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lundi 9 décembre 2019

Les liens de la semaine

Croissance, fluctuations et crises

  • Le conflit commercial États-Unis-Chine aura des effets "irréversibles" sur l'économie mondiale (La Tribune)
  • Les booms immobiliers à l’origine de la divergence de la productivité en Europe (CEPII)
  • Que craindre : une crise financière ou une crise de l’industrie ? (Patrick Artus)
  • En Chine aussi, le passage à des conditions monétaires et financières stimulantes n’empêche pas la dégradation de l’économie (Patrick Artus)
  • Si la Chine a une économie qui arrive à maturité, qui va prendre le relais pour tirer la croissance mondiale ? (Patrick Artus)
  • Les moteurs de la croissance africaine : la démographie est-elle un handicap ? (CEPII)


Inflation

  • Des perspectives différentes pour l’inflation aux Etats-Unis et dans la zone euro (Patrick Artus)
  • Zone euro: se rappeler ce qu’est vraiment une déflation (Patrick Artus)


Environnement et ressources naturelles


Marchés et concurrence


Monnaie et finance

  • La croissance du crédit aux ménages est-elle dangereuse? (Patrick Artus)
  • Trois solutions pour réduire le risque de crise financière (Patrick Artus)
  • La hausse du taux d’endettement dans les pays de l’OCDE a-t-elle de plus en plus contraint les politiques monétaires? (Patrick Artus)
  • Politique monétaire: ce qui est compréhensible au Japon ne l’est pas dans la zone euro (Patrick Artus)
  • Pour être efficace, malheureusement, la politique monétaire expansionniste doit créer des anomalies (Patrick Artus)
  • Redonner leur crédibilité aux banques centrales (Project Syndicate)


Politiques conjoncturelles

  • Politique économique expansionniste : une protection mais aussi un risque (Patrick Artus)
  • Une politique budgétaire plus expansionniste permettrait que la politique monétaire soit moins expansionniste? (Patrick Artus)


Fiscalité

  • Fraudes aux prélèvements obligatoires : la Cour des comptes tacle Bercy (La Tribune)
  • Taxe numérique : la tension monte entre Paris et Washington, l'OCDE tente de calmer le jeu (La Tribune)


Commerce international


Inégalités

  • Education : les constats dérangeants de l’enquête Pisa (Marie Duru-Bellat)
  • Après les villes et les banlieues, les gentrifieurs envahissent le périurbain (Métropolitiques)
  • Le budget automobile des ménages depuis les années 1980. Un révélateur d'inégalités sociales et territoriales (Métropolitiques)


Travail, emploi, chômage


Autour de la réforme des retraites

  • Retraites : le prix de l’ambiguïté (Le Monde)
  • L’avertissement du 5 décembre (Le Monde)
  • Régime universel, système à points, âge pivot : les grandes questions que pose la réforme des retraites (Le Monde)
  • Réforme des retraites : le vrai du faux des régimes spéciaux (Le Monde)
  • Notre régime de retraite ne connaît pas la crise (Guillaume Duval)
  • Qui paiera la retraite des super-cadres ? (Michaël Zemmour)
  • Réforme des retraites : les femmes ne vont pas forcément y gagner (Alter éco)
  • Le système de retraites a-t-il 150 milliards d’euros en réserve ? (Le Monde)


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Mobilisations collectives

  • Réforme des retraites : "Le mouvement gréviste de 1995 est le dernier à avoir eu une telle ampleur" (Le Monde)
  • Hospitaliers, enseignants, cheminots : les raisons de la colère (Alter éco)
  • Au-delà du 5 décembre, la guérilla sociale des postiers (The Conversation)
  • Fonction publique : cette crise de confiance qui catalyse la mobilisation (The Conversation)
  • Retraites : ce que les mobilisations des indépendant·es nous disent… et ceux qu’elles laissent de côté (AOC)
  • Mouvements sociaux : le jeu médiatique en vaut-il la chandelle ? (The Conversation)
  • 30 ans de luttes étudiantes : la victoire est-elle dans la convergence ? (The Conversation)
  • Le conflit social aux Antilles (La Vie des idées)


Politique





lire la précédente revue de presse

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samedi 7 décembre 2019

L’austérité a provoqué le Brexit

« En décembre, la Grande-Bretagne retournera aux urnes pour élire un nouveau Parlement qui pourrait finaliser le Brexit. Plusieurs années tumultueuses se sont écoulées depuis que le référendum s’est conclu en faveur d’une sortie (Leave) du Royaume-Uni de l’Union européenne. Même si le gouvernement britannique parvient à se décider sur la façon par laquelle la sortie prendra forme, le pire pourrait encore survenir après.

Mais comment en sommes-nous arrivés là ? Qu’est-ce qui a provoqué la révolte populiste qui continue de diviser le Royaume-Uni ? Thiemo Fetzer a observé un ensemble spécifique de réformes qui ont joué un rôle décisif dans l’issue du référendum. Dans la revue American Economic Review, Fetzer montre que les baisses de dépenses publiques dans le cadre de plans d’austérité adoptés à partir de 2010 ont joué un rôle décisif dans la victoire du "Leave".

Fetzer a évoqué avec l’American Economic Association l’austérité au Royaume-Uni, la façon par laquelle celle-ci a alimenté le soutien en faveur de mouvements populistes comme le "parti pour l’indépendance du Royaume-Uni" (UKIP), les possibles retombées des réductions des programmes d’aide sociale et les prochaines élections parlementaires du 12 décembre. (…)

American Economic Association : J’aimerais évoquer spécifiquement de ce qui s’est passé en 2010 avec l’austérité. Quels genres de baisses ont touché les programmes de protection sociale au Royaume-Uni et qui en a été le plus affecté ?

Thiemo Fetzer : Il y a eu trois gros éléments derrière l’austérité. Le premier concerne les baisses de salaires pour tous ceux qui travaillaient dans le secteur public, si bien que les salaires n’ont pas augmenté avec l’inflation comme ils avaient l’habitude de le faire par le passé. Le deuxième élément est relatif à une réforme générale du système de protection sociale, qui affecta principalement les personnes (…) qui étaient employées dans des emplois à faible salaire et qui recevaient un coup de pouce de l’Etat via ce que l’on appelle le crédit d’impôt. Financièrement, cela constitua une part importante de l’austérité, puisque ce sont ces suppléments de revenu qui ont été réduits le plus vite.

Le troisième élément derrière l’austérité correspond aux baisses significatives de financements aux administrations locales, des ressources financières qui sont utilisées pour financer des services de base, la maintenance des routes locales et je pense que ces diverses dépenses ont été réduites d’environ 50 % en termes réels, ce qui est assez spectaculaire. Enfin il y a eu des baisses significatives des dépenses dans des choses comme l’éducation, des dépenses qui ont chuté de 20 % en termes réels.

AEA : Comment avez-vous fait pour connecter ces baisses des dépenses publiques avec la façon par laquelle les gens qui en ont été les plus affectés ont voté lors du référendum du Brexit ?

Fetzer : L’analyse s’est faite en deux parties. L’une d’entre elles est essentiellement basée sur la géographie des résultats électoraux au niveau des districts lors des élections européennes (…) et l’autre ensemble d’élections que j’ai regardé sont celles de Westminster (les élections parlementaires). Et lors de ces élections, j’ai étudié la performance électorale du parti politique au Royaume-Uni, en l’occurrence l’UKIP, qui préconisait dans son programme une sortie de l’Union européenne sur l’ensemble de la période de l’échantillon, de 2000 à 2015.

AEA : Comment avez-vous déterminé que ces baisses de dépenses publiques associées aux politiques d’austérité ont contribué à la victoire du "Leave" lors du référendum ?

Fetzer : Ce qui est assez remarquable est qu’après 2010, la structure de la population qui soutenait l’UKIP a fortement changé. L’UKIP a gagné environ 16 % du vote populaire lors des élections européennes en 2004 et 2009, donc ce n’était pas une force électorale négligeable. Mais en 2014, il y a eu une progression massive du soutien en faveur de l’UKIP. Et une grande partie du soutien en faveur du l’UKIP peut s’expliquer pour l’essentiel par l’exposition régionale ou individuelle aux baisses de dépenses publiques. Vous voyez que le soutien en faveur de l’UKIP augmente de 5 à 6 points de pourcentage dans les zones les plus exposées à l’austérité.

Cela peut ne pas sembler énorme, mais au fond pour chaque personne qui a effectivement voté pour l’UKIP, il y en avait une autre qui n’allait pas voter, mais qui présentait les mêmes préférences politiques. Si vous considérez cela, il apparaît une forte relation entre le soutien des individus pour l’UKIP et le soutien subséquent pour le Leave. Vous pouvez lier économétriquement ces deux schémas (l’austérité et le soutien en faveur de l’UKIP, puis le soutien en faveur de l’UKIP et le soutien en faveur du Leave), vous voyez que la hausse du soutien pour l’UKIP est associée à une hausse de 10 point de pourcentage du soutien en faveur du Leave en 2016. Le Leave a gagné au référendum avec environ 52 % des suffrages, donc un écart de 10 points de pourcentage fait une grosse différence et a contribué à faire basculer le référendum en faveur du Leave.

AEA : Il y a certains parlementaires qui ont initialement voté en faveur de ces réductions de revenus de transfert, mais qui ont aussi appelé quelques années plus tard à rester dans l’UE. Plusieurs d’entre eux, si ce n’est pas tous, ne pouvaient pas prédire le Brexit. Qu’aimeriez-vous qu’ils retiennent de cela, à propos des conséquences de leurs positions sur certaines politiques qui peuvent avoir des conséquences qu’ils ne peuvent pas prédire ?

Fetzer : Dans l’ensemble, vous pouvez considérer le Brexit comme une séquence de nombreuses erreurs et accidents au niveau politique, en partie facilitée par des institutions comme le système électoral du Royaume-Uni. En 2015, personne ne s’attendait à ce que le parti conservateur gagne avec une large majorité. Ce fut le fait qu’il gagna avec une large majorité qui a conduit à la tenue d’un référendum. Evidemment, en 2010, le pays émergeait d’une crise financière. Les déficits publics s’envolaient et, à un certain niveau, il était clair que certaines choses devaient être faites pour contenir les dépenses publiques. Le gouvernement de coalition de 2010 a cherché à contenir les dépenses d’une manière qui s’est révélée être très corrosive pour la cohésion sociale et au contrat social implicite.

L’austérité a été imposée… et fait que ce furent en définitive les mères célibataires, les personnes handicapées et la population adulte en âge de travailler qui payèrent pour les fautes lourdes du secteur financier. (...)

AEA : Que va-t-il se passer selon vous en décembre et concernant le sort final du Brexit ?

Fetzer : Les élections générales sont une très mauvaise façon de confirmer un sentiment public concernant une version du Brexit qui romprait radicalement les liens entre le Royaume-Uni et l’UE, un Brexit que personne n’a conseillé, ni même appelé à mettre en œuvre dans sa campagne en 2016. Ce que cette élection peut faire, c’est offrir une victoire aux conservateurs grâce à peut-être 35 % du vote populaire. Ce n’est pas un mandat démocratique pour mettre en œuvre un plan de Brexit et cela ne résoudra pas la crise démocratique et institutionnelle qui mijote.

Mon espoir pour cette élection est qu’elle produise exactement ce que la précédente élection avait produit, à savoir un Parlement sans majorité, puisque les politiciens se retrouveraient dans la même position pour résoudre le problème sous-jacent. D’une certaine manière, la chose la plus raisonnable serait d’aboutir à une solution de compromis entre les 48 % qui se sont prononcés en faveur du "Remain" et les 52 % qui se sont prononcés en faveur du "Leave", ce qui serait proche de ce qui avait été promis aux électeurs en 2016. Ce serait mon résultat idéal. »

American Economic Association, « Cutting off support », 22 novembre 2019. Traduit par Martin Anota



aller plus loin...

« Le Brexit, fruit d'une relation pernicieuse entre mondialisation et austérité »

« Les coûts ignorés de la crise financière »

dimanche 1 décembre 2019

Les liens de la semaine

Croissance, fluctuations et crises

  • Au troisième trimestre 2019, le pouvoir d’achat des ménages progresse de 0,6 % (INSEE)
  • Le ralentissement mondial vient-il des droits de douane aux Etats-Unis? (Patrick Artus)
  • Pourquoi y a-t-il eu ce "mini-cycle industriel" en 2019, et va-t-il disparaître? (Patrick Artus)


GRAPHIQUE Croissance du PIB français et ses composantes (en %)

INSEE__croissance_PIB_composantes_3eme_trimestre_2019.png

source : INSEE (2019)

Consommation

  • Black Friday : "La surenchère promotionnelle est irréversible" (Alter éco)
  • Black Friday ou Block Friday ? (Christian Chavagneux)
  • Consommation par habitant : la France au-dessus de la moyenne de l’UE (INSEE)


Environnement et ressources naturelles

  • Une production d’énergies fossiles incompatible avec les objectifs climatiques (Le Monde)
  • Recyclage ou réemploi ? Pourquoi le projet de consigne est contesté (Le Monde)
  • Déclarer la forêt amazonienne bien commun de l’humanité, une idée pas si neuve (The Conversation)


Marchés et concurrence

  • Le prix des enchères 5G provoque la grogne des opérateurs (Le Monde)
  • LVMH rachète les diamants de Tiffany pour 14,7 milliards d’euros (Le Monde)
  • La fusion PSA-Fiat, pari industriel ou managérial? (Télos)
  • Plateformes numériques et concurrence (Trésor)


GRAPHIQUE Chiffre d’affaires, résultat net et utilisateurs de Facebook (en milliards de dollars et en milliards d’utilisateurs)
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source : Trésor (2019)

Monnaie et finance

  • Le lobby bancaire européen à l'offensive contre les règles de Bâle 3 (La Tribune)
  • La supervision bancaire, déterminant clé de la localisation des banques multinationales (The Conversation)
  • A qui profitent les taux d’intérêt bas ? (Guillaume Duval)
  • Que feraient aujourd’hui la Réserve Fédérale et la BCE si leur objectif était la stabilité financière? (Patrick Artus)
  • La disparition de la "macroéconomie traditionnelle" et la politique monétaire (Patrick Artus)


Intégration européenne


Finance internationale

  • Pour la Hongrie, l’euro ? Non merci (Alter éco)
  • Si l’Allemagne sortait de l’euro, le Deutsche Mark s’apprécierait ou se déprécierait-il? (Patrick Artus)


Inégalités et justice sociale


Retraites

  • Retraites: quelle est la situation de la France dans l’OCDE? (Télos)
  • Retraites: un triangle d’incompatibilité (Télos)
  • Tout comprendre à la novlangue des retraites (Alter éco)
  • Quel effet de la baisse des retraites sur les inégalités? (Michaël Zemmour)
  • La valeur du point ne pourra pas baisser… Mais le niveau de votre pension, si (Alter éco)


Travail, emploi, chômage

  • Quel avenir pour les Territoires zéro chômeur de longue durée ? (Alter éco)


Mobilisations collectives


Politique

  • Y a-t-il vraiment une hausse des travaux avant les élections municipales ? (Le Monde)
  • Pourquoi Michael Bloomberg entre-t-il en campagne ? (The Conversation)
  • L’enquête qui pourrait aboutir à la destitution de Trump expliquée en un coup d’œil (Le Monde)
  • Elections locales à Hongkong : raz-de-marée prodémocratie et participation record (Le Monde)
  • Le peuple est-il apte à gouverner ? (The Conversation)


Inégalités de genre, inégalités ethniques

  • Violences conjugales : enfin une prise de conscience (Le Monde)
  • Qui a peur du "genre" ? (CNRS)
  • La double peine des étrangères victimes de violences conjugales (The Conversation)
  • Face aux discriminations, les musulmans et les minorités demandent l’égalité (The Conversation)
  • L’expatriation révélatrice. Être blanc à Abu Dhabi (La Vie des idées)





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samedi 30 novembre 2019

Le fléau des grosses entreprises



« Les titans des nouvelles technologies comme Amazon, Google, Facebook et Apple dominent leurs marchés respectifs et sont de plus en plus puissants. Maintenant, un chœur de critiques appelle à les démanteler. Nous avions connu un tel contexte par le passé. Il y a plus d’un siècle, c’était la Standard Oil qui fut accusée de pratiques anticoncurrentielles. Ensuite, il y a eu le secteur du conditionnement de viande, celui de la production de métal et celui des télécommunications. Chaque phase présenta des questions uniques à propos de la façon d’agir face aux sociétés puissantes. Naomi Lamoreaux pense qu’il est utile de revisiter cette histoire.

AEA : Quelles leçons l’histoire des entreprises comme la Standard Oil pourraient nous être utiles aujourd’hui ?

Naomi Lamoreaux : Il s’agissait d’entreprises très très grandes et elles suscitaient des craintes qui ressemblent à celles que suscitent les grandes entreprises aujourd’hui : des craintes à propos de possibles manipulations déloyales des opportunités économiques, des craintes à propos de leur influence politique, la crainte qu’une grande taille et un ample patrimoine puissent nuire à l’économie, à la société, à la politique de façons complexes et opaques.

AEA : Comment pouvez-vous brièvement décrire ce que la Standard Oil était et sa domination des marchés de l’énergie ?

Lamoreaux : La Standard Oil était un raffineur de pétrole brut. Initialement, son principal produit était le kérosène, qui était utilisé à des fins d’éclairage. Plus tard, elle devint un producteur de gazolène, mais son monopole était initialement un monopole dans l’éclairage, le kérosène. Initialement, elle ne représentait qu’environ 4 % des capacités de raffinage du pays. Cette part était de 4 % en 1870 ; elle s’élevait à 90 % une décennie après. Ainsi, cela effraya la population et fit sonner le signal d’alarme.

AEA : Comment est-elle devenue si grosse aussi rapidement ?

Lamoreaux : Fondamentalement, elle a été capable de s’approprier des avantages déloyaux sur ses rivales au moyen de rabais dans le transport ferroviaire. Une bonne partie du prix du pétrole tenait aux coûts de transport du pétrole et la Standard a été capable d’obtenir de moindres coûts de transport que ses rivales grâce au transport ferroviaire et d’utiliser ensuite cet avantage pour forcer ses rivales à quitter le marché ou à se vendre à elle.

AEA : Quand est-ce que les régulateurs commencèrent à s’attaquer à la Standard Oil ?

Lamoreaux : Les premiers régulateurs qui agirent opéraient au niveau des Etats fédérés. Les Etats répondirent à l’émergence de la Standard Oil et à d’autres imitateurs de la Standard Oil avec une législation que nous qualifierons aujourd’hui de législation antitrust à la fin des années 1880.

Le Congrès fit face à des pressions pour engager des actions, donc il adopta une loi en 1980 appelée le Sherman Antitrust Act, qui est la première loi antitrust au niveau fédéral qui transforma en crime toute tentative de monopoliser le commerce ou de s’engager dans la restriction des activités commerciales. Le problème avec cette loi était qu’elle était bien plus difficile de l’appliquer aux sociétés à charte d’Etat fédéré. Des sociétés comme la Standard Oil souscrivirent à la charte d’Etats bienveillants comme le New Jersey. La Standard pouvait être un monopole, mais elle opérait sous une charte du New Jersey et, selon la loi du New Jersey, c’était une entreprise légale. Cela posa des problèmes pour les régulateurs fédéraux. Il fallut attendre 1911 pour que les régulateurs trouvent comment agir avec une société comme la Standard. La Cour Suprême prit alors deux décisions, la première concernant la Standard Oil Company et la seconde concernant l’American Tobacco Company, celles de démanteler ces sociétés au motif qu’elles s’étaient engagées dans des activités anticoncurrentielles.

AEA : Il y a une ligne ténue entre les pratiques des entreprises qui s’avèrent anticoncurrentielles et dangereuses et celles qui améliorent l’efficience. Pouvez-vous décrire l’évolution dans notre façon de voir ce qui est dangereux et ce qui ne l’est pas ?

Lamoreaux : Il y avait d’un côté l’idée que ces grandes firmes qui émergeaient dans plusieurs secteurs de l’économie (…) avaient fait des choses bénéfiques, comme réduire le coût des biens pour les consommateurs, améliorer l’efficience et fournir de nouveaux biens aux consommateurs. Elles étaient grandes et connaissaient le succès et parce qu’elles connaissaient le succès elles disposaient d’un pouvoir de marché. Les gens voulaient trouver des façons de distinguer entre, d’un côté, ces firmes et, de l’autre, les firmes qui grossissaient en restreignant la concurrence en disposant d’avantages déloyaux. Le problème est qu’il est difficile de ranger clairement les entreprises dans l’une ou l’autre de ces catégories. Les entreprises les plus efficientes, les plus innovantes, peuvent faire des choses qui visaient à bloquer la concurrence future. Elles peuvent s’engager dans des pratiques que nous considérons comme déloyales et anticoncurrentielles.

Ensuite, au cours du vingtième siècle, les responsables de la politique publique cherchèrent tout d’abord à identifier ces types de comportements et à simplement stopper les mauvais comportements. Mais à la fin des années 1930, elles commencèrent à se dire qu’elles ne pouvaient vraiment pas faire cela. La grosse taille était mauvaise en soi et les régulateurs poursuivirent alors simplement des politiques qui visaient à réduire la part de marché des grosses firmes, que celles-ci se comportent mal ou non. Et cette vision de ce que doit faire la politique antitrust a vraiment émergé à la fin des années 1930 et elle a demeura jusqu’au début des années 1970. Ensuite, nous avons basculé à l’opposé et considéré que la grosse taille n’était pas un problème aussi longtemps que les entreprises offrent des gains aux consommateurs et qu’il n’y avait pas à s’inquiéter du tout de cela. Et maintenant les gens commencent à reconsidérer de nouveau les choses.

AEA : Vous faites référence ici à la tension entre l’Ecole de Chicago et ceux que l’on qualifie de "néo- brandeisiens" (New Brandeisians). Pouvez-vous expliquer en quoi tiennent les différences entre leurs raisonnements ?

Lamoreaux : La position de l’Ecole de Chicago était que la taille ne doit pas être un problème si la taille était le produit d’une plus grande efficience. Mon vieux collègue Harold Demsetz affirmait que les grandes entreprises avaient souvent un pouvoir de marché parce qu’elles avaient vraiment réussi et que vous ne voulez pas punir cela. Donc, fondamentalement, la taille n’était pas du tout considérée comme un problème et, aussi longtemps que les entreprises ne faisaient pas de choses qui nuisaient aux consommateurs, ne restreignaient pas la production, ne s’entendaient pas pour maintenir des prix élevés, il n’y avait pas de problème avec la taille.

Les "néo-brandeisiens" voient les choses très différemment. Ils se qualifient de néo-brandeisiens parce que leur vision du monde est très similaire à celle de Louis Brandeis. Pour ce dernier, les grandes entreprises étaient sources de menaces sur plusieurs plans. Si elles peuvent apporter des bénéfices aux consommateurs à court terme, elles peuvent étouffer l’innovation à long terme. Elles peuvent protéger leur position en recourant au lobbying pour empêcher le Congrès ou d’autres autorités de prendre des décisions susceptibles de réduire leur puissance. Et, bien sûr, les gens s’inquiètent à propos de plein d’autres choses relatives à la grande taille qui ne sont pas liées à la politique antitrust, mais sont des inquiétudes sociales comme le contrôle de l’information.

AEA : Quelle est la leçon la plus importante que, selon vous, l’Histoire a à offrir pour aujourd’hui ?

Lamoreaux : Je dirai deux choses. La première est que les inquiétudes à propos de la grande taille des entreprises ont toujours été multidimensionnelles et ne peuvent être réduites la simple question quant à savoir si les consommateurs en sont affectés dans une statique comparative. Le second point est qu’essayer de savoir si une grande entreprise fait du mal ou non, se comporte mal ou non, est en fait une tâche très épineuse. Parce que cette tâche est si difficile, nous avons (…) baissé les bras et dit que nous ne fixerions pas de limite.

C’est une illusion de penser qu’il n’y a qu’un seul principe qui nous permettrait d’échapper à ce genre de questions de jugement. Et les questions de jugement vont toujours être imparfaites. C’est intrinsèque aux systèmes politiques. C’est intrinsèque au système de régulation. Cela implique toujours un jugement. Et nous allons toujours nous tromper dans un sens ou un autre. Mais c’est là où nous devons travailler : chercher la bonne solution. Nous n’aurons jamais la bonne solution, mais nous devons essayer de l’avoir. »

American Economic Association, « The curse of bigness », 30 août 2019. Traduit par Martin Anota



aller plus loin...

« Le FMI s’inquiète du pouvoir de marché des firmes superstars »

« Quelles sont les répercussions macroéconomiques du plus grand pouvoir de marché des entreprises ? »

« Faut-il s’inquiéter de la concentration des marchés aux Etats-Unis ? »

dimanche 24 novembre 2019

Les liens de la semaine

Capitalisme


GRAPHIQUE Opinion que, depuis une dizaine d'années, son niveau de vie s'améliore (en %)

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source : INSEE (2019)

Croissance, fluctuations et crises


Démographie

  • Quarante ans d’évolution de la démographie française : le vieillissement de la population s’accélère avec l’avancée en âge des baby-boomers (INSEE)


GRAPHIQUE Évolution de la population et des soldes naturel et migratoire en France

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source : INSEE (2019)

Environnement et ressources naturelles

  • Climat : les températures mettent le turbo (Le Monde)
  • La croissance au défi du changement climatique (Jean-Marc Vittori)
  • Le réchauffement climatique n'est plus un sujet "à part" (Hélène Rey)
  • Des risques d’extinction planent sur un tiers de la flore tropicale africaine (Le Monde)
  • "La nouvelle génération est prête à se désincarcérer de la société de l’automobile" (Le Monde)
  • Le marché du carbone européen va-t-il enfin servir à quelque chose ? (Alter éco)


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Monnaie et finance

  • L’action Française des jeux a pris 15 % dès son entrée en Bourse (Le Monde)
  • La nouvelle exubérance des marchés financiers est irrationnelle (Nouriel Roubini)
  • Quel avenir pour les politiques monétaires non conventionnelles ? (Project Syndicate)
  • Le danger déflationniste, c'est que la politique monétaire devienne procyclique lorsque la demande est faible (Patrick Artus)
  • La communication des banques centrales : du secret à la transparence (La Tribune)


Politique économique

  • Changer les politiques pour inverser la tendance (Laurence Boone)
  • Feu vert pour l’investissement public (Project Syndicate)
  • L’Allemagne contre la BCE (Alter éco)
  • Draghi a déclaré que si les politiques budgétaires de la zone euro devenaient plus expansionnistes, les taux d’intérêt de l’euro pourraient remonter plus vite: que penser de cette affirmation? (Patrick Artus)
  • Faut-il remettre en cause les principes usuels de politique économique? (Patrick Artus)


Commerce international

  • La bonne nouvelle des sanctions commerciales américaines (CEPII)
  • L’industrie automobile en France : l’internationalisation de la production des groupes pèse sur la balance commerciale (INSEE)


GRAPHIQUE Production automobile des principaux pays producteurs en Europe (en milliards d'euros)

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source : INSEE (2019)

Finance internationale

  • La lutte contre l’évitement fiscal des firmes peut rapporter gros (Christian Chavagneux)
  • Fiscalité internationale des entreprises : quelles réformes pour quels effets ? (CAE)
  • En 2015, les multinationales françaises ont transféré 32 milliards de profits dans les paradis fiscaux (Denis Gouaux)
  • La Cnuced plaide pour une aide au développement transparente et mieux coordonnée (Le Monde)
  • Théorie des zones monétaires optimales : passé et présent (SES-ENS)


Intégration européenne

  • La BCE maintient l’intégrité de la zone euro: c’est indispensable, mais c’est en même temps critiquable (Patrick Artus)
  • Danger pour la zone euro : le drame italien (Patrick Artus)


Inégalités et pauvreté


GRAPHIQUE Évolution des inégalités de niveaux de vie avant redistribution en France

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source : INSEE (2019)

Redistribution et service public


GRAPHIQUE Décomposition de la mobilité sociale observée pour les hommes comparés à leur père (en %)

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source : INSEE (2019)

Travail, emploi, chômage

  • Contrats aidés à la sauce Macron : un bilan en demi-teinte (La Tribune)
  • Dialogue social: de profondes mutations (Télos)
  • La mobilité sociale des femmes et des hommes : évolutions entre 1977 et 2015 (INSEE)
  • Depuis 1975, le temps de travail annuel a baissé de 350 heures, mais avec des horaires moins réguliers et plus contrôlés (INSEE)


GRAPHIQUE Évolution de la part des salariés à temps complet selon le nombre d’heures effectives travaillées par semaine depuis 1975 (en %)

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source : INSEE (2019)

Politique

  • En France et à l’étranger, le sort varié des consultations de citoyens (Le Monde)
  • Le référendum ou comment démocratiser la démocratie (AOC)
  • Comment la surenchère anti-élite imprègne la campagne présidentielle américaine (The Conversation)
  • États-Unis : jusqu’où ira la droite américaine ? (AOC)
  • Le deux visages du radicalisme de droite en Allemagne (AOC)
  • L’accord de coalition gouvernementale en Espagne est-il une exception en Europe ? (The Conversation)
  • Evo Morales a-t-il été renversé par l’extrême droite en Bolivie ? (The Conversation)


GRAPHIQUE Évolution des opinions à l’égard du travail des femmes (en %)

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source : INSEE (2019)

Lien social





lire la précédente revue de presse

La zone euro n’est pas (encore) prête pour la monnaie-hélicoptère

« Avec un menu d’options budgétaires et monétaires dangereusement réduit pour stimuler l’activité dans la zone euro en cas de récession, les responsables de la politique économique et les économistes ont commencé à discuter d’une proposition qui semble à la fois simple et exotique : si la consommation des ménages et l’investissement des entreprises sont trop faibles, pourquoi la banque centrale n’enverrait-elle pas, par exemple, 500 euros à chaque résident de la zone euro ? Les résidents dépenseraient cet argent et l’économie s’en trouverait stimulée.

Cette idée, dite de la "monnaie-hélicoptère" (helicopter money), a un bon pedigree et un nom mémorable. Milton Friedman a introduit le concept et lui a donné son nom, bien qu’il ne conseilla pas de la mettre en pratique. Peter Praet (2016), qui a été membre du conseil des gouverneurs de la Banque Centrale Européenne (BCE) jusqu’à récemment, a un jour indiqué que" toutes les banques peuvent le faire". Et un récent rapport Blackrock (Bartsch et alii, 2019), avec notamment Stanley Fischer et Philip Hildebrand comme coauteurs, s’est prononcé en faveur d’une version de la monnaie-hélicoptère.

De plus, le concept a un clair attrait politique. Il a été qualifié d’"assouplissement quantitatif pour le peuple" (quantitative easing for the people) (Muellbauer, 2014) : au lieu d’aider les banques ou d’enrichir les détenteurs d’obligations, la banque centrale devrait mieux donner de la monnaie à la population, une façon transparente d’accroître son pouvoir d’achat.

Qu’est-ce que la monnaie-hélicoptère ?


En fait, malgré son nom, la monnaie-hélicoptère n’est pas si exotique que cela. D’un point de vue économique, c’est l’équivalent d’une relance budgétaire combinée à une relance monétaire. On peut la considérer comme une sorte d’expansion budgétaire prenant la forme de transferts de revenus opérés par le gouvernement à la population, financée par les obligations publiques, titres que la banque centrale achèterait en échange de monnaie via une opération d’open market. Pour cette raison, Ben Bernanke (2016) l’a qualifiée de "programme budgétaire financée par création monétaire" (money-financed fiscal program), un nom plus précis, mais moins attrayant, et un nom effrayant pour ceux qui voient tout financement par création monétaire comme une route directe vers l’hyperinflation.

L’équivalence n’est cependant pas totale. Si la monnaie-hélicoptère est entreprise indirectement (avec des obligations émises par le gouvernement pour financer des transferts, puis achetée par la banque centrale), la dette résultante apparaît comme une dette du gouvernement central vis-à-vis de la banque centrale. Cette dernière connaît une hausse de son passif (via la hausse de l’offre de monnaie) et de son actif (les obligations publiques), sans changement dans ses fonds propres. Si elle est entreprise directement (avec la banque centrale transférant directement de la monnaie aux ménages), la dette du gouvernement central reste inchangée. La banque centrale, cependant, connaît alors une hausse de son passif (la hausse de l’offre de monnaie) sans hausse de son actif, ce qui se traduit par une détérioration de ses fonds propres.

La différence entre les deux scénarii n’est pas pertinente d’un point de vue purement économique. Ce qui importe pour l’économie est le changement du bilan consolidé du gouvernement (combinant les bilans du gouvernement central et de la banque centrale) et celui-ci est le même dans les deux cas. Si la hausse de la dette prend la forme d’une hausse du passif du gouvernement central ou une hausse du passif de la banque centrale n’est pas significative. Ce qui importe pour les finances publiques est la valeur actualisée des soldes budgétaires futurs, qui à nouveau ne change pas. Mais cette différence est importante d’un point de vue politique : les banquiers centraux s’inquiètent, à tort ou à raison, à l’idée qu’une baisse des fonds propres de la banque centrale (en particulier s’ils deviennent négatifs) puisse laisser paraître que la banque centrale est mal gérée, chose qui affaiblirait son pouvoir politique et amènerait le gouvernement à remettre en cause l’indépendance de la banque centrale.

Comment la monnaie-hélicoptère fonctionnerait


Supposons que la BCE soit encline à recourir à la monnaie-hélicoptère. Est-ce que ce serait une façon efficace de contrer une récession dans la zone euro d’un point de vue macroéconomique ?

Initialement, les transferts budgétaires financés par la banque centrale peuvent s’avérer bien efficaces, parce qu’ils stimuleraient directement les dépenses de consommation. Et contrairement au gouvernement, qui peut augmenter les impôts après coup, la banque centrale n’aurait aucun moyen d’annuler les transferts qu’elle a financés. Donc, les ménages seraient plus incités à les dépenser (la banque centrale peut décider ex post de compenser leur impact sur son bilan en réduisant la taille de son portefeuille d’obligations souveraines, mais cela n’affecterait pas directement les ménages).

Il y a davantage de questions à propos des conséquences à plus long terme. Supposons, contrairement à la situation actuelle de la zone euro, que le taux directeur soit initialement positif. Alors, si la production ou l’inflation sont trop faibles, la combinaison d’expansions budgétaire et monétaire irait clairement dans la bonne direction, à savoir une hausse de l’activité économique (Galí, 2019). Cependant, ce ne serait peut-être pas la bonne combinaison : la combinaison appropriée pourrait impliquer davantage d’action monétaire ou davantage d’action budgétaire. En effet, certains chiffres nous suggèrent que ce n’est pas la bonne combinaison. Dans la zone euro, le ratio de la monnaie qui ne rapporte pas d’intérêt sur le PIB est de pratiquement 10 %. Ce ratio implique qu’une hausse d’un point de pourcentage du déficit financée par la monnaie budgétaire pour une année se traduirait par une hausse de 10 % de la monnaie, donc finalement par une hausse de 10 % du niveau des prix. Même si l’on supposait que la BCE ait adopté une stratégie de ciblage du niveau des prix, le coût en termes d’inflation d’un tel plan de relance relativement modeste excèderait probablement ce qui serait acceptable étant donné l’actuelle insuffisance du niveau des prix. Pour le dire autrement, étant donné les limites de l’ampleur à laquelle le niveau des prix serait permis de s’accroître, la relance budgétaire associée serait trop faible pour être significative sur le plan macroéconomique.

Si, de façon plus réaliste, le taux directeur est déjà à zéro (ou légèrement en territoire négatif en raison de la borne inférieure effective), comme c’est le cas dans la zone euro, alors il n’y a pas de différence immédiate entre la monnaie et la dette. Toutes les deux rapportent zéro (ou quasiment zéro). Donc, dans ce cas, la monnaie-hélicoptère est-elle simplement l’équivalent d’une expansion budgétaire financée par voie de dette ? Pas vraiment. Cela dépend de ce que les investisseurs pensent qu’il surviendra une fois que les taux d’intérêt redeviendront positifs. Comme l’a observé Narayana Kocherlakota (2016), l’ancien président de la Réserve fédérale de Minneapolis, si les investisseurs s’attendent à ce que la monnaie rapporte des intérêts (comme c’est le cas pour les réserves bancaires aux Etats-Unis), alors il n’y a vraiment pas de différence entre le financement par création monétaire et le financement obligataire : tous les deux rapportent zéro aujourd’hui et tous deux vont rapporter des intérêts dans le futur. Si les investisseurs s’attendent à ce que la monnaie ne rapporte pas d’intérêt à l’avenir, ils s’attendent à ce que le niveau des prix finisse par être plus élevé et donc doivent s’attendre à davantage d’inflation à l’avenir. Pour le dire autrement, si la banque centrale s’engage de façon crédible à ne pas payer d’intérêts sur la monnaie à l’avenir, alors la monnaie-hélicoptère doit mener à une révision à la hausse des anticipations d’inflation, donc réduire les taux réels à long terme aujourd’hui. On peut bien douter de la force empirique de ce canal des anticipations. Mais dans la mesure où il est présent, le même résultat peut être atteint via le forward guidance, c’est-à-dire par l’engagement de la banque centrale à maintenir le taux directeur inchangé jusqu’à ce que le niveau des prix (et pas seulement l’inflation) ait atteint une certaine cible.

Cette analyse suggère que l’argumentaire général pour la monnaie-hélicoptère est fragile. Aux Etats-Unis, il y a une certaine marge de manœuvre pour utiliser les politiques monétaire et budgétaire et pour le faire avec la bonne combinaison. Dans la zone euro, où la politique monétaire dispose d’une moindre marge de manœuvre, l’action doit se concentrer sur la politique budgétaire. Qu’elle soit financée par les obligations ou par la création monétaire, cela fait peu de différence économique, à moins que l’on accepte une forte inflation.

Mais il y a quelque chose à prendre en compte concernant la zone euro. La politique budgétaire dans l’union monétaire européenne est fortement contrainte par les règles de l’UE et les règles nationales. En l’occurrence (…), si les règles sont respectées, la marge pour l’expansion budgétaire est extrêmement limitée et risque de ne pas suffire pour combattre une récession. Dans ce contexte, la monnaie-hélicoptère (des transferts directs de la BCE vers la population) peut être interprétée comme une façon de contourner les contraintes budgétaires. La dette apparaît dans le bilan de la BCE et non dans les bilans des gouvernements nationaux. Et, comme la dette de la BCE est une dette jointe, cela permet même aux pays-membres avec de plus fragiles situations budgétaires de participer implicitement et de partager également aux transferts. D’une certaine façon, la monnaie-hélicoptère peut être vue comme un substitut à une capacité budgétaire commune toujours manquante. Sa mise en œuvre, cependant, soulève des défis opérationnels, juridiques et politiques.

La BCE ferait face à d’importants risques et obstacles


Pour des raisons relatives à la gouvernance et des raisons pratiques, la BCE ne peut procéder sans l’approbation des gouvernements nationaux. La BCE manque de la capacité technique et de l’information nécessaires pour opérer les transferts. Elle aurait à s’appuyer sur les Trésors nationaux comme relais ou pour obtenir les informations pertinentes (telles que les identifications individuelles pour les destinataires). Si tous les Etats-membres de la zone euro considéraient les règles budgétaires en vigueur comme contreproductives, ils pourraient donner à la BCE leur bénédiction. M ais certains Etats-membres ne pourraient voir la monnaie-hélicoptère que comme une façon de contourner des règles qu’ils apprécient. Ils l’empêcheraient par des moyens constitutionnels (comme le fit la Cour constitutionnelle allemande pour essayer de bloquer le programme d’achats d’obligations souveraines de la BCE en 2017) ou simplement en refusant de participer à l’organisation des transferts.

Il faudrait également décider de la taille et de la répartition des transferts, entre les pays et au sein des différentes populations nationales. Faudrait-il les faire à destination des individus ou des ménages ? Est-ce que les gens en Allemagne et en Lituanie (un pays dont le PIB par tête est moitié moindre que celui de l’Allemagne) recevraient le même montant ? Si ce n’est pas le cas, qui déciderait ? Si c’est la BCE, elle aurait à faire d’importants choix distributifs, une tâche qui convient mieux aux autorités budgétaires et qui doit être soumise à l’approbation parlementaire.

Ces implications distributionnelles s’ajouteraient aux obstacles juridiques. Le système de l’UE a été construit sur la promesse d’une séparation étanche entre les politiques monétaire et budgétaire. Même si la BCE entreprenait de sa propre initiative un programme de transferts de liquidité de facto vers les ménages et le mettait en œuvre via le système bancaire, il serait certainement attaqué en justice. La Cour constitutionnelle de l’Allemagne et certainement celles d’autres pays définiraient probablement la monnaie-hélicoptère comme un programme de politique économique (et non monétaire) et considéreraient qu’un tel programme doit être de la responsabilité des gouvernements et parlements nationaux.

Finalement, la monnaie-hélicoptère n’est pas sans risques pour la BCE comme institution. Des questions de mandat et d’indépendance ont été mises en avant à propos des implications distributionnelles des mesures non conventionnelles et même standards de la politique monétaire (et en particulier de leur coût pour les "épargnants allemands"). Elles ont aussi été soulevées à propos du plus grand usage des politiques macroprudentielles, certaines d’entre elles ayant d’importantes implications distributionnelles. La monnaie-hélicoptère alimenterait ces controverses et soulèveraient de sérieuses questions à propos de la pertinence de l’indépendance de la banque centrale. Le risque nous semble trop important pour être ignoré.

Pourrait-il y avoir des circonstances où l’équilibre des risques et profits penche de l’autre côté et où la BCE procéderait à la monnaie-hélicoptère ? Nous croyons que ce n’est pas probable. S’il y avait une profonde récession, cela déclencherait les clauses dérogatoires des règles fiscales, rendant la monnaie-hélicoptère redondante. S’il y avait une légère récession ou une stagnation prolongée, c’est-à-dire des situations qui ne susciteraient pas de réaction budgétaire, il n’est pas probable que la BCE désire franchir le Rubicon. Et s’il n’y a pas de récession, il n’y a pas de besoin manifeste pour la monnaie-hélicoptère. Cela nous amène à être sceptiques à l’idée que nous devrions prochainement voir la monnaie-hélicoptère d’ici peu dans la zone euro. »

Olivier Blanchard & Jean Pisani-Ferry, « The euro area is not (yet) ready for helicopter money », in PIIE, Realtime Economic Issues (blog), 20 novembre 2019. Traduit par Martin Anota

dimanche 17 novembre 2019

Les liens de la semaine

Croissance, fluctuations et crises

  • L'économie française devrait marquer le pas au dernier trimestre (La Tribune)
  • Croissance : quand la France fait mieux que l’Allemagne (Le Monde)
  • La croissance résiste (Eloi Laurent)
  • Les entreprises et le ménages sont-ils myopes ou bien la zone euro ne va-t-elle pas si mal ? (Patrick Artus)
  • L’hiver économique est-il proche ? (Raghuram Rajan)
  • Le point bas de ce "mini-cycle récessif" est-il derrière nous? (Patrick Artus)
  • Le ralentissement de la croissance vient-il de la faiblesse de la demande intérieure ou de celle de la capacité à exporter? (Patrick Artus)
  • Les possibles raisons profondes pour lesquelles la croissance ralentit dans les pays de l’OCDE (Patrick Artus)
  • Chine: le ralentissement de la croissance vient-il du protectionnisme aux Etats-Unis? (Patrick Artus)
  • Chine : si l'économie ralentit, comment va réagir la population ? (Barry Eichengreen)
  • L’Afrique subsaharienne cale (Alter éco)


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  • Absence d’inflation dans les pays de l’OCDE malgré plusieurs évolutions structurelles qui auraient dû être inflationnistes (Patrick Artus)
  • A quels moments la Chine a-t-elle été inflationniste (désinflationniste) pour le reste de l’économie mondiale? (Patrick Artus)


Environnement et ressources naturelles

  • Chronologie : la taxation de l’huile de palme, deux ans de bataille législative (Le Monde)
  • Nous n’avons jamais consommé autant de viande (Le Monde)


Monnaie et finance

  • Les investisseurs financiers ne peuvent ignorer les cycles d’endettement (D'un champ l'autre)
  • La dette des ménages américains atteint des niveaux record, supérieurs à 2008 (La Tribune)
  • Contraintes financières et productivité : une relation en U inversé (Banque de France)
  • Bourse : 100% des actionnaires ont tenté leur chance (Emmanuel Combe)
  • Trois ans après les "Panama papers", le Panama encore loin des standards mondiaux de transparence (Le Monde)
  • Les enjeux importants de la guerre monétaire numérique à venir (Kenneth Rogoff)


Politique monétaire

  • La BCE ou les mystères d'une politique monétaire Patrick Artus)
  • L’hétérogénéité de la zone euro va rendre difficile l’utilisation d’une politique monétaire unique (Patrick Artus)
  • Que reste-t-il dans la "boîte à outils" de la BCE? (Patrick Artus)
  • Une question centrale : quelle est la limite à l’expansion de la taille du bilan de la banque centrale? (Patrick Artus)
  • La politique monétaire expansionniste n’a aucun des effets attendus (Patrick Artus)
  • Crises de la dette et équilibres multiples : les politiques monétaires expansionnistes peuvent-elles les éviter? (Patrick Artus)


Economie internationale


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Intégration européenne


Inégalités et justice sociale


Zoom sur la précarité étudiante

  • Précarité : près de 20 % des étudiants vivent en dessous du seuil de pauvreté (Le Monde)
  • Précarité étudiante : de la difficulté d’une évaluation (Olivier Galland)


Travail, emploi, chômage


GRAPHIQUE Taux de chômage au sens du BIT en France (en %)

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source : INSEE (2019)

Politique


Mobilisations collectives

  • Hôpital : chronique d’une colère annoncée (Alter éco)
  • Social : le gouvernement et la peur de l’embrasement (Le Monde)
  • Chili : du malaise à la radicalité de la protestation sociale (AOC)


"Gilets jaunes" : un an de mobilisations


Contrôle social

  • Comment fabrique-t-on l’immigration irrégulière en France ? (The Conversation)
  • Reconnaissance faciale : un nécessaire débat (Le Monde)
  • L’insaisissable consentement, ou les limites de la démocratie sanitaire (The Conversation)





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vendredi 15 novembre 2019

Cessons d’exagérer la menace inflationniste

« A la lumière des conditions macroéconomiques en vigueur aux Etats-Unis, je me suis rappelé de ce qui s’est passé en septembre 2014. Le taux de chômage américain avait alors chuté en-deçà de 6 % et de nombreux commentateurs nous assuraient que l’inflation était en conséquence sur le point de fortement s’accélérer, comme le prédisait la courbe de Phillips. Bien sûr, le corollaire de cet argument était que la Réserve fédérale devait rapidement normaliser sa politique monétaire, en contractant sa base monétaire et en relevant ses taux d’intérêt vers une gamme "normale".

Aujourd’hui, le taux de chômage américain est inférieur de 2,5 points de pourcentage à ce qu’il était lorsque nous étions tous convaincus que l’économie avait atteint le taux de chômage "naturel". Quand j’étais assistant professeur dans les années quatre-vingt-dix, la règle empirique était qu’un chômage aussi faible devait entraîner une hausse de 1,3 point de pourcentage de l’inflation par an. Si le taux d’inflation était de 2 %, cela signifiait qu’il serait de 3,3 % l’année suivante. Et si le chômage restait au même niveau général, le taux d’inflation l’année suivante serait de 4,6 %, puis de 5,9 %, etc.

Mais la vieille règle ne s’applique plus. Le taux d’inflation aux Etats-Unis va rester à environ 2 % par an pendant les prochaines années et nos choix de politique monétaire doivent prendre en compte ce fait.

Certes, la croyance conventionnelle parmi les économistes durant les années quatre-vingt-dix était justifiée. Entre 1957 et 1988, l’inflation a répondu de façon prévisible aux fluctuations du taux de chômage. La pente de la courbe de Phillips la plus simple possible, lorsque l’on prend en compte les anticipations adaptatives, était de -0,54 : autrement dit, chaque baisse d’un point de pourcentage du chômage sous le taux de chômage naturel estimé se traduisait par une hausse de 0,54 point de pourcentage de l’inflation au cours de l’année suivante.

La pente estimée négative de la courbe de Phillips (ce chiffre de -0,54) entre la fin des années cinquante et la fin des années quatre-vingt était largement tirée de six observations importantes. En 1966, 1973 et 1974, l’inflation grimpa dans un contexte de chômage extrêmement faible. Ensuite, en 1975, 1981 et 1982, l’inflation chuta dans un contexte de chômage relativement élevé.

Depuis 1988, cependant, la pente de la courbe de Phillips la plus simple possible a été nulle, avec un coefficient de régression estimé de juste -0,03. Même avec un chômage bien en-deçà de ce que les économistes ont supposé être le taux naturel, l’inflation ne s’est pas accélérée. Inversement, même quand le chômage a dépassé ce que les économistes ont présumé était le taux naturel, entre 2009 et 2014, l’inflation n’a pas chuté et la déflation n’est pas apparue.

Bien que ces trente dernières années n’aient présenté aucune similarité avec les points de données fournis par la période allant des années cinquante aux années quatre-vingt, il y en a beaucoup qui croient toujours que les autorités monétaires devraient continuer de se focaliser sur le risque d’une inflation en forte accélération, impliquant que l’inflation pose une plus grande menace que la possibilité d’une récession. Pa exemple, trois économistes très réputés, en l’occurrence Peter Hooper, Frederic Mishkin et Amir Sufi, ont récemment publié une étude suggérant que la courbe de Phillips aux Etats-Unis est "juste en train d’hiberner" et que les estimations présentant une courbe presque plate au cours de la dernière génération ne sont pas fiables, en raison de "l’endogénéité de la politique monétaire et du manque de variation de l’écart de chômage".

Je ne comprends pas comment ils en sont arrivés à cette conclusion. Après tout, l’ordinateur nous dit que les estimations de 1988-2018 sont probablement trois fois plus précises que celles de 1957-1987. En outre, la fenêtre capturée dans les spécifications standards de la courbe de Phillips est trop brève pour permettre toute réponse substantielle de la politique monétaire.

Oui, une explosion de l’inflation reste un risque. Mais la focalisation excessive sur ce risque est le produit d’une autre époque. Elle vient d’une époque où les administrations successives (celles de Lyndon Johnson et de Richard Nixon) recherchaient une économie en permanence à haute pression et où le président de la Fed (Arthur Burns) était enclin à satisfaire les demandes du gouvernement. Alors, un cartel qui contrôlait l’intrant clé de l’économie mondiale (en l’occurrence le pétrole) a été capable de générer un choc d’offre négatif massif.

Si toutes ces conditions étaient valides, il serait peut-être justifié que nous nous inquiétons d’un retour de l’inflation à ses niveaux des années soixante-dix. Mais elles ne le sont pas.

Il est temps d’arrêter de dénier ce que les données nous disent. A moins que la structure de l’économie et la combinaison de politiques économiques changent, il y a peu de risque que les Etats-Unis fassent face à une inflation excessive au cours des prochaines années. Les responsables politiques feraient bien de focaliser leur attention sur d’autres problèmes entretemps. »

J. Bradford Delong, « Stop inflating the inflation threat », 29 octobre 2019. Traduit par Martin Anota



Allter plus loin...

« L’inflation est-elle au coin de la rue ? »

« Pourquoi l’inflation est-elle si faible dans le monde ? »]

« La courbe de Phillips est-elle bien morte ? (édition américaine) »

dimanche 10 novembre 2019

Les liens de la semaine

Capitalisme(s)

  • Pourquoi les PDG américains parlent désormais de capitalisme participatif (Project Syndicate)
  • La fin du néo-libéralisme et la renaissance de l’histoire (Joseph Stiglitz)
  • Le capitalisme dans tous ses états (Patrick Artus)
  • Le capitalisme “anglo-saxon” a beaucoup changé depuis la seconde guerre mondiale (Patrick Artus)


GRAPHIQUES Taux de chômage et revenu en Allemagne selon l’arrondissement

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source : Le Monde (2019)

Zoom sur l'Allemagne, 30 ans après la réunification

  • L’Allemagne, un paquebot qui vire lentement (Guillaume Duval)
  • Il y a trente ans, la chute du Mur (Alter éco)
  • "En matière de niveau de vie, il y a eu une forme de rattrapage entre l’Allemagne de l’Est et de l’Ouest" (Le Monde)
  • Chute du mur de Berlin : trente ans après, 9 cartes sur le décalage persistant entre l’ex-RDA et le reste de l’Allemagne (Le Monde)
  • Les privatisations ont laissé des traces en ex-RDA (Alter éco)
  • L’Allemagne de l’Est est-elle la grande perdante de l’unification ? (The Conversation)
  • 1989, le début d’une success story allemande ? (AOC)


GRAPHIQUE Revenu annuel médian en Allemagne de l'ouest et en Allemagne de l'est (en euros)

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source : Le Monde (2019)

Croissance, fluctuations et crises

  • Brexit, guerre commerciale... l'industrie européenne reste déprimée (La Tribune)
  • Pourquoi les cycles de croissance sont moins prononcés qu'auparavant (Denis Ferrand)
  • Chine: les évolutions importantes du modèle économique (Patrick Artus)
  • Pourquoi la croissance des pays émergents ralentit-elle? (Patrick Artus)
  • Les PMI manufacturiers de la zone euro annoncent une sévère récession manufacturière: faut-il les croire? (Patrick Artus)


Environnement et ressources naturelles

  • Agriculture : une crise existentielle (Le Monde)
  • L'environnement: premier enjeu politique ? (Télos)
  • Trump et le climat : pari risqué pour les Etats-Unis (Le Monde)
  • Climat : où en est l’accord de Paris, après le retrait annoncé des Etats-Unis ? (Le Monde)
  • Les jeunes mobilisés en défense du climat ont-ils raison ? (Daron Acemoglu)
  • Pourquoi la crise du plastique est un problème majeur (Project Syndicate)
  • De l’Afrique à l’Asie, le charbon a quelques belles décennies devant lui (The Conversation)
  • Sur l’écologie, un Piketty encore un peu vert (Jean Gadrey)


Marchés et concurrence


Monnaie et finance

  • La surperformance du marché boursier américain par rapport au marché européen est une fiction due aux rachats d’actions (Patrick Artus)
  • Pourquoi la régulation financière n’a-t-elle pas assez progressé depuis la crise ? (Jézabel Couppey-Soubeyran)
  • L’Allemagne n’exclut plus une garantie européenne des dépôts bancaires (Le Monde)
  • Les cycles financiers convergent-ils en zone euro? En phase oui, en amplitude non (CEPII)


Politique monétaire

  • Après une décennie de mesures non conventionnelles, quel bilan et quelles perspectives pour la politique monétaire ? (CEPII)
  • Il n’y a pas neutralité monétaire: quelles conséquences? (Patrick Artus)
  • Faut-il revoir l'objectif d'inflation de la BCE ? (Patrick Artus)
  • La question centrale pour évaluer la politique monétaire de la BCE (Patrick Artus)
  • Zone euro : "whatever it takes" est toujours nécessaire (Patrick Artus)
  • Faut-il que la Réserve Fédérale baisse encore ses taux d’intérêt pour que la croissance se poursuive aux Etats-Unis? (Patrick Artus)
  • Que peuvent raisonnablement faire de plus les Banques Centrales ? (Patrick Artus)


Politique économique

  • Pas de politique économique sans choix politiques ! (Ioana Marinescu)
  • Emmanuel Macron, le dérégulateur (Alter éco)
  • Emmanuel Macron, le conservateur (Alter éco)
  • Quand l’État fait retour (1/2) : un néolibéralisme interventionniste (AOC)
  • Quand l’État fait retour (2/2) : la voie libérale-autoritaire (AOC)


Commerce international

  • Quels sont les coûts politiques de la guerre commerciale de Trump ? (A la marge)
  • Spécialisation productive et compétitivité de l'économie française (Trésor)
  • Le handicap de coût de l’Allemagne est considérable: quelles conséquences? (Patrick Artus)
  • Comment répondre aux nouveaux défis de la politique commerciale européenne ? (CEPII)


GRAPHIQUE Spécialisation productive de la France (en % de la valeur ajoutée)

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source : Trésor éco (2019)

Immigration

  • Quotas, lutte contre la fraude, restriction des soins : les annonces du gouvernement sur l’immigration (Le Monde)
  • Immigration, l’éternel chiffon rouge (Le Monde)
  • "Plus on durcit les conditions d’entrée des migrants, plus on retarde leur intégration" (François Héran)
  • Que pensent les Français des immigrés ? (Olivier Galland)


Inégalités et justice sociale


Zoom sur la réforme des retraites

  • Réforme des retraites : un message brouillé (Le Monde)
  • Rendement ou taux de remplacement : Quel objectif pour un système de retraite par répartition ? (Anne Lavigne)


Travail, emploi, chômage

  • Industrie : 80% des zones d'emploi frappées par la crise (La Tribune)
  • Entrée dans la vie active : génération galère (Xavier Molénat)
  • Les PDG du CAC 40 ont gagné en moyenne 277 fois le smic en 2018 (Le Monde)
  • Comment sont calculées la date et l’heure de la Journée de l’égalité salariale (Le Monde)
  • Pour les femmes, le temps de trajet compte-t-il autant que le salaire ? (Alexandra Roulet)
  • Assurance-chômage : une réforme floue pour 46% des Français (La Tribune)
  • Assurance-chômage : favoriser (un peu) le travail indépendant au détriment des salariés (The Conversation)


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Mouvements sociaux

  • Une exigence planétaire : reconquérir la démocratie (Le Monde)
  • Du déclencheur local à la révolte globale : la convergence des luttes dans le monde (Le Monde)
  • Où va Hong Kong ? (The Conversation)
  • Risques économiques et solitude : ferments du populisme (Yann Algan)


Politique

  • Emmanuel Macron, quelles valeurs actuelles ? (Bruno Cautres)
  • Marseille : effondrement et survivance du système municipal (AOC)
  • Argentine : quel retour du péronisme ? (The Conversation)
  • L’impasse du républicanisme espagnol : de Juan Negrín à Pedro Sánchez (The Conversation)
  • Élections régionales en Allemagne de l’Est : les leçons de la poussée de l’extrême droite (The Conversation)





lire la précédente revue de presse

lire le sociorama de Xavier Molénat

mardi 5 novembre 2019

La démocratie sur le fil du rasoir



« (…) Le message clé du nouveau livre de Daron Acemoglu et James Robinson, The Narrow Corridor: States, Societies, and the Fate of Liberty, (…) est que les perspectives de liberté et de prospérité tiennent sur un fil du rasoir entre, d’une part, l’oppression étatique et, d’autre part, l’anarchie et la violence qu’une société s’inflige si souvent. Donnez trop de poids à l’Etat par rapport à la société et vous vous retrouvez avec le despotisme. Affaiblissez l’Etat vis-à-vis de la société et vous obtenez l’anarchie.

Comme le signale le titre du livre, il n’y a qu’un "corridor étroit" entre ces deux dystopies, un mince sentier que seuls quelques pays, principalement situés dans l’Occident industrialisé, ont réussi à trouver. De plus, ce n’est pas parce qu’un pays parvient à atteindre ce sentier qu’il faut s’attendre à ce qu’il y reste. Acemoglu et Robinson soulignent qu’une régression autoritaire reste toujours une possibilité, à moins que la société civile reste vigilante et s’avère capable de mobiliser contre les potentiels autocrates.

Le nouveau livre d’Acemoglu et Robinson poursuit la réflexion qu’ils menèrent dans leur précédent blockbuster, Why Nations Fail. Dans cet ouvrage et dans d’autres écrits, ils identifiaient ce qu’ils qualifiaient d’"institutions inclusives" comme le principal facteur derrière le progrès économique et politique. Ces institutions, telles que les droits de propriété sécurisés et l’Etat de droit, ont pour caractéristique d’être accessibles à tous les citoyens (ou presque) et de ne pas avantager une minorité étroite d’élites au détriment du reste de la société.

Un pays qui a donné du fil à retordre à la thèse d’Acemoglu-Robinson est la Chine. La monopolisation du pouvoir politique par le parti communiste chinois, la corruption rampante du pays et la facilité avec laquelle les concurrents économiques et les opposants politiques du parti peuvent être dépouillés ne donnent pas l’image d’institutions inclusives. Pourtant, il est indéniable qu’au cours des quatre dernières décennies, le régime chinois a permis des taux de croissance économique sans précédents et la réduction de la pauvreté la plus impressionnante que l’humanité ait connue.

Dans Why Nations Fail, Acemoglu et Robinson affirmaient que la croissance économique chinoise s’épuiserait à moins que les institutions politiques extractives laissent la place à des institutions inclusives. Ils n’abandonnent pas cette thèse dans The Narrow Corridor. Ils estiment que la Chine est un pays où un Etat fort a dominé la société pendant plus de deux millénaires. Selon eux, parce que la Chine a passé autant de temps hors du corridor, il est improbable qu’elle puisse rejoindre facilement ce dernier. Ni la réforme politique, ni la poursuite de la croissance économique ne semblent probables.

Il y a un autre grand pays qui semble maintenant poser problème à la thèse originelle d’Acemoglu-Robinson : ce sont les Etats-Unis. A l’époque où Why Nations Fail a été écrit, beaucoup considéraient encore les Etats-Unis comme un exemple d’institutions inclusives : un pays qui s’est enrichi et est devenu démocratique via le développement des droits de propriété sécurisés et l’Etat de droit. Aujourd’hui, la répartition des revenus des Etats-Unis s’apparente à celle d’une ploutocratie. Et les institutions politiques représentatives du pays, sous les coups d’un démagogue, semblent manifestement friables.

The Narrow Corridor semble avoir été écrit en partie pour expliquer l’apparente fragilité des démocraties libérales. Les auteurs parlent d’"effet de Reine Rouge" (Red Queen effect) pour évoquer la lutte incessante pour préserver l’ouverture des institutions politiques. Comme le personnage du livre de Lewis Carroll, la société civile doit courir toujours plus vite pour repousser les dirigeants autoritaires et refreiner leurs tendances despotiques.

La capacité de la société civile à tenir face au "Léviathan" dépend quant à elle des divisions sociales et de leur évolution. La démocratie émerge typiquement soit de l’essor de groupes populaires qui peuvent remettre en cause le pouvoir des élites, soit des divisions entre les élites. Au cours des dix-neuvième et vingtième siècles, l’industrialisation, les guerres mondiales et la décolonisation ont été liés à la mobilisation de tels groupes. Les élites au pouvoir ont accédé aux demandes des opposants : que le droit de vote soit étendu, sans exigences en matière de propriété, (généralement) à tous les hommes. En retour, les groupes nouvellement affranchis acceptaient de se voir imposer des limites à leur capacité d’exproprier les propriétaires. Bref, les droits de vote ont été échangés contre des droits de propriété.

Mais comme je le discute dans un travail que je réalise avec Sharun Mukand, la démocratie libérale a besoin de plus : des droits qui protègent les minorités (ce que nous pouvons appeler des droits civiques). La caractéristique distinctive du cadre politique qui génère la démocratie est qu’il exclut le principal bénéficiaire des droits civiques (les minorités) de la table des négociations. Ces minorités ont ni les ressources (contrairement à l’élite), ni le nombre (contrairement à la majorité) avec eux. Le cadre politique favorise donc un genre appauvri de démocratie (ce que l’on peut appeler la démocratie électorale) par rapport à la démocratie libérale.

Cela contribue à expliquer pourquoi la démocratie libérale est un spécimen rare. L’échec à protéger les droits des minorités est une conséquence facilement compréhensible de la logique politique derrière l’émergence de la démocratie. Ce qui appelle une explication, ce n’est pas la rareté relative de la démocratie libérale, mais son existence. La surprise n’est pas qu’il y ait si peu de démocraties libérales, mais pourquoi il y en a tout court.

Ce n’est pas vraiment une conclusion réconfortante à une époque où la démocratie libérale semble très menacée, même dans ces parties du monde où elle semblait avoir été en permanence bien établie. Mais en prenant conscience de la fragilité de la démocratie libérale, nous pouvons peut-être éviter la lassitude qui nous afflige lorsqu’on la considère comme garantie. »

Dani Rodrik, « Democracy on a knife-edge », 9 octobre 2019. Traduit par Martin Anota

dimanche 3 novembre 2019

Les liens de la semaine

Autour des prix Nobel d'économie

  • L’extinction expérimentale et aléatoire du paupérisme (Bruno Amable)
  • Esther Duflo ou l’adieu à l’économie politique (Libé)


Croissance, fluctuations et crises

  • Avec 0,3 % au troisième trimestre, la croissance de la France fait de la résistance (Le Monde)
  • France – Croissance robuste mais peu enthousiasmante (Philippe Waechter)
  • Au troisième trimestre, la croissance de la zone euro résiste, mais reste médiocre (Le Monde)
  • En Europe, le chômage se stabilise, la croissance cale (La Tribune)
  • Quels moteurs de croissance pour l'Afrique ? (François Bourguignon)
  • Pour des raisons structurelles, la croissance va devenir nettement plus faible en Chine (Patrick Artus)
  • Transformation de la Chine en une économie de services : quels pays vont en souffrir le plus ? (Patrick Artus)





Environnement et ressources naturelles

  • "La chute du cours du cacao a un lien direct avec la pauvreté qui sévit en Afrique de l’Ouest" (Le Monde)
  • Pour un " vrai" green new deal (Alain Grandjean)
  • Pollution et numérique : début d’une prise de conscience (Alter éco)
  • Que signifie vraiment le déclin des insectes pour la biodiversité ? (The Conversation)


Entreprises et marchés

  • La nouvelle vie des pompes funèbres (Alter éco)
  • Le scénario d’un mariage entre PSA et Fiat Chrysler se précise (Le Monde)
  • Les entreprises sont-elles prêtes à pratiquer des prix à la tête du client sur Internet ? (Emmanuel Combe)
  • Le monopole et le pouvoir de monopole (François Lévêque)
  • Le pacte productif et l’ardoise magique (Alter éco)


Politique monétaire

  • Les banques centrales sont-elles transparentes? (Patrick Artus)
  • Comment analyser les effets de l’expansion de la taille du bilan des banques centrales? (Patrick Artus)
  • L’intérêt des débats associés à la règle de Friedman (Patrick Artus)
  • Le concept de taux d’intérêt neutre n’a pas de sens dans une économie ouverte avec forte mobilité internationale des capitaux (Patrick Artus)


Zoom sur la BCE

  • BCE : des marges de manœuvre limitées pour Christine Lagarde (Le Monde)
  • "Après Mario Draghi, les défis de Christine Lagarde à la BCE seront plus politiques que monétaires" (Philippe Waechter)
  • L’objectif d’inflation a toujours perturbé la politique monétaire de la zone euro (Patrick Artus)
  • La politique monétaire de la BCE va-t-elle devoir être corrigée pour devenir moins expansionniste? (Patrick Artus)
  • Zone euro: la politique monétaire très expansionniste soutient la solvabilité des emprunteurs mais ne soutient pas la demande; ceci est central si on doit prévoir la situation économique de la zone euro (Patrick Artus)


Intégration européenne

  • Brexit : Johnson accepte le report et veut convoquer des élections pour sortir de l'impasse (La Tribune)
  • Le coût déjà subi par le Royaume-Uni après le référendum sur le Brexit (Patrick Artus)
  • Ce que dit le Brexit de l’Union européenne (Project Syndicate)


Mondialisation


Inégalités et justice sociale

  • Dix faits stylisés à propos des inégalités dans les pays développés (A la marge)
  • Redistribution : une "efficacité de dingue" ! (Alter éco)
  • Emmanuel Macron a-t-il vaincu le déterminisme social ? (Denis Colombi)
  • Innovation, éducation et inégalités de revenus (Patrick Artus)


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Travail, emploi, chômage


GRAPHIQUE Taux de chômage selon l'âge en France (en %)

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source : Observatoire des inégalités (2019)

Zoom sur la crise chilienne

  • Le peuple chilien en guerre contre le néolibéralisme (Alter éco)
  • Au Chili, les héritages de la dictature au cœur de la colère populaire (The Conversation)
  • Face à la crise sociale, les réponses inadaptées du gouvernement chilien (The Conversation)


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Politique

  • De Notre-Dame à Bayonne, les ambiguïtés de l’extrême droite (Le Monde)
  • "L’État profond", entre complot et sociologie (Télos)
  • Les dérives de l’authenticité et de la proximité en politique (AOC)
  • La crise en Catalogne, levier pour l’extrême droite espagnole (The Conversation)
  • Portugal : le pays qui dit "não" à l’extrême droite (The Conversation)





lire la précédente revue de presse

lire le sociorama de Xavier Molénat

jeudi 31 octobre 2019

Non, nous n’avons pas « besoin » d’une récession

« J’ai récemment reçu un email de mon ami Mark Thoma de l’Université d’Oregon, me demandant si j’ai noté une hausse des commentaires suggérant qu’une récession pourrait être une purge bienvenue et saine pour l’économie (ou quelque chose allant dans ce sens). En fait, j’ai effectivement noté un surcroît de commentateurs exprimant l’idée que les "récessions, aussi douloureuses soient-elles, sont un intrant nécessaire pour la croissance". Cela me surprend.

Bien sûr, avant qu’éclate la crise financière mondiale de 2008-2010, il n’était pas inhabituel pour certains commentateurs d’affirmer qu’une récession pouvait s’avérer "nécessaire". Mais j’ai ensuite eu tendance à penser qu’une telle idée était depuis morte et enterrée. Qui, en 2019, pourrait dire sans sourcilier qu’une récession et un chômage de masse puissent être, dans un contexte de faible inflation, une bonne chose ?

Apparemment j’avais tort. Cette idée s’avère être un exemple de ce que le lauréat du prix Nobel Paul Krugman appelle une "idée zombie (…) qui devrait être morte depuis bien longtemps sous les coups des preuves empiriques ou de la logique, mais qui continue pourtant d’avancer en titubant, en mangeant le cerveau des gens". Il est clair que ceux qui se montrent satisfaits à l’idée qu’éclate une récession n’ont jamais regardé les données. S’ils l’avaient fait, ils auraient compris que les changements structurels qui sont bénéfiques à l’économie s’opèrent lors des expansions, non durant les récessions.

Il est évident que faire passer des travailleurs d’une activité à faible productivité marginale vers une activité à productivité marginale nulle ne constitue pas un progrès. Il n’y a pas non plus de raison théorique ou empirique amenant à penser que les gens et les ressources ne peuvent être réalloués directement des activités à faible productivité marginale vers les activités à forte productivité marginale lors des expansions. Il n’y a pas de raison de croire qu’il faille un énorme gâchis des ressources pour créer les conditions pour de tels mouvements. Ceux qui se réjouissent à l’idée que des récessions puissent survenir ne sont généralement pas les consommateurs, ni les travailleurs, ni les employeurs. Ce sont plus souvent des financiers. Après tout, les travailleurs eux-mêmes sont rarement malheureux de travailler durant les expansions.

Certes, durant les années soixante-dix, le lauréat du prix Nobel d’économie Robert Lucas avait émis l’hypothèse que, dans le sillage d’un boom, les travailleurs finissent par être déçus d’avoir travaillé durant les bons temps. Ayant mal perçu les prix des biens ils achetaient, affirma Lucas, les travailleurs finissent par découvrir qu’ils avaient sous-estimé leurs salaires réels (c’est-à-dire les salaires ajustés à l’inflation) ; ils n’ont pas gagné autant qu’ils pensaient gagner. Mais Lucas n’a jamais expliqué pourquoi les travailleurs auraient plus d’informations à propos des salaires qu’à propos des prix qu’ils payent lorsqu’ils font leurs courses, versent le loyer, etc. Même comme description abstraite d’un certain processus non précisé, l’hypothèse de Lucas semblait si peu sensée.

Dans le même ordre d’idées, les consommateurs se trompent rarement sur l’utilité des produits qu’ils achètent. Et les entreprises, de même, sont rarement déçues d’avoir produit ce qu’elles ont produit durant un boom. Elles ont aussi autant d’information à propos des prix des produits qu’elles achètent que les prix des produits qu’elles vendent. Elles seraient aussi sujettes à ce que Lucas a appelé "les mauvaises perceptions nominales". Le pouvoir de monopole (et de monopsone) peuvent creuser un écart entre les prix et les recettes marginales (et entre les salaires et les coûts du travail marginaux). Mais, d’une manière générale, les entreprises préfèrent embaucher plus de travailleurs et produire davantage, qu’importe le niveau des salaires et prix en vigueur. Elles vont saisir les opportunités de profit connues dans le présent plutôt que d’attendre un avenir inconnu.

Donc, qui est vraiment le plus aveuglé lors des booms ? Ce sont tous ceux qui ont investi dans des escroqueries comme Theranos et dans des paris risqués comme WeWork et le bitcoin. Ce sont ceux qui sont désolés après coup et qui auraient préféré que la banque centrale ait retiré le bol de punch bien plus tôt. (…) Si seulement ils n’avivaient pas été dérangés par l’exubérance irrationnelle, pas prêté l’oreille à ce qu’ils ont pu entendre dans la chambre d’échos des potins financiers. Comme l’avait déclaré en plaisantant l’historien économique du vingtième siècle Charles Kindleberger, "il n'y a rien qui trouble plus notre bien-être et notre jugement que de voir un ami s'enrichir".

L’envie et la cupidité sont les muses qui convainquent toujours certains d’acheter au pic d’une bulle. Ce n’est seulement qu’après que ces idiots se demandent pourquoi il n’y avait pas eu plus de signes de risques ou ils se trouvent un argument pour se convaincre d’être lucides. Pourtant, même de ce point de vue, la conviction qu’une période de liquidation et de contraction soit nécessaire après un boom reste incompréhensible. Les cycles d’affaires peuvent s’achever avec un rééquilibrage via lequel les prix d’actifs baissent pour refléter les fondamentaux sous-jacents ou ils peuvent finir en dépressions et le chômage de masse. Il n’y a jamais de bonne raison justifiant que la seconde option doive prévaloir. »

J. Bradford DeLong, « No, we don’t "need" a recession », 1er octobre 2019. Traduit par Martin Anota



aller plus loin...

La crise a-t-elle réduit la croissance potentielle ?

Quel est l'impact de la Grande Récession sur la production potentielle ?

Quel est l’impact des récessions sur la production potentielle ?

Booms, crises et reprises : n’est-il pas temps de changer de paradigme ?

lundi 28 octobre 2019

Le Chili, l’enfant modèle du néolibéralisme tombé en disgrâce

Il n’est pas habituel pour un pays de l’OCDE de tirer sur la population et de tuer 16 personnes en deux jours d’émeutes à caractère social. (Peut-être que seule la Turquie, dans son conflit incessant contre la guérilla kurde, se rapproche le plus d’un tel niveau de violence.) C’est cependant ce que le gouvernement chilien, l’enfant modèle du néolibéralisme et de la transition vers la démocratie, a fait au cours de la dernière semaine au début des protestations qui ne présentent pas de signes d’apaisement malgré les réformes cosmétiques proposées par le Président Sebastian Piñera.

La chute en disgrâce du Chili est symptomatique de tendances mondiales qui révèlent les dommages provoqués par les politiques néolibérales au cours des vingt dernières années, allant des privatisations en Europe de l’Est et en Russie (…) aux plans d’austérité imposés aux pays en difficulté de la zone euro. Le Chili était présenté (…) comme un succès exemplaire. Les politiques agressives adoptées après la chute de Salvador Allende en 1973 et les massacres qui s’ensuivirent ont été adoucies avec la transition vers la démocratie, mais leurs aspects essentiels furent préservés. En effet, le Chili a présenté de remarquables performances en termes de croissance économique et, tandis qu’au cours des années soixante et soixante-dix il se plaçait au milieu du classement des pays d’Amérique latine en termes de PIB par tête, il est désormais le pays le plus riche d’Amérique latine. Il a bien sûr été aidé par les prix élevés du principal produit de base qu’il exporte, le cuivre, mais son succès en termes de croissance est incontestable. Le Chili en a été "récompensé" en accédant à l’OCDE, le club de pays riches. Il a été le premier pays d’Amérique du Sud à y faire son entrée.

Là où le pays a échoué, c’est dans le domaine des politiques sociales, qui étaient bizarrement considérées par beaucoup comme une réussite. Dans les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix, la Banque mondiale a fait les louanges des politiques chiliennes de flexibilisation du marché du travail, qui consistèrent à casser les syndicats et à imposer un modèle de négociations entre employeurs et salariés au niveau des branches plutôt que de permettre à une organisation syndicale de négocier pour l’ensemble des travailleurs. Le Chili a même été bizarrement présenté par la Banque mondiale comme un modèle de transparence et de bonne gouvernance, quelque chose que les pays en transition en Europe de l’Est étaient appelés à prendre comme exemple. Le frère de l’actuel Président chilien (tous deux sont les rejetons de l’une des familles les plus riches au Chili) est devenu célèbre pour avoir introduit, en tant que Ministre du Travail et de la Sécurité sociale sous Pinochet, un système de retraites où les salariés payent des cotisations obligatoires à partir de leurs salaires pour les placer dans l’un des divers fonds de pensions et où ils reçoivent, une fois à la retraite, des pensions basées sur la performance de tels fonds. Les pensions de retraite devinrent l’objet d’un capitalisme de roulette russe. Mais au cours du processus, les fonds de pensions, qui imposaient des frais élevés, et leurs gestionnaires s’enrichirent. José Piñera a essayé de "vendre" ce modèle à la Russie d’Eltsine et aux Etats-Unis de George Bush, mais il échoua malgré le soutien puissant (et assez compréhensible) des communautés financières dans ces deux pays. Aujourd’hui, la plupart des retraités chiliens gagnent entre 200 et 300 dollars par mois dans un pays où le niveau des prix est d’environ 80 % de celui des Etats-Unis (selon le Projet de Comparaisons Internationales, un projet mené conjointement par les Nations unies et la Banque mondiale pour comparer les niveaux des prix à travers le monde).

Alors que le Chili se démarque en Amérique latine par le niveau de son PIB par tête, il se singularise aussi en termes d’inégalités. En 2015, son niveau d’inégalités de revenu était plus élevé que dans n’importe quel autre pays d’Amérique latine, à l’exception de la Colombie et du Honduras. Il dépasse même le niveau d’inégalités en Brésil. Au Chili, les 5 % les plus pauvres ont un niveau de revenu qui est environ le même que celui des 5 % les plus pauvres en Mongolie, tandis que les 2 % les plus riches jouissent d’un niveau de revenu équivalent à celui des 2 % les plus riches en Allemagne. Ce sont Dortmund et les banlieues pauvres d’Ulan Bator qui ont été réunis.

La répartition du revenu au Chili est extrêmement inégale. Mais la répartition du patrimoine l’est davantage encore. Ici, le Chili est exceptionnel, même en comparaison avec le reste de l’Amérique latine. Selon les données de 2014 de Forbes à propos des milliardaires dans le monde, la richesse combinée des milliardaires chiliens (il y en a douze) était égale à 25 % du PIB chilien. Les pays suivants d’Amérique latine ayant des niveaux élevés de concentration des richesses sont le Mexique et le Pérou, où la part du patrimoine des milliardaires est d’environ la moitié de celui du Chili (en l’occurrence, 13 % du PIB). Mais encore mieux : le Chili est le pays où la part détenue par les milliardaires, en termes de PIB, est la plus élevée au monde (si nous excluons des pays comme le Liban et Chypre, où plusieurs milliardaires étrangers "parquent" simplement leur richesse pour des raisons fiscales). Le patrimoine des milliardaires du Chili, relativement au PIB de leur pays, dépasse même celui des Russes.

GRAPHIQUE Patrimoine détenu par les milliardaires de chaque pays, rapporté au PIB de ce dernier (en %)

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D’aussi amples inégalités de richesse et de revenu, combinées avec une pleine marchandisation de plusieurs services sociaux (l’eau, l’électricité, etc.) et des pensions de retraite qui dépendent des variations des cours boursiers, ont longtemps été "dissimulées" aux yeux des observateurs étrangers par la réussite du Chili à accroître son PIB par habitant. Mais les récentes protestations montrent que la hausse de ce dernier ne suffit pas. La croissance est indispensable pour le succès économique et la réduction de la pauvreté. Mais elle ne suffit pas : s’il n’y a pas de justice sociale et un minimum de cohésion sociale, les effets de la croissance se dissolvent en souffrances, en protestations et, oui, en tirs contre la population. »

Branko Milanovic, « Chile: The poster boy of neoliberalism who fell from grace », in globalinequality (blog), 26 octobre 2019. Traduit par Martin Anota

dimanche 27 octobre 2019

Les liens de la semaine

Autour des prix Nobel d'économie 2019


Croissance, fluctuations et crises

  • La croissance française devrait être poussive en 2020 (La Tribune)
  • L'économie française résiste malgré la stagnation en zone euro (La Tribune)
  • Plus un, mais deux grands pays faibles maintenant dans la zone euro (Patrick Artus)
  • Quels pays résistent à la contraction de la demande et de la production mondiales de produits industriels? (Patrick Artus)
  • Pourquoi les prévisionnistes des organisations internationales ne croient-ils pas que le problème de la croissance mondiale vient de la Chine? (Patrick Artus)
  • L’expansion économique de la zone euro mourra-t-elle de vieillesse ? (Banque de France)


Inflation

  • Le casse-tête de l’inflation dans la zone euro : c’est la tendance, pas le cycle! (OFCE)


GRAPHIQUE Taux d'inflation sur un an en Argentine (en %)

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source : Le Monde (2019)

Investissement

  • Peut-on comparer entre les pays de l’OCDE les volumes des investissements des entreprises? (Patrick Artus)
  • Pourquoi les entreprises de la zone euro n’investissent-elles pas plus avec les taux d’intérêt très bas et la profitabilité très élevée? (Patrick Artus)
  • Le plus difficile à comprendre dans les pays de l’OCDE: que la hausse de l’intensité capitalistique n’ait pas entraîné des gains de productivité du travail plus rapides (Patrick Artus)


Environnement et ressources naturelles

  • Réchauffement climatique : comment les scénarios les plus pessimistes ont été rattrapés par la réalité (Le Monde)
  • Les SUV : un non-sens climatique (Alter éco)
  • L'environnement coincé entre les flux et les stocks (Jen-Marc Vittori)
  • Pollution de l’air : la France condamnée par la justice européenne pour ne pas avoir protégé ses citoyens (Le Monde)
  • Et si la convention citoyenne pour le climat créait la surprise ? (Alter éco)
  • Le changement climatique va-t-il nous priver d’assurance ? (The Conversation)


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Marchés et concurrence

  • WeWork, entreprise de coworking en perdition, sauvée par la banque japonaise SoftBank (Le Monde)
  • Publicité, hébergement, open-source : comment le Web est devenu dépendant des GAFA (Le Monde)
  • Gafam : la chasse au monopole est ouverte (Thomas Philippon)
  • Pourquoi l’hôpital n’est pas une entreprise (La Vie des Idées)
  • Chili : les limites de l’ultralibéralisme (Le Monde)
  • Le serpent de mer des délais de paiement (Emmanuel Combe)


GRAPHIQUE Indicateurs des principales activités et filiales des GAFA

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source : Le Monde (2019)

Monnaie et finance


Zoom sur la BCE

  • Mario Draghi quitte une BCE profondément divisée (La Tribune)
  • Mario Draghi à la tête de la BCE – Fin de l’aventure (Philippe Waechter)
  • La BCE prépare-t-elle la prochaine crise de la zone euro ? (Jean-Marc Vittori)
  • Faut-il revoir l’objectif d’inflation de la BCE ? (Patrick Artus)
  • Si l’objectif de la BCE devient de fait, comme au Japon, des taux d’intérêt nuls (ou même négatifs), que se passe-t-il? (Patrick Artus)
  • La raison profonde pour laquelle la politique monétaire de la zone euro est inefficace: la baisse des taux d’intérêt sans risque a été compensée par la hausse des primes de risque (Patrick Artus)


Politique budgétaire et politique monétaire

  • "La BCE est arrivée au bout de ce qu'elle peut faire, aux Etats de jouer" (Olivier Blanchard)
  • Draghi, le bienfaiteur des Etats européens surendettés (Guillaume de Calignon)
  • Quel est le sens de la relation entre politique monétaire et politique budgétaire dans la zone euro? (Patrick Artus)
  • OCDE : la politique monétaire expansionniste ne peut pas compenser tous les facteurs de faiblesse des économies (Patrick Artus)
  • Deux effets indésirables importants et pourtant peu discutés des politiques monétaires très expansionnistes (Patrick Artus)


Budget

  • Budget : à qui profite la politique d’Emmanuel Macron ? (Guillaume Duval)
  • Que faut-il faire de la baisse des intérêts payés sur la dette publique? (Patrick Artus)
  • "L’Afrique souffre de surendettement à cause de la corruption" (Le Monde)


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Intégration européenne

  • Le Brexit en schéma : un premier vote positif, mais encore beaucoup d’inconnues (Le Monde)
  • Brexit : en finir avec un mauvais feuilleton (Le Monde)
  • Les anti-européens (La Vie des idées)
  • Les difficultés économiques vont-elles pousser l’Allemagne vers une solution européenne ou vers une solution non-coopérative? (Patrick Artus)
  • Comment organiser le "risk sharing" dans la zone euro? (Patrick Artus)


Finance internationale

  • La Chine a-t-elle les moyens de son expansion à l’étranger? (Patrick Artus)
  • Système Monétaire International et "guerre" pour "accaparer" l’épargne mondiale (Patrick Artus)


GRAPHIQUE Taux de change du peso argentin (en dollars)

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source : Le Monde (2019)

Stigmatisations

  • Quels ont été les effets de l’interdiction du voile dans les écoles ? (A la marge)
  • Eric Zemmour : un discours de haine qui vient de loin (Gérard Noiriel)
  • La fabrique du stigmate. Le cas des personnes originaires des DOM (La Vie des Idées)


Inégalités


Travail, emploi, chômage

  • Le chômage continue de décroître lentement au troisième trimestre en France (Le Monde)
  • Pourquoi les femmes sont-elles plus satisfaites de leur emploi que les hommes ? (A la marge)
  • Journées infernales d’une femme de chambre (Alter éco)
  • Le mirage de l’entrepreneuriat pour tous (The Conversation)
  • 40 % des chômeurs touchent moins de 500 euros par mois (Observatoire des inégalités)
  • Des débuts de carrière plus chaotiques pour une génération plus diplômée (Céreq)
  • France : le déclin de l’industrie depuis 2008 a profondément dégradé la situation du marché du travail (Patrick Artus)
  • Les hausses du salaire minimum sont favorables à l’emploi quand les salaires sont anormalement bas (Patrick Artus)
  • Territoires zéro chômeur : le mauvais procès de Pierre Cahuc (Denis Clerc)
  • Les réformes peuvent-elles faire monter le taux d’emploi en France? (Patrick Artus)


GRAPHIQUE Répartition des chômeurs selon le montant de leur indemnisation au 31 décembre 2017 (en %)

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source : Observatoire des inégalités (2019)

Mobilisation collective

  • Le mouvement social à la SNCF était-il un droit de retrait ou une grève ? (Le Monde)
  • Un an après, retour sur les dix jours qui ont vu émerger le mouvement des "gilets jaunes" sur Facebook (Le Monde)
  • Les Libanais entre exaltation et angoisse, vent debout contre la corruption des élites (The Conversation)
  • Pourquoi les villes riches se rebellent (Jeffrey Sachs)


Politique

  • Pourquoi une loi pour "interdire le voile" en France aurait peu de chances d’exister (Le Monde)
  • Destitution de Trump : visualisez la chronologie et les personnages-clés pour comprendre l’affaire (Le Monde)
  • L'insécurité économique et la solitude : ferments du populisme (Yann Algan)
  • Algérie : une élection vide de sens (Le Monde)





lire la précédente revue de presse

mardi 22 octobre 2019

L’énigmatique attrait de la globalisation financière

« Après s’en être protégée pendant des décennies, la Chine a finalement embrassé la globalisation financière, en annonçant récemment qu’elle éliminerait le contrôle des capitaux pour laisser circuler dans son économie les capitaux étrangers de court terme (les capitaux fébriles). A l’inverse, après plusieurs décennies de cycles de booms et d’effondrements, l’Argentine fait face à une autre crise macroéconomique et a finalement instauré un contrôle des capitaux pour empêcher un déclin catastrophique de sa devise.

Ces deux épisodes rappellent l’attrait intellectuel que la globalisation financière exerce toujours sur les responsables politiques, malgré son histoire remplie d’échecs. Pourquoi, après tout, la Chine abandonnerait-elle son contrôle des capitaux maintenant ? Et pourquoi l’Argentine a-t-elle tardé à adopter des mesures qui semblaient manifestement nécessaires ?

Le miracle économique chinois a plusieurs sources. En plus de l’ouverture aux marchés, la Chine a bénéficié des exportations et des investissements étrangers, de la migration interne et des systèmes éducatif et sanitaire laissés en héritage par l’ère maoïste. C’est aussi l’héritier civilisationnel d’un Etat fort, effectif avec des dirigeants éclairés, mais féroces. Sa population désire collectivement la stabilité. Mais un important facteur derrière l’essor de la Chine a été la décision de ne pas ouvrir l’économie aux flux de capitaux.

Considérons l’histoire contrefactuelle suivante. A la fin des années quatre-vingt-dix, quand le miracle économique chinois devenait évident, la Chine aurait pu facilement succomber à l’orthodoxie qui prévalait alors sur la globalisation financière. Si elle l’avait fait, cela se serait traduit par un essor des capitaux étrangers en quête de hauts rendements, une appréciation rapide du renminbi, une plus faible croissance des exportations et une perte en dynamisme. La machine à l’exportation chinoise ne serait pas devenue le poids lourd qu’elle est devenue et son économie aurait souffert davantage de volatilité en conséquence de la versatilité des capitaux étrangers. En fait, l’Argentine, avec sa volatilité macroéconomique périodique et ses crises financières récurrentes, offre une illustration parfaite de ces revers.

Presque chaque crise financière dans les pays émergents de ces dernières décennies a été précédée ou accompagnée d’une hausse des entrées de capitaux. Cela a été le cas de l’Amérique latine dans les années quatre-vingt, de l’Inde en 1991, du Mexique en 1994 et de l’Asie de l’Est et de la Russie à la fin des années quatre-vingt-dix. Cela a également été le cas du Brésil, de la Turquie et de l’Argentine au début des années deux mille ; des Baltiques, de l’Islande, de la Grèce et de l’Espagne à la fin des années deux mille et au début des années deux mille dix ; et le cas des cinq pays émergents "fragiles" (le Brésil, l’Inde, l’Indonésie, l’Afrique du Sud et la Turquie) en 2013. Et c’est vrai dans le cas de l’Argentine aujourd’hui.

Certes, les flux de capitaux ont souvent reflété des problèmes politiques ou des déséquilibres plus profonds dans un pays émergent donné. Mais ils sont aussi habituellement le mécanisme de transmission pour les crises et ils ont donc intensifié les coûts éventuels pour ces économies. Bien que la plupart des dogmes du consensus néolibéral (la privatisation, la déréglementation, l’intégration commerciale, l’immigration, la discipline budgétaire et la primauté de la croissance sur la répartition) soient maintenant remis en cause ou rejetés purement et simplement, la globalisation financière reste une exception criante.

La prépondérance des preuves empiriques suggère que la globalisation financière, en particulier les capitaux fébriles sans restriction, aggrave l’instabilité macroéconomique, crée les conditions pour les crises financières et atténue la croissance à long terme en rendant le secteur échangeable moins compétitif. Peu d’économistes évoqueraient la globalisation financière comme une pré-requis essentiel pour un développement soutenu à long terme ou pour la stabilité macroéconomique. Et les arguments avancés en sa faveur présument que chaque pays a déjà adopté certaines exigences réglementaires. La plupart des pays ne les ont pas adoptées et ne le peuvent probablement pas, sauf à long terme.

Alors que le FMI a commencé à avoir un avis plus nuancé sur les restrictions imposées aux flux de capitaux (tout du moins, il y voit un dernier recours à utiliser temporairement face aux entrées déstabilisatrices de capitaux), le dogme de la globalisation financière reste intact. L’une des raisons est peut-être que l’économie du développement n’a pas abandonné son fondamentalisme quant aux ressources et à l’épargne, ce fondamentalisme qui attribuait le sous-développement à un manque d’épargne domestique. L’implication de cette idée est que les pays en développement et émergents doivent attirer des ressources à travers l’aide étrangère ou, après que le scepticisme relatif à l’aide se soit généralisé, grâce aux capitaux privés étrangers.

La résilience de l’orthodoxie s’explique aussi par la puissance des intérêts financiers bien établis qui ont fait barrage à de nouveaux contrôles sur les flux de capitaux transfrontaliers. Les élites aisées dans plusieurs pays, en particulier en Amérique latine et en Afrique du Sud, ont rapidement embrassé la globalisation financière parce qu’elles y voyaient un moyen leur permettant de mettre à l’abri leur richesse. Dans ces cas-là, avec l’inertie politique et les coûts possibles en termes de réputation, il fut difficile de revenir en arrière. Les élites financières mondiales se sont pendant longtemps appuyées sur un récit qui présentait le contrôle de capitaux comme une forme d’expropriation et les décideurs politiques responsables ne voulaient pas être perçus comme susceptibles de remettre en question les droits de propriété.

Plus récemment, les restrictions sur les flux financiers apparaissaient moins comme un anathème, parce que plusieurs pays en développement ont réussi à surmonter le "péché originel" qu’elles commettaient en empruntant dans une devise étrangère. Dans la hiérarchie désormais acceptée, les flux financiers libellés dans la devise locale sont mieux classés que les flux libellés en dollar, parce qu’ils ne se traduisent pas par des fardeaux d’endettement explosifs lorsque le taux de change s’affaiblit excessivement. Les formes d’emprunt qui permettent d’éviter ces effets de bilan sont logiquement considérés comme moins problématiques.

Néanmoins, dans le contexte actuel de croissance anémique chronique et de taux d’intérêt de long terme faibles, voire même négatifs, dans les pays développés (la "japonification"), il y a le danger que les pays en développement soient tentés d’emprunter davantage en devises étrangères. Cette trajectoire va seulement mener à davantage de volatilité, à des crises plus fréquentes et à un moindre dynamisme global. Mais plus de pays choisissent néanmoins cette voie et cela ne semble pas troubler les partisans du nouveau révisionnisme intellectuel. »

Dani Rodrik et Arvind Subramanian, « The puzzling lure of financial globalization », 25 septembre 2019. Traduit par Martin Anota



« Pourquoi cette opposition viscérale aux contrôles des capitaux ? »

« L’ouverture financière stimule-t-elle la croissance économique ? »

« Le coût des larges entrées de capitaux »

dimanche 20 octobre 2019

Les liens de la semaine



Autour du prix Nobel d'économie


Croissance, fluctuations et crises

  • Économie mondiale : ralentissement synchronisé et perspectives précaires (Gita Gopinath)
  • La croissance de la Chine durablement aggravée par la guerre commerciale, dixit le FMI (La Tribune)
  • La croissance de la Chine au plus bas depuis presque 30 ans (Le Monde)
  • Perspectives économique 2019-2021 (OFCE)
  • Le Portugal en panne d’investissement (Alter éco)
  • L’écart de croissance observé aujourd’hui entre l’Allemagne et la France est-il durable ou transitoire ? (Patrick Artus)
  • Une grande inquiétude: la faiblesse de la croissance potentielle de la zone euro (Patrick Artus)


GRAPHIQUE Prévisions de croissance du PIB (en %)

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source : FMI (2019)

Environnement et ressources naturelles

  • Le changement climatique n'épargnera pas la croissance à long terme des pays riches (A la marge)
  • La "circulation du capital" proposée par Thomas Piketty est anti-écologique… à 50 % ! (Jean Gadrey)


Concurrence


Monnaie et finance

  • La Libra verra-t-elle le jour ? (Barry Eichengreen)
  • Bulle financière : être ou ne pas être ? (Société Générale)
  • Des taux plus bas plus longtemps : une hausse de la vulnérabilité peut peser sur la croissance (FMI)
  • Dans 5 ans, dans 10 ans, les banques centrales des pays de l’OCDE seront fortement critiquées pour ce qu’elles font aujourd’hui (Patrick Artus)
  • La Réserve Fédérale et la BCE sont maintenant confrontées à la croissance potentielle : pourquoi rendre la politique monétaire encore plus expansionniste? (Patrick Artus)
  • Zone euro : la baisse des taux d’intérêt a soutenu la solvabilité des emprunteurs mais n’a pas soutenu l’accumulation de capital (Patrick Artus)
  • Que reflètent les taux d’intérêt réels à long terme très bas? (Patrick Artus)


GRAPHIQUE PER de Shiller

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source : Société générale (2019)

Zoom sur la BCE

  • Comment expliquer l’aggravation des divergences d’opinion à la BCE ? (Eric Dor)
  • Le rejet de la BCE par l’Allemagne (Patrick Artus)
  • Y a-t-il un risque de déflation dans la zone euro qui justifierait les taux d’intérêt négatifs ? (Patrick Artus)
  • Zone euro : on va finir par croire les néo-fishériens (Patrick Artus)
  • L’hétérogénéité présente de la zone euro ne simplifie pas le travail de la BCE (Patrick Artus)


Politique budgétaire

  • Peut-on mettre un terme à la stagnation synchronisée ? (Project Syndicate)
  • Quelles sont les marges de manœuvre pour les finances publiques françaises dans un univers de taux d’intérêt durablement bas à l’horizon 2030 ? (OFCE)
  • Zone euro : si on juge qu’il y a insuffisance de la demande, pourquoi faire porter tout l’ajustement à la politique monétaire? (Patrick Artus)
  • L’Allemagne va changer d’avis sur sa politique budgétaire (Patrick Artus)
  • Le lien entre politique monétaire et politique budgétaire dans la zone euro : la vue des flux et la vue des stocks (Patrick Artus)


Revenus et fiscalité

  • Fiscalité du capital: la France se rapproche de ses partenaires (Cette & Cohen)
  • Quelles leçons tirer des réformes de la fiscalité des revenus du capital ? (IPP)
  • Pays de l’OCDE : un bilan de l’utilisation de la hausse des profits (Patrick Artus)
  • OCDE : tout serait plus simple si le partage des revenus était normal (Patrick Artus)


Commerce international

  • L’Europe, l’OMC et les tensions sino-américaines (Philippe Waechter)
  • Face aux sanctions américaines, l’UE dit n’avoir "pas d’autre choix" que des représailles (Le Monde)
  • Le libre-échange en Afrique, au-delà des obstacles, la croissance (Le Monde)
  • Ouverture des échanges entre l’OCDE et les pays émergents: il faut comprendre qu’il y a trois types d’emplois dans les pays de l’OCDE (Patrick Artus)
  • La spécialisation productive et la compétitivité-coût de la France sont meilleures que celles de l’Allemagne (Patrick Artus)


Intégration européenne

  • Brexit : un accord sur le fil (Alter éco)
  • Le Brexit en schéma : que peut-il se passer après le nouvel accord conclu entre Londres et Bruxelles ? (Le Monde)
  • Brexit : amer compromis pour l’Europe (Le Monde)
  • Trois lectures de l’échec de Sylvie Goulard à la Commission (The Conversation)
  • Est-on sûr que la réaction de politique économique de l’Allemagne à la récession en Allemagne est bonne pour les autres pays de la zone euro? P(Patrick Artus)


Migration


Lien social




Travail, emploi, chômage

  • Malheureusement, le travail est bel et bien pénible (Alter éco)
  • Le coût économique de la sous-estimation du "travail de femme" (FMI)
  • Pourquoi les femmes qui travaillent s’attirent plus de reproches à la maison (Alter éco)
  • France : à quel niveau est le taux de chômage structurel (incompressible)? (Patrick Artus)


Inégalités et justice sociale


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Politique

  • Après les affaires Balkany, les limites de la scandalisation médiatique (AOC)
  • Discordance des temps : le résistible déclin du régime de la V? République (The Conversation)
  • À Minneapolis, Trump installe un climat de guerre civile (Télos)
  • Trump sera-t-il destitué? (Project Syndicate)
  • Catalogne : sortir de l’impasse (Le Monde)
  • Pologne et Hongrie, les limites de l’illibéralisme (Le Monde)
  • Tunisie : avec Kaïs Saïed, la percée électorale des populistes (The Conversation)





lire la précédente revue de presse

lire le sociorama de Xavier Molénat

lundi 14 octobre 2019

Prix Nobel 2019 : Banerjee, Duflo et Kremer cherchent à réduire la pauvreté dans le monde

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« Quelle est la meilleure façon de concevoir des mesures qui réduisent la pauvreté dans le monde ? En utilisant une recherche innovante basée sur des expériences de terrain (field experiments), Abhijit Banerjee, Esther Duflo et Michael Kremer ont jeté les bases pour répondre à cette question qui est si vitale pour l’humanité.

Au cours des deux dernières décennies, les niveaux de vie des populations se sont significativement améliorés presque partout dans le monde. Le bien-être économique (mesuré avec le PIB par tête) a doublé dans les pays les plus pauvres entre 1995 et 2018. La mortalité infantile a diminué de moitié par rapport à 1995 et la proportion d’enfants scolarisés est passée de 56 % à 80 %.

Malgré ces progrès, de gigantesques défis demeurent. Plus de 700 millions de personnes vivent toujours avec des revenus extrêmement faibles. Chaque année, cinq millions d’enfants meurent avant leur cinquième anniversaire, souvent en raison de maladies qui auraient pu être évitées ou soignées avec des traitements simples et relativement peu chers. La moitié des enfants dans le monde quittent toujours l’école sans maitriser la lecture et des notions en mathématique.

Une nouvelle approche pour réduire la pauvreté dans le monde


De façon à combattre la pauvreté dans le monde, nous devons identifier les formes d’action les plus efficaces. Abhijit Banerjee, Esther Duflo et Michael Kremer ont montré comment l’on pouvait s’attaquer au problème de la pauvreté dans le monde en le morcelant en plusieurs questions plus petites, mais plus précises, au niveau des groupes ou des individus. Ils ont ensuite répondu à chacune de ces questions en utilisant une expérience de terrain spécialement conçue. Au cours des vingt dernières années, cette approche a complètement refaçonné la recherche dans le domaine de l’économie du développement. Cette nouvelle recherche fournit désormais un flux régulier de résultats concrets, contribuant à réduire les problèmes de pauvreté dans le monde.

Cela fait longtemps que l’on a conscience des différences dans la productivité moyenne entre les pays riches et les pays pauvres. Cependant, comme Banerjee et Duflo l’ont noté, la productivité diffère fortement, pas seulement entre les pays riches et les pays pauvres, mais aussi au sein même des pays pauvres. Certains individus ou certaines entreprises utilisent la dernière technologie disponible, tandis que d’autres (qui produisent des biens ou services similaires) utilisent des moyens de production obsolètes. La faible productivité moyenne est donc largement due à certains individus ou certaines entreprises à la traîne. Est-ce que cela reflète un problème d’accès au crédit, à des politiques mal conçues ou au fait que les gens trouvent cela difficile de prendre des décisions d’investissement parfaitement rationnelles ? Cette approche de recherche conçue par les lauréats de cette année traite de ces questions.

Les premières expériences de terrain dans les écoles


Les premières études des lauréats ont examiné les problèmes relatifs à l’éducation. Quelles interventions accroissent les résultats éducationnels au coût le plus faible ? Dans les pays à faible revenu, les manuels sont rares et les enfants vont souvent à l’école en ayant faim. Est-ce que les résultats des élèves s’amélioreraient s’ils avaient accès à davantage de manuels ? Ou serait-il plus efficace de leur donner des repas gratuits à l’école ? Au milieu des années quatre-vingt-dix, Michael Kremer et ses collègues décidèrent de déplacer une partie de leur recherche de leurs universités au nord-est des Etats-Unis vers les campagnes à l’ouest du Kenya de façon à répondre à ce type de questions. Ils réalisent plusieurs expériences de terrain en partenariat avec une organisation local non gouvernementale (ONG).

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Pourquoi est-ce que ces chercheurs choisirent d’utiliser les expériences de terrain ? Eh bien, si vous voulez examiner l’effet de l’introduction de manuels supplémentaires sur les résultats scolaires des élèves, par exemple, comparer simplement les écoles avec différents accès aux manuels ne constitue pas une approche viable. Les écoles peuvent différer les unes des autres de plusieurs façons : les familles les plus riches achètent habituellement plus de livres pour leurs enfants, les notes sont généralement meilleures dans les écoles où moins d’enfants sont très pauvres, et ainsi de suite. Une façon de contourner ces difficultés est de s’assurer que les écoles qui font l’objet d’une comparaison aient les mêmes caractéristiques en moyenne. On peut y parvenir en laissant le hasard décider quelles écoles sont à placer dans tel ou tel groupe de comparaison, une vieille intuition qui sous-tend la longue tradition d’expérimentations dans les sciences naturelles et en médecine. Contrairement aux essais cliniques traditionnels, Banerjee, Duflo et Kremer ont utilisé les expériences de terrain dans lesquelles ils étudient comment les individus se comportent dans leurs environnements quotidiens.

Kremer et ses collègues sélectionnèrent de nombreuses écoles qui avaient besoin d’un soutien et les répartirent aléatoirement en différents groupes. Les écoles reçurent toutes des ressources supplémentaires, mais sous des formes différentes et en différents instants selon le groupe. Dans une étude, un groupe reçut plus de manuels, tandis qu’une autre étude examina les repas gratuits à l’école. Parce que le hasard avait déterminé quelles écoles recevraient telles ou telles ressources, il n’y avait pas de différences moyennes entre les différents groupes au début de l’expérience. Les chercheurs purent donc lier de façon crédible les différences dans les résultats en matière d’apprentissage aux différences dans l’attribution des soutiens. Les expériences montrèrent que ni un supplément de manuels, ni les repas gratuits à l’école ne firent une différence dans les résultats scolaires. Si les manuels présentaient un quelconque effet positif, cela ne s’appliquait qu’aux meilleures élèves.

Les dernières expériences de terrain ont montré que le principal problème dans beaucoup de pays à faible revenu n’est pas le manque de ressources. Le plus gros problème est que l’enseignement n’est pas suffisamment adapté aux besoins des élèves. Dans la première de ces expérimentations, Banerjee, Duflo et leurs coauteurs étudièrent les programmes de tutorat pour les élèves dans deux villes indiennes. Des écoles à Bombay et Vadodara reçurent un plus grand accès aux nouveaux auxiliaires pédagogiques qui soutinrent les enfants avec des besoins spécifiques. Ces écoles furent ingénieusement et aléatoirement placées dans différents groupes, permettant aux chercheurs de mesurer de façon crédible les effets des auxiliaires pédagogiques. L’expérience montra clairement que cibler les élèves les plus en difficulté était une mesure efficace à court terme comme à moyen terme.

Ces premières études au Kenya et en Inde furent suivies par plusieurs autres expériences de terrain dans d’autres pays, se focalisant sur d’importants domaines tels que la santé, l’accès au crédit et l’adoption de nouvelles technologies. Les trois lauréats furent en première ligne de cette recherche. Grâce à leurs travaux, les expériences de terrain sont devenues la méthode standard des économistes du développement lorsqu’il s’agit d’étudier les effets de mesures pour atténuer la pauvreté.

Des expériences de terrain liées à la théorie


Des expériences bien conçues sont particulièrement fiables ; elles ont une validité interne. Cette méthode a été fréquemment utilisée dans les essais cliniques traditionnels pour de nouveaux médicaments qui ont recruté spécialement des participants. La question a souvent été si un traitement particulier avait ou non un effet statistiquement significatif.

Les expériences conçues par Banerjee, Duflo et Kremer ont deux aspects distincts. Premièrement, les participants prenaient leurs décisions dans leur environnement quotidien, que ce soit dans le groupe d’intervention ou dans le groupe de contrôle. Cela signifie que les résultats de l’examen d’une nouvelle mesure de politique publique, par exemple, pouvaient souvent être appliqués sur place.

Deuxièmement, les lauréats s’appuyèrent sur l’intuition fondamentale que l’essentiel de ce qu’ils voulaient améliorer (par exemple les résultats scolaires) reflètent diverses décisions individuelles (par exemple de la part des élèves, de leurs parents ou des professeurs). Des améliorations soutenables requièrent donc une compréhension des raisons pour lesquelles les gens prennent les décisions qu’ils prennent, les forces motrices derrière leurs décisions. Non seulement Banerjee, Duflo et Kremer testèrent si une intervention donnée fonctionnait (ou non), mais ils cherchèrent aussi à savoir pourquoi.

Pour étudier les incitations, les restrictions et l’information qui motiva les décisions des participants, les lauréats utilisèrent la théorie des contrats et l’économie comportement qui furent respectivement récompensées par le prix de sciences économiques en 2016 et 2017.

La généralisation des résultats


Une question clé est si les résultats expérimentaux ont une validité externe ; en d’autres mots, si les résultats s’appliquent à d’autres contextes. Est-il possible de généraliser les résultats des expérimentations dans les écoles kényanes aux écoles indiennes ? Est-ce que cela fait une différence si c’est une ONG spécialisée plutôt qu’une administration publique qui procède à une intervention particulière visant à améliorer la santé ? Que se passe-t-il si une intervention expérimentale est menée sur une plus grande échelle, à partir d’un petit groupe d’individus pour inclure davantage de personnes ? Est-ce que l’intervention affecte aussi les individus en-dehors du groupe d’intervention, parce qu’ils sont évincés de l’accès aux ressources rares ou font face à des prix plus élevés ?

Banerjee, Duflo et Kremer ont aussi été en première ligne de la recherche sur la question de validité externe et développé de nouvelles méthodes qui considèrent les effets d’éviction et d’autres effets de débordement. Relier étroitement les expériences à la théorie économique accroît aussi les opportunités pour que les résultats soient généralisés, comme les schémas fondamentaux du comportement ont souvent une incidence dans des contextes élargis.

Les résultats concrets


Ci-dessous nous présentons quelques exemples de conclusions spécifiques tirées du type de recherche initié par Banerjee, Duflo et Kremer, en plaçant l’emphase sur leurs propres études.

L’éducation : Nous avons maintenant une bonne perspective sur les principaux problèmes dans les écoles de plusieurs pays pauvres. Les programmes et l’enseignement ne correspondent pas aux besoins des élèves. Il y a un fort niveau d’absentéisme parmi les enseignants et les institutions éducatives sont généralement défaillantes.

L’étude que nous avons mentionnée réalisée par Banerjee, Duflo et leurs coauteurs a montré que le soutien ciblé pour les élèves faibles avait de forts effets positifs, même à moyen terme. Cette étude était le départ d’un processus interactif, dans lequel les résultats de nouvelles études allèrent main dans la main avec des programmes menés sur des échelles de plus en plus grandes pour aider les élèves. Ces programmes ont concerné plus de 100.000 écoles indiennes.

D’autres expériences de terrain étudièrent le manque d’incitations claires et d’accountability pour les enseignants, qui se traduisait par un fort absentéisme. Une façon de stimuler la motivation des enseignants était de les employer sur des contrats de court terme qui pouvaient être prolongés s’ils obtenaient de bons résultats. Duflo, Kremer et leurs coauteurs comparèrent les effets de l’emploi des enseignants employés sur de tels contrats en réduisant le nombre d’élèves pour les enseignants employés de façon permanente. Ils constatèrent que les élèves qui avaient des enseignants employés sur des contrats courts avaient des résultats significativement meilleurs, mais que la réduction du nombre d’élèves par enseignant employé sur des contrats permanents n’avait pas d’effets significatifs.

Globalement, cette nouvelle recherche basée sur les expériences autour de l’éducation dans les pays à faible revenu montre que les ressources additionnelles sont, en général, de valeur limitée. Cependant, les réformes éducationnelles qui adaptent l’enseignement aux besoins des élèves sont de grande valeur. Améliorer la gouvernance des écoles et demander plus de responsabilité de la part des enseignants qui ne font pas leur boulot sont aussi des mesures efficaces en termes de coûts.

La santé : Un problème important est si la médecine et les soins de santé doivent être payants et, si c’est le cas, quel doit être leur prix. Une expérience de terrain réalisée par Kremer et ses coauteurs ont cherché comment la demande de comprimés de déparasitage était affectée par le prix. Ils constatèrent que 75 % des parents donnèrent à leurs enfants ces comprimés quand leur distribution était gratuite, contre 18 % quand ils coûtaient moins d’un dollar américain, ce qui était déjà fortement subventionné. En conséquence, plusieurs expériences similaires ont constaté la même chose : les pauvres sont extrêmement sensibles au prix en ce qui concerne les investissements dans la santé préventive.

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Une faible qualité de service est une autre explication pourquoi les familles pauvres investissent si peu dans les mesures préventives. Un exemple est que le personnel dans les centres de santé qui sont responsables de la vaccination est souvent absent au travail. Banerjee, Duflo et leurs coauteurs cherchèrent à savoir si les cliniques de vaccination mobiles (où l’équipe soignante était toujours sur place) pouvaient régler le problème. Les taux de vaccination triplèrent dans les villages qui furent sélectionnés aléatoirement pour avoir accès à ces cliniques, à 18 % contre 6 %. Cette part augmenta davantage, à 39 %, lorsque les familles recevaient un sac de lentilles en bonus quand ils vaccinèrent leurs enfants. Parce que la clinique mobile avait un niveau élevé de coûts fixes, le coût total par vaccination diminua de moitié, malgré les dépenses additionnelles en lentilles.

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La rationalité limitée : Dans l’étude sur la vaccination, les incitations et une plus grande disponibilité des soins ne résolvent pas complètement le problème, dans la mesure où 61 % des enfants restaient partiellement immunisés. Le faible taux de vaccination dans plusieurs pays pauvres a probablement d’autres causes, dont notamment le fait que les gens ne soient pas toujours complètement rationnels. Cette explication peut aussi éclairer d’autres observations qui, du moins initialement, apparaissent difficiles à comprendre.

L’une de ces observations est que beaucoup de gens sont réticents à adopter la technologie moderne. Dans une expérimentation de terrain intelligemment conçue, Duflo, Kremer et leurs coauteurs cherchèrent à comprendre pourquoi les petits exploitants (en particulier en Afrique subsaharienne) n’adoptaient pas des innovations relativement simples, telles que les engrais artificiels, alors même qu’ils en tireraient de grands bénéfices. Une explication est le biais vis-à-vis du présent : le présent prend une grande place dans la conscience des gens, si bien qu’ils tendent à reporter leurs décisions d’investissement. Le lendemain, ils font de nouveau face à la même décision et choisissent à nouveau de reporter l’investissement. La conséquence peut être un cercle vicieux où les individus n’investissent pas dans l’avenir, même si c’est dans leur intérêt à long terme de le faire.

La rationalité limitée a d’importantes implications pour la conception de la politique publique. Si les individus présentent un biais vis-à-vis du présent, alors les subventions temporaires sont plus efficaces que les subventions permanentes : une offre qui s’applique seulement ici et aujourd’hui réduit les incitations à retarder l’investissement. C’est exactement ce que Duflo, Kremer et leurs coauteurs ont découvert dans leur expérimentation : les subventions temporaires avaient un effet considérablement plus fort sur l’usage de l’engrais que les subventions permanentes.

Le microcrédit : Les économistes du développement ont aussi utilisé les expériences de terrain pour évaluer les programmes qui ont déjà été mis en œuvre à grande échelle. Un exemple est l’introduction massive de microprêts dans divers pays, chose qui avait été accueillie avec optimisme. Banerjee, Duflo et leurs coauteurs ont réalisé une étude initiale sur un programme de microcrédit qui se focalisa sur des ménages pauvres dans la métropole indienne d’Hyderabad. Leurs expériences de terrain montrèrent des effets positifs assez faibles sur les investisseurs des petites entreprises existantes, mais ils ne trouvèrent pas d’effets sur la consommation ou d’autres indicateurs de développement, que ce soit 18 ou 36 mois après. Des expériences similaires menées dans des pays comme la Bosnie-Herzégovine, l’Ethiopie, le Maroc, le Mexique et la Mongolie ont abouti à des résultats similaires.

L’influence sur la politique publique


Les travaux de Banerjee, Duflo et Kremer ont eu des effets clairs sur la politique publique, que ce soit directement ou indirectement. Naturellement, il est impossible de mesurer précisément dans quel mesure leurs recherches ont contribué façonner les politiques menées dans divers pays. Cependant, il est parfois possible de tirer une ligne droite de la recherche vers la politique.

Certaines des études que nous avons mentionnées ont en effet eu un impact direct sur la politique publique. Les études sur le tutorat ont fourni des arguments pour des programmes de soutien à grande échelle qui concernent désormais plus de cinq millions d’enfants en Inde. Les études sur le déparasitage ont non seulement montré que le déparasitage rapportait des bénéfices de santé manifestes pour les écoliers, mais aussi que leurs parents étaient très sensibles au prix. En accord avec ces résultats, l’OMS recommande que les soins médicaux soient fournis gratuitement à plus de 800 millions d’écoliers vivant dans les zones où plus de 20 % d’entre eux ont un type spécifique d’infection parasitaire.

Il y a aussi des estimations grossières du nombre de personnes qui ont été affectées par ces résultats d’études. L’une de ces estimations provient d’un réseau de recherche mondial que Banerjee et Duflo ont contribué à créer (J-PAL) ; les programmes qui ont été menés sur une plus grande échelle après évaluation par les chercheurs du réseau ont concerné plus de 400 millions de personnes. Cependant, cela sous-estime clairement l’impact total de la recherche parce que beaucoup d’économistes du développement ne sont pas affiliés à J-PAL. Les travaux pour combattre la pauvreté impliquent aussi de ne pas investir l’argent dans des mesures inefficaces. Les gouvernements et les associations ont libéré d’amples ressources pour des mesures plus efficaces en fermant plusieurs programmes qui furent évalués en utilisant des méthodes fiables et qui se révélèrent être inefficaces.

Les recherches de Banerjee, Duflo et Kremer ont aussi eu une influence indirecte, en changeant le fonctionnement des organisations publiques et privées. De façon à prendre de meilleures décisions, accroître le nombre d’organisations qui combattent la pauvreté mondiale a systématiquement commencé par une évaluation des nouvelles mesures, souvent en utilisant les expériences de terrain.

Les lauréats de cette année ont joué un rôle décisif pour refaçonner la recherche dans l’économie du développement. Au cours des vingt dernières années, le sujet est devenu une zone florissante, essentiellement expérimentale, de l’économie orthodoxe. Cette nouvelle recherche fondée sur l’expérimentation a déjà contribué à réduire la pauvreté dans le monde et a un grand potentiel pour améliorer davantage la vie des personnes les plus pauvres sur la planète. »

L'Académie royale des sciences de Suède, « Research to help the world’s poor. Popular science background », 14 octobre 2019. Traduit par Martin Anota

dimanche 13 octobre 2019

Les liens de la semaine

Autour des sciences économiques et sociales


Capitalisme... Autour du livre de Branko Milanovic


Croissance, fluctuations et crises

  • Le cycle d’affaires est-il symétrique ? (D'un champ l'autre)
  • L'économie française se maintient au troisième trimestre (La Tribune)
  • Comme un fantôme de récession (Jean-Marc Vittori)
  • La croissance des Etats-Unis continue : pourquoi ? (Patrick Artus)
  • La piste des anticipations auto-réalisatrices (Patrick Artus)
  • Peut-on éviter une récession quand l’industrie est en récession ? (Patrick Artus)
  • Les questions compliquées auxquelles il faut répondre aujourd’hui avant de faire une prévision de croissance pour les pays de l’OCDE (Patrick Artus)
  • Les variables financières, un complément utile pour la prévision de PIB ? (Banque de France)


GRAPHIQUE Répartition des pays développés selon le taux d'inflation (en %)

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source : The Economist (2019)

Inflation

  • Comprend-on encore ce qui détermine l’inflation? (Patrick Artus)
  • Pourquoi le dynamisme des salaires n’a‑t‑il pas fait augmenter l’inflation en zone euro ? (Banque de France)


GRAPHIQUE Répartition des pays en développement selon le taux d'inflation (en %)

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source : The Economist (2019)

Environnement et ressources naturelles

  • Londres, Paris ou Berlin : Extinction Rebellion lance des blocages dans le monde entier (Le Monde)
  • "Les militants d’Extinction Rebellion craignent moins la prison que le réchauffement climatique" (Alter éco)
  • Convention Climat : des citoyens qui n’ont pas froid aux yeux (Alter éco)
  • Si on arrête la croissance des pays de l’OCDE, est-ce assez pour réaliser les objectifs climatiques ? (Patrick Artus)
  • Mesures budgétaires visant à freiner le changement climatique (FMI)


Démographie, immigration

  • Immigration : pourquoi Emmanuel Macron fait fausse route (Guillaume Duval)
  • Immigration : ce qui a changé dans le discours politique (Hippolyte D'albis)
  • La baisse de l’espérance de vie aux États-Unis depuis 2014 (INED)


GRAPHIQUE Espérance de vie à la naissance, 1960-2017

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source : INED (2019)

Monnaie et finance

  • Les conséquences sociales de la dette : une insolente minimisation (AOC)
  • La mécanique de l'épargne tourne à l'envers (Jean-Marc Vittori)
  • Que peut faire une banque centrale d’encore plus non conventionnel ? (Patrick Artus)
  • BCE : on est bien loin du "leaning against the wind" (Patrick Artus)
  • Que penser de la critique de la BCE par les anciens banquiers centraux ? (Patrick Artus)
  • Zone euro : voit-on à l’œuvre les canaux habituels de transmission de la politique monétaire ? (Patrick Artus)
  • Peut-être la BCE utilise-t-elle une "vieille macroéconomie" (Patrick Artus)
  • La BCE se laisse dominer par les Etats (Patrick Artus)


Politiques conjoncturelles

  • Allemagne versus BCE (Project Syndicate)
  • Notre boîte à outils économique se vide (Project Syndicate)
  • Si la croissance ralentit vraiment aux Etats-Unis et dans la zone euro, quelles sont les marges de manœuvre des politiques économiques ? (Patrick Artus)
  • Que se passe-t-il si on enlève ses "béquilles" à l’économie française ? (Patrick Artus)
  • Les deux inconvénients possibles d’un déficit public élevé (Patrick Artus)
  • Quel modèle macroéconomique simple utiliser aujourd’hui ? (Patrick Artus)


Fiscalité

  • Impôt sur les entreprises: en finir avec les demi-mesures (Joseph Stiglitz)
  • Les multinationales vont enfin payer un impôt juste ? (Alter éco)


Commerce international

  • Marginalisation commerciale de l'Afrique (Fabien Candau)
  • Les pays en développement, victimes collatérales de la guerre commerciale Chine-Etats-Unis (La Tribune)
  • Les chaînes de valeur, nouvelles voies de développement, selon la Banque mondiale (Le Monde)
  • Splendeur et démesure des Nouvelles Routes de la Soie (Alter éco)


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Finance internationale

  • Que feront les Etats-Unis s’il y a afflux de capitaux sur le dollar ? (Patrick Artus)
  • Les Etats-Unis sous-épargnent et la zone euro sur-épargne : qui a raison ? (Patrick Artus)
  • L’importance extrême du rôle de monnaie de réserve du dollar pour la politique économique des Etats-Unis (Patrick Artus)
  • Quels problèmes dans le système monétaire international ? (Patrick Artus)
  • Depuis quand les pays de l’OCDE ne sont-ils plus en autarcie ? Que se passait-il en autarcie ? (Patrick Artus)
  • Que signifie le vieillissement de la population pour la position extérieure nette ? (Banque de France)


Intégration européenne


Inégalités

  • Inégalités : quand la famille s’en mêle (Nicolas Frémeaux)
  • "L’accès à la propriété en France reste moindre pour les immigrés d’Afrique du Nord" (Le Monde)
  • D’où vient le sentiment de pauvreté en France ? (Patrick Artus)
  • Des disparités croissantes : les inégalités régionales dans les pays avancés (FMI)
  • Les indicateurs d’inégalités relatives sont-ils biaisés? (Guillaume Allègre)


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Redistribution, justice sociale

  • Réforme de l’ISF : le ruissellement ce n’est pas maintenant (Alter éco)
  • Simplification des politiques sociales: trop compliqué? (Julien Damon)
  • Supprimons la pauvreté avec le revenu minimum unique (Alter éco)
  • Aux origines de l’État-providence. Enquête sur une expression controversée (La Vie des idées)


Travail, emploi, chômage




Politique

  • Echec de Sylvie Goulard à la Commission européenne : les leçons d’un camouflet pour Emmanuel Macron (Le Monde)
  • Comment expliquer la soudaine popularité de Jacques Chirac ? (Luc Rouban)
  • France: clivages politiques et clivages sociaux (Gérard Grunberg)
  • Brexit : l’immobilisme dynamique du Labour Party (AOC)
  • Les jeunes irakiens rejettent toute la classe politique (Alter éco)





lire la précédente revue de presse

lire le sociorama de Xavier Molénat

vendredi 11 octobre 2019

Martin Weitzman, cet économiste du changement climatique qui a bouleversé ma vision du monde

« J’ai lu beaucoup d’articles d’économie, mais je n’ai pas beaucoup lu d’articles d’économie qui me fassent réfléchir, qui me fassent dire "cela change tout". Mais Martin Weitzman en a écrit un. Je me souviens très bien de l’endroit où j’étais lorsque je l’ai lu. Même pour un intello comme moi, ce n’est pas habituel.

Le professeur Weitzman s’est donné la mort fin août. Il avait 77 ans et on dit qu’il s’inquiétait beaucoup de perdre sa lucidité.

La triste disparition de Weitzman m’a amené à réfléchir sur ce qui a pu, dans cet article, autant me frapper. C’était un commentaire à propos du rapport de Lord Nicholas Stern sur l’économie du changement climatique. Weitzman a gentiment démoli le rapport Stern ("exact pour de mauvaises raisons") et a présenté une vision alternative du problème.

Pour ceux d’entre nous qui pensent que le changement climatique nécessite une action ferme et urgente, il y a deux faits dérangeants à prendre en compte. Le premier est que ses répercussions les plus inquiétantes (notamment les déluges, les mauvaises récoltes et les maladies) vont mettre plusieurs décennies, voire plusieurs siècles, avant de pleinement se manifester. Le deuxième est que, dans la mesure où le monde s’est fortement enrichi, les générations futures sont susceptibles d’être bien plus riches que nous ne le sommes.

Ces deux faits dérangeants nous amènent à conclure qu’il ne faudrait pas faire quelque chose de trop cher à court terme.

Voici une petite analogie. Imaginez que je découvre un problème d’humidité encore naissant dans mon logement. Un expert me dit que si je dépense 1.000 euros aujourd’hui, cela économisera 5.000 euros à mes arrière-petits-enfants en travaux de réparation dans un siècle. A première vue, il semble que je devrais régler ce problème d’humidité. Après réflexion, il pourrait être égoïste que je dépense ainsi cette somme aujourd’hui. Il vaudrait mieux que je place 1.000 euros en Bourse pour le compte de mes arrière-petits-enfants. Avec un taux de rendement réel de 3 % par an, cette somme rapporterait 20.000 euros ; avec un rendement de 5 %, elle rapporterait 130.000 euros. Dans tous les cas, mes arrière-petits-enfants ne seraient-ils pas plus riches que je ne le suis, tout comme je suis bien plus riche que ne l’étaient mes arrière-grands-parents ? Pourquoi s’inquiéter ? Mes arrière-petits-enfants pourront facilement régler le problème.

Cette simplification excessive des complexités du changement climatique permet d’évoquer quelque chose d’important. L’appel à l’action lancé par Lord Stern dépend du fait que nos descendants très riches vivant dans un avenir très éloigné prennent un poids important dans nos calculs. Il est difficile (pas impossible, mais difficile), de concilier cela avec la façon par laquelle nous nous comportons concernant d’autres problèmes, personnels ou sociaux. Nous ne mettons tout simplement pas de côté les neuf dixièmes de notre revenu pour en faire bénéficier les générations futures.

Weitzman a été l’un des économistes les plus importants qui aient soulevé ce problème. Mais il nous a ensuite demandé d’envisager le risque d’effets d’emballement. Un exemple : à mesure que le permafrost arctique fond, un large volume de méthane, un puissant gaz à effet de serre, est susceptible de s’en échapper. D’autres économistes ont reconnu le problème des "risques extrêmes" (tail risks), qui ne sont pas pris en compte dans les scénarii considérés comme les plus probables, mais personne n’a autant réfléchi à ces risques que Weitzman.

Les estimations centrales peuvent nous tromper. Le scénario le plus probable est que le changement climatique va provoquer des dégâts significatifs, mais gérables, pour les générations futures. Par exemple, l’Organisation Mondiale de la Santé estime qu’entre 2030 et 2050, le changement climatique pourrait provoquer 250.000 morts supplémentaires chaque année, en raison de menaces comme la malaria, l’exposition aux fortes chaleurs et la malnutrition, un problème moins grave que la pollution de l’air locale et la pollution atmosphérique à l’intérieur des habitations, un problème qui tue 8 millions de personnes chaque année. Si nous nous focalisons sur la prévision centrale, c’est la pollution atmosphérique au niveau local qui devrait retenir l’essentiel de notre attention.

Ce n’est seulement que lorsque que nous prenons en compte le risque extrême que nous réalisons à quel point le changement climatique pourrait être dangereux. La pollution atmosphérique locale ne va pas éradiquer l’humanité. Le changement climatique ne le fera probablement pas non plus. Mais il le peut. Quand nous achetons une assurance, ce n’est pas parce que nous nous attendons au pire, mais parce que nous savons que le pire peut se produire.

La contribution qui ouvre vraiment les yeux (du moins pour moi) a été l’explication de Weitzman que le pire scénario possible doit avoir un poids important dans les calculs rationnels. S’il y a une chance infime que le problème d’humidité donne à mes arrière-grands-enfants une pneumonie fatale, je ne dois pas l’ignorer. Et mes arrière-grands-enfants ne voudraient pas que je l’ignore : probablement riches, ils seraient heureux de sacrifier une petite fraction de leur revenu pour éviter de mourir hâtivement. Mais ils n’ont pas le choix. C’est moi qui l’ai.

Weitzman a été un homme particulièrement ingénieux. D’autres de ses contributions célèbres ont étudié l’arbitrage entre les taxes des émissions polluantes et les permis d’émissions, le problème de l’"Arche de Noé" de ce sur quoi il faut se focaliser quand il s’agit de préserver la biodiversité et l’un des premiers arguments en faveur d’un partage des profits des entreprises avec leurs salariés.

"Si nous ne pensons pas qu’une idée mérite le prix Nobel, nous ne devrions pas travailler dessus", a-t-il dit à un collègue. Certains économistes diraient qu’il a atteint cette norme plus d’une fois. Et ils ont été surpris d’apprendre qu’il ne partageait pas le prix Nobel l’année dernière, lorsque William Nordhaus a été récompensé pour ses travaux dans le domaine de l’économie du changement climatique.

Néanmoins, le message des récents travaux de Weitzman a influencé les débats sur le changement climatique : il ne faut pas ignorer les scenarii extrêmes. Ce que nous ne savons pas à propos du changement climatique est bien plus important, et bien plus dangereux, que ce que nous en savons. »

Tim Harford, « How this climate change economist changed my world ». Traduit par Martin Anota

mardi 8 octobre 2019

Relire Krugman

« (…) Je suis récemment revenue d’un voyage fascinant au Vietnam. Là-bas, j’ai suggéré que l’intégration régionale de l’Asie du sud-est pourrait constituer une stratégie de développement prometteuse pour le Vietnam, aussi bien que pour d’autres pays dans la région. La réaction a été vive et immédiate : ces pays seraient trop semblables pour approfondir l’intégration régionale. Ils produisent et exportent les mêmes produits. Ils se font concurrence, donc comment pourraient-ils bénéficier de l’intégration régionale ?

Ces réactions m’ont fait prendre conscience qu’il est peut-être temps de revenir aux années soixante-dix et de relire les travaux séminaux de Krugman sur cette question, des travaux pour lesquels il a reçu le prix Nobel d’économie en 2008, mais qui semblent aujourd’hui oubliés par certains responsables politiques.

A travers ses travaux, Krugman a cherché à expliquer pourquoi une part significative des échanges après la Seconde Guerre mondiale correspondait à des échanges entre pays similaires (par exemple, entre l’Allemagne et la France) qui échangeaient des produits similaires (par exemple des voitures). Ce constat était difficile à réconcilier avec la théorie traditionnelle du commerce international. Selon cette dernière, les pays échangent parce qu’ils sont différents ; par exemple, un pays abondamment doté en capital et en travail très qualifié tel que les Etats-Unis va produire et exporter des biens industriels et importer des produits qui utilisent beaucoup de travail peu rémunéré et peu qualifié, tandis qu’un pays comme le Bangladesh va faire exactement l’inverse. C’est ce qu’on appelle la théorie des "avantages comparatifs". Krugman a montré qu’il y a une autre raison pour laquelle les pays commercent : ils exploitent ainsi les économies d’échelle. Le commerce international permet aux pays de remplacer la production à petite échelle pour le marché local par une production à grande échelle pour le marché mondial. Par exemple, plutôt que de produire des Peugeot exclusivement pour le marché français, la France va les produire à un coût plus faible en de plus grandes quantités pour le marché européen. L’Allemagne fait la même chose avec les Volkswagen. Les consommateurs bénéficient non seulement de prix plus faibles, mais aussi d’une plus large variété. Le commerce international réussit sur les deux marges : l’exploitation des économies d’échelle permet de réduire les prix et le commerce (même entre pays similaires qui échangeraient des produits similaires) permet d’accroître la variété des produits (par exemple en offrant différents modèles de voitures)

Ce qu’on appelle la nouvelle théorie du commerce est devenu le paradigme dominant dans l’économie universitaire. Mais ensuite, la "vieille" théorie des avantages comparatifs a fait un impressionnant retour dans le monde réel. La libéralisation commerciale massive dans plusieurs pays en développement dans les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix, couplée à la baisse des coûts de transport et de communication, a permis au monde en développement d’intégrer le système commercial mondial. Ce qui s’ensuivit fut une explosion sans précédent du commerce international et une part croissante des échanges a été réalisée entre des pays dissemblables, par exemple entre les pays développés et les pays en développement, qui produisaient des produits différents. Ce nouveau schéma collait avec la théorie traditionnelle des avantages comparatifs : les pays développés se spécialisaient et exportaient des produits intensifs en capital et en qualifications (par exemple des biens d’équipement, des instruments de précision), tandis que les pays en développement exportaient des produits intensifs en travail peu qualifié (par exemple des vêtements ou des chaussures).

Les réactions au Vietnam reflètent ce retour de la pensée articulée autour des avantages comparatifs, une vision des choses qui considère que les différences entre pays constituent une condition importante pour le commerce. Cependant, ce modèle du commerce pourrait se retrouver sous pression dans un avenir proche. L’intégration des pays en développement au système commercial mondial était dans une large mesure la conséquence de l’adoption de politiques d’ouverture commerciale qui incluaient les libéralisations unilatérales dans plusieurs pays, les accords commerciaux et l’appartenance à l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC).

L’accentuation des tensions commerciales et de l’incertitude à propos de l’avenir du multilatéralisme remet en question les politiques d’ouverture. Et avec cela, c’est l’incertitude à propos de l’avenir du commerce entre pays dissemblables qui s’accentue. Dans un tel environnement, il est temps pour la théorie de Krugman de faire son retour. L’argument en faveur de l’intégration régionale est un argument en faveur du commerce fondé sur les économies d’échelle et l’attrait des consommateurs pour la variété. Les pays n’ont pas à être différents pour tirer profit du commerce. Plutôt que de se voir comme des concurrents, le Vietnam et consort devraient redécouvrir Krugman. »

Pinelopi Goldberg, « Rediscovering Krugman », 30 septembre 2019. Traduit par Martin Anota

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