Annotations

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

Tag - hystérésis

Fil des billets

lundi 1 octobre 2018

L’avenir n’est plus ce qu’il était

« Lehman Brothers a fait faillite il y a deux ans et deux semaines ; mercredi prochain marque le dixième anniversaire de la promulgation du programme TARP, c’est-à-dire du renflouement. A l’occasion de cet anniversaire, il y a eu des milliers d’articles réfléchissant à la crise financière de 2008 et à ses effets. Beaucoup ont suggéré (avec raison) que les répercussions politiques continuent de façonner notre monde aujourd’hui. Mais très peu se sont focalisés sur les effets économiques à long terme.

(…) Même un rapide coup d’œil sur les données suggère que ces effets ont été énormes. Il est vrai que le chômage américain est désormais à un niveau inférieur à celui qu’il atteignait avant la crise ; même si on en a peu conscience, le chômage de la zone euro baisse, il n’est pas tout à fait revenu à son niveau d’avant-crise, mais il est bien inférieur à sa moyenne d’avant-crise. Mais dans ces deux, nous sommes revenus à une sorte de plein emploi à un niveau bien plus faible du PIB réel que les gens bien informés ne s’y attendaient avant que la crise éclate.

Bien sûr, je ne suis pas la première personne à faire cette remarque. Cela fait plusieurs années que Antonio Fatás et Larry Summers ne cessent de la marteler, tout comme Larry Ball. Mais il semble utile de rappeler à une plus grande audience que le futur n’est plus ce qu’il était, de spéculer un peu sur le comment et le pourquoi de cet assombrissement de l’avenir et de parler de ses implications pour la politique économique future.

1. De la Grande Récession à la Grande Insuffisance


Les économistes utilisent le terme de "production potentielle" pour désigner le montant maximal qu’une économie peut produire sans générer de tensions inflationnistes. Ce concept joue un rôle crucial pour la politique monétaire et un certain rôle pour la politique budgétaire également. Comme je vais l’expliquer en partie, les fondations théoriques de ce concept semblent aujourd’hui fragiles, à la lumière des événements que nous avons connus après la crise. Mais pour l’instant, notons juste que plusieurs institutions, notamment le CBO aux Etats-Unis et le FMI, ont régulièrement fourni des estimations de la production potentielle courante et des prévisions de la production potentielle future.

Pour être clair, il s’agit d’estimations tirées de modèles, pas des données observées. Certains pourraient penser que les modèles sont peut-être tous faux, que nous regardons une construction qui n’a rien à voir avec la réalité. Mais comme je l’ai dit, ces modèles sont importants pour la conduite de la politique économique. Donc, que trouvons-nous si nous comparons les prévisions de production potentielle réalisées avant la crise avec les estimations courantes ? Nous constatons une forte révision à la baisse des estimations des capacités économiques des deux côtés de l’Atlantique.

Le graphique 1 compare les prévisions du PIB réel potentiel américain sur dix ans que le CBO a réalisées en janvier 2008 avec celles qu’il propose aujourd’hui. La révision à la baisse de l’estimation est énorme : elle représente plus de 11 % en 2018. Pour le dire autrement, disons que l’économie américaine est bien en-deçà des anticipations d’avant-crise aujourd’hui qu’elle ne l’était au cœur de la Grande Récession, et ce même si nous avons connu une reprise depuis la crise.

GRAPHIQUE 1 Estimations du PIB potentiel des Etats-Unis

Paul_Krugman__CBO_Estimations_PIB_potentiel_Etats-Unis.png

source : CBO

Le graphique 2 montre des estimations comparables pour la zone euro, tirées d’Antonio Fatás. Nous voyons également une dégradation des anticipations de production potentielle, mais encore plus ample.

GRAPHIQUE 2 Estimations et prévisions du PIB et du PIB potentiel de la zone euro

Antonio_Fatas__estimations_PIB_potentiel_zone_euro.png

source : Antonio Fatás (2018)

Ce fort déclin du PIB par rapport à ce que nous nous attendions (…) est une grande histoire (appelons-la la "Grande Insuffisance") que l’on a tendance à négliger en nous focalisant sur les taux de croissance à court terme. Qu’est-ce qui pourrait l’expliquer ?

2. Trois récits


Un premier récit susceptible d’expliquer pourquoi la Grande Insuffisance a suivi la Grande Récession pourrait être le post hoc n’était pas propter hoc : le potentiel de l’économie est bien inférieur à ce que les gens il y a une décennie pensaient qu’il serait aujourd’hui, mais les causes de cette révision à la baisse de la croissance à long terme ont peut-être peu à voir avec la crise financière ; elles se sont juste produites à peu près au même moment. Les racines du ralentissement de la croissance s’expliquent peut-être par une déception technologique (il y a un nouvel iPhone, qui s’en soucie ?) ou un changement social désincitant une part croissante de la population à entrer dans la vie active (à cause des opioïdes ou des jeux vidéo, c’est au choix), c’est-à-dire des choses qui auraient lieu même s’il n’y avait pas eu de Grande Récession.

Cette histoire est en effet (même si ce n’est pas explicitement) le récit sous-jacent à la politique économique actuelle : la Fed et d’autres banques centrales, qui sont les vrais acteurs dans la politique macroéconomique dans les conditions actuelles, n’agissent pas comme si elles s’inquiétaient à l’idée qu’une future récession puisse déprimer l’économie, pas simplement à court terme, mais aussi de façon permanente. Les autorités budgétaires (…) prennent aussi la trajectoire future du potentiel économique comme donnée. (…)

Quelles sont les preuves empiriques qui vont à l’encontre de cette vue ? Les preuves les plus robustes, citées, d’une part, par Fatás et Summers et, d’autre part, par Ball, est que la taille de la Grande Insuffisance varie fortement d’un pays à l’autre et que les pays qui ont connu les plus fortes révisions à la baisse des estimations de leur potentiel économique sont précisément les pays qui ont connu les plus fortes contractions de l’activité lors de la crise économique. En effet, il y a une forte corrélation entre le déclin de la production lors de la crise et la chute du PIB potentiel à long terme.

Le graphique 3 montre le cas le plus extrême, celui de la Grèce, en comparant le PIB courant et le PIB potentiel tel qu’il est estimé par le FMI. Comme chacun le sait, la Grèce a connu une forte contraction de son activité que l’on peut qualifier de dépression. Selon le FMI, cependant, environ la moitié de cette contraction résulte d’un déclin des capacités productives, plutôt que d’une moindre utilisation de celles-ci.

GRAPHIQUE 3 PIB observé et estimations du PIB potentiel de la Grèce (en indices, avec comme base 100 le PIB de 2007)

Paul_Krugman__FMI_Grece_PIB_potentiel_estimations.png

source : FMI

Et même cela sous-estime la variation des prévisions, parce que ce n’est pas seulement l’avenir qui a changé, mais également le passé. Dans le graphique 3, il est suggéré que la Grèce a eu une économie en forte surchauffe, opérant au-dessus des niveaux soutenables, en 2007 et en 2008. Mais peu de gens ne le pensaient à l’époque. En fait, les propres estimations du FMI au début de l’année 2008 étaient qu’en 2007 la Grèce opérait seulement 2,5 % au-dessus de son potentiel, alors qu’il pense aujourd’hui qu’elle opérait cette année-là 10,7 % au-dessus de son potentiel.

Que se passe-t-il ? La méthode du FMI pour calculer le PIB potentiel interprète fondamentalement toute contraction soutenue de l’activité comme un déclin de la production potentielle (…) et cette interprétation du déclin amène à revoir les prévisions du potentiel futur et à réinterpréter le passé : s’il conclut que la production potentielle en 2010 était vraiment faible, le FMI révise aussi à la baisse ses estimations du potentiel au cours des années précédent l’année 2010. Ce qui m’amène à une deuxième explication possible de la Grande Insuffisance : peut-être qu’elle n’existe seulement que dans l’esprit et les modèles des responsables de la politique économique (ou de leurs experts techniques) et qu’elle n’est pas réelle. Autrement dit, la croyance que notre potentiel économique ait chuté bien en-deçà des anticipations passées ne correspond pas à une affection touchant notre économie, mais reflète plutôt l’hypochondrie des décideurs de la politique économique.

Après tout, comment cette production potentielle est-elle calculée ? Les détails sont complexes, mais fondamentalement de tels calculs dépendent de l’une des théories suivantes : l’idée que les récessions et expansions sont toujours de courte durée et/ou l’idée que l’inflation est un processus "accélérationniste".

Supposons, tout d’abord, que vous commenciez avec l’hypothèse que les écarts du PIB par rapport au PIB potentiel tendent à s’éliminer en quelques années, l’économie connaissant une expansion après les récessions ou connaissant une stagnation ou une contraction après les booms. Dans ce cas, vous croyez que la différence moyenne entre le PIB et le PIB potentiel est approximativement nulle à long terme, ce qui signifie que vous pouvez avoir une estimation du PIB potentiel en observant le seul PIB et en appliquant une certaine méthode statistique vous permettant de lisser les fluctuations.

Supposons maintenant que vous croyez (comme beaucoup d’économistes orthodoxes il n’y a pas si longtemps) en une certaine version de l’hypothèse du "taux naturel" de Milton Friedman. Selon cette dernière, une économie produisant au-delà de son potentiel va connaître non seulement de l’inflation, mais une inflation croissante, tandis qu’une économie durablement sous son potentiel connaître de la désinflation, le taux d’inflation chutant continûment, puis une déflation de plus en plus rapide. Si cette hypothèse est correcte, vous pouvez en déduire que nous pouvons nous situer par rapport au potentiel en observant comment se comporte l’inflation : si elle est stable, l’économie produit aux environs de son potentiel.

A la lumière des événements postérieurs à 2008, il est clair que ces deux théories sont fausses. Lorsque les taux d’intérêt arrivent à zéro, il est loin d’être clair pourquoi et comment l’économie va renouer avec la reprise, puisque l’outil habituellement utilisé pour sortir l’économie d’une récession (la banque centrale réduit ses taux directeurs, stimulant par là la demande globale) n’est plus disponible. De plus, grâce en partie à la réticence des travailleurs à voir leurs salaires baisser, même lorsque le chômage est élevé, même les économies les plus déprimées semblent connaître au pire une faible inflation, non une déflation croissante.

Etant donné ces réalités, considérons la façon par laquelle les estimations de la production potentielle vont réagir si une économie souffre d’un fort déclin de la demande globale qui persiste pendant plusieurs années. Parce que l’économie reste déprimée pendant un long moment, les méthodes statistiques qui ne prennent pas en compte cette possibilité vont interpréter à tort une contraction soutenue comme une chute du PIB potentiel. Parce que l’inflation, même si elle décline au début d’une récession, reste stable après, les modèles qui cherchent à déduire le niveau de la production potentielle des variations de l’inflation vont aussi en conclure à tort que l’économie opère près de son potentiel.

Donc, est-ce que la Grande Insuffisance n’existe que dans l’esprit des décideurs de la politique économique ou les capacités ne sont-elles pas plutôt très loin d’être pleinement utilisées ? C’est une possibilité qu’il est utile de considérer. Et je pense que lorsque cela touche à la Grèce en particulier, le fort déclin de la production potentielle estimée est exagéré. Je ne crois pas simplement qu’après une baisse de 25 % du PIB réel (…) et avec un taux de chômage de 25 % la Grèce opère seulement 2 % en-deçà de son potentiel (l’estimation du FMI).

Mais c’est moins clair concernant les Etats-Unis ou la zone euro dans son ensemble. La version simple de l’hypothèse de l’hypochondrie serait que les autorités interprètent mal le chômage élevé en considérant qu’il s’agit d’un problème structurel et non un problème du côté de la demande globale. Mais à ce point, ni les Etats-Unis, ni la zone euro n’ont un chômage élevé au regard des normes historiques. Tout le monde connaît l’histoire des Etats-Unis : le graphique 4 montre le taux de chômage de la zone euro qui est certes plus élevé par rapport au taux de chômage américain, mais qui est toutefois faible par rapport à ses valeurs passées.

GRAPHIQUE 4 Taux de chômage de la zone euro (en %)

Paul_Krugman__FRED_taux_de_chomage_zone_euro.png

source : FRED

Il est vrai que beaucoup affirment que le taux de chômage est désormais un bien mauvais indicateur pour juger du mou sur le marché du travail, que ce dernier n’est pas amélioré autant que ne le suggèrent les mesures standards. Mais comme le graphique 5 le montre, même des indicateurs plus larges comme le taux d’activité des adultes de 25 à 54 ans se sont améliorés et ils suivaient une tendance baissière avant même qu’éclate la crise. Donc même l’histoire du "chômage dissimulé" n’explique pas l’importance de la Grande Insuffisance : elle ne suffit pas pour rendre compatible ce que vous voyons avec l’idée qu’il y a une forte insuffisance du côté de la demande globale.

GRAPHIQUE 5 Taux d'activité des 25-54 ans aux Etats-Unis (en %)

Paul_Krugman__FRED_Etats-Unis_taux_d__activite_25_54_ans.png

source : FRED

Ce qui nous amène au troisième récit, celui selon lequel la Grande Récession elle-même a endommagé la production potentielle, notamment en réduisant la productivité.

L’idée que les récessions sont susceptibles de provoquer des effets d’"hystérèse", en réduisant de façon permanente ou quasi-permanente les capacités de l’économie, est avancée au moins depuis le fameux article qu’Olivier Blanchard et Larry Summers ont publié en 1986. Blanchard et Summers se focalisaient sur le chômage : ils pensaient que les récessions en Europe avaient augmenté de façon permanente le niveau du taux de chômage qui est compatible avec une inflation stable (le NAIRU). Mais vous pouvez trouver bien d’autres raisons amenant à penser qu’une forte récession est susceptible de dégrader les perspectives de long terme, par exemple en déprimant l’investissement des entreprises, notamment les dépenses en recherche-développement.

Si cela semble un peu vague, c’est parce que ça l’est. Fatás, Summers et d’autres affirment qu’il y a eu de profonds effets d’hystérèse et mon instinct m’amène à être d’accord avec eux ; mais je ne connais pas de travaux qui précisent les canaux via lesquels cela s’est produit. Nous avons réellement besoin d’économistes pour réaliser ce travail, parce que si l’hystérèse est réelle, si la Grande Récession a provoqué la Grande Insuffisance, cela a de profondes implications pour l’avenir.

3. Pourquoi la Grande Insuffisance importe


Personne ne veut que se répète la Grande Récession, ce qui est justifie de poursuivre des politiques qui réduisent la probabilité que survienne une nouvelle crise financière et qui accroissent notre capacité à gérer une crise si l’économie en subit une. Donc, il faut resserrer la réglementation financière, étendre la capacité à sauver les institutions financières en difficultés (à les sauver sans renflouer les actionnaires et les dirigeants), et ainsi de suite. Certains d’entre nous ont aussi appelé à un relèvement de la cible d’inflation que suivent les banques centrales, ce qui laisserait davantage de marge de manœuvre pour réduire les taux d’intérêt réels lorsque la prochaine récession éclatera.

Si la Grande Récession a réellement provoqué la Grande Insuffisance, l’urgence de telles mesures est bien plus grande. En utilisant les mesures conventionnelles, la Grande Récession et la faible reprise qui a persisté pendant plusieurs années après ont coûté à l’économie américaine l’équivalent de 15 % de son PIB. Si le déclin des perspectives économiques à long terme a aussi été provoqué par la récession, ce coût augmente pour atteindre un montant plus important, peut-être 70 % du PIB et peut-être davantage plus tard.

Au-delà de cela, comme Fatás et d’autres l’ont affirmé, un lien entre la faiblesse économique à court terme et les perspectives à long terme fait une grosse différence lorsqu’il s’agit d’évaluer les politiques en réponse à la crise. Si la politique monétaire n’a plus de munitions, il devient plus impérieux d’utiliser la relance budgétaire. Et les arguments contre les plans d’austérité que plusieurs pays ont adopté lorsque les taux d’intérêts étaient proches de zéro et que le chômage était très élevé deviennent encore moins attaquables.

En fait, comme Fatás le dit, une mentalité austéritaire risque de créer un "cercle vicieux", dans lequel la contraction budgétaire dégrade les perspectives économiques, aggravant la situation des finances publiques, menant à une nouvelle consolidation budgétaire. La Grèce a fortement réduit ses dépenses, avec un coût social énorme, mais elle n’a été récompensée (du moins selon les estimations officielles) que par un fort déclin de ses perspectives futures, si bien que ses perspectives en matière de dette ne semblent pas vraiment meilleures qu’avant l’austérité.

Donc la Grande Insuffisance (l’ombre qui plane à long terme sur l’économie et qui semble apparemment projetée par la Grande Récession) est une question importante. Elle mérite plus d’attention : nous ne devrions pas nous focaliser seulement sur les quelques mois d’effondrement du crédit qui ont suivi la chute de Lehman. »

Paul Krugman, « The economic future isn’t what it used to be », 30 septembre 2018. Traduit par Martin Anota

jeudi 13 juillet 2017

Pourquoi les récessions suivies par l’austérité ont un impact durable sur l’activité

« Les étudiants apprennent tôt que la demande agrégée importe à court terme, mais qu’à long terme la production est déterminée du côté de l’offre. Une meilleure façon de formuler cela est de dire que l’offre s’ajuste à la demande à court terme, mais que la demande s’ajuste à l’offre à long terme. Une partie clé de cette conceptualisation est que l’offre de long terme est indépendante des variations de la demande à court terme (les expansions et les récessions). C’est une conceptualisation simple qui s’est révélée être extrêmement utile par le passé. Regardez juste les données du Royaume-Uni présentées dans ce billet : malgré les chocs pétroliers, la récession provoquée par l’expérience monétariste et la récession provoquée par la crise du système monétaire européen, la production par tête au Royaume-Uni semble être revenue à une tendance sous-jacente de 2,5 % par an après la Seconde Guerre mondiale.

Mais plus maintenant : la production par tête est désormais inférieure de plus de 15 % à cette tendance et, depuis le Brexit, cet écart s’accroît trimestre après trimestre. Dans la plupart des pays développés, il semble que la crise financière mondiale ait changé la tendance sous-jacente de la croissance. Vous trouverez plein d’histoire et d’articles qui essaient d’expliquer cela comme un ralentissement de la croissance de l’offre provoqué par un ralentissement du progrès technique qui daterait d’avant la crise financière et qui serait indépendant de la récession provoquée par celle-ci.

Dans un précédent billet, j’ai observé de récentes preuves empiriques qui suggèrent un récit différent : que la récession qui a suivi la crise financière mondiale semble avoir eu un impact permanent sur la production. Vous pouvez raconter cette histoire de deux façons. Selon la première, aujourd’hui, pour une raison ou une autre, l’offre s’est ajustée à une plus faible demande. Selon la seconde, nous sommes toujours dans une situation où la demande globale est inférieure à l’offre.

Les raisons théoriques expliquant pourquoi l’offre peut s’être ajustée à une demande plus faible ne sont pas difficiles à trouver. (Elles sont souvent regroupées par les économistes sous l’étiquette d’"effets d’hystérèse"). L’offre (en termes de production par tête) dépend du taux d’activité, du montant de capital productif dans l’économie et finalement du progrès technique, qui désigne tout ce qui améliore la façon par laquelle le travail et le capital se combinent au niveau agrégé pour générer la production. Une longue période de faible demande peut décourager les travailleurs. Elle peut aussi freiner l’investissement : un investissement peut être profitable, mais s’il n’y a pas de demande, il ne sera pas financé.

Cependant, le canal la plus évident pour lier une récession à l’offre de plus long terme est via le progrès technique, ce qui fait écho à la vaste littérature regroupée sous le terme de « théorie de la croissance endogène. Cela peut être fait via un modèle AK simple (comme Antonio Fatas le fait ic) ou en utilisant un modèle plus élaboré du progrès technique, comme le font Gianluca Benigno et Luca Fornaro dans leur analyse titrée "Stagnation traps". L’idée fondamentale est que, dans une récession, l’innovation est moins profitable, si bien que les entreprises font moins d’innovations, ce qui entraîne une moindre croissance de la productivité et donc de l’offre. Narayana Kocherlakota a développé cette idée, comme vous pouvez le voir avec l’exemple qu’il donne ici.

Le second type d’explications est attrayant, en partie parce que le mécanisme qui est censé ramener la demande vers l’offre (en l’occurrence la politique monétaire) a été hors d’action pendant une longue période en raison de la borne inférieure zéro (zero lower bound). (La borne inférieure joue également un rôle important dans le modèle développé par Benigno et Fornaro.) Cependant, pour certains, ce type d’explications semble actuellement exclue dans la mesure où le chômage est proche des niveaux d’avant-crise au Royaume-Uni et aux Etats-Unis.

J’ai trois problèmes différents avec l’idée selon laquelle nous n’aurions plus un problème de demande insuffisante au motif que le chômage serait faible. Le premier, et le plus évident, est que le taux de chômage naturel peut être, pour diverses raisons, considérablement plus faible qu’il ne l’était avant la crise financière mondiale. Le deuxième problème est (…) de faibles salaires réels peuvent avoir encouragé les entreprises à utiliser des techniques plus intensives en travail. Si c’est ce qui s’est passé, cela ne signifie pas que le problème d’insuffisance de la demande ait été écarté, mais juste qu’il est moins manifeste. (Pour ceux qui ont un problème conceptuel avec cela, pensez juste au modèle le plus simple des nouveaux keynésiens, qui suppose un marché qui s’équilibre parfaitement, mais qui présente pourtant une insuffisance de la demande.)

Le troisième problème se focalise sur la nature de tout ralentissement de la productivité provoqué par le manque d’innovations. Une question clé, à laquelle les articles cités ci-dessus ne s’attaquent pas directement, est si nous parlons de la recherche à la frontière ou davantage de la mise en œuvre des innovations (par exemple, copier ce que font les entreprises situées à la frontière.) Il y a certaines preuves empiriques qui suggèrent que le ralentissement de la productivité peut refléter l’absence de cette dernière. C’est très important, parce que si c’est le cas, cela implique que le ralentissement est réversible. J’ai affirmé que les banques centrales doivent prêter davantage d’attention à ce que j’ai appelé le retard d’innovation (c’est-à-dire à l’écart entre les meilleurs techniques et ce que les entreprises emploient effectivement) et au lien que celui-ci entretien avec l’investissement et la demande agrégée.

Tout cela montre qu’on ne manque pas d’idées pour saisir comment une récession sévère et une lente reprise peuvent avoir des effets durables. S’il y a un problème, c’est davantage le fait que la conceptualisation simple dont j’ai parlé au début de ce billet a façonné étroitement la façon par laquelle la plupart des gens pensent. Si l’un des mécanismes dont j’ai parlé est important, alors cela signifie que la folie de l’austérité a eu un impact qui peut durer au moins une décennie plutôt que quelques années. »

Simon Wren-Lewis, « Why recessions followed by austerity can have a persistent impact », in Mainly Macro (blog), 12 juillet 2017. Traduit par Martin Anota



aller plus loin...

« L’austérité laisse des cicatrices permanentes sur l’activité »

« L’hystérèse, ou comment la politique budgétaire a retrouvé sa légitimité »

mardi 1 mars 2016

Les arguments en faveur de l'investissement public

« (…) Venons-en aux arguments qui m’amènent à appeler à un surcroît d’investissement public aujourd’hui. Oui, "arguments", au pluriel. Il y a au moins trois raisons qui m’amènent à conclure que nous devons dépenser bien plus dans les infrastructures publiques que nous ne le faisons actuellement.

Le premier argument est que les Etats-Unis ont un sérieux déficit en termes d’infrastructures et qu’il n’a jamais été aussi peu coûteux de combler ce déficit. Les coûts d’emprunt du gouvernement sont à des niveaux historiquement faibles ; les marchés sont en effet en train d’implorer le gouvernement d’emprunter et de dépenser. Donc pourquoi ne pas le faire ? Il est complètement fou que la construction publique (exprimée en % du PIB) ait décliné à des niveaux historiquement faibles, alors même que les taux d’intérêt aient fait de même (…).

Le deuxième argument est un peu moins simple : nous sommes toujours dans une trappe à liquidité (ou proches de celle-ci), c’est-à-dire dans une situation où la réduction des taux d’intérêt aussi ample que possible ne suffit pas pour restaurer le plein emploi. L’analyse standard suggère une situation comme celle-ci :

Paul_Krugman__trappe_a_liquidite.png

Par taux d’intérêt "naturel" je me réfère au taux d’intérêt de court terme fixé par la Fed qui ramènerait l’économie au plein emploi. Dans le sillage d’une crise financière, avec un secteur privé surendetté, il est possible (et c’est ce que l’on observe effectivement) que ce taux d’intérêt devienne négatif pendant une certaine période de temps (et non, la possibilité de fixer les taux d’intérêt à des niveaux légèrement inférieurs à zéro ne change significativement pas le problème). Cela signifie que pendant période de temps étendue la politique monétaire conventionnelle ne peut restaurer le plein emploi ; et même si la politique monétaire non conventionnelle peut être essayée et doit l’être effectivement, il y a une chose que nous savons efficace : c’est l’accroissement des dépenses publiques. Donc il y a un réel argument en faveur d’une hausse des dépenses publiques lorsque nous sommes dans une trappe à liquidité. Ces dépenses seront défaites plus tard, sans heurter l’emploi, parce qu’une fois que nous sommes sorties de la trappe à liquidité, la Fed peut compenser les effets récessifs d’une consolidation budgétaire en retardant le resserrement monétaire qu’elle aurait sinon mis en œuvre. C’est pourquoi Keynes affirma que "c’est lors d’une expansion, et non durant une récession, qu’il faut adopter l’austérité".

Vous pouvez vous interroger avec raison si nous sommes toujours dans de telles conditions, dans la mesure où la Fed a déjà commencé à relever ses taux. Eh bien, elle n’aurait pas dû les relever. Elle ne devrait pas les relever tant qu’elle ne voit pas l’inflation dans le blanc des yeux. Et il suffirait d’un modeste choc pour nous basculer à nouveau le taux d’intérêt naturel dans le territoire négatif. Formulons-le ainsi : l’histoire de risques asymétriques que beaucoup d’entre nous mettons en avant pour rejeter l’idée qu’il faille relever les taux justifie également l’idée que nous considérerions l’investissement public comme une police d’assurance, donnant à l’économie une marge de manœuvre qui se révèlerait cruciale si quelque chose se passait mal. Que dire à propos de la possibilité que le taux d’intérêt naturel reste négatif pendant très longtemps, voire définitivement ? C’est l’hypothèse de la stagnation séculaire. (…) Elle renforce l’idée qu’il faille un surcroît de dépenses publiques.

Enfin, il y a aussi les effets d’hystérèse : l’idée selon laquelle la faiblesse actuelle de la demande globale affaiblisse l’offre plus tard, si bien qu’il est payant de stimuler aujourd’hui l’économie via les dépenses publiques. Il y a maintenant beaucoup de preuves empiriques suggérant que des effets d’hystérèse sont à l’œuvre. Ce qui m’inquiète par contre, c’est que les chiffres de la production potentielle ne soient pas exacts, en l’occurrence qu’ils reflètent davantage le mauvais esprit des institutions internationales plutôt qu’ils ne révèlent ce qui se passe vraiment du côté de l’offre de l’économie réelle. Je reviendrai sur ce point bientôt. Mais c’est une raison supplémentaire pour accroître l’investissement public aujourd’hui et de s’inquiéter un peu moins à propos de la dette que nous pourrions accumuler aujourd’hui à des taux très très faibles.

En conclusion, l’économie orthodoxe la plus standard permet de justifier l’idée qu’il faille davantage de dépenses dans les infrastructures publiques. Et c’est quelque chose que l’on ne dit pas assez souvent. »

Paul Krugman, « The cases for public investment », in The Conscience of a Liberal (blog), 27 février 2016. Traduit par Martin Anota



aller plus loin...

« Krugman, Fisher et Minsky »

« C’est le moment de relancer les infrastructures »

« Multiplicateur budgétaire et politique monétaire »

mercredi 11 novembre 2015

Les perspectives d’inflation et de chômage dans les pays avancés selon Larry Summers



« Durant le dernier quart de siècle, il y a eu un consensus en faveur de modèles macroéconomiques qui séparaient les questions du potentiel de croissance et de performance conjoncturelle. Le consensus affecte (et je dirais infecte) la macroéconomie universitaire et de façon plus importante la conduite de la politique monétaire. C’est la prémisse centrale derrière le ciblage d’inflation et les banquiers centraux (sans exception) affirment qu’ils ont la capacité d’affecter ou même de déterminer l’inflation à long terme, mais qu’ils n’ont pas la capacité d’affecter le niveau moyen de production, encore moins son taux de croissance dans le temps, même s’ils peuvent avoir la capacité d’affecter l’amplitude des fluctuations conjoncturelles.

Il est compréhensible, étant donné l’expérience des années soixante-dix, que ce consensus se soit formé. (…) Le monde allait alors mal (…), il connaissait une forte inflation avec peu de bénéfices économiques et un coût considérable. Cette situation accrédita les théories de la neutralité monétaire et, avec un certain retard, l’idée selon laquelle les questions de cohérence dynamique sont cruciales lorsque l’on réfléchit à propos de l’inflation. Ce qui émergea par la suite autour du monde fut un consensus (pour ne pas dire une obsession) autour de l’idée que les banques centrales doivent être indépendantes et que la politique doit être guidée par les règles et non soumise à la discrétion des autorités.

La thèse que je compte développer ici est que le pendule est allé trop loin au regard de la neutralité monétaire, l’indépendance de la banque centrale et les dangers de la discrétion. Même si les politiques monétaires ne déterminent pas les dynamiques à long terme, elles peuvent avoir (et dans certains cas, elles ont) des effets significatifs sur les niveaux moyens de production au cours de périodes longues de plusieurs décennies. De plus, l’échec à intégrer la conduite même de la politique monétaire avec d’autres domaines de politique économiques a eu de profondes répercussions pernicieuses. Et le monde est trop imprévisible pour que de simples règles constituent des guides infaillibles pour la politique monétaire.

(…) Il est approprié en politique macroéconomique (et en particulier en ce qui concerne la politique monétaire) de se focaliser sur deux courants de la théorie économique, en l’occurrence celui associé à l’hystérèse (hystérésis) et celui associé à la stagnation séculaire. Tous deux font référence (…) à des chocs susceptibles d’avoir des effets adverses durables sur la performance économique.

Avant que je développe ces deux idées, notons à quel point la période actuelle est singulière. Ni aux Etats-Unis, ni en Europe, ni au Japon, les marchés n’anticipent pas une inflation égale à la cible de 2 % au cours de la prochaine décennie. En moyenne, dans le monde industrialisé, les marchés estiment que le taux d’intérêt réel au cours de la prochaine décennie sera nul. Il est intéressant de souligner que ce sont des prévisions par le marché, qui considèrent que des actions seront entreprises si les choses tournent mal. Donc si on leur demandait "quelles sont vos prévisions d’inflation et de taux d’intérêt réels conditionnelles à la trajectoire de la politique monétaire qui est actuellement annoncée ?", les marchés répondraient qu’ils s’attendent à ce que l’inflation et les taux d’intérêt réels soient encore plus faibles. Vous devez garder en tête ces réalités lorsque vous considérez l’éventualité des effets d’hystérèse et de la stagnation séculaire. (…)

Je comprends que (…) certains puissent penser qu’il n’est pas certain que l’existence d’effets d’hystérèse soit prouvée. Ce n’est pas ma lecture des événements et des données empiriques, mais je comprends qu’on puisse aboutir logiquement à une telle lecture. Ce que je ne comprends pas par contre, c’est que l’on puisse accepter l’idée qu’il y ait d’importants effets d’hystérèse et que l’on refuse en même temps d’admettre qu’ils aient de larges implications pour la conduite de la politique monétaire. Je ne comprends pas comment certains acceptent qu’il y ait d’importants effets d’hystérèse, mais ne parviennent pas à comprendre qu’il faille assouplir les politiques économiques le plus agressivement possible pour contenir les récessions lorsqu’elles commencent (et ce, même au risque de provoquer de l’inflation).

Il y a quelque chose de très important et de très pertinent pour les débats actuels de politique économique. En raison des effets d’hystérèse, une inflation inférieure à sa cible est bien plus coûteuse qu’une inflation supérieure à sa cible. Une inflation supérieure à sa cible génère les perturbations associées à une inflation excessive, mais elle peut inciter les entreprises à accroître leurs capacités de production. Une inflation inférieure à sa cible, par contre, provoque les perturbations associées à une inflation trop basse, plus des pertes en production permanentes ou semi-permanentes que l’on peut éviter en faisant ce qui est nécessaire pour ramener l’inflation à sa cible.

Pour conclure sur ce point, je voudrais noter qu’il y a quelques années, Brad DeLong et moi avons écrit un papier à propos de la politique budgétaire et des implications pour la politique budgétaire. Nous définissions dans cet article un paramètre que nous avons appelé η. C’est finalement la réponse à la question "si la production diminue de 1 % au cours d’une année donnée, de combien la production potentielle sera réduite par conséquent ?". Nous avons conclu que si vous avez des effets d’hystérèse de l’ordre de 0,1 (ce qui signifie qu’une baisse de 1 % de la production se traduirait par une baisse de 0,1 % de la production potentielle), ils auraient de profonds effets pour notamment savoir si la politique budgétaire s’autofinance.

Si vous prenez les estimations empiriques d’Olivier Blanchard et de moi-même ou celles de Jordi Gali sérieusement, elles suggèrent des paramètres η qui sont 10 fois plus importants. Je ne serai pas surpris du tout si de nouvelles études révisaient à la baisse nos estimations des effets d’hystérèse. Mais je serais très surpris si nos estimations étaient tellement révisées à la baisse qu’elles n’auraient plus de profondes implications.

Cela m’amène à la question, étroitement reliée, mais aussi clairement distincte, de la stagnation séculaire. La stagnation séculaire et l’hystérèse ont évidemment des chances de se renforcer l’une l’autre. Si une économie stagne pour une raison ou une autre, cela peut entraîner des effets d’hystérèse. La perspective d’une croissance plus lente entretient alors la stagnation. Dans un sens, une sorte de loi de Say inversée est en vigueur : le manque de demande crée un manque d’offre. A cet égard, il est utile de noter, comme le graphique l’illustre, que les écarts de production (output gaps) se sont réduits depuis 2009, non pas grâce à une hausse de la production, mais à cause d’une dégradation de la production potentielle.

GRAPHIQUE PIB effectif et PIB potentiel des Etats-Unis (en milliers de milliards de dollars 2013)

Larry_Summers__PIB_potentiel_Etats-Unis_hysterese_hysteresis__Martin_Anota_.png

La thèse de la stagnation séculaire est essentiellement ceci : en raison d’un excès chronique (…) d’épargne par rapport à l’investissement, la croissance aura tendance à être lente et les taux d’intérêts réels auront tendance à être faibles et, en l’occurrence, tellement faibles que les taux d’intérêt risquent d’être contraints à un niveau supérieur à celui nécessaire pour qu’il y ait un équilibre de plein emploi. Ou (…) les taux sont tellement faibles qu’ils suscitent des inquiétudes quant à la stabilité financière, parce que de faibles taux d’intérêt sont susceptibles de stimuler la prise de risque et de favoriser divers autres facteurs contribuant aux bulles financières.

Du point de vue de la théorie de la stagnation séculaire, beaucoup de ce dont les gens s’inquiètent à propos dans la politique monétaire est endogène plutôt qu’exogène (notamment les taux zéro, les conditions qui donnent lieu à des taux de long terme négatifs et les décisions pour accroître les bilans). Ce ne sont pas des actes exogènes. Ce sont des réponses nécessaires au chômage et aux pressions déflationnistes qui trouvent leur source dans l’excès de l’épargne sur l’investissement.

(…) La meilleure manière d’aider la banque centrale va dépendre des circonstances. En Europe, il semble à moi que la réforme structurelle semble être un remède à la stagnation séculaire. Outre les vertus traditionnelles de la réforme structurelle, elle est susceptible de créer (…) des opportunités d’investissement attractives qui vont élever les taux d’intérêt réel d’équilibre et permettre de revenir au plein emploi à des taux d’intérêt qui sont propices à la stabilité financière. Il est en outre justifié de recourir à l’expansion budgétaire là où il existe une marge de manœuvre, en particulier dans les pays qui génèrent de larges excédents de comptes courants.

Aux Etats-Unis, il y a aussi une marge substantielle pour la réforme structurelle mais, selon moi, les plus graves déficiences concernent le manque d’investissements publics. C’est indéfendable (sur les terrains de la microéconomie, de la macroéconomie ou du sens commun) à un moment où les coûts du capital sont historiquement faibles et où le non-emploi dans la construction est substantiel, la part de l’investissement public est à un niveau historiquement faible. Et quelqu’un qui passe par l’aéroport John F. Kennedy sait de quoi je parle. (…)

Une dernière remarque. Certains parmi vous savent que j’ai eu quelques échanges musclés, par billets de blog interposés, avec Ben Bernanke, échanges au cours desquels j’ai pu apparaître comme l’avocat de la théorie de stagnation séculaire et Ben l’avocat de la théorie de la surabondance d’épargne (savings glut). Pourtant, stagnation séculaire et surabondance d’épargne sont les deux faces de la même pièce. Elles reposent sur la même idée, celle d’un excès d’épargne.

Ben a noté avec pertinence qu’une stagnation séculaire qui n’aurait pas été traitée dans une économie est contagieuse : si une économie connaît un excès d’épargne sur l’investissement, les taux d’intérêt domestiques vont diminuer, ce qui génère des excédents de compte courant et entraîne une sortie de capitaux, qui entraîne alors une dépréciation de la devise et à l’appréciation de devises dans le reste du monde, et par conséquent à répartir la faible demande et les faibles taux d’intérêt ailleurs dans le monde. La stagnation séculaire est une maladie contagieuse. Ceux qui en souffrent ont l’obligation d’y remédier. Ceux qui sont exposés au risque de contagion sont dans leur droit lorsqu’ils encouragent ceux qui en sont malades d’en venir à bout.

Ce n’est pas un appel pour un nouvel assouplissement de la politique monétaire européenne. Une politique monétaire européenne plus accommodante peut peut-être améliorer la situation en Europe, mais elle accroîtrait, via le mécanisme que j’ai décrit, l’ampleur de la contagion. J’appelle de toute urgence à ce que d’autres actions soient entreprises en Europe afin d’accroître les taux d’intérêt réels d’équilibre et de stimuler la croissance économique. »

Lawrence H. Summers, « Current perspectives on inflation and unemployment in the euro area and advanced economies », discours prononcé à la conférence de la BCE à Sintra, au Portugal, 22 mai 2015. Traduit par Martin Anota



aller plus loin...

« Larry Summers et la stagnation séculaire »

« Les pays avancés font-ils face à une stagnation séculaire ? »

« Bernanke, Summers et la stagnation séculaire »

« L’austérité laisse des cicatrices permanentes sur l’activité »

vendredi 27 février 2015

Offre endogène et demande déprimée

« J’ai noté dans mon précédent billet que, en l’absence d’austérité budgétaire, les Etats-Unis, le Royaume-Uni et la zone euro pourraient actuellement être à des niveaux de production supérieurs aux estimations actuelles de la production potentielle ou naturelle. (…) En d’autres termes l’écart de production (output gap) serait positif et non pas négatif comme il l’est actuellement. (…) Sans l’austérité budgétaire, les banques centrales auraient déjà relevé leurs taux d’intérêt. Mais (…) la production potentielle est-elle réellement indépendante de la trajectoire effective de la production ?

Dans une vue stylisée de la macroéconomie, les deux sont indépendantes. Le potentiel productif mesure ce qu’une économie produirait si elle employait la totalité du travail et du capital disponibles en utilisant la technologie qui serait elle-même indépendante des niveaux courants et passés de la production. Vous pouvez dire la même chose autrement, en parlant de production naturelle, c’est-à-dire du niveau de production pour lequel les individus travaillent autant qu’ils le veulent, étant donnés les salaires réels qui correspondent à l’équilibre du marché, etc.

Nous savons que la vue stylisée est fausse pour plusieurs raisons. Les travailleurs qui ont été au chômage peuvent perdre en compétences. Les entreprises qui sont forcées de réduire leur investissement au cours d’une récession peuvent ne pas chercher à reconstituer rapidement leurs capacités de production. Cependant il y a d’autres raisons nous amenant à penser que c’est faux, même si elles sont bien plus difficiles de quantifier. En l’occurrence, si l’investissement chute lors d’une récession, les nouvelles technologies, qui doivent être incorporées dans les nouvelles machines, peuvent ainsi échouer à émerger et à se diffuser, si bien que le taux de progrès technique peut décliner.

Ces processus peuvent être d’une importance limitée lors des expansions et effondrements normaux (peu sévères et de courte durée). Cependant, suite à une sévère récession, ils peuvent devenir plus importants. Comme plusieurs l’ont noté (par exemple Larry Ball), les estimations du taux de croissance du potentiel productif réalisées par des organisations comme l’OCDE et le FMI ont été substantiellement révisées à la baisse depuis la Grande Récession. Plus la récession est sévère, plus la chute du potentiel est forte. (...) Pour interpréter cela comme une réduction graduelle du côté de l’offre du taux du progrès technique (et pour éviter ainsi de supposer une régression technologique), ces organisations ont eu à réviser leur estimations des écarts de production d’avant-crise, si bien qu’elles finissent pas fournir des chiffres franchement absurdes. Il est bien plus probable que les estimations du potentiel productif soient fortement influencées par les niveaux courants de la production.

Si c’est vrai, c’est en un sens optimiste. Le processus pourrait s’inverser. Nous pouvons davantage stimuler l’économie que ce que la plupart des estimations de l’écart de production le suggèrent et les estimations du potentiel productif augmenteraient aussi avec cette relance. Comme je l’ai dit à plusieurs reprises, nous devons par conséquent explorer cette possibilité (notamment parce qu’il y a de larges coûts associés à la sous-estimation du potentiel) en maintenant la politique aussi expansionniste que possible jusqu’à ce que l’inflation accélère fortement et nous indique ainsi que nous sommes allés aussi loin que nous le pouvions. Mais cela soulève une autre question. Si nous avons la capacité de produire bien plus, pourquoi la demande est-elle si faible, quand les taux d’intérêt restent à la borne inférieure zéro ?

Il est possible de construire des modèles sophistiqués d’équilibres multiples où les croyances (les esprits animaux si vous voulez) peuvent nous faire passer d’un équilibre à l’autre. Roger Farmer est le meilleur exemple d’économiste qui ait exploré cette possibilité (voir aussi un récent billet de David Andolfatto). Je veux juste ici faire une simple observation nous amenant à prendre une telle possibilité au sérieux. La plus large composante de la demande agrégée est la consommation et la consommation dépend du revenu attendu, qui peut lui-même dépendre de la production courante et par conséquent de la demande agrégée. La macroéconomie est une histoire d’équilibres multiples autoréalisateurs.

Cette possibilité est plutôt limitée du côté supérieur. Les biens sont produits avec du capital et du travail et les travailleurs, à un certain moment, vont commencer à exiger des hausses de salaires pour travailler plus longtemps, ce qui génère de l’inflation, si bien que la banque centrale resserre sa politique monétaire pour réduire la demande globale. Mais les mécanismes qui contiennent les croyances autoréalisatrices du côté inférieur sont moins efficaces. La politique monétaire a des difficultés à stimuler la demande si les taux d’intérêt nominaux sont à leur borne inférieure zéro, en particulier dans un monde où les banques centrales ciblent l’inflation. A la borne inférieure zéro, une inflation toujours plus basse peut devenir problématique en poussant les taux d’intérêt réels à la hausse, mais heureusement l’inflation peut être très visqueuse près de zéro. Les chômeurs peuvent quitter la population active (…) ou les salaires réels peuvent chuter si bien que les entreprises commencent à adopter des techniques plus intensives en main-d’œuvre. Pour toutes ces raisons, l’insuffisance de la demande peut persister, en partie dissimulée et pas forcément auto-correctrice.

Pensez juste à ce qui s’est passé dans les années qui ont suivi la Grande Récession. Les banques centrales et les gouvernements ont régulièrement révisé leurs estimations de ce qu’ils considèrent être le niveau de la production à long terme. Il ne serait pas surprenant dans ces circonstances (marquées notamment par des salaires réels stagnants ou chutant) que les consommateurs aient aussi révisé à la baisse leurs estimations de leur revenu à long terme et aient alors réduit leurs dépenses de consommation. De cette manière, les dynamiques touchant la demande globale rendent probable une visions pessimiste de l’offre à long terme.

Vous ne devez pas vous demander à quel point je suis sûr que de telles histoires sont exactes, mais à quel point vous êtes certain qu’elles sont fausses. Si vous n’en êtes pas certain, alors la morale est la même : après une récession sévère, qui risque de se traduire par une perte de capacités productives, vous utilisez les politiques conjoncturelles pour juger quelle quantité de capacités ont réellement été perdues et courir le risque que l’inflation s’accélère. Vous ne devez pas (…) vous dire que l’inflation ne sera pas durablement inférieure à sa cible et ne faire rien. Et, bien sûr, vous ne devez pas opter pour davantage d’austérité budgétaire. »

Simon Wren-Lewis, « Endogenous supply and depressed demand », in Mainly Macro (blog), 18 février 2015. Traduit par Martin Anota



aller plus loin...

« La crise a-t-elle réduit la croissance potentielle ? »

« Le taux de chômage naturel, un concept suranné »

« Quel est l'impact de la Grande Récession sur la production potentielle ? »

lundi 24 mars 2014

Le chômage de longue durée arrive aux Etats-Unis

USA/

« L'une conséquence durable de la Grande Récession a été que le problème du chômage de long terme touche désormais l'économie américaine. Alan B. Krueger, Judd Cramer et David Cho présentent des données empiriques et une analyse saisissante dans leur "Are the long-term unemployed on the margins of the labor market?" présenté à la conférence du printemps du Brookings Panel on Economic Activity qui vient de s'achever. Pour avoir une idée du problème, voici un couple de graphiques saisissants tirés de l’étude de Krueger, Cramer et Cho. Décomposez les chômeurs en trois groupes : ceux au chômage pendant 14 semaines ou moins, les chômeurs de 15 à 26 semaines et les chômeurs de plus de 26 semaines. A quoi les dynamiques ressemblent-elles, que ce soit au cours du temps ou dans la plus récente période ?

GRAPHIQUE 1 Taux de chômage aux Etats-Unis selon la durée (en % de la population active)

Alan_Krueger__Judd_Cramer__David_Cho__chomage_de_long_terme__Etats-Unis__Martin_Anota_.png

Quelques dynamiques apparaissent ici :

1) Au cours des 65 dernières années, le taux de chômage de court terme, c’est-à-dire de 14 semaines ou moins, a été plus élevé que le taux de chômage de moyen ou long terme. Mais juste après la Grande Récession, le taux de chômage de long terme a tant augmenté qu'il a dépassé le taux de chômage de court terme.

2) Au cours des 65 dernières années, le taux de chômage de moyen terme pour les personnes sans emploi de 15 à 26 semaines s’est déplacé d'une manière assez similaire et à un niveau similaire que le taux de chômage de long terme pour les personnes sans emploi depuis plus de 26 semaines. Mais après la Grande Récession, le taux de chômage de longue durée s’est fortement éloigné du taux de chômage de moyen terme.

3) En outre, notez que, juste après la Grande Récession, le chômage de longue durée continuait à augmenter alors que les taux de chômage de court et moyen termes avaient déjà atteint un sommet et commençaient à baisser. 4) Le taux de chômage de court terme est maintenant inférieur à la moyenne d'avant la récession pour les années 2001-2007. Le taux de chômage de moyen terme est presque de retour à sa moyenne d'avant la récession. Le taux de chômage de long terme, même s’il a diminué au cours des derniers mois, est toujours proche de son maximum pour la période 1948-2007.

Ce résultat est troublant pour de multiples raisons. Krueger, Cramer et Cho présentent des preuves empiriques montrant que la plus récente vague de chômeurs de long terme s’est détachée du marché du travail : ils ont une chance très réduite de retrouver un emploi, peu d'effet sur les hausses salariales et, s'ils trouvent un emploi, ils sont susceptibles de retourner bientôt au chômage. Un résumé de l’étude indique que "le taux de chômage de court terme est un prédicteur beaucoup plus fort de l'inflation et de la croissance des salaires réels que le taux de chômage global aux États-Unis. Même au cours des bons moments, les chômeurs de longue durée sont en marge du marché du travail, avec de moindres perspectives d’emploi et des taux de retrait de la main-d'œuvre plus élevés et, par conséquent, ils exercent peu de pression sur la croissance des salaires ou sur l'inflation. Même après avoir trouvé un autre emploi, le réemploi ne remet pas entièrement les pendules à l’heure pour les chômeurs de longue durée, qui sont souvent de nouveau sans emploi peu de temps après qu'ils aient été réembauchés : seulement 11 % de ceux qui étaient chômeurs de longue durée au cours d’un mois donné sont retournés à un emploi à temps plein stable un an plus tard. Les chômeurs de longue durée sont répartis dans tous les coins de l'économie, avec une majorité précédemment employée dans les emplois de ventes et de services (36 %) et des emplois de cols bleus (28 %)".

Pour moi, l'un des graphiques les plus troublants représente le taux de chômage de long terme dans plusieurs pays à revenu élevé. Le graphique montre la part des chômeurs d’un pays que l’on peut qualifier de chômeurs de longue durée, soit la part des chômeurs qui ont été sans emploi pendant plus de six mois.

GRAPHIQUE 2 Taux de chômage de long terme dans certains pays développés (en % du chômage total)

Alan_Krueger__Judd_Cramer__David_Cho__chomage_de_long_terme__Etats-Unis__pays_developpes__Martin_Anota_.png

Dans les économies américaine et canadienne, les chômeurs de long terme représentaient historiquement peut-être 10-20 % du chômage total. Pendant ce temps, dans des pays comme l'Italie, l'Allemagne ou la France, le chômage de long terme s’élevait souvent à 60-70 %, voire plus, du chômage total. Ce que signifie fondamentalement être "chômeur" est assez différent, selon que l'expérience du chômage est habituellement assez courte ou habituellement assez longue. Aux États-Unis, la part des chômeurs qui sont au chômage de long terme n'a pas encore atteint le niveau observé dans ces autres pays avancés. Mais l'expérience de ces dernières suggère que lorsque la proportion de chômeurs qui est à long terme au chômage est très élevée, cette situation peut persister pendant des décennies.

Je ne sais pas exactement quelles politiques fonctionneront le mieux pour ramener les chômeurs de longue durée dans la population active. Mais la Suède et le Canada, pour prendre deux exemples présents sur le graphique, ont apparemment rencontré un certain succès. Mais on peut craindre que les approches précédemment adoptées aux Etats-Unis pour lutter contre le chômage ne soient pas bien adaptées pour le chômage de longue durée qui a émergé après la Grande Récession. »

Timothy Taylor, « Long-run unemployment arrives in the U.S. economy », in Conversable Economist (blog), 24 mars 2014. Traduit par Martin Anota.


aller plus loin... lire « Le taux de chômage naturel, un concept suranné »

mardi 11 mars 2014

Les difficultés à réduire le chômage de long terme

« Depuis le début de la crise financière mondiale, il y a eu tout un débat quant à savoir si la hausse du chômage était principalement conjoncturelle ou structurelle. Arpaia and Turrini résument les résultats de leur analyse des marchés du travail européens dans un récent billet pour Vox.

Ils commencent en montrant qu’il y a eu un déplacement significatif de la relation entre postes vacants et chômage (ce que l’on appelle plus communément la « courbe de Beveridge ») dans plusieurs des pays de l’Union européenne. Ce déplacement, couplé avec une analyse plus poussée de la réaction du chômage aux changements dans la demande de travail, les amène à conclure qu’il y a eu un déclin dans l’efficacité d’apparemment sur le marché du travail de ces pays. Ils écrivent dans leur billet qu’"une forte chute de l’efficacité d’apparemment a été enregistrée en 2009 dans la plupart des pays. Chose peu surprenante, l’efficacité d’apparemment a été chuté dans la plupart des pays qui ont connu un déplacement vers l’extérieur de la courbe de Beveridge, bien que quelques signes de stabilisation, voire même de reprise, soient visibles au premier trimestre de l’année 2013".

Ils essaient ensuite de comprendre pourquoi l’efficacité d’apparemment a décliné et ils testent plusieurs hypothèses : inadéquation dans les compétences, secteurs ou régions. Or, bien que tous les trois jouent un rôle dans l’échantillon, aucun d’entre eux n’est statistiquement significatif pour la période débutant à partir de 2007 (seule l’inadéquation entre qualifications est proche d’être significative).

Mais hors des contrôles qu’ils introduisent dans leurs régressions, il y a un qui se révèle être comme un puissant déterminant pour expliquer le changement dans l’efficacité du marché du travail : les variations du chômage de long terme. En d’autres termes, on ne peut rejeter l’idée selon laquelle une profonde récession a entraîné une forte hausse du chômage conjoncturel, que celui-ci se soit mué en chômage de long terme en raison de la durée de la récession et que cela a conduit à un déclin de l’efficacité du marché du travail. Ce n’est pas éloigné de ce qu'Olivier Blanchard et Larry Summers (en 1986) avaient appelé l’« hystérèse » (hysteresis) sur le marché du travail lorsqu’ils cherchaient déjà à décrire la performance des marchés du travail européens dans les années soixante-dix et quatre-vingt. La nouvelle idée d’Arpaia et de Turrini, c’est que la difficulté à réduire le chômage de long terme est liée au fait que son niveau élevé réduit l’efficacité d’appariement globale du marché du travail.

GRAPHIQUE Taux de chômage de long terme et ratio emploi sur population (en %)

Fatas__Etats-Unis__taux_de_chomage_a_long_terme__ratio_emploi_sur_population.png

Le rôle que le chômage de long terme et l’hystérèse peuvent jouer aux Etats-Unis durant l’actuelle crise par rapport à des facteurs plus structurels est aussi matière à débattre. Ce que les données suggèrent clairement, c’est que la hausse du chômage à long terme que l’on a pu observer lors de la crise est bien plus prononcée qu’au cours de toute autre crise précédente, ce qui concorde bien avec la détérioration d’autres indicateurs du marché du travail (comme que le ratio emploi sur population). »

Antonio Fatás, « The difficulties of reducing long-term unemployment », in Antonion Fatás on The Global Economy (blog), 9 mars 2014. Traduit par Martin Anota


aller plus loin… lire « Le taux de chômage naturel, un concept suranné »

mardi 22 octobre 2013

Le chômage à long terme s'est aggravé avec la Grande Récession

GRAPHIQUE Le chômage de plus d'un an (en % du chômage total)

taux_de_chomage_a_long_terme__The_Economist__2013__Martin_Anota__lycee_Rene_Descartes__Champs_sur_Marne_.png

source : The Economist (2013)

aller plus loin... lire « Le taux de chômage naturel, un concept suranné » à propos du phénomène d'hystérèse