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Tag - inégalités

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mercredi 17 juin 2015

Le nouvel essor des inégalités

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source : The Economist (2015), d'après l'ouvrage Inequality d'Anthony Atkinson



aller plus loin...

« Les hauts revenus dans le monde et dans l’histoire »

« Un siècle d’inégalités »

mardi 4 février 2014

Démocratie versus inégalités

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« Dans son discours sur l'État de l'Union, le président Obama a promis de se concentrer sur les inégalités économiques au cours des deux dernières années de son mandat. Mais beaucoup doutent de la capacité de la démocratie américaine à renverser leur augmentant. En effet, les inégalités de salaires et de revenus ont continué à augmenter au cours des quatre dernières décennies, que ce soit au cours des périodes d'expansion ou de contraction de l’activité économique. Mais ces tendances ne sont pas spécifiques aux États-Unis. De nombreux pays de l'OCDE ont également connu une augmentation des inégalités salariales au cours des dernières décennies.

Que les écarts entre riches et pauvres se creusent dans des démocraties établies est une chose assez déroutante. Les modèles de la démocratie se fondent sur l'idée que l'électeur médian utilisera son pouvoir démocratique pour redistribuer les ressources au détriment des riches et à son propre bénéfice. Lorsque l'écart entre les riches (ou le revenu moyen) et l'électeur médian (qui est proche de la médiane dans la répartition des revenus) s’accroît, cette tendance à la redistribution devrait être plus forte. En outre, comme Meltzer et Richard l’ont souligné dans leur article séminal, plus une société est démocratique (plus la base électorale est large), plus la redistribution devrait être forte. Il s'agit d'une simple conséquence du fait qu’avec un plus large électorat, élargi vers le bas de la distribution des revenus, l'électeur médian sera plus pauvre et plus favorable à une redistribution au détriment des riches (…).

Malgré la robustesse de ces prédictions, les conclusions empiriques sur le sujet sont décidément bien mitigées. Notre récente étude, réalisée conjointement avec Suresh Naidu et Pascual Restrepo, "Democracy, Redistribution and Inequality", revisite ces questions. Théoriquement, nous expliquons pourquoi la relation entre démocratie, inégalités et redistribution peut être plus complexe et donc plus ténue que ce que l’on a pu suggérer ci-dessus.

Tout d'abord, la démocratie peut être "capturée" ou "contrainte". En particulier, même si la démocratie modifie clairement la répartition du pouvoir de jure dans la société, les inégalités et les politiques ne dépendent pas seulement de la répartition du pouvoir de jure, mais aussi de la répartition du pouvoir de facto. C'est une chose que nous avions déjà affirmée dans notre précédent article "Persistence of Power, Elites and Institutions". Les élites qui voient leur pouvoir de jure s’éroder avec la démocratisation peuvent investir suffisamment dans le pouvoir de facto, par exemple en contrôlant l'application locale de la loi et en mobilisant des acteurs armés non étatiques, en pratiquant le lobbying ou en capturant le système des partis. Cela leur permettra alors de garder leur contrôle du processus politique. Si c'est le cas, nous n’observerons qu’un faible impact de la démocratisation sur la redistribution et sur les inégalités. Même si elle n’est pas capturée, la démocratie peut être contrainte soit par d’autres institutions de jure comme les Constitutions, les partis politiques conservateurs et l’appareil judiciaire, soit de facto par des menaces de coups d’Etat, de fuite des capitaux ou d'évasion fiscale émanant de l'élite.

Deuxièmement, la démocratie peut conduire à des "opportunités de marché accroissant les inégalités" (inequality-increasing market opportunities). Les régimes non démocratiques peuvent exclure une grande partie de la population de professions productives, par exemple, des emplois qualifiés et de l'entrepreneuriat, comme cela a pu être illustré par l'apartheid en Afrique du Sud et peut-être par l'Union soviétique. Dans la mesure où cette population est très hétérogène, la liberté de prendre part à des activités économiques sur le même terrain de jeu que l'ancienne élite peut finalement conduire à un accroissement des inégalités au sein du groupe exclu ou réprimé et par conséquent dans l’ensemble de la société.

Finalement, conformément à la "loi de Director" formulée par Stigler, la démocratie peut transférer le pouvoir politique à la classe moyenne et non aux pauvres, auquel cas la redistribution des revenus peut au final augmenter les inégalités car elle risque de s’opérer au seul bénéfice de la classe moyenne.

Donc, la théorie peut ne pas être aussi catégorique l'on aurait pu le penser de prime abord. Mais qu'en est-il des faits ? C'est là que la littérature antérieure se révèle pleine de controverses. Certains ont constaté que la démocratie avait tendance à réduire les inégalités et d’autres non. Nous affirmons que ces questions ne peuvent être facilement résolues avec des régressions transversales (c’est-à-dire en comparant les pays les uns avec les autres) parce que les régimes démocratiques diffèrent significativement des régimes non démocratiques en de nombreuses dimensions. Notre analyse empirique s’appuie sur des régressions sur données de panel (avec des effets fixes) à partir d'un échantillon pour la période d'après-guerre.

Les faits sont intrigants. Premièrement, il y a un effet robuste et quantitativement large de la démocratie sur les recettes fiscales en pourcentage du PIB (et aussi sur les recettes totales du gouvernement en pourcentage du PIB). La démocratie se traduit à long terme par une hausse de 16 % des recettes fiscales en proportion du PIB. Deuxièmement, il y a aussi un impact significatif de la démocratie sur la scolarisation secondaire et sur l’ampleur de la transformation structurelle, par exemple sur la part non agricole de l'emploi ou de la production. Troisièmement, et ce à l'opposé de ces deux premiers résultats, il y a un effet beaucoup plus limité de la démocratie sur les inégalités. La démocratie ne semble pas beaucoup affecter les inégalités. Bien que cela puisse refléter une mauvaise qualité des données relatives aux inégalités, il semble plus probable que cela reflète un manque de corrélation entre démocratie et inégalités. En fait, nous trouvons que la démocratie a des effets hétérogènes sur les inégalités et ce de façon cohérente avec les théories mentionnées ci-dessus, ce qui n’aurait pas été possible si la mauvaise qualité des données relatives aux inégalités compliquait l’obtention d’une quelconque relation empirique. Dans l'ensemble, nos résultats suggèrent que la démocratie opère une réelle redistribution du pouvoir politique au détriment des élites et qu’elle a des répercussions de premier ordre sur la redistribution des revenus et les politiques publiques. Mais l'impact de la démocratie sur les inégalités apparaît plus limité que l'on aurait pu s'y attendre.

Bien que notre travail ne nous donne pas les raisons pour lesquelles il en est ainsi, il existe plusieurs hypothèses plausibles. L'impact limité de la démocratie sur les inégalités peut s’expliquer par le fait que ces dernières sont "induites par le marché" dans le sens où elles sont provoquées par le progrès technique. Mais cela peut également s’expliquer par la loi de Director : les classes moyennes utilisent la démocratie pour orienter la redistribution en leur faveur. Mais la loi de Director ne peut expliquer l'incapacité du système politique des États-Unis à combattre les inégalités, car les classes moyennes ont été largement perdantes avec l’accroissement des inégalités. Se pourrait-il que la démocratie américaine soit capturée ? Cela semble peu probable quand on la regarde du point de vue de nos modèles de démocraties capturées. Mais il y a peut-être d'autres manières de réfléchir à ce problème (…). »

Daron Acemoglu et James Robinson, « Democracy vs. inequality », in Why Nations Fail, 30 janvier 2014. Traduit par M.A.


aller plus loin…. lire « La démocratie réduit-elle les inégalités ? »

vendredi 14 juin 2013

Evolution des salaires entre 1950 et 2010

« De 1951 à 2010, (…) le salaire net annuel moyen des salariés à temps complet a progressé en rythme annuel de 2,3 % en euros constants. Sur la période allant de 1995 à 2010, le salaire net annuel moyen des salariés à temps complet s'est accru en rythme annuel de 0,6 % en euros constants pour atteindre 25 140 euros en 2010. Le salaire net moyen en équivalent-temps plein (EQTP) a progressé au même rythme annuel pour atteindre 24 520 euros en 2010 ; il est de 26 610 euros en moyenne pour les hommes contre 21 460 euros pour les femmes. Ainsi, en 2010, une salariée gagne en moyenne en EQTP 19,3 % de moins que son homologue masculin. Cet écart était de 21,9 % en 1995 (…). La croissance du salaire net en EQTP est due en partie à l'augmentation moyenne des qualifications (avec une légère baisse du poids des non-qualifiés mais surtout la hausse sensible de l'emploi très qualifié correspondant aux cadres). L'augmentation des salaires s'explique également par le dynamisme du Smic (…).

GRAPHIQUE Évolution du salaire annuel net moyen et du Smic annuel net. Période 1951 à 2010 (en euros constants base 100 en 1951)

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source : INSEE (2013)

Entre 1995 et 2010, les salaires nets moyens en EQTP des employés et des ouvriers suivent une évolution un peu plus favorable que ceux des cadres et des professions intermédiaires. Le salaire moyen des cadres est particulièrement sensible au cycle conjoncturel. (…) Restés stables en début de période, les salaires nets des cadres ont particulièrement progressé de 1998 à 2002 (…). Puis, après les baisses de 2003 et 2004, ils augmentent de nouveau au même rythme jusqu'en 2007 ; ils diminuent ensuite en 2008 et surtout en 2009, au début de la dernière récession. (…) L'évolution du salaire moyen des ouvriers est plus régulière. L'impact des retournements de conjoncture agit surtout sur l'emploi et moins sur les salaires individuels : beaucoup d'emplois d'ouvriers non-qualifiés ont été détruits entre 1995 et 2010, alors que la progression du Smic soutenait les salaires ouvriers. L'évolution des salaires nets moyens des professions intermédiaires est moins favorable (…). La hausse sensible des effectifs des professions intermédiaires s'est traduite par une augmentation du poids des moins de 30 ans et de celui des personnes âgées de 50 ans ou plus. De plus, cette croissance de l'emploi s'est produite dans le tertiaire où les salaires des professions intermédiaires sont un peu plus faibles que ceux de l'industrie. Pour les employés, la croissance du salaire net moyen est plus faible (…). La progression importante des emplois les moins qualifiés a ainsi tiré vers le bas le salaire moyen des employés. Ce recul a été cependant freiné par le dynamisme du Smic. (…)

Le rapport interdécile (D9/D1), qui est une mesure de la dispersion des salaires, a légèrement diminué entre 1995 et 2005, passant de 3,1 à 3. Depuis 2005, il reste stable. Cette baisse de la dispersion des salaires est due à la croissance plus vive du premier décile (D1), entraîné par la hausse du Smic. Ainsi, le ratio D5/D1 (…) se réduit, passant de 1,6 à 1,5. Dans le haut de la distribution, le ratio D9/D5 est stable à 2. »

INSEE, « Séries longues sur les salaires (1950-2010) », INSEE résultats : société, n° 143, juin 2013.

vendredi 7 juin 2013

La part du travail décline partout

« (…) A la fin des années soixante-dix et au début des années quatre-vingt, on considérait que la part du revenu national allant au travail fluctuait un peu d'année en année, mais n'affichait pas une tendance à la hausse ou à la baisse au cours du temps. Mais la stabilité de la part du travail n'est plus vraie. L'Organisation Internationale du Travail examine certaines des données dans le chapitre 5 de son Rapport mondial sur les salaires 2012/13 sur le thème "Salaires et croissance équitable". Ici, je vais vous donner quelques graphiques de fond et puis en tirer quelques réflexions. Le rapport de l’OIT résume certaines des preuves empiriques ainsi :

"L'OCDE a observé, par exemple, qu'au cours de la période allant de 1990 à 2009, la part de la rémunération du travail dans le revenu national a baissé dans 26 des 30 pays avancés pour lesquels des données étaient disponibles et elle a calculé que la part médiane du travail dans le revenu national dans l’ensemble de ces pays a considérablement diminué, passant de 66,1 % à 61,7 %... Au-delà des économies avancées, le Rapport mondial sur le travail de 2011 avait constaté que la baisse de la part du travail dans le revenu était encore plus marquée dans de nombreux pays émergents et en développement, avec des baisses considérables en Asie et en Afrique du Nord et une plus grande stabilité, mais tout de même une baisse, des parts des salaires en Amérique latine. D’autres études soulignent aussi le caractère apparemment mondial de cette tendance, en laissant entendre que la proportion du revenu consacrée à la rémunération du travail est en baisse dans le monde entier. " Voici la part du travail dans le revenu aux États-Unis, en Allemagne et au Japon. Par exemple, la part du travail dans le revenu revenu aux Etats-Unis (représentée par les triangles) tourne autour de 68-70 % du PIB dans les années soixante-dix et elle est proche de l'extrémité inférieure de cette fourchette au milieu des années 1980, avant de diminuer.

GRAPHIQUE 1 Parts du travail ajustées dans le revenu au sein des économies développées, en Allemagne, aux États-Unis et au Japon, 1970-2010

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source : OIT (2013)

Voici une figure montrant les évolutions pour plusieurs groupes de pays émergents et en développement. La plus longue série chronologique, illustrée par les diamants bleus sombres, est une moyenne pour le Mexique, la Corée du Sud et la Turquie.

GRAPHIQUE 2 Parts du travail ajustées dans le revenu dans les économies en développement et les économies émergentes, 1970-2007

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source : OIT (2013)

Et que dire de la Chine? La part du travail est en baisse là aussi.

GRAPHIQUE 3 Part du travail non ajustée dans le revenu en Chine, 1992-2008

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source : OIT (2013)

L’une des conséquences de la baisse de la part du travail, c'est que la croissance de la productivité augmente certes la taille des économies, mais le montant allant au travail n’augmente pas. Voici un chiffre indiquant la divergence de la production et des revenus du travail qui a commencé en 1999 pour les économies développées. Les résultats présentés ici sont pondérées avec la taille de l'économie, de sorte que le graphique reflète en grande partie l'expérience des trois plus grandes économies développées : les Etats-Unis, le Japon et l'Allemagne.

GRAPHIQUE 4 Productivité et rémunération horaires aux États-Unis, T1 1947-T1 2012

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source : OIT (2013)

Que peut-on dire à propos de ce déclin de la part du travail ?

1) Quand une tendance soit commune à de nombreux pays, il semble probable que la cause soit également quelque chose de commun à tous ces pays. En cherchant une "cause" basée sur une certaine politique mise en œuvre par les républicains ou les démocrates aux États-Unis manque presque certainement le point. La même chose est vraie lorsque l’on recherche une "cause" du côté des politiques les plus courantes en Europe ou en Chine.

2) Les causes sont encore obscures, mais l’on peut certainement exclure l’idée que d’une cause réponse. Le déclin de la part de la main-d'œuvre n'est pas provoqué par une réallocation de main-d'œuvre vers des secteurs plus intensifs en capital, parce que la baisse tendancielle de la part du travail s’observe dans tous les secteurs. La difficulté est que les autres explications possibles sont interdépendantes et difficiles à démêler. Elles comprennent les changements technologiques, la mondialisation, l’essor des marchés financiers, les défaillances des institutions du marché du travail et une baisse du pouvoir de négociation des travailleurs. Mais après tout, les changements technologiques dans les technologies de l'information et de la communication ont alimenté la mondialisation, ainsi qu'une partie de ce qui a conduit à un essor du secteur financier. La mondialisation est une partie de ce qui a réduit le pouvoir de négociation des travailleurs. Le rapport du BIT offre des preuves empiriques soutenant l’idée que l’essor du secteur financier est une part importante de la réponse. Voici un billet d’il y a quelques semaines sur la croissance du secteur financier américain.

3) Le revers de la médaille d'une part plus faible du revenu national allant au travail est une plus grande part du revenu allant au capital. Le rapport du BIT fait valoir que dans de nombreux pays, cette tendance semble impliquer des versements de dividendes de plus en plus importants.

4) Bien que la compréhension des causes soit utile, les politiques n'ont pas toujours à s'attaquer aux causes profondes. Quand quelqu'un est frappé par une voiture, vous ne pouvez pas inverser la cause, mais vous pouvez toujours faire face aux conséquences. Cependant, il est bon de rappeler que la part décroissante des revenus du travail se passe partout dans le monde, dans des pays ayant de très différentes politiques et institutions économiques. Par exemple, les institutions européennes du marché du travail sont souvent considérées comme étant plus favorable aux travailleurs, mais elles n'ont pas empêché une baisse de la part du travail dans le revenu.

5) Il est important de rappeler que la décroissance de la part des revenus du travail n’est pas la même chose qu’un accroissement des inégalités salariales. La part du revenu allant au travail dans son ensemble est en baisse et aussi une part toujours plus grande des revenus du travail va à ceux disposant des plus hauts niveaux de revenus. Ces deux tendances signifient que ceux ayant des revenus faibles ou moyens traversent des temps difficiles. »

Timothy Taylor, « Labor's falling share, everywhere », in Conversable Economist (blog), 7 juin 2013.

Aller plus loin… lire « Les hauts revenus dans le monde et dans l’histoire » et « Mondialisation versus technologie »

dimanche 3 février 2013

Des verres à moitié pleins ?

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« Juste au cas où vous seriez tenté de laisser tomber le "lugubre" de la "science lugubre", sachez que le professeur Robert Gordon de la Northwestern University fait de son mieux pour vous en dissuader. (…) Dans un récent article du Wall Street Journal, il répète ce qu’il dit depuis quelques temps déjà :

"La croissance du siècle passé ne s’est pas bâtie sur une manne tombée du ciel. Elle a en grande partie résulté d'un ensemble remarquable d'inventions qui sont apparues entre 1875 et 1900... Ce laps de temps limité a vu l'introduction de l'eau courante et de la plomberie intérieure, le plus grand événement dans l'histoire de la libération des femmes, car les femmes n’ont plus eu à porter littéralement des tonnes d'eau chaque année. Le téléphone, le phonographe, le cinéma et la radio sont également apparus. La période qui suit la Seconde Guerre mondiale a vu une autre grande poussée d’invention, avec le développement de la télévision, de l’air conditionné, de l'avion à réaction et du réseau d'autoroutes... L'innovation se poursuit aujourd'hui, et beaucoup de ceux qui développent et financent les nouvelles technologies sont incrédules lorsque je suggère que l'ère des changements vraiment importants de notre niveau de vie est désormais révolue…"

Gordon poursuit en expliquant pourquoi il pense que les développements (…), tels que les progrès dans les soins de santé, les bonds dans les technologies de production énergétique et l’impression 3D, n’amélioreront pas autant le sort du citoyen moyen que ne l’ont fait les innovations de la fin du dix-neuvième siècle. Pour paraphraser, les inventions de votre arrière--grand-père battent les vôtres. (…) Les maladies contemporaines que souligne Gordon feraient froncer les sourcils des économistes de la croissance les plus optimistes. (…)

"Les inégalités vont continuer à croître en Amérique, tirées en aval par de mauvaises performances scolaires et en amont par les gains que retire les plus aisés de la mondialisation, comme les PDG américains récoltent les bénéfices des ventes de leurs multinationales dans les pays émergents. De 1993 à 2008, le taux de croissance des revenus parmi les 99 % salariés les moins rémunérés était de 0,5 point plus faible que le taux de croissance globale de l'économie."

Ce sont là des préoccupations justifiées, bien sûr, mais il y a une chance pour que certains des "vents contraires" dont parle Gordon sont en fait le signal que quelque chose de vraiment grand se prépare. En fait, les vents contraires de Gordon me rappellent ce passage, extrait d'un article des économistes Jeremy Greenwood et Mehmet Yorukoglu publié il y a 15 ans :

"Nous racontons ici une petite histoire qui fait le lien entre le rythme du progrès technologique, les inégalités de revenu et la croissance de la productivité. L'idée est la suivante. Imaginez qu’il y ait un bond dans l'état de la technologie et que ce bond soit incarné dans les nouvelles machines, telles que les technologies de l'information. Supposons que l'adoption de ces nouvelles technologies implique un coût important en termes d'apprentissage et que la main-d'œuvre qualifiée dispose d'un avantage dans l'apprentissage. Alors, les avancées technologiques seront associées à une augmentation de la demande de compétences nécessaires pour les mettre en œuvre. C'est pourquoi la prime de qualification (skill premium) va augmenter et les inégalités de revenus se creuser. Dans les premières phases, les nouvelles technologies ne peuvent pas être exploitées de manière efficace en raison d'un manque d'expérience. La croissance de la productivité peut sembler décrocher, puisque l'économie entreprend un investissement (non mesuré) dans les connaissances qui sont nécessaires pour exploiter tout le potentiel des nouvelles technologies. La coïncidence du rapide changement technologique, de l’élévation des inégalités et du ralentissement de la croissance de la productivité n'est pas sans précédents dans l'histoire économique."

Greenwood et Yorukoglu poursuivent en évaluant de façon détaillée comment les prix des biens durables, les inégalités et la productivité se comportèrent effectivement lors des première et deuxième révolutions industrielles. Ils concluent que les technologies révolutionnaires ont, au cours de l'histoire, été initialement associées à la baisse du prix des capitaux, aux inégalités croissantes et au déclin de la productivité. Voici un graphique représentatif, dépeignant la période (riche en avancées technologiques) qui mena à l'âge d'or de Gordon :

GRAPHIQUE La période qui précède la Guerre de Sécession aux États-Unis ((/public/altig1.jpg source : Jeremy Greenwood et Mehmet Yorukoglu, "1974", Carnegie-Rochester Conference Series on Public Policy, 46, 1997

Greenwood et Yorukoglu concluent leur étude en posant cette épineuse question :

"Une chute des prix pour les nouvelles technologies, un regain des inégalités salariales et un affaissement dans la progression de la productivité du travail - tout cela pourrait-il marquer l'aube d'une révolution industrielle ? Tout comme la machine à vapeur a secoué l’Angleterre du dix-huitième siècle et l'électricité bouleversé l'Amérique du dix-neuvième siècle, les technologies de l'information bousculent-elles aujourd’hui l'économie contemporaine ?"

Je ne sais pas (et personne ne sait) si la possibilité d’une noirceur avant l'aube que décrivent Greenwood et Yorukoglu est une image qui convient pour décrire la situation où les Etats-Unis (et l’économie mondiale) se trouvent aujourd'hui. Mais je suis prêt à parier que certains commentateurs avaient en 1870 le même discours que nous tient aujourd’hui le professeur Gordon. »

Dave Altig, « Half-full glasses », in macroblog, 1er février 2013.

aller plus loin... lire « La croissance américaine est-elle épuisée ? »

mardi 25 décembre 2012

Intelligence des machines et misère humaine

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« La mécanisation peut-elle conduire les travailleurs à la misère ? L'idée est ancienne, remontant au moins aux luddites. La crainte est que les machines se substituent aux travailleurs et poussent les salaires à la baisse. Inversement, les machines peuvent également rendre les travailleurs plus productifs et pousser leurs salaires à la hausse. Les économistes ont longtemps ridiculisé les luddites en soulignant un fait têtu : les salaires réels moyens augmentent au même rythme que la productivité moyenne du travail. Et si les luddites avaient désormais raison, non pas pour la main-d'œuvre dans son ensemble, mais pour les travailleurs non qualifiés (…) ? Que faire si les machines devenaient si intelligentes, grâce à leur cerveau microprocesseur, qu’elles n’auraient plus besoin de main-d'œuvre non qualifiée pour fonctionner ?

(…) Les machines intelligentes collectent désormais nos péages autoroutiers, nous encaissent dans les magasins, prennent notre pression sanguine, massent nos dos, nous donnent les directions, répondent à nos téléphones, impriment nos documents, transmettent nos messages, bercent nos bébés, lisent nos livres, allument la lumière, font briller nos chaussures, gardent nos maisons, font voler nos avions, écrivent nos testaments, éduquent nos enfants, tuent nos ennemis, et la liste continue. Certes, la technologie a toujours été en évolution. Mais le changement que l’on observe aujourd'hui est une substitution du travail non qualifié par les machines ; ils ne sont plus complémentaires. Les carrosses tirés par les chevaux d'hier ont été remplacés par des taxis motorisés, mais ils exigeaient les uns et les autres un être humain avec relativement peu d'investissement en capital humain (un chauffeur) pour les conduire. Les voitures de demain vont se conduire elles-mêmes (…). Cela fera des chauffeurs une autre profession reléguée au passé.

Bien que les machines intelligentes se substituent aux travailleurs non qualifiés, elles sont conçues et gérées par des travailleurs qualifiés. Il n'est donc pas surprenant que les revenus des travailleurs qualifiés aient augmenté par rapport à ceux des travailleurs non qualifiés. Un indicateur est la prime salariale des diplômés de l’université aux Etats-Unis, qui est passée d'environ 40 % en 1999 à plus de 80 % aujourd'hui. Un autre indicateur est la croissance spectaculaire des inégalités de revenus ces dernières années, notamment mise en évidence par Anthony Atkinson, Thomas Piketty et Emmanuel Saez (2011). La plupart d’entre elles s’expliqueraient par "une augmentation sans précédent des revenus salariaux du sommet de la distribution". Les 10 % des ménages américains les plus aisés reçoivent désormais 50 % de la totalité des revenus, contre 35 % quatre décennies plus tôt.

Robert Gordon (2009) met également en évidence les récentes augmentations des inégalités salariales, y compris une augmentation de la part des revenus salariaux perçus par les 10 % des salariés les mieux rémunérés, qui s’élevait à environ 26 % en 1970, puis 36 % en 2006. Il constate également que la part du travail dans le revenu du national a baissé d’environ 10 points de pourcentage depuis le début des années quatre-vingt. Cette baisse de la part globale du travail peut également refléter la croissance accélérée de l’intelligence des machines. Les machines, après tout, sont une forme de capital, et la hausse des revenus qu’elle génère (…) peut apparaître comme un rendement du capital, et non un revenu du travail.

Que les machines gagnent en intelligence fait non seulement peser une menace économique sur le bien-être des travailleurs non qualifiés d'aujourd'hui, mais aussi une menace sur les travailleurs de demain, qu’ils soient qualifiés ou non. Acquérir des compétences prend du temps, que ce soit en étudiant à l'école ou bien en apprenant sur le tas. Ainsi, les travailleurs qualifiés sont disproportionnellement des travailleurs plus âgés. Par conséquent, lorsque les machines deviennent plus intelligentes, les travailleurs âgés s’enrichissent. Et puisque les travailleurs plus âgés ainsi que les retraités possèdent de manière disproportionnée les machines, aussi bien que les inventions qui améliorent les performances des machines, les gains de productivité tirés de l’usage des machines entraînent une redistribution depuis les travailleurs les plus jeunes, les moins qualifiés, vers les travailleurs plus âgés, relativement qualifiés et les retraités.

Cela apparaît clairement dans les données (…). Si l'on compare les revenus médians des hommes âgés entre 45 et 54 ans avec les hommes âgés entre 25 et 34 ans, on constate que le ratio du revenu relatif de la plus vieille cohorte a augmenté de manière significative. En 1950, le revenu des hommes les plus âgés était supérieur de 4 % à celui des jeunes. En 1970, l'écart était de 11 %. En 2011, le revenu des hommes âgés était supérieur de 41 % au revenu des plus jeunes. Pour les femmes, la tendance est moins apparente, avec le rapport des revenus passant de 0,92 en 1950 à 1,15 en 1970, pour ensuite légèrement diminuer et s'établir à 1,11 en 2011. Cette différence peut refléter le fait que les hommes étaient plus exposés à la réduction de l'emploi dans le secteur manufacturier, comme les machines remplaçaient les travailleurs moins qualifiés. (...)

En nous focalisant sur la lutte entre l’homme et la machine, nous ne prétendons pas que c'est le seul, ni même nécessairement le principal facteur qui explique la baisse relative des salaires américains peu qualifiés. De toute évidence, la concurrence accrue avec les travailleurs peu qualifiés en Chine, en Inde et dans d'autres économies émergentes est également une partie de l'histoire. Plus ces derniers participent à la production, plus ils réduisent les prix mondiaux des produits intensifs en travail peu qualifié, ce qui se traduit par une baisse des salaires des travailleurs peu qualifiés dans le monde entier. C'est le mécanisme d’égalisation des prix des facteurs. Mais les nouvelles technologies de la communication ont permis aux entreprises américaines de substituer directement les travailleurs étrangère aux travailleurs domestiques via les délocalisations (recruter des travailleurs à l'étranger à de plus faibles salaires pour faire les tâches qu’auraient pu accomplir la main-d’œuvre américaine). Cette désagrégation spatiale de la chaîne de valeur a été particulièrement significative dans le secteur manufacturier, qui employait environ 30 % de la population active américaine en 1950, mais moins de 10 % aujourd'hui. (…)

Supposons qu’une innovation dans la technologie des machines (par exemple un nouveau logiciel) augmente la productivité des machines d'une manière qui réduise effectivement la productivité marginale des travailleurs peu qualifiés, tout en augmentant la productivité marginale des travailleurs hautement qualifiés. Cela augmente non seulement l'écart de revenu entre les travailleurs qualifiés et non qualifiés, mais entraîne aussi un effet de génération en augmentant les revenus de l'ancienne génération, tout en réduisant le revenu des jeunes. Cet effet se produit parce que les anciens ont accumulé du capital physique et humain, tandis que les jeunes ne sont dotés que de travail non qualifié. La redistribution intergénérationnelle a de profondes répercussions sur l'épargne nationale. Le revenu est redistribué des jeunes épargnants vers les personnes âgées qui désépargnent, ce qui déprime le taux d'épargne nationale et le stock futur de capital. L'effet peut se révéler suffisamment puissant (…) pour réduire les revenus non seulement des jeunes travailleurs d'aujourd'hui, mais aussi des générations futures. La baisse des taux d'épargne d'aujourd'hui signifie que la prochaine génération aura des salaires encore plus faibles qu'aujourd'hui. L'économie va atteindre un nouvel équilibre dans lequel le progrès technique a élevé le bien-être des générations plus âgées d'aujourd'hui tout en réduisant le bien-être de la jeune génération d'aujourd'hui et de l’ensemble des générations à venir!

Ainsi, Les luddites peuvent finalement avoir raison. Les progrès de la productivité des machines peuvent en effet dégrader la situation des jeunes générations d'aujourd'hui et des générations de demain. Mais cela signifie que nous devrions briser les machines? (…) Au lieu de casser les machines (ou plus prosaïquement, d’empêcher leur déploiement), on peut mettre en place un système de transferts intergénérationnels. Lorsque l'ancienne génération bénéficie d'une manne avec le progrès de la technologie, le gouvernement peut taxer une partie de cette manne, puis utiliser les recettes pour améliorer le bien-être des jeunes d'aujourd'hui et des générations futures. Avec le bon choix des politiques fiscales, toutes les générations peuvent bénéficier du progrès technique, alors que seules les générations les plus âgées peuvent en profiter dans un régime de laissez-faire, au détriment de toutes les autres générations. »

Jeffrey D. Sachs et Laurence J. Kotlikoff, « Smart machines and long-term misery », NBER working paper, n° 18629, décembre 2012.

mercredi 21 novembre 2012

Pouvons-nous tous être Scandinaves ?

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« Les Etats-Unis et les systèmes scandinaves ont produit des pays prospères et des taux de croissance économique similaires au cours des soixante dernières années. Des différences significatives, cependant, existent entre ces sociétés. Les Etats-Unis sont plus riches que le Danemark, la Finlande et la Suède. Ils sont aussi largement perçus comme une économie plus innovatrice. Ils ont joué un rôle leader dans de nombreuses technologies transformatives de ces dernières décennies, en partie parce qu’ils fournissent de plus hautes incitations à leurs entrepreneurs et travailleurs qui travaillent davantage d’heures, prennent moins de congés et prennent plus de risques. Les sociétés scandinaves ont de plus forts filets de sécurité, des Etats-providence plus élaborés et des répartitions de revenu plus égalitaires que les Etats-Unis. (…)

Pourquoi n’adoptons pas tous des institutions de type scandinave ? Plus largement, dans un monde interdépendant, pouvons-nous tous choisir le même type de capitalisme et, en particulier, combiner un capitalisme dynamique avec une forte emphase pour l’égalitarisme et la protection sociale ? (…)

En présence de liens économiques internationaux, les choix institutionnels de différentes sociétés sont aussi enchevêtrés. D’une part, les pays commercent entre eux et cela les pousse à se spécialiser. S’il y a certaines complémentarités entre les décisions de spécialisation et certains accords institutionnels, l’équilibre mondial peut être asymétrique. Certains pays vont choisir la voie « libérale » et se spécialiser dans des secteurs dans lesquels elle leur procure un avantage comparatif, tandis que d’autres choisissent la route coordonnée et se spécialisent dans d’autres secteurs.

Un autre lien international est de nature technologique et c’est celui que notre étude développe formellement. Nous considérons un modèle dynamique canonique de progrès technologique endogène au niveau mondial avec trois aspects fondamentaux. Premièrement, il y a une interdépendance technologique entre les pays, avec les innovations technologiques des pays les plus avancés technologiquement qui contribuent à repousser la frontière technologique mondiale, sur laquelle les autres pays peuvent à leur tour se baser pour innover et connaître la croissance économique. Deuxièmement, nous considérons que l’effort d’innovation exige des incitations qui dépendent de la structure de rémunérations en place. Par conséquent, un plus grand écart de revenu entre les entrepreneurs fructueux et les entrepreneurs infructueux accroît l’effort entrepreneurial et donc la contribution d’un pays à la frontière technologique mondiale. (…)

Le fait que le progrès technologique exige des incitations pour les travailleurs et entrepreneurs se traduit par de plus fortes inégalités et une plus grande pauvreté (et plus faible filet de protection) pour une société qui incite à une plus intense innovation. (…) Dans un monde avec des interdépendances technologiques, lorsque l’une (ou un sous-ensemble limité) des sociétés est à la frontière technologique et contribue disproportionnellement à la repousser, les incitations pour les autres pays à en faire autant vont être plus faibles. En particulier, les incitations à innover pour les économies à la frontière technologique mondiale vont générer une plus forte croissance économique en repoussant la frontière, tandis que les fortes incitations à innover par les suiveurs vont seulement accroître leurs revenus aujourd’hui puisque la frontière technologique mondiale est déjà repoussée par les économies à la frontière.

Cette logique implique que l’équilibre mondial avec transferts technologiques endogènes est typiquement asymétrique avec certains pays qui ont de plus grandes incitations à innover que d’autres. A un tel équilibre, les pays les plus avancés technologiquement optent pour des institutions de type libéral (ce que nous appelons le capitalisme « acharné ») avec de puissantes incitations, peu d’assurance sociale et d’importantes inégalités de revenus, tandis que les pays suiveurs adoptent des institutions de type coordonné (ce que nous appelons un capitalisme « généreux ») comme meilleure réponse à la contribution du meneur technologique de la frontière technologique mondiale, en assurant par conséquent une meilleure assurance à leur population et de moindres inégalités. (…)

A long terme, tous les pays tendent à avoir des taux similaires de croissance économique, mais ceux qui ont des structures de rémunération « généreuses » sont strictement plus pauvres. (…) Ces pays peuvent avoir un bien-être plus élevé que le meneur acharné ; en fait, si l’écart initial entre l’économie-frontière et les suiveurs est suffisamment faible, les suiveurs généreux vont nécessairement avoir un bien-être plus élevé grâce à l’assurance sociale plus développée que fournissent leurs institutions. (…)

Pourtant, (…) nous ne pouvons pas tous être comme les Scandinaves ! En effet, ce n’est pas un choix d’équilibre pour le meneur acharné, en l’occurrence les Etats-Unis, d’être généreux. Compte tenu des choix institutionnels des autres pays, si le meneur acharné adoptait un tel capitalisme généreux, cela réduirait le taux de croissance de l’économie mondiale, en décourageant l’adoption d’une structure de rémunérations plus égalitaire. En effet, ce choix, bien qu’il les rende plus pauvres, ne réduit pas de manière permanente leurs taux de croissance, grâce aux externalités technologiques positives créées par le meneur technologique acharné. Ce raisonnement suggère par conséquent que dans un monde interconnecté, il se peut que ce soit précisément l’existence d’une société américaine acharnée, avec ses inégalités croissantes, qui rende possible l’existence de sociétés scandinaves plus généreuses. »

Daron Acemoglu, James A Robinson & Thierry Verdier, « Choosing your own capitalism in a globalised world? », in VoxEU.org, 21 novembre 2012,

aller plus loin... « Transferts technologiques, Etat-providence et diversité des capitalismes »

mardi 6 novembre 2012

Les reprises sans emplois aux Etats-Unis

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« Le fait que l'emploi se redresse plus lentement que le PIB est un phénomène relativement nouveau. Les reprises sans emplois ne sont vraiment survenues que suite aux récessions de 1991 et de 2001. Ces trois dernières reprises constituent une rupture nette par rapport aux précédents épisodes de récession observés après la Seconde Guerre mondiale, épisodes au cours desquels le PIB et l'emploi rebondissaient vigoureusement suite aux récessions. (…)

Une reprise sans emplois n'est pas simplement un retard des entreprises dans leurs embauches. (…) Elle peut être attribuée à un manque de reprise dans tout un sous-ensemble des emplois, en l’occurrence les emplois focalisés sur la routine ou les tâches répétitives, ces dernières étant de plus en plus effectuées par des machines. (…) Les professions concentrées sur les tâches de routine ont tendance à être des emplois moyennement rémunérés. Ainsi, la disparition des emplois de routine au cours des trente dernières années représente une "polarisation" de l’emploi parce que le milieu de la distribution des salaires se creuse. (…)

Le changement structurel sur le marché du travail est clairement manifeste dans le cycle d’affaires. Le déclin à long terme des emplois de routine se produit par à-coups, puisque ce type d’emplois disparaît essentiellement au cours des récessions. La portée de la polarisation des emplois est large. L’automatisation et l’adoption de technologie informatique mène au déclin des emplois de salaires intermédiaires (…), d’une part les emplois à col bleu dans la production et la maintenance et, d’autre part, les emplois de col blanc dans les bureaux et administrations. Cela affecte à la fois les professions dominées par les hommes et celles dominées par les femmes et cela touche de nombreux secteurs (industrie manufacturière, commerces de gros et de détail, services financiers et même l’administration publique). (…)

La croissance de l'emploi à la suite des dernières récessions a donc été inégalement répartie, concentrée dans les emplois à hauts et bas salaires. (…) La reprise de l’activité suite à la Grande Récession a été particulièrement déséquilibrée, puisque la majorité des emplois qui ont été créés sont peu rémunérés. Le rythme de la polarisation de l’emploi s'est particulièrement accéléré dans la dernière récession. L’ampleur de l’automation et du progrès en robotique et technologie informatique n’a pas ralenti. (…) Nous devons nous attendre à ce que les prochaines récessions stimulent la polarisation de l’emploi. Les reprises sans emplois sont peut-être la nouvelle norme. »

Henry Siu et Nir Jaimovich, « Jobless recoveries and the disappearance of routine occupations », in VoxEU.org, 6 novembre 2012

vendredi 19 octobre 2012

Bonheur et croissance

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« Pourquoi la croissance économique devrait-elle se poursuivre ? Les bases de cette question ont été posées il y a quelques temps déjà. En 1974, l’économiste Robert Easterlin publia un article célèbre, « Does Economic Growth Improve the Human Lot? Some Empirical Evidence”. Après avoir relié le revenu par habitant aux niveaux de bonheur déclarés par les individus pour un certain nombre de pays, il aboutit à une conclusion surprenante : probablement pas. Au-dessus d’un niveau plutôt faible de revenu (suffisant pour satisfaire les besoins fondamentaux), Easterlin ne décela pas de corrélation entre le bonheur et le PIB par tête. En d’autres termes, le PIB est une pauvre mesure de la satisfaction de vivre. (…)

Mais une autre découverte a aussi commencé à influencer le débat sur la croissance : les gens pauvres dans un pays sont moins heureux que les riches. En d’autres termes, au-dessus d’un faible niveau de satisfaction, les niveaux de bonheur des individus sont déterminés bien moins par leur revenu absolu que par leur revenu relatif par rapport à quelque groupe de référence. Nous comparons constamment notre sort avec celui des autres, nous sentant soit supérieurs, soit inférieurs, quel que soit notre niveau de revenu ; le bien-être dépend plus de la manière par laquelle les fruits de la croissance sont répartis plutôt que sur leur montant absolu.

Autrement dit, ce qui compte pour la satisfaction de vivre est la croissance, non pas du revenu moyen, mais du revenu médian, c'est-à-dire du revenu de la personne typique. (…) Dans les pays riches au cours des trois dernières décennies, le revenu moyen s'est régulièrement accru, mais le revenu médian a stagné, voire même diminué. En d’autres termes, une minorité (une très petite minorité en ce qui concerne des pays tels que les Etats-Unis ou la Grande-Bretagne) a capté la majorité des gains de la croissance économique. En de telles circonstances, ce n’est pas davantage de croissance que nous voulons, mais plus d’égalité. »

Robert Skidelsky, « Happiness Is Equality », in Project Syndicate, 19 octobre 2012.

lundi 15 octobre 2012

Pourquoi la croissance du PIB est une bonne chose

GERMANY/
Le texte suivant est une traduction (réalisée par mes propres soins) d’un récent billet de Timothy Taylor, « Why GDP Growth is Good ». Je remercie chaleureusement ce dernier d’avoir accepté que je le traduise...


Plusieurs enseignants d’économie ont eu à répondre à un moment donné à une question existentielle des étudiants : davantage de production est-il toujours bon ? Nicholas Oulton a écrit un joli essai percutant, « Hooray for GDP! », pour le Center for Economic Performance de la London School of Economics and Political Science. Oulton résume ainsi les principaux arguments mettant en garde contre une focalisation excessive sur le PIB :

  • Le PIB est une mesure irrémédiablement défaillante du bien-être. Il ignore le loisir et le travail domestique des femmes. Il ne prend pas en compte la pollution et les émissions de carbone.
  • Le PIB ignore la répartition des revenus. Dans le plus riche pays au monde, les Etats-Unis, la personne ou famille typique n’a tiré aucun profit de la croissance économique depuis les années soixante-dix. Les inégalités se sont fortement accrues sur la même période.
  • Le bonheur doit être le grand objectif de la politique, mais l’évidence empirique montre qu’au-dessus d’un certain seuil, un plus haut niveau de vie matériel ne rend pas les gens plus heureux…
  • Même si une croissance du PIB serait bénéfique sur certains plans, elle n’est toutefois en définitive pas souhaitable parce qu’elle se traduit par de plus grands dommages environnementaux.

Oulton se penche ensuite sur chaque de ces points, sans chercher à réaliser un examen exhaustif du sujet, mais en sélectionnant un échantillon d’arguments et de preuves empiriques. Voici quelques unes de ses réponses, auxquelles je rajoute les miennes.

1. Le PIB est une mesure imparfaite du bien-être

Oui, le PIB laisse de côté un grand nombre de choses qui importent, et un grand nombre de choses qui devraient importer. Il n’y a pas de surprise ici : depuis plusieurs décennies, chaque manuel introductif à l’économie a soulevé ce point. Ma citation favorite sur ce point provient d’un discours tenu en 1968 par Robert Kennedy. Oulton fait une disctinction utile en précisant que le PIB est une mesure de la production qui n’est pas et ne fut jamais destinée à être une mesure du bien-être, mais que le PIB par habitant est clairement une composante du bien-être, ce qui signifie que lorsqu’on fait une liste de tous les facteurs qui bénéficient aux gens, un niveau plus élevé de consommation d’une large gamme de biens et services est un élément de cette liste. De plus, le PIB par habitant est un indicateur plus large du bien-être parce qu’en regardant le monde, on constate que le PIB est clairement corrélé avec la santé, l’éducation, la démocratie et l’Etat de droit.

Pour réfléchir à propos du bien-être social, il est souvent utile de regarder d’autres statistiques que le PIB (…). Mon commentaire favori sur ce point est tiré d’un essai de Robert Solow (« James Meade at Eighty », publié dans la revue Economic Journal en décembre 1986), où celui-ci écrivait : « Si vous devez être obsédé par quelque chose, la maximisation du revenu national réel n’est pas un mauvais choix ». A mes yeux, la claire implication en est qu’il est peut-être mieux de ne pas être obsédé par un seul nombre, mais qu’il vaut mieux cultiver une perspective plus large et multidimensionnelle. Mais oui, si vous devez choisir un nombre, le PIB réel par habitant n’est pas un mauvais choix. Pour le dire en d’autres termes, un PIB élevé ou croissant n’assure certainement pas un niveau élevé de bien-être collectif, mais il rend plus aisé d’atteindre cet objectif qu’un PIB faible ou décroissant.

2. Le PIB ignore la répartition

Oui, effectivement. Encore une fois, le PIB est une mesure de la production, et non de tout ce qui peut et doit importer dans une quelconque réflexion qui porterait sur la société. J’ai souvent noté (…) que les inégalités des salaires et des revenus des ménages ont été croissantes ces dernières décennies et que je suis convaincu que cette tendance est un authentique problème.

Mais même si des inégalités élevées et croissantes sont (comme je le crois) un problème, cela ne signifie pas qu’un PIB élevé ou croissant soit la cause du problème. Il n’est pas du certain qu’être dans une économie avec un PIB plus élevé mène à davantage d’inégalités. Dans une perspective mondiale, la plupart des économies ayant le plus haut niveau d’inégalités se situent en Amérique latine ou en Afrique. Plusieurs pays à hauts revenus d’Europe de l’ouest se caractérisent par une bien plus grande égalité de revenus que l’économie américaine. Les périodes de croissance économique rapide aux Etats-Unis (disons, en particulier les années cinquante et soixante) ne furent pas associées à un accroissement des inégalités.

Oulton écrit : “Les inquiétudes à propos des inégalités sont légitimes, mais il faut en mon sens distinguer les questions de croissance des questions de répartition ». Selon moi, cette distinction analytique est apparue très tôt (…) avec le texte classique de John Stuart Mill datant de 1848, Les Principes de l’économie politique, où la première section majeure du livre porte sur la « Production » tandis que la seconde concerne la « Répartition ». Dans son autobiographie, Mill écrit que ce sont ses discussions avec sa femme, Harriet Taylor Mill, qui l’amenèrent à faire cette distinction et finalement à la considérer comme l’un des apports fondamentaux de son livre. Mill écrivit :

« Elle n’inspira pas la partie purement scientifique de l’Economie politique ; mais ce fut tout de même son influence qui donna au livre le ton général par lequel il se distingua de tous les précédents exposés d’économie politique qui eurent la prétention d’être scientifiques… Cela consista surtout à faire la distinction entre les lois de Production de la richesse (qui sont les lois réelles de la nature et qui dépendent des propriétés d’objets) et les modes de sa Répartition qui, sujets à certaines conditions, dépendent de la volonté humain. »

3. Le bonheur doit être le grand objectif de la politique

La question est, bien sûr, comment l’on juge du “bonheur”. Il est vrai que dans les enquêtes qui demandent aux gens de noter à quel point ils sont heureux sur une échelle allant de 1 à 10, le niveau de bonheur des personnes habitant dans les pays à hauts revenus n’est qu’à peine plus élevé qu’il y a quelques décennies. Il y a un argument couramment avancé pour interpréter ces résultats. Le bonheur est-il réellement « positionnel » ? Juge-je mon bonheur relativement aux autres au même instant ? Si chacun a de plus grandes possibilités de consommation, le bonheur n’augmente-il pas ? Ce genre de résultats d’enquête est-il un artefact de l’enquête elle-même ? Si quelqu’un répond qu’il a « 7 » sur l’échelle du bonheur en 2010, il ne dit pas qu’il serait aussi à « 7 » sur l’échelle du bonheur s’il eut un niveau de revenu équivalent à celui de 1970. (…)

Mon opinion est que plusieurs personnes tirent effectivement beaucoup de bonheur des biens et services d’une économie moderne et qu’ils ne seraient pas aussi heureux si ces biens et services ne furent pas disponibles. Oulton dresse ici un argument intéressant selon lequel il y a une tension entre l’innovation de procédé et l’innovation de produit. Si l’innovation de procédé et l’innovation de produit se développent tous les deux au même rythme, alors les gens disposent d’une plus grande production et de revenus plus élevés et ils dépensent joyeusement ces revenus pour acquérir les nouveaux produits disponibles. Si les innovations de précédé se développaient plus rapidement que les innovations de produit, alors les gens auraient une plus grande productivité et des revenus plus élevés, mais aucun nouveau produit sur lequel porter leurs dépenses. Ils peuvent donc opter pour davantage de loisirs. Oulton élabore ici une jolie expérience de pensée:

“Imaginons qu’au cours des deux siècles qui suivent la naissance de la Révolution Industrielle en Grande-Bretagne l’innovation de procédé s’est développée au rythme que l’on observa effectivement durant cette période, mais qu’il n’y a pas eu d’innovation de produit dans les biens de consommation (…). Le PIB du Royaume-Uni par tête fut multiplié par 12 depuis 1800, donc les gens aujourd’hui auraient potentiellement des revenus bien plus élevés qu’ils ne purent en disposer alors. En revanche, ils ne pourraient dépenser ces revenus que dans les seuls biens et services de consommation qui étaient déjà disponibles en 1800. A cette époque, la plupart des dépenses de consommation étaient destinées à l’alimentation (au moins 60 % du budget familial typique), au chauffage (qu’il s’agisse du bois ou du charbon), à l’éclairage (bougies) et aux vêtements (fabriqués principalement à partir de la laine et du cuire). Les produits de luxe comme les calèches n’étaient disponibles qu’aux riches et seraient à présent disponible, dans ce monde imaginaire, pour tout le monde. Mais il n’y aurait pas de voitures, ni de réfrigérateurs, de machines à laver ou encore de lave-vaisselles, ni de radio, de cinéma, de télévision ou d’internet, ni même de transport ferroviaire ou aérien, ni de soins de santé modernes (par exemple, il n’y aurait ni antibiotiques, ni antiseptiques). Combien d’heures par semaine, combien de semaines par année et combien d’années au cours de son existence une personne voudrait travailler ? Ma réponse est que, dans ce monde imaginaire, les gens travailleraient beaucoup moins et prendraient beaucoup plus de loisirs que les personnes ne le font vraiment aujourd’hui. Après tout, la plupart des dépenses de consommation d’aujourd’hui porte sur des produits qui ne furent pas disponibles en 1800 et essentiellement sur des produits qui ne furent même pas inventés en 1950. »

Bien sûr, au cours du dernier siècle, les semaines de travail se sont considérablement raccourcies et, en ce sens, les gens ont choisi de profiter de quelques gains des innovations de procédé sous la forme d’un surcroît de loisirs. Mais la plupart des gens préfèrent gagner un revenu suffisant pour jouir des innovations de produit. Comme j’aime à le souligner, l’économie moderne offre une assez grande liberté en termes d’opportunités de travail. Tout au long de leur vie, les gens ont souvent à décider s’ils acceptent de mener une vie professionnelle qui serait moins consommatrice en temps et énergie, mais qui ne pourrait aussi leur offrir qu’un plus faible revenu. Quelques personnes font de tels choix, mais ce n’est pas le cas de la majorité.

4. Le PIB et le coût des dommages environnementaux

Oulton cite un rapport de la Royal Society paru en 2010 qui s’inquiète de la surpopulation et d’un l’environnement soutenable. Il écrit : « Dans son scénario préféré, le PIB par tête se seront égalités entre les différents pays à 20.000 dollars (en pouvoir d’achat de 2005) en 2050 (…). Le PIB par tête du Royaume-Uni en 2005 fut 31.580 (en parité de pouvoir d’achat de 2005), donc cela impliquerait qu’il se réduise de 37 %. Quand elles réfléchissent à la croissance économique, les sciences naturelles tendent à penser à des processus biologiques, disons la croissance de bactéries dans une boîte de Petri. Ensemençons le plat avec quelques bactéries et ce qui s’ensuit ressemble pendant un certain temps à une croissance exponentielle. Mais finalement, lorsque la bactérie couvre la majorité du plat, la croissance ralentit. Quand le plat est complètement couvert, la croissance s’arrête. Fin de l’histoire. »

Bien sûr, l’économie mondiale n’est pas un plat de Petri, et les gens ne sont pas des bactéries. Depuis quelques décennies déjà, les économistes élaborent des modèles de croissance économique avec des montants fixes de terres ou de ressources minérales, ou bien avec des activités économiques émettant de la pollution. Oulton résume la leçon fondamentale : « Ces modèles ont tous en commun la conclusion qu’une perpétuelle croissance exponentielle est possible, mais à la condition que le progrès technique soit suffisamment rapide. »

En d’autres mots, il est certainement possible d’élaborer un scénario catastrophe où les limitations en ressources ou environnement s’avèrent préjudiciables au niveau mondial. Il est également possible qu’avec une combinaison d’investissements en technologie et en capital humain, la croissance économique puisse au moins pour une longue période surmonter de telles limitations. Pour un exemple d’analyse allant dans ce sens, les Nations Unies ont publié la première étude de ce qui devrait constituer une longue série de rapports se penchant sur la manière par laquelle les différents types de capitaux peuvent (ou non) se compenser l’un l’autre (…). Comme le note Oulton, la question pratique ici n’est pas si les limites en ressources ou en environnement doivent finalement se lier à un point distant dans le futur, « mais seulement si ça fait sens de préconiser une poursuite de la croissance au cours des 5, 10, 25, 50 ou 100 prochaines années ». Dans l’économie américaine, 15 % de la population est sous ce que nous appelons la “ligne de pauvreté” et leurs perspectives d’avenir s’en trouvent de fait réduites. Environ 2,5 milliards de personnes dans le monde vivent avec moins de 2 dollars par jour. Je ne vois pas une manière pratique d’élever le niveau de vie de ces personnes, ou de leurs enfants, sans que la hausse du PIB ne joue un rôle central.

lire le billet original de Timothy Taylor