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dimanche 14 octobre 2018

Les liens de la semaine

Zoom sur Nordhaus et Romer, "prix Nobel" d'économie 2018


  • William Nordhaus, Paul Romer, Nobel d'économie 2018 (Alexandre Delaigue)
  • Paul Romer : un économiste critique des économistes (Alter éco)
  • Ma rencontre improbable avec Paul Romer, le nouveau prix Nobel d'économie (Jean-Marc Vittori)
  • Romer et Nordhaus : deux Nobel pour améliorer notre futur (Jean-Paul Betbèze)
  • Deux "Nobel" pro-croissance à contre-climat (Jean Gadrey)
  • Climat : William Nordhaus est-il bien sérieux ? (Alter éco)
  • Pourquoi on ne peut pas vraiment parler de "prix Nobel d’économie" (même si on le fait) (Le Monde)


Environnement et ressources naturelles

  • Climat : il n’est pas trop tard pour réagir (Le Monde)
  • 2°C : mission dernière chance (Alter éco)
  • Contenir le réchauffement à 1,5°C, c’est possible ? (Alter éco)
  • Climat : le demi-degré qui changerait tout (CNRS)
  • Un pétrole à plus de 80 dollars, mauvais pour l’économie, bon pour le climat ? (The Conversation)
  • L’homme qui jette et qui oublie (La Vie des idées)


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source : The Economist (2018), d'après le GIEC

Croissance, développement

  • La croissance mondiale se stabilise tandis que des risques économiques se matérialisent (Maurice Obstfeld)
  • Les trois menaces les plus graves sur la croissance de la France (Patrick Artus)
  • La Banque mondiale pointe du doigt les pays qui n’investissent pas assez dans leurs populations (Le Monde)
  • Quand vous entendez "destruction créatrice", méfiez-vous… (The Conversation)
  • Les nouvelles technologies seront-elles favorables ou défavorables aux pays en développement ? (Dani Rodrik)


Finance

  • Wall Street et la tech dévissent, Trump accuse la Fed devenue "folle" (La Tribune)
  • Subprimes : HSBC puni d'une amende de 765 millions de dollars (La Tribune)
  • Le système financier est plus solide mais de nouveaux facteurs de vulnérabilité sont apparus depuis la crise de 2008 (FMI)
  • L'apéritif de la prochaine grande crise (Jean-Marc Vittori)
  • Mathématiques financières : "On m’a accusée d’avoir fait entrer le loup dans la bergerie" (Nicole El Karoui)
  • Les pires crises : bulles immobilières et hausse de l’endettement immobilier des ménages dans un environnement de taux d’intérêt à long terme bas (Patrick Artus)


Réformes

  • La transformation du CICE en baisse de charges : une fausse bonne idée ? (La Tribune)
  • En économie, il ne s’est rien passé… ou presque (Télos)
  • Réformes en France aujourd’hui : qu’apprendre des réformes en Allemagne au début des années 2000 ? (Patrick Artus)


GRAPHIQUE Évolution des dispositifs généraux de réduction du coût du travail

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source : IPP (2018)

Budget

  • La majorité défend un budget "globalement positif" (Le Monde)
  • Taxe d’habitation : une baisse brouillée par les hausses de taux dans certaines villes (Le Monde)
  • Le gouvernement a-t-il vraiment supprimé le "verrou de Bercy" ? (Le Monde)
  • La richesse des nations : les administrations peuvent mieux gérer ce qu’elles possèdent et doivent (FMI)
  • Comment juger de la solvabilité d’un Etat ? Une application au cas de la France (Patrick Artus)


Economie internationale


Intégration européenne


Inégalités et justice sociale


GRAPHIQUE Taux de pauvreté en France (en %)
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source : Observatoire des inégalités (2018)

Retraites

  • Partir à la retraite à 62 ans devrait rester possible, reste à savoir dans quelles conditions (Le Monde)
  • Ce que prévoient les premiers arbitrages sur la réforme des retraites (Le Monde)
  • Des retraités sous pression (Alter éco)


Travail, emploi, chômage

  • Quand l’Etat se sert de l’assurance chômage pour se financer (Alter éco)
  • 15 $ de l’heure chez Amazon : qui dit mieux ? (Emmanuel Combe)
  • Etats-Unis : l’autorité de la concurrence s’intéresse (enfin) aux salariés (Ioana Marinescu)
  • Japon : quand plein emploi ne rime pas avec hausse des salaires (Banque de France)


Politique

  • Au ministère de l’intérieur, la chaise vide occupe tous les esprits (Le Monde)
  • Le Parti socialiste à l’agonie (Le Monde)
  • La gauche française devrait-elle se détourner davantage de minorités qu’elle n’a jamais choyées ? (Libération)
  • Fin de partie pour Angela Merkel? (Télos)
  • Election présidentielle au Brésil : la démocratie menacée (Le Monde)
  • Etats-Unis : tentation réactionnaire à la Cour suprême (Le Monde)
  • Le populisme des retraités va-t-il s’installer ? (Project Syndicate)





lire la précédente revue de presse

lire le sociorama de Xavier Molénat

lundi 8 octobre 2018

Innovation, croissance et changement climatique. Petit résumé des travaux de Nordhaus et Romer

« Le prix en sciences économiques de cette année récompense la conception de méthodes qui contribuent à répondre à certains enjeux les plus fondamentaux et pressants de notre époque : la croissance soutenable à long terme de l’économie mondiale et du bien-être de la population mondiale.

L’étude de la façon par laquelle l’humanité gère des ressources limitées est au cœur de la science économique et, depuis sa constitution comme science, l’économie a reconnu que les plus importantes contraintes sur les ressources concernent la Nature et le savoir. La Nature dicte les conditions dans lesquelles nous vivons et le savoir définit notre capacité à gérer ces conditions. Cependant, malgré leur rôle central, les économistes n’ont généralement pas étudié comment la Nature et le savoir sont affectés par les marchés et les comportements économiques. Les lauréats de cette année, Paul M. Romer et William D. Nordhaus, ont élargi le champ de l’analyse économique en concevant des outils qui nous permettent d’examiner comment l’économie de marché influence à long terme la Nature et le savoir.

Le savoir. Pendant plus d’un siècle, l’économie mondiale a crû à un rythme remarquable et assez régulier. Quand quelques pourcents de croissance économique par an s’accumulent sur plusieurs décennies, voire plusieurs siècles, cela bouleverse vraiment la vie des gens. Cependant, la croissance a progressé bien plus lentement durant l’essentiel de l’histoire humaine. Elle varie aussi d’un pays à l’autre. Donc, qu’est-ce qui explique pourquoi la croissance survient à un tel moment et à tel endroit ? La réponse qu’avancent habituellement les économistes est le progrès technique, à travers lequel des volumes croissants de savoirs sont incarnés dans les technologies créées par des inventeurs, des ingénieurs et des scientifiques. Au début des années quatre-vingt, quand il était un étudiant en doctorat à l’Université de Chicago, Paul Romer a commencé à développer la théorie de la croissance endogène, où les avancées technologiques ne proviennent pas simplement de sources externes – exogènes -, comme le supposaient jusqu’alors les modèles économiques. En fait, elles sont créées par des activités marchandes. Les constats de Romer nous permettent de mieux comprendre quelles sont les conditions de marché qui favorisent la création de nouvelles idées pour des technologies rentables. Ses travaux nous aident à concevoir des institutions et des politiques qui peuvent améliorer la prospérité humaine en instaurant les bonnes conditions pour le développement technologique.

La Nature. William Nordhaus a commencé ses travaux dans les années soixante-dix, après que les scientifiques aient commencé à se préoccuper à l’idée que la combustion des énergies fossiles puisse entraîner un réchauffement climatique et des effets pernicieux d’un tel changement climatique. Nordhaus s’est donné la tâche immense d’examiner les liens de causalité bidirectionnels entre l’activité humaine et le climat, en combinant théories fondamentales et résultats empiriques tirés de la physique, de la chimie et de l’économie. Il n’a donc pas simplement considéré la Nature comme une contrainte sur l’activité humaine, mais il a également pris en compte le fait que la première soit en retour grandement influencée par cette dernière. Nordhaus est la première personne à concevoir des modèles simples, mais dynamiques et quantitatifs, du système économique-climatique mondial, désormais appelés "modèles intégrés d’évaluation" (integrated assessment models, IAM). Ses outils nous permettent de simuler comment l’économie et le climat évolueront dans le futur selon des hypothèses alternatives à propos des fonctionnements de la Nature et de l’économie de marché, notamment à propos des politiques mises en œuvre. Ses modèles apportent des réponses à des questions à propos de la désirabilité de différents scénarii mondiaux et différentes interventions politiques.

Les imperfections dans le marché mondial. Les deux lauréats ont mis en lumière les effets de débordement (spillover effects) dans la société, c’est-à-dire les conséquences sur autrui qui ne sont pas prises en compte par les individus, notamment les innovateurs et les pollueurs. Toute idée de nouvelle technologie, qu’importe là où elle apparaît, peut être utilisée pour la production de nouveaux biens et de nouvelles idées ailleurs, aujourd’hui ou dans le futur. De même, l’émission d’une unité supplémentaire de carbone se diffuse rapidement dans l’atmosphère et contribue au changement climatique, affectant toute l’humanité aujourd’hui et dans le futur. Les économistes parlent d’"externalités" pour qualifier ces effets de débordement. Les externalités étudiées par Romer et Nordhaus ont une portée mondiale et des conséquences à long terme. Comme les marchés non régulés vont générer des conséquences inefficaces en présence de telles externalités, le travail de Romer et de Nordhaus fournit des arguments convaincants pour l’intervention publique.

L’innovation technologique


Motivation. Les différences de long terme dans les taux de croissance ont d’énormes conséquences. Si deux économies commencent avec le même PIB par tête, mais que l’une d’entre elles croît à un rythme annuel supérieur de 4 points de pourcentage à la seconde, alors elle sera presque cinq fois plus riche que la seconde au bout de 40 ans. Un modeste écart de croissance de 2 points de pourcentage permet à la première économie d’être deux fois plus riche que la seconde au bout de 40 ans.

A la fin des années quatre-vingt, Romer a constaté que les taux de croissance du revenu dans les données observées variaient grandement d’une économie à l’autre. Le graphique 1, basé sur l’un des articles de Romer, représente le revenu par tête en 1960 et la croissance moyenne pour les 25 années suivantes pour plus de 100 pays ; un graphique avec des données actualisées lui ressemblerait fortement. Chaque carré représente un pays. Comme le graphique le montre, les écarts de taux de croissance typiques entre des pays s’élevaient à plusieurs points de pourcentage et il y a un grand écart (autour de 10 points de pourcentage) entre les pays ayant la plus forte croissance et les pays ayant la plus faible croissance. De plus, le graphique ne montre pas de relation systématique entre le revenu initial et la croissance : certains pays pauvres croissent rapidement, tandis que d’autres décroissent. Romer en conclut qu’il était crucial de comprendre les causes de tels écarts persistants et significatifs entre les taux de croissance et il commença à rechercher une explication.

GRAPHIQUE Revenu par tête (relativement à celui des Etats-Unis) et croissance annuelle subséquente du revenu par tête

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source : Romer (1987)

Des zones d’ombre empiriques et théoriques. Comme Romer l’a noté, la théorie de la croissance qui dominait à l’époque (le modèle de croissance de Solow, qui fut couronnée par le prix Nobel de sciences économiques en 1987) pouvait expliquer plusieurs aspects de la croissance économique, mais pas des écarts amples et durables dans les taux de croissance entre les pays. Le modèle de Solow prédit que les pays les plus pauvres devraient croître plus rapidement les pays riches et rattraper ces derniers assez rapidement, ce qui n’est pas ce que suggère le graphique 1. Dans ce modèle, une économie peut croître en accumulant du capital physique, par exemple des machines ou des infrastructures, mais la croissance tirée par le capital peut s’essouffler à long terme ; pour toute technologie donnée, tout supplément de capital accroît de moins en moins la production. Pour qu’il y ait une croissance durable à long terme (et des écarts de croissance) dans le modèle, l’hypothèse était que les travailleurs deviennent de plus en plus productifs grâce aux avancées technologiques, bien qu’à des rythmes différents d’un pays à l’autre. Par conséquent, le modèle de Solow n’explique pas ces tendances, parce que les changements technologiques n’y arrivent que de façon exogène, depuis une "boîte noire".

L’une des percées majeures de Romer est d’avoir ouvert cette boîte noire et d’avoir montré comment les idées pour les nouveaux biens et services (produits par de nouvelles technologies) peuvent être créées dans l’économie de marché. Il a aussi montré comment un tel changement technologique endogène peut influencer la croissance économique et quelles politiques sont nécessaires pour que ce processus fonctionne bien. Les contributions de Romer ont eu un énorme impact dans le champ de la science économique. Ses explications théoriques ont posé les fondations pour la recherche sur la croissance endogène et les débats suscités par ses comparaisons internationales de croissance ont ouvert la voie à de nouvelles et prometteuses recherches empiriques.

Qu’y a-t-il de spécial à propos de la croissance tirée par les idées ? Pour répondre à cette question, nous devons comprendre comment les idées diffèrent des biens comme le capital physique ou du capital humain. Romer nous apprend à considérer les biens en utilisant deux dimensions (…). Dans la première dimension, le capital physique et le capital humain sont des biens rivaux. Si une machine ou un ingénieur formé sont utilisés dans une usine, cette machine ou cet ingénieur ne peuvent être utilisés simultanément dans une autre usine. Par contre, les idées sont des biens non rivaux : une personne ou une entreprise utilisant une idée n’empêchent pas les autres de l’utiliser également.

Dans la seconde dimension, ces biens peuvent être excluables (ou exclusifs) si les institutions ou régulations permettent d’empêcher quelqu’un de les utiliser. Pour certaines idées, telles que les résultats tirés de la recherche fondamentale, c’est difficile, voire impossible : pensez à des outils mathématiques comme le théorème de Pythagore. Pour d’autres idées, cependant, les utilisateurs peuvent être exclus via des mesures techniques (telles que le cryptage) ou la réglementation des brevets. L’un des articles de Romer a montré comment la rivalité et l’excluabilité des idées déterminaient la croissance économique.

Romer croyait qu’un modèle de marché pour la création d’idées devait prendre en compte le fait que la production de nouveaux biens (qui se base sur les idées) puisse avoir des coûts déclinant rapidement : la première ébauche a un énorme coût fixe, mais la réplication a de faibles coûts marginaux. Une telle structure des coûts implique que les entreprises doivent avoir une marge, c’est-à-dire fixer le prix au-dessus du coût marginal, de façon à ce qu’elles puissent récupérer le coût fixe initial. Les entreprises doivent donc avoir un certain pouvoir de monopole, ce qui n’est possible que pour des idées suffisamment excluables. Romer a aussi montré que la croissance tirée par l’accumulation d’idées, à la différence de la croissance tirée par l’accumulation de capital physique, ne présente pas forcément de rendements décroissants. En d’autres termes, la croissance tirée par les idées peut rester soutenue à long terme.

Les imperfections de marché et la politique économique. En principe, le nouveau savoir créé par une recherche-développement fructueuse peut profiter aux entrepreneurs et aux innovateurs partout dans le monde, maintenant et dans le futur. Cependant, les marchés ne récompensent en général pas totalement les créateurs de nouveaux savoirs pour tous les bénéfices de leurs innovations, ce qui signifie que (aussi longtemps que le nouveau savoir est socialement bénéfique), il y aura trop peu de recherche-développement. De plus, comme les incitations de marché pour la recherche-développement prennent la forme de profits de monopole, il n’y aura typiquement pas de provision adéquate de nouvelles idées une fois qu’elles auront été inventées. La recherche subséquente a montré comment les résultats de marché peuvent aussi entraîner trop de recherche-développement : soit lorsque les nouvelles idées conduisent à l’éviction de trop nombreuses entreprises existantes lors du processus de destruction créatrice, soit lorsque les nouvelles idées augmentent les technologies socialement néfastes, par exemple en permettant une extraction ou un usage excessifs de carburants fossiles, ce qui nuit au climat.

Pour résumer, Romer a montré que des marchés non régulés vont générer un changement technologique, mais qu’ils tendent à ne pas fournir assez de recherche-développement, donc pas assez de nouveaux biens. Pour répondre à cette insuffisance, il faut des interventions publiques bien conçues, comme les subventions à la recherche-développement et la réglementation des brevets. Son analyse dit que de telles politiques sont vitales pour la croissance à long terme, pas simplement dans un pays, mais au niveau mondial. Elle fournit aussi un guide pour la conception des politiques : le système de brevets doit parvenir à établir un bon équilibre entre les incitations à créer de nouvelles idées (en accordant à leurs concepteurs certains droits au monopole) et la capacité des autres à les utiliser (en limitant ces droits au monopole dans le temps et dans l’espace).

Le changement climatique


L’activité humaine a contribué à une hausse rapide des températures mondiales moyennes au cours du dernier siècle. Même s’il y a une certaine ’incertitude autour de l’ampleur à laquelle cela va affecter le climat dans le futur, le consensus en sciences naturelles est que ce sera "selon toute probabilité un impact significatif".

Motivation. Dans les années soixante-dix, quand il était un jeune étudiant à l’Université de Yale, William Nordhaus a étudié en profondeur les données naissantes sur le réchauffement climatique et ses causes probables et il en conclut qu’il devait faire quelque chose. Sa crainte l’a amené à développer de nouveaux outils pour nous aider à comprendre comment l’économie peut générer un changement climatique, ainsi que les conséquences sociétales du changement climatique. Il voulait développer un cadre qui permette d’analyser le changement climatique en termes de coûts et bénéfices.

Un défi de taille. Comme Romer, Nordhaus étendit le modèle de croissance de Solow avec un important ensemble d’effets de débordement en incluant le réchauffement climatique provoqué par les émissions de carbone. Dans ce cas, les externalités en question étaient essentiellement négatives. Surtout, les mécanismes et causes du changement climatique anthropique impliquent des processus étudiés dans les sciences naturelles. Une analyse globale du changement climatique requiert donc une approche vraiment intégrée, dans laquelle la société et la Nature interagissent.

Prenant conscience de la nécessité d’une telle approche, Nordhaus est à l’origine du développement des modèles intégrés d’évaluation (integrated assessment models). (…)

Des recommandations en matière de politique. Selon les travaux de Nordhaus, le remède le plus efficace pour les problèmes provoqués par les émissions de gaz à effet de serre serait un dispositif mondial de taxes carbone qui soient imposées uniformément dans tous les pays. Cette recommandation s’appuie sur un résultat formulé dans les années soixante par un économiste britannique, Arthur Cecil Pigou, à savoir que chaque émetteur paye le coût social du dommage provoqué par ses émissions via un prix approprié. Un système mondial de droits d’émission peut parvenir au même résultat, à condition que les quotas soient fixés à un niveau suffisamment faible pour entraîner un prix du carbone suffisamment élevé.

Cependant, les modèles IAM ne fournissent pas seulement des résultats qualitatifs. Ils nous permettent de calculer des trajectoires quantitatives pour la meilleure taxe carbone et montrent comment ces trajectoires dépendent crucialement d’hypothèses à propos des paramètres : par exemple, la sensibilité de la température mondiale à la concentration de carbone dans l’atmosphère, la durée pendant laquelle celui-ci reste dans l’atmosphère et l’ampleur des dommages provoqués par le changement climatique. Une récente étude de Nordhaus offre une bonne illustration de la façon par laquelle les modèles IAM peuvent être utilisés pour analyser la politique. Il simule quatre politiques dans la dernière version de son modèle DICE en utilisant les meilleures estimations pour les paramètres du changement climatique :

GRAPHIQUE Emissions de CO2 (en gigatonnes par an) selon différents scénarii

William_Nordhaus__differents_scenarios_emissions_CO2_taxe_carbone_Stern.png

Dans le scénario n° 1, il n’y a pas de mesures de politique climatique de plus que celles déjà en place en 2015. Dans le scénario n° 2, les taxes carbone maximisent le bien-être mondial, selon des hypothèses économiques conventionnelles à propos de l’importance du bien-être des générations futures. Dans le scénario n° 3, les taxes carbone maximisent le bien-être mondial en donnant un plus grand poids au bien-être des générations futures que dans le scénario n° 2, comme le suggère The Economics of Climate Change: The Stern Review de 2007. Dans le scénario n° 4, les taxes carbone sont suffisamment élevées pour maintenir le réchauffement climatique en-deçà des 2,5°C tout en réduisant le coût en bien-être mondial.

Le graphique montre l’évolution des émissions de CO2 au cours du temps dans chacun de ces quatre scénarii. Les différentes trajectoires pour les taxes carbone signifient que les émissions (et donc l’ampleur du changement climatique) sont très différentes d’un scénario à l’autre. Dans le scénario n° 2, les taxes débutent à environ 30 dollars la tonne de CO2 et augmentent au cours du temps à peu près au même rythme que le PIB mondial. Dans les scénarii n° 3 et 4, qui simulent des réductions d’émissions plus fortes, les taxes sont six à huit fois plus importantes.

De grandes incertitudes. Dans les sciences naturelles et dans les sciences sociales, il y a des incertitudes à propos de plusieurs aspects du changement climatique. Par exemple, nous ne savons pas exactement à quel point le climat est sensible aux émissions de gaz à effet de serre ou quel est la probabilité que l’on atteigne un point tournant mondial au-delà duquel le climat échappe à tout contrôle. De même, nous ne savons pas tout à propos des dommages économiques et humains provoqués par le changement climatique et du coût de la décarbonisation.

Naturellement, les IAM développés par Nordhaus ne peuvent éliminer cette incertitude. Cependant, ses modèles peuvent analyser comment le prix approprié du carbone est affecté par différentes possibilités, par exemple une plus forte sensibilité du climat ou une plus forte probabilité d’un point tournant mondial dangereux à 2° C de réchauffement. (...) »

Académie royale des sciences de Suède, « Integrating nature and knowledge into economics », 8 octobre 2018. Traduit par Martin Anota

dimanche 7 octobre 2018

Les liens de la semaine



Croissance, fluctuations et crises

  • Croissance : après l'euphorie l'économie française au ralenti (La Tribune)
  • Dix ans après la crise financière, où en est la reprise ? (D'un champ l'autre)
  • Où voit-on une hystérésis du chômage ou de la productivité depuis la crise de 2008 et pourquoi ? (Patrick Artus)
  • La croissance est-elle sous-estimée ? (INSEE)
  • Vers une société post croissance ? (Dominique Méda)


Environnement et ressources naturelles

  • Pourquoi le rapport du Giec sur le changement climatique est si important (Libération)
  • Avec le changement climatique, une intensification des pluies extrêmes et des crues éclair ? (The Conversation)
  • Les chantiers urgents de François de Rugy (Alter éco)
  • Non, le nucléaire ne sauvera pas le climat ! (Alter éco)


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Démographie, migration


Finance

  • Dix ans après Lehman, le système financier est plus sûr (FMI)
  • 10 ans après la faillite de Lehman Brothers, le risque systémique a-t-il baissé ? (CEPII)
  • Une mauvaise lune se lève sur la planète financière (Project Syndicate)
  • Pédagogie des bulles financières. Il y a dix ans, Lehman Brothers (Christian Chavagneux)
  • Taxe Tobin : 40 ans et toujours pas majeure (Alter éco)


Finances publiques

  • Les vrais chiffres du budget 2019 (Alter éco)
  • Le choix de politique budgétaire de la France va être très difficile à faire (Patrick Artus)
  • CICE : des effets faibles sur l’activité économique, modérés sur l’emploi (OFCE)
  • Dette publique française à 100% du PIB (Philippe Waechter)
  • La question de la dette, une fois encore (Philippe Waechter)




Politique monétaire

  • La crédibilité des banques centrales, un atout en période de tensions (FMI)
  • La gouvernance des banques centrales : "un monde d’hommes ?" (Banque de France)
  • La Réserve Fédérale est quand même une banque centrale plus sérieuse que les autres (Patrick Artus)
  • Cibler le niveau des prix : la future politique conventionnelle de la Fed ? (Banque de France)


Commerce international

  • Le déficit commercial se creuse à nouveau (La Tribune)
  • L’Alena est mort, vive l’Alena ! (Le Monde)
  • Faut-il s’inquiéter de la guerre commerciale entre les Etats-Unis et la Chine ? (Patrick Artus)
  • Les importations de la Chine vont vraiment ralentir (Patrick Artus)
  • Les importations des Etats-Unis depuis la Chine résultent pourtant depuis 20 ans d’une demande des consommateurs et des distributeurs américains (Patrick Artus)


Finance internationale


Intégration européenne

  • Le budget "hors des clous" de l’Italie inquiète l’UE (Le Monde)
  • Budget italien : Bruxelles maintient la pression sur Rome (Le Monde)
  • Brexit : Juncker espère parvenir à un accord en novembre (La Tribune)
  • Le Brexit, un exercice d’équilibriste (Alter éco)
  • Target, l’outil qui sauva l’euro mais pourrait l’empoisonner si on ne le réforme pas (Télos)
  • Chocs asymétriques et asymétries structurelles (Patrick Artus)


Inégalités et redistribution

  • Un siècle d’inégalités de revenus : les super-riches regagnent le terrain perdu (Observatoire des inégalités)
  • "Exonération de taxe d’habitation pour tous" : quand justice fiscale rime avec inégalités… (Alter éco)
  • Un impôt juste : c’est possible ! (Alter éco)
  • Pauvreté : un plan cohérent, mais insuffisant (Denis Clerc)
  • Le financement de la dépendance, un enjeu majeur (Le Monde)
  • Réforme des retraites : simplifier, c’est complexe (The Conversation)


GRAPHIQUE Part des 1 % les plus riches dans le revenu national (en %)

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source : Observatoire des inégalités (2018)

Genre

  • "Les femmes ont vaincu la peur" (Mona Chollet)
  • Au FMI, à la Banque mondiale, à l’OCDE : les femmes prennent le pouvoir (Le Monde)


GRAPHIQUE Nombre d'hommes et de femmes parmi les récipiendaires du prix Nobel, selon la discipline

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source : The Economist (2018)

Travail, emploi, chômage

  • Sous pression, Amazon augmente son salaire minimal à 15 dollars (Le Monde)
  • Le chômage américain au plus bas depuis 1969 (Le Monde)
  • L’exonération partielle des cotisations sociales sur les heures supplémentaires : une mesure de pouvoir d’achat pour les actifs, une perte d’emplois pour l’économie (OFCE)
  • PME : la pénurie de main d'oeuvre qualifiée s'accentue (La Tribune)
  • France : y a-t-il un problème de coût du travail qualifié ? (Patrick Artus)
  • Pourquoi l’Allemagne ne crée-t-elle pas plus d’emplois que la France? (Patrick Artus)
  • La théorie du capital humain, c’est du baratin ! (Christian Chavagneux)


Zoom sur les emplois aidés


Politique

  • Démission de Gérard Collomb : un camouflet, un casse-tête (Le Monde)
  • Gérard Collomb, l’un des plus courts passages au ministère de l’intérieur (Le Monde)
  • Réforme de la Constitution : la "tyrannie" de la politique (Le Monde)
  • Pourquoi la Vème république favorise l’instabilité (Guillaume Duval)
  • Etats-Unis : après la confirmation de Kavanaugh, les républicains jubilent (Le Monde)


Populisme(s)





lire la précédente revue de presse

lundi 1 octobre 2018

L’avenir n’est plus ce qu’il était

« Lehman Brothers a fait faillite il y a deux ans et deux semaines ; mercredi prochain marque le dixième anniversaire de la promulgation du programme TARP, c’est-à-dire du renflouement. A l’occasion de cet anniversaire, il y a eu des milliers d’articles réfléchissant à la crise financière de 2008 et à ses effets. Beaucoup ont suggéré (avec raison) que les répercussions politiques continuent de façonner notre monde aujourd’hui. Mais très peu se sont focalisés sur les effets économiques à long terme.

(…) Même un rapide coup d’œil sur les données suggère que ces effets ont été énormes. Il est vrai que le chômage américain est désormais à un niveau inférieur à celui qu’il atteignait avant la crise ; même si on en a peu conscience, le chômage de la zone euro baisse, il n’est pas tout à fait revenu à son niveau d’avant-crise, mais il est bien inférieur à sa moyenne d’avant-crise. Mais dans ces deux, nous sommes revenus à une sorte de plein emploi à un niveau bien plus faible du PIB réel que les gens bien informés ne s’y attendaient avant que la crise éclate.

Bien sûr, je ne suis pas la première personne à faire cette remarque. Cela fait plusieurs années que Antonio Fatás et Larry Summers ne cessent de la marteler, tout comme Larry Ball. Mais il semble utile de rappeler à une plus grande audience que le futur n’est plus ce qu’il était, de spéculer un peu sur le comment et le pourquoi de cet assombrissement de l’avenir et de parler de ses implications pour la politique économique future.

1. De la Grande Récession à la Grande Insuffisance


Les économistes utilisent le terme de "production potentielle" pour désigner le montant maximal qu’une économie peut produire sans générer de tensions inflationnistes. Ce concept joue un rôle crucial pour la politique monétaire et un certain rôle pour la politique budgétaire également. Comme je vais l’expliquer en partie, les fondations théoriques de ce concept semblent aujourd’hui fragiles, à la lumière des événements que nous avons connus après la crise. Mais pour l’instant, notons juste que plusieurs institutions, notamment le CBO aux Etats-Unis et le FMI, ont régulièrement fourni des estimations de la production potentielle courante et des prévisions de la production potentielle future.

Pour être clair, il s’agit d’estimations tirées de modèles, pas des données observées. Certains pourraient penser que les modèles sont peut-être tous faux, que nous regardons une construction qui n’a rien à voir avec la réalité. Mais comme je l’ai dit, ces modèles sont importants pour la conduite de la politique économique. Donc, que trouvons-nous si nous comparons les prévisions de production potentielle réalisées avant la crise avec les estimations courantes ? Nous constatons une forte révision à la baisse des estimations des capacités économiques des deux côtés de l’Atlantique.

Le graphique 1 compare les prévisions du PIB réel potentiel américain sur dix ans que le CBO a réalisées en janvier 2008 avec celles qu’il propose aujourd’hui. La révision à la baisse de l’estimation est énorme : elle représente plus de 11 % en 2018. Pour le dire autrement, disons que l’économie américaine est bien en-deçà des anticipations d’avant-crise aujourd’hui qu’elle ne l’était au cœur de la Grande Récession, et ce même si nous avons connu une reprise depuis la crise.

GRAPHIQUE 1 Estimations du PIB potentiel des Etats-Unis

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source : CBO

Le graphique 2 montre des estimations comparables pour la zone euro, tirées d’Antonio Fatás. Nous voyons également une dégradation des anticipations de production potentielle, mais encore plus ample.

GRAPHIQUE 2 Estimations et prévisions du PIB et du PIB potentiel de la zone euro

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source : Antonio Fatás (2018)

Ce fort déclin du PIB par rapport à ce que nous nous attendions (…) est une grande histoire (appelons-la la "Grande Insuffisance") que l’on a tendance à négliger en nous focalisant sur les taux de croissance à court terme. Qu’est-ce qui pourrait l’expliquer ?

2. Trois récits


Un premier récit susceptible d’expliquer pourquoi la Grande Insuffisance a suivi la Grande Récession pourrait être le post hoc n’était pas propter hoc : le potentiel de l’économie est bien inférieur à ce que les gens il y a une décennie pensaient qu’il serait aujourd’hui, mais les causes de cette révision à la baisse de la croissance à long terme ont peut-être peu à voir avec la crise financière ; elles se sont juste produites à peu près au même moment. Les racines du ralentissement de la croissance s’expliquent peut-être par une déception technologique (il y a un nouvel iPhone, qui s’en soucie ?) ou un changement social désincitant une part croissante de la population à entrer dans la vie active (à cause des opioïdes ou des jeux vidéo, c’est au choix), c’est-à-dire des choses qui auraient lieu même s’il n’y avait pas eu de Grande Récession.

Cette histoire est en effet (même si ce n’est pas explicitement) le récit sous-jacent à la politique économique actuelle : la Fed et d’autres banques centrales, qui sont les vrais acteurs dans la politique macroéconomique dans les conditions actuelles, n’agissent pas comme si elles s’inquiétaient à l’idée qu’une future récession puisse déprimer l’économie, pas simplement à court terme, mais aussi de façon permanente. Les autorités budgétaires (…) prennent aussi la trajectoire future du potentiel économique comme donnée. (…)

Quelles sont les preuves empiriques qui vont à l’encontre de cette vue ? Les preuves les plus robustes, citées, d’une part, par Fatás et Summers et, d’autre part, par Ball, est que la taille de la Grande Insuffisance varie fortement d’un pays à l’autre et que les pays qui ont connu les plus fortes révisions à la baisse des estimations de leur potentiel économique sont précisément les pays qui ont connu les plus fortes contractions de l’activité lors de la crise économique. En effet, il y a une forte corrélation entre le déclin de la production lors de la crise et la chute du PIB potentiel à long terme.

Le graphique 3 montre le cas le plus extrême, celui de la Grèce, en comparant le PIB courant et le PIB potentiel tel qu’il est estimé par le FMI. Comme chacun le sait, la Grèce a connu une forte contraction de son activité que l’on peut qualifier de dépression. Selon le FMI, cependant, environ la moitié de cette contraction résulte d’un déclin des capacités productives, plutôt que d’une moindre utilisation de celles-ci.

GRAPHIQUE 3 PIB observé et estimations du PIB potentiel de la Grèce (en indices, avec comme base 100 le PIB de 2007)

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source : FMI

Et même cela sous-estime la variation des prévisions, parce que ce n’est pas seulement l’avenir qui a changé, mais également le passé. Dans le graphique 3, il est suggéré que la Grèce a eu une économie en forte surchauffe, opérant au-dessus des niveaux soutenables, en 2007 et en 2008. Mais peu de gens ne le pensaient à l’époque. En fait, les propres estimations du FMI au début de l’année 2008 étaient qu’en 2007 la Grèce opérait seulement 2,5 % au-dessus de son potentiel, alors qu’il pense aujourd’hui qu’elle opérait cette année-là 10,7 % au-dessus de son potentiel.

Que se passe-t-il ? La méthode du FMI pour calculer le PIB potentiel interprète fondamentalement toute contraction soutenue de l’activité comme un déclin de la production potentielle (…) et cette interprétation du déclin amène à revoir les prévisions du potentiel futur et à réinterpréter le passé : s’il conclut que la production potentielle en 2010 était vraiment faible, le FMI révise aussi à la baisse ses estimations du potentiel au cours des années précédent l’année 2010. Ce qui m’amène à une deuxième explication possible de la Grande Insuffisance : peut-être qu’elle n’existe seulement que dans l’esprit et les modèles des responsables de la politique économique (ou de leurs experts techniques) et qu’elle n’est pas réelle. Autrement dit, la croyance que notre potentiel économique ait chuté bien en-deçà des anticipations passées ne correspond pas à une affection touchant notre économie, mais reflète plutôt l’hypochondrie des décideurs de la politique économique.

Après tout, comment cette production potentielle est-elle calculée ? Les détails sont complexes, mais fondamentalement de tels calculs dépendent de l’une des théories suivantes : l’idée que les récessions et expansions sont toujours de courte durée et/ou l’idée que l’inflation est un processus "accélérationniste".

Supposons, tout d’abord, que vous commenciez avec l’hypothèse que les écarts du PIB par rapport au PIB potentiel tendent à s’éliminer en quelques années, l’économie connaissant une expansion après les récessions ou connaissant une stagnation ou une contraction après les booms. Dans ce cas, vous croyez que la différence moyenne entre le PIB et le PIB potentiel est approximativement nulle à long terme, ce qui signifie que vous pouvez avoir une estimation du PIB potentiel en observant le seul PIB et en appliquant une certaine méthode statistique vous permettant de lisser les fluctuations.

Supposons maintenant que vous croyez (comme beaucoup d’économistes orthodoxes il n’y a pas si longtemps) en une certaine version de l’hypothèse du "taux naturel" de Milton Friedman. Selon cette dernière, une économie produisant au-delà de son potentiel va connaître non seulement de l’inflation, mais une inflation croissante, tandis qu’une économie durablement sous son potentiel connaître de la désinflation, le taux d’inflation chutant continûment, puis une déflation de plus en plus rapide. Si cette hypothèse est correcte, vous pouvez en déduire que nous pouvons nous situer par rapport au potentiel en observant comment se comporte l’inflation : si elle est stable, l’économie produit aux environs de son potentiel.

A la lumière des événements postérieurs à 2008, il est clair que ces deux théories sont fausses. Lorsque les taux d’intérêt arrivent à zéro, il est loin d’être clair pourquoi et comment l’économie va renouer avec la reprise, puisque l’outil habituellement utilisé pour sortir l’économie d’une récession (la banque centrale réduit ses taux directeurs, stimulant par là la demande globale) n’est plus disponible. De plus, grâce en partie à la réticence des travailleurs à voir leurs salaires baisser, même lorsque le chômage est élevé, même les économies les plus déprimées semblent connaître au pire une faible inflation, non une déflation croissante.

Etant donné ces réalités, considérons la façon par laquelle les estimations de la production potentielle vont réagir si une économie souffre d’un fort déclin de la demande globale qui persiste pendant plusieurs années. Parce que l’économie reste déprimée pendant un long moment, les méthodes statistiques qui ne prennent pas en compte cette possibilité vont interpréter à tort une contraction soutenue comme une chute du PIB potentiel. Parce que l’inflation, même si elle décline au début d’une récession, reste stable après, les modèles qui cherchent à déduire le niveau de la production potentielle des variations de l’inflation vont aussi en conclure à tort que l’économie opère près de son potentiel.

Donc, est-ce que la Grande Insuffisance n’existe que dans l’esprit des décideurs de la politique économique ou les capacités ne sont-elles pas plutôt très loin d’être pleinement utilisées ? C’est une possibilité qu’il est utile de considérer. Et je pense que lorsque cela touche à la Grèce en particulier, le fort déclin de la production potentielle estimée est exagéré. Je ne crois pas simplement qu’après une baisse de 25 % du PIB réel (…) et avec un taux de chômage de 25 % la Grèce opère seulement 2 % en-deçà de son potentiel (l’estimation du FMI).

Mais c’est moins clair concernant les Etats-Unis ou la zone euro dans son ensemble. La version simple de l’hypothèse de l’hypochondrie serait que les autorités interprètent mal le chômage élevé en considérant qu’il s’agit d’un problème structurel et non un problème du côté de la demande globale. Mais à ce point, ni les Etats-Unis, ni la zone euro n’ont un chômage élevé au regard des normes historiques. Tout le monde connaît l’histoire des Etats-Unis : le graphique 4 montre le taux de chômage de la zone euro qui est certes plus élevé par rapport au taux de chômage américain, mais qui est toutefois faible par rapport à ses valeurs passées.

GRAPHIQUE 4 Taux de chômage de la zone euro (en %)

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source : FRED

Il est vrai que beaucoup affirment que le taux de chômage est désormais un bien mauvais indicateur pour juger du mou sur le marché du travail, que ce dernier n’est pas amélioré autant que ne le suggèrent les mesures standards. Mais comme le graphique 5 le montre, même des indicateurs plus larges comme le taux d’activité des adultes de 25 à 54 ans se sont améliorés et ils suivaient une tendance baissière avant même qu’éclate la crise. Donc même l’histoire du "chômage dissimulé" n’explique pas l’importance de la Grande Insuffisance : elle ne suffit pas pour rendre compatible ce que vous voyons avec l’idée qu’il y a une forte insuffisance du côté de la demande globale.

GRAPHIQUE 5 Taux d'activité des 25-54 ans aux Etats-Unis (en %)

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source : FRED

Ce qui nous amène au troisième récit, celui selon lequel la Grande Récession elle-même a endommagé la production potentielle, notamment en réduisant la productivité.

L’idée que les récessions sont susceptibles de provoquer des effets d’"hystérèse", en réduisant de façon permanente ou quasi-permanente les capacités de l’économie, est avancée au moins depuis le fameux article qu’Olivier Blanchard et Larry Summers ont publié en 1986. Blanchard et Summers se focalisaient sur le chômage : ils pensaient que les récessions en Europe avaient augmenté de façon permanente le niveau du taux de chômage qui est compatible avec une inflation stable (le NAIRU). Mais vous pouvez trouver bien d’autres raisons amenant à penser qu’une forte récession est susceptible de dégrader les perspectives de long terme, par exemple en déprimant l’investissement des entreprises, notamment les dépenses en recherche-développement.

Si cela semble un peu vague, c’est parce que ça l’est. Fatás, Summers et d’autres affirment qu’il y a eu de profonds effets d’hystérèse et mon instinct m’amène à être d’accord avec eux ; mais je ne connais pas de travaux qui précisent les canaux via lesquels cela s’est produit. Nous avons réellement besoin d’économistes pour réaliser ce travail, parce que si l’hystérèse est réelle, si la Grande Récession a provoqué la Grande Insuffisance, cela a de profondes implications pour l’avenir.

3. Pourquoi la Grande Insuffisance importe


Personne ne veut que se répète la Grande Récession, ce qui est justifie de poursuivre des politiques qui réduisent la probabilité que survienne une nouvelle crise financière et qui accroissent notre capacité à gérer une crise si l’économie en subit une. Donc, il faut resserrer la réglementation financière, étendre la capacité à sauver les institutions financières en difficultés (à les sauver sans renflouer les actionnaires et les dirigeants), et ainsi de suite. Certains d’entre nous ont aussi appelé à un relèvement de la cible d’inflation que suivent les banques centrales, ce qui laisserait davantage de marge de manœuvre pour réduire les taux d’intérêt réels lorsque la prochaine récession éclatera.

Si la Grande Récession a réellement provoqué la Grande Insuffisance, l’urgence de telles mesures est bien plus grande. En utilisant les mesures conventionnelles, la Grande Récession et la faible reprise qui a persisté pendant plusieurs années après ont coûté à l’économie américaine l’équivalent de 15 % de son PIB. Si le déclin des perspectives économiques à long terme a aussi été provoqué par la récession, ce coût augmente pour atteindre un montant plus important, peut-être 70 % du PIB et peut-être davantage plus tard.

Au-delà de cela, comme Fatás et d’autres l’ont affirmé, un lien entre la faiblesse économique à court terme et les perspectives à long terme fait une grosse différence lorsqu’il s’agit d’évaluer les politiques en réponse à la crise. Si la politique monétaire n’a plus de munitions, il devient plus impérieux d’utiliser la relance budgétaire. Et les arguments contre les plans d’austérité que plusieurs pays ont adopté lorsque les taux d’intérêts étaient proches de zéro et que le chômage était très élevé deviennent encore moins attaquables.

En fait, comme Fatás le dit, une mentalité austéritaire risque de créer un "cercle vicieux", dans lequel la contraction budgétaire dégrade les perspectives économiques, aggravant la situation des finances publiques, menant à une nouvelle consolidation budgétaire. La Grèce a fortement réduit ses dépenses, avec un coût social énorme, mais elle n’a été récompensée (du moins selon les estimations officielles) que par un fort déclin de ses perspectives futures, si bien que ses perspectives en matière de dette ne semblent pas vraiment meilleures qu’avant l’austérité.

Donc la Grande Insuffisance (l’ombre qui plane à long terme sur l’économie et qui semble apparemment projetée par la Grande Récession) est une question importante. Elle mérite plus d’attention : nous ne devrions pas nous focaliser seulement sur les quelques mois d’effondrement du crédit qui ont suivi la chute de Lehman. »

Paul Krugman, « The economic future isn’t what it used to be », 30 septembre 2018. Traduit par Martin Anota

dimanche 30 septembre 2018

Les liens de la semaine

Croissance

  • Ce qui se cache derrière le boom américain et le ralentissement français (Alter éco)
  • Les instituts économiques allemands abaissent leurs prévisions de croissance (Le Monde)


Environnement et ressources naturelles

  • Lacs, rivières, marais et mangroves disparaissent à grande vitesse (Le Monde)
  • Economie du changement climatique et théorie des jeux (Le Monde)


Finance

  • Elon Musk forcé de démissionner du poste de président du conseil d’administration de Tesla (Le Monde)
  • Régulation bancaire : le verre à moitié plein (Olivier Pastré)
  • Le boom des bénéfices justifie-t-il celui des cours boursiers américains ? (Robert Shiller)
  • Les rachats d’actions aux Etats-Unis sont inquiétants (Patrick Artus)


Politique monétaire

  • La Fed relève ses taux d’un quart de point (Le Monde)
  • Normalisation des politiques monétaires : même aux Etats-Unis il est trop tard (Patrick Artus)
  • Environnement international et politique monétaire américaine : une analyse textuelle (Banque de France)


Zoom sur le Budget 2019

  • Budget 2019 : le gouvernement dans l'impasse (La Tribune)
  • Présentation du budget 2019 : qui sont les gagnants et les perdants ? (Le Monde)
  • Les "6 milliards de baisses d’impôts" du budget 2019, mirage ou réalité ? (Le Monde)
  • Dépenses publiques : la politique du ciseau (Guillaume Duval)
  • La prospérité des "derniers de cordée" n'est pas au coin de la rue ! (La Tribune)


GRAPHIQUE Dette publique française (en % du PIB)

source : INSEE (2018)

Dette publique

  • Le cercle vicieux de l’austérité (Alter éco)
  • L’alerte du Haut Conseil des finances publiques sur le déficit structurel (Le Monde)
  • Italie – Comprendre le risque de l’annonce sur le budget en sept points (Philippe Waechter)
  • Ne plus s'inquiéter de la dette publique ? (Jean-Marc Vittori)


Autour de la politique économique américaine

  • Du manque d’acuité rétrospective (Larry Summers)
  • Trump va tenter de "surchauffer" l’économie américaine : quels effets ? (Patrick Artus)
  • Y a-t-il des économistes à la Maison-Blanche ? (Michel Husson)
  • Les déficits jumeaux des Etats-Unis se financent facilement tant que le risque émergent est élevé (Patrick Artus)


Réformes en France


Economie internationale


Intégration européenne

  • Le Brexit a coûté au Royaume-Uni 500 millions de livres par semaine (La Tribune)
  • Brexit : sauver les Britanniques d’eux-mêmes (Télos)
  • Que va devenir la zone euro ? (Patrick Artus)
  • Pourquoi il faut absolument rétablir la mobilité des capitaux entre les pays de la zone euro (Patrick Artus)


GRAPHIQUE Part du revenu des 10 % les plus riches en France et aux Etats-Unis (en %)

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source : Piketty et alii (2018)

Inégalités


GRAPHIQUE Taxes payées en fonction du revenu avant impôt en France en 2018 (en %)

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source : Piketty et alii (2018)

Zoom sur les retraites


Travail, emploi, chômage


Politique

  • La popularité de Macron se dégrade à nouveau (La Tribune)
  • Les jours les plus sombres de Trump (Project Syndicate)
  • Laurent Wauquiez, les Républicains et Viktor Orbán (Télos)
  • En Allemagne, une scène politique de plus en plus éparpillée (The Conversation)
  • En Allemagne, la résistible ascension de l’extrême droite (The Conversation)
  • Vous avez dit philanthropie ? Face à la privatisation de la démocratie, il est urgent d’ouvrir les yeux (Julie Cagé)





lire la précédente revue de presse

lire le sociorama de Xavier Molénat

mardi 25 septembre 2018

Le communisme chinois, un communisme hayékien

« Vous pensez qu’il y a une contradiction dans les termes, un paradoxe. Vous vous trompez : nous avons l’habitude de réfléchir avec des catégories pures, alors que la vie est bien plus complexe ; et les paradoxes existent dans la vie réelle. La Chine est en effet un pays de communisme hayékien.

Nul autre endroit au monde ne célèbre autant la richesse et le succès matériel que la Chine. Peut-être que cela a été stimulé par le quarantième anniversaire de l’ouverture qui sera célébré cette année, mais plus fondamentalement, je pense que c’est stimulé par le plus grand succès en matière de développement économique que l’histoire ait connu. Les riches entrepreneurs sont célébrés dans les journaux, à la télévision, dans les conférences. Leur richesse et leurs récits d’ascension sociale sont considérés comme des exemples par tous. Ayn Rand se sentirait chez elle dans cet environnement. Tout comme Hayek : un montant incroyable d’énergie et de découverte a été libéré par les changements qui ont transformé la vie de 1,4 milliard de personnes, c’est-à-dire deux fois plus que les populations de la vieille Union européenne à 15 et des Etats-Unis réunies. Les gens ont découvert une information économique qui était jusqu’alors inaccessible ou inconnu, organisé de façon schumpétérienne de nouvelles combinaisons de capital et de travail et créé de la richesse à une échelle presque inimaginable (certainement inimaginable pour ceux qui allèrent en Chine en 1978).

A un grand banquet à Pékin, on nous a présenté les histoires de première main de cinq capitalistes chinois qui sont partis de zéro (zilch ! nada !) dans les années quatre-vingt et qui sont aujourd’hui milliardaires (en dollars). L’un d’entre eux a passé des années dans la campagne durant la Révolution culturelle, un autre a été mis en prison pendant sept ans pour "spéculation", le troisième a fait son "apprentissage" du capitalisme, comme il le dit candidement, en escroquant des gens en Asie de l’Est ("Après, j’ai appris que si je voulais vraiment devenir riche, je ne devais pas frauder ; la fraude est pour les perdants"). Hayek aurait écouté ces récits, probablement fasciné. Et il aurait aimé lire dans le Financial Times comme on peut le faire aujourd’hui que la société marxiste à l’Université de Pékin a été démantelée en raison de son soutien pour des travailleurs en grève dans la zone économique spéciale de Shenzhen.

Mais il y a un point où Hayek s’est trompé. Ces réussites personnelles (et sociétales) incroyables ont été réalisées sous le règne d’un parti unique, le Parti communiste de Chine. La célébration de la richesse est naturelle chez les marxistes. Le développement, l’extension de l’éducation, l’égalité de genre, l’urbanisation et une croissance plus rapide que dans le capitalisme étaient des arguments (et des sources de légitimité) pour les révolutions communistes lorsqu’elles éclatèrent dans le monde en développement. Lénine l’a dit ; Trotski l’a confirmé en observant l’industrialisation à grande échelle ; Staline l’a mis en œuvre : "Nous avons entre cinquante ans et un siècle de retard par rapport aux pays développés. Nous devons refermer cet écart en dix ans. Soit nous y parvenons, soit nous serons écrasés".

Je me souviens (à l’époque où j’étais étudiant en Yougoslavie) comment je parcourais les journaux en quête d’indicateurs de croissance industrielle. Puisque la Yougoslavie était parmi les économies ayant la plus forte croissance au monde, j’étais profondément déçu lorsque le taux de croissance mensuel (annualisé) tombait sous les dix pourcents. Je pensais que dix pourcents était un rythme de croissance normal pour les économies communistes : pourquoi se dire communiste si l’on ne s’inquiète pas de voir la croissance dépasser celle des pays capitalistes ?

Donc, il est naturel que les communistes célèbrent la croissance (de nouvelles routes, de nouveaux trains super rapides, de nouveaux complexes immobiliers, de nouvelles avenues bien éclairées et écoles). Ce n’est pas moins naturel que chez les entrepreneurs hayékiens. (…) La différence est que les hayékiens célèbrent le succès privé, qui contribue d’ailleurs selon eux à faire avancer la société ; dans le communisme, le succès est supposé être socialisé.

Ce n’est pas ce qui s’est passé. Les efforts collectivistes ont marché pendent une ou deux décennies, mais finalement la croissance s’est essoufflée et les efforts ont marqué le pas. Le cynisme a régné en maître. La Chine et Deng Xiaoping sont tombés sur (…) une combinaison où le Parti communiste continuerait de régner, mais où une pleine liberté d’action (…) serait donnée aux capitalistes. Ces derniers travailleraient, s’enrichiraient, enrichiraient bien d’autres personnes au cours du processus, mais les rênes du pouvoir politique resteraient fermement dans les mains du parti communiste. Les capitalistes fourniraient le moteur et le carburant, mais le parti tiendrait le volant.

Les choses auraient-elles été meilleures si le pouvoir politique avait aussi été entre les mains des capitalistes ? J’en doute. Ils auraient pu l’utiliser pour recréer le gouvernement Nanjing des années trente, un gouvernement vénal, faible et incompétent. Ils n’auraient pas travaillé dur, ils auraient utilisé le pouvoir politique pour maintenir leurs privilèges économiques. C’est l’un des problèmes clés que rencontre le capitalisme américain aujourd’hui : les riches contrôlent de plus en plus le processus politique, ce qui détourne les incitations économiques de la production et la concurrence au profit de la création et la préservation de monopoles. Cela aurait été pire en Chine. C’est précisément parce que la sphère politique était largement isolée de la sphère économique que les capitalistes ont pu se focaliser sur la production et rester éloignés de la politique (autant que possible, parce que le parti est exposé à une corruption croissante).

Comment la Chine est-elle arrivée à cette combinaison ? Il peut y avoir plusieurs raisons, notamment la tradition millénaire de gestion par des bureaucraties impériales, l’alliance historique (…) entre le parti communiste et le Kuomintang de Sun Yat-sen (une alliance comme on n’en a jamais vu dans le reste du monde communiste). On peut se demander si cela aurait pu se produire ailleurs. Peut-être. La Nouvelle politique économique de Lénine n’était pas très différente des politiques chinoises des années quatre-vingt. Mais Lénine voyait dans la NEP une concession temporaire aux capitalistes, parce qu’il croyait que le socialisme était plus progressif et donc générait "scientifiquement" plus de croissance. Peut-être n’est-ce que les échecs du Grande Bond en avant et le chaos de la Révolution culturelle qui ont (…) convaincu Deng et d’autres que l’initiative privée était plus "progressive" que la planification sociale et les entreprises publiques. Lénine a pu ne pas voir cela. C’était trop tôt.

Je me demande ce que Staline aurait pensé de la Chine. Il aurait probablement été ravi de voir son nom continuer d’être inscrit dans le panthéon officiel. (Dans une grande librairie à Pékin, les premières rangées de livres sont des traductions de classiques du marxisme, notamment des livres de Marx, d’Engels, de Lénine et de Staline. Peu de gens les regardent. Les rangées suivantes qui présentent des livres sur la gestion de patrimoine, l’économie de la finance, les investissements boursiers, etc., sont bien plus populaires.) Staline aurait été impressionné par la croissance chinoise, par l’énorme pouvoir de l’Etat et du pays (ce n’est plus un pays auquel il aurait pu envoyer ses conseillers pour l’aider technologiquement), par la capacité du parti à contrôler la population de façon très sophistiquée et en toute discrétion.

Staline aurait aimé le succès économique et le pouvoir militaire qui vient avec, mais il aurait probablement été choqué par la richesse privée. Il est difficile de le voir coexister avec Jack Ma. Hayek aurait eu la réaction inverse : il aurait été ravi de voir ses idées à propos de l’ordre spontané du marché être vérifiées de façon véhémente, mais il n’aurait pas réussi à comprendre que cela n'était possible que sous le règne du parti communiste.

Personne ne serait resté indifférent face au plus grand succès économique de tous les temps. Et personne ne l’aurait pleinement compris. »

Branko Milanovic, « Hayekian communism », in globalinequality (blog), 24 septembre 2018. Traduit par Martin Anota

dimanche 23 septembre 2018

Les liens de la semaine

Croissance, fluctuations et crises

  • Croissance : l'OCDE revoit à la baisse ses prévisions de croissance (La Tribune)
  • Qu’est-ce qui plombe le pouvoir d’achat ? (Alter éco)
  • Pays de l’OCDE : rien aujourd’hui ne ressemble aux fins de période d’expansion du passé (Patrick Artus)
  • Est-ce la croissance qui converge vers la croissance potentielle ou la croissance potentielle qui converge vers la croissance ? (Patrick Artus)
  • Le ralentissement de la productivité mondiale (Michel Husson)
  • Un modèle économique japonais efficace (Project Syndicate)


GRAPHIQUE Le PIB français et ses composantes

source : INSEE (2018)

Inflation

  • Venezuela : l’inéluctable échec des mesures contre l’hyperinflation (The Conversation)
  • L’inflation de la zone euro pourrait ne jamais revenir “de manière durable à un niveau inférieur à 2% mais proche de 2%” (Patrick Artus)


Concurrence

  • Le low cost, un formidable aiguillon de concurrence sur les marchés (Emmanuel Combe)
  • Abus de position dominante : après Google, Margrethe Vestager attaque Amazon (La Tribune)
  • Pratiques anticoncurrentielles : l’Union européenne ouvre une enquête contre BMW, Daimler et Volkswagen (Le Monde)


Finance

  • Après-Lehman : deux leçons apprises, une leçon perdue (Jean-Marc Vittori)
  • Un meilleur sauvetage était possible (Project Syndicate)
  • Le système financier est-il plus sécurisé qu’en 2008 ? (The Conversation)
  • Banques : les créances douteuses restent un problème en zone euro (La Tribune)
  • Capacité de financement des entreprises en légère hausse depuis 10 ans (Banque de France)
  • Les Etats-Unis nous montrent clairement aujourd’hui ce qui se passe quand les "capitalistes financiers" prennent le pouvoir (Patrick Artus)


Politique monétaire

  • La faible efficacité de la politique monétaire de la zone euro (Patrick Artus)
  • Voit-on une raison pour laquelle la BCE devrait monter ses taux d’intérêt ? (Patrick Artus)
  • La question cruciale pour les Banques Centrales (Patrick Artus)
  • Crises financières et avenir du multilatéralisme. Le FMI contre les Banques centrales ? (La Vie des idées)


Politique économique


Fiscalité

  • Fraude fiscale : qu’est-ce que le "verrou de Bercy" ? (Le Monde)
  • Le verrou de Bercy remis en cause (Christian Chavagneux)
  • Budget 2019 : quels sont les coups de rabot prévus par le gouvernement ? (La Tribune)
  • Quel impact direct des mesures socio-fiscales sur le pouvoir d’achat en 2019 ? (OFCE)
  • France : quels choix budgétaires possibles ? (Patrick Artus)


Commerce international

  • Trump annonce de nouvelles taxes douanières, la Chine riposte (Le Monde)
  • Les conseillers commerciaux de Donald Trump tirent à hue et à dia (Le Monde)
  • Etats-Unis-Chine : les vraies raisons d’une tempête commerciale (Xavier Timbeau)
  • Le système commercial mondial pourrait s’effondrer (Project Syndicate)
  • Globalisation et transfert de la pauvreté des pays émergents vers les pays de l’OCDE (Patrick Artus)
  • La globalisation entraîne-t-elle la baisse du taux d’imposition, la baisse de la base fiscale et une réduction des politiques redistributives ? (Patrick Artus)


Finance internationale

  • Le privilège (fiscal) exorbitant des Etats-Unis (Alter éco)
  • L’hypertrophie des paradis fiscaux dans les profits des multinationales (CEPII)
  • Ne pas se laisser impressionner par l’appréciation à court terme du dollar (Patrick Artus)
  • Y a-t-il des pays qui manipulent leur taux de change ? (Patrick Artus)
  • L’euro n’est plus une monnaie de réserve que pour les pays du cœur de la zone euro (Patrick Artus)


Intégration européenne

  • Brexit : l’art du 'deal' (Le Monde)
  • Les difficultés économiques donc politiques ne sont pas terminées dans la zone euro (Patrick Artus)


Inégalités et justice sociale

  • Plus de la moitié des plus pauvres dans le monde vivent désormais en Afrique (Le Monde)
  • Le sort difficile des seniors sans emploi ni pension de retraite (Le Monde)
  • Face à la pauvreté, passer de la parole aux actes (Le Monde)
  • L’ascenseur social dès le rez-de-chaussée (Pierre-Yves Geoffard)
  • Se méfier des fausses bonnes idées dans la lutte contre la pauvreté (Denis Clerc)
  • État providence du 21e siècle: des "trois U" aux "trois P" (Julien Damon)


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source : The Economist (2018), d'après les données de la Banque mondiale

Education


"Je traverse la rue, je vous en trouve"


Travail, emploi, chômage

  • Assurance-chômage : le gouvernement veut plus de 3 milliards d’économies sur trois ans (Le Monde)
  • Non, il n’y a pas de "pics de contrats aidés" juste avant les élections (Le Monde)
  • Dialogue social: entre Macron et les salariés, un profond décalage? (Télos)
  • Le travail du dimanche, un choix de société (Centre d'observation de la société)
  • France: taux d’emploi faible, taux de chômage structurel élevé, que faire ? (Patrick Artus)
  • L'automatisation peut creuser les inégalités territoriales (La Tribune)
  • "Un tiers des gens vous disent que leur emploi ne devrait même pas exister" (David Graeber)


Politique

  • Gérard Collomb, Monsieur sans-gêne (Le Monde)
  • Affaire Bygmalion : la décision sur l’appel de Nicolas Sarkozy reportée (Le Monde)
  • "La démocratie ne doit plus être à vendre" (Julie Cagé)
  • Donald Trump, en difficulté, pour la première fois (The Conversation)
  • Jeremy Corbyn, l’antisémitisme et les médias britanniques (The Conversation)





lire la précédente revue de presse

samedi 22 septembre 2018

La Grande Modération est-elle de retour ?

« La "Grande Modération" est un terme qui a été utilisé pour désigner la réduction de la volatilité du cycle d’affaires que l’on a pu observer dans plusieurs pays développés. Elle a débuté au milieu des années quatre-vingt et elle coïncida avec la période de temps où l’inflation est revenue à un faible niveau (elle est restée faible et stable depuis lors).

Il y a un débat à propos des causes de la Grande Modération. Certains estiment que les banques centrales ont joué un rôle crucial derrière ce phénomène, tandis que d’autres pensent que c’est avant tout dû à la chance. Certains considèrent que la crise qui a éclaté à la fin de l’année 2007 a mis un terme à ce phénomène et qu’elle a validé les théories qui expliquaient principalement celui-ci par la chance. La récession sévère et prolongée qui a débuté en 2007 a remis en question l’idée que les cycles d’affaires soient devenus moins volatiles.

Mais en regardant la volatilité à partir de notre point de vue, c’est-à-dire l’année 2018, il apparaît que la "Grande Modération" pourrait être encore d’actualité, du moins pour l’économie américaine. J’ai calculé ci-dessous la volatilité sur cinq ans de la croissance du PIB américain (en utilisant des données trimestrielles, les taux de croissance calculés relativement à l’année précédente).

GRAPHIQUE 1 Ecart-type sur cinq ans de la croissance du PIB réel des Etats-Unis

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Les données parlent d’elles-mêmes. Il y a une réduction marquée de la volatilité au milieu des années quatre-vingt qui a persisté jusqu’à 2007. Ensuite, il y a une hausse manifeste de la volatilité, en raison de la Grande Récession. Mais au cours des dernières années, la volatilité a diminué pour atteindre ses plus faibles niveaux. C’est la conséquence d’une croissance du PIB très stable et du fait que l’économie américaine connaisse la deuxième plus longue expansion de son histoire. (Il faudrait qu'elle dure encore au moins pendant 10 mois pour qu’elle devienne la plus longue.)

Ce qui est intéressant, c’est qu’en regardant l’ensemble de la période allant de 1985 jusqu’à aujourd’hui, on constate que le PIB est resté moins volatile qu’au cours des décennies précédentes, et ce malgré l’accroissement de la volatilité suite à la crise financière mondiale. La Grande Modération semble bien vivante dans les données américaines.

GRAPHIQUE 2 Ecart-type sur cinq ans de la croissance du PIB réel de la France

Antonio_Fatas__Ecart-type_sur_cinq_ans_croissance_PIB_France.png

Et voici la même analyse mais en utilisant cette fois-ci les données françaises. Il y a un schéma similaire, même si les données commencent plus tard, lorsque la volatilité était faible, si bien que ce sont les années soixante-dix qui semblent être exceptionnelles, cette décennie ayant été marquée par une plus forte volatilité qu’à toute autre période. Et l’accroissement de la volatilité après 2007 est plus forte, en partie parce que la zone euro a basculé dans une seconde récession autour de 2012. »

Antonio Fatás, « Is the Great Moderation back », in Antonio Fatás on the Global Economy (blog), 10 septembre 2018. Traduit par Martin Anota



aller plus loin…

« Et si la Grande Modération ne s’était jamais achevée ? »

« Minsky avait raison : la faible volatilité alimente l’instabilité financière »

dimanche 16 septembre 2018

Les liens de la semaine



Croissance, fluctuations et crises

  • Les ingrédients d’une récession et crise financière d’ici 2020 (Nouriel Roubini)
  • Honnêtement, tout cela peut se terminer en récession mondiale (Patrick Artus)
  • Croissance : la Banque de France baisse encore ses prévisions (La Tribune)
  • Zone euro : ce qui a soutenu la croissance est derrière nous (Patrick Artus)
  • Que se passe-t-il si la croissance de la Chine ralentit vraiment ? (Patrick Artus)


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source : The Economist (2018), d'après Steve Hanke et Nicholas Krus

Démographie, migration


Environnement et ressources naturelles

  • Pollution plastique : retour sur une prise de conscience (The Conversation)
  • L’inaction en matière climatique : nouvelle cause de mal-être individuel et de défiance sociale ? (The Conversation)
  • Le changement climatique risque d’accroître le nombre de suicides (The Conversation)
  • L’empreinte des documents confidentiels du réchauffement climatique (Project Syndicate)


Il y a dix ans : Lehman Brothers

  • Cinq questions (pas si) bêtes sur la chute de Lehman Brothers (Le Monde)
  • Grandeur et décadence de Lehman Brothers (Le Monde)
  • Anatomie d’une crise financière (Christian Chavagneux)
  • "Le présage d’une apocalypse différée plane sur notre monde économique" (Adam Tooze)
  • L’impact économique des chocs financiers : le principe du tout-ou-rien (Banque de France)


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La finance, dix ans après Lehman Brothers


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Politique monétaire

  • La BCE abaisse (un peu) les prévisions de croissance de la zone euro (La Tribune)
  • Pour surmonter le Brexit, le superbanquier Mark Carney maintenu à la tête de la Banque d'Angleterre (La Tribune)
  • Le bilan de l’indépendance des Banques Centrales est-il positif ? (Patrick Artus)


Politique économique

  • Politique économique : deux tiers des Français désapprouvent Macron (La Tribune)
  • La zone euro a très mal géré les politiques contracycliques (Patrick Artus)
  • Qui crée vraiment de la valeur dans une économie ? (Project Syndicate)


Commerce international

  • Les accords commerciaux peuvent-ils faire progresser le droit du travail ? (Dani Rodrik)
  • Le vrai problème du libre-échange (Project Syndicate)
  • Voit-on un lien fort entre la globalisation, l’emploi industriel, les inégalités ? (Patrick Artus)
  • Les nouvelles coordonnées de la mondialisation (Michel Husson)


Déséquilibres des balances courantes

  • Il faut qu’il y ait des déséquilibres des balances courantes (Patrick Artus)
  • Il est normal que les pays émergents aient des déficits extérieurs : il faut simplement que ces déficits soient financés correctement (Patrick Artus)
  • Rien ne peut justifier que les Etats-Unis aient un déficit extérieur structurel (Patrick Artus)
  • La différence centrale aujourd’hui entre les pays émergents ayant des excédents extérieurs et les pays émergents ayant des déficits extérieurs (Patrick Artus)


Finance internationale

  • Les revenus des multinationales dans les paradis fiscaux (CEPII)
  • Y a-t-il un effet d’éviction des IDE sur l’investissement local ? (Banque de France)
  • L’analyse par le triangle d’incompatibilité est-elle encore valable ? (Patrick Artus)
  • Est-ce que des réserves de change très élevées protègent les pays émergents contre les crises ? (Patrick Artus)
  • Quelle est la meilleure politique pour les pays émergents à déficit extérieur lorsque leur taux de change se déprécie ? (Patrick Artus)
  • Chine : impossible de sortir de répression financière (Patrick Artus)


Intégration européenne

  • Jean-Claude Juncker prône une Europe "ouverte mais pas offerte" (Le Monde)
  • Le premier ministre hongrois Viktor Orban lâché par ses alliés européens (Le Monde)
  • Brexit : voies sans issue ? (OFCE)
  • Zone euro : des économistes prônent un assouplissement des règles budgétaires (La Tribune)
  • La France se rapproche-t-elle ou s’éloigne-t-elle des autres pays du cœur de la zone euro ? (Patrick Artus)
  • Quelle histoire pour l’Europe ? (La Vie des idées)


Inégalités


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Redistribution

  • Que faut-il attendre d’un plan pauvreté ? (Denis Clerc)
  • Plan pauvreté : "On retrouve chez Macron cette tendance à demander beaucoup à ceux qui ont peu" (Nicolas Duvoux)
  • "Le revenu universel d'activité renoue avec l'esprit d'origine du RSA" (Julien Damon)
  • Pourquoi il vaudrait mieux relever l'âge de la retraite (Jean-Marc Vittori)


Travail, emploi, chômage

  • Le rôle central de la "nouvelle formation des salaires" dans les pays de l’OCDE (Patrick Artus)
  • France: il est tout à fait possible que le chômage revienne au niveau du chômage structurel sans que les salaires accélèrent (Patrick Artus))
  • Le pouvoir de marché des entreprises sur les salaires (Alter éco)
  • Pourquoi les entreprises françaises ne substituent-elles pas le capital au travail ? (Patrick Artus)
  • Assurance chômage : où trouver les économies ? (Alter éco)
  • "De plus en plus de personnes estiment que leur boulot ne devrait pas exister" (David Graeber)


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source : The Economist (2018), d'après les données de l'OCDE

Politique

  • Auditions au Sénat : pourquoi Alexandre Benalla est obligé de répondre à la convocation du 19 septembre (Le Monde)
  • La Suède, un pays européen comme les autres (Le Monde)
  • Social-nativisme, le cauchemar italien (Thomas Piketty)
  • La crise grave de la démocratie américaine (Télos)
  • Les enfants du bolchevisme (La Vie des idées)





lire la précédente revue de presse

vendredi 14 septembre 2018

Larry Summers, la crise financière et les fondations de la macroéconomie

« L’une des préoccupations (pour ne pas dire la principale préoccupation) de la dernière génération de macroéconomistes a été d’élaborer une macroéconomie avec des fondations microéconomiques. D’un certain point de vue, cela fait pleinement sens. Comment peut-on être contre l’idée d’établir des fondations ? Et il fait sens de penser que les théories macroéconomiques des fluctuations de l’investissement, par exemple, doivent être bâties sur des théories expliquant comment les entreprises prennent leurs décisions d’investissement.

Il faut cependant reconnaître que les principes d’une construction de la macroéconomie sur des fondations microéconomiques, telle qu’elle a été pratiquée par les économistes, n’a aucunement contribué à prédire, expliquer ou résoudre la Grande Récession. Les idées à propos de l’effondrement financier que les responsables de la politique économique ont trouvées les plus utiles venaient d’économistes comme Hyman Minsky et Charles Kindleberger, qui réfléchissaient à un niveau agrégé et ne recherchaient pas à établir des fondements microéconomiques. Les participants de marché, comme Ray Dalio, qui ont été très lucides à propos de la crise ignoraient la microéconomie en réfléchissant en termes d’agrégats de dette et de crédit.

Qu’est-ce qui n’allait pas et quel enseignement doit-on en tirer ? Selon moi, la supposition clé que fait une grande partie de la macroéconomie (en l’occurrence, celle selon laquelle il est préférable d’opérer avec des fondations aussi fondamentales que possible) n’est pas soutenue par l’histoire de la science. Les psychologues comprennent une grande partie du comportement humain sans réfléchir aux neurones. Les géologues étudient des séismes sans remonter aux premiers principes de la physique. Les ingénieurs du génie civil utilisent des règles générales tirées de l’expérience pour comprendre les propriétés des matériaux utilisés en construction.

Donc la macroéconomie n’a pas besoin d’être (ni même ne doit être) construite sur des fondations qui se focalisent sur les décisions d’optimisation des ménages et des entreprises. Pour qu’une telle approche soit utilisable trop de choses doivent être ignorées. De plus, de récentes analyses en économie comportementale suggèrent que l’optimisation telle que l’envisagent les économistes explique bien mal les décisions que les agents prennent vraiment lorsqu’ils dépensent.

Mais la macroéconomie a toujours besoin d’un certain type de fondations. C’est pourquoi j’ai été ravi de voir Andrei Shleifer publier l'ouvrage A Crisis of Beliefs: Investor Psychology and Financial Fragility avec Nicola Gennaioli. Le livre replace les anticipations au centre de la réflexion à propos des fluctuations économiques et des crises financières, mais ces anticipations ne sont pas "rationnelles". En fait, comme toutes les données empiriques le suggèrent, elles sont sujettes à des erreurs d’extrapolation systématiques. Le livre suggère que ces erreurs d’anticipations doivent être saisies comme découlant de biais cognitifs que les êtres humains sont prompts à faire.

Ce livre parle tout d’abord du travail de Daniel Kahneman et Amos Tversky, en montrant comment leurs idées peuvent être mobilisées pour construire des modèles d’anticipations dans l’économie qui soient utiles. Cette approche amène à reconsidérer la bulle immobilière avant la crise financière et contribue à expliquer pourquoi les investisseurs et les responsables de la politique économique ont été si lents à saisir les vulnérabilités des marchés lorsque la bulle commença à éclater. Elle fournit un compte-rendu convaincant de la crise de 2008 et propose un type de perspectives qui aurait pu empêcher ou tout du moins atténuer ses conséquences. Et elle propose une façon de réduire les risques futurs de crise.

Bien sûr, il y a pas mal de choses à faire encore. Les arguments que mettent en avant Gennaioli et Shleifer doivent être débattus dans la profession. Et, oui, il est plus facile d’expliquer le passé que de prévoir le futur. Mais les théories des fluctuations économiques et des crises basées sur la tendance des êtres humains à devenir trop gourmands, puis ensuite à basculer dans la panique semblent bien plus fructueuses que des théories basées sur une optimisation précise.

Quelque chose ne va pas avec les économistes si des événements comme la crise de 2008 ne les amènent pas à changer leur manière de penser. Ceux qui veulent être à l’avant-garde de la nouvelle pensée devraient lire A Crisis of Beliefs. »

Larry Summers, « The financial crisis and the foundations for macroeconomics », 13 septembre 2018. Traduit par Martin Anota

jeudi 13 septembre 2018

Pourquoi les Etats-Unis ont tardé à sortir de la Grande Récession

« Cela fait dix ans que la faillite de Lehman Brothers a conduit le système financier mondial dans une chute libre. Pourquoi cette date est-elle singulière ? Il n’y a pas de raison particulière. Mais de tels anniversaires ont la vertu de donner aux gens une raison de se tourner vers le passé et peut-être même d’en tirer des leçons.

A quoi ressemble la réponse à la crise dix ans après ? Eh bien, nous pouvons dire qu’elle aurait pu être pire. Mais elle aurait pu et aurait dû être meilleure. Et la question est de savoir si nous le comprenons. (…) Certains d’entre nous ont saisi l’inadéquation de la réponse à la crise (…). Ceux qui se sont opposés à ce que l’on fasse ce qu’il y avait à faire (à quelques exceptions près) n’ont pas reconnu leurs erreurs, ni les conséquences de celles-ci.

Commençons avec ce qui était adéquat. Face à un effondrement financier imminent, les responsables de la politique économique ont fait ce qui était nécessaire pour limiter les dommages. Leurs actions inclurent des renflouements de banques, qui auraient dû être plus justes (trop de banquiers ont été renfloués avec leurs banques), mais au moins ces actions ont été efficaces. Il y a eu aussi des provisions de crédit d’urgence, notamment des choses peu connues mais cruciales comme le maintien de lignes de crédit en dollars aux autres banques centrales.

En conséquence, la phase aiguë de la crise financière (la phase du "ô mon dieu, nous allons tous mourir !") a été relativement brève. Elle a été effrayante et elle a généré beaucoup de dommages : les Etats-Unis ont perdu 6,5 millions d’emplois dans l’année qui ont suivi la faillite de Lehman Brothers. Mais comme vous pouvez le voir sur le graphique 1, les indicateurs de stress financier refluèrent rapidement en 2009 et étaient plus ou moins revenus à la normale à l’été.

GRAPHIQUE 1 Taux de chômage et indicateur de stress financier aux Etats-Unis

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La reprise financière rapide n'a toutefois pas été suivie par une reprise rapide de l’économie dans son ensemble. Comme le montre le même graphique, le chômage est resté élevé pendant plusieurs années ; nous ne sommes pas retournés à quelque chose qui ressemble même vaguement au plein emploi avant la fin du second mandat d’Obama (on laisse de côté la question de savoir si nous y sommes ou non aujourd’hui).

Pourquoi la stabilité financière n’a-t-elle pas amené un rapide rebond de l’activité ? Parce que la perturbation financière n’était pas au cœur du ralentissement. Le plus gros facteur était l’effondrement de la bulle immobilière ; la crise bancaire n’en était qu’un symptôme. Comme le graphique 2 le montre, l’effondrement immobilier a directement mené à une chute dramatique de l’investissement résidentiel, suffisamment important pour entraîner une sévère récession et pour que la reprise soit à la fois lente et incomplète.

GRAPHIQUE 2 Part de l'investissement résidentiel dans le PIB américain (en %)

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Le plongeon des prix de l’immobilier a aussi détruit beaucoup de patrimoine immobilier, déprimant par là les dépenses des consommateurs.

Donc qu’aurions-nous dû faire pour avoir une reprise plus rapide ? Les dépenses privées étaient déprimées ; la politique monétaire était inefficace parce que les taux d’intérêt butaient sur leur borne inférieure zéro (zero lower bound). Donc nous avions besoin d’une expansion budgétaire, d’une certaine combinaison de hausse des dépenses publiques et de baisse des impôts. Et nous avons effectivement eu l’American Recovery and Reinvestment Act, la relance d’Obama. Mais elle a été d’un montant trop faible et, surtout, ses mesures ont été retirées trop vite (cf. graphique 3).

GRAPHIQUE 3 Impact de l'ARRA sur les finances publiques (en milliards de dollars)

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Vous pourriez penser que personne ne pouvait prédire un tel ralentissement soutenu. Vous pouvez le penser, mais vous auriez tort. Beaucoup ont prédit une reprise lente, y compris moi-même, parce que c'était un genre différent de récession par rapport à celles qui avaient eu lieu lors des années soixante-dix et quatre-vingt, une récession entraînée par un excès du secteur privé, non par l’inflation.

Pourquoi alors n’avons-nous pas eu la politique budgétaire que nous aurions dû avoir ? Je dirais qu’il y a plusieurs vilains dans l’histoire. Premièrement, nous pouvons nous demander si l’administration Obama aurait pu obtenir davantage ; il y a un débat autour de cette question et nous ne trancherons certainement jamais. Ce qui est clair, par contre, c’est que certains personnages clés autour d’Obama se sont activement opposés à fournir à l’économie le soutien dont elle avait besoin. C’est le cas de Tim Geithner, lorsque Christina Romer a plaidé pour un plan de relance plus massif.

Deuxièmement, les gens très sérieux ont très rapidement cessé de s’inquiéter à propos des chômeurs (…) pour devenir hystériques à propos des déficits. En 2011, le chômage était toujours bien supérieur à 9 %, mais tous les politiciens de Washington ne voulaient parler que de la menace de la dette publique.

Finalement, les républicains ont bloqué les tentatives visant à sauver l’économie et essayé d’étrangler les dépenses du gouvernement dès qu’ils en avaient l’occasion. Ils prétendaient que c’était parce qu’ils s’inquiétaient de l’état des finances publiques, mais il était évident pour toute personne qui y prêtait suffisamment attention (…) qu’il n'y avait derrière que de la mauvaise foi. Comme nous l’avons vu ces derniers temps, ils ne s’inquiètent pas à propos du déficit budgétaire aussi longtemps qu’ils sont à la Maison Blanche et que ce déficit a pour contrepartie une baisse d’impôts pour les riches.

En conclusion, il apparaît que la politique est utilisée rapidement pour sauver les banques, mais que ce n’est pas le cas lorsqu’il s’agit de lutter contre le chômage de masse. C’est une histoire à la fois triste et écœurante. Et nous avons toutes les raisons de croire que si nous avions à nouveau une crise, les autorités réagiraient de la même façon. »

Paul Krugman, « Botching the Great Recession », 12 septembre 2018. Traduit par Martin Anota

lundi 10 septembre 2018

Dix ans après Lehman Brothers

« Dix ans après la faillite qui a ébranlé l’économie mondiale, nous passons en revue ce que les économistes pensent des leçons qui ont été tirées de la crise financière mondiale.

Adam Tooze a écrit un nouveau livre, épais de 700 pages, sur l’histoire financière et économique de la dernière décennie judicieusement appelé Crashed. Le livre porte sur quatre grands thèmes : la réponse adoptée immédiatement suite à la crise, la crise de la zone euro, la généralisation de l’austérité budgétaire dans les pays développés après 2010 et enfin l’essor des mouvements populistes en Europe et aux Etats-Unis. Vous pouvez trouver une recension du livre dans The Economist et Tooze publie sur son blog de nombreux billets où il revient sur des thèmes qu’il aborde dans son livre.

Christine Lagarde nous dit sur le blog du FMI que l’anniversaire nous donne l’occasion d’évaluer la réponse apportée à la crise au cours de la dernière décennie. Lagarde dit que nous avons fait un long chemin, mais qu’il n’est pas encore terminé : le système est plus sûr, mais pas assez sûr ; et la croissance a rebondi, mais elle n’est pas assez partagée. Pour compliquer les choses, le paysage de l’économie politique a changé, avec un moindre engagement à la coopération internationale. Trop de banques, en particulier en Europe, restent fragiles et le capital bancaire doit probablement s’accroître davantage.

La culture, les valeurs et l’éthique n’ont pas beaucoup changé, dans la mesure où le secteur financier continue de donner la priorité au profit immédiat plutôt qu’à la prudence, au court-terme plutôt qu’à la soutenabilité. Dans ce contexte, Lagarde pense qu’une réforme clé pourrait consister à introduire davantage de commandement féminin en finance, pour deux raisons. D’une part, une plus grande diversité permet d’élargir la réflexion et d’éviter la pensée unique. D’autre part, cette diversité se traduira par davantage de prudence, avec moins de décisions imprudentes comme celles qui ont été à l’origine de la crise. S’il y avait eu davantage de Lehman Sisters et moins de Lehman Brothers, le monde aurait été bien différent aujourd’hui.

Martin Wolf dit que, depuis la crise, les politiques et décideurs de politique économique ont essayé de nous ramener vers le passé plutôt que vers un avenir différent. Pour être plus précis, ils ont essayé de revenir à un meilleur passé, de la même façon qu’ils avaient cherché à le faire en 1918. En 1918, ils voulaient principalement revenir à un meilleur passé en matière de relations internationales ; après la crise de 2008, ils ont voulu revenir à une meilleure version du passé en matière de réglementation financière. Dans les deux cas, il s’agissait de laisser le reste inchangé. Le principal objectif de la politique économique au lendemain de la crise était de procéder à un sauvetage : stabiliser le système financier et restaurer la demande globale. Un tel sauvetage consistait à utiliser les bilans publics pour contenir l’effondrement du système financier, à réduire les taux d’intérêt, à laisser les déficits budgétaires s’accroître à court terme tout en limitant l’expansion budgétaire discrétionnaire et à introduire de nouvelles réglementations financières complexes.

A la différence des années trente, cela empêcha l’effondrement de l’économie et permis une reprise (fragile). La crise financière marque un échec dévastateur du libre marché suite au creusement des inégalités dans plusieurs pays. Pourtant, contrairement à ce qui s’est passé dans les années soixante-dix, les décideurs de politique économique ont peu questionné les rôles respectifs des gouvernements et des marchés. Il est peu surprenant que les populistes soient si populaires, au vu de cette inertie, une inertie que Wolf explique davantage par la puissance de certains intérêts privés que par l’absence de nouvelles idées.

Harold James écrit que la crise financière de 2008 a nourri trois grands récits chez les responsables de la politique économique et les faiseurs d’opinion. Premièrement, après Lehman, l’Histoire mondiale de la spéculation financière, le livre que Charles Kindleberger publia en 1978 en s’appuyant sur les travaux de Hyman Minsky sur les cycles financiers, a connu un regain de popularité et il a été interprété comme une mise en garde contre "fondamentalisme du marché". Le deuxième récit considère que la chute de Lehman fait écho au krach de Wall Street de 1929 et à la Grande Dépression. Le troisième récit était que l’effondrement de Lehman augurait la fin du capitalisme américain. Aucun des deux premiers récits n’est vraiment correct. La crise ne fut pas un échec de marché, mais plutôt le produit d’institutions non marchandes opaques et dysfonctionnelles qui se sont perversement de plus en plus enchevêtrées. Elle a révélé le problème de la complexité et non des marchés en tant que tels.

Le troisième récit s’est révélé exact : la prédominance financière et politique des Etats-Unis s’est effritée. Elle se fondait sur la puissance économique et politique, mais elle dépendait aussi de quelque chose de plus fondamental : la croyance en la capacité des Etats-Unis à honorer ses promesses à long terme. La crise a ébranlé cette croyance, même si la puissance économique et politique des Etats-Unis n’a que légèrement diminué. La contagion la plus profonde était intellectuelle, pas financière. Le comportement financier ne s’opère pas dans le vide et le même genre d’esprit court-termiste et hyperactif qui a conduit à Lehman s’enracinait aussi à l’époque dans le reste de la société.

Howard Davies se demande si la crise financière a été utile. Il y a eu des changements significatifs : les plus grandes banques ont maintenant trois à quatre fois plus de capital et du capital de meilleure qualité, qu’elles n’en avaient en 2007 ; des tampons supplémentaires sont exigés des institutions systémiques ; la gestion du risque a été grandement renforcée ; et les pouvoirs d’intervention des régulateurs sont bien plus robustes. Le soutien politique en faveur d’un resserrement de la réglementation reste également fort, enfin, partout sauf aux Etats-Unis. Il y a un domaine, cependant, où peu de choses ont progressé : alors que la réglementation financière s’est matériellement renforcée depuis la crise de 2008, sa mise en œuvre reste entre les maints d’un patchwork d’agences nationales. La diversité structurelle des réformes d’après-crise qui en résultent ne contribue pas à assurer de la cohérence dans la mise en place de normes mondiales.

Philip Stephens écrit dans le Financial Times que l’héritage de la crise financière mondiale peut avoir été une ré-imagination de l’économie de marché. Mais le processus impulsé par l’effondrement de Lehman Brothers en septembre 2008 a produit deux grands perdants : la démocratie libérale et l’ouverture des frontières. Les coupables (qui incluent les banquiers, les banquiers centraux, les régulateurs, les politiciens et les économistes) se sont dédouanés de toute responsabilité et, malgré, les réformes réglementaires, la vie a repris son cours habituel à Wall Street et à la City de Londres. Le monde a certainement changé, mais pas d’une façon ordonnée, structurée qui aurait marqué une réforme intelligente.

Après une décennie de stagnation des revenus et d’austérité budgétaire, personne ne peut se dire surpris de voir que ceux qui ont été les plus affectés par les répercussions économiques du krach ont rejeté les élites en soutenant des populistes. Stephens pense que les historiens vont finir par décrire l’année 2008 comme l’instant où les nations les plus puissantes du monde ont renoncé à leur leadership international et où la mondialisation s’est inversée. Le reste du monde a naturellement tiré comme conclusion qu’il avait peu de choses à apprendre de l’Occident. Beaucoup pensaient à l’époque que l’effondrement du communisme présagerait d’une hégémonie permanente de démocraties ouvertes, libérales. En fait, ce qui va vraiment intriguer les historiens, c’est le fait que l’ancien régime ait été si complaisant (ou complice, plutôt) face à sa propre destruction. »

Silvia Merler, « Lehman Brothers: 10 Years After », in Bruegel (blog), 10 septembre 2018. Traduit par Martin Anota__

dimanche 9 septembre 2018

Les liens de la semaine

Croissance, fluctuations et crises

  • Les coûts régionaux de l'effondrement du Venezuela (Kenneth Rogoff)
  • La fin de l’exceptionnalisme chinois ? (Project Syndicate)
  • France : le ralentissement de la croissance est-il inquiétant ? (Patrick Artus)
  • La croissance des Etats-Unis accélère et celle de la zone euro ralentit : est-ce seulement dû à la politique budgétaire ? (Patrick Artus)


Débats autour de la stagnation séculaire


Démographie


GRAPHIQUE Nombre de naissances et part des naissances hors mariage en France

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source : INSEE (2018)

Environnement et ressources naturelles

  • Libérons l’investissement vert ! (Alter éco)
  • Quelle transition écologique avec François de Rugy ? (La Tribune)
  • Comment la menace d’arbitrage a permis aux lobbys de détricoter la loi Hulot (Le Monde)
  • Riches, pauvres et changements climatiques (Le Monde)
  • Climat : les économistes français doivent changer de paradigme (Alter éco)
  • Changement climatique : entre adaptation et atténuation, il ne faut pas choisir (The Conversation)


Marchés et concurrence


Finance

  • Amazon rejoint Apple au firmament de la Bourse (Le Monde)
  • Leçons et défis dix ans après la faillite de Lehman Brothers (Christine Lagarde)
  • Ce que signifie aujourd’hui la faillite de Lehman Brothers (Harold James)
  • Quel est le coût d'une crise financière ? (Alter éco)
  • L’enseignement en finance, cause sous-jacente de la crise financière globale ? (The Conversation)


Fiscalité

  • Le prélèvement à la source en 5 questions (Christian Chavagneux)
  • Prélèvement à la source de l’impôt sur le revenu : un bilan actualisé des avantages et inconvénients (OFCE)
  • Entreprises : la baisse de la fiscalité s'accélère dans l'OCDE (La Tribune)
  • Championne du monde… de l'impôt sur les sociétés (Jean-Marc Vittori)
  • Pourquoi payons-nous l’impôt ? (The Conversation)


GRAPHIQUE Recettes d’impôt sur le revenu depuis 1997 (en milliards d'euros)

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source : OFCE (2018)

Politique budgétaire

  • En Argentine, des mesures d'austérité pour répondre à la crise du peso (La Tribune)
  • Grèce : Tsipras annonce une hausse du salaire minimum et une baisse des impôts (Le Monde)
  • Un poids élevé des dépenses publiques : stabilisant dans les crises, mais conduisant à un chômage en moyenne plus élevé ? (Patrick Artus)
  • Quels sont les problèmes posés par la politique budgétaire présente des pays de la zone euro ? (Patrick Artus)


Commerce international

  • Aléna : Trump évoque des discussions musclées avec le Canada (La Tribune)
  • Guerre commerciale avec la Chine : Trump torpille... Apple (La Tribune)
  • Oui, la mondialisation est vraiment menacée (Jean-Marc Vittori)
  • La globalisation peut-elle avoir eu tant d’effets négatifs ? (Patrick Artus)
  • Réformer l’OMC pour sortir de la crise du multilatéralisme (The Conversation)


Finance internationale

  • Turquie : retour vers le réel (Alter éco)
  • Les politiques de Trump vouées à affecter le rôle du dollar (Jeffrey Sachs)
  • Vaut-il mieux être emprunteur (comme les Etats-Unis) ou prêteur (comme la zone euro) ? (Patrick Artus)


Intégration européenne


Immigration

  • Loi asile-immigration : recul pour les droits des étrangers (Alter éco)
  • En Suède, la difficile intégration des réfugiés (Le Monde)
  • En Suède, l’économie éclipsée par la xénophobie (Jacques Adda)
  • Migrations et salaires, une question politique (Bruno Amable)
  • Marx était-il contre l’immigration ? (Denis Gouaux)


Alter_eco__immigration_europeenne_pays_OCDE_pourcentage_population.png

Travail, emploi, chômage


Education


GRAPHIQUE Part des enfants de cadres et d'ouvriers selon les filières (en %)

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source : Observatoire des inégalités (2018)

Politique

  • Macron et les Français : le temps de l’impatience (Le Monde)
  • "En France, les plus pauvres paient pour satisfaire les préférences politiques des plus riches" (Julia Cagé)




lire la précédente revue de presse

lire le sociorama de Xavier Molénat

mardi 4 septembre 2018

Stagnation séculaire : Mythe et réalité

« J’ai lu l’article intitulé "Le mythe de la stagnation séculaire" où Joseph Stiglitz (qui est généralement excellent) se penche sur la stagnation séculaire. L’article développe l’idée que le concept de stagnation séculaire est une sorte de subterfuge créé pour exonérer ceux qui sont en charge de la politique économique de la responsabilité de la faible reprise que nous avons connue suite à la Grande Récession. Je pense que cette vision est (…) fondamentalement erronée (…).

Lorsque Larry Summers a tout d’abord évoqué l’idée de stagnation séculaire dans un discours au FMI à la fin de l’année 2013, Neil Mehrotra et moi-même avions écrit un petit article quelques mois après qui, d’après ce que je sais, constitue le premier effort visant à théoriser cette idée dans un modèle DSGE moderne. Plus tard, avec l’aide de notre étudiant Jake Robbins, nous sommes allés au-delà de la simple illustration théorique pour explorer une version quantitative de l’hypothèse dans un article qui va être publié dans l’American Economic Journal: Macroeconomics. Entretemps, nous avons écrit plusieurs articles en collaboration avec Larry Summers et d’autres coauteurs qui ont exploré divers aspects de cette idée (par exemple, ici et). Il serait surprenant si j’avais participé à mon insu à une entreprise exonérant les décideurs de politique économique pour la responsabilité de la faiblesse de la reprise !

La plus grosse erreur et peut-être la plus évidente avec le raisonnement de Stiglitz est la suivante : si l’hypothèse de la stagnation séculaire est correcte, cela n’exonère en rien les responsables de la politique économique de la responsabilité de la faible reprise. En fait, elle dit exactement le contraire, si bien que, si elle est correcte, la théorie prédit que les décideurs de la politique économique auraient dû en faire plus en 2008 que les théories existantes ne le suggèrent. Quelle est d’ailleurs l’idée de la stagnation séculaire ? La plupart des gens, notamment moi-même, avions initialement considéré que la crise de 2008, où les Etats-Unis et beaucoup d’autres pays se retrouvaient contraints par la borne inférieure zéro (zero lower bound), était due à certaines forces temporaires, par exemple qu’elle résultait du cycle de désendettement (idée que j’ai développée avec Paul Krugman ici) ou de problèmes du secteur bancaire (une idée que j’ai développé avec Del Negro, Ferrero et Kiyotaki ici). Mais en aucun cas, la plupart des hypothèses étaient des hypothèses dans lesquelles les forces menant à la borne inférieure zéro étaient temporaires, si bien qu’une stratégie pour la politique économique (par exemple si le coût de l’intervention était considéré comme élevé) pouvait consister à tout simplement attendre, comme "bientôt tout irait mieux".

Ce qui a distingué l’hypothèse de Larry par rapport à beaucoup des travaux antérieurs était qu’elle suggérait que les forces qui poussent le taux d’intérêt naturel à la baisse, en amenant les taux à buter sur leur borne inférieure zéro à devenir, puissent ne pas être des forces temporaires, mais plutôt des forces qui ne se seraient pas dissipées par elles-mêmes. La littérature a identifié plusieurs forces susceptibles de le faire, notamment le changement démographique, la chute de la croissance de la productivité, l’excès mondial d’épargne (global savings glut), le creusement des inégalités et ainsi de suite, c’est-à-dire des forces qui peuvent générer un excès d’épargne par rapport à l’investissement et pousser ainsi le taux d’intérêt naturel en territoire négatif de façon permanente (ou du moins très longuement). Ce qui était intéressant lorsqu’on a essayé de modéliser l’hypothèse de stagnation séculaire était qu’on devait non seulement opérer à cœur ouvert du côté de la demande des modèles DSGE traditionnels (pour faire émerger la possibilité de taux d’intérêt constamment négatifs, qui sont dans les modèles standards fixés à l’inverse du paramètre gouvernant les préférences temporelles), mais aussi envisager la possibilité du côté de l’offre qu’il puisse y avoir une récession permanente due à une insuffisance de la demande, par exemple en raison de l’arbitrage permanent entre inflation et production (inconcevable dans la macroéconomie traditionnelle). En tout cas, cette recherche, contrairement à ce que Stiglitz semble penser, est que l’hypothèse de stagnation séculaire offre un robuste argument pour adopter des interventions agressives, notamment en 2008. Loin d’être "juste une excuse pour des politiques erronées" l’hypothèse a donné une bonne raison de croire que davantage de choses auraient pu être faites en 2008.

Il est difficile de finir ce billet sans répondre brièvement à l’affirmation de Stiglitz selon laquelle les événements de l’année dernière "ont démenti cette thèse" de stagnation séculaire. Stiglitz suggère que l’expansion budgétaire menée par Trump est responsable en partie de la reprise actuelle (une suggestion que je supposerais comme exacte afin de simplifier mon raisonnement). Il est étrange de suggérer que cela "dément l’idée" de stagnation séculaire, alors que c’est précisément ce que prédirait la théorie de la stagnation séculaire : Avec de faibles taux d’intérêt, il y a davantage de marge de manœuvre que d’habitude pour adopter un plan de relance budgétaire, c’est-à-dire qu’il est moins probable que la banque centrale réagisse en resserrant sa politique monétaire. Donc ici Stiglitz semble tout mélanger. Au final, je pense que l’implication du diagnostic de 2008 au prisme de la théorie de la stagnation séculaire est en fait tout à fait en résonnance avec de que Stiglitz a dit ici et ailleurs, par exemple que "la chute après la crise financière fut plus sévère et la redistribution massive du revenu et du patrimoine vers les plus riches a affaibli la demande agrégée" et que "la contraction de l’activité était susceptible d’être profonde et longue" et que ce qui était nécessaire était quelque chose de "plus fort et différent de ce qu’Obama a proposé". En effet, l’hypothèse de la stagnation séculaire contribue à structurer un tel raisonnement. »

Gauti Eggertsson, « Secular Stagnation, Myth and Reality », 2 septembre 2018. Traduit par Martin Anota



aller plus loin...

« Larry Summers et la stagnation séculaire »

« Les pays avancés font-ils face à une stagnation séculaire ? »

« Comment modéliser la stagnation séculaire ? »

« La stagnation séculaire en économie ouverte »

« Les importunités économiques pour nos petits-enfants… Genèse de l’hypothèse de la stagnation séculaire »

lundi 3 septembre 2018

Nous n’avons pas retenu toutes les leçons de la tragédie grecque

« Je me rends compte que je n’ai pas beaucoup écrit à propos de la Grèce depuis la lettre ouverte à Angela Merkel que Thomas Piketty, Jeffrey Sachs, Dani Rodrik, Heiner Flassbeck et moi-même avons écrite en juillet 2015 (voir ici et ). Rien n’a vraiment changé depuis et j’ai toujours le même avis sur le sujet : l’endettement excessif des gouvernements grecs avant la crise (un endettement dont une partie a été délibérément dissimulée) a toujours impliqué de douloureux ajustements par la suite ; mais les gouvernements de la zone euro et la Troïka (la Commission européenne, la BCE et le FMI) ont fait de cet ajustement une catastrophe majeure.

(…) Cela n’a rien à voir avec l’UE et tout à voir avec la zone euro et avec ce que j’ai qualifié par le passé de "cruauté stupide du créancier". Les banques privées étaient heureuses de prêter au gouvernement grec, parce qu’elles croyaient (erronément) que leur argent était aussi sûr que si elles le prêtaient à l’Allemagne. D’autres gouvernements ont tout d’abord différé et ensuite limité le défaut grec parce qu’ils s’inquiétaient de la santé financière de leurs propres banques. Ils remplacèrent la dette grecque que détenait le secteur privé avec la monnaie que le gouvernement grec devait aux autres gouvernements de la zone euro. (…) Les électeurs veulent toujours qu’on leur rende leur argent. Afin que ce soit le cas, la Troïka a demandé et obtenu une austérité draconienne et diverses réformes.

La conséquence fut un ralentissement qui paralysa l’économie d’une façon d’une façon qui avait peu de précédents au cours de l’histoire. La plupart des économistes comprennent que dans des situations comme celles-ci, il est ridicule d’insister pour que le débiteur paye toute sa dette. D’un point de vue keynésien tout à fait traditionnel, une telle insistance détruit tout simplement la capacité du débiteur à rembourser : ce n’est pas un jeu à somme nulle entre le créancier et le débiteur. C’est d’ailleurs pourquoi l’essentiel de la dette allemande a été effacée au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, comme nous l’avions noté dans notre lettre.

En juillet 2015, le gouvernement grec était désormais capable de payer ses dépenses avec ses impôts, si bien qu’il n’avait à s’endetter que pour rembourser sa dette. La Troïka aurait accepté si le gouvernement grec avait commencé à générer un large excédent de façon à rembourser sa dette, c’est-à-dire s’il y avait eu un surcroît d’austérité. Il était bien plus sensé de laisser l’économie renouer tout d’abord avec la reprise, mais la Troïka ne l’a jamais saisi. Elle est parvenue à ses fins seulement parce que la BCE a coupé l’offre d’euros à la Grèce. La seule alternative laissée à la Grèce était de quitter l’Union européenne, or la population ne le voulait pas. En dehors de la zone euro, un gouvernement dans une situation similaire aurait fait défaut en 2010 et ses créanciers auraient perdu leur argent ou alors il aurait fait défaut une fois qu’il aurait réussi à générer des excédents primaires. C’est une autre histoire lorsque l’on est dans la zone euro avec une BCE faisant le jeu des créanciers.

Le coût pour la Grèce n’a pas seulement été un fort déclin des niveaux de vie, il signifiait aussi, comme Frances Coppola le décrit, que "les nouveau-nés meurent de problèmes médicaux que l’on peut soigner, les adolescents et les jeunes adultes se donnent la mort et les adolescents et les adultes meurent de maladies associées à une mauvaise alimentation, à l’abus d’alcool, du tabagisme et de maladies soignables" à des fréquences bien plus élevées qu’ailleurs en Europe et qu’en Grèce avant la crise. La plupart de ces choses résultent de la cruauté stupide des créanciers : les gouvernements de la zone euro, de la BCE et du FMI. J’ai comparé l’indifférence des autres pays-membres face aux souffrances qu’ils imposaient à la Grèce à l’inaction du gouvernement anglais lors de la famine irlandaise.

Un problème a été que la voix dominante dans l’Eurogroupe soit celle d’un gouvernement allemand qui démontrait sans cesse son incompréhension de l’économie keynésienne de base, mais comme nous le savons au Royaume-Uni ce genre de choses peut survenir ailleurs. Un autre problème a été que le FMI déroge à ses propres procédures pour évaluer si la dette pouvait être remboursée sous les pressions émanant de la part des principaux gouvernements clés. Un autre problème, encore, a été que de nombreuses conditions imposées par la Troïka à la Grèce comme les réformes structurelles sont contreproductives pour le processus d’ajustement.

Mais la principale leçon que je tire de tout cela est que les prêts intergouvernementaux dans la zone euro sont une très mauvaise idée, parce qu’ils encouragent les créanciers à devenir stupides. En dehors de la zone euro, une fois qu’une économie débitrice génère un excédent primaire, elle peut faire défaut sur sa dette et cela lui donne un certain pouvoir sur ses créanciers. Cela contribue à empêcher qu’un désastre comme celui de la Grèce se répète ailleurs. Dans la zone euro, les créanciers ont trop de pouvoir, parce qu’ils peuvent menacer de couper le flux de monnaie irrigant le système bancaire d’un pays-membre ou vous évincer du club. La zone euro n’a pas tiré cette leçon pour des raisons politiques évidentes, ce qui fait de celle-ci un club bien dangereux à rejoindre. Si vous avez le malheur de vivre dans un pays de la zone euro où le gouvernement emprunte secrètement de trop, beaucoup de vos concitoyens mourront en raison de l’appartenance à la zone euro. »

Simon Wren-Lewis, « Lessons from the Greek tragedy unlearnt », in Mainly Macro (blog), 2 septembre 2018. Traduit par Martin Anota



aller plus loin…

« Petite analytique de la crise grecque »

« L’Europe peut-elle compter sur ses excédents primaires pour résoudre ses problèmes d’endettement ? »

« Deux siècles de défauts souverains en Grèce »

dimanche 2 septembre 2018

Les liens de la semaine

Croissance, fluctuations et crises

  • L’économie mondiale 2019 : une reprise sous tensions (CEPII)
  • Croissance : l'Insee confirme le coup de frein (La Tribune)
  • La croissance de la France est devenue structurellement plus faible que celle du reste de la zone euro : pourquoi ? (Patrick Artus)
  • Zone euro : va-t-on d’abord voir un ralentissement de la croissance dû à des problèmes d’offre ou à des problèmes de demande ? (Patrick Artus)
  • Le Portugal ne va pas si bien qu’on le dit (Guillaume Duval)
  • "Et si l’Afrique émergente était une fable ?" (Le Monde)
  • Stagnation ou choc technologique : Quelle croissance au 21ème siècle ? (Banque de France)


GRAPHIQUE Le PIB français et ses composantes

source : INSEE (2018)

Environnement et ressources naturelles

  • L’été 2018 est le deuxième plus chaud de l’histoire en France (Le Monde)
  • Le réchauffement favorise le ravage des récoltes par les insectes nuisibles (Le Monde)
  • Les émissions de CO2 menacent notre alimentation (Le Monde)
  • Transition énergétique : la France à pas comptés (Alter éco)


Zoom sur la démission de Nicolas Hulot

  • Démission de Nicolas Hulot : la présence d’un lobbyiste prochasse à une réunion a "achevé de le convaincre" (Le Monde)
  • Nicolas Hulot face au "mur des lobbies" (The Conversation)
  • Quel bilan écologique pour Nicolas Hulot ? (Le Monde)
  • Démission de Hulot : quel impact sur la transition écologique française ? (La Tribune)


Monnaie et finance


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source : The Economsit (2018)

Politique économique


Fiscalité

  • Prélèvement à la source : comment ça fonctionne et combien vous paierez (Le Monde)
  • Prélèvement à la source : les quatre risques qui font hésiter l’exécutif (Le Monde)
  • Y a-t-il un avantage macroéconomique au prélèvement à la source ? (Philippe Waechter)
  • #entretien Prélèvement à la source : "Cette réforme peut alimenter les populismes" (Vincent Touzé)


Trumponomics

  • Tout ce que fait Trump qui peut être néfaste pour les Etats-Unis (Patrick Artus)
  • Les limites (comptables) de Donald Trump (Michel Husson)
  • Trump déplace l’épargne mondiale d’une manière qui la rend inefficace (Patrick Artus)


Commerce international

  • Mexique et Etats-Unis signent un accord commercial, en attendant le Canada (Le Monde)
  • Donald Trump menace de quitter l’OMC (Le Monde)
  • Donald Trump menace d’exclure le Canada de l’Alena (Le Monde)
  • La stratégie commerciale perdante de la Grande-Bretagne (Project Syndicate)
  • D’où vient le ralentissement du commerce mondial par rapport au PIB mondial depuis 10 ans ? (Patrick Artus)


Finance internationale


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source : The Economist (2018)

Intégration européenne

  • Macron face à l’axe Salvini-Orban (Le Monde)
  • Moscovici espère des efforts budgétaires à une Italie réfractaire (La Tribune)
  • Politique économique et économie politique dans l’UE après la crise (OFCE)
  • Ce sont les Européens et pas Trump qui devraient se plaindre de l’Allemagne (Patrick Artus)


Inégalités

  • Comment l’orientation scolaire renforce les inégalités (Agnès van Zanten)
  • Les inégalités de revenu en Allemagne depuis la fin du dix-neuvième siècle (Alter éco)


Travail, emploi, chômage

  • Zone euro : le chômage au plus bas depuis 2008 (La Tribune)
  • Désocialisation des heures supplémentaires : une mesure à contre-emploi (Eric Heyer)
  • Que faire en France : réduire le coût du travail ou améliorer les compétences de la population active ? (Patrick Artus)
  • "La question de la révolte des salariés n’est pas à prendre à la légère" (Patrick Artus)
  • Quelles sont les conséquences d’une situation où l’inflation salariale a disparu dans les pays de l’OCDE ? (Patrick Artus)
  • Le travail en questions : quelles organisations, frontières, reconnaissances ? (The Conversation)


Politique





lire la précédente revue de presse

lire le sociorama de Xavier Molénat

mercredi 29 août 2018

Le paradoxe des robots

« "Plus de six millions de travailleurs s’inquiètent à l’idée que leur emploi soit remplacé par des machines au cours de la prochaine décennie" dit The Guardian. Cela accentue un vieux paradoxe : tout particulièrement au Royaume-Uni, on discute bien plus de l’économie des robots qu’on ne la voit.

Ce que je veux dire par là, c’est qu’au cours des dernières années le Royaume-Uni a connu l’exact opposé. L’emploi s’est accru alors que les dépenses d’investissement ont été atones. L’ONS dit que "la croissance annuelle de la formation brute de capital fixe a régulièrement ralenti depuis 2014". Et l’OCDE rapporte que le Royaume-Uni a fait l’un des usages les plus réduits des robots industriels dans le monde occidental.

GRAPHIQUE Taux de croissance de l'emploi et du stock de capital au Royaume-Uni (en %, annualisés sur cinq ans)

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Mon graphique, pris de la Banque d’Angleterre et de l’ONS, replace cela dans son contexte historique. Il montre que l’écart entre la croissance du stock de capital hors logements et la croissance de l’emploi a été plus faible au cours des dernières années qu’à tout autre moment depuis 1945. C’était lors des années soixante et soixante-dix qu’il fallait s’inquiéter à l’idée que les machines prennent l’emploi des gens, pas aujourd’hui.

Bien sûr, nous ne devons pas rechercher des chiffres précis ici : mesurer le stock de capital est une mission impossible. Mais ces données sont cohérentes avec d’autres faits. Les ménages épargnent moins qu’ils avaient l’habitude d’épargner, ce qui n’est pas ce que vous vous attendriez à voir s’ils craignaient de perdre leurs emplois. Les entreprises continuent d’accumuler rapidement de la liquidité et d’emprunter peu, et bien sûr les taux d’intérêt réels sont faibles. Et cela est cohérent avec la faible croissance du capital.

Si nous regardons seulement les données macroéconomiques, nous devrions craindre que les gens prennent les emplois des robots, pas l’inverse. Donc pourquoi l’investissement est-il si faible (un fait qui date bien avant l’incertitude entourant le Brexit) ? Il y a des milliers d’entreprises qui n’investissent pas dans la nouvelle technologie et par conséquent des milliers d’explications potentielles. En voici quelques unes :

  • Il y a, comme Bloom et Van Reenen le disent, "une longue queue d’entreprises extrêmement mal gérées", qui manquent de confiance ou de compétences pour investir dans les nouvelles technologies.

  • La récession de 2008 a laissé des cicatrices sur les esprits animaux ; elle a alimenté la crainte de futures récessions et ainsi déprimé l’investissement.

  • L’austérité budgétaire a déprimé la demande globale et donc les incitations à investir. Et en réduisant les salaires réels, elle a réduit les incitations des entreprises à investir dans les technologies permettant d’économiser en main-d’œuvre : à l’inverse, la hausse des salaires réels explique pourquoi l’investissement avait connu un boom dans les années soixante.

  • Les discours à propos de l’âge des robots peuvent être autodestructeurs, dans la mesure où il alimente les craintes d’une concurrence accrue à l'avenir : pourquoi dépenseriez-vous 10 millions d’euros sur les robots si vous savez qu'un rival vous évincera en dépensant 5 millions sur de meilleurs robots d’ici quelques mois ? Peut-être que les entreprises ont saisi le constat de Nordhaus : l’innovation ne paye pas très bien, sauf pour une poignée d’entreprises. (Hendrik Bessembinder a estimé que 4 % des entreprises expliquent la hausse nette sur les marchés boursiers américains depuis 1926).


Qu’importe la raison derrière la faiblesse de l’investissement, nous avons un véritable paradoxe ici : alors que beaucoup parlent d’une économie de robots, il y a peu de preuves empiriques de celle-ci dans les données ou sur le terrain. Il peut, par conséquent, y avoir une inadéquation entre le vaste potentiel productif que la technologie peut nous offrir d’un côté et la pauvre performance du capitalisme d’aujourd’hui de l’autre.

Marx a écrit qu’"à un certain stade de développement, les forces productives matérielles de la société entrent en contradiction avec les rapports de production existants… De formes de développement des forces productives, ces rapports sont devenus pour elles des entraves".

L’une des questions négligées à notre époque est la suivante : se pourrait-il que nous ayons désormais atteint cette étape ? »

Chris Dillow, « The robot paradox », in Stumbling & Mumbling (blog), 6 août 2018. Traduit par Martin Anota

mardi 28 août 2018

La crise turque

« Les marchés financiers ont été très nerveux à propos de la Turquie ces dernières semaines. Nous passons en revue les opinions des économistes à propos des risques économiques, politiques et géopolitiques et les opportunités de cette situation.

Jamie Powell et Colby Smith écrivent (…) que la crise turque ressemble à l’un de ces classiques effondrements que connaissent les pays émergents : une économie en forte croissance financée par une dette de court terme libellée en dollar et dirigée par un homme fort ayant un penchant pour nommer des proches dans les positions clés du gouvernement. Ainsi, cela rappelle la crise asiatique de 1997 et 1998 (…).

Brad Setser pense que la Turquie partage certes certaines similarités avec les pays qui ont subi la crise asiatique dans les années quatre-vingt-dix, mais qu’il y a aussi d’importantes différences. Les banques turques sont la principale raison pour laquelle la crise de change peut se transformer une crise de financement, en laissant la Turquie sans réserves suffisantes pour éviter un défaut majeur. Mais, à la différence des banques asiatiques, la Turquie a été capable d’utiliser le financement externe en devises étrangères pour soutenir un boom domestique en prêtant des lires aux ménages. Les banques turques n’ont vraiment pas besoin d’emprunter en devises étrangères auprès du reste du monde pour soutenir le niveau actuel de leurs prêts en devises étrangères aux entreprises turques et leur besoin apparent de financement de marché est en lires, non en dollars. En outre, le boom réel du crédit n’est pas venu du prêt en devises étrangères aux entreprises, mais plutôt des prêts en lire aux ménages. Le mystère financier (que Setser va ensuite expliquer) n’est pas de savoir comment les banques ont prêté des devises étrangères aux entreprises domestiques, mais comment elles ont utilisé l’emprunt externe en devises étrangères pour soutenir un prêt domestique en lires.

GRAPHIQUE Dette externe de la Turquie (en milliards de dollars)

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source : Brad Setser (2018)

Jacob Funk Kirkegaard écrit que les développements économiques poussent inévitablement la Turquie à s’approcher du FMI pour son deuxième renflouement depuis le début du siècle. Les difficultés fondamentales de la Turquie dérivent des déficits jumeaux qu’elle a creusés ces dernières années. Ce qui aggrave les problèmes de la Turquie, ce sont diverses difficultés politiques liées à sa relation avec l’OTAN, l’UE et les Etats-Unis, comme le pays n’a jamais été aussi isolé sur le plan international au cours de ces dernières décennies qu’aujourd’hui. La route pointe donc vers le FMI, mais le Fonds risque de ne pas vouloir aider la Turquie sans que celle-ci adopte en contrepartie des sévères mesures d’austérité, des mesures qui risquent d’affaiblir la mainmise d’Erdogan sur le pouvoir. Mais Erdogan a un certain levier politique potentiel (assez déplaisant), comme une imminente attaque imminente du gouvernement syrien juste au sud de la frontière turque pourrait facilement amorcer un afflux de réfugiés au nord de la Syrie. La décision de la Turquie d’ouvrir ou non ses frontières et d’offrir un refuge aux Syriens pourrait bien dépendre (…) de l’aide économique de l’Occident ou des termes d’un plan de sauvetage du FMI.

Grégory Claeys et Guntram Wolff ne sont pas d’accord à cette idée et affirment qu’une correction des politiques macroéconomiques de la Turquie est nécessaire, mais qu’il est trop tôt pour dire si la Turquie aura besoin d’un programme de sauvetage. Les décideurs européens doivent cependant réfléchir sur ce que doit être la position de l’UE à l’égard de la Turquie. Une crise financière dans un pays voisin de l’UE peut avoir un impact négatif direct sur l’économie de l’UE, principalement via l’exposition de ses banques opérant en Turquie et via le commerce. En outre, une crise en Turquie peut déclencher de possibles effets domino politiques et des changements conséquents dans la politique migratoire de la Turquie, sans mentionner des menaces géopolitiques. Si un programme du FMI était infaisable et si les pays de l’UE en venaient à la conclusion qu’il est dans leur intérêt d’éviter une escalade de la crise turque, l’UE pourrait essayer d’organiser un plan de soutien financier via son programme d’assistance macrofinancière réservé aux pays partenaires hors de l’UE. Mais dans ce cas, l’UE doit décider si un tel instrument doit être utilisé pour obtenir des avancées en matière de valeurs démocratiques ou si l’UE doit avoir une approche plus fonctionnelle et limiter la conditionnalité sur des politiques macro-structurelles spécifiques. (…)

Jim O’Neill estime que la Turquie doit maintenant fortement resserrer sa politique monétaire, réduire l’emprunt étranger et se préparer à l’éventualité d’une sévère récession, durant laquelle l’épargne domestique ne se reconstituera que lentement. Parmi les puissances régionales, la Russie est parfois mentionnée comme possible sauveteur. Alors qu’il n’y a aucun doute que Vladimir Poutine aimerait utiliser la crise turque pour éloigner davantage la Turquie de ses alliés de l’OTAN, Erdogan et ses conseillers se tromperaient s’ils pensaient que la Russie puisse combler le vide financier de la Turquie : une intervention du Kremlin aurait peu d’effet sur la Turquie et exacerberait les défis économiques de la Russie.

José Antonio Ocampo affirme plutôt que les schémas durables dans les pays émergents peuvent ne plus s’appliquer. Au pic des turbulences turques, dans la semaine entre le 8 et le 15 août, les devises de l’Argentine, de l’Afrique du Sud et de la Turquie se sont dépréciées de 8 % à 14 % vis-à-vis du dollar américain. Pourtant les devises des autres pays émergents ne se sont pas dépréciées de plus de 4 %. Cela suggère que la contagion ne se fait pas aussi facilement que par le passé et lue des arrêts brusques (sudden stops) sont peut-être moins probables que par le passé. Même les économies les plus affectées étaient capables de limiter les effets de la chute de leur devise. Cela semble refléter une nouvelle résilience face à la contagion qui s’est formée au cours des dix dernières années, voire plus. Mais cela ne signifie pas que les économies émergentes sont immunisées ; au contraire, elles ont de quoi s’inquiéter, notamment avec l’escalade d’une guerre commerciale. Des politiques réfléchies, avec une amélioration globale du filet de sécurité financier de la part du FMI, restent par conséquent de la plus haute importance. (…) »

Silvia Merler, « The Turkish crisis », in Bruegel (blog), 27 juillet 2018. Traduit par Martin Anota



aller plus loin...

« De l’arrêt soudain à la déflation par la dette »

« Comment les pays émergents peuvent-ils gérer l'effondrement des flux de capitaux ? »

« Les hauts et les bas de la croissance turque »

dimanche 26 août 2018

Les liens de la semaine

Croissance, fluctuations et crises


Zoom sur la Grèce

  • Grèce : la fin de la mise sous tutelle après huit ans d'épreuves (La Tribune)
  • Euro : l’amère odyssée de la Grèce (Le Monde)
  • La tragédie grecque en dix graphiques (Guillaume Duval)
  • Salaires, retraites, dette... dans quel état est la Grèce après 8 ans d’aide ? (Le Monde)


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Environnement et ressources naturelles

  • Vous reprendrez bien un peu de plastique ? (The Conversation)
  • Comment les Etats-Unis comptent sauver leurs vieilles centrales thermiques à charbon (Le Monde)


Immigration, démographie

  • Hostile aux immigrés, hostile à l’Etat-Providence ? (Alter éco)
  • "L’appropriation culturelle, c’est lorsqu’un emprunt entre les cultures s’inscrit dans un contexte de domination" (Eric Fassin)
  • Demain, la décroissance ? (Guillaume Duval)


Marchés et concurrence


Monnaie et finance


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source : The Economist (2018)

Budget

  • Edouard Philippe annonce les grandes lignes de son projet de loi de finances 2019 (Le Monde)
  • Le gouvernement programme une forte austérité (Alter éco)
  • "Il est possible de réduire le déficit sans casser la croissance" (Philippe Aghion)


Commerce international

  • Chine-États-Unis : l'escalade continue malgré les pourparlers (La Tribune)
  • Hausse des tarifs douaniers : l'économie américaine va en pâtir (La Tribune)
  • La Turquie conteste à l’OMC les taxes américaines sur l’acier et l’aluminium (Le Monde)
  • Renégociation du Traité de l'Aléna : accord imminent entre les Etats-Unis et le Mexique (La Tribune)
  • Dans quelles conditions le modèle mercantiliste peut-il être efficace ? (Patrick Artus)


Finance internationale


Inégalités





lire la précédente revue de presse

lire le sociorama de Xavier Molénat

mercredi 22 août 2018

La plus grande erreur de politique économique de la dernière décennie

« "The biggest policy mistake of the last decade" est le titre d’un article de Ryan Cooper et l’erreur en question est bien sûr l’austérité. (C’est un article qui se focalise sur les Etats-Unis, si bien qu’il n’évoque pas le Brexit.) Cooper s’est penché sur les universitaires qui cherchèrent à convaincre de la nécessité de l’austérité et sur les raisons pour lesquelles leur analyse s’est ensuite révélée erronée. (…)

Voici le paragraphe par lequel il conclut son article : "Comme nous l’avons vu, les preuves empiriques en faveur de la position keynésienne sont écrasants. Et cela signifie qu’une décennie d’austérité stérile a durement nui à l’économie américaine, laissant celle-ci autour de 3.000 milliards de dollars en-deçà de sa trajectoire de croissance d’avant-crise. A travers une combinaison de mauvaise foi, de sophismes et de pure incompétence, les partisans de l’austérité ont directement créé le problème que leur programme était supposé éviter. Bon vent !"

Il y a beaucoup de choses que je pourrais dire à propos des détails de l’article, mais cette conclusion est essentiellement correcte et elle s’applique au moins autant au Royaume-Uni qu’aux pays de la zone euro. Avec les amples réductions d’impôts de Trump pour les riches financées en grande partie par l’emprunt, les Républicains ne peuvent plus dire à tout le monde, de façon crédible, que l’austérité est incontournable. A l’inverse, l’enthousiasme de la droite pour l’austérité reste fort en Europe.

En lisant cet article, je me suis rappelé les deux premières années que j’ai passées à rédiger ce blog, lorsque je rejoignis les blogueurs essentiellement américains, menés par Paul Krugman et Brad DeLong, qui s’opposèrent à l’idée d’austérité. Nous avons essayé de combattre les arguments universitaires en faveur de l’austérité et nous avons réussi. Comme l’article de Cooper le suggère, ce ne fut pas une tâche très difficile. Parfois, certains économistes de premier plan qui auraient dû en savoir plus commirent de simples erreurs telles que celles dont j’ai discutées ici. En d’autres occasions, comme dans le cas des prédictions selon lesquelles l’assouplissement quantitatif conduirait à une inflation massive et dont Cooper discute, les événements montrèrent rapidement que les keynésiens avaient raison. Il n’y avait que les études de la paire formée par Alesina et Ardagna ou du binôme formé par Reinhart et Rogoff qui laissaient planer un soupçon.

En ce qui concerne les keynésiens, ils avaient gagné la bataille intellectuelle fin 2012, peut-être même avant. En particulier, l’analyse influente de Paul De Grauwe expliquant pourquoi les pays de la zone euro ont connu une crise de la dette, en l’occurrence par l’absence d’un prêteur en dernier ressort pour les Etats, mit fin à la crédibilité universitaire des récits prophétisant "que nous allons tous devenir Grecs". L’adoption du programme OMT par la BCE en septembre 2012 et la fin de la crise de la dette souveraine en zone euro qui s’ensuivit donnèrent raison à De Grauwe. En 2013, Krugman avait écrit, à propos de l’austérité, que "ses prédictions se sont révélées absolument fausses ; les travaux universitaires sur lesquels elles se fondent n’ont pas seulement perdu leur statut d’œuvres canonisées, ils sont aussi l’objet de risée". Ce que nous ne savions pas de façon assurée par contre, c’était à quel point l’austérité aurait des dommages durables, comme le note Cooper.

J’aimerais ajouter deux points importants que n’évoque pas l’article de Cooper. Le premier est que, la majorité des économistes avaient beau être en 2013 convaincus que l’austérité constituait une erreur (…), les journalistes d’économie dans les médias non partisans ne le reconnaissaient pas, parce que les politiciens continuaient de mettre en œuvre cette politique. Voici ce que disait Robert Peston en 2015 : "Avant de me faire attaquer (comme toujours) par la frange des économistes keynésiens qui adorent Krugman pour avoir ne serait-ce qu’évoqué le raisonnement de George Osborne, je précise que je ne dis pas que la quête d’une réduction rapide du déficit a un moindre impact négatif sur le revenu national et les niveaux de vie que la consolidation budgétaire plus lente qu’ils proposent. Je dis simplement qu’il y a un débat ici (bien que Krugman, Wren-Lewis et Portes soient convaincus qu’ils ont gagné ce match et adoptent la vue quelque peu condescendante que les électeurs pensant différemment sont des agneaux ignorants que trompent des médias malins ou aveuglés)." Nous savons maintenant que les électeurs ont en effet été égarés par des médias malins ou aveuglés ou du moins par des médias qui n’ont pas eu le courage de faire part des débats universitaires.

Le second point est que ce débat universitaire a eu un impact nul sur les politiciens. En ce sens, l’article de Cooper est une préoccupation purement académique. L’austérité n’a pas commencé parce que les politiciens avaient choisi les mauvais macroéconomistes universitaires comme conseillers et le fait que les keynésiens gagnèrent le débat n’a eu par conséquent aucun impact sur ce qu’ils firent. Le débat universitaire était en ce sens un spectacle secondaire. Je pense que plusieurs universitaires keynésiens le comprirent : ce fut un combat que nous avons gagné, mais nous avions conscience que cela ne changerait rien. J’ai écrit en 2012 que si tous les universitaires étaient unis, nous pourrions avoir un impact sur l’opinion publique, mais cette illusion n’a pas duré très longtemps et le Brexit montra qu’il ne s’agissait qu’une illusion.

Je pense que ce manque d’influence que les économistes universitaires peuvent avoir n’est pas bien saisie. (…) Les économistes peuvent être influents, mais seulement si les politiciens veulent les écouter ou si les médias sont préparés à les confronter au savoir universitaire. Par exemple, les politiciens n’ont pratiquement rien fait pour s’assurer qu’il n’y ait pas d’autre crise financière, mais ce n’est pas parce que les économistes ne leur ont pas dit de le faire, ni ne leur ont pas expliqué comment le faire. C’est parce que les politiciens ne le voulaient pas.

Si les économistes comme Alesina ou Rogoff ont autant été mis en avant dans les premières discussions autour de l’austérité, ce n’est pas parce qu’ils étaient influents, mais parce qu’ils se révélèrent utiles pour fournir une certaine crédibilité à la politique que les politiciens de droite voulaient poursuivre. L’influence de leurs travaux n’a pas duré longtemps parmi les universitaires, qui rejettent maintenant largement l’idée qu’il existe une austérité expansionniste ou un point critique pour la dette. A l’inverse, les dommages occasionnés par l’austérité ne semblent pas avoir fait de mal aux politiciens qui l’ont promue, en partie parce que la plupart des médias continuent de suggérer que ces politiciens ont peut-être raison, mais aussi parce qu’ils sont toujours au pouvoir. »

Simon Wren-Lewis, « The biggest economic policy mistake of the last decade, and it had nothing to do with academic economists », in Mainly Macro (blog), 21 août 2018. Traduit par Martin Anota



aller plus loin…

« L’austérité est-elle vouée à l’échec ? »

« La fée confiance ou le mythe de l’austérité expansionniste »

« La dette publique nuit-elle à la croissance économique ? »

« Il n’y a pas de seuil magique dans la relation entre croissance et endettement »

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