« (…) Le changement climatique est l’une des plus importantes questions en matière de politique économique pour l’avenir du pays et du monde et la profession des économistes n’a tout simplement pas été à la hauteur. (...)

Le climat dans l’angle mort de l’économie

Un gros problème avec l’économie du climat est qu’elle est très limitée. Le changement climatique va affecter chaque pan de notre économie. Quantitativement, il est bien plus important qu’un calcul d’imposition optimale ou qu’un détail d’une certification professionnelle ; il est probablement même plus important que le cycle d’affaires lui-même. Mais il y a peu d’articles dédiés au changement climatique dans les revues les plus prestigieuses. Dans un article de 2019, intitulé "Why are economists letting the world down on climate change?", les économistes Andrew Oswald et Nicholas Stern écrivaient :

"Nous regrettons de constater que les économistes universitaires laissent tomber le monde. La science économique a contribué à étonnamment peu de discussions à propos du changement climatique. Par exemple, le Quarterly Journal of Economics, qui est actuellement la revue la plus citée dans le domaine de l’économie, n’a jamais publié un article sur le changement climatique. (…) Nous pensons que la science économique moderne est piégée dans une sorte d’équilibre de Nash. Les économistes universitaires sont obsédés à l’idée de publier et d’être bien référencés. La raison pour laquelle il y a peu d’économistes qui écrivent des articles sur le changement climatique est, selon nous, que les autres n’écrivent pas d’articles sur le changement climatique."

Ils (…) montrent à quel point il y a eu peu d’articles sur le changement climatique publiés dans les revues d’économie les plus prestigieuses (...). Il y en a eu 57, sur un nombre total d’environ 77.000 articles, c’est-à-dire environ 0,074 %. Comme Oswald et Stern le soulignent, c’est réellement surprenant, dans la mesure où le changement climatique a) est provoqué par l’activité économique, b) a de significatives répercussions économiques et c) nécessitera d’ingénieuses politiques économiques pour nous sortir de là. En fait, je pense que la situation est même pire que ne le suggère leur article, dans la mesure où une grosse partie des travaux en économie du climat sont de piètre qualité.

De mauvais travaux

Le plus monstrueux pan de l’économie du climat est certainement cet ensemble de travaux qui conclut que le changement climatique n’est absolument pas un problème. Le plus grand délinquant dans ce domaine que je connaisse est Richard Tol, un professeur de l’Université de Sussex. Tol a écrit un célèbre article en 2009 dans lequel il affirma que le réchauffement climatique se traduirait par des gains économiques pour les gens qui vivent dans les zones tempérées et que ces gains dépasseraient les coûts qu’en subiraient les personnes vivant dans les tropiques. Son raisonnement ? Avec des températures plus chaudes, vous n’avez plus à utiliser autant le chauffage ; des températures plus élevées sont meilleures pour la santé ; et un surcroît de CO2 dans l’atmosphère accroît le rendement des récoltes.

C’est évidemment ridicule, pour diverses raisons qu’une poignée de secondes de réflexion permet à chacun d’imaginer, même sans s’y connaître grandement sur la question du changement climatique. Tout d’abord, le changement climatique ne se contente pas simplement d’accroître partout les températures de quelques degrés : il rend la météo plus instable, ce qui inclut notamment davantage d’épisodes de grand froid (c’est quelque chose qui a été saisi bien avant que Tol n’écrive son article). Deuxièmement, de très nombreuses études montrent que le changement climatique nuit à la productivité agricole, et ce via de nombreux mécanismes (…). Troisièmement, il y a de très nombreuses manifestations du changement climatique que Tol écarte de sa réflexion, en se contentant de dire qu’ils "semblent a priori faibles". Le mot "incendie" n’apparaît pas dans son article. Tol reconnaît ce problème, en écrivant que "des surprises négatives devraient être plus fréquentes que les surprises positives" et qu’"il est relativement facile d’imaginer un scénario catastrophe pour le changement climatique", mais il ne va guère plus loin.

Mais en outre, les calculs de Tol se sont révélés erronés. En 2014, il eut à publier un correctif quand il s’avéra qu’il s'était trompé sur le signe de certains chiffres, ce qui l’avait amené à compter des coûts du changement climatique comme des bénéfices (oups !). Il avait également commis une erreur de codage qui l’amena à ignorer certaines données. (…) Andrew Gelman et d’autres trouvèrent tout un lot d’erreurs supplémentaires dans les données, l’analyse et le modèle de Tol. En 2015, la revue publia un nouveau correctif.

C’est évidemment déplorable, mais l’analyse bâclée de Tol fit son chemin dans les conversations de politique publique. En 2009, il publia une tribune intitulée "Why worry about climate change?". Les Républicains du Sénat le classèrent dans leur liste de climato-sceptiques. En 2013 (…), les travaux de Tol furent utilisés par des chroniqueurs conservateurs pour affirmer que le changement climatique est bon pour la planète.

Tol n’est-il qu’un cas isolé ? Il est difficile de trouver des travaux aussi piètres que son article de 2009, mais plusieurs des mêmes erreurs qu’il a commises se retrouvent dans d’autres travaux en économie du climat. Par exemple, en 2011, Michael Greenstone et Olivier Deschenes publièrent un article à propos du lien entre changement climatique et mortalité (…). Leur approche consistait à mesurer les effets des températures sur les taux de mortalité en temps normal et à utiliser cette estimation pour prédire de quelle façon un réchauffement du monde affecterait la mortalité. Les auteurs firent la grave erreur, pourtant évidente, de supposer que le changement climatique n’affecterait la mortalité humaine que via ses effets sur la température : insolations, infarctus et ainsi de suite. Les mots "tempête", "feu" et "inondation" n’apparaissent pas dans l’article. Les auteurs mentionnent le fait que le changement climatique pourrait alimenter les épidémies, mais ils ne vont pas plus loin. Vers la fin de l’article, ils écrivent qu’"il est possible que l’incidence des événements extrêmes augmente et qu’ils puissent affecter la santé humaine. (…) Cette étude n’est pas équipée pour éclairer ces questions". (...)

Comment les mauvais travaux en économie du climat parviennent-ils à être publiés ? Beaucoup de gens pourraient rapidement penser que c’est politique, qu’il s’agit d’économistes conservateurs qui croient que les inquiétudes suscitées par le changement climatique sont un prétexte pour détruire le capitalisme, si bien qu’ils sont prédisposés à privilégier les résultats qui minimisent les potentiels dommages du changement climatique. Je ne sais pas dans quelle mesure ce phénomène existe, mais je pense qu’il y a d’autres bonnes raisons.

La première est l’effet lampadaire : les économistes se focalisent surtout sur ce qu’ils peuvent mesurer et tendent à délaisser ce qu’ils ne peuvent mesurer. La deuxième est la compartimentation : les économistes ne sont pas du genre à faire appel à des climatologues pour réaliser une étude. Si vous regardez les références dans l’un des articles de Deschenes et Greenstone, vous verrez très peu de références aux articles de climatologie ; en fait, il s’agit principalement de références à des articles d’économie. Pourtant, vous pourriez penser qu’une collaboration avec des scientifiques qui étudient le processus physique du changement climatique et ses effets sur la météo, l’agriculture et ainsi de suite est importante si l’on veut savoir quel sera l’impact économique du changement climatique, n’est-ce pas ? En tout cas, j’en suis arrivé à penser que ce genre d’études contribue à alimenter la conviction que les économistes du climat ne sont pas des experts à qui il faut se fier.

Les modèles DICE

S’il y a un économiste du climat qui est respecté plus que tout autre, c’est William Nordhaus de l’Université de Yale, qui gagna le Nobel d’économie en 2018 "pour avoir intégré le changement climatique dans l’analyse macroéconomique de long terme". Le comité a notamment cité la création par Nordhaus d’un "modèle d’évaluation intégré" permettant d’analyser les coûts du changement climatique. Le plus célèbre de ce type de modèle est le modèle DICE, utilisé par l’agence de protection de l’environnement aux Etats-Unis.

Mais le modèle DICE, ou du moins la version que nous avons utilisée pendant des années, pose problème. Comme le notait David Roberts en 2018, selon la version standard du modèle de Nordhaus, le coût économique d’une hausse de 6 °C des températures mondiales s’élèverait à 10 % du PIB. Or, comme le note Roberts, les climatologues croient qu’une telle hausse des températures rendrait la Terre essentiellement invivable. Une terre invivable coûterait bien plus que 10 % du PIB.

Les modèles de Nordhaus recommandent une hausse de 3,5 °C, ce qui est plus élevé que ce que le monde devrait connaître d’ici la fin du siècle si nous n’en faisons pas davantage. En d’autres termes, le modèle d’économie du climat d’un lauréat du Nobel recommande que le coût économique de n’importe quelle action que nous entreprendrions en plus que nous faisons déjà pour lutter contre le changement serait trop élevé.

C’est évidemment n’importe quoi, donc poursuivons et penchez-nous sur certains problèmes évidents que pose le modèle. Un premier problème avec les modèles DICE ou, du moins, avec les chiffres que Nordhaus a utilisés dans ses modèles DICE est qu’ils assument un taux d’actualisation trop élevé. Le taux d’actualisation est le degré auquel nous ne nous inquiétons pas pour le futur : plus ce taux est élevé, moins nous nous inquiétions de ce qui se passera dans 20 ou 50 ans. Les modèles DICE tirent leur taux d’actualisation des taux d’intérêt, qui représentent le niveau d’inquiétude que nourrissent vis-à-vis de l’avenir les investisseurs financiers actuellement vivants. Si les achats obligataires des investisseurs financiers suggèrent qu’ils ne s’inquiètent aucunement que leurs arrière-petits-enfants vivent dans un enfer, alors le modèle DICE ne s’inquiète pas non plus.

Or il s’avère que la plupart des économistes pensent que ce n’est pas une bonne façon de sélectionner les taux d’actualisation. En 2016, David Roberts rapportait les résultats d’une enquête auprès des économistes montrant qu’ils soutenaient dans leur majorité l’usage d’un plus faible taux d’actualisation que le taux de marché, en raison des inquiétudes éthiques relatives à l’avenir de l’humanité (…). C’est bien sûr la bonne chose à faire et les économistes le savent, pourtant celui qui a été le modèle d’économie du climat le plus populaire pendant des années fut celui qui ignorait le bien-être des générations futures. (...)

Surtout, il y a une autre énorme faiblesse du modèle DICE : il se focalise sur le scénario le plus probable et ignore les risques extrêmes. Comme Richard Tol l’écrit, "les surprises négatives pourraient être plus probables que les surprises positives" en ce qui concerne le changement climatique et "il est relativement facile d’imaginer un scénario catastrophe pour le changement climatique". La possibilité que le changement climatique ait des effets bien plus pervers que nous ne le prévoyons devrait nous inquiéter et nous pousser à en faire davantage pour l’éviter. Il y a certaines choses que nous pouvons imaginer, mais auxquelles nous attachons une faible probabilité, comme les "points critiques" au-delà desquels le changement climatique devient cumulatif. Et il y a d’autres choses dont nous ne parvenons pas à prendre conscience avant qu’elles ne se produisent. (...)

Il y a un célèbre économiste qui a cherché à imaginer ces choses. Martin Weitzman a écrit en 2009 un article intitulé "On modeling and interpreting the economics of catastrophic climate change". Les équations sont complexes, mais l’idée est simple et facile à comprendre : s’il y a un risque qu’une énorme catastrophe se produise, alors l’analyse coût-bénéfices standard ne fait pas grand sens. Weitzman a écrit :

"Peut-être que finalement les économistes du changement climatique pourraient se rendre utiles en se préservant de présenter une estimation coûts-bénéfices pour ce qui est de façon inhérente une situation extrême avec une exposition à des pertes potentiellement sans limites comme si elle était précise et objective. (…) La netteté artificielle présentée par les analyses coûts-avantages des modèles d’évaluation intégrés conventionnels est particulièrement et exceptionnellement trompeuse en comparaison avec les situations plus ordinaires qui ne concernent pas le changement climatiques qui font habituellement l’objet d’analyses coûts-avantages."

Weitzman a essayé de nous prévenir. Alors que beaucoup s’attendaient à ce qu’il partage le prix Nobel avec Nordhaus, il a été snobé, ce qui constitue à mes yeux l’une des plus graves erreurs du comité. (...) »

Noah Smith, « Why has climate economics failed us? », 13 avril 2021. Traduit par Martin Anota



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