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vendredi 20 janvier 2017

Qu’a accompli Barack Obama ?



« A la fin de son deuxième mandat, Barack Obama mérite que l’on énumère certains de ses principaux accomplissements. Pour ce faire, nous devons commencer par rappeler le contexte dans lequel il entra en fonction, le 20 janvier 2009 : le pilote entra dans le cockpit précisément à l’instant où l’avion était pris dans un plongeon incontrôlé.

Il a fait face aux circonstances les plus difficiles qu’un nouveau président ait pu connaître depuis bien des décennies. Il hérita de deux guerres étrangères mal préparées, mal exécutées et inextricables, qui n’avaient rien fait pour amener face à la justice le principal organisateur de l’attentat du 11 septembre. Il hérita d’une économie qui était en chute libre, avec l’effondrement des marchés financiers, la chute du PIB ou l’hémorragie de l’emploi. (Le taux de pertes d’emplois s’élevait à 800.000 emplois par mois.). Certes, Franklin Roosevelt hérita de la Grande Dépression et Abraham Lincoln entra en fonction précisément lorsque la Guerre Civile éclata. Mais quel autre président a pris ses fonctions au même instant qu’une crise économique et qu’une crise de sécurité nationale ?

La réponse rapide de la politique économique à la crise économique inclut (en plus de l’assouplissement monétaire agressif et innovant fourni par la Réserve fédérale) le plan de relance budgétaire d’Obama (le fameux American Recovery and Reinvestment Act, qui fut validé par le Congrès démocrate en février 2009), ainsi que les programmes de sauvetage pour le système financier et l’industrie automobile. Les Républicains se sont opposés presque unanimement contre la relance. Et presque tout le monde s’est montré critique vis-à-vis des programmes de sauvetage (en appelant soit à la nationalisation des banques et des constructeurs automobile d’un côté ou en appelant au contraire à les laisser disparaître du marché de l’autre). Nous n’avons pas reconnu et continuons de ne pas reconnaître que l’administration Obama a réussi, contre toute attente, à faire que la voie du milieu fonctionne : les emplois étaient sauvés, tandis que les actionnaires et les dirigeants subissaient les conséquences de leurs erreurs et le gouvernement récupéra son urgent après la reprise.

Surtout, la chute libre s’arrêta rapidement. Le calendrier et la clarté du revirement est bien plus visible qu’on ne le penserait en écoutant les débats sur ce qui constituait le bon élément contrefactuel pour évaluer l’effet des politiques de l’administration. La production économique au dernier trimestre de l’année 2008 avait subi une chute au rythme annualisé de 8,2 % et 600.000 emploies étaient détruits chaque mois. La perte en termes de production et d’emplois fut contenue presque immédiatement après la mise en route du programme de relance du mois de février. La récession attint son creux en juin 2009 ; la croissance de la production redevint positive au cours du trimestre suivant. La création d’emplois redevint positive au début de l’année 2010 et la croissance de l’emploi n’a cessé de battre des records jusqu’à la fin de la présidence d’Obama, créant au final plus de 15 millions d’emplois nets.

Au cours de la dernière moitié du second mandat d’Obama, le chômage a chuté de moitié et finit par passer sous les 5 %, les salaires ont repris leur hausse (au rythme de 2,9 % en termes nominaux sur les douze mois précédant le mois de décembre 2016) et le revenu des ménages médian réel a lui-même fini par augmenter à nouveau (au rythme record de 5,2 % pour la dernière année dont les données sont disponibles, avec les ménages les plus pauvres connaissant des hausses encore plus rapides de leur revenu).

Il est certainement vrai que la reprise a été regrettablement longue et lente. Les raisons incluent la profondeur et la nature financière de la crise de 2007-2008 et le retrait précipité de la relance budgétaire lorsque les Républicains reprirent le Congrès lors des élections de 2010 et bloquèrent toute nouvelle mesure d’Obama. Les années 2011 à 2014 marquèrent la période où l’économie pouvait réellement utiliser les dépenses en infrastructures et les (bonnes) réductions d’impôts, mais il semble que les Républicains ne soutiennent les relances budgétaires que lorsque l’un des leurs est à la Maison Blanche, et ce même lorsque l’économie n’est plus en récession.

Les deux autres plus grands accomplissements au cours de ces deux premières années, avant que le Congrès ne commence à bloquer tout ce qu’il essaya de faire, sont la réforme financière Dodd-Frank et l’Affordable Care Act (le fameux "Obamacare"). Ils auraient tous deux été plus ambitieux sans les divers coups de l’opposition visant à les affaiblir, que ce soit lorsqu’il s’agissait de les faire adopter ou après. Mais chacune de ces deux réformes majeures réussirent néanmoins à pousser plus sûrement le pays dans la bonne direction que ce que la plupart des gens pensent. La loi Dodd-Frank de bien des façons contribua à rendre moins probable une répétition de la crise financière 2007-2008. Entre autres, elle accrut la transparence pour les produits dérivés, releva les exigences en matière de capital pour les banques, imposa des réglementations supplémentaires sur les institutions "systématiquement importantes" et, suite à la suggestion de la sénatrice Elizabeth Warren, établit le Bureau de Protection des Consommateurs de Produits Financiers (CFPB). L’Obamacare a réussi à donner une assurance santé à plus de 20 millions d’Américains qui en étaient jusqu’alors privés (par exemple, en raison des conditions préexistantes) et la hausse du coût des soins, contrairement à ce que prétendaient la plupart des prédictions et commentaires, ralentit significativement.

Dans le domaine de la politique étrangère, il prit les décisions délicates qui conduisirent à l’élimination d’Ousama Ben Laden (un objectif que George W. Bush avait oublié dans son empressement à envahir l’Iraq). En 2015, à un moment où la presse le décrivait comme un canard boiteux, Obama obtint de nombreux succès sur le plan de la politique étrangère : un accord nucléaire des plus nécessaires avec l’Iran, une normalisation des relations avec Cuba, d’importantes avancées pour freiner le changement climatique mondial et l’accord sur le Partenariat Trans-Pacifique.

Inutile de le préciser, l’homme qui prend la relève ce mois-ci à la présidence a annoncé qu’il reviendrait sur la plupart de ces initiatives, voire même toutes. Dans certains cas, il le fera effectivement. Le Partenariat Trans-Pacifique est certainement mort, du moins pour l’heure. (Et avec quatre ans d’attente supplémentaires, il sera certainement trop tard pour le raviver, comme les pays est-asiatiques risquent certainement réagir au retrait des Etats-Unis dans la région en rejoignant l’accord commercial initié par la Chine.)

Dans d’autres cas, les contraintes du monde réel n’aident pas à matérialiser les phrases chocs qui ont enthousiasmé la foule. Abroger l’Obamacare est apparemment au sommet de la liste. Mais les Républicains ne pas être capables d’y arriver en raison de l’absence d’une alternative qui ne prive pas ces 20 millions d’Américains de l’assurance santé, ni qui accroisse le coût net. Certaines innovations importantes, telles que le passage à une numérisation des dossiers des patients et le plus grand accent placé sur les soins préventifs sont faits pour durer. Peut-être qu’il n’en résultera que des changements relativement mineurs qui ne remettront pas en cause la substance de l’Affordable Care Act (…).

De même, il est difficile de voir comment se montrer plus insistant avec la Chine pourrait être bénéfique. Pour prendre l’exemple le plus ridicule des positions mal avisées en matière de politique économique, si la Chine acceptait de satisfaire les demandes de Trump en arrêtant de manipuler son taux de change, le renminbi se déprécierait et sa compétitivité s’améliorerait. (…) »

Jeffrey Frankel, « Looking back on Barack? », in Econbrowser (blog), janvier 2017. Traduit par Martin Anota



aller plus loin… lire « La croissance américaine est la plus forte sous présidence démocrate »

mercredi 18 janvier 2017

La Fed et la politique budgétaire



« Les marchés ont fortement réagi à la victoire de Donald Trump, en poussant à la hausse les cours boursiers, les taux d’intérêt à long terme et le dollar. Même si plusieurs facteurs influencent les prix d’actifs, les anticipations d’une politique budgétaire plus expansionniste sous la nouvelle administration (de plus hautes dépenses, de moindres impôts et de plus larges déficits budgétaires) semblent expliquer une large part du récent comportement des marchés.

La réaction de la Réserve fédérale aux propositions de mesures budgétaires a cependant été bien plus timorée que celle des marchés. Janet Yellen, en décembre, a décrit la banque centrale comme opérant sous "des nuages d’incertitude" et les prévisions des responsables de la Fed publiées après la réunion du comité de politique monétaire du mois de décembre présentèrent peu de changements dans leurs propres prévisions en matière de perspectives économiques ou de trajectoire de taux d’intérêt au cours des prochaines années. Comment la Fed prend-elle en compte la politique budgétaire dans son agenda ? Qu’est-ce qui explique l’ample différence entre les réactions de la Fed et des marchés au changement des perspectives budgétaires depuis l’élection ? Je vais discuter de ces questions dans ce billet et je parviendrai à la conclusion que la réponse prudente de la Fed à la probable réorientation budgétaire fait sens, au regard de ce que l’on sait pour l’instant.

Généralement, les responsables de la Fed voient les développements économiques ou politiques au prisme de leurs prévisions économiques. Les développements qui poussent la trajectoire prévue de l’économie loin des objectifs d’emploi et d’inflation de la Fed requièrent une réponse compensatrice de la part de la politique monétaire ; d’autres changements n’en requièrent pas. Par conséquent, pour déterminer la réponse monétaire appropriée à un nouveau programme budgétaire, les responsables de la Fed doivent tout d’abord évaluer les effets probables de ce programme sur l’économie au cours des deux prochaines années.

La politique budgétaire influence l’économie via plusieurs canaux. Les modèles économétriques utilisés à la Fed pour construire les prévisions tendent à résumer les effets budgétaires en termes de variations de la demande agrégée ou de l’offre agrégée. Par exemple, une hausse des dépenses publiques dans les infrastructures ou une réduction d’impôts qui incite les ménages à dépenser tendent à accroître la demande globale. Les politiques budgétaires affectent aussi l’offre globale, par exemple via les incitations fiscales. Pour prévoir l’impact d’un plan de relance sur l’économie, les modélisateurs de la Fed et les responsables politiques doivent évaluer la taille et le calendrier de ces effets d’offre et de demande, ce qu’ils font en se basant sur la théorie et l’expérience historique. Les effets d’un programme budgétaire dépendent aussi de l’état de l’économie lorsque ce programme est mis en œuvre. Lorsque j’étais à la tête de la Fed, je me suis déclaré à plusieurs reprises contre l’austérité budgétaire (les hausses d’impôts et la réduction des dépenses publiques). L’économie, à l’époque, souffrait d’un chômage élevé, alors même que la politique monétaire opérait à proximité de ses limites. J’ai appelé (sans succès) à un assouplissement de la politique budgétaire pour stimuler la demande globale et la création d’emplois. Aujourd’hui, avec une économie proche du plein emploi, la nécessité d’une politique expansionniste, même si elle n’a pas entièrement disparue, est beaucoup moins forte qu’elle ne l’était il y a trois ou quatre ans. Il y a toujours des arguments en faveur d’un assouplissement de la politique budgétaire aujourd’hui ; mais, pour accroître la production sans générer des pressions inflationnistes, les autorités devraient désormais placer la focale sur l’amélioration de la productivité et de l’offre agrégée ; par exemple, en améliorant les infrastructures publiques pour rendre notre économie plus efficace ou des réformes fiscales qui promeuvent l’investissement privé.

Même s’il est difficile de savoir à quel point l’optimisme des marchés s’explique par les annonces faites par la nouvelle administration, la hausse des cours boursiers, des taux d’intérêt et du dollar depuis l’élection est précisément la configuration que la macroéconomie standard s’attendrait à voir dans l’anticipation d’une expansion budgétaire impulsée par Trump. (…) Et pourtant, dans le résumé des prévisions économiques, les participants à la réunion du comité de politique monétaire du mois de décembre n’ont que très peu modifié leurs perspectives économiques. A la médiane, la croissance réelle attendue n’a été relevée que de 0,1 point de pourcentage pour 2017 par rapport à la prévision de septembre, et il n’y a aucun changement pour la prévision de 2018. Il n’y a eu aucun changement des projections médianes d’inflation pour 2017 ou 2018. La trajectoire médiane pour le taux directeur de la Fed inclut seulement une hausse supplémentaire au cours des deux prochaines années ; un petit ajustement, qui ne s’explique seulement que par des changements d’opinion d’une poignée de participants.

Pourquoi est-ce que la réaction de la Fed aux mesures budgétaires annoncées a été si timorée, contrastant avec l’ébullition des marchés ? Les minutes, aussi bien que les commentaires subséquents des responsables de la Fed, suggèrent plusieurs raisons à cela :

1. Face à une forte incertitude, les responsables de la Fed optent souvent pour une approche prudente.

En général, les responsables de la Fed préfèrent ne pas trop perturber les marchés. Par conséquent, (…) les participants à comité de politique monétaire de la Fed veulent avoir une bonne raison avant de signaler un changement de leur stratégie, même provisoirement. Pour l’instant, les perspectives entourant la politique budgétaire sont bien trop floues. En effet (…), les prévisions du comité concernent des scénarii modaux, c’est-à-dire les scénarii les plus probables. Peut-être que les participants au comité considèrent qu’un large programme budgétaire est une éventualité, mais pas l’éventualité la plus probable. En effet, en décembre, les participants à la réunion ont fait état de "risques haussiers" à leurs prévisions. Puisque les prix d’actifs reflètent généralement une moyenne des survenues possibles plutôt que l’éventualité la plus probable, le fait que la Fed se focalise sur les survenues modales peut expliquer une partie de l’écart entre l’apparente prudence des autorités monétaires et l’essor des prix d’actifs.

2. D’après ce que l’on sait actuellement, il n’est pas certain que les effets macroéconomiques à moyen terme des mesures budgétaires soient larges, même si une loi majeure passe.

Pour évaluer les effets d’un programme budgétaire sur la croissance à court terme, les détails (qui sont trop peu disponibles actuellement) importent beaucoup. Selon les minutes, les participants au comité de politique monétaire à la réunion de décembre ont fait part d’une considérable incertitude à propos « du calendrier, de la taille et de la composition » d’un futur plan de relance. Mais je pense que la Fed a étudié plusieurs scénarii budgétaires possibles et que la majorité d’entre eux suggèrent que le programme budgétaire qui sera adopté aura un moindre impact économique à court terme que ne le semblent penser les marchés.

En ce qui concerne la taille et la composition du programme : Une source clé d’incertitude est politique. Les nouvelles mesures budgétaires sont susceptibles de passer dans la mesure où les Républicains contrôlent à la fois la Chambre et le Sénat et où, dans certaines circonstances, les projets budgétaires peuvent être adoptés au Sénat avec une majorité simple. Pourtant, demeurent des points sombres. Par exemple, plusieurs Républicains au Congrès se sont révélés critiques vis-à-vis des déficits ; vont-ils accepter un large plan de relance, si celui-ci se traduit par une forte hausse du déficit budgétaire fédéral ? Surtout, est-ce que les Républicains vont désirer soutenir de fortes hausses des dépenses publiques, notamment dans les infrastructures ? Inversement, si le Congrès opte pour une réduction de l’impact d’un programme d’infrastructures sur le déficit en le finançant via des crédits d’impôts et des partenariats privés-publics, comme le proposait Trump, le programme ne sera que modeste.

De significatives réductions d’impôts semblent probables cette année, mais à nouveau les détails importent. Les réformes structurelles concernant les impôts sur les sociétés sont à l’élude, mais l’éventail des possibles est très large. D’après ce que l’on a entendu de la bouche de Trump et de certains Républicains au Congrès, les réductions d’impôts des ménages, notamment des hauts revenus, sont susceptibles de constituer le plus gros morceau du programme et probablement la partie qui peut le plus facilement trouver un accord. Cependant, (…) les ménages à hauts revenus peuvent épargner l’essentiel de toute réduction d’impôt dont ils bénéficieraient, ce qui implique que de telles réductions d’impôts auront moins d’effets sur la demande globale qu’une dépense publique directe.

En ce qui concerne le calendrier : Personne ne sait aujourd’hui combien de temps le Congrès mettra pour faire passer les lois ; les nouvelles mesures budgétaires seront complexes et contestées. Et, une fois passées, les programmes budgétaires peuvent mettre beaucoup de temps avant d’avoir un effet sur l’activité (les programmes d’infrastructures, par exemple, prennent plusieurs années avant que celles-ci ne soient achevées). Par conséquent, l’impact des nouvelles mesures budgétaires peut se faire ressentir en 2018 ou en 2019 et non en 2017. Bien sûr, cela donne à la Fed plus de temps pour évaluer le programme et déterminer une réponse appropriée.

3. D’autres changements en termes de politique économique vont également avoir des répercussions économiques, qui peuvent renforcer ou compenser les effets budgétaires.

Le nouveau Président a proposé des changements en matière de politique économique dans plusieurs domaines, pas simplement en termes de politique budgétaire. Certaines mesures proposées, notamment les mesures de déréglementation, semblent avoir été bien reçues par les entreprises et les marchés financiers, mais d’autres peuvent aller dans le sens contraire. Par exemple, la possibilité de nouvelles barrières commerciales, voire d’une guerre commerciale, inquiète certaines entreprises et les changements dans le domaine de la santé sont susceptibles de se solder par des gagnants et des perdants. Globalement, selon les minutes de décembre, certains contacts de la Fed au sein de monde des affaires « estiment que leur activité peut bénéficier des changements possibles dans les dépenses fédérales, dans la fiscalité et dans la réglementation, tandis que d’autres ne sont pas convaincus qu’il y aura des changements majeurs ou s’inquiètent que leur activité soit plombée par certaines des propositions en discussion ».

Les minutes ne sont pas explicites, mais il est possible que les participants au comité de politique monétaire considéraient aussi les implications internationales (et les effets retour subséquents sur les Etats-Unis) des propositions de Trump. Par exemple, au Mexique, le peso et les cours boursiers ont déjà été plombés par les inquiétudes relatives aux futures politiques commerciale et migratoire des Etats-Unis. De plus fortes turbulences internationales auraient des implications en retour pour la croissance américaine.

4. Les variations des prix d’actifs peuvent limiter les effets d’un programme budgétaire sur le rythme de la croissance.

Les variations même des prix d’actifs peuvent partiellement compenser les effets de l’éventuel programme budgétaire sur la croissance économique. Par exemple, toutes choses égales par ailleurs, la hausse des taux d’intérêt à long terme depuis l’élection peut réduire les dépenses d’investissement, notamment la construction immobilière, et l’appréciation du dollar peut freiner les exportations. (D’un autre côté, une hausse des cours boursiers tend à soutenir les dépenses des ménages et des entreprises.) Dans les prévisions de la Fed pour la réunion de décembre, selon les minutes, les effets positifs des changements budgétaires supposés sur la croissance et l’inflation étaient "substantiellement contrebalancés" par les effets restrictifs des plus hauts taux d’intérêt à long terme et du plus fort dollar.

Globalement, il semble y avoir de bonnes raisons pour que la Fed reste prudente lorsqu’il s’agit d’incorporer une nouvelle expansion budgétaire majeure dans les prévisions économiques et donc d’anticiper des hausses plus rapides des taux d’intérêt de court terme qu’elle ne le prévoyait précédemment. En raison de l’incertitude à propos du calendrier, de la taille et de la composition du programme budgétaire et de l’incertitude résultante à propos de ses probables effets économiques, les responsables de la Fed tiennent, pour l’instant, à leur prévision de base et traitent un large programme budgétaire comme un "risque haussier". Quand les grandes lignes de la politique budgétaire de l’administration Trump deviendront plus claires, les prévisions (et la politique monétaire) de la Fed s’ajusteront par conséquent. »

Ben Bernanke, « The Fed and fiscal policy », 13 janvier 2017. Traduit par Martin Anota

dimanche 15 janvier 2017

Les liens de la semaine

Démographie, immigration

  • Quel est l’impact de l’immigration sur le niveau de vie ? (D'un champ l'autre)
  • L’économie allemande dopée par l’arrivée des réfugiés en 2015 et 2016 (Le Monde)
  • La proportion de femmes sans enfant a-t-elle atteint un pic en Europe ? (INED)


GRAPHIQUE Évolution du taux d’infécondité par grande région et pour l’ensemble de l’Europe

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source : INED (2017)

Croissance, fluctuations et crises

  • #vidéo Que nous réserve 2017 ? (Xavier Ragot)
  • Pas de reprise en 2017 ? (La Tribune)
  • France : en réalité, il n’y a pas eu de reprise (Patrick Artus)
  • Les quatre faiblesses éternelles de la France (Jean-Marc Vittori)
  • Qu’attendre de la remontée du prix du pétrole pour la croissance de la zone euro et de la France ? (Patrick Artus)
  • Zone euro : peut-on croire les prévisions de croissance ? (Patrick Artus)
  • Peut-on sauver la croissance de la zone euro en 2017-2018 ? (PatrickArtus)
  • Pourquoi l'Allemagne vit au-dessous de ses moyens, malgré sa croissance (La Tribune)
  • Que penser des perspectives cycliques aux États-Unis ? (Patrick Artus)
  • Dans les pays de l’OCDE, les gains de productivité sont très corrélés à la croissance, à moyen terme. Il en résulte un cercle vicieux (Patrick Artus)


GRAPHIQUES La croissance mondiale reste poussive, la Chine rééquilibre son modèle économique

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source : Le Monde (2017), selon les données de la Banque mondiale

Autour des entreprises : investissement, innovation...

  • La nouvelle géographie de la production mondiale (Philippe Waechter)
  • Peut-on expliquer la capacité de l’industrie à répondre à la demande dans les différents pays de l’OCDE ? (Patrick Artus)
  • Vis-à-vis de quoi l’investissement des entreprises américaines ou de la zone euro est-il aujourd’hui faible ? (Patrick Artus)
  • Les trolls de brevets, nouvelle plaie juridique (Financial Times)


Instabilité et régulation financières

  • Deux fois plus de dividendes que d’investissements (Christian Chavagneux)
  • Espagne : le sauvetage des banques a coûté 61 milliards d'euros aux contribuables (La Tribune)
  • Le bitcoin tremble devant les autorités chinoises (Le Monde)


Autour de Donald Trump



GRAPHIQUE L'incertitude politique s'exacerbe

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source : Le Monde (2017), d'après les données de la Banque mondiale

Politiques conjoncturelles, réformes structurelles

  • Le très bon bilan économique d’Angela Merkel (Le Monde)
  • Les politiques de l’offre ont été efficaces en Allemagne au début des années 2000; ceci implique-t-il qu’elles le seraient en France aujourd’hui ? (Patrick Artus)
  • L’industrie française, compte tenu de son niveau de gamme, n’est pas compétitive : il vaudrait mieux corriger ce handicap de compétitivité que d’utiliser le protectionnisme qui serait appauvrissant (Patrick Artus)
  • Les candidats à la Présidence de la République en France devraient prendre en compte certaines observations économiques (Patrick Artus)
  • France : les hommes politiques ne devraient pas oublier que la France est une économie ouverte (Patrick Artus)
  • Qui est gagnant si la France relance sa demande intérieure ? (Patrick Artus)
  • Le retour de l’économie de l’offre peut-il régler les problèmes profonds des pays de l’OCDE ? (Patrick Artus)


Politique budgétaire et dette publique

  • L'Inde contrainte de préparer un budget à l'aveugle (La Tribune)
  • Le charme de l’austérité allemande (Le Monde)
  • Il faut mettre fin à l’austérité en France ? (Patrick Artus)
  • Une relance budgétaire aux Etats-Unis financée par des capitaux venant des émergents serait très inefficace (Patrick Artus)
  • Peut-on croire que la politique budgétaire expansionniste soit efficace ? (Patrick Artus)
  • Honnêtement, on ne connait pas le niveau du multiplicateur budgétaire (Patrick Artus)
  • Les rôles de la dette publique en théorie et leur importance pour la conduite de la politique budgétaire (Patrick Artus)
  • La réduction qui sera nécessaire des déficits publics des pays de la zone euro est-elle envisageable ? (Patrick Artus)
  • Peut-on envisager sérieusement une restructuration (un défaut partiel) des dettes publiques de la zone euro ? (Patrick Artus)


Politique monétaire

  • Politiques monétaire trop expansionnistes: finalement, il apparaît toujours une bulle immobilière (Patrick Artus)
  • La BCE s’est mise elle-même dans une situation qui va être difficile (Patrick Artus)
  • Etats-Unis : deux régimes pour la politique monétaire en fonction du risque d’inflation (Patrick Artus)


GRAPHIQUE Glissements annuels de l'indice des prix à la consommation, de l'inflation sous-jacente et de l'indice des prix à la consommation harmonisés en France


source : INSEE (2017)

Commerce international

  • Chine : le commerce extérieur a souffert en 2016 (La Tribune)
  • Normalisation du commerce mondial et Chine (Banque de France)
  • Très forte propension à importer lorsqu’il y a reprise de la demande: est-ce une caractéristique des pays de la zone euro pris individuellement, ou de l’ensemble de la zone euro ? (Patrick Artus)


GRAPHIQUE La croissance du commerce mondiale ralentit

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source : Le Monde (2017), d'après les données de la Banque mondiale

Finance internationale

  • Trump et la guerre des devises en 140 signes (La Tribune)
  • Vers de grands désordres dans les taux de change en 2017? (Patrick Artus)
  • La Turquie s'inquiète de l'effondrement de sa monnaie (La Tribune)
  • Chine : quelles politiques pour éviter la perte de réserves de change ? (Patrick Artus)
  • L’essentiel de l’excès d’épargne vient de Chine : l’utilisation de cet excès d’épargne est centrale (Patrick Artus)
  • Que fait (ex post) le Monde de son excès d’épargne? (Patrick Artus)
  • Quelle a été depuis la crise de 2008 la réaction de l’économie mondiale à l’excès ex ante d’épargne? (Patrick Artus)
  • Taux de change $/€ et prix du pétrole en 2016-2017 : toujours croire à la corrélation ? (Patrick Artus)


GRAPHIQUE Les flux de capitaux diminuent dans les pays émergents

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source : Le Monde (2017), d'après les données de la Banque mondiale

Intégration européenne

  • Brexit et budget européen : le "groupe Monti" veut supprimer le rabais britannique (La Tribune)
  • Italexit, la crise qui n'a pas eu lieu (Télos)
  • Pourquoi l'utilisation de l'excédent allemand décidera de l'avenir de la zone euro (La Tribune)
  • Les critiques de l’euro et de la gouvernance de la zone euro vont se multiplier (Patrick Artus)
  • Il faut renégocier les traités, sinon la zone euro explosera (Olivier Passet)
  • Si un grand pays de la zone euro sortait de l’euro, l’euro disparaîtrait (Patrick Artus)
  • Effets de bilan d’un éclatement de l’euro (OFCE)
  • La responsabilité de l’Allemagne vis-à-vis de la zone euro : faut-il un nouveau Plan Marshall en Europe ? (Patrick Artus)
  • Zone euro : que peut-on demander à l’Allemagne, et sous quelle condition peut-elle l’accepter ? (Patrick Artus)


Inégalités

  • WID.world : nouvelles données sur les inégalités et l’effondrement des bas revenus (Le Monde)
  • Royaume-Uni : les inégalités de revenus se réduisent au profit des retraités (Gregoire Normand)
  • Quand les riches sont plus riches, est-ce une bonne nouvelle pour les pauvres? (France Culture)
  • Egalité femmes-hommes : un bilan mitigé du quinquennat (Le Monde)
  • Moins formés, moins mobiles… le sentiment « d’abandon » des jeunes ruraux (Le Monde)


Redistribution et justice sociale


Zoom sur le revenu universel


  • Le revenu de base, désormais au cœur de la primaire socialiste (Alter éco plus)
  • Que penser du revenu universel ? (Patrick Artus)
  • Le revenu universel au risque de la précarisation de l’emploi et du renforcement des inégalités professionnelles entre les femmes et les hommes (Jean Gadrey)
  • Le revenu de base début 2017 : une bulle et un leurre (Jean Gadrey)
  • Pourquoi le revenu universel ne verra jamais le jour (La Tribune)


Travail, emploi, chômage



source : Centre d'observation de la société (2017)



lire la précédente revue de presse

Quels modèles utiliser en macroéconomie ?



« (…) Nous avons besoin de différentes classes de modèles, et ce afin de réaliser des tâches différentes.

Je vais me focaliser sur deux classes de modèles.

Les modèles théoriques, visant à clarifier les questions théoriques dans un cadre d’équilibre général. Les modèles de cette classe doivent se construire à partir d’un cadre analytique fondamental et avoir une structure théorique des plus robustes. Ils doivent être utilisés pour réfléchir, par exemple, aux effets d’un relèvement des ratios minima de capitaux que la réglementation impose aux banques, aux effets de la gestion de la dette publique ou encore aux effets d’une forme particulière de politique monétaire non conventionnelle. Ce cadre fondamental doit être celui qui est largement accepté comme point de départ et il doit pouvoir intégrer des distorsions additionnelles. En bref, il doit faciliter le débat autour des théoriciens en macroéconomie.

Les modèles de politique économique, visant à analyser les questions de politique macroéconomique courantes. Les modèles de cette classe doivent coller aux principales caractéristiques des données, notamment les dynamiques, et permettre de réaliser une analyse, notamment contrefactuelle, des politiques économiques. Ils doivent être utilisés pour réfléchir, par exemple, aux effets quantitatifs d’un ralentissement de la croissance chinoise sur l’économie américaine ou aux répercussions d’une relance menée aux Etats-Unis sur les pays émergents.

Ce serait une bonne chose si un unique modèle pouvait avoir une structure théorique robuste, élégante, tout en collant aux données. Mais c’est un rêve vain. Peut-être que l’une des principales leçons du travail empirique (du moins en macroéconomie et d’après mon expérience) est à quel point les preuves empiriques sont chaotiques, à quel point les dynamiques agrégées sont difficiles à rationaliser et à quel point plusieurs relations sont instables au cours du temps. Ce n’est peut-être pas surprenant. Nous savons, par exemple, que les relations agrégées peuvent très peu ressembler aux comportements individuels sous-jacents.

Donc, les modèles qui visent à atteindre ces deux objectifs sont condamnés à échouer, sur les deux dimensions.

Prenons les modèles théoriques. Les concepteurs de modèles DSGE, confrontés à des dynamiques complexes, mais désireux de coller aux données, ont étendu leur structure originelle en ajoutant, par exemple, la persistance externe des habitudes (pas simplement la persistance des vieilles habitudes régulières), les coûts d’un changement de l’investissement (pas seulement les coûts de changement du capital) et l’indexation des prix (que nous ne pouvons observer dans la réalité), etc. Ces changements sont entièrement ad hoc, ils ne collent pas aux données empiriques microéconomiques et ils ont alourdi et fragilisé la structure théorique des modèles.

Prenons aussi les modèles de politique économique. Les concepteurs de ces modèles, désireux de renforcer la structure théorique de leurs modèles, ont, dans certains cas, cherché à dériver les structures observées d’une certaine forme d’optimisation. Par exemple, dans le principal modèle utilisé par la Réserve fédérale, le modèle FRB-US, les équations dynamiques sont contraintes à être des solutions aux problèmes d’optimisation sous des structures de coûts d’ajustement de premier ordre. Cela m’a frappé. Les dynamiques actuelles reflètent probablement plusieurs autres facteurs que les coûts d’ajustement. Et les contraintes qui sont imposées (par exemple, sur la façon par laquelle le passé et le futur anticipé entrent dans les équations) ont peu de justification, théorique ou empirique.

Que doit-on faire ? Je suggère que chacune des deux classes de modèles suive sa propre voie.

Les concepteurs de modèles DSGE doivent accepter le fait que les modèles théoriques ne peuvent, et donc ne doivent pas, coller fidèlement à la réalité. Ces modèles doivent capturer ce que nous croyons être les caractéristiques macroéconomiques essentielles du comportement des firmes et des ménages et ne pas essayer de capturer toutes les dynamiques pertinentes. Ce n’est seulement alors qu’ils peuvent atteindre leur propos, rester suffisamment simples et fournir une plateforme pour la discussion théorique.

Les modélisateurs de politique économique doivent accepter le fait que les équations qui collent vraiment aux données peuvent n’avoir qu’une fragile justification théorique. En cela, les concepteurs des premiers modèles macroéconomiques avaient raison : la théorie du revenu permanent, la théorie du cycle de vie, la théorie du ratio q ont servi de guides pour spécifier le comportement de la consommation et de l’investissement, mais les données ont ensuite déterminé les spécifications finales.

Les deux classes de modèles doivent clairement interagir et bénéficier l’une de l’autre. Pour utiliser une expression suggérée par Ricardo Reis, il doit y avoir une co-intégration scientifique. Mais, selon moi, cela s’est révélé être contreproductif d’atteindre une intégration complète. Aucun modèle ne peut satisfaire pleinement tout le monde. »

Olivier Blanchard, « The need for different classes of macroeconomic models », 12 janvier 2017. Traduit par Martin Anota



« Dès que j’ai commencé à bloguer, j’ai régulièrement écrit des billets sur la méthodologie macroéconomique. J’ai notamment cherché à convaincre les autres macroéconomistes que les modèles économétriques structurels, avec leur mixture ad hoc de théorie et de données, n’étaient pas un vieux dinosaure à ranger aux oubliettes, mais qu’ils offraient une façon parfaitement viable de faire de la macroéconomie et de la politique macroéconomique. Je suis bien placé pour le dire car, au cours de ma carrière, j’ai utilisé aussi bien des modèles économétriques structurels que des modèles DSGE dans les articles que j’ai publiés.

Le troisième billet d’Olivier Blanchard sur les modèles DSGE fait exactement la même chose. Il est quelque peu confus lorsqu’il les appelle "modèles de politique économique" ; lorsqu’il écrit que "les modèles de cette classe doivent coller aux principales caractéristiques des données, notamment les dynamiques, et de permettre une analyse, notamment contrefactuelle, de la politique économique", il ne peut que faire référence aux modèles économétriques structurels. Je préfère les modèles économétriques structurels aux modèles de politique économique parce que les modèles économétriques structurels décrivent ce qu’il y a dans la boîte : ils sont qualifiés de "structuraux" parce qu’ils utilisent beaucoup de théorie, mais on les qualifie également d’"économétriques" parce qu’ils essayent de coller aux données et ils y parviennent. (…)

La façon par laquelle j’estimerais un modèle économétrique structurel aujourd’hui (mais pas nécessairement la seule façon valide) serait de commencer avec un modèle DSGE élaboré. Mais plutôt que d’estimer ce modèle en utilisant des méthodes bayésiennes, je l’utiliserais comme une base théorique, avec laquelle je débuterais le travail économétrique, soit sur une base équation par équation, soit comme un ensemble de sous-systèmes. Là où les structures de retard ou les restrictions inter-équation seraient clairement rejetées par les données, je changerais le modèle pour coller davantage aux données. Si certaines variables, non incluses dans la spécification DSGE, présentaient un fort pouvoir pour expliquer variables déjà incluses et auraient selon moi une relation causale avec celles-ci (c’est-à-dire pourquoi la spécification DSGE était inadéquate), je les inclurais dans le modèle. Cela deviendrait le modèle économétrique structurel.

Si cela vous semble terriblement ad hoc, c’est parce que c’est le cas. Les modèles économétriques structurels sont un mélange éclectique de théorie et de données. Mais ils vont toujours être utiles aux universitaires et aux responsables de la politique économique qui veulent travailler avec un modèle qui est raisonnablement proche des données. Ceux que j’appelle les puristes DSGE doivent admettre que les modèles DSGE ne collent pas aux données en plusieurs domaines, donc qu’ils sont mal spécifiés et que tout conseil de politique économique qu’ils peuvent délivrer est invalide. Le fait qu’ils satisfont la critique de Lucas ne suffit pas pour compenser cette mauvaise spécification.

En établissant la relation entre un modèle DSGE et un modèle économétrique structurel de la façon que je l’ai fait, cela rend manifeste pourquoi les deux types de modèles vont continuer d’être utilisés et comment les modèles économétriques structurels peuvent s’inspirer des modèles DSGE. Les modèles économétriques structurels sont aussi utiles pour le développement des modèles DSGE, dans la mesure où les écarts qu’ils présentent par rapport à ces derniers fournissent une longue liste d’énigmes potentielles sur lesquelles les théoriciens utilisant les modèles DSGE peuvent enquêter. Peut-être qu’un jour les modèles DSGE colleront tellement bien aux données que nous n’aurons plus besoin des modèles économétriques structurels, mais ce n’est pas pour demain.

Est-ce que ce que Blanchard et moi-même appelons va finir par se réaliser ? C’est déjà ce qui se fait dans une large mesure au sein de la Fed : comme Blanchard le dit, ce qui constitue effectivement son modèle est un modèle économétrique structurel. La Banque d’Angleterre utilise un modèle DSGE et le comité de politique monétaire recevrait plus de conseils utiles de son équipe si ce modèle était remplacé par un modèle économétrique structurel. Le vrai problème est avec l’université et surtout (comme Blanchard l’a identifié dans un billet précédent) les éditeurs de revues. Bien sûr, la plupart des universitaires vont continuer d’utiliser des modèles DSGE, ce qui ne me pose pas de problème en soi. Par contre, ceux qui utilisent, non pas un modèle DSGE, mais un modèle économétrique structurel, ne doivent pas être systématiquement écartés des revues les plus prestigieuses. Ils le sont actuellement et je ne suis pas sûr (malgré l’intervention de Blanchard) que cela changera bientôt. »

Simon Wren-Lewis, « Blanchard joins calls for structural econometric models to be brought in from the cold », in Mainly Macro (blog), 15 janvier 2017. Traduit par Martin Anota

mardi 10 janvier 2017

Le retour à la normale et l'hypocrisie des Républicains



« (…) Les Républicains (…) s’opposèrent farouchement aux déficits lorsqu’un Démocrate était à la Maison Blanche, mais ils se déclarent désormais en faveur de larges hausses de la dette publique sous l’administration Trump. Mais quelqu’un (…) est-il réellement surpris ? (…)

Il est vrai que la volte-face des Républicains (…) est particulièrement troublant au regard du calendrier macroéconomique. Ils considéraient que le déficit budgétaire était le mal absolu à un moment où l’économie était déprimée, où la politique monétaire était contrainte par la borne inférieure zéro (zero lower bound) et où nous avions cruellement besoin d’une expansion budgétaire. Maintenant, ils considèrent que les déficits ne sont pas inoffensifs, c’est-à-dire précisément au moment où l’économie semble assez proche du plein emploi, où la Fed commence à relever les taux et où, même s’ils n’ont pas pour autant disparus, les arguments en faveur d’une expansion budgétaire sont moins robustes (…).

Mais les Républicains vont-ils payer un prix pour leur hypocrisie ? Probablement pas : je pense que les centristes professionnels vont se placer au centre, comme ils le font toujours, pour déclarer que les deux partis sont aussi responsables l’un que l’autre, tandis que les médias vont continuer de canoniser Paul Ryan, qui apparaît toujours Très Sérieux, même lorsqu’il abandonne subitement tous ses soi-disant principes.

Et entretemps les keynésiens reçoivent des commentaires les accusant d’être hypocrites : "Vous étiez en faveur des déficits budgétaires lorsqu’Obama était là, mais maintenant que Trump est à la présidence, vous êtes contre !"

Mais comme je l’ai dit, la situation a changé. Personne ne sait précisément à quel point nous sommes éloignés du plein emploi ; nous avons peu de raisons de nous fier aux estimations du NAIRU, si une telle chose existe à de faibles taux d’inflation. Cependant, certains indicateurs mesurant sans ambigüité les tensions sur le marché du travail montrent clairement que l’économie américaine ressemble bien plus à ce qu’elle était avant la crise qu’au cours de cette dernière. (…) Les salaires sont finalement en train d’augmenter à un rythme raisonnable et les taux de cessation sont plus ou moins normaux, ce qui suggère que les emplois sont relativement faciles à trouver.

Je serais un peu plus tranquille à propos de l’état de l’économie si nous avions plus ou moins du plein emploi avec un taux d’intérêt bien éloigné de sa borne inférieure zéro, puisque la Fed aurait alors une véritable marge de manœuvre pour réduire ses taux lors de la prochaine récession ; c’est parce que ce n’est pas le cas que je pense toujours qu’une modeste relance budgétaire reste appropriée et qu’il vaudrait mieux ne pas davantage resserrer la politique monétaire tant que l’inflation n’est pas plus forte. Mais cela n’a plus grand-chose à voir avec la situation de 2010. Quand la situation macroéconomique change, je change mes recommandations en matière de politique économique. Ce n’est pas ce que vous feriez ? »

Paul Krugman, « Macrohypocrisy », in The Conscience of a Liberal (blog), 6 janvier 2017. Traduit par Martin Anota



« Voici quelques considérations supplémentaires sur la situation macroéconomique : certains d’entre nous passent des années à essayer de convaincre les autres que l’environnement d’après-crise a changé les choses, en particulier en ce qui concerne la politique budgétaire. Maintenant, nous avons un nouveau problème : comment expliquer que les choses sont (quelque peu) revenues à ce qu’elles étaient initialement sans essuyer des "vous avez dit une chose et maintenant vous dites son contraire" ?

La vérité est que des gens comme Simon Wren-Lewis ou moi sont restés cohérents tout du long ; et si nous pouvons dire que les choses sont revenues à ce qu’elles étaient initialement, c’est en appliquant le même cadre théorique qui fonctionnait si bien après 2008 : une version actualisée d’IS-LM.

A nouveau, pensez à la demande globale comme reflétant le taux d’intérêt, toutes choses égales par ailleurs, tandis que la politique monétaire s’oriente normalement à contre-courant des variations du PIB, si bien qu’il y a une courbe LM croissante ; mais parce qu’il est réellement difficile de réduire les taux sous zéro, cette courbe est plate à de faibles niveaux de production. L’équilibre de court terme de la production et des taux d’intérêt correspond au croisement des courbes IS et LM :

Maintenant, considérons les effets de politiques qui vont, toutes choses égales par ailleurs, accroître ou réduire la demande globale ; c’est-à-dire le déplacement de la courbe IS. Dans des circonstances normales, où la courbe IS croise une courbe LM croissante, de tels déplacement ont des effets limités sur la production et l’emploi, parce qu’ils sont compensés par des variations des taux d’intérêt : l’expansion budgétaire entraîne des effets d’éviction, l’austérité des effets d’entraînement et les multiplicateurs keynésiens sont faibles.

Cependant, à la suite de la crise financière, nous avons passé une longue période de temps à la borne inférieure zéro, comme nous le représentons avec la première courbe IS. Dans une telle situation, les déplacements de la courbe IS n’entraînent pas une hausse des taux d’intérêt, il n’y a pas d’effets d’éviction (il y avait en fait des effets d’entraînement, l’accroissement des ventes provoquant une hausse de l’investissement) et les multiplicateurs keynésiens sont élevés. Dans ce monde, la prudence est une folie et la vertu est un vice. Presque tout ce qui stimule les dépenses est une bonne chose ; nous étions dans des mines de charbon, en territoire inconnu, dans l’obscurité.

Cependant, même à l’époque, j’indiquais clairement que cela ne serait pas toujours le cas. Dans l’un de mes billets d’alors, j’avais notamment noté qu’"il faut toujours rappeler que les keynésiens comme moi ne croient pas que des choses comme le paradoxe de l’épargne ou le paradoxe de la flexibilité soient à l’œuvre lorsque l’économie fonctionne normalement. Ce sont des problèmes exceptionnels, qui n’apparaissent que lorsque les taux d’intérêt butent sur leur borne inférieure zéro. Malheureusement, c’est bien dans ce monde-là où nous vivons".

Donc sommes-nous toujours dans cette situation ? Non. Les salaires commencent à s’accroître, les taux de cessation sont de retour à leurs niveaux d’avant-crise, donc nous semblons être assez proches du plein emploi, et la Fed relève ses taux d’intérêt. Donc notre situation semble correspondre à la second courbe IS du schéma. Nous sommes juste à deux doigts de la normalité, ce qui explique pourquoi je pense que la Fed ne doit pas encore normaliser sa politique monétaire et que nous pouvons toujours utiliser une peu de relance budgétaire par sûreté et de très faibles taux d’intérêt plaident toujours pour un accroissement de l’investissement dans les infrastructures. Mais le contexte n’est plus le même qu’il y a quelques années.

Ou plutôt, il n’est plus le même aux Etats-Unis. L’Europe est toujours profondément plongée dans la trappe à liquidité.

(…) Si vous entendez des économistes progressistes dire des choses différentes à propos des déficits de Trump qu’ils n’en ont dit à propos des déficits d’Obama, c’est parce que la situation a changé et les mêmes modèles qui plaidaient pour une relance budgétaire lorsque les Républicains prétendaient faire preuve de prudence fiscale disent que les déficits ne sont désormais plus bénéfiques, même si les Républicains affirment qu’ils le sont toujours. »

Paul Krugman, « The shock of the normal », in The Conscience of a Liberal (blog), 7 janvier 2017. Traduit par Martin Anota

dimanche 8 janvier 2017

Les liens de la semaine

Croissance, fluctuations et crises

  • Les 3 défis de 2017 Pour l'économie mondiale (Philippe Waechter)
  • De la productivité en France et en Allemagne (Thomas Piketty)
  • Croissance : quel scénario pour 2017 ? (La Tribune)
  • France : la croissance entraîne automatiquement la baisse du niveau de gamme de l’économie (Patrick Artus)
  • Reprise en zone euro : cette fois, est-ce la bonne ? (La Tribune)
  • Les défis économiques qui attendent la zone euro en 2017 (Le Monde)
  • Le plus grand risque pour la zone euro : que le prix du pétrole monte fortement (Patrick Artus)
  • La faiblesse de la croissance de la zone euro par rapport au Reste du Monde accroît les problèmes de la zone euro (Patrick Artus)
  • Brexit : le mea culpa de l’économiste de la Banque d’Angleterre (Le Monde)
  • Qu’est-ce qui a déclenché l’appauvrissement (relatif) de l’Italie ? (Patrick Artus)
  • D’où vient l’hystérésis de la crise ? (Patrick Artus)


GRAPHIQUE PIB annuel par habitant, 1970-2015 (en euros 2015)

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source : Thomas Piketty (2017)

Environnement et ressources naturelles

  • Les pays producteurs de pétrole tentent de faire remonter le prix de l’or noir (Alter éco plus)
  • Les échanges commerciaux qui menacent la vie sauvage (Le Monde)
  • La pollution de l’air, un problème pour 92 % de la population urbaine mondiale (The Conversation)
  • Non, le réchauffement climatique ne s’est pas arrêté en 1998 (Le Monde)
  • Les émissions de gaz à effet de serre se stabilisent enfin... (Alter éco plus)
  • De quoi dépend la croissance des émissions de CO2 du Monde ? (Patrick Artus)
  • Peut-on respecter les objectifs climatiques sans réduire la croissance mondiale ? (Patrick Artus)


Instabilité et régulation financières

  • Le secteur bancaire européen en sursis (Le Monde)
  • Regain de tensions autour du sauvetage de la banque Monte dei Paschi di Siena (Le Monde)
  • Réforme bancaire : le comité de Bâle patine (La Tribune)
  • Trump, Brexit... une régulation bancaire internationale mise à mal (Howard Davies)
  • Donald Trump nomme un avocat d’affaires à la tête du gendarme de la Bourse américaine (Le Monde)
  • Optimisation fiscale : Bruxelles oblige les multinationales à plus de transparence (La Tribune)
  • Lutte contre l’évasion fiscale : l’Europe passe de la théorie à la pratique (Le Monde)
  • Les banques peu punies pour leurs pratiques illégales (Christian Chavagneux)


Politiques conjoncturelles versus réformes structurelles

  • Une réforme, une seule, mais la bonne (Charles Wyplosz)
  • France : s’il faut faire des réformes impopulaires, autant qu’elles soient ambitieuses, radicales (Patrick Artus)
  • France : pourquoi essayer à nouveau des politiques économiques qui ont déjà échoué dans le passé ? (Patrick Artus)
  • Policy-mix totalement opposés aux Etats-Unis et dans la zone euro : que va-t-il se passer ? (Patrick Artus)
  • Y a-t-il une solution pour sortir le Japon de la crise ? (Patrick Artus)
  • Les crises surviennent quand les gouvernements et les Banques Centrales essaient de pousser la croissance au-dessus de son niveau "normal” (Patrick Artus)
  • Les décideurs de politique économique des pays de l’OCDE n’acceptent visiblement pas que la croissance potentielle soit si faible (Patrick Artus)


Politique budgétaire

  • L’hystérèse, ou comment la politique budgétaire a retrouvé sa légitimité (D'un champ l'autre)
  • Le mythe de l’investissement public (Patrick Artus)
  • Un problème grave de la France : l’accumulation de dette qui ne sert pas à améliorer l’efficacité de l’économie (Patrick Artus)
  • On ne peut pas demander à l’Allemagne d’accumuler de la dette publique pour aider le reste de la zone euro (Patrick Artus)
  • À quels niveaux de taux d’intérêt la France, l’Espagne et l’Italie ont-elles intérêt à restructurer leurs dettes publiques ? (Patrick Artus)


Politique monétaire

  • La guerre du cash a commencé (Jacques Adda)
  • La Fed pourrait relever ses taux plus vite que prévu (La Tribune)
  • La BCE aggrave les distorsions sur les rendements financiers à court terme et aggrave la situation des banques (Patrick Artus)
  • Quand, dans un pays, la demande de monnaie ne peut pas suivre la progression de l’offre de monnaie, que se passe-t-il ? (Patrick Artus)


Inflation

  • En décembre 2016, les prix à la consommation augmentent de 0,6 % sur un an (INSEE)
  • Zone euro : l'inflation repasse au-dessus de 1 % pour la première fois depuis 39 mois (La Tribune)
  • L’inflation à 1.1% en zone Euro – Accélération temporaire (Philippe Waechter)
  • Pourquoi l’inflation va-t-elle structurellement remonter dans les pays de l’OCDE ? (Patrick Artus)
  • Le décalage de la Courbe de Phillips aux Etats-Unis : la source de nombreuses difficultés (Patrick Artus)


GRAPHIQUE Évolutions de l'indice des prix à la consommation en France

source : INSEE (2017)

Taux d'intérêt

  • Pourquoi les taux d’intérêts repartent-ils à la hausse ? (Alter éco plus)
  • Peut-on avoir une forte poussée des taux d’intérêt à long terme ? (Patrick Artus)
  • Y a-t-il un lien robuste entre l’inflation anticipée et les taux d’intérêt à long terme ? Quelles perspectives alors pour les taux d’intérêt à long terme ? (Patrick Artus)


Commerce international

  • Le Mexique dénonce la méthode Trump (La Tribune)
  • La double incohérence du protectionnisme selon Donald Trump (CEPII)
  • Quel devrait être aujourd’hui le débat sur le protectionnisme ? (Patrick Artus)
  • Not Made in France: Déficit commercial et compétitivité (Fabien Candau)
  • Commerce en valeur ajoutée : parts de marché nationales et à l’exportation (Banque de France)


Finance internationale

  • Chine : les réserves de change ont fortement reculé en 2016 (La Tribune)
  • L’importance de la manière dont est utilisé l’excès d’épargne privée de la Chine (Patrick Artus)
  • Epargne et investissement au niveau mondial, les opposés s'attirent (Fabien Candau)
  • Déprécier le taux de change, c’est réaliser un transfert des consommateurs vers la vieille économie (Patrick Artus)
  • Le projet fiscal de Trump et le dollar (Project Syndicate)
  • L’euro devrait rester faible par rapport au dollar, mais est-ce le cas vis-à-vis des autres devises? (Patrick Artus)


Intégration européenne

  • Brexit : démission de l'ambassadeur britannique auprès de l'UE, en colère contre Londres (La Tribune)
  • Présidentielle 2017 : le retour à l'ECU voulu par le FN est-il sérieux ? (Romaric Godin)
  • 1957-2017 : que reste-t-il des traités de Rome ? (The Conversation)
  • Les lobbies sortent (un peu) de l’ombre (Alter éco plus)


Inégalités et stratification sociale


Redistribution et justice sociale

  • Les Français soutiennent massivement les plus pauvres (Centre d'observation de la société)
  • Le revenu universel, une "proposition réaliste" ? (La Tribune)
  • Peut-on éviter une société d'héritiers ? (France Stratégie)
  • Comment simplifier les minima sociaux ? (Denis Clerc)
  • Le revenu universel, une "proposition réaliste" ? (La Tribune)
  • Revenu universel : cinq choses à savoir sur l'expérimentation finlandaise (La Tribune)
  • Ce que la Finlande va expérimenter n’a rien à voir avec le revenu universel ! (Jean Gadrey)
  • Le revenu de base creuse les inégalités entre minimas sociaux et salaires. Il produit de la paupérisation relative des minimas (Jean Gadrey)
  • La couverture santé arrachée des mains de millions de gens (Paul Krugman)


Education, inégalités scolaire

  • Comment rendre le système scolaire français plus performant? Les enseignements de PISA 2015 (Olivier Galland)
  • Comment expliquer la progression des démissions d’enseignants (Philippe Watrelot)
  • Ecole privée : défiance du public et entre-soi (Le Monde)
  • Education : le privé de plus en plus prisé (Le Monde)


GRAPHIQUE Salaires mensurels bruts par âge en 2013 (selon la catégorie socioprofessionnelle)

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source : Observatoire des inégalités (2017)

Emploi, travail, chômage

  • Les grands patrons ont déjà gagné plus que le salarié moyen en une année (La Tribune)
  • Salaires : les inégalités entre catégories sociales se creusent avec l'âge (Observatoire des inégalités)
  • Comprend-on l’évolution de l’emploi et du chômage en France en 2016 ? (Patrick Artus)
  • Report de l’âge de la retraite et taux d’emploi des séniors : le cas de la réforme des retraites de 2010 (INSEE)
  • Pays de l’OCDE : la malédiction des mauvais emplois semble inexorable (Patrick Artus)
  • En Allemagne, les caisses de l’assurance-chômage sont pleines à craquer (Le Monde)
  • Baisse historique du chômage en Espagne (La Tribune)
  • Malgré un ralentissement en décembre, les États-Unis ont créé 2,2 millions d’emplois en 2016 (Le Monde)
  • Le décalage de la Courbe de Phillips aux Etats-Unis : la source de nombreuses difficultés (Patrick Artus)
  • Repenser la mobilité de l’emploi (Harold James)


GRAPHIQUE GRAPHIQUE Productivité du travail : PIB par heure travaillée, 1970-2015 (en euros 2015)

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source : Thomas Piketty (2017)

Autour de Trump et du populisme





lire la précédente revue de presse

lire la revue de tweets de Xavier Molénat

samedi 7 janvier 2017

Trump et les déficits publics : un keynésianisme réactionnaire



« Avec Donald Trump, nous allons peut-être nous retrouver avec ce que certains ont pu qualifier de "keynésianisme réactionnaire". Mais une relance est une relance, pas vrai ? Pour ceux d’entre nous qui pensent que la plupart des économies avancées doivent connaître momentanément une surchauffe pour essayer de combler une partie des pertes accusées suite à la Grande Récession, toute relance budgétaire doit être bienvenue ? Ainsi, Martin Sandu a pu écrire qu’"il est hypocrite d’entendre de la part de certains que les réductions d’impôts promises par Trump vont mettre en danger les finances publiques, alors même qu’ils appelaient à une relance budgétaire sous Obama et sous son possible successeur démocrate. (…) Même si la composition des réductions d’impôts et des hausses d’impôts peut importer, la taille globale de toute hausse du déficit importe au moins autant".

Si par ce biais il indique de ne pas trop s’inquiéter de la composition, que la taille globale du déficit est plus importante, je pense que cela relève d’une piètre macroéconomie. Il est stupide de croire que tout ce qui accroît le déficit va stimuler l’économie.

Nous savons qu’une partie de la relance de Trump va reposer sur de larges réductions d’impôts pour les plus riches. Les ultra-riches vont certainement ne rien consommer de cette réduction d’impôts à court terme. C’est une partie de la population où l’équivalence ricardienne tient presque. Vous pouvez penser que cela ne devrait pas déprimer la demande agrégée à court terme. Mais il se pourrait que ce soit le cas, parce que la logique de la contrainte budgétaire intertemporelle est toujours à l’œuvre. Ces réductions d’impôts ne vont pas être financées par une accélération de l’activité à court terme, donc elles peuvent finir par entraîner des hausses d’impôts. Si les gens qui ne sont pas riches pensent que ce seront leurs impôts qui augmenteront, ils vont réduire leur consommation aujourd’hui. L’effet net pourrait être une chute de la demande.

Vous pouvez penser que les consommateurs peuvent ne pas être si prévoyants, donc que la demande ne diminuera pas. Mais la logique de la contrainte budgétaire intertemporelle est toujours valide. Si les réductions d’impôts pour les riches accroissent juste le déficit sans vraiment stimuler la demande globale à court terme, alors c’est un transfert de revenu des non-riches de demain vers les riches d’aujourd’hui. Si les réductions d’impôts pour les riches étaient payées par les hausses d’impôts sur les autres aujourd’hui, plusieurs politiciens protesteraient. Retarder les hausses d’impôts sur les autres en empruntant est une astuce pour les faire accepter.

Pourtant je crains que ce ne soit plus le cas et parler des réductions d’impôts pour les riches comme s’il s’agissait d’une relance budgétaire peut induire les politiciens en erreur. Ceux à droite comprennent cela : les réductions d’impôts pour les riches ne font presque jamais partie d’une relance générale : lorsque Nigel Lawson le fit il contribua à l’effondrement de l’économie britannique. Nous devons juste le répéter encore et encore : les réductions d’impôts pour les riches financées par la dette constituent une hausse d’impôts pour les autres.

L’exemple des réductions d’impôts pour les riches est l’exemple qui réfute la proposition générale selon laquelle la composition de toute relance budgétaire importe moins que la taille globale de toute hausse du déficit budgétaire.

Trump a aussi dit qu’il voulait plus d’investissements dans les infrastructures publiques. C’est quelque chose dont les Etats-Unis ont vraiment besoin, mais rappelez-vous que Trump va régner dans une ère de capitalisme de connivence et de politique de copinage comme jamais nous n’en avons vue. Les infrastructures que vous obtiendrez ne seront pas les infrastructures dont les Etats-Unis ont réellement besoin (…). Si ces infrastructures étaient produites entièrement par ceux qui, sinon, seraient en-dehors de l’emploi, mais aimeraient y retourner, alors le bien-être agrégé s’accroîtrait : c’est le fameux exemple de Keynes, celui selon lequel creuser des trous que l’on rebouche aussitôt stimule l’activité. Mais, en pratique, cela a peu de chances d’être le cas et ainsi ces "éléphants blancs" peuvent évincer de meilleurs projets. Dans ce cas, les citoyens américains ne verront pas leur situation s’améliorer à court terme suite à la relance, même si le PIB augmente effectivement. Et la relance ne vas pas s’autofinancer, donc une fois encore les autres devront s’inquiéter de la contrainte budgétaire intertemporelle du gouvernement.

Si l’économie du keynésianisme réactionnaire est mauvaise, je pense que la politique qui en découle est encore pire. En ne faisant rien d’autre qu’opérer un transfert vers les riches, elle ne peut que donner mauvaise réputation à la politique keynésienne. Mais nous pouvons éviter cela en faisant attention à ne pas qualifier tout déficit de relance. Et en disant que les réductions d’impôts pour les riches financées par l’endettement public correspondent à une hausse d’impôts pour tous les autres. »

Simon Wren-Lewis, « Reactionary Keynesianism », in Mainly Macro (blog), 13 décembre 2016. Traduit par Martin Anota



« (…) J’ai expliqué que toute expansion budgétaire qui se focaliserait sur les réductions d’impôts pour les très riches et qui accroîtrait l’investissement en infrastructures via des mécanismes douteux ne sera pas vue d’un bon œil par qui (comme moi) pensent qu’il y a toujours des capacités inemployées dans l’économie américaine. Plusieurs commentaires m’ont suggéré que j’aurais pu le dire un peu plus clairement.

J’ai commencé ma discussion avec un exemple illustrant comment une réduction d’impôts pour les riches peut, du moins en théorie, se révéler déflationniste. L’idée est que les riches vont immédiatement consommer qu’une faible part de la réduction d’impôts, mais les autres ménages risquent de réduire leur consommation s’ils pensent alors que leurs impôts augmenteront à un avenir plus ou moins proche afin de compenser la hausse du déficit consécutive à la réduction d’impôts des riches. (1) (…)

Après coup, j’avoue que j’aurais pu prendre un exemple plus éclairant pour montrer qu’un déficit agrégé ne constitue pas forcément une relance. En l’occurrence, j’aurais pu l’illustrer avec le multiplicateur à budget équilibré. Dans la mesure où la politique budgétaire menée par Trump peut impliquer des coupes dans la consommation publique, cet exemple peut être très pertinent, comme le note Paul Krugman.

Dans le cas de l’investissement public, je souligne à nouveau que la nature de cet investissement importe. Si le mécanisme utilisé pour accroître l’investissement public (...) fait qu’une bonne proportion de cet investissement concerne des projets avec un faible rendement social (des "éléphants blancs"), alors la population verra une fois encore sa situation se dégrader. Ce point dépend de quelque chose que j’ai passé sous silence, mais que j’aurais dû préciser : la compensation monétaire.

Parce que l’économie américaine n’est plus à la borne inférieure zéro, alors un accroissement de l’activité provoqué par la construction de nombreux "éléphants blancs" entraînerait certainement une hausse du taux d’intérêt (2). Par conséquent, le PIB peut finalement ne pas augmenter et l’investissement privé utile se retrouve évincé par un investissement public moins utile.

Une fois que les taux d’intérêt commencent à augmenter et à s’éloigner de leur borne inférieure zéro, alors ceux qui affirment que la demande doit être stimulée aux Etats-Unis (voir ici ou ici) vont réellement se plaindre à propos de la politique monétaire, non de la politique budgétaire. Une politique budgétaire expansionniste qui est évincée par la Fed aurait certains avantages indirects, en accroissant le taux d’intérêt naturel par exemple, mais le fameux argument de Keynes selon lequel il est même efficace "de creuser des trous" ne s’applique plus.

Une fois que nous quittons la borne inférieure zéro, les réductions d’impôts agissent comme une redistribution rétrograde du revenu. Les gens ne doivent pas se leurrer en pensant que les réductions d’impôt vont en partie s’autofinancer, via un mécanisme keynésien ou d’une autre manière. Il y a plusieurs arguments suggérant qu’il est nécessaire d’accroître l’investissement public en le finançant via un surcroît d’emprunt public, mais cet investissement doit aller là où il est nécessaire, plutôt qu’aux projets qui vont générer un rendement immédiat aux agents financiers du secteur privé. Il y a plusieurs arguments nous amenant à penser qu’il faut stimuler la demande globale pour soutenir l’expansion américaine, mais cela ne va pas se passer aussi longtemps que la Fed croit le contraire.

(1) Mes propos ont été un peu confus lorsque j’ai dit que les riches agissaient comme si l’équivalence ricardienne était valide, alors que j’aurais dû dire tout simplement que, parce qu’ils sont riches, ils se focalisent sur l’ensemble de leur existence plutôt que sur leur revenu courant et qu’ils ont donc une faible propension marginale à consommer d’une réduction d’impôts temporaire. Supposer qu’une réduction d’impôt pour les riches est permanente, cela revient à supposer que les Républicains ne perdront jamais le pouvoir.

(2) En supposant, bien sûr, que la Fed reste indépendante, mais Krugman affirme que même si elle ne l’était plus, les taux risqueraient bien d’augmenter. »

Simon Wren-Lewis, « Reactionary Keynesianism revisited », in Mainly Macro (blog), 4 janvier 2017. Traduit par Martin Anota

mercredi 4 janvier 2017

Richard Baldwin et l’émancipation des contraintes spatiales



« Le nouveau livre de Richard Baldwin, The Great Convergence, est une contribution aux études sur la mondialisation, à l’économie du développement et à la littérature sur le commerce international. (…)

Il y a divers aspects du livre de Baldwin qu’il est utile de souligner. Le premier d’entre eux est sa manière, nouvelle et convaincante, de définir les trois ères historiques de la mondialisation comme ayant été successivement rendues possibles par la réduction du coût de transport (i) des biens, (ii) de l’information et (iii) des gens. Selon Baldwin, les choses se sont passées ainsi. Quand le transport de biens était périlleux et cher, la production et la consommation coïncidaient géographiquement : les communautés consommaient ce qu’elles produisaient. (…) Dans les sociétés les plus développée de l’ère pré-moderne, notamment Rome, le commerce était limité aux biens de luxe et à la viande. Mais Rome constituait une exception : dans la plupart des sociétés pré-modernes, le commerce était minimal.

Vint ensuite la Révolution industrielle qui (…) réduisit fortement le coût de transport des biens. Elle permit de transporter les biens à des destinations lointaines et nous donna la première mondialisation ou la "première dissociation" (first unbundling) comme l’appelle Baldwin : les biens étaient désormais produits "ici" et consommés "ailleurs". Cela nous donna également d’autres choses que les économistes considèrent comme allant de soi : un développement à travers lequel une nation produit des biens dans toutes leurs étapes, un commerce international à travers lequel une nation A exporte un bien à une nation B, une (théorie de la) croissance économique qui voit les nations passer d’une production d’aliments à une production de biens manufacturés. Bien que Baldwin ne le dise pas, pratiquement tous les outils de l’économie moderne restent influencés par la manière par laquelle la première dissociation s’est déroulée.

La seconde dissociation (et la seconde mondialisation) apparurent quand le contrôle et la coordination de la production était faite "ici" mais la production effective de biens réalisée "là-bas". Notons la différence : premièrement vous séparez la production de la consommation, puis vous séparez les différentes tâches de production elles-mêmes. La dissociation de la production a été rendu possible par la révolution informatique qui permit aux entreprises de concevoir et de contrôler des processus depuis le centre tout en délocalisant la production à des centaines d’unités dispersées autour du monde, notamment en la sous-traitant . Ce sont les fameuses "chaînes de valeur mondiales". La réduction du coût de transport de l’information (c’est-à-dire la capacité à coordonner et contrôler sans tenir compte de la distance) est à la seconde dissociation ce que la réduction du coût du transport était à la première.

Il est utile de souligner deux trois choses concernant la seconde dissociation. Premièrement, une grande importance des institutions. Quand la mondialisation consistait
seulement en l’exportation de biens, les institutions dans le pays vers lequel les biens étaient exportés n’étaient pas très importantes : que les institutions « là-bas » étaient bonnes ou mauvaises, les exportateurs gagnaient (à peu près) la même chose. Ce n’est plus le cas aujourd’hui avec la seconde dissociation. Quand la production est délocalisée, la qualité des institutions, des infrastructures et des politiques dans le pays hôte importe énormément pour le centre. Si les conceptions de produits sont imitées, les productions volées, la circulation des gens entre le centre et le pays étranger difficile, alors la structure de production entière de l’entreprise s’écroule. Pour le centre, la qualité des institutions dans le pays étranger devient presque aussi importante que la qualité des institutions locales.

Deuxièmement, le progrès technique dans les pays étrangers prend maintenant une teinte entièrement différente de celle du passé. Alors que les pays en développement essayaient par le passé de pousser les investisseurs étrangers à partager leurs savoirs, désormais le centre (la société-mère) a toutes les raisons de s’assurer que la meilleure technologie soit utilisée parce que le lieu étranger fait partie intégrante de la chaîne de production du centre. C’est un énorme changement : alors que par le passé les pays en développement suppliaient les entreprises des pays riches de transférer leurs technologies, désormais les propriétaires de ces technologies sont eux-mêmes favorables aux transferts technologiques.

La grande convergence dont le livre tire son titre fait référence à la croissance remarquablement rapide de l’Asie. Elle a été rendue possible par une amélioration des institutions et par l’intensification des transferts de savoir-faire technologique. Et ces deux dynamiques ont elles-mêmes été directement reliées à la second dissociation. Pour le dire simplement : l’Asie a connu une forte croissance grâce à la mondialisation.

L’histoire de Baldwin est ici clairement liée à l’économie du développement. L’idée traditionnelle du développement était que celui-ci se faisait "par étapes" : en s’inspirant de la façon par laquelle l’Angleterre, puis les Etats-Unis et le Japon se développèrent, elle considérait que les pays devaient commencer par procéder à une substitution aux importations et instaurer d’importants droits de douane, puis développer leurs exportations de simples biens manufacturés avant de se tourner graduellement vers des produits de plus en plus sophistiqués. C’était l’idée qui sous-tendait la plupart des politiques de développement qui furent menées entre les années cinquante et quatre-vingt. La Corée du Sud, le Brésil et la Turquie en furent les meilleurs exemples. Mais dans les années quatre-vingt-dix, avec la seconde mondialisation, les choses changèrent. Ce qui devint crucial pour la réussite ne consista plus à se développer via sa propre politique économique et en passant par diverses étapes, mais à faire partie des chaînes de valeur mondiales organisées par le centre (le "Nord").

Le raisonnement de Baldwin change la manière par laquelle nous interprétons les succès asiatiques d’aujourd’hui : la Chine, l’Inde, l’Indonésie, la Thaïlande ne répètent pas l’expérience de la Corée du Sud, mais elles sont les précurseurs d’un nouveau mode de développement qui, en intégrant leur économie au « Nord », permet à celle-ci de franchir plusieurs étapes technologiques et institutionnelles. Pour connaître de la croissance économique, il devient crucial de faire partie des chaînes de valeur mondiales. Les pays qui ont le mieux réussi lors de la seconde mondialisation sont ceux qui, grâce à leurs institutions, à leurs compétences, à leur coût de leur travail et à leur proximité géographique par rapport au "Nord", sont parvenus à faire partie intégrante de l’économie du "Nord". L’interprétation de Baldwin inverse (correctement, selon moi) le vieux paradigme de la dépendance qui affirmait que "se découpler" était la seule façon de se développer. Au contraire, c’est en "se reliant" que l’Asie est passée en un laps de temps incroyablement court de la pauvreté absolue au statut de revenu intermédiaire.

Quelle sera la troisième mondialisation ? L’ultime dissociation (du moins de notre point de vue actuel) proviendra de la capacité du travail à se déplacer sans entraves. Cela sera possible lorsque les coûts de déplacement du travail deviendront faibles. Pour plusieurs opérations qui requièrent la présence physique d’une personne, le coût qu’il faut supporter pour déplacer temporairement cette personne reste élevé. Mais s’il n’est plus nécessaire que le travailleur soit physiquement présent dans un lieu éloigné, comme nous le voyons déjà avec les docteurs réalisant les opérations à distance, alors le travail peut se mondialiser également. La troisième dissociation, celle du travail (en tant qu’intrant dans le processus de production) par rapport à son lieu physique, nous amène à penser très différemment la migration et les marchés du travail: si les tâches qui requièrent pour l’instant la présence physique d’un travailleur peuvent désormais être réalisées à distance par une personne ailleurs dans le monde, alors la migration du travail peut perdre en importance. Au terme de la troisième dissociation, le marché du travail finirait par répliquer ce à quoi il ressemblerait avec une migration pleinement libre.

En observant la mondialisation actuelle au prisme des précédentes mondialisations et de ce qui pourrait être la prochaine mondialisation, Baldwin nous amène à nous représenter les avancées économiques des deux derniers siècles comme un continuum impulsé par les émancipations successives dans la circulation des biens, des informations, puis des individus. Il permet aussi de s’imaginer un futur où tout se déplacerait quasi instantanément et presque sans coûts autour du globe : ce serait la victoire ultime sur les contraintes spatiales. »

Branko Milanovic, « Liberation from the shackles of space », in globalinequality (blog), 23 décembre 2016. Traduit par Martin Anota

mardi 3 janvier 2017

Comment les droits de douane influencent-ils le solde commercial ?



« (…) D’une certaine façon, il est difficile de rester motivé à propos de l’analyse économique lorsque l’on va avoir un gouvernement qui ne s’intéresse pas à l’analyse, ni à l’empirique, ni à une quelconque forme de vérité. Je vais quand même faire un peu d’analyse de politique économique. C’est en partie une thérapie personnelle, une pause momentanée hors du cauchemar politique et un retour à mes quêtes de mes plus jeunes années. Mais c’est aussi utile : le pouvoir peut ne pas y avoir intérêt, mais le reste d’entre nous avons toujours un intérêt à savoir comment les choses fonctionnent.

Je vais à présent me détendre en observant la façon par laquelle les mesures protectionnistes, en l’occurrence celles annoncées par Trump, affectent le déficit commercial.

Commençons avec les propositions d’instaurer une sorte de TVA américaine, qui inclurait des taxes sur les importations et des déductions sur les exportations. Il y a une confusion générale à propos de ce qu’une TVA fait au commerce. Non, ce n’est pas comme une combinaison d’un droit de douane sur les importations et d’une subvention à l’exportation ; c’est une taxe sur les ventes et, à première approximation, elle n’affecte pas du tout le commerce. Pour comprendre pourquoi, considérez la concurrence entre les biens produits dans l’économie domestique et les biens produits à l’étranger sur deux marchés : le marché domestique et le marché étranger. Comment la TVA ou une taxe semblable à la TVA affectent la concurrence sur chaque marché ? Elle ne le fait pas. Sur le marché étranger, les entreprises domestiques ne payent pas de taxes sur leurs ventes, parce que le TVA est déduite ; les entreprises étrangères ne la payent pas non plus. Sur le marché domestique, les entreprises étrangères payent le droit de douane au taux de la TVA et les entreprises domestiques payent la TVA. Donc les règles du jeu sont les mêmes pour tous sur les marchés domestiques. Bref, une TVA n’est pas une politique protectionniste. Elle n’affecte même pas le taux de change.

Que dire à propos des véritables droits de douane ? Là, les choses sont un peu plus compliquées. Le point de départ pour une analyse simplifiée des soldes commerciaux est l’identité comptable suivante :

solde du compte courant + solde du compte de capital = 0

Où le solde courant désigne le solde commercial dans un sens large du terme, qui inclurait les services et les revenus des investissements.

Les choses se passent alors ainsi : le solde de capital est déterminé par les différences internationales en termes d’opportunités d’épargne et d’investissement, les capitaux affluant dans les pays qui offrent de bons rendements. Le taux de change réel s’ajuste alors pour assurer que le solde commercial compense ces flux de capitaux désirés. Dans ce récit, un droit de douane ne doit pas entraîner une baisse du déficit commercial, aussi longtemps que les capitaux désirent se placer ici ; il va juste entraîner une appréciation du dollar, rendant les produits américains moins compétitifs. Les importations vont certes être plus faibles, mais les exportations également : vous vous retrouvez avec le même solde commercial, mais avec moins d’échanges.

Mais cette histoire est un peu trop simpliste, parce qu’une moindre ouverture au commerce va aussi inhiber les mouvements de capitaux. Pour comprendre pourquoi, considérons tout d’abord un raisonnement par l’absurde. Imaginons que nous découvrions une civilisation sur Alpha du Centaure, trop loin pour tout commerce en biens physiques ou en services. Est-ce que les investisseurs terriens voudraient toutefois acheter des actifs centauriens ? Non, même s’ils en tiraient un rendement, comment pourraient-ils le ramener sur Terre ?

Les flux de capitaux dépendent du potentiel d’échanges en biens et services. Mais comment cela fonctionne-t-il lorsque nous parlons d’ouverture restreinte et non de complète autarcie ? Considérez cela ainsi : lorsque les investisseurs placent leurs fonds dans un pays, ils le font en s’attendant à ce que quelqu’un finisse par extraire les biens et services réels de ce pays et les expédier à l’étranger. Pour le dire autrement, les déficits commerciaux constituent toujours un phénomène temporaire, ils finiront un jour ou l’autre par être suivis par des excédents commerciaux, et vice versa. Considérons le cas du Japon, qui a eu l’habitude de générer de larges excédents commerciaux. Il génère toujours un excédent sur son compte courant, grâce aux revenus qu’il tire des investissements qu’il a réalisés à l’étranger, mais ces derniers temps il génère un déficit significatif sur le commerce de biens (…).

Mais comment un pays réalise-t-il son éventuelle transition d’un déficit commercial à un excédent commercial ? Toutes choses égales par ailleurs, via une dépréciation de son taux de change réel. Et cette éventuelle dépréciation réduit le rendement aux investisseurs étrangers qui achètent des actifs domestiques. La question devient alors : de quelle amplitude le taux de change devra-t-il se déprécier ? Et la réponse à cette question dépend du degré d’ouverture de l’économie. Si le solde commercial doit s’améliorer de, disons, l’équivalent de 5 % du PIB, cela exigera une plus grande dépréciation si les exportations s’élèvent initialement à seulement 5 % du PIB plutôt qu’à 40 % du PIB.

Donc le protectionnisme inhibe les flux de capitaux. Il réduit les flux commerciaux ; cela signifie que de plus amples mouvements du taux de change sont nécessaires pour accommoder les fluctuations du compte de capital ; et ces fluctuations du taux de change réduisent elles-mêmes le rendement de l’investissement international. D’ailleurs, ce raisonnement s’applique a fortiori aux politiques commerciales temporaires. Un droit de douane à la Trump que les gens s’attendent à voir être abrogé un jour ou l’autre par un président un peu plus sain d’esprit pousserait temporairement le dollar à la hausse, mais la perspective d’une future dépréciation inhiberait les investissements aux Etats-Unis.

Les choses sont donc plus compliquées que ne le pensent certains en affirmant que les étrangers y gagnent en nous vendant plus de biens et services qu’ils nous en achètent et que les tarifs douaniers vont régler ce problème. L’appréciation du dollar saperait certains effets des tarifs douaniers unilatéraux et nuiraient finalement aux exportations. Mais un monde plus protectionniste aurait en général de plus faibles flux de capitaux ainsi que moins de commerce ; et les Etats-Unis, en tant que récipiendaires de flux de capitaux, se retrouveraient donc avec un plus faible déficit commercial. »

Paul Krugman, « Tariffs and the trade balance », in The Conscience of a Liberal (blog), 27 décembre 2016. Traduit par Martin Anota

lundi 2 janvier 2017

Les liens de la semaine

Démographie et migration


Environnement

  • Pourquoi Paris connaît-il un nouveau pic de pollution ? (Le Monde)
  • Pollution de l’air : ce sont d’abord les pays en voie de développement qui étouffent (Alter éco plus)
  • La Chine adopte une taxe sur les émissions polluantes (Le Monde)


Instabilité et régulation financières

  • L'Italie prête à aider Monte dei Paschi à combler son manque de fonds propres ? (La Tribune)
  • Le sauvetage de la Banca Monte dei Paschi coûtera 6,6 milliards d’euros à l’Etat italien (Le Monde)
  • Italie : la BCE critiquée pour son attitude dans l'affaire Monte dei Paschi di Siena (La Tribune)
  • Un monde sans réglementation bancaire ? (Project Syndicate)
  • Des paradis fiscaux étonnamment rentables pour les banques françaises (Alter éco plus)
  • Après l’affaire « LuxLeaks », le Luxembourg modifie ses règles fiscales (Le Monde)
  • Censure de la taxe Google : sale coup pour la lutte contre l'optimisation fiscale (Libération)


Politique économique


Commerce international


Finance internationale

  • La fin du travail bon marché pousse-t-elle les investisseurs étrangers à quitter la Chine ? (D'un champ l'autre)
  • Les investissements chinois à l'étranger ont explosé en 2016 (La Tribune)


Intégration européenne

  • La croissance au Royaume-Uni risque de ralentir après le Brexit (Alter éco plus)
  • 2017 : le Brexit dans le vif du sujet (La Tribune)
  • Il y a quinze ans, l'euro faisait son arrivée dans les porte-feuilles (La Tribune)
  • Rattrapage entre pays-membres et optimalité de la politique monétaire unique (D'un champ l'autre)


Inégalités et justice sociale

  • Les étrennes de Carlos Ghosn font rebondir la polémique sur son salaire (Libération)
  • La pauvreté et les inégalités repartent à la hausse (Alter éco plus)
  • De moins en moins de ménages payent l’impôt sur le revenu (Alter éco plus)
  • #entretien « Notre système de santé ne garantit pas un égal accès aux soins » (Brigitte Dormont)


Travail, emploi, chômage

  • Nouvelle baisse du chômage en novembre (Le Monde)
  • Le chômage reflue pour le troisième mois consécutif en novembre (-0,9%) (La Tribune)
  • Loi Travail : la primauté de l'accord d’entreprise sur le contrat publiée au JO (La Tribune)
  • Prime à l’embauche dans les petites et moyennes entreprises : une première évaluation à partir des déclarations d’embauche (INSEE)
  • Emploi : l’insertion difficile des personnes handicapées (Observatoire des inégalités)


Science politique

  • Qu’est-ce que la grâce présidentielle ? (Le Monde)
  • 2017 : des élections allemandes sous tension (La Tribune)
  • 2017 : y aura-t-il un référendum d'autodétermination en Catalogne ? (La Tribune)
  • Dans une Argentine en crise, le président Macri remanie l’équipe économique de son gouvernement (Le Monde)
  • Géographie de la lutte (La Vie des idées)


Autour de Trump






lire la précédente revue de presse

vendredi 30 décembre 2016

Ce que s’est mal passé avec (Jean-Baptiste) Hollande



« (…) François Hollande ne va pas se présenter aux élections présidentielles de mai 2017. C’est plutôt une grande nouvelle, même si elle est très logique au vu de sa cote de popularité. Mais qu’est-ce qui a mal tourné lors des années de présidence de Hollande ?

Eh bien, je crois que la réponse se trouvait déjà dans un billet que j’avais publié en 2014, intitulé "Jean-Baptiste Hollande". J’y écrivais que l’adoption de mesures d’offre (couplées à l’austérité budgétaire) pour stimuler la croissance économique était condamnée à l’échec et que les entreprises elles-mêmes démontraient, enquête après enquête, que les obstacles auxquels elles faisaient face étaient liés à une insuffisance de la demande globale et non à des "rigidités" de l’économie française, ni au fardeau fiscal. Je n’étais pas le seul, bien sûr, à considérer qu’il s’agissait d’une énorme erreur. Beaucoup l’ont également souligné. Il est vain de stimuler l’offre lors d’une récession qui a été provoquée par une insuffisance de la demande. C’est simplement comme ça. Je concluais ainsi mon billet :

"Est-ce que cela signifie que tout se passe bien en France ? Bien sûr que non. Le fardeau qui pèse sur les entreprises françaises et, en particulier, le coin fiscal constituent un problème pour leur compétitivité. Trouver des façons de le réduire est en principe une bonne chose. Le problème est qu’il faut séquencer adroitement les réformes et identifier les priorités. Les entreprises françaises semblent d’accord avec moi à l’idée que la première priorité aujourd’hui est de restaurer la demande globale et qu’en faisant ainsi, cette dernière « va créer sa propre offre ». Sinon, des entreprises françaises plus compétitives dans un contexte de stagnation de la demande agrégée vont seulement être capables d’exporter. C’est adopter le modèle allemand, mais dix ans après. J’ai déjà dit à plusieurs reprises que le séquençage des réformes est presque aussi important que le type de réformes mises en œuvre. Je suis sûr que Hollande peut faire mieux que cela…"

Cela s’est révélé exact. (…) Hollande a mis en œuvre ce qu’il promit et donna aux entreprises environ 20 milliards d’euros (soit 1 % du PIB) en réductions d’impôts. Ces dernières ont été compensées, voire même plus que compensées, par une hausse du fardeau fiscal des ménages (d’un montant de 35 milliards d’euros). Et comme cette hausse d’impôts (…) n’a pas été accompagnée par une hausse des dépenses publiques, cela s’est logiquement traduit par une baisse du déficit (trop lente selon la Commission, cela va sans dire !). Mais, comme mes collègues de l’OFCE l’ont montré, cela s’est aussi traduit par une chute de la demande globale et de la croissance économique. Une forte chute. Ils estiment que l’impact négatif des finances sur la croissance économique s’élève à environ 1 point du PIB chaque année depuis 2012.

Est-ce réellement surprenant ? Les mesures d’offre accompagnées d’une compression de la demande globale, alors même que cette dernière est déjà insuffisante, se sont traduites par une faible croissance et une stagnation de l’emploi (…). Et par un très faible taux d’approbation pour Jean-Baptiste hollande.

L’OFCE a récemment publié un rapport sur l’investissement public dans lequel elle rejoint ceux qui plaident pour un accroissement de l’investissement public en Europe et en particulier en France. Parmi d’autres choses, nous estimons qu’une hausse de l’investissement public équivalente à 1 % du PIB aurait un impact positif sur la croissance française et créerait autour de 200.000 emplois (cf. page 72). Si cela avait été fait en 2014 (ou plus tôt) au lieu de dilapider les ressources rares disponibles en réductions d’impôts, les choses auraient été très différentes aujourd’hui et Hollande aurait peut-être annoncé sa candidature pour un second mandat.

Bref, nous n’avons pas besoin de regarder trop loin pour comprendre ce qui a mal tourné.

Deux remarques supplémentaires. Premièrement, nous avons maintenant plusieurs preuves empiriques allant dans le même sens de ce que nous pouvions nous attendre en 2009 en nous appuyant sur notre seul bon sens. La croissance potentielle n’est pas insensible à la conjoncture. L’échec, aussi bien passé que présent, à s’attaquer agressivement à l’insuffisance de la demande globale qui pèse sur l’économie française (et européenne) déprime sa capacité à croître à long terme. La mauvaise gestion de la crise nous condamne à un état semi-permanent de faible croissance économique, ce qui va alimenter l’essor des démagogues de toutes sortes. Les élites européennes ne semblent pas avoir pleinement saisi le danger.

Deuxièmement, la France n’est pas le seul grand pays de la zone euro à avoir mis en place des mesures d’offre pour tenter de sortir l’économie d’une récession provoquée par la demande globale. L’échec du Jobs Act en Italie pour réamorcer la croissance de l’emploi et l’investissement découle du même mauvais diagnostic qui a entraîné l’échec de Hollande. Hollande va partir. Es-ce que ceux qui restent, et ceux qui vont suivre, vont réorienter la trajectoire de la politique économique dans la bonne direction ? »

Francesco Saraceno, « What went wrong with Jean-Baptiste », in Sparse Thoughts of a Gloomy European Economist (blog), 2 décembre 2016. Traduit par Martin Anota



aller plus loin...

« L’austérité laisse des cicatrices permanentes sur l’activité »

« Les réformes structurelles peuvent-elles sauver l’Europe ? »

« Est-ce le moment de réformer les marchés du travail et des produits ? »

mercredi 28 décembre 2016

Ce que signifie un déficit commercial pour l’emploi industriel



« Les critiques que suscite mon travail peuvent se révéler enrichissantes, même quand leurs auteurs n’en ont pas saisi les points essentiels. C’est précisément le cas avec la critique que soulève Tim Worstall à l’encontre de mon analyse des liens entre le commerce et l’emploi. Worstall semble étrangement incapable de saisir que ce que l'Economic Policy Institute, Dean Baker et moi-même sommes en train de réaliser n’est pas une analyse des effets des déficits commerciaux sur l’emploi total et il suggère même que nous sommes empêtrés dans une sorte de sophisme en affirmant que les déficits commerciaux réduisent les emplois manufacturiers. Eh oh ! Nous parlons de la composition sectorielle de l’emploi, du déclin des emplois industriels et de l’essor des emplois de services.

Pour autant, la critique soulevée par Worstall m’a convaincu d’être un peu plus formel et je pense que je dois apporter une petite clarification.

Donc, voici ce que j’ai en tête (en l’occurrence, un modèle de commerce international assez standard) : simplifions en considérant que l’économie se compose de deux secteurs, le secteur produisant des biens échangeables et le secteur produisant des biens non échangeables, les biens échangeables étant fondamentalement des biens manufacturés. Supposons que l’économie soit au plein emploi pour simplifier le raisonnement ; alors, la production est toujours sur la frontière des possibilités de production, qui a une pente décroissante sur le schéma.

Paul_Krugman__deficit_commercial__industrie__production_biens_echangeables__production_biens_non_echangeables.png

Avec un commerce équilibré, la production est égale à la consommation (plus l’investissement, mais regroupons-les ensemble) ; c’est le point A. Lorsque l’économie connaît un déficit commercial, qui trouve un financement, la consommation se tient en-dehors de la frontière des possibilités de production, à un point comme le point B ; par ce point, passe normalement un sentier d’expansion le long duquel la consommation en biens échangeables et en biens non échangeables s’élève. Cependant, la hausse de la consommation de bien non échangeables doit être satisfaite via la production domestique, ce qui signifie que la production de biens échangeables chute.

Donc, un déficit commercial dans l’industrie manufacturière correspond à une chute de la production manufacturière.

(…) Parce qu’un déficit commercial correspond aussi à une hausse des dépenses globales, une partie de ce déficit commercial reflète une hausse de la consommation de biens manufacturés plutôt qu’une réduction de la production ; vous pouvez voir cela sur le schéma, où la chute de la production de biens échangeables est plus faible que le déficit. Quantitativement, cependant, cet effet doit être plutôt faible aux Etats-Unis, puisque la valeur ajoutée dans le secteur manufacturier représente moins de 12 % du PIB.

Conclusion : oui, les déficits commerciaux réduisent la production et l’emploi dans le secteur manufacturier. Ils ont joué un rôle significatif, mais pas exclusif, derrière les pertes que le secteur manufacturier a subies après 2000. »

Paul Krugman, « Analytics of trade deficits and manufacturing employment », in The Conscience of a Liberal (blog), 26 décembre 2016. Traduit par Martin Anota

mardi 27 décembre 2016

Les liens entre inégalités, mondialisation et conflits selon Branko Milanovic



Les causes des inégalités


« (...) Je pense que le "graphique de l’éléphant" explique largement le Brexit et la victoire de Trump. Pourquoi ? Parce qu’il montre de façon très claire que les personnes qui se situent dans les strates les plus basses des distributions de revenus dans les pays riches ont moins bénéficié de la mondialisation que les personnes résidant en Asie (vis-à-vis desquelles ils sont souvent en concurrence dans les chaines de valeur mondiales), mais aussi moins que les personnes situées dans les strates les plus élevées dans ces mêmes pays riches. Vous ne pouvez pas séparer ces deux faits. Le premier, l’essor de l’Asie et de la Chine en particulier, est évident à chacun ; le second est l’essor des inégalités dans presque tous les pays de l’OCDE entre 1980 et la crise financière mondiale. (…)

Ce que l’on peut par contre se demander, c’est si la mondialisation a été la cause première derrière cette dynamique. Les deux autres causes "concurrentes" sont le progrès technique (qui bénéficia aux travailleurs les plus qualifiés au détriment des moins qualifiés) et les politiques économiques comme la réduction des taux d’imposition.

Selon moi, ces trois facteurs ont joué un rôle, mais le progrès technique et les politiques économiques répondirent à la mondialisation. Le progrès technique n’aurait pas eu les mêmes effets s’il n’était pas possible d’employer des personnes situées à des milliers de kilomètres. Les politiques économiques auraient également été différentes si les économies avaient été relativement fermées, avec des contrôles de capitaux, comme durant les années soixante et soixante-dix.

Je suis d’accord avec Dani Rodrik lorsqu’il dit que la mondialisation réduit le champ des possibles en matière de politiques économiques pour chaque Etat-nation. Cela apparaît clairement lorsque vous voyez à quel point les politiques économiques sont aujourd’hui bien plus similaires d’un pays à l’autre qu’elles ne l’étaient dans les décennies qui précédaient les années quatre-vingt. Aujourd’hui, la plupart des pays ont abandonné les contrôles de capitaux, presque toutes les devises sont convertibles, les tarifs douaniers sont bien plus faibles, les capitaux étrangers jouent un plus grand rôle, les subventions publiques aux entreprises sont négligeables par rapport à ce qu’elles étaient avant. Et pourquoi ? Parce que nous avons créé une architecture économique internationale qui prend la mondialisation non seulement comme donnée, mais aussi comme un objectif désirable en soi. Et je suis d’accord avec cela. (…)

En effet, (…) je considère comme désirable toute politique qui est "inclusive" dans le sens où elle ouvre le champ d’action à davantage de participants. Ce n’est pas une vue instrumentale de la mondialisation. Je ne crois pas que la mondialisation soit une bonne chose au motif qu’elle accroît les revenus (même si, comme je le crois, elle le fait effectivement). Je pense que la mondialisation est une bonne chose parce qu’elle réduit les obstacles entre les différents êtres humains. Je pense que deux motifs peuvent nous amener idéologiquement à rejeter la mondialisation : l’un est le "localisme", qui nous amène à nous inquiéter de notre seule communauté locale et à ne pas désirer interagir avec le reste du monde ; le second est le "nationalisme" qui oppose plus violemment un "nous" à "eux". Les communautés religieuses constituent un exemple du premier ; la Corée du Nord constitue un exemple du second.

Des problèmes apparaissent avec la mondialisation parce que les gains que les pays en tirent ne sont pas (et ne pourront jamais être) répartis également. Il y aura toujours des individus qui gagneront moins que les autres, voire même des individus qui y perdent en termes absolus. Mais à qui peuvent-ils "demander des réparations" ? Seulement à leurs gouvernements nationaux parce que c’est de cette façon que le monde est politique organisé. Donc les gouvernements nationaux ont à s’engager dans des opérations (…) pour régler les effets pervers de la mondialisation. Et c’est quelque chose qu’ils n’ont pas su bien faire, parce qu’ils étaient convaincus que les richesses finiraient par ruisseler (trickle-down) des plus riches vers le reste de la population. Nous savons que ce n’est pas le cas.

C’est facile peut-être à dire avec le recul, mais ils auraient pu appeler à des pactes commerciaux qui auraient accordé plus attention aux standards des travailleurs plutôt qu’à la protection des droits de propriété intellectuelle et aux brevets. La nature biaisée de ces traités reflétaient évidemment la relation de pouvoir qui existe au niveau domestique et même mondial entre le capital et le travail. En d’autres termes, nous devrions avoir plus d’OIT et moins de MIGA et d’OMC. Les pays riches, surtout les Etats-Unis, auraient pu prêter plus d’attention à la qualité de l’éducation et essayer non seulement de rendre plus égal l’accès aux meilleures écoles, mais aussi de faire en sorte que les écoles publiques soient d’aussi bonne qualité que les écoles privées. Vous pouvez dire que c’est une politique désirable en soi, qui a peu à voir avec la mondialisation. Je suis d’accord, mais je pense aussi qu’elle aurait réduit le nombre de "perdants", parce qu’elle aurait permis à une plus grande part de la population de tirer un bénéfice de la mondialisation. (…)

Cela a toujours été une erreur de relier tout le soutien qu’a trouvé Trump au racisme et à la misogynie. En faisant cela, on commet deux erreurs : premièrement, ignorer cette partie de la population au motif que leur racisme ou leur misogynie les rend imperméables à tout argumentation rationnelle ; et, deuxièmement, minimiser les facteurs économiques, ce qui ne peut que nous amener à échouer lorsqu’il s’agit de proposer un quelconque changement en matière de politique économique. L’idée selon laquelle le nativisme a été le seul responsable de l’essor du populisme d’extrême-droite aux Etats-Unis et l’idée partagée par certains selon laquelle les "perdants" des pays riches ne devraient pas se plaindre au motif que leur situation est meilleure que celle des travailleurs chinois sont juste deux mauvaises réponses à un réel problème. »

Les forces qui réduisent les inégalités


« Je distingue les forces qui réduisent les inégalités entre celles qui sont "malignes" et celles qui sont "bénignes". La principale force maligne dans l’ère moderne a été la guerre. Elle a réduit les inégalités, non seulement via la destruction d’actifs physiques, mais aussi via la hausse d’impôts nécessaire pour maintenir l’effort de guerre et lever une armée. Le rôle de la guerre à cet égard est assez bien connu.

Les forces bénignes qui ont réduit les inégalités dans les pays riches que ce soit dans les décennies qui suivent le New Deal ou bien au cours des années quatre-vingt ont été l’éducation de masse, les syndicats, les partis politiques socialistes, les taux d’imposition élevés, les revenus de transfert, mais aussi le progrès technique lorsqu’il favorisa les pauvres, par exemple lorsqu’il bénéficia davantage aux travailleurs les moins qualifiés qu’aux travailleurs les plus qualifiés.

Je ne pense pas que beaucoup de ces forces vont continuer d’être à l’œuvre dans un futur proche. Par exemple, les syndicats ont été décimés, pas seulement par la réglementation anti-travail, mais aussi par le passage d’une économie industrielle où de très nombreux travailleurs se retrouvaient ensemble dans le même lieu (le fameux "fordisme") à une économie tertiarisée avec des travailleurs qui sont plus hétérogènes en termes de compétences et qui travaillent dans des unités de plus petite taille. L’éducation de masse ne va pas non plus jouer le même rôle que par le passé. Ce fut une force égalisatrice lorsque les pays riches passèrent d’environ 6 ou 7 ans d’éducation en moyenne à 13 ans, mais ce sera difficile de faire passer la durée moyenne d’éducation à 20 ans. Donc c’est la qualité de l’éducation, plutôt que l’éducation de masse, qui devient cruciale. Finalement, je ne pense pas qu’une hausse des impôts et des revenus de transfert soit acceptée par la majorité de l’électorat, notamment parce que les générations actuelles portent un regard plus sceptique quant à la capacité du gouvernement à utiliser efficacement son Budget.

C’est pour ces diverses raisons que je crois que les forces bénignes clés qui peuvent réduire les inégalités à l’avenir reposeront une égalisation des dotations. Cela signifie tout d’abord un meilleur accès à une éducation de meilleure qualité pour tous, de façon à ce que les rendements de l’éducation soient plus égaux, mais aussi ce que j’appelle une "déconcentration" de la propriété du capital. Celle-ci implique notamment des incitations fiscales pour promouvoir une propriété plus large du capital (…). Si les écarts de salaires déclinent et si la répartition du revenu du capital devient plus égale, alors vous pouvez atteindre des résultats relativement égaux, même sans faire plus grandement intervenir le gouvernement dans la redistribution du revenu courant. Si cela n’est pas fait, le danger est qu’avec la répartition très asymétrique de la propriété qui existe aujourd’hui dans tous les pays riches, toute hausse de la part du revenu national rémunérant le capital va directement se traduire par une hausse des inégalités de revenu interpersonnelles. Auquel cas, soit vous laissez les inégalités s’aggraver, soit vous augmentez la redistribution du revenu courant, alors même qu’il n’y a plus d’appétit politique pour cette dernière. Vous vous retrouvez alors sans instrument pour compenser la hausse des inégalités. (…) »

Les liens entre inégalités et conflits internationaux


« Il y a bien sûr presque autant de théories expliquant la Première Guerre mondiale que de théories expliquant la chute de l’Empire romain. La théorie impérialiste fut l’une des premières puisqu’elle fut en partie formulée avant même le début du conflit et en partie lors de ce dernier ou immédiatement après ce dernier. Je la trouve convaincante parce qu’elle place les forces économiques avant les autres, notamment les forces politique et militaire, si bien qu’elle est cohérente avec ce que je tends à croire en général (la priorité à l’économie) et surtout avec ce qui était dans les esprit à l’époque. Cette époque, disons de 1870 à 1914, était similaire à la nôtre, une époque de progrès technique intense et de commercialisation massive (ou vous pourriez parler de "marchandisation") du travail, de la terre, etc., couplés à la mondialisation. (…)

Si on la résume au maximum, la thèse d’Hobson-Lénine affirme que de fortes inégalités domestiques se sont traduites par un manque de demande insuffisance domestique (parce que la propension marginale à consommer des riches est plus faible que celle des pauvres) et par un excès d’épargne en quête d’opportunités d’investissement qu’il ne trouva que dans les territoires d’outre-mer. Ensuite, de façon à protéger leur capital, qu’il soit directement investi ici ou sous la forme d’obligations publiques, les capitalistes s’appuyèrent sur les ressources militaires de leurs pays. Nous avons vu beaucoup faire usage de la force pour obtenir le remboursement des dettes (la "diplomatie de la canonnière") en Tunisie, en Egypte, au Venezuela ou, pire, pour directement contrôler les territoires, c’est-à-dire créer des colonies. Comme Hobson l’écrit au tournant du vingtième siècle, "les investisseurs tendent à œuvrer pour l’annexion politique des pays qui contiennent leurs investissements".

Chaque grande puissance au dix-neuvième siècle ou au début du vingtième siècle a agi ainsi : non seulement l’Angleterre et la France, mais aussi l’Allemagne, la Russie et les Etats-Unis. L’Empire austro-hongrois fit de même, si ce n’est qu’il le fit en Europe. C’est cette concurrence pour la conquête des territoires (en ressources et en travail bon marché) à travers le monde ou pour paraphraser Taylor, "pour la maîtrise du monde", qui mena à la Première Guerre mondiale.

La partie importante de la théorie montre comment le conflit international peut être provoqué par des forces purement domestiques. C’est pourquoi j’en parle dans le contexte des vagues de Kuznets (Kuznets waves) : de fortes inégalités déclenchèrent (indirectement) les forces malignes de la guerre qui finirent par réduire les inégalités. C’est l’enseignement utile à rappeler aujourd’hui et à l’avenir. Ce n’est pas un quelconque impérialisme aveugle "du sang et du sol" qui est souvent à l’origine du conflit, mais un impérialisme qui répond aux intérêts bien définis de certaines classes, qui utilisent alors le pouvoir étatique pour poursuivre ces intérêts.

(…) Il y a d’innombrables exemples où intérêts économiques jouent un rôle clé dans l’éclatement des conflits, que ce soit les conquêtes militaires dans les mondes antiques et médiévaux qui étaient motivés par le désir d’avoir du travail bon marché à travers l’esclavage ou encore la colère des industriels du sucre des Etats-Unis lors de la vague de nationalisations à Cuba qui gela les relations politiques entre les deux pays pendant plus d’un demi-siècle. Donc, il n’est pas difficile d’affirmer que les intérêts économiques se tiennent souvent derrière les décisions de politique étrangère : nous pouvons le voir pratiquement tous les jours en ce moment lorsque l’on entend ce que Trump et les personnes qui l’entourent sont susceptibles de faire non en fonction de leurs propres intérêts économiques. Et nous pouvons ensuite facilement partir de ces intérêts économiques pour montrer qu’ils deviennent souvent plus aigus dans un contexte de fortes inégalités, simplement parce que les enjeux sont plus élevés. (…)

Il serait simpliste de dire que les inégalités de revenu ou de patrimoine sont les seules à déclencher le chaos. Comme je l’ai affirmé dans mon livre, les inégalités sont l’un des divers facteurs qui favorisent les conflits, c’est le contexte dans lequel l’économie et la politique fonctionnent. Les inégalités rendent les conflits, tant domestiques qu’internationaux, plus violents et l’on ne doit pas oublier que créer un conflit étranger pour mieux masquer le conflit domestique est une tactique qui s’est révélée très efficace par le passé et qui reste très utilisée. (…) »

Branko Milanovic, entretien sur le site New Republic, 20 décembre 2016. Traduit par Martin Anota

lundi 26 décembre 2016

Les liens de la semaine

Autour des sciences économiques


Croissance, fluctuations et crises

  • L’innovation est-elle vraiment destructrice ? (D'un champ l'autre)
  • Au troisième trimestre 2016, le pouvoir d'achat des ménages accélère (INSEE)
  • Donald Trump hérite d’une économie redevenue tonique (Le Monde)
  • Brexit : la croissance britannique résiste mieux que prévu (Le Monde)
  • L’économie japonaise espère profiter de "l’effet Trump" (Le Monde)
  • La nostalgie de l'emploi industriel (Philippe Waechter)


GRAPHIQUE Le produit intérieur brut français et ses composantes



source : INSEE (2016)

Environnement et ressources naturelles

  • L’alerte rouge chinoise sur la carte mondiale de la pollution (Le Monde)
  • Pourquoi si peu de réactions face à la pollution de l’air ? (The Conversation)


Démographie et immigration


Monnaie et finance

  • Absence de nouveaux billets : la démonétisation dégénère au Venezuela (La Tribune)
  • Vent de panique en Bourse sur Monte Paschi (La Tribune)
  • Flop de l'appel aux marchés de Monte Paschi, un bail-out inévitable (La Tribune)
  • Monte dei Paschi, Deutsche Bank : un soulagement qui ne résout rien (La Tribune)
  • Subprimes : Deutsche Bank et le Credit Suisse annoncent un accord avec la justice américaine (La Tribune)
  • L’Irlande, paradis fiscal (Denis Clerc)


Autour de Trump

  • Donald Trump, le nouveau Reagan de la Bourse (Le Monde)
  • Trump nomme Carl Icahn, partisan de la dérégulation...pour réguler l'économie (La Tribune)
  • Le succès de la politique économique de Trump dépend de l'Allemagne, de la Chine et du Japon (Project Syndicate)
  • La force mondiale de Trump (Project Syndicate)
  • L'élection de Trump, d'abord due aux erreurs de Clinton (Michael Boskin)


Réformes structurelles

  • France, un déclin irréversible face à l’Allemagne ? (Télos)
  • Hausse du taux de marge : stop ou encore ? (La Tribune)
  • Hollande, la malchance jusqu'au bout ? (La Tribune)
  • La droite n’aurait-elle rien de plus sérieux à proposer qu’une politique obéissant à la même inspiration que celle de Laval en 1935 ? (Henri Guaino)


Politique budgétaire et dette publique

  • La dette publique française en baisse de 0,9 point au troisième trimestre (Le Monde)
  • Grèce : l'accord sur l'allègement de la dette sera débloqué en janvier (La Tribune)
  • La crise perpétuelle de la Grèce (Yanis Varoufakis)



GRAPHIQUE Dette au sens de Maastricht des administrations publiques en France (en %)



source : INSEE (2016)

Commerce international

  • Commerce extérieur : une autre explication à la déroute française (La Tribune)
  • Apple envisagerait de produire des iPhone en Inde pour mieux les vendre (La Tribune)
  • La démondialisation sera-t-il le mot de 2017 ? (Philippe Waechter)
  • La mondialisation, ça compte pour d'Uber! (Fabien Candau)
  • "La mondialisation est basée sur la connaissance, elle va s’accélérer grâce aux nouvelles technologies" (Richard Baldwin)
  • Mesurer l’impact des barrières commerciales sur les exportations (Banque de France)


Finance internationale

  • La Chine n’est plus le premier créditeur des Etats-Unis (Le Monde)
  • Les effets des IDE sur la croissance des pays en développement : le rôle de la qualité institutionnelle (Banque de France)


Intégration européenne

  • France-Allemagne, un couple déséquilibré condamné à s’entendre (Le Monde)
  • L’Europe selon le Conseil allemand des "Sages" (Télos)


Inégalités et justice sociale


GRAPHIQUE Le taux de pauvreté en France (en %)

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source : Observatoire des inégalités (2016)

Travail, emploi, chômage

  • Le smic augmentera de 0,93 % en 2017, sans "coup de pouce" (Le Monde)
  • La durée hebdomadaire habituelle du travail atteint 39,3 heures (La Tribune)
  • Quand la courbe du chômage s’inverse enfin (Alter éco plus)
  • Assurance-chômage : la France est-elle vraiment plus généreuse que les autres ? (La Tribune)
  • Flexibilité : des contrats précaires surtout pour les jeunes (Alter éco plus)
  • A la fin de 2015, près d’un salarié sur cinq est cadre (Le Monde)
  • Mauvaises nouvelles pour les travailleurs américains (Joseph Stiglitz)
  • Que faire quand les robots prennent votre job (Financial Times)





lire la précédente revue de presse

vendredi 23 décembre 2016

Le coût d’une mondialisation survendue



« (…) L’affaiblissement du commerce mondial, pense-t-on, constitue une tendance négative qu’il faudrait corriger. Mais cette idée est, au mieux, simpliste.

Le problème tient à la mauvaise compréhension des facteurs qui sont à l’origine de la croissance des échanges au cours des dernières décennies. Certes, il y a eu des efforts pour saisir l’actuel ralentissement. Les dernières Perspectives de l’économie mondiale lui dévouent par exemple tout un chapitre. Mais aucune nouvelle barrière à l’échange significative n’a té identifiée. En fait, le FMI estime que les trois quarts du ralentissement de la croissance des échanges s’expliquent par la "faiblesse globale de l’activité économique", en particulier de l’investissement. Le Fonds affirme que "le ralentissement de la libéralisation commerciale et le récent essor du protectionnisme" ont pu jouer un rôle, même s’il n’est pas quantifiable. Même s’il ne comprend pas clairement ce qui explique les tendances courantes, le rapport du FMI appelle à des actions pour raviver le "cercle vertueux du commerce et de la croissance". La foi dans le commerce est manifestement puissante.

Mais la foi est une partie du problème. Une croyance aveugle dans la mondialisation a poussé beaucoup à la survendre, en suscitant des attentes vis-à-vis de la libéralisation du commerce bien difficiles à satisfaire. Lorsqu’il est devenu manifeste que ces attentes n’étaient pas satisfaites, beaucoup se sentirent dupés et rejetèrent le libre-échange.

Je ne dis pas qu’il n’y a aucun argument empirique en faveur de la libéralisation des échanges. Le démantèlement des barrières à l’échange a permis à des pays de commencer à se spécialiser dans des secteurs dans lesquels ils étaient les plus productifs, ce qui accéléra leur croissance économique et accrut les niveaux de vie de chacun. Et, en effet, entre les années cinquante et les années quatre-vingt, le processus d’élimination des grandes barrières à l’échange qui avaient été érigées durant la Seconde Guerre mondiale généra de larges gains.

Mais ces gains finirent par s’essouffler. La théorie économique indique que les gains que l’on tire de la réduction des barrières à l’échange déclinent à mesure que ces barrières s’affaiblissent. Donc il ne doit pas être surprenant de voir que, au début des années quatre-vingt-dix, lorsque les tarifs douaniers et autres barrières à l’échange avaient déjà atteint de très faibles niveaux, les bénéfices traditionnels de la libéralisation commerciale avaient largement été épuisés. Eliminer ce qui restait des barrières restèrent n’aurait pas eu beaucoup d’effets.

Ce qui a par contre eu un profond impact fut un boom des prix des matières premières long de deux décennies. Les prix élevés permirent aux exportateurs de matières premières d’importer plus et de poursuivre des politiques propices à leur croissance économique, une aubaine pour la croissance mondiale. En outre, parce que les matières premières représentent une large part du commerce mondial, la hausse de leurs prix stimula la valeur totale de ce dernier.

Plutôt que de faire savoir le rôle que les prix des matières premières ont pu jouer dans le commerce et la croissance économique au début des années deux mille, la plupart des économistes et des politiciens attribuèrent ces tendances positives aux politiques de libéralisation des échanges. En faisant cela, ils renforcèrent l’idée que l’"hyper-mondialisation" était la clé pour que chacun obtienne de larges gains. Mais la croissance alimentée par les prix de matières premières élevés, à la différence de celle qui fut alimentée par le démantèlement des barrières à l’échange, provoqua un déclin des niveaux de vie dans les pays avancés qui importaient des matières premières, parce qu’elle réduisit le pouvoir d’achat des travailleurs. Aucun politicien ne fit cette distinction. Donc lorsque les travailleurs des pays avancés virent leur situation économique se détériorer, ils conclurent que la mondialisation était le problème.

Le rôle que les matières premières ont pu jouer pour expliquer les récentes difficultés des travailleurs des pays avancés se reflète dans les différences que l’on observe dans ce que les résidents des Etats-Unis et d’Europe ont pu respectivement vivre. Parce que les Etats-Unis produisent une grande partie du pétrole et du gaz qu’ils consomment, la hausse des prix des matières premières a eu un moindre impact sur l’économie domestique que dans les pays européens.

Mais, pour les travailleurs pris individuellement, l’impact de la hausse des prix des matières premières fut plus fort aux Etats-Unis (et non pas moindre, parce que, en Europe, avec les taxes élevées sur les ventes, un doublement des prix du pétrole brut ne se traduisit que par une hausse modeste des prix à la pompe). Aux Etats-Unis, seuls les producteurs de pétrole et un petit nombre de travailleurs dans ce secteur trouvèrent un profit à ce que les prix du pétrole soient élevés.

Un niveau élevé des prix des matières premières (en particulier du pétrole) créa l’illusion de richesse pour les Etats-Unis, qui, à la différence des pays européens, ne ressentirent pas la nécessité d’accroître ses exportations manufacturières pour équilibrer les comptes extérieurs. Donc les Etats-Unis laissèrent leur secteur manufacturier stagner, comme son solde externe se détériora. Par conséquent, les travailleurs américains se retrouvèrent pressés des deux côtés.

Tout cela survint à peu près à l’instant même où l’accord de l’ALENA était mis en œuvre. Même si la plupart des études montrèrent que les destructions nettes d’emplois dues à l’ALENA furent limitées, celui-ci suscita l’impression que les accords de libre-échange (et la mondialisation en général) étaient un marché de dupe pour les travailleurs américains.

Lorsque la crise financière mondiale éclata en 2008, détruisant la valeur des logements qui avaient permis à ces travailleurs de se sentir riches, ce sont les travailleurs américains qui en supportèrent le coût. Cela créa une ouverture pour des démagogues comme le candidat républicain à la présidence américaine Donald Trump qui gagnent en popularité en promettant la prospérité pour tous grâce au protectionnisme.

Parce qu’elles ont mal compris les causes de l’extraordinaire croissance du commerce au cours des dernières décennies, les élites politiques survendirent la mondialisation. Lorsque l’on voit le fossé entre leurs promesses (explicites et autres) et ce que virent effectivement de nombreux travailleurs, l’actuelle réaction contre l’ouverture commerciale ne doit pas nous surprendre.

Mais il y a de bonnes nouvelles : si le déclin du volume des échanges s’explique par la baisse des prix des matières premières, cela va largement bénéficier aux travailleurs des pays avancés. Peut-être que cela suffira pour que les pressions en faveur de l’instauration de barrières à l’échange bien peu utiles retombent. »

Daniel Gros, « The cost of overhyping globalization », 7 octobre 2016. Traduit par Martin Anota

mercredi 21 décembre 2016

La croissance mondiale entre 2013 et 2016

GRAPHIQUE Les contributions à la croissance du PIB mondial (en points de %)

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note : Les estimations se basent sur 57 économies représentant ensemble 83 % du PIB mondial

source : The Economist (2016)

Cinq facteurs clés pour 2017

« Le résumé de fin d’année est plus difficile que d’habitude cette année ! Voici quels seront selon moi les cinq facteurs qui joueront un rôle clé pendant l'année 2017.

Il y aura une poursuite de l’incertitude relativement aux politiques qui seront adoptées aux Etats-Unis par l’administration Trump. La raison ? Nous ne savons pas ce qu’il va proposer, parce qu’il a dit des choses tellement contradictoires, et que nous ne savons pas quelle résistance il rencontrera au Congrès.

Le dollar va s’apprécier et les déficits commerciaux des Etats-Unis vont se creuser. Pourquoi ? Parce que la hausse des taux d’intérêt américains va continuer de rendre les actifs en dollars plus attractifs aux yeux des investisseurs financiers internationaux. Une nouvelle combinaison (policy-mix) entre la politique monétaire et la politique budgétaire, qui rappelle celle que l’on a observée au début des années quatre-vingt, va contribuer à cette tendance.

Certains pays émergents, en particulier ceux qui dépendent des exportations de matières premières et/ou qui ont une dette libellée en dollars, vont rencontrer des difficultés. La raison ? Leur ratio de service de la dette va s’aggraver, parce que leurs obligations en matière de service de la dette sont à la hausse, tandis que leurs recettes à l’exportation libellées en dollars s’affaiblissent.

La Chine est forcée de choisir entre, d’un côté, l’arrêt de la dépréciation du renminbi et, de l’autre, une poursuite de l’internationalisation de sa devise. La raison ? Les contrôles sur les sorties de capitaux peuvent être utilisés pour ralentir la dépréciation qui s’explique par les fondamentaux, mais ils impliquent de suspendre le projet d’internationalisation du renminbi le temps où ils seront en place.

La possible fin d’une période de sept décennies au cours de laquelle l’économie mondiale a progressé vers un ordre international libéral sous l’impulsion des Etats-Unis. Les raisons ? Le commerce mondial a cessé de s’accroître relativement au PIB mondial depuis 2008. Cela s’explique en partie par le fait que nous n’avons pas eu de nouveaux accords commerciaux majeurs. En outre, le nouveau Président des Etats-Unis semble explicitement rejeter les idées clés de la mondialisation, des valeurs libérales et du leadership américain. Des forces politiques nationales analogues connaissent aussi un essor dans d’autres pays, comme nous avons pu le voir par exemple avec le Brexit. »

Jeffrey Frankel, « Five key factors for 2017? », in Econbrowser (blog), 21 décembre 2016. Traduit par Martin Anota

mardi 20 décembre 2016

Pourquoi l’économie chinoise peut croître conformément au plan

« Le treizième plan quinquennal que les autorités chinoises ont adopté trace leur stratégie économique pour la période 2016-2020. L’un de leurs objectifs consiste à doubler le PIB et les revenus moyens des ménages ruraux et urbains par rapport à leurs niveaux de 2010.

Pour être atteintes, ces cibles nécessiteraient que la croissance chinoise se maintienne en moyenne à un taux annuel d’au moins 6,5 % durant les cinq prochaines années. Ce rythme a beau être significativement plus lent que la croissance annuelle de 9,7 % que le pays a connu en moyenne depuis 1979, il reste indéniablement rapide au regard des normes internationales. Dans la mesure où la croissance chinoise n’a pas cessé de ralentir chaque trimestre depuis le début de l’année 2010, certains ont mis en doute qu’une croissance de 6,5 % puisse être atteinte.

La croissance économie résulte des hausses de la productivité du travail provoquées par les avancées technologiques et la montée en gamme de l’industrie. Les pays à haut revenu, qui ont la plus forte productivité, doivent tirer leurs gains de productivité des avancées technologiques et organisationnelles ; par conséquent, leur taux de croissance est typiquement d’environ 3 % par an. Les pays en développement, cependant, ont la possibilité d’avoir une croissance de la productivité et donc du PIB plus rapide, en important la technologie des pays développés. Bref, ils peuvent bénéficier des avantages qu’il y a à être les derniers à se développer ; c’est précisément ce que fit la Chine.

L’économie chinoise a su poursuivre son rattrapage sur les pays développés au cours des 36 dernières années. Il est naturel de se demander si elle pourra continuer de bénéficier de ce processus. Certains économistes croient qu’elle a atteint ses limites. En utilisant les données historiques compilées par l’historien économique Angus Maddison, ils suggèrent que d’autres pays est-asiatiques ont vu leur croissance économique ralentir après que leur PIB par tête ait atteint environ 11.000 dollars (PPA, aux prix de 1990) ou 17.000 dollars (PPA, aux prix de 2005). Par exemple, cinq ans après avoir atteint ce niveau, le Japon a vu sa croissance ralentir et atteindre le rythme annuel moyen de 3,6 %. En Corée du Sud, la croissance a chuté à 4,8 %. A Hong Kong, elle a ralenti à 5,8 %. Etant donné que l’on prévoit que la Chine va atteindre ce seuil à un certain moment au cours de cette année, beaucoup croient que sa croissance annuelle moyenne au cours des cinq prochaines années chutera bien en-deçà de 7 %.

Je ne suis pas d’accord avec cette analyse. Ce qu’elle échoue à prendre en compte, c’est le fait que les pays développés ne sont pas assis les bras croisés ; ils poursuivent leur croissance et leurs avancées technologiques. Et cela crée des opportunités pour les pays en développement en termes d’apprentissage.

Ceux qui prédisent un ralentissement de la croissance chinoise ont raison de regarder son niveau de PIB par tête, qui reflète sa productivité du travail moyenne et donc le niveau de son avancée technique et industrielle. Mais le meilleur indicateur du potentiel de croissance de la Chine n’est pas son PIB par tête relativement à un certain seuil arbitraire ; c’est la différence en termes de PIB par tête entre la Chine et les Etats-Unis, l’économie la plus avancée au monde. Et relativement à cette mesure, la Chine a une large marge pour son expansion.

Quand le Japon a franchi le seuil de 11.000 dollars en 1972, son niveau de PIB par tête représentait 72 % de celui des Etats-Unis. Quand Taïwan a franchi ce seuil en 1992, son PIB par tête était de 48 % de celui des Etats-Unis. Le PIB par tête de la Chine est actuellement égal à environ 30 % de celui des Etats-Unis. En 2008, la dernière année pour laquelle Maddison a fourni des chiffres avant qu’il ne meurt en 2010, le PIB par tête de la Chine représentait 21 % de celui des Etats-Unis. En examinant comment les autres économies est-asiatiques ont réalisé leurs performances économiques lorsqu’elles étaient à ce même niveau relativement aux Etats-Unis, nous pouvons estimer le potentiel de croissance de la Chine.

Le PIB par tête du Japon représentait 21 % de celui des Etats-Unis en 1951, et au cours des 20 années qui ont suivi, son PIB a augmenté à un rythme annuel moyen de 9,2 % par an. Au cours des deux décennies qui ont suivi l’instant où Singapour a atteint ce niveau en 1967, son PIB a augmenté à un rythme moyen de 8,6 % par an. Et l’histoire est la même pour Taiwan, Hong Kong et la Corée du Sud ; au cours des deux décennies qui ont suivi l’instant où leur PIB par tête a atteint 21 % de celui des Etats-Unis, ces économistes ont connu une croissance annuelle moyenne d’environ 8 %. Il n’y a pas de raison de ne pas croire que la Chine ait pas le potentiel pour faire de même jusqu’à 2018.

L’actuel ralentissement de la croissance chinoise résulte de facteurs externes et cycliques, pas de quelque limite naturelle. La Chine a souffert des contrecoups de la crise financière mondiale de 2008 et du freinage des exportations. Entre 1979 et 2013, la croissance annuelle des exportations s’est élevée à 16,8 %. En 2014, elle a chuté à 6,1 % ; en 2015, elle devint négative en atteignant -1,8 %.

Ce frein externe risque de continuer de s’exercer (…). En effet, comme le Japon à partir de 1991, une grande partie du monde développé risque de connaître des décennies perdues.

Pour atteindre ses objectifs en matière de croissance, la Chine va devoir s’appuyer sur la demande domestique, notamment l’investissement et la consommation. Heureusement, elle a une grande marge dans ces deux domaines. A la différence des pays développés, qui ont souvent des difficultés à trouver des opportunités d’investissements productifs, la Chine peut continuer de développer ses infrastructures, à poursuivre ses efforts d’urbanisation, d’améliorer sa gestion environnementale et de soutenir ses industries de haute technologie. Et, à la différence de plusieurs autres pays en développement, la Chine a une ample marge de manœuvre budgétaire, une forte épargne des ménages et des réserves de change pour financer de tels investissements. Les investissements vont générer les emplois, le revenu des ménages et la consommation.

Par conséquent, même si les conditions externes ne s’améliorent pas, atteindre une croissance d’au moins 6,5 % est bien à la portée de la Chine. Si c’est effectivement le cas, le pays continuera d’être le premier moteur de l’économie mondiale, en contribuant à environ un tiers de la croissance mondiale jusqu’à au moins 2020. »

Justin Yifu Lin, « Why China can grow according to plan », 25 mars 2016. Traduit par Martin Anota



aller plus loin...

« La croissance, la convergence et la singularité chinoise »

« Eviter la trappe à revenu intermédiaire »

dimanche 18 décembre 2016

Les liens de la semaine

Autour des sciences économiques



Croissance, fluctuations et crises


Environnement et ressources naturelles

  • OPEP : le baril de pétrole sur la voie des 60 dollars (Le Monde)
  • Non, le pic de pollution n’est pas venu des centrales à charbon allemandes (Le Monde)
  • Méthane dans l’atmosphère : le bétail qui change tout (Libération)
  • De quoi dépend la croissance des émissions de CO2 du Monde ? (Patrick Artus)
  • En 2015, des événements climatiques ont été accentués par le réchauffement (Le Monde)
  • Trump démenti par la Nasa (Le Monde)
  • Analyse économique de l'Accord de Paris (Trésor)


FMI__nombre_total_de_migrants_en_pourcentage_de_la_population_mondiale.png

Migration

  • Quel est l’impact de l’immigration sur l’emploi et les salaires ? (D'un champ l'autre)
  • Une cuillerée de sucre. L’immigration de travailleurs hautement ou faiblement qualifiés fait augmenter les revenus et est très bénéfique pour les pays avancés (FMI)
  • Immigrés surqualifiés : les Etats-Unis perdent des milliards chaque année (La Tribune)
  • À quoi sert le Forum mondial sur la migration et le développement ? (The Conversation)


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Instabilité financière


Réglementation financière

  • Goldman Sachs et la Maison Blanche, une histoire d’allers-retours et d’intérêts bien compris (Le Monde)
  • "Panama papers" : huit mois après, les conséquences historiques du scandale (Le Monde)
  • Quel est le pire paradis fiscal du monde ? (La Tribune)
  • L’évasion fiscale, un sport très prisé avant 1914 (Christian Chavagneux)
  • Taxe sur les transactions financières : la hausse revotée à l'Assemblée ! (La Tribune)
  • Union bancaire: rompre le cercle vicieux (Télos)


Politiques conjoncturelles, réformes structurelles

  • Le bilan du quinquennat de François Hollande en dix graphiques (Alter éco plus)
  • France : les “bricolages” de politique économique ne marchent pas (Patrick Artus)
  • À quoi sert de baisser les impôts des entreprises si le besoin d’investissement est faible ou bien facilement financé ? (Patrick Artus)
  • Cinq propositions pour une croissance soutenable en Europe (OFCE)
  • Les politiques économiques qui devraient être coordonnées entre les pays de la zone euro le sont de moins en moins (Patrick Artus)
  • Que faire de l’excès d’épargne de la zone euro ? (Patrick Artus)
  • Pas d’amélioration de la situation économique ou politique si deux problèmes centraux ne sont pas résolus (Patrick Artus)
  • Le scénario désagréable pour les pays de l’OCDE (Patrick artus)


Politique budgétaire et dette publique

  • Grèce : Le ton monte entre l'Eurogroupe et le gouvernement (La Tribune)
  • L’impasse grecque (Télos)
  • Le FMI ne demande pas plus d’austérité à la Grèce (Maurice Obstfeld)
  • Grèce : faut-il croire le FMI dans son rejet de l'austérité ? (La Tribune)
  • Gare aux chocs budgétaires. Les gouvernements doivent gérer les risques liés aux dépenses et à l’endettement (FMI)
  • Faut-il davantage de dette publique dans la zone euro ? (Patrick Artus)
  • Que va-t-il se passer si les investisseurs commencent à anticiper qu’il peut y avoir défaut sur les dettes publiques? (Patrick Artus)
  • Une configuration dangereuse, présente : un taux d’endettement public élevé, des problèmes graves d’emploi pour les jeunes (Patrick Artus)


Politique monétaire

  • Qu'attendre de la Fed ce soir? (Philippe Waechter)
  • La politique de la Réserve fédérale américaine a-t-elle marché ? (La Tribune)
  • La Banque du Japon réfléchirait à un relèvement de ses taux (La Tribune)
  • Quelles sont les préférences des banques centrales au vu de leur comportement récent ? (Patrick Artus)
  • Pourquoi il est raisonnable de penser que la politique monétaire a peu d’effets sur l’économie autres que ceux qui passent par le taux de change ? (Patrick Artus)
  • A quoi sert la liquidité créée par la BCE ? (Patrick Artus)
  • Voit-on que la politique monétaire de la BCE dans la période récente a soutenu la croissance de la zone euro ? (Patrick Artus)
  • Les risques pris par la BCE (Patrick Artus)
  • Quand la BCE deviendra-t-elle prisonnière de sa politique, comme la Banque du Japon ? (Patrick Artus)
  • Et si la BCE faisait surtout de la politique ? (Patrick Artus)


Commerce international

  • Mesures anti-dumping : la Chine saisit l'OMC contre les Etats-Unis et l'UE (La Tribune)
  • Accords commerciaux : rien à regretter ! (Dani Rodrik)
  • Accord CETA : les mises en garde de la commission des droits de l’homme (Le Monde)
  • Pourquoi les exportateurs français ont-ils perdu des parts de marché ? (INSEE)
  • Les pays à revenu élevé devraient exporter des produits de qualité élevée (Patrick Artus)


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Le FMI dresse un bilan de la mondialisation

  • Remettre le commerce sur les rails. Il accroît la productivité, mais peut faire des exclus (Maurice Obstfeld)
  • Le nouveau visage de la mondialisation (FMI)
  • Dans la richesse et la pauvreté. Le commerce peut creuser les inégalités dans les pays en développement (FMI)
  • Ne réveillons pas les passions. La libéralisation du commerce est au point-mort, tant mieux ! (Paul Krugman)
  • Un nouveau concept... vieux comme le monde (Harold James)
  • La politique américaine devrait promouvoir la mondialisation en transformant les perdants en gagnants (Alan Blinder)
  • Sushi zoulou et autres espoirs. La mondialisation n’a guère profité à l’Afrique (FMI)


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Finance internationale

  • Comment le dollar a pris son envol face à l’euro (Le Monde)
  • Les pays d’Asie gèrent-ils aujourd’hui leurs taux de change en fonction des évolutions du renminbi ? (Patrick Artus)
  • D’où vient l’excédent extérieur de l’Allemagne et des Pays-Bas ? (Patrick Artus)
  • Le capital du Monde va peut-être être attiré vers les Etats-Unis, ce qui serait violemment inefficace (Patrick Artus)


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Intégration européenne

  • Seuls 26% des Français souhaitent revenir au franc (Denis Gouaux)
  • Abandonner l’euro, c’est faire le lit des nationalistes (Libération)


Inégalités, stratification sociale


GRAPHIQUE Rapport interdécile : rapport du revenu minimal des 10 % les plus riche sur le revenu maximal des 10 % les plus pauvres

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source : Observatoire des inégalités (2016)

Redistribution et justice sociale


Scolarité, inégalités scolaires

  • Le niveau des diplômes a-t-il baissé en France ? Pas si simple… (Le Monde)
  • Quand les institutions jouent les pompiers pyromanes. La mixité sociale dans les collèges (Métropolitiques)
  • Collèges privés : une ségrégation sociale à la hausse (Xavier Molénat)
  • Comment le terme « communautarisme » piège l’institution scolaire (The Conversation)


Travail, emploi, chômage

  • 157.000 emplois créés en France en 2016 ! (La Tribune)
  • Le Smic a-t-il plus augmenté sous Sarkozy que sous Hollande ? (La Tribune)
  • Salaires : les pays émergents décélèrent (Le Monde)
  • Discrimination à l'embauche : un "testing" aux résultats accablants (La Tribune)
  • Quelle politique pour réduire la segmentation du marché du travail ? (Banque de France)
  • Baisser les contributions sociales employeurs, oui, mais comment: ciblage ou dévaluation fiscale? (Gilbert Cette)
  • L’inversion de la courbe du temps de travail ou la fin du droit à la paresse (The Conversation)


GRAPHIQUE L’économie française créerait 70 000 emplois au premier semestre 2017 et le chômage reculerait légèrement à 9,8 % mi-2017

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source : INSEE (2016)

Science politique





lire la précédente revue de presse

samedi 17 décembre 2016

La subversion méthodologique de Thomas Schelling



« Thomas Schelling est mort à 95 ans le 13 décembre 2016.

A une époque où la théorie économique devenait en quelque sorte une branche des mathématiques appliquées, il réussit à obtenir de profondes intuitions concernant un large éventail de phénomènes en s’appuyant seulement sur une observation fine des choses, un raisonnement précis et des modèles simples qui pouvaient être facilement décrits, mais qui possédaient des propriétés complexes et surprenantes.

Cela a trouvé un large écho. Mais son travail se caractérisait aussi par le fait qu’il tenait peu rigueur des normes méthodologiques dans sa profession. Cela lui permit de générer un nouveau savoir avec une grande liberté et d’apporter des innovations méthodologiques qui ont pu finir par être plus décisives que ses intuitions par rapport à la vie économique et sociale.

Considérons, par exemple, son fameux modèle du "damier" des voisinages autocréateurs, qui fut tout d’abord introduit dans un mémorandum en 1969, précisé dans un article en 1971, puis dans son livre Micromotives and Macrobehavior publié en 1978. Ce modèle est suffisamment simple pour être décrit littéralement en deux paragraphes, mais il a des propriétés qui sont extrêmement difficiles à déduire analytiquement. Il constitue également l’un des tous premiers modèles par informatique, il met en évidence quelques limites de l’approche de l’équilibre de la théorie économique et il continue d’aiguillonner la recherche empirique sur la ségrégation résidentielle.

Voici le modèle. Il y a un ensemble d’individus partitionnés en deux groupes (…). Chaque individu occupe un carré sur un damier et il a des préférences à propos de la composition de son voisinage. Le voisinage est ici composé (au maximum) de huit carrés adjacents. Chaque personne n’est pas insatisfaite à l’idée que son groupe soit minoritaire dans son quartier tant que le statut de minorité n’est pas trop extrême. Plus précisément, chacun désire qu’au minimum un tiers de ses voisins appartiennent à son propre groupe.

Initialement, supposons qu’il y ait 80 individus, disposés dans un ensemble de cases parfaitement intégré du damier, avec les quatre coins inoccupés. Ensuite, chaque individu au centre a dans son entourage immédiat autant de personnes appartenant à son propre groupe qu’au second groupe, si bien que chacun est satisfait. Ceux qui sont sur les bords sont dans une situation légèrement différente, mais même ici chaque individu a un voisinage dans lequel au moins un tiers des résidents appartiennent à leur propre groupe, si bien que chacun y est également satisfait.

Maintenant supposons que nous retirions au hasard vingt individus et que nous replacions cinq d’entre eux dans des logements inoccupés, également au hasard. Cette perturbation va rendre certains individus insatisfaits. Maintenant, choisissez l’un de ces insatisfaits et placez-le dans un endroit où il sera satisfait. Notez que cela va affecter deux autres types individus : ceux qui étaient précédemment les voisins des individus qui sont partis et ceux qui ont un nouveau voisin. Certains ne vont pas être affectés par le déménagement, d’autres peuvent gagner en satisfaction et d’autres risquent de devenir insatisfaits.

Aussi longtemps qu’il n’y a personne d’insatisfait sur le damier, vous répétez le processus que l’on vient de décrire : prenez un pion au hasard et déplacez-le à une case où il est satisfait. A quoi ressemble le damier lorsque plus personne ne veut se déplacer ?

Schelling a constaté qu’indépendamment de la fréquence avec laquelle ce processus se répéte, le résultat sera une forte ségrégation spatiale. Même si l’intégration parfaire est clairement une issue possible du processus dynamique que nous venons de décrire, elle est impossible à obtenir une fois que le système a été perturbé. Les préférences supposées sont suffisamment tolérantes pour être cohérentes avec l’intégration, mais les choix décentralisés, non coordonnés, que réalisent les individus fragilisent l’intégration et rendent la ségrégation extrêmement stable. Voici comment Schelling résuma son intuition :

"Les gens qui ont à choisir entre des extrêmes polarisés (…) vont souvent renforcer la polarisation à l’issue de leur choix. En agissant ainsi, ils ne démontrent pas qu’ils préfèrent la ségrégation, mais seulement que, si la ségrégation existe et qu’ils ont à choisir entre des associations exclusives, les gens choisissent les environnements qui leur sont les plus semblables."

Nous pouvons changer les paramètres du modèle, notamment la taille de la population, sa densité, les préférences à propos de la composition du voisinage et nous voyons que le résultat de Schelling est robuste. Et pour les raisons discutées dans cet essai, le seul raisonnement en termes d’équilibres ne peut être utilisé pour tomber sur ce résultat.

Nous pouvons également trouver un type de contribution très différent, mais qui a pourtant d’importantes implications méthodologiques, dans le classique La Stratégie du conflit (The Strategy of Conflict) de Schelling paru en 1960. Dedans, il considère la valeur adaptative qu’il y a à se prétendre irrationnel de façon à faires des menaces ou des promesses crédibles.

Comment pouvons-nous nous engager à l’avance à commettre un acte que l’on préférerait en fait ne pas avoir à réaliser, de façon à ce que notre engagement puisse dissuader l’autre participant ? La personne à l’origine de la menace peut bien sûr bluffer, pour faire croire à l’autre que les coûts ou dommages qu’il pourrait subir seraient mineurs ou négatifs. Chose plus intéressante, celui qui est à l’origine de la menace peut prétendre qu’il croit lui-même que ses coûts seront faibles, si bien qu’il serait prêt à mettre sa menace à exécution. Ou peut-être qu’il peut prétendre être tellement motivé par la vengeance qu’il se fiche des dommages qu’il pourrait subit ; mais cette option est surtout disponible pour ceux qui sont vraiment motivés par la vengeance.

De même, dans les situations de négociations, "le négociateur sophistiqué peut avoir des difficultés à se montrer aussi obstiné qu’un homme réellement obstiné". Et face à une menace, il peut être profitable d’être réputé comme faisant preuve d’"une véritable ignorance, obstination ou incrédulité, puisque cela permettra de se montrer plus convaincant face à toute personne susceptible de lancer une menace".

Suite à trois articles classiques dans le même numéro du Journal of Economic Theory paru en 1982, toute une littérature en économie a observé les implications pour le comportement rationnel qu’il y a à interagir avec des personnes qui, avec une faible probabilité, sont susceptibles d’être irrationnelles. Alors que ces travaux se sont surtout focalisés à caractériser les réponses rationnelles à l’irrationalité, Schelling parle aussi des gains et il soulève la possibilité que les écarts par rapport à la rationalité puissent avoir une valeur adaptative.

Les implications méthodologiques de cette idée sont profondes, parce qu'elle remet en question la justification habituelle qu’il y a à supposer que les agents économiques sont en fait pleinement rationnels. Jack Hirshleifer a exploré les implications de cette idée dans un fabuleux article sur la valeur adaptative des émotions et Robert Frank a écrit un livre entier sur le sujet. Mais l’idée est là, cachée sous nos yeux, dans les parenthèses de Schelling.

Enfin, considérons le paradoxe du cambrioleur que Schelling décrit dans La Stratégie du conflit : "Si, en pleine nuit, je descends l’escalier de ma maison avec un revolver après avoir entendu un bruit au rez-de-chaussée et que je me retrouve nez-à-nez avec un cambrioleur qui a également un révolver dans ses mains, cela risque de se finir en un dénouement qu’aucun de nous deux ne désire. Même s’il préfère juste s’en aller tranquillement et que je désire qu’il en fasse ainsi, il y a un risque qu’il puisse penser que je veuille tirer sur celui et qu’il tire le premier. Pire, il y a un risque qu’il puisse penser que je pense qu’il veuille me tirer dessus. Ou il peut penser que je pense qu’il pense que je veuille tirer sur lui. Et ainsi de suite. La 'légitime défense' est ambiguë lorsque l’on cherche juste à éviter de se faire tirer dessus en légitime défense."

Sandeep Baliga et Tomas Tomas Sjöström ont montré précisément comment une telle peur réciproque peut mener à un dénouement fatal et ils ont exploré les implications qu’il y a à permettre aux différentes parties de communiquer entre elles avant d’avoir affaire l’une à l’autre, même si cette communication n’engage à rien. (…) »

Rajiv Sethi, « Thomas Schelling, methodological subversive », 14 décembre 2016. Traduit par Martin Anota

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