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dimanche 5 avril 2020

Les liens de la semaine

La propagation de l'épidémie


GRAPHIQUE Nombre de malades, de guéris et de morts dans le monde au 4 avril

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source : Le Monde (2020)

La gestion de l'épidémie


GRAPHIQUE Nombre de morts cumulés au 4 avril (par million d'habitants)

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source : Charles Jones (2020)

La société face à l'épidémie


GRAPHIQUE Nombre de cas détectés et de morts en France au 4 avril

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source : Le Monde (2020)

La science face au coronavirus

  • Pourquoi sommes-nous aussi divisés sur la question de l’hydroxychloroquine ? (The Conversation)
  • L’étrange obsession d’un quart des Français pour la thèse du virus créé en laboratoire (Le Monde)
  • Le coronavirus peut-il altérer la confiance en la science ? (CNRS)
  • Le Covid-19 révèle une crise de l’institution scientifique (The Conversation)
  • Pour comprendre la pandémie, les courbes valent mieux que les avalanches de chiffres (The Conversation)


Les conséquences économiques du coronavirus

  • Anatomie de la récession en cours (A la marge)
  • Pourquoi la crise actuelle n’a pas grand chose à voir avec celle de 2008 (Alter éco)
  • Covid-19 : choc d'offre ou choc de demande ? ... Raté ! Les deux ! (La Tribune)
  • La macroéconomie du virus (Thomas Philippon)
  • Covid-19 : Faut-il choisir entre l’économie et la maladie ? (Alter éco)
  • L’activité pourrait reculer d’un tiers (Alter éco)
  • Coronavirus : des pertes faramineuses pour l'économie française (La Tribune)
  • Après un choc très violent, l'industrie française a dû mal à se relancer (La Tribune)
  • En Europe, l'onde de choc du Covid-19 pourrait être dévastatrice (La Tribune)
  • Rebond limité de l’activité en Chine (Philippe Waechter)
  • La crise du coronavirus peut être beaucoup plus grave aux Etats-Unis que dans la zone euro (Patrick Artus)
  • Les pays émergents ne peuvent pas résister à la crise des pays de l’OCDE et de la Chine (Patrick Artus)


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Croissance, fluctuations et crises

  • Les chocs d’offre négatifs peuvent-ils provoquer une insuffisance de la demande globale ? (D'un champ l'autre)
  • L’influence de la Chine vient désormais davantage de sa demande (Société générale)
  • C’est quoi une dépression ? (Patrick Artus)
  • D’où viennent les effets décalés, durables d’une crise, d’une récession? (Patrick Artus)
  • Zone euro: qui sera le plus pénalisé si, comme dans le passé, le PIB perdu n’est jamais rattrapé? (Patrick Artus)
  • Qu’est-ce qui a prolongé la crise de 2008-2009 dans la zone euro? (Patrick Artus)
  • Les liens entre taux d’épargne, revenu et incertitude (Céline Antonin)


Environnement et ressources naturelles

  • Petrole : Trump annonce la fin du conflit entre l'Arabie saoudite et la Russie, Moscou dément (La Tribune)
  • Vers une baisse historique de la consommation d’énergie pour 2020 (The Conversation)
  • Y aura-t-il des fraises à Pâques ? (Alter éco)
  • Derrière l’épidémie, la crise écologique (Alter éco)
  • Ecologie : la sortie de crise, c’est par là ! (Alter éco)
  • La transition socio-écologique sera-t-elle la grande oubliée de la relance post-Covid ? (The Conversation)
  • Le monde ne doit pas oublier le changement climatique (Project Syndicate)
  • La lutte contre le changement climatique aussi urgente que celle contre Covid-19 (Project Syndicate)
  • Face aux pandémies, les sciences de l’écologie sont plus que jamais nécessaires (CNRS)


Monnaie et finance

  • Face à la pandémie de Covid-19, les dividendes peuvent attendre (Le Monde)
  • Banques : servir l’économie, pas les actionnaires (Christian Chavagneux)
  • Le système bancaire, prêt à affronter la crise ? (Agnès Bénassy-Quéré)
  • Faut-il vraiment s’inquiéter de l’endettement des entreprises des pays de l’OCDE avant la crise du coronavirus? (Patrick Artus)
  • Que nous apprend le mouvement violent, à la baisse puis à la hausse, des cours boursiers? (Patrick Artus)
  • Une double pandémie (Robert Shiller)


GRAPHIQUE Tensions sur le refinancement aux Etats-Unis

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source OFCE (2020)

Politique monétaire

  • La Fed et le système financier : prévenir plutôt que guérir (OFCE)
  • Arrêtons ce débat inutile sur l’helicopter money (Patrick Artus)
  • La "monnaie hélicoptère" : remède miracle face à la crise du coronavirus ? (La Tribune)
  • La "monnaie hélicoptère" ou le désastre (Couppey-Soubeyran & Lalucq)
  • La BCE doit s’engager à ne pas réduire la taille de son bilan après la crise du coronavirus (Patrick Artus)
  • Déflation puis stagflation dans la zone euro et aux Etats-Unis : une difficulté pour les Banques Centrales après la crise? (Patrick Artus)
  • L’évolution du rôle des banques centrales (Patrick Artus)


Finance internationale : autour du dollar

  • La Fed agit promptement pour éviter l’assèchement de la liquidité internationale en dollars (CEPII)
  • Donald Trump peut-il faire baisser le dollar ? (CEPII)
  • Le dollar est-il une monnaie refuge? (Patrick Artus)


La politique économique face au coronavirus

  • La courbe d’apprentissage de l’Occident face au COVID-19 (Daniel Gros)
  • La stratégie économique va-t-elle réussir (Jean Pisani-Ferry)
  • Une politique économique pour la guerre contre le COVID-19 (FMI)
  • L’économie de guerre laissée à la bonne volonté des industriels (Alter éco)
  • Coronavirus : Jusqu’où peut aller la doctrine du "quoi qu’il en coûte" pour sauver l’économie ? (20 minutes)
  • Quatre scénarios pour payer la facture de la crise (Jean Tirole)
  • La réhabilitation de la planche à billets (Denis Clerc)
  • Les politiques économiques utiles et inutiles dans la crise du coronavirus (Patrick Artus)
  • De quelles réserves financières un pays dispose-t-il pour faire face à une crise violente? (Patrick Artus)
  • Réaction à une grande crise: on apprend crise après crise (Patrick Artus)


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Finances publiques

  • Faut-il s’inquiéter de la hausse de la dette publique ? (A la marge)
  • Comment assurer que les Etats ne feront pas faillite? (Patrick Artus)
  • Comment a été réduit le taux d’endettement public aux Etats-Unis après la seconde guerre mondiale ? (Patrick Artus)


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Intégration européenne

  • Désunion européenne : un désastre politique mais pas économique (Guillaume Duval)
  • Qui va payer les dettes de la crise ? (Christian Chavagneux)
  • Zone euro : le Covid-19 change la donne (Hubert Kempf)
  • Les pays de la zone euro voudront utiliser des marges de manœuvre budgétaires après la crise; mais y aura-t-il des marges de manœuvre budgétaires? (Patrick Artus)
  • Comment faudrait-il modifier les règles budgétaires de la zone euro ? (Patrick Artus)
  • Coronavirus: l’Europe, un coupable idéal (Télos)


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Un peu de sociologie


Santé


Inégalités et justice sociale


Education


Travail, emploi, chômage

  • Coronavirus : Amazon suscite les critiques de salariés aux Etats-Unis comme en France (Le Monde)
  • Confinement : les livreurs de repas à domicile toujours plus déshumanisés (The Conversation)
  • Travailleurs à domicile : envisager une vraie protection au-delà de la crise (The Conversation)
  • Dérogations au code du travail : donner leur place aux droits fondamentaux des personnes (The Conversation)
  • Le chômage partiel n’est pas moins bien indemnisé que le chômage (Le Monde)
  • 10 millions d’Américains se sont inscrits au chômage en deux semaines (Le Monde)
  • Remarques sur les marchés du travail en France et aux USA (Philippe Waechter)
  • La dynamique très dangereuse qui peut s’installer à partir de la hausse du taux de chômage aux Etats-Unis (Patrick Artus)
  • Que penser du fonctionnement du marché du travail dans une crise aux Etats-Unis et dans la zone euro? (Patrick Artus)
  • La flexibilité du marché du travail américain est-elle un avantage? (Patrick Artus)


GRAPHIQUE Inscriptions hebdomadaires au chômage aux Etats-Unis au 28 mars (en milliers)
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source : Philippe Waechter (2020)

Politique


Politique et coronavirus

  • Covid-19 : impréparation et crise de l’État (AOC)
  • Les effets politiques de l’épidémie : l’efficacité contre la démocratie ? (Luc Rouban)
  • Face au Covid-19, le choix entre santé ou libertés est un faux dilemme (Le Monde)
  • Sauver l’économie ou sauver des vies, le choix à faire selon Trump et Bolsonaro (Gérard Grunberg)
  • Les victimes de la présidence de Trump (Project Syndicate)
  • Viktor Orban à l’ombre du coronavirus (Le Monde)
  • Les populistes aiment la pandémie (Project Syndicate)


Capitalisme


Economie du sport

  • Le changement d'entraîneur en cours de saison améliore-t-il les performances d’une équipe de football ? (D'un champ l'autre)
  • Les supporters français de football sont-ils sensibles à l’incertitude du résultat ? (INSEE)





lire la précédente revue de presse

lire le sociorama de Xavier Molénat

jeudi 2 avril 2020

Quelques notes sur le coronacoma

« La contraction économique que nous connaissons est la plus rapide qui ait été enregistrée, et de loin : l’économie américaine a probablement perdu autant d’emplois au cours des deux dernières semaines que nous en avons perdus durant l’ensemble de la Grande Récession. La réponse de la politique économique est également gigantesque, représentant, en pourcentage du PIB, un multiple de la relance Obama.

Mais il me semble que nous n’ayons toujours pas une discussion très claire des enchaînements économiques de ce qui se passe, des raisons pour lesquelles nous faisons ce que nous faisons et quelles implications tout cela pourrait avoir pour le plus long terme, une fois que la pandémie sera finie. Donc j’ai essayé d’y réfléchir en termes d’un simple modèle, un modèle qui n’implique même pas d’équations explicites ; je ne pense pas que ce devrait être difficile d’en proposer.

La principale conclusion de cette analyse est que ce que nous devons faire (et que dans une certainement ce que nous sommes en train de faire) s’apparente davantage à une aide aux sinistrés qu’à une relance budgétaire normale, bien qu’il y ait un élément de relance également. Cette aide peut et doit être financée par voie de dette. Il peut y avoir une légère gueule de bois avec cet emprunt, mais il ne doit pas poser de problèmes majeurs.

La nature du problème


Ce que nous sommes en train de connaître n’est pas une récession conventionnelle provoquée par une chute de la demande globale. En fait, nous sommes en train de basculer dans l’équivalent économique d’un coma artificiel, dans lequel certaines fonctions cérébrales sont délibérément mises à l’arrêt pour donner au patient le temps de se remettre.

Pour simplifier les choses, considérez l’économie comme consistant en deux secteurs, les services non essentiels (N), qui peuvent être fermés pour limiter les interactions humaines et donc la diffusion de l’épidémie, et les services essentiel (E) qui ne peuvent l’être (ou peut-être qu’ils n’ont pas besoin de l’être, parce qu’ils n’impliquent pas d’interactions sociales). Nous pouvons et devons fermer le secteur N jusqu’à ce que nous obtenions assez d’immunité collective, assez de testing pour trouver et isoler rapidement les personnes contaminées et, si nous sommes très chanceux, un vaccin nous permettant de retourner à la vie normale.

Pour ceux (comme moi) qui reçoivent toujours leur salaire, cette période de confinement (appelez-la "coronacoma") sera embêtante, mais pas problématique. Je ne vais pas pouvoir m’offrir tous les cafés et concerts que j’aurais voulu avoir, mais je pourrais vivre sans eux tout le temps nécessaire. Les choses vont cependant être très différentes et difficiles pour ceux qui seront privés de leur source de revenu habituelle aussi longtemps que l’épidémie de coronavirus durera. Ce groupe inclut plusieurs travailleurs et petites entreprises ; il inclut aussi des administrations publiques locales, qui doivent équilibrer leur budget, mais voient leurs recettes s’effondrer et les dépenses exploser.

A quel point le secteur N est-il important ? Miguel Faria-e-Castro de la Fed de Saint Louis (…) opte pour la moyenne de 47 millions. C’est beaucoup ; nous pourrions être en train d’assister à un déclin temporaire de 30 %, voire plus, du PIB réel. Mais ce déclin du PIB n’est pas le problème, puisque c’est la contrepartie nécessaire de la distanciation sociale à laquelle nous devons nous soumettre.

Le problème est qu’il faut trouver une façon de réduire les difficultés de ceux qui ont perdu leur source habituelle de revenu.

Une aide aux sinistrés avec un soupçon de relance


Que pouvons-nous faire pour aider ceux qui perdent leur source de revenu normal durant cette période de confinement national ? Ils n’ont pas besoin d’emplois : nous ne voulons pas qu’ils travaillent à un instant où les routines habituelles peuvent contribuer à la propagation de l’épidémie. Ce dont ils ont besoin, par contre, c’est de l’argent. En l’occurrence, ce dont nous avons besoin aujourd’hui, c’est d’une aide aux sinistrés, non d’une relance économique.

Bon, il y a quelques exceptions. Certains travailleurs qui se retrouvent sans emploi pourraient changer de secteur et faire d’autres choses sans forcément avoir besoin de grandes compétences ; pensons aux livreurs Uber faisant des livraisons pour Amazon. Mais cela ne peut absorber qu’une faible fraction de l’ensemble de la main-d’œuvre qui se retrouve privée d’emplois.

Un point plus important est que, si nous échouons à suffisamment aider ceux qui sont affectés par cette crise, ceux-ci vont être forcés de brutalement réduire leurs dépenses, même sur les biens et services que nous pouvons toujours produire, alimentant ainsi la hausse du chômage (et un processus multiplicateur dans la mesure où les travailleurs qui perdent leur emploi dépensent encore moins). Donc, l’aide destinée à ceux qui sont employés dans le secteur confiné inclut un élément de relance budgétaire conventionnelle, même s’il ne s’agit pas de son but central. De plus, le tarissement soudain des flux de recettes pour de nombreuses entreprises crée des difficultés financières qui ressemblent à celles de 2008-2009, avec une plongée des prix d’actifs et des investisseurs financiers qui se reportent vers les titres publics. Donc la banque centrale a raison d’être au taquet, de faire "tout ce qui est nécessaire", pour stabiliser les marchés financiers. En d’autres termes, il y a des aspects de cette crise qui ressemblent à une lutte contre une récession conventionnelle. Mais le problème fondamental reste l’aide aux sinistrés pour ceux qui sont les affectés par le confinement.

Comment allons-nous payer cette aide ?


Comment le gouvernement va-t-il financer son plan de 2.000 milliards de dollars que le Congrès a déjà accepté, une facture qui est toujours mieux que rien, mais qui est toujours en-deçà de ce que nous devrions faire ? La réponse est : l’emprunt. Les taux d’intérêt réel sur l’emprunt fédéral sont négatifs : les marchés payent littéralement pour prêteur leur argent.

Mais pourquoi l’emprunt est-il si bon marché ? D’où vient l’argent ? La réponse est l’épargne privée qui n’a nulle part où aller. Quand nous obtiendrons enfin de meilleures données sur ce qui se passe aujourd’hui, nous verrons sûrement une hausse brutale de l’épargne privée, comme les gens arrêtent d’acheter ce qu’ils peuvent, et une chute de l’investissement privé, parce que personne ne s’amusera à se lancer dans la construction de logement ou de bureaux durant une épidémie. Donc le secteur privé génère un large excédent financier qui est disponible pour l’emprunt du gouvernement. Et ce n’est pas le moment de s’inquiéter, même légèrement, à propos du niveau de la dette publique.

Pourtant, l’épidémie s’arrêtera bien un jour. Y aura-t-il un excès d’endettement (debt hangover) ? Du point de vue de la solvabilité du gouvernement, non. Nous vivons dans un monde où les taux d’intérêt sont régulièrement inférieurs au taux de croissance, si bien que la dette publique fond au lieu de suivre une trajectoire explosive. Le gouvernement n’a pas à rembourser l’argent qu’il emprunte, mais simplement de retrouver un niveau soutenable de déficit (pas zéro) et de laisser le ratio dette publique sur PIB diminuer au cours du temps.

Il pourrait toutefois y avoir un petit problème macroéconomique quand la pandémie s’arrêtera. Le secteur privé aura ajouté plusieurs milliers de dollars à sa richesse via une épargne plus ou moins forcée ; entre cette richesse accrue et, peut-être, une demande en explosion, il pourrait y avoir une certaine surchauffe inflationniste quand les choses retourneront à quelque chose de plus normal.

Cela peut ne pas être un gros problème dans une ère de stagnation séculaire, quand un supplément de demande est la bienvenue. Même si cela devait être un problème, il est improbable, au vu des chiffres, que ce soit quelque chose que la Fed ne puisse contenir avec des taux d’intérêt modestement plus élevés. Vous pouvez imaginer un monde dans lequel les coûts de la crise immédiat nécessiteraient au final une certaine austérité budgétaire future, mais je ne pense pas que nous vivions dans un tel monde.

Résumons là où nous en sommes. Nous faisons face à une période de durée inconnue où l’économie peut et doit être mise à l’arrêt. Le principal but de la politique économique au cours de cette période ne doit pas être de stimuler le PIB, mais d’alléger les difficultés auxquels font face ceux qui ont perdu leur source normale de revenu. Et le gouvernement peut simplement emprunter l’argent dont il a besoin pour le faire. »

Paul Krugman, « Notes on the coronacoma », 1er avril 2020. Traduit par Martin Anota



aller plus loin...

« Anatomie de la récession en cours »

« Faut-il s'inquiéter de la dette publique lorsque les taux d’intérêt sont faibles ? »

« Quelles sont les répercussions à long terme des pandémies ? »

mardi 31 mars 2020

Quels rôles doit jouer la politique budgétaire face au coronavirus ?

« Le leitmotiv pour la politique budgétaire ces derniers jours a été "tout ce qui est nécessaire" (whatever it takes), et c’est en effet le bon leitmotiv. Mais qu’est-ce que cela ? Quels en sont les détails ? Et pouvons-nous nous le permettre ? Ou allons-nous nous réveiller dans quelques mois avec une gueule de bois en nous demandant "mais pourquoi diable avons-nous fait cela ?"

Le propos de ce billet est de parcourir chacune de ces questions et de tenter une conclusion. (Spoiler : pour les pays développés, "tout ce qui est nécessaire" peut être moindre que ce que vous pensez. Et, oui, nous pouvons presque certainement nous le permettre.) Dans un prochain billet, je comparerai mes conclusions normatives avec ce qui est mis en place dans différents pays.

Je vois trois rôles pour la politique dans la crise du COVID-19. Le premier est la lutte contre l’infection : il faut assurer les dépenses nécessaires pour faire face à l’infection aujourd'hui et inciter les entreprises à produire des tests, des médicaments et des vaccins, afin que la pandémie puisse refluer et être gardée sous contrôle. Le deuxième est le secours aux sinistrés : il s’agit de fournir des fonds aux ménages et entreprises contraints en termes de liquidité. Beaucoup de ménages ne disposent pas assez de liquidités pour survivre les prochains mois sans aide financière. Beaucoup d’entreprises n’ont pas assez de liquidités pour éviter la faillite sans aide. Il est essentiel de fournir de l’aide financière pour éviter des souffrances extrêmes et d’endommager de façon permanente l’économie. Le troisième est le soutien à la demande globale : il faut s’assurer que l’économie opère le plus proche possible de son potentiel, tout en gardant en tête que le potentiel est, pour l’instant, profondément affaibli par les mesures sanitaires que sont adoptées pour réduire le taux d’infection. Je vais me pencher sur chacun de ces trois rôles en détails.

La lutte contre l’infection est incontournable


C’est une priorité absolue de réduire le taux d’infection. Outre les mesures de confinement, il est essentiel d’avoir plus de tests, de respirateurs, de masques et d’autres fournitures médicales vitales. A court terme, la contrainte est largement technologique, mais un supplément de fonds peut aider à attirer les entreprises et travailleurs avec les qualifications pertinentes à accélérer la production. Le maintien du taux d’infection à un faible niveau sera essentiel pour la reprise, ce qui implique d’inciter les entreprises à produire des tests, à rechercher des remèdes et à développer des vaccins. La conclusion, cependant, est que la dépense dans l’endiguement de l’infection est essentiel, existentiel et cher, mais toujours faibles en termes macroéconomiques et budgétaires, moins d’un pourcent du PIB d’un pays.

L’aide aux sinistrés est également incontournable


Une grande proportion de ménages n’a pas de réserves de liquidités. En raison d’une faible demande ou d’une fermeture imposée, plusieurs petites et moyennes entreprises, qui représentent 45 % de la valeur ajoutée totale aux Etats-Unis, n’ont pas assez de liquidités en réserve pour survivre plus de quelques mois. Il est essentiel de leur fournir assez de liquidités pour survivre à la crise. Le principal problème, c’est comment verser rapidement des fonds aux gens et aux entreprises en difficulté. Il y a beaucoup de choses faites sur cette question, avec des solutions différentes d’un pays à l’autre. Cela va de la suspension ou annulation des versements d’impôts à l’extension de l’indemnisation du chômage, en passant par l’envoi de chèques, par la demande faites aux entreprises d’avancer les salaires aux travailleurs, par la demande faite aux banques d’avancer les prêts aux entreprises en difficulté et par la mise en place d’un filet de sécurité en dernier ressort par l’Etat.

Aucun de ces canaux de distribution ne fonctionne parfaitement ; ils sont loin d’être parfaits. Nous n’en savons pas assez sur l’identité des agents en difficulté ; il est encore plus difficile d’atteindre ceux qui sont le plus en difficulté. En conséquence, qu’importe le choix fait quant au mode de fourniture, il vaut mieux donner trop que pas assez. Cela peut cependant se traduire par un gros paquet. Considérons ces simples calculs au dos de l’enveloppe pour une limite supérieure plausible : supposons que 40 % des entreprises et des ménages soient potentiellement contraints en termes de liquidité, que le taux de remplacement soit de 80 %, si bien que l’Etat doive remplacer, disons, 32 % du revenu perdu. Supposons que les entreprises non essentielles soient fermées et que la production chute de 35 % (ce qui est l’estimation pour les économies en confinement comme la France). Supposons que les fonds prennent la forme de subventions plutôt que de prêts, une question à laquelle je reviendrai ci-dessous. Le coût budgétaire est 0,35 x 0,33, soit 0,11, c’est-à-dire 11 %. Si l’économie est, disons, pleinement en confinement pendant deux mois et à moitié en confinement pendant les six mois suivants, la facture budgétaire devrait représenter environ 5 % du PIB.

Le soutien de la demande globale est plus délicat


Dans une récession normale, le contrôle de la demande agrégée devrait être la principale motivation pour l’usage de la politique budgétaire. Ce n’est toutefois pas une récession normale et cela a d’importantes implications. A court terme, aussi longtemps que les contraintes de confinement sont effectives, la production potentielle va rester bien plus faible. Si l’on se base sur le chiffre français que j’ai cité plus haut, la baisse de la production potentielle, liée au confinement et à la fermeture de toutes les firmes non essentielles, se situe probablement entre 25 et 40 %. Les gouvernements doivent accepter une baisse correspondante de la demande (l’importer de l’extérieur n’est pas une option ; ce n’est pas une guerre mondiale contre le virus). Pour le dire autrement, soutenir la demande au-dessus du potentiel, disons, via des baisses d’impôts pour les entreprises ou les ménages, peut mener à des rationnements et à de l’inflation plutôt qu’à une hausse de l’activité.

La situation va cependant changer si et quand le taux d’inflation sera sous contrôle, les restrictions lentement sont relâchées et la production potentiel parvient à revenir à proximité de son ancien niveau. Y aura-t-il alors besoin de stimuler la demande globale et d’aider l’économie à connaître une reprise plus rapide ? D’un côté, il se peut que les consommateurs cherchent à rattraper leurs dépenses dans les achats de voitures et d’autres biens durables qu’ils n’ont pas pu effectuer pendant le confinement. D’un autre côté, le rythme auquel les restrictions sont retirées ou la possibilité que les restrictions soient réinstallées si le taux d’infection repart à nouveau à la hausse sont susceptibles d’entraîner une épargne de précaution par les consommateurs et un faible investissement par les entreprises. En toute sincérité, je ne sais pas quelle sera la tournure des événements et cette incertitude a une implication simple : les gouvernements doivent être prêts à agir, mais ils ne doivent pas s’engager à un niveau spécifique d’expansion budgétaire avant qu’ils ne voient où ira la demande.

Pour résumer, la lutte contre l’infection et l’aide aux sinistrés sont de la plus haute priorité. A moins que la lutte contre le virus s’avère être bien plus difficile et plus longue qu’on ne l’anticipait, ces deux mesures impliquent des déficits amples, mais pas non plus gigantesques. En faire plus pour accroître la demande agrégée peut être imprudent à court terme et une stimulation peut ou non être nécessaire plus tard. La flexibilité est ici essentielle.

Les gouvernements doivent-ils s’inquiéter de la hausse de leur dette ?


Y aura-t-il un moment "que diable avons-nous fait ?" C’est ce qui s’était passé en Europe durant la crise financière, quand, après s’être embarqués dans une expansion budgétaire majeure, les gouvernements se sont inquiétés de la hausse de la dette publique et ont alors embrassé l’austérité budgétaire, ce qui a probablement freiné la reprise.

Supposons que, en conséquence non seulement des déficits, mais aussi de la baisse de la production, les ratios dette publique sur PIB augmentent cette fois de 30 points de pourcentage (le calcule ci-dessus suggère des chiffres plus petits). Les gouvernements devraient-ils s’inquiéter ? Et, si c’est le cas, doivent-ils concevoir de plus petits plans de soutien aujourd’hui, peut-être en s’appuyant davantage sur les prêts que sur les subventions aux ménages et entreprises ? Je crois que la réponse dépend du niveau de développement du pays.

Dans les pays développés, la réponse doit être que, à l’exception d’une défaite dans la lutte contre le virus, la dette publique restera soutenable. (Et si nous perdons cette bataille, la soutenabilité de la dette publique ne sera pas le premier de nos problèmes). Avant la crise du coronavirus, j’ai affirmé que de faibles taux d’intérêt sûrs impliquaient non seulement que des niveaux plus élevés de dette publique sont soutenables, mais aussi que le coût en bien-être d’une dette plus élevée pour les futures générations était faible. Cela implique que les gouvernements des pays riches ne doivent pas hésiter à creuser les déficits publics si, en raison des contraintes pesant sur la politique monétaire, le creusement des déficits est nécessaire pour maintenir la production à son potentiel. Le besoin de maintenir la production à son potentiel est plus crucial ici. Et, les taux d’intérêt sûrs sont susceptibles d’être encore plus faibles dans le futur qu’on ne l’anticipait avant la crise du coronavirus. L’épargne de précaution est susceptible d’être plus élevée et l’incertitude est susceptible de freiner l’investissement, deux choses qui impliquant un plus faible taux neutre pour une longue période.

Je pense donc que les pays développés disposent d’une substantielle marge de manœuvre budgétaire, mais je suis moins sanguin à propos des pays émergents et des pays en développement. Beaucoup d’entre eux souffrent déjà de la crise du coronavirus et ont été frappés non seulement par l’épidémie, mais aussi la chute des prix des matières premières (pour ceux qui en exportent) et de larges sorties de capitaux par les investisseurs financiers qui veulent de la liquidité. Certaines de ces économies n’ont pas la marge de manœuvre budgétaire pour réagir à ces chocs combinés et vont avoir besoin d’aide, sous la forme de subventions pour lutter contre l’épidémie et des programmes d’ajustement pour s’adapter aux autres chocs. Aider les pays émergents et en développement est une question majeure et urgente, non seulement pour leur propre intérêt, mais également pour l’évolution de la pandémie et donc pour l’intérêt du reste du monde. Il est dur pour les pays développés, confrontés à la crise chez eux, d’être généreux, mais il est essentiel qu’ils le soient.

Ma conclusion : de mon point de vue, "tout ce qui est nécessaire" signifie dépenser autant qu’il est nécessaire pour combattre l’épidémie et éviter les famines et banqueroutes. Etre prêt à dépenser plus si la demande ne revient pas et s’engager à le faire, mais se garder les options ouvertes. Et, du moins pour les pays développés, ne pas s’inquiéter de la hausse subséquente de la dette publique. »

Olivier Blanchard, « "Whatever it takes." Getting into the specifics of fiscal policy to fight COVID-19 », in PIIE, Realtime Economic Issues Watch (blog), 30 mars 2020. Traduit par Martin Anota



aller plus loin...

« Booms, crises et reprises : n’est-il pas temps de changer de paradigme ? »

« L’hystérèse, ou comment la politique budgétaire a retrouvé sa légitimité »

« Faut-il s'inquiéter de la dette publique lorsque les taux d’intérêt sont faibles ? »

dimanche 29 mars 2020

Les liens de la semaine

Ce que nous apprennent les pandémies passées


GRAPHIQUE Nombre de morts cumulés au 28 mars (par million d'habitants)

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source : Charles Jones (2020)

Propagation de l'épidémie de coronavirus

  • Savoir et prévoir. Première chronologie de l’émergence du Covid-19 (La Vie des Idées)
  • Coronavirus : Perpignan est devenu l’épicentre de la maladie en Occitanie (Le Monde)
  • Coronavirus : visualisez les pays qui ont "aplati la courbe" de l’infection et ceux qui n’y sont pas encore parvenus (Le Monde)
  • Le COVID-19 en Italie dès le 1er janvier 2020 (Le Monde)
  • Nouveaux risques infectieux: note sur un ouvrage de Didier Raoult (Julien Damon)
  • Le prochain virus (AOC)


GRAPHIQUE Indice de surreprésentation des personnes contaminées au 23 mars 2020

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source : Olivier Bouba-Olga (2020)

Les comportements individuels face à l'épidémie

  • Confinement : plus d’un million de Franciliens ont quitté la région parisienne en une semaine (Le Monde)
  • Restez chez vous : l’injonction à l’épreuve des comportements individuels (Emmanuel Combe)
  • Pourquoi a-t-on peur face à l’épidémie ? (The Conversation)
  • Petites considérations sociologiques sur le confinement (Stéphane Beaud)
  • L’humanité habite le Covid-19 (AOC)
  • Virus, mèmes et bonnes pratiques : la compétition des propagations (The Conversation)


GRAPHIQUE Indice de surreprésentation des personnes décédées au 23 mars 2020

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source : Olivier Bouba-Olga (2020)

Croissance, fluctuations et crises


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Inflation


Environnement et ressources naturelles


Marchés et concurrence

  • Les compagnies aériennes appellent à l’aide pour éviter le crash (Alter éco)
  • Après la trésorerie, le capital des entreprises devra être renfloué (Le Monde)
  • Quand faut-il que l’Etat sauve une entreprise? (Patrick Artus)
  • Faut-il nationaliser les grandes entreprises ? (Gilles Raveaud)
  • Coronavirus : les conséquences sur le marché de l’électricité (The Conversation)


Monnaie et finance


GRAPHIQUE Indice boursier CAC40

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source : Gunther Capelle-Blancard (2020)

Politique monétaire


Quelle politique économique face à l'épidémie ?

  • Vers un plan de relance de 2.000 milliards de dollars aux Etats-Unis (La Tribune)
  • Faut-il se résoudre à annoncer des politiques non-chiffrées? (Charles Wyplosz)
  • Un moment pandémique pour le G20 (Jim O'Neill)
  • Prévenir la crise économique et sociale, "quoi qu'il en coûte" (Libé)
  • Effets économiques de la crise du coronavirus dans la zone euro et aux Etats-Unis: tout va dépendre de la capacité à éviter les faillites d’entreprises (Patrick Artus)
  • Soutien des entreprises pendant la crise du coronavirus : ne pas oublier d’éviter le surendettement (Patrick Artus)
  • Les "invisibles" de la pandémie (Project Syndicate)
  • La politique industrielle après le Coronavirus (Alter éco)


Finances publiques

  • La dette publique s'est stabilisée en 2019 avant la tempête coronavirus (La Tribune)
  • Crise du coronavirus : pour l’instant les Etats tiennent le choc (Guillaume Duval)
  • Après la crise de 2008-2009, la zone euro a eu rapidement peur de ses déficits publics: mais était-ce un choix ou une contrainte? La même question va-t-elle se poser aujourd’hui? (Patrick Artus)
  • Les Etats de la zone euro ont-ils vraiment une capacité budgétaire illimitée? (Patrick Artus)
  • Y a-t-il un "fiscal space" pour l’ensemble de la zone euro? (Patrick Artus)
  • Etats-Unis et zone euro: de combien peut-on accroître le déficit public pour soutenir l’activité, sans ou avec monétisation par la Banque Centrale? (Patrick Artus)


GRAPHIQUE Dette publique française (en % du PIB)

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source : INSEE (2020)

Intégration européenne

  • En Europe, l’ampleur de la récession devrait être hors-norme (Eric Dor)
  • Un moment de vérité pour l’Europe (Le Monde)
  • Les “coronabonds” en sept questions (La Tribune)
  • Où en sont la zone euro et la BCE ? (Charles Wyplosz)
  • Proposition pour une ligne de crédit Covid (Télos)
  • Zone euro: éviter le même enchaînement qu’après la crise des subprimes (Patrick Artus)* Le choix monétaire fait dans la zone euro: une opportunité gâchée (Patrick Artus)
  • Zone euro: quels sont les risques essentiels avec la crise du coronavirus? (Patrick Artus)
  • Schengen à l’épreuve du coronavirus (The Conversation)


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Etat-providence

  • Etats-Unis : pas d’argent, pas de soins ? (Alter éco)
  • La protection sociale peut rapporter gros (Razavi Shahra)
  • Les soignants des urgences : "des pros pas des héros !" (AOC)
  • Les "sentinelles des pandémies", entre concurrence et solidarité (AOC)


Inégalités

  • Cette crise rend visibles ceux qui sont d’ordinaire invisibles (Camille Peugny)
  • Confinement et tâches domestiques : "Une augmentation des inégalités dans le couple est à craindre" (Le Monde)
  • Ce que fait le coronavirus aux inégalités (Louis Maurin)
  • À l’épicentre de l’épidémie: les sans-abri (Julien Damon)
  • Sans-abri : démunis aussi face à l’épidémie (Alter éco)


Télétravail, école... Les inégalités face au numérique

  • "L’enseignement à distance risque d’aggraver les inégalités" (Alter éco)
  • La continuité pédagogique, vraiment ? (Pierre Mercklé)
  • "Le confinement se décline différemment selon sa place dans la société" (Antonio Casilli)
  • Télétravail : la France prise de vitesse par le virus (Alter éco)
  • "Cette épidémie s’avère aussi un signal d’alarme à propos du numérique" (Antonio Casilli)


Travail, emploi, chômage

  • Grande distribution : des employés en première ligne (Alter éco)
  • Pendant l’épidémie, est-il vraiment interdit de licencier ? (Alter éco)
  • Temps de travail, chômage partiel, congés payés… Le droit du travail bousculé par ordonnances (Le Monde)
  • Coronavirus : des ordonnances en rafale, les syndicats sur le qui-vive (La Tribune)
  • Coronavirus : 3,3 millions d’Américains se sont inscrits au chômage en une semaine (Le Monde)
  • Le piège pour les salariés des pays de l’OCDE (Patrick Artus)


GRAPHIQUE Inscriptions hebdomadaires au chômage aux Etats-Unis (en milliers)

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source : Philippe Waechter (2020)

Politique

  • La France en pénurie de masques : aux origines des décisions d’État (The Conversation)
  • Covid-19 et néfaste oubli du principe de précaution (AOC)
  • Crise du coronavirus : le temps de la colère (The Conversation)
  • La sauvegarde des libertés en temps de "guerre" contre le coronavirus (The Conversation)
  • Peut-on penser le post-coronalisme ? (AOC)
  • Coronavirus aux États-Unis : la campagne de la peur (The Conversation)
  • Covid-19 : comment Pékin cherche à sauver la face (The Conversation)
  • Coronavirus : gagner aussi la bataille géopolitique (Le Monde)
  • Pourquoi la décentralisation à la française ne marche pas ? (The Conversation)
  • La décentralisation, une histoire longue minée par les incohérences (The Conversation)





lire la précédente revue de presse

lire le sociorama de Xavier Molénat

L'économie mondiale après le coronavirus

« Que pouvons-nous dire à propos de l’impact de la pandémie sur la répartition mondiale du revenu ? Il est difficile de dire quelque chose de précis parce que nous ne savons pas combien de temps durera la pandémie, combien de pays en seront affectés, combien de personnes vont mourir et si la fabrique sociale des sociétés tiendra. Nous sommes dans le noir absolu. L’essentiel de ce que nous disons aujourd’hui pourrait en définitive se révéler inexact demain. Si quelqu’un a raison, il se peut que ce ne soit pas parce qu’il est intelligent, mais parce qu’il est chanceux. Mais dans une crise comme celle-ci, la chance compte beaucoup.

Dans quelle mesure la crise est-elle susceptible de réduire le revenu mondial ? Le graphique ci-dessous montre les taux de croissance mondiaux réels par tête de 1952 à 2018. La ligne au trait épais donne la mesure conventionnelle (ploutocratique) : elle montre si le PIB réel par tête moyen du Monde a augmenté ou diminué. (Tous les calculs sont en dollars PPA.) Le PIB mondial par tête a baissé en quatre occasions : en 1954, en 1982, en 1991 et plus récemment en 2009 dans le sillage de la crise financière mondiale. Chacun de ces quatre déclins a trouvé son origine aux Etats-Unis. Ce n’est pas surprenant : l'économie américaine constituait jusqu’à très récemment la plus grande économie au monde, si bien que lorsque la croissance américaine ralentissait, la croissance mondiale en était affectée.

GRAPHIQUE Taux de croissance du revenu par tête mondial (en %)

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Une mesure différente de la croissance mondiale est le taux de croissance réel démocratique ou du peuple (la ligne au trait fin sur le graphique). Il répond à la question suivante : en supposant que la répartition du revenu dans chaque pays reste la même, quelle était la croissance moyenne qu’a connu la population dans le monde ? Pour le dire plus simplement : si les PIB par tête de l’Inde, de la Chine et d’autres pays très peuplés augmentent rapidement, bien plus de personnes se sentiront mieux que si certains pays riches, mais petits, voient leur PIB par tête augmenter. Ou, pour le dire autrement, pensez aux années soixante, lorsque le PIB total de (par exemple) le Benelux était similaire au PIB de la Chine. Selon un calcul ploutocratique, l’accroissement des deux rapporterait la même chose. Selon un calcul démocratique, la hausse en Chine compterait bien davantage parce que plus de personnes verraient leur situation s’améliorer. Cette seconde mesure pondère donc les taux de croissance des pays avec leur population. Ici, nous pouvons noter que le monde n’a jamais connu de taux de croissance négatif, excepté en 1961, quand le désastre du (si mal nommé) Grand Bond en Avant a réduit le revenu par tête des Chinois de 26 % (...).

Que pouvons-nous dire à propos de l’évolution probable des deux mesures en 2020 ? Le FMI, qui calcule seulement la première mesure, a récemment estimé que le PIB mondial diminuerait au moins dans les mêmes proportions qu’au cours de la crise financière mondiale. La seconde mesure a peu de chances d’être négative dans la mesure où la Chine s’en remet et où, comme nous l’avons vu, c’est largement ce pays très peuplé qui détermine ce qui se passe pour cette mesure. Pourtant, nous ne savons pas comment l’Inde sera affectée par la crise. Si son taux de croissance devient négatif, cela peut (combiné avec des taux de croissance certainement négatifs dans l’essentiel de l’Europe et de l’Amérique du Nord) produire la deuxième récession pour le peuple depuis les années cinquante.

Donc, les effets négatifs de la crise sur la croissance seront très puissants, mais celle-ci ne va pas affecter tout le monde de la même façon. Si le déclin économique est le plus sévère, comme il semble aujourd’hui que ce sera le cas, aux Etats-Unis et en Europe, le fossé entre les grands pays d’Asie et le monde riche se réduira. C’est la principale force qui a entraîné la réduction des inégalités mondiales depuis approximativement 1990. Donc nous pouvons nous attendre, comme ce fut le cas après 2008-2009, à une accélération du déclin des inégalités mondiales. Comme après 2008-2009, la réduction des inégalités mondiales sera atteinte non à travers les forces "bénignes" de la croissance positive dans les pays riches et les économies émergentes d’Asie, mais via les forces "malines" de croissance négative dans les pays riches.

Cela aurait les deux conséquences suivantes. Tout d’abord, géopolitiquement, le centre de gravité de l’activité économique va continuer de se déplacer vers l’Asie. (…) Si l’Asie continue d’être la région la plus dynamique au monde, tout le monde sera naturellement poussé dans cette direction. Deuxièmement, le déclin des revenus réels des populations occidentales va se produire exactement à l’instant où les économies occidentales sortaient d’une période d’austérité et de faible croissance et où l’on pouvait s’attendre à ce que le manque de croissance pour les classes moyennes qui caractérisait ces pays depuis la crise financière soit sur le point de s’arrêter.

En des termes purement comptables, nous sommes donc susceptibles de voir se dérouler dans une certaine mesure une répétition de la crise financière mondiale : la détérioration de la position relative de l’Occident sur l’échelle des revenus, un accroissement des inégalités au sein des pays riches (comme ce sont les travailleurs à faible salaire et les plus vulnérables qui en seront les premiers touchés) et la stagnation des revenus des classes moyennes. Le choc de la crise du coronavirus peut donc constituer un second choc dramatique pour les pays riches en une quinzaine d’années.

Nous pouvons nous attendre, dans certains domaines, à un recul de la mondialisation. C’est le plus évident à très court terme (un à deux ans), et même avec le scénario le plus optimiste sur la gestion de la pandémie, dans le cas de la circulation des personnes et possiblement des biens, qui sera bien plus contrôlée qu’avant la crise. Beaucoup des obstacles imposés à la libre circulation des gens et des biens pourraient venir de la peur rationnelle d’une récurrence de la pandémie. Mais certains des obstacles vont dans l’intérêt de certaines entreprises. Donc le retrait des restrictions sera difficile et coûteux. Nous n’avons pas enlevé les mesures de sécurité lourdes et coûteuses dans les aéroports malgré l’absence d’attaques terroristes pendant plusieurs années. Il y a peu de chances que nous enlevions rapidement les obstacles que nous mettons aujourd’hui en place. (...)

Pourtant, nous ne devons pas surestimer ces restrictions au commerce et à la circulation du travail et du capital. Quand notre intérêt à court terme est en jeu, nous sommes très prompts à oublier les leçons de l’Histoire : donc si plusieurs années se passent sans autre nouvelle perturbation majeure, je pense que nous reviendrons aux formes de mondialisation que nous avons connues avant la crise du coronavirus.

Ce que nous risquons de ne pas retrouver, c’est la répartition relative des pouvoirs économiques des différents pays et l’attraction politique de la gestion libérale des sociétés. Les crises brutales comme celle que nous vivons tendent à encourager la centralisation des pouvoirs parce que celle-ci constitue souvent la seule façon par laquelle les sociétés peuvent survivre. Il devient alors difficile de priver de pouvoir ceux qui en ont accumulé durant la crise et qui peuvent en outre déclarer en toute crédibilité que c’est grâce à leur capacité ou à leur sagesse que le pire a été évité. Donc, la politique va rester turbulente. »

Branko Milanovic, « The world after corona », in globalinequality (blog), 28 mars 2020. Traduit par Martin Anota



aller plus loin...

« Quelles sont les répercussions à long terme des pandémies ? »

« Quel serait l’impact d’un ralentissement de la croissance chinoise sur le reste du monde ? »

« Que se passe-t-il lors des récessions mondiales ? »

mardi 24 mars 2020

Récession liée au coronavirus : il ne faut pas oublier l'offre !

« (…) Alors que seulement une fraction des nouveaux cas requiert une hospitalisation, les admissions quotidiennes peuvent dépasser les capacités hospitalières. C’est ce qui se passe aujourd’hui en Italie et en Espagne ; c’est ce qui s’est passé à Wuhan. (…) L’incapacité des hôpitaux à faire face se traduit par de tragiques conséquences. Incapables de fournir les soins dont les gens ont besoin pour survivre, les hôpitaux surchargés ne peuvent sauver des gens qu’ils auraient pu sauver si l’infection se propageait plus lentement. Réduire le taux d’infection est donc une question de vie ou de mort. (…)

Puisque nous ne disposons pas des outils du vingt-et-unième siècle pour contenir la contagion du COVID-19, on ne peut réduire les infections qu’en isolant les gens infectés des gens non infectés. Etant donné le manque de testing en Europe et aux Etats-Unis, la seule façon de séparer les malades des bien-portants est de séparer tout le monde. Et cela produit une récession. Bref, la récession est une mesure de santé publique. Cela lie les aspects médicaux et économiques de la crise, créant le problème des "deux courbes".

Le problème des deux courbes


Parce que le COVID-19 est une maladie très contagieuse, mais pas particulièrement mortelle, la maladie en soi aurait provoqué un ralentissement, mais probablement pas un fort ralentissement. L’essentiel de la récession à venir est provoqué par les mesures de santé publique adoptées par les autorités pour réduire le désastre humain dans les hôpitaux. Les gouvernements empêchent les travailleurs d’aller travailler (renforçant la récession du côté de l’offre) et les consommateurs de consommer (renforçant la récession du côté de la demande). La récession, en d’autres termes, est intentionnelle et inévitable. Ce qui n’est pas inévitable, ce sont les dommages à long terme que les politiques de confinement font à l’économie. Elles ont imposé un "arrêt brutal" à la production, à la consommation et à l’investissement et elles nuisent à l’économie de telle sorte qu’elle va augmenter la durée et la sévérité de la récession au-delà de ce qui est nécessaire pour des raisons purement médicales. Heureusement, les gouvernements réagissent de façon à protéger leur économie de ces dommages à long terme. (…)

Considérez les choses ainsi. Chaque week-end, la production de la plupart des biens et services s’écroule, si bien que la mesure du PIB du côté de la production chute. Cela n’inquiète personne, puisque le lundi matin, tous les emplois sont toujours là. Toutes les entreprises sont toujours en activité. Tous les réseaux et infrastructures dont nécessitent les économies modernes sont toujours en place. Les travailleurs reviennent, la production repart.

Dans le meilleur des scénarii, c’est ce à quoi ressemble la crise économique associée au coronavirus. La production chute puisque les travailleurs sont écartés du travail. Mais une fois que la crise médicale est passée, la production va reprendre, puisque tous les emplois, toutes les entreprises et tous les réseaux sont toujours là. Le but est de "garder la lumière allumée", comme j’ai déjà pu le dire.

Beaucoup de commentateurs parlent de « plans de sauvetage », mais on devrait plutôt parler de "plans de protection". Ils doivent protéger les emplois, les entreprises, les banques et les réseaux. En outre, ils doivent inspirer la confiance que l’économie retournera à la normale. Et ils doivent protéger les citoyens économiquement vulnérables. (…) "Eteindre une économie, ce n’est pas comme appuyer une économie. Cela s’apparente davantage à éteindre un réacteur nucléaire. Vous devez le faire lentement et soigneusement, sinon il risque d’entrer en fusion", comme le dit John Cochrane (2020). (…)

L’offre compte aussi ! Dépenses, production et prix


Le PIB est une mesure du revenu d’une nation et une mesure de sa production, et ce en même temps. Pour une question de logique et d’identités comptables, revenu et production doivent être égaux. Non sans heurts, les ajustements des prix et quantités vont les maintenir synchronisés. Le graphique 4 illustre cette idée avec un diagramme de flux circulaires très simplifié avec un côté réel. Le circuit intérieur (en jaune) montre le travail allant des ménages aux entreprises et les biens et services produits par les entreprises vers les ménages. Le circuit extérieur (en gris) montre le côté monétaire : il représente les flux de revenus et de dépenses.

GRAPHIQUE 4 S les dépenses circulaires augmentent et la production circulaire diminue, il peut y avoir de l’inflation

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L’épidémie de coronavirus et les politiques de confinement ont directement et massivement réduit le flux de travailleurs à la disposition des entreprises. En conséquence, il y a une réduction soudaine et massive de la production de biens et services. Tous les biens et services ne sont pas affectés de la même façon (et cela va faire une grande différence, comme on le verra ci-dessous), mais pour l’instant, simplifions pour clarifier le propos et notons que le montant de la production réelle chute.

Les gigantesques plans de relance adoptés par les gouvernements stimulent les dépenses ou, plus précisément, visent à contenir la baisse des dépenses. Les gigantesques politiques de confinement réduisent la production. A très court terme, les pays développés, ouverts, ont assez de mou et de stocks pour permettre à l’offre et à la demande de s’ajuster sans gros changements des prix. Mais que va-t-il se passer dans un ou deux mois ? Quand les stocks s’épuiseront, le système des prix va ajuster l'offre déprimée et la demande stimulée comme il le fait habituellement : les prix vont augmenter.

Je ne dis pas que la solution n’est pas de stimuler ; nous devons "garder les lumières allumées". Nous devons protéger les entreprises, les emplois et le système financier. Mais nous ne devons pas oublier l’offre cette fois, même si habituellement nous pouvons le faire. En temps normal, l’offre s'occupe d’elle-même. Ou, plus précisément, il y a une armée d’entrepreneurs et d’entreprises prêts à s’en occuper en échange d’un profit. Normalement, les entreprises désirent accroître leurs profits et sont capables d’honorer toute demande. Lors des récessions normales, le gros problème est une insuffisance de la demande globale. Cette fois, les choses sont différentes, parce que les politiques adoptées par le gouvernement (les politiques de confinement) provoquent la récession en affectant l’offre.

Quel message en tirer ? Réduire la production avec des politiques de confinement, tout en stimulant les dépenses via des plans de relance, est susceptible d’être inflationniste. Ce n’est pas totalement mauvais en ces temps déflationnistes, mais cela pourrait dégénérer comme lors des années soixante-dix.

L’offre relative importe aussi !


Les directives visant à généraliser le télétravail ont un impact biaisé sur la production de biens et de services. Plusieurs tâches de services peuvent être faites à distance, mais l’essentiel de la production de biens requiert une proximité sociale, pas une distanciation sociale. Si les confinements s’appliquaient à l’ensemble des emplois (et je vais affirmer ci-dessous que ce serait une mauvaise idée), il y aurait un déplacement de l’offre de biens relativement aux services. Cela risque probablement de se traduire par une hausse des prix relatifs des biens. Donc, la hausse des prix suggérée par le graphique 5 peut être particulièrement marquée quand elle concerne les biens.

GRAPHIQUE 5 Les déplacements de l’offre relative

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Cette analyse est trop simplifiée, bien sûr. Nous devons distinguer les biens durables des biens non durables ou encore les services en personne des services numériques, par exemple, mais le point fondamental demeure : les politiques de confinement vont changer les prix relatifs puisqu’elles modifient les offres relatives. Cela est illustré par le graphique 5, qui est une version du diagramme d’offre et de demandes relatives classique de Krugman-Obstfeld. Les politiques de confinement qui empêchent les gens de participer à la production vont se traduire par un déplacement sur la gauche de la courbe d’offre de biens relativement aux services. Si la demande relative de biens se maintient, voire augmente, il en résultera une hausse des prix relatifs des biens.

Dans la mesure où les gens ont besoin de certains biens pour survivre et où les hausses de prix ne sont pas populaires, les gouvernements peuvent chercher à relâcher politique de confinement. Les travailleurs de production peuvent en être exemptés, à condition qu’ils puissent recevoir un équipement pour réduire leur exposition au COVID-19.

Concilier la production d’un minimum de biens essentiels avec la justice


Le dernier point concernant l’offre est bien connu par les étudiants en économie de guerre. Une combinaison d’économie fondamentale et d’économie politique mène souvent à des pénuries, au contrôle des prix et à une production nationalisée (ou subventionnée).

Le graphique 6 aide à organiser la réflexion sur ce sujet. Ici, la courbe d’offre relative diffère de celle du graphique 5. L’offre relative est celle des biens essentiels relativement à celle des autres. Comme je l’ai dit, le maintien des travailleurs en dehors du travail déprime la production, en particulier la production de biens physiques puisqu’une telle production requiert la présence physique de travailleurs dans les usines et leur fourniture nécessite un bon approvisionnement en biens intermédiaires.

GRAPHIQUE 6 Le dilemme des biens essentiels : des prix plus élevés ou une moindre disponibilité

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La réduction subséquente de l’offre relative de biens essentiels est représentée sur le graphique par le déplacement de la courbe d’offre relative vers la droite (passage de la courbe en noir à la courbe en bleu). Les citoyens qui sont effrayés, du moins inquiets, sont susceptibles d’augmenter leur demande relative pour les biens essentiels, ce qui entraîne alors une hausse de la demande relative (la courbe de la demande se déplace sur la droite). Le marché pour les biens essentiels s’équilibre maintenant à un prix élevé et une moindre disponibilité. Mais ce n’est pas la fin de l’histoire.

Les prix élevés pour les biens essentiels vont être perçus par les citoyens comme injustes, peut-être même inacceptables. L’Histoire a régulièrement montré que cette combinaison peut générer des forces politiques qui se traduisent par des contrôles des prix (pour contenir la hausse des prix) et des rationnements (pour allouer les biens rares).

Est-ce ce que nous allons voir ces prochains mois ? Ce n’est pas improbable, en particulier dans les pays où l’électorat est focalisé sur le social. Le rationnement, bien sûr, n’est pas la seule possibilité. Il y a plusieurs autres options. En fait, c’est fondamentalement une ouverture pour les enseignants d’économie en licence pour aborder la question de l’analyse des prix-plafonds, des quotas de production, des détails de divers schémas de rationnement, des coupons, du soutien au revenu, etc. (...) »

Richard Baldwin, « The supply side matters: Guns versus butter, COVID-style », in VoxEU.org, 22 mars 2020. Traduit par Martin Anota

dimanche 22 mars 2020

Les liens de la semaine

L'épidémie

  • Covid-19 : l’analyse des génomes révèlerait une origine double du virus (The Conversation)
  • Coronavirus : comment l’Europe est devenue l’"épicentre" de la pandémie (Le Monde)
  • Coronavirus : l’Italie compte désormais plus de morts que la Chine (Le Monde)
  • Covid-19, chronique d’une émergence annoncée (La Vie des Idées)
  • Une épidémie, c’est aussi de la sociologie (AOC)
  • Covid-19 : comment sont conçus les modèles des épidémies ? (CNRS)


GRAPHIQUE Nombre de cas déclarés par pays le 22 mars

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source : Le Monde (2020)

La gestion de l'épidémie

  • L’Organisation mondiale de la santé sur le pied de guerre (Le Monde)
  • Un milliard de personnes appelées à rester chez elle (Le Monde)
  • Plus on retarde l’épidémie, mieux le système pourra s’adapter (CNRS)
  • Coronavirus : à Wuhan, confinement et isolement des malades ont permis d’endiguer l’épidémie (Le Monde)
  • Non, le modèle italien n’est pas celui du confinement total (The Conversation)
  • Du Coronavirus en Amérique (Didier Fassin)
  • Trois questions éthiques sur la place des plus âgés dans la pandémie (The Conversation)


GRAPHIQUE Nombre de morts cumulés au 20 mars (par millions d'habitants)

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source : Charles Jones (2020)

Zoom sur le système de santé

  • L’hôpital à bout de souffle (Alter éco)
  • Seul le choc avec le réel peut réveiller d’un sommeil dogmatique (Alain Supiot)
  • Covid-19 ou l’indigence de la santé publique démasquée (AOC)


Microéconomie des comportements en temps de confinement

  • Craintes de pénurie : attention aux prophéties autoréalisatrices ! (Emmanuel Combe)
  • Les prophéties autoréalisatrices (Alter éco)
  • Mais pourquoi tant de gens sortent-ils malgré les appels à limiter les déplacements ? (The Conversation)
  • Les Français sont-ils prêts à se confiner volontairement ? (The Conversation)


Zoom sur une précédent pandémie : la grippe espagnole


Croissance, fluctuations et crises


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Environnement et ressources naturelles


Démographie, migration

  • Crise des migrants : "Ce qui se passe aujourd’hui est presque pire qu’en 2015" (Le Monde)
  • Population 2020 (David Bloom)


Marchés et concurrence

  • La crise du coronavirus, une aubaine et un défi pour Amazon (Le Mopnde)
  • Coronavirus : Amazon sous pression du gouvernement et de salariés (Le Monde)
  • Apple condamné à une amende inédite en France de 1,1 milliard d’euros pour pratiques anticoncurrentielles (Le Monde)


Monnaie et finance


Politique monétaire

  • La Fed effondre son taux d’intérêt (Philippe Waechter)
  • La politique monétaire en réponse au coronavirus (John Cochrane)
  • Comment les taux d’intérêt peuvent-ils être négatifs ? (FMI)


Zoom sur la politique monétaire de la BCE

  • 750 milliards d'euros : la BCE corrige le tir et sort l'artillerie lourde (La Tribune)
  • La BCE sort l’artillerie lourde (Alter éco)
  • Pourquoi la BCE est-elle prudente? (Patrick Artus)
  • La BCE face à la crise du Covid-19 : encore un effort? (OFCE)
  • Cette fois-ci, il y a bien helicopter money dans la zone euro (Patrick Artus)
  • La politique monétaire de la zone euro est-elle condamnée à devenir de plus en plus expansionniste? (Patrick Artus)


Quelle politique économique face à l'épidémie ?


Zoom sur la réponse du gouvernement français

  • Coronavirus : l’exécutif tente d’éviter un arrêt complet de l’économie (Le Monde)
  • Coronavirus : le retour des nationalisations ? (La Tribune)
  • Coronavirus : l’Etat joue petits bras (Alter éco)
  • Une Loi de finances rectificative, qui n'est pas à la hauteur de la crise (Les Economistes attérés)


Intégration européenne

  • Coronavirus : l’UE fait une entorse inédite à ses règles budgétaires pour sauver les économies européennes (Le Monde)
  • Le coronavirus révèle les insuffisances de l’Union européenne (Le Monde)
  • L'Europe prise au dépourvu par la récession du COVID-19 (Yanis Varoufakis)
  • Coronavirus : seule la solidarité entre Etats nous sauvera d'une crise majeure (Hélène Rey)
  • Il faut que les dettes publiques des pays de la zone euro restent perçues comme étant sans risque (Patrick Artus)


GRAPHIQUE Ecart des rendements souverains avec celui de l'Allemagne

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source : OFCE (2020)

Finance internationale

  • La politique monétaire très expansionniste de la BCE a-t-elle accru ou réduit le rôle international de l’euro ? (Patrick Artus)
  • La théorie monétaire des taux de change s’applique-t-elle au dollar et à l’euro ? (Patrick Artus)


Commerce international

  • La dépendance aux intrants chinois et italiens des industries françaises (Sarah Guillou)
  • Propagation des chocs dans les chaînes de valeur internationales : le cas du coronavirus (IPP)
  • La fragmentation des chaînes de production a changé le partage de la valeur ajoutée (CEPII)
  • Un modèle économique périmé : le modèle mercantiliste avec politique de l’offre (Patrick Artus)


GRAPHIQUE La baisse de la part du travail dans la valeur ajoutée a suivi la hausse des exportations dans le PIB

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source : (CEPII)

Inégalités et justice sociale


Travail, emploi, chômage




Politique... et coronavirus

  • Coronavirus : le pari de la prise de conscience citoyenne (Le Monde)
  • L’antiphrase présidentielle au temps de la pandémie (Eric Fassin)
  • Ce que révèle le (très gros) coup de blues d’une candidate (Bruno Cautrès)
  • Sommes-nous vraiment en guerre contre un virus ? (The Conversation)
  • Ce que le coronavirus nous enseigne de la gestion de crise d’Emmanuel Macron (The Conversation)
  • Coronavirus en France : la stratégie de la ligne Maginot (AOC)
  • Comment l’épidémie permet à l’État chinois d’étendre son contrôle sur la population (The Conversation)
  • Le virus et la Nation – regard historique sur la santé publique chinoise en temps de Covid-19 (AOC)


Zoom sur les municipales


GRAPHIQUE Participation au premier tour des municipales (en % des électeurs inscrits)

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source : Le Monde (2020)

Politique à l'étranger





lire la précédente revue de presse

lire le sociorama de Xavier Molénat

vendredi 20 mars 2020

Pourquoi il faut maintenir les travailleurs en emploi

« L’un des héritages de la crise de 2008 est l’accumulation de gros montants de liquidités par les entreprises. Les données de la Banque d’Angleterre montrent que les entreprises non financières au Royaume-Uni possèdent maintenant plus de 425 milliards de livres sterling en dépôts. C’est l’équivalent de deux mois de PIB et de 12 mois de profits. Vous pourriez penser que c’est rassurant, que les entreprises peuvent ainsi répondre à la chute de leurs recettes non en empruntant, mais en en puisant simplement dans ces liquidités : n’est-ce pas pour cela qu’elles ont été accumulées ?

Mais il y a un grand problème ici. Les entreprises qui souffrent des plus fortes chutes de flux de trésorerie peuvent ne pas être les mêmes que celles qui ont accumulé de la liquidité. Dans la mesure où les deux groupes diffèrent, la récession s’en trouve aggravée. Ce qui nous amène à un fait ignoré par la macroéconomie de base. L’économie ne se compose pas d’une unique firme "agent représentatif" satisfaisant la "demande agrégée". Elle se compose de milliers d’entreprises différentes, n’ayant pas les mêmes bilans (et ce même dans le même secteur), qui ne fournissent pas les mêmes biens et qui ne répondent pas de la même façon aux changements de la politique économique. Ce n’est pas un fait trivial. Il importe énormément. Une chute donnée de la "demande agrégée" touchant les entreprises en manque de liquidité est plus nocive qu’un même choc touchant les entreprises abondantes en liquidité. Nous ne pouvons être certains que le premier type de choc ne survienne pas durant cette crise.

En outre, comme Daron Acemoglu l’a montré, les récessions sont une affaire d’interconnexions entre les entreprises. La crise de 2008 a été sévère notamment parce que les banques jouent le rôle d’intermédiaires clés dans les réseaux, si bien que lorsqu’elles réduisaient leur offre tout le monde en souffraient. Les réseaux peuvent amplifier cette contraction de l’activité. Si une entreprise craint qu’un client fasse faillite, elle ne va pas le fournir à crédit, ce qui peut amener le client à la faillite : de cette façon, les anticipations peuvent être autoréalisatrices. De même, s’il y a des effets multiplicateurs, c’est notamment parce que la faillite d’une entreprise ou le licenciement d’un travailleur (ou la perte d’un contrat pour un travailleur indépendant) dépriment la demande pour les autres.

Il y a un autre problème. Disons que vous achetiez un café chaque matin en allant au travail, mais que désormais vous travaillez chez vous pendant un mois. Vous n’achèterez pas les 26 cafés que vous auriez sinon achetés. Mais vous utiliserez certainement cet argent pour acheter autre chose. Les perdants lors de la récession ne seront pas nécessairement les même que les gagnants lors de l’expansion. Même si les données macroéconomiques montrent une reprise en forme de V, la chose à saisir est que la phase ascendante du V est différente de sa phase descendante.

Cela ne serait pas important si le capital et le travail étaient fongibles, c’est-à-dire, par exemple, si les constructeurs automobiles pouvaient facilement se transformer en fabricants de respirateurs artificiels. Malheureusement ce n’est pas le cas. Comme Banerjee et Duflo l’ont montré dans leur ouvrage Good Economics for Hard Times, les économies sont "visqueuses". Les ressources ne peuvent être réallouées d’un emploi à un autre facilement. C’est d’ailleurs pour cela que la fermeture des mines au Royaume-Uni durant les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix a entraîné un chômage et une pauvreté durables, contrairement a ce que suggèrent les raisonnements simplistes de l’économie orthodoxe.

Ce qui pose un problème. Si les serveurs au chômage ne peuvent facilement changer de secteur pour devenir, par exemple, les ouvriers du bâtiment dont a besoin le gouvernement sur ses nouveaux projets d’investissement, alors nous pourrions voir le chômage coexister avec des pénuries de travailleurs.

C’est un effet commun des récessions. Ces dernières ne se contentent pas de simplement déprimer la "demande agrégée" (…). Mon graphique le montre. Il représente la "courbe de Berveridge", le lien entre le chômage et les emplois vacants. Comme vous pouvez l’imaginer, plusieurs points se situent sur une courbe décroissante : durant les récessions, nous sommes en haut à gauche, avec un chômage élevé et peu de postes vacants, tandis qu’en bonne conjoncture nous sommes en bas à droite avec peu de chômeurs et beaucoup de postes vacants.

GRAPHIQUE Courbe de Beveridge au Royaume-Uni

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Mais regardez la ligne verticale au milieu du graphique, où les postes vacants s’élèvent à environ 600.000. En 2004, ce niveau de postes vacants coexistait avec moins de 1,5 million de chômeurs. En 2008, le même niveau de postes vacants coexistait avec 1,8 millions de chômeurs et en 2014 avec 2,2 millions de chômeurs. Cela nous dit que la crise a provoqué une plus grande inadéquation entre la demande de travail et l’offre de travail.

Et nous n’avons pas connu une pleine reprise depuis. Ces points au milieu de mon graphique en-dessous de la principale courbe dépeignent les années d’avant-crise. Depuis la crise, nous sommes descendus le long de la courbe, mais la courbe est plus éloignée de l’origine qu’elle ne l’était avant la crise. Il y a un risque que cette récession éloigne davantage la courbe de l’origine, amenant le chômage à davantage coexister avec des postes vacants. Ce qui signifie que les chômeurs ne vont même pas servir les intérêts du capital car ils ne pousseront pas les salaires à la baisse : les serveurs de Londres ne vont pas entrer en concurrence avec les ouvriers du bâtiment au nord du Royaume-Uni. (…) C’est pourquoi il est crucial d’empêcher les entreprises de licencier durant cette crise. Ce n’est pas un argument humaniste, mais économique : les travailleurs qui perdent leur emploi vont difficilement en retrouver un nouveau et ils ne constitueront même pas une armée industrielle de réserve descente. »

Chris Dillow, « Against aggregate demand », in Stumbling & Mumbling (blog), 20 mars 2020. Traduit par Martin Anota

dimanche 15 mars 2020

Il faut aplatir les courbes de l’épidémie et de la récession

« Nous faisons face à une crise à la fois sanitaire et économique aux dimensions sans précédents au cours de l’histoire récente.

Je veux commencer par souligner que le confinement de l’épidémie est la première priorité. Le graphique 1 résume la façon par laquelle les autorités en charge de la santé publique peuvent s’attaquer au problème.

GRAPHIQUE 1 L’aplatissement de la courbe épidémique

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A court terme, la capacité du système de santé d’un quelconque pays est finie (la capacité des unités de soins intensifs, le nombre de lits d’hôpital, le nombre de professionnels de santé qualifiés, le nombre de respirateurs artificiels, etc.). Cela donne une limite supérieure au nombre de patients qui peuvent être efficacement traités, à n’importe quel moment du temps, une limite indiquée par une ligne horizontale sur le graphique. (...)

La politique de santé publique, du moins dans tous les pays à peu près décemment dirigés, cherche à "aplatir la courbe" en imposant de drastiques mesures de distanciation sociale et en promouvant des pratiques de santé pour réduire le taux de transmission. Cet "aplatissement de la courbe" permettrait d’étirer la diffusion de la pandémie au cours du temps, permettant ainsi aux gens d’être mieux traités par le système hospitalier, ce qui réduirait en définitive le taux de mortalité. C’est la courbe bleue sur le graphique 1. Ces politiques, là où elles sont mises en œuvre, ont eu de puissants résultats. Les pays qui ont adopté des mesures drastiques de confinement comme Taïwan, Singapour ou les régions chinoises en-dehors de Hubei, ont vu le nombre de cas croître à un rythme bien plus faible et ils connaissent maintenant un déclin. Clairement, c’est la bonne politique de santé publique à court terme.

Supposons que les autorités de santé publique prennent les bonnes décisions, donc que nous soyons sur la courbe d’infections aplatie (en bleu). Quelles sont les implications macroéconomiques ?

Je vais affirmer que, à court terme, l’aplatissement de la courbe d’infections accentue inévitablement la courbe de récession. Considérons la Chine et l’Italie : l’accroissement des distances sociales a nécessité de fermer les écoles, les universités, les entreprises qui ne sont pas essentielles et de demander à la majorité de la population en âge de travailler de rester à la maison. Alors que certains peuvent être capables de travailler à domicile, cela reste une petite fraction de l’ensemble de la main-d’œuvre. Même si le télétravail reste une option, la perturbation à court terme touchant le travail et la vie de famille est importante et elle va réduire la productivité. Bref, la politique de santé publique appropriée plonge l’économie dans un arrêt brusque. Tous les indicateurs venant de Chine, par exemple, mettent en évidence un plongeon dramatique de la production et des échanges.

Dans un monde parfait, les gens s’isoleraient d’eux-mêmes jusqu’à ce que les taux d’infections chutent suffisamment et que les autorités de santé publique donnent le feu vert. A cet instant-là, les moteurs de l’économie repartiraient : les travailleurs retourneraient travailler, les usines seraient relancées, les bateaux pourraient charger leur cargaison et les avions pourraient redécoller.

La première chose à noter est que, même dans ce monde "parfait", les dommages économiques seraient considérables. Pour le comprendre, supposons que, par rapport à une trajectoire de base, les mesures de confinement réduisent l’activité économique de 50 % au cours d’un mois et de 25 % au cours du mois suivant, puis qu’ensuite l’économie retourne à la trajectoire de base. Une telle chute brutale, mais temporaire, de l’activité ne semble pas irréaliste lorsque l’on voit qu’une majorité de la main-d’œuvre est actuellement confinée à domicile dans des endroits comme l’Italie ou la Chine. En fait, nous pouvons anticiper un processus bien plus fastidieux.

Pourtant, ce scénario délivrerait toujours un sacré coup aux chiffres du PIB, avec un déclin de la production annuelle de l’ordre de 6,5 % par rapport à l’année précédente. Si l’on étend le confinement un mois supplémentaire, le déclin de la production annuelle (relativement à l’année précédente) atteint presque 10 % !

Comme de nombreux économistes l’ont souligné, l’essentiel de ces pertes en PIB ne sera jamais rattrapé, donc il est raisonnable de supposer un retour à la trajectoire de base, plutôt qu’un essor ultérieur de l’activité au-delà de celle-ci, bien que l’on puisse s’attendre à un rebond post-récession des achats retardés de biens durables. A titre de comparaison, une chute de la croissance de la production aux Etats-Unis au cours de la Grande Récession de 2008-2009 était d’environ 4,5 %. Nous sommes sur le point de connaître une contraction de l’activité qui éclipse la Grande Récession.

Pourquoi les chiffres sont-ils plus élevés aujourd’hui ? Pour le dire rapidement, même au pic de la crise financière, quand l’économie américaine détruisait des emplois au rythme de 800.000 emplois par mois, la grande majorité des travailleurs était encore employée et travaillait. Le taux de chômage aux Etats-Unis a atteint un pic de "juste" 10 %. Par contraste, le coronavirus crée une situation où, pour un bref instant, 50 % des travailleurs, voire plus, peuvent ne pas être capables d’aller travailler. L’impact sur l’activité économique est donc bien plus important.

Pourtant, c’est le scénario "optimiste". Nous ne visons pas dans le "monde parfait" décrit ci-dessus. Une contraction de cette magnitude enverrait des vagues de chocs à travers l’économie qui pourraient occasionner de sérieux dommages. Si les chocs ne sont pas efficacement gérés, le coût économique pourrait être bien plus large et bien plus durable.

Une économie moderne est un réseau complexe de parties interconnectées : salariés, entreprises, fournisseurs, consommateurs, banques et autres intermédiaires financiers, etc. Chacun est le salarié de quelqu’un, un client, un prêteur, etc. Un arrêt brusque comme celui décrit ci-dessus peut facilement déclencher des événements en chaîne, alimentés par des décisions individuellement rationnelles, mais collectivement catastrophiques.

(…) Les acteurs économiques prennent des décisions individuelles qui amplifient et précipitent une plus sévère chute de l’activité économique. Les consommateurs isolés peuvent avoir de moindres opportunités pour dépenser. Face aux incertitudes à propos des perspectives économiques futures, une réaction commune consiste à réduire davantage les dépenses. Une telle réaction réduit davantage les recettes des firmes, même sur les stocks courants. Face à la baisse de la demande pour leurs produits (dans certains secteurs tels que le loisir, le voyage ou le divertissement, la demande risque même de presque totalement s’écrouler), les entreprises vont vouloir réduire leurs coûts, licencier du personnel pour éviter une faillite. Les banques, avec un portefeuille aux prêts non performants toujours plus nombreux, vont naturellement chercher à moins prêter, assombrissant davantage les perspectives pour le secteur non financier. Les fournisseurs vont exiger d’être payés, etc. La panique ou la perte de confiance ajoutent une nouvelle couche. La conséquence serait une faillite en chaîne des entreprises, avec une hausse subséquente des licenciements et l’accumulation de fragilités financières.

En d’autres termes, un vrai danger est que le virus mute et infecte notre système économique même si nous réussissons à le sortir de notre corps. Sa forme économique n’est certainement pas aussi mortelle, mais elle peut néanmoins provoquer de réels dommages. Les économistes vont reconnaître que le problème dans les deux cas (l’infection et la récession) tient à des externalités : des actions qui sont individuellement parfaitement sensées, mais qui s’avèrent nuisibles au niveau collectif.

L’implication est que l’économie fait face aussi à un problème "d’aplatissement de la courbe". Sans soutien macroéconomique efficace, l’impact de la contraction de l’activité peut être représenté par la courbe rouge sur le graphique 2. Celle-ci représente la production perdue durant une récession brutale et intense, amplifiée par les décisions économiques de millions d’agents économiques essayant de se protéger en réduisant leurs dépenses, en retardant leurs investissements, en réduisant leurs prêts et généralement en se terrant chez soi. Notez l’ironie de la chose : c’est l’isolement qui génère des externalités négatives !

GRAPHIQUE 2 L’aplatissement de la courbe de récession

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Sur le graphique, la zone en bleu représente la contraction de l’activité économique, si nous pouvons prévenir toute "infection économique" additionnelle, c’est-à-dire limiter la perte d’activité économique à la production perdue durant la période de confinement. Comme je l’ai déjà dit, c’est probablement un grand chiffre négatif. La ligne rouge (et la zone additionnelle en rouge) représente la perte additionnelle d’activité économique une fois que l’économie elle-même a été "infectée" et que les divers cercles vicieux et mécanismes décrits ci-dessus se mettent en œuvre.

Les mesures qui aident à résoudre la crise sanitaire peuvent aggraver la crise économique, du moins à court terme, et réciproquement : une réponse sanitaire plus stricte se traduit par un arrêt économique plus long, une zone bleue plus large. Pourtant, cela a beau ressembler à un arbitrage, ce n’en est pourtant pas un : le chômage versus des vies perdues, il n’y a pas beaucoup de choses à débattre, du moins aux taux d’infection et de mortalité que nous observons. En outre, même si aucune mesure de confinement n’est mise en œuvre, il y aurait de toute façon une récession, alimentée par les comportements de précaution et de panique de la part des ménages et entreprises faisant face à l’incertitude quant à la gestion d’une pandémie avec une réponse inadéquate de la part des autorités en charge de la santé publique.

Heureusement, la politique économique peut agir décisivement pour empêcher des "infections économiques". L’objectif basique ici est aussi d’"aplatir la courbe" et de limiter les dommages économiques à ce qui est inévitable du fait qu’une grande partie de la population soit en quarantaine et ne peut donc participer à la production.

Un système économique moderne (à nouveau, lorsqu’il est bien géré) contient plusieurs sécurités qui sont conçues pour empêcher ou limiter les effondrements catastrophiques de ce type. Considérez-les comme les "unités de soins intensifs, les lits et les ventilateurs" du système économique. En l’occurrence, les banques centrales peuvent fournir de la liquidité en urgence au secteur financier. Les stabilisateurs automatiques (le déclin des recettes fiscales et la hausse des revenus de transfert) contribuent aussi à atténuer l’ampleur des retombées économiques sur les ménages et les entreprises. En outre, les gouvernements peuvent déployer des mesures budgétaires discrétionnaires ciblées ou de plus larges programmes pour soutenir l’activité économique. Ces mesures contribuent à "aplatir la courbe économique", c’est-à-dire limiter les pertes économiques, comme cela est illustré sur le graphique 2.

Il est important de garder à l’esprit ce que la politique économique peut faire et ce qu’elle ne peut pas faire. L’objectif n’est pas et ne peut être d’éliminer la récession. Il y aura une récession, elle sera massive, mais espérons-le de courte durée. La priorité est de court-circuiter tous les cercles vicieux et canaux de contagion qui risquent d’amplifier de choc négatif.

Si elle n’est pas contenue, la récession menace de détruire le réseau complexe de liens économiques qui permet à l’économie d’opérer et cela prendrait du temps à le réparer. De ce point de vue, la priorité devrait être : (a) de s’assurer à ce que les travailleurs puissent restés employés (et percevoir leur salaire), même s’ils sont en quarantaine ou forcés de rester chez eux pour s’occuper de personnes dépendantes. L’assistance au licenciement temporaire est une composante clé. Sans elle, il n’est pas certain que les recommandations de santé publique puissent être suivies. Les ménages doivent être en mesure de faire des paiements basiques (loyers, factures d’énergie, remboursement de prêt, assurance) ; (b) de s’assurer que les firmes puissent essuyer la tempête sans faire faillite, avec des conditions d’emprunt plus accommodantes, et si possible une exonération temporaire des impôts ou des cotisations sociales, une suspension du remboursement des prêts ou la fourniture d’une assistance financière directe si nécessaire ; (c) de soutenir le système financier comme les prêts non performants vont augmenter, afin de s’assurer à ce que la crise économique n’entraîne pas de crise financière. Ces mesures vont atténuer, peut-être même éliminer, les mécanismes d’amplification et fortement réduire la sévérité de la récession. (...)

Combien de temps la production restera contenue avant que la taille de la récession ne devienne catastrophiquement large ? De simples calculs indiquent qu’un mois avec une production à 50 % et 2 mois à 25 % coûteraient déjà 10 % de la production annuelle. Deux autres mois supplémentaires à 75 % coûteraient 5 % supplémentaire de la production annuelle…

Cela indique que la bonne stratégie est dynamique. Si l’on reprend le graphique 1, le principal objectif de la politique budgétaire devrait être d’accroître la capacité du système de santé. Relever la ligne horizontale sur ce graphique permettrait de traiter davantage de patients, mais aussi de relâcher les mesures de confinement. Cela bénéficie directement à l’économie, sans dégrader la réponse de la politique de santé publique.

La conclusion est que nous avons besoin d’initiatives ambitieuses en termes de politique publique pour contenir la récession imminente. La bonne combinaison implique de mettre la politique de santé publique en siège conducteur pour limiter la "contagion humaine". Les politiques budgétaire et financière doivent ensuite être utilisées pour gérer le choc subséquent sur notre système économique et empêcher la "contagion économique". Ce n’est pas le moment d’être prudent. »

Pierre-Olivier Gourinchas, « Flattening the pandemic and recession curves », 13 mars 2020. Traduit par Martin Anota

Les liens de la semaine

Démographie... et épidémie

  • Coronavirus : en quelques semaines, le basculement dans une crise exceptionnelle (La Tribune)
  • Covid-19 en France  : vers quelle évolution de l’épidémie ? (The Conversation)
  • Coronavirus : les simulations alarmantes des épidémiologistes pour la France (Le Monde)
  • "Aplatir la courbe" des contaminations de Covid-19 sera l’enjeu des semaines à venir (Le Monde)
  • Deux mois plus tard, que sait-on du taux de létalité du Covid-19 ? (The Conversation)
  • Coronavirus et triage de catastrophe : faudra-t-il choisir qui sauver et qui laisser mourir ? (The Conversation)
  • France : la fécondité la plus élevée d’Europe (INED)


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Les répercussions économiques de l'épidémie de coronavirus

  • L’économie au temps du COVID-19 (Xavier Timbeau)
  • La récession sera globale (Philippe Waechter)
  • Le Coronavirus n’est pas une nouvelle crise des subprimes (Christian Chavagneux)
  • Comment un petit virus empoisonne l'économie (Jean-Marc Vittori)
  • Coronavirus : le FMI et l'ONU tirent la sonnette d'alarme (La Tribune)
  • La Banque de France révise à la baisse sa prévision de croissance (Le Monde)
  • Coronavirus : le gouvernement redoute "un impact sévère" sur l'économie (La Tribune)
  • Défaillances d'entreprises : le pire est-il à venir ? (La Tribune)
  • Perte d’activité dans la zone euro avec le coronavirus : facile de calculer le temps perdu (Patrick Artus)
  • Réfléchir aux effets durables du coronavirus sur l’économie et les marchés financiers (Patrick Artus)


Croissance, fluctuations et crises

  • Croissance mondiale: que sera-t-elle vraiment au début de 2020 ? (Patrick Artus)
  • L’économie de l’OCDE est-elle plus robuste ou moins robuste aujourd’hui qu’en 2008? (Patrick Artus)
  • La face cachée de la reprise grecque (Michel Husson)
  • Quelle partie de la perte de PIB est rattrapée après une récession ? (Patrick Artus)
  • Zone euro : pourquoi le PIB perdu dans une récession n’est-il jamais rattrapé ? (Patrick Artus)
  • Les effets permanents des récessions et des crises viennent de la modification des stocks (Patrick Artus)
  • Défaut d’une entreprise systémique : quels effets pour l’économie ? (Banque de France)
  • Quel moteur pour la croissance mondiale si ce n’est plus la Chine ou l’Inde? (Patrick Artus)


Inflation

  • Comment est déterminée l’inflation à long terme ? (Patrick Artus)
  • Comment comprendre l’évolution du partage des revenus et de l’inflation dans les pays de l’OCDE ? (Patrick Artus)


Environnement et ressources naturelles

  • La sortie du charbon amorcée (presque) partout dans le monde (The Conversation)
  • Écologie "positive" ou "punitive", les Français ont dépassé le clivage (The Conversation)
  • "Le mouvement pour le climat est moins générationnel que social" (Libé)
  • Climat : pourquoi les actions de désobéissance civile sont légitimes (The Conversation)


Marché du pétrole : contre-choc et guerre des prix

  • Les "gagnants" et gros perdants de la chute du pétrole (La Tribune)
  • Pétrole, coronavirus, OPEP et Russie : la valse à quatre temps (The Conversation)
  • Arabie saoudite ou Russie, qui remportera la guerre des prix du pétrole ? (Alter éco)
  • L’Arabie Saoudite et la Russie peuvent-elles gagner la guerre du prix du pétrole ? (Patrick Artus)
  • Krach pétrolier : les producteurs de schiste aux États-Unis résisteront-ils à l'assaut de la Russie ? (La Tribune)


GRAPHIQUE Prix du baril de pétrole Brent (en dollars)

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source : Philippe Waechter (2020)

Marchés et concurrence

  • Gel hydroalcoolique : qui a peur du contrôle des prix ? (Gilles Raveaud)
  • Covid-19 : la France paie son manque de politique industrielle (Alter éco)
  • Le coronavirus contraint des compagnies à voler à vide pour garder leurs créneaux de décollage (Le Monde)
  • ADP ou la privatisation des grands magasins porte-avions (François Lévêque)


Monnaie et finance

  • Même si rien d’autre ne se produit, la chute du marché des actions suffit-elle à retourner la croissance des Etats-Unis ? (Patrick Artus)
  • Dans quelle mesure un choc boursier amplifie-t-il les chocs de l’économie réelle? (Patrick Artus)
  • Quand les cours boursiers chutent dans une crise, avec quel profil se redressent-ils par rapport au cycle économique ? (Patrick Artus)


Coronavirus et marchés financiers

  • Avec l’épidémie de Covid-19, "les Bourses peuvent encore baisser de 15 % à 20 %" (Le Monde)
  • L’onde de choc de la chute du pétrole et du coronavirus pèse sur les matières premières (Le Monde)
  • De la panique Lehman à la panique coronavirus (Jean-Marc Vittori)
  • Le système financier peut-il absorber le choc du coronavirus ? (Laurence Scialom)
  • Coronakrach (Frédéric Lordon)
  • Stabilité monétaire et financière pendant l’épidémie de coronavirus (Tobias Adrian)
  • Après la crise du coronavirus, des déséquilibres financiers accrus (Patrick Artus)


Politique monétaire

  • Pourquoi la Fed n’a-t-elle pas réussi à rassurer les marchés ? (OFCE)
  • Une baisse des taux d’intérêt de la Banque Centrale ne soutient les cours boursiers que si elle n’est pas anticipée (Patrick Artus)
  • La politique monétaire va devenir beaucoup plus expansionniste aux Etats-Unis et dans la zone euro à cause de la crise du coronavirus: quelles conséquences après la crise? (Patrick Artus)
  • Chaque crise accroît la rareté des dettes sans risque : conséquence pour les banques centrales (Patrick Artus)
  • Il est beaucoup plus simple pour la Réserve Fédérale que pour la BCE de normaliser sa politique monétaire (Patrick Artus)
  • Une Banque Centrale doit-elle être "forward looking" ? (Patrick Artus)
  • Quand les taux d’intérêt deviennent négatifs, à quel niveau commence-t-on à voir apparaître des comportements anormaux ? (Patrick Artus)


Budget

  • Gare à l'effet d'optique : un "flash keynésien" n'est pas un changement de paradigme (Romaric Godin)
  • Budget : une équation de plus en plus difficile pour les maires (Alter éco)
  • Recherche : 15 ans de sous-investissement (Alter éco)


Face à la récession, que doivent faire les autorités ?

  • Limiter les retombées économiques du coronavirus par des mesures ciblées et de grande envergure (Gita Gopinath)
  • Coronavirus : il y a des remèdes économiques ! (Christian Chavagneux)
  • Manuel économique de base face au coronavirus (Barry Eichengreen)
  • Coronavirus : "il faut absolument soutenir le pouvoir d'achat des ménages" (Christophe Blot)
  • Répondre aux chocs économiques du Coronavirus (Laurence Boone)
  • "Le temps des comptables est révolu, osons une politique de relance massive !" (Nicolas Goetzmann)
  • Pour la zone euro, le coronavirus c’est à la fois un choc de demande négatif et un choc d’offre négatif : en conséquence, quelle réaction de la politique économique ? (Patrick Artus)
  • La zone euro a besoin aujourd’hui de stimuler sa demande intérieure (Patrick Artus)
  • Perte transitoire de croissance avec la crise du coronavirus, le problème est d’éviter qu’une crise de liquidité devienne une crise de solvabilité (Patrick Artus)


Face à la récession, que font les gouvernements ?

  • Christine Lagarde appelle les gouvernements européens à agir d’urgence (Le Monde)
  • Le gouvernement français prêt à franchir les 100 % de dette publique (Le Monde)
  • Emmanuel Macron déclare la mobilisation générale pour les entreprises, "quoi qu’il en coûte" (Le Monde)
  • Face aux effets de la crise, le gouvernement muscle son arsenal pour soutenir l’activité (La Tribune)
  • Le président Macron fait le choix d’un choc fort mais assez court (Philippe Waechter)
  • Face au Covid-19, Berlin évoque de possibles "nationalisations" (Le Monde)
  • Le Royaume-Uni annonce un grand plan de soutien économique (Le Monde)
  • Donald Trump propose un plan de relance de 700 milliards de dollars (La Tribune)


Economie internationale

  • Le nouveau cycle de la mondialisation (Les Echos)
  • Quatre modèles du taux de change: lequel semble expliquer la parité dollar/euro ? (Patrick Artus)


GRAPHIQUE Taux de change euro contre dollar

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source : Philippe Waechter (2020)

Intégration européenne

  • Le Royaume-Uni avance ses pions dans les négociations commerciales avec l’UE (La Tribune)
  • Contre le coronavirus, l’UE doit agir vite et fort (Le Monde)
  • Est-ce que la crise du coronavirus peut déclencher une crise de la zone euro ? (Patrick Artus)


Inégalités et justice sociale


Travail, emploi, chômage

  • Uber : tous salariés ? (Alter éco)
  • La question de l’égalité professionnelle entre les femmes et les hommes ne se résume pas à la formule : "à travail égal, salaire égal" (INSEE)
  • Retraites : les femmes doublement pénalisées (AOC)
  • Des jeunes de plus en plus souvent déclassés (Centre d'observation de la société)
  • Immigrés et professions, 2006-2016 (Baptiste Coulmont)
  • En 2019, l'emploi a accéléré dans le privé (La Tribune)
  • La baisse du chômage n’est pas un trompe-l’œil (Télos)
  • Emploi en France : où reste-t-il des progrès à faire ? (Patrick Artus)




Emploi et coronavirus

  • Le virus qui déclencha la révolution du télétravail (Jean-Marc Vittori)
  • Coronavirus : les demandes de chômage partiel explosent (La Tribune)
  • Assurance chômage : le gouvernement prêt à réviser sa copie face à la crise (La Tribune)
  • Covid-19 : l’activité partielle, outil miracle de l’Elysée (Alter éco)


Politique et coronavirus


Zoom sur les municipales

  • Municipales : que se passerait-il en cas de report du second tour ? (Le Monde)
  • Municipales : un scrutin décisif pour le Parti socialiste (Rémi Lefebvre)
  • Municipales : impasse ou laboratoire de l’union de la gauche ? (Rémi Lefebvre)
  • Municipales : le défi des listes citoyennes (AOC)
  • Tristes campagnes municipales. De quelques évolutions inquiétantes de la démocratie locale (La Vie des idées)
  • Prendre les mairies ou fédérer les communes ? Municipales, municipalisme et communalisme (AOC)
  • L’action publique en campagne (La Vie des idées)


Politique


Evaluer les politiques publiques ?





lire la précédente revue de presse

lire le sociorama de Xavier Molénat

mardi 10 mars 2020

L'économie au temps du coronavirus

« Le COVID-19 propage des souffrances humaines à travers le monde ; c’est ce sur quoi nous devrions tous nous focaliser. Mais nous, nous ne sommes pas des docteurs. Nous sommes des économistes. Et le coronavirus propage des souffrances économiques à travers le monde. Le virus pourrait en fait être aussi contagieux économiquement qu'il ne l'est médicalement. (…)

Il y a juste six semaines, l’économie mondiale semblait bien sur la voie qu’une bonne reprise ; les tensions commerciales et politiques étaient perçues comme "pas si terribles que cela", les prévisions de croissance étaient optimistes et les marchés financiers étaient euphoriques. Aujourd’hui, les paris sont ouverts. Comme le coronavirus se diffuse à travers le monde, il est désormais clair qu’il a le potentiel de faire dérailler l’économie mondiale.

La taille et la persistance de l’impact économique sont inconnues. A l’image d’une personne saine qui attrape la grille saisonnière, souffre d’un mal désagréable, mais temporaire, et est rapidement sur pied, la crise peut être brève et brutale. Un tel profil "en forme de V" semblait probable quand le coronavirus constituait essentiellement un problème chinois et que la Chine s’y attaquait énergiquement. Les temps ont changé.

Même si une crise brève et brutale est toujours possible, elle semble moins susceptible de constituer le scénario le plus probable. La maladie se diffuse rapidement dans des douzaines de pays. Trois chapitres dans le livre chiffrent cela et nous résumons ces évaluations ci-dessous, mais la conclusion est que, malgré le fait qu’il y ait trop d’incertitude pour que nous soyons certains sur les événements, il est clair que ce choc économique peut provoquer une douleur tenace et peut-être laisser de profondes cicatrices, bien plus profondes que les autres pandémies d’après-guerre (…).

Quelle sera la nature des chocs ?


En ce qui concerne les chocs économiques, il est important de distinguer trois sources ; deux d’entre elles sont tangibles. La première source tient aux chocs purement médicaux : des travailleurs alités ne contribuent pas au PIB. La deuxième source tient à l’impact économique des mesures de confinement publiques et privées, des choses comme les fermetures d’usines et d’écoles, les restrictions aux déplacements et les quarantaines. La troisième source est littéralement "dans toutes les têtes".

Les chocs liés aux croyances

Le comportement humain dépend des croyances et ces dernières sont sujettes aux biais cognitifs habituels (…). Le cerveau humain évolue dans un monde de "distances à pieds", où les incréments futurs peuvent raisonnablement être prédits par les incréments passés. Utiliser les incréments pour prédire les incréments revient à faire de l’approximation linéaire. Il est naturel, par exemple, de chercher à prévoir le nombre futur de cas de COVID-19 en se basant sur le nombre de nouveaux cas qui sont apparus dans le passé immédiat. Cela peut nous emmener à de graves erreurs. Sur le graphique, une prédiction linéaire faite durant les premiers jours d’une courbe épidémiologique sous-estimerait radicalement la diffusion de la maladie. Une projection linéaire faite plus tard peut au contraire radicalement surestimer la sévérité de celle-ci. Il est facile de penser que la panique peut survenir quand les analystes dans les médias passent de la sous-estimation à la surestimation. Comme Michael Leavitt, l’ancien chef du Département de la santé et des services sociaux aux Etats-Unis a pu le dire : "Tout ce que nous faisons avant une pandémie va sembler alarmiste. Tout ce que nous faisons après va sembler inadéquat".

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Les éléments psychologiques ou basés sur les croyances des chocs sont aussi fondés, en partie, sur les croyances et les actions des autres. Quand les croyances sont basées sur les croyances des autres, des équilibres multiples sont possibles. Il peut y avoir un bon équilibre et un mauvais équilibre. Et une "dynamique non linéaire" dans la transition. Si tout le monde croit que les autorités prennent les bonnes décisions, les gens ne vont pas se ruer sur les gels hydroalcooliques puisqu’ils croient que personne ne le fera. Mais une ruée folle est possible si beaucoup pensent que les autres vont faire des stocks. Si la croyance passe du bon équilibre au mauvais équilibre, en raison, par exemple, d’une perte de confiance vis-à-vis du gouvernement en ce qui concerne sa capacité à contenir la contagion, le résultat peut être chaotique. Ou, pour le dire plus directement, les croyances qui dépendent des croyances des autres peuvent produire des comportements grégaires et une panique, comme cela peut être le cas avec les ruées bancaires ou les achats de papier toilette réalisés dans la panique.

Les chocs d’offre sont plus tangibles.

Les chocs d’offre

L’impact direct sur l’offre que peuvent avoir les réactions humaines au virus est évident et abondant. Les autorités publiques et les firmes dans plusieurs pays ont fermé les sites de production et les écoles. Cela a notamment été rapidement le cas du Japon. Après des rapports sporadiques sur les infections au COVID-19, plusieurs grandes firmes japonaises ont ordonné à leurs salariés de travailler à la maison fin février. Cette pratique se généralise rapidement. La Ford Motor Company a annulé tout voyage le 2 mars après que deux de ses salariés aient été testés positifs et plusieurs firmes l’ont imitée.

D’un point de vue économique, ces fermetures et interdictions de voyager peuvent réduire directement la productivité d’une façon semblable à celle d’une chute de l’emploi.

La taille de la contraction subséquente de la production peut être atténuée aujourd’hui grâce aux technologies numériques et aux logiciels et bases de données basés sur les clouds. Ceux-ci n’existaient pas lorsque, par exemple, l’épidémie du SRAS avait frappé il y a deux décennies. Mais le travail à distance n’est pas une panacée. Même aujourd’hui, toutes les tâches ne peuvent pas être réalisées à distance. La présence humaine sur le site de production est nécessaire, notamment pour manipuler les biens. L’un des fabricants japonais de produits de santé, Unicharm, a décidé de faire travailleurs tous ses salariés à distance, sauf les travailleurs dans les usines de production, afin qu’ils puissent honorer la demande croissante pour les masques médicaux.

D’autres mesures de santé publique visant à ralentir la contagion, comme les fermetures d’écoles, réduisent indirectement et temporairement l’emploi, comme les travailleurs doivent rester à la maison s’occuper de leurs enfants. Le Japon a fermé toutes ses écoles pour un mois le 27 février 2020 ; l’Italie a suivi le 4 mars 2020 (…).

Le fait que des personnes ne puissent pas aller travailler pour s’occuper de proches malades entraîne une autre réduction temporaire de l’emploi. Le même type de choc survient du fait de la généralisation de la mise en quarantaine des familles des personnes infectées et de ceux avec lesquels elles sont entrées en contact. La sévérité de ces chocs est amplifiée quand ils concernent des travailleurs en bonne santé. Par exemple, un hôpital dans la préfecture japonaise présentant le plus grand nombre de patients atteints par le COVID-19 a été forcé d’arrêter d’accepter des patients en raison de l’absence d’infirmières (qui restaient à la maison pour s’occuper de leurs enfants). (…)

L’incertitude autour de la propagation du choc sanitaire

Le COVID-19 n’est pas le premier choc d’offre que l’économie mondiale a connu. Les « chocs pétroliers » des années soixante-dix sont les plus célèbres, mais des exemples très clairs et bien étudiés sont survenus en 2011, avec l’inondation des usines en Thaïlande et le séisme au Japon. Tous ces chocs ont été très différents.

Un aspect singulier du choc d’offre associé au coronavirus concerne son schéma de propagation. Dans le cas des précédents chocs d’offre (comme les inondations de 2011 en Thaïlande), l’impact sur les usines a été presque complètement saisi dans les jours suivants, si ce n’est les heures suivantes ; il dépendait de l’altitude des usines. De même, le choc d’offre qui survint dans le sillage du tremblement de terre au Japon en 2011 était simple à dimensionner. La distance relativement à l’épicentre était un déterminant assez fiable des dommages touchant les usines.

A l’inverse, la diffusion du nouveau virus n’est pas nécessairement dictée par la distance géographique relativement à Wuhan en Chine, comme le montre la propagation de l’épidémie en Italie. Les trajets des avions et bateaux semblent influencer la dissémination du virus dans la phase initiale.

La propagation des chocs d’offre dans le cas du coronavirus semble mieux représentée par des réseaux enchevêtrés, plutôt que par des cercles concentriques.

En outre, puisqu’il implique des personnes et que le comportement humain est difficile à prédire, l’incertitude à propos de l’ampleur et de la localisation des chocs est forte et est susceptible de persister ainsi pendant plusieurs jours, si ce n’est des semaines.

Enfin, la durée du choc d’offre dépend de la létalité du virus et est donc fortement incertaine pour des raisons tenant à la nature du virus et aux réactions des autorités en matière de santé publique. Dans les scénarii les plus extrêmes considérés par certains prévisionnistes économiques (extrêmes dans le sens où ils impliquent des taux de mortalité en-dehors des gammes vues au cours du dernier demi-siècle), le choc peut réduire bien plus directement et bien plus durablement l’emploi en réduisant l’offre de travail, en raison des décès ; les probabilités de tels scénarii impliquent des jugements médicaux que nous ne sommes pas assez qualifiés pour faire.

Les chocs sur les chaînes d’approvisionnement

Début mars, l’épidémie du coronavirus était très centrée sur la Chine, 90 % des cas déclarés concernant ses résidents. Les deux pays les plus touchés après sont le Japon et la Corée du Sud. Ces pays sont centraux pour les chaînes d’approvisionnement mondiales pour de nombreux biens manufacturés. Le chapitre réalisé par Baldwin et Tomiura, qui se focalise sur les répercussions sur le commerce international, fournit davantage de détails, mais le point fondamental est illustré dans le graphique suivant.

GRAPHIQUE Trois hubs interconnectés des chaînes d'approvisionnement mondiales pour les biens des technologies d'information et de communication

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Sur le graphique, la taille de la bulle reflète la taille du pays (la valeur de son commerce extérieur) et l’épaisseur des lignes de connexion montre l’importance relative des flux bilatéraux (les faibles flux n’ont pas été marqués). Le graphique montre les liens en termes de chaînes de valeur internationales intervenant dans la réalisation des biens des technologies d’information et de communication.

Trois choses ressortent. Premièrement, la Chine est vraiment l’usine du monde, dans la mesure où elle est centrale à l’ensemble du réseau mondial. Donc une perturbation de l’industrie chinoise crée des chocs d’offre secondaires dans les secteurs manufacturiers dans presque toutes les nations. Deuxièmement, il y a une forte dimension régionale dans les chaînes d’approvisionnement, donc le fait que la Chine, la Corée du Sud et le Japon soient parmi les cinq plus touchés signifie que le choc d’approvisionnement sera très puissamment ressenti en Chine. Troisièmement, l’Allemagne est le principal nœud des chaînes d’approvisionnement en Europe. Il s’agit aussi du septième pays le plus touché au monde (du moins le 5 mars 2020). Ajoutez à cela le choc médical touchant l’Italie, la France et la Belgique (…) et il apparaît manifestement que la contagion économique via les chaînes d’approvisionnement risque très probablement d’être une source majeure de contagion économique en Europe. Des schémas similaires s’observent également en Amérique du Nord. (…)

Les chocs de demande

En ce qui concerne le choc immédiat sur la demande agrégée provoquée par le COVID-19, il est utile de distinguer deux aspects : concret et psychologique. Concret dans la mesure où certains consommateurs sont ou seront empêchés d’aller faire les magasins, si bien que leur demande disparaît du marché. De même, certains services à domicile sont suspendus, si bien que les biens et consommateurs viennent ensemble moins fréquemment. Psychologique dans la mesure où, comme ce fut le cas dans le sillage de la crise mondiale, les consommateurs et les entreprises tendent à embrasser une attitude attentiste lorsqu’ils font face à une massive incertitude knightienne (l’inconnu inconnu) comme celle que le COVID-19 présente maintenant au monde.

Au cours des crises passées (comme lors du Grand Effondrement des échanges de 2008-2009), les personnes et les entreprises différèrent leurs achats et retardèrent leurs investissements. Cet effet est particulièrement pernicieux puisque les médias internationaux et les communications interpersonnelles peuvent non intentionnellement synchroniser ces croyances. En d’autres termes, le choc d’attentisme est contagieux via internet. Le choc de demande n’a pas besoin de transiter via les connections commerciales et financières bilatérales traditionnelles. Cela fut abondamment démontré durant la Grande Crise de 2008-2009. Les personnes et les entreprises autour du monde ont été les témoins médusés de la crise financière qui se déroulait aux Etats-Unis. Alors même qu’une poignée de pays était directement impliquée dans le chaos subprime, le choc psychologique les amena à différer leurs achats et investissements. Cela transforma ce qui avait débuté comme un choc financier touchant le seul Nord de l’Atlantique en un choc de demande mondial massif et synchronisé. Les volumes du commerce s’effondrèrent au même instant dans toutes les nations et pour presque tous les produits à un rythme qui n’avait jamais été observé jusqu’alors. Il est impossible de savoir si l’histoire se répétera ainsi en réaction au choc du COVID-19, mais c’est une possibilité.

Chacun de ces chocs de demande de premier tour est susceptibles d’être amplifié via les effets de multiplicateur keynésien. Pour de nombreuses personnes et firmes à travers le monde, ne pas aller travailler se traduit par une perte de salaire, ce qui comprime davantage leur demande.

La durée des chocs

Sur la durée des chocs, nous pouvons trouver des indices en considérant les chocs passés. Les répercussions négatives du coronavirus sur la demande domestique pour les services non échangeables vont s’aggraver s’il faut du temps pour contenir l’infection. Les précédents chocs épidémiques furent brefs et brutaux. Aujourd’hui, la durée est moins claire. La Chine exporte énormément de biens industriels, donc la durée de l’interruption peut dépendre de la capacité des entreprises à trouver des substituts pour les biens chinois et de la vitesse de contrôle de l’épidémie en Chine. Dans le pire cas où la chute de la demande et la perturbation de l’offre s’aggravent mutuellement, on peut même s’attendre à une situation assez analogue à celle des chocs pétroliers des années soixante-dix, quand presque tous les pays développés se retrouvèrent dans une stagflation persistante.

Les réactions des gouvernements créent des perturbations plus nombreuses et plus durables que le virus. C’est une leçon de l’histoire : l’essentiel des problèmes des chocs pétroliers des années soixante-dix provint de l’inflation générée par des réponses inappropriées de la politique macroéconomique, pas simplement de la pénurie de pétrole. Au cours d’un épisode plus récent, la hausse des droits de douane décidée par l’administration Trump s’est traduite par une baisse des importations de biens chinois, mais les importations américaines se sont reportées vers d’autres pays, comme le Mexique et le Vietnam (…).

Quelle sera l'ampleur des chocs ?


Le COVID-19 a tout d’abord été considéré comme un choc chinois, puis comme un choc régional pour l’Asie. Il est maintenant clair que le virus voyage et que nous faisons face à un choc commun et mondial. La dernière que l’économie mondiale a souffert d’un choc mondial, ce fut dans le sillage de l’effondrement de Lehman Brothers en septembre 2008. A la fin de l’année 2008, la crise nord-atlantique du crédit subprime avait fini par devenir une crise mondiale, une crise dans plusieurs pays du G7 avec de larges secteurs bancaires et une crise commerciale pour la centaine de pays sans beaucoup d’activité bancaire, mais avec une dépendance vis-à-vis des exportations.

Baldwin et Tomiora affirment dans leur chapitre que les preuves empiriques de la crise mondiale de 2008-2009 fournissent une estimation haute de la gamme d’événements aujourd’hui. Cette crise avait produit ce que l’on a appelé le Grand Effondrement du Commerce (Great Trade Collapse). Ce fut, et ça l’est encore, la chute la plus brutale du commerce mondial que l’on ait enregistrée au cours de l’Histoire et la plus profonde chute depuis la Grande Dépression. La chute a été soudaine, sévère et synchronisée. En outre, elle n’a pas vraiment été courte dans la mesure où la croissance du commerce mondiale est restée en territoire négatif pendant plus d’un an.

GRAPHIQUE Croissance du volume d'importations mondiales du troisième trimestre 1965 au troisième trimestre 2019 (en glissement trimestriel, en %)

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Laurence Boone estime qu’un scénario de base, dans lequel l’épidémie est contenue à la Chine et à quelques autres pays, peut impliquer un ralentissement de la croissance mondiale d’environ 0,5 point de pourcentage en 2020. Dans le scénario pessimiste, où la contagion touche l’ensemble de l’hémisphère nord la croissance du PIB mondial en 2020 en serait réduite de 1,5 point de pourcentage. L’essentiel de l’impact est attribué à une plus faible demande, mais dans ce scénario, la contribution négative de l’incertitude est aussi significative.

Mann discute de la possibilité que la crise soit susceptible d’être en forme de U plutôt qu’en forme de V, comme on a pu l’observer dans des cas similaires d’épidémies et d’autres chocs d’offre récentes. Selon elles, les liens discutés affecteront différemment les pays. Certains secteurs et certains pays pourront peut-être connaître une crise en V, courte et brutale, mais avec une reprise rapide vers l’ancienne trajectoire de croissance, mais la récession pourrait être plus persistante pour d’autres secteurs et d’autres pays. Cela suggère qu’au niveau agrégé, du moins pour l’activité manufacturière, cela ressemble davantage à une crise en forme de U dans les données mondiales. Pour les services, le choc sera suivit par une reprise bien plus lente, si bien que la crise aurait davantage l’apparence d’un L. L’activité chuterait pour un long moment et, même si elle finirait par redécoller, il n’y aurait pas de rattrapage. Les gens qui se privent d’aller au restaurant, au cinéma et en vacances au soleil sont peu susceptibles d’aller deux fois plus souvent au restaurant, au cinéma et en vacances au soleil pour rattraper ce qu’ils ont raté. Le choc touchant le tourisme, les services de transport et les activités domestiques ne sont généralement pas suivis par un rebond. Mann prédit que les services domestiques seront les principales victimes de l’épidémie virale.

McKibbin et Fernando ont estimé l’impact de différents degrés de sévérité d’un choc purement chinois et d’un choc mondial. Dans leur scénario le plus pessimiste (avec un taux d’infection très élevé), leur impact sur la croissance en 2020 serait quatre fois plus ample que celui observé dans le cas pessimiste de Boone. Dans ce scénario, le Japon est le pays qui serait le plus durement touché, avec une perte de 10 % en termes de PIB suivie par l’Allemagne et les Etats-Unis avec des pertes d’environ 8 % chacun. (…) »

Richard Baldwin & Beatrice Weder di Mauro, « Introduction », in CEPR, Economics in the time of COVID-19, mars 2020. Traduit par Martin Anota



aller plus loin...

Que se passe-t-il lors des récessions mondiales ?

Quel serait l’impact d’un ralentissement de la croissance chinoise sur le reste du monde ?

lundi 9 mars 2020

Les arguments en faveur d’une relance budgétaire permanente

« Si vous êtes un être humain normal s'apprêtant à lire ce billet, je tiens à vous prévenir : bien qu’il ne soit pas non plus très technique, il est destiné à une audience restreinte et plusieurs passages ne sont pas tout à fait en français. De plus, il a une pertinence limitée en termes de politique économique, dans la mesure où l’administration Trump ne considèrera jamais l’idée d’adopter la politique que je suggère et même une administration Biden aurait probablement du mal à aller à emprunter la voie que je propose. Oh, et je ne pense pas que ce soit très différent de ce que Larry Summers dit, mais je pense que cela aiderait à mettre des chiffres à ce que j’ai en tête et à ce que je crois qu’il a en tête.

Bon, si vous êtes toujours avec moi : je propose ici à ce que les prochains Président et Congrès des Etats-Unis dépensent de façon permanente un surcroît de 2 % du PIB dans l’investissement public (défini dans un sens large, c'est-à-dire dans les infrastructures bien sûr, mais aussi des choses comme la recherche-développement et le développement des enfants) en recourant à l'emprunt.

Le point de départ pour mon raisonnement est la chute impressionnante des taux d’intérêt au cours des dernières semaines. Ils atteignaient déjà un niveau historiquement faible il y a un an, mais à l’instant où j’écris le taux à dix ans s’élevait à seulement 0,76 %. C’est moins que les taux sur la dette japonaise au cours de la Décennie perdue :

GRAPHIQUE Taux des obligations publiques à 10 ans du Japon (en %)

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Ce que cela nous dit, c’est que le marché obligataire ne se contente pas de prendre en compte une récession mondiale provoquée par le coronavirus, mais qu’il s’attend aussi à ce que le taux des fonds fédéraux soit proche de zéro pendant une longue période. Le marché voit un avenir de stagnation séculaire, dans lequel l’économie est piégée dans une trappe à liquidité, c’est-à-dire une situation dans laquelle la politique monétaire perd l’essentiel de sa marge de manœuvre une grande partie du temps, voire l’essentiel du temps. Nous avons été dans une trappe à liquidité pendant huit ans au cours des douze dernières années ; le marché semble maintenant croire que quelque chose comme cela constitue une nouvelle norme.

La politique monétaire conventionnelle ne fonctionne pas dans une trappe à liquidité, mais la politique budgétaire est hautement efficace. Le problème est que le genre de politique budgétaire qui s’avère le plus efficace (un investissement public qui tire profit des taux faibles taux d’intérêt et renforce l’économie à long terme) est difficile à adopter à brève échéance. C’est pourquoi les propositions actuelles de relance budgétaire, comme celle avancée par Jason Furman, passent essentiellement par les revenus de transfert ; une bonne idée au vu des contraintes, mais une mauvaise idée au vu de l’opportunité donnée pour investir dans l’avenir.

Voici ma suggestion. Pourquoi ne pas mettre en place indéfiniment une relance centrée sur l’investissement public ? Cela permettrait d’absorber les chocs négatifs qui toucheraient l’économie. Cela ne serait peut-être pas nécessaire pour atteindre le plein emploi en bonne conjoncture, mais cela ne nuirait pas non plus, au vue de la faiblesse des taux d’intérêt et des besoins en investissement public.

Mais, vous vous dites, que se passerait-il avec la dette publique ? Eh bien, c’est là où l’arithmétique de la dette publique dans une ère de faibles taux d’intérêt devient cruciale pour comprendre. Considérons une économie stylisée que nous appellerions "Etats-Unis". Cette économie présente une dette publique équivalente à 100 % de son PIB. Elle peut s’attendre, en moyenne, à connaître une croissance du PIB nominal de 4 % par an, à moitié réelle, à moitié due à l’inflation. Elle peut aussi s’attendre, en moyenne, à payer un taux d’intérêt de 2 % sur sa dette publique. Les véritables chiffres peuvent ne pas exactement coller à mon exemple ; aujourd’hui, les perspectives de croissance sont peut-être un peu plus sombres, mais les taux d’intérêt sont bien plus faibles. Mais je pense que les chiffres sont assez proches pour que mon exemple tienne.

A long terme, la politique budgétaire est soutenable si elle stabilise le ratio dette publique sur PIB. Parce que les taux d’intérêt sont inférieurs au taux de croissance, notre économie hypothétique peut en fait stabiliser le ratio d’endettement public, tout en générant des déficits primaires persistants (des déficits qui n’incluent pas les paiements d’intérêts). Soit d le ratio dette publique sur PIB, b le solde primaire en pourcentage du PIB, r le taux d’intérêt et g le taux de croissance du PIB. Alors, l’équation pour la dynamique de l’endettement public (j’avais prévenu que tout ne serait pas en français !) sera

variation de d = -b + (r – g).d

Donc, dans mon cas hypothétique où d = 1 (la dette représente 100 % du PIB), le ratio d’endettement public peut être stabilisé, tout en générant un déficit primaire de 2 % du PIB. Remettez les paiements d’intérêt et cela se traduit par un déficit global de 4 % du PIB. Le déficit budgétaire des Etats-Unis est actuellement un peu plus élevé que cela, mais nous pourrions revenir à cette gamme en annulant les cadeaux fiscaux de Trump aux entreprises, que celles-ci n’utilisent de toute façon pas pour investir.

Maintenant, introduisons un programme d’investissement public de 2 % du PIB (…). Le ratio d’endettement public va alors commencer à augmenter, mais non sans limite. Si rien d’autre ne change, d devrait finir par se stabiliser à 2 : la dette publique représenterait au final 200 % du PIB. C’est énorme, n’est-ce pas ? Ne me parlez pas du fardeau des paiements d’intérêt sur la dette. Il est déjà pris en compte dans mon calcul. Peut-être que nous pourrions avoir une crise de la dette publique, mais le Japon a beau avoir une dette publique équivalente à plus de 200 % de son PIB, il ne connaît pourtant toujours pas de crise de la dette souveraine. En outre, "au final" pourrait survenir à très long terme. Cette petite équation de dynamique de la dette a un taux de convergence de 0,02, donc une demi-vie de 35 ans. En d’autres termes, mon plan de relance permanente accroîtrait le ratio dette publique sur PIB de seulement 150 % d’ici l’année 2055. C’est le niveau que la dette du Royaume-Uni a dépassé pendant l’essentiel de l’Histoire moderne :

GRAPHIQUE Dette publique du Royaume-Uni (en %)

FMI__dette_publique_Royaume-Uni.png

Certes, il y a une objection valide à mon raisonnement : j’ai implicitement supposé qu’une relance budgétaire permanente n’accroîtrait pas le taux d’intérêt et ce n’est pas une hypothèse sûre. Les épisodes où les taux butent sur la borne inférieure zéro seraient probablement moins fréquents et plus courts qu’ils ne l’auraient été sinon. En outre, la banque centrale relèverait probablement davantage ses taux qu’elle ne l’aurait fait sinon durant les périodes où l’économie n’est pas piégée dans une trappe à liquidité.

Mais il y aurait aussi des facteurs compensateurs. Premièrement, quand l’économie est dans une trappe à liquidité, ce qui semble à présent probable pour une grande partie du temps, un supplément d’investissement public aura un effet multiplicateur, en poussant le PIB au-delà du niveau qu’il aurait atteint sinon. Si l’on se base sur l’expérience de la dernière décennie, le multiplicateur devrait être autour de 1,5, ce qui signifie un PIB supérieur de 3 % en mauvaise conjoncture et un supplément significatif de recettes fiscales généré par ce gain de PIB. Une relance budgétaire permanente ne s’autofinancerait pas totalement, mais elle le ferait en partie.

Deuxièmement, si l’investissement est productif, cela accroît la capacité productive de l’économie à long terme. C’est évidemment vrai pour les infrastructures physiques et la recherche-développement, mais il y a aussi des preuves empiriques robustes qui suggèrent que les programmes de protection sociale pour les enfants font d’eux des adultes en meilleure santé, plus productifs, ce qui contribue aussi à compenser leur coût budgétaire direct.

Enfin, il y a des preuves empiriques robustes suggérant que des effets d’hystérèse sont à l’œuvre : les contractions temporaires de l’activité dépriment de façon permanente ou semi-permanente la production future. A nouveau, en empêchant ces effets d’hystérèse de se manifester, une relance budgétaire soutenue s’autofinancerait en partie.

Liez toutes ces choses et elles auront probablement plus de poids que tout effet budgétaire dû à la relance poussant les taux d’intérêt à la hausse.

Parce qu’une crise de la dette publique ne semble pas du tout imminente, nous allons avoir beaucoup de temps pour reconsidérer si l’arithmétique des dépenses en infrastructures ne se révèle pas aussi favorable que je le pense. Si la stagnation séculaire apparaît à un moment ou à un autre un problème lointain (disons, durant le second mandat d’Alexandria Ocasio-Cortez à la tête de la Maison Blanche), nous pourrons alors reconsidérer la relance permanente.

En attendant, il y a cependant de bonnes raisons pour mettre en place un programme soutenu et productif de relance le plus tôt possible, au lieu de s’acharner à ne proposer que des mesures de court terme chaque fois que les choses tournent mal. Parce que tout ce que nous voyons à présent suggère que les choses devraient très fréquemment mal tourner. »

Paul Krugman, « The case for permanent stimulus », 7 mars 2020. Traduit par Martin Anota



aller plus loin...

« C’est le moment de relancer les infrastructures »

« L’hystérèse, ou comment la politique budgétaire a retrouvé sa légitimité »

« Faut-il s'inquiéter de la dette publique lorsque les taux d’intérêt sont faibles ? »

« Pourquoi les gouvernements empruntent-ils ? »

dimanche 8 mars 2020

Les liens de la semaine

Zoom sur l'impact économique du coronavirus

  • Coronavirus : l’exécutif craint "un coup de frein violent et durable" sur l’économie française (Le Monde)
  • Le coronavirus pèse de plus en plus sur l’économie mondiale (The Conversation)
  • Coronavirus : un grain de sable dans l’économie mondiale (CEPII)
  • Le virus de la récession (Jean-Marc Vittori)
  • Le coronavirus : l’exemple d’un choc négatif exogène et non anticipé sur la croissance (Patrick Artus)
  • Comme une ambiance des années 1970 (Kenneth Rogoff)
  • Quels changements après la crise du coronavirus? (Patrick Artus)
  • De l’utilité du coronavirus ? (Charles Wyplosz)


Croissance, fluctuations et crises

  • Une croissance durablement plus faible en Chine : pourquoi ? Quels effets ? (Patrick Artus)
  • Le processus d’isolation, de décorrélation de la Chine par rapport au reste de l’économie mondiale s’accélère (Patrick Artus)
  • Zone euro: c’est au tour de la France de bénéficier de chocs d’offre favorables (Patrick Artus)
  • Qu’est-ce qui peut déclencher aujourd’hui une récession aux Etats-Unis ou dans la zone euro? (Patrick Artus)
  • Ne pas oublier qu’une récession a un effet permanent négatif sur la croissance (Patrick Artus)
  • Pays de l’OCDE : pourra-t-on maintenir de la croissance? (Patrick Artus)
  • Ralentissement de la productivité du travail dans la zone euro, en Allemagne, en France : pourquoi? (Patrick Artus)


Zoom sur l'économie allemande


Inflation

  • L’inflation reflue en zone Euro et sera bientôt sous 1% (Philippe Waechter)
  • Coronavirus: effet déflationniste à court terme, inflationniste à moyen terme pour l’OCDE (Patrick Artus)


GRAPHIQUE Taux d'inflation en zone euro (en %)

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source : Philippe Waechter (2020)

Environnement et ressources naturelles

  • Coronavirus : l’épidémie provoque une baisse temporaire des émissions de CO2 (Le Monde)
  • Jour du dérèglement : à compter de jeudi 5 mars, la France a une dette climatique (Le Monde)
  • L’inquiétante trajectoire de la consommation énergétique du numérique (The Conversation)
  • L’invisible poids environnemental du numérique (AOC)
  • Les prix des énergies fossiles risquent d’être bas : quelles conséquences? (Patrick Artus)
  • Effet du prix du pétrole sur l'économie américaine (Trésor)


Marchés et concurrence


Monnaie et finance

  • Comment évolue la capitalisation boursière à long terme (D'un champ l'autre)
  • Coronavirus : les Bourses du monde entier dégringolent (La Tribune)
  • Le bitcoin emporté par la tempête sur les marchés financiers (Le Monde)
  • Les évolutions des marchés financiers sont-elles des indicateurs avancés de la croissance ? (Patrick Artus)
  • La question que tout le monde se pose : l’endettement va-t-il déclencher une crise dans les pays de l’OCDE? (Patrick Artus)


Politique monétaire

  • La politique monétaire expansionniste est-elle efficace contre un choc défavorable exogène de croissance ? (Patrick Artus)
  • Le rôle important de la politique monétaire face aux conséquences économiques du coronavirus (William De Vijlder)
  • Pessimisme de la Fed sur le coronavirus (Philippe Waechter)
  • La Réserve Fédérale essaie-t-elle d’empêcher l’inversion de la courbe des taux d’intérêt? (Patrick Artus)
  • La BCE ne suivra pas la Réserve Fédérale (Philippe Waechter)
  • Les étapes successives de l’"émancipation" de la BCE (Patrick Artus)
  • La raison profonde pour laquelle la politique monétaire de la BCE n’est pas efficace (Patrick Artus)
  • Objectif d’inflation, mais pour quelle inflation ? (Patrick Artus)


Politique conjoncturelle


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Economie internationale


Intégration européenne

  • En Europe, la spirale inquiétante des écarts de revenus (La Tribune)
  • Géographie du mécontentement et du mal-être dans l’UE (Télos)
  • Brexit : les négociations (re)commencent (The Conversation)


Migration

  • Migrants : l’UE face au cynisme de la Turquie (Le Monde)
  • Réfugiés : chantage turc et verrouillage européen (Alter éco)
  • Migrants : l’Europe défiée (Le Monde)
  • Une "crise migratoire" ? Le long fleuve tranquille des chiffres de l’immigration en France (Métropolitiques)


Inégalités et justice sociale

  • "En France, les inégalités interdépartementales de revenus n’ont jamais été aussi faibles" (Le Monde)
  • "La revitalisation du tissu social dans les territoires est une priorité" (Le Monde)
  • Pour cesser d’étiqueter les pauvres (La Vie des idées)
  • "Fataliste", la sociologie ? Réponse à Jean-Michel Blanquer (Stéphane Beaud)
  • L’ENA dans la tourmente (Le Monde)
  • L’université des super-riches (La Vie des idées)


Genre


GRAPHIQUE Répartition des hommes et des femmes entre emploi, chômage et inactivité selon qu'ils possèdent ou non des responsabilités familiales (en %)

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source : INSEE (2020)

Travail, emploi, chômage

  • Faut-il encore grimper dans un Uber ? (Le Monde)
  • Inégalités de salaire femme/homme : le mystère des 10 % (Xavier Molénat)
  • Concilier vie professionnelle et vie familiale, un calvaire pour plus de six femmes sur dix (La Tribune)
  • Être parent : des cadres aux ouvrières, plus de conséquences sur l’emploi des femmes (INSEE)
  • Inégalités femmes-hommes au sein des entreprises : que mesure l’index de l’égalité professionnelle ? (IPP)
  • L’idéologie du coût du travail (Clément Carbonnier)


Zoom sur la réforme des retraites

  • Retraites : une universalité très individualisée (Alter éco)
  • Pourquoi le gouvernement accélère la baisse des pensions (Alter éco)


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Politique

  • Réforme des retraites : le mauvais usage de l’article 49.3 de la Constitution (Le Monde)
  • Haro sur l’article 49-3 ? (AOC)
  • "Nous sommes entrés dans une démocratie non participative" (Hervé Le Bras)
  • Face au RN et Marine Le Pen, le risque de l’accoutumance (Le Monde)
  • Le tirage au sort peut-il réveiller la démocratie ? (Alter éco)
  • Discrimination de genre et élections locales (IPP)
  • Quelle gauche pour la ville ? (Alter éco)
  • Les Arabes israéliens, véritables gagnants des élections en Israël (The Conversation)
  • Le coronavirus fera-t-il tomber le régime unipartite chinois ? (Project Syndicate)
  • COVID-19: un premier bilan politique en Chine (Télos)


Politique : zoom sur la présidentielle américaine

  • Primaires démocrates aux Etats-Unis : Joe Biden ou le retour du centre (Le Monde)
  • Elizabeth Warren à l’heure du choix (The Conversation)
  • Michael Bloomberg ou le philanthrocapitalisme en campagne (AOC)
  • La religion joue-t-elle encore un rôle dans les élections américaines ? (The Conversation)


Débats entre économistes





lire la précédente revue de presse

lire le sociorama de Xavier Molénat

samedi 7 mars 2020

Les répercussions économiques d’une épidémie

« Il y a un peu plus de dix ans, j’ai été approché par certains experts de la santé qui voulaient connaître les répercussions économiques d’une pandémie de grippe. Ils avaient besoin de quelqu’un avec un modèle macroéconomique pour voir les effets d’équilibre général. Dans les années quatre-vingt, j’avais dirigé une petite équipe qui élabora un modèle de l'économie du Royaume-Uni appelé COMPACT et j’ai rejoint ces experts de la santé pour l’utiliser. L’étude a ensuite été publiée dans la revue Health Economics. (…)

L’actuelle épidémie de coronavirus a des caractéristiques différentes de l’épidémie que j’avais étudiée et, je l’espère, il ne s’agira pas d’une pandémie. (En termes de mortalité, il semble que l’épidémie de coronavirus se situe entre le "cas de base" et le "cas sévère" que nous avions étudiés dans notre travail.) Mais je pense qu’il y a des leçons générales à tirer de cet exercice et qui peuvent s’avérer pertinentes si cette épidémie de coronavirus finit par prendre une dimension pandémique. Je souligne que l’une des hypothèses de notre travail était que l’épidémie était une affaire de trois mois et ce que je vais dire dépend de la nature temporaire de l’épidémie.

Il est utile de dire au départ que la conclusion de tout cela, pour moi, est que les conséquences économiques sont secondaires par rapport aux conséquences en termes de santé pour toute pandémie qui a un taux de mortalité significatif (comme semble présenter jusqu’à présent le coronavirus). L’économie est importante en soi et comme un signal pour éviter des mesures drastiques qui n’influencent pas le nombre de morts, mais au-delà de cela il n’y a pas d’arbitrage significatif entre la prévention des morts et la perte de quelques pourcents de PIB pour moins de la moitié de l’année.

Commençons avec l’impact le moins important d’un point de vue économique, en l’occurrence la chute de la production due au fait que des travailleurs tombent malades. C’est l’effet le moins important en partie parce que les entreprises peuvent le compenser, en particulier si la maladie est l’histoire d’un trimestre. Par exemple, ceux qui ont été malades et qui reviennent au travail peuvent faire des heures supplémentaires. Cela va accroître les coûts et peut temporairement accélérer l’inflation, mais la banque centrale ne doit pas pour autant resserrer sa politique monétaire.

Cet impact "direct" de l’épidémie va réduire le PIB de quelques points de pourcentage au cours de ce trimestre. Le chiffre exact dépendra de la proportion de la population qui tombe malade, du taux de mortalité et du nombre de personnes qui n’iront pas travailler pour éviter de tomber malades. L’impact sur le PIB du Royaume-Uni sur l’ensemble de l’année suite à l’épidémie est d’environ 1 % à 2 %, en partie parce que la production après le trimestre d’épidémie est plus élevée, dans la mesure où les entreprises doivent reconstituer leurs stocks et répondre à la demande différée.

Tout cela suppose que les consommateurs qui ne sont pas encore tombés malades ne changent pas de comportement. Pour une épidémie qui se propage graduellement, cela semble peu probable. L’enseignement le plus important que j’ai tiré de cette étude est que l’épidémie risque de ne pas être seulement un choc d’offre négatif. Elle peut aussi constituer un choc de demande négatif qui frappe très durement certains secteurs spécifiques, en fonction du comportement des consommateurs. C’est parce qu’une grande partie de notre consommation aujourd’hui peut être qualifiée de sociale : je fais référence aux choses qui vous amènent à être en contact avec autrui. Des choses comme aller au bar, au restaurant et aux matchs de foot ou encore voyager. D’autres secteurs qui fournissent des services de consommation qui impliquent un contact personnel (par exemple, la coupe de cheveux) et qui peuvent facilement être retardés peuvent aussi être touchés.

Si les gens s’inquiètent tellement à l’idée de tomber malade qu’ils réduisent cette consommation sociale, l’impact économique sera plus sévère que je ne l’ai indiqué jusqu’à présent. En effet, c’est en partie une perte permanente. Peut-être que vous irez un peu plus souvent au restaurant une fois l’épidémie finie, pour rattraper les sorties que vous n’avez pas faites lorsque vous êtes resté cloîtré chez vous, mais il est probable que, sur l’ensemble de l’année, vous alliez moins au restaurant que vous n’aviez l’habitude de le faire. Ce dont j’ai pris conscience quand j’ai réalisé cette étude, c’est à quel point une grande partie de notre consommation est sociale.

C’est pourquoi les plus gros impacts sur le PIB surviennent quand les gens réduisent leur consommation sociale afin de ne pas être contaminés. Cependant, les chutes de la consommation sociale ne sont pas de la même ampleur d’un scénario à l’autre, pour la simple raison que l’offre et la demande sont complémentaires. Si les écoles ferment et si les gens passent plus de temps sans travailler, le choc d’offre s’en trouve accentué, si bien que le choc de demande a moins de marge pour provoquer des dommages. La plus forte chute dans le PIB annuel dans toutes les variantes que nous avons observées était de 6 %.

La politique monétaire ou budgétaire conventionnelle peut-elle compenser la chute de la consommation sociale ? Seulement en partie, parce que la chute de la consommation est focalisée sur des secteurs spécifiques. Ce qui est plus important et ce que nous n’avons pas exploré dans cet exercice, c’est ce qui se passe si les banques échouent à fournir un financement de court terme pour les entreprises faisant face à une chute soudaine de la demande. Les banques peuvent juger que certaines entreprises qui sont déjà très endettées peuvent ne pas être capables de rembourser tout prêt additionnel de court terme, ce qui alimente les faillites d’entreprises durant l’épidémie.

C’est à la lumière de cela que nous devons considérer l’effondrement des marchés boursiers à travers le monde. En termes macroéconomiques, c’est un choc temporaire, donc Martin Sandbu a raison de dire que la réaction récente des marchés boursiers semble excessive. Mais si plusieurs entreprises se retrouvent en difficulté financière en raison d’une chute temporaire dans la consommation sociale, cela implique une hausse de la prime de risque sur les actions, ce qui contribue à expliquer l’ampleur de l’effondrement boursier que nous avons vu. (Cela ne l’explique pas totalement, dans la mesure où l’essentiel de l’impact sera supporté par les entreprises les plus petites qui n’accèdent pas aux principaux indices boursiers.)

Si j’étais à la tête d’une banque central ou d’un gouvernement, j’aurais déjà commence à avoir des conversations avec les banques pour leur indiquer à quel point il faut éviter que les entreprises fassent faillite durant une épidémie. (...) »

Simon Wren-Lewis, « The economic effects of a pandemic », in Mainly Macro (blog), 2 mars 2020. Traduit par Martin Anota

vendredi 6 mars 2020

A propos de la stagnation capitaliste

« L’un des problèmes que l’on rencontre même avec le meilleur du journalisme est qu’il rapporte les événements au jour le jour sans les contextualiser, si bien que les journalistes nous parlent du temps mais pas du climat. C’est notamment le cas avec l’information selon laquelle les rendements des bons du Trésor ont atteint un niveau historiquement bas.

Bien que cet événement ait été entraîné par la hausse de l’aversion au risque provoquée par le coronavirus, ce n’est qu’une tendance de long terme qui se poursuit. Les rendements nominaux baissent depuis les années quatre-vingt et les rendements réels probablement depuis les années quatre-vingt-dix.

Pourquoi ? Les explications standards parlent de pénurie d’actifs sûrs et d’excès d’épargne mondial (global savings glut). Même si elles sont utiles, ces explications manquent quelque chose d’important. C’est que le théorie basique (et le bon sens) nous dit qu’il devrait y avoir un lien entre les rendements sur les actifs financiers et ceux sur les actifs réels, si bien que les faibles rendements réels devraient être le signe d’une faiblesse des rendements sur le capital physique.

C’est le cas. Le graphique ci-dessous montre que le taux de profit des entreprises non financières américaines a eu tendance à diminuer depuis les années cinquante. Je n’utilise pas de calculs marxistes extravagants ici, même s’ils nous racontent une histoire similaire. Je prends simplement les chiffres de la Fed, exprimant les profits avant impôt en pourcentage des actifs non financiers mesurés à leur coût historique. Bien que ce taux de profit soit plus élevé qu’il ne l’était au cours des crises de 2000-2001 et 2008-2009, il est plus faible aujourd’hui qu’il ne l’était dans les années soixante et soixante-dix. Et les profits n’ont jamais connu de reprise soutenable suite à la crise des années soixante-dix et quatre-vingt. Même selon leurs propres critères de références, les politiques néolibérales, notamment les baisses d’impôts, les plus fortes incitations des PDG, la désyndicalisation et la focalisation sur la maximisation de la valeur actionnariale, ont échoué.

GRAPHIQUE Taux de profit des sociétés non financières américaines (en %)

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Vous pourriez trouver cela surprenant. Comment pouvons-nous réconcilier cela avec le fait que, il y a encore quelques jours, le marché boursier était à un niveau historiquement élevé ? C’est simple. Déjà, les entreprises cotées ne constituent pas un échantillon représentatif de l’ensemble des entreprises. Elles tendent à être de plus grande taille et davantage monopolistes que la moyenne et les plus grosses parmi elles sont les plus rentables. De plus, les fortes valorisations boursières reflètent l’espoir que les entreprises qui ne sont pas très profitables (ou qui font des pertes comme Tesla) aujourd’hui gagneront des profits de monopole plus tard. Si nous laissons de côté quelques monopoleurs géants, l’entreprise américaine typique rencontre des difficultés.

A la lumière de cela, trois faits majeurs font sens.

Le premier est le ralentissement de la croissance de la productivité. Après avoir augmenté de 2,2 % par an au cours des cinquante années précédant 2007, la production par heure travaillée a augmenté de seulement 1 % par an au cours des dix dernières années. L’une des raisons à cela (une raison parmi bien d’autres) est que les plus faibles profits réduisent l’incitation à investir et à innover. C’est en particulier le cas quand de nombreuses entreprises présentant de faibles profits coexistent avec quelques entreprises disposant d’un pouvoir de monopole, parce que les monopoleurs préfèrent renforcer leur pouvoir qu’innover. La stagnation séculaire ne tombe pas du ciel. C’est le produit de tendances inhérentes au capitalisme.

Le deuxième est la vulnérabilité du capitalisme à la crise. Pour le comprendre, imaginez un monde différent dans lequel il y aurait eu d’abondantes opportunités de profit pour les entreprises non financières au début des années deux mille. L’afflux d’épargne en provenance d’Asie aurait alors financé à un faible coût ces projets. Nous aurions donc connu une forte croissance du stock de capital réel, de la productivité et des profits (et peut-être aussi des salaires et de l’emploi). Mais ce n’est pas ce que nous avons vu, parce qu’il n’y a pas eu de telles opportunités. L’excès d’épargne mondial a financé l’immobilier et les dérivés de crédits hypothécaires, alimentant une bulle qui finit par éclater et entraîner la crise.

Le troisième est documenté par Anne Case et Angus Deaton dans leur nouveau livre, Deaths of Despair, où ils montrent que, pour les blancs d’âge moyen peu qualifiés, les décès par suicide, alcool et drogue ont explosé depuis les années quatre-vingt-dix. Cela s’explique notamment par le fait que les opportunités d’emploi pour de telles personnes se sont dégradées. Même sur le marché du travail supposé "sous tensions" d’aujourd’hui, les gens peu diplômés sont bien moins susceptibles de travailler qu’au cours des années quatre-vingt-dix. Et beaucoup de ceux qui travaillent occupent un emploi de moins bonne qualité. Case et Deaton notent que les hommes blancs sans diplôme gagnent moins en termes réels qu’ils ne gagnaient en 1979. Des emplois moins nombreux et de moins bonne qualité, cela entraîne une moindre estime de soi, davantage de stress, une destruction de la vie de famille et donc des morts par désespoir.

Mais pourquoi de telles opportunités d’emploi se sont-elles dégradées ? Il est facile d’accuser la mondialisation ou le progrès technique, mais ce sont des façons différentes de dire qu’il est moins rentable pour le capitalisme d’employer des personnes peu qualifiées à un salaire décent. La chute des rendements obligataires constitue par conséquent l’un des symptômes les plus inoffensifs d’un capitalisme dysfonctionnel.

Bien sûr, toutes ces tendances ont depuis longtemps été discutées par les marxistes : une chute du taux de profit ; un monopole entraînant une stagnation économique ; une vulnérabilité à la crise ; et une dégradation des conditions de vie pour beaucoup de personnes. Et il y a plein de preuves empiriques suggérant que ces tendances sont effectivement à l’œuvre. Le problème est toutefois que beaucoup de personnes ne veulent pas voir les preuves empiriques. Dans ce sens, peut-être que les deux gros titres d’aujourd’hui, le niveau exceptionnellement bas atteint par les rendements obligataires et la victoire de Joe Biden aux primaires du Super Tuesday, sont liés. »

Chris Dillow, « On capitalist stagnation », in Stumbling & Mumbling (blog), 4 mars 2020. Traduit par Martin Anota

lundi 2 mars 2020

Une introduction aux ruées et paniques bancaires

« (…) Une banque promet à ses clients un accès immédiat à la liquidité. Les déposants peuvent retrouver leurs fonds à leur valeur faciale quand ils le désirent : premier arrivé, premier servi. D’autres créanciers de court terme peuvent faire la même chose, mais plus ou moins rapidement, en ne reconduisant pas leurs prêts. Et les ménages et entreprises qui payent des frais pour un engagement de crédit peuvent emprunter quand ils le veulent.

Pour les banques qui détiennent des actifs illiquides (comme la Bailey Brothers’ Building and Loan du film classique de Frank Capra), ces promesses de liquidité à la demande sont la source clé de la vulnérabilité. La même chose s’applique pour d’autres institutions bancaires (les banques de facto ou les institutions du système bancaire parallèle, les shadow banks) qui fournissent des services similaires à ceux que proposent les banques traditionnelles, en utilisant leurs bilans pour transformer des actifs illiquides, à longue échéance et risqués en actifs liquides, de courte échéance et peu risqués.

Une ruée bancaire (bank run) survient quand tous les déposants désirent réaliser un large volume de retraits simultanément. Une banque qui ne peut honorer cette soudaine demande fait faillite. Même les banques solvables (celles dont les actifs ont une valeur supérieure à celle de leurs dette) font faillite si elles ne peuvent convertir leurs actifs en liquidité assez rapidement (et avec peu de pertes) pour satisfaire les demandes des clients.

Une panique bancaire (banking panic) est le pluriel d’une ruée bancaire : quand les clients se ruent à de multiples banques. Nous qualifions de contagion la diffusion des ruées d’une banque à d’autres ; c’est le même terme qui est utilisé pour décrire la propagation d’un pathogène biologique.

L’histoire moderne des ruées et paniques bancaires commence au dix-septième siècle et s’étend jusqu’à aujourd’hui (…). Aucun pays n’y est immunisé : même les pays développés avec des systèmes financiers sophistiqués connaissent des crises bancaires (voir Laeven et Valencia). Surtout, ces perturbations sont typiquement associées à certaines des plus fortes contractions de l’activité économique enregistrées en temps de paix.

GRAPHIQUE Pertes en production occasionnées par les plus graves crises bancaires dans les pays développés depuis 1970 (en % du PIB potentiel)

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source : Laeven et Valencia

Dans ce billet, nous caractérisons les sources des paniques et ruées bancaires, puis les outils dont nous disposons pour les prévenir ou les atténuer.

La théorie des ruées et paniques bancaires


La théorie moderne des ruées bancaires trouve son origine dans le modèle de Diamond et Dybvig. Dans ce dernier, la fragilité d’une banque vient directement des services de liquidité qu’elle fournit. Alors qu’elle détient des actifs illiquides, la banque offre aux déposants averses au risque de l’immédiateté : en l’occurrence, les déposants peuvent faire des retraits à la valeur faciale à la demande à n’importe quel moment. La banque est solvable (la valeur de ses actifs dépasse celle de ses dettes), mais elle est illiquide parce qu’elle ne peut pas convertir ses actifs immédiatement en liquidité sans connaître d’importantes pertes. Dans ce cadre, (…) ceux qui se ruent en premier aux guichets de la banque sont remboursés en totalité, alors que ceux qui patientent (ou ne vont pas assez rapidement à la banque) peuvent ne rien recevoir.

Dans le modèle Diamond-Dybvig, les ruées bancaires reflètent le déplacement d’un bon équilibre, où personne ne panique et où les retraits surviennent aléatoirement au cours du temps, à un mauvais équilibre, où les déposants impatients essayent tous de faire des retraits simultanément. Le bon équilibre, où chacun a confiance envers la banque, est fragile, tout comme ce fut le cas avec la Building and Loan de George Bailey. Cela signifie que les ruées bancaires sont autoréalisatrices : quand certains déposants croient que les autres vont se ruer à la banque, ils ont une incitation à se ruer en premier à celle-ci. Comme Doug Diamond l'a ensuite dit, "même les tâches solaires (sunspots) peuvent provoquer des ruées bancaires si tout le monde croit qu’elles le font".

En pratique, cependant, les tâches solaires ne provoquent généralement pas de ruées bancaires (…). En fait, ces dernières surviennent plutôt quand quelque chose survient et suscite un doute quant à la valeur des actifs de la banque. Dans l’ère de l’activité bancaire nationale des Etats-Unis (de 1863 à 1913), les ruées bancaires coïncidaient typiquement avec le pic des cycles d’affaires quand, en se tournant vers l’avenir, les créanciers des banques pouvaient anticiper une hausse des défauts de remboursement des emprunteurs (voir par exemple Gorton). Et des chocs dramatiques avec un impact économique significatif entraînaient une détérioration rapide des anticipations. Bruner et Carr attribuent les origines de la panique américaine de 1907 à l’effondrement de la liquidité provoqué par le séisme de San Francisco de 1906.

Dans le modèle Diamond-Dybvig, la seule incertitude à propos de la valeur des actifs de la banque est s’il va y avoir une ruée bancaire. Dans leur cadre stylisé, la panique elle-même force les banques à liquider en catastrophe leurs actifs à prix bradés, en donnant aux déposants une incitation à se ruer aux guichets. Dans un cadre plus réaliste, la difficulté que les créanciers ont pour observer la valeur des actifs de la banque rend la banque vulnérable aux ruées bancaires, une difficulté qui s’intensifie dans le sillage d’un large choc.

Ce problème de l’"attribut caché" (hidden attribute), dans lequel un prêteur ne peut observer sans coûts la solvabilité d’un emprunteur, est un aspect classique de la sélection adverse (…). En ne connaissant pas la valeur des actifs d’une banque après un choc, les déposants se posent des questions sur sa solvabilité. Ils peuvent aussi s’inquiéter à l’idée que la banque puisse être à peine solvable, avec seulement un petit tampon en fonds propres pour absorber les pertes d’une vente forcée d’actifs (ou un nouveau choc). Plus ce tampon est perçu comme faible, plus l’incitation à se ruer aux guichets est forte. (...)

Sans surprise, c’est en raison de l'antisélection que les ruées bancaires déclenchent des paniques bancaires. Quand les déposants d’une banque sont les témoins d’une ruée bancaire dans une autre banque, ils se posent naturellement des questions sur la solvabilité de la première. Ils ne peuvent être sûrs de celle-ci parce que leur banque est comme une boîte noire : ils ne peuvent observer sans coûts la valeur de ses actifs. En d’autres termes, les nouvelles à propos d’une ruée bancaire amène chacun à prendre conscience qu’il peut y avoir d’autres "lemons" parmi les banques.

Surtout, les déposants n’ont pas besoin de croire que leur banque est insolvable pour se ruer aux guichets. Il suffit qu’ils craignent qu’il n’y ait pas assez de fonds propres pour absorber les pertes résultant de la vente d’actifs en catastrophe provoquée par une ruée bancaire. Cette crainte va être bien plus forte si le système bancaire dans son ensemble est perçu comme sous-capitalisé. Dans ce cadre, un cercle vicieux peut apparaître : les ruées bancaires amènent les banques à vendre leurs actifs en catastrophe, ce qui aggrave les pertes en capital et accroître la vulnérabilité du système bancaire aux chocs. Pour maintenir la résilience des banques face à une telle incertitude, il est nécessaire qu’il y ait un minimum (…) de financement par voie de fonds propres.

Comme la contagion biologique, la contagion financière survient d’une "exposition commune" à un choc. Cependant, à la différence de la contagion biologique, qui résulte typiquement d’une transmission directe, la contagion financière n’a pas besoin de prendre la forme d’une série de défauts en cascade survenant d’une exposition à une contrepartie spécifique en faillite. Il peut y avoir un choc commun (comme un plongeon généralisé des prix d’actifs) qui suscite des doutes quant à la valeur des actifs de plusieurs banques. Le choc rend celles-ci collectivement vulnérables, entraînant une hausse du coût du financement et déclenchant des ventes forcées d’actifs. Une autre différence est que la propagation d’une maladie prend du temps dans la mesure où elle requiert habituellement une période d’incubation. La contagion financière peut survenir extrêmement rapidement.

Comment prévenir et atténuer les ruées et paniques bancaires


Le premier objectif d’un filet de sécurité financier public est d’empêcher qu’une ruée bancaire survienne ou s’aggrave. La première composante du filet de sécurité est le prêteur en dernier ressort. Comme l’indiquait Bagehot au dix-neuvième siècle, un système financier moderne a besoin d’une banque centrale prête à prêter sans limites aux entreprises solvables en contrepartie d’un bon collatéral fourni à un taux de pénalité. Les concepteurs de la Réserve fédérale fondaient le mandat originel du système sur ce principe : l’offre d’une monnaie élastique face aux perturbations financières. A condition que les banques soient bien capitalisées, l’existence d’un prêteur en dernier ressort crédible prévient les ruées bancaires.

La deuxième composante du filet de sécurité est une garantie publique. Les garanties publiques rendent les passifs bancaires insensibles aux informations : les nouvelles relatives à la performance des actifs d’une bancaire n’altèrent pas l’attractivité de la détention des passifs de cette dernière. A moins que les déposants doutent de la volonté ou de la capacité du gouvernement à payer, il n’y a pas d’incitation à se ruer aux guichets. Et, même si une banque faisait faillite, il n’y aurait pas d’incitation à se ruer aux guichets d’une autre banque. Les garanties crédibles empêchent les paniques bancaires.

L’assurance-dépôts (qui trouve son origine aux Etats-Unis avec la Federal Deposit Insurance Corporation et qui existe à présent dans près de 150 pays) est la forme la plus commune que prend cette garantie publique. Les gouvernements peuvent aussi garantir d’autres passifs bancaires, comme le faisait le FDIC en 2008 avec son Temporary Liquidity Guarantee Program. (...) »

Stephen Cecchetti et Kermit Schoenholtz, « Bank runs and panics: A primer », in Money & Banking (blog), 2 mars 2020. Traduit par Martin Anota



aller plus loin...

« Quel est le coût d'une crise financière ? »

« Les coûts ignorés de la crise financière »

dimanche 1 mars 2020

Les liens de la semaine

Démographie

  • Progression, recherche sur les traitements, mortalité : le point sur l’épidémie de coronavirus (The Conversation)
  • Coronavirus : visualisez la propagation mondiale de l’épidémie (Le Monde)
  • Overdoses : la France connaît aussi ses "morts de désespoir" (Christian Chavagneux)
  • Vieillissement démographique et croissance potentielle (Patrick Artus)


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Les conséquences économiques du coronavirus


Croissance, fluctuations et crises

  • En France, le climat des affaires résiste malgré le coronavirus (La Tribune)
  • Croissance aux États-Unis, en Allemagne et en France, récession au Japon (Philippe Waechter)
  • L’économie mondiale va ralentir par rapport à ce qui était anticipé: quelles conséquences? (Patrick artus)


GRAPHIQUE Variation du PIB français et de ses composantes (en % et points de %)

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source : INSEE (2020)

Inflation

  • Pourquoi l’inflation européenne est-elle si faible ? (OFCE)
  • Emmanuel Todd tacle l’Insee et ravive la controverse sur la mesure de l’inflation (Florence Jany-Catrice)
  • L’inflation est-elle encore un phénomène local dans la zone euro ou bien est-elle devenue un phénomène global? (Patrick Artus)
  • Et si la disparition de la courbe de Phillips venait du prix du pétrole? (Patrick Artus)


Environnement et ressources naturelles


Marchés et concurrence

  • La liberté économique entravée aujourd’hui comme hier (Project Syndicate)
  • La Banque Mondiale encourage les Etats à ne pas taxer les entreprises (Fabien Candau)
  • Baisse de la croissance et augmentation du pouvoir de marché aux États-Unis (Antonin Bergeaud)


Monnaie et finance

  • Les Bourses proches de la panique à cause du coronavirus (Le Monde)
  • Quand les grandes banques trichent (Christian Chavagneux)
  • Refaire la macroéconomie avec les prix des actifs à la place des prix des biens et services (Patrick Artus)


Politique monétaire

  • Est-ce qu’il va falloir attendre le retour de l’inflation pour que la BCE augmente ses taux d’intérêt ? (Patrick Artus)
  • Quel objectif d’inflation pour la BCE ? (Patrick Artus)
  • L’indépendance des banques centrale relève-t-elle du passé ? (Project Syndicate)
  • La nouvelle norme économique sans argent liquide (Project Syndicate)
  • Deux équations pour comprendre la question monétaire (Patrick Artus)


Politique budgétaire

  • Finances publiques : le carton rouge de la Cour des comptes (La Tribune)
  • "Cessons de produire des analyses fiscales simplistes pour juger les réformes" (Les Echos)
  • Des analyses fiscales simplistes ? (IPP)
  • Les effets de la baisse du taux d’endettement public de l’Allemagne (Patrick Artus)
  • Comment éviter qu’il y ait équilibres multiples, avec anticipations autoréalisatrices, sur les dettes publiques? (Patrick Artus)


Finance internationale


GRAPHIQUE Parts de la Chine et de plusieurs pays développés dans les exportations mondiales (en %)

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source : Philippe Waechter (2020)

Contrôle social et déviance


Travail, emploi, chômage

  • Inégalités salariales en Allemagne : les effets vertueux du salaire minimum (A la marge)
  • L’Unédic s’attend à un chômage de 7,4% fin 2022, ses comptes se redressent légèrement (La Tribune)
  • Education, chômage : la double peine des non-qualifiés (Denis Ferrand)
  • France : la hausse du taux d’emploi est vertueuse (Patrick Artus)
  • La croissance par l'emploi (Jean-Marc Vittori)


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Zoom sur la réforme des retraites

  • Retraites : le gouvernement face au casse-tête des inégalités (La Tribune)
  • Retraites : la triple peine pour les métiers pénibles (Alter éco)
  • Réforme des retraites : un mauvais feuilleton (Guillaume Duval)
  • Les retraites réduisent aussi les inégalités entre les territoires (Alter éco)
  • Augmenter les cotisations retraites est-il sans effet sur l’emploi ? (OFCE)


Politique

  • Réforme des retraites : le gouvernement active le 49.3, deux motions de censure sont déposées (Le Monde)
  • L’horreur du 49.3 (Gérard Grunberg)
  • Que peuvent (encore) les maires ? (Alter éco)
  • Le procès Fillon: procès de la Ve République ? (AOC)
  • Les bons comptes de campagne, entre banques et élus (Libé)
  • 47,7 millions d’électeurs sur les listes électorales françaises en février 2020 (INSEE)


La présidentielle américaine et l'économie

  • Wall Street ne fera pas chuter Bernie (Jeffrey Sachs)
  • Si les Américains sont rationnels, vont-ils réélire Trump ? (Patrick Artus)
  • Les marchés financiers mettent une probabilité nulle sur l’élection d’un Président démocrate de gauche aux Etats-Unis (Patrick Artus)





lire la précédente revue de presse

lire le sociorama de Xavier Molénat

jeudi 27 février 2020

Le coronavirus va-t-il entraîner une récession mondiale ?

« Au début de l’année, le moral économique tendait vers l’optimisme. Certes, la croissance économique avait un peu ralenti en 2019. Le PIB des Etats-Unis avait augmenté de 2,3 % en 2019, contre 2,9 % en 2018. La croissance mondiale était également faible en 2019 : 2,9 % selon les estimations du FMI, contre 3,6 % l’année précédente. Pourtant, il n’y avait toujours pas de récession. Et les prévisions de janvier suggéraient un rebond de la croissance mondiale en 2020.

Une récession mondiale ?


Depuis janvier, de nouveaux événements viennent raviver le pessimisme. Les récessions sont extrêmement difficiles à prévoir et tout économiste un tant soit peu prudent évite de chercher à les prévoir. Mais les probabilités d’une récession mondiale ont fortement augmenté. La raison est la propagation du coronavirus qui est apparu à Wuhan, connu sous le terme plus technique COVID-19.

Les premières évaluations de l’impact économique du virus étaient rassurantes. Les comptes-rendus historiques des autres épidémies similaires, telles que celle du virus SRAS de 2003, sont relativement bénignes : un pays peut subir une contraction de son PIB au cours d’un trimestre (le PIB chinois avait chuté de 2 % au cours du deuxième trimestre de 2003), mais l’impact macroéconomique est limité dans le temps et l’espace. Typiquement, l’économie du pays rebondit rapidement au cours des trimestres suivants, comme les consommateurs rattrapent leurs dépenses et les entreprises s’empressent pour répondre aux commandes en retard et reconstituer leurs stocks. En conséquence, il peut être très difficile de voir un impact sur le PIB d’un pays pour l’année dans son ensemble. Le même schéma s’observe habituellement pour les effets d’une classe plus large de désastres naturels comme les cyclones.

Ce coronavirus apparaît maintenant bien plus problématique que le SRAS de 2003 ou d’autres épidémies passées. Il peut très bien faire basculer le monde en récession. Un critère qu’utilise parfois le FMI pour parler de récession mondiale est une croissance mondiale inférieure à 2,5 %. (A la différence de la croissance dans les pays développés, la croissance mondiale chute très rarement en-deçà de zéro, sauf lors de la Grande Récession de 2008-2009, parce que les pays en développement connaissent une plus forte croissance tendancielle.) Un autre critère est celui de la croissance négative du PIB par tête.

Les choses pourraient être pires cette fois-ci


Ce n’est pas simplement parce que le nombre de morts officiel excède de loin le nombre correspondant de morts pour le SRAS. L’effet économique est susceptible d’être bien plus ample pour plusieurs raisons.

Pour commencer, l’économie chinoise est aujourd’hui bien plus vulnérable. Sa croissance a été significativement plus faible au cours de la dernière décennie qu’au cours des années deux mille. Le passage d’un taux de croissance de deux chiffres à un seul est naturel et s’est jusqu’à présent opéré sans qu’il y ait d’atterrissage brutal de l’économie. Mais des niveaux élevés de mauvais prêts laissent l’économie vulnérable à un choc comme celui actuel. Certains signes suggèrent déjà qu’il y aura un ralentissement brutal de l’activité économique, laissant présager que la croissance chinoise sera bien plus faible que les 6,1 % officiellement annoncés pour l’année dernière.

Ensuite, le virus peut se propager plus amplement à d’autres pays. La Corée du Sud et d’autres pays de la région en ont déjà subi le contrecoup et y ont répondu avec certaines mesures d’urgence. Il n’est pas nécessaire qu’une proportion élevée de la population soit affectée pour qu’une proportion importante d’une économie en soit affectée. L’effet de la contagion tend à être disproportionné (même s’il est compréhensible), dans le sens où les gens qui ne sont pas tombés malades se restreignent de voyager, de dépenser et de travailler, même quand de telles décisions individuelles sont volontaires.

De plus, l’économie mondiale est plus dépendante de la Chine aujourd’hui qu’elle ne l’était en 2003. A cette époque, la Chine représentait seulement 4 % du PIB mondial. En 2020, elle y contribue à 17 % (aux taux de change courants). Avec le développement des chaînes de valeur internationales, la production dans les autres pays peut être affectée par les perturbations des étapes de la production qui sont réalisées en Chine.

Quelles économies sont vulnérables ?


Plusieurs régions du monde sont vulnérables. Les exportateurs de matières premières sont en haut de la liste, dans la mesure où la Chine est leur plus grand client. Il s’agit de l’Australie et d'une grande partie de l’Amérique latine, de l’Afrique et du Moyen-Orient. Les booms chinois en 2003-2008 et 2010 stimulèrent les prix mondiaux des matières premières et le ralentissement subséquent de la croissance chinoise a déjà pesé sur les marchés des matières premières depuis 2015. Même les pays en développement qui n’exportent pas de matières premières sont susceptibles d’être affectés via les canaux financiers, dans la mesure où les investisseurs financiers font soudainement preuve d’une plus forte aversion au risque.

Le Japon a déjà souffert d’une chute de son PIB au cours du dernier trimestre (une chute de 6,3 % en rythme annualisé). Cette contraction résulte de la hausse de la taxe sur la consommation en octobre. Cet effet négatif était aussi prévisible que les effets récessifs des précédentes hausses de la taxe sur la consommation opérées en avril 1997 et en avril 2014. Si en plus les échanges entre la Chine et le Japon s’écroulent, il devient bien probable que ce dernier connaisse une récession, c’est-à-dire au moins deux trimestres consécutifs de contraction du PIB.

L’industrie européenne est vulnérable. L’Europe est bien plus dépendante du commerce (et celui-ci est même plus étroitement lié à la Chine en raison du tissu de chaînes de valeur internationales) que les Etats-Unis. L’Italie a directement été frappée par la contagion virale. L’Allemagne a échappé de peu à la récession l’année dernière, mais elle peut ne pas être aussi chanceuse cette année en l’absence d’une forme ou d’une autre de relance budgétaire. La concrétisation du Brexit pourrait avoir un impact économique négatif sur le Royaume-Uni. (...)

Le marché boursier ne semblait pas trop s'émouvoir des risques associés à la politique commerciale américaine, au coronavirus et ou autre chose, en continuant de grimper au cours des huit premières semaines de cette année. Finalement, le 24 février, il a commencé à chuter, en prenant conscience que le virus s’avère en fait sérieux.

Selon des indicateurs comme les price-earnings ratios, le marché boursier est toujours élevé. Peut-être que les investisseurs financiers se sont trompés. Ils ont correctement souligné qu’une comparaison des rendements boursiers avec les taux d’intérêt indique que le marché boursier n’est pas trop élevé. Mais cela signifie juste que le marché obligataire est encore plus haut que le marché boursier. Les investisseurs financiers peuvent avoir fait preuve d’une confiance excessive après les trois baisses de taux directeur de la Réserve fédérale l’année dernière. Il est évident qu’il n’y aurait pas de marge pour que la Fed baisse de 500 points de base ses taux si l’économie américaine tombait en récession comme elle le faisait au cours des précédentes récessions. Elle ne serait pas capable de nous sauver.

Même si une récession ne se déclarait pas à moyen terme, la politique commerciale de Trump pourrait signaler une rupture de long terme dans l’histoire d’après-guerre, un arrêt définitif d’une ère de six décennies au cours de laquelle le commerce international avait augmenté plus vite que la production mondiale, accompagnant une période historique de prospérité et de paix. Nous pourrions rechercher une nouvelle tendance de découplage vis-à-vis de la Chine en particulier et une démondialisation en général, deux choses presque impensables jusqu’à récemment. Dans ce cadre, le coronavirus ne fait que rajouter de l’huile sur le feu. »

Jeffrey Frankel, « Will the coronavirus lead to global recession? », in Econbrowser (blog), 27 février 2020. Traduit par Martin Anota



aller plus loin...

Que se passe-t-il lors des récessions mondiales ?

Quel serait l’impact d’un ralentissement de la croissance chinoise sur le reste du monde ?

lundi 24 février 2020

Le dilemme du prisonnier : célèbre, mais si mal compris

« Un jour, un pianiste fût arrêté par la police secrète et accusé d’espionnage. Il portait des morceaux de papier couverts d’un code mystérieux. Malgré le fait qu’il persistait à déclarer qu’il s’agissait seulement des partitions pour la sonate du "Clair de lune" de Beethoven, le pauvre homme fut envoyé en cellule. Deux heures après, un sinistre individu vint l’interroger. "Il vaudrait mieux pour vous de tout nous dire, camarade", annonça-t-il avec un sourire en coin. "Nous avons attrapé votre ami Beethoven. Il est déjà en train de parler."

Cette histoire permet d’introduire le plus fameux problème en théorie des jeux : le dilemme du prisonnier. L’interrogateur explique que si un homme parle, mais pas l’autre, le premier sera libéré et le second sera envoyé pendant 25 ans au goulag. Si les deux hommes persistent à ne rien dire, ils vont chacun passer cinq ans en prison. Si tous les deux parlent, ils y passeront chacun 20 ans. Le dilemme est assez clair : chacun a individuellement intérêt à parler, qu’importe ce que fait l’autre ; pourtant, ils gagneraient collectivement à rester tous les deux silencieux.

Le dilemme a aujourd’hui soixante-dix ans. Il a été développé sous une forme mathématique simple en 1950 par les mathématiciens Merrill Flood et Melvin Dresher et sous une forme littérale par Albert Tucker. (…) Dresher, Flood et Tucker travaillaient au think-tank RAND. Le dilemme du prisonnier distillait la tension entre l’égoïsme et la coopération de façon éloquente, ce qui lui permettait d’illustrer le risque de destruction nucléaire et beaucoup d’autres choses. Le dilemme suscita une nouvelle vague d’intérêt en 1981, après la publication de The Evolution of Cooperation par le politologue Robert Axelrod et le biologiste William Hamilton. Leur article est non seulement le plus cité en science politique, mais il est en outre autant cité que les trois travaux les plus cités après réunis.

J’espère que les lecteurs m’excuseront de m’attaquer de la sorte à une idée si vénérée, parce qu’elle reste pertinente, instructive et largement incomprise. Une première idée très répandue, mais pourtant fausse, est l’idée que le problème est un problème de communication : si seulement le pianiste et Beethoven pouvaient se réunir et s’accorder sur une stratégie, ils se mettraient d’accord pour rester solidaires entre eux. Ce n’est pas le cas. La communication ne résout rien. Il est manifestement tentant de former une équipe ; donc la tentation de trahir aussi. Ceux qui croient que parler aiderait devraient regarder Golden Balls, un jeu télévisé basé sur un dilemme du prisonnier modifié. Ce qui rend le spectacle amusant à regarder est la vacuité des promesses que les participants se font les uns aux autres.

Plus problématique est la croyance erronée que le dilemme du prisonnier signifie que nous sommes condamnés à l’autodestruction du fait de notre égoïsme. La philosophie morale a désespérément cherché à le réfuter, à montrer qu’il est quelque peu rationnel de collaborer dans un dilemme du prisonnier joué une seule fois. Ce n’est pas le cas. Heureusement, la plupart des interactions humaines ne s’apparentent pas à un dilemme du prisonnier joué une seule fois.

L’article de 1981 (et le livre qui en fut tiré) peut avoir poussé la pendule trop loin dans le sens de l’optimisme. Le professeur Axelrod a lancé des tournois dans lequel des programmes d’ordinateur s’affrontaient les uns les autres, jouant le dilemme du prisonnier des centaines de fois. La répétition du jeu permet la coopération en raison de la menace de la sanction, quelque chose que les théoriciens des jeux savaient depuis les années cinquante. Quand Axelrod intégra cette idée dans un programme simple appelé « Tit for Tat », ce dernier triompha régulièrement contre les autres programmes.

Tit for Tat répondait à la coopération par la coopération et à la traitrise par la traitrise. Qu’importe ce que vous lui faites, il vous le fait également. Axelrod soulignait que le programme avait beau être "rude", il était "sympa", il essayait tout d’abord la coopération. Et il dressa de plus larges parallèles, en affirmant que le succès de la stratégie explique pourquoi les soldats dans les tranchées au cours de la Première Guerre mondiale étaient capables de se mettre d’accord sur des cessez-le-feu informels. Son message positif était que, dans les pires circonstances possibles, les gens sympas finissent premiers, pourvu qu’ils aient de l’acier en eux.

Mais cela va trop loin. Cette inclinaison à "vivre et laisser vivre" dans les tranchées s’explique peut-être plus simplement par le fait que ce n’est pas la même chose de tirer sur l’ennemi que de dénoncer Beethoven. C’est dangereux. On n’a pas besoin de la théorie des jeux pour expliquer pourquoi les soldats préfèrent faire profil bas. Axelrod a aussi donné trop d’importance à la "gentillesse" de Tit for Tat. D’autres stratégies prospèrent dans les tournois du dilemme du prisonnier, en fonction des détails des règles. Il y a parmi elles la stratégie "Pavlov", une stratégie qui essaye d’exploiter les "pigeons" et change de tactique quand elle rencontre une réponse punitive. Elle peut certes amener à la coopération, mais elle n’est pas "sympa".

Le dilemme du prisonnier existe. L’exemple le plus pressant aujourd’hui est celui du changement climatique. Chaque nation et chaque individu y gagneraient si les autres polluaient moins, mais chacun d’entre nous préférerait ne pas réduire sa propre pollution. Il serait stupide d’espérer que Tit for Tat permettrait de sauver la mise. Et nous n’avons pas à le faire. Nous avons des outils à notre disposition : au niveau domestique, les taxes et la réglementation ; au niveau international, les traités et les alliances. De tels outils modifient les incitations. Nous pouvons et devons les utiliser davantage. Le pianiste et son complice présumé étaient piégés. Nous ne le sommes pas. Contrairement à eux, nous pouvons changer le jeu. »

Tim Harford, « The prisoner’s dilemma at 70 – at what we get wrong about it », janvier 2020. Traduit par Martin Anota

dimanche 23 février 2020

Les liens de la semaine

Les conséquences économiques du coronavirus


Croissance, fluctuations et crises

  • Quel serait l’impact d’un ralentissement de la croissance chinoise sur le reste du monde ? (D'un champ l'autre)
  • Le Japon doit faire face à la pire chute de son PIB en 5 ans (La Tribune)
  • Recul inattendu du PIB français au dernier trimestre 2019 : les grèves n’expliquent sans doute pas tout (INSEE)
  • Les cygnes blancs de 2020 (Nouriel Roubini)
  • Faut-il craindre un fort recul de la croissance potentielle de la zone euro? (Patrick Artus)
  • La croissance des pays de l’OCDE tient à leur capacité à continuer à faire monter leur taux de participation (Patrick Artus)
  • France: le problème central est la faiblesse des gains de productivité (Patrick Artus)


Environnement et ressources naturelles

  • Le ski, un sport du passé ? (Alter éco)
  • Pollution numérique : de la production à l’usage, toute une chaîne à revoir (Alter éco)
  • "Il n’y a plus d’avenir ici" : en Afrique australe, les ravages du changement climatique (Le Monde)
  • Les pays riches doivent assumer la responsabilité de leur empreinte carbone (Adair Turner)
  • Gagner la course à l’électrification (Adair Turner)
  • Pour la planète, l’indispensable réduction des inégalités (Gaël Giraud)


Marchés et concurrence


Monnaie et finance


Politique monétaire

  • Combien de temps la BCE peut-elle conserver des taux d’intérêt très bas sans déclencher de catastrophe ? (Patrick Artus)
  • La trappe à liquidité mondiale (SocGen)
  • Il n’y a pas neutralité monétaire (Patrick Artus)


Finance internationale

  • Pourquoi l’euro ne fait-il pas le poids ? (D'un champ l'autre)
  • Dans quelle mesure l’aide au développement est-elle captée par les élites locales ? (A la marge)
  • Un déficit extérieur peut-il enrichir? (Patrick Artus)
  • Une dépréciation du change détruit aujourd’hui de la croissance (Patrick Artus)
  • D’où vient la hausse du taux d’épargne privée du Monde? (Patrick Artus)


Inégalités et fiscalité


GRAPHIQUE Taux d’emploi selon l'âge (en %)

INSEE__Taux_d_emploi_selon_l__age.png
source : INSEE (2020)

Zoom sur la réforme des retraites

  • Réforme des retraites : les 8 erreurs (Guillaume Duval)
  • A qui profite vraiment la règle des 25 meilleures années ? (IPP)
  • Au cœur de la réforme des retraite "une règle d’or" pour faire diminuer les pensions (Michaël Zemmour)


GRAPHIQUE Part des professions intermédiaires dans l’emploi total (en %)

INSEE__Part_des_professions_intermediaires_dans_l_emploi_total.png
source : INSEE (2020)

Travail, emploi, chômage

  • Une photographie du marché du travail en 2019. Le chômage continue de reculer (INSEE)
  • Des professions intermédiaires de plus en plus nombreuses et féminisées (INSEE)
  • L’introuvable "polarisation" des emplois (Centre d'observation de la société)
  • Quelle influence du diplôme sur la participation au marché du travail ? (France Stratégie)
  • Des requalifications en salariat au menu des plates-formes (Alter éco)
  • Quand le chômage tue (Alter éco)
  • La nouvelle conception de la politique économique: le taux de chômage très bas n'indique pas qu'on est au plein emploi (Patrick Artus)


GRAPHIQUE Parts de CDD ou intérim, d’indépendants, de cadres et de temps partiel dans l’emploi (en %)

INSEE__Parts_de_CDD_ou_interim__d_independants__de_cadres_et_de_temps_partiel_dans_l_emploi.png
source : INSEE (2020)

Politique


Zoom sur la présidentielle américaine


Artus se penche sur le capitalisme...





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