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Tag - populisme

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lundi 19 octobre 2020

Pourquoi l'insécurité économique ne suffit pas pour expliquer l'attrait du populisme

« L’essor du populisme a amené à se poser des questions fondamentales pour les démocraties avancées à travers le monde. Peut-être que la plus grosse question est de savoir pourquoi il a émergé. Certaines analyses mettent en avant des explications économiques. Les Américains qui se laissèrent séduire par les discours nationalistes de Donald Trump et les électeurs britanniques qui approuvèrent la sortie de l’Union européenne aurait été frustrés par les destructions d’emplois provoquées par la mondialisation. Et cette anxiété les a rendus vulnérables aux politiciens qui leur promettaient de leur rendre leur puissance économique.

Le politiste Yotam Margalit ne pense pas que ce soit la bonne explication. Il estime que les changements culturels de long terme, comme l’accroissement de la diversité ethnique et l’urbanisation, sont de plus gros facteurs derrière l’attrait populiste. Ces changements ont alimenté les ressentiments parmi certains groupes qui menacent de saper la démocratie libérale. Margalit a récemment parlé avec Chris Fleisher de l’American Economic Association à propos de l’essor du populisme, de l’enchevêtrement des facteurs économiques et culturels à sa source et de la possibilité de faire ou non quelque chose pour y répondre. (…)

Fleisher : Qu’entendez-vous par populisme ?

Margalit : Je dirais que le populisme se caractérise avant tout et essentiellement par sa prétention à représenter la volonté du peuple versus les "autres", et que ces derniers désignent souvent une élite corrompue agissant dans son seul intérêt. Les populistes remettent en cause l’emplacement du pouvoir et l’autorité de l’Etat et affirment que la seule source légitime d’autorité politique et morale est celle qui repose sur le peuple. Les populistes tendent à affirmer que l’essentiel des maux politiques auxquels la nation fait face ont des solutions évidentes et que le bon sens du peuple est le mieux à même à traiter ces maux que les idées des prétendus experts : les responsables élus, les juges ou les scientifiques. Et la raison expliquant pourquoi le bon sens du peuple n’a pas été utilisé, selon les populistes, tient à l’intérêt propre des élites politiques corrompues.

Fleisher : En ce qui concerne les raisons derrière l’essor du populisme, les explications tendent à se regrouper en deux catégories : les premières sont d’ordre économique et les secondes d’ordre culturel. Selon vous, que se passe-t-il ?

Margalit : Il peut être opportun de définir très largement ce qu’est le récit de l’insécurité économique. Dans l’ensemble, les différents universitaires et les différentes études se focalisent sur différents facteurs causaux, mais le récit général est qu’un certain développement (que ce soit la mondialisation, les chocs commerciaux, l’immigration, le changement technologique ou la crise financière) a bouleversé les marchés du travail, généré de fortes perturbations et, par conséquent, provoqué une insécurité économique généralisée. Je pense qu’il y a certainement une part de vérité dans cette vision des choses, mais (…) je pense que ce raisonnement est très incomplet. Je pense que l’explication culturelle est plus proche de la vérité que celle mettant en avant les facteurs économiques (…).

Fleisher : L’une des explications populaires de la victoire de Trump aux présidentielles est qu’il a été capable de casser le "mur bleu" (Blue Wall) dans des Etats comme la Pennsylvanie, le Wisconsin et le Michigan, et que c’est son attrait pour les perdants de la mondialisation qui lui a permis de rafler ces Etats. Et il y a certaines études qui semblent soutenir cette théorie. Vous ne pensez pas que ce soit nécessairement le cas. Qu’est-ce qui, selon vous, explique ce phénomène ?

Margalit : J’ai une petite correction à faire ici. Je pense que les études auxquelles vous vous référez sont en fait correctes et qu’il y a des raisons de penser que le comportement électoral à la marge de certains perdants de la mondialisation, en particulier dans certains "swing States", a contribué à pousser Trump vers le sommet et à la victoire. Mais selon moi (…), nous télescopons deux choses, que je vais qualifier respectivement de portée en termes de résultats et de portée explicative.

La victoire de Trump et le vote du Brexit se sont joués à quelques voix près. Dans le cas du référendum du Brexit, nous parlons d’une marge de moins de 4 points de pourcentage. Dans le cas de Trump et du référendum du Brexit, il y a des analyses qui nous montrent qu’une partie de l’impact de la mondialisation et en particulier l’exposition aux importations chinoises ont déstabilisé certains groupes et contribué à expliquer quelques points de pourcentage des deux scrutins. Dans le cas du Brexit, cela a suffi pour faire gagner le "Leave". J’affirme que la portée en termes de résultats, en l’occurrence la transformation d’un échec en une victoire, est très élevée. Pourtant, le phénomène global que nous voulons expliquer est pourquoi 52 % de l’électorat britannique s’est finalement réveillé le matin du référendum pour aller voter en faveur d’une sortie de l’Union européenne. Le basculement de quelques points de pourcentage ne suffit pas à expliquer pourquoi une grande partie de la population britannique a voté pour le Brexit ou, dans le cas américain, pourquoi une grande partie de la population a voté Trump.

Fleisher : L’immigration est apparue fréquemment dans nombre de ces appels populistes. Pouvez-vous expliquer la position centrale de l’immigration dans de nombreux appels populistes ?

Margalit : L’immigration est réellement importante pour notre sujet ici parce qu’elle est souvent le thème le plus saillant pour les partis et électeurs populistes (…). Je pense que nous devons distinguer entre deux questions très différentes. L’une est de savoir si l’immigration elle-même est impulsée par des facteurs économiques et la seconde est de savoir si l’effet économique de l’immigration, réel ou perçu, est une cause majeure du vote populiste. Si la réponse à la deuxième question est positive, la question est alors de savoir si cela tient à l’effet de l’immigration sur le marché du travail ou bien aux répercussions budgétaires de celle-ci.

Concernant la première question, je pense que les analyses empiriques suggèrent plutôt que l’immigration, en particulier en Occident, est essentiellement impulsée par des forces économiques, en l’occurrence la pauvreté, les amples écarts de salaires, et ainsi de suite. Mais en ce qui concerne la seconde question, les analyses empiriques indiquent clairement que les inquiétudes des électeurs en Occident au regard de l’immigration ont peu à voir avec son impact sur leur situation économique ou leur niveau d’insécurité économique. Donc, je pense que l’immigration est souvent une inquiétude majeure pour les électeurs populistes, mais j’estime que la traiter comme un moteur économique du populisme est trompeur dans la mesure où nous voyons dans les analyses empiriques que les électeurs populistes inquiets à propos de l’immigration ne nourrissent pas vraiment d’inquiétude à propos des effets économiques que celle-ci peut avoir sur leur situation économique.

Fleisher : Pouvez-vous expliquer quels genres de facteurs culturels croyez-vous à la source de cet essor du populisme ?

Margalit : Les changements sociaux de long terme sont cruciaux pour comprendre le ressentiment derrière l’essentiel de l’attrait populiste. L’idée ici est que les changements structuraux et l’élargissement de l’accès à une plus grande éducation, l’urbanisation, l’accroissement de la diversité ethnique, ont mené progressivement à de significatifs changements culturels. Parmi certains segments de la population, (…) ces changements sociétaux et ce qui est perçu comme un abandon des valeurs sociales traditionnelles ont généré un profond sentiment de ressentiment.

Si nous ajoutons à cela une hausse de l’exposition aux influences étrangères comme conséquence de la mondialisation, les effets de l’immigration, cela a davantage exacerbé la sensation d’une menace culturelle et démographique. En combinaison avec ce changement générationnel graduel, nous avons ici des majorités auparavant prédominantes qui ont de plus en plus eu l’impression de voir leur statut social s’éroder et ces segments de l’électorat sont ceux qui sont en définitif vulnérables à la nostalgie populiste pour un certain âge d’or révolu au cours duquel il y avait supposément une homogénéité culturelle et une forte identité nationale et au cours duquel, pensent-ils, les valeurs traditionnelles prévalaient.

Je pense qu’il est important de souligner aussi que ce récit culturel n’écarte pas l’idée que les facteurs économiques aient pu jouer un rôle. Au-delà de l’impact des causes économiques que j’ai précédemment évoquées, que ce soit le commerce international, l’immigration ou l’automatisation, les périodes de difficultés économiques tendent à saper la confiance quant à la compétence des élites et à alimenter la défiance populaire à leur égard. Donc, il est par conséquent très probable que des choses comme la crise financière aient en effet contribué à la vague populiste. Mais étant donné la faible association empirique entre ces mesures de l’insécurité économique et le soutien en faveur du populisme, je pense que nous devrions considérer que la crise financière constitue davantage une sorte d’étincelle qu’une cause profonde du soutien généralisé en faveur du populisme.

Fleisher : Considérez-vous que le populisme constitue une menace pour la démocratie ?

Margalit : Je pense qu’il en constitue une. (…) L’idée que le peuple ait décidé, que la voix du peuple soit ce qui importe et que la voix du peuple n’est souvent qu’une simple majorité sape plusieurs protections dont nous disposons dans une démocratie libérale et qui sont conçues pour protéger les minorités et groupes désavantagés qui ne sont pas toujours une priorité pour la majorité. Nous le voyons dans plusieurs pays où nous avons des hommes forts au pouvoir qui essayent de rallier leur base en alimentant le ressentiment envers certains groupes, certains groupes désavantagés, certaines minorités. Avec ce genre de tentation majoritaire si forte parmi ces populistes, dans ce sens, je pense que c’est réellement une menace pour nos valeurs démocratiques et en particulier pour la protection de divers groupes désavantagés et plusieurs minorités.

Fleisher : Donc, si les racines profondes du populisme ne sont pas économiques, qu’est-ce que les responsables politiques pour faire pour atténuer la demande de partis populistes ?

Margalit : C’est une très bonne question. (…) Je pense qu’il y a un fort attrait pour une focalisation sur les facteurs économiques parce qu’ils sont plus faciles à mesurer et qu’il est attrayant d’avoir quelque chose de facile à mesurer et à quantifier, contrairement aux explications culturelles qui sont plus légères et plus difficiles à mesurer. L’autre facteur est que l’explication économique nous donne une idée de catalogue de réponses politiques qui nous aideraient à contrer cette vague populiste. Certaines des propositions qui ont été mises en avant (comme le renforcement des protections des travailleurs, les efforts pour réduire les inégalités, le revenu de base universel, le renforcement des programmes de formation pour les perdants du commerce et de la mondialisation) sont bonnes, notamment en soi. Je pense par contre que nous devons être très prudents lorsque nous affirmons que ces politiques auront un impact significatif pour contrer le ressentiment populiste.

Certaines des choses sur lesquelles nous devons nous focaliser sont de nature culturelle. Donc, aider à intégrer les immigrés, certains aspects de l’investissement dans les communautés, en particulier dans les communautés qui sont dans les campagnes, et aider à construire certaines de ces zones où nous voyons ce type de ressentiment se manifester et se transformer en un plus fort soutien populiste. Ces choses sont bien plus troubles, mais le fait qu’elles soient plus troubles et difficiles ne signifie pas qu’elles ne sont pas les choses sur lesquelles nous devons nous concentrer. Je pense que le véritable défi est de trouver des façons de comprendre ce sur quoi portent ces griefs culturels et essayer de trouver des façons intelligentes de les apaiser et de les alléger. C’est un dur défi, mais je pense qu’il est nécessaire de s’y attaquer. »

Chris Fleisher, « Populism's rise », in American Economic Association, Research Highlights, 14 octobre 2020. Traduit par Martin Anota



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mercredi 15 juillet 2020

La performance du marché du travail et l’essor du populisme

« (…) Le récent essor du populisme dans les pays développés, en particulier après le référendum du Brexit en 2016 et les élections présidentielles américaines en 2016, est devenu un problème majeur pour les démocraties libérales. La marée populiste a été expliquée par des facteurs économiques et des facteurs non-économiques, notamment le contrecoup culturel vis-à-vis de la mondialisation, du libéralisme et de l’immigration ; la hausse du chômage en raison de la récente crise financière ; et la vulnérabilité des emplois à la robotisation, l’externalisation et la concurrence à l’importation. Cet article affirme que les facteurs économiques (les destructions d’emplois provoquées par la mondialisation et par l’automatisation et la hausse du chômage dans le sillage de la crise financière mondiale) ont joué un rôle majeur. L’incapacité des partis politiques traditionnels à assurer la prospérité de tous a sapé la confiance publique et fournit des opportunités au discours populiste. L’essor du populisme est donc justifié par certains comme une mesure corrective contre les récents échecs des politiques socioéconomiques menées par les partis traditionnels. Cependant, il n’y a pas d'éléments empiriques indiquant que les populistes ont été capables d’améliorer la performance économique lorsqu’ils étaient au pouvoir.

Définition et mesure du populisme


L’analyse de la relation entre performance du marché du travail et essor du populisme nécessite une approche rigoureuse pour quantifier ce dernier. Dans les études portant sur des pays particuliers, le populisme est mesuré en prenant la part des suffrages recueillis par un candidat populiste au niveau des unités infranationales (par exemple la relation entre la performance du marché du travail local et le vote en faveur de Donald Trump dans les comtés étasuniens). Les études portant sur les comparaisons internationales se focalisent essentiellement sur l’Europe, où une mesure comparable transnationale peut être utilisée, à savoir les parts de vote en faveur des partis populistes à un niveaux national ou infranational. Le fait que les règles électorales soient différentes d’un pays à l’autre nécessite que les chercheurs contrôlent les effets fixes de pays. C’est pourquoi la plupart des études transnationales sur le populisme se limitent aux pays développés. Alors que certains pays émergents observent aussi des marées populistes, le manque de données désagrégées réduit les possibilités pour mener une analyse rigoureuse.

Pour mesurer le populisme, il faut tout d’abord le définir. En économie, la définition conventionnelle du populisme date d’une étude de Dornbusch et Edwards (1991) qui le décrivait comme une "approche de l’économie qui met l’accent sur la croissance et la redistribution des revenus et néglige les questions de l’inflation et du déficit budgétaire, les contraintes externes et la réaction des agents économiques à des politiques non marchandes agressives".

Dornbusch et Edwards écrivaient à propos du populisme latino-américain de gauche des années 1970 et 1980. Même si ce type de populisme existe encore aujourd’hui, la récente vague de populisme concerne avant tout la droite du spectre politique ; en outre, l’agenda typique du populisme moderne ne se focalise pas sur la redistribution des revenus et du patrimoine. Il est donc utile d’utiliser une autre définition, qui a été introduite par Mudde et Rovira Kaltwasser (2017) et qui est désormais conventionnelle en science politique, celle d’une "idéologie mince" (thin-centered ideology) antiélitiste et anti-pluraliste. Selon cette définition, le populisme considère la société comme séparée en deux groupes homogènes et antagonistes : les "gens purs" et l’"élite corrompue". La "pureté" des gens fait de la "volonté populaire" la seule source morale de pouvoir politique. L’homogénéité du peuple implique l’anti-pluralisme et ne rend pas nécessaire l’existence de freins et contrepoids institutionnels.

Certains politologues affirment que la définition du populisme doit aussi inclure un "angle autoritaire". D’un côté, c’est un concept naturel, comme le dirigeant des "gens purs" peut régner directement sans freins, ni contrepoids ; plusieurs partis populistes se tournent en effet vers un modèle de "meneur fort". D’un autre côté, il y a plusieurs partis défavorables aux élites et au pluralisme qui acceptent les normes démocratiques, donc la plupart des classifications des partis et politiciens populistes n’incluent pas un "angle autoritaire".

La troisième définition a été introduite par Guiso et alii (2018). Ces derniers affirment que les partis populistes modernes sont ceux qui satisfont trois critères : (i) ils s’opposent aux élites ; (ii) ils offrent une protection immédiate contre les chocs ; et (iii) ils dissimulent les coûts sociaux à long terme de ces mesures de protection.

Comment ces définitions sont-elles liées les unes aux autres ? Pour les politologues, la menace commune est le sentiment anti-élites. Pour les économistes, ce sont les promesses irréalistes qui posent problème. Les populistes modernes en-dehors d’Amérique latine n’évoquent pas vraiment de politiques macroéconomiques irresponsables, mais leurs promesses ne sont pas pour autant soutenables. Le populisme ne conduit peut-être pas forcément à des politiques macroéconomiques irresponsables ; de plus, la pression populiste peut être utile comme contrepoids aux technocrates irresponsables (unaccountable) et groupes d’intérêt élitaires, selon Dani Rodrik (2018). Cependant, même sans politiques budgétaire et monétaire insoutenables, les populistes peuvent saper la croissance économique en neutralisant les freins et contrepoids politiques. Les investisseurs valorisent la prévisibilité autour des "règles du jeu". Le retrait des contraintes sur l’exécutif peut donc réduire les incitations pour les investissements à long terme et réduire les chances que les dirigeants populistes parviennent à concrétiser leurs promesses de prospérité économique.

Les moteurs économiques du populisme

Mondialisation, progrès technique et soutien envers les populistes


Au cours des dernières décennies, quasiment tous les pays développés ont connu de profondes perturbations de leurs marchés du travail liées à la mondialisation et au progrès technique. Ce sont deux phénomènes distincts, mais ils sont habituellement discutés de concert, notamment parce qu’ils se renforcent mutuellement. Les nouvelles technologies réduisent les coûts de transport et de communication, ce qui accélère la mondialisation. Réciproquement, une baisse des barrières aux échanges et aux investissements étrangers promeut le progrès technique ; l’accès à un plus large marché renforce les incitations à innover et à adopter les nouvelles technologies.

Le progrès technique entraîne une polarisation de l’emploi, en créant des emplois au sommet et en bas de la distribution des qualifications, tout en détruisant les emplois moyennement qualifiés dans l’industrie et les services. Les travailleurs très qualifiés se voient présenter des opportunités d’emploi dans les services intensifs en savoir qui sont vendus sur des marchés mondiaux ; leurs compétences sont complémentaires aux nouvelles technologies. Les bénéfices de la croissance mondiale ruissellent aussi vers les emplois manuels peu qualifiés, qui sont trop peu payés pour être délocalisés ou automatisés. Cependant, les emplois de cols bleus moyennement qualifiés et les emplois routiniers de cols blancs sont de plus en plus automatisés ou externalisés. Quand ces emplois disparaissent, les individus affectés n’ont que très peu d’alternatives : (i) se requalifier pour tenter d’accéder au segment à fortes qualifications du marché du travail, (ii) accepter des emplois manuels peu payés ou (iii) quitter la vie active. Les deuxième et troisième options ne sont évidemment pas attrayantes, mais la première n’est pas facile. Même s’il existe un filet de sécurité social et des opportunités de formation, le coût de la transition peut être substantiel. Il n’est donc pas surprenant que les travailleurs affectés, en particulier ceux qui ne sont pas capables de trouver un nouvel emploi, soient de plus en plus déçus par le système.

Alors que l’automatisation se traduit par une polarisation de l’emploi, la concurrence à l’importation avec des pays à bas coûts affecte négativement l’emploi dans toutes les entreprises et tous les secteurs tout au long de la distribution des qualifications. Cet effet a une importante dimension régionale : les chocs d’importations sont concentrés dans les petites communautés qui dépendent d’une unique firme ou secteur qui est évincé par la concurrence à l’importation. Les destructions d’emplois qui touchent cette firme ou ce secteur ont des impacts dévastateurs sur ces communautés.

Les impacts du changement technologique et de la mondialisation créent par conséquent un terrain fertile pour les populistes. Ces deux processus semblent bénéficier aux "élites" (les chefs d’entreprise, les banquiers, les avocats, les consultants, et ainsi de suite) ; les partis traditionnels sont perçus comme en faisant insuffisamment pour protéger les "personnes innocentes qui travaillent dur", qui ne peuvent certainement pas être accusées d'être responsables de la destruction de leur emploi. Le débat entourant le changement technologique et la mondialisation colle par conséquent parfaitement au discours populiste.

Les solutions que les populistes mettent en avant peuvent inclure la redistribution (c’est en particulier le cas avec les populistes de gauche), le protectionnisme (en particulier le "nationalisme économique" préconisé par les populistes de droite comme le suggèrent Colantone et Stanig (2019)) ou les deux. Ces solutions sont-elles réalistes ? Peuvent-elles être mises en œuvre sans freiner la croissance du revenu ? Ce sont d’importantes questions à considérer lorsqu’il s’agit d’examiner l’expérience des populistes au pouvoir.

Recherche empirique sur les implications du changement technologique et de la mondialisation


Les récentes études fournissent des preuves empiriques sur la relation entre, d’une part, la concurrence avec les importations et la polarisation de l’emploi due au progrès technique et, d’autre part, le vote populiste. Aux Etats-Unis, les preuves empiriques les plus convaincantes sont tirées des études sur le "choc chinois" (China shock) qui analysent les répercussions de la variation de l’exposition des marchés du travail locaux (au niveau des bassins d’emploi) à la forte hausse des importations chinoises au début du siècle suite à l’accession de la Chine à l’Organisation Mondiale du Commerce en 2001.

Une série d’études a montré que l’accroissement de l’exposition aux importations chinoises a eu un impact négatif substantiel sur l’emploi et même la situation matrimoniale des hommes les moins diplômés aux Etats-Unis. David Autor et alii (2017) ont analysé les cinq cycles électoraux américains de 2000 à 2016 et ils ont constaté que l’accroissement des importations chinoises a fortement accru la polarisation politique lors des élections législatives et entraîné une droitisation lors des élections présidentielles. Autor et ses coauteurs constatent que chaque hausse d’un point de pourcentage des importations en provenance de Chine depuis 2000 explique 1,7 point de pourcentage du vote en faveur de Donald Trump en 2016.

Une analyse similaire, réalisée par Frey et alii (2018), s’est penchée sur l’impact de l’automatisation sur le vote en faveur de Trump. Ses auteurs ont utilisé la part des emplois routiniers comme indicateur de l’automatisation dans un bassin d’emploi. Ils ont constaté qu’une hausse de 5 points de pourcentage des emplois routiniers dans l’ensemble des emplois est associée à une hausse de la part des votes en faveur de Trump de 3 à 10 points de pourcentage (selon les spécifications, les contrôles et la méthodologie).

Des résultats similaires ont été obtenus dans le cas européen. Colantone et Stanig (2019) ont utilisé les données pour les chocs d’importations recueillies au niveau des régions NUTS-2 (les régions infranationales européennes avec des populations de 0,8 à 3 millions de personnes) et les déclarations des individus relatives à leur comportement politique lors de l’European Social Survey (ESS) dans 15 pays d’Europe occidentale entre 1988 et 2007. De façon à identifier les effets causaux, ils ont instrumentalisé la pénétration des importations chinoises dans les secteurs européens par les importations chinoises dans les mêmes secteurs qu’aux Etats-Unis. Ils constatent qu’une hausse des importations chinoises équivalente à l’écart-type implique une hausse du soutien déclaré pour les partis d’extrême-droite d’environ 1,7 point de pourcentage. Ce n’est certainement pas un faible effet dans la mesure où la part des suffrages recueillis par ces partis dans les pays étudiés s’élève à 5 %. Les auteurs étudient aussi l’impact de l’automation sur le vote populiste en Europe et décèlent des effets significatifs : une hausse de l’exposition à la robotisation équivalente à l’écart-type entraîne une hausse de 1,8 point de pourcentage du soutien en faveur des partis radicaux de droite.

L’impact de la récente crise financière


Alors qu’aux Etats-Unis la Grande Récession a été temporaire, la crise a duré plusieurs années dans certains pays européens. La hausse du chômage européen a été substantielle (il est passé de 7 % à 11 % entre 2007 et 2013) et elle a été très inégale d’un pays à l’autre et même au sein de chaque pays. Cette hausse brutale et soutenue du chômage a sapé la confiance envers les "élites" qui ont été perçues comme ayant échoué à empêcher la crise et à protéger les "gens" de ses effets. Cette expérience colle à nouveau parfaitement avec le récit populiste. La principale différence dans ce cas est que l’agenda du protectionnisme des populistes s’est déplacé du rejet de la mondialisation au rejet de l’Union européenne. Les populistes affirment que regagner la souveraineté laissée à l’UE (tout en remplaçant les élites corrompues) pourrait contribuer à empêcher de nouvelles crises et à assouplir la politique budgétaire pour mieux soutenir les ménages souffrant de la crise.

GRAPHIQUE 1 Variation du chômage et du vote en faveur des partis antisystème après la crise financière mondiale dans les régions européennes

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source : Algan et alii (2017)

Algan et alii (2017) ont analysé les résultats électoraux lors des élections générales dans les pays européens au niveau des régions infranationales (220 régions NUTS-2 dans 26 pays entre 2000 et 2017). Les auteurs ont utilisé deux approches (l’approche de différence en différences et une régression de panel) pour montrer que le vote en faveur des partis populistes est fortement corrélé avec la variation du taux de chômage après la crise (relativement à leur niveau d’avant-crise) (cf. graphique 1). Les magnitudes sont substantielles : chaque hausse d’un point de pourcentage du taux de chômage implique une hausse d’un point de pourcentage de la part des suffrages en faveur des partis populistes. Pour surmonter le possible problème posé par des facteurs variant au cours du temps susceptibles d’influencer à la fois le chômage et le populisme, l’étude utilise une approche avec variable instrumentale qui considère la structure d’avant-crise d’une économie régionale comme indicateur mesurant sa vulnérabilité à la crise. Par exemple, les régions se spécialisant dans l’immobilier et la construction avant la crise ont être plus durement frappées par la crise et ont donc connu une plus forte hausse du chômage. L’utilisation de la structure économique d’avant-crise comme indicateur avancé exogène du changement du chômage permet d’identifier les effets causaux d’une hausse du chômage sur l’essor du populisme. Cet effet se révèle être même plus ample qu’avec les précédentes approches : chaque hausse d’un point de pourcentage du taux de chômage entraîne une hausse de la part des suffrages en faveur des populistes d’au moins 2 points de pourcentage.

Guiso et alii (2018) ont examiné la même question, mais en utilisant les autodéclarations obtenues lors de l’ESS à propos du comportement électoral. Les auteurs modélisent explicitement non seulement le vote, mais aussi les décisions de participation comme fonction de l’insécurité économique au niveau individuel (le chômage, les difficultés de revenu déclarées et l’exposition à la mondialisation mesurée en prenant comme indicateur le fait d’être un col bleu dans l’industrie). Ils obtiennent de plus faibles magnitudes qu’Algan et alii (2017) : l’effet causal du chômage sur le vote populiste est de seulement 0,08 point de pourcentage pour chaque point de pourcentage de hausse du chômage. Même quand toutes les composantes de l’insécurité économique sont additionnées, une hausse de l’insécurité économique équivalente à l’écart-type accroît le vote populiste d’un ordre de magnitude inférieur à celui trouvé dans l’étude d’Algan et alii (2017).

Comment expliquer les différences dans les magnitudes observées entre les deux études ? Une possible explication est que Guiso et alii observent les données issues des déclarations faites lors de l’ESS et que les répondants peuvent ne pas vouloir faire savoir qu’ils ont voté pour les populistes. Cependant, les expérimentations récentes de Barrera et alii (2020) suggèrent que c’est improbable. Une autre possibilité est liée au fait que Guiso et alii examinent l’impact du chômage individuel, alors qu'Algan et alii observent celui du chômage régional. Une hausse du chômage régional est susceptible d’accroître l’attrait du populisme non seulement parmi ceux qui ont perdu un emploi, mais aussi parmi ceux qui ont toujours leur emploi mais qui craignent davantage de le perdre ou d’avoir plus de difficultés de négocier une hausse de salaire.

Plusieurs études, notamment celles que nous venons d’évoquer, se sont penchées sur les attitudes vis-à-vis des institutions politiques et fournissent des preuves empiriques à propos du mécanisme liant l’impact de la crise au vote populiste : le choc induit par la crise a alimenté la marée populiste en sapant la confiance envers les institutions politiques nationales et européennes. D’un autre côté, la crise n’a pas eu d’impact sur la confiance envers d’autres institutions comme les Nations unies, la police ou l’Eglise et presque aucun impact sur la confiance sociale en général (la confiance envers les autres individus) selon Algan et alii (2017). Les citoyens européens font clairement porter la responsabilité de la crise aux politiciens nationaux et européens.

GRAPHIQUE 2 Part de vote pour le Brexit dans les districts électoraux du Royaume-Uni et variation du taux de chômage avec la crise

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source : Algan et alii (2017)

Finalement, l’impact de la crise sur le vote populiste a aussi été décelé dans plusieurs études portant sur des pays particuliers, notamment celle de Guriev et Papaioannou (2020), tout particulièrement dans l’analyse du référendum du Brexit en 2016. Algan et alii (2017) et Becker et alii (2017) ont mené une analyse au niveau des districts électoraux (il y en a 380 au Royaume-Uni) et ils ont constaté que la hausse de l’emploi au niveau local a fortement accru le vote en faveur du "leave" (cf. graphique 1).

Les populistes au pouvoir


Il semble clair que l’essor du populisme résulte des inquiétudes économiques légitimes de ses partisans. Cela nous amène naturellement à une autre question : les populistes mènent-ils des politiques plus efficaces ?

La plupart des études empiriques menées sur les populistes qui se sont retrouvés au pouvoir proviennent d’Amérique latine et les résultats n’ont pas été positifs. Beaucoup des politiques menées par les vieux régimes populistes ont entraîné des désastres macroéconomiques qui se sont traduits par un déclin ou une stagnation des revenus réels. Les populistes récents d’Amérique latine (qui ont été davantage conscients des coûts de la monétisation des déficits budgétaires, à l’exception du régime Chavez-Maduro au Vénézuela) n’ont pas toujours été capables de ramener la discipline macroéconomique et la croissance soutenable.

Que dire à propos des populistes modernes d’Occident ? Jusqu’à présent, il n’y a que des éléments empiriques limités à propos de leur performance depuis qu’ils sont arrivés au pouvoir dans quelques pays et seulement récemment. Tous n’ont pas réussi à rester au pouvoir sur une période de temps suffisamment longue. De façon à évaluer la performance macroéconomique des populistes qui sont restés au pouvoir pendant plusieurs années, les économistes utilisent la méthode du "contrôle synthétique". Born et alii (2019) ont construit un "doppelgänger" de l’économie étasunienne en constituant une moyenne pondérée du PIB de 24 pays de l’OCDE en trouvant une pondération permettant de mimer l’évolution trimestrielle de l’économie étasunienne au cours des deux décennies précédant l’élection de Trump. Les auteurs ont ensuite comparé l’évolution observée de l’économie étasunienne avec l’évolution contrefactuelle du doppelgänger après l’élection présidentielle. Ils constatent que Trump a eu un effet nul sur la performance économique des Etats-Unis, que ce soit en termes de croissance du PIB ou de chômage. Ce n’est pas surprenant, dans la mesure où l’impact potentiellement positif de la relance de Trump à court terme a été compensé par les effets négatifs de la politique monétaire indépendante de la Réserve fédérale et des guerres commerciales lancées par Trump lui-même. (…)

Pour résumer, la majorité des gouvernements populistes n’ont pas réalisé de meilleures performances que les partis traditionnels qu’ils critiquent, bien que certains populistes récentes n’aient pas non plus eu une performance significativement différente. Cela signifie-t-il que la montée du populisme n’est pas nuisible ? Comme l’ont affirmé Frey et alii (2018), la réponse dépend dans quelle mesure les populistes au pouvoir neutralisent les freins et contrepoids politiques (en particulier quand ils ne peuvent concrétiser leurs promesses sociales et économiques). Cela risque de se traduire par une moindre responsabilité (accountability) et un surcroît de corruption, de capitalisme de connivence et en conséquence de mauvaises performances économiques.

Les explications alternatives


Alors que les études citées ci-dessus évoquaient la robotisation, la concurrence à l’importation et les chocs d’emploi liés au cycle d’affaires, il y a aussi des explications alternatives, notamment l’immigration, le contrecoup culturel contre le libéralisme et la diffusion des médias sociaux (Guriev et Papaioannou, 2019). Les éléments empiriques touchant les deux premiers facteurs ne sont cependant pas clairs. Par exemple, dans le cas de l’immigration, les études citées ci-dessus affirment que les inquiétudes à propos de l’immigration sont endogènes au déclin des opportunités d’emploi et qu’elles ne sont donc pas de nature économique. En outre, il apparaît que le chômage ait accentué les inquiétudes des répondants à l’ESS à propos des effets économiques de l’immigration et non ses effets culturels. Au Royaume-Uni, c’est le chômage plutôt que l’immigration qui a eu un impact significatif sur le vote en faveur du Brexit, selon Becker et alii (2017). Colantone et Stanig ont pour leur part montré que c’est une relation négative entre le niveau d’immigration et le vote du Brexit qui existe au niveau NUTS-3.

En théorie, même si l’impact économique agrégé de l’immigration est positif, celui-ci crée des gagnants et des perdants, de la même façon que le commerce international et l’automatisation. Par conséquent, aussi bien la hausse séculaire de l’immigration que les récentes vagues de réfugiés ont alimenté l’essor du populisme. Le rapport "Work in transition" que la Banque Européenne pour la Reconstruction et le Développement a publié en 2018 fournit un passage en revue de dix études sur l’impact de l’exposition à l’immigration sur le vote populiste en Europe. Les constats tirés de ces études varient substantiellement, non seulement en termes de magnitudes d’effets, mais également dans leurs signes, selon l’intensité, la composition et la nature des flux migratoires. Par exemple, si l’afflux d’immigrés est large (comme dans le cas des réfugiés syriens arrivés sur les îles grecques), alors il risque de se traduire par un vote populiste plus élevé. Cependant, une petite hausse de l’immigration (par exemple, d’environ un immigré ou réfugié pour 100 autochtones) décroît en fait le vote populiste, ce qui est cohérent avec la théorie du contact, qui suggère que, sous certaines conditions, le contact avec une minorité peut réduire les préjugés que le reste de la population nourrit vis-à-vis de celle-ci.

Les éléments empiriques sur le contrecoup culturel et l’importance de l’identité sont essentiellement limités aux éléments corrélationnels ; ces facteurs changent très lentement au cours du temps, donc il est très difficile de trouver une stratégie convaincante pour identifier la relation causale. Il est aussi difficile de trouver pourquoi l’identité et les facteurs culturels (qui sont très persistants) ont récemment donné lieu à une telle montée du populisme. L’explication la plus évidente est que c’est un facteur économique qui active le contrecoup culturel. Cela implique que le contrecoup culturel est essentiellement un mécanisme via lequel la polarisation ou la crise contribue au vote populiste. Globalement, c’est l’interaction des facteurs économiques et culturels qui reste la voie la plus intéressante à suivre pour les futurs travaux sur les moteurs du populisme moderne.

Comme l’ont montré Guriev et Papaioannou (2020), il y a des éléments empiriques substantiels sur la contribution de la diffusion des médias sociaux au récent essor du populisme. Il n’est cependant pas clair de savoir quels mécanismes sont derrière cette relation. Il est possible que le message populiste simpliste soit mieux adapté aux technologies de communication en ligne. Si c’est le cas, alors la polarisation de l’emploi et les hausses du chômage peuvent toujours jouer un rôle : la diffusion des médias sociaux renforce seulement le récit populiste basé sur les griefs économiques (…). »

Sergei Guriev, « Labor market performance and the rise of populism », in IZA, World of Labor, n° 479, juillet 2020. Traduit par Martin Anota



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jeudi 29 août 2019

Qu’est-ce qui explique la montée du populisme ?

« Est-ce la culture ou l’économie ? Cette question cadre l’essentiel du débat à propos du populisme contemporain. Est-ce que la victoire de Trump aux élections présidentielles américaines, le Brexit et l’essor des partis politiques nativistes d’extrême-droite en Europe continentale sont la conséquence d’un clivage croissant dans les valeurs entre les conservateurs sociaux et les sociaux-libéraux, les premiers ayant donné leur soutien à des politiciens xénophobes, ethno-nationalistes et autoritaristes ? Ou est-ce qu’ils reflètent l’anxiété et l’insécurité économiques de nombreux électeurs, alimentées par les crises financières, l’austérité et la mondialisation ?

Beaucoup de choses dépendent de la réponse. Si le populisme autoritariste est enraciné dans l’économie, alors le remède approprié est un populisme d’un autre genre, ciblant l’injustice et l’inclusion économiques, mais pluraliste dans ses politiques et pas nécessairement dommageable à la démocratie. Par contre, s’il est enraciné dans la culture et les valeurs, il y a moins d’options. La démocratie libérale peut être condamnée par sa propre dynamique ses contradictions internes.

Certaines versions de l’argument culturel peuvent être écartées. Par exemple, plusieurs commentateurs aux Etats-Unis se sont focalisés sur les appels de Trump au racisme. Mais le racisme sous une forme ou sous une autre a été un aspect récurrent de la société américaine et ne peuvent nous dire, en soi, pourquoi la manipulation par Trump de celle-ci s’est révélée si populaire. Une constante ne peut expliquer un changement.

D’autres comptes-rendus sont plus sophistiqués. La version la plus rigoureuse et ambitieuse de l’argument du contrecoup culturel a été avancée par (…) Pippa Norris et Ronald Inglehart (…). Dans un récent livre, ils affirment que le populisme autoritariste est la conséquence d’un changement générationnel de long terme des valeurs. Comme les plus jeunes générations deviennent plus riches, plus éduquées et plus en sécurité, elles ont adopté des valeurs "post-matérialistes" qui tiennent à la laïcité, l’autonomie personnelle et la diversité aux dépens de la religiosité, des structures familiales traditionnelles et de la conformité. Les plus vieilles générations se sont retrouvées exclues, devenant effectivement "des étrangers dans leur propre pays". Alors que les traditionnalistes constituent maintenant numériquement le plus petit groupe, ils votent en masse et sont plus politiquement actifs.

Will Wilkinson (..) a récemment présenté un argument similaire, en se focalisant en particulier sur le rôle de l’urbanisation. Wilkinson affirme que l’urbanisation est un processus de tri spatial qui divise la société en termes non seulement de fortunes économiques, mais aussi de valeurs culturelles. Cela crée des zones florissantes, multiculturelles densément peuplées où prédominent les valeurs socialement libérales. Et cela laisse à l’abandon les zones rurales et les plus petits centres urbains qui sont de plus en plus uniformes en termes de conservatisme social et d’aversion vis-à-vis la diversité. Ce processus s’autorenforce : la réussite économique dans les grandes villes valide les valeurs urbaines, tandis que l’autosélection dans l’émigration hors des régions en retard accroît davantage la polarisation. En Europe et aux Etats-Unis, les zones homogènes, socialement conservatrices constituent la base du soutien pour les populistes nativistes.

D’un autre côté, les économistes ont produit plusieurs études qui relient aux chocs économiques le soutien politique dont bénéficient les populistes. Dans ce qui est peut-être la plus célèbre d’entre elles, David Autor, David Dorn, Gordon Hanson et Kaveh Majlesi (…) ont montré que les votes pour Trump lors des élections présidentielles de 2016 dans les collectivités américaines ont été fortement corrélés avec la magnitude des chocs commerciaux adverses liés à l’essor de la Chine. Toute chose égale par ailleurs, plus les destructions d’emplois dues à l’accroissement des importations de produits chinois étaient importantes, plus le soutien pour Trump était important. En effet, selon Autor et ses coauteurs, le choc chinois a été directement responsable de la victoire électorale de Trump en 2016. Selon leurs estimations, si la pénétration en importations au cours de la période allant de 2002 à 2014 avait été deux fois moindre que le taux observé, un candidat démocrate aurait gagné les Etats critiques du Michigan, du Wisconsin et de Pennsylvanie, ce qui aurait conduit à la victoire d’Hillary Clinton à l’élection présidentielle.

D’autres études empiriques ont produit des résultats similaires pour l’Europe de l’Ouest. On a constaté qu’une plus forte pénétration des importations chinoises a été associée à un plus fort soutien vis-à-vis du Brexit en Grande-Bretagne et à l’essor des partis nationalistes d’extrême-droite en Europe continentale. L’austérité et d’autres mesures plus larges de l’insécurité économique se sont révélées avoir également joué un rôle statistiquement significatif. Et, en Suède, la hausse de l’insécurité sur le marché du travail a été empiriquement reliée à l’essor des démocrates d’extrême-droite.

Les arguments culturel et économique peuvent sembler en tension (voire incompatibles) l’un avec l’autre. Mais, en regardant entre les lignes, on peut discerner une forme de convergence. Parce que les tendances culturelles (telles que le post-matérialisme et les valeurs promues par l’urbanisation) sont d’une nature de long terme, elles n’expliquent pas pleinement le calendrier du contrecoup populiste. (Norris et Inglehart postulent un point tournant où les groupes socialement conservateurs sont devenus une minorité, mais ont toujours un pouvoir politique disproportionné.) Et ceux qui donnent la priorité aux explications culturelles n’ignorent en fait pas le rôle des chocs économiques. Ces chocs, affirment-ils, ont aggravé et exacerbé les divisions culturelles, en donnant aux populistes autoritaristes le coup de pouce dont ils avaient besoin.

Norris et Inglehart, par exemple, affirment que "les conditions économiques à moyen terme et la croissance de la diversité sociale" ont accéléré le contrecoup culturel et ils montrent dans leur travail empirique que les facteurs économiques jouent un rôle dans le soutien pour partis populistes. De même, Wilkinson souligne que "l’anxiété raciale" et "l’anxiété économique" ne sont pas des hypothèses alternatives, parce que les chocs économiques ont grandement intensifié le tri culturel tiré par l’urbanisation. Pour leur part, les déterministes économiques doivent reconnaître que des facteurs comme le choc commercial chinois ne surviennent pas dans le vide, mais dans le contexte de divisions sociétales préexistantes le long de lignes socioculturelles.

En définitive, le démêlage exact des causes derrière la montée du populisme autoritariste peut être moins important que les enseignements en termes de politique que l’on peut en tirer. Il y a peu de débat ici. Les remèdes économiques aux inégalités et à l’insécurité sont primordiaux. »

Dani Rodrik, « What’s driving populism? », 9 juillet 2019. Traduit par Martin Anota



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mercredi 18 avril 2018

Les banques centrales à l’âge du populisme

« Les élections de ces deux dernières années ont montré que nous vivons dans une époque où le populisme politique et économique joue un rôle important. Quelles en sont les conséquences pour les banques centrales ? Nous passons en revue les commentaires sur la question (…).

Charles Goodhart et Rosa Lastra (…) affirment que le consensus qui a entouré l’indépendance des banques centrales dans la mise en œuvre d’une politique monétaire visant à promouvoir la seule stabilité des prix a été remis en cause dans le sillage de la crise financière mondiale, avec l’essor du populisme d’un côté et l’élargissement des mandats des banques centrales de l’autre. Après avoir considéré les arguments économiques en faveur de l’indépendance aussi bien que l’existence d’effets en termes de distribution, de direction et de durée, leur article examine différentes dimensions du débat sur la façon par laquelle le populisme (ou simplement le mécontentement général suscité par l’idée de statu quo) affecte l’indépendance de la banque centrale. Même s’il est possible (mais incertain) que la politique monétaire puisse continuer à être opérée de façon indépendante, Goodhart et Lastra estiment qu’il est possible que l’effacement de l’indépendance des banques centrales dans le champ de la stabilité financière remette aussi en question leur indépendance plus générale. Il est par conséquent selon eux important d’avoir en place des mécanismes adéquats pour « garder les gardiens » de la stabilité monétaire et financière.

Dani Rodrik écrit que le populisme dans le domaine économique est certes pratiquement toujours nocif, mais que le populisme économique peut être parfois justifié ; c’est par exemple le cas lorsqu’il remet en question la focalisation excessive des banques centrales indépendantes sur le maintien de l’inflation à un faible niveau. Une partie du contrecoup populiste que l’on observe aujourd’hui découle de la croyance, pas totalement injustifiée, que la délégation à des agences autonomes ou la conformité à des règles ne servent pas la société, mais seulement une caste minoritaire d’"insiders". Des banques centrales indépendantes ont joué un rôle crucial dans la réduction de l’inflation dans les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix. Mais dans l’actuel environnement marqué par une faible inflation, leur focalisation excessive sur la stabilité des prix crée un biais déflationniste et s’avère en tension avec l’emploi et la croissance économique. Rodrik affirme que dans de tels cas, il est raisonnable de relâcher les contraintes pesant sur la politique économique et de réintroduire du pouvoir aux gouvernements élus dans l’élaboration de la politique économique. (…)

Lucrezia Reichlin a affirmé l’année dernière qu’avec l’essor des mouvements populistes, leurs reproches quant aux autorités monétaires indépendantes peuvent désormais modifier la relation entre banques centrales, Trésors et législateurs. L’éventail des critiques à l’encontre des banques centrales proviennent à la fois de la gauche et de la droite et certaines d’entre elles rejoignent une crainte que nourrissent certains économistes conservateurs, celle selon laquelle les banques centrales auraient joué un rôle excessif dans la gestion de l’économie depuis la crise financière de 2008. Mais alors que les populistes tendent à appeler à réduire l’indépendance politique et opérationnelle des banques centrales et à élargir leur mandat, les économistes conservateurs veulent l’inverse. Reichlin pense que les solutions populistes sont peut-être ne pas être adaptées, mais que les problèmes que les populistes ont identifiés en ce qui concernent les banques centrales sont réels. Si nous croyons que les banques centrales doivent être protégées des interférences politiques de court terme lorsqu’elles poursuivent des objectifs de politique monétaire, cela nous amène à mettre en place des réformes qui vont permettre une coordination démocratiquement responsable (accountable) entre les autorités monétaires, budgétaires et financières.

Jacqueline Best affirme que de la politique doit être ramenée dans la politique monétaire. Bien que l’exceptionnalisme technocratique est tentant, en particulier face à la menace d’une démocratie illibérale, il est également dangereux, dans la mesure où il réduit la responsabilité (accountability) sans même parvenir à dégager entièrement la politique de la politique monétaire. Cette déconnexion avec le public alimente au final le genre de contrecoup populiste que le monde a récemment connu, en politisant davantage la politique monétaire avec potentiellement des conséquences très désastreuses. C’est le paradoxe de la crédibilité de la politique monétaire : bien que la théorie économique prétende que la crédibilité monétaire et la faible inflation dépendent du retrait du politique, au final, dans une société démocratique, la crédibilité dépend aussi de la légitimité du système monétaire et de ses institutions à mettre en œuvre des politiques qui marchent.

Edward Hadas affirme que les autorités monétaires s’appuient sur un modèle dangereusement simpliste de la réalité et qu’elles ont besoin d’une approche plus humble et plus réaliste. Pour l’heure, cette révolte n’est pas allée loin, même si Narendra Modi, le premier ministre populiste indien, a ignoré la banque centrale indienne lorsqu’il retira sans prévenir tous les billets à haute valeur faciale de la circulation. Mais Hadas affirme que les banquiers dans le reste du monde ne doivent pas avoir l’esprit tranquille ; leur position politique est fragile, dans la mesure où non seulement elles n’ont pas pu empêcher une crise mondiale en 2008, mais aussi où elles ont présidé une décennie de médiocre croissance économique. Une partie du problème, affirme Hadas, est que les autorités monétaires sont focalisées sur le contrôle du taux de l’inflation des prix à la consommation et qu’elles affirment être apolitiques et au-dessus de la mêlée financière. Mais ces idées simplistes ne produisent pas de bonnes politiques. Les autorités monétaires doivent, selon Hadas, abandonner leurs fantaisies, rechercher à atteindre plusieurs objectifs, notamment chercher à limiter la volatilité des prix d’actifs, veiller à la santé du système financier, ramener les taux de change à des valeurs justes, soutenir la croissance économique et stimuler la création de l’emploi, tout en acceptant un surcroît de supervision politique. »

Silvia Merler, « Central banks in the age of populism », in Bruegel (blog), 19 mars 2018. Traduit par Martin Anota

lundi 3 octobre 2016

Les trois classes moyennes et le populisme

« En novembre, cette année, les électeurs américains vont devoir choisir entre le populisme et la ploutocratie. J’ai mis en lumière un tel choix dans le quatrième chapitre de mon ouvrage sur les inégalités mondiales, que j’ai écrit il y a plus d’un an, alors même qu’à l’époque je n’anticipais aucunement l’extraordinaire progression de Donald Trump.

Cette progression, combinée à la réaction populiste à l’encontre de la mondialisation, de l’immigration et des étrangers, est devenue la matière des articles de journaux et de magazines à l’ampleur que certains (…) affirment (bien sûr avec le recul) que le populisme était à la fois inévitable et prévisible. Une telle dynamique s’explique, non seulement aux Etats-Unis, mais aussi au Royaume-Uni, en France, au Danemark, en Suède et ailleurs (…), par la très faible croissance, voire la stagnation, des revenus réels des classes moyennes dans les pays riches. Le graphique ci-dessous (…) montre cela clairement : au cours des trois dernières décennies, les parts des déciles intermédiaires ont décliné de 1 à 4 points de PIB dans les principaux pays développés. Par conséquent, le phénomène n’est pas seulement américain : il est commun à tous les pays riches.

GRAPHIQUE Part du revenu national des quatre déciles intermédiaires (en %)

Branko_Milanovic__part_du_revenu_des_quatre_deciles_intermediaires.png

Mais si les origines du populisme dans l’Occident semblent avoir été bien saisies (…), un processus similaire d’essor du populisme en Chine semble difficilement trouver la même explication, parce qu’il s’accompagne, non pas d’un déclin, mais d’un essor de la classe moyenne. La théorie de la modernisation nous amène à croire que l’accroissement de la part des classes moyennes dans la population devrait accélérer la démocratisation. En effet, c’est ce que nous avons observé au cours des quatre dernières décennies, depuis la Révolution des Œillets au Portugal à la chute du Communisme, en passant par la diffusion de la démocratie en Corée du Sud et à Taïwan et dans toute l’Amérique latine.

Est-ce que la Chine peut être une exception à cette "régularité" ? C’est la question que les dirigeants du parti communiste doivent se poser. S’ils y répondent par l’affirmative, ils vont se jeter dans une lutte pour garder leur place. Puisqu’ils ne semblent pas désireux de le faire et semblent prendre conscience que l’idéologie du productivisme, visant à impulser une croissance annuelle des revenus réels à deux chiffres, ne peut être maintenue, ils ont essayé de déplacé l’opinion publique en direction du populisme, qu’il s’agisse ou non une sorte de maoïsme modéré ou de populisme soft. Aucune de ces deux tendances n’est pour l’heure suffisamment forte ou toxique, mais le potentiel pour qu’elles prennent de l’ampleur si nécessaire est là. Donc, dans le cas chinois, l’essor du populisme n’est pas provoqué par un échec économique, mais au contraire par le succès économique qui complique le maintien du vieux système politique, voire s’avère incompatible avec ce dernier. C’est une contradiction entre le développement des forces de production et l’inadéquation de la superstructure que chaque marxiste reconnaîtra facilement.

La troisième réaction populiste prend place en Russie. Elle est alimentée par une force encore différente. Cela ne relève pas d’un succès économique, ni vraiment d’un échec économique, mais par les privatisations, perçues comme injustes, et par le ressentiment et le revanchisme, deux sentiments qui remontent à la fin de la Guerre froide. Cette dernière a été (erronément) interprétée en Occident comme une victoire sur la Russie. C’est ce récit que Poutine et les classes moyennes russes rejettent et qui se trouve au cœur de leur populisme et de leur nationalisme. Il est faux de voir cela comme une construction de l’élite ; l’élite a juste permis à ces idées de s’exprimer enfin, de la même façon que l’essor de Trump aux Etats-Unis n’a pas produit le populisme, mais plutôt permis à ce dernier de s’exprimer plus facilement. Alors que par le passé les gens sentaient une certaine inhibition à présenter des propos fortement xénophobes ou racistes, cette inhibition fut balayée quand les meneurs politiques commencèrent à librement exprimer de telles idées et obtinrent un véritable soutien politique pour l’avoir fait.

Ceux qui personnalisent par conséquent le problème et considèrent que Trump, Xi ou Poutine sont coupables de "créer" le populisme et d’alimenter la xénophobie n’ont que très partiellement raison. Trump, Xi et Poutine ont permis aux sentiments populistes de s’exprimer plus librement, mais ils ne les ont pas inventés. Le populisme existait déjà avant et trouvent leurs racines dans des causes réelles et compréhensibles. Les diagnostics qui voient la cause de nos problèmes comme résidant principalement dans les responsables politiques eux-mêmes nous amènent ensuite à prescrire le mauvais remède. Un remède très imparfait consiste à essayer de les empêcher de venir au pouvoir ou de les destituer. Un tel remède ne contribue pas du tout à résoudre le problème sous-jacent, celui-là même qui les amène à prendre au pouvoir ou tout du moins à s’en rapprocher.

Pour obtenir le bon remède, il faut d’abord établir un diagnostic correct. Et ce dernier est que, aux Etats-Unis, le populisme est enraciné dans l’échec de la mondialisation à délivrer des bénéfices concrets pour la classe laborieuse ; en Russie, il est enraciné dans l’incapacité (ou les réticences) de l’Occident à considérer la Russie comme un partenaire égal ; en Chine, il est enraciné dans un système politique inadéquat. Une fois que vous identifiez la cause correcte du problème, vous pouvez commencer à essayer de le résoudre. Sinon, la maladie du populisme, qui pour tous les problèmes tient pour responsables la mondialisation et les étrangers et que l’on observe dans les trois principales puissances au monde, qui contrôlent 98 % de l’ensemble des armes nucléaires dans le monde, est en effet un réel motif d’inquiétude. »

Branko Milanovic, « The three middle classes and populism », in globalinequality (blog), 20 juin 2016. Traduit par Martin Anota