24 avril 2014

Les banques centrales doivent-elles donner un plus grand poids à la stabilité de la production ?

« Contrairement à ce que beaucoup s'attendaient en se basant sur l’expérience d'avant-crise, l’inflation est restée stable malgré les contractions brutales de la production et les hausses du chômage. La relation entre l’inflation et le chômage (la courbe de Phillips) apparaît s’être affaiblie (FMI, 2013), en particulier dans les économies avancées. Ceci nous amène à nous demander si la banque centrale doit continuer à donner autant de poids à la stabilisation de l’inflation dans sa fonction de réaction. La réponse dépend largement ce qui explique l’apparent aplatissement de la courbe de Phillips : la crise ou des facteurs structurels.

Quelles sont les possibles explications de l’aplatissement de la courbe de Phillips ?

  • Les mauvaises mesures : Les estimations standards du chômage peuvent échouer à capturer la composante conjoncturelle des hausses du chômage durant la crise financière mondiale. Par exemple, la crise vit une hausse inhabituelle du chômage à long terme, ce qui tend à impulser une moindre pression à la baisse sur les salaires et les prix (Kocherlakota, 2010). Cependant les mesures alternatives de l’écart de production (output gap), l’utilisation des capacités et le chômage de court terme suggèrent une insuffisance significative de la demande globale dans les économies avancées (FMI, 2013). La réduction plus faible qu’attendue de l’inflation reste énigmatique.

  • La mondialisation : L’inflation peut être devenue beaucoup moins sensible aux conditions domestiques comme les producteurs font face à une plus grande concurrence international et sont donc moins enclins à ajuster leurs prix par rapport à la demande domestique (Loungani et ses coauteurs, 2001 ; Bean 2007). L’inflation peut être devenue plus sensible aux conditions internationales (Borio et Filardo, 2007). Cependant cette hypothèse n’explique pas pourquoi l’inflation est restée remarquablement restée stable durant la crise malgré la contraction de la demande mondiale. C’est aussi difficile de réconcilier cela avec les prédictions d’une version en économie ouverte des modèles nouveaux keynésiens standards dans lesquelles une ouverture croissante peut accentuer la pente de la courbe de Phillips (Woodford, 2007).

  • Le faible niveau d’inflation : Des taux d’inflation historiquement faibles dans les économies avancées peuvent avoir rendu plus contraignantes les rigidités nominales à la baisse. Par exemple, l’absence de déflation dans les économies avancées durant la crise peut être due à la résistance des travailleurs face aux réductions du salaire nominale (Yelen, 2012). De plus, comme l’ont montré , de faibles niveaux d’inflation peuvent réduire la fréquence des variations de prix, peut-être à cause de la présence de coûts d’ajustement . Cependant l’inflation semble peu sensible au chômage conjoncturel même dans les économies émergentes où son niveau est considérablement plus élevé que dans les économies avancées.

  • La crédibilité des autorités monétaires : Au cours des deux dernières décennies, une plus grande crédibilité des banques centrales a rendu les anticipations d’inflation beaucoup moins sensible aux variations de l’inflation. Ceci implique que des écarts temporaires de l’inflation par rapport à la cible sont maintenant moins susceptibles d’être amplifiés par les mouvements dans les anticipations ; les spirales inflationnistes et déflationnistes sont moins probables.

Une courbe de Phillips structurellement plus plate plaiderait en faveur du ciblage d’inflation flexible par rapport au ciblage d’inflation strict. Avec une stabilisation de l’inflation nécessitant une plus grande volatilité de la production et du chômage, les banques centrales peuvent vouloir attendre plus longtemps avant de réagir aux pressions inflationnistes pour déterminer si celles-ci sont temporaires ou permanentes (Iakova, 2007).

De plus, si l’inflation est moins sensible aux conditions conjoncturelles domestiques, elle est relativement plus affectée par les chocs poussant les coûts à la hausse qui sont liés, par exemple, aux variations des taux de change ou des prix de matières premières. Pour des pondérations données de la production et de l’inflation dans la fonction de réaction de la banque centrale, une courbe de Phillips plus plate pousse les banques centrales à répondre plus souvent aux chocs poussant les coûts vers le haut, ce qui provoque des fluctuations indésirables dans la production et le chômage (Wren-Lewis, 2013).

GRAPHIQUE Inflation et chômage conjoncturel (en %)

FMI__courbe_de_Phillips__inflation_et_chomage__Martin_Anota_.png
source : FMI (2014)

Il est cependant beaucoup moins évident de déterminer si l’aplatissement de la courbe de Phillips s’explique par la politique monétaire elle-même. En particulier, si l’aplatissement observé au cours des dernières décennies s’explique par le fait que la banque centrale soit plus crédible, un changement dans la fonction de réaction de la politique monétaire peut désancrer les anticipations d’inflation, accentuant encore davantage la pente de la courbe de Phillips (Levin et ses coauteurs, 2004 ; Gürkaynak et ses coauteurs, 2010). En effet, les données suggèrent que les périodes prolongées d’inflation au-dessus de la cible peuvent conduire à des anticipations d’inflation à long terme plus élevées, comme par exemple ce qui fut observé au Royaume-Uni entre 2011 et 2012.

Tout cela ne nous amène pas en soi à rejeter l’idée du ciblage d’inflation flexible. Davantage d’études sont nécessaires pour mieux comprendre les sources de l’aplatissement de la courbe de Phillips. Et, à moins que cette incertitude soit réduite, les risques en présence n’amènent pas à donner un plus grand poids à la stabilité de la production. L’approfondissement de ce sujet doit être une question de haute priorité. »

Tamim Bayoumi, Giovanni Dell'Ariccia, Karl Habermeier, Tommaso Mancini-Griffoli et Fabián Valencia (2014), Monetary Policy in the New Normal, « Should central banks assign larger weights to output stability? », FMI, avril 2014. Traduit par Martin Anota



aller plus loin... lire « Pourquoi l'inflation est-elle si faible et stable ? »