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dimanche 10 décembre 2017

Les liens de la semaine

Johnny Hallyday (et les sciences sociales)


  • Johnny Hallyday fédérait une France dont il a accompagné les changements (La Croix)
  • Johnny, l'idole des jeunes, Edgar Morin et le "yéyé" (Le Point)
  • "Johnny a accompagné toutes les transformations de la famille depuis les années 1960" (François de Singly)
  • Reconnaissance des cultures populaires : comment Johnny a gagné une manche (The Conversation)


Croissance, fluctuations et crises

  • La reprise s’affirme (OFCE)
  • Pays de l’OCDE : ce qui a soutenu la demande est maintenant derrière nous (Patrick Artus)
  • Que s’est-il passé les dernières fois que les perspectives de production ont été très fortes aux Etats-Unis et dans la zone euro ? (Patrick Artus)
  • On ne sait plus analyser la situation à long terme des économies (Patrick Artus)
  • Quelles sont les grandes questions d’analyse macroéconomique aujourd’hui pour les pays de l’OCDE ? (Patrick Artus)


Finance

  • Pourquoi les Français épargnent-ils moins ? (Le Monde)
  • Chine : le FMI s'inquiète des "firmes zombies" (La Tribune)
  • Règles bancaires : "le meilleur accord possible" selon la Banque de France (La Tribune)
  • Paradis fiscaux : 17 pays sur la liste noire de l'Union européenne, mais... (La Tribune)
  • Liste noire des paradis fiscaux : une déception attendue et confirmée (Christian Chavagneux)


Zoom sur le Bitcoin


GRAPHIQUE Taux de change du Bitcoin depuis le 1er janvier 2017 (en dollars)

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source : The Telegraph (2017)

Fiscalité et dette publique

  • États-Unis : en jouant avec le feu, le Congrès jette un flou sur l'économie (La Tribune)
  • Est-il utile de baisser le taux d’imposition des profits des entreprises ? (Patrick Artus)
  • La France inquiète des conséquences de la réforme fiscale américaine (Le Monde)
  • Faut-il pousser les pays de la zone euro à réduire leurs déficits publics ? (Patrick Artus)
  • Dans quels pays l’augmentation du taux d’endettement public est-elle justifiable ? (Patrick Artus)


Politique monétaire

  • Quel est vraiment l’objectif de la BCE ? (Patrick Artus)
  • La politique monétaire peut avoir les effets opposés des effets attendus (Patrick Artus)
  • Leaning against the wind : c’est bien fini et c’est dommage (Patrick Artus)
  • Pourquoi la politique monétaire de l’OCDE est-elle devenue procyclique ? (Patrick Artus)
  • Si la croissance ralentit, en théorie la réaction de la politique monétaire n’est pas la même selon que ce ralentissement vient du côté de la demande ou du côté de l’offre de biens et services ; mais en pratique ? (Patrick Artus)
  • La pertinence de Sargent-Wallace (Patrick Artus)


Commerce international

  • France : le déficit commercial s'est (encore) creusé (La Tribune)
  • Les vrais chiffres du commerce extérieur (Alter éco)
  • Les Etats-Unis renforcent leurs taxes contre le dumping chinois (La Tribune)
  • Commerce mondial : les restrictions ont baissé malgré la recrudescence des discours protectionnistes (La Tribune)
  • Mondialisation du mécontentement (Joseph Stiglitz)


Intégration européenne

  • Mario Centeno, le "Ronaldo de l'Ecofin" prend la tête de l'Eurogroupe (La Tribune)
  • Bruxelles propose la création d'un Fonds monétaire européen pour 2019 (La Tribune)
  • Angela Merkel ou le malheur des uns peut-il fait le bonheur des autres? (Charles Wyplosz)
  • Les asymétries structurelles entre l’Allemagne et le reste de la zone euro sont multiples : ceci est dangereux pour la zone euro (Patrick Artus)
  • Les écarts de compétitivité-coût entre les pays de la zone euro et les salaires en Allemagne (Patrick Artus)
  • Discipline budgétaire dans la zone euro : faut-il des règles, ou la discipline de marché ? (Patrick Artus)


Zoom sur le Brexit

  • L'Union européenne et le Royaume-Uni s'entendent sur la première phase du divorce (La Tribune)
  • Le retour attendu des britanniques dans l’Union Européenne (Philippe Waechter)
  • Brexit : réussir sa sortie ? (OFCE)
  • La tragi-comédie du Brexit (Harold James)


Inégalités et justice sociale


Travail, emploi, chômage



Faut-il geler la revalorisation automatique du Smic ?

  • Smic : un rapport préconise la fin de la revalorisation automatique (Le Monde)
  • Faut-il geler la revalorisation automatique du Smic ? (Alter éco)
  • La revalorisation du smic "est une question sociale et non une question technique" (Le Monde)
  • Sans les augmentations automatiques, le SMIC vaudrait aujourd’hui 424 euros (Denis Gouaux)


Politique





lire la précédente revue de presse

Une bulle sur le marché du Bitcoin ?

« Le prix du Bitcoin vient juste de passer les 11.000 dollars. Il y a un an, il valait moins de 800 dollars. Les économistes et les commentateurs s’inquiètent donc de plus en plus à l’idée qu’il puisse s’agir d’une bulle qui n’attend plus qu’à éclater. Nous passons en revue divers commentaires sur le sujet.

Le prix du Bitcoin a atteint et dépassé les 11.000 dollars, alors qu’il s’élevait à seulement 800 dollars il y a un an (cf. graphique). Selon The Economist (…), les cours sur le marché boursier sont certes élevés depuis quelques temps, les actions ne connaissent pas la même effervescence qu’ils ont connue avec la bulle internet de 1999-2000. Cette effervescence s’est déplacée au monde des crypto-monnaies comme le Bitcoin ou l’Ethereum. L’attrait dont elles bénéficient s’explique par trois choses : le fait que l’offre soit limitée ; les craintes à propos de la valeur à long terme des monnaies fiduciaires dans une ère d’assouplissement quantitatif ; et l’anonymat qu’elles permettent. Ces trois facteurs expliquent pourquoi le Bitcoin fait l’objet d’une certaine demande, mais pas pourquoi son prix a récemment augmenté. Peut-être que la demande de Bitcoin a augmenté du fait que certains s’attendent à ce que le blockchain, la technologie qui sous-tend le Bitcoin, finisse par être utilisé dans l’ensemble de l’industrie financière. Mais vous pouvez créer des blockchains indépendamment du Bitcoin ; les succès respectifs des blockchains et du Bitcoin ne sont pas inextricablement liés. Il est plus probable que la demande de Bitcoin augmente précisément parce que son prix augmente.

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source : The Economist (2017)

Bloomberg a publié un article sur ce qui pourrait faire éclater la bulle du Bitcoin. Premièrement, avec les divisions parmi les développeurs autour de la façon d’améliorer le réseau du Bictoin (…),différentes versions de la devise ont émergé de l’originale. Une fragmentation excessive peut se révéler catastrophique pour le Bitcoin, exactement comme elle l’a été pour le système financier américain durant l’ère de la banque libre. Deuxièmement, le spectre d’une répression complète sur les crypto-monnaies reste un risque extrême très présent, dans la mesure où le Bitcoin a pu être par le passé un moyen pour acheter des matériaux illicites, un véhicule pour la fuite des capitaux et une victime de détournements. Troisièmement, l’actif peut tomber entre les mains de hackers, comme ce fut le cas en 2011. Mais le piratage de 31 millions de dollars de la devise alternative "tether" un peu plus tôt ce mois n’a ralenti que momentanément la progression du Bictoin. Quatrièmement, l’introduction de futures peut amener davantage d’investisseurs à des prises de positions qui poussent les prix à la baisse. Cinquièmement, l’échec des échanges des grandes crypto-monnaies à gérer le trafic le jour où le Bitcoin a atteint les 10.000 dollars a rendu manifestes les problèmes de flexibilité auxquels les crypto-monnaies font face comme véhicules spéculatifs. Enfin, la soudaine hausse parabolique du Bitcoin est une énigme. Par conséquent, qu’est-ce qui nous empêche de penser qu’il puisse connaître soudainement la même trajectoire à la baisse?

Les économistes sont intervenus dans le débat, quelques fois en proposant des solutions extrêmes. Dans un entretien accordé à Quartz, Robert Shiller affirme que le Bitcoin est actuellement le meilleur exemple d’exubérance irrationnelle ou de bulle spéculative, alimentée par l’idée que les gouvernements ne peuvent le stopper, ni le réguler, qui résonne avec l’angoisse de notre époque. Dans un récent entretien accordé à Bloomberg, Joseph Stiglitz a dit que le Bitcoin rencontre le "succès seulement en raison des possibilités de contournement qu’il offre, du peu de surveillance dont il fait l’objet" et qu’il "doit être prohibé" parce qu’"il n’assure aucune fonction socialement utile".

Jean Tirole écrit dans le Financial Times qu’il y a plusieurs raisons d’être prudent à l’égard du Bitcoin ; les investisseurs doivent être protégés et l’on doit empêcher les banques réglementées, les assureurs et les fonds de pensions de s’exposer à ces instruments. Tirole affirme que le Bitcoin est une pure bulle, un actif sans valeur intrinsèque, donc insoutenable si la confiance disparaît. La valeur sociale du Bictoin est également douteuse : à la différence de l’assurance traditionnelle, il ne génère pas de seigneuriage, mais des "mining pools" s’affrontent pour obtenir des Bitcoins en investissant dans la puissance de calcul et en dépensant en électricité. Le Bictoin est peut-être un rêve libertarien, mais c’est un vrai mal de crâne pour ceux qui voient la politique publique comme un complément nécessaire aux économies de marché. Il est toujours trop souvent utilisé pour l’évasion fiscale ou le blanchiment d’argent et il présente des problèmes en ce qui concerne la capacité des banques centrales à mettre en œuvre des politiques contracyliques. Les avancées technologiques peuvent améliorer l’efficacité des transactions financières, mais elles ne doivent pas nous amener à oublier les fondamentaux économiques.

Kenneth Rogoff pense qu’à long terme la technologie va se développer, mais que le prix du Bitcoin va s’effondrer. La suite des événements va dépendre de la réaction des gouvernements et du succès que rencontreront les divers concurrents au Bitcoin dans leurs tentatives de pénétrer le marché. En principe, il est facile de cloner ou d’améliorer la technologie du Bitcoin, mais pas de dupliquer sa réputation, sa crédibilité et le large écosystème d’applications qui se sont accumulées autour de lui. Pour l’instant, l’environnement réglementaire reste chaotique, mais si le Bitcoin perdait de son quasi-anonymat, il serait difficile de justifier son prix actuel. Peut-être que les spéculateurs du Btcoin parient qu’il va toujours y avoir un consortium d’Etat rebelles qui autorisera l’usage du Bictoin ou même des acteurs étatiques tels que la Corée du Nord qui l’exploiteront. Il est également difficile de voir ce qui empêcherait les banques centrales de créer leurs propres devises digitales et d’utiliser la réglementation pour faire pencher la balance en leur faveur jusqu’à ce qu’elles gagnent. La longue histoire des monnaies nous enseigne que les innovations du secteur privé finissent par être réglementées et appropriées par l’Etat.

Tyler Cowen avait l’habitude de considérer le Bitcoin comme une bulle, mais plus maintenant. Il affirme que nous devons considérer que le Bitcoin joue de plus en plus un rôle qu'a pu tenir l’or, voire l’art. L’or, aussi, dans ses fonctions de couverture s’apparente à une "bulle", mais n’en est pas une. Il est difficile à transporter, mais il a une certaine valeur supplémentaire parce qu’il est perçu comme un actif central et qu’il n’est pas positivement corrélé avec le portefeuille de marché d’une façon simple. La même chose est exacte pour le Bitcoin, mais ce genre d’effervescence peut persister pendant des siècles. L’or sert moins en tant qu’instrument de couverture, en partie parce que l’inflation a été faible et en partie parce que la Chine et l’Inde ont dominé le marché de l’or (…). Donc, de nouvelles et meilleures couvertures sont nécessaires. Et le Bitcoin est un bon candidat à cet égard.

John Cochrane pense que ce qui se passe avec le Bictoin s’apparente à un phénomène parfaitement "normal". Combinez un rendement d’opportunité et une demande spéculative avec une offre temporairement limitée, plus une offre de substituts temporairement limitée, et vous obtenez une hausse du prix du Bitcoin. Cela peut aider s’il y a une forte asymétrie d’information ou d’opinion pour stimuler les échanges et, étant donné l’origine douteuse de la demande de Bitcoin (il n’y a pas de rapports annuels sur le volume que la mafia russe veut placer à l’étranger la semaine prochaine) c’est également possible.

Izabella Kaminska a un long article (…) où elle explique pourquoi les futures en Bitcoin et une structure de marché bien imparfaite posent problème. Elle écrit aussi dans le Financial Times que le véritable investissement n’est pas la même chose que le jeu et que, dans un contexte où la crypto-monnaie fait l’objet d’un fort engouement, les régulateurs doivent souligner cette distinction. Pendant des décennies, les régulateurs à travers du monde ont cherché à atténuer les effets négatifs du jeu. Pendant longtemps, les zones de jeu autorisées confinées à des zones géographiques spécifiques ont semblé constituer la solution optimale. Ce n’est plus le cas avec l’avènement d’Internet. Les contraintes géographiques ont commencé à perdre de leur sens, tandis que l’innovation (notamment l’invention de crypto-monnaies) a remis en cause l’efficacité des interdictions. Même si les échanges de crypto-monnaies étaient interdis, il est probable que certaines juridictions continueraient de les autoriser, que des portes dérobées soient créées en ligne pour continuer de servir les clients dans les zones restreintes. Cela ne laisse aujourd’hui qu’une option aux régulateurs. Les activités associées au jeu doivent être stigmatisées et non promues. »

Silvia Merler, « The Bitcoin Bubble », in Bruegel (blog), 4 décembre 2017. Traduit par Martin Anota

dimanche 3 décembre 2017

Les liens de la semaine

Croissance, fluctuations et crises

  • La croissance mondiale devrait atteindre 3,7% en 2018, selon l’OCDE (Le Monde)
  • Le manque d'investissement pourrait ralentir la croissance mondiale (La Tribune)
  • L'économie mondiale en 2018 (Michael Spence)
  • Une nouvelle Grande Modération ? (OFCE)
  • La croissance ralentit quand le plein emploi est atteint (Patrick Artus)
  • Rattrapage du PIB par tête des Etats-Unis par les pays européens : il n’a plus lieu depuis 1980 (Patrick Artus)


GRAPHIQUE Le PIB française et ses composantes



source : INSEE (2017)

Compétitivité, innovation

  • "La compétitivité ne s’est pas vraiment améliorée" (Patrick Artus)
  • Faiblesse de l’industrie française : pourquoi ? (Patrick Artus)
  • Ce n’est pas la crise de 2008 qui déclenche le freinage des gains de productivité : quelles conséquences ? (Patrick Artus)
  • Les gains de productivité et la “théorie de la patience” (Patrick Artus)
  • Au lieu de créer de nombreux nouveaux emplois, le digital emploie peu de personne et a conduit à la bipolarisation du marché du travail (Patrick Artus)


Inflation

  • Les causes de l’écart d’inflation sous-jacente France / zone euro (Banque de France)
  • Qu’est-ce qui détermine l’inflation à long terme ? (Patrick Artus)
  • Comment l’inflation sous-jacente pourrait-elle se redresser dans les pays de l’OCDE ? (Patrick Artus)
  • Le "néo-fischerisme" a-t-il du sens ? Est-ce le taux d’intérêt nominal qui cause l’inflation au moins à moyen terme ? (Patrick Artus)


GRAPHIQUE Évolution de l'indice des prix à la consommation en France



source : INSEE (2017)

Environnement et ressources naturelles


Migration

  • Migrations : ces quelques vérités qui dérangent (Robert Skidelsky)
  • Migrations et inégalités : l’importance des classes sociales (Métropolitiques)
  • L’expulsion des étrangers, une procédure ajustable pour l’exercice d’un pouvoir discrétionnaire (The Conversation)
  • Les Belges sont-ils eux aussi des immigrés ? (The Conversation)
  • L’Amérique centrale face à la crise migratoire cubaine : si loin d’un consensus (The Conversation)


Instabilité financière et régulation

  • Paradis fiscaux : quatre pays de l'Union européenne méritent d'être sur liste noire, selon Oxfam (La Tribune)
  • Les deux erreurs fatales de Trump (Project Syndicate)
  • Aux Etats-Unis, la Bourse jubile en attendant la réforme fiscale de Trump (Le Monde)
  • L’optimisme anormal et répétitif de la finance en fin d’expansion (Patrick Artus)
  • Le capitalisme anglo-saxon conduit inexorablement à des crises financières (Patrick Artus)
  • Pourquoi les crises de la dette conduisent aux crises suivantes de la dette ? (Patrick Artus)


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source : The Economist (2017)

Autour du Bitcoin


Fiscalité, dette publique

  • Le Sénat américain adopte la réforme fiscale de Trump (La Tribune)
  • La plus grande escroquerie fiscale de l'histoire (Paul Krugman)
  • Les mensonges fiscaux des républicains montrent que la décrépitude est largement enracinée (Paul Krugman)
  • Le long et difficile chemin vers un allègement de la dette (Carmen Reinhart)


Politique monétaire

  • Le futur patron de la Fed promet de "réagir fermement" en cas de crise (La Tribune)
  • Fed : Trump nomme (enfin) un économiste au Conseil des gouverneurs (La Tribune)
  • Zone euro : la politique monétaire non conventionnelle a évité les défauts des Etats et des entreprises : à court terme ou durablement ? (Patrick Artus)


Intégration européenne

  • Quatre candidats en lice pour la présidence de l’Eurogroupe (Le Monde)
  • La difficile quête démocratique de l’Eurogroupe (Le Monde)
  • La facture du Brexit s'annonce (très) salée... pour tous les pays européens (La Tribune)
  • Le Royaume-Uni est le dernier pays qui devrait quitter l’Union Européenne (Patrick Artus)
  • Réduire les divergences en zone euro en régulant les cycles financiers (CEPII)
  • L’Allemagne a-t-elle oublié la crise de 1992-93 ? (Patrick Artus)


Inégalités


GRAPHIQUE La progressivité de l'impôt sur le revenu

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source : OFCE (2017)

Redistribution et justice sociale

  • L’antisexisme, grande cause moyens limités (Le Monde)
  • Droits de succession : l’impôt le plus impopulaire est aussi le plus juste (The Economist)
  • Les quatre leviers de la redistribution (Elvire Guillaud)
  • Menaces sur la protection sociale (Julien Damon)
  • Plus de la moitié de la population mondiale vit sans protection sociale (Le Monde)
  • Travailler, ou pas (La Vie des idées)
  • Le revenu d’existence, une réforme triple : impôt, cotisations, prestations (OFCE)
  • Revenu pour toutes et tous : l'introuvable universalité (OFCE)


Inégalités à l'université

  • "Les étudiants sont très conscients des hiérarchies entre les universités" (Le Monde)
  • La "réforme" de l’entrée à l’université ne fera qu’aggraver les inégalités (Camille Peugny)
  • Sélection des étudiants: oui, mais…. (Olivier Galland)
  • Le dernier mot au lycéen, vraiment ? (Alter éco)


Travail, emploi, chômage

  • UE : un taux de chômage au plus bas depuis 2008 (La Tribune)
  • Les jeunes peu qualifiés, oubliés de la reprise en zone euro (Le Monde)
  • Emploi : les déclarations d'embauche au plus haut depuis 2006 (La Tribune)
  • Un drame français : trop de chômeurs, pas assez de bras (Jean-Marc Vittori)
  • Taux d’activité et durée du travail : des ajustements différenciés (OFCE)
  • France : comment interpréter la hausse du taux d'activité ? (Patrick Artus)
  • Que faire pour réduire le taux de chômage structurel ? (Patrick Artus)
  • Qu’est-ce qui a changé dans la formation des salaires ? (Patrick Artus)
  • Une (ré) assurance chômage européenne (OFCE)


GRAPHIQUE Le revenu salarial moyen en 2015 (en euros)

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source : INSEE (2017)

Politique

  • Édouard Philippe est le Premier ministre le plus populaire depuis Jean-Pierre Raffarin (La Tribune)
  • La droite, la gauche et Macron (Zaki Laidi)
  • Élections territoriales en Corse : pourquoi les nationalistes sont jugés favoris (The Conversation)
  • Grande coalition en Allemagne: une solution logique (Télos)
  • La nouvelle extrême droite allemande (La Vie des idées)
  • Unité mais risque générationnel dans le camp républicain ? (Télos)
  • Démocrates américains cherchent prochain leader (Télos)


Action collective





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samedi 2 décembre 2017

L’élaboration et la réception du discours présidentiel de Friedman

« Dans quelques semaines, le fameux discours présidentiel où Milton Friedman a introduit la notion de taux de chômage d’équilibre et s’est opposé à l’usage de la courbe de Phillips dans la politique macroéconomique fêtera ses 50 ans. Il a atteint plus de 8.000 citations, c’est-à-dire davantage que l’ensemble des preuves de l’existence d’un équilibre général apportées par Arrow, Debreu et McKenzie, davantage que l’article de Lucas où celui-ci avance sa fameuse critique. Dans un article qui sera présenté à la session anniversaire organisée par l’American Economic Association en janvier, Greg Mankiw et Ricardo Reis se sont demandé "ce qui explique la grande influence de ce travail", qu’ils interprètent comme "le point de départ pour les modèles d’équilibre général stochastiques dynamiques" (DSGE). Ni leur article, ni la contribution d’Olivier Blanchard qui sera également présentée à cette conférence, ne montrent comment l’allocution de Friedman a pu capturer l’opinion des macroéconomistes. C’est une tâche pour laquelle les historiens de la pensée économique (dont aucun n’est invité à la session anniversaire) sont les mieux équipés. En l’occurrence, plusieurs travaux historiques ont récemment éclairé comment Friedman a élaboré son allocution et comment celle-ci s’est divulguée.

L’élaboration de l’allocution présidentielle de Friedman


Un vendredi soir de décembre 1967, dans le Sheraton Hall de Washington, le président de l’American Economic Association Milton Friedman commença son allocution présidentielle ainsi : "Il y a un large accord à propos des objectifs majeurs de la politique économie : un emploi élevé, des prix stables et une croissance rapide. Il y a par contre plus de désaccords à l’idée que ces objectifs puissent être mutuellement compatibles ou, parmi ceux qui les considèrent comme incompatibles, à propos les modalités par lesquelles ils peuvent et doivent se substituer l’un à l’autre. Il y a plus de désaccords à propos du rôle que divers instruments de politique économique peuvent et doivent jouer pour atteindre les divers objectifs. Mon sujet ce soir portera sur le rôle d’un de ces instruments – la politique monétaire",

Comme l’a expliqué James Forder, Friedman a réfléchi à son allocution pendant au moins 6 mois. En juillet, il avait écrit un premier brouillon, appelé "Can full employment be a criterion of monetary policy?" ("Le plein emploi peut-il être un critère de politique monétaire ?"). A cette époque, Friedman voulait remettre en cause l’idée qu’il existe un arbitrage entre inflation et chômage. L’idée "que le plein emploi (…) puisse être atteint et doive être un critère spécifique de politique monétaire, que cette dernière doive être accommodante quand le chômage est élevé (…) est tellement tenue pour acquise qu’il vous sera difficile de croire que (…) cette croyance est fausse", écrit-il. L’une des raisons qu’il invoque est qu’il existe un "taux de chômage naturel (…), dont le niveau serait celui qui serait généré par un système walrasien d’équations d’équilibre", un chômage qu’il est difficile de cibler. Il a ensuite cherché à expliquer pourquoi il n’y avait pas, en fait, d’arbitrage à long terme entre inflation et chômage.



Dans l’essentiel du raisonnement, il n’y a pas de référence explicite à la "courbe de Phillips" ; cette dernière n’est discutée sur deux pages. Friedman, qui avait, en restant à la LSE en 1952, abondamment discuté de l’inflation et des anticipations avec notamment William Phillips et Phillip Cagan, expliqua que la confusion entre salaires réels et nominaux du premier était peut-être compréhensible dans une ère de prix stables, mais qu’elle était désormais devenue problématiques. En effet, comme l’inflation pousse les salaires réels (et le chômage) à la baisse, les anticipations s’adaptent : "il y a toujours un arbitrage temporaire entre l’inflation et le chômage ; il n’y a pas d’arbitrage permanent. L’arbitrage temporaire ne vient pas de l’inflation en soi, mais de l’inflation non anticipée, c’est-à-dire généralement une accélération de l’inflation", conclut-il.

Mais au final, l’allocution que Friedman donna en décembre couvrit un domaine beaucoup plus vaste. L’allocution commença avec la démonstration que la politique monétaire ne peut pas ancrer les taux d’intérêt et la section sur le taux de chômage naturel s’est trouvée complétée par des réflexions sur la façon par laquelle la politique monétaire doit être conduite. En lien avec ce qu’il conseillait depuis 1948, Friedman suggéra que les autorités monétaires devaient obéir à trois principes : (1) ne pas faire de la politique monétaire une force perturbatrice ; (2) cibler des grandeurs que les autorités peuvent contrôler et (3) éviter de brutales fluctuations. Ces trois principes seraient mieux combinés quand la banque centrale "adopte publiquement une politique visant à atteindre un taux régulier de croissance comme celui d’un total monétaire précis", ce qui fut par la suite appelé la "règle de k %" de Friedman.

L’interprétation habituelle de l’allocution de Friedman est précisément celle véhiculée par Mankiw et Reis, c’est-à-dire celle d’une réaction à la présentation de la courbe de Phillips par Samuelson et Solow en 1960 comme un "menu d’options entre divers degrés de chômage et de stabilité des prix". Mankiw et Reis supposent que cette interprétation, avec l’idée que l’arbitrage puisse varier au cours du temps, était si acceptée qu’ils considèrent Samuelson, Solow et leurs disciples comme le seul public auquel Friedman cherchait à s’attaquer. Pourtant, Forder et Robert Leeson, entre autres, ont apporté des preuves robustes que les macroéconomistes présentaient déjà une approche bien plus subtile du ciblage du chômage dans la politique monétaire. La nature des anticipations et la forme des anticipations faisaient l’objet de nombreuses discussions aussi bien aux Etats-Unis qu’au Royaume-Uni. Samuelson, Phelps, Cagan, Hicks ou Phillips avaient régulièrement indiqué, aussi bien dans des publications universitaires que dans des journaux, que l’idée d’un arbitrage doit être sérieusement nuancée en théorie et ne doit en aucun cas guider la politique monétaire à la fin des années soixante. Friedman lui-même avait déjà consacré tout une chronique en 1966 dans Newsweek pour expliquer pourquoi il y aurait "une récession inflationniste".

Cet environnement intellectuel, aussi bien que le changement de focale de la version définitive de cette allocution amena Forder à conclure qu’"il n’y a pas de preuve que Friedman ait voulu mettre l’accent sur un quelconque argument à propos des anticipations ou de la courbe de Phillips et (…) qu’il n’aurait pas trouvé un tel argument nouveau, surprenant ou intéressant". Nous sommes en désaccord avec cette idée. En effet, un discours devant l'AEA constituait un forum dont Friedman ne pouvait négliger la portée, d'autant plus que les débats académiques et politiques sur la politique monétaire prenaient de l'ampleur à l'époque. Le lendemain de l’allocution de Friedman, William Poole, de John Hopkins, présenta un article intitulé "Monetary Policy in an Uncertain World" ("La politique monétaire dans un monde incertain"). Six moins après, la Réserve fédérale de Boston tint une conférence sur "le contrôle des agrégats monétaires". Présentée comme la première d’une "série couvrant une large gamme de problèmes financiers ou monétaires", son propos était de faciliter les échanges sur l’"une des questions de politique économique les plus pressantes actuellement, le rôle de la monnaie dans l’activité économique". Cela amena Samuelson, David Meiselman, James Tobin, Alan Meltzer, John Kareken à se pencher ensemble sur le "modus operandi de la Réserve fédérale", James Duesenberry sur "les tactiques et les cibles de la politique monétaire" et le membre du comité Sherman Maisel sur "le contrôle des agrégats monétaires". Lorsqu’il ouvrit la conférence, Samuelson proposa à ce que "la question centrale qui soit débattue les jours suivants en connexion avec la macroéconomie soit la doctrine du monétarisme", citant, non pas la récente allocution de Friedman, mais son Histoire monétaire des Etats-Unis de 1963, réalisée avec Anna Schwartz. Cette même année, le Journal of Money, Credit and Banking a été créé, suivi par le Journal of Monetary Economics en 1973. Les économistes ont joué un plus grand rôle à la Fed depuis 1965, quand Ando et Modigliani furent chargés de développer d’un large modèle macroéconométrique (…).

En réfléchissant au "rôle de la politique monétaire" à un tel moment crucial, Friedman essayait donc de s’adresser à des publics bien différents. C’est pour cela que son discours était à la fois théorique, historique et orienté vers la politique économique, qu’il a amalgamé divers arguments avec l’objectif de proposer un ensemble convaincant. Le fait que, dans des contextes et des débats scientifiques changeants, ces différents publics aient retenu, souligné et naturalisé différents morceaux de l’ensemble nous empêche de bien suivre sa divulgation et de bien saisir son influence.

Le discours de Friedman dans le contexte des années soixante-dix


La divulgation au sein du monde universitaire


Ce sont les macroéconomistes universitaires auquel Friedman s’adressa le plus directement. Le récit canonique (celui dont Mankiw et Reis font écho) est que l’allocution de Friedman a ouvert la voie au déclin du keynésianisme et à l’essor de la nouvelle école classique, pour ne pas dire des modèles DSGE. Mais certaines recherches historiques en cours que l’un d’entre nous (Aurélien) réalise en collaboration avec Goulven Rubin suggèrent que ce furent plutôt des économistes keynésiens (et non les nouveaux classiques) qui impulsèrent la diffusion de l’hypothèse du taux de chômage naturel. Un protagoniste clé fut Robert Gordon, qui venait juste d’achever sa thèse sur les "problèmes de la mesure de l’investissement réel dans le secteur privé de l’économie américaine" sous la direction de Solow au MIT lorsque Friedman fit son discours. Il rejeta initialement l’hypothèse de taux de chômage naturel ; il ne l’adopta que bien après, dans ce qui deviendra le modèle du manuel élémentaire des nouveaux keynésiens à la fin des années soixante-dix.

Ce n’est pas la théorie qui l’amena à changer d’avis. Ce furent les données empiriques : dans la courbe de Phillips où l’inflation salariale dépend des anticipations d’inflation et du chômage que Solow et lui-même estimèrent séparément en 1970, le paramètre associé aux anticipations d’inflation était extrêmement faible, chose qui l’amena à rejeter l’argument accélérationniste de Friedman. Par conséquent, Gordon trouvait que l’impact du changement de la composition de la population active (en termes d’âge et de sexe) sur le taux de chômage structurel, mis en lumière par George Perry, constituait une meilleure explication pour l’accélération de l’inflation à la fin des années soixante. En 1973, le paramètre avait suffisamment augmenté pour que l’économiste keynésien change d’avis. Il importa le taux de chômage naturel dans un modèle sans apurement avec une concurrence imparfaite et des rigidités salariales, ce qui permettait de faire apparaître un chômage involontaire et surtout préservait la justification de politiques monétaires actives de stabilisation.

Le manuel de 1978 où Gordon introduisit son cadre offre globale-demande globale présenta tout un chapitre sur la courbe de Phillips, dans lequel il s’appuyait explicitement sur l’allocution de Friedman pour expliquer pourquoi la courbe était supposée verticale à long terme. Les éditions suivantes continuèrent de se référer au taux de chômage naturel et à la verticalité à long terme, mais plutôt expliqués avec la concurrence imparfaite et la rigidité des salaires. 1978 fut aussi l’année où Stanley Fischer et Rudiger Durnbusch publièrent leur ouvrage Macroeconomics (le modèle des manuels de macro ultérieurs). Les deux auteurs firent allusion à un possible arbitrage à long terme, mais comme Gordon, établie sur une courbe de Phillips verticale à long terme. A la différence de Gordon, cependant, ils présentèrent immédiatement des fondations "keynésiennes".

Au même instant, les nouveaux classiques empruntèrent une autre voie. Ils se proposèrent d’"améliorer" les propos de Friedman en les rendant cohérents avec les anticipations rationnelles, en pointant la conséquence théorique de cette nouvelle classe de modèles pour la politique monétaire. En 1972, Robert Lucas montra clairement que la règle de "k %" de Friedman est optimale dans son modèle d’anticipations rationnelles avec asymétrie d’informations et Thomas Sargent et Neil Wallace confirmèrent bientôt qu'"une règle de croissance de X pourcents pour l’offre de monnaie est optimale dans ce modèle, du point de vue de la minimisation de la variance de la production réelle". La critique de Lucas de 1976 insista davantage sur le fossé entre le contenu des modèles macroéconométriques structuraux keynésiens, notamment ceux utilisés par la Fed, et les idées de Friedman.

L’impact sur la politique économique


Divers économistes au Sheraton Hall de Washington et notamment Friedman lui-même eurent bientôt pour tâche d’évaluer la pertinence de l’allocution pour la politique économique. C’est Arthur Burns, l’analyste des cycles d’affaires au NBER, l’économiste de Rutgers qui convainquit le jeune Friedman de poursuivre une carrière d’économiste, qui présida la session de l’American Economic Association. Il quitta la salle convaincu par Friedman que l’inflation découle des anticipations adaptatives. Lors d’une audience de confirmation au Congrès en décembre 1969, il déclara : "je pense que la courbe de Phillips est une généralisation, une généralisation très sommaire, pour les mouvements de court terme et je pense que même à court terme la courbe de Phillips peut être changée". Quelques semaines après, il fut placé à la tête de la Réserve fédérale. Edward Nelson a montré comment, au grand désarroi de Friedman, les vues changeantes de Burns l’amenèrent rapidement à appuyer le contrôle des prix et des salaires que proposait par Nixon et qui fut instauré en août 1971. En réaction, les monétaristes Karl Brunner et Allan Meltzer fondèrent en 1973le "comité parallèle d’open market" (Shadow Open Market Committee). Comme l’expliqua par la suite Meltzer, "Karl Brunner et moi-même avons décidé d’organiser un groupe pour critiquer cette décision et signaler en quoi c’est une erreur d’affirmer que les contrôles peuvent stopper l’inflation".



Alors que les contrôles des prix et des salaires étaient supprimés en 1974, l’indice des prix à la consommation augmenta soudainement de 12 % (suite au choc pétrolier d’octobre 1973) et le chômage augmentait, pour atteindre 9 % en 1975. Ce double fléau, que le politicien britannique Ian MacLeod qualifia de "stagflation" en 1965, divisa profondément le pays (aussi bien que les économistes, comme le montre la fameuse couverture du Time en 1971). A quoi devait-on tout d’abord s’attaquer, au chômage ou à l’inflation ? En 1975, le sénateur Proxmire, membre du comité sur l’activité bancaire du Sénat, soumit une résolution qui visait à forcer la Fed à se coordonner avec le Congrès, en prenant en compte la hausse de la production et "l’emploi maximal" avec la stabilité des prix dans ses objectifs, et à présenter des "fourchettes numériques" pour la croissance de la masse monétaire. Friedman fut appelé à témoigner et le rapport du Sénat qui en résulta fit écho à l’affirmation de son allocution de 1968 selon laquelle il n’y aurait pas d’"arbitrage à long terme" : "il semble qu’il n’y ait pas d’arbitrage à long terme. Par conséquent, il n’y a pas besoin de choisir entre le chômage et l’inflation. Plutôt, l’emploi maximal et la stabilité des prix sont des objectifs compatibles (…) à long terme (…) à condition que la stabilité soit atteinte avec une croissance des agrégats monétaires et de crédit qui soit compatible avec la croissance du potentiel productif de l’économie".

S’il n’y a pas d’arbitrage à long terme, alors rechercher explicitement l’emploi maximal n’était pas nécessaire. La stabilité des prix favoriserait l’emploi et le programme de politique économique de Friedman s’en trouverait confirmé.

La Résolution 133 qui en résulta n’empêcha toutefois pas le personnel de la Fed de saper les tentatives du Congrès visant à prendre le contrôle de la politique monétaire : sa stratégie consistait à présenter un ensemble confus de cinq mesures différentes d’agrégats monétaires et de crédit. Entretemps, d’autres assauts sur le mandat de la Fed gagnèrent en vigueur. Les activistes de l’emploi, en particulier ceux qui, dans le sillage de Coretta Scott King, faisaient valoir que les travailleurs noirs étaient tout particulièrement touchés par le chômage, multiplièrent les manifestations. En 1973, le parlementaire noir de Californie Augustus Hawkins a organisé une conférence pour dessiner les contours d’une "politique de plein emploi pour l’Amérique". On demanda aux participants de discuter des ébauches d’un projet de loi soumis conjointement par Hawkins et le sénateur du Minnesota Hubert Humphrey, membre du Comité économique mixte. Promulguée en 1978 sous le nom de "loi du plein emploi et de la croissance équilibrée" (Full Employment ad Balanced Growth Act), cette loi institua la surveillance de la politique monétaire par le Congrès. Elle exige de la Fed qu’elle fournisse un compte-rendu deux fois par an auprès du Congrès et qu’elle établisse et suive une règle monétaire qui prenne en compte l’inflation et le chômage. Les conséquences de la loi ont donné lieu à de vifs débats dès 1976 au sein de l’American Economic Association, dans le Journal of Monetary Economics ou dans la revue Challenge. Les passions suscitées par la loi contrastèrent avec les effets de celle-ci sur la politique monétaire, effets qui, de nouveau, furent limités. L’année suivante, Paul Volcker prit la tête de la Fed et, en octobre, il annonça abruptement que la Fed fixerait des règles contraignantes pour la création de réserves et laisserait les taux d’intérêt dériver si nécessaire.

Une transmission compliquée entre sphère universitaire et décideurs publics


L’allocution de 1967 circula donc initialement dans la sphère universitaire et dans les cercles de politique publique, avec des retombées qui n’ont pas toujours plu à Friedman. Le taux de chômage naturel a été adopté par certains économistes keynésiens parce qu’il semblait robuste sur le plan empirique ou, tout du moins, utile, mais il fut introduit dans des modèles soutenant une politique monétaire discrétionnaire de stabilisation. Les règles de politique monétaire furent graduellement introduites dans le cadre légal présidant la conduite de la politique monétaire, mais elles le furent avec l’objectif de réorienter la Fed vers la poursuite de l’emploi maximal. Paradoxalement, on a beau avoir l’habitude de présenter les travaux des nouveaux classiques comme le canal de transmission clé par lequel l’allocution s’est diffusée dans la science économique et au-delà de celle-ci, ces travaux semblent à première vue n’avoir qu’un lien lointain avec la politique économique.

En effet, on doit lire attentivement les articles séminaux des années soixante-dix qui sont habituellement associés à la "révolution des nouveaux classiques" pour trouver des références au contexte trouble de la politique économique. Le cadre de l’article de Finn Kydland et Edward Prescott sur "la règle versus la discrétion" ("Rules versus discretion"), dans lequel l’usage des anticipations rationnelles mit en lumière des problèmes de crédibilité et d’incohérences temporelles, était entièrement théorique. Il se conclut par la phrase cryptique : "il peut y avoir des accords institutionnels qui rendent le changement des règles de politique économique un processus difficile et chronophage sauf dans les situations d’urgence. Un possible accord institutionnel consisterait pour le Congrès à introduire des règles de politique monétaire et budgétaire et à ce que ces règles deviennent effectives après seulement un délai de deux ans. Cela rendrait la politique discrétionnaire impossible". De même, Sargent et Wallace débutèrent leur article sur la "déplaisante arithmétique monétariste" ("unpleasant monetarist arithmetic") de 1981 en discutant de l’allocution présidentielle de Friedman, mais ils s’empressèrent d’ajouter que l’article avait été conçu comme une démonstration théorique de l’impossibilité de contrôler l’inflation. Aucune des controverses institutionnelles ne fut mentionnée, mais l’auteur avait fini l’un de ses travaux antérieurs avec cette phrase : "Nous avons écrit cet article, non pas parce que nous pensons que notre hypothèse à propos du jeu que se livrent les autorités monétaires et budgétaires décrit la façon par laquelle les politiques monétaires et budgétaire doivent être coordonnées, mais par crainte qu’elle puisse décrire la façon par laquelle le jeu est actuellement joué".

Robert Lucas fut le seul à écrire un article qui débattit explicitement du programme monétaire de Friedman et pourquoi il avait "un impact si limité". Présenté à la conférence du NBER en 1978, il lui fut demandé de discuter de "ce que la politique économique aurait dû être en 1973-1975", mais il déclina. La question était "mal posée", selon lui. La source du chaos économique des années soixante-dix, continua-t-il, se situait dans l’incapacité à construire des institutions monétaires et budgétaires appropriées, chose dont il discuta abondamment. En mentionnant la "révolte des contribuables", il salua la Proposition 13 de la Californie qui visait à limiter les taxes sur la propriété. Il défendit ensuite la Résolution 133, qui exigeait de la Fed qu’elle annonce au préalable des cibles de croissance monétaire, en espérant un prolongement plus contraignant.

Cette distance contraste avec la volonté des économistes monétaristes et keynésiens de discuter des accords institutionnels monétaires américains en vigueur dans les travaux universitaires et dans la presse. C’est particulièrement étrange étant donné que ces économistes travaillaient dans l’œil du cyclone (institutionnel). Sargent, Wallace et Prescott étaient alors des économistes à la Réserve fédérale de Minneapolis et l’article de Sargent et Wallace mentionné ci-dessus avait été publié par la revue trimestrielle de celle-ci. Même si aucun d’entre eux ne semblait s’intéresser en priorité aux débats autour de la politique économique, leur influence intellectuelle était manifeste dans les déclarations des responsables de la Réserve fédérale de Minneapolis. Son président, Mark Willes, un ancien doctorant en économie monétaire de l’Université de Columbia, était impatient de prêcher l’évangile des nouveaux classiques au comité fédéral d’open market. "Il n’y a pas d’arbitrage entre l’inflation et le chômage" martela-t-il dans une lecture à l’Université de Minnesota. Il ajouta plus tard que : "C’est bien sûr principalement à la communauté universitaire et à d’autres groupes de recherche que nous nous adressions… Si vous voulez avoir une politique économique efficace, vous devez avoir une théorie cohérente du fonctionnement de l’économie… Friedman ne semble pas non plus complètement convaincant. Peut-être que les partisans des anticipations rationnelles ici… ont la réponse ultime. A ce stade, seuls Heaven, Neil Wallace et Tom Sargent la connaissent probablement".

Si les débats faisaient rage aussi bien à la Réserve fédérale de Minneapolis qu’à l’Université du Minnesota, c’était parce que les politiques conçues pour atteindre l’emploi maximal étaient conçues par le sénateur du Minnesota Humphrey, lui-même conseillé par un ancien collègue de Sargent et Wallace, le célèbre économiste keynésien Walter Heller, qui fut un membre du Council of Economic Advisers (CEA) et un architecte de la réduction d’impôts de Kennedy en 1964.
La vie autonome de l’allocution présidentielle dans les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix

L’allocution présidentielle de Friedman semble faire l’objet d’un surcroît de citations dans les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix, mais c’est encore une hypothèse qui doit être vérifiée. Nous faisons le pari que les macroéconomistes en sont venus à relire l’allocution dans le sillage de la détérioration des conditions économiques qu’ils associèrent au ciblage de Volcker. Après que l’expérience de la cible monétaire ait été interrompue en 1982, les macroéconomistes s’intéressèrent de plus en plus aux accords institutionnels et aux instruments de politique économique. Nous croyons que ce changement apparaît le plus manifestement dans les écrits de John Taylor. Leeson raconte comment les travaux de Taylor (qui était un étudiant de cycle supérieur à l’époque où Friedman fit son allocution présidentielle) se focalisèrent sur la théorie de la politique monétaire. Après ses deux passages au CEA en tant qu’économiste, il était obsédé par la façon de rendre la politique monétaire plus malléable. Il fut de plus en plus convaincu à l’idée d’inclure les pratiques monétaires dans l’analyse, un processus qui culmina avec la formulation de la règle de Taylor en 1993 (dans un article qui est aujourd’hui davantage cité que l’allocution présidentielle de Friedman). Un changement de l’intérêt des universitaires (que l’on peut interpréter comme se rapprochant de l’esprit, si ce n’est du contenu, de l’allocution de Friedman) a aussi été manifeste dans les discussions autour des cibles de revenu nominal dans les années quatre-vingt. Ici, les débats universitaires précédèrent les réformes de politique économique, dans la mesure où le double mandat de la Fed vis-à-vis de l’inflation et du chômage n’est apparu dans une déclaration du comité fédéral d’open market que sous Ben Bernanke, en 2010, dans le sillage de la crise financière (…). Cette reconnaissance tardive peut, à nouveau, fournir une nouvelle lecture de l’allocution présidentielle de Friedman, une vieille dame dont le charme apparaît intemporel. »

Beatrice Cherrier et Aurélien Goutsmedt, « The making and dissemination of Milton Friedman’s 1967 AEA presidential address », in The Undercover Historian (blog), le 27 novembre 2017. Traduit par Martin Anota

dimanche 26 novembre 2017

Les liens de la semaine

Histoire de la pensée économique

  • Quel est l’héritage du discours présidentiel de Friedman ? (D'un champ l'autre)
  • Des chiffres et des lettres : qu'y a-t-il de mal avec les modèles macroéconomiques ? (Antoine Belgodere)
  • Les économistes sont-ils d'accord sur au moins un sujet ? (Jean-Marc Vittori)
  • Quand Jean Tirole choisit rationnellement les journalistes dignes de lui (Le Monde)


Croissance, fluctuations et crises


Environnement et ressources naturelles

  • Le juste prix du carbone : cinq questions à l’économiste Nicholas Stern (The Conversation)
  • La pollution de l’air détériore (aussi) la qualité du sperme (Le Monde)
  • Au Nigeria, les fuites de pétrole causeraient la mort de 16 000 nourrissons par an (Le Monde)
  • Climat : « La priorité est de réduire le train de vie des plus riches, pas la natalité des plus pauvres » (Le Monde)



source : INSEE (2017)

Migration

  • Les vérités qui dérangent sur les migrations (Robert Skidelsky)
  • La commission des lois du Sénat doute de la politique migratoire du gouvernement (Le Monde)
  • La France peine à attirer des talents selon l'OCDE (La Tribune)
  • Immigrés et réfugiés : des politiques à repenser (Julien Damon)


Finance

  • Quelles sont les multinationales les plus généreuses avec leurs actionnaires ? (Le Monde)
  • La hausse de la part des profits dans le PIB des pays de l’OCDE a-t-elle eu des effets favorables ? (Patrick Artus)
  • Il n'y a plus que 3 banques françaises d'importance systémique mondiale (La Tribune)
  • Après le plongeon, Altice se reprend en Bourse (Le Monde)
  • Risque financier : y a-t-il un risque de bulle aux États-Unis ? (OFCE)
  • À quoi est liée la valorisation des actifs : à la croissance ou à la politique monétaire ? (Patrick Artus)


Politique budgétaire et dette publique

  • Politiques budgétaires : la fin de la consolidation généralisée (OFCE)
  • Budget 2018 : Bruxelles classe encore la France parmi les mauvais élèves de la zone euro (Le Monde)
  • Une France toujours droguée à la dépense publique (Jean-Marc Vittori)
  • Le nombre de pays ayant des dettes publiques perçues comme sans risque devrait encore se réduire ; quelles conséquences ? (Patrick Artus)
  • Dettes publiques : attention l’équilibre est auto-réalisateur (Patrick Artus)


Fiscalité

  • La nouvelle révolution fiscale mondiale (Patrick Artus)
  • La pression fiscale s'est accrue pour la septième année consécutive (La Tribune)
  • Mensonges, incohérence et colère à propos des baisses d'impôts (Paul Krugman)
  • Que s’est-il passé la dernière fois qu’il y a eu une forte baisse des impôts aux Etats-Unis ? (Patrick Artus)
  • A quoi faut-il croire pour penser que la politique fiscale qui va être menée aux Etats-Unis va y soutenir la croissance ? (Patrick Artus)


GRAPHIQUE Taux directeur des principales banques centrales (en %)

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source : OFCE (2017)

Politique monétaire

  • Politiques monétaires : le début de la fin de l’assouplissement quantitatif ? (OFCE)
  • Avec la démission de Janet Yellen, à quoi la Fed va-t-elle ressembler ? (La Tribune)
  • Première mission du président de la Fed : résister à Trump ! (Joseph Stiglitz)
  • La politique monétaire marche-t-elle "à l’envers" dans la zone euro ? (Patrick Artus)
  • La déformation du partage des revenus au détriment des salariés complique le travail des banques centrales (Patrick Artus)


GRAPHIQUE Taille du bilan des banques centrales

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source : OFCE (2017)

Economie internationale

  • "L’investissement étranger a sauvé l’industrie britannique… jusqu’au Brexit" (La Tribune)
  • Le commerce mondial, en marche arrière ? (SocGen)
  • Un euro fort pénalise moins les exportateurs très productifs (Banque de France)
  • Le message des élasticités des importations et des prix des importations (Patrick Artus)


Intégration européenne

  • L’Europe en déséquilibre (Libération)
  • La zone euro est de moins en moins une zone monétaire optimale (Patrick Artus)
  • Compétitivité : Ajustement des coûts salariaux dans la zone euro et pressions désinflationnistes (OFCE)


Lien social



Inégalités et justice sociale


Travail, emploi, chômage

  • Le nombre de demandeurs d’emploi en hausse de 0,2 % au mois d’octobre (Le Monde)
  • Chômage et productivité : lente réduction des déséquilibres (OFCE)
  • La révolution numérique est-elle une vraie menace pour l’emploi ? (Gilbert Cette)
  • Deux idées reçues et fausses sur le marché du travail (Patrick Artus)
  • Y a-t-il eu polarisation de l’emploi salarié en France entre 1988 et 2014 ? (INSEE)
  • Tous temps de travail confondus, quels sont les écarts de salaires ? (Observatoire des inégalités)
  • La faiblesse des salaires publics pèse (aussi) sur l’inflation (Le Monde)


GRAPHIQUE Taux de chômage (en %)

OFCE___Taux_de_chomage_France_Etats-Unis_Allemagne_Royaume-Uni.png

source : OFCE (2017)

Zoom sur la crise allemande





lire la précédente revue de presse

lire le sociorama de Xavier Molénat

samedi 25 novembre 2017

La « décroissance » est illusoire dans un monde pauvre et inégal

« J’ai récemment discuté sur Twitter ou via mails avec deux personnes qui sont de grands partisans de la "décroissance". De ces échanges, j’en retire l’impression qu’ils ne sont pas conscients du degré d’inégalité et de pauvreté que connaît le monde aujourd’hui et des arbitrages que nous aurions à faire si nous décidions de fixer le volume de biens et services produits et consommés dans le monde à son niveau actuel.

Je cherche juste à présenter quelques calculs sommaires qui ne peuvent qu’être précisés avec plus de rigueur si nous voulons sérieusement examiner les alternatives.

Supposons, pour simplifier l’exposé, que nous interprétions la "décroissance" comme la décision de fixer le PIB mondial à son niveau actuel (en supposant tout d’abord par là même que le montant d’émissions serait lui-même fixé à son niveau actuel). Alors, à moins que nous ne modifions la répartition du revenu, nous condamnerions alors à une pauvreté permanente abjecte presque 15 % de la population mondiale, celle qui vit actuellement avoir moins de 1,90 dollars par jour et, plus largement, le quart de l’humanité, celle qui vit avec moins de 2,50 dollars par jour. (…).

Garder autant de personnes dans la pauvreté extrême de façon à ce que les riches puissent continuer de jouir de leurs niveaux de vie actuels n’est évidemment pas quelque chose que les partisans de la décroissant cautionnent. L’un de mes correspondants a explicitement rejeté ce scénario. Que devons-nous faire alors ? Ils disent que nous pouvons, bien sûr, accroître les revenus des pauvres et réduire le revenu des riches, de façon à ce que nous restions au niveau du PIB mondial actuel. Donc, supposons que nous décisions de "permettre" à chacun d’atteindre le niveau de revenu médian qui existe actuellement dans les pays occidentaux et que nous réduisions graduellement les revenus des riches (que nous supposons tous vivre en Occident pour simplifier le raisonnement) à mesure que les autres se rapprochent de la cible.

Le "problème" est que le revenu médian après impôt en Occident (environ 14.600 dollars par personne chaque année) correspond au 91ème centile de la répartition mondiale des revenus. Clairement, si nous laissons 90 % des gens accroître leurs revenus à ce niveau, cela crèverait la cible de PIB plusieurs fois (2,7 fois pour être exact). Nous ne pouvons être aussi "généreux". Supposons ensuite que nous laissions chacun atteindre seulement le niveau de revenu qui est légèrement plus élevé que le 10ème centile occidental, en l’occurrence celui du 13ème centile occidental (qui correspond à 5.500 dollars par personne chaque année). Maintenant, par un "heureux hasard", le 13ème centile occidental coïncide avec le revenu moyen mondial, qui correspond au 73ème centile mondial. Nous aurions à accroître le revenu des 73 % les plus modestes, mais aussi à réduire le revenu des 27 % les plus riches, pour que chacun vive à la moyenne mondiale.

Quelle réduction de revenu cela impliquerait-il pour les 27 % les plus riches au monde (ceux dont le revenu est supérieur à la moyenne mondiale) ? Leurs revenus devraient être amputés de près des deux tiers. La plupart d’entre eux, comme nous l’avons dit, vivent en Occident. La paupérisation de l’Occident ne passerait pas par des transferts de revenus vers les pauvres : nous leur amènerions à moins produire et à moins gagner. La paupérisation de l’Occident s’opèrerait via une réduction graduelle et soutenue de la production et du revenu jusqu’à ce que chaque "riche" perde suffisamment de façon à ce qu’il se retrouve à la moyenne mondiale. En moyenne, comme nous l’avons vu, c’est environ les deux tiers, mais les très riches auraient à perdre plus : le décile mondial supérieur aurait à perdre 80 % de son revenu ; (…) les 5 % les plus riches auraient à perdre 84 % de leur revenu ; et ainsi de suite. Les usines, les trains, les aéroports, les écoles auraient à fonctionner le tiers de leur temps normal ; l’électricité, le chauffage et l’eau chaude seraient disponibles seulement 8 heures par jour ; les voitures ne pourraient être conduites qu’une journée sur trois ; nous travaillerons environs 13 heures par semaine (et ainsi les prévisions que Keynes a formulé dans ses "Perspectives économiques pour nos petits-enfants" seront vérifiées), etc. ; tout cela de façon à ce que nous produisons seulement un tiers des biens et services que l’Occident produit actuellement.

Arrêtons-nous un instant pour considérer l’énormité de ce qui est proposé ici. Le Gini mondial doit aller à zéro, alors qu’il atteint actuellement 65. Le monde devrait passer d’un niveau d’inégalité qui est globalement plus élevé que celui de l’Afrique du Sud à une égalité complète, une égalité qui n’a jamais été observée dans une quelconque société. Les pays ont des difficultés à mettre en œuvre des politiques qui réduisent le Gini de 2-3 points et nous proposons d’enlever 65 points de Gini.

De plus, on prévoit que la population mondiale s’accroisse de plusieurs millions. Le PIB que nous ciblons devra soutenir davantage de personnes. Bref, le revenu moyen devra nécessairement chuter.

Du côté positif, malgré tout, un tel resserrement dramatique de la répartition du revenu changera les schémas de consommation. Nous savons que les riches ont une plus forte émission moyenne par dollar dépensé que les pauvres. C’est parce qu’ils consomment davantage de biens et services intensifs en émissions (comme les vols en avions et la viande) que les pauvres. Pousser tout le monde au même niveau signifierait que les émissions totales produites par le nouveau PIB (qui resterait le même en valeur mais dont la composition changerait) serait moindre. Il y aurait donc une certaine marge de manœuvre qui nous permettrait soit de laisser des gens dans une meilleure situation que les autres, soit de laisser tout le monde atteindre un niveau moyen légèrement plus élevé que celui du 13ème centile occidental.

Disons que la hausse de la population et le déclin de l’émission moyenne d’émissions par dollar dépensé se compensent entièrement l’un l’autre : nous retournerions au scénario originel décrit précédemment, lorsque nous supposions que chacun aurait à vivre au niveau de l’actuel 13ème centile occidental et que le monde riche aurait à perdre environ les deux tiers de son revenu.

Il ne me semble pas que cette perspective (…) soit susceptible de trouver un réel soutien politique partout, même parmi les décroissants, dont certains auraient à réduire leur consommation de peut-être 80 ou 90 %. Si nous voulons sérieusement réfléchir à la façon par laquelle réduire les émissions, il serait plus logique de, non pas s’engager dans les illusions de la décroissance dans un monde très pauvre et inégal, mais de réfléchir à la façon par laquelle les biens et services intensifs en émissions pourraient être taxés de façon à ce qu’on les consomme moins. La hausse de leurs prix relatifs réduirait le revenu réel des riches (qui les consomment) et réduirait, même légèrement, les inégalités mondiales. Evidemment, nous devons penser à propos de comment les nouvelles technologies peuvent être utilisées pour rendre le monde plus respectueux à l’environnement. Mais la décroissance n’est pas la voie à suivre. »

Branko Milanovic, « The illusion of "degrowth" in a poor and unequal world », in globalinequality (blog), 18 novembre 2017. Traduit par Martin Anota



aller plus loin... lire « Environnement : l'impossible équation décroissante » d'Alexandre Delaigue

vendredi 24 novembre 2017

La courbe de Phillips a-t-elle disparu ?

« La courbe de Phillips suggère un arbitrage entre inflation et chômage. Les économistes ont récemment débattu sur sa possible disparition aux Etats-Unis et en Europe. Nous rapportons quelques uns des derniers commentaires.

Un article de The Economist affirme que la courbe de Phillips peut avoir disparu pour de bon, en montrant un graphique de l’inflation moyenne et du chômage cyclique pour les économies développées, c’est-à-dire où la courbe semble s’aplatir au cours du temps (cf. graphique 1). The Economist se réfère aussi à une récente étude de trois économistes de la Réserve fédérale de Philadelphie, affirmant que la courbe de Phillips n’est pas très utile pour prévoir l’inflation : les prévisions de leurs modèles de courbe de Phillips tendent à être inconditionnellement inférieures à celles d’un modèle de prévision univarié. Les prévisions tirées de la courbe de Phillips semblent plus précises lorsque l’économie est faible et moins précises lorsque l’économie est robuste, mais toute amélioration des prévisions disparaît au cours de la période qui suit 1984.

GRAPHIQUE 1 Inflation sous-jacente et chômage cyclique dans les pays développés (moyennes trimestrielles)

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source : The Economist (2017), d'après les données du FMI et de l'OCDE

Jeremie Banos et Spyros Michas affirment (…) que la courbe de Phillips cassée est un symptôme d’une révision à la baisse des anticipations d’inflation. Le cadre de la courbe de Phillips est peu efficace pour prévoir l’inflation, même après avoir bidouillé ses deux principales composantes : les anticipations d’inflation et (dans une moindre mesure) le NAIRU. Les anticipations d’inflation semblent être bien ancrées, mais personne ne sait où. Et le NAIRU peut, du moins théoriquement, chuter jusqu’à 0 % avant que l’inflation s’accélère de façon significative.

Larry Summers fait également parti de ceux qui pensent que la courbe de Phillips s’est enrayée et qui croient que le facteur explicatif le plus important est que le pouvoir de négociation des employeurs s’est accru et que celui des travailleurs a décliné. La technologie a donné aux employeurs plus de leviers pour contenir les salaires ; d’un autre côté, divers facteurs ont réduit le levier des travailleurs. Pour une variété des raisons, notamment une moindre disponibilité du crédit immobilier et la perte de valeur des logements existants, il est plus difficile de déménager que par le passé. La baisse de l’épargne dans le sillage de la crise signifie que plusieurs familles ne peuvent se permettre une quelconque interruption de travail. Summers affirme que les syndicats ont longtemps joué un rôle crucial dans l’économie américaine pour équilibrer le rapport de force entre les employeurs et les salariés, et donc les Etats-Unis n’ont jamais autant eu besoin des syndicats.

Andrew Haldane fait la même remarque pour le Royaume-Uni (cf. graphique 2), en considérant la désyndicalisation comme un symptôme du changement des relations salariés-employeurs. En 1990, environ 38 % des salariés en Grande-Bretagne étaient syndiqués. (…) En 2016, il s’élevait à 23 %. Aujourd’hui, environ 6 millions de salariés sont syndiqués, moins de la moitié du pic d’environ 13 millions à la fin des années soixante-dix.

GRAPHIQUE 2 Courbe de Phillips au Royaume-Uni

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John Hanksworth et Jamie Durham ont suggéré (…) qu’en plus du rôle de la désyndicalisation, l’accroissement de l’immigration à destination du Royaume-Uni depuis 2004 peut aussi avoir joué un certain rôle dans la moindre sensibilisation de la croissance salariale vis-à-vis de l’accroissement de la demande de travail, dans la mesure où il rendit l’offre de travail plus élastique. Avec les évolutions de la politique migratoire du Royaume-Uni, ce facteur pourrait être moins important après le Brexit. C’est susceptible d’aggraver les pénuries de travailleurs de compétences spécifiques au Royaume-Uni, mais aussi de soutenir les hausses de salaire en bas de l’échelle (en plus des effets des hausses futures attendues du salaire minimum national).

Robert Waldmann (…) affirme que l’argument selon lequel l’ancrage des anticipations élimine la relation entre politique monétaire et résultats réels se fonde sur l’hypothèse selon laquelle, une fois que les agents économiques ont saisi la règle de politique, les modifications des taux d’intérêt, des agrégats monétaires et des taux d’inflation provoqués par la politique monétaire ne seraient pas corrélés avec les variables réelles. D’une manière ou d’une autre, ce qui était tout d’abord une hypothèse finit par avoir les traits d’une vérité révélée. Le simple fait, cependant, est que l’inflation et le chômage sont toujours corrélés, et ce même désormais que l’inflation est stable, et elle peut être prédite. La courbe de Phillips est actuellement bien vivante et bien portante en Europe, du moins si nous regardons l’inflation salariale moyenne dans les 15 pays qui constituaient déjà l’Union européenne en 1997 en comparaison avec le taux de chômage moyen.

Enfin, Gavyn Davies affirme que la courbe de Phillips a beau être dissimulée, elle existe toujours sous la surface. En se focalisant sur les Etats-Unis, il pose cinq questions. Premièrement, utilisons-nous les bonnes mesures de l’inflation et du chômage ? L’inflation salariale semble être au cœur de l’énigme entourant la courbe de Phillips, mais l’usage des séries de salaires horaires moyens et d’autres données officielles similaires peut avoir suggéré que la faible inflation salariale est plus visqueuse qu’elle ne l’est en réalité. Deuxièmement, des forces mondiales peuvent contenir l’inflation américaine, par exemple la présence de capacités de production inutilisées, notamment dans la zone euro, peut exercer des pressions baissières sur l’inflation américaine. Troisièmement, la courbe de Phillips est toujours visible dans les données des différentes Etats des Etats-Unis : si la courbe nationale a été dissimulée par des chocs structurels, notamment la mondialisation, ces chocs ont dû s’être appliqués assez uniformément dans les différents Etats de l’Union. Quatrièmement, la version standard de la courbe de Phillips inclut toujours un terme pour les anticipations d’inflation. Quand les anticipations sont révisées à la baisse, on s’attend à ce que l’inflation des prix et des salaires change dans la même direction, même si le chômage est stable ou décline. La récente révision à la baisse des anticipations d’inflation peut expliquer en partie pourquoi l’inflation enregistrée est restée faible, même si le chômage a chuté sous le taux naturel. Cinquièmement, les chocs d’inflation sont plus amples que les modifications des coefficients de la courbe de Phillips. Dans l’ensemble, le travail empirique semble par conséquent soutenir l’existence d’une relation négative entre chômage et inflation aux Etats-Unis et la zone euro ces dernières années. Cette relation a été dissimulée par d’autres chocs, non liés au chômage, qui ont d’importants effets sur l’inflation, mais elle n’a pas disparu. »

Silvia Merler, « Has the Phillips curve disappeared? », in Bruegel (blog), 21 novembre 2017. Traduit par Martin Anota

dimanche 19 novembre 2017

Les liens de la semaine

Héritier, Bronner, Géhin... Autour des sciences sociales



Croissance, fluctuations et crises

  • Booms, crises et reprises : n’est-il pas temps de changer de paradigme ? (D'un champ l'autre)
  • Les causes de la désindustrialisation en France (Banque de France)
  • Y a-t-il quelque chose de surprenant, de non anticipé, dans la croissance présente forte de la zone euro ? (Patrick Artus)
  • La croissance irlandaise est-elle factice ? (CEPII)
  • Décalage cyclique entre les États-Unis et le reste du monde : quelles conséquences ? (Patrick Artus)
  • L’effondrement de l’économie du Venezuela en 6 chiffres (Le Monde)


Inflation

  • Royaume-Uni : l'inflation scotchée à 3% (La Tribune)
  • En octobre 2017, les prix à la consommation augmentent de 0,1 % sur un mois et de 1,1 % sur un an (INSEE)
  • En octobre 2017, les prix des produits de grande consommation sont stables dans la grande distribution (INSEE)


GRAPHIQUE Inflation des prix à la consommation au Royaume-Uni (en %)

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source : The Economist (2017)

Environnement et ressources naturelles

  • Les émissions mondiales de CO2 repartent à la hausse (Le Monde)
  • Changement climatique : le cri d’alarme face à l’inertie des Etats (Le Monde)
  • Climat : de timides avancées en conclusion de la COP23 (Le Monde)
  • COP23 : quel climat préparons-nous pour demain ? (The Conversation)
  • COP23 : pourquoi les négociations sur le climat sont si compliquées (The Conversation)
  • Environnement : l'impossible équation décroissante (Alexandre Delaigue)


Politiques conjoncturelles versus réformes structurelles

  • Le cycle économique en France et la politique de Bercy (Philippe Waechter)
  • "Si Macron veut faire accepter ses réformes, il devra se montrer plus juste dans la répartition des efforts" (La Tribune)
  • Il faut comprendre que stimuler la demande au plein emploi est inutile (Patrick Artus)
  • L’utilisation bizarre à venir des politiques contracycliques (Patrick Artus)


Fiscalité

  • Prélèvement à la source au 1er janvier 2019 : mode d'emploi (La Tribune)
  • Taxe sur les dividendes: le rapport sur le "scandale d'Etat" qui blanchit Macron (Challenges)
  • Budget : le gouvernement prévoit 850 millions d'euros d'économies en plus (La Tribune)
  • "L’héritage de la crise est encore présent" (Le Monde)
  • Tout le monde déteste le projet fiscal de Trump (Paul Krugman)
  • Jusqu’où faut-il aller dans la baisse de la taxation du capital et du revenu du capital ? (Patrick Artus)
  • Le syndrome catalan (Thomas Piketty)


GRAPHIQUE Les effets distributifs des baisses d'impôts de Reagan et Trump aux Etats-Unis

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source : The Economist (2017)

Politique monétaire

  • Jay Powell, un plombier républicain à la Fed (Télos)
  • Les banquiers centraux cherchent les mots justes pour parler aux marchés (Le Monde)
  • La BCE prend un vrai risque en réagissant à l’inflation et pas au cycle économique (Patrick Artus)
  • "Fiscal dominance" (Patrick Artus)
  • Que se passe-t-il quand les taux d’intérêt restent durablement à 0% ? (Patrick Artus)
  • Faible indexation des salaires aux prix : quels effets sur la politique monétaire ? (Patrick Artus)


Commerce international

  • Europe : moteur du commerce mondial, mais gare aux revers de conjoncture (FMI)
  • L’Europe adopte de nouvelles règles contre le dumping (Le Monde)
  • Comment expliquer le niveau élevé de l'excédent courant allemand ? (Trésor)
  • Les gagnants et les perdants de la mondialisation : la délocalisation profite aux travailleurs qualifiés et nuit aux travailleurs moins qualifiés (Banque de France)
  • La mondialisation est-elle finie ? (Jacques Adda)


Intégration européenne

  • Brexit : un rapport parlementaire qualifie de "catastrophique" une absence d'accord (La Tribune)
  • Un sommet social européen très symbolique en Suède (Le Monde)
  • Fiscalité : l’Europe ne parvient toujours pas à se mettre d’accord (Le Monde)
  • La dangereuse obsession de l’Allemagne (Jean Pisani-Ferry)
  • Zone euro : la longue liste des obstacles à la mobilité des capitaux entre les pays de la zone euro (Patrick Artus)
  • Le Fonds monétaire européen: une fausse bonne idée (Charles Wyplosz)
  • Quels sont les objectifs de la création d’un budget de l’UE ? (Patrick Artus)


Inégalités et justice sociale


Travail, emploi, chômage

  • Le taux de chômage augmente de 0,2 point au troisième trimestre 2017 (INSEE)
  • Les trois plaies de l'assurance-chômage (Pierre Cahuc et alii)
  • Le retour des emplois francs, un dispositif lancé par Hollande… et abandonné (Le Monde)
  • Retour sur les 35 heures (Denis Clerc)
  • Travail indépendant : le grand écart des revenus (Observatoire des inégalités)
  • Cadres et employés non qualifiés : les deux moteurs de l’emploi des territoires (INSEE)
  • Qualification, progrès technique et marchés du travail locaux en France, 1990-2011 (INSEE)
  • Le taux de chômage naturel n'a rien de "naturel" (Edmund Phelps)
  • Qui a inventé la courbe de Phillips ? (Antoine Belgodere)


GRAPHIQUE Taux de chômage au sens du BIT en France

source : INSEE (2017)

Politique





lire la précédente revue de presse

samedi 18 novembre 2017

Une défense bien maladroite des modèles DSGE

« Je suis lessivé par le bashing dont la macroéconomie fait l’objet. J’ai déjà dit ce que j’avais à dire sur le sujet. Et je vois beaucoup de jeunes macroéconomistes faire du bon boulot. Et il y a des gens plus qualifiés que moi et avec une plus grande légitimité pour critiquer la méthodologie en macroéconomie. (…) Mais parfois je dois donner des conseils de marketing à certains de mes collègues macroéconomistes.

La nouvelle ligne de défense des modèles DSGE que proposent Christiano, Eichenbaum et Trabandt donne de sacrés frissons. Nous pouvons notamment y lire que : "Ceux qui n’aiment pas les modèles stochastiques dynamiques d’équilibre général (DSGE) sont des dilettantes. En les qualifiant ainsi, nous entendons qu’ils ne sont pas sérieux en matière d’analyse de politique économique. Pourquoi disons-nous cela ? Les questions de politique macroéconomique impliquent des arbitrages entre les forces qui s’affrontent dans l’économie. Il n’est malheureusement pas facile d’évaluer la puissance relative de ces forces pour telle ou telle question en matière de politique économique. Une stratégie consisterait à réaliser des expériences dans les économies réelles. Cette stratégie n’est pas disponible en sciences sociales. Comme Lucas (1980) l’a souligné crûment il y a près de quatre décennies, le seul endroit où nous pouvons faire des expériences, c’est dans nos modèles. Aucune théorisation a priori ou régression à partir de données microéconomiques ne peut se substituer à ces expériences. Les dilettantes qui évoquent seulement l’existence de forces concurrentes à l’œuvre (et qui jugent de façon informelle leur importance relative via des expériences de pensée implicites) ne peuvent jamais donner de conseils sérieux en matière de politique économique".

(…) C’est si stupide que l’on pourrait même se demander si Christiano et ses coauteurs ne nourrissent pas en fait le projet d’inciter davantage de monde à rejoindre les rangs des détracteurs des modèles DSGE.

Premièrement, ce n’était pas une bonne idée de qualifier de "dilettantes" ceux qui critiquent les modèles DSGE. Jusqu’à présent, la meilleure critique des modèles DSGE qu’on a pu récemment entendre (selon moi) provient d’Anton Korinek (…). Korinek est un macroéconomiste spécialisé dans les modèles DSGE. Il gagne sa vie en faisant des modèles DSGE. Mais selon Christiano et ses coauteurs, le fait qu’il pense que son propre champ ait des problèmes fait de lui une "dilettante".

D’accord, mais soyons généreux et supposons que Christiano et ses coauteurs ne savent pas ce qu’a pu dire Korinek (ni même ce qu’ont pu dire Ricardo Caballero, Paul Romer, Paul Pfleiderer, etc.). Supposons qu’ils ne parlent que de personnes comme Joseph Stiglitz, qui a vraiment l'air d’une dilettante ces derniers jours, de blogueurs comme moi (qui suis une sacrée dilettante) ou encore des gens de l’INET. Même dans ce cas, ce déluge de propos méprisants reste tout à fait déplacé.

Pourquoi ? Parce que déclarer que les personnes extérieures à votre champ ne sont jamais qualifiées pour critiquer celui-ci vous donne l’air d’être renfermé et arrogant. Chaque économiste connaît l’idée de capture du réglementateur. Il n’est pas difficile d’imaginer que les chercheurs puissent également être capturés, par exemple, que si les seules personnes qui sont autorisées à critiquer X sont les gens qui gagnent leur vie en faisant X, alors tous les détracteurs potentiels vont avoir un intérêt à préserver le statu quo.

En d’autres mots, l’essai de Christiano et de ses coauteurs n’est peut-être rien d’autre qu’un mémo envoyé aux outsiders où ils leur demandent de se taire et de continuer à envoyer les chèques.

Deuxièmement, Christiano et ses coauteurs ont donné des munitions à la foule qui proclame que "l’économie n’est pas une science" en utilisant le mot "expériences" lorsqu’ils font référence aux simulations de modèle. Brad DeLong a déjà écrit à propos de cette terminologie malheureuse. Chacun sait que les simulations de modèles ne sont pas des expériences, donc insister obstinément à mal utiliser le mot contribue juste à donner l’air de pseudoscience à l’économie aux yeux des observateurs extérieurs.

Troisièmement, Christiano et ses coauteurs ont tout simplement tort. Leur défense des modèles DSGE consiste fondamentalement à dire que c’est le "seul jeu en ville", la seule façon de faire des prédictions quantitatives à propos des effets des changements de politique économique.

C’est faux. Il y au moins deux autres approches qui sont régulièrement utilisées : les modèles vectoriels autorégressifs (VAR) structurels et les modèles économétriques structurels. Les modèles VAR structurels sont souvent utilisés pour l’analyse de la politique économique dans les travaux universitaires. Les modèles économétriques structurels sont utilisés par les banques centrales pour éclairer les décisions de politique économique. Ces deux types de modèles affirment être structurels. Une telle affirmation fait rire beaucoup de monde. Mais à nouveau, beaucoup rient aussi des modèles DSGE.

En fait, vous n’avez même pas à avoir toujours besoin d’un modèle structurel pour faire des prédictions quantitatives à propos de la politique économique ; souvent, vous pouvez le faire sous forme réduite. Quand les changements de politique économique peuvent être traités comme des expériences naturelles, leurs effets (notamment leurs effets d’équilibre général !) peuvent être mesurées directement plutôt qu’être inférés directement à partir d’un modèle structurel.

Comme Justin Wolfers l’a indiqué sur Twitter, au moins l’une des questions que Christiano et ses coauteurs prétendent ne trouver une réponse qu’à travers les simulations DSGE peut tout à fait trouver une réponse sous forme réduite : "Est-ce qu’une extension des allocations chômage accroît le chômage ? D’un côté, la croyance conventionnelle affirme qu’un montant plus élevé d’allocations se traduit par des salaires plus élevés et aggrave le chômage. D’un autre côté, si le taux d’intérêt nominal est relativement insensible aux conditions économiques, alors la hausse des salaires accroît l’inflation. La baisse des taux d’intérêt réels qui en résulte stimule la demande globale, donc alimente l’activité économique et réduit le chômage. Lequel de ces effets prédomine ?"

En 2015, John Coglianese s’est attaqué à cette question sans utiliser de modèle DSGE : "J’ai analysé une expérience naturelle suscitée par l’extension de l’assurance-chômage fédérale aux Etats-Unis durant la Grande Récession et j’ai mesuré son effet sur le chômage au niveau de chaque Etat. J’ai exploité une caractéristique de cette extension de l’assurance-chômage avec laquelle l’erreur d’échantillonnage aléatoire dans l’enquête nationale altérait la durée d’indemnisation du chômage dans plusieurs Etats, ce qui se traduisait par des variations aléatoires du nombre de semaines d’indemnisation au niveau de l’Etat".

Christiano et ses coauteurs occultent totalement l’existence des expériences naturelles. Ils affirment qu’en l’absence d’expériences de laboratoire, les simulations de modèles sont les meilleures simulations que nous puissions avoir. L’approche des expériences naturelles a beau voir sa popularité s’accroître rapidement économie, elle n’est même pas enregistrée sur leurs écrans de radar. Ce n’est pas une bonne vision des choses.

Finalement, Christiano et ses coauteurs adoptent un ton d’arrogance désinvolte à un moment où le monde (notamment le reste des économistes) appelle avec raison à une plus grande humilité de la part des macroéconomistes. Les modèles DSGE les plus réputés, les plus communs (ceux qui ont justement été créés par Christiano et Eichenbaum) ont spectaculairement échoué entre 2008 et 2012. Ce n’est pas le genre de chose qui vous donne le droit d’être arrogant, mais plutôt quelque chose pour laquelle vous devriez vous excuser. Maintenant, la profession a corrigé ces modèles en y ajoutant la finance, une borne inférieure zéro (zero lower bound), des non-linéarités, etc. Il reste à voir si ces nouvelles modélisations marchent bien avec les échantillons. Heureusement, ils ont l'air plus efficace.

Mais la charge de la preuve incombe aux concepteurs de modèles DSGE, non sur leurs détracteurs. Christiano et ses coauteurs devraient jeter un coup d’œil autour d’eux et réaliser que les gens en-dehors de leur petit cercle ne sont pas convaincus. Les banques centrales utilisent toujours des modèles économétriques structurels, le jugement humain et beaucoup d’autres outils. Les personnels de l’industrie financière n’utilisent pas du tout les modèles DSGE. Même au sein du monde universitaire, l’usage des modèles DSGE est probablement sur le déclin.

En d’autres mots, Christiano et ses coauteurs et les autres grands défenseurs de modèles DSGE sont toujours bien payés pour concevoir des modèles DSGE, mais ils ne sont pas en train de gagner la lutte intellectuelle qui se tient à l’échelle du monde. La rhétorique méprisante qui emplit cet essai ne va pas les aider. Même Miles Kimball, qui a passé sa carrière à faire des modèles DSGE et qui a apporté des contributions décisives aux modèles qui rendirent célèbres Christiano et Eichenbaum, a été déçu par cet essai.

Regardez. Il y a de bonnes lignes de défense que l’on peut avancer pour la macroéconomie moderne et la modélisation DSGE. Ricardo Reis en a apporté une bonne un peu plus tôt cette année. Fabio Ghironi en a apporté une autre. Tous deux se sont montrés humbles et intelligents dans leurs essais. Ils font savoir l’importance cruciale des preuves empiriques et d’une diversité d’approches. Ils font aussi savoir que les macroéconomistes doivent faire mieux et que cela va prendre du temps. Ils comptent sur les jeunes pour faire du bon travail, chercher à améliorer les choses et prendre de nouvelles directions. Ce sont les défenses de la macroéconomie dont la profession a besoin.

L’idée des modèles DSGE n’est pas mauvaise. Travailler sur les modèles DSGE n’est pas nécessairement un effort vain. Tous les concepteurs de modèles DSGE ne sont pas aussi méprisants et bouffis d’orgueil que les dépeignent l’essai de Christiano et de ses coauteurs. Il y a plein de gens qui font du bon boulot dans ce domaine, qui essayent d’améliorer la performance des modèles macroéconomiques. Mais une rhétorique comme celle-ci finit par nuire à leur tâche, plutôt qu’à les aider. »

Noah Smith, « The "cackling cartoon villain" defense of DSGE », in Noahpinion (blog), 15 novembre 2017. Traduit par Martin Anota

vendredi 17 novembre 2017

Inégalités, investissement et théorie du ruissellement

« Je n’ai jamais su déterminer si l’économie du ruissellement (trickle-down) était une véritable théorie ou un épouvantail que les gauchistes attribuaient à la droite. J’ai par conséquent été très surpris de voir Tim Worstall défendre l’idée selon laquelle "un plus grand investissement de la part des plus riches d’entre nous (ce qui constitue le revers de la plus grande propension marginale à dépenser des pauvres) enrichit la société au cours du temps".

Cette affirmation, cependant, ne me semble pas correcte. Si elle l’était, nous verrions l'investissement s'accroître suite à une hausse des inégalités. Mais ce n’est pas le cas. Mon graphique montre que la part de l’investissement dans le PIB augmentait et que les inégalités déclinaient dans les années cinquante et soixante, puis, à partir du milieu des années quatre-vingt, l’investissement a chuté et les inégalités ont augmenté.

GRAPHIQUE Inégalités de revenu et investissement au Royaume-Uni

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C’est l’exact opposé de ce que nous nous attendrions à voir si Tim avait raison. C’est, cependant, cohérent avec les études du FMI, qui montre que les inégalités tendent à réduire la croissance économique (si vous voulez des explications de ce résultat, lisez le brillant Sam Bowles).

Pour voir pourquoi les inégalités réduisent l’investissement, rappelez-vous tout d’abord l’idée de Keynes selon laquelle la décision de s’abstenir de consommer ne signifie pas forcément une décision d’investir dans des actifs productifs. La moindre propension marginale à consommer des riches peut tout simplement signifier qu’ils thésaurisent leur richesse.

C’est en soi une raison qui explique la dynamique sur mon graphique : dans la mesure où une plus grande égalité signifie une plus forte propension à consommer, cela tend à accroître la demande agrégée et donc à renforcer l’effet accélérateur. Nous nous retrouvons donc avec un surcroît d’investissement et une croissance tirée par les salaires. De la même façon, les inégalités affaiblissent l’effet accélérateur et donc réduisent l’investissement et la croissance. Alternativement, de fortes inégalités peuvent amener les riches à en essuyer un contrecoup sous la forme d’une hausse d’impôts, de désordres politiques ou d’une prise de pouvoir de la gauche qui les désinciterait à investir : l’incertitude seule déprime l’investissement.

Et ensuite il y a le fait que les inégalités poussent les riches à essayer de préserver leurs privilèges en investissant dans des emplois protégés plutôt que dans des emplois productifs ou en utilisant l’Etat pour les protéger de la concurrence, par exemple en durcissant les lois sur la protection intellectuelle, en décrochant des subventions pour les banques ou des entreprises parasites ou en imposant des réglementations qui restreignent la destruction créatrice. De cette façon, l’investissement et la croissance sont trouvent freinés. En disant cela, je ne suis pas sûr de faire une affirmation très radicale. Dans un nouveau livre, Steven Teles et Brink Lindsey, que l’on peut difficilement qualifier de gauchistes enragés, écrivent que "le jeu économique a été pipé en faveur des gens au sommet… Ces dernières décennies, l’économie américaine est devenue de moins en moins ouverte à la concurrence et elle s’est davantage encombrée d’accords protégeant les insiders. Ces accords rendent notre économie moins dynamique et moins innovante".

Je ne suis pas sûr que vous puissiez esquiver cela en avançant l’idée que les inégalités accroissent l’investissement et la croissance si toutes les autres choses restent égales par ailleurs. Le problème est que les inégalités affectent à peu près tout, par exemple les politiques économiques, les institutions et la probabilité qu’une crise financière éclate. Très peu de choses sont exogènes aux inégalités.

Plutôt, je pense que vous pourriez affirmer la chose suivante : Après la Seconde Guerre mondiale, il y a eu une forte demande pour l’investissement, parce que la guerre avait retardé l’adoption d’innovations récentes. Cela a entraîné une hausse des dépenses de capital. Dans les années quatre-vingt, cependant, cette forte demande avait disparu et le ralentissement de l’innovation signifiait moins d’investissements. Tout à fait par accident, ces développements coïncidèrent avec une baisse, puis une hausse des inégalités.

En disant cela, vous pourriez certes expliquer la dynamique sur mon graphique, mais cela n’expliquerait pas le constat du FMI selon lequel les inégalités dépriment la croissance économique. Et cela ne prend absolument pas en compte les divers mécanismes via lesquels les inégalités sont susceptibles de déprimer la croissance.

Par conséquent, je rejoins Richard Murphy : il faut avouer que l’idée de ruissellement a peu de crédit. Les défenseurs des inégalités doivent trouver de meilleurs arguments. »

Chris Dillow, « Inequality, investment and trickle-down », in Stumbling & Mumbling (blog), 14 novembre 2017. Traduit par Martin Anota



aller plus loin...

« Non, la richesse ne ruisselle pas… A propos du lien entre croissance et inégalités »

« Quels liens entre inégalités, redistribution et croissance ? »

« Le creusement des inégalités entrave la croissance »

« Les inégalités sont bonnes pour la croissance des riches… pas pour celle des pauvres »

« Inégalités, confiance et croissance »

dimanche 12 novembre 2017

Les liens de la semaine

Autour des sciences économiques


Croissance, fluctuations et crises

  • La croissance devrait atteindre 0,5 % en France au quatrième trimestre (Le Monde)
  • La croissance atteindrait 2,3 % dans l’Union européenne en 2017 (Le Monde)
  • Perspectives de rattrapage dans les pays émergents : un verre au quart vide (FMI)


Environnement et ressources naturelles

  • La concentration de CO2 dans l’atmosphère a augmenté de 40 % depuis l’an 1000 (Le Monde)
  • COP23 : la lutte contre le changement climatique en pleine mutation (The Conversation)
  • La baisse du nucléaire à 50 % en 2025, une promesse jamais suivie de moyens (Le Monde)
  • Nucléaire : les chiffres et les mots d’Hulot (Le Monde)
  • Quand les gouvernements protègent les investissements polluants (Project Syndicate)
  • Trois scénarios pour le climat (Christian de Perthuis)


Finance

  • Que penser de la réglementation financière en Europe depuis la crise ? (Patrick Artus)
  • L’augmentation de la taille de la finance : pourquoi ? conséquences ? (Patrick Artus)
  • Dans la zone euro, le taux d’endettement total est plus élevé qu’en 2007 (Patrick Artus)
  • Il devrait y avoir un lien entre gains de productivité, progrès technique et valorisation des actions (Patrick Artus)


Qu'est-ce que les paradis fiscaux ?


Zoom sur les "Paradise papers"


  • Nouvelles révélations sur les 350 milliards cachés de l’évasion fiscale (Le Monde)
  • "Paradise Papers" : cinq chiffres à retenir (La Tribune)
  • Apple, Nike, Whirlpool… Leurs trucs et astuces pour échapper à l’impôt (Le Monde)
  • Comment Appleby aide Facebook à rapatrier ses profits aux Caïmans (Le Monde)
  • "Paradise Papers" : les Pays-Bas, une place forte de l'évasion fiscale (La Tribune)
  • "Paradise Papers" : une semaine de révélations et déjà des conséquences (Le Monde)


Fiscalité

  • Budget 2018 : la majorité poussée dans ses retranchements (Le Monde)
  • La "bombe" de la flat tax : des estimations exagérées? (Télos)
  • Les baisses d'impôt de Trump : un complot en faveur des plus riches (Nouriel Roubini)
  • Trump et Ryan contre les petites gens (Paul Krugman)
  • Réforme fiscale américaine : le retour de la taxe d'ajustement aux frontières ? (CEPII)
  • La baisse de la taxation des profits aux Etats-Unis ne va pas conduire à une forte hausse de l’investissement ou de la croissance (Patrick Artus)


Politique monétaire

  • Les banques centrales au banc des accusés (Barry Eichengreen)
  • Janet Yellen encore indécise sur son avenir à la Fed (La Tribune)
  • La BCE pourra réinvestir jusqu'à 130 milliards d'euros sur les marchés en 2018 (La Tribune)
  • Les banques centrales persistent à vouloir stimuler la demande alors que le plein emploi est atteint (Patrick Artus)


Economie internationale

  • "Made in France" : vingt ans de crise, un peu d’espoir (Le Monde)
  • Le dynamisme récent des importations est-il surprenant ? (Banque de France)
  • Brexit, IDE et stratégie industrielle (Télos)
  • Baisse du dollar : tous perdants au sein de la zone euro ? (CEPII)
  • La première guerre de la mondialisation (Branko Milanovic)


Intégration européenne


Inégalités, pauvreté


GRAPHIQUE La pauvreté selon la catégorie sociale en 2014

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source : Observatoire des inégalités (2017)

Redistribution et justice sociale

  • La Seine-Saint-Denis refuse de verser le RSA de décembre (La Tribune)
  • Comment les impôts et aides sociales atténuent les inégalités en France (Le Monde)
  • Régions : les transferts sociaux réduisent les inégalités (La Tribune)
  • Près d'un Français sur trois estime vivre dans un territoire délaissé par les pouvoirs publics (Crédoc)


Travail, emploi, chômage

  • Emploi : le manque de diversité nuit aux performances économiques (La Tribune)
  • Contrôle des chômeurs : des premiers chiffres contredisent les idées reçues (Le Monde)
  • Chômage: les données officielles ne seront plus mensuelles mais trimestrielles (La Tribune)
  • Si le taux de chômage est proche du taux de chômage structurel en France, quelles conséquences ? (Patrick Artus)
  • Pourquoi le partage des revenus se déforme-t-il au détriment des salariés depuis 25 ans dans les pays de l’OCDE ? (Patrick Artus)


Politique

  • Gauche et droite : le grand déménagement (The Conversation)
  • Un an après l'élection de Donald Trump, quel bilan ? (La Tribune)
  • En un an, Trump a installé une ploutocratie aux antipodes des attentes de ses électeurs (Le Monde)
  • Périlleuse purge au sommet du pouvoir en Arabie saoudite (Le Monde)
  • La fabrique de l’ennemi au Proche-Orient (Télos)





lire la précédente revue de presse

lire le sociorama de Xavier Molénat

samedi 11 novembre 2017

Ce qui a réellement provoqué la crise financière

« La crise financière mondiale façonne notre perception de notre récent passé, de notre présent et de notre avenir et pourtant il n’y a pas de récit des événements qui fasse vraiment consensus. Beaucoup d’interprétations ont été proposées. Du côté des Etats-Unis, certains ont affirmé que le système financier a été submergé par l’excès d’épargne (savings glut) généré par les pays asiatiques, que la Fed a pris de mauvaises décisions en matière de politique monétaire et que les Etats-Unis ont subi une bulle immobilière (et que trop de prêts ont été accordés aux pauvres (1)). Du côté européen, l’accent a été mis sur les excès d’endettement de la périphérie de la zone euro et parfois sur les faiblesses de l’architecture de la zone euro. Pourtant, avec tout ce que j’ai lu ici et là à ce sujet, il semble que nous devrions surtout nous focaliser sur le secteur financier aussi bien aux Etats-Unis qu’en zone euro et bien sûr au Royaume-Uni. Selon moi, la crise a éclaté parce que les banques aux Etats-Unis et en Europe se sont appuyées sur un levier d’endettement trop important, si bien qu’une crise ne pouvait que survenir.

C’est pour cette raison que j’ai trouvé si intéressante la présentation que propose Tam Bayoumi de son nouveau livre.

Il affirme que presque tous les ingrédients pour la crise étaient en place dès 2002. En Europe, nous avions de très grandes banques universelles (combinant les activités de banque de détail et de banque d’investissement) qui étaient bien trop endettées. Aux Etats-Unis, les activités de banque de détail et de banque d’investissement étaient séparées, avec des réglementations strictes sur les banques de détail, mais laxistes en ce qui concerne les banques d’investissement, ce qui s’est traduit par l’essor d’un véritable système bancaire parallèle (les dépôts se déplaçant effectivement vers les banques d’investissement, comme Lehman Brothers, qui s’endettèrent à nouveau de trop). En 2002, ces deux zones étaient séparées par la géographie, mais un petit changement réglementaire en 2003 permit à ce que des liens se développent entre les deux. Ensuite, ce ne fut qu’une question de temps avant qu’éclate la crise financière mondiale, "mondiale" dans le sens où elle concernait les Etats-Unis et l’Europe.

Comment ces banques ont-elles fini par devenir surendettées ? Selon Bayoumi, la création en Europe des banques universelles constituait une tentative manquée de créer un marché bancaire européen unique. Il y eu ensuite des échecs en matière de réglementation qui permirent à ces banques de se développer (via le levier d’endettement) en manipulant leur propre pondération des risques. Cela donna à ces banques la possibilité d’opérer à grande échelle en Europe du Sud et en Amérique du Nord. Aux Etats-Unis, les banques d’investissement n’étaient pas réglementées parce que la Fed croyait fermement que la concurrence assurait une régulation efficace pour ce type de banques.

Donc, la crise financière mondiale est avant l’histoire d’un système bancaire hyperconnecté et surendetté des deux côtés de l’Atlantique, attendant simplement qu’un choc suffisamment puissant amène l’ensemble du système à son point critique. L’hypothèse, que l’histoire confirme, est que la finance est naturellement sujette à de telles crises, ce qui explique pourquoi le secteur est réglementé, donc cette histoire est aussi une histoire d’erreurs en termes de réglementation. Bayoumi affirme que chacune de ces erreurs peut être mise sur le compte de véritables erreurs intellectuelles, mais il me rejoint lorsqu’il dit qu’il est parfois difficile de dire dans quelle mesure elles résultent aussi de pressions politiques de puissants intérêts politiques.

Est-ce que les gouvernements et les régulateurs des deux côtés de l’Atlantique Nord en ont fait assez depuis la crise financière mondiale pour corriger les erreurs qui ont été commises ? La réponse est compliquée et il vaut mieux que vous lisiez le livre pour trouver la réponse de Bayoumi. J’aimerais conclure avec une observation. Dans la suite immédiate d’une crise, les gens ont tendance à s’appuyer sur leurs préjugés pour expliquer pourquoi elle a éclaté. Ceux qui voulaient s’en prendre à la politique monétaire américaine, notamment pour détourner l’attention des excès du secteur financier, en ont profité pour le faire. Ceux qui ont conçu la zone euro de façon à éviter que les gouvernements de la périphérie soient trop dépensiers ont parlé de l’endettement excessif de ces gouvernements.

Vous pouvez voir la même chose avec le Brexit et Trump. Bien que la protestation de la part des "laissés pour compte" ait joué un certain rôle, l’idée selon laquelle il s’agit des récits complets collait avec certains éléments, mais elle est tout simplement incorrecte, comme l’affirme la nouvelle étude de Gurminder K. Bhambra. Au cours du temps, les choses s’éclaircirent. Ce que cette analyse de Tam Bayoumi montre avec rigueur est que la finance doit toujours être proprement réglementée et que les échecs en matière de réglementation ont des répercussions catastrophiques.

(1) De nouvelles études empiriques suggèrent que l’effondrement de la bulle immobilière peut avoir davantage à voir avec les spéculateurs immobiliers qu’avec les emprunteurs à faible revenu. »

Simon Wren-Lewis, « What really caused the financial crisis », in Mainly Macro (blog), 9 novembre 2017. Traduit par Martin Anota

vendredi 10 novembre 2017

La macroéconomie est-elle une science ou une religion ?

« Dans un article désormais très célèbre, "The Science of Monetary Policy", qu’ils publièrent en 1999, trois grands économistes, Richard Clarida, Jordi Galí et Mark Gertler, affirmèrent que la politique monétaire est une science. Bien qu’il y ait une part de vérité dans cette affirmation, Clarida et ses coauteurs auraient pu se demander dans leur article si la macroéconomie était une religion ou une science.

La science et la religion forment un drôle de ménage. La science date du siècle des Lumières. La religion remonte à l’aube de l’histoire. La science est soutenue par le rationalisme. La religion est soutenue par le dogme. La science est mise au défi par l’expérimentation. La religion est codifiée par des érudits et protégée par un clergé. La macroéconomie présente des aspects relevant aussi bien de l’une que de l’autre.

Les macroéconomistes construisent des théories codifiées par des systèmes d’équations. Nous utilisons ces équations pour expliquer les schémas que l’on décèle dans les données économiques. A la différence des sciences expérimentales, la chimie et la physique par exemple, les macroéconomistes ne peuvent facilement expérimenter. Cela ne signifie pas que nous ne pouvons pas mettre à l’épreuve les théories existantes, mais qu’il est plus difficile de le faire. Comme les astronomes attendant qu’une nouvelle supernova explose, les macroéconomistes doivent attendre de grandes récessions ou de graves stagflations pour que nous puissions privilégier une théorie plutôt qu’une autre.

L’incapacité à expérimenter est plus sérieuse que ce que pensent la plupart des macroéconomistes. Lorsque Clarida, Galí et Gertler écrivaient leur article sur la politique monétaire, ils mettaient en avant une théorie néo-keynésienne. Cette théorie était codifiée par trois équations qu’ils utilisaient pour expliquer le PIB, le taux d’intérêt et l’inflation. Les équations néo-keynésiennes sont largement utilisées aujourd’hui par les décideurs politiques dans chaque grande banque centrale pour aider à guider la politique économique. Et si ces équations étaient incorrectes ?

Les économistes sélectionnent une théorie plutôt qu’une autre en utilisant une procédure statistique appelée maximum de vraisemblance. Nous disons que la théorie A est meilleure que la théorie B si les données que nous observons ont une plus forte probabilité d’être générées par A que par B. Dans une étude que j’ai réalisée avec Andreas Beyer, un économiste de la BCE, nous avons montré comment produire des théories qui ne peuvent pas être distinguées de cette façon. Si vous proposez avec la théorie A d’expliquer un ensemble de données X, notre procédure va produire une autre, la théorie B, qui a la probabilité identique d’avoir généré les données observées que la théorie A.

Les choses empirent. Nous donnons un exemple de ce problème où la théorie A et la théorie B fournissent des conclusions de politique contradictoires. La seule façon de les distinguer consisterait pour un décideur d’expérimenter en changeant la façon par laquelle il réagit aux données économiques. La Banque d’Angleterre peut, par exemple, relever son taux directeur, tandis qu’au même instant, le comité fédéral d’open market aux Etats-Unis réduit le taux des fonds fédéraux.

Les macroéconomistes peuvent expliquer relativement bien les données passées. Mais nous ne sommes pas trop bons lorsqu’il s’agit d’expliquer de nouveaux événements et nos théories sont toujours en évolution. En ce sens, l’économie est une science. La façon par laquelle on permet à nos modèles d’évoluer est contrôlée par un groupe de grands prêtres qui maintiennent la pureté doctrinale. En ce sens, l’économie est une religion. L’aspect religieux est important en temps normal, lorsque nous n’avons pas connu de grand événement dans le passé immédiat. A d’autres moments, peu après que nous ayons assisté à une supernova économique, l’emprise des grands prêtres devient contreproductive et c’est un temps fertile pour explorer des idées que les prêtres considèrent comme hérétiques. C’est un tel moment que nous connaissons aujourd’hui. »

Roger Farmer, « Macroeconomics: Religion or Science? », in Roger Farmer’s Economic Window (blog), 5 novembre 2017. Traduit par Martin Anota

dimanche 5 novembre 2017

Les liens de la semaine

Autour des sciences économiques


Croissance, fluctuations et crises

  • L’économie française continue de croître à un rythme soutenu (Le Monde)
  • Zone euro : la croissance plus forte que prévu, l'inflation déçoit encore (La Tribune)
  • PIB : la Chine dit vouloir s'attaquer aux statistiques falsifiées (La Tribune)
  • Le retour des émergents (The Economist)


GRAPHIQUE Le PIB français et ses composantes

source : INSEE (2017)

Inflation

  • Chômage faible et inflation basse aux États-Unis : du déjà vu ? (Banque de France)
  • Pourquoi l’inflation reste-t-elle si faible dans le monde ? (Trésor)
  • Comment éviter que le risque de déflation soit plus élevé dans le futur aux États-Unis et dans la zone euro ? (Patrick Artus)


GRAPHIQUE Indice des prix à la consommation en France

source : INSEE (2017)

Environnement et ressources naturelles

  • Réchauffement climatique : la bataille des 2 °C est presque perdue (Le Monde)
  • Le changement climatique a déjà un impact concret sur notre santé (Le Monde)
  • Changement climatique : le faux consensus (Le Monde)
  • La ploutocratie américaine en guerre contre le développement durable (Jeffrey Sachs)


Politique fiscale


Politique monétaire

  • La Banque d'Angleterre relève ses taux pour la première fois en dix ans (La Tribune)
  • Interrogations sur la politique monétaire britannique (Philippe Waechter)
  • Faute d'inflation, la Banque du Japon garde le cap (La Tribune)
  • Quels sont les différents effets d’une réduction de la taille du bilan de la banque centrale ? (Patrick Artus)
  • La théorie de l’"overheating” pour les politiques monétaires (Patrick Artus)


Zoom sur la Fed et son nouveau président, Jerome Powell



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source : The Economist (2017)

Economie internationale

  • Quels sont les effets de la libéralisation financière ? (A la marge)
  • La curieuse affaire des défauts manquants (Carmen Reinhart)
  • Y a-t-il un lien entre taux de change dollar-euro et positions cycliques des Etats-Unis et de la zone euro ? (Patrick Artus)
  • Quel est le meilleur régime de change s’il y a risque de déflation ? (Patrick Artus)
  • Ne pas parvenir à un accord entre le Mexique et les États-Unis pourrait coûter cher (BSI Economics)


Intégration européenne


Inégalités et justice sociale


Travail, emploi, chômage

  • Le revenu moyen chez les indépendants : 2.510 euros par mois (La Tribune)
  • Emploi : le recours à l'intérim explose (La Tribune)
  • L’accès des jeunes à l’emploi : un parcours difficile et marqué par les inégalités (Le Monde)
  • Les contrats aidés sont-ils efficaces ? (Alter éco)
  • Flexibilité du marché du travail: ses objectifs de court terme et ses objectifs de long terme, les possibles difficultés (Patrick Artus)
  • Le chômage en Allemagne au plus bas depuis la réunification (Le Monde)


GRAPHIQUE La courbe de Phillips : inflation sous-jacente et chômage cyclique dans les pays développés (moyennes trimestrielles)

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source : The Economist (2017), d'après les données du FMI et de l'OCDE

Zoom sur le taux de chômage structurel

  • Le taux de chômage naturel n’a rien de "naturel" (Edmund Phelps)
  • Le taux de chômage structurel est nettement plus élevé en France aujourd’hui qu’avant la crise de 2008 (Patrick Artus)
  • La France est-elle déjà revenue au chômage structurel ? Ce serait dramatique, mais c’est possible (Patrick Artus)
  • Le chômage structurel de la zone euro baissera-t-il avant que le chômage soit revenu au niveau du chômage structurel ? (Patrick Artus)


Politique

  • Les logiques des votes FN (Métropolitiques)
  • Une extrême-droite très autrichienne (Télos)
  • Ingérence russe : qui sont les proches de Trump dans la tourmente ? (La Tribune)
  • L’ordre mondial et les relations russo-américaines selon Vladimir Poutine (Télos)
  • Les forces centralisantes et décentralisantes exercées sur les espaces économiques (Michael Boskin)


Zoom sur la crise catalane





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lundi 30 octobre 2017

Portrait des cinq candidats à la présidence de la Fed

« L’administration Trump a dit qu’elle annoncera avant le 3 novembre sa décision sur la nomination de la personne qui présidera la Réserve fédérale. S’il est confirmé par le Sénat, le candidat choisi succèdera à Janet Yellen, dont le mandat s’arrête le 3 février. La Maison Blanche a indiqué qu’elle privilégiait cinq candidats. Deux d’entre eux sont d’éminents économistes qui ont réalisé d’importants travaux dans la recherche universitaire, principalement dans des universités de la côte ouest des Etats-Unis, mais qui sont aussi des praticiens de la politique macroéconomique : il s’agit de Yellen même, qui est un candidat très sérieux à sa propre succession, et John Taylor, de Stanford. Les trois autres candidats ne sont pas professionnellement formés comme économistes, mais viennent plutôt du milieu financier : Gary Cohn, Jerome Powell et Kevin Warsh. Ils travaillèrent, respectivement, à Goldman Sachs, à Dillon Read et à Morgan Stanley ; tous les trois ont une expérience gouvernementale.

Considérons tout d’abord les deux candidats qui siègent au conseil des gouverneurs à la Fed.

Yellen


Bien que Janet Yellen soit une Démocrate initialement nommée par le Président Obama, il y a plusieurs précédents historiques pour que Trump renouvelle son mandat. Ses trois prédécesseurs, Ben Bernanke, Alan Greenspan et Paul Volcker, ont tous vu leur mandat être renouvelé par un Président du parti opposé à celui qui les avait initialement nommés. Il y a des avantages à opter pour la continuité et la prédictibilité.

Yellen a fait un excellent boulot au cours de ces quatre années à la présidence de la Fed. (…) Bien qu’elle n’ait pas eu à faire face aux débuts de la crise, elle a présidé efficacement, si bien que la reprise de l’économie suite à la Grande Récession de 2007-2009 s’est poursuivie de façon régulière. Bien sûr, la politique monétaire n’est pas le seul déterminant de la performance économique nationale, en particulier sous les conditions qui ont prévalu après 2008. (Sous ces conditions, la politique budgétaire aurait été un outil bien plus puissant que la politique monétaire, malheureusement les politiciens ne se sont pas accordé leurs violons pour modifier les impôts et dépenses de façon contracyclique et non pas procyclique.) Mais il y a des choses importantes que la Fed peut faire même lorsque les taux d’intérêt sont à leur borne inférieure zéro ou proches de celle-ci et la Fed les entreprit sous la présidence de Bernanke, puis celle de Yellen. Yellen a réussi à combiner une clarté dans la communication, auprès de divers publics, avec une flexibilité dans la mise en œuvre de la politique monétaire, en modifiant adéquatement cette dernière lorsque les données en temps réel montraient de subtils changements dans les conditions économiques. Il n’est pas facile de combiner ces deux compétences, comme la transparence peut conduire à adopter la pratique du forward guidance ou à s’engager vis-à-vis de règles que les événements futurs amènent à abandonner. En conséquence, Yellen et ses collègues à la Fed méritent une grande partie du crédit pour la longueur de l’actuelle expansion économique.

Le taux de chômage était de 9,9 % quand Yellen fut introduite au conseil de la Fed en 2010, de 6,7 % lorsqu’elle prit la présidence de ce conseil en 2014 et de 4,2 % désormais. Et pourtant l’inflation ne s’est pas sensiblement accélérée. Cette combinaison de faible chômage et de faible inflation est généralement considérée comme étant le Nirvana macroéconomique.

A entendre plusieurs commentateurs récemment, le fait que l’inflation ne soit pas revenue à 2 %, voire plus, constituerait un problème majeur. Mais je ne considère pas que ce soit le cas. La Fed a su maintenir l’économie américaine au plein emploi. (Et les populistes ont tort s’ils pensent que la faiblesse des taux d’intérêt est mauvaise pour la distribution des revenus.) La différence entre une inflation de 1,5 % et une inflation de 2 %, que certains considèrent comme énorme, me semble suffisamment faible pour être une aberration temporaire ou même une erreur de mesure.

Powell


Jay Powell, qui a été au conseil pendant cinq ans, se présente naturellement comme un candidat de compromis. D’un côté, il a soutenu la stratégie de Yellen, généralement perçue comme étant "dovish". D’un autre côté, il vient des marchés financiers et il est depuis toujours un Républicain. Ces traits devraient écarter toute opposition de la part des Républicains au Congrès, notamment de ceux qui votèrent contre le renouvellement du mandat de Ben Bernanke en janvier 2010, ce qui était d’ailleurs scandaleux au regard de ses qualifications professionnelles et intriguant au regard de son histoire (Bernanke est un natif de la Caroline du Sud qui présidé le Conseil Economique de George W. Bush).

Les thésards en économie tendent à connaître et aimer leurs semblables et à douter des qualifications des autres pour les postes en haut de la hiérarchie. En effet, les docteurs en économie dominent le personnel et la présidence à la Fed. Les docteurs parmi les présidents de district étaient peut-être relativement rares il y a 70 ans, mais ils sont désormais majoritaires, et ils sont de plus en plus apparus ces dernières décennies comme nécessaires pour la présidence. La tendance est également générale dans d’autres pays. Un banquier central sans doctorat d’économie aurait des difficultés à gérer un personnel technique qualifié qui maîtrise des modèles compliqués et le jargon de l’économie universitaire. Il va de soi que certains brillants universitaires ne possèdent pas les autres traits personnels nécessaires pour être gérer et diriger une équipe. Mais même si un doctorat n’est pas une condition suffisante pour la présidence de la Fed, est-ce une condition nécessaire ?

Je suis peut-être l’un des rares économistes universitaires qui a eu la chance de connaître Jay Powell depuis 1990. Permettez-moi ainsi d’offrir mon témoignage le concernant. Contrairement à beaucoup de personne au gouvernement, dans le secteur privé et même à l’université, Powell n’est pas du genre à "ne pas savoir ce qu’il ne sait pas". Il n’a pas de complexe à admettre qu’il puisse avoir des questions sur un sujet ou un autre. Par conséquent, Powell maîtrisait le côté analytique de ce qu’il devait savoir en tant que gouverneur à la Fed. De plus, il n’aurait pas de difficulté à travailler avec les thésards du personnel. S’il est choisi, ce sera l’une des meilleures nominations qu’aura faite Trump.

Powell est généralement considéré comme une autre colombe (dove), parce qu’en tant que gouverneur à la Fed, il a voté en faveur des politiques de faible taux d’intérêt de Yellen (bien qu’il ait aussi soutenu les récents mouvements vers une normalisation des taux d’intérêt).

Warsh


Plusieurs Républicains se sont montrés très critiques vis-à-vis des tentatives de la Fed visant à stimuler l’économie américaine lors de la récession de 2007-2009, en jugeant qu’une expansion sans précédent de la base monétaire (l’aspect le plus visible de l’assouplissement quantitatif) entraînerait une forte inflation. Souvenez-vous lorsque le gouverneur du Texas Rick Perry a menacé Ben Bernanke ("on lui fera la fête au Texas") pour sa relance monétaire en 2011, c’est-à-dire lorsque le chômage était toujours de 9 %. Ces avertissements se faisaient déjà entendre au cœur de la récession, lorsque l’excès de capacités dans l’économie amenait la plupart des économistes à conclure que l’inflation était alors la dernière chose dont il fallait alors s’inquiéter. Warsh a tenu de tels propos "hawkish" en 2010, quant le chômage était de 9,5 %. On peut se demander s’il comprend comment l’économie fonctionne.

Taylor


On ne peut pas dire que John Taylor ne comprenne pas le fonctionnement de l’économie. Parmi les économistes monétaristes, c’est le cinquième le plus cité. (C’est en comptant le nombre de citations que les universitaires aiment mesurer leur réputation. Ben Bernanke est, selon cet indicateur, au premier rang des économistes monétaires.) Il est très connu pour sa règle de Taylor, un guide pour fixer les taux d’intérêt en réponse à l’inflation et à la croissance observées. Mais même avant qu’il établisse cette règle, il a apporté d’importantes contributions à la macroéconomie, notamment la théorie des contrats imbriqués qui aident à réconcilier la théorie des anticipations rationnelles et la réalité des prix visqueux.

Comme Warsh, Taylor trouve que la politique monétaire est trop souple, ce qui explique peut-être pourquoi le Wall Street Journal les a tous deux encensés. Cette critique de la Fed est davantage justifiée dans le cas du laxisme d’Alan Greenspan lors du gonflement de la bulle immobilier, dans les années qui précédèrent la crise du crédit immobilier de 2007. Mais jusqu’à 2005, Taylor était secrétaire adjoint du Trésor pour les Affaires internationales. On peut alors se demander pourquoi il n’a alors pas indiqué aux gouverneurs (en privé) qu’il jugeait la politique monétaire excessivement expansionniste en 2003 et 2004.

Cohn


Gary Cohn, actuellement directeur du Conseil Economique National de Trump ne s’y connait pas en économie monétaire, que ce soit en termes de formation technique ou d’expérience en tant que praticien. On ne connait pas ses idées sur la politique monétaire. Sur la réglementation financière, il s’est montré Trumpien en déclarant que le gouvernement a été trop dur avec les banques suite à la crise financière.

Les faucons (hawks) et les colombes (doves)


Depuis qu’Obama a accédé à la présidence en 2009, la plupart des leaders républicains se sont plaints d’une politique monétaire qu’ils jugent trop accommodante (notamment Trump, lorsqu’il faisait compagne pour la présidence, avant qu’il n’accède à la présidence en janvier et se décrive soudain finalement comme un "homme de faibles taux", alors même que l’économie atteignait le plein emploi). Les Républicains du Congrès voulaient l’adoption des règles de Taylor par la Fed. Plusieurs d’entre eux pensent toujours la même chose et c’est d’ailleurs pour cela qu’ils appellent Trump à nommer John Taylor.

L’Histoire montre que les Républicains appellent à un assouplissement de la politique monétaire lorsqu’ils ont la présidence, même des "vrais conservateurs" comme Nixon et Reagan. On peut s’attendre à ce qu’à un moment ou un autre dans le futur, peut-être à la veille des prochaines élections présidentielles, la situation des marchés financiers et de l’économie se détériora et que le Président en rendra responsable la Fed. Il dira alors, non pas que la politique monétaire est trop souple, mais qu’elle est au contraire trop restrictive.

Mais les bons banquiers centraux prennent leurs décisions de façon à choisir ce qui semble le mieux pour l’économie en se basant sur des données changeantes, pas sur ce qui convient le mieux aux besoins politiques changeants du parti au pouvoir. Les gouvernements en place ont démontré leur capacité à le faire. (…) »

Jeffrey Frankel, « The choice of candidates for next Fed chair », in Econbrowser (blog), 29 octobre 2017. Traduit par Martin Anota

dimanche 29 octobre 2017

Les liens de la semaine

Croissance, fluctuations et crises

  • 2018 : Une année plus risquée qu’attendue (Philippe Waechter)
  • L'économie française: l'amélioration se confirme et c'est chouette (Philippe Waechter)
  • France : il y a reprise de la croissance ; cependant le problème de rigidité de l’offre de biens et services est toujours présent (Patrick Artus)
  • Zone euro : la reprise est claire, mais pourrait-elle être fragile ? (Patrick Artus)
  • Peut-on croire que l’inflation sous-jacente de la zone euro va revenir vers 2% ? (Patrick Artus)
  • Préparons-nous au ralentissement économique aux États-Unis (Patrick Artus)
  • La croissance économique ne suffit plus (Project Syndicate)



source : Philippe Waechter (2017)

Environnement et ressources naturelles

  • Bras de fer en Europe sur le glyphosate (Le Monde)
  • La disparition des surfaces boisées mondiales a bondi de 51 % en 2016 (Le Monde)
  • Le changement climatique met les pays les plus pauvres en danger (Martin Wolf)
  • Crise de la biodiversité : pourquoi cela nous concerne tous (The Conversation)
  • À la défense du seuil de 1,5 °C des changements climatiques (Project Syndicate)


Finance

  • Trump et les républicains protègent Wall Street contre les consommateurs (Le Monde)
  • 192.000.000.000.000 d'euros, le poids de la dette mondiale (La Tribune)
  • L’évolution atypique de l’endettement des entreprises en France (Patrick Artus)
  • Les causes communes des crises financières (BSI Economics)
  • Les taux d’intérêt réels très bas peuvent-ils dégrader les économies ? (Patrick Artus)


Politique monétaire

  • Fed : Trump placerait un duo à la tête de la banque centrale (La Tribune)
  • Fed : jugée épatante par Trump, Janet Yellen devrait être... écartée (La Tribune)
  • La BCE garde la main sur la politique monétaire (Philippe Waechter)
  • "L'enjeu pour la BCE est de réduire la dépendance de l'économie européenne au QE" (La Tribune)
  • Inflation, taux... quel bilan pour l'assouplissement quantitatif de la BCE ? (La Tribune)
  • La BCE en terrain neutre ? (OFCE)
  • Relation banque centrale – gouvernement : les trois équilibres possibles (Patrick Artus)
  • Pour gérer les anticipations, les banques centrales doivent communiquer sur les réseaux sociaux (Project Syndicate)
  • Les banques centrales devraient-elles avoir un "représentant des pauvres" à leur conseil? (The Economist)


Politique budgétaire et dette publique

  • Budget 2018 : l'Assemblée nationale approuve le volet recettes (La Tribune)
  • Finances locales : le bras de fer gouvernement-élus locaux continue (La Tribune)
  • La “flat tax” est une bombe à retardement pour les finances publiques (Gabriel Zucman)
  • Budget : la Commission européenne demande des explications à la France (Le Monde)
  • Est-ce le bon moment pour réduire les déficits publics dans les pays de la zone euro ? (Patrick Artus)


GRAPHIQUE Taux des prélèvements obligatoires en France et en Suède (en % du PIB)

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source : Alter éco (2017)

Commerce international

  • Les laissés pour compte de la mondialisation (The Economist)
  • Anti-dumping : la bataille continue entre la Chine et les Etats-Unis (La Tribune)
  • Renégocier l'Aléna, une bonne idée (Lionel Fontagné)
  • Les ONG critiquent vivement le "plan d’action" gouvernemental pour le CETA (Le Monde)
  • Les problèmes structurels de la France révélés par l’évolution de sa position extérieure nette (Patrick Artus)


Finance internationale


Inégalités


Part du revenu total perçue par les 10 % les plus riches rapportée à celle des 10% les plus pauvres en 2015

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source : Alter éco (2017)

Redistribution et justice sociale


Travail, emploi, chômage

  • Le chômage en fort recul de 1,8% (- 64.800) en septembre (La Tribune)
  • Pourquoi les entreprises privilégient le CDD au CDI (La Tribune)
  • Emploi : les inégalités femmes-hommes persistent en Europe (La Tribune)
  • Pourquoi le burn-out n’est pas reconnu comme une maladie professionnelle (Le Monde)
  • Les comptes de l'assurance chômage s'améliorent, et ça devrait continuer ! (La Tribune)
  • Le chômage baisse, accélérons les réformes ! (La Tribune)
  • Réformes du marché du travail et évolution des salaires (Patrick Artus)
  • Où le taux de chômage se rapproche-t-il aujourd’hui du taux de chômage structurel ? (Patrick Artus)
  • La courbe de Phillips est-elle morte ? (Antoine Belgodere)


GRAPHIQUE Taux d'activité et de chômage aux Etats-Unis : des disparités croissantes entre les métropoles et le reste du pays

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source : The Economist (2017)

Lien social

  • #balancetonporc ou comment les réseaux sociaux nous forcent à devenir témoins (The Conversation)
  • "La jeunesse débute plus tôt et se termine plus tard qu’avant" (Olivier Galland)
  • La petite société des enfants (La Vie des idées)
  • Le recensement de la population évolue : de l’état matrimonial légal à la situation conjugale de fait (INSEE)


Politique

  • La popularité de Macron dévisse de nouveau avec 42% de "bonne opinion" (La Tribune)
  • Députés : des trains de vie nettement supérieurs à la moyenne (Le Monde)
  • Catalogne : Barcelone proclame l'indépendance (La Tribune)
  • Le caractère inédit de la révolte catalane (Télos)
  • L’extrême droite en Allemagne, facteurs socio-économiques et facteurs culturels (Télos)
  • Avant de nettoyer le bourbier de Washington, Trump a lessivé le Parti républicain (The Conversation)
  • Poutine mon amour (La Vie des idées)


Zoom sur la Chine


  • Chine : Xi Jinping a désormais le même statut que Mao Zedong (La Tribune)
  • La Chine confirme ses velléités de conquête du monde, menée par un Xi tout puissant (The Conversation)
  • La modernité à la chinoise (Project Syndicate)
  • Les acteurs du nouveau miracle économique chinois (Michael Spence)
  • 19ème Congrès du PCC : comment la Chine aménage son territoire pour mieux affirmer sa souveraineté (The Conversation)





lire la précédente revue de presse

jeudi 26 octobre 2017

Fed : John Taylor est-il vraiment un faucon ?

« Deux articles publiés dans la revue Bloomberg il y a une semaine se penchent sur John Taylor, l’un des grands favoris pour diriger la Réserve fédérale. Mais si le premier le qualifie de faucon (hawk), le second le qualifie de colombe (dove).

Le premier article, écrit par Garfield Clinton Reynolds, note que : "le dollar s’est apprécié et le taux sur les obligations du Trésor a chuté lundi après que Bloomberg News ait indiqué que le Président Donald Trump s’est dit impressionné par Taylor lors d’un récent entretien à la Maison blanche". Beaucoup semblent penser que cet économiste de 70 ans relèverait davantage les taux d’intérêt que ne le ferait l’actuelle présidente de la Fed, Janet Yellen, si elle restait en place. C’est notamment parce qu’il est l’architecte de la règle de Taylor, une règle largement utilisée par les responsables de la politique économique comme guide pour fixer les taux depuis qu’il l’a développée au début des années quatre-vingt-dix.

Mais le second article, rédigé par Rich Miller, affirme que "le fait que Taylor croit en l’économie de l’offre fait de lui davantage une colombe que Yellen". Miller s’explique : "alors que Taylor croit l’administration Trump peut substantiellement stimuler la croissance économique sans générer d’inflation via la déréglementation et des mesures fiscales, Yellen est plus prudente sur leurs effets. Cela suggère que le Républicain Taylor serait moins susceptible d’accroître les taux d’inflation en réponse à une accélération de l’activité qui résulterait de la mise en œuvre de ces mesures de politique économique".

Qu’est-ce qui fait d’une personne un faucon ? Le fait qu’elle favorise une politique basée sur des règles ne suffit pas. Un banquier central peut utiliser une variante de la règle de Taylor qui implique une très faible réaction à l’inflation ou qui permette une inflation très élevée en moyenne. Le fait qu’une personne croit ou non en l’efficacité des politiques d’offre ne fait pas d’elle un faucon ou une colombe. Rappelons la règle de Taylor qu’avançait Taylor dans son article de 1993 :

r = p + .5y + .5(p – 2) + 2,

où r est le taux des fonds fédéraux, y est l’écart en pourcentage du PIB réel par rapport à une cible et p est l’inflation au cours des 4 trimestres précédents. Taylor note (p. 202) que l’inflation retardée est utilisée comme indicateur pour l’inflation anticipée et y=100(Y-Y°)/Y° où Y est le PIB réel et Y° est le PIB tendanciel (un indicateur pour le PIB potentiel).

Les coefficients de 0,5 associés aux termes y et (p-2) reflètent la façon par laquelle Taylor a estimé que la Fed se comportait approximativement, mais en général une règle de Taylor peut avoir des coefficients différents en fonction des préférences de la banque centrale. Cette dernière peut aussi avoir une cible d’inflation qui ne soit pas égale à 2 % et remplacer le terme (p-2) par (p-p°). Le fait de s’engager réellement à suivre une règle de Taylor ne vous dit pas quel taux d’inflation à l’état régulier, ni quelle volatilité accepterait un banquier central. Par exemple, une banque centrale peut suivre une règle avec p°=5 et un coefficient relativement large sur y et un petit coefficient sur (p-5), ce qui permet une inflation à la fois forte et volatile.

Qu’est-ce que les croyances « du côté de l’offre » impliquent-elles ? Eh bien, Miller pense que Taylor croit que les mesures de Trump en matière de fiscalité et de déréglementation vont accroître le PIB potentiel ou Y°. Pour une valeur donnée de Y, une estimation révisée à la hausse de Y° implique une révision à la baisse de l’estimation de y, ce qui implique un r plus faible. Donc, oui, à très court terme, nous pouvons voir un plus faible r de la part d’un banquier central qui "croit" en l’économie de l’offre que ceux qui n’y croient pas, toute chose égale par ailleurs.

Mais que se passe-t-il si Y° ne s’accroît pas autant qu’un banquier central partisan de l’offre ne le pense ? Alors, le moindre r va se traduire par un p plus élevé (mais aussi un Y plus élevé), si bien que la banque centrale va réagir en accroissant r. Aussi longtemps que la banque suit le principe de Taylor (donc que la somme des coefficients de p et p-p° dans la règle soit supérieur à l’unité), alors l’inflation d’équilibre à long terme sera p°.

Les paramètres de la règle de Taylor reflètent les préférences de la banque centrale. Les variables du côté droit, comme Y°, sont l’objet d’une mesure ou d’une prévision. Cela reflète les compétences d’une banque centrale en matière de mesure et de prévision, des compétences qui dépendent de facteurs allant de la puissance des économistes de son personnel (…) à la volatilité et à l’imprévisibilité des autres conditions et politiques économiques.

Ni Taylor, ni Yellen ne semblent vouloir désirer changer la cible d’inflation pour autre chose que qu’une inflation de 2 % (et même s’ils le voulaient, ils ne pourraient pas prendre unilatéralement cette décision). Ils ne présentent par contre peut-être pas les mêmes préférences lorsqu’il s’agit de décider de stabiliser l’inflation relativement à la production et je pense que, à cet égard, Taylor est davantage faucon que Yellen.

Les tentatives de Yellen visant à chercher des mesures alternatives de conditions sur le marché du travail par le passé concernent aussi Y°. Dans certaines versions de la règle de Taylor, ce sont des mesures de chômage à la place des mesures de la production (l’idée est qu’ils varient en général de concert). La volonté de considérer de multiples mesures de l’emploi ou de la production se ramène finalement à une tentative visant à obtenir une meilleure mesure de la distance que l’économie accuse vis-à-vis de son "potentiel". Cela ne rend pas en soi une personne plus ou moins "hawkish".

Entre parenthèses, toute cette discussion présume que la politique monétaire elle-même (et, plus généralement, les déplacements de la demande globale) ne modifient pas Y°. Or la prise en compte des effets d’hystérèse amènent à rejeter cette hypothèse. »

Carola Binder, « Is Taylor a hawk or not? », in Quantitative Ease (blog), 24 octobre 2017. Traduit par Martin Anota



aller plus loin... lire « La règle de Taylor doit-elle être une référence pour la politique monétaire ? »

mardi 24 octobre 2017

Une réduction de l'impôt des entreprises profite-t-elle vraiment aux salariés ?

« Je doute beaucoup que de nouveaux faits ou de nouvelles analyses parviennent à infléchir le destin des réductions d’impôts de Trump. Il est évident aux yeux de quasiment tout le monde (et je pense même aux yeux de ceux qui appellent à celles-ci) qu'elles vont rapporter de gros bénéfices pour les riches, mais si peu, voire même aucun, pour les classes moyennes et qu’elles vont fortement accroître le déficit. En fait, ce ne sont pas seulement des conséquences probables, mais des objectifs : de gros bénéfices pour la classe des donateurs et de futurs déficits qui peuvent être utilisés comme justification pour ébranler davantage le système de protection sociale.

Pour autant, il y a une discussion assez intéressante qui se tient actuellement sur les effets des réductions d’impôts des entreprises dans une économie ouverte. Mais (selon moi) cette discussion est rendue quelque peu confuse du fait qu’elle a lieu dans le cadre de modèles de Ramsey (pour les non-initiés qui ont ignoré mes avertissements et qui sont toujours en train de me lire, sachez qu’il s’agit de modèles d’épargne optimale où les consommateurs sont immortels.) L’épargne des consommateurs ne joue en fait pas de rôle clé ici ; cela ne concerne que la mobilité internationale de capitaux et la façon par laquelle celle-ci change les choses.

Et, à mes yeux, il y a une façon géométrique assez simple pour voir d’où provient la vision optimiste selon laquelle la réduction des impôts des entreprises est une bonne chose pour les salaires. De plus, une fois que nous avons adopté ce cadre plus clair, il devient beaucoup plus facile de se demander ce qui ne va pas avec cette vision des choses (réponse : beaucoup).

Donc, envisageons une petite économie ouverte avec une main-d’œuvre fixe (parce que l’offre de travail n’est pas cruciale ici) qui peut importer des capitaux du reste du monde ou en exporter vers ce dernier. Ignorons aussi l’épargne, qui n’est pas non plus cruciale ici : le stock de capital, comme nous allons le supposer, ne change qu’à travers les entrées et sorties de capitaux. Oh, et supposons provisoirement que la concurrence est parfaite, donc que les facteurs de production sont rémunérés à leur productivité marginale.

Alors, nous pouvons représenter l’économie avec le graphique, avec le stock de capital sur l’axe des abscisses et le taux de rendement du capital sur l’axe des ordonnées. La courbe MPK est le produit marginal du capital, qui diminue avec la quantité de capital en raison de la fixité de la population active. L’aire sous la droite MPK (l’intégrale des produits marginaux des unités successives de capital) est le PIB réel de l’économie, sa production totale.

Paul_Krugman__geometrie_baisse_d__impots_des_entreprises.png

Initialement, nous supposons que l’économie fait face à un taux de rendement mondial donné r°. Cependant, le gouvernement impose un impôts sur les profits à un taux t, si bien que pour atteindre un rendement après impôt r° le capital domestique doit gagner r°/(1-t). Et, à l’équilibre initial, cette condition détermine la taille du stock de capital domestique.

Nous pouvons relever la distribution du revenu dans le graphique en regardant les aires de divers rectangles. A l’équilibre initial la production réelle s’élève à a+b+d. Ici, d est le rendement du capital après impôt, b désigne les impôts sur les profits et a (c’est-à-dire le reste) représente les salaires.

Maintenant, imaginons que nous éliminions l’impôt sur les profits (nous pouvons aussi faire une petite réduction, mais c’est plus difficile et les choses sont déjà assez complexes). A l’équilibre, le stock de capital s’accroît de ΔK, tout comme le PIB, pour s’élever à a+b+c+d+e (où, cependant, e est le rendement du capital étranger, si bien que le PNB ne s’accroît pas autant que le PIB). Les impôts sur les profits disparaissent : c’est une perte de revenu de b. Mais les salaires augmentent et s’élèvent désormais à a+b+c, c’est-à-dire augmentent de b+c, c’est-à-dire d’un montant supérieur à celui de la perte de revenu. Bravo pour la rédaction des impôts sur les entreprises !

Bon, qu’est-ce qui ne va pas avec cette vision ? Pourquoi ne devrions-nous pas la croire ? Il y a au moins quatre raisons.

Premièrement, ce n’est essentiellement pas le rendement du capital que nous taxons avec l’impôt sur les profits des entreprises ; il y a les profits de monopole et autres genres de rentes. Il n’y a pas de raison de croire que ces rentes soient associées aux afflux de capitaux, si bien que la perte de revenu sur ces taxes s’apparente juste à une perte de revenu et ne s’accompagne donc pas d’un gain pour les salaires.

Deuxièmement, la mobilité des capitaux est loin d’être parfaite.

Troisièmement, les Etats-Unis ne sont pas une petite économie ouverte. Ils peuvent affecter les taux de rendement mondiaux. (…) Nous faisons sûrement face à une courbe d’offre du capital croissante, ce qui signifie que les gains salariaux tirés des réductions d’impôts sur les profits sont plus faibles.

Enfin, (…) ce dont nous parlons ici est un équilibre de long terme, c’est-à-dire de quelque chose qui se passe après que suffisamment de capitaux étrangers aient afflué pour égaliser les taux de rendements après impôt. Comment cela se déroule-t-il ? Vous ne faites pas passer des usines par la frontière : les afflux de capitaux prennent place comme contrepartie à des déficits commerciaux, qui ont été créés par un taux de change réel temporairement surévalué. Et le genre d’ajustement dont nous parlons ici nécessiterait de déplacer beaucoup de capital, ce qui signifie de très gros déficits commerciaux, ce qui signifie un dollar fortement surévalué, ce qui dissuaderait les afflux de capitaux. Donc nous parlons d’un processus lent, prenant place sur plusieurs années. L’analyse de long terme est un guide très imparfait de l’incidence des impôts des entreprises dans tout horizon temporel qui soit pertinent politiquement. Au cours d’horizons plus courts, vous vous attendriez à ce qu’une part très limitée de la réduction d’impôts des entreprises se répercute sur les travailleurs. (…) »

Paul Krugman, « Some misleading geometry on corporate taxes », in The Conscience of a Liberal (blog), 21 octobre 2017. Traduit par Martin Anota



« (…) Il semble que pratiquement tous économistes conservateurs plus ou moins respectables qui se penchent sur le sujet ont fait une erreur algébrique et conceptuelle de base. En soi, cette erreur n’est pas du tout cruciale au débat de politique économique. D’autres questions importent bien plus, notamment les impôts sur les profits de monopole, le fait que les Etats-Unis ne soient pas une petite économie ouverte et le peu d’intérêt des conclusions d’équilibre à long terme étant donnée la lenteur de l’ajustement imposée par l’intégration imparfaite des marchés des biens.

Mais on peut penser que ce que nous voyons ici s’apparente à la fameuse erreur de programmation sur Excel lors du débat autour de l’austérité budgétaire : ce n’est pas tant l’importance de l’erreur que le fait qu’elle dénote un raisonnement désordonné, des conclusions qui sont adoptées sans vérification parce qu’elles promeuvent un agenda politique.

L’affirmation dont il est question ici, c’est celle selon laquelle les gains salariaux tirés d’une réduction de l’impôt des entreprises excède la perte de revenu d’un ratio qui dépend seulement du taux d’impôt initial, pas du tout du degré auquel le capital peut être substitué par du travail, qui doit déterminer à son tour (dans ce modèle) le montant de capital additionnel qui est attiré par la réduction d’impôts. Cela semble faux ; et ça l’est.

Je continue de penser que la façon la plus claire de faire cela est avec un diagramme simple représentant la productivité marginale du capital. Ici MPK est le produit marginal du capital, c’est-à-dire la demande de capital, et r° est le taux de rendement mondial.

Paul_Krugman__baisse_d__impots_des_entreprises_gain_salarial.png

Mais je fais une légère transformation des variables. Avec une mobilité parfaite des capitaux, à long terme nous devons avoir :

r(1-t) = r°

où r est le taux de rendement domestique et t le taux d’impôt des entreprises. Mais nous pouvons réarranger cela pour écrire

r = r° + τ

où τ = rt/(1-t) et correspond à l’impôt spécifique sur le capital, c’est-à-dire l’impôt payé par unité de capital.

Faire cela permet de rendre les choses linéaires : nous pouvons représenter une petite variation des impôts comme d τ, etc.

(…) Dans le graphique, sont représentées les conséquences à long terme d’une petite réduction d’impôt des entreprises dans une petite économie ouverte, indiquées par les deux rectangles coloriés (le petit triangle blanc est de second ordre et peut être ignoré). Il y a une perte directe de revenu, qui correspond aussi au gain salarial, égal au rectangle bleu K dτ. Une partie de cette perte de revenu est compensée par les impôts sur le capital additionnel qui arrive : dK τ. A quel point ces effets de second tour et par conséquent le ratio des gains salariaux relativement aux pertes de revenu sont-ils importants ? Cela dépend évidemment (évidemment !) de la quantité de capital qui arrive, qui dépend elle-même de la sensibilité de MPK à la quantité de capital, c’est-à-dire de la pente de la courbe MPK. Si elle est pratiquement verticale, comme Brad le note, il n’y a essentiellement pas de compensation.

Donc, l’affirmation selon laquelle seul le taux d’imposition initial importe ne peut être exacte. Comment quelqu’un pourrait imaginer le contraire ? (…) »

Paul Krugman, « The simple and misleading analytics of a corporate tax cut », in The Conscience of a Liberal (blog), 24 octobre 2017. Traduit par Martin Anota

dimanche 22 octobre 2017

Les liens de la semaine

Croissance, fluctuations et crises

  • Pour les économistes la reprise de la croissance se pérennise (La Tribune)
  • A quoi est due la reprise en France ? (Patrick Artus)
  • L’environnement international est très favorable à la croissance française (Patrick Artus)
  • Comprend-on l’écart de croissance entre la France et le reste de la zone euro ? (Patrick Artus)
  • Qu’est ce qui a déclenché la reprise économique de la zone euro ? (Patrick Artus)
  • Espagne : les perspectives économiques s'assombrissent (La Tribune)
  • Pourquoi la croissance repart-elle au Japon ? (Patrick Artus)
  • Chine : la croissance ralentit légèrement (La Tribune)
  • La croissance manquante (Philippe Aghion et alii)
  • Le ralentissement de la productivité globale des facteurs est-il lié aux récessions ? (Patrick Artus)



Concurrence et régulation

  • Airbus met la main sur Bombardier et file un coup de pied à Boeing (Libération)
  • Lourde sanction pour l’hallucinant "cartel du lino" (Le Monde)
  • L'Europe plus compétitive que les Etats-Unis ? (Thomas Philippon)
  • Réglementations indexées sur la taille : les entreprises doivent-elles choisir de rester petites ? (Banque de France)
  • Le droit de propriété intellectuelle au 21° siècle (Joseph Stiglitz)



GRAPHIQUE Distribution par taille des entreprises françaises de l’industrie manufacturière

Banque_de_France__Distribution_par_taille_des_entreprises_francaises_de_l_industrie_manufacturiere.png
source : Banque de France (2017)

Inflation

  • On a tout fait pour faire disparaître l’inflation ; pourquoi alors se plaindre de l’inflation faible et essayer de la redresser ? (Patrick Artus)
  • Royaume-Uni : l'inflation atteint 3% pour la première fois en 5 ans (La Tribune)



Environnement et ressources naturelles

  • Gaspillage : 41,2 tonnes de nourriture jetées chaque seconde dans le monde (Le Monde)
  • La France connaît une pénurie de beurre (Le Monde)
  • La qualité de l’eau se dégrade encore en France (Le Monde)
  • La pollution, responsable de 9 millions de morts dans le monde par an (Le Monde)
  • Londres confirme son objectif de réduction des émissions de gaz à effet de serre (Le Monde)



GRAPHIQUE Prix du baril de pétrole Brent

source : INSEE (2017)

Démographie, migration

  • L’ONU juge « alarmante » la hausse du nombre de décès de nouveau-nés (Le Monde)
  • Immigration : le décret de Trump, à nouveau, bloqué par un juge fédéral (La Tribune)
  • Les jeunes Grecs s’exilent en masse (Alter éco)
  • Un milliard d’habitants dans les bidonvilles ? (Julien Damon)
  • En France, les bidonvilles n’ont pas disparu (Le Monde)
  • Un an après le démantèlement du bidonville de Calais, 42 % des migrants ont obtenu l’asile (Le Monde)
  • L’accueil des réfugiés en France au XIXème siècle (The Conversation)



GRAPHIQUE Nombre cumulé de réfugiés Rohingyas au Bangladesh (en milliers)

The_Economist__nombre_de_refugies_Rohingyas_au_Bangladesh.png
source : The Economist (2017)

Finance



Réformes structurelles

  • Bruno Le Maire : "Remettre 3,2 milliards dans l’économie" (Le Monde)
  • Les réformes fiscales en France saluées par les entreprises (Le Monde)
  • La fin de l'ISF ne profitera pas à l'économie française, selon les chefs d'entreprise (La Tribune)
  • La situation financière des entreprises justifie l’orientation des réformes Macron (Cohen, Aghion & Cette)
  • France-Allemagne : comparer lucidement les masses salariales publiques (Banque de France)
  • France : la pression fiscale élevée a comme contrepartie des services publics de qualité ? (Patrick Artus)



Politique budgétaire

  • Un budget 2018 majoritairement considéré comme favorable aux "riches" (La Tribune)
  • Une hausse des dépenses sociales difficilement soutenable (Le Monde)
  • Le pari de politique budgétaire de la France (Patrick Artus)



Politique monétaire

  • Pour la patronne de la Fed, "l’économie fonctionne sur des taux plus bas qu’autrefois" (La Tribune)
  • Fed : qui sont les quatre prétendants à la présidence ? (La Tribune)
  • Fed : Le changement dans la continuité ? (Arthur Jurus)
  • "En cas de krach, les banques centrales seraient coincées" (Philippe Waechter)
  • Les banques centrales doivent travailler ensemble ou souffrir seules (Project Syndicate)
  • Quelle sera la capacité à utiliser la politique monétaire dans le futur ? (Patrick Artus)
  • Le plancher à 0% pour les taux d’intérêt nominaux existe-t-il vraiment ? (Patrick Artus)



Economie internationale

  • Les principaux points de blocage entre Etats-Unis, Canada et Mexique dans les négociations de l’Alena (Le Monde)
  • Trump, le commerce et des caprices (Paul Krugman)
  • Pourquoi les Etats-Unis exportent-ils aussi peu ? (Patrick Artus)
  • Comment relancer l’Europe ? Zone euro versus ensemble de l'UE ? (Télos)
  • Pourquoi construit-on une Union Economique et Monétaire ? (Patrick Artus)



GRAPHIQUE Taux de pauvreté dans le monde : part de la population mondiale vivant avec moins de 1,90 dollar par jour (en %)

Observatoire_des_inegalites__Taux_de_pauvrete_dans_le_monde__2017_.png

source : Observatoire des inégalités (2017)

Inégalités

  • Le FMI se réveille enfin contre les inégalités (Libération)
  • La grande pauvreté baisse dans le monde mais de fortes inégalités persistent entre régions (Observatoire des inégalités)
  • Pauvrete : Retour sur les effets sociaux de la crise (Denis Clerc)
  • "Assistés", "profiteurs", "paresseux"… en finir avec les clichés sur les pauvres (Le Monde)
  • Qui sont les pauvres en France ? (Observatoire des inégalités)
  • La pauvreté et les inégalités en légère baisse (La Tribune)
  • La prospérité des riches n'est associée qu'à une pauvreté et à des inégalités de revenu accrues (Patrick Artus)
  • L’effet pervers du paquet de tabac à 10 euros, bon pour la santé publique mais inégalitaire (Le Monde)



Fiscalité, redistribution et justice sociale



Travail, emploi, chômage

  • Contrôle des chômeurs : la proposition de Gattaz fait polémique (Le Monde)
  • "20 % à 40 % des chômeurs ne cherchent pas de travail" : une affirmation beaucoup trop rapide (Le Monde)
  • Sur le contrôle des chômeurs (Econoclaste)
  • Non, la majorité des ruptures conventionnelles ne sont pas des démissions déguisées (Le Monde)
  • Le salaire net médian dans le privé : 1.797 euros par mois (La Tribune)
  • Emploi des jeunes : la France à la traîne en Europe (La Tribune)
  • Pays développés : un taux d'emploi record depuis la crise (La Tribune)
  • Un taux d’emploi élevé est associé à des inégalités de revenu faibles ; pourquoi ? (Patrick Artus)



GRAPHIQUE Taux d'activité des 15-64 ans en France (en %)

La_Tribune__taux_d__activite_des_15_64_ans_France_2017.png

source : La Tribune (2017)

Politique

  • Le gouvernement espagnol reprend le contrôle de la Catalogne (La Tribune)
  • En Autriche, l'extrême droite aux portes du pouvoir (La Tribune)
  • Leçons autrichiennes : le populisme européen est toujours actif (Le Monde)
  • Les leçons des élections législatives en Autriche (Télos)
  • Élections présidentielle et législatives de 2017 : neuf inscrits sur dix ont voté à au moins un tour de scrutin (INSEE)
  • Élections présidentielles et législatives de 2002 à 2017 : une participation atypique en 2017 (INSEE)





lire la précédente revue de presse

samedi 21 octobre 2017

Petit panorama des inégalités mondiales de revenu

« Les données que la Banque mondiale a récemment publiées sur les comptes nationaux (le PIB par tête, la consommation nationale, les indices des prix à la consommation, les exportations et importations, etc.) nous permettent d’actualiser le calcul des inégalités internationales. Les choses ne sont pas toujours très évidentes et je vais devoir notamment expliquer certains choix méthodologiques. En utilisant la classification que j’ai introduite dans mon livre de 2005, World Apart, je vais passer en revue trois types d’inégalités internationales et mondiales.

Commençons avec le plus simple. Prenons le PIB par tête de tous les pays (exprimés en dollars internationaux de 2005, comparables au cours du temps, basés sur le Projet de Comparaison Internationale de 2011) et calculons l’indice de Gini avec eux. (Ignorons le fait qu’il s’agisse de pays petits ou de pays peuplés). Le nombre de pays varie comme il y a plus de pays dans le monde aujourd’hui qu’en 1952, quand notre série commence, donc le mieux est de regarder la ligne rouge seulement après 1980. Après cette date, le nombre de pays est à peu près constant et des pays indépendants devenus indépendants depuis (comme l’Ukraine, la Macédoine, la Slovaquie, l’Erythrée) étaient alors considérés comme des pays séparés, quand ils faisaient partie d’ensembles plus larges (l’URSS, la Yougoslavie, etc., produisaient des données pour leurs unités constituantes comme les Etats-Unis produisent des données comptables pour chacun de ses Etats).

Branko_Milanovic__indice_de_Gini_inegalites_mondiales_internationales.png

Que voyons-nous avec la ligne rouge ? Une hausse de l’indice de Gini entre le milieu des années quatre-vingt et les années deux mille, ce qui indique une divergence des revenus moyens des pays et ensuite, après le tournant du siècle, une convergence. La convergence s’explique essentiellement par des taux de croissance plus élevés en Afrique, en Asie et en Amérique latine que dans les pays riches, en particulier après 2007. (Ceux qui étudient l’économie de la croissance peuvent facilement reconnaître ici l’histoire de la convergence ou divergence inconditionnelle, mais calculée en utilisant l’indice de Gini plutôt qu’une régression.)

Donc ce serait la fin de l’histoire si les pays avaient la même population. Mais ce n’est évidemment pas le cas. Pour les inégalités mondiales, la convergence de la Chine et du Tchad, de l’Inde et d’Israël, ne sont pas équivalentes. Si le PIB par tête de la Chine converge vers celui des pays riches, ce sera bien plus important. Pour voir dans quelle mesure regardons la ligne bleue où nous utilisons les PIB par tête des pays comme avant mais en les pondérant maintenant par la taille de la population. Ce qui frappe, c’est de voir qu’après 1978, précisément quand la croissance chinoise s’est accélérée, la ligne bleue commence à être décroissante, tout d’abord lentement, puis ensuite de plus en plus rapidement. Après 2000, l’indice de Gini semble être en chute libre. Quand nous nous penchons un peu plus sur les données, nous constatons que jusqu’à 2000 l’essentiel de la réduction des inégalités s’explique par la dynamique chinoise. Sans la Chine, la ligne bleue aurait été croissante. Mais après 2000, même si nous ne prenons pas en compte la Chine, les inégalités pondérées en fonction de la taille des populations diminuent : elles baissent avec la croissance rapide que connaît l’Inde (et l’Indonésie, le Vietnam, etc.). C’est pourquoi nous avons maintenant deux gros moteurs derrière la réduction internationale des revenus : la Chine et l’Inde. Cependant, comme la Chine devient plus riche elle peut ne jouer encore ce rôle très longtemps. Aujourd’hui, le PIB par tête de la Chine est presque exactement le même que la moyenne mondiale, mais celui de l’Inde est inférieur de moitié à la moyenne mondiale. Donc, dans un futur proche, le taux de croissance de l’Inde comparé à celle du monde sera d’une importance capitale.

Ce serait la fin de l’histoire si dans chaque pays tous les citoyens avaient le même revenu, c’est-à-dire s’il n’y avait pas d’inégalités intranationales. Notons que la ligne bleue suppose implicitement ceci : que tous les Chinois aient le revenu moyen de la Chine, que tous les Américains aient le revenu moyen des Etats-Unis, etc. Evidemment, ce n’est pas le cas. En outre, nous savons que les inégalités de revenu dans la plupart des pays se sont accrues. Quand nous essayons de voir les inégalités entre tous les citoyens du monde (les inégalités mondiales représentées par les points verts) nous délaissons le monde de la comptabilité nationale parce que ce monde ne peut nous donner les données relatives aux revenus individuels pour aller dans le monde des enquêtes réalisées auprès des ménages. (A partir des comptes nationaux américains, je peux apprendre que la valeur moyenne de la production produite aux Etats-Unis annuellement s’élève à 53.000 dollars. Mais je n’ai aucune idée du revenu des 1 % les plus riches ou du décile inférieur. Pour cela, j’ai besoin d’utiliser enquêtes réalisées auprès des ménages.)

On devrait naturellement nous attendre à ce que les points verts se situent au-dessus de la ligne bleue. On devrait également s’attendre à voir des points verts d’autant plus éloignés de la ligne bleue que les inégalités intranationales sont importantes. C’est en effet ce que nous voyons : les inégalités mondiales, calculées en utilisant les mêmes dollars internationaux, commencent par se situer autour d’un Gini de 0,7 et ensuite, poussées vers le bas par la ligne bleue, commencer à aller vers le bas en finissant par atteindre un Gini de 0,63.

Les évolutions des inégalités mondiales reflètent aujourd’hui deux forces à l’œuvre : la convergence de l’Asie qui amène les revenus moyens de la Chine, de l’Inde, du Vietnam, de l’Indonésie, etc., à se rapprocher de ceux du monde riche et, dans une moindre mesure, le creusement des inégalités intranationales. Si dans le futur la convergence asiatique cesse et que les inégalités intranationales poursuivent leur hausse, les points verts vont peut-être revenir vers un indice de Gini de 0,7. Mais si, à l’inverse, la convergence continue, s’étend à l’Afrique, et que les inégalités intranationales cessent d’augmenter, les points verts pourraient continuer d’aller vers le bas.

Ce serait la fin de l’histoire s’il n’y avait pas un autre problème. Nos enquêtes de ménages tendent à sous-estimer les revenus supérieurs (les revenus des fameux 1 % les plus riches). Et une question peut alors se poser : peut-être que nous sous-estimons la hauteur des points verts en ne prenant pas pleinement en compte la richesse des plus aisés. Christoph Lakner et moi avons essayé, du mieux que nous puissions, ajuster les données en fonction de cela, en supposant des sous-estimations spécifiques aux pays et en accroissant, à la Pareto, les revenus pour les 10 % les plus riches. C’est ainsi que nous obtenons les points élevés de couleur orange.

Maintenant, il faut avouer que la situation n’est pas aussi splendide qu’avant : les inégalités mondiales sont faibles par rapport aux années quatre-vingt, mais la baisse est bien plus modeste qu’on ne le pensait initialement : elle serait d’environ 3,5 points de Gini et non de 7. Est-ce que l’ajustement peut entièrement inverser la baisse et suggérer que les inégalités mondiales ont en fait augmenter ? C’est possible, mais très peu probable, parce que la convergence asiatique est si forte et affecte tellement de gens (presque 3 milliards) que même une très forte hausse dans les inégalités intranationales ne peuvent pleinement compenser ce gain. Mais nous avons besoin de données supplémentaires et de meilleure qualité pour le dire avec certitude. C’est pourquoi beaucoup de ceux qui travaillent sur le sujet cherchent à combiner les données issues des enquêtes auprès des ménages (qui sont très bonnes pour 90 – 95 % des distributions nationales) avec les données fiscales qui sont meilleures pour les 1 % les plus riches et peut-être même les 5 % les plus riches.

Donc restez à l’écoute ! »

Branko Milanovic, « Figuring out various income inequalities: what can they tell us? », in globalinequality (blog), 16 octobre 2017. Traduit par Martin Anota

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