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dimanche 20 octobre 2019

Les liens de la semaine



Autour du prix Nobel d'économie


Croissance, fluctuations et crises

  • Économie mondiale : ralentissement synchronisé et perspectives précaires (Gita Gopinath)
  • La croissance de la Chine durablement aggravée par la guerre commerciale, dixit le FMI (La Tribune)
  • La croissance de la Chine au plus bas depuis presque 30 ans (Le Monde)
  • Perspectives économique 2019-2021 (OFCE)
  • Le Portugal en panne d’investissement (Alter éco)
  • L’écart de croissance observé aujourd’hui entre l’Allemagne et la France est-il durable ou transitoire ? (Patrick Artus)
  • Une grande inquiétude: la faiblesse de la croissance potentielle de la zone euro (Patrick Artus)


GRAPHIQUE Prévisions de croissance du PIB (en %)

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source : FMI (2019)

Environnement et ressources naturelles

  • Le changement climatique n'épargnera pas la croissance à long terme des pays riches (A la marge)
  • La "circulation du capital" proposée par Thomas Piketty est anti-écologique… à 50 % ! (Jean Gadrey)


Concurrence


Monnaie et finance

  • La Libra verra-t-elle le jour ? (Bruno Eichengreen)
  • Bulle financière : être ou ne pas être ? (Société Générale)
  • Des taux plus bas plus longtemps : une hausse de la vulnérabilité peut peser sur la croissance (FMI)
  • Dans 5 ans, dans 10 ans, les banques centrales des pays de l’OCDE seront fortement critiquées pour ce qu’elles font aujourd’hui (Patrick Artus)
  • La Réserve Fédérale et la BCE sont maintenant confrontées à la croissance potentielle : pourquoi rendre la politique monétaire encore plus expansionniste? (Patrick Artus)
  • Zone euro : la baisse des taux d’intérêt a soutenu la solvabilité des emprunteurs mais n’a pas soutenu l’accumulation de capital (Patrick Artus)
  • Que reflètent les taux d’intérêt réels à long terme très bas? (Patrick Artus)


GRAPHIQUE PER de Shiller

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source : Société générale (2019)

Zoom sur la BCE

  • Comment expliquer l’aggravation des divergences d’opinion à la BCE ? (Eric Dor)
  • Le rejet de la BCE par l’Allemagne (Patrick Artus)
  • Y a-t-il un risque de déflation dans la zone euro qui justifierait les taux d’intérêt négatifs ? (Patrick Artus)
  • Zone euro : on va finir par croire les néo-fishériens (Patrick Artus)
  • L’hétérogénéité présente de la zone euro ne simplifie pas le travail de la BCE (Patrick Artus)


Politique budgétaire

  • Peut-on mettre un terme à la stagnation synchronisée ? (Project Syndicate)
  • Quelles sont les marges de manœuvre pour les finances publiques françaises dans un univers de taux d’intérêt durablement bas à l’horizon 2030 ? (OFCE)
  • Zone euro : si on juge qu’il y a insuffisance de la demande, pourquoi faire porter tout l’ajustement à la politique monétaire? (Patrick Artus)
  • L’Allemagne va changer d’avis sur sa politique budgétaire (Patrick Artus)
  • Le lien entre politique monétaire et politique budgétaire dans la zone euro : la vue des flux et la vue des stocks (Patrick Artus)


Revenus et fiscalité

  • Fiscalité du capital: la France se rapproche de ses partenaires (Cette & Cohen)
  • Quelles leçons tirer des réformes de la fiscalité des revenus du capital ? (IPP)
  • Pays de l’OCDE : un bilan de l’utilisation de la hausse des profits (Patrick Artus)
  • OCDE : tout serait plus simple si le partage des revenus était normal (Patrick Artus)


Commerce international

  • L’Europe, l’OMC et les tensions sino-américaines (Philippe Waechter)
  • Face aux sanctions américaines, l’UE dit n’avoir "pas d’autre choix" que des représailles (Le Monde)
  • Le libre-échange en Afrique, au-delà des obstacles, la croissance (Le Monde)
  • Ouverture des échanges entre l’OCDE et les pays émergents: il faut comprendre qu’il y a trois types d’emplois dans les pays de l’OCDE (Patrick Artus)
  • La spécialisation productive et la compétitivité-coût de la France sont meilleures que celles de l’Allemagne (Patrick Artus)


Intégration européenne

  • Brexit : un accord sur le fil (Alter éco)
  • Le Brexit en schéma : que peut-il se passer après le nouvel accord conclu entre Londres et Bruxelles ? (Le Monde)
  • Brexit : amer compromis pour l’Europe (Le Monde)
  • Trois lectures de l’échec de Sylvie Goulard à la Commission (The Conversation)
  • Est-on sûr que la réaction de politique économique de l’Allemagne à la récession en Allemagne est bonne pour les autres pays de la zone euro? P(Patrick Artus)


Migration


Lien social




Travail, emploi, chômage

  • Malheureusement, le travail est bel et bien pénible (Alter éco)
  • Le coût économique de la sous-estimation du "travail de femme" (FMI)
  • Pourquoi les femmes qui travaillent s’attirent plus de reproches à la maison (Alter éco)
  • France : à quel niveau est le taux de chômage structurel (incompressible)? (Patrick Artus)


Inégalités et justice sociale


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Politique

  • Après les affaires Balkany, les limites de la scandalisation médiatique (AOC)
  • Discordance des temps : le résistible déclin du régime de la V? République (The Conversation)
  • À Minneapolis, Trump installe un climat de guerre civile (Télos)
  • Trump sera-t-il destitué? (Project Syndicate)
  • Catalogne : sortir de l’impasse (Le Monde)
  • Pologne et Hongrie, les limites de l’illibéralisme (Le Monde)
  • Tunisie : avec Kaïs Saïed, la percée électorale des populistes (The Conversation)





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lundi 14 octobre 2019

Prix Nobel 2019 : Banerjee, Duflo et Kremer cherchent à réduire la pauvreté dans le monde

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« Quelle est la meilleure façon de concevoir des mesures qui réduisent la pauvreté dans le monde ? En utilisant une recherche innovante basée sur des expériences de terrain (field experiments), Abhijit Banerjee, Esther Duflo et Michael Kremer ont jeté les bases pour répondre à cette question qui est si vitale pour l’humanité.

Au cours des deux dernières décennies, les niveaux de vie des populations se sont significativement améliorés presque partout dans le monde. Le bien-être économique (mesuré avec le PIB par tête) a doublé dans les pays les plus pauvres entre 1995 et 2018. La mortalité infantile a diminué de moitié par rapport à 1995 et la proportion d’enfants scolarisés est passée de 56 % à 80 %.

Malgré ces progrès, de gigantesques défis demeurent. Plus de 700 millions de personnes vivent toujours avec des revenus extrêmement faibles. Chaque année, cinq millions d’enfants meurent avant leur cinquième anniversaire, souvent en raison de maladies qui auraient pu être évitées ou soignées avec des traitements simples et relativement peu chers. La moitié des enfants dans le monde quittent toujours l’école sans maitriser la lecture et des notions en mathématique.

Une nouvelle approche pour réduire la pauvreté dans le monde


De façon à combattre la pauvreté dans le monde, nous devons identifier les formes d’action les plus efficaces. Abhijit Banerjee, Esther Duflo et Michael Kremer ont montré comment l’on pouvait s’attaquer au problème de la pauvreté dans le monde en le morcelant en plusieurs questions plus petites, mais plus précises, au niveau des groupes ou des individus. Ils ont ensuite répondu à chacune de ces questions en utilisant une expérience de terrain spécialement conçue. Au cours des vingt dernières années, cette approche a complètement refaçonné la recherche dans le domaine de l’économie du développement. Cette nouvelle recherche fournit désormais un flux régulier de résultats concrets, contribuant à réduire les problèmes de pauvreté dans le monde.

Cela fait longtemps que l’on a conscience des différences dans la productivité moyenne entre les pays riches et les pays pauvres. Cependant, comme Banerjee et Duflo l’ont noté, la productivité diffère fortement, pas seulement entre les pays riches et les pays pauvres, mais aussi au sein même des pays pauvres. Certains individus ou certaines entreprises utilisent la dernière technologie disponible, tandis que d’autres (qui produisent des biens ou services similaires) utilisent des moyens de production obsolètes. La faible productivité moyenne est donc largement due à certains individus ou certaines entreprises à la traîne. Est-ce que cela reflète un problème d’accès au crédit, à des politiques mal conçues ou au fait que les gens trouvent cela difficile de prendre des décisions d’investissement parfaitement rationnelles ? Cette approche de recherche conçue par les lauréats de cette année traite de ces questions.

Les premières expériences de terrain dans les écoles


Les premières études des lauréats ont examiné les problèmes relatifs à l’éducation. Quelles interventions accroissent les résultats éducationnels au coût le plus faible ? Dans les pays à faible revenu, les manuels sont rares et les enfants vont souvent à l’école en ayant faim. Est-ce que les résultats des élèves s’amélioreraient s’ils avaient accès à davantage de manuels ? Ou serait-il plus efficace de leur donner des repas gratuits à l’école ? Au milieu des années quatre-vingt-dix, Michael Kremer et ses collègues décidèrent de déplacer une partie de leur recherche de leurs universités au nord-est des Etats-Unis vers les campagnes à l’ouest du Kenya de façon à répondre à ce type de questions. Ils réalisent plusieurs expériences de terrain en partenariat avec une organisation local non gouvernementale (ONG).

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Pourquoi est-ce que ces chercheurs choisirent d’utiliser les expériences de terrain ? Eh bien, si vous voulez examiner l’effet de l’introduction de manuels supplémentaires sur les résultats scolaires des élèves, par exemple, comparer simplement les écoles avec différents accès aux manuels ne constitue pas une approche viable. Les écoles peuvent différer les unes des autres de plusieurs façons : les familles les plus riches achètent habituellement plus de livres pour leurs enfants, les notes sont généralement meilleures dans les écoles où moins d’enfants sont très pauvres, et ainsi de suite. Une façon de contourner ces difficultés est de s’assurer que les écoles qui font l’objet d’une comparaison aient les mêmes caractéristiques en moyenne. On peut y parvenir en laissant le hasard décider quelles écoles sont à placer dans tel ou tel groupe de comparaison, une vieille intuition qui sous-tend la longue tradition d’expérimentations dans les sciences naturelles et en médecine. Contrairement aux essais cliniques traditionnels, Banerjee, Duflo et Kremer ont utilisé les expériences de terrain dans lesquelles ils étudient comment les individus se comportent dans leurs environnements quotidiens.

Kremer et ses collègues sélectionnèrent de nombreuses écoles qui avaient besoin d’un soutien et les répartirent aléatoirement en différents groupes. Les écoles reçurent toutes des ressources supplémentaires, mais sous des formes différentes et en différents instants selon le groupe. Dans une étude, un groupe reçut plus de manuels, tandis qu’une autre étude examina les repas gratuits à l’école. Parce que le hasard avait déterminé quelles écoles recevraient telles ou telles ressources, il n’y avait pas de différences moyennes entre les différents groupes au début de l’expérience. Les chercheurs purent donc lier de façon crédible les différences dans les résultats en matière d’apprentissage aux différences dans l’attribution des soutiens. Les expériences montrèrent que ni un supplément de manuels, ni les repas gratuits à l’école ne firent une différence dans les résultats scolaires. Si les manuels présentaient un quelconque effet positif, cela ne s’appliquait qu’aux meilleures élèves.

Les dernières expériences de terrain ont montré que le principal problème dans beaucoup de pays à faible revenu n’est pas le manque de ressources. Le plus gros problème est que l’enseignement n’est pas suffisamment adapté aux besoins des élèves. Dans la première de ces expérimentations, Banerjee, Duflo et leurs coauteurs étudièrent les programmes de tutorat pour les élèves dans deux villes indiennes. Des écoles à Bombay et Vadodara reçurent un plus grand accès aux nouveaux auxiliaires pédagogiques qui soutinrent les enfants avec des besoins spécifiques. Ces écoles furent ingénieusement et aléatoirement placées dans différents groupes, permettant aux chercheurs de mesurer de façon crédible les effets des auxiliaires pédagogiques. L’expérience montra clairement que cibler les élèves les plus en difficulté était une mesure efficace à court terme comme à moyen terme.

Ces premières études au Kenya et en Inde furent suivies par plusieurs autres expériences de terrain dans d’autres pays, se focalisant sur d’importants domaines tels que la santé, l’accès au crédit et l’adoption de nouvelles technologies. Les trois lauréats furent en première ligne de cette recherche. Grâce à leurs travaux, les expériences de terrain sont devenues la méthode standard des économistes du développement lorsqu’il s’agit d’étudier les effets de mesures pour atténuer la pauvreté.

Des expériences de terrain liées à la théorie


Des expériences bien conçues sont particulièrement fiables ; elles ont une validité interne. Cette méthode a été fréquemment utilisée dans les essais cliniques traditionnels pour de nouveaux médicaments qui ont recruté spécialement des participants. La question a souvent été si un traitement particulier avait ou non un effet statistiquement significatif.

Les expériences conçues par Banerjee, Duflo et Kremer ont deux aspects distincts. Premièrement, les participants prenaient leurs décisions dans leur environnement quotidien, que ce soit dans le groupe d’intervention ou dans le groupe de contrôle. Cela signifie que les résultats de l’examen d’une nouvelle mesure de politique publique, par exemple, pouvaient souvent être appliqués sur place.

Deuxièmement, les lauréats s’appuyèrent sur l’intuition fondamentale que l’essentiel de ce qu’ils voulaient améliorer (par exemple les résultats scolaires) reflètent diverses décisions individuelles (par exemple de la part des élèves, de leurs parents ou des professeurs). Des améliorations soutenables requièrent donc une compréhension des raisons pour lesquelles les gens prennent les décisions qu’ils prennent, les forces motrices derrière leurs décisions. Non seulement Banerjee, Duflo et Kremer testèrent si une intervention donnée fonctionnait (ou non), mais ils cherchèrent aussi à savoir pourquoi.

Pour étudier les incitations, les restrictions et l’information qui motiva les décisions des participants, les lauréats utilisèrent la théorie des contrats et l’économie comportement qui furent respectivement récompensées par le prix de sciences économiques en 2016 et 2017.

La généralisation des résultats


Une question clé est si les résultats expérimentaux ont une validité externe ; en d’autres mots, si les résultats s’appliquent à d’autres contextes. Est-il possible de généraliser les résultats des expérimentations dans les écoles kényanes aux écoles indiennes ? Est-ce que cela fait une différence si c’est une ONG spécialisée plutôt qu’une administration publique qui procède à une intervention particulière visant à améliorer la santé ? Que se passe-t-il si une intervention expérimentale est menée sur une plus grande échelle, à partir d’un petit groupe d’individus pour inclure davantage de personnes ? Est-ce que l’intervention affecte aussi les individus en-dehors du groupe d’intervention, parce qu’ils sont évincés de l’accès aux ressources rares ou font face à des prix plus élevés ?

Banerjee, Duflo et Kremer ont aussi été en première ligne de la recherche sur la question de validité externe et développé de nouvelles méthodes qui considèrent les effets d’éviction et d’autres effets de débordement. Relier étroitement les expériences à la théorie économique accroît aussi les opportunités pour que les résultats soient généralisés, comme les schémas fondamentaux du comportement ont souvent une incidence dans des contextes élargis.

Les résultats concrets


Ci-dessous nous présentons quelques exemples de conclusions spécifiques tirées du type de recherche initié par Banerjee, Duflo et Kremer, en plaçant l’emphase sur leurs propres études.

L’éducation : Nous avons maintenant une bonne perspective sur les principaux problèmes dans les écoles de plusieurs pays pauvres. Les programmes et l’enseignement ne correspondent pas aux besoins des élèves. Il y a un fort niveau d’absentéisme parmi les enseignants et les institutions éducatives sont généralement défaillantes.

L’étude que nous avons mentionnée réalisée par Banerjee, Duflo et leurs coauteurs a montré que le soutien ciblé pour les élèves faibles avait de forts effets positifs, même à moyen terme. Cette étude était le départ d’un processus interactif, dans lequel les résultats de nouvelles études allèrent main dans la main avec des programmes menés sur des échelles de plus en plus grandes pour aider les élèves. Ces programmes ont concerné plus de 100.000 écoles indiennes.

D’autres expériences de terrain étudièrent le manque d’incitations claires et d’accountability pour les enseignants, qui se traduisait par un fort absentéisme. Une façon de stimuler la motivation des enseignants était de les employer sur des contrats de court terme qui pouvaient être prolongés s’ils obtenaient de bons résultats. Duflo, Kremer et leurs coauteurs comparèrent les effets de l’emploi des enseignants employés sur de tels contrats en réduisant le nombre d’élèves pour les enseignants employés de façon permanente. Ils constatèrent que les élèves qui avaient des enseignants employés sur des contrats courts avaient des résultats significativement meilleurs, mais que la réduction du nombre d’élèves par enseignant employé sur des contrats permanents n’avait pas d’effets significatifs.

Globalement, cette nouvelle recherche basée sur les expériences autour de l’éducation dans les pays à faible revenu montre que les ressources additionnelles sont, en général, de valeur limitée. Cependant, les réformes éducationnelles qui adaptent l’enseignement aux besoins des élèves sont de grande valeur. Améliorer la gouvernance des écoles et demander plus de responsabilité de la part des enseignants qui ne font pas leur boulot sont aussi des mesures efficaces en termes de coûts.

La santé : Un problème important est si la médecine et les soins de santé doivent être payants et, si c’est le cas, quel doit être leur prix. Une expérience de terrain réalisée par Kremer et ses coauteurs ont cherché comment la demande de comprimés de déparasitage était affectée par le prix. Ils constatèrent que 75 % des parents donnèrent à leurs enfants ces comprimés quand leur distribution était gratuite, contre 18 % quand ils coûtaient moins d’un dollar américain, ce qui était déjà fortement subventionné. En conséquence, plusieurs expériences similaires ont constaté la même chose : les pauvres sont extrêmement sensibles au prix en ce qui concerne les investissements dans la santé préventive.

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Une faible qualité de service est une autre explication pourquoi les familles pauvres investissent si peu dans les mesures préventives. Un exemple est que le personnel dans les centres de santé qui sont responsables de la vaccination est souvent absent au travail. Banerjee, Duflo et leurs coauteurs cherchèrent à savoir si les cliniques de vaccination mobiles (où l’équipe soignante était toujours sur place) pouvaient régler le problème. Les taux de vaccination triplèrent dans les villages qui furent sélectionnés aléatoirement pour avoir accès à ces cliniques, à 18 % contre 6 %. Cette part augmenta davantage, à 39 %, lorsque les familles recevaient un sac de lentilles en bonus quand ils vaccinèrent leurs enfants. Parce que la clinique mobile avait un niveau élevé de coûts fixes, le coût total par vaccination diminua de moitié, malgré les dépenses additionnelles en lentilles.

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La rationalité limitée : Dans l’étude sur la vaccination, les incitations et une plus grande disponibilité des soins ne résolvent pas complètement le problème, dans la mesure où 61 % des enfants restaient partiellement immunisés. Le faible taux de vaccination dans plusieurs pays pauvres a probablement d’autres causes, dont notamment le fait que les gens ne soient pas toujours complètement rationnels. Cette explication peut aussi éclairer d’autres observations qui, du moins initialement, apparaissent difficiles à comprendre.

L’une de ces observations est que beaucoup de gens sont réticents à adopter la technologie moderne. Dans une expérimentation de terrain intelligemment conçue, Duflo, Kremer et leurs coauteurs cherchèrent à comprendre pourquoi les petits exploitants (en particulier en Afrique subsaharienne) n’adoptaient pas des innovations relativement simples, telles que les engrais artificiels, alors même qu’ils en tireraient de grands bénéfices. Une explication est le biais vis-à-vis du présent : le présent prend une grande place dans la conscience des gens, si bien qu’ils tendent à reporter leurs décisions d’investissement. Le lendemain, ils font de nouveau face à la même décision et choisissent à nouveau de reporter l’investissement. La conséquence peut être un cercle vicieux où les individus n’investissent pas dans l’avenir, même si c’est dans leur intérêt à long terme de le faire.

La rationalité limitée a d’importantes implications pour la conception de la politique publique. Si les individus présentent un biais vis-à-vis du présent, alors les subventions temporaires sont plus efficaces que les subventions permanentes : une offre qui s’applique seulement ici et aujourd’hui réduit les incitations à retarder l’investissement. C’est exactement ce que Duflo, Kremer et leurs coauteurs ont découvert dans leur expérimentation : les subventions temporaires avaient un effet considérablement plus fort sur l’usage de l’engrais que les subventions permanentes.

Le microcrédit : Les économistes du développement ont aussi utilisé les expériences de terrain pour évaluer les programmes qui ont déjà été mis en œuvre à grande échelle. Un exemple est l’introduction massive de microprêts dans divers pays, chose qui avait été accueillie avec optimisme. Banerjee, Duflo et leurs coauteurs ont réalisé une étude initiale sur un programme de microcrédit qui se focalisa sur des ménages pauvres dans la métropole indienne d’Hyderabad. Leurs expériences de terrain montrèrent des effets positifs assez faibles sur les investisseurs des petites entreprises existantes, mais ils ne trouvèrent pas d’effets sur la consommation ou d’autres indicateurs de développement, que ce soit 18 ou 36 mois après. Des expériences similaires menées dans des pays comme la Bosnie-Herzégovine, l’Ethiopie, le Maroc, le Mexique et la Mongolie ont abouti à des résultats similaires.

L’influence sur la politique publique


Les travaux de Banerjee, Duflo et Kremer ont eu des effets clairs sur la politique publique, que ce soit directement ou indirectement. Naturellement, il est impossible de mesurer précisément dans quel mesure leurs recherches ont contribué façonner les politiques menées dans divers pays. Cependant, il est parfois possible de tirer une ligne droite de la recherche vers la politique.

Certaines des études que nous avons mentionnées ont en effet eu un impact direct sur la politique publique. Les études sur le tutorat ont fourni des arguments pour des programmes de soutien à grande échelle qui concernent désormais plus de cinq millions d’enfants en Inde. Les études sur le déparasitage ont non seulement montré que le déparasitage rapportait des bénéfices de santé manifestes pour les écoliers, mais aussi que leurs parents étaient très sensibles au prix. En accord avec ces résultats, l’OMS recommande que les soins médicaux soient fournis gratuitement à plus de 800 millions d’écoliers vivant dans les zones où plus de 20 % d’entre eux ont un type spécifique d’infection parasitaire.

Il y a aussi des estimations grossières du nombre de personnes qui ont été affectées par ces résultats d’études. L’une de ces estimations provient d’un réseau de recherche mondial que Banerjee et Duflo ont contribué à créer (J-PAL) ; les programmes qui ont été menés sur une plus grande échelle après évaluation par les chercheurs du réseau ont concerné plus de 400 millions de personnes. Cependant, cela sous-estime clairement l’impact total de la recherche parce que beaucoup d’économistes du développement ne sont pas affiliés à J-PAL. Les travaux pour combattre la pauvreté impliquent aussi de ne pas investir l’argent dans des mesures inefficaces. Les gouvernements et les associations ont libéré d’amples ressources pour des mesures plus efficaces en fermant plusieurs programmes qui furent évalués en utilisant des méthodes fiables et qui se révélèrent être inefficaces.

Les recherches de Banerjee, Duflo et Kremer ont aussi eu une influence indirecte, en changeant le fonctionnement des organisations publiques et privées. De façon à prendre de meilleures décisions, accroître le nombre d’organisations qui combattent la pauvreté mondiale a systématiquement commencé par une évaluation des nouvelles mesures, souvent en utilisant les expériences de terrain.

Les lauréats de cette année ont joué un rôle décisif pour refaçonner la recherche dans l’économie du développement. Au cours des vingt dernières années, le sujet est devenu une zone florissante, essentiellement expérimentale, de l’économie orthodoxe. Cette nouvelle recherche fondée sur l’expérimentation a déjà contribué à réduire la pauvreté dans le monde et a un grand potentiel pour améliorer davantage la vie des personnes les plus pauvres sur la planète. »

L'Académie royale des sciences de Suède, « Research to help the world’s poor. Popular science background », 14 octobre 2019. Traduit par Martin Anota

dimanche 13 octobre 2019

Les liens de la semaine

Autour des sciences économiques et sociales


Capitalisme... Autour du livre de Branko Milanovic


Croissance, fluctuations et crises

  • Le cycle d’affaires est-il symétrique ? (D'un champ l'autre)
  • L'économie française se maintient au troisième trimestre (La Tribune)
  • Comme un fantôme de récession (Jean-Marc Vittori)
  • La croissance des Etats-Unis continue : pourquoi ? (Patrick Artus)
  • La piste des anticipations auto-réalisatrices (Patrick Artus)
  • Peut-on éviter une récession quand l’industrie est en récession ? (Patrick Artus)
  • Les questions compliquées auxquelles il faut répondre aujourd’hui avant de faire une prévision de croissance pour les pays de l’OCDE (Patrick Artus)
  • Les variables financières, un complément utile pour la prévision de PIB ? (Banque de France)


GRAPHIQUE Répartition des pays développés selon le taux d'inflation (en %)

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source : The Economist (2019)

Inflation

  • Comprend-on encore ce qui détermine l’inflation? (Patrick Artus)
  • Pourquoi le dynamisme des salaires n’a‑t‑il pas fait augmenter l’inflation en zone euro ? (Banque de France)


GRAPHIQUE Répartition des pays en développement selon le taux d'inflation (en %)

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source : The Economist (2019)

Environnement et ressources naturelles

  • Londres, Paris ou Berlin : Extinction Rebellion lance des blocages dans le monde entier (Le Monde)
  • "Les militants d’Extinction Rebellion craignent moins la prison que le réchauffement climatique" (Alter éco)
  • Convention Climat : des citoyens qui n’ont pas froid aux yeux (Alter éco)
  • Si on arrête la croissance des pays de l’OCDE, est-ce assez pour réaliser les objectifs climatiques ? (Patrick Artus)
  • Mesures budgétaires visant à freiner le changement climatique (FMI)


Démographie, immigration

  • Immigration : pourquoi Emmanuel Macron fait fausse route (Guillaume Duval)
  • Immigration : ce qui a changé dans le discours politique (Hippolyte D'albis)
  • La baisse de l’espérance de vie aux États-Unis depuis 2014 (INED)


GRAPHIQUE Espérance de vie à la naissance, 1960-2017

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source : INED (2019)

Monnaie et finance

  • Les conséquences sociales de la dette : une insolente minimisation (AOC)
  • La mécanique de l'épargne tourne à l'envers (Jean-Marc Vittori)
  • Que peut faire une banque centrale d’encore plus non conventionnel ? (Patrick Artus)
  • BCE : on est bien loin du "leaning against the wind" (Patrick Artus)
  • Que penser de la critique de la BCE par les anciens banquiers centraux ? (Patrick Artus)
  • Zone euro : voit-on à l’œuvre les canaux habituels de transmission de la politique monétaire ? (Patrick Artus)
  • Peut-être la BCE utilise-t-elle une "vieille macroéconomie" (Patrick Artus)
  • La BCE se laisse dominer par les Etats (Patrick Artus)


Politiques conjoncturelles

  • Allemagne versus BCE (Project Syndicate)
  • Notre boîte à outils économique se vide (Project Syndicate)
  • Si la croissance ralentit vraiment aux Etats-Unis et dans la zone euro, quelles sont les marges de manœuvre des politiques économiques ? (Patrick Artus)
  • Que se passe-t-il si on enlève ses "béquilles" à l’économie française ? (Patrick Artus)
  • Les deux inconvénients possibles d’un déficit public élevé (Patrick Artus)
  • Quel modèle macroéconomique simple utiliser aujourd’hui ? (Patrick Artus)


Fiscalité

  • Impôt sur les entreprises: en finir avec les demi-mesures (Joseph Stiglitz)
  • Les multinationales vont enfin payer un impôt juste ? (Alter éco)


Commerce international

  • Marginalisation commerciale de l'Afrique (Fabien Candau)
  • Les pays en développement, victimes collatérales de la guerre commerciale Chine-Etats-Unis (La Tribune)
  • Les chaînes de valeur, nouvelles voies de développement, selon la Banque mondiale (Le Monde)
  • Splendeur et démesure des Nouvelles Routes de la Soie (Alter éco)


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Finance internationale

  • Que feront les Etats-Unis s’il y a afflux de capitaux sur le dollar ? (Patrick Artus)
  • Les Etats-Unis sous-épargnent et la zone euro sur-épargne : qui a raison ? (Patrick Artus)
  • L’importance extrême du rôle de monnaie de réserve du dollar pour la politique économique des Etats-Unis (Patrick Artus)
  • Quels problèmes dans le système monétaire international ? (Patrick Artus)
  • Depuis quand les pays de l’OCDE ne sont-ils plus en autarcie ? Que se passait-il en autarcie ? (Patrick Artus)
  • Que signifie le vieillissement de la population pour la position extérieure nette ? (Banque de France)


Intégration européenne


Inégalités

  • Inégalités : quand la famille s’en mêle (Nicolas Frémeaux)
  • "L’accès à la propriété en France reste moindre pour les immigrés d’Afrique du Nord" (Le Monde)
  • D’où vient le sentiment de pauvreté en France ? (Patrick Artus)
  • Des disparités croissantes : les inégalités régionales dans les pays avancés (FMI)
  • Les indicateurs d’inégalités relatives sont-ils biaisés? (Guillaume Allègre)


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Redistribution, justice sociale

  • Réforme de l’ISF : le ruissellement ce n’est pas maintenant (Alter éco)
  • Simplification des politiques sociales: trop compliqué? (Julien Damon)
  • Supprimons la pauvreté avec le revenu minimum unique (Alter éco)
  • Aux origines de l’État-providence. Enquête sur une expression controversée (La Vie des idées)


Travail, emploi, chômage




Politique

  • Echec de Sylvie Goulard à la Commission européenne : les leçons d’un camouflet pour Emmanuel Macron (Le Monde)
  • Comment expliquer la soudaine popularité de Jacques Chirac ? (Luc Rouban)
  • France: clivages politiques et clivages sociaux (Gérard Grunberg)
  • Brexit : l’immobilisme dynamique du Labour Party (AOC)
  • Les jeunes irakiens rejettent toute la classe politique (Alter éco)





lire la précédente revue de presse

lire le sociorama de Xavier Molénat

vendredi 11 octobre 2019

Martin Weitzman, cet économiste du changement climatique qui a bouleversé ma vision du monde

« J’ai lu beaucoup d’articles d’économie, mais je n’ai pas beaucoup lu d’articles d’économie qui me fassent réfléchir, qui me fassent dire "cela change tout". Mais Martin Weitzman en a écrit un. Je me souviens très bien de l’endroit où j’étais lorsque je l’ai lu. Même pour un intello comme moi, ce n’est pas habituel.

Le professeur Weitzman s’est donné la mort fin août. Il avait 77 ans et on dit qu’il s’inquiétait beaucoup de perdre sa lucidité.

La triste disparition de Weitzman m’a amené à réfléchir sur ce qui a pu, dans cet article, autant me frapper. C’était un commentaire à propos du rapport de Lord Nicholas Stern sur l’économie du changement climatique. Weitzman a gentiment démoli le rapport Stern ("exact pour de mauvaises raisons") et a présenté une vision alternative du problème.

Pour ceux d’entre nous qui pensent que le changement climatique nécessite une action ferme et urgente, il y a deux faits dérangeants à prendre en compte. Le premier est que ses répercussions les plus inquiétantes (notamment les déluges, les mauvaises récoltes et les maladies) vont mettre plusieurs décennies, voire plusieurs siècles, avant de pleinement se manifester. Le deuxième est que, dans la mesure où le monde s’est fortement enrichi, les générations futures sont susceptibles d’être bien plus riches que nous ne le sommes.

Ces deux faits dérangeants nous amènent à conclure qu’il ne faudrait pas faire quelque chose de trop cher à court terme.

Voici une petite analogie. Imaginez que je découvre un problème d’humidité encore naissant dans mon logement. Un expert me dit que si je dépense 1.000 euros aujourd’hui, cela économisera 5.000 euros à mes arrière-petits-enfants en travaux de réparation dans un siècle. A première vue, il semble que je devrais régler ce problème d’humidité. Après réflexion, il pourrait être égoïste que je dépense ainsi cette somme aujourd’hui. Il vaudrait mieux que je place 1.000 euros en Bourse pour le compte de mes arrière-petits-enfants. Avec un taux de rendement réel de 3 % par an, cette somme rapporterait 20.000 euros ; avec un rendement de 5 %, elle rapporterait 130.000 euros. Dans tous les cas, mes arrière-petits-enfants ne seraient-ils pas plus riches que je ne le suis, tout comme je suis bien plus riche que ne l’étaient mes arrière-grands-parents ? Pourquoi s’inquiéter ? Mes arrière-petits-enfants pourront facilement régler le problème.

Cette simplification excessive des complexités du changement climatique permet d’évoquer quelque chose d’important. L’appel à l’action lancé par Lord Stern dépend du fait que nos descendants très riches vivant dans un avenir très éloigné prennent un poids important dans nos calculs. Il est difficile (pas impossible, mais difficile), de concilier cela avec la façon par laquelle nous nous comportons concernant d’autres problèmes, personnels ou sociaux. Nous ne mettons tout simplement pas de côté les neuf dixièmes de notre revenu pour en faire bénéficier les générations futures.

Weitzman a été l’un des économistes les plus importants qui aient soulevé ce problème. Mais il nous a ensuite demandé d’envisager le risque d’effets d’emballement. Un exemple : à mesure que le permafrost arctique fond, un large volume de méthane, un puissant gaz à effet de serre, est susceptible de s’en échapper. D’autres économistes ont reconnu le problème des "risques extrêmes" (tail risks), qui ne sont pas pris en compte dans les scénarii considérés comme les plus probables, mais personne n’a autant réfléchi à ces risques que Weitzman.

Les estimations centrales peuvent nous tromper. Le scénario le plus probable est que le changement climatique va provoquer des dégâts significatifs, mais gérables, pour les générations futures. Par exemple, l’Organisation Mondiale de la Santé estime qu’entre 2030 et 2050, le changement climatique pourrait provoquer 250.000 morts supplémentaires chaque année, en raison de menaces comme la malaria, l’exposition aux fortes chaleurs et la malnutrition, un problème moins grave que la pollution de l’air locale et la pollution atmosphérique à l’intérieur des habitations, un problème qui tue 8 millions de personnes chaque année. Si nous nous focalisons sur la prévision centrale, c’est la pollution atmosphérique au niveau local qui devrait retenir l’essentiel de notre attention.

Ce n’est seulement que lorsque que nous prenons en compte le risque extrême que nous réalisons à quel point le changement climatique pourrait être dangereux. La pollution atmosphérique locale ne va pas éradiquer l’humanité. Le changement climatique ne le fera probablement pas non plus. Mais il le peut. Quand nous achetons une assurance, ce n’est pas parce que nous nous attendons au pire, mais parce que nous savons que le pire peut se produire.

La contribution qui ouvre vraiment les yeux (du moins pour moi) a été l’explication de Weitzman que le pire scénario possible doit avoir un poids important dans les calculs rationnels. S’il y a une chance infime que le problème d’humidité donne à mes arrière-grands-enfants une pneumonie fatale, je ne dois pas l’ignorer. Et mes arrière-grands-enfants ne voudraient pas que je l’ignore : probablement riches, ils seraient heureux de sacrifier une petite fraction de leur revenu pour éviter de mourir hâtivement. Mais ils n’ont pas le choix. C’est moi qui l’ai.

Weitzman a été un homme particulièrement ingénieux. D’autres de ses contributions célèbres ont étudié l’arbitrage entre les taxes des émissions polluantes et les permis d’émissions, le problème de l’"Arche de Noé" de ce sur quoi il faut se focaliser quand il s’agit de préserver la biodiversité et l’un des premiers arguments en faveur d’un partage des profits des entreprises avec leurs salariés.

"Si nous ne pensons pas qu’une idée mérite le prix Nobel, nous ne devrions pas travailler dessus", a-t-il dit à un collègue. Certains économistes diraient qu’il a atteint cette norme plus d’une fois. Et ils ont été surpris d’apprendre qu’il ne partageait pas le prix Nobel l’année dernière, lorsque William Nordhaus a été récompensé pour ses travaux dans le domaine de l’économie du changement climatique.

Néanmoins, le message des récents travaux de Weitzman a influencé les débats sur le changement climatique : il ne faut pas ignorer les scenarii extrêmes. Ce que nous ne savons pas à propos du changement climatique est bien plus important, et bien plus dangereux, que ce que nous en savons. »

Tim Harford, « How this climate change economist changed my world ». Traduit par Martin Anota

mardi 8 octobre 2019

Relire Krugman

« (…) Je suis récemment revenue d’un voyage fascinant au Vietnam. Là-bas, j’ai suggéré que l’intégration régionale de l’Asie du sud-est pourrait constituer une stratégie de développement prometteuse pour le Vietnam, aussi bien que pour d’autres pays dans la région. La réaction a été vive et immédiate : ces pays seraient trop semblables pour approfondir l’intégration régionale. Ils produisent et exportent les mêmes produits. Ils se font concurrence, donc comment pourraient-ils bénéficier de l’intégration régionale ?

Ces réactions m’ont fait prendre conscience qu’il est peut-être temps de revenir aux années soixante-dix et de relire les travaux séminaux de Krugman sur cette question, des travaux pour lesquels il a reçu le prix Nobel d’économie en 2008, mais qui semblent aujourd’hui oubliés par certains responsables politiques.

A travers ses travaux, Krugman a cherché à expliquer pourquoi une part significative des échanges après la Seconde Guerre mondiale correspondait à des échanges entre pays similaires (par exemple, entre l’Allemagne et la France) qui échangeaient des produits similaires (par exemple des voitures). Ce constat était difficile à réconcilier avec la théorie traditionnelle du commerce international. Selon cette dernière, les pays échangent parce qu’ils sont différents ; par exemple, un pays abondamment doté en capital et en travail très qualifié tel que les Etats-Unis va produire et exporter des biens industriels et importer des produits qui utilisent beaucoup de travail peu rémunéré et peu qualifié, tandis qu’un pays comme le Bangladesh va faire exactement l’inverse. C’est ce qu’on appelle la théorie des "avantages comparatifs". Krugman a montré qu’il y a une autre raison pour laquelle les pays commercent : ils exploitent ainsi les économies d’échelle. Le commerce international permet aux pays de remplacer la production à petite échelle pour le marché local par une production à grande échelle pour le marché mondial. Par exemple, plutôt que de produire des Peugeot exclusivement pour le marché français, la France va les produire à un coût plus faible en de plus grandes quantités pour le marché européen. L’Allemagne fait la même chose avec les Volkswagen. Les consommateurs bénéficient non seulement de prix plus faibles, mais aussi d’une plus large variété. Le commerce international réussit sur les deux marges : l’exploitation des économies d’échelle permet de réduire les prix et le commerce (même entre pays similaires qui échangeraient des produits similaires) permet d’accroître la variété des produits (par exemple en offrant différents modèles de voitures)

Ce qu’on appelle la nouvelle théorie du commerce est devenu le paradigme dominant dans l’économie universitaire. Mais ensuite, la "vieille" théorie des avantages comparatifs a fait un impressionnant retour dans le monde réel. La libéralisation commerciale massive dans plusieurs pays en développement dans les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix, couplée à la baisse des coûts de transport et de communication, a permis au monde en développement d’intégrer le système commercial mondial. Ce qui s’ensuivit fut une explosion sans précédent du commerce international et une part croissante des échanges a été réalisée entre des pays dissemblables, par exemple entre les pays développés et les pays en développement, qui produisaient des produits différents. Ce nouveau schéma collait avec la théorie traditionnelle des avantages comparatifs : les pays développés se spécialisaient et exportaient des produits intensifs en capital et en qualifications (par exemple des biens d’équipement, des instruments de précision), tandis que les pays en développement exportaient des produits intensifs en travail peu qualifié (par exemple des vêtements ou des chaussures).

Les réactions au Vietnam reflètent ce retour de la pensée articulée autour des avantages comparatifs, une vision des choses qui considère que les différences entre pays constituent une condition importante pour le commerce. Cependant, ce modèle du commerce pourrait se retrouver sous pression dans un avenir proche. L’intégration des pays en développement au système commercial mondial était dans une large mesure la conséquence de l’adoption de politiques d’ouverture commerciale qui incluaient les libéralisations unilatérales dans plusieurs pays, les accords commerciaux et l’appartenance à l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC).

L’accentuation des tensions commerciales et de l’incertitude à propos de l’avenir du multilatéralisme remet en question les politiques d’ouverture. Et avec cela, c’est l’incertitude à propos de l’avenir du commerce entre pays dissemblables qui s’accentue. Dans un tel environnement, il est temps pour la théorie de Krugman de faire son retour. L’argument en faveur de l’intégration régionale est un argument en faveur du commerce fondé sur les économies d’échelle et l’attrait des consommateurs pour la variété. Les pays n’ont pas à être différents pour tirer profit du commerce. Plutôt que de se voir comme des concurrents, le Vietnam et consort devraient redécouvrir Krugman. »

Pinelopi Goldberg, « Rediscovering Krugman », 30 septembre 2019. Traduit par Martin Anota

lundi 7 octobre 2019

Le retour de la politique budgétaire ?

« Alors que nous entrons dans le dernier trimestre de l’année 2019 (et de la décennie), les indicateurs conjoncturels suggèrent que l’économie mondiale ralentit, notamment en raison de plusieurs tendances structurelles. Il y a de nombreux problèmes qui retiennent notre attention, que ce soit le changement climatique, la résistance des microbes aux vaccins, le vieillissement démographique, le déficit des systèmes de soin et de santé, les niveaux élevés d’endettement et la guerre commerciale en cours.

Mais comme le dit le vieux proverbe, on ne doit jamais gâcher une crise. L’un des pays qui essuient le plus les contrecoups des tensions commerciales en cours est l’Allemagne, où les autorités semblent enfin prendre conscience de la nécessité d’adopter une relance budgétaire fondée sur les investissements favorables à la productivité. De même, en proie au chaos généré par le Brexit, le Royaume-Uni considère aussi l’option de la relance budgétaire. Tout comme la Chine, qui cherche des mesures pour réduire sa vulnérabilité aux perturbations du commerce international et des chaînes de valeur.

Les responsables tout autour du monde prennent conscience qu’il n’est ni sage, ni même possible de constamment se reposer sur les banques centrales pour stimuler l’économie. Dans l’environnement actuel caractérisé par des taux d’intérêt faibles, voire négatifs, l’opportunité de faire basculer la tâche du soutien conjoncturel de la politique monétaire à la politique budgétaire apparaît plus nettement.

Au début du moins de septembre, la BCE a décidé de poursuivre sa baisse des taux et d’amorcer un nouveau cycle d’assouplissement quantitatif (quantitative easing), une décision qui a semblé accélérer la brutale cession sur les marchés obligataires mondiaux. Pourtant, en annonçant la décision, Mario Draghi, le président de la BCE, a rejoint un chœur de plus en plus nombreux de personnes appelant à un usage plus actif de la politique budgétaire.

Il avait raison de faire ce qu’il a fait. Pourtant, on peut se demander quel bénéfice il s’attend à tirer d’un nouvel assouplissement, étant donné que les taux d’intérêt ultra-faibles ont déjà échoué à stimuler l’investissement ou la consommation. Comme pour l’assouplissement quantitatif, un retour aux politiques monétaires non conventionnelles qui commencèrent après la crise de 2008 risque d’aggraver certains maux sociaux et politiques affligeant déjà les démocraties occidentales. Après tout, il est bien connu que les bénéfices de telles politiques vont principalement aux ménages aisés qui possèdent déjà un ample patrimoine financier.

Parallèlement, les données mensuelles de la Chine tendent à confirmer l’idée qu’elle connaît un ralentissement, avec un essoufflement des exportations suggérant clairement que la guerre commercial avec les Etats-Unis n’est pas indolore. C’est peut-être pour cette raison que les autorités chinoises ont assoupli les mesures qu’elles avaient prises pour décourager l’endettement domestique (la priorité de l’année dernière) afin de soutenir la croissance économique.

Le ralentissement en Allemagne est également apparent. En raison de sa dépendance excessive vis-à-vis des exportations, l’économie allemande flirte avec la récession malgré une forte demande domestique (relativement aux faibles niveaux habituellement observés historiquement en Allemagne).

J’affirme depuis longtemps que l’économie allemande n’est pas aussi saine structurellement qu’elle ne laisse le paraître et qu’un changement de sa politique économique se fait attendre depuis longtemps attendre. Pendant une décennie, l’Allemagne a adhéré à un cadre budgétaire étroit et s’est constamment focalisée sur la réduction de la dette publique. Mais maintenant même les autorités allemandes semblent reconnaître le besoin d’un changement. Les rendements obligataires à dix ans du pays sont bien inférieurs à zéro, son ratio dette publique sur PIB est inférieur à 60 %, son excédent de compte courant est indécemment élevé (approchant les 8 % du PIB) et ses infrastructures se détériorent.

Depuis 2008, le déficit de compte courant des Etats-Unis a diminué de moitié, s’élevant désormais à moins de 3 % du PIB et l’excédent courant de la Chine est passé de 10 % du PIB à quasiment zéro. Mais le déséquilibre externe de l’Allemagne a continué à s’accroître, menaçant la stabilité de la zone euro dans son ensemble. Une ample expansion budgétaire allemande pourrait contribuer à inverser cette tendance. Elle aurait aussi probablement des effets multiplicateurs positifs pour l’investissement privé et la consommation, ce qui créerait des opportunités à l’exportation pour d’autres pays-membres en difficulté de la zone euro. En outre, un changement dans l’approche budgétaire suivie par l’Allemagne peut ouvrir la porte à un assouplissement des règles budgétaires de la zone euro. Les gouvernements européens doivent avoir l’opportunité de poursuivre un rôle plus actif dans l’économie, de façon à ce qu’ils puissent investir dans les sources de croissance à long terme et mener le processus de décarbonisation.

En ce qui concerne le Royaume-Uni, deux problèmes en plus du Brexit méritent de retenir notre attention. Premièrement, Boris Johnson, qui a récemment endossé la fonction de Premier Ministre, a déjà donné d’importants discours au nord de l’Angleterre, signalant son soutien au modèle de la "locomotive nordique" d’un développement géographiquement ciblé. Certes, beaucoup voient derrière l’attachement au nord affiché par Johnson comme une manœuvre stratégique pour conforter sa base électorale avant la prochaine élection. Mais peut-être que Johnson et ses conseillers ne sont pas idiots de supposer que les votes peuvent être facilement achetés. Surtout, la résolution des problèmes structurels de long terme que rencontre le nord et la stimulation de sa productivité sont même plus importants pour l’économie britannique que la relation commerciale qu’elle entretient avec l’UE, même si cette dernière n’est pas anecdotique.

Deuxièmement, le Chancelier de l’Echiquier Sajid Javid a récemment laissé augurer un changement de la politique budgétaire britannique lorsqu’il a commenté les dépenses publiques. En raison de la faiblesse des taux d’intérêt et d’une forte réduction du déficit budgétaire au cours de la dernière décennie, Javid croit qu’il est temps de commencer à répondre aux besoins massifs en infrastructures domestiques que rencontre le pays. Il a suggéré une nouvelle règle budgétaire qui diffèrerait selon le niveau de dette et exclurait les dépenses d’investissement. Au vu des circonstances actuelles, une telle règle ferait sens non seulement pour le Royaume-Uni, mais aussi pour l’UE, l’Allemagne en particulier et d’autres pays. »

Jim O’Neill, « The return of fiscal policy », 18 septembre 2019. Traduit par Martin Anota



aller plus loin...

« C’est le moment de relancer les infrastructures »

« Les taux neutres, la stagnation séculaire et le rôle de la politique budgétaire »

« L’hystérèse, ou comment la politique budgétaire a retrouvé sa légitimité »

dimanche 6 octobre 2019

Les liens de la semaine

Croissance, fluctuations et crises

  • L'économie française épargnée par les risques protectionnistes (La Tribune)
  • Face au ralentissement européen, l'économie française résiste (La Tribune)
  • La croissance française continue de résister aux turbulences mondiales (Le Monde)
  • Arrêtons de nous intéresser qu’à la politique monétaire (Patrick Artus)
  • Quels pays transmettent de la croissance au reste du monde ? (Patrick Artus)


GRAPHIQUE Croissance du PIB français et ses contributions (en % et points de %)

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source : INSEE (2019)

Démographie, immigration

  • Eric Zemmour et la haine télévisée (Le Monde)
  • Les immigrés, victimes des préjugés (Xavier Molénat)
  • "La France est loin d’avoir pris sa part de la demande d’asile" (François Héran)
  • Asile et immigration : réouverture du marché des "vérités définitives" (ou presque) (AOC)
  • Par le sol et par le sang. Le droit de la nationalité dans le monde (La Vie des idées)
  • 610 000 personnes sont décédées en France en 2018, dont la moitié dans le département où elles sont nées (INSEE)


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Environnement et ressources naturelles


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Concurrence

  • Transport aérien français cherche pilote avec bonne vision (Emmanuel Combe)
  • Thomas Cook, une faillite avant tout managériale (The Conversation)
  • États-Unis : les positions dominantes dans le secteur des Nouvelles Technologies expliquent-elles le recul des gains de productivité ? (Patrick Artus)


Monnaie et finance

  • Les dissensions au sein du Conseil de la BCE révèlent aussi l’hétérogénéité inquiétante de la zone euro (Patrick Artus)
  • Absence d’inflation dans la zone euro : peut-elle justifier que la BCE ait maintenu des taux d’intérêt nuls ou négatifs ? (Patrick Artus)
  • Faut-il que les Banques Centrales se battent pour ramener l’inflation à 2% ? (Patrick Artus)
  • La politique monétaire ne peut pas lutter contre les caractéristiques structurelles des économies (Patrick Artus)
  • Les banques centrales peuvent-elles reprendre le pouvoir face aux gouvernements ? (Patrick Artus)
  • La Bourse, temple du pluralisme économique (Augustin Landier & David Thesmar)


Politique conjoncturelle

  • Les taux d’intérêt baissent, la récession guette : faut-il relancer ? (Xavier Timbeau)
  • Comment repousser la prochaine récession (Jean Pisani-Ferry)
  • La politique budgétaire de la zone euro pourrait sans danger être plus expansionniste, à quelques conditions (Patrick Artus)
  • Faut-il stimuler la demande dans les pays de la zone euro ? (Patrick Artus)
  • Que ferait une relance massive de la demande en France et en Italie ? (Patrick Artus)
  • La France va-t-elle regretter plus tard la façon dont elle maintient sa croissance aujourd’hui ? (Patrick Artus)
  • Comment réfléchir au lien entre politique budgétaire et politique monétaire dans un environnement de taux d’intérêt très bas ? (Patrick Artus)
  • OCDE : bien comprendre l’extraordinaire importance de l’absence d’inflation au plein emploi (Patrick Artus)


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Budget

  • Budget 2020 : la part belle au pouvoir d’achat, pour ne pas fâcher (Le Monde)
  • Budget 2020 : “un tournant écologique” en trompe l’oeil (La Tribune)
  • Les vrais chiffres du budget 2020 (Alter éco)
  • ISF, Flat tax... Le flou sur l'impact économique des réformes fiscales persiste (La Tribune)


Finance internationale

  • Le FMI après l'Argentine (Kenneth Rogoff)
  • La grande dépréciation du dollar de 2002 à 2008 a-t-elle soutenu la croissance des États-Unis ? (Patrick Artus)
  • Les enjeux de la taxation des entreprises multinationales (AOC)
  • Le solde des revenus : un renfort du compte courant de la France (Banque de France)


Zoom sur le rôle de la Chine dans l'économie mondiale

  • Le caractère central de la rupture du modèle économique de la Chine depuis 2014 (Patrick Artus)
  • Le reflux de la Chine (Alter éco)


Commerce international

  • L'OMC prévoit un effondrement des échanges mondiaux pour 2019 (La Tribune)
  • Subventions à Airbus : l’OMC autorise Trump à sanctionner l’Europe (Le Monde)
  • Le baiser de la mort de l'OMC (Jean-Marc Vittori)
  • L'économie française épargnée par les risques protectionnistes (La Tribune)
  • Les mirages de la baisse du coût du travail (Alter éco)
  • La faiblesse des exportations des Etats-Unis : d’où vient-elle ? (Patrick Artus)


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Inégalités

  • A quel point les inégalités de revenu sont-elles fortes en Afrique ? (A la marge)
  • Réforme du lycée : de la hiérarchie des séries à la hiérarchisation des élèves (Jean-Yves Mas)
  • Les nouvelles frontières de la sociologie de l’éducation (La Vie des idées)
  • À cinq ans des Jeux, l’oubli de la Seine-Saint-Denis (Métropolitiques)
  • La richesse des propriétaires repose sur la pauvreté des locataires (AOC)


Redistribution

  • Pourquoi les comptes de la sécu sont dans le rouge (La Tribune)
  • Emmanuel Macron plonge la Sécu dans le rouge (Alter éco)
  • Partir à la retraite plus tard ? Une incitation ne suffit pas... (Alter éco)


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Travail, emploi, chômage

  • Le sacerdoce des directeurs d’école (Alter éco)
  • La fin du chômage accélère la recherche d’emploi... précaire (Alter éco)
  • Quels sont les liens entre inégalités, taux d’emploi et partage des revenus ? (Patrick Artus)


Populisme


Politique

  • Incendie à Rouen : abattre le mur de la défiance entre l’Etat et les citoyens (Le Monde)
  • Chirac après Chirac ? Fortunes et infortunes de la postérité (AOC)
  • Impeachment : Donald Trump fragilisé par de nouvelles révélations (Le Monde)
  • Trump : le scénario du pire ? (The Conversation)
  • La droite dure conquiert l’Autriche et offre des perspectives à ses voisins européens (The Conversation)
  • Johnson et Corbyn sont dans un bateau... (Télos)
  • Chine : un pays, deux commémorations (Le Monde)
  • Chine : 70 ans d’autoritarisme inoxydable (Eloi Laurent)
  • Les élections présidentielles en Tunisie : la révolution n’est pas terminée (The Conversation)
  • Comment renaissent les partis (La Vie des idées)





lire la précédente revue de presse

lire le sociorama de Xavier Molénat

vendredi 4 octobre 2019

C’est le moment pour l’Allemagne d’adopter une relance budgétaire

« Tant que l’économie allemande va bien, comme elle le fit de la reprise suite à la crise financière mondiale de 2008, il apparaît assez justifié que les autorités allemandes optent pour l’austérité budgétaire. L’engagement national à la discipline budgétaire s’est concrétisé en 2009 à travers le "frein à la dette", qui limite le déficit structurel fédéral à 0,35 % du PIB et en 2011 par la politique du "schwarze Null" (le "zéro noir") visant à pleinement équilibrer le Budget. En effet, le gouvernement d’Angela Merkel a réussi à atteindre un équilibre budgétaire en 2012 et des excédents entre 2014 et 2018.

Avec un faible chômage et une croissance relativement robuste, la peur de se retrouver avec une économie domestique en surchauffe constituait un contre-argument solide que l’Allemagne pouvait lancer aux pays qui l’appellent depuis longtemps à entreprendre une relance budgétaire. Ces pays voulaient plus de dépenses allemandes, ce qui aurait réduit l’excédent de son compte courant (un massif 8-9 % du PIB au cours des dernières années) et permit de créer un supplément de demande pour les autres pays-membres de la zone euro, en particulier ceux au sud.

Il est temps pour l’Allemagne d’adopter une relance budgétaire


Dans tous les cas, les inquiétudes à propos d’une surchauffe ne sont plus d’actualité, comme la croissance allemande a ralenti, en raison d’un secteur manufacturier très dépendant du commerce international. Le pays se retrouve au bord d’une récession : si les rapports allemands publiés en octobre indiquent que la croissance du PIB est négative au troisième trimestre, ce sera le deuxième trimestre consécutif où elle le sera et l’on pourra qualifier cela de récession.

Une baisse des revenus se traduit par une baisse des recettes fiscales et une baisse de l’excédent budgétaire. Berlin ne doit pas chercher à préserver son excédent. Au contraire, le gouvernement allemand doit répondre à une contraction de l’activité en augmentant ses dépenses ou en réduisant ses impôts. Le mieux serait qu’il accroisse ses dépenses dans les infrastructures, ces dernières ayant vraiment besoin d’être maintenues et rénovées en Allemagne, même si elles restent en meilleur état que les infrastructures aux Etats-Unis. Du côté des impôts, le gouvernement pourrait réduire les impôts sur les salaires.

Les contraintes légales du "frein sur la dette" peuvent limiter l’ampleur de la relance, mais elles laissent toujours une certaine marge de manœuvre, plus de marge que le gouvernement ne cherche à utiliser. Le « zéro noir » peut être laissé de côté dans le cas d’une récession. Ou il peut être réinterprété pour creuser le déficit pour financer des dépenses qui iraient à l’investissement (en particulier au niveau municipal), tout en équilibrant le Budget du gouvernement. Après tout, l’investissement dans les infrastructures ne constitue pas un emprunt contre l’avenir dans un sens économique. Le fait que les taux d’intérêt allemands soient négatifs (le gouvernement peut emprunter pour dix ans à -0,5 %) plaide pour investir dans les projets publics avec des rendements positifs, notamment les routes, les ponts et le réseau ferroviaire, sans oublier le réseau de la 5G.

Et le fait que les taux d’intérêt européens soient si faibles signifie aussi que la BCE ne peut guère en faire beaucoup plus, malgré les nouveaux efforts que Mario Draghi a déployés en quittant la présidence. Répondre à une récession dans de telles conditions est une tâche pour la politique budgétaire, comme Draghi l’a récemment suggéré.

Des politiciens procycliques

Comme l’a notoirement dit Keynes : "c’est lors de l’expansion, et non lors de la récession, que le Trésor doit adopter l’austérité".

Si l’Allemagne se convaincre par sa tradition philosophique d’ordolibéralisme qu’elle ne doit pas connaître un déficit budgétaire lors des récessions, ses dirigeants vont se retrouver dans le club des politiciens sottement procycliques. Ils ne manqueront pas de compagnie dans ce groupe. Historiquement, plusieurs pays en développement exportateurs de ressources naturelles ont longtemps suivi une politique budgétaire procyclique, en accroissant leurs dépenses publiques et en creusant leurs déficits budgétaires lors du boom des prix des matières premières, puis en étant forcés de réduire leurs dépenses publiques lorsque les prix des matières premières chutèrent. La Grèce le fit aussi, en creusant d’amples déficits budgétaires lors de ses années de croissance, entre 2003 et 2008, puis en les réduisant brutalement (sous la pression de ses créanciers) au cours de la dernière décennie. Les Républicains, aux Etats-Unis, l’ont également fait, en adoptant une relance budgétaire lorsque l’économie est déjà en expansion, comme avec la baisse d’impôts de Trump en 2017, et en redécouvrant le besoin de combatte le déficit budgétaire lorsque la récession frappe (ce qui fut le cas en 1990 et en 2008).

Alors que certains pays comme la Grèce passèrent d’une politique budgétaire contracyclique à la fin des années quatre-vingt-dix à une politique budgétaire procyclique déstabilisatrice après 2000, d’autres pays ont au contraire adopté une politique budgétaire de plus en plus contracyclique. Prenons deux exemples : le Chili et la Corée du Sud présentaient des dépenses publiques en moyenne procycliques entre 1960 et 1999, mais depuis le tournant du siècle leurs dépenses publiques apparaissent contracycliques. L’Allemagne prendre le chemin qu’avait emprunté la Corée du Sud : après vingt ans d’excédents budgétaires, la Corée su Sud accroît à présent substantiellement ses dépenses pour contenir le ralentissement de sa croissance économique (comme le font d’autres pays disposant d’une marge de manœuvre budgétaire, par exemple les Pays-Bas).

Oui, la responsabilité budgétaire est nécessaire à long terme


La politique budgétaire doit être globalement guidée par certains objectifs en plus de la contracyclicité. L’un de ces objectifs est de maintenir la dette publique sur une trajectoire soutenable à long terme. On peut reconnaître l’erreur qu’a été une austérité excessive dans certains pays au cours de la dernière récession sans pour autant affirmer que les Etats peuvent s’endetter sans limites, comme certains observateurs semblent maintenant le penser.

Les gouvernements doivent toujours vérifier si leur dette est trop importante, même lorsque les taux d’intérêt réels sont négatifs. Beaucoup de pays se sont engagés dans une trajectoire budgétaire qui semblait soutenable lorsque les taux d’intérêt étaient inférieurs au taux de croissance du PIB, mais se sont ensuite retrouvés piégés dans une trajectoire d’endettement insoutenable lorsque les conditions changèrent soudainement.

On peut comprendre l’attitude si décriée de l’Allemagne. Avant la création de l’euro en 1999, les citoyens allemands étaient sceptiques à propos des assurances qu’on leur proposait à travers les critères de Maastricht et la « clause de non-renflouement ». Leur scepticisme s’est révélé justifié. Ils ont affirmé que la crise grecque de 2010 ne se serait pas produite si, après avoir rejoint la zone euro, la Grèce avait maintenu la discipline budgétaire imposée par le Pacte de Stabilité et de Croissance et avait fait les mêmes réformes que celles adoptées par l’Allemagne entre 2003 et 2005 pour contenir ses coûts du travail. Mais éviter une trajectoire d’endettement public (relativement au PIB) qui soit explosive, cela ne signifie pas qu’il faille s’interdire de connaître un déficit à un moment ou à un autre. Il y a de nombreuses possibilités entre ces deux extrêmes.

Bien sûr, la façon par laquelle on dépense l’argent est importante

D’autres fonctions cruciales de la politique budgétaire impliquent la composition des dépenses et impôts. Ces deux leviers peuvent être utilisés pour répondre à des objectifs environnementaux, par exemple. Un nouvel engagement allemand pour atteindre les objectifs fixés à Paris pour réduire les émissions de carbone d’ici 2030 est perçu comme un bélier contre le schwarze Null. En effet, le 20 septembre, le gouvernement a annoncé dépenser près de 54 milliards d’euros pour réduire les émissions. Aux Etats-Unis, certains appelleraient cela un "New Deal vert".

Dépenser sur de telles priorités comme l’énergie et la recherche environnementale peut être utile. Mais en vérité, s’inquiéter du charbon et des autres objectifs environnementaux ne se traduit pas forcément par de plus amples déficits budgétaires. L’élimination des subventions aux énergies fossiles, l’accroissement des taxes sur les émissions et la limitation des permis d’émission peuvent renforcer le Budget, ce qui aurait été approprié au pic des cycles d’affaires américain et allemand. Ou les recettes qui en résultent peuvent être redistribuées pour atteindre d’autres objectifs tels que l’aide aux ménages pauvres, qui peuvent vivre dans le Midwest américain ou dans les länders à l’est de l’Allemagne. Le point important pour la politique climatique est d’accroître le prix du carbone. Le faire est orthogonal au choix à faire entre expansion budgétaire et austérité budgétaire.

Ce choix doit se fonder sur le critère de contracyclicité et la soutenabilité de la dette publique. Les Etats-Unis ont commis certaines erreurs, en réduisant les impôts pour les riches au pic du cycle d’affaires. L’Allemagne ne doit pas faire l’erreur symétrique qui serait de préserver son excédent budgétaire au risque de plonger dans la récession. »

Jeffrey Frankel, « It’s finally time for German fiscal expansion », in Econbrowser (blog), 3 octobre 2019. Traduit par Martin Anota



aller plus loin...

« Le cœur de la zone euro aiderait-il la périphérie en adoptant un plan de relance ? »

« Et si l'Allemagne adoptait un plan massif d'investissement public ? »

« L’Allemagne contre la zone euro »

lundi 30 septembre 2019

Et si les taux d'intérêt ultra-faibles pénalisaient l'activité ?

« Le rendement réel (c’est-à-dire ajusté à l’inflation) des bons du Trésor américain à dix ans est actuellement nul et il a été extrêmement faible pour l’essentiel des huit dernières années. Et plus récemment, la BCE a davantage réduit son taux de dépôt à -0,5 % dans le cadre des nouvelles mesures qu’elle a adoptées pour stimuler l’économie de la zone euro.

De faibles taux d’intérêt ont traditionnellement été perçus comme favorables à la croissance économique. Mais nos récents travaux suggèrent que cela pourrait ne pas être le cas. En effet, des taux d’intérêt extrêmement faibles peuvent entraîner une plus lente croissance en intensifiant la concentration des marchés. Si ce raisonnement est correct, il implique qu’une baisse supplémentaire des taux d’intérêt ne va pas sauver l’économie mondiale de la stagnation.

La vue traditionnelle suggère que lorsque les taux de long terme chutent, la valeur présente nette des flux de trésorerie futurs augmente, ce qui rend plus rentable pour les entreprises d’investir dans des technologies améliorant la productivité. De faibles taux d’intérêt devraient alors avoir un effet expansionniste sur l’économie via leur stimulation de la croissance de la productivité.

Mais si les faibles taux d’intérêt ont aussi un effet stratégique opposé, ils réduisent l’incitation des entreprises à investir pour stimuler l’activité. En outre, comme les taux de long terme se rapprochent de zéro, cet effet récessif domine. Donc, dans l’environnement de faibles taux d’intérêt d’aujourd’hui, une baisse supplémentaire des taux va probablement ralentir l’économie en freinant la croissance de la productivité.

Cet effet stratégique fonctionne via la concurrence sectorielle. Bien que de plus faibles taux d’intérêt encouragent toutes les entreprises dans un secteur à investir davantage, l’incitation à le faire est plus grande pour les meneurs du marché que pour les suiveurs. Par conséquent, les secteurs deviennent plus concentrés au cours du temps à mesure que les taux d’intérêt de long terme diminuent. Nos travaux indiquent que l’entreprise qui domine un secteur et une entreprise qui s’y trouve dominée interagissent stratégiquement dans le sens où chacune considère soigneusement la politique d’investissement de l’autre lorsqu’elle décide de la sienne. En particulier, parce que les meneurs d’un secteur répondent plus fortement à une baisse du taux d’intérêt, les suiveurs se découragent et arrêtent d’investir comme les meneurs sont trop en avance par rapport à eux. Et parce que les meneurs ne font alors plus face à une menace concurrentielle sérieuse, ils finissent aussi par cesser d’investir et deviennent ainsi des "monopoleurs paresseux".

Peut-être que la meilleure analogie est d’imaginer deux coureurs engagés dans une course perpétuelle sur un circuit. Le coureur qui finit chaque tour en tête gagne un prix. Et c’est la valeur présente actualisée de ces prix potentiels qui encourage les coureurs à améliorer leur position.

Maintenant, supposons que parfois au cours de la course, le taux d’intérêt utilisé pour actualiser les prix futurs chute. Alors les coureurs pourraient vouloir courir plus vite parce que les prix futurs valent plus qu’aujourd’hui. C’est l’effet économique traditionnel. Mais l’incitation à courir plus vite est plus grande pour celui qui mène la course, car il est plus proche des prix et a donc plus de chances de les obtenir. Celui qui mène la course accroît donc son avance sur le suiveur, qui se décourage parce qu’il a désormais moins de chances de le rattraper. Si cet effet de découragement est très important, alors le suiveur peut tout simplement abandonner. S’il abandonne, le meneur peut aussi ralentir, comme il ne fait plus face à une concurrence. Et nos travaux suggèrent que cet effet de découragement stratégique va dominer quand le taux d’intérêt utilisé pour actualiser la valeur des prix approche zéro.

Dans l’économie du monde réel, cet effet stratégique est susceptible d’être encore plus fort, parce que les firmes meneuses dans chaque secteur ne font pas face en pratique au même taux d’intérêt que les suiveuses. Il est typiquement plus élevé pour les secondes que pour les premières et cet écart tend à persister lorsque les taux d’intérêt chutent. Un avantage en termes de coût de financement comme celui-ci pour les meneuses renforcerait davantage l’impact stratégique récessif des taux d’intérêt réels.

Cet effet récessif contribue à expliquer de nombreuses dynamiques touchant l’économie mondiale. Premièrement, le déclin des taux d’intérêt qui commença au début des années quatre-vingt a été associé à une concentration accrue des marchés, une hausse des profits des entreprises, un moindre dynamisme des entreprises et un ralentissement de la croissance de la productivité. Tout cela est cohérent avec notre modèle. En outre, le calendrier des tendances agrégées colle aussi avec le modèle : les données montrent une hausse de la concentration des marchés et de la profitabilité des années quatre-vingt aux années deux mille, suivie par un ralentissement de la croissance de la productivité à partir de 2005.

Deuxièmement, le modèle fait quelques prédictions uniques que nous testons à partir des données empiriques. Par exemple, un portefeuille boursier qui contient de nombreux titres des firmes meneuses de chaque secteur et peu de titres des firmes suiveuses génère des rendements positifs quand les taux d’intérêt chutent. Plus important, cet effet devient plus puissant quand le taux est initialement faible. C’est cohérent avec ce que le modèle prédit.

L’effet récessif des taux d’intérêt ultra-faibles a d’importantes implications pour l’économie mondiale. Notre analyse suggère qu’avec des taux d’intérêt déjà extrêmement faibles, une nouvelle baisse des taux aura un impact économique négatif via la concentration accrue des marchés et une plus faible croissance de la productivité. Donc, loin de soulager l’économie, de plus faibles taux d’intérêt peuvent lui infliger plus de mal. »

Ernest Liu, Atif Mian et Amir Sufi, « Could ultra-low interest rates be contractionary? », 17 septembre 2019. Traduit par Martin Anota

dimanche 29 septembre 2019

Les liens de la semaine

Autour des sciences économiques et sociales


Croissance, fluctuations et crises

  • A la recherche du cycle mondial (D'un champ l'autre)
  • L'économie française patine, la zone euro atone (La Tribune)
  • Zone euro : la récession au coin de la rue ? (Philipe Waechter)
  • Quatre trajectoires de collision pour l’économie mondiale (Nouriel Roubini)
  • Une récession manufacturière peut-elle entraîner une récession globale ? Le cas de la zone euro (Patrick Artus)
  • Si la productivité globale des facteurs progresse peu, il y a peu d’espoir (Patrick Artus)
  • Booms immobiliers, réallocations sectorielles et ralentissement des gains de productivité en Europe (CEPII)
  • Lumière sur la croissance économique (FMI)




Environnement et ressources naturelles

  • Océans : pour le Giec, "l’avenir est encore entre nos mains” (La Tribune)
  • Océans : la facture annuelle de l'inaction pourrait atteindre 400 milliards de dollars en 2050 (La Tribune)
  • Réacteur Astrid : l’effondrement brutal d’un mythe (Alter éco)
  • Greta Thunberg critiquée, injustement, pour ses positions sur le nucléaire (Le Monde)
  • Changement climatique : ça n’intéresse pas les économistes ! (Alter éco)


Politique environnementale

  • Inaction climatique : pourquoi Greta Thunberg attaque-t-elle la France, et non la Chine ou les Etats-Unis ? (Le Monde)
  • Un budget 2020 vert de gris (Alter éco)
  • Fiscalité climatique : la bataille de la pédagogie (Emmanuel Combe)
  • Comment lutter contre le déboisement en Amazonie ? (CNRS)


Monnaie et finance

  • Mais que se passe-t-il donc sur le marché monétaire aux États-Unis ? (Eric Dor)
  • Les banques américaines ont-elles des problèmes de liquidité ? (Patrick Artus)
  • Restructurations des banques : la faute à la BCE ? (Alter éco)
  • Comprendre l’équilibre du marché du crédit bancaire dans la zone euro (Patrick Artus)
  • Les taux d’intérêt nuls peuvent-ils conduire à une déflation ? (Patrick Artus)
  • C’est quoi la finance? (Patrick Artus)


Politique monétaire

  • Le départ de Lautenschläger souligne les divisions à la BCE (La Tribune)
  • Sous le règne des banques centrales (Anne-Laure Delatte)
  • Convaincre les marchés (Peter Praet)
  • Mais qu’a cherché à faire Draghi ? (Patrick Artus)
  • Le double mécanisme qui fait apparaître des bulles quand la politique monétaire est très expansionniste (Patrick Artus)
  • Les principes de base du fonctionnement des banques centrales (qui viennent du modèle de Barro et Gordon au début des années 1980) sont erronés depuis le début (Patrick Artus)


Politiques conjoncturelles

  • Les politiques monétaires anormalement expansionnistes sont une réaction à des anomalies dans les autres politiques de la demande (Patrick Artus)
  • Les mérites de Christine Lagarde sont la chance de l’Europe (Project Syndicate)
  • Quelle politique économique dans les pays de l’OCDE la prochaine fois que ça va mal ? (Patrick Artus)


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Zoom sur le Budget français


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source : Le Monde (2019)

Finance internationale

  • Haro sur les paradis fiscaux (FMI)
  • L’explosion des investissements fantômes (FMI)
  • La bonne planque (FMI)
  • Roosevelt, la Cour Suprême et l’or (La Vie des idées)
  • Vers un système monétaire international complètement différent ? (Patrick Artus)


Commerce international

  • Le reflux de la Chine (Alter éco)
  • L'Europe dans la guerre commerciale sino-américaine (CEPII)
  • États-Unis : l’effet total des échanges commerciaux avec la Chine (Patrick Artus)
  • La Chine achète-t-elle des quantités anormalement faibles de produits américains ? (Patrick Artus)




Intégration européenne

  • Une archéologie du Brexit (La Vie des idées)
  • Brexit sans deal : pour en évaluer les effets, ne pas oublier qu’il y aura une forte réaction de politique économique (Patrick Artus)


Sexualité et filiation


Inégalités


Redistribution, justice sociale

  • Eloge répété de la retraite à points (Jean-Marc Vittori)
  • Pourquoi les régimes spéciaux font de la résistance (Alter éco)
  • Un reste à charge de 214 euros ? Si seulement ! (Alter éco)
  • Impôts : moins de progressivité, plus d’injustice (Guillaume Duval)
  • La lutte contre l'échec scolaire : les limites des dispositifs (FCPE)


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Travail, emploi, chômage

  • Assurance-chômage : un impact "massif" pour la moitié des chômeurs indemnisés (La Tribune)
  • Assurance-chômage : une réforme sanglante (Alter éco)
  • Les nouveaux travailleurs des applis (La Vie des idées)
  • Dans quels pays de l’OCDE voit-on un marché du travail qui "marche bien" ? (Patrick Artus)


RIP Jacques Chirac

  • Jacques Chirac, un "bulldozer" en politique (The Conversation)
  • Jacques Chirac, une carrière politique exceptionnelle (Le Monde)
  • Jacques Chirac, miroir des contradictions françaises (Le Monde)


Politique

  • L’univers invisible de la démocratie (Luc Rouban)
  • Brexit : le droit ou le chaos (Le Monde)
  • Crise politique en Espagne : comment en est-on arrivé là ? (Le Monde)
  • Norbert Hofer : le candidat de l’extrême droite autrichienne voit vert (The Conversation)
  • L’escalade de la haine chez Nétanyahou marque un tournant médiatique (The Conversation)
  • La Tunisie à l’heure des comptes (Alter éco)


Zoom sur la politique américaine

  • Affaire ukrainienne : les démocrates ouvrent une enquête pour destituer Donald Trump (La Tribune)
  • L’impeachment s’invite dans la course à la présidentielle américaine : que risque Trump ? (The Conversation)
  • Comment se déroule l’"impeachment", la procédure lancée contre Trump ? (Le Monde)
  • Trump en guerre contre les institutions (Le Monde)
  • La Constitution ne sauvera pas la démocratie américaine (Daron Acemoglu & James Robinson)





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lire le sociorama de la semaine

vendredi 27 septembre 2019

Capitalism, Alone : quatre thèmes importants qui risquent de ne pas recevoir l'attention qu'ils méritent



« Je passe ici en revue quatre thèmes importants, mais peut-être pas immédiatement apparents, que je développe dans mon ouvrage Capitalism, Alone. Le livre contient plusieurs autres sujets qui sont davantage susceptibles d’attirer l’attention des lecteurs et des commentateurs que les questions quelque peu abstraites ou philosophiques sur lesquelles je vais me pencher ici.

1. Le capitalisme comme seul mode de production au monde. Durant le précédent point haut de la mondialisation tirée par la Grande-Bretagne, le capitalisme partageait le monde avec divers systèmes féodaux ou comparables à des systèmes féodaux avec un travail qui n’était pas libre : le travail forcé fut aboli en Autriche-Hongrie en 1848, le servage en Russie en 1861, l’esclavage s’arrêta aux Etats-Unis en 1865 et au Brésil seulement en 1888 (…). Ensuite, après 1917, le capitalisme devait partager le monde avec le communisme qui, à son pic, inclut presque un tiers de la population mondiale. C’est seulement après 1989 que le capitalisme n’est plus seulement un système dominant, mais aussi l’unique système organisant la production (chapitre 1).

2. Le rôle historique mondial du communisme. L’existence du capitalisme (la manière économique d’organiser la société) à travers le monde n’implique pas que les systèmes politiques soient organisés de la même manière partout. Les origines des systèmes politiques sont très différentes. En Chine et au Vietnam, le communisme était l’outil via lequel le capitalisme indigène était introduit (comme je l’explique ci-dessous). La différence dans la "genèse" du capitalisme, dans la façon par laquelle le capitalisme a été "créé" en divers pays explique pourquoi il y a au moins deux types de capitalisme aujourd’hui. Je doute qu’il y ait à un moment ou à un autre un seul type de capitalisme couvrant le monde entier.

Pour comprendre l’idée sur les différences d’origines, on a besoin de partir de la question du rôle du communisme dans l’histoire mondiale et donc de l’interprétation (l’histoire raisonnée) du vingtième siècle (chapitre 3).

Il y a deux récits majeurs du vingtième siècle : libéral et marxiste. Ce sont deux "Jérusalem" selon la terminologie du philosophe russe Berdiaff. Ils voient le monde comme passant de stades marqués par un faible développement vers des étapes marqués par un plus haut développement finissant à un terminus, celui d’une démocratie capitaliste libérale ou celui du communisme (la société d’abondance).

Les deux récits rencontrent de gros problèmes pour interpréter le vingtième siècle. Le récit libéral est incapable d’expliquer l’éclatement de la Première Guerre mondiale qui, selon les arguments libéraux à propos de la diffusion du capitalisme, du commerce (pacifique) et de l’interdépendance entre les pays (…), le conflit n’aurait jamais dû survenir et ne se serait certainement pas déroulé de la façon par laquelle il s’est déroulé, à savoir en incluant dans la guerre presque la totalité des pays capitalistes les plus développés. Deuxièmement, le récit libéral considère le fascisme et le communisme comme des "erreurs" (des culs-de-sacs) sur la route vers une démocratie libérale chiliastique sans vraiment parvenir à expliquer pourquoi ces deux "erreurs" sont survenues. Donc, les explications libérales de l’éclatement de la Première Guerre mondiale et des deux "culs-de-sacs" sont souvent ad hoc, mettant l’accent sur le rôle d’acteurs individuels ou d’événements idiosyncratiques.

L’interprétation marxiste du vingtième siècle est bien plus convaincante lorsqu’il s’agit d’expliquer la Première Guerre mondiale (l’impérialisme comme stade suprême du capitalisme) et le fascisme (une tentative par une bourgeoisie affaiblie de stopper les révolutions de gauche). Mais la vision marxiste est incapable d’expliquer 1989, la chute des régimes communistes et donc elle est incapable d’expliquer le rôle du communisme dans l’histoire mondial. La chute du communisme, dans une pure vision du monde marxiste, est une abomination, aussi inexplicable que l’aurait été une société féodale ayant connu une révolution bourgeoise des droits avant de "régresser" et d’imposer à nouveau le servage et une structure d’ordres tripartite. Le marxisme a par conséquent cessé de chercher à expliquer l’histoire du vingtième siècle.

La raison de cet échec tient au fait que le marxisme n’a jamais réussi à distinguer entre les schèmes marxistes standards concernant la succession des formations socio-économiques (ce que j’appelle la trajectoire occidentale du développement, "Western Path of Development") et l’évolution des pays plus pauvres et colonisés. Le marxisme classique ne s’est jamais sérieusement demandé si la trajectoire occidentale de développement est applicable dans leur cas. Il croyait que les pays les plus pauvres et colonisés suivraient simplement, avec un certain retard, les développements des pays développés et que la colonisation et l’impérialisme produiraient la transformation capitaliste de ces sociétés. C’était la vue qu’avait explicitement Marx sur le rôle du colonialisme anglais en Asie. Mais le colonialisme s’est révélé trop faible pour une telle tâche et il n’a réussir à introduire le capitalisme que dans de petites enclaves comme Hong-Kong, Singapour et des parties d’Afrique du Sud.

Permettre aux pays colonisés de connaître à la fois leurs libéralisations sociale et nationale (notez que les pays développés n’avaient pas à connaître de libération nationale) était le rôle du communisme dans l’histoire mondiale. Il n’y a que les partis communiste ou de gauche qui surent mener ces deux révolutions. La révolution nationale signifiait une indépendance politique. La révolution sociale signifiait l’abolition des institutions féodales inhibant la croissance (le pouvoir des propriétaires terriens usuraires, le travail enchaîné à la terre, la discrimination sexuelle, le manque d’accès à l’éducation pour les pauvres, la turpitude religieuse, etc.). Le communisme traça donc la voie au développement du capitalisme indigène. Fonctionnellement, dans les sociétés colonisées du tiers-monde, il joua le même rôle que les bourgeoisies domestiques jouèrent en Occident. Le capitalisme indigène ne put s’établir qu’une fois les institutions féodales détruites.

La définition concise du communisme est donc : le communisme est un système social qui a permis aux sociétés en retard et colonisées d’abolir le féodalisme, de retrouver leur indépendance économique et politique et de construire un capitalisme indigène.

3. La domination mondiale du capitalisme a été rendue possible grâce à certains traits humains (qu’il a en retour exacerbés et) qui, d’un point de vue éthique, sont discutables. Une plus grande commercialisation et une plus grande richesse nous ont rendus à maints égards plus polis dans nos manières (conformément à Montesquieu), mais elles l’ont fait en utilisant ce qui était traditionnellement considéré comme des vices, le désir de plaisir, de pouvoir et de profit (conformément à Mandeville). Les vices sont à la fois fondamentaux pour le capitalisme hypercommercialisé et ce dernier les renforce. Nous les acceptons, non pas parce qu’ils sont en eux-mêmes désirables, mais parce qu’en les acceptant nous pouvons imaginer un plus grand bien social : l’aisance matérielle.

Pourtant, le contraste entre le comportement acceptable dans un monde hyper-commercialisé et les concepts de justice traditionnels, l’éthique, la honte, l’honneur (…), creuse un fossé qui est rempli avec l’hypocrisie ; on ne peut ouvertement accepter que l’on ait vendu pour de l’argent son droit à la liberté de parole ou la capacité d’être en désaccord avec son chef, et donc on a besoin de dissimuler ce fait avec des mensonges ou une mauvaise représentation de la réalité.

Dans le chapitre 5 du livre : "La domination du capitalisme comme la meilleure ou plutôt la seule façon d’organiser la production et la répartition semble absolue. Pas de potentiel rival en vue. Le capitalisme a gagné cette position grâce à sa capacité, via l’appel à l’intérêt personnel et le désir de propriété personnelle, d’organiser la population de façon à ce qu’elle parvienne, d’une façon décentralisée, à créer de la richesse et à multiplier de plusieurs foi le niveau de vie d’un être humain moyen sur la planète, ce qui, il y a un siècle, était considérait presque comme utopique."

"Mais ce succès économique a rendu plus manifeste le décalage entre la capacité de vivre mieux et plus longtemps et l’absence de hausse significative de la moralité ou même du bonheur. La plus grande abondance matérielle a rendu meilleurs les manières et le comportement des gens vis-à-vis d’autrui : puisque les besoins élémentaires et même davantage étaient satisfaits les gens n’avaient plus besoin de s’engager dans une lutte hobbesienne de tous contre tous. Les manières devinrent plus polies, les gens mieux considérés."

"Mais ce vernis n’a pas été obtenu sans coûts. Les gens se sont de plus en plus laissés portés par leur intérêt personnel, même pour des choses ordinaires et des affaires personnelles. L’esprit capitaliste, un témoignage du succès généralisé du capitalisme, pénétra profondément la vie des gens. Puisque l’extension du capitalisme à la famille et à la vie intime s’opposait aux idées, enracinées depuis plusieurs siècles, relatives au sacrifice, à l’hospitalité, à l’amitié, aux liens familiaux et ainsi de suite, il ne fut pas facile d’accepter ouvertement que de telles normes avaient été supplantées par l’intérêt personnel. Ce trouble créa une large zone où l’hypocrisie régna. Donc, en définitive, le succès matériel du capitalisme finit par être associé au règne des demi-vérités dans nos vies privées."

4. Le système capitaliste ne peut être changé. La domination du capitalisme hyper-commercial s’est établi grâce à notre désir de continuer à jamais d’améliorer nos conditions matérielles, un désir que le capitalisme est le plus à même de satisfaire. Cela a conduit à la création d’un système de valeurs qui place le succès monétaire à son sommet. A maints égards, c’est une évolution désirable parce que "croire" seulement en l’argent fait passer à la trappe d’autres marqueurs traditionnels et discriminatoires imposant une hiérarchie.

Pour exister, le capitalisme doit croître et s’étendre à de nouvelles zones ou de nouveaux produits. Mais le capitalisme n’existe pas en-dehors de nous, comme un système externe. Ce sont les individus, c’est-à-dire nous, qui, dans leur vie de tous les jours, créent le capitalisme et lui fournissent de nouveaux champs d’action, tellement que nous avons transformé nos logements en capital et notre temps libre en ressource. Cette marchandisation de la quasi-totalité des activités, notamment de celles qui étaient jusqu’à présent très privées, a été rendu possible par notre internalisation d’un système de valeurs où l’obtention d’argent est porté au pinacle. Si ce n’était pas le cas, nous n’aurions pas marchandisé pratiquement tout ce qui peut l’être (…).

Le capitalisme, pour s’étendre, a besoin de la cupidité. Nous avons totalement accepté la cupidité. Notre acceptation d’un tel système de valeurs a permis au capitalisme hypercommercialisé de survivre, de se développer et de s’étendre. Il s’ensuit qu’aucun changement dans le système économique ne peut être imaginé sans un changement du système de valeurs qui le sous-tend, que le système promeut et qui nous satisfait dans nos activités quotidiennes. Mais il semble à présent impossible qu’un tel changement des valeurs se produise. Il a été tenté par le passé et il a fini dans l’échec le plus ignoble. Nous sommes donc coincés avec le capitalisme. Et dans nos activités, jour après jour, nous le soutenons et le renforçons. »

Branko Milanovic, « Capitalism, Alone: Four important--but somewhat hidden--themes », in globalinequality (blog), 24 septembre 2019. Traduit par Martin Anota

dimanche 22 septembre 2019

Les liens de la semaine

Autour de la science économique


Croissance, fluctuations et crises

  • La croissance s’amenuise dangereusement (OCDE)
  • L'économie française devrait stagner jusqu'en 2020 (La Tribune)
  • La France pourrait aller beaucoup plus mal (Patrick Artus)
  • La France va-t-elle devenir le grand pays de la zone euro avec la croissance la plus forte ? (Patrick Artus)
  • Il y a une limite physique à la croissance aux Etats-Unis (Patrick Artus)
  • Récession aux Etats-Unis ? (Patrick Artus)
  • La Chine s’inquiète de la faiblesse de la croissance (Le Monde)
  • Il faut s’inquiéter du modèle de croissance de l’Inde (Patrick Artus)


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Environnement et ressources naturelles


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Politique monétaire

  • La BCE a raison, les faucons ont tort (Thomas Philippon)
  • La Réserve Fédérale et la BCE obéissent-elles aux marchés financiers ? (Patrick Artus)
  • Faut-il stimuler le crédit dans la zone euro ? (Patrick Artus)
  • Le conflit d’objectifs entre la BCE faisant de la politique monétaire et la BCE superviseur des banques (Patrick Artus)
  • Que devrait être aujourd’hui l’objectif des banques centrales ? (Patrick Artus)


Zoom sur la Fed

  • La Fed baisse ses taux d’un quart de point (Le Monde)
  • La Fed injecte en catastrophe 53 milliards de dollars de liquidités dans le système financier (Le Monde)
  • Les interrogations sur la politique monétaire américaine (Philippe Waechter)
  • Est-ce la hausse des taux d’intérêt de la Réserve Fédérale qui explique le ralentissement de la croissance aux Etats-Unis ? (Patrick Artus)
  • Guerre commerciale, marché des actions américaines et la Réserve Fédérale (Patrick Artus)


Zoom sur les taux d'intérêt

  • Taux d’intérêt négatifs : le casse-tête du cash (Emmanuel Combe)
  • Les taux d’intérêt bas dans la zone euro semblent avoir beaucoup d’effets négatifs mais peu d’effets macroéconomiques (Patrick Artus)
  • Les 13 effets négatifs des taux d’intérêt très bas dans la zone euro (Patrick Artus)
  • Pourquoi les taux d’intérêt à long terme négatifs sont-ils un problème ? (Patrick Artus)


Commerce international

  • Effets des premières tensions commerciales apparues entre la Chine et les États-Unis (Trésor)
  • Si l’économie mondiale se "régionalise" : les croissances des régions vont diverger (Patrick Artus)


GRAPHIQUE Echanges de biens entre les Etats-Unis et la Chine

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source : Trésor (2019)

Finance internationale

  • Toutes les dépréciations importantes du taux de change ont été défavorables aux pays qui les menaient dans les périodes récentes (Patrick Artus)
  • Pourquoi des interventions de change faites par le Trésor sont moins efficaces que des interventions de change faites par la Banque Centrale, sauf s’il y a simultanément Quantitative Easing ? (Patrick Artus)
  • Il est peut-être temps que la zone euro arrête de prêter ses excédents d’épargne aux Etats-Unis (Patrick Artus)


Intégration européenne

  • Lettre ouverte à mes amis allemands au sujet de la BCE (Guillaume Duval)
  • L’origine financière de la blessure budgétaire de la zone euro (OFCE)


Immigration, racisme...

  • Les titres de séjour ne sont pas "renouvelés quasi automatiquement", comme le soutient Nicolas Bay (Le Monde)
  • Immigration : un débat piégé (Le Monde)
  • "Le grand remplacement". Réflexions sur la fabrique des discours de haine (Gérard Noiriel)
  • Racisme d’en haut en bas de page (Stéphane Beaud)


Inégalités et justice sociale


GRAPHIQUE Île-de-France : Ecart à la médiane régionale des niveaux de vie en 2015

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source : Observatoire des inégalités (2019)

Redistribution, justice sociale


Travail, emploi, chômage

  • Egalité salariale hommes-femmes : "Il y a un travail énorme à accomplir" (Le Monde)
  • Plates-formes : des chartes bien peu sociales (Alter éco)
  • Quelles résistances collectives face au capitalisme de plateforme ? (La Vie des idées)
  • Les conséquences économiques de l’automatisation (Robert Skidelsky)
  • L'IA et l'emploi, bonjour les dégâts (Julien Damon)
  • Comprend-on la faiblesse des gains de productivité du travail depuis la crise ? (Patrick Artus)


Politique

  • Le mauvais procès de Jean-Luc Mélenchon (Le Monde)
  • Le vote écologiste a-t-il une motivation plus sociologique qu’environnementale? (Le Figaro)
  • Boris Johnson, le joueur qui aime le risque… calculé (Télos)
  • En Tunisie, le retour du "refoulé" de la révolution (Le Monde)
  • Tunisie : le coup d’arrêt (AOC)


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lire la précédente revue de presse

lire le sociorama de Xavier Molénat

vendredi 20 septembre 2019

Le problème avec le capitalisme

« Les tares du capitalisme sont-elles guérissables ou sont-elles plutôt les symptômes d’une maladie chronique ? C’est la question posée par Martin Wolf : "Il semble de plus en plus que nous ayons… un capitalisme rentier instable, une concurrence affaiblie, une croissance de la productivité moribonde et, ce qui n’est pas une coïncidence, une démocratie de plus en plus dégradée".

Il y a beaucoup de bonnes choses dans cet article, mais je crains qu’il sous-estime le problème avec le capitalisme. La Banque d’Angleterre nous a donné un bon indice ici. Elle souligne que la hausse de la part du profit (le signe d’un monopole accru) est largement confinée aux Etats-Unis. Au Royaume-Uni, la part des profits dans le PIB s’est aplatie ces dernières années. Peu, cependant, affirmeraient que le capitalisme britannique est moins dysfonctionnel que le capitalisme américain. Ce qui suggère que le problème avec le capitalisme n’est pas une question de monopole.

Alors, de quoi s’agit-il ? Je recommanderais ici les travaux brillants de Michael Roberts. Beaucoup des dysfonctions qu’évoque Martin Wolf trouvent leur origine dans la baisse du taux de profit, une baisse qui devint aigue dans les années soixante-dix, mais qui n’a jamais été totalement renversée.

De nombreuses explications ont été avancées pour éclairer les causes de ce déclin et elles restent débattues : une suraccumulation du capital dans les années soixante et de nouveau lors de la bulle internet ; une plus ample mobilisation collective des travailleurs dans les années soixante et soixante-dix ; une plus grande concurrence des entreprises domestiques, aussi bien entre elles qu’avec les firmes étrangères (voir par exemple les travaux de William Nordhaus) ; un ralentissement du rythme de l’innovation dans plusieurs secteurs ; une incapacité des entreprises détenues par les actionnaires à exploiter les opportunités de profit ; une faible demande domestique, et ainsi de suite.

Certes, il est difficile de mesurer le taux de profit, en raison de nombreux problèmes dans la mesure du stock de capital. Mais le fait que les dépenses en capital aient été faibles pendant plusieurs années (avant le Brexit) suggère que les incitations à investir sont faibles ; cela pourrait s’expliquer par une faible profitabilité.

La crise financière en était un symptôme. Imaginez qu’il y ait eu une abondance de projets d’investissement rentables dans l’économie réelle au début des années deux mille. L’excès d’épargne et la chute des rendements obligataires les auraient financés si bien que l’on aurait assisté à un boom de l’investissement, de l’emploi et des revenus. Mais il n’y a pas eu une telle abondance de projets d’investissement, si bien que l’excès d’épargne a en fait financé une bulle sur les marchés de l’immobilier et les dérivés de crédit qui finit par entraîner une crise.

Plusieurs des choses que les sociaux-démocrates comme Martin déplorent à propos du capitalisme sont en fait des réponses adoptées depuis la fin des années soixante-dix à cette crise de profitabilité. Le pouvoir gestionnaire (dont un symptôme est le salaire élevé des PDG) s’est affirmé en cherchant à éradiquer la mobilisation des travailleurs et il parvint à l’éradiquer. Les privatisations sont une tentative pour repousser les limites dans lesquelles les capitalistes peuvent faire du profit. La financiarisation est le résultat d’un déplacement des activités à faible profit dans l’économie réelle. Et la chasse à la rente et le népotisme reflètent des tentatives visant à soutenir des profits face à la concurrence et à la crise.

La stagnation de la productivité nous dit que ces mesures n’ont pas totalement fonctionné, peut-être en partie parce que les inégalités qu’elles ont générées tendent à déprimer la croissance de la productivité.

Si tout cela est exact, ou à peu près exact, alors les problèmes que Martin décrit ne sont pas faciles à soigner. (…) Mais est-ce exact ? Une façon de le savoir est de voir si les tentatives visant à réformer le capitalisme ont réussi. Mirabile dictum, il y a même plusieurs propositions ici qui ne viennent pas de gauche. Malheureusement, l’un des effets de la crise du capitalisme a été, selon Martin, de dégrader la démocratie comme pour retirer de l’ordre du jour la politique économique intelligente. »

Chris Dillow, « The trouble with capitalism », in Stumbling & Mumbling (blog), 18 septembre 2019. Traduit par Martin Anota

mercredi 18 septembre 2019

Devons-nous davantage nous préoccuper des écarts de revenu entre les pays ou au sein des pays ?

« Au début des cours chaque automne, j’attise la curiosité de mes étudiants avec la question suivante : vaut-il mieux être pauvre dans un pays riche ou riche dans un pays pauvre ? La question entraîne typiquement un grand débat sans conclusion. Mais nous pouvons imaginer une version plus structurée et limitée de la question, pour laquelle il y a une réponse définitive.

Restreignons la focale aux revenus et supposons que les gens s’inquiètent seulement de leurs niveaux de consommation (sans se soucier des inégalités et d’autres conditions sociales). Les "riches" et les "pauvres" sont ceux parmi les 5 % les plus riches et les 5 % les plus pauvres de la répartition du revenu, respectivement. Dans un pays riche typique, les 5 % les plus pauvres de la population reçoivent autour de 1 % du revenu national. Les données sont plus éparses pour les pays pauvres, mais cela n’est pas absurde de supposer que les 5 % les plus riches reçoivent les 25 % du revenu national.

De même, supposons que les pays riches et pauvres soient respectivement ceux parmi les 5 % des pays les plus riches et les 5 % des pays les plus pauvres, classés selon leur revenu par tête. Dans un pays pauvre typique (comme le Libéria ou le Niger), cela est d’environ 1.000 dollars, en comparaison avec les 65.000 dollars d’un pays riche typique (comme, disons, la Suisse ou la Norvège). (Ces revenus sont ajustés en fonction des écarts en termes de coût de la vie, ou de parité de pouvoir d’achat, de façon à ce qu’ils puissent faire l’objet d’une comparaison.)

Maintenant, nous pouvons calculer qu’un riche dans un pays pauvre a un revenu de 5.000 dollars (1.000 dollars x 0,25 x 20), tandis qu’un pauvre dans un pays riche gagne 13.000 dollars (65.000 dollars x 0,01 x 20). En termes de niveaux de vie matériels, un pauvre dans un pays riche est deux fois plus riche qu’un riche dans un pays pauvre.

Ce résultat surprend mes élèves ; la plupart d’entre eux croient que c’est l’inverse qui est exact. Quand ils pensent aux riches dans les pays pauvres, ils imaginent des magnats vivant dans des villas avec une myriade de domestiques et une flotte de voitures de luxe. Même si de tels individus existent certainement, un représentant des 5 % les plus riches dans les pays les plus pauvres est certainement un bureaucrate occupant un poste de fonctionnaire de niveau intermédiaire.

Cette comparaison amène à souligner l’importance des différences de revenu entre les pays, relativement aux inégalités dans les pays. A l’aube de la croissance économique moderne, avant la Révolution industrielle, les inégalités mondiales dérivaient presque exclusivement des inégalités au sein des pays. Les écarts de revenu entre l’Europe et les pans les plus pauvres du monde étaient faibles. Mais comme l’Occident s’est développé au dix-neuvième siècle, l’économie mondiale subit une "Grande Divergence" entre le cœur industriel et la périphérie produisant des biens primaires. Durant l’essentiel de la période d’après-guerre, les écarts de revenu entre les pays riches et les pays pauvres représentaient la plus grande part des inégalités mondiales.

Depuis la fin des années quatre-vingt, deux tendances ont commencé à altérer cette image. Premièrement, notamment avec la Chine, plusieurs régions en retard commencèrent à connaître une croissance substantiellement plus rapide que les pays du monde riche. Pour la première fois de l’histoire, le résident typique des pays en développement s’est enrichi plus rapidement que les habitants d’Europe et d’Amérique du Nord.

Deuxièmement, les inégalités ont commencé à s’accroître dans plusieurs pays développés, en particulier ceux avec les marchés du travail les moins réglementés et aux protections sociales les plus faibles. La hausse des inégalités aux Etats-Unis a été si forte qu’il n’est plus certain que le niveau de vie des "pauvres" américains soit plus élevé que celui des "riches" des pays les plus pauvres (avec les riches et les pauvres définis comme on les a définis ci-dessus).

Ces deux tendances continuèrent dans des directions opposées en termes d’inégalités mondiales (une les pousse à la baisse, tandis que l’autre les pousse à la hausse). Mais elles ont toutes deux accru la part des inégalités infranationales dans les inégalités totales, renversant une tendance ininterrompue observée depuis le dix-neuvième siècle.

Etant donné la nature parcellaire des données, nous ne pouvons être certains à propos des parts respectives des inégalités infranationales et internationales dans l’économie mondiale d’aujourd’hui. Mais dans un article non publié basé sur les données de la World Inequality Database, Lucas Chancel de la Paris School of Economics estime que les trois quarts des inégalités mondiales courantes peuvent être dues aux inégalités infranationales. Les estimations historiques réalisées par deux autres économistes français, François Bourguignon et Christian Morrison, suggèrent que les inégalités infranationales n’avaient pas été aussi amples depuis la fin du dix-neuvième siècle.

Ces estimations, si elles sont correctes, suggèrent que l’économie mondiale a franchi un seuil important, nous obligeant à revisiter les priorités en matière de politiques. Pendant un long moment, les économistes comme moi ont raconté au monde entier que la façon la plus efficace de réduire les disparités de revenu mondiales consisterait à accélérer la croissance économique dans des pays à faible revenu. Les cosmopolites dans les pays riches (typiquement les plus riches et les professionnels qualifiés) se donnaient bonne conscience lorsqu’ils minimisaient les inquiétudes de ceux se plaignant des inégalités domestiques.

Mais l’essor du nationalisme populiste à travers l’Occident a été alimenté en partie par la tension entre les objectifs d’égalité dans les pays riches et des niveaux de vie plus élevés dans les pays pauvres. L’accroissement des échanges entre les pays riches et les pays à faible revenu a contribué aux inégalités salariales domestiques. Et probablement que la meilleure façon d’accroître les revenus dans le reste du monde serait de permettre une émigration massive des pays pauvres vers les pays riches. Cela ne serait pas une bonne nouvelle pour les travailleurs les moins éduqués, les moins payés des pays riches.

Pourtant, les politiques que les pays développés adoptent pour réduire les inégalités domestiques n’ont pas à nuire aux pauvres dans le reste du monde, même dans le commerce international. Les politiques économiques qui favorisent les revenus des travailleurs les moins payés et diminuent l’insécurité économique sont bonnes à la fois pour l’égalité domestique et pour le maintien en bonne santé d’une économie mondiale offrant aux pays pauvres une chance de se développer. »

Dani Rodrik, « Should we worry about income gaps within or between countries? », 10 septembre 2019. Traduit par Martin Anota

dimanche 15 septembre 2019

Les liens de la semaine

Autour du capitalisme


Croissance, fluctuations et crises

  • A la recherche du krach introuvable (Jean-Marc Vittori)
  • Perspectives mondiales à l'automne 2019 : ralentissement et incertitudes (Trésor)
  • Le freinage de l’économie mondiale n’a rien à voir avec le protectionnisme des Etats-Unis (Patrick Artus)
  • Les vrais problèmes pour l’économie mondiale (Patrick Artus)
  • Concentrons-nous sur les vrais problèmes de la zone euro (Patrick Artus)
  • Italie : la performance économique chroniquement désastreuse conduira nécessairement à une autre crise (Patrick Artus)


Démographie, migration

  • 759 000 nouveau-nés en France en 2018 : seulement 12 000 ont une mère de moins de 20 ans (INSEE)
  • Migrants à Paris : la capitale française est-elle hypocrite ? (The Conversation)


Environnement et ressources naturelles

  • Martin Weitzmann, économiste incontournable du changement climatique (Alter éco)
  • En 2019, l’obsession budgétaire prévaut toujours sur les enjeux climatiques (The Conversation)
  • Derrière les feux de forêt, le rôle clef des politiques agricoles (Christian de Perthuis)
  • La déforestation au Brésil, une stratégie économique perdante ? (The Conversation)
  • Déforestation au Brésil : que fait vraiment la France ? (The Conversation)
  • Le sable, une ressource essentielle en voie de disparition (The Conversation)
  • La mode et le luxe à l’épreuve de la crise environnementale (Alter éco)


Concurrence


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Politiques conjoncturelles versus réformes structurelles

  • Budget 2020 : la santé et l’écologie, principales cibles des suppressions de postes (Le Monde)
  • Bruno Le Maire veut accélérer l'application de la loi Pacte (La Tribune)
  • Le mille-feuille des politiques publiques, ou le retour du vieux monde (Charles Wyplosz)
  • Le crédit d’impôt recherche remplit-il sa mission ? (Alter éco)


Politique monétaire

  • Les banques centrales tentent le tout pour le tout (Alter éco)
  • Une fois que les banques centrales ont passé le message qu’elles étaient ultra-expansionnistes, elles sont obligées de l’être en raison des anticipations des marchés financiers (Patrick Artus)
  • La Fed et l'élection présidentielle (Barry Eichengreen)
  • La Réserve Fédérale doit gérer deux rapports de force : avec Trump, avec les marchés financiers (Patrick Artus)


Zoom sur la BCE

  • Il est temps pour la BCE de mettre l’assouplissement quantitatif sur pause (Project Syndicate)
  • La BCE baisse ses taux et relance son aide monétaire (Le Monde)
  • La triple impasse de la BCE (Le Monde)
  • Sisyphe à la BCE (Jean-Marc Vittori)
  • La BCE accentue la répression financière pour longtemps (Philippe Waechter)
  • Zizanie à la BCE, après les annonces de Mario Draghi (Le Monde)
  • Comment choisir une politique monétaire dans la zone euro alors que la situation des banques et la progression du crédit sont très différentes d’un pays à l’autre ? (Patrick Artus)
  • BCE : le problème attendu se produit (Patrick Artus)


Commerce international

  • Guerre commerciale : Washington et Pékin signent une trêve (La Tribune)
  • Guerre commerciale : Washington exige "des progrès" dans les négociations avec Pékin (La Tribune)
  • 40 ans de solde commercial français : quels en sont les déterminants ? (Banque de France)


Finance internationale

  • La débâcle argentine et l’échec du FMI (Alter éco)
  • Les interventions de change peuvent-elles être efficaces ? (Patrick Artus)


Intégration européenne

  • Brexit : Londres n'a toujours pas présenté de proposition "réaliste" (La Tribune)
  • Ce backstop qui bloque le Brexit (Alter éco)
  • Le Brexit ou les tourments de la prévision économique (Denis Ferrand)
  • Vers une union des marchés de capitaux en Europe : Pourquoi elle est souhaitable et comment la faire advenir (FMI)
  • Qui va gouverner l’UE (et qu’est-ce que cela pourrait changer) ? (AOC)


Inégalités, pauvreté


GRAPHIQUE Indicateurs d'inégalités en France de 1996 à 2017

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source : INSEE (2019)

Le nouveau Piketty est sorti !!!


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Redistribution


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Education

  • Le fossé se creuse entre petits et grands lycées (Alter éco)
  • Les politiques d’éducation prioritaire en France – un bref état des lieux (AOC)
  • Les enseignants gagnent-ils plus ou moins en France que dans les autres pays ? (Le Monde)
  • Le boom des profs non titulaires, un tournant pour l’Éducation nationale ? (The Conversation)


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Travail, emploi, chômage

  • A mort Cobb-Douglas ! (A la marge)
  • Coup de frein des créations d'emploi au second trimestre (La Tribune)
  • De moins en moins de demandeurs d'emploi indemnisés par l'assurance-chômage (La Tribune)
  • Deux millions de travailleurs vivent en dessous du seuil de pauvreté en France (La Tribune)
  • A quoi est dû le passage aux mauvais emplois ? (Patrick Artus)


Politique

  • Les cinq temps forts de l'Affaire Ferrand (La Tribune)
  • La macronie fait bloc autour de Richard Ferrand mis en examen (La Tribune)
  • A l’Assemblée, des députés déplorent les dégâts politiques provoqués par l’affaire Ferrand (Le Monde)
  • Comprendre la tardive mise en examen de Richard Ferrand (Le Monde)
  • L’impossible unité de la gauche (Le Monde)
  • La tragédie de l’aéroport de Chinchero continue (Julia Cagé)
  • Les Gilets jaunes et les exigences de la représentation politique (La Vie des idées)
  • Primaire démocrate aux Etats-Unis : quels candidats mènent la course à l’investiture ? (Le Monde)


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mardi 10 septembre 2019

Si la Chine suit les conseils du FMI, elle va renouer avec les amples excédents courants

« Il y a depuis longtemps une tension fondamentale dans l’analyse que fait le FMI de l’économie chinoise. D’une part, le Fonds pense que les comptes externes de la Chine sont maintenant assez bien équilibrés. D’autre part, le Fonds ne pense pas que les politiques qui ont conduit à la baisse de l’excédent du compte courant de la Chine soient soutenables ; il désire un ralentissement de la croissance du crédit (…) et beaucoup de consolidation budgétaire (…).

Le Fonds s’est opposé à la relance de la Chine en 2015-2016 ; elle voulait alors que la Chine accepte à la place un ralentissement de sa croissance économique. Pourtant, sans cette relance, la reprise du commerce international en 2017 aurait été bien plus faible et le compte courant de la Chine ne se serait pas rapproché de l’équilibre.

Et la dernière évaluation du FMI de l’économie chinoise s’interprète essentiellement comme un avertissement contre un assouplissement excessif en riposte aux droits de douane de Trump (…). Mais il faut tenir compte que plusieurs vagues de nouveaux droits de douane se sont succédées depuis qu’elle a été réalisée.

La Chine semble avoir suivi le conseil du Fonds ; elle n’a pas desserrée la pression sur le système bancaire parallèle et l’assouplissement budgétaire a été modéré. Le Fonds pense que le déficit budgétaire de la Chine en 2019 (en prenant en compte les véhicules d’investissement des gouvernements locaux), rapporté au PIB, va augmenter de 1,5 point de pourcentage. Mais puisque la relance budgétaire de la Chine a été mal ciblée, on s’attend à ce qu’elle ne rapporte qu’un point supplémentaire à la croissance chinoise. (Je suis d’accord à l’idée que la relance a été mal conçue, avec trop de place donnée aux baisses d’impôts.)

Le problème ? Avec un recul du crédit des banques parallèles et un assouplissement plus modeste qu’en 2016 et 2017, l’excédent du compte courant de la Chine revient (contrairement aux prédictions de The Economist, du Wall Street Journal et de la plupart des analystes de banques d’investissement).

Les importations manufacturières nominales chutent de 8 % d’une année sur l’autre au cours de la première moitié de 2019 et les importations réelles se contractent aussi (selon l’équipe chinoise d’UBS). Si l’économie chinoise était jugée en fonction des seules données commerciales (même en laissant de côté le commerce avec les Etats-Unis), vous penseriez qu’elle connaît quelque chose ressemblant à une récession et qu’elle a besoin d’un surcroît de relance pour stabiliser l’activité. La Chine a aussi une inflation sous contrôle et de faibles taux d’intérêt réels ; selon les indicateurs standards, elle ne semble à l’évidence pas en surchauffe.

Pourtant, le FMI conseille une consolidation budgétaire de 7,5 points de pourcentage du PIB étalée au cours du temps, conjuguée à un ralentissement de la croissance de l’endettement privé. C’est une prescription de politique économique qui, selon moi, nous ramène à d’amples excédents externes chinois. Le modèle de base du compte courant qu’utilise le Fonds indique qu’une consolidation budgétaire d’un point de pourcentage augmente normalement le solde du compte courant d’environ un tiers de point de PIB. Par conséquent, une consolidation budgétaire de 7,5 points de pourcentage devrait générer une hausse du solde externe de 2,5 points de pourcentage de PIB.

Après l’expansion de l’excédent de compte courant lors de la première moitié de 2019, l’excédent de la Chine est maintenant compris entre 1,5 et 2 points de pourcentage du PIB (…). La recommandation budgétaire du Fonds (si elle était pleinement mise en œuvre) génèrerait un excédent de compte courant de plus de 4 % du PIB. C’est assez large en termes de dollars, 800 milliards de dollars, voire plus, selon la taille prévue de l’économie chinoise à l’avenir (le Fonds veut que l’ajustement budgétaire soit graduel et il prévoit un PIB chinois d’environ 20.000 milliards de dollars en 2024).

La Chine est bien sûr un cas spécial. Seule Singapour présente des niveaux aussi élevés d’épargne nationale. Et une cité-Etat avec une économie de 300 milliards de dollars peut s’en tirer avec un excédent courant équivalent à 15-20 % de son PIB, mais pas une économie de 13.000-14.000 milliards de dollars. Le taux d’épargne nationale de la Chine, supérieur à 40 % de son PIB, est trop important, aussi bien pour la Chine que pour le monde.

C’est pourquoi un déficit budgétaire que le Fonds considère insoutenable (…) n’est pas parvenu à générer un déficit de compte courant. Et c’est aussi pourquoi le Fonds est dans une position difficile.

L’ensemble des politiques qui ont permis de réduire l’excédent externe de la Chine ne passe pas les tests de soutenabilité budgétaire du Fonds. Et les politiques qui stabiliseraient la situation budgétaire de la Chine pourraient, selon la modélisation même du Fonds, déséquilibrer les comptes externes de la Chine.

(…) Le Fonds s’attend à ce que la Chine connaisse de plus larges déficits budgétaires que ce qu’il considère comme optimal. Et il semble désormais que ces déficits budgétaires ne suffiront pas pour maintenir le coupe courant de la Chine à l’équilibre ; je ne pense pas que la récente hausse du solde externe de la Chine ait reçut l’attention qu’elle méritait. L’excédent externe de la Chine en 2019 est susceptible de tourner autour des 200 milliards de dollars (il était de 185 milliards de dollars au cours des quatre derniers trimestres de données).

Mais il y a un point plus important : aussi longtemps que le taux d’épargne nationale de la Chine représente autour des 43-44 % de son PIB, il est possible que la Chine génère un excédent courant plus important (et plus problématique pour le monde). Une manière de le montrer est de considérer l’épargne annuelle de la Chine en dollars : elle approche désormais les 6.000 milliards de dollars, alors qu’elle n’était que d’environ 2.000 milliards de dollars avant la crise financière mondiale. La matière brute pour un très ample excédent est toujours là.

Pour réduire prudemment le déficit budgétaire de la Chine, il faudrait, selon moi, des réformes très agressives (davantage d’assurance sociale, davantage de progressivité dans le système fiscal) pour réduire le taux d’épargne. Et j’ai l’impression que ce point s’est un peu perdu dans l’analyse du Fonds cette année.

Ou, pour le dire autrement, le Fonds a comme négligé les conséquences mondiales de sa trajectoire budgétaire favorite pour la Chine… et au demeurant les conséquences mondiales de la somme de ses recommandations budgétaires nationales. Une consolidation budgétaire équivalente à 3 % du PIB mondial est une bonne recette pour maintenir les principaux taux d’intérêt mondiaux en territoire négatif pour longtemps. »

Brad Setser, « The IMF's (new) China problem », in Follow the Money (blog), août 2019. Traduit par Martin Anota

dimanche 8 septembre 2019

Les liens de la semaine

Autour des sciences sociales...


Croissance, fluctuations et crises

  • Comment la France résiste au ralentissement mondial (Jean-Marc Vittori)
  • En Europe, l'industrie manufacturière toujours en souffrance (La Tribune)
  • La conjoncture est toujours préoccupante (Philippe Waechter)
  • Trump n’acceptera pas une récession aux Etats-Unis (Patrick Artus)
  • Le scénario le plus probable pour les pays de l’OCDE est une croissance modérée, voisine de la croissance potentielle (Patrick Artus)
  • France : que penser des gains de productivité nuls? (Patrick Artus)
  • Rester optimiste sur les perspectives de croissance en France (Patrick Artus)


Le capitalisme en sursis ?


Environnement et ressources naturelles

  • Le prix du pétrole reflète-t-il une véritable dégradation de l’économie mondiale? (Patrick Artus)
  • Incendies : les forêts des Canaries récupéreront plus vite que l’Amazonie (The Conversation)


Monnaie et finance

  • Les banques centrales forcées de passer derrière Trump (Patrick Artus)
  • La Réserve Fédérale et la BCE sont-elles encore indépendantes ? (Patrick Artus)
  • Climat, proximité : Lagarde dessine une BCE plus à l'écoute de la société (La Tribune)
  • Avec quels critères faut-il juger les choix de la BCE depuis l’arrivée de Draghi ? (Patrick Artus)
  • La BCE pilote-t-elle les anticipations d’inflation ? (Patrick Artus)
  • Les effets redistributifs de la politique monétaire de la BCE (OFCE)
  • Taux d’intérêt négatifs : un défi ou une opportunité pour les banques européennes ? (OFCE)


Politique budgétaire

  • Au secours, on a perdu la limite de la dette publique (Jean-Marc Vittori)
  • Relance budgétaire : l’Allemagne doit prendre une initiative (Le Monde)
  • Diminution du taux d’endettement public en Allemagne : quelles conséquences ? (Patrick Artus)


Commerce international

  • Commerce extérieur : des résultats en demi-teinte (La Tribune)
  • Le freinage du commerce mondial ne peut absolument pas causer un recul significatif de la croissance aux Etats-Unis, en Europe ou en Chine (Patrick Artus)
  • La Chine peut-elle résister à une forte baisse de ses exportations vers les Etats-Unis ? (Patrick Artus)
  • Comment corriger les méfaits de la globalisation pour les pays de l’OCDE ? Le risque que l’ajustement se fasse au détriment des pays émergents (Patrick Artus)


Zoom sur la guerre commerciale de Trump


Finance internationale

  • Argentine : un contrôle des changes pour rassurer les marchés (La Tribune)
  • Le concept de "manipulation du taux de change" est inutilisable (Patrick Artus)
  • Si la guerre des taux de change se déclare, quelles conséquences? (Patrick Artus)
  • Bien comprendre qu’on est dans un Monde de taux de change flexibles (Patrick Artus)
  • Pourquoi le dollar n’est pas près de perdre son statut de monnaie de réserve dominante (Patrick Artus)


Intégration européenne

  • Comprendre en un schéma cette énième semaine décisive pour le Brexit (Le Monde)
  • Brexit sans accord : Attention les secousses ! (Alter éco)
  • Le référendum, arme ultime pour les britanniques (Philippe Waechter)
  • BCE : Christine Lagarde sur le gril du Parlement européen (La Tribune)


Redistribution




Ecole




Travail, emploi, chômage

  • Les emplois inutiles (Christine Erhel)
  • Les emplois se concentrent très progressivement sur le territoire, les déplacements domicile-travail augmentent (INSEE)
  • Toi + moi = emploi ? (La Vie des idées)
  • Voit-on déjà aujourd’hui des effets positifs des réformes du marché du travail en France ? (Patrick Artus)
  • Actualité de Marx et d’Engels : l’exploitation des enfants dans les mines aujourd’hui (The Conversation)


Zoom sur les inégalités salariales


Politique





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mercredi 4 septembre 2019

Si tous les pays suivaient les recommandations du FMI, le monde souffrirait d’un manque de demande

« Je doute que le FMI désire réellement que le monde adopte les mêmes politiques budgétaires que la zone euro. Après tout, les taux d’intérêt sont mondialement faibles à présent et négatifs dans plusieurs grandes économies avancées. Ils rendent les déficits soutenus moins coûteux (si on vous paye pour emprunter, votre dynamique de dette "intrinsèque" est bien plus favorable), l’emprunt pour financer les investissements publics plus attrayant (les taux d’intérêt réels sont négatifs) et la politique budgétaire presque partout essentielle pour faire face aux récessions (cf. Olivier Blanchard).

Mais le FMI croit officiellement que la zone euro a la politique budgétaire plus ou moins dans la bonne direction à moyen terme. La zone euro a généré un déficit budgétaire de 0,7 % de PIB en 2018. Le FMI pense que la bonne orientation budgétaire pour la zone euro est un déficit de 0,2 % du PIB (…). La zone euro est plus proche de sa politique budgétaire optimale que n’importe quelle autre grande économie.

La Chine doit générer un déficit budgétaire de 1,5 % du PIB, non un déficit de 4,8 % (…). Le Japon doit rechercher l’équilibre budgétaire, non un déficit d’environ 3 % du PIB. Les Etats-Unis doivent atteindre un déficit budgétaire de 1,5 % du PIB, non de 5,4 % (…). Dans chacun de ces pays, le FMI appelle à une consolidation budgétaire de plus de 3 points de pourcentage du PIB au cours du temps. Pour être exact, le FMI indique que ces chiffres ne sont pas l’orientation budgétaire qu’il recommande à moyen terme ; il s’agit plutôt de cibles pour le long terme. Mais ces chiffres montrent aussi quelque chose d’important. Alors que le FMI a appelé certains pays "excédentaires" d’Europe à réduire leurs excédents budgétaires, les rapports que le FMI a réalisés pour les pays pris individuellement (et représentant l’essentiel de l’économie mondiale) appellent en définitive à une politique budgétaire substantiellement plus restrictive. Même à l’intérieur de la zone euro, le FMI appelle officiellement à resserrer davantage la politique budgétaire dans un monde de taux nuls.

Le rapport de surveillance externe vise à mettre en lumière des problèmes d’agrégation au niveau mondial : tous les pays ne peuvent pas fonder leur croissance sur leurs exportations par exemple. Mais je pense que le rapport révèle maintenant un autre problème d’agrégation. Si le monde adoptait les conseils budgétaire du FMI (en l’occurrence une consolidation budgétaire équivalente à 2 points de pourcentage du PIB mondial), le monde manquerait de demande. Par exemple, il conseille au monde de consolider davantage ses finances publiques à une époque où les taux d’intérêt sont extrêmement faibles. (…)

La façon la plus facile de le voir est de se pencher sur les estimations du FMI pour un pays comme l’Allemagne. Le FMI veut que l’Allemagne assouplisse sa politique budgétaire pour l’équivalent de 1,5 point de pourcentage de son PIB. Cela réduirait l’excédent allemand. Et la dernière analyse de l’article IV de l’Allemagne que réalise le FMI propose d’autres bonnes pistes pour réduire l’excédent allemand (notamment des politiques qui soutiendraient les salaires et accroîtraient le revenu des ménages en proportion du PIB). Personnellement, je pense que l’Allemagne, en tant que fournisseur de l’un des véritables actifs de réserve mondiaux, devrait générer un déficit budgétaire plus ample que ne le conseille le FMI, mais il ne faut pas faire le difficile lorsque le FMI pousse l’Allemagne dans la bonne directement. Toutefois, on s’attend à ce que l’impact de l’expansion budgétaire recommandée sur l’excédent externe de l’Allemagne soit modeste, d’environ un demi-point de PIB.

L’essentiel du changement attendu du côté de l’excédent allemand avec l’adoption de l’orientation budgétaire recommandée par le FMI viendrait de la consolidation budgétaire dans les principales destinations à l’exportation de l’Allemagne comme le FMI désire mondialement une consolidation budgétaire d’environ 2 points de pourcentage. La consolidation budgétaire mondiale fournit 0,7 points de pourcentage du PIB des 1,2 points de pourcentage du PIB de la contribution budgétaire attendue de la politique budgétaire à la réduction de l’excédent allemand.

Et le FMI n’est pas en train de recommander l’expansion budgétaire pour certaines pays excédentaires et la consolidation budgétaire pour certains pays déficitaires (comme les Etats-Unis). Il conseille aussi la consolidation budgétaire pour des pays excédentaires avec de fortes positions en "stock" (beaucoup d’avoirs externes) comme la Chine et le Japon. Dans ces pays, le conseil budgétaire du FMI irait à l’encontre de l’objectif de réduction de leurs déséquilibres commerciaux.

Considérez la Chine. Le FMI désire une consolidation budgétaire de trois points de pourcentage, quelque chose qui devrait accroître l’excédent de compte courant de la Chine d’environ un point de pourcentage. Cela déséquilibrerait la position externe de la Chine. La seule raison pour laquelle cela n’apparaît pas clairement dans l’analyse budgétaire du FMI est que le FMI désire aussi une forte consolidation budgétaire dans les partenaires commerciaux de la Chine. Si tous les pays suivaient le conseil du FMI, le resserrement budgétaire aux Etats-Unis, au Japon et dans l’essentiel de la zone euro réduirait les exportations chinoises alors même que la consolidation budgétaire chinoise réduirait les importations chinoises, rapprochant la Chine de l’équilibre externe.

Cela peut ressembler à une critique du rapport du secteur externe du FMI. Mais ce n’est pas le cas. Sans le rapport de surveillance externe du FMI, il serait difficile de savoir précisément quel genre de politiques le FMI préconise pour le monde dans son ensemble. C’est une critique du conseil budgétaire qui émerge du travail du FMI sur les pays pris individuellement, conseil qui génèrerait un puissant biais déflationniste dans l’économie mondiale s’il était universellement adopté. L’expansion budgétaire que le FMI conseille pour l’Allemagne, les Pays-Bas, la Suède et la Corée du Sud reste bien trop modeste pour compenser la consolidation budgétaire qu’il recommande pour les plus grandes économies au monde. (..) »

Brad Setser, « The IMF (still) cannot quit fiscal consolidation… », in Follow the Money (blog), 24 juillet 2019. Traduit par Martin Anota

lundi 2 septembre 2019

La question de la production est-elle dissociable de celle de la répartition ?

« (…) Eli Cook, dans une analyse intitulée "Historicizing Piketty: The Fall and Rise of Inequality Economics", cherche à expliquer pourquoi les inégalités ont été pratiquement écartées de la science économique orthodoxe durant la seconde moitié du vingtième siècle. Son analyse constitue un très joli exercice dans l’histoire de la pensée économique qui montre comment un sujet qui fut à une époque au centre des préoccupations des économistes (il suffit de lire les premiers paragraphes des Principes de Ricardo pour le voir) a graduellement été marginalisé, au point que Martin Feldstein, qui fut une fois président de l’American Economic Association, a pu déclarer que toutes les inquiétudes à propos des inégalités de revenu ou de richesse sont le produit de "l’envie" et de "l’égalitarisme malveillant".

Selon Cook, il y a trois développements qui ont marginalisé ces questions de répartition que se posaient initialement la science économique : la théorie de la production marginale des facteurs de production, le tournant vers l’utilité et l’optimalité à la Pareto. (1)

Ce qui imprègne ces trois développements et constitue selon moi la question clé, c’est si la production et la répartition sont perçues ensemble comme relevant d’un même processus ou comme deux processus vaguement liés l’un à l’autre. La seconde approche est caractéristique de l’économie néoclassique. La production est considérée comme antérieure et l’économie est considérée comme une science qui recherche la maximisation de la production. Cette production peut être redistribuée plus tard, en utilisant les décisions politiques, pour aider ceux qui sont pauvres, mais on doit le faire prudemment, de telle manière que le prochain cycle de production ne soit pas affecté par les mauvaises incitations découlant d’un excès de redistribution. Dans une telle vision du monde, pratiquement toute redistribution est perçue comme nuisant au processus de maximisation de la production.

Mais peut-être que, plus fondamentalement, la redistribution est perçue comme se tenant en dehors de la science économique, par exemple dans le domaine politique. Comme le montre Cook, c’est clairement énoncé par Samuelson dans son manuel Economics. Les économistes apparaissent donc comme modestes en apparence dans leurs affirmations. Comme les ingénieurs de la production sociale, ils sont en charge de la maximisation de la production sous des conditions de dotations et de technologie données. Le déni les amène à laisser la tâche de la redistribution à ceux qui sont plus qualifiés qu’eux : les politiciens.

Pourtant, comme la science économique en est graduellement venue à dominer les sciences sociales et le processus de décision gouvernemental, cette apparente autolimitation a fini par être perçue pour ce qu’elle est : une tentative pour ignorer le plus de questions distributionnelles possible. Si la redistribution est la province du politicien et si le politicien n’est pas un économiste, alors la redistribution doit clairement être une exception à utiliser modérément. Cook souligne avec raison le rôle qu’ont pu jouer derrière cela les deux premiers théorèmes du bien-être. Le premier théorème montre que, sous des conditions idéalisées de concurrence pure et parfaite, le marché produit un résultat qui ne peut être amélioré sans détériorer la situation de quelqu’un d’autre. C’est de l’économie. Mais il est ensuite affirmé, dans le second théorème, que si pour une quelconque raison nous changeons les dotations ou ayons recours à une taxation forfaitaire, la répartition des revenus peut être altérée (bien que cela serait toujours Pareto-optimal). Mais cette seconde partie, c’est avéré, n’est pas le sujet de la science économique, mais des politistes ou politiciens. Donc les économistes peuvent allègrement l’ignorer et considérer toutes les inquiétudes distributionnelles comme secondaires ou marginales.

La conception classique de la science économique était assez différente. Elle perçoit la production et la répartition comme un unique processus. Si les dotations étaient différemment distribuées, la structure de production serait différente et le pouvoir des différentes classes serait différent. Il est très clair chez Ricardo que les propriétaires terriens reçoivent leur revenu seulement du fait qu’ils possèdent un monopole sur la terre, non en raison d’une quelconque activité utile qu’ils réaliseraient. Donc changer leurs dotations ou les taxer ne pourrait pas être mauvais. (Bien sûr, la même vision des choses est présente chez Henry George.) Il est aussi manifeste chez Marx que la structure de la production, les prix relatifs et les revenus individuels ne sont pas les mêmes selon le mode de production. La répartition des dotations et la manière par laquelle la production est organisée sont donc organiquement liées.

Alors que l’économie néoclassique envisage le monde économique ainsi :

Production => distribution => production

L’économie classique voit les choses ainsi :

Distribution des dotations => production => redistribution des dotations

C’est pour cette raison que chez Marx (et bien sûr parmi l’école néo-ricardienne qui suivit Sraffa) les prix des facteurs sont perçus comme étant déterminés avant la production (disons, via le pouvoir relatif du travail relativement au capital). En conséquence, la composition de la production ne sera pas la même selon le système dans laquelle celle-ci s’opère : si les travailleurs ont un plus grand pouvoir de négociation, le taux de salaire sera plus élevé relativement à l’intérêt (au profit) et les matières premières intensives en travail seront plus chères, etc. Ou, similairement, comme Marx le dit dans son fameux paragraphe, les rapports de production deviennent des forces de production : si les relations de production (fondamentalement, la répartition des dotations) sont, à un moment donné du développement, inefficaces (disons, si l’esclavage mène à un gâchis d’efforts), la production maximale qui peut être générée dans un tel système sera moindre que celle d’un système socialement plus efficace. La production est donc vue comme pleinement interdépendante avec la répartition. L’idée néoclassique que la production et la répartition puissent être strictement séparées et presque considérées indépendamment l’une de l’autre est démolie. C’est le nerf de la guerre et, je pense, la raison de la divergence entre les écoles classique et néoclassique dans leurs conceptions qu’elles ont des inégalités et dans le plus ou moins grand intérêt qu’elles ont pour ces dernières.

Les choses changent, mais pas aussi vite qu’elles le devraient. Nous n’avons toujours pas de manuels, ni de cours qui traitent des inégalités de revenu et de richesse en tant que telles. Les inégalités sont souvent perçues comme une anomalie ou un problème qui n’est pertinent que pour les sociétés du "tiers-monde". C’est si clairement erroné qu’il est presque superflu de souligner à quel point c’est erroné. Mais aussi longtemps que ce n’est pas corrigé, la science économique continuera à ne pas faire bon ménage avec la vraie vie.

(1) Chose intéressante, et peut-être un brin ironique, l’optimum de Pareto, qui exclut à strictement parler toute redistribution (puisque toute redistribution des revenus perçus détériore la situation de quelqu’un) a été définie par la même personne qui introduisit l’étude empirique des inégalités interpersonnelles. »

Branko Milanovic, « Production and then distribution, or distribution and production together », in globalinequality (blog), 30 août 2019. Traduit par Martin Anota

dimanche 1 septembre 2019

Les liens de la semaine

Capitalisme


Croissance, fluctuations et crises

  • France : la croissance révisée à la hausse au second trimestre (La Tribune)
  • La croissance française est robuste et équilibrée (Philippe Waechter)
  • Zone euro : qui souffre de la faiblesse des gains de productivité ? (Patrick Artus)




Environnement et ressources naturelles

  • Le prix du pétrole risque-t-il d’exploser ? (Alter éco)
  • Pourquoi les scientifiques s’inquiètent des incendies de l’Amazonie (Le Monde)
  • Incendies en Amazonie : les Boliviens réclament des comptes à Evo Morales (The Conversation)
  • Circulation différenciée en Ile-de-France : un bilan médiocre du fait du manque de contrôle (Le Monde)
  • Que valent les éco-gestes du quotidien ? (Alter éco)
  • Transport maritime : naviguer moins vite pour polluer moins, une piste efficace mais loin d’être concrétisée (Le Monde)


Démographie

  • En 2016, les femmes cadres ont un peu moins d’enfants que les employées (INSEE)
  • Petit éloge du déclin démographique (Alter éco)


Monnaie et finance


Politique monétaire

  • Taux bas : pour Lagarde, la BCE doit rester très accommodante (La Tribune)
  • L’échec de la politique monétaire de la BCE : les taux d’intérêt bas n’ont pas rééquilibré l’épargne et l’investissement ; d’où vient-il ? (Patrick Artus)
  • Les taux d’intérêt nuls ou négatifs peuvent-ils être la cause de l’inflation faible ? (Patrick Artus)
  • La Réserve Fédérale a-t-elle vraiment un comportement différent de celui qu’elle avait dans le passé ? (Patrick Artus)


Fiscalité, redistribution

  • Taxe GAFA : le grand bazar français (Alter éco)
  • Réforme des retraites : comprendre le débat sur l’âge pivot et la durée de cotisation (Le Monde)
  • Retraites : le problème, c’est la décote (Michaël Zemmour)


Politique budgétaire

  • Taux d’intérêt très bas : la tentation est trop grande pour les gouvernements (Patrick Artus)
  • Que faut-il pour que les taux d’intérêt bas permettent d’accroître les déficits publics et les dettes publiques ? (Patrick Artus)


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Finance internationale

  • La Grèce lève le contrôle des capitaux imposé il y a quatre ans (La Tribune)
  • Quand un pays a un déficit extérieur chronique, il doit pouvoir attirer des capitaux (Patrick Artus)
  • L’endettement dangereux et l’endettement pas dangereux (Patrick Artus)
  • Le taux d’épargne, caractéristique centrale des pays émergents (Patrick Artus)
  • Si la zone euro fonctionnait normalement, les Etats-Unis auraient un énorme problème de financement (Patrick Artus)
  • Le passage d’une monnaie de réserve à une autre est brutal, non progressif (Patrick Artus)


Commerce international

  • Comprendre le revirement d’Emmanuel Macron sur l’accord UE-Mercosur (Le Monde)
  • Commerce : Donald Trump s’en prend au monde (Alter éco)
  • Conflit commercial : toujours plus de produits chinois taxés aux Etats-Unis (La Tribune)
  • “Taxe sur le vin contre taxe GAFA : un peu de théorie des jeux” (Emmanuel Combe)
  • Le modèle mercantiliste est incompatible avec la régionalisation des chaînes de valeur (Patrick Artus)
  • Le nouveau modèle économique "autarcique" de la Chine : quels effets sur l’économie mondiale ? (Patrick Artus)


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Intégration européenne

  • "Lost in Brexit" : après la suspension du Parlement, les options résumées en diagramme (Le Monde)
  • Le Brexit du tout pour le tout (Project Syndicate)
  • Sylvie Goulard n’est que la troisième Française nommée commissaire européenne (Le Monde)
  • "Aujourd'hui, c'est l'Europe qui, dans le monde, incarne le libéralisme éclairé" (Thomas Philippon)
  • Si l’Allemagne adopte une stratégie non-coopérative, qui seraient les perdants ? (Patrick Artus)
  • L’Europe peut-elle éviter la crise qui vient ? (Guillaume Duval)
  • Peut-il y avoir une nouvelle crise financière dans la zone euro, ou bien la zone euro est-elle aujourd’hui protégée contre les crises ? (Patrick Artus)


Inégalités


Travail, emploi, chômage

  • Le chômage en Europe au plus bas depuis l'an 2000 (La Tribune)
  • Baisse du taux de chômage en France : simple conséquence normale de la situation macroéconomique ou effet des politiques économiques menées depuis l’élection de Macron ? (Patrick Artus)


Politique

  • Trois questions sur l’affaire des "sondages de l’Elysée" (Le Monde)
  • Ce qui est reproché à Sylvie Goulard, future commissaire européenne (Le Monde)
  • Un répit pour l’Italie… mais pour combien de temps ? (Le Monde)
  • "Les forces populistes ne sont pas juste un accident de l'histoire" (Yann Algan)


Zoom sur Boris Johnson

  • Brexit : l’"outrage constitutionnel "de Boris Johnson (Le Monde)
  • Suspendre le parlement : folie ou coup de bluff ? Ce qu’un théoricien des jeux pense de Boris Johnson (The Conversation)
  • Hard Brexit, l’héritage de Margaret Thatcher (Alter éco)





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