Annotations

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

jeudi 17 juin 2021

Inégalités de revenu et origine sociale

« Les inégalités de revenu semblent aller main dans la main avec un manque de mobilité intergénérationnelle. C’est inquiétant d’une perspective de politique publique, dans la mesure où cela implique que les différentiels de revenu persistent au cours du temps parce que les chances de réussir dans la vie ne sont pas également distribuées dans une société, mais dépendent de l’origine sociale des individus. La promotion de la mobilité intergénérationnelle peut rendre les sociétés non seulement plus égalitaires, mais aussi plus efficaces. La croyance que les gens, qu’importe leur origine sociale, peuvent accroître leur niveau de vie est une incitation puissante à accumuler du capital humain et à fournir des efforts. Les politiques luttant contre les disparités dans le contexte familial, telles que les interventions éducationnelles ciblant les enfants de milieu modeste, peuvent stimuler la mobilité intergénérationnelle.

Tour d’horizon


La transmission intergénérationnelle du revenu ou de l’éducation peut s’expliquer par le fait que les parents auront d’autant plus de ressources financières à consacrer à leurs enfants et pour investir dans leur capital humain qu’ils sont riches. Elle peut également s’expliquer par le fait que les parents les plus riches sont typiquement plus éduqués et peuvent consacrer un temps de meilleure qualité à leurs enfants, en particulier dans leurs premières années, quand se forment les compétences cognitives et non cognitives déterminantes pour obtenir plus tard un haut revenu. Des chercheurs ont également mis l’accent sur la transmission de certains traits génétiques pour expliquer l’association entre mobilité intergénérationnelle et revenus. Il est crucial de démêler ces divers canaux possibles de la transmission intergénérationnelle pour comprendre les mécanismes sous-jacents à la transmission de l’avantage économique des parents à leurs enfants.

L’observation des corrélations de revenu entre membres d’une même fratrie offre une autre approche pour comprendre l’impact de l’origine sociale (à la fois celui de la famille et de l’environnement social) sur les inégalités. Les membres d’une même fratrie partagent non seulement une même famille, mais aussi un même environnement social, celui dans lequel la famille se trouve insérée, notamment les mêmes écoles et voisins.

Un domaine de recherche connexe considère l’influence à long terme des effets de communauté, tels qu’ils sont mesurés par les indicateurs clés d’origine sociale, avec une focalisation toute particulière sur la qualité des écoles et du voisinage. Ces études cherchent à identifier les effets causaux plutôt que de simples corrélations en exploitant les différences aléatoires dans l’allocation des individus entre les écoles et voisinages, souvent en conséquence de programmes sociaux qui changent l’environnement social d’un enfant. Le débat quant à savoir si les communautés exercent des effets additionnels sur les inégalités de revenu a été particulièrement vif ces derniers temps.

Une forte dépendance des trajectoires individuelles aux origines sociales peut non seulement être inégalitaire, mais peut aussi réduire les incitations des pauvres à investir dans le capital humain et à exercer un effort productif.

Que sait-on sur la relation entre inégalités de revenu et mobilité intergénérationnelle ?


D’un point de vue strictement statistique, les concepts d’inégalité de revenu et de mobilité intergénérationnelle sont indépendants l’un de l’autre. Cependant, de plus en plus d’analyses empiriques suggèrent une association négative entre ces deux variables. Un graphique qui est devenu célèbre, intitulé "courbe de Gatsby le Magnifique" (Great Gatsby curve), fait le lien entre l’élasticité intergénérationnelle du revenu et le coefficient de Gini des inégalités de revenu des différents pays (Corak, 2013). L’élasticité intergénérationnelle de revenu, une mesure inverse de celle de mobilité intergénérationnelle, est un indicateur largement utilisé pour mesurer l’association entre situation des parents et celle de leurs enfants. Une valeur de 0,5, par exemple, signifie qu’une variation de 10 % du revenu des parents est associée à une variation dans le même sens de 5 % (…) du revenu de leurs enfants. Une société de statu quo, dans laquelle les différences de revenu sont totalement transmises d’une génération à la suivante, aurait une élasticité intergénérationnelle égale à l’unité. Une société parfaitement mobile dans laquelle les origines familiales ne jouent aucun rôle dans les fortunes de chacun aurait une élasticité intergénérationnelle nulle. La courbe de Gatsby le Magnifique montre que, d’un pays à l’autre, il y a une relation positive entre le niveau des inégalités de revenu dans une génération (telle qu’elle est mesurée par le coefficient de Gini) et le degré de transmission intergénérationnelle.

Cette relation a reçu beaucoup d’attention, parce qu’elle dit que les inégalités au sein de chaque génération, qui sapent l’égalité des chances, sont plus durables dans les pays avec de fortes inégalités. Les comparaisons transnationales peuvent être biaisées, cependant, par les différences que l’on peut observer entre les pays dans les facteurs affectant à la fois les inégalités et la mobilité intergénérationnelle, telles que les différences dans le cadre institutionnel ou les valeurs culturelles, ce qui brouillerait l’interprétation de la relation entre inégalités et mobilité. Mais les récentes analyses empiriques montrent que ce ne sont pas les différences entre les pays qui expliquent la relation négative entre inégalités et mobilité. Une étude portant sur les Etats-Unis constate que la probabilité que les enfants dont les pères appartenaient au premier quartile de la répartition des revenus grimpent l’échelle des revenues (c’est-à-dire connaissent une mobilité ascendante) est inversement corrélée au coefficient de Gini des inégalités de revenu des parents (cf. graphique 1) (Chetty et alii, 2014).

GRAPHIQUE 1 Mobilité intergénérationnelle ascendante en termes de revenu et inégalités de revenu aux Etats-Unis entre 1996 et 2000

Raj_Chetty__mobilite_intergenerationnelle_ascendante_inegalites_de_revenu_Etats-Unis.png

Le graphique 2 représente la courbe de Gatsby le Magnifique pour les divers Etats des Etats-Unis. Les données sur la mobilité intergénérationnelle en termes de revenu ont été compilées par l’Equality of Opportunity Project à partir de millions de dossiers fiscaux américains pour la période allant de 1996 à 2012 pour les fils nés entre le début des années 1980 et le début des années 1990 (Chetty et alii, 2014). Les données, compilées pour les zones de navettage (des unités géographiques d’analyse qui reflètent plus fidèlement l’économie locale où les gens vivent et travaillent que ne le font les frontières politiques), ont été agrégées au niveau de chaque Etat. Les données sur le coefficient de Gini des revenus des ménages au niveau de chaque Etat sont tirées du Bureau de recensement des Etats-Unis.

GRAPHIQUE 2 Aux Etats-Unis, les Etats avec de fortes inégalités par le passé qui ont connu une faible mobilité intergénérationnelle présentent aussi de fortes inégalités 35 ans après

Raj_Chetty__courbe_de_Gatsby_Etats-Unis_inegalites_de_revenu.png

La cadran gauche du graphique 2, qui représente le degré de corrélation des revenus entre pères et fils (une mesure de l’immobilité intergénérationnelle similaire à l’élasticité intergénérationnelle) relativement aux inégalités de revenu dans chaque Etat mesurées en 1979, indique une corrélation positive entre les inégalités de revenu et l’immobilité intergénérationnelle, dans l’esprit de la courbe de Gatsby le Magnifique. En 1979, les fils qui constituent la "génération de destination" de la transition intergénérationnelle mesurée par l’Equality of Opportunity Projet n’étaient pas encore nés, donc les inégalités de revenu représentées dans le cadran gauche se réfèrent à la génération des pères. Le cadran droit du graphique 2 relie l’élasticité intergénérationnelle au niveau des inégalités de revenu en 2013, suggérant que les Etats qui ont présenté un niveau élevé d’inégalités par le passé et qui connurent un faible niveau de mobilité intergénérationnelle présentent également des niveaux d’inégalités aujourd’hui. Le manque de mobilité intergénérationnelle agit comme un canal de transmission des inégalités de revenu du passé au présent.

Notons qu’en principe la mobilité dans une période donnée peut dépendre de la mobilité passée : par exemple, en raison d’une forte mobilité passée au cours d’une période, les familles ou individus peuvent atteindre leur "bonne" position dans la société, ce qui se traduit par une moindre mobilité dans les périodes suivantes, ce qui implique qu’en observant à long terme sur plusieurs générations nous devrions voir plus de mobilité que ce que l’on observe lorsque l’on compare parents et enfants.

Cependant, les études sur la mobilité multi-générationnelle trouvent l’opposé, c’est-à-dire concluent qu’il y a moins de mobilité sur trois générations ou plus que ce qui serait impliqué en extrapolant à partir des transitions parents-enfant (Adermon et alii, 2021). Cette persistance à long terme pourrait notamment s’expliquer par l’existence d’un facteur latent spécifique à la dynastie (par exemple une capacité inobservée) qui serait hautement corrélée au niveau intergénérationnel, un facteur qui influencerait les variables comme le revenu ou l’éducation que les analystes observent typiquement (Braun et Stuhler, 2018).

Avec les faits empiriques présentés à travers la courbe de Gatsby le magnifique du graphique 2, il semble juste de conclure qu’il y a une régularité empirique associant les inégalités de revenu et le manque de mobilité, que le manque de mobilité détermine la persistance des inégalités au cours du temps. Cela dit, même s’il y a des analyses empiriques montrant que de fortes inégalités de revenu sont une source d’inquiétude parce qu’elles vont de pair avec une faible mobilité intergénérationnelle, l’analyse ne révèle rien quant aux mécanismes causaux sous-jacents qui sont à l’œuvre.

La croyance qu’une société doit assurer l’égalité des chances pour ses membres justifie des interventions visant à "rendre les règles du jeu équitables" dans les pays à fortes inégalités, par exemple à travers les investissements dans l’éducation des enfants de familles modestes. Mais ces politiques peuvent être coûteuses et, si elles se traduisent par des hausses d’impôts, en particulier pour les familles à haut revenu, elles peuvent, du moins en théorie, décourager leur activité économique et compromettre la croissance économique.

Il est difficile de dire, cependant, si les politiques promouvant l’égalité des chances réduiraient l’efficacité économique. La réponse dépend du fait que le pays utilise déjà ou non toutes ses ressources de façon efficace. Si ce n’est pas le cas, les gouvernements qui promeuvent la mobilité intergénérationnelle peuvent faire d’une pierre deux coups. Cela serait le cas, par exemple, si la transmission intergénérationnelle reflétait une mauvaise allocation en raison de l’obtention par les enfants de milieu aisé de bons emplois qu’ils n’auraient pas acquis sans les contacts familiaux. Il y a des éléments empiriques concernant le Canada, le Danemark et le Suède, par exemple, qui suggèrent que les enfants tendent à être embauchés dans l’entreprise où travaillent leurs parents. Une partie de cette transmission intergénérationnelle de l’emploi peut être efficace (si les parents connaissent la productivité de leurs enfants et les besoins de leurs employeurs et contribuent par conséquent à améliorer les appariements). Mais la transmission intergénérationnelle peut aussi refléter des formes de népotisme si ceux qui ne sont pas les meilleurs candidats obtiennent leur emploi seulement via leurs contacts, ce qui nuit à la productivité de l’entreprise. Un autre argument contre l’existence d’arbitrages entre équité des règles du jeu et activité économique tient aux enfants de familles de milieu modeste, qui perdraient en motivation s’ils pensaient que les inégalités sont associées à un manque de mobilité. De récentes analyses empiriques concernant l’Italie montrent que la mobilité est moins forte dans les zones qui réalisent de mauvaises performances selon des indicateurs tels que la croissance du PIB, ce qui suggère qu’il n’y a pas vraiment d’arbitrage entre équité et efficacité dans ce cas (Güell et alii, 2006). (...)

Est-ce l’inné ou l’acquis ?


Outre la distinction entre le rôle de la famille et celui de la communauté, les études cherchant à déterminer le rôle respectif de l’inné et l’acquis dans la transmission intergénérationnelle offrent une autre perspective sur la relation entre inégalités de revenu et origine sociale. La transmission du potentiel de revenu des parents est-elle déterminée avant la naissance par la transmission de dotations génétiques (par exemple, le QI), après la naissance par l’exposition à des influences environnementales survenant ou bien par les deux ? La réponse à cette question est cruciale dans la mesure où elle permet d’identifier l’un des canaux de la mobilité intergénérationnelle. Mais il faut être prudent lorsqu’il s’agit de tirer de telles études des implications relatives à l’efficacité ou à l’opportunité de politiques anti-pauvreté. Même si la pauvreté s’avérait "naturelle", dans le sens où elle serait "génétiquement" héritée, cela ne signifierait pas pour autant que les programmes de soutien au revenu sont inefficaces pour lutter contre la pauvreté.

En l’absence d’information directe sur les gènes, il est difficile de répondre à cette question. Les chercheurs ont comparé les corrélations de revenu entre groupes de personnes dont le degré de similarité génétique est connu (en moyenne), par exemple les jumeaux homozygotes, qui partagent la totalité de leurs gènes, et les jumeaux dizygotes, qui partagent seulement la moitié de leurs gènes. Un problème que rencontre ce type de comparaisons est que les différences de corrélations entre les deux groupes peuvent en partie refléter des différences dans l’environnement entre les jumeaux homozygotes et dizygotes et pas seulement des différences génétiques. Ce problème est en partie résolu si des informations sur le fait que les frères et sœurs aient été ou non élevés ensemble sont disponibles. Une étude qui compare les corrélations de revenu entre membres de fratries et jumeaux en exploitant toutes ces sources de variations constate que l’estimation basse pour la part des inégalités de revenu qui peut être attribuée aux similarités génétiques s’élève à 20 %. (…) Ce constat suggère un rôle important de l’inné par rapport à l’acquis dans le façonnement des inégalités de revenu (Bjorklund et alii, 2005).

Une partie des études portant sur les jumeaux a exploré le processus causal de la transmission intergénérationnelle. La principale idée derrière ces études est que la persistance intergénérationnelle due aux facteurs génétiques n’est pas causale. Donc, si toute la persistance est d’ordre génétique, une hausse aléatoire du revenu des parents ne va pas accroître le revenu de la génération suivante dans la mesure où les hausses de revenu n’affectent pas les gènes des parents. La persistance intergénérationnelle due à l’investissement des parents dans l’éducation des enfants constitue par contre un exemple de mécanisme causal. Une hausse aléatoire du revenu parental peut accroître les ressources consacrées à l’investissement dans l’éducation des enfants, augmentant le potentiel de revenu pour les enfants. La stratégie de recherche de ces études portant sur les jumeaux consiste à comparer la transmission intergénérationnelle parmi les parents qui sont des jumeaux identiques parce que toute différence qui serait alors décelée ne pourrait être liée aux différences dans les gènes, ce qui soutiendrait une interprétation causale de la transmission intergénérationnelle.

(…) Les constats tirés de cette littérature, en particulier des études utilisant les données de registres qui se réfèrent à la population entière des jumeaux, comme c’est typiquement le cas dans les pays scandinaves, suggèrent un rôle causal significatif pour l’éducation parentale sur l’éducation des enfants, puisque celle-ci expliquerait entre un quart et la moitié de la transmission intergénérationnelle globale.

Les chercheurs se sont également attaqués à la distinction entre inné et acquis en examinant le destin d’enfants adoptés. Parce que les enfants adoptés ne partagent pas les mêmes gènes que leurs parents adoptifs, toute similarité observée entre parents et enfants est attribuée à l’acquis. Il faut toutefois garder à l’esprit que ce courant de recherche suppose que les parents qui adoptent ne sont pas différents des autres parents dans leur propension à transmettre leur revenu ou leur éducation. Les constats tirés de cette littérature suggèrent une association forte et significative entre l’éducation des parents et l’éducation des enfants adoptés, ce qui suggère un lien de causalité (Björklund et alii, 2006). (...) »

Lorenzo Cappellari, « Income inequality and social origins », in IZA, World of Labor, n° 261, mai 2021. Traduit par Martin Anota

dimanche 13 juin 2021

Les liens de la semaine

Démographie


Alter_eco__descendance_finale_par_generation.png

Propagation et gestion de l'épidémie

  • Covid-19 en France : Olivier Véran estime l’évolution des chiffres de l’épidémie "très favorable", Jean Castex cas contact (Le Monde)
  • Covid-19 dans le monde : la Belgique retrouve ses cafés ; le déconfinement total au Royaume-Uni en question (Le Monde)
  • Covid-19 dans le monde : le variant Delta est 60 % plus contagieux que son prédécesseur, selon les autorités sanitaires britanniques (Le Monde)
  • L’Afrique face au Covid-19 : le continent s’inquiète d’une troisième vague (Le Monde)
  • Les confinements contiennent-ils la mortalité dans les pays pauvres ? (Esprits animaux)


GRAPHIQUE Nombre de contaminations au coronavirus recensé quotidiennement en France

Le_Monde__nombre_malades_contaminations_Covid-19_France_12__juin_2021_coronavirus.png
source : Le Monde (2021)

Autour des vaccins

  • Covid-19 : comprendre le prix d’un vaccin, de la recherche au flacon (Le Monde)
  • Covid-19 : très chers vaccins ! (Alter éco)
  • 80% d’immunité collective : une dose de coercition ? (Emmanuel Combe)


GRAPHIQUE Nombre de décès dus au coronavirus recensé quotidiennement en France

Le_Monde__nombre_morts_deces_quotidien_Covid-19_France_12_juin_2021.png
source : Le Monde (2021)

Croissance, fluctuations et crises

  • Zone euro : le printemps est là (William De Vijlder)
  • Crise du Covid-19 et liquidations de commerces : des chiffres très paradoxaux (Le Monde)
  • L’impact différencié de la crise sur la situation financière des entreprises (Banque de France)
  • Que se passera-t-il si les ménages restent prudents après la crise? (Patrick Artus)


Inflation


Environnement et ressources naturelles


Monnaie et finance


Zoom sur les cryptomonnaies

  • Bitcoin : jouet de spéculateurs ou véritable cryptomonnaie ? (Alter éco)
  • La malédiction des cryptomonnaies (Kenneth Rogoff)
  • Les cryptomonnaies, encore très énergivores, à la recherche d’un avenir plus vert (Le Monde)


Soutien budgétaire et dette publique

  • Les Prêts garantis par l’État (PGE) vont-ils pouvoir être remboursés ? (IPP)
  • L’importance de la sensibilité de la croissance potentielle aux dépenses publiques (Patrick Artus)
  • Quelle gestion de la dette publique? (Patrick Artus)


Intégration européenne

  • Brexit : Boris Johnson instrumentalise la xénophobie entre Européens (Le Monde)
  • Ce que la crise de la Covid-19 nous dit de l’UE (The Conversation)
  • La plupart des Allemands et des Hollandais ne le savent pas, mais ils financent le reste de la zone euro (Patrick Artus)


Economie internationale

  • Etats-Unis contre Chine : bataille mondiale sur les semi-conducteurs (Alter éco)
  • Mieux caractériser les régimes de change pour comprendre leurs fragilités (CEPII)
  • La dépréciation du taux de change est-elle inflationniste? (Patrick Artus)
  • Clarifier les rôles du taux de change et des taux d’intérêt dans le retour à l’équilibre (Patrick Artus)


Alter_eco__rebond_commerce_international_apres_crise_financiere_pandemie_Covid-19.png

Fiscalité


Inégalités et justice sociale


Capitalisme

  • Partage du revenu, concentration et socialisme dans l’Allemagne de la fin du XIXème (D'un champ l'autre)
  • Il est normal qu’un capitalisme de "rentiers" conduise à une perte de croissance (Patrick Artus)
  • Soigner la cause profonde et pas les symptômes (Patrick Artus)


Travail, emploi, chômage

  • Au premier trimestre 2021, l’emploi salarié progresse de 0,3 % (INSEE)
  • L’emploi va bénéficier de la reprise en France (Philippe Waechter)
  • Covid 19 : Quels effets sur le travail et l’emploi ? (Interventions économiques)
  • La hausse des bas salaires dans les pays de l’OCDE changerait tout l’équilibre économique (Patrick Artus)
  • Les salaires dans la fonction publique de l’État (INSEE)
  • Pourquoi la baisse du taux de participation aux États-Unis? (Patrick Artus)


Politique

  • Le président giflé : un vent mauvais souffle sur la démocratie (Le Monde)
  • "Recevoir en pleine face la colère populaire" : la gifle ou les aléas du voyage présidentiel en province (The Conversation)
  • Le Rassemblement national par ses électorats (The Conversation)
  • Fragilités et énigmes d’un sondage électoral (The Conversation)
  • L’Allemagne d’après-Merkel, quel renouvellement? (Télos)
  • Trianguler ou l’art de s’approprier les idées des autres en politique (The Conversation)
  • Réflexions sur la démocratie délibérative (Télos)
  • Comme des chefs (La Vie des idées)


Zoom sur les élections françaises

  • 47,9 millions d’électeurs inscrits sur les listes électorales françaises en mai 2021 (INSEE)
  • Doit-on craindre une abstention massive aux élections régionales et départementales ? (Le Monde)
  • Régionales 2021 : la dynamique en trompe-l’oeil du Rassemblement national (Le Monde)
  • Election présidentielle de 2022 : confusion autour des enquêtes d’opinion diligentées par LR pour désigner un candidat (Le Monde)





lire la précédente revue de presse

lire le sociorama de Xavier Molénat

samedi 12 juin 2021

Les dangers du progrès technique

« Plusieurs techno-optimistes suggèrent que les gains de productivité vont main dans la main avec les hausses de salaires réels. Cette idée que le progrès technique bénéficie à tous fut également incarnée par le dogme du ruissellement qui a caractérisé le néolibéralisme. Cependant, cette idée ne fut soutenue ni par la théorie, ni par les analyses empiriques ; en fait, la théorie économique a toujours indiqué que les avancées en matière de technologies ne bénéficient pas forcément à tous et peuvent créer des gagnants et des perdants. Les données (cf. graphique 1) montrent qu’au cours des dernières décennies, plusieurs pays ont connu des épisodes au cours desquels les salaires ont augmenté moins vite que la productivité. En outre, comme nous l’affirmons ci-dessous, même là où les salaires moyens ont augmenté au rythme de la productivité, les salaires médians ont pu augmenter moins vite et il y a un risque tout gain positif que nous avons connu par le passé ne puisse plus continuer.

GRAPHIQUE 1 Productivité et salaires réels en France (en indices, base 100 en 1990)

Korinek_Stiglitz__croissance_productivite_salaires_reels_France.png

Le graphique 2 montre que les gains de revenu associés au progrès technique ont été très inégalement répartis. Aux Etats-Unis et dans d’autres pays à haut revenu, l’essentiel des fruits de la croissance a été capté par le sommet de la distribution, ce qui s’est traduit par un creusement des inégalités de revenu dans la plupart des pays développés depuis le début des années 1980, inversant la tendance de long terme qui était jusqu’alors à l’œuvre dans la plupart des pays.

GRAPHIQUE 2 Part du revenu national avant impôt allant aux 5 % les plus riches dans les pays développés (en %)

Korinek_Stiglitz__part_revenu_national_5___les_plus_riches_pays_developpes_inegalites_de_revenu.png

Comment pouvons-nous réconcilier cela avec la théorie économique ? Dans le contexte d’une économie concurrentielle, nous pouvons réfléchir au progrès technique comme déplaçant la frontière technologique : nous pouvons obtenir davantage de production à partir d'un montant donné de facteurs de production. Mais cet élargissement des possibilités de production ne nous dit pas comment les gains tirés du progrès technique seront distribués. Dans nos modèles économiques les plus simples, par exemple, si nous supposons une économie concurrentielle avec une fonction de production à la Cobb-Douglas, les parts relatives sont fixes.

Cependant, dans le cas le plus général, le changement technologique peut modifier la répartition du revenu de telle façon que, par exemple, le travail obtient une part plus petite du gâteau. Si sa part diminue assez, les travailleurs peuvent voir leur situation sa dégrader. L’évolution des salaires dépend de ce qui se passe du côté de la demande de travail aux salaires existants. Si l’on utilise la terminologie initialement introduite par Hicks, le changement technique qui entraîne une baisse de la part relative du travail est qualifié de biaisé en faveur du capital (capital-biased) ; s’il entraîne une baisse de la part du travail non qualifié, il est qualifié de biaisé en faveur des compétences (skill-biased) ; s’il se traduit par une réduction des salaires, il est qualifié d’économiseur en travail (labor-saving). Les Etats-Unis, par exemple, ont connu un changement technologique biaisé en défaveur des tâches routinières qui a déplacé les travailleurs aux tâches routinières vers les activités manuelles ou cognitives depuis les années 1980 et qui a contribué au déclin de la classe moyenne (Autor et alii, 2003).

Korinek et Stiglitz (2019) ont montré que les effets distributifs des innovations peuvent être vus comme générant des quasi-rentes ; outre les gains directs obtenus par les innovateurs, les innovations peuvent entraîner des changements dans la demande de facteurs, par exemple en réduisant la demande pour le travail non qualifié et en augmentant la demande de travail qualifié et les travailleurs affectés connaîtront des gains ou des pertes. Les gagnants du progrès technique (par exemple les travailleurs qualifiés dans notre exemple) tirent ces gains sans avoir contribué à l’innovation, si bien qu’ils obtiennent une quasi-rente, tandis que les perdants connaissent des pertes sans qu’ils aient commis une quelconque faute. Cela a une importante implication : les gouvernements peuvent capturer une partie des quasi-rentes en taxant les gagnants et en la redistribuant ; et étant donné la nature des gains, les gouvernements peuvent même être capables de relever les impôts de façon à ce qu’il n’y ait guère d’effets de distorsion, par exemple si les gagnants incluent les propriétaires de facteurs fixes comme la terre. Donc, un progrès technique "administré" peut permettre des améliorations dans le sens de Pareto.

Cependant, il y a une grosse différence entre observer l’impact de l’intelligence artificielle dans un seul pays et d’un point de vue mondial. Alors qu’un pays jouit des bénéfices et le coût est supporté par un autre, une amélioration à la Pareto nécessiterait que les gagnants compensent les perdants via les frontières nationales. Aujourd’hui, de tels transferts transfrontaliers sont limités.

Par conséquent, les fruits du progrès technique vont être inégalement répartis, mais ce qui est troublant, c’est que certains pays peuvent fortement y gagner et d’autres y perdre. Ces différences se reflèteront, respectivement, en améliorations et détériorations des termes de l’échange des pays. Par la suite, nous analyserons diverses formes spécifiques du progrès que la révolution de l’intelligence artificielle et les technologies d’automatisation qui lui sont associées sont susceptibles d’induire, en nous focalisant tout particulièrement sur la façon par laquelle elles peuvent nuire aux pays en développement.

Le progrès technique économiseur de travail


Plusieurs observateurs s’inquiètent à l’idée que l’intelligence artificielle puisse économiser le travail, c’est-à-dire réduire le demande de travail aux prix des facteurs existants. Si c’est le cas, les salaires d’équilibre diminueraient et les travailleurs verraient leur situation se dégrader.

Comme nous l’avons noté, au cours du dernier demi-siècle, les Etats-Unis et plusieurs autres pays semblent avoir connu un progrès technologique biaisé en défaveur des travailleurs avec de faibles niveaux de diplôme réalisant des tâches routinières, en l’occurrence suffisamment biaisé pour qu’il puisse économiser le travail dans ce segment, réduisant les revenus réels de ces travailleurs. Par exemple, Autor et alii (2003) ont observé que, des années 1970 aux années 1990, alors que la numérisation apportait un substitut pour un nombre croissant de tâches routinières, le changement technologique a accru la productivité des travailleurs dans les emplois à tâches non routinières, par exemple des tâches de résolution de problème ou des communications complexes. Ces changements technologiques peuvent avoir expliqué près des deux tiers de la réorientation de la demande relative vers les travailleurs diplômés du supérieur au cours de cette période. De même, plus récemment, Acemoglu et Restrepo (2020) ont observé aux Etats-Unis de significatifs effets négatives de l’introduction de robots industriels sur les salaires et l’emploi, des effets concentrés dans l’industrie et parmi les professions impliquant des tâches manuelles routinières, de cols bleus, d’assemblage, ce qui contribue à expliquer la forte hausse de la dispersion des salaires selon les différentes catégories de travailleurs selon el diplôme au cours des cinq dernières décennies.

Cette polarisation de l’emploi en termes de salaires s’est aussi reflétée dans les dynamiques de la répartition de l'emploi. L’emploi dans les emplois non routiniers a continuer de croître régulièrement aux Etats-Unis, tandis que les emplois routiniers ont stagné et même, depuis environ 1990, décliné, ce qui a contribué, comme nous l’avons noté, à un déclin de la classe moyenne. L’OCDE (2019) note que les emplois moyennement qualifiés peuvent être ceux qui sont les plus exposés à l’automatisation et aux délocalisations, comme ils impliquent beaucoup de tâches routinières qui sont relativement faciles à automatiser.

(…) Acemoglu et Restrepo (2019a) ont formulé un modèle particulier dans lequel le déplacement de travailleurs par les robots va réduire la part du revenu rémunérant le travail et peut se révéler économiseur en travail si les gains de productivité tirés de l’adoption de robots sont modestes. Berg et alii (2018) se focalisent sur les effets différentiels du progrès technique en distinguant les groupes de travailleurs et ils montrent que le progrès technique peut être économiseur en travail non qualifié parce que ce type de main-d’œuvre peut facilement être substitué par des robots ; à l’inverse, le travail très qualifié est susceptible de se révéler complémentaire aux robots et va bénéficier du progrès technique ; par conséquent, les avancés technologiques risquent de se traduire par une hausse des inégalités de revenu. L’automatisation peut aussi creuser les inégalités selon d’autres dimensions, par exemple dans les secteurs où les femmes occupent plus de tâches routinières (Brussevich et alii, 2018).

Même si le progrès technique économise le travail à court terme, il peut aussi déclencher une accumulation additionnelle de capital qui s’avère complémentaire au travail, ce qui bénéficierait au travail à long terme. Par exemple, Stiglitz (2015) et Caselli et Manning (2019) montrent qu’une économie avec seulement du capital et du travail, dans laquelle l’accumulation du capital à long terme est déterminée par un taux d’intérêt exogène, le travail sera toujours gagnant. Cependant, l’impact final sur les inégalités dépendra de l’existence d’autres facteurs rares dans l’économie, par exemple les ressources naturelles ou la terre, qui bénéficieraient du progrès technique et finalement deviendraient plus rares, comme les facteurs "capital" et "travail remplaçant les machines" deviendront plus abondants et moins chers. En effet, Korinek et Stiglitz (2021a) montrent que, si c’est le cas, alors, en l’absence d’intervention du gouvernement, les travailleurs peuvent même y perdre avec le progrès technique à long terme.

A un niveau mondial, des dynamiques similaires peuvent s’observer. Même si le progrès technique économiseur en travail rend le monde dans son ensemble plus riche, il peut nuire aux pays en développement qui ont un avantage comparatif dans le travail peu qualifié. Si la demande mondiale de travail ou, plus spécifiquement, de travail non qualifié diminue, de tels pays connaîtraient une détérioration significative de leurs termes de l’échange et perdraient une part significative de leurs recettes tirées de l’exportation. Le progrès technique économiseur en travail peut non seulement créer des gagnants et des perdants dans les pays en développement qui s’en trouvent affectés, mais il peut dégrader la situation nette de ces pays. Alonso et alii (2020) constatent que les améliorations de la productivité des "robots" peuvent entraîner une divergence, comme les pays développés bénéficient davantage de la numérisation étant donné leur stock de capital initialement plus élevé. (...)

Information, monopoles numériques et firmes superstars


Jusqu’à présent, nous avons considéré les effets du changement technologique dans un environnement concurrentiel. Cependant, l’essor des intelligences artificielles et d’autres technologies d’information peuvent aussi mener à une plus forte concentration du pouvoir de marché. Par conséquent, l’économie peut se retrouver à un équilibre qui s’avère moins concurrentiel et davantage perturbé par le pouvoir de marché, avec de plus grandes rentes pour les firmes dominantes. Les acteurs avec un pouvoir de marché vont utiliser ce pouvoir pour améliorer leur situation. Les distorsions qui en résultent peuvent compenser une partie des bénéfices de l’innovation, exacerbant les effets distributionnels négatifs du changement technique économiseur en travail ou en ressources. Avec toute fonction de bien-être collectif averse aux inégalités, le bien-être collectif peut décroître.

Alors que l’hypothèse de marchés pleinement concurrentiels offre un repère utile, ce modèle est moins approprié lorsque l’on considère une économie dominée par les intelligences artificielles. Il est difficile de concevoir qu’une économie d’intelligences artificielles puisse être concurrentielle ou du moins bien décrite par le modèle d’équilibre concurrentiel standard.

Il y a plusieurs raisons expliquant pourquoi les avancées en matière d’intelligences artificielles peuvent intensifier le pouvoir de marché des entreprises. Tout d’abord, l’intelligence artificielle est un bien informationnel et les biens informationnels sont différents des autres biens en ce qu’ils sont non rivaux : ils peuvent être utilisés à un coût marginal proche de zéro, ce qui implique qu’une seule entreprise peut fournir un très large marché. En outre, la création de codes d’intelligences artificielles ou d’algorithmes d’apprentissage-machine implique typiquement des coûts irrécouvrables et/ou fixes élevés : sur un marché privé, les entreprises doivent gagner des rentes de monopole pour couvrir ces coûts. De plus, même de petits coûts irrécouvrables peuvent rendre le marché non contestable, c’est-à-dire qu’il peut y avoir des rentes et profits durables. En outre, les applications d’intelligences artificielles et les plateformes impliquent typiquement de significatives externalités de réseau. Une partie de celles-ci apparaissent parce que les entreprises accumulent de vastes montants de données qui leur permettent de mieux exploiter leurs algorithmes que leurs rivales. Tous ces effets créent de larges barrières à l’entrée et une tendance vers la création de larges monopoles, parfois qualifiés aussi d’effets "superstars" (Korinek et Ng, 2019 ; Stiglitz et Greenwald, 2014a).

Certains économistes ont identifié un nombre croissant de "firmes superstars" dans l’économie qui sont "super profitables" (Autor et alii, 2020). Cependant, l’essentiel de ces profits s’expliquent moins par l’utilisation d’une technologie "super-productive" que par l’exercice d’un pouvoir de monopole qui est dérivé de la nature de ces technologies d’information. Par exemple, aux Etats-Unis, une large fraction des gains sur le marché boursier au cours de la dernière décennie ont été concentrés sur les géants du numérique, dans une grande mesure en lien avec leur pouvoir de monopole. De plus, les avancées technologiques ont aussi permis aux entreprises du numérique d’extraire davantage de surplus du consommateur via la discrimination par les prix. (…)

Un progrès technique mal orienté


La théorie économique a éclairé pourquoi la nature de l’innovation (par exemple le biais factoriel) peut ne pas maximiser le bien-être. L’essentiel de l’économie considère le biais factoriel du changement technologique comme exogène et les théorèmes de l’économie du bien-être affirment l’efficacité des économies de marché concurrentielles pour un niveau donné de technologie. Cependant, la direction et le rythme du changement technologique sont eux-mêmes le fruit de décisions économiques, comme l’a souligné la littérature sur l’innovation induite (Kennedy, 1964 ; von Weizsäcker, 1966 ; Samuelson, 1965 ; Atkinson et Stiglitz, 1969 ; Acemoglu, 1998, 2002 ; Stiglitz, 2006). Il n’y a pas d’équivalent aux théorèmes du bien-être pour l’innovation : les marchés ne vont pas être efficaces en général par eux-mêmes, que ce soit dans le niveau ou la direction (la nature) de l’activité innovante et le changement technologique. Le marché peut même fournir des incitations pour des innovations qui réduisent l’efficacité en absorbant plus de ressources qu’elles n’en créent pour la société, comme cela peut être le cas, par exemple, avec le trading à haute fréquence. Cela justifie des politiques pour réorienter le progrès technique (…).

Le problème fondamental est que le savoir est un bien public, dans le sens samuelsonien du terme. S’il devait être financé et produit par le secteur privé, il y aurait certaines restrictions inefficaces sur l’usage du savoir et ces restrictions donnent typiquement lieu à un pouvoir de marché. S’il n’y a pas de freins sur l’usage du savoir, alors les investisseurs ne peuvent s’approprier les rendements de leur production de savoir, si bien qu’ils n’ont que peu d’incitations à innover. Quand le savoir est produit comme sous-produit d’un apprentissage ou d’un investissement, l’incapacité à s’approprier la totalité des bénéfices va entraîner une sous-production ou un sous-investissement dans les secteurs de l’économie associés à un important apprentissage et des effets de débordement en matière d’apprentissage. Comme Greenwald et Stiglitz (2006, 2014a) l’ont souligné, cela a d’importantes implications pour la politique de développement, en donnant une justification aux politiques industrielle et commerciale.

Une littérature plus récente a attiré l’attention non seulement sur les biais dans le niveau et le rythme de l’innovation, mais aussi sur sa direction. Dans les économies avec des marchés de gestion du risque incomplets et une information imparfaite et/ou asymétrique (c’est-à-dire dans les économies du monde réel), (…) les prix ne donnent pas nécessairement le signal "correct" aux innovateurs sur la direction de l’innovation. Il y a d’importantes externalités pécuniaires. Par exemple, dans le modèle de salaire d’efficience de Shapiro et Stiglitz (1984), où le chômage agit comme un dispositif disciplinant les travailleurs (…) dans le contexte d’un marché du travail avec une surveillance imparfaite et coûteuse, il peut y avoir trop de progrès technique économiseur de travail, ce qui se traduit par un niveau excessif de chômage (Stiglitz, 2006). (…)

Les marchés ne s’inquiètent pas de la répartition du revenu. Les forces du marché peuvent orienter les décisions économiques vers l’efficience (dans un sens étroit, microéconomique), mais elles ne vont jamais considérer les conséquences distributives. De récentes analyses ont cependant souligné que les performances économiques globales peuvent être affectées par les inégalités (Stiglitz, 2013 ; Ostry et alii, 2019). Evidemment, les entrepreneurs individuels ne vont pas prendre en compte cette externalité macroéconomique et en conséquence le marché va être biaisé en faveur d’un excès d’innovations économiseuses de travail, ce qui confère un rôle aux politiques redistributives. En outre, Korinek et Stiglitz (2020) montrent qu’en présence de contraintes sur la redistribution, la politique publique peut améliorer le bien-être en amenant l’innovation pour prendre en compte ses implications distributives.

Il y a des forces autocorrectives : par exemple, si le travail devient moins cher, les innovateurs auront moins d’incitations à chercher à économiser le travail, ce qui fournit un mécanisme correcteur dans l’économie de marché à une baisse continue de la part du travail, mais ce mécanisme ne fonctionne plus lorsque les salaires sont fixés par des considérations en termes de salaire d’efficience ou atteignent des niveaux de subsistance. (…) »

Anton Korinek, Martin Schindler et Joseph E. Stiglitz (2021), « Technological progress, artificial intelligence, and inclusive growth », FMI, working paper, n° 21/166. Traduit par Martin Anota



aller plus loin...

« Les répercussions du progrès technique sur la répartition des revenus et l’emploi »

« La croissance de la productivité menace-t-elle l’emploi ? »

« Les robots, les intelligences artificielles et le travail »

« Les robots menacent-ils les travailleurs ? »

dimanche 6 juin 2021

Les liens de la semaine

Démographie

  • La descendance finale reste légèrement supérieure à 2 enfants par femme pour les femmes nées dans les années 1970 (INSEE)
  • La Chine autorise 3 enfants par couple : un pari déjà perdant ? (Marianne)


GRAPHIQUE Nombre de contaminations au coronavirus recensé quotidiennement en France

Le_Monde__nombre_malades_contaminations_Covid-19_France_5_juin_2021_coronavirus.png
source : Le Monde (2021)

Propagation et gestion de l'épidémie

  • Après des mois de crise sanitaire, la France retrouve le moral (Le Monde)
  • Covid-19 dans le monde : le Vietnam durcit les mesures sanitaires et les variants changent de nom (Le Monde)
  • Covid-19 : "Des hausses parfois sensibles de la circulation" du virus dans le Sud-Ouest préoccupent le gouvernement (Le Monde)
  • Covid-19 dans le monde : l’Algérie rouvre partiellement ses frontières après quinze mois de fermeture (Le Monde)
  • Covid-19 : la vaccination sera ouverte aux 12-18 ans en France dès le 15 juin (Le Monde)
  • Covid-19 dans le monde : l’Italie ouvre la vaccination aux plus de 12 ans, 10 000 volontaires des JO de Tokyo démissionnent (Le Monde)
  • La couverture vaccinale contre le Covid-19 des départements faussée par la mobilité des Français (Le Monde)


GRAPHIQUE Nombre de décès dus au coronavirus recensé quotidiennement en France

Le_Monde__nombre_morts_deces_quotidien_Covid-19_France_6_juin_2021.png
source : Le Monde (2021)

Croissance, fluctuations et crises

  • Une reprise hors du commun: Piloter la transition (Laurence Boone)
  • Le problème des pays de l’OCDE est-il surtout un problème d’offre ou un problème de demande? (Patrick Artus)
  • La répétition des chocs explique que l’économie n’est jamais à l’équilibre de long terme (Patrick Artus)
  • Comment le Monde a-t-il pu perdre de la croissance potentielle en ayant davantage d'épargne? (Patrick Artus)


GRAPHIQUE Nombre d'années nécessaires pour rattraper le niveau de PIB par tête pré-pandémique
Le_Monde_OCDE__nombre_d__annees_pour_rattraper_le_PIB_par_tete_pre-pandemique.png
source : Le Monde (2021), d'après les prévisions de l'OCDE

Progrès technique

  • Le vieillissement démographique explique-t-il le recul des gains de productivité? (Patrick Artus)
  • D’où peut venir que les économies ne sont pas "schumpeteriennes" ? (Patrick Artus)
  • Les trois causes profondes pour lesquelles le capitalisme moderne est associé au recul des gains de productivité (Patrick Artus)


Inflation

  • Inconfortable inflation (William De Vijlder)
  • Se rappeler qu’une hausse durable de l’inflation conduirait aujourd’hui à une crise catastrophique (Patrick Artus)
  • L’inflation faible est due à des causes structurelles que pour l’instant la crise de la Covid n’a pas modifiées (Patrick Artus)
  • Pour qu’il y ait durablement de l’inflation aux États-Unis ou dans la zone euro, il faudrait que la crise de la Covid conduise à un recul durable de l’offre de travail (Patrick Artus)


Environnement et ressources naturelles

  • Entre émissions carbone et concentration en particules fines, les confusions de 40 Millions d’automobilistes (Le Monde)
  • Quels sont les coûts politiques de l’adoption de mesures climatiques ? (Esprits animaux)
  • Impact du réchauffement climatique sur le PIB : pourquoi les statistiques se trompent (The Conversation)
  • Une incitation mondiale à réduire les émissions (Project Syndicate)


Alter_eco__variation_des_emissions_de_CO2_en_2020.png

Marchés et concurrence

  • Intégration verticale et conglomérale : quelles motivations ? (Emmanuel Combe)


Monnaie et finance


Relancer l'économie française

  • France : pourquoi un second plan de relance serait le bienvenu (Mathieu Plane)
  • Sortir du "quoi qu’il en coûte" ou l’obsession de la dette publique (Alter éco)
  • Comment repenser notre politique industrielle? (Télos)


Alter_eco__plans_de_relance_Etats-Unis_2020_2021.png

Bidenomics


Fiscalité des entreprises

  • L’allègement de la fiscalité des entreprises stimule-t-il la croissance ? (D'un champ l'autre)
  • Pour une juste imposition des entreprises en Europe (Alter éco)
  • Fiscalité des multinationales : à quoi joue l’Europe ? (Aurore Lalucq)


Pandémie et inégalités


GRAPHIQUE Evolution du patrimoine financier brut en France entre février et décembre 2020 (selon le niveau de patrimoine financier)

Observatoire_des_inegalites__Evolution_du_patrimoine_financier_brut_en_2020.png
source : Observatoire des inégalités (2021)

Inégalités et justice sociale


Emploi, travail et chômage


AFP_OIT__emploi_mondial_ralenti_par_le_Covid-19.png

Politique

  • Est-il souhaitable que Manuel Valls revienne sur la scène politique française ? (Le Monde)
  • Assistants parlementaires européens : l’enquête visant le RN est la plus accablante (Le Monde)
  • Du FN de 2007 au RN de 2022, ce qui perdure et ce qui a changé dans le programme de l’extrême droite (Le Monde)
  • Nouvelle-Calédonie : un long parcours jusqu’au consensus autour d’un ultime référendum (Le Monde)
  • Israël-Palestine : le pourrissement (The Conversation)
  • Écosse : l’indépendance en point de mire (The Conversation)
  • Russie : du parti dominant au parti (presque) unique ? (The Conversation)
  • Le Brésil, une démocratie militarisée (The Conversation)
  • La voie longue et ardue de la participation (La Vie des idées)


Zoom sur les élections en France

  • Régionales: une offre électorale qui évolue (Télos)
  • Régionales, départementales, territoriales : qui vote à quelle élection ? (Le Monde)
  • Présidentielle 2022 : qui sont les candidats déclarés et pressentis ? (Le Monde)
  • Quatre législatives partielles marquées par une abstention record (Le Monde)


Déviance

  • Délinquance, insécurité: quelle est la réalité des chiffres? (Olivier Galland)
  • Lutte contre l’insécurité : ce qu’en dit la science économique (The Conversation)
  • Malgré les drames récents, on compte 2,5 fois moins de policiers morts en mission qu’il y a 40 ans (Le Monde)
  • Qui est "identitaire" ? Enquête dans les quartiers populaires (The Conversation)





lire la précédente revue de presse

lire le sociorama de Xavier Molénat

vendredi 4 juin 2021

Quels effets cicatrices les crises peuvent-elles avoir sur la situation des travailleurs ?

« Les récessions peuvent provoquer des perturbations majeures sur les trajectoires sur le marché du travail. Les travailleurs peuvent connaître des périodes de chômage, se décourager dans leur recherche d’un nouvel emploi ou se sentir obligés d’accepter des emplois de faible qualité. Les travailleurs qui se retrouvent piégés dans des emplois de moindre qualité pendant une longue période de temps sont souvent incapables d’acquérir les compétences au travail qui pourraient les aider à accéder à de meilleures opportunités. Ces perturbations peuvent avoir des conséquences négatives à long terme sur les travailleurs, en laissant une "cicatrice" (scar) sur leurs trajectoires d’emploi futures. De tels effets cicatrice persistent même après que les conditions macroéconomiques se soient améliorées de nouveau.

Les effets cicatrice peuvent toucher des travailleurs de tous les âges, notamment des travailleurs d’âge intermédiaire. Cependant, les effets spécifiques tendent à dépendre du niveau de revenu d’un pays, avec les travailleurs dans les pays à haut revenu davantage susceptibles de quitter la vie active et les travailleurs ailleurs ayant à accepter des emplois de faible qualité. Par exemple, Yagan (2019) a constaté que les individus dans les zones aux Etats-Unis qui ont été les plus sévèrement touchées par la crise financière mondiale de 2007-2008 ont eu de moindres taux d’emploi à long terme, en particulier s’ils étaient adultes ou des travailleurs à bas salaire. Cet effet fut largement dû à des travailleurs découragés quittant le marché du travail. A l’inverse, une crise économique majeure en Indonésie à la fin des années 1990 n’a pas entraîné de pertes d’emploi à grande échelle. Par contre, il y a eu une forte baisse des salaires et une réallocation des travailleurs vers l’emploi indépendant et, parmi les femmes tout particulièrement, vers le travail familial (Smith et alii, 2002).

Les effets cicatrice se manifestent tout particulièrement s’ils surviennent aux étapes clés dans la vie d’une personne, par exemple la transition de l’école ou l’université vers le travail (Matsumoto et Elder, 2010). Durant une récession, cela peut prendre plus de temps pour les jeunes de sécuriser un premier emploi ou bien ils peuvent avoir à accepter un premier emploi pour lequel ils sont surqualifiés. En outre, les crises économiques tendent à affecter les jeunes gens déjà les plus désavantagés, notamment ceux disposant du moindre niveau de diplôme (Scarpetta, Sonnet et Manfredi, 2010). Dans le contexte de la crise de la Covid-19, les perturbations touchant les jeunes ont été sévères. De mauvaises premières expériences sur le marché du travail de ce genre peuvent avoir des ramifications qui s’exercent tout le long de leur vie professionnelle.

Par exemple, Cruces, Ham et Viollaz (2002) ont suivi plusieurs cohortes de jeunes travailleurs brésiliens au cours du temps, en se focalisant sur ceux qui ont connu du chômage ou une activité informelle au début de leur vie active. Au début de l’âge adulte, les jeunes travailleurs ont été davantage susceptibles d’être chômeurs ou d’avoir travaillé dans le secteur informel et d’avoir eu des salaires moyens plus faibles. Ces effets ont en tendance à être plus élevés pour les individus avec un faible niveau de qualification formelle. Les effets cicatrice importent aussi dans les pays à haut revenu. Les individus qui obtinrent leur diplôme du supérieur aux Etats-Unis au temps de la crise financière mondiale de 2007-2008 ont par la suite eu de moindres salaires (un effet qui disparut dix ans après) et les probabilités d’emploi (un effet qui persista avec le temps) (Rothstein, 2020). La crise financière asiatique de 1997-1998 provoqua un déclin à long terme des taux d’emploi et des rémunérations parmi les hommes en Corée du Sud ; les femmes, d’un autre côté, connurent une détérioration de leur situation sur le marché du travail immédiatement après la récession, qui les poussa à avoir des enfants (Choi, Choi et Son, 2020). Finalement, une étude de 19 pays à haut revenu et revenu intermédiaire conclut qu’entrer sur le marché du travail durant une récession mène à de moindres qualifications cognitives dans la vie plus tard, en particulier parmi les individus de milieu populaire. C’est parce que les jeunes travailleurs rejoignirent les entreprises dans lesquelles le développement des compétences ne jouait pas un grand rôle (Arellano-Bover). »

OIT, « Scarring effects of crises on workers’ labour market outcomes », World Employment and Social Outlook: Trends 2021. Traduit par Martin Anota



aller plus loin... lire « Le diplôme rapporte… surtout lors des récessions »

- page 1 de 335