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samedi 28 novembre 2015

Petite autobiographie intellectuelle de Douglass North



« (…) Je ne peux pas dire que j’ai appris beaucoup en économie formelle lorsque j’étais étudiant à Berkeley. Les professeurs qui m’ont le plus influencé étaient Robert Brady, Leo Rogin, un marxiste et un professeur d’histoire de la pensée économique très influent, et Melvin Moses Knight (le frère de Frank Knight), qui était très certainement agnostique à propos de la théorie, mais qui connaissait parfaitement les faits et arrière-plans en histoire économique. Il devint mon mentor et mon directeur de thèse à Berkeley. Mais j’avais beau chercher à apprendre par cœur les théories que j’étais supposé connaître, je ne parvenais pas vraiment à les comprendre. Ce ne fut pas avant que j’obtienne mon premier emploi, à l’Université de Washington à Seattle, et que je commence à jouer aux échecs avec Don Gordon, alors jeune et brillant théoricien, que j’ai réellement appris la théorie économique. Durant les trois années au cours desquelles j’ai joué aux échecs tous les jours, de midi à deux heures de l'après-midi, j’ai peut-être réussi à battre Don aux échecs, mais il m’enseigna l’économie. La chose la plus importante qu’il m’ait enseignée, ce fut à raisonner comme un économiste et cette compétence constitue peut-être l’ensemble d’outils le plus important que j’ai pu acquérir au cours de ma vie.

J’ai écrit ma thèse sur l’histoire de l’assurance-vie aux Etats-Unis et (…) je suis allé à la côte Est pour réaliser mon travail de fourmi. Cette année-là se révéla être très productive. Non seulement j’ai pu assister aux séminaires de Robert K. Merton en sociologie à Columbia, mais je suis aussi allé à l’école entrepreneuriale d’Arthur Cole à Harvard, si bien que Joseph Schumpeter finit par avoir une forte influence sur moi. Mes premiers travaux et mes premières publications visèrent à développer l’analyse de l’assurance-vie de ma thèse et ses relations avec les activités de banque d’investissement. J’ai ensuite développé un cadre analytique pour observer la croissance économique régionale et cela mena à la publication de mon premier article dans le Journal of Political Economy, appelé "Location Theory and Regional Economic Growth". Cette étude m’amena finalement à développer les bases d’une théorie de la croissance économique.

J’ai eu la chance de rencontrer Solomon Fabricant lors d’une conférence organisée par l’Economic History Association. C’était le directeur de recherche du National Bureau of Economic Research. En 1956-1957, j’ai été invité à passer une année au Bureau comme associé de recherche. Ce fut une année très importante dans ma vie. Cela me permit non seulement de rencontrer plusieurs des plus grands économistes qui passèrent au NBER, mais j’ai pu également passer une journée chaque semaine à Baltimore avec Simon Kuznets et réaliser les travaux empiriques qui se soldèrent par ma célèbre étude quantitative de la balance des paiements des Etats-Unis de 1790 à 1860. (…)

Entre mon année au NBER et 1966-1967, année où je partis pour Genève (…), j’ai réalisé mes plus importants travaux sur l’histoire économique américaine, dont mon premier livre, The Economic Growth of the United States from 1790 to 1860. Ce fut une analyse simple de la manière par laquelle les marchés fonctionnent dans le cadre d’un modèle de croissance par l’export.

A cette époque, en 1960, il y avait beaucoup d’efforts visant à transformer l’histoire économique. Durant l’année au cours de laquelle j’étais au NBER, ce dernier et l’Economic History Association proposaient le premier programme quantitatif sur la croissance de l’économie américaine et ils avaient organisé une conférence dans le cadre de ce programme à Williamstown, au Massachusetts, à la fin du printemps de l’année 1957. Cette conférence marqua réellement le début de la nouvelle histoire économique, mais le programme prit une autre tournure, lorsque Jon Hughes et Lance Davis, deux de mes anciens étudiants (…), organisèrent la première conférence visant à réunir les chercheurs en histoire économique intéressés à l’idée de développer et d’appliquer une théorie économique et des méthodes quantitatives à l’histoire. La première conférence eut lieu en février de l’année 1960. Ce programme fut une réelle réussite et les économistes le reçurent avec enthousiasme. Les départements d’économie ont rapidement cherché à recruter des chercheurs de la nouvelle histoire économique ou, comme nous nous appelions nous-mêmes, des cliométriciens (Clio étant la muse de l’histoire). Comme j’ai développé un programme universitaire avec mon collègue Morris David Morris à l’Université de Washington, nous avions pu attirer certains des meilleurs étudiants qui travaillaient en histoire économique et, durant les années soixante et au début des années soixante-dix, le marché du travail fut très dynamique et nos étudiants ont pu facilement trouver une place aux Etats-Unis.

En 1966-1967, j’ai décidé que je devais délaisser l’histoire économique des Etats-Unis pour celle de l’Europe, puis, une fois que je reçus la subvention pour vivre à Genève pendant un an, j’ai décidé de changer d’outils. Changer d’outils a radicalement changé ma vie, puisque j’ai été rapidement convaincu que les outils de la théorie économique néoclassique ne pouvaient nous permettre d’expliquer le type de changement sociétal fondamental qui caractérise les économies européennes depuis le Moyen-Âge. Nous avions besoin de nouveaux outils, mais ces derniers n’existaient pas encore. Ce fut durant la longue période durant laquelle je recherchais un cadre susceptible de fournir de nouveaux outils d’analyse que mon intérêt pour la nouvelle économie institutionnelle et les inquiétudes qu’elle suscita évoluèrent. En résultèrent deux livres, un coécrit avec Lance Davis, Institutional Change and American Economic Growth, et un autre coécrit avec Robert Thomas, The Rise of the Western World: A New Economic History.

Ces deux livres furent des tentatives visant à développer quelques outils d’analyse institutionnelle et pour les appliquer à l’histoire économique. Tous deux étaient encore fondés sur la théorie néoclassique et il y avait trop d’impasses qui ne faisaient pas sens : comme l’idée que les institutions étaient efficientes. Peut-être de façon plus problématique, il n’était pas possible d’expliquer les piètres performances économiques de long terme dans un cadre néoclassique. Donc j’ai commencé à chercher à identifier ce qui n’allait pas. Les croyances individuelles étaient évidemment importantes pour les choix que les individus font et seule la myopie extrême des économistes les empêchait de comprendre que les idées, les idéologies et les préjugés importent. Une fois que vous reconnaissez ça, vous ne pouvez que remettre en question le postulat de rationalité.

Le long chemin que j’ai parcouru pour développer un nouveau cadre analytique m’amena à prendre au sérieux toutes ces considérations ; à développer une vision des institutions qui expliquerait pourquoi les institutions produisent des résultats qui échouent à générer de la croissance économique à long terme ; à développer un modèle d’économie politique afin de pouvoir expliquer la source sous-jacente des institutions. Finalement, on avait à expliquer pourquoi les gens ont les idéologies et les idées qui déterminent les choix qu’ils font.

Dans Structure and Change in Economic History (1981), j’ai abandonné l’idée que les institutions sont efficientes et j’ai cherché à expliquer pourquoi des règles "inefficientes" tendent à exister et à se perpétuer. C’état lié à une théorie simple et néoclassique de l’Etat qui peut expliquer pourquoi l’Etat peut produire des règles qui n’encouragent pas la croissance économique. J’étais toujours insatisfait de notre compréhension du processus politique et j’ai donc cherché des collègues susceptibles d’être intéressés par le développement de modèles politico-économiques. Cela m’amena à quitter l’Université de Washington en 1983, après y avoir été pendant 33 ans, et à aller à l’Université Washington à St. Louis, où il y avait un groupe enthousiaste de jeunes politologues et économistes qui cherchaient à développer de nouveaux modèles d’économie politique. Cela s’avéra être un déménagement des plus fructueux. J’ai créé le Center in Political Economy, qui continue d’être un centre de recherche créatif.

Le développement d’un cadre politico-économique pour explorer le changement institutionnel de long terme m’occupa durant toutes les années quatre-vingt et m’amena à publier Institutions, Institutional Change and Economic Performance en 1990. Dans ce livre, j’ai commencé à réfléchir sérieusement au postulat de rationalité. Il est clair que nous devons réussir à expliquer pourquoi les gens font les choix qu’ils font ; pourquoi des idéologies comme le communisme ou le fondamentalisme musulman peuvent façonner les choix que les gens font et orienter la trajectoire que suivent les économies sur de longues périodes de temps. On ne peut simplement pas prendre en compte les idéologies sans creuser en profondeur dans la science cognitive pour chercher à comprendre la manière par laquelle l’esprit apprend et fait des choix. Depuis 1990, mes divers travaux visent à traiter cette question. J’ai toujours beaucoup de chemin à parcourir, mais je crois que comprendre comment les gens font des choix ; sous quelles conditions le postulat de rationalité s’avère être un outil utile ; et comment les individus font des choix dans un contexte d’incertitude et d’ambigüité sont des questions fondamentales auxquelles nous devons répondre de façon à faire davantage de progrès dans les sciences sociales. (…)

Depuis que j’ai reçu le prix Nobel en 1993, j’ai continué mes recherches visant à développer un cadre analytique qui améliorerait notre compréhension des changements économiques, sociaux et politiques de long terme. Avec cet objectif en tête, j’ai davantage creusé la science cognitive et j’ai cherché à comprendre la manière par laquelle l’esprit et le cerveau fonctionnent et comment cela est lié à la manière par laquelle les gens font leurs choix et adoptent leurs systèmes de croyances. Cela sous-tend clairement le changement institutionnel et est une condition préalable pour développer une théorie à propos du changement institutionnel. J’ai aussi cherché à intégrer la théorie politique, économique et sociale puisqu’une théorie pertinente du changement économique ne peut être développée dans le seule cadre de la science économique, mais doit s’imprégner des sciences sociales et de la science cognitive. L’un des résultats de ces travaux fut le livre (…) Understanding the Process of Economic Change. Ces divers efforts m’ont notamment amené à m’associer avec Ronald Coase (qui gagna le prix Nobel en 1991) pour créer l’International Society for the New Institutional Economics. »

Douglass C. North, autobiographie publiée en 1993, complétée en mai 2005. Traduite par Martin Anota



aller plus loin... lire « Les institutions comme source d’avantage comparatif »

vendredi 26 juillet 2013

Ressources naturelles et institutions politiques : l’Etat rentier

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« Penchons-nous à nouveau sur les liens entre ressources naturelles et institutions. Dans un précédent billet, nous avons vu qu’il y avait débat quant à savoir si l’abondance des ressources naturelles sapait ou non la démocratie. L'autre débat qui a relié la question de l’abondance en ressources naturelles, en particulier le pétrole, à celle des institutions politiques, porte autour de la notion d’"État rentier" (rentier state).

Emis la première fois par l'économiste iranien Hossein Mahdavy en 1970 dans son article “The Pattern and Problems of Economic Development in Rentier States: The Case of Iran”, cette notion suggère que si un pays est fortement dépendant des ressources naturelles, en particulier pour le financement du gouvernement, alors cette dépendance conduit à un affaiblissement de l’Etat.

En d'autres termes, État rentier = Etat faible.

Cela tend aussi à nourrir l’irresponsabilité (unaccountability), car si un Etat peut se financer via les rentes tirées des ressources naturelles, alors il n'a pas besoin de développer un système budgétaire pour taxer la population. Quand les gens ne sont pas imposés par le gouvernement, selon cet argument, ils sont moins enclins à rendre le gouvernement responsable (accountable).

Ces idées ont suscité une abondante littérature en sciences sociales. Elles trouvent également de nombreuses résonances dans l'histoire économique. Dans notre livre Why Nations Fail, par exemple, nous avons vu comment l'afflux des richesses minérales en provenance des colonies américaines au seizième siècle a contribué à réduire les freins et contrepoids sur l’Etat espagnol, mais aussi à le rendre moins efficace. En effet, l'Espagne est passée du statut de potentielle puissance dominante en Europe à celui de perdant dans la compétition géopolitique européenne. À notre connaissance, il n'existe pas encore de test empirique convaincant de la thèse de l'État rentier, peut-être parce qu'il est très difficile de mesurer la "capacité" ou la "force" de l'Etat.

Il semble probable que bon nombre des enjeux qui ont surgi dans la littérature empirique sur les liens entre, d’une côté, les ressources naturelles et, de l’autre, la croissance économique et la démocratie soient pertinents. Peut-être que l’abondance des ressources naturelles peut affaiblir la capacité de l'Etat en certaines circonstances, mais dans d'autres cas, il semble tout à fait probable qu’elle puisse la renforcer. Par exemple, les monarchies du golfe persique n'avaient presque aucune infrastructure étatique ou bureaucratique moderne quand ils ont découvert le pétrole et qu’ils ont commencé à l’exploiter. Aujourd'hui, ces Etats sont beaucoup plus larges et capables, même s’ils sont complètement financés par le pétrole. »

Daron Acemoglu et James Robinson, « Natural resources and political institutions: The rentier state » in Why Nations Fail (blog), 25 juillet 2013.Traduit par M.A.

samedi 20 juillet 2013

La Grande Muraille et les réformes institutionnelles en Chine

« Dans une colonne du New York Times, Paul Krugman fait valoir que l'économie chinoise va avoir de plus en plus fortes difficultés avec son modèle actuel de croissance. Il utilise l'expression que la Chine est sur le point d’heurter sa Grande Muraille (d'un point de vue économique). Il y a quelques années, Ilian Mihov et moi-même avions écrit un papier que nous avons appelé "The Great Wall" pour parler des enjeux auxquels de nombreux pays sont confrontés lorsqu’ils vont au-delà d'un certain niveau de développement. D'autres ont appelé ce dernier la "trappe à revenu intermédiaire" (middle-income trap). (…) »


Antonio Fatás, « China getting close to hit the Great Wall », in Antonio Fatás and Ilian Mihov on the Global Economy (blog), 19 juillet 2013.


« L'argument selon lequel la qualité des institutions est importante pour la croissance n'est pas nouveau et beaucoup ont déjà écrit à ce sujet, mais nous mettons l'accent sur l'évolution des relations entre les institutions et la croissance au cours des différents stades de développement. Dans les premières phases de la croissance, la relation entre les institutions et le revenu par habitant est très faible (il n’y a pas besoin de réforme radicale), alors qu’elle devient très forte pour des niveaux plus élevés de développement. Nous avons mis à jour notre graphique originel avec des données plus récentes (datant de 2010) et nous le présentons ci-dessous (la qualité des institutions correspond à la moyenne de six indicateurs de gouvernance produits par la Banque mondiale ; le PIB par habitant est calculé en termes de PPA).

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Les conclusions de nos travaux antérieurs demeurent. Le tableau suggère qu'il existe deux phases de croissance. Durant la première phase, la réforme institutionnelle est moins pertinente. Quand nous regardons le tableau, nous ne voyons presque pas de corrélation entre la qualité des institutions et le revenu par habitant pour de faibles niveaux de développement. Pour être clair, tout le monde est en croissance dans cette partie du graphique, ce qui suggère que quelque chose se passe dans les pays en croissance (en déplacement vers la droite). La réussite économique dans cette région est le résultat de bonnes "politiques" par opposition aux profonds changements institutionnels qui s’avèrent nécessaires plus tard (vous pouvez également les appeler "réformes économiques" par opposition aux réformes institutionnelles).

La deuxième phase de croissance concerne les pays ayant un niveau de PIB par habitant supérieur à 10,000 - 12,000 dollars. C'est dans cette deuxième phase que la corrélation entre les institutions et le revenu par habitant est forte et positive. Aucun pays riche n’a d’institutions faibles, donc la réforme institutionnelle apparaît comme une condition à la poursuite de la croissance.

Dans notre article originel, nous avons appelé cette région la "Grande Muraille" (Great Wall). Soit les économies franchissent la muraille pour devenir riche, soient elles la heurtent et y restent coincées. Les économies qui illustrent cette idée de prise au piège sont l'ex-Union soviétique qui s'est effondrée après s’être révélée incapable de "passer à travers" la muraille avec son cadre institutionnel ou encore les économies d'Amérique latine comme le Venezuela et l'Argentine qui ont des revenus autour de ce niveau et qui ne semblent pas mesure de déplacer leur économie à l'étape suivante.

Nous avons appelé ce seuil "La Grande Muraille" comme référence à la Chine, un pays qui, au cours des dernières décennies, a affiché la plus forte croissance du revenu par habitant au monde avec un ensemble d'institutions qui sont considérées comme faibles (du moins par rapport aux économies avancées). La Chine est mise en évidence dans notre graphique ci-dessus et nous pouvons voir qu’elle est encore dans la première phase de croissance, mais qu’elle se rapproche de plus en plus du mur. (…)

Il est difficile de caractériser les deux phases de croissance et d’expliciter les réformes nécessaires pour aller de l'une à l'autre. Les recommandations politiques ne sont par ailleurs pas forcément les mêmes pour les différents pays. Pour une analyse très détaillée de la réforme institutionnelle, je recommande vivement le livre de Daron Acemoglu et de James Robinson, Why Nations Fail. Leur travail met en évidence la nécessité de développer des institutions inclusives pour passer à la deuxième phase de croissance (vous découvrir leur réflexion sur leur blog et y trouver un lien vers leur livre). D'autres ont développé des conceptions alternatives pour réfléchir aux différentes phases de croissance. C'est le cas de Dani Rodrik qui met l'accent sur le rôle joué par les différents secteurs dans cette transition. »

Antonio Fatás, « The Great Wall and Chinese Reforms », in Antonio Fatás and Ilian Mihov on the Global Economy (blog), 26 mars 2012.

aller plus loin… lire « Eviter la trappe à revenu intermédiaire », « Les institutions comme source d’avantage comparatif » et « La croissance selon Rodrik ».

lundi 8 juillet 2013

Le paradoxe égyptien : sauver la démocratie pour la repousser

EGYPT-PROTEST/

« Le premier gouvernement librement élu d'un pays où une grande partie de la société est privée de ses droits, de tout pourvoir, (…) est évincé par un coup d'Etat militaire qui prétend sauver la démocratie et qui est soutenu par les anciennes élites et les "libéraux". Résultat ? Trois autres coups d'Etat militaires et, 50 ans plus tard, une société profondément polarisée où aucune politique réellement inclusive n’est susceptible d’être mise en place.

Non, nous ne parlons pas de l'avenir de l'Egypte (pas directement en tout cas). Nous venons juste de décrire ce qui s'est passé en Turquie en 1960 comme nous l'avons déjà fait dans nos précédents billets. En Turquie, la première transition vers une véritable démocratie multipartite a eu lieu en 1946 avec la fondation du Parti démocrate (DP ou Demokrat Parti). Elle survint après deux expériences avec une démocratie multipartite contrôlée, au cours desquelles même les partis d'opposition de façade formés par des partisans du régime reçurent tellement de soutien qu'ils ont dû être dissous par Mustafa Kemal Atatürk, le dirigeant autocratique du pays.

En 1950, à la grande déception des élites de l’Etat et des militaires, le DP est arrivé au pouvoir avec une victoire écrasante aux élections, donnant pour la première fois la voix à des millions de Turcs qui étaient jusque-là privés de leurs droits. Inévitablement, cela impliquait une rhétorique populiste et teintée d'islam. Mais les élites du DP n’étaient elles-mêmes pas des anges (quelqu'un est-il surpris ?). Une fois qu'elles ont vu leur popularité décliner, elles ont tout simplement adopté les pratiques de leurs rivaux en nourrissant la corruption, en prenant des mesures répressives et en muselant férocement les médias.

Le 27 mai 1960, l'armée lance un coup d’Etat, largement soutenu par la bureaucratie, par les élites intellectuelles et par les soi-disant "libéraux" pro-démocratie. Après tout, n’est-ce pas l'armée qui venait de sauver la démocratie du DP et de son leader populiste, Adnan Menderes ? L'armée s’est empressée de pendre trois des dirigeants du DP, notamment le Premier ministre Menderes. L'armée est intervenue trois fois dans la vie politique turque au cours des quarante années suivantes. Les racines des problèmes actuels de la Turquie se trouvent en partie dans la polarisation que le coup d’Etat a aggravée en arrachant le pouvoir des mains de ceux qui s’étaient sentis impuissants durant si longtemps.

Qu'est-ce qui se serait passé si le coup d'Etat militaire n’avait pas eu lieu ? Personne ne le sait. (…) Menderes et les autres élites du DP auraient inévitablement endommagé l'économie ou fait basculer la société dans la soumission avant la prochaine élection pour instaurer leur propre dictature. Possible, mais peu probable. Au contraire, ils auraient probablement été chassés du pouvoir aux élections suivantes sans que la démocratie turque ne soit remise en cause.

La même chose vient d’arriver en Egypte avec les Frères musulmans et Mohamed Morsi. Bien sûr, les Frères musulmans, une fois au pouvoir, ne faisaient plus preuve de la conciliation, ni de la recherche de compromis qu'ils avaient affichées lors des élections pour gagner les voix des libéraux et des gauchistes (…). Bien sûr, Morsi était devenu autoritaire, en essayant de mettre ses proches à des postes de pouvoir au sein de la bureaucratie d'Etat (comme les militaires et Moubarak l’avaient fait auparavant). Bien sûr, l'économie était déprimée (mais pas seulement à cause de sa mauvaise gestion par la Fraternité, mais aussi en raison de l'instabilité qui accompagne naturellement ces profondes transformations sociales).

Qu'est-ce qui se serait passé si le coup d'Etat militaire du mercredi 3 Juillet 2013 qui a chassé Morsi du pouvoir pour l’amener en détention militaire n’avait pas eu lieu ? Encore une fois, nous ne savons pas. L'économie aurait peut-être été si profondément affectée que de plus violentes manifestations auraient éclaté. Les Frères musulmans pourraient avoir si fortement contrôlé les artères du pouvoir qu'ils auraient instauré leur propre dictature et empêché ainsi définitivement la mise en place d’institutions politiques plus inclusives en Egypte.

Tout est possible, mais (…) certains risques étaient préférables au retour de l'armée soutenu par des soi-disant libéraux qui appellent désormais au retour de la société sous le contrôle militaire. En fait, le mouvement rebelle, qui a recueilli plus de 20 millions de signatures pour appeler à des élections présidentielles anticipées, suggère que les Frères musulmans auraient été facilement battus aux élections, si seulement leurs adversaires avaient pu attendre leur heure.

Tout comme la Turquie, ce dont l'Egypte avait besoin, c'était que ceux qui accédaient au pouvoir pour la première fois perdent pacifiquement une élection - non pas parce que leurs adversaires ne peuvent tolérer leur pensée (…), mais tout simplement parce qu'ils se sont trompés et qu’ils n'ont pas su bien gouverner, parce qu'ils ont perdu le soutien des gens ordinaires et ont alors à reprendre le chemin par lequel ils étaient arrivés, celle des urnes. Tout comme en Turquie, l'Egypte avait besoin de garanties de la part des deux parties qu'une politique inclusive soit mise en place et que tous les segments de la société puissent partager le pouvoir, indépendamment de leur croyance, de leur religion, de leur genre et de leur statut social.

Au lieu de cela, nous avons entre les mains un coup d'Etat militaire qui confirme les pires craintes d'une très large fraction de la population, notamment la crainte que les élites soi-disant libérales et l’armée qui ont gouverné le pays pendant si longtemps vont tout faire pour ne pas partager le pouvoir avec eux (n’oublions pas que Moubarak et ses acolytes, avec l'armée, avaient également mis sur la touche les jeunes et les libéraux qui sont désormais devenus les alliés des soldats). Comment ce segment de la société pourra-t-il faire confiance à la politique démocratique ? Comment pouvons-nous attendre d'eux qu’ils ne s’échinent pas à saper leurs adversaires lorsqu'ils accèdent au pouvoir au niveau national ou local ? Comment pouvons-nous maintenant espérer mettre fin à la loi d'airain de l'oligarchie égyptienne ? On dirait que, comme en Turquie, le chemin vers la vraie démocratie en Egypte sera long, ardu et parsemé d'occasions manquées. »

Daron Acemoglu et James Robinson, « The Egyptian paradox: Saving democracy and setting it back », in Why Nations Fail (blog), 5 juillet 2013.

vendredi 5 juillet 2013

Turcs Noirs, Turcs Blancs

« S’il y a en effet de puissantes continuités entre les institutions ottomanes et celles du début de la République turque, alors le fait qu’il y ait des continuités entre les premières années de la République et aujourd'hui ne devrait surprendre personne.

Dans l'intervalle, la Turquie a balayé un régime de parti unique et a eu des périodes d'élections démocratiques assez concurrentielles. Mais cela a toujours été dans l'ombre de trois processus sociaux hérités du début de la République : une armée puissante, des institutions étatiques faibles qui ne sont pas indépendantes de ceux qui contrôlent le gouvernement et enfin de profondes divisions au sein de la société.

Un aspect de ces divisions, qui a été particulièrement déterminant pour l'histoire récente de la Turquie, a été capturé avec concision par le premier ministre Tayyip Erdogan quand il a dit (voir ici) : "Dans ce pays, il y a une ségrégation entre les Turcs Noirs et les Turcs Blancs. Votre frère Tayyip appartient aux Turcs Noirs". Les Turcs Blancs sont ici les élites kémalistes éduquées et aisées qui s’appuient sur certaines des idées d'Atatürk. Ils sont souvent associés à la bureaucratie de l'Etat et à l'armée. Les Turcs Noirs sont ceux que les Turcs Blanc considèrent comme peu instruits, appartenant à la classe inférieure et qui sont soit paysans, soit incapables de se défaire de leur héritage paysan. Même si la terminologie de Turcs Noirs et Blancs n’est entrée dans le lexique turc que récemment, pour comprendre ce que Tayyip Erdoğan a signifié nous devons revenir aux divisions et aux lignes de faille qui l’on observait déjà dans la société ottomane au dix-neuvième siècle.

La religion (l’Islam) a joué un rôle central dans la société ottomane, qui comprenait principalement des travailleurs agricoles, peu éduqués. Comme nous l'avons discuté dans notre ouvrage Why Nations Fail, l'Etat central s’est donné beaucoup de mal pour limiter la diffusion des informations afin de contrôler la société. Bien que l'Etat central ait été en mesure de dominer depuis plusieurs siècles la pratique et pensée religieuses, y compris les érudits religieux (les oulémas), la croyance religieuse possède inévitablement ses propres dynamiques. Ces dynamiques se sont intensifiées au cours du dix-neuvième siècle, lorsque les populations non musulmanes qui étaient précédemment asservies se levèrent et acquirent souvent avec succès leur indépendance dans les territoires européens de l'Empire.

La "contre-révolution" de 1909 contre le régime du CUP (Comité Union et Progrès) (…) avait ses racines dans la réaction de la couche inférieure des oulémas, même si elle a probablement été fomentée et financée par Abdülhamit. (Il est intéressant de noter que, témoins de l'asservissement des institutions de l'État et même de l’établissement religieux et juridique, les échelons supérieurs des oulémas semblent avoir été heureux de s’associer avec le CUP, qui contrôlait désormais le gouvernement.) Ils ont été en mesure de s’appuyer sur les attitudes conservatrices qui furent suscitées par les craintes de voir leur mode de vie, leur religion et sur l'ordre menacés.

Après des tentatives ratées pour mobiliser les attitudes religieuses conservatrices de la majorité de la population, le CHP (Cumhuriyet Halk Partisi ou Parti républicain du peuple) d'Atatürk a commencé à regarder la religion et la grande partie de la majorité des paysans comme des obstacles à leur projet. Il n’était pas étonnant alors que bon nombre des réformes du CHP ont directement visé à réprimer la religion, à réduire cette majorité des paysans au silence, à la mettre à l'écart et à imposer de nouvelles langue, historiographie et culture au peuple turc.

La domination militaire et politique du CHP ainsi que sa volonté à recourir à la force si nécessaire ont assuré que le projet kémaliste réussisse jusqu'à la fin de la Seconde Guerre mondiale sous les auspices du règne du parti unique (CHP). Des fissures dans le système étaient déjà apparues, cependant. En 1946, le Parti démocrate (DP ou Demokrat Parti) a été fondé par les anciens membres du CHP. Bien que les dirigeants du CHP aient d'abord pensé pouvoir contrôler ce nouveau parti, cela s'est finalement avéré impossible. En 1950, le DP est arrivé au pouvoir avec une victoire écrasante aux élections. Ses députés, et certainement ses partisans, étaient plus ruraux et travaillaient dans le commerce et dans les petites et moyennes entreprises (ce qui contrastait avec les fonctions bureaucratiques ou militaires de la majorité des députés du CHP). Ce fut le début de l'ascension politique de ceux qui seront par la suite connus sous le nom de Turcs Noirs.

Nous discuterons des implications économiques du régime du DP dans un autre billet. Ce qui nous intéresse ici est la fin de la période du DP. Le premier coup d'Etat militaire en Turquie a eu lieu le 27 mai 1960. Celui-ci met un terme à la première expérience de la Turquie avec la démocratie. L'armée s’empresse de pendre trois des dirigeants du DP, y compris le Premier ministre Adnan Menderes.

Le DP et Menderes sont certainement devenus autoritaires à la fin de leur règne, en s’appuyant sur la répression et en censurant les médias. Mais on peut aussi voir les racines du coup d'Etat militaire dans la capacité du DP à mobiliser de larges segments de la population jusque-là exclus de la vie politique et aussi les raisons de son succès dans l'utilisation de la religion à des fins politiques. Étonnamment, le coup d'Etat militaire contre le premier gouvernement à avoir été élu par le peuple dans l'histoire turque a reçu le soutien enthousiaste de la "gauche turque" parce que cette dernière trouve ses origines dans la bureaucratie de l'Etat et dans l'armée et s’est ainsi naturellement affiliée au CHP (…).

Les conflits au sein de la société turque qui sont apparus à la surface, puis portés au point d'ébullition au cours des décennies suivantes (…) ne sont pas seulement une répétition des conflits entre les élites du CHP et du DP et leurs partisans. Au contraire, le bref épisode démocratique des années cinquante a prouvé que les élections n’apporteraient pas facilement des politiques inclusives en Turquie. Les élites du CHP n’ont pas supporté de perdre l'élection, alors elles cherchèrent immédiatement à déstabiliser le gouvernement du DP. Les élites du DP n'ont pas hésité en retour à user de leur pouvoir et de leur contrôle sur l'Etat (…) pour saper le CHP (en tentant de fermer le CHP de la même façon que les forces kémalistes avaient auparavant cherché à fermer les partis de l’opposition et tout comme elles chercheront à le faire plus tard). Ces événements, rendus possibles en raison de l'absence de bureaucraties et d’institutions d’Etat qui soient indépendantes, se sont répétés au cours des 50 années suivantes.

En effet, il est difficile de manquer les parallèles entre l'AKP et le DP. Il ne devrait donc pas être surprenant que les lignes de bataille soient également similaires, et le conflit qui a opposé les forces kémalistes du CHP et les élites militaires avec le "populisme religieux" du DP réémergera dans les conflits entre les nouveaux kémalistes d'un côté et l'AKP et les Turcs noirs de l’autre.

Dans les années qui ont suivi, les militaires se sont de plus en plus définis comme les défenseurs de (…) l'idéologie kémaliste. Ils ont purgé les officiers qu'ils soupçonnaient d’avoir de fortes croyances religieuses ou un zèle kémaliste insuffisant.

Alors, peut-être de façon prévisible, le manque de confiance et la spirale d'animosité entre les élites kémalistes et le DP des années cinquante ont atteint des proportions alarmantes dans les années deux mille lorsque l’établissement politique kémaliste et surtout l'armée adoptèrent une attitude hostile envers l'AKP (dont le chef, Tayyip Erdoğan, a été empêché de prendre part aux élections de 2002 et ne put prendre le pouvoir qu’après avoir été débarrassé de l’accusation d'incitation à la haine religieuse).

L'armée s’est empressée de menacer l'AKP d’un autre coup d'Etat avec une note sur son site internet en avril 2007, juste après que l'AKP ait pris le contrôle de la présidence (les militaires avaient pris plusieurs fois des mesures contre les gouvernements élus entre 1960 et 2002, notamment en 1997 contre le Refah Partisi qui pourrait être considéré comme un précurseur de l'AKP, même si l'AKP a pris en partie ses distances avec ce parti et a généralement adopté une attitude plus libérale sur de nombreuses questions). Elle a également menacé de poursuites contre l'AKP dès le début. Fait inquiétant, la Cour constitutionnelle a entamé des procédures pour fermer l'AKP parce que leur perspective religieuse violait la Constitution. (…) L'épouse du nouveau président, le numéro deux de l'AKP, Abdullah Gül, portait le foulard, quelque chose que la Constitution turque interdit dans les lieux publics.

Mais la situation était différente en 2007 par rapport à 1960. L'AKP a déjà organisé de plus profonds réseaux sociaux au sein de la société turque moderne et il a pris le contrôle d'une grande partie de la bureaucratie et d’une police de plus en plus militarisée, alors que le statut de l'armée dans la société turque était dans un plus bas historique. Cette fois-ci, les kémalistes et les Turcs blancs ont perdu. »

Daron Acemoglu et James Robinson, « Black Turks, White Turks », in Why Nations Fail (blog), 20 février. Traduit par M.A.

mercredi 3 juillet 2013

L’économie politique de la Turquie

« Dans les précédents billets (ici, ici, ici et ici), nous avons retracé l'histoire des conflits et des institutions politiques en Turquie. La question qui se pose naturellement à l'économiste est de savoir comment tout cela a influencé l'économie turque. Ceci est particulièrement important pour comprendre pourquoi l'économie turque a connu d’assez bonnes performances macroéconomiques durant la dernière décennie - essentiellement depuis la crise économique et financière de la Turquie en 2001 et peut-être, non sans coïncidence, depuis que l'AKP (le Parti Justice et Développement ou Adalet ve Kalkinma Partisi) est venu au pouvoir en novembre 2002.

Le graphique suivant (…) montre l'évolution du PIB turc au cours des deux dernières décennies. (Le graphique montre le PIB en dollars américains en taux de change du marché ; en parité de pouvoir d’achat, l'augmentation du PIB de la Turquie depuis 2002 est moins prononcée, mais contraste toujours fortement avec la performance de l'économie turque dans les années quatre-vingt-dix).

GRAPHIQUE PIB par tête (en dollars)

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Qu’est-ce qui explique le revirement ? Bien que les facteurs macroéconomiques standards, tels que la politique monétaire, les dépenses publiques, la confiance et la performance à l'exportation, sont sans aucun doute importants, nous pensons que les institutions économiques et l'ombre de la politique ont été tout aussi déterminants pour l'économie turque depuis le début du 21e siècle.

Comme nous l'avons dit ici, Atatürk et son parti, le CHP (le Parti républicain du peuple ou Cumhuriyet Halk Partisi), ont mis en place un projet de construction d'État, en modernisant l'économie et en renforçant le contrôle de l'Etat sur l'économie et la société. Mais cela n'implique pas la création d'institutions politiques ou économiques inclusives. Même (…) le CHP a encouragé l'industrialisation et amélioré certains aspects des institutions économiques turques, l'État a joué un rôle majeur dans l'économie et a été certainement plus qu’un partenaire d’égal à égal pour l'entreprise privée. Pour les entreprises, les liens avec le CHP, qui accordait d'importantes subventions et protections, étaient souvent aussi importants que l'innovation entrepreneuriale. Comme semble commun avec d’autres épisodes de "capitalisme d'Etat" (comme nous l'avons dit ailleurs), le motif derrière le contrôle de l'Etat n'était pas seulement idéologique, mais ce contrôle s’explique en partie par la volonté des élites du CHP de garder le contrôle sur l'économie et la société.

Un tournant important a été l'élection du DP (Parti démocratique ou Demokrat Parti) dans les années cinquante qui a non seulement marqué le début de l'ascension politique des "Turcs noirs" , mais également desserré le contrôle de l'Etat et encouragé et soutenu les entrepreneurs d’Asie mineure. Le résultat a été un boom économique majeur au cours du premier mandat du DP.

Mais il serait erroné de voir le DP comme le signe avant-coureur d'une inclusion économique. (…) Tout d'abord, le DP n’a pas cherché à contester le monopole de plusieurs sociétés établies. Deuxièmement, le DP a jugé politiquement opportun de créer des liens avec les entreprises et les propriétaires conservateurs dans un réseau de patronage clientéliste, qui a ensuite été perfectionné par son successeur, l'AP (Parti de la Justice ou Adalet Partisi). Troisièmement, se voyant comme assiégé et harcelé par les élites militaires et bureaucratiques du CHP, il n’a pas cherché à créer des institutions indépendantes de l'État, préférant, dans la mesure du possible, les garder sous son contrôle. Quatrièmement, une fois contesté sur le plan électoral, le DP n'a pas hésité à poursuivre des politiques macroéconomiques insoutenables, avec des coûts importants pour l'économie turque.

L'épisode du DP met en évidence une série de parallèles avec les tentatives ultérieures pour desserrer le contrôle de l'Etat sur l'économie et la société, poursuivie, quoique souvent timidement, par l'AP dans les années soixante et soixante-dix ; par l'ANAP (Parti de la Mère ou Anavatan Partisi) dans les années quatre-vingt ; et par l'AKP dans les années deux mille. Tout d'abord, ce sont ces partis, avec des racines dans les milieux conservateurs, qui parlaient très souvent au nom des « Turcs noirs ». Deuxièmement, ce sont ces partis qui ont amené un peu plus d’inclusivité économique, même si c'était souvent juste pour les entreprises. Toutefois, cela a toujours été limité, s’est accompagné de pratiques clientélistes et a quelques fois consisté à créer un autre groupe d'hommes d'affaires fortement connectés qui faisaient de l'argent grâce au soutien de l'Etat.

Un changement d'époque pour l'économie turque est venu sous le premier gouvernement de l'ANAP de Turgut Özal, qui a libéralisé l'économie plus que ses prédécesseurs, a levé toute une série de restrictions sur la création d'entreprise, a rendu la lire turque convertible et a encouragé la croissance des exportations. Entre 1983 et 1987, la croissance économique turque s’est accélérée rapidement, alimentée en partie par les exportations. Mais cette marée montante n'a pas levé tous les bateaux et ne s’est pas traduite par une amélioration générale du niveau de vie. Cette période a également vu les inégalités augmenter rapidement ; il n'y avait pas d’actions pour briser l'emprise des monopoles nationaux et les connexions ont continué à être la principale monnaie dans l'économie. En fait, pendant le règne de Özal, il y a eu une explosion de la corruption.

Une hypothèse (…) serait que le début du gouvernement de l'AKP ait permis une ouverture des opportunités économiques aux «tigres anatoliens », les entrepreneurs d’Asie mineure (…), sans précédents depuis au moins le premier mandat du DP. Ceci est bien illustré par l’essor de plusieurs organisations professionnelles représentant les petites et moyennes entreprises (…) comme le MÜSIAD (l’Association des Industriels et d’Hommes d'Affaires Indépendants) et le TUSKON (la Confédération des Industriels et Hommes d’Affaires de Turquie). Par exemple, le MÜSIAD s’est opposé dans le nom, dans la rhétorique et dans la réalité au TUSIAD, l'association des grandes et puissantes entreprises qui avait joué un rôle important dans l'économie et la politique turques dans les précédentes décennies. Le MÜSIAD, fondé en 1990, s’est agrandi et est devenu une force politique et économique à ne pas négliger sous l’AKP. Il est naturel de penser que cette plus forte concurrence, qui a élargi la fois la base géographique et sociale de l'entrepreneuriat, a contribué à la robuste performance économique au cours de la dernière décennie, même si là encore, il n'existe pas de preuve systématique à ce sujet. (La principale hypothèse concurrente, qui doit être étudiée, est que l’essor du MÜSIAD et du TUSKON s'est faite au détriment d'autres entreprises, par exemple, simplement en transférant les marchés publics de l'un à l'autre groupe d'entreprises, ce qui correspondrait davantage à un "jeu à somme nulle").

D'autres facteurs ont probablement contribué également à la croissance économique dans les années deux mille. Particulièrement importante est la poursuite des grandes réformes macroéconomiques qui avaient commencé sous le précédent gouvernement de coalition (en particulier dirigé par l'ancien ministre des Finances Kemal Dervis), principalement en réponse à la crise financière et économique en 2001. Ces réformes ont amené sous contrôle les finances publiques, le déficit budgétaire et l’inflation à deux chiffres (…). Plus largement, l'administration de l’AKP a poursuivi de saines politiques orthodoxes. En fait, dans certains domaines, elle est apparue assez agile, par exemple en protégeant les entreprises turques des répercussions de la récession mondiale en réduisant fortement (ou en poussant la Banque centrale turque à réduire fortement) les taux d'intérêt et en accroissant la demande intérieure. L'environnement macroéconomique stable et l'expansion du crédit aux consommateurs ont alimenté la croissance de la consommation, notamment celle de la classe moyenne turque en pleine croissance. La plus grande stabilité du gouvernement majoritaire sous l’AKP, en comparaison avec une série de gouvernements de coalition faibles et inefficaces d’avant 2002, aurait également contribué à la confiance des consommateurs et des entreprises.

Mais il ne faut pas exagérer les perspectives de l'économie turque. Elle a creusé de considérables déficits des comptes courants au cours des dernières années. Il y a aussi d'autres signes suggérant qu’elle ne sera pas capable de maintenir les taux de croissance des années deux mille et la croissance a déjà considérablement ralenti en 2012. En fait, il n'existe aucune preuve que la Turquie ait échappé à ce que certains aiment appeler "la trappe à revenu intermédiaire" (middle-income trap), et elle ne semble pas prête à atteindre les mêmes taux de croissance que l’Est asiatique, qui lui permettraient de combler l'écart avec les économies de l'Union européenne.

Nous croyons que cela reflète juste le fait que les institutions économiques et politiques turques sont encore loin d'être pleinement inclusives. Même si l'AKP a uniformisé d’une certaine façon les règles du jeu, en particulier en rendant les opportunités économiques plus largement accessibles aux petites et moyennes entreprises de l’Asie mineure, les problèmes politiques (…) demeurent énormes. En plus, les entreprises sont encore grandement redevables à l'Etat. Même si l'Etat est désormais contrôlé par l'AKP, plutôt que par l'habituelle élite "blanche", les conséquences sont les mêmes : le gouvernement ou l'Etat peuvent toujours choisir les gagnants ou annuler au dernier moment des contrats (…). Il peut également alourdir la charge fiscale des entreprises avec lesquelles il entre en conflit (cf. l’amende infligée au groupe de presse Doğan).

D'importants problèmes structurels continuent également de peser sur l'économie turque. Selon le rapport "Doing Business" de la Banque mondiale, la Turquie est encore un mauvais endroit pour faire des affaires ou pour aller au tribunal. Le pouvoir judiciaire est très inefficace, arbitraire et pire encore, biaisé. Ces obstacles à la croissance économique attendent toujours une réforme (…). La Turquie a encore un long chemin à parcourir pour avoir des institutions inclusives. Cela sape nécessairement son potentiel de croissance. »

Daron Acemoglu et James Robinson, « The political economy of Turkey », in Why Nations Fail (blog), 27 février 2013. Traduit par M.A.

samedi 11 mai 2013

Les crises financières et la survie politique à long terme

« Les récentes crises financières ont violemment démontré que leurs répercussions politiques peuvent être particulièrement puissantes. Pourtant, notre compréhension de ces conséquences reste étonnamment rudimentaire. Les travaux existants qui portent sur les aspects politiques des crises financières et économiques sont pour la plupart d’entre eux de nature qualitative et ne s’intéressent généralement qu’à certaines périodes, certains pays et certaines régions. (…) Il en résulte un manque de connaissances (…) pour ce qui devrait être des questions centrales en économie politique : comment les crises financières affectent-elles les régimes politiques et leurs institutions ? comment la relation entre les crises financières et la politique varie-t-elle à long terme ?

(…) Le temps importe énormément parce que les attentes que l’élite et plus largement la société nourrissent à l’égard des gouvernements lorsqu’il s’agit de réagir aux crises ont profondément changé au cours du siècle passé, remodelant ainsi de manière fondamentale la relation entre les crises, les institutions, la mondialisation et la politique. (…) Le temps et les attentes de la société importent de façon cruciale et inattendue. Les plus fortes attentes que la société exprime en ce qui concerne la prévention et l’atténuation des crises ont relevé la barre pour les gouvernements en place, si bien qu’il est devenu de plus en plus difficile pour ces derniers de survivre aux crises, toute chose égale par ailleurs. Paradoxalement, l'amélioration de la connaissance économique a été une épée à double tranchant pour les politiciens : les gouvernements ont désormais plus de chance que par le passé d'éviter les profondes dépressions, mais cette amélioration dans les politiques publiques n’a pas toujours récompensé les gouvernants en place. Au contraire, (…) les gouvernements qui ne parviennent pas à répondre efficacement aux crises financières ont connu des taux de sanction politique beaucoup plus élevés que par le passé. (…)

Les économistes se sont particulièrement penchés sur les causes de la crise financière. Les travaux antérieurs ont notamment examiné comment les défaillances de marché, les cadres institutionnels et les actions politiques ont pu contribuer à la fragilité financière et à la crise. Depuis la crise mondiale de 2008, de nombreuses études ont analysé comment les lacunes de la réglementation prudentielle et les cycles de crédit dans les pays avancés ont pu contribuer aux crises. Certains économistes, notamment Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff (2009), ont également considérablement élargi notre compréhension des répercussions économiques que peuvent avoir les crises financières. (…) Ces études ne se sont toutefois pas penchées sur les conséquences politiques de ces crises.

Il y a aussi toute une littérature d'économie politique qui explore la relation entre les crises économiques et la politique. Elle considère les récessions comme de mauvaises nouvelles pour les responsables politiques, même si ces derniers disposent de divers moyens pour atténuer leurs répercussions, y compris les outils anticycliques de politique économique. Toutefois, à notre connaissance, les crises financières en tant que telles n’ont reçu que peu d'attention dans cette littérature. Comme Reinhart et Rogoff le notent, les crises financières ont tendance à être des "accélérateurs de récession" (recession accelerators), il est donc important de distinguer leurs répercussions de celles des récessions normales.

En science politique, la littérature sur le "vote économique" (economic voting) s’avère également pertinente pour notre propos. Cette littérature est divisée lorsqu’il s’agit de savoir si les électeurs sont orientés de façon rétrospective ou prospective et elle est divisée sur leur degré de rationalité. Toutes les écoles de cette littérature considèrent les crises économiques comme de mauvaises nouvelles pour les gouvernements en place, mais pas pour les mêmes raisons. L'école du "vote rétrospectif" (retrospective voting) soutient que lors des élections les électeurs évaluent la performance des gouvernants en se basant sur des mesures simples de la performance économique passée, en se demandant par exemple si leur situation économique s'est améliorée ou bien détériorée depuis les précédentes élections. Les électeurs rétrospectifs seraient susceptibles de blâmer les gouvernants en place pour la détérioration des perspectives économiques qui fait suite aux crises. L'école du "vote prospectif" (prospective voting) soutient que les électeurs sont plus rationnels et davantage tournés vers l'avenir et qu’ils évaluent la capacité des candidats ou des partis en compétition à gérer à l’avenir l'économie. Une troisième école de pensée associée à la notion de "rétrospection aveugle" (blind retrospection) développée par Achen et Bartels (2004) est moins optimiste quant à la capacité des électeurs à évaluer et à comprendre les faits économiques et les relations causales. Ils affirment que "les électeurs sanctionnent régulièrement les gouvernements pour des actes de Dieu , y compris les sécheresses, les inondations et les attaques de requins". Néanmoins, la punition est susceptible de suivre les crises économiques, qu’elles soient interprétées ou non comme le fait de l’homme.

Une grande partie de cette littérature (...) omet généralement une quatrième possibilité : la propension des citoyens à sanctionner les gouvernants peut varier au cours du temps, en réponse aux changements des conditions sociales, du savoir économique et de leurs propres attentes à l’égard des gouvernants. Que le comportement des électeurs (ou plus généralement des citoyens) soit avant tout un produit de préoccupations prospectives ou rétrospectives devrait dépendre de la nature des attentes qu’ils nourrissent à l’égard des gouvernants. Pour les deux écoles, il y a une présomption que les citoyens s'attendent à ce que les gouvernements aient à la fois les moyens et la responsabilité de prévenir les mauvais résultats économiques, par exemple que les gouvernements peuvent et doivent prévenir et gérer les crises financières en utilisant des outils tels que la réglementation bancaire, les garanties, la politique monétaire et la politique budgétaire. Si ces anticipations s'enracinent, même les électeurs jusque-là "aveuglément rétrospectifs" pourraient être plus enclins à punir les gouvernements qui ont échoué à prévenir les crises financières. (…)

Il est possible que (...) la propension des citoyens à sanctionner les gouvernants après les crises augmente (…) parce qu’ils considèrent les crises comme une preuve d'incompétence de la part des gouvernants (…). Les conséquences catastrophiques de la Grande Dépression et de l'effondrement subséquent du système financier aux Etats-Unis et dans une grande partie de l'Europe continentale ont donné lieu à une série de nouvelles initiatives réglementaires et promesses politiques pour empêcher que de telles crises ne se reproduisent. Durant les trois décennies après 1945, les crises bancaires systémiques étaient rares, mais depuis le début des années 1970, elles sont redevenues beaucoup plus fréquentes. Bref, la reprise récente des crises bancaires pourrait être perçue par les citoyens comme particulièrement mal venue et entraîne des taux de punition politique beaucoup plus élevés que dans le passé. (...)

Nous (…) affirmons qu’il y a une rupture structurelle au milieu du vingtième siècle dans la relation entre les crises bancaires et les perspectives de survie des gouvernements en place. (…) Contrairement aux affirmations de l'école de la rétrospection aveugle et de ses détracteurs, les crises bancaires au dix-neuvième siècle (…) n'ont pas été associées à un changement plus fréquent des gouvernants au pouvoir (…). Tout ceci change après 1945 parce que (…) les citoyens de nombreux pays nourrissent de plus en plus d’attentes à l’égard des gouvernements en ce qui concerne la stabilisation économique et financière. (…) L'expérience de la Grande Dépression et la montée de nouvelles idées politiques a suscité un changement brusque et généralisé. (…) Bien que la diffusion des techniques et outils de stabilisation macroéconomique et financière aient réduit la probabilité et la sévérité des crises financières, le renforcement des attentes de la société en matière de prévention et de gestion des crises a annulé les avantages politiques que pouvaient en retirer les gouvernements en place. En effet, du fait des plus fortes attentes de la société en matière de gestion et d'atténuation des crises, les gouvernants sont désormais beaucoup plus vulnérables lorsqu’ils sont perçus comme incapables de réagir efficacement en raison de l'impasse politique.

(…) La survie des gouvernants face aux crises financières n'est pas seulement affectée par les facteurs institutionnels et matériels qui ont reçu le plus d'attention dans la littérature. (…) Le renforcement des attentes de la société après l'expérience de la Grande Dépression était une condition préalable à ce que les facteurs institutionnels clarifiant la responsabilité du gouvernement prennent de l'importance. Cette combinaison d'apprentissage sociétal avec des caractéristiques institutionnelles particulières met les gouvernements de l'ère moderne face à des dilemmes particulièrement délicats lorsqu’éclate une crise économique. De même, (…) les plus fortes attentes de la société en matière de politique gouvernementale se combinent avec les plus forts enjeux matériels (…) dans la stabilisation économique et financière pour rendre plus urgente une préoccupation des citoyens : les gouvernements doivent répondre efficacement aux crises financières pour atténuer leurs conséquences sur les revenus, sur l'emploi et sur la richesse. Les gouvernements qui ne le font pas et qui risquent ainsi de voir se répéter la catastrophe socio-économique de l'entre-deux guerres sont les plus susceptibles d’être punis. En bref, même si nous ne nions pas l'importance des facteurs institutionnels et matériels (…), nous suggérons que c'est seulement en adoptant une perspective dynamique de long terme que nous pouvons correctement saisir leur signification. (…)

Si les attentes de la société se sont autant accrues (…), représentent-elles une "cage de fer" pour les gouvernements à l'époque moderne ou bien les politiciens peuvent-ils trouver des moyens pour échapper à leurs conséquences ? Si les citoyens modernes attendent beaucoup plus du gouvernement, les politiciens peuvent réagir en tentant de rejeter le blâme sur d'autres, en remodelant l'environnement institutionnel et politique dans lequel ils gouvernent, et en essayant de remodeler ou de réduire les attentes que peut nourrir la société. (...) Depuis 2008, certains gouvernements en Europe ont pu rejeter le blâme sur les acteurs externes exigeant l’austérité en échange de prêts. Mais (…) ce n'est pas systématiquement le cas pour les gouvernants qui font face aux crises bancaires dans les systèmes dominés par l’exécutif. Par exemple, ce ne fut pas le cas pour le Parti républicain aux élections présidentielles américaines de 2008. (…) Aujourd’hui, les citoyens attendent simplement des gouvernements qu’ils empêchent les effondrements catastrophiques de l’emploi et des prix d’actifs indépendamment des contraintes politiques formelles de ou des tentations de rejeter la faute.

Il semble alors être plus impérieux pour les gouvernements (…) de réduire les attentes de la société. Jusqu'à 2008, les divers gouvernements qui se sont succédé en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis ont cherché durant plusieurs décennies à réduire l'intervention étatique sur les marchés (en particulier sur les marchés financiers) et à réduire les attentes quant à leur capacité à réguler l’activité économique. Lorsque la crise a frappé, cependant, pour reprendre les célèbres paroles du président de la Fed Ben Bernanke, "il n'y a pas d'athées dans les tranchées, ni d’idéologues dans les crises financières". Comme il l’a suggéré, même les gouvernements qui étaient jusque-là d'obédience (néo)libérale sont revenus au type d’intervention à grande échelle d'après-guerre pour sauver des centaines de sociétés financières et non financières, pour stabiliser les prix des actifs financiers et pour s'engager dans une politique macroéconomique expansionniste sans précédents. Certes, le sauvetage des banques était souvent très impopulaire, mais les élites politiques ont estimé qu’elles n'avaient guère le choix pour contenir le chômage et la déflation (…).

Ceci suggère que de fortes attentes sont profondément ancrées dans le discours politique moderne et que l'espace est limité pour les dirigeants politiques de façonner (…) les croyances et les attentes qui sont collectivement partagées après la Seconde Guerre mondiale. (…) Ce serait trop s’avancer que de décrire le renforcement des attentes de la société à l’égard du gouvernement comme une cage de fer, mais selon nous, lorsque celles-ci se combinent avec des institutions politiques particulières, elles ont eu de puissantes conséquences. Il est nécessaire d’approfondir davantage l’étude pour expliquer pourquoi de fortes attentes semblent avoir été si "collantes". C'est peut-être parce qu’elles sont renforcées par l'intérêt matériel : comme les classes moyennes ont accumulé un stock toujours plus important de ressources financières, de logement et de capital humain au cours du vingtième siècle, elles jugent que la stabilisation financière et macroéconomique constitue un enjeu toujours plus pressant. En fin de compte, (...) les hommes politiques qui ne répondent pas à (…) ces attentes peuvent souffrir d'un déficit de légitimité qui les prive du pouvoir. »

Jeffrey M. Chwieroth et Andrew Walter (2013), « From low to great expectations: Banking crises and partisan survival over the long run ».

aller plus loin… lire leur colonne « Banking crises and political survival over the long run – why Great Expectations matter », in VoxEU.org, 10 mai 2013.

lundi 4 mars 2013

Pourquoi les institutions sont le principal déterminant de la croissance à long terme

haiti

« Que sont exactement les institutions ? Douglas North (1990) en fournit la définition suivante : “Les institutions sont les règles du jeu dans une société ou, plus formellement, elles sont les contraintes humainement conçues qui façonnent l’interaction humaine. (…) Par conséquent, elles structurent les incitations dans l’échange humain, que celui-ci soit politique, social ou économique”.

Les institutions économiques d’une société, telles que la structure des droits de propriété et la présence et perfection des marchés, sont d’une importance primordiale pour les résultats économiques. Les institutions économiques sont importantes car elles influencent la structure des incitations économiques dans la société. Sans droits de propriété, les individus ne seront pas incités à investir dans le capital physique ou humain ou à adopter des technologies plus efficaces. Les institutions économiques sont aussi importantes parce qu’elles aident à allouer les ressources à leurs usages les plus efficaces, elles déterminent qui obtient les profits, les revenus et les droits résiduels de contrôles. Lorsque les marchés sont inexistants ou ignorés (comme ils le furent en Union soviétique par exemple), les gains du commerce seront non exploités et les ressources mal allouées. Les sociétés avec les institutions économiques qui facilitent et encouragent l’accumulation de facteurs de production, l’innovation et l’allocation efficace des ressources vont prospérer. Les institutions économiques, ou plus largement les institutions, sont endogènes : elles sont, du moins en partie, déterminées par la société ou par l’un de ses segments. Par conséquent, s’interroger sur pourquoi certaines sociétés sont plus pauvres que d’autres revient à s’interroger sur pourquoi certaines sociétés ont de bien « pires institutions économiques » que d’autres. (...)

1. Les institutions économiques sont importantes pour la croissance économique parce qu’elles forment les incitations auxquelles les acteurs économiques clés de la société sont soumis. En particulier, elles influencent les investissements dans le capital humain et physique et l’organisation de la production. Bien que les facteurs culturels et géographiques puissent aussi importer pour la performance économique, les différences entre les institutions économiques sont une source majeure de différences entre les pays dans la croissance économique et la prospérité. Les institutions déterminent non seulement le potentiel de croissance de l’économie, mais aussi un éventail de résultats économiques, notamment la répartition des ressources dans le futur, c’est-à-dire la répartition de la richesse, du capital physique ou du capital humain. En d’autres mots, elles influencent non seulement la taille du gâteau agrégé, mais aussi comment le gâteau est réparti entre les différents groupes et individus dans la société.

2. Les institutions économiques sont endogènes. Elles sont déterminées comme choix collectifs de la société, en grande partie pour leurs répercussions économiques. Cependant, rien ne garantit que tous les individus et tous les groupes vont préférer le même ensemble d’institutions économiques parce que, comme nous l’avons précédemment noté, différentes institutions économiques ne mènent pas à une même répartition des ressources. Par conséquent, il va typiquement y avoir un conflit d’intérêt entre divers groupes et individus sur le choix des institutions économiques. Ainsi, comment les initiations économiques sont-elles déterminées à l’équilibre ? S’il y a, par exemple, deux groupes avec des préférences opposées concernant l’ensemble d’institutions économiques, les préférences de quel groupe vont prévaloir ? La réponse dépend du pouvoir politique des deux groupes. Bien que l’efficacité relative d’un ensemble d’institutions économiques par rapport à un autre puisse jouer un rôle dans ce choix, le pouvoir politique va être l’ultime arbitre. Quel qu’il soit, le groupe qui possède le plus de pouvoir politique est susceptible d’obtenir l’ensemble d’institutions économiques qu’il préfère. (…)

3. (…) Il y a des intérêts conflictuels sur la répartition des ressources et par conséquent indirectement sur l’ensemble d’institutions économiques. Mais pourquoi les groupes avec des intérêts conflictuels ne s’accordent-ils par sur l’ensemble d’institutions économiques qui maximise la croissance agrégée (la taille du gâteau agrégé) et utiliseraient alors leur pouvoir politique simplement pour déterminer la répartition des gains ? Pourquoi l’exercice du pouvoir politique mène-il à des inefficacités économiques et mêmes à la pauvreté ? (…) Il y a des problèmes d’engagement inhérents à l’usage du pouvoir politique. Les individus qui ont le pouvoir politique ne peuvent s’engager à ne pas l’utiliser dans leurs meilleurs intérêts et ce problème d’engagement crée une inséparabilité entre l’efficience et la répartition parce qu’aucun transfert (…) crédible ne peut être réalisé pour compenser les conséquences d’un ensemble particulier d’institutions économiques sur la répartition.

4. La répartition du pouvoir politique dans la société est aussi endogène, cependant. Dans notre cadre, il est utile de distinguer entre les deux composantes du pouvoir politique : (…) le pouvoir (institutionnel) de jure et le pouvoir politique de facto. Ici le pouvoir politique de jure se réfère au pouvoir qui trouve son origine dans les institutions politiques dans la société. Les institutions politiques, tout comme les institutions économiques, déterminent les contraintes et incitations touchant aux acteurs clés, mais cette fois-ci dans la sphère politique. Des exemples d’institutions politiques comprennent la forme du gouvernement (par exemple, démocratie versus dictature ou autocratie) et l’ampleur des contraintes pesant sur les politiques et les élites politiques. Par exemple, dans une monarchie, les institutions politiques allouent tout le pouvoir politique de jure au monarque et placent peu de contraintes sur son exercice. Une monarchie constitutionnelle, par contraste, correspond à un ensemble d’institutions politiques qui affecte une partie du pouvoir politique du monarque au parlement, ce qui contraint effectivement le pouvoir politique du monarque. (…)

5. Il y a plus de pouvoir politique que d’institutions politiques, cependant. Un groupe d’individus, même s’ils n’ont pas obtenus de pourvoir politique des institutions politiques (…) peuvent néanmoins posséder du pouvoir politique. Plus précisément, ils peuvent se révolter, utiliser des armes, engager des mercenaires, coopter les militaires ou utiliser des protestations économiquement coûteuses, mais largement pacifiques, afin d'imposer leur volonté sur la société. Nous nous référons à ce type de pouvoir politique comme le pouvoir politique de facto, qui a lui-même deux sources. Premièrement, il dépend de la capacité du groupe en question à résoudre son problème d'action collective, c'est-à-dire à assurer que les gens agissent ensemble, même quand chaque individu peut avoir une incitation à se comporter en passager clandestin. Par exemple, les paysans du Moyen Age, qui n’ont reçu aucun pouvoir politique par la Constitution, purent parfois résoudre le problème d'action collective et entreprendre une révolte contre les autorités. Deuxièmement, le pouvoir de facto d'un groupe dépend de ses ressources économiques, qui déterminent à la fois leur capacité à user (ou abuser) des institutions politiques existantes et aussi leur capacité à recruter et à utiliser la force contre les différents groupes. (…)

6. Cela nous amène à l'évolution (…) des institutions politiques (…). Les institutions politiques et la répartition des ressources (…) changent généralement assez lentement, et plus important encore, ils déterminent les institutions économiques et les performances économiques à la fois directement et indirectement. Il est facile de saisir leur effet direct. Si les institutions politiques placent tout le pouvoir politique entre les mains d'une seule personne ou d’un petit groupe, les institutions économiques qui assurent la protection des droits de propriété et l'égalité des chances pour le reste de la population sont difficiles à maintenir. (…) Les institutions politiques déterminent la répartition du pouvoir politique de jure, qui à son tour affecte le choix des institutions économiques. Ce cadre présente donc un concept naturel de hiérarchie des institutions, avec les institutions politiques qui influent sur les institutions économiques à l’équilibre, ces dernières déterminant alors les résultats économiques.

Les institutions politiques, bien qu’évoluant lentement, sont aussi endogènes. Les sociétés en transition de la dictature à la démocratie (…) changent leurs constitutions pour modifier les contraintes pesant sur les détenteurs du pouvoir. Puisque, comme les institutions économiques, les institutions politiques sont des choix collectifs, la répartition du pouvoir politique dans la société est le principal déterminant de leur évolution. Cela crée une tendance à la persistance : les institutions politiques allouent le pouvoir politique de jure ; ceux qui détiennent le pouvoir politique influencent l'évolution des institutions politiques et ils vont généralement choisir de maintenir les institutions politiques qui leur donnent le pouvoir politique. Cependant, le pouvoir politique de facto crée parfois des changements dans les institutions politiques. Bien que ces changements soient parfois discontinus (par exemple quand un déséquilibre de pouvoir conduit à une révolution ou lorsque la menace d’une révolution conduit à d'importantes réformes dans les institutions politiques), ils influencent souvent simplement la manière par laquelle les institutions politiques existantes fonctionnent ; par exemple si les règles fixées dans une constitution particulière sont respectées comme dans la plupart des démocraties fonctionnelles ou bien ignorées comme dans l’actuel Zimbabwe. (…)

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Il y a deux sources de persistance dans le comportement du système. D'une part, les institutions politiques sont durables et, typiquement, un changement suffisamment important dans la répartition du pouvoir politique est nécessaire pour provoquer un changement dans les institutions politiques, par exemple la transition de la dictature à démocratie. D’autre part, quand un groupe est particulièrement riche par rapport aux autres, cela va accroître son pouvoir politique de facto et lui permettre de faire émerger les institutions économiques et politiques favorables à ses intérêts. Cela aura tendance à reproduire dans le futur les inégalités de richesse initiales. En dépit de ces tendances à la persistance, il demeure un potentiel de changement. En particulier, les "chocs" (notamment les changements dans les technologies et dans l'environnement international) qui modifient l'équilibre du pouvoir politique (de facto) dans la société peuvent entraîner des changements majeurs dans les institutions politiques et par conséquent dans les institutions économiques et la croissance économique. (...)

(…) Pourquoi certaines sociétés choisissent les “bonnes institutions économiques” ? A ce stade, nous devons être plus spécifiques quant à la définition des bonnes institutions économiques. (…) Les sociétés où seulement une très petite fraction de la population dispose de droits de propriété bien élaborés n’ont pas de bonnes institutions économiques. (…) Avec cette définition des bonnes institutions économiques comme garantes des droits de propriété pour un large sous-ensemble de la société, notre cadre nous amène à (...) une réponse pour notre question fondamentale. Premièrement, les institutions politiques qui placent des contrôles sur les détenteurs du pouvoir politique (par exemple, en créant un équilibre des pouvoirs dans la société) sont utiles pour l’émergence de bonnes institutions économiques. Ce résultat est intuitif ; sans contrôles sur le pouvoir politique, les détenteurs du pouvoir sont plus susceptibles d’opter pour un ensemble d’institutions économiques qui sont bénéfiques pour eux-mêmes, mais qui s’avèrent préjudiciables pour le reste de la société, qui va typiquement échouer à protéger les droits de propriété d’un large sous-ensemble de la population. Deuxièmement, de bonnes institutions économiques sont le plus susceptible d’émerger lorsque le pouvoir politique est entre les mains d’une groupe relativement large avec de significatives opportunités d’investissement. (…) Toute chose égale par ailleurs, dans ce cas, les détenteurs du pouvoir vont eux-mêmes bénéficier de la protection des droits de propriété. Troisièmement, les bonnes institutions économiques sont le plus susceptible d’apparaître et de persister lorsque les détenteurs du pouvoir ne peuvent extraire que peu de rentes du reste de la société, puisque de telles rentes les encourageraient à opter pour un ensemble d’institutions économiques qui rendent l’expropriation des autres possible. (...) Les institutions politiques sont essentielles non seulement parce qu’elles déterminent les contraintes sur l’usage du pouvoir politique (de facto et de jure), mais aussi quels groupes détiennent le pouvoir politique de jure dans la société. »

Daron Acemoglu, Simon Johnson et James Robinson, « Institutions as the fundamental cause of long-run growth », NBER working paper, n° 10481, mai 2004.