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Tag - néolibéralisme

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mercredi 15 mars 2017

Le néolibéralisme et la productivité

« Chris Edwards affirme que les privatisations amorcées par Thatcher "ont transformé l’économie britannique" et stimulé la productivité. Cela nous amène à un paradoxe. Le fait est que les privatisations ne sont pas les seules choses qui se sont passées depuis les années 1980 et qui auraient dû stimuler la productivité, selon (ce que j’appelle) l’idéologie néolibérale. Les syndicats se sont affaiblis, ce qui aurait dû réduire "les pratiques restrictives". Les dirigeants ont vu leur rémunération exploser, ce qui aurait dû en attirer les plus compétents, et mieux les inciter à accroître la productivité. Et la main-d’œuvre a plus de capital humain : depuis les années 1980, la proportion de travailleurs avec un diplôme universitaire a quadruplé en passant de 8 % à un tiers. (…)

L’idéologie néolibérale prédit alors que la croissance devrait s’accélérer. Mais elle ne l’a pas fait. En fait, les données de la Banque d’Angleterre montrent que la croissance de la productivité (…) a eu tendance à ralentir depuis les années 1970. Pourquoi ?

GRAPHIQUE Croissance de la productivité au Royaume-Uni (en %)

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Il se peut que les réformes néolibérales ne stimulent que temporairement la productivité. Je n’en suis pas sûr. Comme Dietz Vollrath l’a dit, les économies sont habituellement lentes à répondre à une hausse de la production potentielle. S’il y avait eu une forte hausse de la production potentielle, alors nous aurions dû le voir dans les données relatives à la croissance sur vingt ans. Ce n’est pas le cas. Une autre possibilité est que les effets stimulateurs de productivité du néolibéralisme aient été compensés par des forces associées à la stagnation séculaire – la pénurie d’innovations et de projets d’investissement profitables.

Mais il y a une autre possibilité, celle selon laquelle le néolibéralisme a en fait contribué au ralentissement de la croissance.

Je pense à trois façons par laquelle le néolibéralisme peut effectivement freiner la croissance. Un premier mécanisme passe via la politique macroéconomique. Sur des marchés du travail tendus tels que ceux que nous avons connus dans l’immédiat après-guerre, les salariés étaient incités à être plus productifs parce qu’on ne pouvait pas facilement s’appuyer sur la réduction des salaires pour accroître les profits. En outre, les entreprises étaient assurées de faire face à une demande globale élevée, ce qui les encourageait à investir et à accroître leurs ratios capital sur travail pour répondre à cette demande. Dans les années qui ont suivi la démocratie sociale, ces incitations à la productivité se sont affaiblies.

En outre, le néolibéralisme peut contribuer à accroître les inégalités de revenu, or ces dernières peuvent freiner la productivité. Par exemple, les inégalités génèrent de la défiance, or celle-ci déprime la croissance économique en dégradant la qualité de la politique économique, en exacerbant les problèmes d’antisélection (les problèmes de "marchés de l’occasion") et en détournant des ressources vers les secteurs à faible productivité.

Enfin, nous pouvons entrevoir un troisième mécanisme : la gestion néolibérale peut elle-même réduire la production. Il y a là plusieurs canaux possibles. Premièrement, la bonne gestion peut nuire à l’investissement et à l’innovation. William Nordhaus a montré que les profits tirés de l’innovation sont faibles. Et Charles Lee et Salman Arif ont montré que les dépenses en capital sont souvent motivées par le sentiment plutôt que par une évaluation réalisée de sang froid avec pour résultat que cela entraîne une chute des profits. Nous pouvons interpréter les ralentissements de l’innovation et de l’investissement comme une preuve que les dirigeants ont pris en compte ces faits. En outre, une focalisation sur la réduction des coûts, les routines et les meilleures pratiques peuvent empêcher les salariés d’avoir la latitude et le temps d’expérimenter et d’innover. Dans tous les cas, les idées de Schumpeter semblent valides : la croissance capitaliste nécessite un esprit aventurier, or celui-ci est étouffé par la bureaucratie rationnelle.

Deuxièmement, comme Jeffrey Nielson l’a affirmé, les organisations basées sur la hiérarchie peuvent démotiver les subalternes, qui s’attendent à ce qu’on leur dise quoi faire plutôt qu’à prendre des initiatives.

Troisièmement, les incitations à haute puissance accordées aux dirigeants peuvent se révéler contreproductives. Elles peuvent alimenter les comportements de quête de rentes (rent-seeking), les intrigues de bureau et les manœuvres pour atteindre le sommet de la hiérarchie plutôt qu’inciter chacun à faire au mieux son travail. Elles peuvent étouffer les motivations intrinsèques comme la fierté professionnelle. Et elles peuvent amener les dirigeants à se focaliser sur la réalisation de tâches que l’on peut facilement surveiller plutôt que celles qui sont certes importantes à l’organisation, mais plus difficiles à mesurer : par exemple, la réduction des coûts peut être quantifiée, faire l’objet d’une mesure d’incitation, mais maintenir une culture d’entreprises saine est moins facilement mesurable, si bien que celle-ci peut être négligée dans la conception des mesures d’incitations.

Quatrièmement, autonomiser la gestion peut accroître l’opposition au changement. Comme McAfee et Brynjolfsson l’ont montré, pour récolter les bénéfices du changement technique, cela requiert souvent un changement organisationnel. Mais les dirigeants bien payés ont peu de raisons de vouloir faire de vagues en entreprenant de tels changements. La conséquence en est que nous sommes collés dans ce que van Ark appelle la "phase d’installation" de l’économie digitale plutôt que la phase de déploiement. Comme Joel Mokyr l’a dit, les forces du conservatisme suppriment finalement la créativité technique.

Tout cela est cohérent avec le Fait : la croissance de la productivité agrégée a été plus faible au cours de l’ère néolibérale qu’elle ne l’a été entre 1945 et 1973, lors de l’âge d’or de la démocratie libérale.

Je concède qu’il ne s’agit ici que d’une suggestion et qu’il peut encore y avoir d’autres possibilités, notamment la possibilité que la forte croissance de la productivité lors de l’immédiat après-guerre ait été une aberration, qui s’explique par le fait que les entreprises aient rattrapé les plus productives et cherché à tirer profit des innovations d’avant-guerre. Cela nous amène toutefois à considérer la possibilité que la faible croissance soit un aspect du capitalisme normal. »

Chris Dillow, « Neoliberalism and productivity », in Stumbling & Mumbling, 26 février 2017. Traduit par Martin Anota

mardi 25 octobre 2016

Le néolibéralisme et l’austérité

« J’aime penser le néolibéralisme non pas comme un certain genre de philosophie politique cohérente, mais plutôt comme un ensemble d’idées interconnectées qui sont devenues monnaie courante dans de nombreux discours que nous pouvons entendre. Il y a l’idée selon laquelle le secteur des entreprises privées est le seul créateur de richesse et que l’Etat ne peut typiquement que se mettre en travers de leur chemin ; l’idée selon laquelle ce qui est bon pour les entreprises est bon pour l’économie, même quand cela accroît leur pouvoir de monopole ou implique une chasse à la rente ; l’idée selon laquelle les interférences des gouvernements ou des syndicats avec les entreprises ou les marché ne peuvent être que nuisibles. Et ainsi de suite. Aussi longtemps que ces idées décrivent l’idéologie dominante, personne n’a besoin de les qualifier de néolibérales.

Je ne pense pas que l’austérité puisse avoir été mise en œuvre sur une aussi grande échelle sans la domination de cet éthos néolibéral. Mark Blyth a décrit l’austérité comme la plus grand tactique de diversion de l’histoire. Elle prit deux formes. Dans l’une, la crise financière provoquée par un secteur financier sous-réglementé qui prêta de trop, entraîna des renflouements bancaires qui conduisirent au dérapage de la dette publique. Cela entraîna un tollé à propos de la dette publique, plutôt que des protestations vis-à-vis du secteur financier. Dans l’autre, la crise financière a provoqué une profonde récession qui (comme les récessions le font systématiquement) généra un large déficit budgétaire. Dépenser sans compter nous amène à une impasse, nous devons désormais nous serrer la ceinture et embrasser l’austérité !

Dans les deux cas, la nature de ce qui se passait était évidente pour toute personne scrutant soigneusement les faits. Que peu le firent (notamment les médias, qui gobèrent le récit de l’austérité) ne peut s’expliquer qu’en partie par l’ethos néolibéral. Après avoir passé des années à entendre les grandes banques être présentées comme de titanesques créateurs de richesse, il fut difficile pour beaucoup d’accepter l’idée que leur modèle d’affaires était fondamentalement vicié et nécessitait une large subvention implicite de la part de l’Etat. D’un autre côté, il leur était plus facile d’imaginer que les quelques faux-pas que les gouvernements avaient pu commettre par le passé étaient la cause de la crise de la dette.

Vous pouvez dire que l’austérité était populaire, mais il ne faut pas oublier que le dénigrement des banquiers l’était également. Nous avons eu de l’austérité à haute dose, tandis que les banquiers s’en tirèrent à bon compte. Vous pouvez dire que la crise de la zone euro a joué un rôle crucial, mais cela amènerait à ignorer deux faits clés. Le premier est que les plans d’austérité étaient déjà proposés par la droite, que ce soit au Royaume-Uni ou aux Etats-Unis, avant même le début de la crise. Le second est que la crise de la zone euro s’est étendue au-delà de la Grèce parce que la BCE a tardé à agir comme chaque banque centrale est censée le faire, c’est-à-dire à jouer un rôle de prêteur en dernier ressort souverain. Elle changea d’avis deux ans après, mais je ne pense pas qu’il soit trop cynique de dire que ce retard était en partie stratégique. De plus, la crise grecque a été plus grave qu’elle n’aurait dû l’être parce que les responsables politiques utilisèrent les renflouements versés à la Grèce comme prétexte pour soutenir leurs propres banques fragiles. C’est une autre forme de tactique de diversion.

Même dans ce sens, l’austérité peut certes avoir été un moyen de distraction utile pour détourner l’attention des problèmes associés au néolibéralisme que la crise financière avait mis en évidence, je pense qu’un motif politique supérieur était qu’elle permit d’accélérer l’accomplissement d’un objectif néolibéral clé : la réduction de la taille de l’Etat. Ce n’est pas une coïncidence si l’austérité implique typiquement des réductions de dépenses plutôt qu’une hausse d’impôts : le fallacieux impératif à réduire le déficit était utilisé comme prétexte pour réduire les dépenses publiques. J’appelle cela la "supercherie du déficit" (deficit deceit). Dans ce sens aussi, l’austérité va naturellement main dans la main avec le néolibéralisme.

Tout cela suggère que le néolibéralisme a rendu plus probable la généralisation de l’austérité budgétaire en 2010, mais je ne pense pas que vous pourriez aller plus loin et par exemple suggérer que l’austérité était inéluctable au motif qu’elle était nécessaire au "projet néolibéral". Pour commencer, comme je l’ai dit au début, je ne vois pas le néolibéralisme en ces termes fonctionnalistes. Mais, plus fondamentalement, je peux imaginer que des gouvernements de droite n’entrent pas sur la voie de l’austérité parce qu’ils comprennent les dommages que celle-ci est susceptible provoquer. L’austérité est en partie un problème créé par l’idéologie, mais elle reflète aussi une incompétence des gouvernements qui ont échoué à écouter les bons conseils économiques.

Une question intéressante est si la même chose s’applique aux gouvernements de droite au Royaume-Uni et aux Etats-Unis qui utilisèrent l’immigration ou la « race » comme une tactique pour gagner en pouvoir. Nous savons désormais, avec le Brexit et Trump, à quel point cette tactique peut être destructrice et dangereuse. Puisque même les fantaisistes néolibéraux qui se prononcèrent en faveur du "leave" l’ont compris, le Brexit est un revers majeur pour le néolibéralisme. Ce n’est pas seulement directement mauvais pour les entreprises, mais ça implique aussi (à la fois pour le commerce et la migration) une plus grande interférence bureaucratique dans le processus de marché. Dans la mesure où elle veut nous ramener aux années cinquante, le conservatisme de Theresa May peut être très différent de la philosophie néolibérale de Margaret Thatcher. »

Simon Wren-Lewis, « Neoliberalism and austerity », in Mainly Macro (blog), 21 octobre 2016. Traduit par Martin Anota