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Tag - immigration

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jeudi 31 mai 2018

L’Europe et les malédictions de la richesse

« (…) Quiconque voyageant en Europe de l’Ouest, en particulier durant l’été, ne peut rester insensible à la richesse et à la beauté du continent, ni à sa qualité de vie. Cette dernière est moins manifeste aux Etats-Unis (malgré un revenu par tête plus élevé) en partie en raison de la plus grande taille du pays et de sa plus faible densité démographique : les Etats-Unis n’offrent pas au voyageur le spectacle de campagnes préservées émaillées par de nombreux châteaux, musées, excellents restaurants et wi-fi, que l'on peut trouver en France, en Italie ou en Espagne. Je pense que l’on peut raisonnablement affirmer que personne dans le monde, au cours de l’histoire, n’a vécu aussi bien que les habitants de l’Europe de l’ouest aujourd’hui et en particulier les Italiens. Pourtant, comme chacun le sait, il y a un profond malaise et un mécontentement sur l’ensemble du continent, pas seulement en Italie : de l’insatisfaction avec les politiques européennes, avec l’immigration, avec les perspectives pour les jeunes générations, la précarité des emplois, l’incapacité de concurrencer les travailleurs peu payés d’Asie et de rattraper les géants de la haute technologie des Etats-Unis (…). Mais je ne vais pas écrire sur ce sujet aujourd’hui. J’aimerais me pencher sur deux "malédictions de la richesse" que porte paradoxalement en elle la prospérité européenne.

La première malédiction de la richesse est liée à la migration. Le fait que l’Union européenne soit si prospère et pacifique, en comparaison avec ses voisins de l’Est (l’Ukraine, la Moldavie, les Balkans et la Turquie) et surtout en comparaison avec le Moyen-Orient et l’Afrique en fait une excellente destination d’émigration. Non seulement l’écart de revenu entre, d’une part, le cœur de l’Europe, c'est-à-dire les 15 premiers pays-membres de l’Union européenne et, d’autre part, le Moyen-Orient et l’Afrique est énorme, mais il s’est aussi creusé. Aujourd’hui le PIB par tête en Europe de l’Ouest est d’environ 40.000 dollars ; le PIB par tête de l’Afrique subsaharienne est de 3.500 (ce qui signifie un rapport de 7 à 1). Puisque les Africains peuvent multiplier leurs revenus par dix en émigrant en Europe, il est peu surprenant que les migrants continuent de venir, malgré les obstacles que l’Europe a récemment mis sur leur chemin. (Qui dirait qu’un Hollandais serait indifférent entre continuer de se faire 50.000 euros par an aux Pays-Bas et émigrer en Nouvelle-Zélande pour y gagner 500.000 euros ?)

Etant donnée la taille de l’écart de revenu, la pression migratoire va continuer sans relâche ou s’accroître pendant au moins cinquante ans, même si l’Afrique commence à rattraper l’Europe au cours de ce siècle (c’est-à-dire à connaître des taux de croissance économique supérieurs à ceux de l’Union européenne). Cette pression (en termes de nombre de personnes frappant aux portes de l’Europe) ne restera pas statique. Comme l’Afrique est le continent avec les taux de croissance démographiques attendus les plus élevés, le nombre de migrants potentiels devrait exploser. Alors que le ratio de population entre l’Afrique subsaharienne et l’Union européenne est de 1 milliard versus 500 millions, il devrait être de 2,2 milliards versus 500 millions d’ici trois décennies.

Mais la migration, comme chacun le sait, crée des pressions politiques insoutenables sur les pays européens. Le système politique entier est en état de choc ; comme l’illustrent les plaintes de l’Italie d’avoir été laissée seule par ses partenaires européens pour faire face à l’immigration ou les décisions de l’Autriche et la Hongrie d’ériger des murs aux frontières. Il n’y a pas vraiment de pays en Europe dont le système politique n’ait pas été secoué par la question de la migration : les déplacements vers la droite en Suède, aux Pays-Bas et au Danemark ; l’accession au Parlement de l’AfD en Allemagne, l’attrait renouvelé d’Aube dorée en Grèce.

Outre la migration, le deuxième problème alimentant le malaise politique européen est l’accroissement des inégalités de revenu et de richesse. Les inégalités européennes sont également, en partie, une "malédiction de la richesse". La richesse des pays dont le revenu annuel s’accroît sur plusieurs décennies ne s’accroît pas seulement en proportion du revenu, mais plus vite. C’est simplement dû à l’épargne et à l’accumulation de richesses. La Suisse n’est pas seulement plus riche que l’Inde en termes de production annuelle de biens et services (le ratio entre les PIB par tête des deux pays aux taux de change du marché est d’environ 50 pour 1), la Suisse est aussi plus riche en termes de richesse par adulte (le ratio est presque de 100 pour 1).

L’implication de l’accroissement du ratio richesse sur revenu à mesure que la croissance se poursuit et que les pays deviennent plus prospères est que le montant de revenu tiré du capital tend à s’accroître plus rapidement que le PIB. Quand la richesse est très concentrée, comme c’est le cas dans tous les pays riches, l’accroissement de la part du capital dans la production totale mène presque automatiquement à une hausse des inégalités de revenu interpersonnelles. Pour le dire de façon simple, la source de revenu qui est très inégalement répartie (les profits, les intérêts, les dividendes) s’accroît davantage que la source qui est la moins inégalement distribuée (les salaires). Donc, si le processus de croissance tend à produire de plus fortes inégalités, il est clair que des mesures plus fortes sont nécessaires pour combattre son essor. Mais en Europe, comme aux Etats-Unis, il y a un manque de volonté politique (et peut-être qu’il est difficile de l’invoquer à l’ère de la mondialisation quand le capital est pleinement mobile) pour accroître les impôts sur les plus riches, pour réintroduire dans les plusieurs pays la taxation de l’héritage ou de mettre en œuvre des politiques en faveur de petits (et non de gros) investisseurs. Il y a donc une paralyse de la politique face aux bouleversements politiques.

Quand on considère ces deux tendances de long terme ensemble (la pression migratoire continue et une hausse quasi-automatique des inégalités), c’est-à-dire les deux problèmes qui empoisonnent aujourd’hui l’atmosphère politique européenne et que l’on saisit la difficulté que l’on a à chercher à les résoudre, on peut s’attendre à ce que les convulsions politiques se poursuivent à l’avenir. Elles ne disparaîtront pas d’ici quelques années. Il ne fait pas non plus sens d’accuser les "populistes" d’irresponsabilité ou de croire que les préférences des populations ont été déformées par les "fake news". Les problèmes sont réels. Ils requièrent de réelles solutions. »

Branko Milanovic, « Europe’s curse of wealth », in globalinequality (blog), 31 mai 2018. Traduit par Martin Anota

lundi 5 juin 2017

Comment l’immigration affecte-t-elle les salaires des natifs ? Zoom sur l’exode de Mariel

« Comment l’immigration affecte-t-elle les salaires des travailleurs locaux ? Une façon de répondre à cette question consiste à exploiter une expérience naturelle. L’exode de Mariel de 1980 constitue une expérience idéale (puisqu’il s’est traduit par une hausse soudaine et ample du nombre de travailleurs peu qualifiés dans une unique ville), mais ses conséquences sont toujours violemment débattues.

En 1980, 125.000 immigrés (essentiellement peu qualifiés) sont arrivés à Miami en passant par la baie de Mariel, à Cuba, en l’espace de quelques mois. En 1990, David Card a étudié les effets de l’exode de Mariel sur le marché du travail de Miami. Les exilés de Mariel accrurent la population active de Miami de 7 % et l’offre de travail des professions et secteurs peu qualifiés encore bien plus amplement, dans la mesure où la plupart des immigrés étaient dépourvus de qualifications. Néanmoins, Card conclut au terme de son analyse que l’arrivée des exilés de Mariel n’a finalement eu d’effet ni sur les salaires, ni sur le taux de chômage des travailleurs peu qualifiés, même parmi les Cubains qui étaient issus de précédentes vagues d’immigration. Card a suggéré que la capacité du marché du travail de Miami à absorber rapidement les immigrés de Mariel s’expliquait par son ajustement aux précédentes vagues d’immigrés.

GRAPHIQUE Nombre d’immigrés cubains à Miami

George_Borjas__Nombre_d_immigres_cubains_a_Cuba_exode_de_Mariel.png

source : Borjas (2015)

Ethan Lewis a étudié deux explications possibles des résultats de Card : (1), si après l’exode Miami a accru sa production de biens manufacturés intensifs en travail non qualifié, lui permettant d’"exporter" l’impact de l’exode ; et (2) si la ville de Miami s’est adaptée à l’exode en adoptant de nouvelles technologies complémentaires avec le travail qualifié plus lentement qu’elle ne l’aurait sinon fait. Les résultats de Lewis suggérèrent que les salaires n’ont pas été sensibles aux chocs d’immigration locaux parce que la technologie de production s’adapte aux offres locales de facteurs. Bodvarsson et ses coauteurs affirment qu’une raison pour laquelle l’immigration n’a pas eu d’effet négatif manifeste sur les salaires des natifs est que les immigrants, en tant que consommateurs, contribuent à la demande de services produits par les natifs. Ils ont modélisé une économie où les travailleurs dépensent leurs salaires sur un bien produit localement, puis ont testé cela en réexaminant l’exode de Mariel. Ils ont alors trouvé des preuves empiriques robustes suggérant que l’exode a augmenté la demande de travail.

En 2015, George Borjas a publié la première version d’un article qui renverse complètement les résultats de la littérature existante sur le choc d’offre de Mariel. Borjas y affirme que toute tentative crédible visant à mesurer l’impact salarial doit prendre en compte les qualifications des immigrés avec celles des travailleurs déjà en place. Au moins 60 % des Marielitos étaient des élèves qui avaient décroché au lycée et n’avaient ainsi pas obtenu de diplôme du secondaire, or l’analyse des salaires dans ce groupe faiblement qualifié suggère que l’exode de Mariel a affecté la structure des salaires de Miami. Le salaire des décrocheurs du secondaire à Miami a fortement chuté, de 10 à 30 % (…).

En 2015, Peri et Yasenov ont réexaminé les effets de l’exode de Mariel sur le salaire et l’emploi en utilisant une méthode de contrôle synthétique pour choisir un groupe de contrôle pour Miami de façon à mieux coller aux caractéristiques de marché du travail au cours des huit années qui précédèrent l’exode. En analysant les salaires et les taux de chômage, ils n’ont constaté aucun écart significatif entre Miami et son groupe de contrôle de 1980 à 1983.

Peri et Yasenov ont aussi répliqué les résultats de Borjas et ils ont alors constaté qu’une large déviation négative des salaires des décrocheurs du secondaire à Miami n’apparaît que lorsqu’on utilise les données de l’enquête courante sur la population de mars. En outre, la déviation est significative seulement dans un sous-échantillon obtenu en éliminant les femmes hispaniques non cubaines et en sélectionnant une gramme étroite d’âge (ceux âgés de 25 à 59 ans) parmi les décrocheurs du secondaire. Ces choix très drastiques font que l’échantillon de Miami est tellement étroit qu’il ne comprend que 15-20 observations par année et que l’erreur de mesure dans les salaires moyens de Miami peuvent être de 20 à 30 % pour un tel échantillon. Ils affirment que ces restrictions sont problématiques parce qu’elles éliminent les groupes de travailleurs sur lequel l’effet de l’exode de Mariel devrait être particulièrement fort. Ils montrent qu’en ajustant l’échantillon de Borjas pour inclure ces sous-groupes de décrocheurs du secondaire ou en observant des résultats alternatifs, les différences entre Miami et le groupe de contrôle après 1979 varient énormément (…) si on utilise les données de mars de l’enquête courante sur la population.

Borjas a répondu avec un second article où il cherche à isoler la source des résultats contradictoires. Il y affirme que les principales raisons expliquant la divergence entre les résultats sont que Peri et Yasenov (…) ignorent l’effet contaminant d’un accroissement du taux d’activité des femmes. Ils incluent aussi des hispaniques non cubains dans l’analyse, mais ils ignorent qu’au moins un tiers de ces Hispaniques sont nés à l’étranger et ont immigré dans les années quatre-vingt. Enfin, ils incluent des travailleurs âgés de 16 à 18 ans dans l’échantillon. Parce que presque tous ces "travailleurs" sont toujours au lycée et n’ont pas encore obtenu un diplôme du secondaire, cette très large population d’élèves du secondaire est systématiquement mal classifiée comme constituant des décrocheurs du secondaire. Borjas affirme que c’est une erreur fondamentale dans la construction des données, qui contamine l’analyse et contribue à dissimuler le véritable effet du choc d’offre de Mariel.

Plus récemment, Clemens et Hunt ont affirmé que la divergence des résultats auxquels aboutissent les analyses respectives de Card, de Borjas et de Peri et Yasenov de l’exode de Mariel peut s’expliquer par un soudain changement dans la composition raciale des données qu’ils ont utilisées, c’est-à-dire l’enquête courante sur la population (Current Population Survey). Cette enquête est réalisée chaque mois et les deux ensembles de données tirés de celle-ci incluent aussi les salaires des travailleurs. Clemens et Hunt soulignent que les méthodes de l’enquête ont été améliorées en 1980 afin de couvrir davantage d’hommes afro-américains faiblement qualifiés, dans la mesure où ces derniers étaient jusqu’alors sous-représentés. A partir de 1981, l’échantillon d’hommes afro-américains faiblement qualifiés couvert par l’enquête s’est modifié, en incluant relativement plus d’hommes afro-américains n’ayant pas obtenu un diplôme du secondaire et relativement moins d’hommes afro-américains qui réussirent à obtenir un diplôme du secondaire.

Donc, en 1980, un événement a coïncidé avec l’exode de Mariel : la fraction d’afro-américains doubla soudainement dans le sous-groupe de travailleurs de Miami n’ayant au maximum qu’un diplôme du secondaire qu’analyse Borjas (2017). Aucune hausse similaire n’est survenue dans le sous-groupe de natifs ayant au maximum un diplôme du secondaire analysé par Card (1990) dans le même ensemble de données, ni dans les villes de contrôle utilisées par Card ou Borjas. Clemens et Hunt affirment qu’en raison de la large divergence de salaires entre les travailleurs afro-américains et les autres travailleurs n’ayant pas obtenu de diplôme du secondaire, cette forte hausse (…) peut entièrement expliquer la magnitude des effets mesurés par Borjas (2017) relativement au résultat nul de Card (1990). La chute de salaire identifiée par Borjas serait par conséquent entièrement fallacieuse. (…) »

Silvia Merler, « The Mariel boatlift controversy », in Bruegel (blog), 5 juin 2017. Traduit par Martin Anota



aller plus loin... lire « L’immigration nuit-elle à l’emploi ? »