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lundi 10 décembre 2018

Pourquoi les inégalités importent-elles ?

« C’est la question qu’on me pose souvent (…). J’ai donc décidé de mettre par écrit mes réponses.

Le raisonnement suggérant que les inégalités n’importent pas est souvent présenté de la façon suivante : Si tout le monde s’enrichit, pourquoi devons-nous nous inquiéter à l’idée que quelqu’un devienne extrêmement riche ? Peut-être que cette personne mérite d’être riche ; ou qu’importe, même si elle ne le mérite pas, nous n’avons pas à nous inquiéter de sa richesse. (…) Focalisons-nous sur les raisons expliquant pourquoi nous devons nous inquiéter des fortes inégalités.

Les raisons peuvent être formellement regroupées en trois catégories : les raisons instrumentales qui ont à voir avec la croissance économique, les raisons qui ont à voir avec la justice et les raisons qui ont à voir avec la politique.

La relation entre les inégalités et la croissance économique est l’une des plus vieilles relations étudiées par les économistes. Une hypothèse très forte souvent adoptée était que, sans profits élevés, il n’y aurait pas de croissance et que des profits élevés impliquent de fortes inégalités. Nous trouvons déjà cet argument dans Ricardo, où le profit est le moteur de la croissance économique. Nous la retrouvons aussi chez Keynes et Schumpeter, et ensuite dans les modèles standards de croissance économique. Nous la trouvons même dans les débats sur l’industrialisation soviétique. Pour investir, vous devez avoir des profits (c’est-à-dire un surplus au-delà de la subsistance) ; dans une économie privée, cela signifie que certaines personnes doivent être suffisamment riches pour épargner et investir et, dans une économie étatisée, cela signifie que l’Etat doit prendre tout le surplus.

Mais notez qu’à chaque fois le raisonnement ne plaide pas pour les inégalités en tant que telles. Si c’était le cas, nous n’aurions pas à nous inquiéter à propos de l’utilisation du surplus. L’argument concerne un comportement apparemment paradoxal des riches : ils doivent être suffisamment riches, mais ils ne doivent pas utiliser cet argent pour vivre bien et consommer, mais pour investir. Ce point est notamment avancé (…) par Keynes dans les premiers paragraphes de Conséquences économiques de la paix. En ce qui nous concerne, il suffit de noter que c’est un argument en faveur des inégalités si la richesse n’est pas utilisée pour le plaisir personnel.

Le travail empirique réalisé au cours des vingt dernières années a échoué à mettre en évidence une relation positive entre les inégalités et la croissance. Les données n’étaient pas suffisamment bonnes, en particulier en ce qui concerne les inégalités pour lesquelles la mesure typiquement utilisée était le coefficient de Gini, qui est trop agrégé et peu efficace pour capturer les changements dans la distribution ; en outre, la relation même peut varier en fonction d’autres variables ou du niveau de développement. Cela a poussé les économistes dans un cul-de-sac et à se décourager, au point que depuis la fin des années quatre-vingt-dix et le début des années deux mille cette littérature empirique avait presque disparu. Elle est passée en revue plus en détail dans la section 2 de cet article.

Plus récemment, avec de meilleures données sur la répartition des revenus, l’idée que les inégalités et la croissance sont négativement corrélées a gagné du terrain. Dans une étude que nous avons réalisée, Roy van der Weide et moi-même, nous l’avons montré en utilisant quarante années de données microéconomiques américaines. Avec de meilleures données et une réflexion plus poussée sur les inégalités, les choses sont apparues plus nuancées : les inégalités peuvent être bonnes pour les revenus futurs des riches (autrement dit, ces derniers s’enrichissent), mais elles peuvent être mauvaises pour les revenus futurs des pauvres (autrement dit, ces derniers s’appauvrissent). Dans ce cadre dynamique, le taux de croissance lui-même n’est plus quelque chose d’homogène (…). Quand nous disons que l’économie américaine croît au rythme de 3 % par an, cela signifie seulement que le revenu total a augmenté à ce rythme, cela ne nous dit rien quant à savoir si les individus à telle ou telle situation dans la répartition du revenu ont vu leur situation s’améliorer ou se dégrader.

Pourquoi les inégalités auraient-elles un effet nocif sur la croissance des premiers déciles de la distribution comme Roy et moi le constatons ? Parce que cela mène à de moindres réussites éducationnelles (et même sanitaires) parmi les pauvres qui sont alors davantage exclus des bons emplois et des contributions significatives qu’ils peuvent réaliser pour leur propre épanouissement et celui de la société. Exclure un certain groupe de personnes de l’éducation de qualité, que ce soit en raison de leur faible revenu, de leur genre ou de leur race, n’est jamais une bonne chose pour l’économie (…).

De fortes inégalités qui empêchent certains de participer pleinement entraînent une question d’équité ou de justice. C’est le cas parce que la mobilité intergénérationnelle s’en trouve affectée. Les gens qui sont relativement pauvres (ce qui est le cas lorsque les inégalités sont fortes) ne sont pas capables (…) de donner à leurs enfants autant de supports (allant de l’éducation à l’héritage en passant par le capital social) que les riches peuvent en donner à leurs propres enfants. Cela implique que les inégalités tendent à persister au fil des générations, ce qui signifie que les opportunités sont très différentes pour ceux qui sont au sommet de la hiérarchie plutôt qu'en bas de celle-ci. Nous avons deux facteurs joignant leurs forces ici : d’un côté, l’effet négatif de l’exclusion sur la croissance qui se transmet d’une génération à l’autre (ce qui constitue une raison instrumentale pour ne pas aimer de fortes inégalités) et, de l’autre, le manque d’égalité des opportunités (ce qui relève d’une question de justice).

De fortes inégalités ont aussi des effets politiques. Les riches ont plus de pouvoir politique et ils utilisent ce pouvoir politique pour promouvoir leurs propres intérêts et renforcer leur position relative dans la société. Cela signifie que tous les effets négatifs dus à l’exclusion et au manque d’égalité des opportunités sont renforcés et rendus permanents (du moins, jusqu’à ce qu’un gros séisme social les détruise). Afin d’empêcher qu’un tel séisme se produise, les riches doivent se mettre à l’abri et se rendre imprenables par la "conquête". Cela mène à une politique adverse et réduit la cohésion sociale. Ironiquement, l’instabilité sociale qui en résulte alors décourage l’investissement des riches, ce qui sape l’action même qui était initialement présentée comme la principale raison justifiant l’idée que de fortes inégalités puissent être désirables.

Nous arrivons au point final où le déroulement des actions qui étaient initialement supposées aboutir à un résultat bénéfique détruit par sa propre logique l'argument initial. (…) Au lieu de voir les fortes inégalités comme bénéfiques à l’investissement et à la croissance, nous commençons à voir qu’au cours du temps elles produisent des effets exactement opposés : elles freinent l’investissement et la croissance. »

Branko Milanovic, « Why inequality matters? », in globalinequality (blog), 5 décembre 2018. Traduit par Martin Anota



aller plus loin... lire « Les inégalités sont bonnes pour la croissance des riches… pas pour celle des pauvres »

dimanche 9 décembre 2018

Les liens de la semaine

Croissance, fluctuations et crises


GRAPHIQUE Prévisions de croissance du PIB français à l’horizon 2020 (en %)

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source : OFCE (2018)

Inflation


Démographie


Environnement et ressources naturelles

  • Pétrole : l’OPEP parvient à un accord dans la douleur, les cours remontent (Le Monde)
  • La dépendance énergétique, source d’inégalités entre les ménages français (The Conversation)
  • "Fonte du permafrost" : un risque climatique et sanitaire majeur (La Tribune)
  • La protection de la couche d’ozone, une source d’inspiration pour la défense du climat (The Conversation)


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Quelle politique climatique ?

  • Comprendre la taxe carbone en huit questions (Le Monde)
  • La crise des "gilets jaunes", première crise climatique pour la France ? (The Conversation)
  • Fiscalité verte et acceptabilité sociale : pourquoi ça coince (The Conversation)
  • Un dividende carbone pour compenser la hausse du carburant (Libération)
  • Taxe carbone et "gilets jaunes", la faute aussi aux économistes ? (The Conversation)
  • Les mystères de la stratégie bas-carbone française (Le Monde)
  • Que faut-il attendre de la COP 24 sur le climat ? (Alter éco)


Fiscalité

  • La France va taxer les GAFA dès 2019 si aucun accord n’est trouvé au niveau européen (Le Monde)
  • Pression fiscale : la France en tête du classement de l’OCDE (Le Monde)
  • Pourquoi les effets de la suppression de l’ISF sont-ils si difficiles à évaluer ? (Le Monde)
  • Les classes sociales face à l'impôt (Alexis Spire)
  • Les choix budgétaires divergent dans les économies avancées (OFCE)


Monnaie et finance

  • Taxe sur les transactions financières : des concessions pour relancer le projet européen (Gunther Capelle-Blancard)
  • Les nouveaux risques pour la régulation prudentielle (Howard Davies)
  • Pourquoi la panique sur les marchés financiers ? (Patrick Artus)
  • La politique monétaire de la Réserve Fédérale et de la BCE réagit-elle directement au recul des marchés financiers ? (Patrick Artus)
  • Ce qui condamne à l’inefficacité les politiques monétaires expansionnistes : dans les économies contemporaines, la dépréciation du change affaiblit l’activité (Patrick Artus)


Commerce international

  • Le déficit commercial US et le resserrement monétaire de la Fed (Philippe Waechter)
  • Le patron de l'OMC met en garde contre les dangers de la guerre commerciale (La Tribune)
  • Le rebond des exportations fait reculer le déficit commercial (La Tribune)
  • ALENA 2.0 (CEPII)
  • Spécialisations USA-UE-Chine et perspectives du commerce mondial (CEPII)


Débat sur les règles budgétaires européennes

  • Règles budgétaires européennes: faut-il changer la cible (et affaiblir l’arbitre)? (Télos)
  • Refonte des règles européennes (OFCE)
  • Faut-il relâcher les règles budgétaires de la zone euro ? (Patrick Artus)


Intégration européenne

  • Taxe GAFA : une nouvelle occasion manquée pour l’Union européenne (Le Monde)
  • Accord des ministres des finances de l’UE sur la réforme de la zone euro (Le Monde)
  • Le budget de la zone euro, une initiative utile mais déjà bien compromise (The Conversation)
  • Les précédents du Brexit (Harold James)
  • Une trajectoire inégale : les effets du Brexit sur différents secteurs de l’économie britannique (FMI)
  • En réalité, l’Italie n’aurait jamais dû rentrer dans l’euro, mais elle ne peut plus en sortir aujourd’hui ; quelles conséquences ? (Patrick Artus)


Inégalités et justice sociale


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Travail, emploi, chômage

  • Quand Edouard Philippe exagère fortement la hausse du smic (Le Monde)
  • Le pouvoir d’achat du SMIC a beaucoup décroché par rapport au PIB par habitant ces dernières années (Jean Gadrey)
  • Pourquoi la croissance des salaires est trop faible selon l'OCDE (La Tribune)
  • En 2017, l'emploi progresse encore dans toutes les régions (INSEE)
  • Recherche d’emploi : les jeunes diplômés du supérieur s’en sortent-ils mieux en France ou en Corée? (Le Monde)
  • L’emploi en miettes (Alter éco)
  • France : le maintien du chômage à un niveau élevé est dû au mélange de problèmes de demande et de problèmes d’offre sur le marché du travail (Patrick Artus)


La mobilisation des "gilets jaunes"

  • Sur Facebook, les "gilets jaunes" divisés sur leurs propositions et leurs méthodes (Le Monde)
  • "Gilets jaunes" : près de 2 000 interpellations dont 1 700 gardes à vue en France samedi (Le Monde)
  • Oui, les "gilets jaunes" sont bien majoritairement "soutenus" dans les sondages (Le Monde)
  • Les peurs et l’autre colère des anti-"gilets jaunes" (Le Monde)
  • Les "gilets jaunes" à La Réunion : une mobilisation sur fond de crise sociale (Le Monde)
  • Cagoule noire sur gilet jaune : décrypter les violences durant les manifs (The Conversation)


"Gilets jaunes" : tentatives de décryptage

  • "Gilets jaunes" et niveau de vie, les dix graphiques de la colère (Le Monde)
  • "Gilets jaunes" : France des villes contre France périphérique, une thèse simpliste (Le Monde)
  • Deux ou trois choses dont je suis presque certain à propos des "gilets jaunes" (Laurent Mucchielli)
  • "La suppression de l'ISF a desservi le gouvernement" (Olivier Galland)
  • Macroéconomie et gilets jaunes (Jean Pisani-Ferry)
  • Tentative d'économie politique des gilets jaunes (Stéphane Ménia)
  • Les "gilets jaunes", qu’est-ce que c’est ? (Michel Wieviorka)
  • "Les luttes populaires ont souvent été des révoltes contre l’impôt" (Alter éco)
  • "Les problématiques portées par les “gilets jaunes” sont le propre des révoltes depuis le Moyen Age" (Le Monde)
  • Ni "Jacques" ni "poujadistes", juste en colère (The Conversation)
  • La crise des "gilets jaunes" révèle l’histoire d’une France qui disparait (The Conversation)
  • Les gilets jaunes: une double régression (Télos)


GRAPHIQUE Niveau de vie mensuel médian par ménage

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source : Le Monde (2018), d'après les données de l'INSEE

Politique et "gilets jaunes"

  • "Gilets jaunes" : Emmanuel Macron s’exprimera "en début de semaine prochaine" (Le Monde)
  • "Gilets jaunes" : contretemps et contradictions du pouvoir (Le Monde)
  • "Gilets jaunes" : le point de bascule du quinquennat (Le Monde)
  • Le recours à l’état d’urgence, une option face aux débordements des "gilets jaunes" ? (Le Monde)
  • Quand les "gilets jaunes" s’opposent aux promesses de Macron (Le Monde)
  • Sur un axe de Mélenchon à Le Pen, où se situent les revendications des "gilets jaunes" ? (Le Monde)
  • Gilets jaunes versus Emmanuel Macron, aux racines de l’incommunication (The Conversation)
  • Qu’est-ce que le référendum d’initiative citoyenne demandé par des "gilets jaunes" ? (Le Monde)
  • Gilets jaunes : les maires au cœur de la fracture territoriale (The Conversation)
  • Peut-on encore gouverner à l’heure des réseaux sociaux ? (The Conversation)


Autour des sciences sociales





lire la précédente revue de presse

lire le sociorama de Xavier Molénat

samedi 8 décembre 2018

Qui doit supporter le coût des politiques climatiques ?

« Il y a peu de doutes que des mesures drastiques doivent être prises pour protéger la planète des catastrophes environnementales. Mais qui doit payer la facture pour ces politiques environnementales urgentes ? Il y a la question qui est centrale aujourd’hui et qui a été placée sur l’agenda politique récemment par les protestations des "gilets jaunes". Beaucoup veulent sauver la planète, mais peu veulent supporter le coût de cet effort. Sans répondre à cette question quant à savoir qui doit payer la facture, aucun progrès ne sera fait du côté des politiques climatiques.

Le problème existe à deux niveaux. Il y a la question quant à savoir sur les épaules de qui, parmi la génération actuelle, l’essentiel du fardeau doit être placé. Il y a aussi la question quant à savoir comment les coûts doivent être partagés entre la génération actuelle et les générations suivantes.

La première question reçoit beaucoup d’attention aujourd’hui. Il est en effet important de concevoir des politiques redistributives qui assurent que ceux avec les "plus fortes épaules" supportent une part proportionnellement plus élevée du coût des politiques climatiques. Cela peut être atteint en transférant la totalité (ou une partie) des recettes des taxes sur les carburants fossiles sur ceux qui ont les revenus les plus modestes. Bien que ce principe soit facile à formuler, il semble que les conflits politiques qui surviennent lorsqu’on veut l’appliquer soient intenses.

La deuxième question distributionnelle, celle entre la génération présente et les générations futures soit tout aussi importante. C’est celle sur laquelle je veux me pencher ici. Quand nous imposons des taxes supplémentaires sur les ménages et entreprises aujourd’hui pour financer les politiques environnementales, nous leur demandons en fait de payer la totalité du coût d’une politique qui va bénéficier aux générations futures. Beaucoup résistent à cela aujourd’hui, et ensuite rationnalisent cette résistance en déniant l’urgence du changement climatique. Il est par conséquent important d’adopter une politique qui assure que les coûts soient répartis entre la génération courante et les générations futures de façon à ce que la distribution de ces coûts reflète aussi la distribution des bénéfices au cours du temps.

Il y a un seul domaine politique où nous pouvons actuellement appliquer cette règle proportionnelle et il s’agit de l’investissement public. Ce dernier, ainsi que les investissements privés, sont essentiels pour transformer l’économie de façon à ce qu’elle utilise moins de carburants fossiles pour se tourner vers les sources d’énergies renouvelables. Les investissements publics doivent être réalisés dans les infrastructures énergétiques, dans le transport public, dans la recherche-développement et dans plein d’autres domaines.

La formule qui atteint l’objectif de la répartition des coûts au cours du temps consiste à financer l’investissement public via l’émission de titres publics. L’émission d’obligations aujourd’hui fournit le financement pour le projet d’investissement, tandis que le paiement des charges d’intérêt est réparti à travers le temps. Donc, un tel financement répartit les coûts de l’investissement entre la génération présente et les générations futures. Ces dernières vont jouir de l’essentiel des bénéfices de ces investissements et vont aussi contribuer à supporter une partie de leurs coûts. Un tel financement permet aussi à la génération présente d’être partiellement allégée des coûts de ces investissements. Cela réduit la résistance à la mise en œuvre de coûteuses politiques environnementales.

Malheureusement, les autorités européennes ont mis du sable dans les rouages. Les règles budgétaires imposées aujourd’hui par la Commission européenne empêchent à ce que les coûts de l’investissement public soient réparties à travers le temps. La règle selon laquelle le Budget public doit être structurellement à l’équilibre rend impossible de financer l’investissement public via l’émission d’obligations, parce que cette dernière crée un déficit structurel dans le Budget et que cela est interdit par la règle budgétaire.

Par conséquent, lorsque les gouvernements de la zone euro veulent procéder à des investissements environnementaux, ils sont obligés d’accroître les taxes ou de réduire d’autres dépenses publiques (par exemple la sécurité sociale). En d’autres mots, ils sont obligés de faire en sorte que 100 % des coûts de ces investissements soient supportés par les ménages et les entreprises aujourd’hui. Et assez naturellement, ces derniers résistent, et ce avec raison

La solution à ce problème est en fait assez simple et elle est parfois qualifiée de "règle d’or". Les autorités européennes doivent permettre aux investissements publics d’être placés dans un "Budget en capital". Ceux-ci doivent être financés via l’émission d’obligations. La règle européenne d’équilibre structurel s’appliquerait alors seulement au Budget ordinaire composé des dépenses et taxes courantes. Puisque les dépenses courantes représentent plus de 95 % du Budget total dans la plupart des pays européens, cela assurerait que plus de 95 % du Budget soit sujet à la règle de Budget équilibré.

La seule chose qui complique l’adoption de cette solution est le dogme selon lequel la dette publique est forcément mauvaise. La dette publique est en effet mauvaise lorsqu’elle sert à financer la consommation. La dette publique est bonne lorsqu’elle sert à financer des investissements productifs qui permettent de protéger la planète des futures catastrophes environnementales.

Le problème avec le dogme selon lequel la dette publique est toujours mauvaise est qu’elle émane d’une obsession qui se focalise seulement du côté du passif des bilans des gouvernements. Nous ne ferions jamais cela si nous voulions évaluer la santé financière des entreprises privées. Nous regarderions toujours à la fois l’actif et le passif pour juger de la solvabilité de ces entreprises. Pourtant, lorsque nous voulons juger d’un gouvernement, nous ignorons l’actif de son bilan ; une procédure complètement irrationnelle. Lorsqu’un supplément de dette publique a pour contrepartie des actifs productifs dont les rendements excèdent le coût de la dette, il n’y a pas de problème à accroître cette dette. La dette peut être en permanence au-dessus de 60 % du PIB, ou même de 100 %, qu’importe. Il est alors insensé que la Commission européenne essaye désespérément d’obtenir une reddition inconditionnelle.

Il est grand temps que nous nous débarrassions du dogme selon lequel la dette publique est toujours mauvaise. Nous devons nous débarrasser de ce dogme pour qu’il soit enfin possible d’investir massivement dans des projets qui empêcheront le changement climatique de détruire la planète. De tels investissements ne seront possibles que si les coûts sont partagés entre la génération actuelle et les générations futures. »

Paul De Grauwe, « Who should pay for the cost of climate policies? », in Ivory Tower (blog), 8 décembre 2018. Traduit par Martin Anota

jeudi 6 décembre 2018

Premières réflexions sur les « événements de décembre »

« N’arrivant pas à dormir (…), j’ai décidé de mettre sur papier, au milieu de la nuit, les deux premières impressions que m’inspirent les événements qui se déroulent en France, des événements qui semblent moins dramatiques en-dehors de France qu’en son sein.

Je pense qu’ils soulèvent deux importantes questions, une première assez nouvelle et une seconde assez "ancienne".

Il est en fait accidentel que la goutte d’eau qui a fait déborder le vase ait été une taxe sur les carburants qui a affecté surtout les zones rurales et périurbaines et les gens aux revenus assez modestes. Ce n’est pas tant le montant de la taxe qui a joué le rôle de déclencheur que le fait qu’elle ait renforcé le sentiment chez les gens qui subissent déjà les coûts de la mondialisation, des politiques néolibérales, des délocalisations, de la concurrence avec la main-d’œuvre bon marché des pays émergents et de la détérioration des services publics qu’ils doivent désormais aussi payer pour, ce qui apparaît à leurs yeux (peut-être sans que ce soit totalement injustifié) comme une taxe élitiste sur le changement climatique.

Cela revient à une question plus générale dont j’ai débattue avec Jason Hickel et Kate Raworth. Les partisans de la décroissance et ceux qui affirment que nous avons besoin d’un vrai changement de cap pour freiner le changement climatique sont bien peu diserts lorsqu’il s’agit d’indiquer qui va devoir supporter le coût de ces changements. Comme je l’ai mentionné dans cette discussion avec Jason et Kate, s’ils étaient vraiment sérieux, ils devraient dire clairement aux populations occidentales que leurs revenus réels doivent être réduits de moitié et aussi leur expliquer comment elles doivent être accompagnées. Les décroissants savent évidemment qu’un tel projet est un suicide politique, donc ils préfèrent rester vagues et dissimuler cette question en embrassant un "faux discours communautarien" en déclarant que nous sommes tous affectés et que cela aurait des retombées économiques si nous prenions pleinement conscience du problème, sans jamais nous dire quelles taxes spécifiques ils aimeraient augmenter, ni comment ils projettent de réduire les revenus des gens.

La révolution française met clairement en évidence ce problème. Beaucoup de classes moyennes occidentales, déjà affectées par les vents de la mondialisation, ne semblent pas vouloir payer une taxe pour freiner le changement climatique. Les décroissants vont, je l’espère, proposer maintenant des projets concrets.

Le second problème est "ancien". C’est la question du clivage entre les élites politiques et une part significative de la population. Macron a accédé à la présidence sur un programme essentiellement non conventionnel, son parti hétérogène ayant été créé peu avant les élections. Mais ses politiques ont depuis le début été en faveur des riches, s’inscrivant dans une sorte de thatchérisme. De plus, elles ont été très élitistes, apparaissant souvent empreintes de dédain pour l’opinion publique. Il semble quelque peu bizarre qu’une telle présidence "jupitérienne", selon les termes même de Macron, soit encensée par la presse anglo-saxonne alors que ses politiques domestiques sont fortement pro-riches et, notamment pour cette raison, assez semblables à celles de Trump. Mais en raison de la rhétorique internationale (qui reste de l’ordre de la simple rhétorique) où il s’est attaqué à Trump, Macron a été comme dédouané pour ses politiques domestiques.

Assez sottement, il a creusé le clivage entre lui-même et les gens ordinaires avec ses envolées patriciennes et sa tendance à donner des leçons aux autres, une tendance versant parfois dans l’absurde (comme lorsqu’il prit plusieurs minutes pour inculquer à un gamin de 12 ans la bonne façon de s’adresser au Président). A une époque où, plus que jamais, les "couches populaires" occidentales veulent avoir des responsables politiques présentant un minimum d’empathie à leur égard, Macron a à l’inverse choisi de se moquer des gens pour leur insuccès ou pour leur échec à trouver un emploi (puisqu’à ses yeux il suffit de traverser la rue pour en trouver un). Il a donc commis la même erreur que commit Clinton avec son commentaire sur les personnes "déplorables". Il n’est pas surprenant de voir sa cote de popularité chuter, alors même que celle-ci, d’après ce que je comprends, ne capture pas toute la mesure du rejet dont il fait l’objet chez beaucoup.

C’est sous dans de telles conditions que les actuels événements sont survenus. Le danger est cependant que leur éventuelle radicalisation et surtout les poussées de violence sapent leurs objectifs originels. On se souvient que mai 1968, après avoir conduit De Gaulle à trouver refuge à Baden-Baden, lui a offert quelques mois après l’une des plus grandes victoires électorales, en raison de la violence des manifestants et du fait que cette grande opportunité politique n’ait pas été saisie. »

Branko Milanovic, « First reflections on the French “événements de décembre” », in globalinequality (blog), 6 décembre. Traduit par Martin Anota

dimanche 2 décembre 2018

Les liens de la semaine

Croissance, fluctuations et crises

  • Croissance : pourquoi la prévision du gouvernement est intenable pour 2018 (La Tribune)
  • La longue période de stagnation du pouvoir d'achat et ses effets (François Bourguignon)
  • Un ralentissement cyclique mondial "à la Samuelson" ? (Patrick Artus)


GRAPHIQUE Le PIB français et ses composantes

source : INSEE (2018)

Environnement et ressources naturelles

  • Comment fonctionnera la nouvelle taxe flottante sur le carburant ? (Le Monde)
  • Transition énergétique : les ONG et l’opposition jugent sévèrement le discours de Macron (Le Monde)
  • Taxes sur les carburants : amortir la hausse sans sacrifier l'écologie (Christian de Perthuis)
  • Les plus gros pollueurs français ne paient presque pas de taxe carbone ! (Jean Gadrey)
  • Le difficile chemin de la France vers la neutralité carbone (Le Monde)
  • La pollution automobile coûte plus de 60 milliards de frais de santé par an en Europe (Le Monde)
  • Déforestation au Brésil : l’équivalent d’un million de terrains de foot perdus en un an (Le Monde)
  • Donald Trump continue de nier les conséquences du changement climatique (La Tribune)
  • COP24 : le nouveau contexte scientifique des négociations climat (The Conversation)
  • La gloire du carbone (La Vie des idées)


Démographie

  • Crise des opiacés : l’espérance de vie continue de baisser aux Etats-Unis (Le Monde)
  • "Sur les migrations, la logique des politiciens va radicalement changer" (The Conversation)


Inflation


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Monnaie et finance

  • Donald Trump critique (encore) la Fed et désavoue son président (Le Monde)
  • Pourquoi la Fed doit résister à la pression de Trump (Christian de Boissieu)
  • Que font les entreprises américaines quand on leur donne davantage de profits ? Elles rachètent leurs actions (Patrick Artus)
  • Les prêts non "performants" : un danger pour l’Union bancaire ? (OFCE)
  • Dans les crises financières, faut-il vraiment tout mettre en œuvre ? (Patrick Artus)


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Budget

  • Le gouvernement italien envisage de réviser son budget 2019 pour éviter des sanctions (La Tribune)
  • la politique budgétaire est plus efficace nettement que la politique monétaire pour soutenir la croissance (Patrick Artus)
  • L’endettement public est-il aujourd’hui un problème dans la zone euro ? (Patrick Artus)
  • La dette publique est-elle un actif sans risque ? (Patrick Artus)


Commerce international

  • Etats-Unis/Chine : les quatre points de l'accord commercial (La Tribune)
  • Echanges commerciaux : Comment Trump fait plier le monde (La Tribune)
  • Automobile : face aux licenciements chez GM, Trump très tenté de taxer les importations européennes (La Tribune)
  • Les Français souffrent-ils de la globalisation ? (Patrick Artus)
  • Spécialisation sectorielle et rechute du commerce extérieur français entre 2014 et 2016 (Banque de France)


Finance internationale

  • Pourquoi le dollar conserve-t-il son rôle de monnaie de réserve internationale ? (Patrick Artus)
  • Le retour à l’autarcie financière réduirait le risque de crise mais serait violemment appauvrissant (Patrick Artus)


Intégration européenne


Inégalités

  • Les inégalités de revenus sont aussi générationnelles (Le Monde)
  • Les revenus des jeunes décrochent (Alter éco)
  • Un panorama des inégalités mondiales (SES-ENS)
  • Inégalités : Stiglitz plaide pour une autre approche (La Tribune)
  • La déroute prévisible d’une politique fiscale injuste (Louis Maurin)
  • Trente ans de RMI. La réforme perpétuelle de l’assistance sociale (Nicolas Duvoux)


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Travail, emploi, chômage

  • La croissance des salaires n’a jamais été aussi faible depuis 10 ans (Le Monde)
  • Coup de pouce du Smic : une occasion (encore) manquée ! (Michaël Zemmour)
  • Inégalité salariale : les femmes gagnent 20% de moins que les hommes (La Tribune)
  • Les salaires augmentent-ils vraiment avec l’âge ? (CAE)
  • L’avenir des jobs qualifiés appartient aux femmes (Christian Chavagneux)
  • Déformation de la structure des emplois et populisme (Patrick Artus)
  • Informatisation, productivité et emploi : des effets différenciés entre secteurs industriels selon le niveau technologique (INSEE)


Politique

  • "Gilets jaunes" : les injonctions contradictoires d’Emmanuel Macron (Le Monde)
  • "Gilets jaunes" : le soutien de l’opinion met Macron et Philippe sous pression (Le Monde)
  • "Gilets jaunes" : après les violences du 1er décembre, le gouvernement face à une crise majeure (Le Monde)
  • L’Assemblée nationale ne compte quasiment plus de représentants des milieux populaires (Observatoire des inégalités)
  • Le populisme, un terme trompeur (The Conversation)


Mouvement social : zoom sur les "gilets jaunes"

  • Priscilla Ludosky, porte-parole des "gilets jaunes" : "Ce n’est qu’un premier rendez-vous, on en attend d’autres" (Le Monde)
  • "Gilets jaunes" : la violence contre des journalistes "prend une ampleur inédite" (Le Monde)
  • Gilets jaunes et journalistes : aux sources du rejet (The Conversation)
  • "Gilets jaunes" : un cas d’école de la polarisation du débat public (Le Monde)
  • Une révolte des revenus modestes (Olivier Galland)
  • "Le mouvement des gilets jaunes repose sur deux clientèles différentes" (Hervé Le Bras)
  • "France périphérique", le succès d’une illusion (Alter éco)
  • "Gilets jaunes" : Vers un bloc antibourgeois ? (Bruno Amable)





lire la précédente revue de presse

lire le sociorama de Xavier Molénat

vendredi 30 novembre 2018

Le Brexit, les frontières et la Banque d’Angleterre

« Il y a quelques jours, la Banque d’Angleterre a publié un rapport sur le possible impact macroéconomique du Brexit. Les scénarii les plus pessimistes étaient catastrophiques (comme le montre le graphique), montrant une contraction pire que celle qui suivit la crise financière de 2008. Sans surprise, les opposants au Brexit se saisirent du rapport, tandis que ses partisans accusèrent la Banque d’Angleterre de s’engager dans une tactique alarmiste.

GRAPHIQUE PIB du Royaume-Uni selon divers scénarii de sortie de l’UE (en indices, base 100 au deuxième trimestre 2016)

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source : Banque d’Angleterre (2018)

Je pense personnellement que le Brexit est une erreur, mais je suis étonné par certains chiffres apocalyptiques. (…) Ce que je veux faire ici, tout d’abord, c’est décrire ce que je comprends de leur raisonnement ; ensuite, j’indiquerai ce que je prévois de façon raisonnable pour le Brexit à court comme à long terme.

1. Le Brexit selon la Banque d’Angleterre


Tout d’abord : les gens de la Banque d’Angleterre avec lesquels je me suis entretenu m’ont indiqué qu’ils n’essayaient pas d’effrayer les gens, de les pousser à accepter la proposition de Theresa May, rien de tout cela. Selon eux, ce rapport concerne la stabilité financière, en évaluant la robustesse des banques face à de possibles chocs. Les scénarii les plus pessimistes qui ont attiré l’attention des gens n’étaient pas des prévisions, mais plutôt une tentative de déceler les conséquences si le pire survient. Mais d’où viennent ces scénarii pessimistes ?

Quand les économistes essayent d’évaluer les changements dans la politique commerciale, ils utilisent habituellement un certain type de modèle d’"équilibre général calculable". Ces modèles cherchent à rendre compte des impacts de la politique commerciale sur la consommation, la production et l’allocation des ressources. Et il y a de nombreuses modélisations du Brexit de ce type.

Cette modélisation est délicate car le Brexit ne concerne pas les tarifs douaniers, que nous savons représenter ; il concerne des barrières invisibles dressées au commerce avec la fin des frontières ouvertes aux mouvements de biens et ainsi de suite. Pourtant, des hypothèses plausibles nous donnent un certain ordre de grandeur. Mes propres estimations m’amenaient à avancer un coût représentant 2 % du PIB, à perpétuité ; d’autres estimations sont plus pessimistes, mais elles sont généralement comprises dans la gamme des 3-4 % du PIB. Mais le pire scénario de la Banque d’Angleterre présente un coût excédant les 10 % du PIB, soit trois fois ce qu’un modèle d’équilibre général calculable suggère. D’où vient ce chiffre ?

Une partie de la réponse tient au fait que la Banque d’Angleterre inclut certains effets non standards du commerce : elle suppose que la restriction des échanges (et des investissements directs à l’étranger) va davantage réduire la productivité que les impacts directs sur l’allocation des ressources ne le prédiraient. Elle cite certaines preuves statistiques, mais il est important d’avoir en tête qu’il s’agit d’une boîte noire, de quelque chose sous forme réduire : il n’y a pas de mécanisme explicite via lequel cela pourrait survenir.

Cependant, ce ne sont pas ces supposés effets non standards qui expliquent le gros morceau des scénarii les plus sombres : d’après ce que je comprends, ils contribuent aux coûts à hauteur de 1 point de pourcentage du PIB.

Ce qui explique les prévisions les plus sombres, ce sont plutôt les perturbations qui surviendraient avec un Brexit dur. Aujourd’hui, les flux de biens entrent et sortent de Grande-Bretagne avec des frictions minimales. Après le Brexit, il y aura des inspections douanières, or le Royaume-Uni n’a pas assez d’infrastructures douanières pour assurer cette tâche. En conséquence, il y aura une longue file d’attente à Douvres et dans d’autres ports, avec de longues files de camions arrêtés sur plusieurs kilomètres d’autoroute, la production en flux tendus sera fortement perturbée, etc.

Ce sont ces perturbations qui sont expliquent les scénarii les plus terribles. Notez que cette analyse dit que les coûts d’une sortie de l’Union européenne sont bien plus élevés que les coûts en PIB qui auraient été occasionnés si la Grande-Bretagne n’était jamais entrée dans l’UE et disposait donc des infrastructures douanières pour faire face aux flux commerciaux.

D’accord, c’est ce que je comprends à propos de l’analyse de la Banque d’Angleterre. Qu’est-ce que j’en pense ?

2. Est-ce que ce sera vraiment mauvais ?

Donc, si la Banque d’Angleterre ne cherchait pas à effrayer les gens en publiant ce rapport, elle était vraiment naïve concernant la façon par laquelle il serait rapporté et lu. (…)

Je suis sceptique à propos des effets supposés du commerce sur la productivité. Je sais qu’il y a certaines preuves allant dans le sens de tels effets : le commerce semble favoriser les entreprises les plus productives. Mais il semble douteux de se reposer sur des effets que nous ne pouvons pas modéliser.

A ce propos, je me souviens bien de la débâcle sur le lien entre ouverture et croissance lors des années quatre-vingt-dix. A cette époque, plusieurs études statistiques prétendaient que des pays en développement ouverts, extravertis, avaient des taux de croissance bien plus élevés que les économies introverties. Ces études étaient interprétaient comme suggérant que les pays qui avaient essayé de s’industrialiser en protégeant les marchés domestiques pouvaient avoir des taux de croissance proches de ceux des pays asiatiques s’ils libéralisaient leur commerce.

Mais en fait, les preuves statistiques d’un tel lien entre ouverture et croissance étaient assez douteuses. Et lorsqu’une massive libéralisation commerciale s’est opérée dans des endroits comme le Mexique, les miracles de croissance promis ne se matérialisèrent pas. Donc, je nourris quelques doutes à propos de ce canal des pertes occasionnées par le Brexit. Mais ce que j’ai appris de la Banque d’Angleterre, c’est que ce n’est pas central à l’analyse.

Que dire à propos des perturbations aux frontières ? Cela pourrait en effet être un gros problème. Ce qui est curieux à propos des scénarii présentés sur le graphique est qu’ils montrent que ces perturbations surviennent sur plusieurs années, avec aucune réduction. Vraiment ? La Grande-Bretagne est un pays développé avec une forte capacité administrative, le genre de pays qui a démontré au cours de l’histoire qu’il était capable de faire face à d’énormes désastres naturels et même des guerres. Se pourrait-il que ce soit vraiment problématique d’embaucher des inspecteurs des douanes et d’installer des ordinateurs pour que le PIB chute de 8 à 10 % ?

Et même à court terme, je me demande pourquoi la Grande-Bretagne ne suivrait pas la vieille recette : "lorsque tout le reste échoue, réduisons nos exigences". Si un assouplissement de l’application, un traitement spécial pour les affréteurs de confiance, que sais-je, peuvent désengorger les goulots d’étranglement aux ports, ne serait-ce pas utile comme mesure temporaire, malgré les possibilités de fraude ?

Cela dit, il est vraiment surprenant que la Grande-Bretagne se soit retrouvée dans cette situation. Si les inconvénients sont proches de ceux que la Banque d’Angleterre esquisse, étant donné le risque (qui est substantiel comme nous le savons depuis longtemps) d’un Brexit dur, c’est vraiment stupide de ne pas avoir renforcé les capacités aux frontières. Nous ne pouvons pas parler d’un tel montant d’argent, alors que le référendum du Brexit date d’il y a plus de deux ans.

C’est vraiment tout un spectacle. Que vous soyez Brexiter ou Remainer, vous devriez être horrifié et écœuré de voir comment le sujet a été traité. »

Paul Krugman, « Brexit, borders, and the Bank of England », 30 novembre 2018. Traduit par Martin Anota

jeudi 29 novembre 2018

Où en est le rééquilibrage mondial ?

« Avant la crise financière mondiale, l’économie mondiale connaissait une période d’accroissement des déséquilibres mondiaux où un groupe de pays voyaient son excédent s’accroître rapidement tandis que, en parallèle, un groupe de pays voyait son déficit se creuser. Ces dynamiques étaient en partie liées à l’hypothèse de l’"excès d’épargne" (saving glut) mise en avant par Ben Bernanke pour expliquer le déclin des taux d’intérêt réels mondiaux de long terme. C’était aussi le cas de certains des pays déficitaires (en particulier dans la périphérie de la zone euro) qui se retrouvèrent dans une profonde crise après 2008.

Ce billet fait le point en prenant en compte ces dix dernières années. Aujourd’hui, le monde présente de plus faibles déséquilibres qu’au pic de 2008, mais ce qui est plus intéressant est l’ampleur à laquelle le rééquilibrage s’est opéré entre différents groupes de pays.

Commençons par prendre un point de vue mondial. Le graphique ci-dessous montre les soldes des comptes courants en pourcentage du PIB mondial pour certaines régions ou groupes de pays. Les données remontent à 1980, bien que certaines données soient manquantes pour des pays avant 1995 (…).

Au cours de la période allant de 1998 à 2008, en l’occurrence durant la période des déséquilibres mondiaux, nous avons vu un accroissement des excédents des pays producteurs de pétrole, de la Chine, des pays développés d’Asie (notamment le Japon, la Corée du sud, Singapour et Taïwan) et du reste du monde (la plupart de ces pays-là étant des pays émergents). La zone euro est restée assez équilibrée (je reviendrai dessus après) et le seul pays déficitaire sur ce graphique est les Etats-Unis. Certains pays de la zone euro avaient un déficit, tout comme certains pays du reste du monde.

GRAPHIQUE 1 Soldes de comptes courants (en % du PIB mondial)

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Depuis 2008, nous avons observé plusieurs évolutions :

  • La Chine va rapidement vers un solde courant équilibré (les prévisions du FMI suggèrent que le compte courant de la Chine sera équilibré d’ici ces deux prochaines années).

  • Les producteurs de pétrole sont allés vers un compte courant équilibré avec de petits déficits en 2015-2016 en conséquence de la baisse du prix du pétrole.

  • La zone euro a généré un excédent de plus en plus massif, le plus large parmi les régions en excédent.

  • Les pays développés d’Asie ont maintenu ou accru leur excédent relativement aux années précédentes.

  • Les Etats-Unis continuent d’être le pays qui absorbe l’essentiel des excédents. Le déficit américain est plus petit qu’en 2008 mais il ne faut pas oublier qu’il est mesuré relativement au PIB mondial et non relativement au PIB américain (relativement à ce dernier, le déclin serait moins prononcé).

  • Alors qu’en 2008, plusieurs pays émergents étaient des épargnants nets, en 2018 tous les pays en excédent sont des pays développés (d’Europe ou d’Asie). (…)



GRAPHIQUE 2 Soldes courants des pays développés d’Asie (en % du PIB mondial)

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Penchons-nous sur les sources les plus larges des excédents aujourd’hui. Que s’est passé parmi les pays développés en Asie ? Le graphique ci-dessus montre que le Japon dominait dans ce groupe au cours des premières années. Mais avec la hausse des excédents en Corée du Sud, Taïwan et Singapour au cours des dernières années, ces trois pays ont désormais ensemble un excédent plus large que le Japon. Mesurée relativement au PIB mondial, la taille globale est la même qu’avant. Si nous l’avions observée relativement à leur propre PIB, nous aurions constaté une hausse des excédents.

GRAPHIQUE 3 Soldes courants dans la zone euro (en % du PIB mondial)

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Et finalement la zone euro. Je divise la zone euro en trois groupes : l’Allemagne, les pays déficitaires de la zone euro et les pays excédentaires de la zone euro. Les pays sont considérés selon l’orientation de leur solde courant durant la période allant de 2000 à 2008. (…) Dans la décennie des années deux mille, nous observons une forte hausse des excédents en Allemagne, tandis que le groupe des pays déficitaires accrurent massivement leurs déficits. Après 2008, nous observons un rapide rééquilibrage des pays déficitaires vers un excédent, tandis que l’Allemagne maintient (relativement au pourcentage du PIB mondial) ou augmente (relativement à son propre PIB) son excédent courant. »

Antonio Fatás, « Global rebalancing », in Antonio Fatás on the Global Economy (blog), 27 novembre 2018. Traduit par Martin Anota

dimanche 25 novembre 2018

Les liens de la semaine


Autour des sciences économiques


Croissance, fluctuations et crises

  • La croissance est à son pic, la négociation d’un atterrissage en douceur s’annonce délicate (OCDE)
  • Comprend-on l’écart de croissance entre les Etats-Unis et la zone euro? (Patrick Artus)
  • S’il y a récession dans les pays de l’OCDE, elle sera violente (Patrick Artus)


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source : The Economist (2018)

Industrie

  • Renault-Nissan : une alliance en mal d’avenir (Le Monde)
  • Industrie : le gouvernement veut booster 124 territoires (La Tribune)
  • L'industrie et les robots : les ressorts d'un désamour (Jean-Marc Vittori)


Environnement et ressources naturelles

  • Changement climatique : une bombe à retardement (Le Monde)
  • Stable pendant plus de mille ans, la concentration de CO2 dans l’atmosphère a explosé au XXe siècle (Le Monde)
  • Décès, famines, pénuries d’eau, migrations : tous les secteurs touchés par le changement climatique (Le Monde)
  • Le réchauffement climatique menace l’économie américaine et mondiale (Le Monde)
  • Océans : la menace brune (La Tribune)
  • La France doit clarifier sa politique énergétique (Le Monde)
  • Sortir plus ou moins rapidement du nucléaire : les 3 scénarios du gouvernement (Le Monde)


Les "gilets jaunes", les pauvres et la fiscalité écologique

  • Prix des carburants : les principaux arguments du débat vérifiés (Le Monde)
  • Nicolas Hulot regrette une crise "évitable" liée à la fiscalité verte (Le Monde)
  • En France, les très riches émettent 40 fois plus de carbone que les pauvres, mais les pauvres paient plus de 4 fois plus de taxe carbone en % de leurs revenus ! (Jean Gadrey)
  • Priscillia Ludosky, porte-parole des gilets jaunes, une militante sociale-écolo ? (Jean Gadrey)


Migration


Finance

  • Les GAFA ont perdu près de 1 000 milliards de dollars de valeur depuis cet été (Le Monde)
  • Affaire Carlos Ghosn : quand les marchés sanctionnent la toute-puissance du dirigeant (The Conversation)
  • Europe : les 14 banques à surveiller de près (Alter éco)
  • En 2008, la finance piégée par l’illusion de la disparition du risque (The Conversation)
  • Pourquoi les monnaies numériques des banques centrales détruiront les crypto-monnaies (Nouriel Roubini)
  • Cycle financier, croissance et inflation (Michel Aglietta)


Politique monétaire

  • Le débat de théorie et de politique monétaires revisité (Jean-Luc Gaffard)
  • Les banques centrales réagissent-elles au recul du marché des actions ? (Patrick Artus)
  • La BCE proche de tomber dans le piège des taux d’intérêt perpétuellement nuls ? (Patrick Artus)
  • Si les chocs deviennent asymétriques dans la zone euro, la politique monétaire commune aura un coût plus élevé (Patrick Artus)
  • Politique monétaire et concentration de la liquidité en zone euro (Banque de France)


Budget

  • L’inquiétante fracture fiscale (Le Monde)
  • "Gilets jaunes" : la mauvaise foi d’un tract qui dénonce ce que l’Etat prend, mais oublie ce qu’il distribue (Le Monde)
  • "Ras-le-bol fiscal" : connaissez-vous le vrai prix des services financés par l’Etat ? (Le Monde)
  • Bruxelles va lancer une procédure contre l’Italie pour déficit excessif (Le Monde)


Intégration européenne

  • Brexit : les dirigeants européens entérinent l'accord avec Londres (La Tribune)
  • Brexit : le grain de sable irlandais dans la marche de l’histoire britannique (Anne-Laure Delatte)
  • Le Brexit et l'économie mondiale (Project Syndicate)
  • Européennes: l’inévitable hystérie ? (Télos)
  • Sur l’avenir de l’Europe. En réponse à Élie Cohen (Télos)
  • L’inexorable croissance de l’hétérogénéité structurelle de la zone euro (Patrick Artus)


Commerce international

  • Les exonérations de cotisations sociales, ennemies de la compétitivité ? (Alter éco)
  • Sommet de l’APEC : périlleuse confrontation entre la Chine et les Etats-Unis (Le Monde)
  • G20 : la guerre des mesures protectionnistes fait rage (La Tribune)
  • La nouvelle rivalité entre la Chine et les Etats-Unis (Thomas Philippon)
  • Le modèle asiatique, difficile à reproduire en Afrique (Télos)


Inégalités



Education


Travail, emploi, chômage

  • Le taux de chômage est stable au troisième trimestre 2018 (INSEE)
  • La dynamique de l’emploi s’essouffle en France (Philippe Waechter)
  • Les salariés ne profitent plus de la fin des périodes d’expansion, d’où la tension autour du pouvoir d’achat (Patrick Artus)
  • La lente transformation du marché du travail en France (Philippe Waechter)
  • L'emploi des seniors en plein boom (La Tribune)
  • La productivité n’est pas l’ennemi de l’emploi (Gilbert Cette)


GRAPHIQUE Taux de chômage en France (en %)

source : INSEE (2018)

Politique

  • "Gilets jaunes" : le bleu Macron rentre dans la zone rouge (The Conversation)
  • Les gilets jaunes et la crise du système politique (Télos)


Mouvement social

  • 70% des Français soutiennent les revendications des gilets jaunes (La Tribune)
  • Gilets jaunes et cagoules noires : l’île de la Réunion telle qu’on l’ignore (Libération)
  • "Gilets jaunes" : "Attention à ne pas les réduire à un mouvement extrémiste" (Louis Maurin)
  • Les gilets jaunes et les "leçons de l’histoire" (Gérard Noiriel)
  • La couleur des gilets jaunes (La Vie des idées)
  • Qui sont et que veulent les "gilets jaunes" ? Entretien avec Benoît Coquard (Contretemps)





lire la précédente revue de presse

lire le sociorama de Xavier Molénat

samedi 24 novembre 2018

Ce que Solow pense de l’offensive de Friedman

« La fameuse allocution présidentielle de Milton Friedman en 1967 porte explicitement sur les usages et la conduite de la politique monétaire. Mais cela entrait dans un objectif plus large. Il cherchait à saper le keynésianisme américain éclectique des années cinquante et soixante, (…) celui auquel Joan Robinson donna l’étiquette (…) de keynésianisme "bâtard".

En fait, si j’emploie l’adjectif "éclectique", c’est pour vous rappeler que ce n’était pas une doctrine axiomatique unifiée, mais plutôt une collection d’idées à travers lesquelles des gens comme James Tobin, Arthur Okun, Paul Samuelson et d’autres (notamment moi-même) ont évoqué des événements et politiques macroéconomiques. Ils pensaient généralement qu’un déséquilibre entre la demande agrégée et l’offre agrégée (ou "potentiel") était possible, mais aussi que les mécanismes équilibreurs étaient tellement lents et faibles qu’une tel déséquilibre était susceptible de persister. Quand la demande est insuffisante par rapport au potentiel, une certaine version du modèle Is-LM était utilisée, à laquelle on pouvait ajouter des extensions et des raffinements quand c’était nécessaire. En temps utile, une variante ou une autre de la courbe de Phillips était intégrée dans l’appareillage standard. Les chocs d’offres et leurs conséquences furent ensuite pris en compte.

Dans la section où il explique "ce que la politique monétaire ne peut pas faire", Friedman (…) affirme tout d’abord que la banque centrale, en l’occurrence la Fed, ne peut "fixer" (peg) le taux d’intérêt réel. (Cette idée de "fixation" va se révéler importante.) Ce devait être le taux d’intérêt réel s’il s’agissait d’affecter l’investissement et d’autres dépenses. Le but ici est de remettre en cause la courbe LM standard. Ces jours-ci, il est pratique courante de remplacer la vieille courbe LM avec un M donné par une fonction de réaction de la banque centrale de base qui spécifie une taux directeur réel comme fonction du niveau de l’activité économique. Dans ce cadre, l’affirmation de Friedman est qu’il peut ne pas avoir une telle fonction de réaction. La Fed peut fixer le taux de fonds fédéraux, mais pas le taux d’intérêt réel.

La raison fondamentale est que la Fed contrôle une variable nominale, la taille de son propre bilan, et qu’elle peut utiliser ce contrôle pour déterminer une autre quantité nominale, mais pas réelle. (Les keynésiens américains éclectiques pensaient que ces territoires étaient remplis de rigidités, de retards et d’irrationalités, si bien que les événements nominaux pouvaient facilement avoir des conséquences réelles.) Mais Friedman explique plus concrètement l’essence de son raisonnement. Supposons que la Fed essaye d’atteindre un taux d’intérêt réel plus faible (en partant depuis une certaine position d’équilibre initiale), des achats de titres vont accroître leur prix et réduire leur rendement nominal. Mais comme le niveau des prix ne répond pas instantanément, le taux d’intérêt réel chute aussi. Comme Friedman le dit, c’est seulement le début du processus, pas la fin. De plus faibles taux d’intérêts et de plus amples détentions de liquidité vont stimuler l’investissement et peut-être d’autres dépenses. (C’est ce qui semblait être l’objectif de la Fed en premier lieu.) Les plus fortes dépenses vont accroître la demande de crédit, pousser les prix à la hausse et donc réduire les détentions de liquidité, et ainsi de suite. Après une brève discussion, Friedman en vient au point que je veux souligner. "Ces (…) effets vont annuler la pression baissière sur les taux d’intérêts assez promptement, disons, en moins d’un an. Ensemble, ils vont tendre plus tard, disons, après une année ou deux, à ramener les taux d’intérêt au niveau qu’ils auraient sinon atteint" (Friedman, p. 6). Maintenant, nous savons ce que la "fixation" signifie.

Ces affirmations à propos du calendrier ne sont pas anecdotiques. L’objectif, souvenez-vous, est de réfuter la conception que se faisait le keynésianisme américain éclectique de la politique monétaire contracyclique (…). Si la Fed peut avoir une influence significative seulement pendant un ou deux ans au maximum, alors elle joue sûrement un jeu perdant, en particulier à la vue de ces "délais longs et variables". Est-ce vraiment le cas ? Un esprit chevronné peut facilement imaginer une économie qui fonctionne ainsi ; la question est de savoir si notre économie fonctionne comme cela.

Dans un récent article bien caustique ("The Trouble With Macroeconomics", qui sera bientôt publié dans l’American Economist), Paul Romer a montré (dans son graphique n° 2) ce qui s’est passé pour le taux réel des fonds fédéraux dans les années juste avant et juste après la nomination de Paul Volcker à la tête de la Réserve fédérale. Le taux réel des fonds a fluctué autour de zéro au cours de l’année précédente. Après une brève récession, il a ensuite grimpé brutalement à 5 % et fluctué autour de ce niveau pendant les six années suivantes, lorsque le diagramme de Romer s’arrête. Cette hausse soutenue de 5 points de pourcentage du taux réel des fonds fédéraux n’est pas un événement aléatoire. Ce fut le résultat d’une intervention délibérée, visant à mettre un terme à l’inflation "à deux chiffres" des années soixante-dix, et celle-ci y parvint, avec de réels dommages collatéraux. Cette chaîne d’événements peut ne pas avoir fonctionné via un quelconque mécanisme de "perception erronée", il n’y avait pas de secret à propos de ce que faisait la Fed de Volcker.

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source : Romer

Donc, la Fed était en fait capable de contrôler (fixer) son taux directeur réel, non pas sur un an ou deux, mais pendant au moins six ans, certainement assez longtemps pour que la conduite normale de la politique monétaire contracyclique soit efficace. L’histoire de la Fed de Bernanke et de Yellen est bien plus compliquée, en raison de la borne inférieure zéro (zero lower bound), mais elle ne soutient clairement pas la conception de Friedman. La Fed était apparemment capable de réduire le taux réel des bons du Trésor à dix ans une demi-douzaine d’années, entre 2011 et 2016. (…) La différence entre "une année ou deux" et une "demi-douzaine d’années" n’est pas une mince affaire. Cette partie du projet de démolition de Friedman semble avoir échoué en tant qu’économie pragmatique, bien qu’elle ait pu avoir réussi à séduire la profession.

La deuxième contribution, plus marquante, de l’allocution présidentielle de 1967 a été l’introduction du "taux de chômage naturel" par Friedman avec la courbe de Phillips verticale à long terme et ses implications accélérationnistes. Selon la formule bien connue, le taux naturel est celui "qui résulterait de l’équilibre général walrasien, en tentant compte des caractéristiques structurelles des marchés des biens et du travail, notamment des imperfections de marché, de la variabilité stochastique des demandes et des offres, du côté d’obtention d’informations à propos des postes vacants ou des disponibilités en main-d’œuvre, des coûts de mobilité, et ainsi de suite" (p. 8). (Etait-ce ironique ? Y a-t-il une personne sur Terre qui soit capable de dire ce que pourrait être le taux naturel ce trimestre ou le suivant ?)

Je n’ai pas besoin de rappeler la discussion classique de Friedman des conséquences si la Fed (ou quelqu’un d’autre) cherche à pousser le taux de chômage sous le taux naturel : une plus forte expansion monétaire, qui accroît tout d’abord les dépenses, la production et l’ample, comme les prix s’ajustent avec retard au nouvel état de la demande. Mais au final, le taux d’inflation, qu’importe son niveau antérieur, s’accroît et cela est pris en compte dans les anticipations. "Les salariés vont commencer à prendre conscience de la hausse des prix des choses qu’ils achètent et à demander de plus hauts salaires nominaux à l’avenir" (Friedman, p. 10). Donc la Fed doit créer encore une plus forte croissance monétaire pour soutenir le taux de chômage plus faible et vous connaissez la suite. Une fois encore, nous pouvons imaginer un tel monde ; ce que Friedman affirme, c’est que nous vivons dans un tel monde. (…)

Pendant une brève période de temps dans les années soixante-dix et au début des années quatre-vingt, le modèle accélérationniste le plus simple semblait bien fonctionner : si vous représentiez la variation du taux d’inflation et le taux de chômage (cf. Modigliani et Papademos, 1975), vous obteniez un nuage de points qui tendait à se regrouper autour d’une droite décroissante croisant l’axe des abscisses à un taux naturel (ou NAIRU) assez bien défini. A d’autres époques, pas vraiment.

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source : Modigliani et Papademos (1975)

Par exemple, Olivier Blanchard (2016) a récemment observé soigneusement et impartialement la période après 1980 et il a abouti aux conclusions suivantes. Premièrement, il y a toujours une courbe de Phillips, dans le sens où l’inflation réagit au chômage. Deuxièmement, les anticipations d’inflation sont devenues de plus en plus "ancrées", ce qui signifie de moins en moins dépendantes de l’expérience courante et récente. Donc (…) nous sommes plus ou moins retournés à la courbe de Phillips de Phillips où le taux d’inflation, non la variation du taux d’inflation, dépend du taux de chômage. (Une telle ancre n’est pas susceptible de survivre lorsque l’inflation dévie significativement et durablement par rapport à l’expérience courante. C’est dans le moyen terme que nous vivons.) Troisièmement, la pente de la courbe de Phillips s’est aplatie, depuis les années quatre-vingt, et elle est désormais assez faible. Et enfin, l’écart-type autour de la courbe de Phillips est large ; la relation n’est pas bien définie dans les données.

Combinés, ces deux derniers constats impliquent qu’il n’y a pas de taux de chômage naturel bien défini, que ce soit statistiquement ou conceptuellement. (…). Entre 2009 et 2016, le taux de chômage national a chute assez régulièrement de 9,3 % à 4,9 % tandis que l’inflation (du PIB en chaîne) est passée de 0,8 % à 1,3 % par an, sans tendance claire.

C’est très différent de l’histoire que l’on entend être récitée avec tant de confiance et d’aisance dans l’allocution de 1967. (…) L’allocution présidentielle de Friedman (…) a certainement contribué à mener la macroéconomie vers son étant actuel de non-pertinence épurée. La crise financière et la récession qui suivit celle-ci a peut-être planté certains doutes, mais nous ne pouvons même pas être certains de cela.

Certains des grands échecs comme ceux que j’ai notés dans cette note peuvent ne pas suffire pour rejeter la doctrine de Friedman et de ses divers successeurs. Mais ils suffisent certainement pour justifier qu’on se montre sceptique, en particulier parmi les économistes, pour qui le scepticisme devrait de toute façon être l’état mental par défaut. Donc pourquoi (…) ces idées ont-elles vogué pendent si longtemps sans rencontrer beaucoup de résistance ? Je n’ai pas de réponse définitive.

On peut spéculer. Peut-être qu’un patchwork d’idées comme celles du keynésianisme américain éclectique, tenues ensemble avec du ruban adhésif, constitue toujours un désavantage par rapport à une doctrine monolithique qui a une réponse pour tout et la même réponse pour tout. Peut-être que cette même doctrine monolithique s’est renforcée et a été renforcée par le déplacement général des préférences politiques et sociales vers la droite que l’on a pu observer au cours du temps. Peut-être que ce morceau d’histoire intellectuelle était essentiellement une concaténation accidentelle d’événements, de personnalités et de dispositions. Et peut-être que c’est la sorte de question dont il vaut mieux discuter en grillant des marshmallows autour d’un feu de camp mourant. »

Robert Solow, « A theory is a sometime thing », in Review of Keynesian Economics, vol. 6, n °4. Traduit par Martin Anota



aller plus loin...

« La courbe de Phillips est-elle bien morte ? (édition américaine) »

L’élaboration et la réception du discours présidentiel de Friedman

« Quel est l’héritage du discours présidentiel de Friedman ? »

« Gordon et l’hypothèse du taux de chômage naturel »

« Le taux de chômage naturel, un concept suranné »

dimanche 18 novembre 2018

Les liens de la semaine

Autour des sciences économiques et sociales

  • Réforme du lycée : les sciences économiques et sociales sur tous les fronts (IDIES)
  • Programmes de SES : où sont les élèves ? (Philippe Watrelot)
  • Programmes de SES : réciter plutôt que réfléchir ? (Alter éco)
  • "Sur les programmes de SES, je n’ai poursuivi aucune démarche idéologique" (Philippe Aghion)
  • Quelle place pour les SES dans les lycées de demain ? Et quelles SES ? (Elisabeth Chatel)


Croissance, fluctuations et crises

  • Croissance européenne : essoufflement et incertitudes (OFCE)
  • En Allemagne, l’économie traverse un trou d’air au troisième trimestre (Le Monde)
  • Le Monde a usé ses moteurs de croissance (Patrick Artus)


Consommation


Pouvoir d'achat


Prix de l'essence et fiscalité écologique

  • Taxe carbone : le gouvernement poursuivra malgré les "gilets jaunes" (La Tribune)
  • Pourquoi le diesel a pris cher (Guillaume Duval)
  • "Entre fluctuation de la production et hausse du dollar, le prix de l’essence n’a pas fini de faire le yoyo" (Le Monde)
  • Pourquoi la hausse du diesel cristallise la grogne des banlieues et des campagnes (Le Monde)
  • Prix des carburants : pourquoi il nous faut un Grenelle de la fiscalité écologique (The Conversation)
  • Du bon usage de la fiscalité écologique (Christian de Perthuis)
  • Le principe du pollueur-payeur doit être universel (Pierre-Yves Geoffard)
  • Quel est le rôle des pétroliers dans la hausse des prix à la pompe ? (The Conversation)


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Environnement et ressources naturelles

  • L’Espagne vise la neutralité carbone en 2050 (Le Monde)
  • Le tri des ordures ménagères en progrès en France (Le Monde)
  • Un cargo pollue-t-il autant que toutes les voitures françaises ? (Le Monde)
  • Au Sahel, pas de retour à la normale après la "grande sécheresse" (The Conversation)
  • Entre changement climatique et croissance économique, des liens très étroits (The Conversation)
  • La finance s’intéresse aux risques climatiques : doit-on s’en féliciter ? (The Conversation)
  • Lutte contre le réchauffement climatique: les leçons de Nordhaus (Charles Wyplosz)
  • Retour sur la polémique autour du prix Nobel d’économie à William Nordhaus (The Conversation)


Budget

  • L’Italie "ne change pas" son Budget, malgré l’ultimatum de la Commission européenne (Le Monde)
  • Une seconde relance budgétaire aux Etats-Unis serait contreproductive (Patrick Artus)


Monnaie et finance

  • Marchés financiers : "Des choses étranges ont commencé à se produire" (Le Monde)
  • Des crises financières auto-réalisatrices (Brad DeLong)
  • Où en sommes-nous des bulles de prix d’actifs en zone euro ? (OFCE)
  • La Banque centrale indienne en butte aux attaques (Eswar Prasad)


Commerce international

  • Petite macroéconomie des droits de douane (D'un champ l'autre)
  • Trump : "Les vins américains restent un marché de niche en France" (Le Monde)
  • Les tarifs douaniers de l’Union européenne sur le vin sont-ils plus importants que ceux des Etats-Unis ? (Le Monde)
  • Le bourbier protectionniste de Trump (Project Syndicate)
  • Le bien-fondé d’un libre-échange compensé (Robert Skidelsky)
  • Qu’a fait pour l’instant le Brexit à l’économie du Royaume-Uni ? (Patrick Artus)


Intégration européenne

  • Accord sur le Brexit : quatre ministres démissionnent, Theresa May sur la touche (La Tribune)
  • L’Italie et la zone euro: L’"Itexit" un scénario catastrophe 1/ (Elliot Aurissergues)
  • L’Allemagne ne peut pas à la fois conserver son énorme excédent extérieur et exiger une discipline budgétaire et macroprudentielle stricte de la part des autres pays de la zone euro (Patrick Artus)


Inégalités et justice sociale




Distribution et redistribution des revenus

  • Comment expliquer la déformation du partage de la valeur ajoutée depuis 30 ans ? (CEPII)
  • Pourquoi le partage des revenus ne se déforme-t-il pas au détriment des salariés en France et en Italie ? (Patrick Artus)
  • La déformation du partage des revenus dans les pays de l’OCDE est à la fois un problème social et d’équité et un problème d’efficacité économique (Patrick Artus)
  • Vers un décrochage du niveau de vie des retraités (Michaël Zemmour)
  • Revenu de base universel ou consommation de base universelle ? (Télos)


Travail, emploi, chômage

  • L’emploi privé s’améliore à la marge au 3ème trimestre en France (Philippe Waechter)
  • Quels ont été dans le passé les liens entre difficultés d’embauche et emploi ? (Patrick Artus)
  • Pourquoi le plein emploi entraînerait-il de l’inflation ? (Patrick Artus)
  • Automatisation : l'emploi et les compétences au centre des inquiétudes (La Tribune)


Mouvements sociaux


GRAPHIQUE Taux de syndicalisation dans les pays de l'OCDE (en %)
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source : The Economist (2018)

Politique


Déviance et contrôle social




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mardi 13 novembre 2018

Que se passe-t-il du côté des inégalités mondiales ?

« Avec les inégalités domestiques et le "populisme" au centre des attentions, la focale s’est naturellement détournée de la question des inégalités de revenu mondiales. Depuis que j’ai quitté la Banque mondiale, j’ai moins accès aux données (certaines d’entre elles sont mieux obtenues auprès de la Banque mondiale, en particulier en ce qui concerne les pays les plus pauvres qui ne sont pas couverts par la Luxembourg Income Study). Mais on peut toujours réaliser une petite actualisation (grâce aussi à la contribution de Christoph Lakner) en prenant en compte la période allant jusqu’à 2013.

Il est utile de commencer avec un petit point technique. Lorsque l’on compare, comme je vais le faire ici, les résultats de l’année 2013 avec les résultats antérieurs, allant jusqu’à 1988, on fait face au choix suivant : (i) soit utiliser de meilleurs chiffres pour la période allant de 2000 à 2013, des chiffres basés sur des données microéconomiques et concernant 100 centiles de la population pour chaque pays, avec de meilleures données pour l’Inde, (ii) soit comprimer ces chiffres en déciles-pays pour les rendre plus comparables avec les données de l’année 1988 (quand nous avions des données moins détaillées avec moins de fractiles). J’ai décidé d’opter pour la deuxième option, mais si nous avions eu à nous focaliser sur la seule période récente (disons, celle qui débute à partir de 2000), j’aurais préféré utiliser la première option.

Est-ce que les données tirées des enquêtes auprès des ménages collent raisonnablement bien avec ce que nous savons avec les comptes nationaux ? La réponse est oui. Le graphique ci-dessous montre les taux de croissance mondiaux annuels moyens du PIB par tête et du revenu moyen des enquêtes réalisées auprès des ménages au cours des périodes de cinq ans, tous exprimés en dollars internationaux de 2011. Les deux lignes bleues varient ensemble en atteignant une croissance maximale de 3 % par tête et par an au cours de la période précédant la crise financière mondiale avant de chuter à seulement 1 % par tête et par an au cours des cinq années suivantes.

GRAPHIQUE 1 Taux de croissance annuel des revenus médian et moyen mondiaux (en %)

Branko_Milanovic__croissance_revenu_moyen_median_mondial.png

Mais il y a une chose particulièrement frappante et intéressante que nous ne pouvons pas voir dans les comptes nationaux, mais que l'on peut trouver dans les enquêtes réalisées auprès des ménages : la forte hausse du revenu mondial médian (le revenu du 50ème centile mondial). Ce revenu positionnel qui reflète des taux de croissance élevés des populations relativement pauvres en Asie (Chine, Inde, Vietnam, Indonésie, etc.) a, au cours des 25 dernières années, toujours augmenté plus rapidement que le revenu mondial moyen et la période la plus récente (allant de 2008 à 2013), l’écart entre la croissance médiane et la croissance moyenne a augmenté : le revenu médian a augmenté au rythme moyen de 6 % par an, tandis que le revenu moyen n’a augmenté qu’au rythme de 1 %.

La réduction de la distance entre la moyenne et la médiane est souvent prise comme indiquant une réduction des inégalités (pour les répartitions asymétriques). Et c’est en effet le cas ici. En 1988, le revenu moyen par tête du monde était juste au-dessus de 4.000 dollars PPA et le revenu médian juste au-dessus de 1.000 dollars PPA ; un quart de siècle après, ces montants s’élevaient respectivement à 5.500 et 2.200 dollars PPA. Donc, le ratio moyenne sur médiane est passé de 4 à 2,5. Le coefficient de Gini mondial est passé de 0,69 à 0,62 : l’indice de Theil mondial est passé de 0,92 à 0,73. L’essentiel du déclin a eu lieu au cours des cinq dernières années de la période. En 2008, l’indice mondial de Gini était de 0,67, légèrement en-dessous de la valeur qu’il atteignait à l’époque de la Chute du Mur de Berlin. Ce qui s’est passé après 2008, ce fut le ralentissement ou la décroissance des pays riches et la poursuite d’une croissance rapide en Asie, couplés avec l’absence d’aggravation des inégalités de revenu nationales dans les gros pays comme la Chine, la Russie, le Royaume-Uni et le Brésil. Même aux Etats-Unis, les inégalités de revenu ont baissé en conséquence du choc touchant les plus hauts revenus lors de la crise, avant d’augmenter à nouveau à partir de 2013 (or cette période n’est pas prise en compte ici).

Est-ce que cela signifie que tout va bien ? Pas vraiment. Des mesures des inégalités comme le ratio moyenne sur médiane ou la part détenue par les 1 % les plus riches sont fragmentaires ; elles prennent seulement en compte ce qui s’est passé à deux points de la distribution. Des mesures synthétiques comme l’indice de Gini sont, sur ce plan, meilleures (parce qu’elles prennent en compte l’ensemble de la distribution), mais elles compriment toute cette information en un unique chiffre. Pour avoir une meilleure vision de ce qui se passe, nous voulons observer diverses parties de la répartition et diverses mesures.

Je vais donner deux exemples. La croissance de la médiane, qui est, comme nous l’avons vu, une évolution positive et encourageante, a aussi une autre face : elle laisse de côté ceux sous la médiane dont les revenus n’ont pas augmenté aussi rapidement que la médiane. Si nous prenons par exemple le niveau de revenu égal à la moitié de la médiane, qui est souvent utilisé comme une mesure de la pauvreté relative, alors nous notons que le nombre de personnes sous ce niveau de revenu a augmenté de 300 millions et que le pourcentage de la population mondiale gagnant moins de la moitié de la médiane est resté le même (cf. graphique 2). C’était le cas de 28 % de la population mondiale en 1998, cette part s’élève maintenant à 26 %.

GRAPHIQUE 2 Nombre de personnes relativement pauvre dans le monde et leur part dans la population mondiale

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Malgré la baisse des inégalités mondiales, la part du revenu reçue par les 1 % les plus riches au monde est aussi restée inchangée. En 1988, cette part était de 11,3 % ; elle a ensuite augmenté pour atteindre 13,5 % en 2003 et 2008 avant de retourner à 11 %, comme la crise a touché les pays riches qui "offraient" l’essentiel de ces hauts revenus. Etant donné que nous ratons probablement un chiffre croissant de super-riches ou que ces derniers cachent davantage leurs actifs que par le passé, il est très probable que la vraie part des 1 % les plus riches ait même augmenté.

Nous avons donc apparemment des développements paradoxaux pour le dernier quart de siècle : d’un côté, la forte hausse du revenu mondial médian et la baisse des inégalités mondiales lorsque nous mesurons celles-ci par des indicateurs synthétiques comme l’indice de Gini ou l’indice de Theil ; mais d’un autre côté, la hausse de la part des 1 % les plus riches au monde et la hausse du nombre de personnes en pauvreté relative (essentiellement en Afrique). Ce dernier point nous ramène à la question controversée du manque de convergence de l’Afrique et son recul croissant par rapport à l’Asie (et, bien sûr) par rapport au reste du monde.

Donc le monde est-il meilleur, comme Bill Gates voudrait nous faire croire ? Oui, c’est le cas sur plusieurs plans : le revenu moyen en 2013 est presque 40 % plus élevé qu’il l’était en 1988 et les inégalités mondiales ont diminué. Mais n’y a-t-il pas aussi des mauvaises nouvelles ? Oui : la même part de la population mondiale est laissée à l’écart et les 1 % les plus riches s’enrichissent davantage que les autres. Donc, nous avons en même temps la croissance de la classe "médiane" mondiale et une accentuation de la polarisation dans le monde. »

Branko Milanovic, « What is happening with global inequality? », in globalinequality (blog), 12 novembre. Traduit par Martin Anota

dimanche 11 novembre 2018

Les liens de la semaine

Economie américaine


Croissance, fluctuations et crises

  • Zone euro : coup de frein sur la croissance (La Tribune)
  • Les perspectives économiques de l’Europe en six graphiques (FMI)
  • Va-t-on vers un simple ralentissement ou une vraie crise ? (Patrick Artus)
  • L’impact mondial d’une récession chinoise (Kenneth Rogoff)


Environnement et ressources naturelles

  • Poubelles sans frontières (The Conversation)
  • Lecture synthétique et concrète du rapport spécial 1.5°C du GIEC (Alter éco)
  • Réduire le temps de travail pour sauver l’environnement (Alter éco)
  • Quoi qu’en disent les sceptiques, manger moins de viande est une priorité climatique (The Conversation)


GRAPHIQUE Le prix du carburant en France, avec ou sans les taxes

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source : Le Monde (2018)

Zoom sur la fronde contre la fiscalité du carburant

  • Prix du carburant : un débat pollué par des intox (Le Monde)
  • Prix du carburant : petit manuel à lire avant de débattre (Le Monde)
  • "La fiscalité écologique sert de bouc émissaire à un ensemble de mécontentements" (La Tribune)
  • Des pistes pour sortir de la fronde contre la taxe carbone (The Conversation)
  • Prix des carburants : des contradictions sociales surmontables (Jean Gadrey)


D'où viennent les émissions de CO2 en France ?

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source : Le Monde (2018)

Budget

  • Prélèvement à la source : bataille de chiffres sur les rentrées fiscales (La Tribune)
  • CICE : une efficacité toujours plus incertaine (La Tribune)
  • Budget italien : Bruxelles craint une dérive plus forte que prévu (Le Monde)
  • Le chemin étroit du gouvernement italien (Agnès Bénassy-Quéré)
  • Une crise de la dette publique ne peut venir, dans les pays de l’OCDE, que des pays qui ne contrôlent pas leurs taux d’intérêt, comme l’Italie (Patrick Artus)


Monnaie et finance

  • Evasion fiscale : une amende de 3,7 milliards d’euros requise contre UBS, un montant inédit en France (Le Monde)
  • En Inde, le ton vire à l’aigre entre le premier ministre et la banque centrale (Le Monde)
  • Les trois objectifs successifs des banques centrales (Patrick Artus)
  • Enseignement de la finance : l’aggiornamento se fait attendre (Le Monde)
  • Les cycles financiers : une histoire ancienne (Michel Aglietta)
  • Zone euro et fragmentation interbancaire: mauvais souverain ou mauvais bilans ? (Banque de France)


Commerce international

  • La guéguerre commerciale du président américain (Christian Chavagneux)
  • La guerre commerciale sino-américaine après les "midterms" : stop ou encore ? (Alter éco)
  • Pourquoi la promotion des importations pourrait accroître le surplus commercial de la Chine (Project Syndicate)


Intégration européenne

  • Budget italien : les dix-huit autres pays de la zone euro font bloc derrière la Commission (Le Monde)
  • Vers une Europe des clubs? (Télos)
  • Les pays périphériques de la zone euro sont-ils encore très différents des pays du cœur de la zone euro ? (Patrick Artus)
  • Le problème central de la zone euro : l’effet au total négatif de la disparition du risque de change (Patrick Artus)
  • Sous les ruines du 11 novembre 1918, des germes de projets européens (The Conversation)


Inégalités et justice sociale


Travail, emploi, chômage

  • L’insertion des immigrés, de l’arrivée en France au premier emploi (INSEE)
  • Syndicats et patronat entament une difficile négociation sur l’assurance-chômage (Le Monde)
  • Comment l’interaction entre institutions et choc économique a-t-elle contribué à la divergence des marchés européens du travail ? (OFCE)
  • Taux de chômage "naturel" : l’empreinte de Friedman (Gilles Raveaud)
  • Qu’est-ce qu’un emploi utile ? (Michel Husson)


GRAPHIQUE Parts des catégories socioprofessionnelles (en % de l'emploi total)

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Politique


Géopolitique





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samedi 10 novembre 2018

Que diable s’est-il passé au Brésil ?

« (…) Voilà ce que j’en pense : le Brésil semble avoir été frappé par une tempête parfaite de malchance et de mauvaise politique économique, avec trois aspects clés. Premièrement, l’environnement mondial s’est brutalement détérioré, avec une chute des prix pour les matières premières exportées, alors que ces dernières sont toujours cruciales pour l’économie brésilienne. Deuxièmement, les dépenses privées domestiques ont aussi plongé, peut-être en raison d’une accumulation excessive de dette. Troisièmement, la politique économique, au lieu de combattre le ralentissement de l’activité, l’a exacerbé, avec de l’austérité budgétaire et un resserrement monétaire alors même que l’économie vacillait.

Peut-être la première chose à dire à propos de la crise brésilienne est de dire ce qu’elle n’est pas. Au cours des dernières décennies, ceux qui suivent la macroéconomie internationale ont eu l’habitude d’entendre parler de crises d’"arrêt soudain" (sudden stop) dans les flux de capitaux, crises au cours desquelles les investisseurs se détournent abruptement d’un pays sur lequel ils avaient porté leur dévolu. C’est l’histoire de la crise mexicaine de 1994-1995, de la crise asiatique de 1997-1999 et de la crise de l’Europe du sud après 2009. C’est aussi ce que nous semblons voir aujourd’hui en Turquie et en Argentine.

Nous savons comment se poursuit cette histoire : le pays affligé voit son taux de change baisser (ou, dans le cas des pays de la zone euro, ses taux d’intérêt augmenter). Une dépréciation de devise ordinaire stimule l’économie, en rendant ses produits plus compétitifs sur les marchés mondiaux. Mais les pays qui connaissent un arrêt soudain se sont souvent fortement endettés en devises étrangères, si bien que la dépréciation de la devise détériore le bilan de ses résidents, provoquant une chute sévère de la demande domestique. Et les responsables de la politique économique ont bien peu de bonnes options : accroître les taux d’intérêt pour soutenir la devise va davantage détériorer la demande intérieure.

Mais alors que vous pourriez penser que le Brésil était dans une situation similaire (la chute de 9 % du PIB réel par tête est comparable à celle que l’on a observée par le passé lors des épisodes d’arrêts soudains), il s’avère que ce n’est pas le cas. En fait, le Brésil ne s’est pas vraiment endetté en devises étrangères et que les effets de devise sur les bilans ne semblent pas jouer un grand rôle dans l’histoire. Que s’est-il alors passé ?

Tout d’abord, l’environnement économique mondial s’est grandement dégradé. Le Brésil s’est quelque peu diversifié dans les activités industrielles, mais il est toujours très dépendant des exportations de matières premières, celles dont les prix ont chuté. Comme le graphique 1 le montre, les termes de l’échange du Brésil (le ratio rapportant les prix à l’exportation sur les prix de l’importation) se sont fortement détériorés.

GRAPHIQUE 1 Termes de l’échange du Brésil

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Cela aurait été dommageable dans tous les cas, mais cette détérioration est allée de paire avec une chute brutale de la consommation domestique (cf. graphique 2). Atif Mian et ses coauteurs nous disent que c’est lié à une hausse de la dette des ménages au cours des années précédentes ; le Brésil a connu quelque chose qui ressemble davantage à la déflation par la dette que les pays développés ont connue en 2008 qu’une crise traditionnelle des pays émergents.

GRAPHIQUE 2 Croissance des dépenses de consommation publique et privée au Brésil (en %)

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Cependant, ce qui a vraiment fait du mal au Brésil, c’est la façon par laquelle il a répondu à ces chocs : les politiques budgétaire et monétaire ont aggravé les choses.

Du côté budgétaire : Le Brésil connaît des problèmes de solvabilité de long terme. Mais ces derniers nécessitent des solutions de long terme. Ce qui s’est passé, c’est que le gouvernement de Roussef a décidé de fortement réduire les dépenses publiques au milieu de la contraction. Que pensaient-ils ? Il semble qu’ils se soient laissés convaincre par la doctrine de l’austérité expansionniste.

Et pour couronner le tout, la politique monétaire a été brutalement resserrée, avec une forte hausse des taux d’intérêt (cf. graphique 3). Que s’est-il passé ?

GRAPHIQUE 3 Taux d’intérêt sur les bons du Trésor brésiliens

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Selon moi, le taux de change s’est déprécié en raison de la dégradation des termes de l’échange, envoyant l’inflation temporairement plus élevée (cf. graphique 4). Et la banque centrale a paniqué, se focalisant sur le problème de l’inflation au détriment de l’économie réelle. Maintenant que la hausse des prix provoquée par l’appréciation de la devise est finie, l’inflation est désormais faible au regard de ses valeurs passées, mais le mal est fait.

GRAPHIQUE 4 Taux de change effectif du réal brésilien et indice des prix à la consommation du Brésil

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C’est une histoire spectaculaire et déprimante. Et cette combinaison de malchance et de mauvaise politique économique a sûrement joué un rôle dans le désastre politique qui suivit. »

Paul Krugman, « What the Hell Happened to Brazil? », 9 novembre 2018. Traduit par Martin Anota

dimanche 4 novembre 2018

Les liens de la semaine

Autour de la science économique


Croissance

  • Nouvelle-Calédonie : cinq chiffres à savoir sur une économie fragile (La Tribune)
  • La croissance a atteint 0,4 % en France au troisième trimestre (Le Monde)
  • La croissance française accélère modérément au troisième trimestre (Philippe Waechter)
  • L'industrie européenne sous tensions (La Tribune)
  • Les Etats-Unis vont mieux, malgré Trump (Guillaume Duval)
  • Si une récession se déclenche, aux Etats-Unis et en Europe, elle va être très violente (Patrick Artus)


GRAPHIQUE Le PIB français et ses composantes

source : INSEE (2018)

Le progrès technique (et ses dégâts)


Zoom sur l'économie chinoise


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source : The Economist (2018), d'après les données du FMI

Environnement et ressources naturelles

  • Le retour du baril à 100 dollars (Jacques Adda)
  • Péages urbains : quand la théorie économique se heurte au principe de réalité (The Conversation)
  • Je n’irai pas manifester pour le prix de l’essence, mais essayons de comprendre et proposons des alternatives (Jean Gadrey)
  • Les différentes technologies pour retirer du CO2 de l’atmosphère (Le Monde)
  • La pollution de l’air responsable de 422 000 décès prématurés en Europe (Le Monde)
  • Une vision radicalement réaliste du climat (Project Syndicate)
  • La montée en puissance d’une justice climatique mondiale (The Conversation)


Monnaie et finance

  • Les modèles ne saisissent toujours pas ce qu’est une banque (Alter éco)
  • Une normalisation procyclique de la politique monétaire est le pire qui puisse se produire pour les marchés financiers (Patrick Artus)
  • La finance finance-t-elle les bons investissements, les bonnes dépenses ? (Patrick Artus)
  • Taille de la finance et ampleur des récessions (Patrick Artus)
  • Explosion de la bulle Internet aux Etats-Unis : quels effets ? (Patrick Artus)
  • Etats-Unis : il y a équilibre autorégulateur entre la croissance et les cours boursiers (Patrick Artus)


Budget


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source : The Economist (2018)

Finance internationale


Intégration européenne

  • Brexit : pourquoi la frontière entre les deux Irlandes est un casse-tête pour Londres (Le Monde)
  • L’hiver vient au Royaume-Uni (Harold James)
  • Que faudrait-il pour que les pays de la zone euro puissent être libres de leur politique budgétaire ? (Patrick Artus)
  • Le piège affreux pour les pays en difficulté de la zone euro (Patrick Artus)


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source : The Economist (2018)

Inégalités et justice sociale

  • Les jeunes, de plus en plus inégaux dans l’accès à la propriété (Alter éco)
  • Taxer vraiment l’héritage (Christian Chavagneux)
  • Toujours plus de richesse et plus de milliardaires dans le monde (Le Monde)
  • Que nous dit la "courbe de l’éléphant" de Branko Milanovic ? (Olivier Galland)
  • "Les femmes doivent avoir accès à la gamme entière des activités humaines" (Dominique Méda)


Travail, emploi, chômage

  • Prime d’activité : une ambition varlopée (OFCE)
  • Au hasard de la logistique. Quand les mobilités ouvrières passent par l’entrepôt (La Vie des idées)


Politique





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samedi 3 novembre 2018

La perversion de la politique budgétaire américaine

« Comment beaucoup l’ont souligné, la baisse d’impôt de Trump a constitué un véritable changement par rapport aux principes normaux de politique budgétaire. Historiquement, l’économie américaine a eu tendance à connaître de gros déficits budgétaires lorsqu’elle était déprimée et de plus petits déficits, voire des excédents, lorsqu’elle était forte. Mais aujourd’hui le déficit explose alors même que le chômage est faible. C’est irresponsable et démontre que les grands discours des Républicains sur les déficits n’ont toujours été que du vent (…)

Mais ce qui a été moins souligné, c’est que cela s’inscrit dans quelque chose de plus large : la politique budgétaire déraille depuis 2010, non pas au vu de ce qui se passe du côté de la dette nationale, mais au vu de ce qui se passe sur le plan macroéconomique.

Voici ce que la politique budgétaire doit faire : elle doit soutenir la demande globale lorsque l’économie est faible et elle doit retirer ce soutien lorsque l’économie est robuste. Comme John Maynard Keynes le disait, "l’expansion, et non la récession, est le bon moment pour l’austérité". Et jusqu’à l’année 2010, les Etats-Unis ont plus ou moins suivi cette prescription. Depuis lors, cependant, la politique budgétaire est devenue perverse : d’abord l’austérité malgré le chômage élevé, maintenant l’expansion budgétaire malgré le faible chômage.

J’illustre ce point avec un graphique utilisant l’indicateur d’impact budgétaire calculé par le Hutchins Center de la Brookings Institution, qui estime quelle part de la croissance économique à court terme s’explique par la politique budgétaire à tous les niveaux du gouvernement. Le graphique représente l’indicateur de Hutchins et le taux d’intérêt depuis 2000 ; je fais apparaître deux périodes, une première allant de 2000 à fin 2009 et une seconde allant de 2010 jusqu’à aujourd’hui.

GRAPHIQUE Taux de chômage et orientation de la politique budgétaire aux Etats-Unis

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Ce que vous pouvez voir sur le graphique, c’est qu’au cours de la première période (ligne bleue) une expansion budgétaire était synchrone avec un chômage élevé. C’était le cas lors de la récession de 2001 et à nouveau lorsque la Grande Récession éclata. De ce point de vue, la relance Obama était une politique normale, appliquée dans une situation exceptionnelle.

Mais ensuite, la politique budgétaire a déraillé, comme vous pouvez le voir avec la boucle de couleur rouge allant dans le sens horaire. La mauvaise orientation, selon cet indicateur, commença en fait avant que les Républicains ne prennent possession de la Chambre des Représentants en raison, selon moi, des coupes dans dépenses publiques au niveau des Etats et au niveau local. Mais cela s’est aggravé lorsque le parti républicain reçut le pouvoir de blocage, forçant l’adoption d’une austérité significative même lorsque le chômage était extrêmement élevé.

Parallèlement, la Fed ne pouvait davantage réduire ses taux d’intérêt, parce qu’ils étaient déjà à zéro et comptez-moi parmi ceux qui doutent de l’efficacité de l’assouplissement quantitatif (auquel les Républicains se sont férocement opposés). Donc cette adoption de l’austérité budgétaire a sûrement freiné la croissance économique et retardé la reprise de l’économie.

Et maintenant, avec un chômage très faible, mais un Républicain à la Maison Blanche, nous avons la relance budgétaire dont nous avions désespérément besoin et dont nous n’avons plus besoin. La politique budgétaire, comme l’ensemble de la gouvernance aux Etats-Unis, a été pervertie par la droite. »

Paul Krugman, « The perversion of fiscal policy », 2 novembre 2018. Traduit par Martin Anota

dimanche 28 octobre 2018

Les liens de la semaine

Environnement et ressources naturelles

  • Une économie décarbonée est à portée de main (Adair Turner)
  • Le drôle de calcul du malus écologique automobile (Le Monde)
  • Une des plus grosses fuites de pétrole aux Etats-Unis se répand depuis quatorze ans (Le Monde)
  • Total est-il vraiment l’un des plus gros pollueurs de la planète ? (Le Monde)


Croissance

  • La conjoncture française ralentit plus vite qu’anticipé par le gouvernement (Philippe Waechter)
  • Quelle croissance en 2019 et 2020 pour la France ? (OFCE)
  • États-Unis : recherche récession désespérément (Patrick Artus)


Zoom sur l'investissement

  • La fugue française de l'investissement (Jean-Marc Vittori)
  • L'investissement des entreprises françaises est-il efficace ? (France Stratégie)
  • La singularité immatérielle de l’investissement des entreprises en France (OFCE)


GRAPHIQUE Taux d’investissement du secteur manufacturier (en % de la valeur ajoutée)

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source : France Stratégie (2018)

Finance

  • Mobiliser les sciences sociales pour repenser la finance (The Conversation)
  • La faillite d’une banque peut-elle encore à elle seule déclencher une crise financière ? (The Conversation)
  • États-Unis : la recette pour fabriquer une bulle actions (Patrick Artus)
  • A nouveau, la croissance des Etats-Unis est basée sur une bulle, et à nouveau c’est dangereux (Patrick Artus)
  • Le sens de la causalité entre chocs financiers et chocs de l’économie réelle (Patrick Artus)
  • Taille de la finance et croissance (Patrick Artus)


Politique monétaire

  • Budget italien, Brexit... malgré la montée des risques, la BCE ne cède pas à la sinistrose (Le Monde)
  • La Réserve Fédérale peut-elle faire une erreur ? (Patrick Artus)
  • Les politiques monétaires les plus extrêmes ont-elles les effets attendus ? (Patrick Artus)
  • Et si le néo-fisherisme était juste ? (Patrick Artus)


Réformes

  • Y a-t-il encore aujourd’hui des marges de manœuvre pour les politiques économiques dans les pays de la zone euro ? (Patrick Artus)
  • Les “dévaluations internes” sont trop coûteuses (Patrick Artus)
  • France : réformes et macroéconomie (Patrick Artus)




Budget

  • Pouvoir d’achat : les gagnants et les perdants (Alter éco)
  • Recette d’un bon vrai budget populiste à l’italienne (Anne-Laure Delatte)
  • La Commission européenne rejette le budget prévisionnel italien (Le Monde)
  • Déficit : pourquoi l’Italie est-elle rappelée à l’ordre mais pas la France ? (Le Monde)
  • Bras de fer autour du budget italien (Alter éco)
  • Trois remarques sur le budget, l'Italie et la Commission Européenne (Philippe Waechter)
  • Quels sont les effets des politiques fiscales sur l'activité économique ? (Thomas Grjebine)




Intégration européenne

  • Rejet du budget italien : périlleuse divergence entre Bruxelles et Rome (Le Monde)
  • La zone euro peut-elle survivre à l’hétérogénéité des fonctionnements des marchés du travail ? (Patrick Artus)
  • Budget de l’UE : les gagnants et les perdants (The Conversation)
  • Il faut reconnaître que la zone euro ne prépare pas l’avenir (Patrick Artus)


Commerce international

  • Brexit : un "no deal" ferait perdre 3 milliards d'euros d'exportations à la France, 8 milliards à l'Allemagne (La Tribune)
  • Brexit sans accord : quel coût ? (Patrick Artus)
  • Le grand méchant loup souffle mais le commerce mondial n’est pas emporté – L’Asie danse (Philippe Waechter)
  • Toutes les entreprises tirent elles les mêmes bénéfices du commerce de biens intermédiaires ? (Banque de France)
  • Les nouvelles routes polaires changeront peu la géographie du commerce mondial (CEPII)




Inégalités et justice sociale

  • Les salaires des grands patrons français se remettent à flamber (Le Monde)
  • Comprend-ton pourquoi les inégalités sont beaucoup plus fortes aux États-Unis que dans la zone euro ? (Patrick Artus)
  • Comment mesurer les inégalités de revenus au niveau mondial ? (Observatoire des inégalités)
  • Les inégalités territoriales des collèges publics en Ile-de-France (Le Monde)
  • Ce que demande la non-demande. Autour du non-recours aux aides sociales (La Vie des idées)
  • Pauvreté en France : une population inquiète pour l’avenir (Observatoire des inégalités)
  • Changer la mesure de la pauvreté : une fausse bonne idée (IDIES)


Travail, emploi, chômage

  • Chômage : les demandeurs d’emploi ont augmenté de 0,5 % au troisième trimestre (Le Monde)
  • Le chômage, la Macronie y pense toujours, et n’en parle (presque) jamais (Le Monde)
  • Chômage et niveau de développement (Alter éco)
  • Contrats courts : pourquoi et comment les réduire (Gilbert Cette)
  • Pourquoi les salariés américains se serrent la ceinture (Jean-Marc Vittori)


Politique





lire la précédente revue de presse

vendredi 26 octobre 2018

Quelques remarques sur la convergence mondiale

« (…) J’ai lu deux choses ces derniers jours qui m’ont amené à réfléchir à propos de la plus grande histoire économique de tous les temps : l’ascension énorme de quelques nations autrement extrêmement pauvres et le déplacement concomitant du centre de gravité de l’économie mondiale en-dehors de l’Occident.

La première a été le nouvel article de Patel, Sandefur et Subramanian montrant que la convergence mondiale en termes de PIB par tête, qui avait été pendant si longtemps absente des données, est devenue bien plus prononcée depuis 1990, avec la croissance très rapide dans les pays à revenu intermédiaire. L’autre chose a été un tweet de (…) Branko Milanovic, soulignant que la convergence parmi les économies occidentales semble à l’arrêt. Selon moi, ces observations font partie de la même histoire. Commençons avec l’observation de Milanovic.

Une manière de faire sens de cette observation est de considérer que l’Occident a déjà achevé sa convergence, en termes de technologie et de productivité. Les différences restantes en termes de PIB par tête reflètent principalement des choix sociaux différents, par exemple avec la durée des vacances et l’âge de départ à la retraite et il n’y a pas de raisons de croire que ces différences vont s’estomper.

Je ne vais pas réaliser une analyse statistique complète, mais me contenter de donner l’exemple de la France par rapport aux Etats-Unis. Le graphique 1 montre la productivité française (c’est-à-dire le PIB réel par tête par heure travaillée) relativement à celle des Etats-Unis et le PIB réel par tête. Ce que vous voyez, c’est que la productivité française a rejoint celle des Etats-Unis pendant plusieurs années. (Elle a en fait été plus élevée pendant un moment, mais cela a certainement résulté d’un effet de composition reflétant une main-d’œuvre plus âgée) Le PIB réel par tête français a cependant baissé par rapport à celui des Etats-Unis. Pourquoi ?

GRAPHIQUE 1 Productivité et PIB par tête de la France relativement à ceux des Etats-Unis

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C’est en partie parce que moins de personnes travaillent (pas des adultes d’âge intermédiaire, qui sont plus souvent employés en France, mais principalement les pré-seniors, ceux qui ont entre 55 et 65 ans, encouragés à prendre leur retraite en raison d’un système de retraite plus généreux. Surtout, les Français prennent des vacances, ce que les Américains ne font pas (ils n’y ont souvent pas le droit.) Donc ce sont juste des choix différents. Et alors que la France a davantage besoin de réformer son système de retraite (elle l’a déjà bien réformé), il est loin d’être manifeste que les choix des Français soient plus mauvais que les choix des Américains. Selon plusieurs indicateurs en matière de qualité de vie, comme l’espérance de vie (cf. graphique 2), les Etats-Unis réalisent de moins bonnes performances.

GRAPHIQUE 2 Espérance de vie en France et aux Etats-Unis

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La fin de la convergence occidentale, alors, n’est pas le signe d’une quelconque panne. De plus, l’occurrence d’une convergence rapide des pays émergents est avant tout le récit d’un succès.

Quand j’étais sur les bancs de l’université dans les années soixante-dix, je pensais que je devais me lancer dans l’économie du développement (parce qu’il s’agissait clairement du sujet le plus important), mais je ne l’ai pas fait, parce que c’était trop déprimant. A cette époque, il s’agissait essentiellement d’une économie de non-développement, où l’on se demandait pourquoi les pays du tiers-monde semblaient condamnés à rester en retard par rapport à l’Occident. Certes nous avions observé un décollage de plus petites économies d’Asie de l’Est, mais peu de monde pensait qu’une telle tendance se diffuserait à la Chine et à l’Inde.

Ensuite, quelque chose s’est produit. Nous ne savons toujours pas exactement quoi. Il s’agit probablement de quelque chose qui a à voir avec l’hypermondialisation, l’essor sans précédents du commerce international qui a été rendu possible par le morcellement des chaînes de valeur et la délocalisation de tâches de production dans les pays à faibles salaires. Mais nous n’en sommes pas vraiment sûrs.

Une chose est claire : à n’importe quel moment, tous les pays ne bénéficient pas de "Ça", ce qui ne leur permet pas d’utiliser efficacement le répertoire de technologies avancées qui ont été développées depuis la Révolution industrielle. Au cours du temps, cependant, l’ensemble de pays qui bénéficient de Ça semble augmenter. Une fois qu’un pays acquiert Ça, la croissance peut être rapide, précisément parce que la meilleure pratique est bien en avance par rapport au point de départ du pays. Et parce que la frontière continue d’avancer, les pays qui obtiennent Ça continuent de croître plus rapidement. La croissance d’après-guerre du Japon a été bien plus rapide que celle des pays qui rattrapaient la Grande-Bretagne à la fin du dix-neuvième siècle ; la croissance de la Corée du Sud à partir du milieu des années soixante a été plus rapide que le rattrapage du Japon ; et la croissance de la Chine encore plus rapide.

Cette théorie explique aussi la relation en forme de U que Subramanian et ses coauteurs ont constaté entre le PIB par tête et la croissance, dans laquelle les pays à revenu intermédiaire croissent plus vite que les pays pauvres ou riches. Les pays qui sont toujours très pauvres sont les pays qui n’ont pas bénéficié de Ça. Les pays qui sont déjà riches sont déjà à la frontière technologique, ce qui réduit la marge pour une croissance rapide. Entre eux, il y a des pays qui ont bénéficié de Ça il n’y a pas si longtemps, ce qui leur a permis d’avoir le statut de pays à revenu intermédiaire, mais aussi de croître très rapidement en se déplaçant vers la frontière.

Il en résulte un monde où les inégalités dans les pays déclinent si vous regardez du milieu vers le haut, mais où les inégalités se creusent si vous regardez du milieu vers le bas. Fondamentalement, cependant, c’est l’histoire d’une réduction de l’exceptionnalisme occidental, comme le club des pays qui peuvent tirer avantage des technologies modernes s’élargit. Oh, et le creusement des inégalités dans les pays occidentaux signifie que si vous regardez la distribution mondiale des revenus des ménages, vous obtenez le graphique de l’éléphant de Branko Milanovic.

Ce n’est pas une histoire entièrement joyeuse. Cette concentration du revenu et du patrimoine au sommet de la distribution est inquiétante, pas simplement sur le plan économique, mais également en raison de ses répercussions politiques et sociales. C’est l’une des raisons pour lesquelles la situation de la démocratie américaine est bien inquiétante. Et il y a toujours des centaines de millions de personnes dans la misère. Mais il y a aussi beaucoup de bonnes nouvelles dans l’histoire. (…) »

Paul Krugman, « Notes on global convergence », 20 octobre 2018. Traduit par Martin Anota

dimanche 21 octobre 2018

Les liens de la semaine

Croissance, fluctuations et crises


Environnement et ressources naturelles

  • La pollution, ça s’exporte bien ! (Alter éco)
  • Au Texas, un million de dollars de gaz naturel part en fumée chaque jour (Le Monde)
  • Pourquoi le diesel coûte-t-il maintenant aussi cher que l’essence ? (Le Monde)
  • La France creuse son retard sur ses objectifs climatiques (Le Monde)
  • Non, on ne peut pas nier la responsabilité humaine dans le réchauffement climatique (Le Monde)
  • Donald Trump ne nie plus le changement climatique, mais espère un retour à la normale (Le Monde)
  • Changement climatique : les gouvernements devraient-ils cesser d’agir ? (Le Monde)
  • Faut-il être anticapitaliste pour agir pour le climat ? (Jean Gadrey)


Démographie, migration

  • Querelle de chiffres sur les migrations (Olivier Galland)
  • Médicaments antidouleurs : overdose sur ordonnance (Le Monde)
  • 606 000 personnes sont décédées en France en 2017, la moitié avait plus de 83 ans (INSEE)
  • Mourir entre 5 et 15 ans (INED)


GRAPHIQUE Répartition des décès en 2017 et en 1967, par âge et par sexe

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source : INSEE (2018)

Finance


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Zoom sur les CumEx files

  • "CumCum", "CumEx" : le scandale des dividendes expliqué simplement (Le Monde)
  • "CumEx files" : quand Jérôme Kerviel alertait les sénateurs sur le scandale aux dividendes (Le Monde)
  • CumEx files : les cinq leçons d’un scandale fiscal (Christian Chavagneux)


Zoom sur le Budget français

  • Politique économique : la popularité de Macron plonge (La Tribune)
  • Budget 2019 : le pouvoir d’achat sera au cœur des débats à l’Assemblée (Le Monde)
  • Budget : pouvoir d'achat toujours en débat à l'Assemblée (La Tribune)
  • CICE : Pour 110 milliards, t’as (presque) plus rien (Alter éco)
  • Impôt sur les sociétés : état des lieux et effets différenciés de la réforme (OFCE)


Dette publique

  • Le déficit budgétaire américain au plus haut depuis 2012 (Le Monde)
  • Dette italienne : plus de peur que de mal ? (OFCE)
  • Est-on certain qu’on a besoin de limiter les déficits publics dans la zone euro ? (Patrick Artus)


GRAPHIQUE Évolution des rendements souverains en zone euro (en %)

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source : OFCE (2018)

Politique monétaire

  • Trump et la Federal Reserve (Philippe Waechter)
  • Que doit faire la politique monétaire si l’économie ralentit à cause du retour au plein emploi ? (Patrick Artus)
  • Quelle politique monétaire dans les pays émergents confrontés à des sorties de capitaux ? (Patrick Artus)


Finance internationale

  • Quand ça va mal, où vont les capitaux internationaux ? (Patrick Artus)
  • Le rôle central des flux de capitaux vers les Etats-Unis (Patrick Artus)
  • Le Trilemme, même dans sa version originale, était déjà erroné (Patrick Artus)
  • La globalisation financière fait disparaître les avantages de la diversification internationale des portefeuilles, donc conduit finalement à la déglobalisation financière (Patrick Artus)


Commerce international

  • Le soja, graine de discorde entre les États-Unis et la Chine (CEPII)
  • Trump et le marché nord-américain : une parodie de réglementation (Project Syndicate)
  • Compétitivité mondiale : la France gagne du terrain (La Tribune)
  • L’industrie textile en France : une production mondialisée, sauf pour les produits de luxe et les textiles techniques (INSEE)


GRAPHIQUE Le textile en France : effectifs, production et commerce extérieur
INSEE__textile_France_effectifs_importations_exportations_production.png

source : INSEE (2018)

Intégration européenne

  • Brexit : "Personne, ni chez les Vingt-Sept ni chez les Britanniques, n’a intérêt à un “no deal”" (Le Monde)
  • Fin de partie pour le Brexit (Robert Skidelsky)
  • Que va-t-il se passer dans la zone euro si les coûts salariaux unitaires accélèrent et si l’inflation sous-jacente reste faible ? (Patrick Artus)


Pratiques culturelles


Inégalités et justice sociale

  • Les mots de la mobilité (La Vie des idées)
  • Les différentes causes d’augmentation des inégalités dans les pays de l’OCDE (Patrick Artus)
  • Les étrangers abusent-ils des aides sociales, comme le disent Les Républicains ? (Le Monde)
  • La Cour des comptes signe l’aveu d’échec des politiques d’éducation prioritaire (Le Monde)
  • Les présidents des pauvres (Alter éco)
  • Les papas n’embrayent décidément pas (Alter éco)
  • Quand les couches cultivées américaines ont largué les amarres (Télos)


Travail, emploi, chômage

  • Baisser le coût du travail : une obsession française (Alter éco)
  • Pourquoi il faut taxer les contrats courts (Alter éco)
  • Prime d'activité : quelle efficacité redistributive et incitative ? (OFCE)
  • L'essor des "mauvais emplois" ou la polarisation en marche (Alter éco)
  • La robotisation, un effet ambigu sur l'emploi (François Bourguignon)


Politique

  • La funeste colère de Jean-Luc Mélenchon (Le Monde)
  • Macron ou le retour au classicisme (Le Monde)
  • Parité : la composition du gouvernement ne remplit pas toutes les promesses du candidat Macron (Le Monde)
  • Après les élections en Bavière : une scène politique allemande en pleine ébullition (The Conversation)
  • Sanglots, frissons et uppercut : la démocratie au risque des émotions (The Conversation)
  • Une brève histoire de l’opinion publique (The Conversation)
  • Turnover des assistants parlementaires à l’Assemblée nationale : comme dans une entreprise de services (The Conversation)





lire la précédente revue de presse

lire la sociorama de Xavier Molénat

Comment la gauche a cessé d’être un parti pour les classes laborieuses

« (…) Thomas Piketty (…) a observé quelles caractéristiques influencent l’orientation partisane (gauche versus droite) en France, au Royaume-Uni et aux Etats-Unis depuis la Seconde Guerre mondiale. (…) Voici un graphique qui montre qu’après la Seconde Guerre mondiale les électeurs qualifiés ont eu tendance à voter à droite, tandis qu’ils tendent maintenant à voter à gauche (et ce, même après avoir contrôlé le revenu, l’âge, etc.).

GRAPHIQUE Ecart entre la part des 10 % des électeurs les plus qualifiés votant à gauche et la part des autres électeurs votant à gauche (en points de pourcentage)

Thomas_Piketty__vote_gauche_qualifies_eduques.png

source : Piketty (2018)

Dans chacun des trois pays, le nombre d’électeurs qualifiés a augmenté, ce qui traduit en partie le besoin de travailleurs plus qualifiés.

A l’inverse (et si nous excluons les plus récentes élections qui se sont tenues en France et aux Etats-Unis), le profil des électorats en termes de revenu n’a pas beaucoup changé au cours du temps : les électeurs les plus pauvres sont davantage susceptibles de voter à gauche que les plus riches, en particulier si nous contrôlons le niveau d’éducation, même si les plus pauvres sont de moins en moins susceptibles de voter. Donc le changement dans les comportements électoraux parmi les électeurs qualifiés exige une explication et a de fascinantes implications.

Malheureusement, l’étude ne se penche pas sur cette question, mais elle suggère qu’une partie de l’explication pourrait tenir au fait que des électeurs plus qualifiés tendent à avoir des attitudes plus progressives (liberal) en général et des attitudes plus progressives en matière de migration en particulier (…). La corrélation positive entre la libéralisation sociale et le niveau d’éducation est bien documenté (…), tout comme on a pu l’observer lors du référendum du Brexit.

Je pense qu’il y a d’autres facteurs aussi. Il y a plusieurs raisons susceptibles d’expliquer pourquoi les intérêts du capital humain (comme l’appellent les économistes) sont différents des intérêts des entreprises ou du capital financier, ou de ceux qui n’ont pas du tout de capital. Par exemple, un système éducatif plus méritocratique leur convient mieux que celui où le revenu achète l’éducation, donc ils sont plus susceptibles de soutenir une éducation publique (ou d’en faire partie). Ils vont aussi être davantage susceptibles de consommer la culture subventionnée par l’Etat. Plus généralement, il peut y avoir une volonté de casser les réseaux de classes traditionnels et de les remplacer par des structures plus méritocratiques. D’un autre côté, parce que le capital humain génère un revenu, ils vont moins désirer de redistribution fiscale que les travailleurs. Tout cela crée ce que certains peuvent appeler un "clivage" d’éducation.

Les implications pour les partis de gauche sont que les militants ont de plus en plus été issus des classes moyennes éduquées plutôt que des classes laborieuses et cela a graduellement changé la structure, les programmes et les dirigeants des partis de gauche. Avec le déclin des syndicats, cela a eu pour contrepartie une moindre représentation des classes laborieuses. Piketty décrit cela comme l’émergence de l’élite de la "gauche brahmane" (Brahmin Left), qui peut être comparée à l’élite "marchande" (Merchant) à droite.

Une conséquence pourrait être que l’élite politique dans son ensemble s’intéresse moins aux politiques redistributives qui favorisaient par le passé les travailleurs et contribuaient à la réduction des inégalités de patrimoine que l’on a observée avant les années quatre-vingt et que Piketty a bien documentée ailleurs. Cela a permis à la droite de capturer plus facilement des pans de l’électorat des travailleurs, en particulier quand ces électeurs ont des idées socialement conservatrices. (…)

Il y a quelque chose de moins pessimiste. Comme les partis de droite se sont de plus en plus appuyés sur des politiques conservatrices, autoritaires et anti-minorités pour accroître leur électorat, les partis de gauche trouvent que cela, avec la protection de la richesse et du revenu, constitue une coalition imbattable pour leurs opposants. (Peut-être que cela explique le déclin de si nombreux partis de centre-gauche en Europe). La seule façon de battre cette coalition est de redécouvrir les politiques économiques qui ont aidé les classes laborieuses.

Cette longue étude a d’autres résultats importants. En France, comme au Royaume-Uni, les attitudes publiques ont présenté une moindre hostilité vis-à-vis de l’immigration au cours du temps. Elle note aussi que le tournant socialement conservateur de la droite a contribué à soutenir une loyauté presque totale à la gauche des musulmans au Royaume-Uni et en France et des noirs aux Etats-Unis. (…)

Piketty note que la domination de la gauche parmi les jeunes au Royaume-Uni en 2017, une domination sans précédents au Royaume-Uni, est plus forte qu’elle ne l’a jamais été en France et aux Etats-Unis. Cela peut résultat d’une tendance observée depuis 1997 mais aussi du référendum du Brexit, au cours duquel les vieux ont finalement privé les jeunes d’opportunités. »

Simon Wren-Lewis, « How the left stopped being a party of the working class », in Mainly Macro (blog), 6 octrobre 2018. Traduit par Martin Anota

jeudi 18 octobre 2018

La croissance et l’environnement au menu du prix Nobel d’économie 2018

« Le prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d'Alfred Nobel a été attribué cette année à William Nordhaus et à Paul Romer pour avoir intégré le changement climatique et l’innovation technologique à l’analyse macroéconomie de long terme. Nous passons en revue les réactions de plusieurs économistes à cette annonce.

Sur VoxEU, Kevin Bryan a évoqué comment les lauréats du prix Nobel d’économie de cette année ont élaboré leurs contributions et comment ces dernières sont liées entre elles. Cela faisait plusieurs années que l’on s’attendait à ce que Nordhaus et Romer reçoivent cette récompense, mais c’est le fait qu’ils l’aient reçue en même temps qui a surpris : Nordhaus est surtout connu pour ses travaux en économie environnementale et Romer pour sa théorie de la croissance endogène. Mais après réflexion, les liens entre leurs travaux apparaissent évidents.

Avec Romer, nous avons un modèle d’équilibre général pour réfléchir aux raisons pour lesquelles les gens produisent de nouvelles technologies. La connexion avec Nordhaus se fait avec un problème qui est à la fois provoqué et résolu par la croissance. La croissance en tant qu’objectif de politique économique n’était pas remise en cause dans les années soixante, mais au début des années soixante-dix les inquiétudes environnementales font leur apparition. Les « modèles d’évaluation intégrés » ont de l’épargne endogène à la Solow et précisent l’arbitrage entre croissance économique et changement climatique, mais met aussi en évidence l’importance critique du taux d’escompte social et des micro-estimations du coût d’ajustement au changement climatique. (…)

Martin Sandbu affirme qu’au cours de notre existence, les changements technologique et environnemental ont transformé la façon par laquelle nos économies fonctionnent. La prochaine fois que nous nous émerveillerons à propos de notre application de smartphone favorite ou que nous nous inquiéterons de la plus grande fréquence des intempéries, affirme Sandbu, nous devrons avoir une pensée pour Romer et Nordhaus. Grâce à eux, nous sommes mieux armés pour trouver les bonnes politiques pour traiter avec la question de l’innovation ou du changement climatique. Ils méritent leur prix.

Peter Dorman a voulu parler d’une personne qui n’a pas reçu le prix Nobel et dont l’absence de consécration est lourde de signification. Nordhaus a passé plusieurs années à débattre avec Martin Weitzman, qui rejetait l’approche en termes de coût social du carbone au motif qu’une bonne politique doit se baser sur le principe d’assurance visant à éviter le pire scénario. Son "théorème lugubre" démontre que, sous certaines hypothèses, la probabilité d’événements extrêmes ne baisse pas aussi rapidement que s’élève de catastrophe augmente, si bien que leur coût attend s’accroît sans limite ; et cela s’applique aux scénarii du changement climatique.

Les travaux de Weitzman sont souvent invoqués par ceux qui croient qu’une action plus agressive est nécessaire pour limiter le réchauffement climatique. Par conséquent, quand les économistes spéculaient sur l’identité du prochain lauréat du prix Nobel et considéraient l’hypothèse d’une attribution de la récompense à Nordhaus, ils pensaient que Weitzman serait son colistier. Selon Dormans, le combo Nordhaus-Romer est si artificiel et si peu convaincant qu’il est difficile de penser que le prix qui n’a pas été attribué à Weitzman est aussi important que celui qui a été attribué à Nordhaus et qu’il s’agit clairement d’un message politique sur la bonne façon de gérer le changement climatique et la mauvaise façon de gérer le changement climatique.

Timothy Terrell n’est pas du même avis. Il pense que le comité Nobel a promu la réglementation environnementale avec son dernier choix. Les deux lauréats appellent à un plus grand rôle pour l’Etat : Romer lorsqu’il suggère que le gouvernement doit investir dans la recherche-développement et utiliser la réglementation des brevets pour stimuler la croissance économique ; Nordhaus lorsqu’il indique que le gouvernement doit agir pour empêcher un changement climatique pernicieux. (…)

David Warsh affirme que Nordhaus et Romer ont beau avoir travaillé sur des problèmes apparemment différents et n’ont que rarement été cités ensemble, leurs travaux se combinent pour donner lieu à un argument convaincant. En s’efforçant de modéliser le plus finement possible l’interaction entre la présence de carbone dans l’atmosphère, le changement climatique et la croissance économique, Nordhaus a rendu possible l’estimation des dommages provoqués par la hausse des températures. Une taxe carbone (que Nordhaus et bien d’autres économistes considèrent comme préférable au système de marchés de droits à polluer comme celui de l’Accord de Paris) peut empêcher les dommages les plus sérieux : elle doit tout d’abord être fixée à un faible niveau pour ensuite augmenter et ce tant qu’il le faut pour contenir les dommages. Romer, de son côté, a créé un cadre analytique dans lequel l’anticipation d’une telle taxe conduit à une vague d’innovations qui permettraient de réduire les émissions de carbone. (…)

Noah Smith écrit que, en plus d’honorer deux chercheurs dont les contributions ont profondément influencé leur champ respectif, la récompense fait écho à quelque chose dont le monde commence à manquer, en l’occurrence la croissance économique. Dans la mesure où la croissance ralentit et où la productivité stagne dans le monde riche, les intuitions de Romer sont plus importantes que jamais. »

Silvia Merler, « The 2018 Nobel prize: Growth and the environment », in Bruegel (blog), 15 octobre 2018. Traduit par Martin Anota



aller plus loin... lire le résumé des travaux de Nordhaus et Romer par l'Académie des sciences de Suède et la synthèse d'Alexandre Delaigue

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