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dimanche 22 novembre 2020

Les liens de la semaine

GRAPHIQUE Nombre de contaminations au coronavirus recensé quotidiennement en France Le_Monde__nombre_malades_contaminations_Covid-19_France_21_novembre_2020_quotidien.png
source : Le Monde (2020)

La propagation de l'épidémie

  • Covid-19 dans le monde : nouvelle étape vers un vaccin, état d’urgence prolongé au Portugal (Le Monde)
  • Covid-19 dans le monde : l’épidémie en phase exponentielle aux Etats-Unis (Le Monde)
  • Covid-19 en France : Macron s’adressera mardi aux Français sur l’adaptation des règles du confinement (Le Monde)
  • Un chiffre de contaminations au Covid-19 "maîtrisé" à l’école : Jean-Michel Blanquer, encore loin du compte (Le Monde)
  • La Belgique n’est pas le premier pays où le virus tue le plus (Alter éco)
  • Covid-19 : l’Afrique guette sa "deuxième vague" (Le Monde)
  • Covid-19 : peut-on dire qu’on a atteint le pic de l’épidémie ? (Le Monde)


GRAPHIQUE Nombre de décès dus au coronavirus recensé quotidiennement en France

Le_Monde__nombre_morts_deces_Covid-19_France_21_novembre_2020_quotidien.png
source : Le Monde (2020)

La gestion de l'épidémie

  • Covid-19 dans le monde : en Allemagne, les restrictions ont "stoppé la croissance exponentielle" du virus (Le Monde)
  • Covid-19 en France : les patients en réanimation baissent, mais l’heure n’est pas au déconfinement (Le Monde)
  • Vaccin anti-Covid : convaincre plutôt qu’imposer (Le Monde)
  • Covid-19 : pourquoi le débat sur la vaccination obligatoire est prématuré (Le Monde)
  • Covid-19 et dépistage massif de la population : des approches variées selon les pays (Le Monde)
  • L’Union européenne, parmi les plus gros acheteurs de doses de vaccin contre le Covid-19 (Le Monde)
  • Covid-19 : la fable de la chauve-souris et du kiwi (Eloi Laurent)
  • Jean Castex, dernier haut responsable de la gestion de la crise sanitaire à passer devant la commission d’enquête (Le Monde)


Le_Monde__nombre_nouvelles_hospitalisations_admissions_en_rea_21_novembre_Covid-19_coronavirus.png
source : Le Monde (2020)

La population face à l'épidémie


GRAPHIQUE Nombre de décès quotidiens en France du 1er mars au 09 novembre
Le_Monde__mortalite_surmortalite_jusqu__au_9_novembre_2020_covid-19.png source : Le Monde (2020)

Croissance, fluctuations et crises

  • L’annonce d’un vaccin contre la Covid-19 réduit le risque de perte extrême (tail risk) (William De Vijlder)
  • Le produit intérieur brut de l’OCDE rebondit de 9 % au troisième trimestre 2020 (Le Monde)
  • France : quelle est la taille des secteurs d’activité fortement touchés par la pandémie de Covid, directement et indirectement ? (Patrick Artus)
  • Choc d’offre et recul de la demande: le cas de la crise de la Covid (Patrick Artus)
  • L’Inde peut-elle être le moteur de l’économie mondiale ? (Patrick Artus)


Autour du progrès technique


Environnement et ressources naturelles

  • Le gouvernement a trois mois pour prouver qu’il respecte ses engagements climatiques, une première en France (Le Monde)
  • Le retour des États-Unis dans l’Accord de Paris, forcément une bonne nouvelle pour le climat ? (The Conversation)
  • Pourquoi la pollution plastique des côtes est largement sous-estimée (The Conversation)
  • Plastiques : la délicate question du "cycle de vie" des emballages (The Conversation)
  • Les bioplastiques, une solution bio pas si écolo (The Conversation)
  • Les 1 % les plus riches émettent-ils 5, 10, 20 ou 40 fois plus de CO2 que les 10 % les plus pauvres ? (Jean Gadrey)


Marchés et concurrence

  • Commerce : d’où vient le chiffre de "2,2 emplois détruits pour 1 créé par Amazon" ? (Le Monde)
  • Touche pas à mon libraire (Alter éco)
  • La financiarisation sournoise des laboratoires d’analyses (Le Monde)
  • Apple visé par une plainte à cause d’un outil de pistage des iPhone (Le Monde)
  • "La justice américaine s’attaque au cœur du fonctionnement de Google" (Alter éco)
  • Prix sur Internet : à la hausse ou à la baisse ? (Emmanuel Combe)


Monnaie et finance

  • Le bitcoin profite du Covid-19 pour s’envoler et fait rêver les jeunes (Le Monde)
  • Malgré l’explosion périodique des bulles sur les prix des actifs, le ratio de la richesse au PIB augmente fortement en tendance: quelles conséquences? (Patrick Artus)


Relance

  • Le plan de relance ne cible pas les bonnes entreprises (Alter éco)


Dettes publiques

  • Dette publique : identifier les vrais enjeux (Xavier Ragot)
  • Qui a acheté les dettes en zone euro depuis le début de la crise sanitaire ? (Banque de France)
  • Dette : la Zambie techniquement en défaut de paiement (Le Monde)
  • La Covid-19 et l'urgence de la dette des pays d'Afrique centrale envers la Chine (The Conversation)


Finance internationale

  • Le Système Monétaire International et le "privilège exorbitant des États-Unis" : de la dette du Trésor des États-Unis aux GAFAM (Patrick Artus)
  • L’évasion fiscale dans le monde coûte 427 milliards de dollars par an (Le Monde)


Commerce international

  • La Chine au cœur de la plus grande zone de libre-échange de la planète (The Conversation)
  • RCEP : l’intégration commerciale en Asie met les États-Unis au défi de leurs ambitions (The Conversation)
  • Pourquoi l’OMC n’a-t-elle toujours pas de tête ? (Le Grand Continent)
  • Contrairement à une idée reçue, la zone euro a profité de la globalisation (Patrick Artus)


Alter_eco__commerce_exterieur_Royaume-Uni_avec_ou_sans_accord.png

Intégration européenne

  • UE : le non-sens politique de la Pologne et de la Hongrie (Le Monde)
  • Pourquoi y a-t-il excès d’épargne dans la zone euro ? (Patrick Artus)
  • Pourquoi les Allemands doivent dépenser plus (Le Monde)
  • L’Europe doit tenir tête à la Hongrie et à la Pologne (George Soros)


Zoom sur le Brexit

  • Brexit : le tournant américain de Boris Johnson (Le Monde)
  • Brexit : le rêve des conservateurs peine à se concrétiser (Alter éco)
  • Brexit: Qu’est ce qui va changer en Irlande du Nord ? (AFP)
  • Après l’UE, qu’est-ce qui attend le Royaume-Uni? (AFP)
  • Le Brexit, une chance pour l’Union européenne ? (AFP)


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Inégalités et justice sociale


Alter_eco__insee_taux_de_pauvrete_a_60___2019.png

Ecole

  • La scolarisation des enfants progresse dans le monde (Le Monde)
  • Éducation : il faut donner priorité aux vaincus (Dubet & Duru-Bellat)
  • La continuité pédagogique à l’épreuve de la fracture numérique (Le Monde)
  • Rémunération des enseignants : "revalorisation" ou clopinettes ? (Alter éco)


Travail, emploi, chômage

  • Télétravail : l’État, un employeur loin d’être exemplaire… (The Conversation)
  • Que savons-nous aujourd'hui des effets économiques du télétravail ? (Trésor)
  • Ouvriers et employés : un travail sous contrôle (Observatoire des inégalités)
  • Peut-on se satisfaire des "bons" résultats de l’index égalité salariale ? (Alter éco)
  • Pourquoi certaines professions restent-elles si largement féminisées ? (The Conversation)
  • Économie des pays de l’OCDE: pratiquement tout vient de la déformation du partage des revenus au détriment des salariés (Patrick Artus)
  • Peut-on augmenter fortement les salaires sans danger? Le cas de l’Allemagne (Patrick Artus)


Politique


Autour de la science économique

  • Grandes et petites misères du journalisme économique (Alter éco)
  • Deux Français sur trois jugent que le débat économique n’est pas assez pluraliste (Alter éco)





lire la précédente revue de presse

lire le sociorama de Xavier Molénat

mardi 17 novembre 2020

La stratégie post-Covid de la politique monétaire

« Le choc de l’épidémie de Covid-19 a posé aux autorités monétaires des défis substantiels et sans précédent. Ce billet résume la littérature clé sur la réponse immédiate de la politique monétaire au choc, notamment les questions relatives aux outils et aux stratégies à court et moyen termes (mais en laissant de côté la question des interactions entre politique monétaire et politique budgétaire à long terme).

Chocs de demande versus chocs d’offre

Au début, la littérature a cherché à modéliser comment le choc sectoriel de l’épidémie affectait l’équilibre entre offre et demande. Ensuite, la littérature empirique a cherché à déterminer quel canal dominait et a conclu que la réponse différait selon le secteur et l’horizon temporel. En général, les analyses empiriques suggèrent que, du moins à court terme, les chocs de demande déflationnistes s’avèrent relativement plus importants, même si une minorité d’analyses donne plutôt la proéminence aux chocs d’offre (Brinca, Duarte et Castro, 2020 ; del Rio-Chanona et alii, 2020). En utilisant les révisions des prévisions dans les données d’enquête américaines, Bekaert, Engstrom et Ermolov (2020) ont décelé un ralentissement de l’inflation tiré par un choc de demande négatif. Alvarez et Lein (2020) et Balleer et alii (2020) utilisent respectivement les données relatives aux transactions via carte bleue en Suisse et les données tirées d’enquêtes menées auprès d’entreprises en Allemagne et constatent aussi un ralentissement de l’inflation durant les premiers mois de la pandémie.

Mécanismes économiques alternatifs

La nature sans précédent du choc de l’épidémie de Covid-19 a aussi accru l’intérêt pour d’autres mécanismes potentiellement en jeu. Caballero et Simsek (2020) ont souligné le rôle des marchés financiers dans al transmission du choc du coronavirus et ils évoquent une "déconnexion entre Wall Street et Main Street". Les prix d’actifs américains ont réagi rapidement aux nouvelles relatives à la pandémie et ils ont ensuite connu un rebond brutal dans le sillage de l’assouplissement monétaire de la Fed. Le chômage a graduellement augmenté et est resté élevé. Ils rationalisent la politique monétaire de la Fed dans un modèle où la demande globale est molle, réagissant avec retard aux prix d’actifs. La politique optimale requiert un brutal dépassement initial des prix d’actifs pour compenser les forces récessives futures sur la demande agrégée, étant donné la viscosité des décisions relatives aux dépenses.

L’épidémie de Covid-19 a également alimenté l’incertitude. Pellegrino, Castelnuovo et Caggiano (2020) montrent que les chocs d’incertitude financière ont des effets sur l’économie réelle. Ils constatent que la politique monétaire américaine a réagi plus agressivement aux variations de la production après la crise financière mondiale et, en agissant ainsi, a su compenser environ la moitié des pertes provoquées par le choc d’incertitude. Le choc d’incertitude provoqué par l’épidémie de Covid-19 peut générer les pertes en termes de production deux fois plus amples que celles provoquées par la crise financière mondiale, mais à nouveau une réponse agressive de la politique monétaire peut réduire ces pertes de moitié. De nombreuses analyses (voir Mendes, Murchison et Wilkins, 2017) ont étudié la conduite de la politique monétaire en présence d’une incertitude généralisée. De Grauwe et Ji (2020) montrent que durant les crises il vaut mieux que la politique monétaire réagisse aux données courantes plutôt qu’à ses prévisions, en raison de l’incertitude entourant les perspectives économiques futures. Bordo, Levin et Levy (2020) proposent l’usage explicite de différents scénarii épidémiologiques (par exemple si ou quand un vaccin efficace sera mise à la disposition de la population) dans la stratégie et les communications de la banque centrale pour illustrer la profonde incertitude non économique et ses potentielles implications pour la trajectoire de la politique monétaire.

Les effets sectoriels hétérogènes de l’épidémie de Covid-19 ont suscité un courant de recherche sur ce que peut être la politique monétaire optimale pour la réallocation sectorielle des ressources. Woodford (2020) montre qu’avec le "choc du coronavirus" poussant dans certains secteurs l’activité en-deçà des niveaux cohérents avec la maximisation du bien-être, la politique monétaire ne peut compenser les distorsions transsectorielles et qu’elle ne peut donc stabiliser les effets de ces chocs. C’est similaire au résultat obtenu dans une analyse portant sur les réseaux de production, dans lequel aucune politique monétaire ne peut obtenir l’allocation optimale (La’O et Tahbaz-Salehi, 2020). Woodford affirme que des transferts budgétaires ciblés sont mieux adaptés pour répondre aux insuffisances de la demande et qu’ils peuvent être à même d’atteindre la meilleure allocation des ressources sans nécessiter une réponse de la politique monétaire.

Choix d’outils et efficacité

L’épidémie de Covid-19 a éclaté dans une période de taux directeurs historiquement faibles à travers le monde et d’amples bilans pour les banques centrales, alors même que ces dernières reconsidéraient déjà leur boîte à outils. Outre les répercussions sur la demande globale à court terme, Jordà, Singh et Taylor (2020) constatent que le taux d’intérêt d’équilibre a durablement chuté après les pandémies passées, ce qui réduirait davantage la marge de manœuvre pour les banques centrales. Cela suggère que les responsables de la politique économique aient à utiliser de façon plus routinière les outils non conventionnels développés depuis la crise financière mondiale et peut-être même en concevoir de nouveaux.

Parallèlement, les théoriciens ont beaucoup de difficultés à décortiquer les mécanismes à l’œuvre pour les outils non conventionnels. Sims et Wu (2020) distinguent entre prêt au secteur financier ("assouplissement quantitatif pour Wall Street" et prêt aux entreprises non financières ("assouplissement quantitatif pour Main Street"). Si un choc détériore les soldes des sociétés financières (par exemple comme dans le cas de la crise financière mondiale), les deux types d’assouplissement quantitatif sont de parfaits substituts l’un à l’autre. Mais pour un choc détériorant les flux de trésorerie des entreprises non financières (comme le choc associé à l’épidémie de Covid-19), l’"assouplissement quantitatif de Main Street" est significativement plus efficace, étant donné qu’il soutient les entreprises dépendent de l’endettement. Caballero et Simsek (2020) affirment qu’un large choc non financier, tel que le choc du coronavirus, génère une chute endogène de la tolérance au risque. Dans ce cas, l’assouplissement quantitatif peut réduire les effets du choc en transférant le risque au bilan de la banque centrale.

Levin et Sinha (2020) ont analysé l’efficacité du forward guidance à la borne inférieure (lower bound) dans un modèle incorporant des frictions dans la formation des anticipations, une crédibilité imparfaite des engagements de la politique monétaire et une incertitude de la banque centrale sur la structure de l’économie. Ce cadre suggère que le forward guidance requiert des promesses à long terme de dépassements d’inflation et qu’il peut être contreproductif si le modèle de base de l’économie est mal spécifié. Les auteurs concluent qu’il peut être risqué d’aller au-delà de l’actuel forward guidance du comité de politique monétaire de la Fed (qu’ils perçoivent comme clarifiant la fonction de réaction du comité et proche des anticipations de marché courante).

L’épidémie de Covid-19 a aussi rallumé le débat sur les mérites des taux d’intérêt négatifs au sein de la blogosphère, alors que la littérature universitaire sur le sujet reste encore éparse. Il n’y a pas de consensus sur l’efficacité des expériences passées. Par exemple, Andersson et Jonung (2020) suggèrent que les taux négatifs en Suède sur la période allant de 2015 à 2019 ont eu un effet modeste sur l’inflation, mais qu’ils ont par contre contribué à alimenter les vulnérabilités financières, tandis que Krogstrup, Kuchler et Spange (2020) affirment que la période commençant avec l’adoption des taux neutres par la banque centrale danoise en 2012 a été bien plus bénigne. D’autres ont affirmé que les taux négatifs vont constituer un précieux outil, étant donné les anticipations de marché d’un besoin d’un surcroît d’assouplissement monétaire (par exemple Lilley et Rogoff, 2020 ; de Groot and Haas, 2020). Il est clair que la recherche sur ce thème doit se poursuivre. (…) »

Richard Harrison, Kate Reinold et Rana Sajedi, « Covid-19 briefing: monetary policy strategy post-Covid », in Banque d’Angleterre, Bank Underground (blog), 16 novembre 2020. Traduit par Martin Anota



aller plus loin...

« Covid-19 : l'épidémie a-t-elle entraîné un choc d'offre ou de demande ? »

« Quelles sont les répercussions des pandémies à long terme ? »

dimanche 15 novembre 2020

Les liens de la semaine

Autour des sciences sociales... et de l'économie en particulier


La propagation de l'épidémie

  • Coronavirus : de nouvelles restrictions en Europe, Biden ouvre une cellule de crise, un candidat-vaccin sur les rails… (Le Monde)
  • Covid-19 : "Le pic de l’épidémie est devant nous", prévient Jérôme Salomon (Le Monde)
  • Covid-19 dans le monde : l’archipel du Vanuatu a enregistré son premier cas de Covid-19 (Le Monde)
  • Le point sur l’épidémie de Covid-19 : la Russie revendique à son tour un vaccin efficace à 92 % (Le Monde)
  • Covid-19 dans le monde : espoir d’un vaccin, nouvelles restrictions aux Etats-Unis, pic de la deuxième vague en Belgique… (Le Monde)
  • Covid-19 : quels pays ont été les plus touchés ? (The Conversation)
  • La deuxième vague déferle sur l’Espagne (Alter éco)


GRAPHIQUE Nombre de contaminations au coronavirus recensé quotidiennement en France Le_Monde__nombre_malades_contaminations_Covid-19_France_14_novembre_2020_quotidien.png
source : Le Monde (2020)

La gestion de l'épidémie

  • Reconfinement : six graphiques qui montrent que les Français sont plus mobiles qu’en mars (Le Monde)
  • Covid-19 : les règles du confinement "inchangées au moins pour les quinze prochains jours", confirme Castex (Le Monde)
  • Covid-19 : associer la nation à la gestion de la pandémie (Le Monde)
  • Y-a-t-il suffisamment de soignants pour affronter la deuxième vague ? (Alter éco)


GRAPHIQUE Nombre de décès dus au coronavirus recensé quotidiennement en France

Le_Monde__nombre_morts_deces_Covid-19_France_14_novembre_2020_quotidien.png
source : Le Monde (2020)

Autour du vaccin

  • Covid-19 : qui vacciner en priorité ? (A la marge)
  • Pfizer annonce que son candidat-vaccin contre le Covid-19 est "efficace à 90 %", les Bourses s’envolent (Le Monde)
  • Quand peut-on espérer avoir un vaccin ? Qui sera prioritaire ? Le point sur la recherche contre le Covid-19 (Le Monde)
  • Covid-19: le vaccin de Pfizer, une annonce choc mais des tonnes de questions (AFP)


Le_Monde__nombre_nouvelles_hospitalisations_admissions_en_rea_14_novembre_Covid-19_coronavirus.png
source : Le Monde (2020)

Croissance, fluctuations et crises

  • Economie française : tenir jusqu’au vaccin contre le Covid-19 (Le Monde)
  • Un vaccin ne règlerait pas la crise mais en faciliterait l’issue (Philippe Waechter)
  • Une reprise par à-coups (William De Vijlder)
  • Quand il n’y a plus de croissance, qui souffre? (Patrick Artus)
  • Y a-t-il des raisons autres que sanitaires qui expliquent que l’économie américaine résiste mieux que l’économie européenne à la crise de la Covid? (Patrick Artus)
  • Le lien statistique entre perte de PIB à court terme et perte de croissance potentielle (Patrick Artus)
  • Quels équilibres économiques possibles s’il subsiste une importante épargne de précaution? (Patrick Artus)


Démographie

  • Hôpitaux, Ehpad, certificats de décès : comment compte-t-on les morts du Covid-19 ? (Le Monde)
  • Un excès de mortalité de 10 % observé par rapport à l’automne 2019 (Le Monde)
  • La mortalité stagne à l’âge adulte pour les générations nées entre 1941 et 1955 (INSEE)


GRAPHIQUE Nombre de décès quotidiens, toutes causes confondues, du 1er mars au 02 novembre

Le_Monde__mortalite_surmortalite_jusqu__au_3_novembre_2020_covid-19.png
source : Le Monde (2020)

Environnement et ressources naturelles

  • L’écologie balayée par la seconde vague ? (Alter éco)
  • "Le changement climatique nous oblige à revoir nos connaissances, y compris en sciences économiques" (Dominique Méda)
  • Les bisphénols issus des microplastiques affectent le cerveau – et il y en a de plus en plus dans l’océan (The Conversation)


Marchés et concurrence

  • L’effet Amazon (Emmanuel Combe)
  • Amazon et les petits commerces : une histoire un peu trop simple (Emmanuel Combe)
  • Abus de position dominante et distorsion de concurrence : Bruxelles sort l'artillerie lourde contre Amazon (La Tribune)


Monnaie et finance

  • Conséquences économiques de la pandémie, changement climatique : des thèmes qui inquiètent le monde de la finance (Le Monde)
  • Que peuvent encore faire les banques centrales face à la crise ? (OFCE)
  • Tant que l’incertitude et l’aversion pour le risque sont très élevées, on ne peut voir aucun inconvénient à une énorme création monétaire qui compense la perte de niveau de PIB (Patrick Artus)
  • Il faut s’attendre à des bulles encore plus grosses et plus durables que dans le passé (Patrick Artus)
  • Le risque bancaire va nettement augmenter dans la zone euro (Patrick Artus)


Politique budgétaire et dette publique

  • La politique budgétaire est au cœur du débat (et elle va y rester) (William De Vijlder)
  • A propos de la soutenabilité de la dette publique (Société générale)
  • De la monétisation à l'annulation de la dette publique, quels enjeux pour les banques centrales ? (OFCE)


Finance internationale

  • Dette des pays pauvres : un accord trouvé pour un cadre commun (Le Monde)
  • Le taux de change du dollar : le calme avant la tempête ? (Kenneth Rogoff)
  • Vers une forte appréciation du renminbi et du yen ? (Patrick Artus)
  • Si la mobilité internationale du capital est forte, les politiques monétaires locales sont inefficaces (Patrick Artus)


Intégration européenne

  • Plan de relance européen: grands desseins et petits arrangements (Télos)
  • Une crise de la zone euro, comme celle de 2010-2013 après la crise des subprimes, peut-elle apparaître après la crise de la Covid? (Patrick Artus)


Lien social


Terrorisme, laïcité...


Inégalités et justice sociale

  • Les politiques familiales contribuent-elles à réduire les inégalités de genre ? (A la marge)
  • Inégalités sociales devant la garde d’enfant et inégalités de genre sur le marché du travail (Clément Carbonnier)
  • Une lutte sans classes (La Vie des idées)
  • En 2017, le revenu disponible brut des ménages reste plus élevé en Île-de-France (INSEE)
  • La mixité sociale est plus forte en journée sur les lieux d’activité que pendant la nuit dans les quartiers de résidence (INSEE)
  • Le rodéo des milliardaires (La Vie des idées)
  • Toutes les inégalités se valent-elles ? (Louis Maurin)
  • À propos de 'Capital et Idéologie' (Thomas Piketty)
  • Caste, propriété et inégalités en Inde (La Vie des idées)


Travail, emploi, chômage


GRAPHIQUE Taux de chômage au sens du BIT en France (en %)

INSEE__taux_de_chomage_France_2020_t3_au_sens_du_BIT.png
source : INSEE (2020)

Politique

  • Hongkong, démembrement d’une démocratie (Le Monde)
  • Financement libyen : après le revirement de Takieddine, Nicolas Sarkozy et Claude Guéant redisent leur innocence (Le Monde)
  • Mélenchon : le plébiscite du pauvre (Télos)
  • Les leçons du vote Trump vues par le Rassemblement national (Le Monde)
  • Marine Le Pen au secours de Donald Trump (Télos)
  • Voter signifie-t-il consentir ? (The Conversation)
  • Rejet, "complotisme" et désillusions : comment certains quartiers voient les politiques depuis 30 ans (The Conversation)
  • "Amenons la démocratie aux citoyens !" (Julia Cagé)


Autour des présidentielles américaines





lire la précédente revue de presse

lire le sociorama de Xavier Molénat

dimanche 8 novembre 2020

Les liens de la semaine

La propagation de l'épidémie

  • Le point sur l’épidémie de Covid-19 dans le monde : plus de 1,2 million de morts, les mesures contestées en Europe (Le Monde)
  • Face à la pandémie de Covid-19, la plupart des pays qui avaient rouvert en été reviennent à des restrictions plus ou moins drastiques (Le Monde)
  • Covid-19 : plus de 12 millions de cas détectés en Europe, où le reconfinement s’étend progressivement (Le Monde)
  • Covid-19 : une semaine après le reconfinement en France, le virus circule toujours largement (Le Monde)
  • Covid-19 dans le monde : le Portugal impose un couvre-feu dès lundi (Le Monde)
  • Mortalité au Covid-19, cas et hospitalisations : la crise sanitaire en huit mois d’indicateurs mouvants (Le Monde)
  • Covid-19 : "Les écoles ne sont pas l’épine dorsale de l’épidémie" (The Conversation)


GRAPHIQUE Nombres quotidiens de nouvelles contaminations et décès au coronavirus en France
Le_Monde__nombre_malades_morts_Covid-19_France_7_novembre_2020_quotidien_coronavirus.png

source : Le Monde (2020)

La gestion de l'épidémie

  • Deuxième vague de confinements en Europe, à géométrie variable (AFP)
  • L’Etat néolibéral en réanimation (Bruno Amable)


La population face à l'épidémie

  • Grandir à coups de "gestes barrières" (Fabien Truong)
  • Chômage, dépression, suicide : les effets "dévastateurs" des confinements sur le monde du travail (La Tribune)


Le_Monde__nombre_nouvelles_hospitalisations_admissions_en_rea_7_novembre_Covid-19_coronavirus.png

source : Le Monde (2020)

Croissance, fluctuations et crises


Environnement et ressources naturelles

  • Climat : les États-Unis sortent officiellement de l’Accord de Paris (La Tribune)
  • Emballages plastiques : l’Europe face au défi des déchets (Alter éco)
  • Pourquoi la 5G gonflera notre consommation d’énergie (The Conversation)


Marchés et concurrence

  • Plateformes numériques : “the winner doesn’t always take all" (Emmanuel Combe)


Monnaie et finance

  • La Fed va-t-elle confirmer son rôle de bouée de sauvetage de l'économie ? (La Tribune)
  • Deux situations où l’expansion monétaire est inefficace (Patrick Artus)
  • "Avec la monnaie hélicoptère, la monnaie de la banque centrale profiterait à tous au lieu de tourner en boucle dans la sphère financière" (Jézabel Couppey-Soubeyran)
  • Politique monétaire : où sont les conflits d’objectifs ? (Patrick Artus)
  • Que veut dire aujourd’hui indépendance et crédibilité des Banques Centrales? (Patrick Artus)


Finance internationale


Commerce international

  • La mondialisation des chaînes de valeur : entretien avec Ariell Reshef et Gianluca Santoni (SES-ENS)
  • L’effet hétérogène du commerce international sur l’innovation (INSEE)
  • Globalisation et emploi manufacturier (Patrick Artus)
  • Dans quelle mesure les délocalisations ont-elles réduit l’inflation? (Patrick Artus)


Intégration européenne

  • Accord ou pas, le Brexit va secouer l'économie britannique (La Tribune)
  • Rééquilibrage de la zone euro : plus facile avec le bon diagnostic ! (CEPII)


Inégalités et justice sociale


Travail, emploi, chômage

  • En neuf mois, la crise a effacé près d’un an et demi d’intenses créations d’emplois (Le Monde)
  • Des offres d’emploi moins nombreuses et des contrats instables (Alter éco)
  • Le taux de chômage structurel peut augmenter de 7 points en France (Patrick Artus)
  • Le télétravail est-il vraiment obligatoire ? (Alter éco)
  • Droits sociaux : comment la crise sanitaire fragilise un peu plus le principe d’universalité (The Conversation)
  • Santé au travail : une conquête sociale (Alter éco)


Alter_eco__nombre_d__embauches_par_tranche_de_taille_d__etablissement.png

Les profs


Laïcité, islamisme, etc. etc.


Politique

  • "Si j’étais le gouvernement..." (François Dubet)
  • La majorité confrontée au retour du dossier miné de l’immigration (Le Monde)
  • En Algérie, la victoire silencieuse du Hirak (Le Monde)
  • La croissance économique chinoise va-t-elle conduire à la démocratie? (Télos)
  • L’insulte, arme incontournable du politique (The Conversation)


AFP__participation_aux_presidentielles_americaines.png

Zoom sur les élections américaines

  • Elections américaines 2020 : les Etats-Unis, une démocratie en danger (Le Monde)
  • Elections américaines : pour Joe Biden, transformer le soulagement en espoir (Le Monde)
  • Elections américaines 2020 : morts qui votent, bulletins brûlés et autres rumeurs et infox sur le scrutin (Le Monde)
  • Des élections américaines prises au piège de la désinformation (The Conversation)
  • En proclamant sa victoire avant la fin du dépouillement, Donald Trump joue dans le camp des autocrates (The Conversation)
  • La guerre des recours de Donald Trump (The Conversation)
  • La Cour suprême peut-elle vraiment sauver Donald Trump ? (The Conversation)
  • De George Washington à Donald Trump, 230 ans de campagnes électorales (The Conversation)
  • Aux États-Unis, le problème est le scrutin majoritaire, pas le collège électoral (The Conversation)


AFP__Etats_presidentielle_americaine_2020.png

  • Trump : quatre ans de chaos (The Conversation)
  • Elections américaines 2020 : le trumpisme, héritage durable de la politique des Etats-Unis (Le Monde)
  • Le trumpisme, un courant qui est là pour durer dans le paysage politique américain (The Conversation)
  • S'il est élu, Joe Biden fera face à une démocratie américaine fragilisée (The Conversation)
  • Présidentielle américaine : "Ce scrutin montre et amplifie les clivages" (The Conversation)
  • Les deux Amériques (Télos)


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vendredi 6 novembre 2020

La seule politique antitrust ne règlera pas le problème de l’innovation

« L’action judiciaire intentée par le Département de la Justice américain contre Google constitue peut-être la première salve d’un flot de procès antitrust lancés contre les géants du numérique. Limiter le pouvoir de ces entreprises est l’une des rares propositions qui aient reçu un soutien bipartisan au Capitole.

Le procès de Google se focalise sur les "pratiques anticoncurrentielles et d’éviction sur les marchés des moteurs de recherche et des publicités qui leur sont liées", mais un long rapport publié récemment par le Comité antitrust de la Chambre des Représentants liste divers autres problèmes sur le radar des responsables politiques. En plus de la position dominante de Google dans la publicité numérique et de sa possible tendance à favoriser excessivement les résultats de recherches qui lui soient bénéfiques, les législateurs américains ont à l’œil le contrôle des médias sociaux par Facebook, l’emprise d’Amazon sur les marchés de détail et les possibles violations de la vie privée par toutes les grandes plateformes.

Mais les effets pernicieux des géants du numérique sur la croissance économique et le bien-être des consommateurs peuvent découler moins des "pratiques anticoncurrentielles et d’exclusion" que de leur rôle dans l’orientation du changement technologique. Il est utile de rappeler que nous pouvons toujours utiliser différemment notre temps, nos ressources et notre attention dans le développement et le déploiement d’une technologie. Nous pouvons continuer d’investir dans les technologies qui aident les dirigeants, ingénieurs et professionnels qualifiés ou nous pouvons investir dans des technologies qui améliorent la situation des travailleurs peu qualifiés. Nous pouvons déployer notre savoir-faire actuel pour améliorer la création d’énergies à base de charbon ou nous pouvons porter notre attention sur des sources d’énergie plus propres telles que le solaire ou l’éolien. Nous pouvons orienter la recherche dans le domaine de l’intelligence artificielle vers l’automatisation des tâches réalisées par les travailleurs et l’amélioration de la reconnaissance faciale et de la surveillance ou nous pouvons utiliser les mêmes technologies sous-jacentes pour augmenter la productivité humaine et assurer une communication privée sécurisée et un discours politique basé sur les faits, préservé de la manipulation.

Divers facteurs vont déterminer quelles alternatives reçoivent le plus d’attention de la part des chercheurs et des entreprises. La taille du marché pour les nouvelles technologies dépend naturellement fortement de ceux qui prennent les décisions d’investissement dans les entreprises en quête de profit. Mais les besoins, les modèles commerciaux et la vision des entreprises orientant l’innovation technologique peuvent être de plus cruciaux déterminants pour des tendances plus générales.

Quand Microsoft dominait le marché du PC avec son système d’exploitation Windows dans les années 1990, elle n’avait pas d’incitation à investir dans les systèmes d’exploitation alternatifs ou des produits qui n’auraient pas été compatibles avec Windows. De même, les géants de la Silicon Valley ne sont pas poussés à développer des technologies susceptibles de cannibaliser leurs profits, tout comme les compagnies pétrolières n’ont pas été les premières à développer l’énergie verte qui concurrence directement les énergies fossiles. Sans surprise, quand des entreprises comme Facebook, Google, Amazon et Netflix redoublent d’efforts pour démontrer leur puissance technologique, elles le font dans des domaines qui sont compatibles avec leurs propres intérêts et modèles commerciaux.

En outre, chacune de ces entreprises est conduite non seulement par ses sources de recettes et catalogues de produits actuels, mais aussi par leur vision des choses. L’équipe dirigeante de chaque entreprise apporte ses propres approche, idiosyncrasies et préoccupations au processus d’innovation. L’iPod, l’iPhone et l’iPad étaient les produits de l’approche de l’innovation propre au cofondateur d’Apple Steve Jobs, si bien que ces technologies ne pouvaient être facilement émulées par d’autres acteurs. La réponse de Microsoft à la réussite mondiale et immédiate dont jouit l’iPod a été le lecteur Zune, un échec désastreux que beaucoup ont oublié.

Bien sûr, il n’y a en soi pas de problème avec le fait que les entreprises qui réussissent développent leur propre vision. Mais les choses sont différenctes quand une entreprise particulière devient le seul joueur en lice. Historiquement, les plus grandes avancées technologiques sont survenues quand plusieurs entreprises dans plusieurs secteurs testaient différentes idées.

Le problème aujourd’hui n’est pas simplement que les géants du numérique ont atteint une taille gargantuesque, c’est aussi que leurs investissements en recherche-développement déterminent la direction globale du changement technologique. Tous les autres acteurs du marché n’ont guère d’autre choix que de proposer des produits et services interopérables avec ceux des plateformes majeures, si bien qu’ils dépendent de ces dernières et leur sont subordonnés.

En termes de recherche-développement, le McKinsey Global Institute estime que les deux tiers des dépenses mondiales de développement de l’intelligence artificielle sont réalisées par quelques unes des plus larges entreprises chinoises et américaines de nouvelles technologies. En outre, ces entreprises partagent non seulement une vision similaire de la façon par laquelle les données et les intelligences artificielles doivent être utilisées (en l’occurrence, à des fins d’automatisation des tâches réalisées par les travailleurs et de surveillance), mais elles influencent aussi de plus en plus d’autres organisations, comme les lycées et les universités (…).

Le manque de diversité en recherche-développement apparaît même encore plus coûteux quand l’on considère les nombreuses technologies et plateformes alternatives qui auraient sinon été à notre disposition. Une fois que tous les œufs ont été mis dans un même panier, cela réduit le champ des possibles, car les alternatives ne peuvent plus faire face à la concurrence.

L’évolution des technologies énergétiques offre un bon exemple. La réduction des émissions de gaz à effet de serre aurait été impossible il y a trois décennies et demeure aujourd’hui un défi, pour la simple raison qu’un énorme montant a été investi dans la production de carburant fossile, les véhicules à combustion interne et toute l’infrastructure requise. Il a fallu trois décennies de subventions et d’autres dispositifs incitatifs pour qu’il y ait un rattrapage du côté de l’énergie renouvelable et les véhicules électriques. Le fait que ces technologies dépassent désormais les énergies fossiles dans plusieurs contextes montre ce qui peut être accompli via des politiques pour soutenir des plateformes alternatives qui soient davantage désirables d’un point de vue social.

Pourtant, il est rarement facile de réorienter le changement technologique, parce qu’il requiert une approche pluridimensionnelle. Il est important de limiter la taille des entreprises meneuses, mais cela ne suffit pas. Bien qu’une poignée de sociétés représente 25 % de la valorisation boursière américaine, démanteler Facebook, Google, Microsoft et Amazon ne suffira pas pour restaurer la diversité nécessaire pour l’innovation au niveau agrégé. Il faut aussi qu’il y ait de nouvelles entreprises, développant des visions différentes, et des gouvernements enclins à réclamer le rôle meneur qu’ils ont déjà joué par le passé dans le changement technologique. Il est toujours de notre pouvoir de pousser la technologie en direction de l’amélioration de la situation des travailleurs, des consommateurs et des citoyens plutôt que dans la conception d’un Etat espion dépourvu de bons emplois. Mais le temps presse. »

Daron Acemoglu, « Antitrust alone won’t fix the innovation problem », 30 octobre 2020. Traduit par Martin Anota



aller plus loin...

« Les robots, les intelligences artificielles et le travail »

« La transition vers les technologies plus propres »

dimanche 1 novembre 2020

Les liens de la semaine

La propagation de l'épidémie

  • Pourquoi Emmanuel Macron a tort de dire que l’épidémie de Covid-19 a "surpris" tout le monde (Le Monde)
  • Covid-19 : quatre questions pour comprendre la saturation des hôpitaux (Le Monde)
  • "L’épidémie avance et notre marge de manœuvre se réduit" (The Conversation)
  • Vulnérabilité à la Covid-19 : que sait-on des différences entre hommes et femmes ? (The Conversation)
  • La question de l'origine du SARS-CoV-2 se pose sérieusement (CNRS)


GRAPHIQUE Nombres quotidiens de nouvelles contaminations et décès au coronavirus en France
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La gestion de l'épidémie

  • Covid-19 : colère en Italie et en Espagne quant à la crainte d’un nouveau confinement (Le Monde)
  • Covid-19 dans le monde : l’Autriche de nouveau confinée jusqu’à fin novembre (Le Monde)
  • Reconfinement : faire passer l’amère potion (Le Monde)
  • Le reconfinement était-il inévitable ? (Le Monde)
  • Hospitalisations, morts, réanimation : le second confinement intervient "plus tard" que le premier (Le Monde)
  • La Belgique, confrontée à une crise majeure, décide "un confinement sans isolement" (Le Monde)
  • Emmanuel Macron rattrapé par la deuxième vague (Alter éco)
  • Reconfinement : comment en sont-ils arrivés là ? (Le Grand Continent)
  • Le Covid d’Etat permanent (Alter éco)
  • Les jours de carence : moyen efficace de limiter les arrêts maladie ou vecteur de propagation des épidémies (IPP)


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source : Le Monde (2020)

La population face au confinement


GRAPHIQUE Nombre de décès par jour en France depuis le 1ᵉʳ mars

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source : INSEE (2020)

Croissance, fluctuations et crises

  • En Europe, un fort rebond économique au troisième trimestre (Le Monde)
  • Confinement et économie : huit graphiques qui montrent l’onde de choc depuis mars (Le Monde)
  • Le PIB rebondit au troisième trimestre mais reste nettement en dessous de son niveau d’avant-crise (INSEE)
  • La Chine de nouveau en tête (Project Syndicate)
  • Perte de niveau de PIB par rapport au PIB sans la crise de la Covid: la question centrale est celle du partage salaire par tête-emploi (Patrick Artus)
  • Pourquoi la situation sera difficile après la crise de la Covid (Patrick Artus)
  • Et si la croissance de 2021 était beaucoup plus faible dans la zone euro que celle qui est prévue aujourd’hui? (Patrick Artus)
  • La crise de la Covid a fortement détérioré les termes de l’échange des pays émergents, d’où la grande fragilité de ces pays (Patrick Artus)


GRAPHIQUE PIB français trimestriel en volume (en milliards d'euros)

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source : INSEE (2020)

Environnement et ressources naturelles

  • Le Japon souhaite atteindre la neutralité carbone d’ici 2050 (Le Monde)
  • La superficie de la banquise arctique atteint un minimum historique à l’automne (Le Monde)
  • La crise climatique menace toujours plus la santé et la sécurité alimentaire des Africains (Le Monde)


Marchés et concurrence

  • Plateformes numériques : face qui rit, face qui paye (Emmanuel Combe)
  • Repose et paie ! Comment comprendre les écarts entre les prix des concessions dans les cimetières français ? (The Conversation)
  • L’injustifiable rentabilité des concessions autoroutières (The Conversation)


Monnaie et finance

  • La BCE ouvre la voie à une intervention en décembre face à la dégradation sanitaire (La Tribune)
  • S’il n’y a plus d’inflation, par quoi remplacer l’inflation targeting? (Patrick Artus)
  • La fiscalité du capital en France reste l’une des plus lourdes de l’OCDE (Télos)


Politique budgétaire

  • Europe-États-Unis : comment les politiques budgétaires ont-elles soutenu les revenus ? (OFCE)
  • Escalade de la dette publique (William De Vijlder)
  • Le mur de la dette est-il imaginaire? Dépasser le débat entre latitudinaires et rigoristes (Télos)
  • Soutenabilité de l’endettement public quand le taux d’intérêt réel est durablement inférieur à la croissance (Patrick Artus)


Commerce international

  • La mondialisation est à rebâtir, pas seulement à réparer (Jean Pisani-Ferry)
  • Le protectionnisme n’a pas de sens pour les pays de l’OCDE (Patrick Artus)
  • France: la demande de protection contre la mondialisation se comprend, mais elle ne peut pas aboutir (Patrick Artus)


Finance internationale

  • Quelles menaces sur le rôle du dollar comme monnaie de réserve? (Patrick Artus)
  • Le pays qui émet la monnaie de réserve mondiale ne peut pas être en conflit avec le Reste du Monde (Patrick Artus)


Intégration européenne

  • Brexit : "L’Union européenne fait face à un dilemme qui l’affaiblit" (Aurélien Antoine)


Lien social


Inégalités et justice sociale

  • Etats-Unis : le triomphe de l'inégalité (A la marge)
  • Comment la COVID-19 va creuser les inégalités dans les pays émergents et les pays en développement (FMI)
  • Inégalités Covid-19 : les jeunes sacrifiés ? (Camille Peugny)
  • Un plan pauvreté laborieux (Alter éco)
  • Revenu minimum pour les jeunes : les raisons d’un refus (Louis Maurin)
  • Le Brésil forcé de mettre en place un programme social d’urgence inédit (Alter éco)
  • "Les fondements de l’Etat social sont genrés" (Hélène Perivier)


Travail, emploi, chômage

  • Chômage : une embellie relative au troisième trimestre (Le Monde)
  • Des revenus d’activité bien plus dispersés pour les non-salariés que pour les salariés (INSEE)


GRAPHIQUE Nombre de demandeurs d'emplois en France

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source : Le Monde (2020)

Economie du populisme

  • Les conséquences économiques du populisme (A la marge)
  • Amérique: l'incompétence économique des présidents républicains (Brad DeLong)
  • L’Amérique s’est-elle appauvrie sous la présidence de Donald Trump, comme le dit Joe Biden ? (The Conversation)
  • "Donald Trump a discrètement dérégulé le marché du travail" (Donna Kesselman)
  • Le "Trumpisme" n’est pas un néo-libéralisme (Patrick Artus)


Zoom sur la vie politique américaine

  • Aux Etats-Unis, une Cour suprême républicaine (Le Monde)
  • Trump et la nouvelle composition de la Cour Suprême (Project Syndicate)
  • Comment sont désignés les grands électeurs, qui choisissent ensuite le président des Etats-Unis ? (Le Monde)
  • Elections américaines : comment le découpage électoral partisan influe sur l’élection des représentants (Le Monde)
  • Aux États-Unis, un contexte inédit pour l'élection présidentielle (CNRS)
  • Pourquoi les agriculteurs américains soutiennent toujours majoritairement Donald Trump (The Conversation)


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Liberté d'expression, radicalisation, etc. etc.

  • Lettre aux professeurs d’histoire-géographie. Ou comment réfléchir en toute liberté sur la liberté d’expression (François Héran)
  • La violence terroriste au nom du prophète : ce que les jeunes Français musulmans en pensent vraiment (The Conversation)
  • Plongée dans les mécaniques de radicalisation (Alter éco)





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mardi 27 octobre 2020

Les inégalités salariales selon l’origine ethnique dans les pays développés

« Dans plusieurs pays développés, les minorités ethno-raciales sont moins rémunérées, en moyenne, que la majorité blanche autochtone. Alors que les écarts de salaires entre les groupes ethniques s’expliquent en partie par l’immigration, ils persistent aussi pour les minorités raciales de deuxième génération, voire au-delà. L’élimination des inégalités de salaires entre les groupes ethniques et la promotion d’une égalité des opportunités entre les citoyens aux différentes origines ethniques constituent un objectif important de politique sociale. Les inégalités résultant des différences en matière d’opportunités entraîne un gâchis de talents pour ceux qui ne peuvent exploiter leur potentiel et à un gâchis de ressources si certaines personnes ne peuvent pleinement contribuer à la société. (…)

Il y a de robustes analyses empiriques suggérant que dans plusieurs pays développés les salaires des minorités raciales et ethniques sont, en moyenne, inférieurs à ceux de la majorité autochtone (blanche). Bien que ces écarts de salaires aient diminué au cours du temps, ils demeurent dans la plupart des pays. Même s’il est presque impossible d’identifier toutes les raisons expliquant la persistance des différentiels raciaux de salaires, on sait que l’une de ces raisons est que plusieurs personnes appartenant aux minorités ethniques sont des immigrés, or ces derniers peuvent rencontrer des difficultés pour communiquer dans la langue du pays d’accueil, ne pas être familiers avec son marché du travail, ne pas voir leurs qualifications être reconnues ou encore manquer des réseaux sociaux nécessaires pour obtenir un emploi adapté. Cependant, dans des pays comme les Etats-Unis, le Royaume-Uni ou l’Australie, une large proportion de minorités ethniques sont des immigrés de deuxième génération, ou même d’une génération ultérieure, et elles ne font pas face à des tels problèmes, or il y a aussi des inégalités salariales selon l’origine ethnique dans de tels pays.

La réduction des écarts de salaires entre groupes ethniques et la promotion d’une plus grande égalité des opportunités parmi les citoyens avec différentes origines raciales constituent d’importants objectifs de politique sociale. Les compétences et talents des minorités ethniques peuvent être sous-utilisés si elles ne peuvent exploiter la totalité de leur potentiel et contribuer pleinement à la société. En définitive, une réduction des inégalités de salaires entre groupes ethniques est susceptible de mener à une société plus cohésive, plus productive et plus égalitaire.

La discrimination


Diverses études se sont focalisées sur la discrimination comme source des écarts de salaires entre groupes ethniques. Les modèles théoriques suggèrent que les minorités peuvent être discriminées en raison d’attitudes sociales négatives à leur égard (c’est-à-dire d’une discrimination que l’on qualifie de "discrimination par goût", basée sur les préférences individuelles) ou parce que les employeurs jaugent la qualité d’un candidat à l’embauche issu d’une minorité en se basant sur la qualité moyenne perçue des gens appartenant à la même minorité (discrimination que l’on qualifie alors de "discrimination statistique"). Les stéréotypes, comme la croyance répandue que les gens d’une certaine origine raciale ou ethnique travaillent moins efficacement que les autres, peut être une raison pour les employeurs de ne pas recruter les candidats à l’embauche issus de cette minorité ou de leur offrir des salaires plus faibles, du moins initialement. Les stéréotypes raciaux peuvent même devenir une prophétie autoréalisatrice : une récente étude sur les travailleurs des supermarchés français suggère que ceux appartenant à une minorité ethnique travaillent moins efficacement s’ils ont des superviseurs présentant des biais raciaux (Glover et alii, 2017).

D’une perspective empirique, l’identification et la mesure de la discrimination sont très difficiles. Les récentes analyses empiriques suggèrent que les candidats à l’embauche avec des noms associés à une minorité sont moins susceptibles d’être recontactés pour un entretien d’embauche que des candidats à l’embauche similaires mais avec des noms associés à la majorité autochtone. Cependant, les analyses empiriques ont du mal à déterminer précisément le rôle que joue la discrimination dans les écarts salariaux entre groupes ethniques et dans quelle mesure elle relève de la discrimination par goût ou de la discrimination statistique (Lang et Lehmann, 2012). Le débat sur l’existence et l’importance de la discrimination et sur la façon par laquelle elle opère reste ouvert.

Les politiques visant à réduire les inégalités salariales entre groupes ethniques doivent clairement différer selon que la discrimination est le résultat d’une aversion vis-à-vis des minorités ou d’un manque d’information. Cependant, la compréhension et l’élimination de la discrimination ne sont pas la seule voie pour les politiques cherchant à réduire les inégalités salariales entre groupes ethniques. Il est important de garder à l’esprit qu’il peut y avoir des écarts de salaires entre groupes ethniques même en l’absence de discrimination (salariale).

Une importante raison expliquant pourquoi les minorités ethniques reçoivent moins de salaires que les natifs blancs est qu’elles ne présentent pas les mêmes caractéristiques que ces derniers. Aux Etats-Unis, par exemple, les latinos ont de moindres niveaux d’éducation que les natifs blancs, à l’instar de la population noire caribéenne au Royaume-Uni. D’un autre côté, les Afro-Américains aux Etats-Unis et les Pakistanais et Bangladais de deuxième génération au Royaume-Uni tendent à avoir de hauts niveaux d’éducation, mais ils sont aussi davantage susceptibles d’aller dans les plus mauvaises écoles que les natifs blancs, ce qui est susceptible d’avoir un effet négatif sur leurs salaires. En outre, les minorités ethniques tendent à se concentrer dans les professions peu payées.

Les analyses empiriques montrent régulièrement que les écarts de salaires entre groupes ethniques décroissent quand de telles caractéristiques sont prises en compte. Cependant, parce que les analyses empiriques peuvent souvent être contraintes par la disponibilité des données, les différentes études peuvent ne pas prendre en compte le même ensemble de caractéristiques, si bien qu’elles n’aboutissent pas forcément aux mêmes résultats, sans pour autant être erronées. La question est alors de savoir ce que les diverses estimations d’écarts de salaires entre groupes ethniques signifient vraiment et comment elles peuvent être mieux utilisées pour éclairer la politique publique.

Mesurer les inégalités de salaires entre groupes ethniques


Une manière largement acceptée de mesurer les écarts de salaires entre groupes ethniques consiste à utiliser des modèles ne prenant en compte que la seule appartenance à une minorité ethnique pour expliquer les salaires horaires. Ces modèles mesurent des écarts salariaux "non ajustés". Les modèles mesurent les écarts "ajustés" lorsqu’ils incluent d’autres variables, comme le niveau de diplôme et l’expérience professionnelle. Alors que les écarts salariaux non ajustés mesurent la différence moyenne de salaires entre la majorité et la minorité considérée prise dans son ensemble, les écarts ajustés mesurent l’écart salarial moyen résiduel entre les groupes après prise en compte de certaines caractéristiques pertinentes.

Quand les autres caractéristiques, telles que le niveau d’éducation ou l’expérience professionnelle, sont incluses dans le modèle, alors la variable ethnique peut être interprétée comme l’écart salarial ethnique résiduel, qui n’est pas dû à des différences en matière d’éducation et d’expérience professionnelle. Certains chercheurs emploient une approche particulière (connue sous le nom de "décomposition d’Oaxaca") pour déterminer dans quelle mesure les inégalités salariales entre les groupes ethniques restent inexpliquées. Cette approche divise les écarts salariaux ethniques en deux composantes : une première qui est expliquée par des différences en termes de caractéristiques moyennes entre les groupes (telles que l’éducation et l’expérience professionnelle) et une seconde qui est due aux différences en termes de rendements moyens de ces caractéristiques. Cette seconde composante est qualifiée de part "inexpliquée" (...).

La plupart des études cherchent à déterminer dans quelle mesure le différentiel salarial entre groupes ethniques diminue lorsque certaines caractéristiques sont incluses dans le modèle et quelle proportion du différentiel demeure inexpliqué (Aeberhardt et alii, 2010). Il est cependant important de noter que l’inclusion de certaines caractéristiques peut amener à estimer de plus larges, et non de plus faibles, écarts.

Certains chercheurs interprètent la part inexpliquée des inégalités salariales entre les groupes ethniques comme manifestant une "discrimination". C’est toutefois incorrect. La part inexpliquée indique dans quelle mesure les caractéristiques choisies expliquent l’écart salarial entre les groupes ethniques. La part inexpliquée inclut l’impact d’une éventuelle discrimination, mais aussi l’impact de tous les autres facteurs qui ne sont pas inclus dans le modèle. Par exemple, une raison expliquant pourquoi une partie des écarts salariaux entre groupes ethniques reste inexpliquée peut tenir à des différences entre ces groupes en termes d’interruptions de carrière, de durées passées au chômage ou dans le travail indépendant ou à d’autres facteurs qui ne sont pas mesurées dans les données et qui peuvent difficilement être pris en compte. Les périodes de chômage peuvent avoir un impact négatif sur les salaires et peuvent eux-mêmes résulter de la discrimination ou d’un manque d’opportunités. Cependant, elles ne sont pas nécessairement une source de discrimination salariale. Puisqu’il n’est pas possible d’estimer l’importance des causes non mesurées, la part non expliquée ne doit donc pas être entièrement attribuée à la seule discrimination.

Bien que le rôle que la discrimination est susceptible de jouer (directement ou indirectement) dans l’apparition d’inégalités salariales entre les groupes ethniques ne doit pas être complètement écarté, il est opportun pour la politique publique de se focaliser sur les caractéristiques qui se sont révélées être d’importants déterminants des écarts salariaux entre les groupes ethniques, comme l’éducation. Celles-ci peuvent être utilisées comme des cibles intermédiaires.

Les possibles déterminants des inégalités salariales entre groupes ethniques


Une comparaison des écarts salariés non ajustés et ajustés et une analyse des caractéristiques les plus pertinentes dans leur détermination peuvent être assez révélatrices et utiles pour la politique publique. Premièrement, certaines caractéristiques peuvent davantage contribuer que d’autres. Deuxièmement, toutes les caractéristiques ne réduisent pas les salaires, donc ne contribuent pas aux écarts salariaux entre groupes ethniques ; certaines caractéristiques peuvent accroître les salaires et contribuer à réduire les inégalités salariales entre groupes ethniques (Longhi et alii, 2012 ; Hellerstein et Neumark, 2008). Par exemple, les auteurs d’une étude constatent que le plus important déterminant des écarts de salaires entre groupes ethniques au Royaume-Uni est la concentration des minorités ethniques dans les professions peu rémunérées, tandis que le niveau d’éducation relativement plus élevé de ces minorités compense en partie l’effet négatif de la ségrégation professionnelle (Longhi et alii, 2012). Cela suggère que le problème peut tenir à l’accès aux emplois bien rémunérés ou dans le manque de possibilités de promotions de carrière, plutôt que dans le manque d’éducation.

La situation semble être légèrement différente aux Etats-Unis, où les analyses empiriques suggèrent que la ségrégation ethnique dans l’établissement est essentiellement due à la ségrégation en termes de compétences et notamment de compétence langagière, bien que cela semble être davantage le cas pour les hispaniques que pour les noirs (Hellerstein et Neumark, 2008). Notons cependant que la ségrégation en termes de professions ou sur le lieu de travail sont des concepts légèrement différents ; alors que les établissements (ou les employeurs) peuvent offrir des emplois dans différentes professions, les mêmes professions peuvent être disponibles dans d’autres établissements.

La littérature compare rarement l’importance relative des diverses caractéristiques comme déterminants des inégalités de salaires entre groupes ethniques. De nombreux pans de la littérature portent sur une poignée de déterminants. La comparaison des études utilisant différentes données et différentes méthodologies, qui ne sont pas conçues pour répondre aux mêmes questions (certaines ne se focalisant même pas sur les écarts de salaires), n’est pas claire, ce qui signifie que la généralisation n’est pas toujours possible. Néanmoins, en comparant les différentes études, il est possible de tirer des conclusions quant à savoir quels sont les facteurs susceptibles de jouer un rôle dans les écarts de salaires entre groupes ethniques, mais sans pour autant directement comparer leur importance.

Parmi les premières caractéristiques considérées dans la littérature, il y a l’éducation, les qualifications et les compétences. Les analyses empiriques concernant divers pays, notamment les Etats-Unis, le Royaume-Uni, la France et l’Allemagne (Algan et alii, 2010 ; Hellerstein et Neumark, 2008) suggèrent que les écarts de salaires entre groupes ethniques sont en partie dus à de plus faibles niveaux d’éducation pour plusieurs minorités, en particulier quand elles incluent une grande proportion d’immigrés. Cependant, il y a d’importantes différences entre les minorités. Alors que certaines minorités ethniques sont moins qualifiées que la majorité blanche, d’autres tendent à être plus qualifiées que celle-ci. Une explication de la persistance des différentiels de salaires entre groupes ethniques, même après prise en compte des qualifications, est que les minorités sont davantage susceptibles d’aller dans les écoles de moins bonne qualité que les autochtones blancs, ce qui peut avoir un impact négatif sur leur niveau de compétences globale. Les compétences, néanmoins, tendent à augmenter avec l’expérience professionnelle.

Un autre facteur important dans la détermination des écarts de salaires entre groupes ethniques est que les minorités tendent à être ségréguées vers les professions à faible rémunération (Longhi et alii, 2012). Une étude souligne l’importance des compétences et notamment de la compétence langagière (du moins pour certaines minorités aux Etats-Unis) pour la ségrégation d’établissements, mais les causes de la ségrégation en termes de professions n’ont pas été systématiquement analysées (Hellerstein et Neumark, 2008). Les théories économiques et sociologiques suggèrent que les minorités peuvent préférer travailler dans des professions où une grande partie des travailleurs partagent leur origine ethnique et ils peuvent donc être prêts à accepter des salaires comparativement plus faibles pour travailler dans ces professions. Il a également été suggéré que, à mesure que la taille d’une population minoritaire dans un pays augmente, les personnes appartenant à la majorité s’inquiètent davantage de la concurrence pour les emplois. La majorité réagirait alors en empêchant les minorités d’obtenir des emplois de grande qualité (…). Il y a des analyses empiriques allant dans ce sens dans le cas des Etats-Unis (Tienda et Lii, 1987). Comme la taille de la minorité augmente et que la majorité s’adapte à la présence de minorités, qui s’intègrent davantage, la ségrégation en termes de professions devrait à terme diminuer.

Suivant ce courant de la littérature, diverses études empiriques ont estimé l’impact de la taille relative des diverses minorités sur leur situation sur le marche du travail, même si la variable observée est souvent le niveau de salaires de la minorité plutôt que l’écart de salaire relativement à la majorité. En outre, ces études analysent l’impact de la taille des minorités en comparant les régions dans un seul pays ou des quartiers dans une ville et se focalisent sur l’impact de la ségrégation résidentielle. Ces études tendent à constater de pires situations sur le marché du travail, en termes de salaires, pour les minorités vivant dans les zones les plus ségréguées aux Etats-Unis (Tienda et Lii, 1987), même si certains affirment que la ségrégation a un impact positif sur les salaires une fois la sélection entre zones prise en compte.

L’un des mécanismes qui peut expliquer l’importance de la ségrégation résidentielle sur les écarts de salaires entre groupes ethniques est la qualité des réseaux et les types de personnes avec lesquelles les minorités et la population majoritaire sont susceptibles d’interagir, dans la mesure où ceux-ci jouent un rôle significatif sur le type d’emploi que les gens peuvent trouver. Une récente étude se focalisant sur les Etats-Unis et l’Estonie constate que les écarts de salaires entre groupes ethniques sont plus larges dans les zones où les gens sont plus susceptibles de lier amitié avec des personnes ayant la même origine ethnique (Toomet et alii, 2013). Cependant, (…) cela peut aussi être une question de classes sociales (Longhi et alii, 2012).

Finalement, certaines études focalisées sur les Etats-Unis affirment que la ségrégation en termes de professions peut en partie résulter de la ségrégation résidentielle, si bien qu’elles suggèrent que divers facteurs peuvent contribuer aux écarts de salaires entre groupes ethniques et interagir d’une façon complexe. En outre, il est possible que les différents facteurs puissent ne pas avoir la même importance pour chaque minorité ethnique. Par exemple, pour certaines minorités, le principal problème peut être le manque de qualifications appropriées, tandis que pour d’autres les qualifications peuvent ne pas être un problème et la localisation résidentielle jouer un rôle plus crucial. La politique publique doit donc prendre en compte que la littérature a trouvé d’importantes différences d’une minorité ethnique à l’autre et même au sein de chacune d’entre elles ; les écarts de salaires entre groupes ethniques ainsi que leurs déterminants sont susceptibles de ne pas être les mêmes d’un groupe à l’autre. Par conséquent, adopter une approche unifiée pour réduire les inégalités salariales entre groupes ethniques peut se révéler inapproprié.

Les inégalités entre les minorités ethniques et en leur sein


De nos jours la plupart des pays hébergent des proportions croissantes de minorités ethniques, soit immigrées, soit descendantes d’immigrés, mais la taille de la population minoritaire, l’histoire et l’ampleur des flux d’immigration, ainsi que les politiques d’intégration varient d’un pays à l’autre (Algan et alii, 2010 ; Aeberhardt et alii, 2010). Il n’est par conséquent pas surprenant que les inégalités salariales entre groupes ethniques, même pour les immigrés de deuxième génération, varient d’un pays à l’autre. L’expérience des Afro-américains aux Etats-Unis n’est pas la même que celle des noirs d’origine africaine au Royaume-Uni. De même, en raison des différences dans les relations coloniales, les populations d’origine africaine qui se sont établies au Royaume-Uni sont susceptibles d’être très différentes de celles qui se sont établies en France ou au Portugal.

GRAPHIQUE 1 Ecarts de salaires des hommes immigrés de première et deuxième générations en France relativement aux hommes nés en France de parents français (en 2005-2007, en %)
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source : Longhi, d'après Algan et alii (2010)

Chose plus importante du point de vue de la politique publique, les écarts salariaux varient d’un groupe à l’autre, et ce même au sein d’un même pays. Alors que certaines minorités, comme les latinos ou Mexicains aux Etats-Unis, connaissent d’importantes pénalités salariales, d’autres, comme les asiatiques, reçoivent souvent des salaires plus élevés que les autochtones blancs. Par exemple, les graphiques 1 et 2 montrent que le différentiel de salaire n’est pas le même d’une minorité ethnique à l’autre pour les hommes en France et en Allemagne. En France (cf. graphique 1), ce sont les Turcs et les Africains qui subissent la plus mauvaise situation, tandis que les immigrés provenant du nord de l’Europe semblent être davantage payés que les autochtones français (Algan et alii, 2010). En Allemagne (cf. graphique 2), ce sont les immigrés venant d’Italie et de Grèce qui connaissent la plus mauvaise situation, tandis que ceux issus d’autres pays de l’UE semblent connaître une bien meilleure situation (Algan et alii, 2010). (…) Au Royaume-Uni, les immigrés blancs de deuxième génération ont globalement la meilleure situation, tandis que les immigrés provenant du Bangladesh et de Pakistan connaissent la pire situation (Algan et alii, 2010). Parmi les diplômés d’universités israéliennes, ce sont ceux provenant d’Ethiopie qui connaissent les plus fortes pénalités salariales, tandis que ceux provenant de l’ancienne Union soviétique connaissent les plus faibles différentiels de salaires (Epstein et alii, 2015).

GRAPHIQUE 2 Ecarts de salaires des hommes immigrés de première et deuxième générations en Allemagne relativement aux hommes nés en Allemagne de parents allemands (en 2005-2006, en %)
Algan__inegalites_salaires_selon_origine_ethnique_Allemagne_immigres.png
source : Longhi, d'après Algan et alii (2010)

Outre les inégalités entre groupes ethniques, il y a aussi d’amples inégalités au sein de chacun d’entre eux. Le genre en offre un bon exemple. La littérature qui se focalise sur les hommes décèle d’amples écarts de salaires selon l’origine ethnique. A l’inverse, la littérature analysant les écarts salariaux entre groupes ethniques parmi les femmes constate qu’en général les femmes appartenant à une minorité ethnique tendent à recevoir la même rémunération (voire même une rémunération supérieure) que les femmes natives blanches. Ce constat se retrouve dans de nombreux pays, notamment le Royaume-Uni, les Etats-Unis et Israël (Algan et alii, 2010 ; Lang et Lehmann, 2012 ; Epstein et alii, 2015 ; Brynin et alii, 2019), mais quelques pays comme la France et l’Allemagne font exception (Algan et alii, 2010). Le fait que les différentiels de salaires en fonction de l’origine ethnique soient plus faibles parmi les femmes peut s’expliquer par une possible auto-sélection : les femmes, en particulier celles qui appartiennent aux minorités ethniques, sont moins susceptibles d’être actives que les hommes et celles qui sont actives sont davantage susceptibles d’avoir des caractéristiques (comme un plus haut niveau d’éducation ou une plus forte motivation) qui accroissent les chances qu’elles reçoivent à un haut salaire. Malheureusement, il y a bien peu d’analyses empiriques susceptibles d’éclairer les raisons pour lesquelles les différentiels de salaires en fonction de l’origine ethnique sont plus faibles parmi les femmes que parmi les hommes.

La plupart des études estiment les différentiels de salaires raciaux spécifiques aux sexes, où les salaires des hommes issus des minorités sont comparés aux salaires des hommes natifs blancs et les salaires des femmes issus des minorités sont comparés aux salaires des femmes natives blanches. Néanmoins, il est aussi intéressant de voir comment les salaires des hommes et des femmes issus des minorités ethniques se comparent aux salaires des hommes natifs. Cela nous permet de mesurer les différentiels de salaires en fonction de l’origine ethnique et de voir comment ils interagissent avec les différentiels de salaires entre les sexes (Brynin et alii, 2019). (…)

Outre les différences entre hommes et femmes, il y a aussi d’importantes différences entre ceux qui sont nés à l’étranger et ceux qui sont nés dans le pays. Bien qu’en général les écarts salariaux entre les groupes ethniques tendent à être plus faibles pour les personnes nées dans le pays, ce n’est pas toujours le cas (pensons par exemple aux hommes d’origine turque en France, cf. graphique 1). De récentes analyses suggèrent aussi que les différentiels de salaires en fonction de l’origine ethnique pourraient être plus amples parmi les travailleurs peu qualifiés et quasiment nuls parmi les travailleurs très qualifiés (Lang et Lehmann, 2012 ; Zwysen et Longhi, 2018) et qu’ils tendraient à varier le long de la distribution salariale et selon le type de salariés. Par exemple, aux Etats-Unis, dans les emplois où la rémunération dépend de la performance, l’écart de salaires entre blancs et noirs est plus élevé aux plus hauts niveaux de salaires, tandis que dans les emplois où la rémunération n’est pas liée à la performance le différentiel est plus faible pour les plus hauts niveaux de salaires (Heywood et Parent, 2012). (…) »

Simonetta Longhi, « Racial wage differentials in developed countries », in IZA, World of Labor, n° 365, octobre 2020. Traduit par Martin Anota

dimanche 25 octobre 2020

Les liens de la semaine

La propagation de l'épidémie

  • Covid-19 dans le monde : l’Irlande va reconfiner toute sa population (Le Monde)
  • Le point sur la pandémie de Covid-19 en Europe : nouvelles restrictions en République tchèque et en Espagne, couvre-feu en Italie (Le Monde)
  • L’Espagne franchit le seuil du million de cas de Covid-19, une première européenne (AFP)
  • La deuxième vague à l’échelle pertinente (Le Grand Continent)
  • Densité et mortalité du Covid-19 : la recherche urbaine ne doit pas être dans le déni ! (Métropolitiques)


GRAPHIQUE Nombres quotidiens de nouvelles contaminations et décès au coronavirus en France
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La gestion de l'épidémie

  • Covid-19 : résister à la deuxième vague européenne (Le Monde)
  • Coronavirus : 43 millions de Français désormais sous couvre-feu (Le Monde)
  • Coronavirus : l’Espagne vers l’état d’urgence, incidents à Rome… Les restrictions se multiplient en Europe (Le Monde)
  • Donald Trump face au Covid-19 : le déni et le chaos (Alter éco)


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source : Le Monde (2020)

Croissance, fluctuations et crises

  • Quelle France souffre le plus de la crise ? (Alter éco)
  • "La crise se paye elle-même par les taux bas" (Daniel Cohen)
  • L’investissement des grandes entreprises françaises en temps de crise (Banque de France)
  • La résilience de l’économie chinoise (Le Monde)
  • Le Covid-19 et la grande transition des pays émergents (Alter éco)
  • Pourquoi une économie affaiblie conduit à une économie durablement affaiblie (Patrick Artus)
  • La croissance potentielle du Monde va être faible: un certain nombre de grandeurs importantes vont être en croissance négative (Patrick Artus)
  • Productivité, profits et Covid (Michel Husson)


Environnement et ressources naturelles

  • Le Covid-19 va-t-il faire définitivement chuter la demande de pétrole ? (Alter éco)
  • Convention citoyenne pour le climat : l’occasion manquée du projet de loi de finances (Le Monde)
  • Maîtriser la consommation énergétique du numérique : le progrès technologique n’y suffira pas (France Stratégie)
  • Rénovation énergétique en France, des obstacles à tous les étages (The Conversation)


Entreprises et concurrence


Politique budgétaire

  • Le débat sur les contreparties est un faux sujet (Charles Wyplosz)
  • Investissement et capital productif publics en France (OFCE)
  • Pays de l’OCDE: on ne peut plus analyser la politique budgétaire sans analyser l’équilibre entre l’épargne privée et l’investissement (Patrick Artus)
  • Qu’est-ce qui a changé depuis l’époque où les taux d’endettement public étaient stables à moyen terme? (Patrick Artus)
  • Pays de l’OCDE: que se serait-il passé si les États n’avaient pas accumulé de dette publique? (Patrick Artus)


GRAPHIQUE Taux d’investissement public en France (en % du PIB)

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source : OFCE (2020)

Politique monétaire

  • Politique monétaire durablement expansionniste: les banques centrales regardent-elles les effets sur les intermédiaires financiers? (Patrick Artus)
  • Comment se finit l’énorme expansion monétaire: deux scénarios (Patrick Artus)
  • Que faudrait-il pour que la création monétaire conduise à l’inflation? (Patrick Artus)
  • L’"average inflation targeting" peut-il être efficace ? (Patrick Artus)


Policy-mix

  • L’Europe doit continuer de soutenir énergiquement la reprise (FMI)
  • Se préparer à l’après-pandémie: vers une politique économique plus ciblée (William De Vijlder)
  • Comme la politique budgétaire expansionniste, la politique monétaire expansionniste génère toujours un arbitrage intertemporel (Patrick Artus)
  • Clarifier le débat sur la politique budgétaire et la politique monétaire (Patrick Artus)
  • Il faut reconstruire la théorie de la politique monétaire (Patrick Artus)


Commerce international


Finance internationale

  • Paradis fiscaux : de nouvelles découvertes sidérantes sur les stratégies des grandes entreprises (Christian Chavagneux)
  • Aide au développement : Oxfam appelle les pays riches à tenir leurs engagements (Le Monde)
  • L’euro peut-il disparaître ? (Agnès Bénassy-Quéré)
  • Les Etats-Unis ont besoin d’avoir en face d’eux une région ayant un fort excédent d’épargne (Patrick Artus)
  • Que devient la relation entre l’aversion pour le risque et le taux de change dollar/euro? (Patrick Artus)


Déviance(s)


Inégalités et justice sociale


Inégalités de genre

  • Rythmes scolaires : la réforme de 2013 a réduit les inégalités salariales entre mères et pères (A la marge)
  • Allongement du congé paternité : l’arbre qui cache la forêt (Xavier Molénat)
  • Pourquoi les footballeuses sont-elles moins payées ? (CNRS)
  • Les jeunes filles face au droit de regard des hommes (Marie Duru-Bellat)


Travail, emploi, chômage

  • Plans sociaux : le Covid a-t-il bon dos ? (Alter éco)
  • Comment le télétravail affecte-t-il la productivité des entreprises ? Les enseignements très partiels de la littérature (INSEE)
  • Les politiques économiques ont contribué aux fortes créations d’emplois en France de 2016 à 2019 (Banque de France)
  • Le marché du travail marche mieux dans la zone euro qu’aux États-Unis (Patrick Artus)
  • Inégalités environnementales : comment cela se passe au travail (Observatoire des inégalités)
  • La pénibilité des métiers selon les catégories sociales (Observatoire des inégalités)
  • Les agriculteurs : de moins en moins nombreux et de plus en plus d'hommes (INSEE)


GRAPHIQUE Part des agriculteurs exploitants dans l’emploi total en France (en %)

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source : INSEE (2020)

Politique


Capitalisme





lire la précédente revue de presse

lundi 19 octobre 2020

Pourquoi l'insécurité économique ne suffit pas pour expliquer l'attrait du populisme

« L’essor du populisme a amené à se poser des questions fondamentales pour les démocraties avancées à travers le monde. Peut-être que la plus grosse question est de savoir pourquoi il a émergé. Certaines analyses mettent en avant des explications économiques. Les Américains qui se laissèrent séduire par les discours nationalistes de Donald Trump et les électeurs britanniques qui approuvèrent la sortie de l’Union européenne aurait été frustrés par les destructions d’emplois provoquées par la mondialisation. Et cette anxiété les a rendus vulnérables aux politiciens qui leur promettaient de leur rendre leur puissance économique.

Le politiste Yotam Margalit ne pense pas que ce soit la bonne explication. Il estime que les changements culturels de long terme, comme l’accroissement de la diversité ethnique et l’urbanisation, sont de plus gros facteurs derrière l’attrait populiste. Ces changements ont alimenté les ressentiments parmi certains groupes qui menacent de saper la démocratie libérale. Margalit a récemment parlé avec Chris Fleisher de l’American Economic Association à propos de l’essor du populisme, de l’enchevêtrement des facteurs économiques et culturels à sa source et de la possibilité de faire ou non quelque chose pour y répondre. (…)

Fleisher : Qu’entendez-vous par populisme ?

Margalit : Je dirais que le populisme se caractérise avant tout et essentiellement par sa prétention à représenter la volonté du peuple versus les "autres", et que ces derniers désignent souvent une élite corrompue agissant dans son seul intérêt. Les populistes remettent en cause l’emplacement du pouvoir et l’autorité de l’Etat et affirment que la seule source légitime d’autorité politique et morale est celle qui repose sur le peuple. Les populistes tendent à affirmer que l’essentiel des maux politiques auxquels la nation fait face ont des solutions évidentes et que le bon sens du peuple est le mieux à même à traiter ces maux que les idées des prétendus experts : les responsables élus, les juges ou les scientifiques. Et la raison expliquant pourquoi le bon sens du peuple n’a pas été utilisé, selon les populistes, tient à l’intérêt propre des élites politiques corrompues.

Fleisher : En ce qui concerne les raisons derrière l’essor du populisme, les explications tendent à se regrouper en deux catégories : les premières sont d’ordre économique et les secondes d’ordre culturel. Selon vous, que se passe-t-il ?

Margalit : Il peut être opportun de définir très largement ce qu’est le récit de l’insécurité économique. Dans l’ensemble, les différents universitaires et les différentes études se focalisent sur différents facteurs causaux, mais le récit général est qu’un certain développement (que ce soit la mondialisation, les chocs commerciaux, l’immigration, le changement technologique ou la crise financière) a bouleversé les marchés du travail, généré de fortes perturbations et, par conséquent, provoqué une insécurité économique généralisée. Je pense qu’il y a certainement une part de vérité dans cette vision des choses, mais (…) je pense que ce raisonnement est très incomplet. Je pense que l’explication culturelle est plus proche de la vérité que celle mettant en avant les facteurs économiques (…).

Fleisher : L’une des explications populaires de la victoire de Trump aux présidentielles est qu’il a été capable de casser le "mur bleu" (Blue Wall) dans des Etats comme la Pennsylvanie, le Wisconsin et le Michigan, et que c’est son attrait pour les perdants de la mondialisation qui lui a permis de rafler ces Etats. Et il y a certaines études qui semblent soutenir cette théorie. Vous ne pensez pas que ce soit nécessairement le cas. Qu’est-ce qui, selon vous, explique ce phénomène ?

Margalit : J’ai une petite correction à faire ici. Je pense que les études auxquelles vous vous référez sont en fait correctes et qu’il y a des raisons de penser que le comportement électoral à la marge de certains perdants de la mondialisation, en particulier dans certains "swing States", a contribué à pousser Trump vers le sommet et à la victoire. Mais selon moi (…), nous télescopons deux choses, que je vais qualifier respectivement de portée en termes de résultats et de portée explicative.

La victoire de Trump et le vote du Brexit se sont joués à quelques voix près. Dans le cas du référendum du Brexit, nous parlons d’une marge de moins de 4 points de pourcentage. Dans le cas de Trump et du référendum du Brexit, il y a des analyses qui nous montrent qu’une partie de l’impact de la mondialisation et en particulier l’exposition aux importations chinoises ont déstabilisé certains groupes et contribué à expliquer quelques points de pourcentage des deux scrutins. Dans le cas du Brexit, cela a suffi pour faire gagner le "Leave". J’affirme que la portée en termes de résultats, en l’occurrence la transformation d’un échec en une victoire, est très élevée. Pourtant, le phénomène global que nous voulons expliquer est pourquoi 52 % de l’électorat britannique s’est finalement réveillé le matin du référendum pour aller voter en faveur d’une sortie de l’Union européenne. Le basculement de quelques points de pourcentage ne suffit pas à expliquer pourquoi une grande partie de la population britannique a voté pour le Brexit ou, dans le cas américain, pourquoi une grande partie de la population a voté Trump.

Fleisher : L’immigration est apparue fréquemment dans nombre de ces appels populistes. Pouvez-vous expliquer la position centrale de l’immigration dans de nombreux appels populistes ?

Margalit : L’immigration est réellement importante pour notre sujet ici parce qu’elle est souvent le thème le plus saillant pour les partis et électeurs populistes (…). Je pense que nous devons distinguer entre deux questions très différentes. L’une est de savoir si l’immigration elle-même est impulsée par des facteurs économiques et la seconde est de savoir si l’effet économique de l’immigration, réel ou perçu, est une cause majeure du vote populiste. Si la réponse à la deuxième question est positive, la question est alors de savoir si cela tient à l’effet de l’immigration sur le marché du travail ou bien aux répercussions budgétaires de celle-ci.

Concernant la première question, je pense que les analyses empiriques suggèrent plutôt que l’immigration, en particulier en Occident, est essentiellement impulsée par des forces économiques, en l’occurrence la pauvreté, les amples écarts de salaires, et ainsi de suite. Mais en ce qui concerne la seconde question, les analyses empiriques indiquent clairement que les inquiétudes des électeurs en Occident au regard de l’immigration ont peu à voir avec son impact sur leur situation économique ou leur niveau d’insécurité économique. Donc, je pense que l’immigration est souvent une inquiétude majeure pour les électeurs populistes, mais j’estime que la traiter comme un moteur économique du populisme est trompeur dans la mesure où nous voyons dans les analyses empiriques que les électeurs populistes inquiets à propos de l’immigration ne nourrissent pas vraiment d’inquiétude à propos des effets économiques que celle-ci peut avoir sur leur situation économique.

Fleisher : Pouvez-vous expliquer quels genres de facteurs culturels croyez-vous à la source de cet essor du populisme ?

Margalit : Les changements sociaux de long terme sont cruciaux pour comprendre le ressentiment derrière l’essentiel de l’attrait populiste. L’idée ici est que les changements structuraux et l’élargissement de l’accès à une plus grande éducation, l’urbanisation, l’accroissement de la diversité ethnique, ont mené progressivement à de significatifs changements culturels. Parmi certains segments de la population, (…) ces changements sociétaux et ce qui est perçu comme un abandon des valeurs sociales traditionnelles ont généré un profond sentiment de ressentiment.

Si nous ajoutons à cela une hausse de l’exposition aux influences étrangères comme conséquence de la mondialisation, les effets de l’immigration, cela a davantage exacerbé la sensation d’une menace culturelle et démographique. En combinaison avec ce changement générationnel graduel, nous avons ici des majorités auparavant prédominantes qui ont de plus en plus eu l’impression de voir leur statut social s’éroder et ces segments de l’électorat sont ceux qui sont en définitif vulnérables à la nostalgie populiste pour un certain âge d’or révolu au cours duquel il y avait supposément une homogénéité culturelle et une forte identité nationale et au cours duquel, pensent-ils, les valeurs traditionnelles prévalaient.

Je pense qu’il est important de souligner aussi que ce récit culturel n’écarte pas l’idée que les facteurs économiques aient pu jouer un rôle. Au-delà de l’impact des causes économiques que j’ai précédemment évoquées, que ce soit le commerce international, l’immigration ou l’automatisation, les périodes de difficultés économiques tendent à saper la confiance quant à la compétence des élites et à alimenter la défiance populaire à leur égard. Donc, il est par conséquent très probable que des choses comme la crise financière aient en effet contribué à la vague populiste. Mais étant donné la faible association empirique entre ces mesures de l’insécurité économique et le soutien en faveur du populisme, je pense que nous devrions considérer que la crise financière constitue davantage une sorte d’étincelle qu’une cause profonde du soutien généralisé en faveur du populisme.

Fleisher : Considérez-vous que le populisme constitue une menace pour la démocratie ?

Margalit : Je pense qu’il en constitue une. (…) L’idée que le peuple ait décidé, que la voix du peuple soit ce qui importe et que la voix du peuple n’est souvent qu’une simple majorité sape plusieurs protections dont nous disposons dans une démocratie libérale et qui sont conçues pour protéger les minorités et groupes désavantagés qui ne sont pas toujours une priorité pour la majorité. Nous le voyons dans plusieurs pays où nous avons des hommes forts au pouvoir qui essayent de rallier leur base en alimentant le ressentiment envers certains groupes, certains groupes désavantagés, certaines minorités. Avec ce genre de tentation majoritaire si forte parmi ces populistes, dans ce sens, je pense que c’est réellement une menace pour nos valeurs démocratiques et en particulier pour la protection de divers groupes désavantagés et plusieurs minorités.

Fleisher : Donc, si les racines profondes du populisme ne sont pas économiques, qu’est-ce que les responsables politiques pour faire pour atténuer la demande de partis populistes ?

Margalit : C’est une très bonne question. (…) Je pense qu’il y a un fort attrait pour une focalisation sur les facteurs économiques parce qu’ils sont plus faciles à mesurer et qu’il est attrayant d’avoir quelque chose de facile à mesurer et à quantifier, contrairement aux explications culturelles qui sont plus légères et plus difficiles à mesurer. L’autre facteur est que l’explication économique nous donne une idée de catalogue de réponses politiques qui nous aideraient à contrer cette vague populiste. Certaines des propositions qui ont été mises en avant (comme le renforcement des protections des travailleurs, les efforts pour réduire les inégalités, le revenu de base universel, le renforcement des programmes de formation pour les perdants du commerce et de la mondialisation) sont bonnes, notamment en soi. Je pense par contre que nous devons être très prudents lorsque nous affirmons que ces politiques auront un impact significatif pour contrer le ressentiment populiste.

Certaines des choses sur lesquelles nous devons nous focaliser sont de nature culturelle. Donc, aider à intégrer les immigrés, certains aspects de l’investissement dans les communautés, en particulier dans les communautés qui sont dans les campagnes, et aider à construire certaines de ces zones où nous voyons ce type de ressentiment se manifester et se transformer en un plus fort soutien populiste. Ces choses sont bien plus troubles, mais le fait qu’elles soient plus troubles et difficiles ne signifie pas qu’elles ne sont pas les choses sur lesquelles nous devons nous concentrer. Je pense que le véritable défi est de trouver des façons de comprendre ce sur quoi portent ces griefs culturels et essayer de trouver des façons intelligentes de les apaiser et de les alléger. C’est un dur défi, mais je pense qu’il est nécessaire de s’y attaquer. »

Chris Fleisher, « Populism's rise », in American Economic Association, Research Highlights, 14 octobre 2020. Traduit par Martin Anota



aller plus loin...

« Aux racines du mal. Crises financières et ascension de l’extrême-droite »

« L’austérité et l’ascension du parti nazi »

« Le Brexit, fruit d'une relation pernicieuse entre mondialisation et austérité »

« Immigration et extrême-droite »

« L’insécurité économique explique-t-elle la montée du populisme de droite ? »

« Pourquoi la mondialisation alimente-t-elle le populisme ? »

dimanche 18 octobre 2020

Les liens de la semaine

Conflans

  • Face à la terreur, défendre la liberté d’expression (Le Monde)
  • Conflans : ne céder ni à l’intimidation ni à la stigmatisation (Philippe Watrelot)
  • Lettre aux enseignants, en première ligne pour défendre les valeurs de la République (The Conversation)


La propagation de l'épidémie

  • Covid-19 en France : forte hausse du nombre de cas déclarés et des admissions en réanimation (Le Monde)
  • Covid-19 : Israël assouplit ses restrictions, la Pologne les durcit (Le Monde)
  • Le Covid-19 n’est pas devenu "50 à 100 fois moins létal" qu’en mars (Le Monde)
  • On ne peut pas dire que "60 % des contaminations ont lieu au travail ou à l’école" (Le Monde)
  • Le profil des malades hospitalisés de la première vague (Le Monde)
  • 10 questions essentielles sur la reprise de l’épidémie en France (The Conversation)
  • Selon l’OMS, l’Afrique est à un "moment charnière" dans son combat contre le coronavirus (Le Monde)
  • Coronavirus SARS-CoV-2 : ce que l’on sait, ce que l’on ignore encore (The Conversation)


GRAPHIQUE Nombres quotidiens de nouvelles contaminations et décès au coronavirus en France
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source : Le Monde (2020)

Gestion de l'épidémie

  • Emmanuel Macron acte l’échec de l’application StopCovid et annonce une nouvelle version : "Tous anti-Covid" (Le Monde)
  • Contre le Covid, sauvons-nous nous-mêmes… (Alter éco)


Le_Monde__nombre_nouvelles_hospitalisations_admissions_en_rea_17_octobre_Covid-19_coronavirus.png

La population face à l'épidémie

  • Le lien social au défi du Covid-19 (Le Monde)
  • L’instauration du couvre-feu : un pari risqué (The Conversation)
  • Confinement : des conséquences économiques inégales selon les ménages (INSEE)
  • Durée travaillée et travail à domicile pendant le confinement : des différences marquées selon les professions (INSEE)


GRAPHIQUE Dégradation de la situation financière selon le décile de niveau de vie des ménages

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source : INSEE (2020)

Croissance, fluctuations et crises

  • Une ascension longue, inégale et incertaine (Gita Gopinath)
  • Les défaillances d’entreprises au plus bas, mais l’inquiétude au plus haut (Le Monde)
  • Perspectives économiques 2020-2021 (OFCE)
  • Les entreprises vont-elles profiter de l’amélioration de leur trésorerie pour investir ? (William De Vijlder)
  • Les points centraux des perspectives économiques et financières (Patrick Artus)
  • Les trois mécanismes derrière le ralentissement de la croissance potentielle (Patrick Artus)
  • Croissance : la délicate évaluation de la contribution des plates-formes numériques (The Conversation)


AFP__FMI_previsions_croissance_PIB_2019_2020_2021_octobre.png

Inflation, déflation

  • Inflation ou déflation en 2021? (Patrick artus)
  • Il faut arrêter de parler de déflation, aux Etats-Unis, dans la zone euro, et même au Japon (Patrick Artus)


(https://www.insee.fr/fr/statistiques/4802028))

Démographie

  • Depuis plus d’un siècle, les décès sont les plus nombreux en hiver (INSEE)


GRAPHIQUE Nombre de décès par jour en France

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source : INSEE (2020)

Environnement

  • Les Européens se soucient-ils vraiment du changement climatique ? (A la marge)
  • Le pétrole a-t-il amorcé un lent déclin ? (Le Monde)
  • Faute de "soutien clair" du gouvernement, les membres de la convention climat en appellent à Emmanuel Macron (Le Monde)
  • De retour du pôle Nord, la plus grande expédition jamais menée alerte sur la fonte de la banquise (Le Monde)


Marchés et concurrence


Monnaie et finance

  • L’épargne des très riches (Anne-Laure Delatte)
  • Les marchés financiers prédisent-ils les récessions ? (OFCE)
  • La transition vers la reprise économique : attention aux risques pour la stabilité financière (FMI)
  • Réchauffement climatique : la révolution monétaire (Christian Chavagneux)
  • L’euro numérique, un chantier boosté par la pandémie (AFP)
  • Les trois utilisations possibles de l’excès de monnaie (Patrick Artus)


Politiques de l'offre


Finances publiques


GRAPHIQUE Dette publique de l'Allemagne, des Etats-Unis, de la France et du Royaume-Uni (en % du PIB)

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source : Thomas Piketty (2020)

Intégration européenne

  • Brexit : la nécessité d’un accord (Le Monde)
  • Europe : ne tirez pas sur le plan de relance (Le Monde)
  • Allemagne-zone euro : entre conflit et coordination (Patrick Artus)


Economie internationale

  • Y a-t-il une constante universelle en commerce international ? (D'un champ l'autre)
  • Pourquoi la taxation des multinationales est-elle bloquée ? (Christian Chavagneux)
  • L’Ecosse après la livre sterling (Barry Eichengreen)
  • France : quelle est la responsabilité de la globalisation dans les pertes d’emplois industriels ? (Patrick Artus)
  • Réindustrialisation et gouvernance des entreprises multinationales (CEPII)


Culture


Inégalités et justice


GRAPHIQUE Trajectoires de pauvreté sur quatre ans des individus pauvres en 2014 (en %)

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source : INSEE (2020)

Les jeunes

  • Pour un revenu inconditionnel jeune (François Dubet)
  • Coronavirus : les jeunes se vivent comme la génération sacrifiée de la crise (Le Monde)
  • Les jeunes Français au prisme des valeurs européennes (Olivier Galland)


Travail, emploi, chômage

  • Assurance chômage : le calme avant la tempête sociale (Alter éco)
  • Salariés vulnérables : la fin assumée du "quoi qu’il en coûte" (Pierre Madec)
  • Droit social : la Tech contre-attaque (Eloi Laurent)
  • Ailleurs qu’en France, la réduction du temps de travail n’est pas un tabou (Alter éco)
  • En 20 ans, la situation du marché du travail s’est considérablement dégradée aux Etats-Unis par rapport à la zone euro (Patrick Artus)
  • Les nouveaux emplois des ouvrières et des ouvriers : des O.S. du tertiaire ? (CNAM)


GRAPHIQUE Recours au télétravail selon la catégorie socioprofessionnelle (en %)

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source : INSEE (2020)

Politique

  • Nicolas Sarkozy mis en examen pour la quatrième fois dans l’affaire du financement libyen de sa campagne (Le Monde)
  • Gauche : l’illusion tenace d’une unité avantageuse et possible (Télos)
  • Donald Trump peut-il s’accrocher au pouvoir ? (The Conversation)
  • Les limites de la transparence. L’argent dans la vie politique française (La Vie des idées)
  • Élections à vendre ? Le financement des partis politiques en Grande-Bretagne (La Vie des idées)





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lundi 12 octobre 2020

Paul Milgrom et Robert Wilson, des Nobel en quête de l’enchère parfaite

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« Chaque jour, les enchères allouent des valeurs astronomiques entre acheteurs et vendeurs. Les lauréats de cette année, Paul Milgrom et Robert Wilson, ont amélioré la théorie des enchères et inventé de nouveaux formats d’enchères, au bénéfice des vendeurs, des acheteurs et des contribuables à travers le monde.

Les enchères ont une longue histoire. Dans la Rome antique, les prêteurs utilisaient les enchères pour vendre les actifs qu’ils avaient confisqués des emprunteurs qui s’étaient révélés incapables de rembourser leur dette. La plus vieille maison d’enchères au monde, la Stockholms Auktionsverk, a été fondée en 1674, également avec l’objectif de vendre des actifs confisqués.

Aujourd’hui, quand nous entendons le mot "enchère", nous pensons peut-être à des enchères agricoles traditionnelles ou à des ventes d’œuvres d’art, mais il peut aussi s’agir de vendre quelque chose sur internet ou d'acheter un logement via un agent immobilier. Les résultats des enchères sont aussi très importants pour nous, en tant que contribuables et de citoyens. (…) Les prix de l’électricité, qui sont quotidiennement déterminés par les enchères régionales d’électricité, influencent le coût du chauffage de nos logements. La couverture de notre téléphone portable dépend des fréquences radio que les opérateurs téléphoniques ont acquises via des enchères de fréquences. Tous les pays contractent désormais des prêts en vendant des obligations publiques aux enchères. L’objectif de la mise aux enchères des quotas d’émissions par l’Union européenne est d’atténuer le réchauffement climatique.

Donc, les enchères nous affectent tous à différents niveaux. En outre, elles sont devenues de plus en plus fréquentes et de plus en plus compliquées. C’est là où les lauréats de cette année ont produit des contributions majeures. Ils n’ont pas simplement clarifié comment les enchères fonctionnent et pourquoi les enchérisseurs se comportent de telle ou telle façon, mais ils ont aussi utilisé leurs découvertes théoriques pour inventer des formats d’enchères entièrement nouveaux pour la vente de biens et services. Ces nouvelles enchères se sont largement diffusées à travers le monde.

La théorie des enchères


Pour comprendre les contributions des lauréats, nous devons en savoir un peu à propos de la théorie des enchères. Le résultat d'une enchère (…) dépend de trois facteurs. Le premier est les règles de l'enchère, ou format. Les offres sont-elles ouvertes ou fermées ? Combien d'offres les enchérisseurs peuvent-ils faire ? Quel prix paie le gagnant ? leur offre ou la deuxième offre la plus élevée ? Le deuxième facteur tient à l'objet mis aux enchères. A-t-il une valeur différente pour chaque enchérisseur ou valorisent-ils l'objet de la même façon ? Le troisième facteur concerne l'incertitude. Quelle information les différents enchérisseurs ont-ils à propos de la valeur de l'objet ?

En utilisant la théorie des enchères, il est possible d’expliquer comment ces trois facteurs gouvernent le comportement stratégique des enchérisseurs et donc le résultat de l’enchère. La théorie peut aussi montrent comment concevoir une enchère pour créer le plus de valeur possible. Les deux tâches sont particulièrement difficiles quand de multiples objets liés sont mis aux enchères en même temps. Les lauréats du prix en sciences économiques cette année ont rendu la théorie des enchères plus applicables en pratique via la création de formats d’enchères nouveaux, sur mesure.

Différents types d’enchères


Les maisons d’enchères autour du monde vendent habituellement des objets individuels en utilisant les enchères anglaises. Ici, le commissaire-priseur commence avec un prix bas et propose ensuite des prix de plus en plus élevés. Les participants peuvent voir toutes les offres et choisir s’ils veulent placer une offre plus élevée. Quel qu’il soit, celui qui propose l’offre la plus élevée gagne l’enchère et paye le prix de son offre. Mais d’autres enchères ont des règles complètement différentes ; une enchère hollandaise commence avec un prix élevé, qui est ensuite peu à peu réduit jusqu’à ce que l’objet soit vendu.

Les enchères anglaises et hollandaises ont des offres ouvertes, donc tous les participants voient les offres. Dans d’autres types d’enchères, cependant, les offres sont fermées. Dans les marchés publics, par exemple, les enchérisseurs proposent souvent des offres scellées et l'autorité publique choisit le fournisseur qui s’engage à assurer le service au prix le plus faible, tout en respectant les exigences de qualité spécifiques. Dans certaines enchères, le prix final est l’offre la plus élevée (enchères au premier prix), mais dans d’autres formats le gagnant paye la deuxième offre la plus élevée (enchères au deuxième prix).

Quel format d’enchères est le meilleur ? Cela ne dépend pas seulement de son résultat, mais aussi de ce que nous entendons par "meilleur". Les vendeurs privés espèrent surtout obtenir le prix le plus élevé. Les vendeurs publics ont des objectifs plus larges, de façon à ce que les biens soient vendus par l’enchérisseur qui délivre le plus important bénéfice à long terme pour la société dans son ensemble. La quête de la meilleure enchère est un problème épineux qui travaille depuis longtemps les économistes.

La difficulté avec l’analyse des enchères est que la meilleure stratégie d’un enchérisseur dépend de ses croyances quant aux offres des autres participants. Est-ce que certains enchérisseurs croient que l’objet vaut davantage que ne le pensent d’autres ? Est-ce que ces différences de valorisation reflètent le fait que certains enchérisseurs ont une meilleure information à propos des caractéristiques et de la valeur des biens ? Les enchérisseurs peuvent-ils coopérer et manipuler l’enchère afin de maintenir le prix final à un faible niveau ?

Les valeurs privées


Le lauréat en sciences économiques de 1996, William Vickrey, a fondé la théorie des enchères au début des années 1960. Il a analysé un cas spécial, dans lequel les enchérisseurs ont seulement des valeurs privées pour le bien ou service mis aux enchères. Cela signifie que les valeurs des enchérisseurs sont entièrement indépendantes l’une de l’autre. Par exemple, cela peut être une enchère de bienfaisance pour un dîner avec une célébrité (disons un lauréat du Nobel). Le montant que vous seriez prêt à payer est subjectif : votre propre valorisation n’est pas affectée par la valorisation du dîner qu’en ont les autres enchérisseurs. Donc comment devriez-vous enchérir dans un tel type d’enchère ? Vous ne devez pas enchérir plus que la valeur que le dîner a à vos yeux. Mais devez-vous enchérir moins, pour peut-être obtenir le dîner à un prix inférieur ? Vickrey a montré que les meilleurs formats d’enchères connus (comme les enchères anglaises et hollandaises) donnent le même revenu attendu pour le vendeur, à condition que tous les enchérisseurs soient rationnels et neutres au risque.

Les valeurs communes


Les valeurs entièrement privées constituent un cas extrême. La plupart des objets d’enchères (comme les titres, les droits de propriété et d’extraction) ont une considérable valeur commune, ce qui signifie qu’une partie de la valeur est égale à tous les enchérisseurs potentiels. En pratique, les enchérisseurs ont aussi différents montants d’information privée à propos des propriétés de l’objet.

Prenons un exemple concret. Imaginons que vous soyez un diamantaire et que vous, tout comme les autres diamantaires, considériez une offre sur un diamant brut, donc que vous pourriez produire des diamants taillés et les vendre. Votre consentement à payer dépend seulement de la valeur de revente des diamants taillés qui, elle-même, dépend de leur nombre et de leur qualité. Les différents diamantaires ont différentes opinions à propos de cette valeur commune, en fonction de leur expertise, de leur expérience et du temps qu’ils ont eu pour examiner le diamant. Vous pourriez mieux estimer la valeur si vous aviez accès aux estimations des autres diamantaires, mais chaque diamantaire préfère garder ses informations secrètes.

Les enchérisseurs dans les enchères avec valeurs communes courent le risque que les autres enchérisseurs aient de meilleures informations à propos de la vraie valeur. Cela mène au phénomène bien connu des offres basses en enchères réelles, connu sous le nom de malédiction du vainqueur. Imaginons que vous gagniez l’enchère du diamant brut. Cela signifie que les autres enchérisseurs valorisent moins le diamant que vous ne le valorisez, si bien que vous avez très certainement réalisé une perte lors de la transaction.

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Robert Wilson a été le premier à créer un cadre pour analyser les enchères avec valeurs communes et à décrire comment les enchérisseurs se comportent en de telles circonstances. Dans trois articles classiques publiés lors des années 1960 et 1970, il décrit la stratégie d’enchère optimale pour une enchère au premier prix quand la vraie valeur est incertaine. Les participants vont proposer des offres plus faibles que leur meilleure estimation de la valeur, pour éviter de faire une mauvaise affaire et donc être touché par la malédiction du vainqueur. Son analyse montre aussi qu’avec une plus grande incertitude, les enchérisseurs vont être plus prudents et le prix final sera plus faible. Finalement, Wilson montre que les problèmes provoqués par la malédiction du vainqueur sont même accrus quand certains enchérisseurs ont de meilleures informations que d’autres. Ceux qui ont un désavantage informationnel vont alors proposer des offres encore plus basses ou complètement s’abstenir de participer à l’enchère.

Les valeurs à la fois privées et communes


Dans la plupart des enchères, les enchérisseurs ont des valeurs à la fois privées et communes. Supposons que vous pensez enchérir dans une enchère pour un appartement ou une maison ; votre consentement à payer dépend alors de votre valeur privée (combien vous appréciez son état, son plan de sol et sa localisation) et de votre estimation de la valeur commune (combien vous pensez récupérer en vendant le logement dans le futur). Un fournisseur d’énergie qui enchérit sur le droit d’extraire du gaz naturel s’inquiète à propos de la taille du réservoir de gaz (une valeur commune) et du coût d’extraction du gaz (une valeur privée, comme le coût dépend de la technologie disponible à la société). Une banque qui enchérit pour des obligations publiques considère le futur taux d’intérêt de marché (une valeur commune) et le nombre de ses clients qui veulent acheter des obligations (une valeur privée). Analyser les offres dans des enchères avec des valeurs privées et communes se révèle être un problème encore plus épineux que les cas spéciaux analysés par Vickrey et Wilson. La personne qui a finalement résolu ce problème a été Paul Milgrom, dans une poignée d’articles publiés autour de 1980.

L’analyse de Milgrom (en partie avec Robert Weber) inclut de nouvelles intuitions importantes à propos des enchères. L’une de ces inquiétudes est de savoir dans quelle mesure différents formats d’enchères permettent de traiter le problème de la malédiction du vainqueur. Dans une enchère anglaise, le commissaire-priseur commence avec un faible prix et le relève. Les enchérisseurs qui observent le prix auquel d’autres enchérisseurs quittent l’enchère obtiennent ainsi des informations à propos de leurs valorisations ; comme les enchérisseurs restants ont alors plus d’informations qu’au départ de l’enchère, ils sont moins enclins à enchérir sous leur valeur estimée. D’un autre côté, une enchère hollandaise, où le commissaire-priseur commence avec un prix élevé et le réduit jusqu’à ce que quelqu’un désire acheter l’objet, ne génère pas de nouvelles informations. Le problème avec la malédiction du vainqueur est donc plus grand dans les enchères hollandaises que dans les enchères anglaises, ce qui se traduit par de plus faibles prix finaux.

Ce résultat particulier reflète un principe général : un format d’enchère fournit plus de recettes si le lien entre les offres et l’information privée des enchérisseurs est renforcé. Par conséquent, le vendeur a un intérêt à fournir aux participants autant d’informations que possible à propos de la valeur de l’objet avant que les enchères commencent. Par exemple, le vendeur d’un logement peut anticiper un prix final plus élevé si les enchérisseurs ont accès à une estimation d’expert (indépendant) avant le début de l’enchère.

Les meilleures enchères en pratique


Milgrom et Wilson se sont non seulement dévoués à la théorie fondamentale des enchères. Ils ont aussi inventé de nouveaux meilleurs formats pour les situations complexes dans lesquelles les formations d’enchères existantes ne peuvent être utilisées. Leur contribution la plus connue est l’enchère qu’ils conçurent la première fois que les autorités américaines vendirent les fréquences radio aux opérateurs télécom.

Les fréquences radio qui permettent la communication sans fil (les appels mobiles, les paiements sur internet ou les vidéoconférences) sont des ressources limitées de grande valeur pour les consommateurs, les entreprises et la société. Ces fréquences sont possédées par le gouvernement, mais les acteurs privés peuvent souvent les utiliser plus efficacement. Les autorités ont donc souvent cherché à allouer l’accès de ces bandes de fréquences à ces acteurs. Ce fut initialement fait via un processus connu sous le nom de concours de beauté, dans lequel les sociétés ont à fournir des arguments justifiant pourquoi elles doivent recevoir une licence. Ce processus a amené les sociétés de télécommunications et de médias à dépenser de larges montants d’argent en lobbying. Les recettes générées par le processus furent cependant limitées.

Dans les années 1990, lorsque le marché de la téléphonie mobile se développait, les autorités responsables aux Etats-Unis, la Federal Communications Commission (FCC), prirent conscience que les concours de beauté n’étaient pas tenables. Le nombre de compagnies de mobiles s’est rapidement accru et la FCC s’est retrouvée submergée de demandes d’accès aux fréquences radio. Après avoir subi des pressions de la FCC, le Congrès américain permit l’usage de loteries pour allouer les bandes de fréquences. Le concours de beauté était donc remplacé par une allocation entièrement aléatoire de licences, qui ne générèrent pourtant qu’un revenu limité pour le gouvernement.

Cependant, les opérateurs mobiles n’étaient pas heureux. Les loteries étaient menées à un niveau local, donc les opérateurs mobiles nationaux n’obtenaient généralement que des réseaux discontinus avec différentes bandes de fréquences dans différentes régions. Les opérateurs essayèrent alors d’acheter et de vendre des fréquences entre eux, menant à l’émergence d’un large marché de l'occasion pour les licences. Entretemps, la dette nationale croissante des Etats-Unis rendit cela de plus en plus politiquement difficile de continuer de distribuer des licences presque gratuitement. La valeur de marché des licences s’élevait à plusieurs milliards de dollars, de l’argent qui finissait dans les mains de spéculateurs de fréquences à la place de bons du Trésor américain (une perte de recettes qui serait en définitive supportée par les contribuables). Finalement, en 1993, il fut décidé que les bandes de fréquences seraient distribuées en utilisant les enchères.

De nouveaux formats d’enchères


Maintenant, un nouveau problème se pose : comment concevoir une enchère qui atteigne l’allocation efficient des bandes de fréquences ratio, tout en bénéficiant un maximum aux contribuables ? Ce problème se révèle être très difficile à résoudre, puisqu’une bande de fréquence a à la fois des composantes de valeur privée et de valeur commune. En outre, la valeur d’une bande de fréquence spécifique dans une région spécifique dépend des autres bandes de fréquences détenues par un opérateur spécifique.

Considérons un opérateur qui cherche à construire un réseau mobile national. Disons qu’un régulateur suédois mette aux enchères des bandes de fréquence une par une, en commençant par la Laponie au nord pour ensuite s’enfoncer peu à peu vers le sud jusqu’à la province de la Scanie. A présent, la valeur de la licence de Laponie dépend de la possibilité pour l’opérateur de réussir à acheter des licences lors des enchères suivantes jusqu’à la Scanie et du prix de ces achats. L’opérateur ne connait pas le résultat des enchères futures, donc il est presque impossible de savoir combien il devra payer pour acquérir la licence. En outre, des spéculateurs peuvent essayer d’acheter la bande de fréquence exacte dont l’opérateur a besoin à la Scanie, afin de la lui vendre à un prix élevé sur le marché de l’occasion.

Cet exemple suédois illustre un problème général. Pour le contourner, la première enchère étasunienne devait allouer toutes les zones géographiques du sceptre radio en même temps. Elle devait aussi gérer de nombreux enchérisseurs. Pour surmonter ces problèmes, Milgrom et Wilson (en partie avec Preston McAfee), inventèrent un format d’enchères entièrement nouveau, l’enchère à plusieurs tours simultanés (simultaneous multiple round auction, SMRA). Cette enchère offre tous les objets (les bandes de fréquences radio dans différentes zones géographiques) simultanément. En commençant avec les prix les plus faibles et en laissant la possibilité d’offres répétées, l’enchère réduit les problèmes provoqués par l’incertitude et la malédiction du vainqueur. Quand la FCC utilisa pour la première fois une SMRA, en juillet 1994, elle vendit 10 licences dans 47 tours d’enchères pour un total de 617 millions de dollars, des objets que le gouvernement américain avait précédemment alloués quasiment gratuitement. La première enchère du spectre utilisant une SMRA a généralement été considérée comme un grand succès. Plusieurs pays (notamment la Finlande, l’Inde, le Canada, la Norvège, la Pologne, l’Espagne, le Royaume-Uni, la Suède et l’Allemagne) ont adopté le même format pour leurs enchères du spectre. Les enchères de la FCC, utilisant ce format, ont rapporté plus de 120 milliards de dollars entre 1994 et 2014 et, globalement, ce mécanisme a généré plus de 200 milliards de dollars des ventes du spectre. Le format SMRA a aussi été utilisé dans d’autres contextes, notamment pour les ventes d’électricité et de gaz naturel.

Les théoriciens des enchères (souvent en travaillant avec des informaticiens, des mathématiciens et des spécialistes du comportement) ont raffiné les nouveaux formats d’enchères. Ils les ont aussi adaptés pour réduire les opportunités de manipulation et de coopération entre enchérisseurs. Milgrom est l’un des architectes d’une enchère modifiée (la combinatorial clock auction) dans laquelle les opérateurs peuvent enchérir sur des « paquets » de fréquences, plutôt que sur des licences individuelles. Ce type d’enchères requiert une forte puissance de calcul, comme le nombre de paquets possibles augmente très rapidement avec le nombre de fréquences en vente. Milgrom est aussi un développeur de premier plan pour un nouveau format avec deux tours (l’incentive auction). Au premier tour, vous achetez les fréquences radio des détenteurs actuels de fréquences. Au second tour, vous vendez ces fréquences à d’autres acteurs qui peuvent les gérer plus efficacement. (…) »

Académie royale des sciences de Suède, « The quest for the perfect auction », Popular science background, 12 octobre 2020. Traduit par Martin Anota

dimanche 11 octobre 2020

Les liens de la semaine

Propagation et gestion de l'épidémie

  • Covid-19 : Emmanuel Macron veut "plus de restrictions" là où le virus circule trop vite (Le Monde)
  • Covid-19 : la situation sanitaire continue de se dégrader en France (Le Monde)
  • Coronavirus dans le monde : Madrid et sa banlieue de nouveau bouclés (Le Monde)
  • Coronavirus dans le monde : l’Amérique latine, continent le plus touché (Le Monde)
  • "Le masque ne sert à rien" : la députée Martine Wonner contredite par les sources mêmes qu’elle avait citées à l’Assemblée (Le Monde)
  • Critiquée pour sa gestion de la pandémie de Covid-19, l’OMS veut se réformer plus vite (Le Monde)


GRAPHIQUE Nombres quotidiens de nouvelles contaminations et décès au coronavirus en France
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source : Le Monde (2020)

Croissance, fluctuations et crises

  • Economie ou santé, le dilemme continue (La Tribune)
  • La reprise s’éloigne en Espagne (Alter éco)
  • L’économie américaine repart-elle de plus belle comme le prétend Donald Trump ? (The Conversation)
  • Trois caractéristiques centrales de l’économie post-Covid (Patrick Artus)
  • Croissance potentielle du monde devenant faible: quelles conséquences? (Patrick Artus)
  • Les conséquences de la COVID en temps réel : trouver l’équilibre dans la crise (FMI)
  • La réalité de la productivité et du PIB en France (Patrick Artus)
  • Un effort important de Recherche-Développement est-il nécessairement synonyme de croissance? (Patrick Artus)
  • Autour et au-delà du PIB : nouvelles questions pour la comptabilité nationale, nouvelles pistes de réponse (INSEE)


GRAPHIQUE Ecart mensuel d'activité économique par rapport à son niveau d'avant-crise en France (en %)

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source : Le Monde (2020), d'après l'INSEE (2020)

Environnement et ressources naturelles

  • Le mois de septembre 2020 a été le plus chaud jamais enregistré dans le monde (Le Monde)
  • Convention citoyenne pour le climat : l’exécutif évoque du retard, justifié par la crise du coronavirus (Le Monde)
  • Loi de finances 2021 : quand la France verdit son budget (Alter éco)
  • Le Parlement européen a voté un objectif de réduction d’au moins 60 % des gaz à effet de serre d’ici à 2030 (Le Monde)
  • Trouver la combinaison optimale de politiques pour protéger le climat (FMI)
  • Oui, rouler à 110 km/h plutôt que 130 pourrait vraiment limiter notre impact sur le climat (The Conversation)
  • Le défi agricole de l’Anthropocène (La Vie des idées)


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Entreprises et concurrence

  • Cinq questions pour comprendre le bras de fer entre Suez et Veolia (Le Monde)
  • Suez-Veolia, ou l’art de créer un monopole (privé) (Alter éco)
  • Aux Etats-Unis, un rapport parlementaire veut casser les "monopoles" des GAFA (Le Monde)
  • Acquisitions… tueuses ? (Emmanuel Combe)
  • Renault et PSA siphonnent entre eux le réservoir de hauts dirigeants (Le Monde)
  • Les entreprises et le secteur public (Dani Rodrik)
  • Quelles limites pour la responsabilité sociale et politique des entreprises ? (Raghuram Rajan)


Monnaie et finance

  • La Bourse et la pandémie (Kenneth Rogoff)
  • Le cœur de la nouvelle stratégie de la BCE (Hélène Rey)
  • Jusqu’à quand les banques centrales peuvent-elles maintenir des taux d’intérêt réels très faibles? (Patrick Artus)
  • La Réserve Fédérale et la BCE créent-elles une bulle sur les actions involontairement ou volontairement ? (Patrick Artus)
  • Faut-il craindre les bulles? (Patrick Artus)


Relance budgétaire


Finances publiques


Mondialisation


Finance internationale

  • Paradis fiscaux : le rôle de la décolonisation (Christian Chavagneux)
  • Le Système Monétaire International a évolué, mais il reste toujours favorable aux Etats-Unis (Patrick Artus)
  • La demande de dollars dépend du taux d’intérêt sur le dollar: le privilège de la monnaie de réserve a une limite (Patrick Artus)


Inégalités et justice sociale


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source : Le Monde (2020)

Travail, emploi, chômage

  • Les salariés vulnérables devront-ils continuer à se mettre en danger ? (Alter éco)
  • Télétravail : quel impact aurait une diminution de la surface des bureaux ? (Alter éco)
  • Le chômeur indemnisé n’est pas celui que vous croyez (Alter éco)
  • Le NAIRU a disparu; que mettre à la place? (Patrick Artus)
  • Une histoire du désajustement franco-allemand, 1995-2011 (OFCE)
  • Semaine de quatre jours : la France doit-elle s’inspirer de la Nouvelle-Zélande ? (The Conversation)


Politique





lire la précédente revue de presse

lire le sociorama de Xavier Molénat

Ce que le sport nous enseigne à propos du marché du travail

« (…) Les données relatives au sport permettent aux chercheurs de mesurer des facteurs qui sont typiquement inobservés, allant de la productivité d’un travailleur et aux détails des contrats à la fonction de production d’une entreprise. De plus, des phénomènes qui ont caractérisé depuis longtemps les marchés du travail du sport (les inégalités de rémunérations extrêmes entre les travailleurs faisant le même travail, la rémunération conditionnée à la performance, la surveillance de l’effort) ont souvent émergé sur le reste du marché du travail quelques décennies après, si bien qu’une analyse des données du sport tel qu’il est actuellement joué pourrait donner un aperçu du marché du travail futur. Avec les progrès réalisés dans le domaine des technologies portables, la productivité de nombreux travailleurs pourra bientôt être facilement observée comme dans le cas des joueurs de baseball ou des footballeurs aujourd’hui. Et alors que la "gig economy" est perçue comme un phénomène récent, elle n’est pas sans rappeler à la façon par laquelle des milliers de joueurs de tennis et de boxeurs ont toujours gagné leur vie. En outre, bien que les sports ne soient pas représentatifs du marché du travail dans son ensemble, les sportifs sont motivés par les mêmes facteurs qui motivent tous les travailleurs et ils sont sujets aux mêmes biais et contraintes comportementaux, notamment la discrimination et une tentation de tricher.

GRAPHIQUE 1 Rémunérations dans le monde du sport aux Etats-Unis en 2010 : faibles en moyenne, mais très inégales

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Comment la productivité affecte-t-elle la rémunération ?


La relation entre la rémunération d’un travailleur et son niveau de productivité dépend de la nature de la concurrence sur le marché du travail. Sur un marché du travail parfaitement concurrentiel, la théorie économique prédit que le salaire d’équilibre sera égal à la productivité marginale des travailleurs, c’est-à-dire la valeur de ce qui est produit par le dernier travailleur embauché au cours d’une période de temps donnée. Cependant, quand il y a un seul demandeur de travail sur le marché, c’est-à-dire un "monopsone", le salaire que les travailleurs reçoivent sera inférieur à leur productivité marginale.

Les économistes ont depuis longtemps cherché à savoir si ces prédictions étaient vérifiées en étudiant le marché du travail dans la Ligue majeure de baseball. Parmi les sports, le baseball s’est révélé être un cadre idéal pour comparer la rémunération et la productivité pour deux raisons. Premièrement, il est facile de mesure la contribution d’un joueur de baseball pris individuellement à la production de l’équipe (et donc le produit marginal du joueur) puisque chaque frappeur ou lanceur réalise ses tâches essentiellement seul. Deuxièmement, il y a eu de profonds changements dans l’organisation du marché du travail dans la Ligue majeure de baseball des Etats-Unis au cours du temps, ce qui permet aux chercheurs de tester l’importance du pouvoir de négociation sur la relation entre la rémunération et la productivité.

Pendant près d’un siècle, jusqu’aux années 1970, les équipes de baseball étaient essentiellement monopolistes. Les joueurs signaient des contrats d’un an et chaque joueur avait une clause dans son contrat lui imposant de ne pas signer avec une autre équipe. Avec cette clause de réserve, les équipes pouvaient proposer des offres "à prendre ou à laisser" à leurs joueurs. Cependant, après une série de litiges individuels et de contestations judiciaires, le système de clause de réserve a été progressivement démantelé entre 1973 et 1977. Depuis 1977, les joueurs ont été rattachés à leur équipe originelle pour leurs six premières années dans la ligue majeure, comme dans le cadre de la clause de réserve. Cependant, une fois ces six ans de service révolus, les joueurs pouvaient désormais devenir des "joueurs disponibles" (free agents), ce qui leur permettait de jouer avec n’importe quelle équipe. En outre, les joueurs qui avaient passé plus de trois ans de services dans la ligue majeure étaient éligibles à l’arbitrage salarial. Avec ce dernier, quand un joueur et une équipe ne parvenaient à s’accorder sur un contrat, l’un des deux partis pouvait présenter le désaccord à un arbitre indépendant, qui choisissait entre les offres faites par le joueur et par l’équipe et dont la décision était contraignante. L’introduction de l’arbitrage salarial et des joueurs disponibles s’est traduite par une explosion des salaires dans la ligue majeure : le salaire moyen a été multiplié par dix entre 1977 et 2010.

Parce que la réussite individuelle et la réussite d’une équipe peuvent toutes deux être observées dans le baseball, les chercheurs ont estimé la productivité marginale des joueurs en deux étapes. Tout d’abord, ils ont calculé quelle est la contribution d’un jour au score d’une équipe, puis ils ont déterminé dans quelle mesure le score d’une équipe affecte son revenu. Une étude des salaires de la ligue majeure en 1968-1969 a constaté que les joueurs étaient payés pour un tiers de leur productivité marginale (Scully, 1974). Cependant, parmi le premier groupe de joueurs disponibles en 1977, les salaires étaient substantiellement plus proches de la productivité marginale, en particulier pour les lanceurs.

Comme le montre le graphique 2, le retrait de la clause de réserve en 1977 a aussi brutalement accru les inégalités salariales entre joueurs. Il y a un salaire minimum que les équipes paient dans le cadre de leur accord avec l’association des joueurs. Il est régulièrement versé aux joueurs qui n’ont pas atteint l’éligibilité à l’arbitrage salarial. Jusqu’en 1976, le ratio salaire moyen sur salaire minimum était à peu près similaire au ratio rapportant le salaire horaire moyen du secteur privé américain au salaire minimum fédéral. Mais le salaire minimum du baseball a beau avoir été régulièrement relevé ces dernières décennies, il a augmenté bien moins vite que le salaire moyen. En comparaison, le ratio rapportant le salaire horaire moyen du secteur privé américain au salaire minimum fédéral a augmenté bien plus lentement au cours des cinq dernières décennies.

GRAPHIQUE 2 Ratio salaire moyen sur salaire minimum

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Bien que la persistance d’un élément de pouvoir monopoliste rende le baseball singulier par rapport au reste du marché du travail américain, le système hybride donne aux chercheurs l’opportunité de tester comment le pouvoir de négociation affecte les rémunérations. Par exemple, les analyses empiriques suggèrent que les joueurs reçoivent des hausses de rémunérations au cours de leur carrière qui ne dépendent pas des gains de productivité (Blass, 1992). Le graphique 3 montre comment la rémunération moyenne varie avec les années d’expérience dans les ligues majeures et compare cela avec (…) une statistique qui capture la valeur d’un joueur pour son équipe. Bien que les hausses observées de la rémunération soient surévaluées dans la mesure où seuls les meilleurs joueurs sont retenus chaque année, cela permet une comparaison de rémunération et de la productivité parmi les joueurs à chaque étape de leur carrière. Avant que la clause de réserve ne soit retirée, la rémunération et la productivité progressaient au même rythme, mais ensuite, jusqu’en 2010, la rémunération a augmenté plus vite avec l’ancienneté qu’avec la productivité. Ce n’est pas cohérent avec un marché dans lequel les joueurs sont rémunérés avec des salaires « spot » égaux à leur produit marginal à chaque période. Cela rapport plutôt les modèles de contrats implicites, où les plus vieux joueurs sont relativement surrémunérés de façon à motiver les joueurs à faire plus d’efforts au début de leur carrière. Le calendrier des revalorisations salariales coïncide avec les hausses dans le pouvoir de négociation d’un joueur. Les joueurs reçoivent des salaires significativement plus élevés une fois qu’ils deviennent éligibles à l’arbitrage salarial (trois ans après), sans changement de leurs statistiques de performance. De plus, ils signent des contrats de bien plus long terme une fois qu’ils deviennent éligibles pour devenir joueurs disponibles (six ans après). En comparaison à la relation entre rémunération et expérience vue dans le graphique 3, les travailleurs du marché du travail américain reçoivent en moyenne une plus faible hausse de rémunération pour chaque année passée embauchés.

GRAPHIQUE 3 Profils du salaire et de la performance en fonction de l’expérience dans la Ligue majeure de baseball en 1977 et en 2010 (en indices, base 1 pour l'année sans expérience)

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Globalement, un demi-siècle d’études empiriques portant sur le marché du travail du baseball indique que lorsque les travailleurs ont un pouvoir de négociation élevé, les entreprises préfèrent offrir à leurs meilleurs salariés des contrats de plus long terme et les structurer de façon à ce que la rémunération augmente au cours du temps plus vite que ne le fait la productivité.

Comment la rémunération affecte-t-elle la productivité ?


La structure de la rémunération dans une entreprise peut influencer la productivité d’un travailleur en altérant les incitations à l’effort. Les "tournois" sont souvent utilisés pour déterminer les promotions aux postes les plus élevés dans la hiérarchie des grandes organisations. Ils peuvent être ouverts (…) ou le résultat de possibilités de promotions relativement réduites (…). Le principe est que si l’écart de rémunération entre le premier et le deuxième dans un tournoi est particulièrement large, tous les concurrents vont être incités à travailler aussi dur que possible. Ici aussi, les sports permettent d’examiner quel effet la structure de rémunération exerce sur la performance en examinant les résultats des tournois (effectifs) qui sont communs dans plusieurs sports individuels.

Le golf est le sport idéal pour examiner les effets sur l’effort parce qu’il n’implique pas de confrontation immédiate entre joueurs, contrairement au tennis et à la plupart des autres sports individuels, où le résultat d’un match est déterminé par la performance des deux concurrents. En effet, le score de chaque golfeur reflète sa seule performance. La plupart des tournois de golf distribuent des récompenses pécuniaires plus ou moins de la même façon, avec une fraction similaire de la "cagnotte" totale allant au gagnant, au deuxième, etc. Cependant, la taille totale de la cagnotte varie fortement d’un tournoi à l’autre. Cela suggère qu’une plus large cagnotte peut inciter à davantage d’efforts, mais que cela doit être particulièrement prononcé pour ceux qui sont vers le sommet du classement. Une étude des scores de la Professional Golf Association en 1984 a constaté que cela était effectivement le cas, avec une hausse de 100.000 dollars dans la cagnotte d’un tournoi menant à une amélioration de 1,1 coup dans le score d’un joueur (Ehrenberg et Bognanno, 1990). Cet effet se concentre dans le dernier tour d’un tournoi et dépend du montant qui est en jeu pour un joueur donné, en fonction de sa performance antérieure dans le tournoi. Des résultats similaires ont été trouvés dans les études empiriques portant sur le tennis, un sport où les meilleurs joueurs font mieux dans les tournois les plus lucratifs et en points dans un match quand l’enjeu est le plus élevé. Inversement, il y a certaines preuves empiriques suggérant que dans le football les joueurs "s’étouffent" lorsqu’ils sont sous pression et réalisent de plus mauvaises performances lorsque les enjeux sont les plus élevés.

La productivité dépend-elle des personnes avec lesquelles on travaille ?


Les économistes ont aussi utilisé les données de performances tirées des sports professionnels pour examiner si la productivité d’une personne est influencée par la qualité de ses collègues. De tels effets de débordement peuvent exister parce que les coéquipiers se transmettent des compétences, sont poussés ou encouragés à travailler plus dur lorsqu’ils travaillent aux côtés de pairs plus productifs ou font face à une incitation financière à faire plus d’efforts lorsque leurs coéquipiers réalisent de bonnes performances.

Dans les tournois de la Professional Golfers’ Association, les joueurs sont aléatoirement assignés à un partenaire de jeu, contrairement à la plupart des cadres que les économistes ont étudiés. Puisque les partenaires de jeu peuvent s’observer les uns les autres durant un tournoi, ils ont l’opportunité d’apprendre de l’autre ou d’être motivé par l’autre. Cependant, les analyses empiriques suggèrent que la qualité du partenaire d’un joueur ne fait pas de différence pour leur score global. Néanmoins, la présence d’une superstar (à savoir Tiger Woods) semble réduire les performances des autres joueurs lors des tournois.

Bien sûr, le golf est un sport individuel, ce qui signifie que les effets de débordement ne peuvent être reliés à la nature de la fonction de production. D’autres études se sont focalisées sur le baseball et le basket, où les joueurs doivent interagir efficacement de façon à ce que leur équipe gagne. Cela permet de tester si les effets de débordement sont générés par une maximisation du revenu de la part d’individus, plutôt que des facteurs comportementaux. La théorie implique que le sens de tels effets de débordement dépend de la complémentarité ou substituabilité entre individus dans la fonction de production. Si les individus sont complémentaires, des effets de débordement positifs peuvent émerger, parce que les individus peuvent obtenir une plus grande rémunération de leur performance lorsque leurs coéquipiers réussissent. Cependant, si les individus sont substituables entre eux, des effets de débordement négatifs peuvent dominer, parce que les individus ont une incitation à se comporter en passager clandestin lorsqu’ils ont des collègues plus capables.

Les joueurs du baseball sont répartis entre frappeurs (hitters), dont le boulot est de marquer des points, et les lanceurs (pitchers), dont le boulot consister à empêcher l’équipe adverse de marquer des points. Dans une partie, les lanceurs et les frappeurs peuvent être vus comme substituts l’un pour l’autre, parce qu’une équipe peut gagner le jeu, soit en gagnant un maximum de points, soit en empêchant l’équipe adverse d’engranger des points. Cependant, les frappeurs sont complémentaires aux autres frappeurs et les lanceurs sont complémentaires aux autres lanceurs, parce qu’ils doivent travailler ensemble pour gagner des points ou empêcher l’équipe adverse de gagner des points, respectivement. Les résultats suggèrent que les frappeurs réalisent de meilleures performances dans les saisons au cours desquelles ils jouent avec de meilleurs lanceurs, mais ne sont pas affectés par les autres frappeurs. En réalité, les frappeurs peuvent être vus comme à la fois comme substituts et complémentaires l’un pour l’autre à différents degrés, en fonction de la façon par laquelle ils frappent et la nature d’une partie. Les données sur les frappes individuelles lors des parties de baseball indiquent que les frappeurs sont davantage susceptibles de réussir leur tâche si par ce biais ils augmentent les chances que l’équipe gagne les matchs aléatoires de fin de saison, mais bien moins si l’équipe a déjà une forte probabilité de les réussir (Papps et Bryson, 2019). Un frappeur peut influencer ses coéquipiers par l’un ou l’autre de ces canaux, mais ils les compensent en moyenne, si bien que la taille globale de l’effet de débordement est très faible.

En général, la productivité de joueurs individuels est plus difficile à mesurer dans des sports comme le basket et le football, où les joueurs interagissent de façon déstructurée. Cependant, les données sur chaque occasion au cours de laquelle un joueur tient une balle durant les partis de basket à la NBA indique que les effets de débordement sont une composante importante de la production d’une équipe (Arcidiacono et alii, 2017). Malgré cela, la rémunération des joueurs tend à être principalement déterminée par leurs propres niveaux de productivité, sans prise en compte de l’influence qu’ils ont sur les niveaux de performance des autres joueurs.

Qu’importe leur origine, l’existence d’effets de débordement entre coéquipiers a des implications pour les entraîneurs lorsqu’ils forment les équipes. Si les meilleurs joueurs enseignent des compétences aux autres joueurs, les motivent ou font pression sur eux, consacrer une grande proportion d’un budget salarial fixe sur un unique joueur star peut rapporter de meilleurs résultats pour l’équipe. Cependant, l’inverse peut aussi être vrai, si les joueurs stars sont démotivés à l’idée de jouer avec des coéquipiers moins efficaces. Globalement, il y a des preuves empiriques allant dans le sens d’un niveau "optimal" d’inégalité de capacités dans une équipe. En analysant la performance des équipes de la Ligue majeure de baseball au cours de huit décennies, les études empiriques suggèrent que les équipes gagnent la plupart des jeux quand l’écart-type de la performance entre frappeurs (…) correspond à 6,2 % de la moyenne des performances des frappeurs (Papps et alii, 2011). La plupart des équipes présentent des niveaux de dispersion qui sont plus étalés que cet optimum, ce qui suggère qu’elles gagneraient à ce que la sélection de joueurs soit plus homogène.

Qu’est-ce qui fait un bon chef ?


Les gens peuvent influencés non seulement par leurs pairs, mais également par leurs supérieurs. On considère habituellement que ce qui fait un bon dirigeant est une question hautement subjective. Cependant, les données du sport ont permis aux économistes d’analyser systématiquement les déterminants des réussites managériales. Dans le baseball, les dirigeants avec plus d’expérience et des pourcentages de victoires passées plus élevés gagnent davantage de jeux, lorsque l’on prend en compte la qualité des joueurs de l’équipe. De plus, les joueurs tendent à réaliser de meilleures performances lorsqu’ils ont un dirigeant de meilleure qualité.

Il est aussi possible d’utiliser les sports professionnels pour examiner si des travailleurs à forte capacité font de bons dirigeants. Dans plusieurs organisations, les entraîneurs sont promus de l’intérieur, en fonction de leurs performances au "niveau des ateliers". En utilisant les données de la NBA, une étude a constaté une corrélation entre la capacité d’une personne comme joueur et sa réussite ultérieure comme entraîneur plus tard dans sa vie (Goodall et alii, 2007). Ces effets semblent être assez larges. Par exemple, avoir un entraîneur ayant cinq ans d’expérience de jeu (plutôt qu’aucune expérience) fait gagner six places à l’équipe dans le classement de la ligue.

Quelle est l’ampleur de la discrimination entre joueurs ?


Le travail séminal de Gary Becker sur l’économie de la discrimination suggère que la discrimination de la part des entreprises devrait être éliminée au cours du temps, dans la mesure où l’entrée d’employeurs non discriminateurs évince du marché les employeurs discriminateurs. Les données du sport fournissent un cadre idéal pour étudier l’ampleur de la discrimination sur le marché du travail, puisque les chercheurs peuvent tester si des joueurs à la même productivité, mais ayant des origines ethniques différentes, ont les mêmes chances d’être embauchés ou, s’ils sont embauchés, le sont à des salaires différents. Ils peuvent aussi voir la question plus subtile quant à savoir si la discrimination de la part de ceux qui appliquent les règles peut rendre les joueurs de certains groupes ethniques moins productifs qu’ils ne l’auraient été sinon.

En 1945, Jackie Robinson a signé avec les Brooklyn Dodgers, franchissant la "ligne de couleur" de la Ligue majeure de baseball. Cependant, le processus de déségrégation a été graduel : la dernière équipe à avoir signé un joueur noir a été le Boston Red Sox en 1959. Les joueurs noirs étaient considérablement moins chers que les joueurs blancs : en 1947, les joueurs noirs capables d’aller directement aux ligues majeures depuis les ligues noires étaient souvent payés entre 1.000 et 5.000 dollars, alors que le coût total d’exploitation d’un joueur blanc était probablement supérieur de 100.000 dollars. De plus, les joueurs noirs qui étaient embauchés avaient de meilleures performances moyennes que les joueurs blancs. Chaque joueur noir additionnel qui était embauché était estimé rapporter deux victoires supplémentaires (sur 154 parties) par an. Etant donné le clair avantage compétitif de la signature de joueurs noirs, le fait qu’il fallut 14 ans pour pleinement déségréguer les ligues majeures jette le doute sur la théorie de la discrimination des employeurs de Backer. Cette conclusion est renforcée par les analyses empiriques suggérant que ce fut les équipes qui étaient déjà en réussite qui intégrèrent en premier des joueurs noirs (Goff et alii, 2002). Le fait que les clubs disposent d’un pouvoir de monopole peut contribuer à expliquer pourquoi ils étaient capables de poursuivre leurs pratiques discriminatrices aussi longtemps.

L’érosion des pouvoirs monopolistes des équipes de baseball dans les années 1970 semble avoir réduit l’ampleur de la discrimination salariale. En 1969, les joueurs non blancs gagnaient significativement moins que les joueurs blancs ayant des performances passées et expérience similaires (Scully, 1974). En 1978-1980, il n’y avait plus de différence significative de salaires entre blancs et non-blancs de capacités égales, tandis que les différences salariales demeuraient parmi ceux qui n’étaient pas éligibles pour devenir joueurs disponibles. A l’inverse des données empiriques en ce qui concerne la déségrégation, ces constats sont cohérents avec les prédictions théoriques de Becker et suggèrent que la concurrence sur le marché du travail peut aider les groupes discriminés.

Les analyses empiriques suggèrent aussi indirectement que la discrimination existe dans la ligue de football anglaise, dans la mesure où les clubs avec une proportion supérieure à la moyenne de joueurs noirs réalisent de meilleures performances que les clubs ayant une proportion de joueurs noirs inférieure à la moyenne, après avoir contrôlé leur masse salariale totale (Szymanski et alii, 2000).

La discrimination peut aussi se manifester sous al forme de traitements inégaux des membres d’une origine ethnique donnée sur leur lieu de travail. Les règles de différents sports ont permis aux économistes de tester si c’était le cas. Dans la NBA, les arbitres doivent sanctionner les fautes des joueurs ne respectant pas les règles du sport. Malgré le fait que les matchs soient regardés par des millions de fans, les arbitres semblent traiter inégalement les joueurs, en fonction de leur origine ethnique. Une étude des fautes commises dans les parties jouées entre 1991 et 2004 a trouvé que les arbitres noirs étaient significativement plus enclins à sanctionner les fautes commises par les joueurs blancs et les arbitres blancs à davantage sanctionner celles des joueurs noirs (Price et Wolfers, 2010). Après que ces constats aient reçu une grande attention des médias, une étude ultérieure à trouvé que la prévalence d’un tel comportement s’est réduite. Des phénomènes similaires ont aussi été décelés dans le cas du baseball (…) (Parsons et alii, 2011). (...)

Qu’est-ce qui explique les comportements non éthiques sur le lieu de travail ?


Les données du sport ont aussi permis d’examiner ce qui provoque les pratiques injustes et la corruption parmi les salariés. Le modèle économique du crime développé par Gary Becker et d’autres pose que les individus sont davantage susceptibles de s’engager dans des activités illégales lorsque les gains de cette activité sont larges, la probabilité d’être attrapé faible et la punition faible. Cependant, cela suppose un niveau de rationalité qui n’est pas réaliste dans de nombreux cas. L’examen du modèle de Becker a été freiné par la difficulté de calculer les coûts et bénéfices attendus d’un acte criminel. A nouveau, les sports offrent des avantages en termes de mesure : en comparaison avec presque tous les autres cadres, il est possible de mesurer plus précisément ce qu’une personne spécifique tire comme gain d’un "crime", ce qu’elle sait à cet instant-là et quelle est la probabilité que son "crime" soit détecté.

Le basket universitaire aux Etats-Unis fournit un cadre utile pour examiner si l’incidence des fautes commises durant une partie change en réponse à la probabilité que ce comportement soit détecté. En 1978, le nombre de responsables de l’Atlantic Coast Conference est passé de deux à trois par partie. Cela s’est traduit par une baisse de 34 % du nombre de fautes par jeu.

En utilisant l’information sur les résultats de tournois de lutte sumo, une étude a examiné si la corruption était plus probable lorsque les bénéfices d’être corrompu sont plus élevés (Duggan et Levitt, 2002). Les lutteurs sumo reçoivent le plus grand élan en termes de classement une fois qu’ils gagnent leur huitième match à un tournoi. Il apparaît qu’ils gagnent un huitième match plus souvent que ce qui est attendu. Bien sûr, cela pourrait s’expliquer par le fait que la perspective d’une huitième victoire les motive. Mais la fois suivante où les deux lutteurs se retrouvent, l’opposant a aussi une probabilité de gagner plus élevée qu’attendu, ce qui suggère une collusion. (...) »

Kerry L. Papps, « Sports at the vanguard of labor market policy », in IZA, World of Labor, n° 481, juillet 2020. Traduit par Martin Anota



aller plus loin… lire « Le changement d'entraîneur en cours de saison améliore-t-il les performances d’une équipe de football ? »

dimanche 4 octobre 2020

Les liens de la semaine

Propagation et gestion de l'épidémie

  • Coronavirus : le gouvernement constate une "dégradation" de la situation à Paris et dans cinq grandes villes et envisage de nouvelles restrictions (Le Monde)
  • Coronavirus : près de 17 000 cas en 24 heures en France, Madrid en bouclage partiel, manifestations en Allemagne (Le Monde)
  • Coronavirus : trois questions sur la dynamique de l’épidémie en France (Le Monde)
  • Covid-19 : 9 mois de crise sanitaire et 1 million de morts (AFP)
  • Du Sida au Covid 19. Les leçons de la lutte contre le VIH (La Vie des idées)


GRAPHIQUE Nombres quotidiens de nouvelles contaminations et décès au coronavirus en France
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source : Le Monde (2020)

La population face à l'épidémie


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Croissance, fluctuations et crises

  • Le rebond économique américain moins fort qu’espéré (Le Monde)
  • Comment comprendre le rebond du PIB français en 2021-2022 ? (Banque de France)
  • Rien de normal avant le deuxième trimestre 2021 au plus tôt (Patrick Artus)
  • Inde : un virus meurtrier pour l’économie (Alter éco)
  • Chine: la croissance potentielle peut devenir très faible (Patrick Artus)


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Progrès technique

  • Quels sont les rendements sociaux de l’innovation ? (D'un champ l'autre)
  • Peut-on espérer du "Schumpétérien" après la crise de la Covid? (Patrick Artus)
  • Gains de productivité et niveau initial de la productivité : comprend-on les anomalies ? (Patrick Artus)
  • Pourquoi la productivité du capital diminue-t-elle (Patrick Artus)


Inflation ? déflation ?


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Environnement et ressources naturelles

  • Épidémie de Covid-19 : un signal précoce nous alertant de l’atteinte des limites planétaires ? (The Conversation)
  • Avec Donald Trump, quatre années de "pollution first" (Alter éco)
  • En Afrique centrale, le réchauffement climatique affame les éléphants de forêts (Le Monde)
  • "Les manifestations du changement climatique s’intensifient, leur impact sur les Etats et les sociétés aussi" (Le Monde)
  • Inégalités de niveaux de vie, inégalités d’émissions carbone : une comptabilisation qui arrange les investisseurs (The Conversation)
  • Publicité : prendre sa part dans la transition écologique (The Conversation)
  • Le "lundi vert", sans viande ni poisson, est loin d’être un gadget écologique (The Conversation)


Monnaie et finance

  • Le boys band sud-coréen BTS s’apprête à rentrer en Bourse (Le Monde)
  • L’endettement des entreprises françaises est-il inquiétant? (Patrick Artus)


Politique monétaire

  • Petite révolution monétaire à la Fed (Alter éco)
  • QE sans fin : pente glissante vers la prédominance budgétaire ? (William De Vijlder)
  • Assouplissement quantitatif : est-ce que quelqu’un devra payer la note ? (William De Vijlder)
  • La politique de la BCE favorise-t-elle les riches ? (The Conversation)
  • Le passage des banques centrales à un objectif de chômage: quelles conséquences? (Patrick Artus)
  • La nouvelle stratégie de la Fed et le risque d’instabilité financière (William De Vijlder)
  • Toutes les politiques monétaires, même initialement vertueuses ou sociales, conduisent finalement à des bulles sur les prix des actifs (Patrick Artus)


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Relance budgétaire

  • Bruno Le Maire : "Nous continuerons de soutenir massivement ceux qui en ont besoin" (Le Monde)
  • Une relance pour rien ? (Xavier Timbeau)
  • Budget 2021 : malgré la crise, le gouvernement s’entête à baisser les impôts (Alter éco)
  • Quels effets macroéconomiques du plan de relance européen ? (Patrick Artus)


Dette publique

  • Pour financer la relance, la France prévoit de lever 260 milliards de dette (La Tribune)
  • Dette : la facture de la crise (Alter éco)
  • La dette publique s’alourdit, faut-il s’en inquiéter ? (Christian Chavagneux)
  • Bien comprendre que le financement des déficits publics s’est fait à court terme (Patrick Artus)


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Finance internationale

  • Annuler la dette africaine : à quelles conditions ? (Alter éco)
  • La fuite illicite de capitaux dépasse 75 milliards d’euros par an en Afrique (Le Monde)
  • Vers un rebond durable de l’aide publique au développement ? (Banque de France)


Commerce international

  • Brexit : le "no deal", une addition sans doute plus corsée que la Covid (AFP)
  • Peut-on sauver le "made in France" ? (Alter éco)
  • Relocalisations industrielles ? Quels pays ont pu conserver leur industrie ? (Patrick Artus)
  • France: la balance courante dominée par les délocalisations des grands groupes (Patrick Artus)
  • Comment éviter les délocalisations en France ? (Patrick Artus)
  • Relocaliser, réindustrialiser : dans quels buts ?(CEPII)
  • Le multilatéralisme va survivre à la Grande fracture (Project Syndicate)


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Inégalités et justice sociale


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Racisme


Ecole


Travail, emploi, chômage

  • Emploi : une chute historique (Alter éco)
  • "Mon secteur d’activité est mort" : le difficile combat des personnes licenciées en pleine pandémie de Covid-19 (Le Monde)
  • L’Etat peut-il empêcher un cataclysme sur l’emploi ? (Olivier Passet)
  • Chômage et santé, des liens à démêler (Alter éco)
  • Pourquoi la productivité du travail a-t-elle décroché en 1995 dans la zone euro par rapport aux Etats-Unis? (Patrick Artus)


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Zoom sur l'assurance-chômage

  • Les discussions reprennent sur la réforme de l’assurance-chômage (Le Monde)
  • L’assurance chômage, miroir de la segmentation du marché du travail (IPP)
  • Faut-il moduler les cotisations des employeurs à l’assurance chômage ? (IPP)


Politique

  • Diagnostiqué positif au coronavirus, Donald Trump contraint de stopper sa campagne à un mois de l’élection (Le Monde)
  • Donald Trump positif à la Covid-19 : et maintenant ? (the Conversation)
  • Face-à-face Trump-Biden : un débat inquiétant pour la démocratie américaine (Le Monde)
  • Gérard Larcher réélu président du Sénat (Le Monde)
  • Sénatoriales: quelles tendances sous les résultats? (Télos)
  • L’inquiétante stratégie d’Eric Dupond-Moretti (Le Monde)
  • Séparatisme : une loi est-elle vraiment nécessaire ? (The Conversation)
  • Les Néo-Calédoniens voteront-ils en faveur de l’indépendance cette fois-ci ? (The Conversation)
  • Biélorussie : quelle issue au bras de fer entre le régime et le mouvement contestataire ? (The Conversation)
  • Le soutien total de la Lituanie à la révolution biélorusse (The Conversation)


Trumponomics





lire la précédente revue de presse

lire le sociorama de Xavier Molénat

Les intellectuels tuent-ils la convergence ?

« Comment l’épidémie de Covid-19 affectera-t-elle les perspectives de croissance des pays en développement ? La réponse dépendra grandement de l’évolution de la mondialisation (et du soutien intellectuel en sa faveur) dans le sillage de la pandémie. Les perspectives ne sont pas encourageantes.

Même avant qu’éclate la pandémie, le ratio exportations mondiales de marchandises sur PIB mondial déclinait pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, en chutant de près de cinq points de pourcentage depuis 2008 à environ 20 % cette année.

Ce n’est pas la première fois que le monde se démondialise. Entre la Première Guerre mondiale et la veille de la Seconde Guerre mondiale, le commerce s’est effondré et le ratio exportations sur PIB a chuté d’un pic de 16 % en 1913 à simplement 6 %. Selon les célèbres mots de John Maynard Keynes, cette contraction a été le résultat des "projets et politiques de militarisme et impérialisme, de rivalités raciales et culturelles, de monopoles, de restrictions et d’exclusion".

Aujourd’hui, la démondialisation est provoquée par d’autres facteurs. Pour commencer, de nouvelles barrières protectionnistes ont été érigées, mais pas à la même échelle que lors des années 1930. Les restrictions aux échanges imposées par l’administration du Président américain Donald Trump depuis 2017 ont été relativement limitées et ont principalement ciblé la Chine. Au niveau mondial, elles ont en partie été compensées par de nouveaux accords de libre-échange, tels que l’Accord de Partenariat Economique que l’Union Européenne et le Japon ont conclu en 2018.

Un autre facteur, plus important, derrière la démondialisation actuelle est l’effilochage des chaînes de production mondiales, qui résulte lui-même de la transformation de la Chine d’une petite économie tirée par l’export en une plus grande économie davantage dépendante de la demande domestique. Ainsi, la dernière décennie peut en partie être perçue comme une période de normalisation après plusieurs années d’exceptionnalisme chinois. Mais il n’a pas eu que cela. Si la normalisation avait été le seul facteur à l’œuvre, le ratio exportations mondiales sur PIB mondial aurait simplement stagné, avec la part des exportations cédée par la Chine prise en charge par d’autres pays en développement. En fait, nous avons connu une forte chute de ce ratio, qui implique de sévères conséquences pour plusieurs pays en développement.

Du début des années 1990 jusqu’à récemment, le monde a connu une "convergence" économique, dans la mesure où les pays pauvres ont enfin commencé (après près de deux siècles) à rattraper les pays riches. Certains pays, en particulier en Asie de l’Est, avaient certes déjà amorcé leur convergence il y a longtemps, mais ce n’est qu’au cours des trois dernières décennies que ce phénomène s'est vraiment mondialisé.

L’accroissement des opportunités d’échanges constituait un important facteur derrière la convergence. Les années 1990 et 2000 ont constitué une ère que Martin Kessler et l’un d’entre nous avons qualifiée d’"hypermondialisation" (hyper-globalization), lorsque les avancées technologiques, la révolution des conteneurs, la chute des coûts d’information et de communication et le démantèlement des barrières à l’échange soutinrent une exubérance économique généralisée. Entre autres choses, l’hypermondialisation a tiré le ratio exportations mondiales sur PIB mondial de 15 % à 25 % au cours des deux décennies qui ont précédé la crise financière mondiale de 2008 et ce boom d’exportations a alimenté la croissance rapide des pays en développement. Par conséquent, comme le montre le graphique, l’hypermondialisation et la convergence ont été des phénomènes intimement liés l’un à l’autre.

GRAPHIQUE Ratio exportations mondiales de marchandises sur PIB mondial (en %) et écart de croissance du PIB par tête entre pays à haut revenu et pays à revenu faible et intermédiaire (en points de %)

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Puisque les deux phénomènes étaient connectés, le récent retour de la démondialisation a substantiellement freiné la convergence : les pays à revenu faible et intermédiaire qui croissaient à environ 3-4 % par an annuellement avant la crise financière mondiale croissent désormais à un rythme annuel moyen de 1-2 % depuis.

La question est désormais de savoir comment la pandémie va influencer le processus de démondialisation qui était déjà en cours. Il est trop tôt pour le dire, mais deux possibilités retiennent notre attention. Un premier scénario possible est celui d’un retrait généralisé dans lequel la démondialisation s’accélère, dans la mesure où les pays et les entreprises réévaluent les bénéfices du commerce relativement aux risques de dépendance aux importations. Un second scénario pourrait être celui d’une prochaine phase de la démondialisation plus limitée, tirée par la transition économique de la Chine. Dans ce cas, quelques pays en développement en tireraient un bénéfice à court terme, mais ils échoueraient à en tirer un avantage durable, parce que le risque accru de conflits commerciaux et stratégiques se traduirait par un nouveau climat de plus grande incertitude.

La réponse intellectuelle à la mondialisation et au renversement du processus historique de convergence a été un silence presque assourdissant. Très peu d’universitaires ou de responsables politiques dans les pays développés ont parlé en défense d’un ordre mondial ouvert au nom des pays pauvres. Les élites cosmopolites qui ont précédemment été des champions visibles et enthousiastes de la mondialisation sont restées les bras croisés.

En effet, le pendule peut basculer dans la direction opposée, vers une résurgence de vieilles idées du développement telles que celles du "big push", selon laquelle les pays en développement devraient remplacer les modèles de croissance tirés par l’export par des stratégies davantage autocentrées. Il y a des raisons pour cela, bien sûr, incluant notamment des inquiétudes fondées à propos des effets de la mondialisation sur les inégalités dans les pays développés. Pourtant, le fait demeure : les intérêts des pays en développement ont été abandonnés.

En fait, les intellectuels du monde en développement sont aussi restés silencieux, n’offrant pas de réelle défense pour le libre-échange. Dans les pays en développement clés, notamment la Chine et l’Inde, le paysage intellectuel et politique bascule brutalement vers l’autosuffisance et l’intérieur. Dans une certaine mesure, les responsables politiques font d’une nécessité vertu, étant donné le manque relatif d’influence des pays en développement sur la mondialisation. Mais il est également vrai que les courants intellectuels en Occident vont vers l’Est, en convainquant les responsables politiques d’appeler le fantôme de vieilles idées comme la substitution aux importations, dont l'échec dans les années 1960 et 1970 est notoire.

Dans l’environnement post-pandémique, nous devons nous attendre à une accélération continue de la démondialisation et, malheureusement, à un soutien intellectuel en faveur de cette tendance. Dans le meilleur scénario, quelques pays en développement pourront saisir de nouvelles opportunités à l’exportation, comme les entreprises majeures cherchent à diversifier leur production hors de Chine. Mais pour la plupart des pays à revenu faible et intermédiaire, le prix sera énorme en termes d’opportunités d’échanges perdues. Les pays très en retard en Asie du Sud et en Asie centrale, en Amérique latine et en Afrique subsaharienne se verront privés de l’échelle de croissance qu’empruntèrent par le passé Singapour, Taïwan, Hong Kong, la Corée du Sud, la Chine et le Vietnam.

Pendant deux décennies dorées, les pays en développement jouirent des fruits de l’hypermondialisation et de la convergence. Mais la démondialisation, en rencontrant peu de résistance intellectuelle, gagne du terrain, laissant augurer une perte de dynamisme à long terme pour les régions les plus pauvres du monde. »

Arvind Subramanian et Josh Felman, « Are intellectuals killing convergence? », 23 septembre 2020. Traduit par Martin Anota



aller plus loin...

« Les sept dimensions de l’hypermondialisation »

« L’effondrement des échanges lors de l’entre-deux-guerres et la Grande Récession »

« Petite macroéconomie des droits de douane »

« Faut-il s’inquiéter du ralentissement du commerce mondial ? »

« La libéralisation du commerce extérieur promeut-elle la croissance économique ? »

dimanche 27 septembre 2020

Les liens de la semaine

La propagation de l'épidémie

  • Covid-19 : les Etats-Unis déplorent plus de 200 000 morts (Le Monde)
  • Coronavirus : nouvelle cartographie de l’épidémie (Le Monde)
  • Covid-19 : le "commencement d’un retour à la normale" pour l’Afrique (Le Monde)
  • Covid-19 : Google Maps affichera des données sur la propagation de la maladie (Le Monde)
  • Coronavirus : il est erroné d’affirmer que "l’épidémie est finie" (Le Monde)
  • "Endémie", un terme employé sur les réseaux sociaux mais inadapté pour qualifier le Covid-19 (Le Monde)


GRAPHIQUE Nombres quotidiens de nouvelles contaminations et décès au coronavirus en France confirmés au 25 septembre
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source : Le Monde (2020)

La gestion de l'épidémie

  • Coronavirus : appels à un libre accès au vaccin, nouvelles restrictions dans le monde (Le Monde)
  • Covid-19 : la colère des élus locaux (Le Monde)
  • Covid-19 : 30 questions sur les tests PCR (Le Monde)


Croissance, fluctuations et crises

  • Le ciel s'éclaircit légèrement pour l'économie mondiale, d'après le FMI (La Tribune)
  • La croissance au bout du tunnel (Agnès Bénassy-Quéré)
  • Choc négatif durable de productivité avec la Covid : quelles conséquences? (Patrick Artus)
  • Peut-on éviter un recul de la croissance potentielle après la crise de la Covid ? (Patrick Artus)
  • Après la crise de la Covid, la vraie menace ce n’est pas que les ménages ne dépensent pas leur épargne, c’est la thésaurisation des entreprises (Patrick Artus)
  • L’économie mondiale à long terme: quelles caractéristiques? (Patrick Artus)
  • Pourquoi chaque récession entraîne-t-elle une désindustrialisation ? (Patrick Artus)


GRAPHIQUE Production industrielle mondiale lors de la Grande Dépression, de la Grande Récession et de la crise du coronavirus (en indices, base 100 au pic de l'activité)

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source : Paul De Grauwe et Yuemei Ji (2020)

Progrès technique

  • Allié ou adversaire (FMI)
  • Comment comprendre le ralentissement de la productivité dans les pays de l’OCDE? (Patrick Artus)


GRAPHIQUE Nombre de naissances en France depuis 1946

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source : INSEE (2020)

Démographie

  • En un siècle, le pic des naissances s’est décalé de l’hiver à l’été et s’est atténué (INSEE)


GRAPHIQUE Nombre de naissances par jour en France en 2019

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source : INSEE (2020)

Environnement et ressources naturelles

  • Investir dans une reprise verte (FMI)
  • Relance verte : le potentiel d’un double bénéfice écologique et économique (The Conversation)
  • Joe Biden va-t-il détruire 10,3 millions d'emplois liés à l'industrie pétrolière et gazière ? (The Conversation)
  • La 5G va-t-elle réduire ou augmenter la consommation d’énergie ? (Le Monde)
  • Les trottinettes électriques, bonnes ou mauvaises pour le climat ? (The Conversation)
  • Tourisme spatial : quand les plaisirs de quelques-uns polluent la planète de tous (The Conversation)


GRAPHIQUE Inégalités mondiales d'émissions de CO2

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source : Oxfam (2020)

Entreprises et concurrence


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Monnaie et finance

  • Les banques au coeur de l’argent sale (Christian Chavagneux)
  • Le recul de la croissance potentielle de la zone euro après la crise de la Covid va compliquer la tâche de la BCE (Patrick Artus)
  • États-Unis : vers une politique monétaire inclusive (William De Vijlder)
  • Les différences entre l’inflation targeting, l’average inflation targeting et le Yield Curve Control (Patrick Artus)
  • Les Banques Centrales décideraient-elles de ne pas réagir à un choc inflationniste ? (Patrick Artus)
  • Croissance affaiblie, mais politique monétaire restant très expansionniste: que se passe-t-il avec les prix des actifs ? (Patrick Artus)
  • La crédibilité de la Banque Centrale: avant et aujourd’hui (Patrick Artus)


Soutien budgétaire à l'économie


Dette publique

  • La pandémie de la dette (FMI)



GRAPHIQUE Dette publique française (en % du PIB)

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source : INSEE (2020)

Commerce international

  • Une industrie plus compétitive recrée-t-elle des emplois ? (A la marge)
  • Politique commerciale : Trump le "Tariff Man" n’a pas fait de miracles (Alter éco)
  • Accord UE-Mercosur : dangers écologiques majeurs (Alter éco)
  • Les stratégies internationales des entreprises françaises (Trésor)


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Finance internationale

  • Cultiver la coopération financière internationale (Barry Eichengreen)
  • L’étau se resserre sur le dollar (Project Syndicate)
  • Une forte appréciation de l’euro par rapport au dollar est possible : quelles en seraient les conséquences? (Patrick Artus)
  • Et si le poids de l’euro dans les réserves de change mondiales montait fortement? (Patrick Artus)


Intégration européenne


Migration

  • Europe et migrants : la nécessité d’un compromis (Le Monde)
  • Nouveau "pacte sur la migration et l’asile": les principales mesures (AFP)
  • Après le choc de 2015, des années de tensions migratoires en Europe (AFP)


Inégalités et justice sociale

  • Le confinement a-t-il joué en faveur d’un plus long congé paternité ? (The Conversation)
  • Congé paternité : "Pour un impact fort sur l’égalité professionnelle hommes-femmes, il faut repenser le parcours d’accueil des jeunes enfants" (Hélène Perivier)
  • De l’héritage à la séparation, les femmes parents pauvres de la famille (Bessière & Gollac)
  • Economie et question raciale (FMI)
  • Le coût collectif du racisme (FMI)
  • Le bonus aux héritiers de La République en marche : une gifle pour la France populaire (Observatoire des inégalités)
  • Le particulier profil des porteurs de patronymes à particule (Xavier Molénat)
  • Les plus précaires, victimes de discriminations dans l’accès aux soins (Observatoire des inégalités)


L'école


Travail, emploi, chômage

  • L’inquiétude des salariés quant au Covid-19 risque de faire flamber l’absentéisme (Le Monde)
  • Environ 1,3 million de salariés en chômage partiel en août, et une quête de sens en prime (La Tribune)
  • Le regard porté sur les chômeurs s’est durci depuis le début de la crise due au coronavirus (Le Monde)
  • Emploi en Europe : les réponses des entreprises à la crise témoignent de fortes disparités sectorielles (The Conversation)
  • Le télétravail ou la tentation du tâcheronnage (Alter éco)
  • La Prime d’activité n’est pas du salaire : elle amplifie la perte de revenu à la suite d’un licenciement (OFCE)
  • Pourquoi le partage des revenus ne s’est-il pas déformé au détriment des salariés en France? (Patrick Artus)
  • Les cadres : de plus en plus de femmes (INSEE)


GRAPHIQUE Part des cadres et professions intellectuelles supérieures dans l’emploi total entre 1982 et 2019 (en %)

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source : INSEE (2020)

Politique


La société du risque au miroir de Lubrizol

  • Un an après Lubrizol, des règles plus dures et "en même temps" plus souples (Alter éco)
  • Vigies citoyennes contre les risques industriels (Alter éco)
  • Accidents industriels, catastrophes naturelles... la société face au risque (CNRS)





lire la précédente revue de presse

lire le sociorama de Xavier Molénat

mercredi 23 septembre 2020

Quelles leçons tirer des échecs de l’Abenomics ?

« La raison officielle donnée au départ de Shinzo Abe du poste de premier ministre du Japon qu’il occupe de longue date concerne sa santé personnelle. Et maintenant, le programme économique qui porte sa signature pourrait connaître le même destin.

L’"Abenomics" a été annoncé en grande pompe en 2013, donc il est tout à fait opportun de se demander ce que ce programme a accompli au cours de ces sept dernières années. La version officielle sur le site web du gouvernement japonais a toujours évoqué trois "flèches de politique économique" comprenant une politique monétaire agressive, une politique budgétaire flexible et une stratégie de croissance reposant sur des réformes structurelles.

Parmi ces trois flèches, c’est la politique monétaire qui a le plus grandement attiré l’attention. La Banque du Japon a lancé un programme massif d’assouplissement quantitatif (quantitative easing) pour acheter de la dette publique, si bien qu’elle possède désormais la moitié de celle-ci. L’objectif officiel était de ramener l’inflation annuelle à 2 %, mais cette cible n’a pas été atteinte. La faible efficacité de l’assouplissement quantitatif était prévisible dès le départ, étant donné que les taux d’intérêt à long terme étaient déjà faibles au début de l’année 2013, autour de 0,6 %. Depuis 2016, ils ont fluctué autour de zéro. On peut donc attribuer à la flèche "monétaire" de l’Abenomics une chute des taux de 0,6 points de pourcentage, mais cela ne suffit pas pour ramener l’inflation.

Certains ont considéré que la deuxième flèche de l’Abenomics, "la politique budgétaire flexible", désignait une relance budgétaire, alors que d’autres y voyaient une consolidation budgétaire. Après coup, il apparaît que les politiques poursuivies s’inscrivent dans la seconde catégorie. Juste avant qu’Abe retourne au pouvoir en décembre 2012, le déficit budgétaire était supérieur à 8 % du PIB ; en 2016-2019, il a été ramené à 3-4 %. Cela a significativement freiné la croissance de la dette publique du pays, relativement au PIB. A environ 150 %, la dette nette courante du Japon va rester inchangée aussi longtemps que le taux de croissance du PIB nominal restera supérieur à 2 % et le déficit budgétaire égal ou inférieur à 3 % du PIB. Une réussite clé de l’Abenomics est donc d’avoir stabilisé les finances publiques du Japon.

La troisième flèche comprenait des réformes structurelles visant à stimuler la croissance économique en relevant la productivité de la main-d’œuvre existante et en accroissant le nombre de travailleurs. En ce qui concerne les gains de productivité, l’Abenomics est un échec total. A la différence de la zone euro, où la productivité du travail a au moins un peu augmenté au cours des sept dernières années, la productivité du Japon a globalement stagné depuis 2010. A l’inverse, il y a eu quelques progrès du côté de la taille de la population active. Mais le Japon atteignait déjà un taux d’activité élevé avant le début de l’Abenomics et ses hausses ultérieures correspondent à ce que l’on prévoyait en l’absence de l’Abenomics. Avec seulement de faibles hausses du taux d’activité et quasiment aucune amélioration de la productivité, la croissance du revenu japonais sous l’Abenomics est restée aussi faible qu’avant, en atteignant moins de 1 % par an.

Pendant un instant, le fort rebond observé après que les hausses d’impôts aient provoqué une récession en 2014 a été interprété comme démontrant l’efficacité de l’Abenomics. Mais la reprise a été aidée par une forte amélioration des termes de l’échange du pays, liée à la chute des prix du gaz naturel liquide, que le Japon doit importer en plus grandes quantités depuis le désastre nucléaire de Fukushima en 2011. Cette stimulation temporaire n’a pas suffi pour amorcer une nouvelle ère de croissance plus robuste et soutenue.

L’expérience du Japon doit être étudiée soigneusement pour tirer des leçons afin d’avoir une idée de ce qui attend peut-être l’Europe et d’autres pays développés en proie au vieillissement démographique. Une leçon clé de l’expérience du Japon est qu’il est extrêmement difficile de générer de l’inflation dans une société vieillissante présentant un excès d’épargne et du capital abondant. En 2014, l’inflation sous-jacente a chuté brièvement en-dessous de 1 % dans la zone euro. La BCE a commencé son propre programme d’achats d’actifs. Mais après des années d’achats, l’inflation n’a que légèrement grimpé au-dessus de 1 %. Et désormais, la pandémie va davantage compliquer le retour de l’inflation au canonique taux de 2 %. En fait, la BCE poursuit peut-être une cible inatteignable dans un avenir prévisible.

Une deuxième leçon est que les taux de croissance globaux importent politiquement, même si le revenu par tête est ce qui compte vraiment lorsqu’il s’agit du bien-être économique. C’est crucial pour l’Europe, parce que les tendances démographiques que l’on observe aujourd’hui dans la zone euro sont similaires à celles observées au Japon dans un récent passé. La population en âge de travail moyenne dans les 19 pays-membres de la zone euro décline d’environ un demi-point par an. Ce déclin est moins prononcé qu’au Japon, mais il est néanmoins promis à continuer pendant un long moment, ce qui suggère que la zone euro est destinée à connaître une nouvelle décennie de faible croissance économique, indépendamment de la crise du coronavirus. Et même si la croissance du revenu par tête reste possible, il faudra accroître la productivité pour l’obtenir.

Finalement, en l’absence d’une plus forte immigration, les limites imposées par la décroissance de la population en âge de travailler ne peuvent être surmontées qu’en repoussant l’âge légal de départ à la retraite et en accroissant le taux d’activité des plus âgés. De tels changements sont cohérents avec la hausse de l’espérance de vie et étaient déjà à l’œuvre dans plusieurs pays européens avant la crise du coronavirus. Mais l’accroissement du taux d’activité ne stimulera l’activité que temporairement. Il faudrait que la croissance de la productivité soit plus forte pour que la croissance économique soit plus robuste à long terme. C’est le principal défi économique de l’Europe. Pour y parvenir, les vastes ressources budgétaires qui sont utilisées pour faire face à la pandémie devraient être utilisées pour réorienter l’économie dans une direction plus verte, plus numérique, plutôt que pour renforcer les structures et accords économiques d’hier. »

Daniel Gros, « Retiring Abenomics », 7 septembre 2020. Traduit par Martin Anota



aller plus loin...

« Quelle est l’efficacité de l’Abenomics ? »

« La politique budgétaire est-elle efficace au Japon ? »

« Quelles options budgétaires pour le Japon ? »

dimanche 20 septembre 2020

Les liens de la semaine

Hommage à Didier Lapeyronnie

  • Didier Lapeyronnie, mort d’un sociologue des marges (Libé)


La propagation de l'épidémie

  • Six mois de pandémie: quelques certitudes, pas mal de doutes, beaucoup d’inconnues (AFP)
  • Covid-19 : six mois de pandémie en chiffres (AFP)
  • Coronavirus : l’OMS s’alarme du niveau de transmission en Europe (Le Monde)
  • Coronavirus dans le monde : le Royaume-Uni fait face à une "deuxième vague", selon Boris Johnson (Le Monde)


GRAPHIQUE Nombres quotidiens de nouvelles contaminations et décès au coronavirus en France confirmés au 18 septembre
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source : Le Monde (2020)

Les conséquences de l'épidémie

  • Plus de décès pendant l’épisode de Covid-19 du printemps 2020 qu’au cours de la canicule de 2003 (INSEE)
  • Entre mort et vie, la zone grise du Covid-19 (Le Monde)
  • Que sait-on des mutations du SARS-CoV-2 et de leurs effets ? (The Conversation)


GRAPHIQUE Nombre de décès par jour en 2003 et en 2020 en France rapporté à la moyenne des quatre années précédentes

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source : INSEE (2020)

La gestion de l'épidémie

  • Les coûts politiques d’une mauvaise gestion de la pandémie (A la marge)
  • Coronavirus : Israël annonce un reconfinement national de trois semaines (Le Monde)
  • Quantité, délais, quarantaine: le championnat d’Europe des tests (AFP)
  • Conjonctivite, asthme, intoxication au CO2… le vrai du faux des effets indésirables du masque (Le Monde)
  • Parents contraints de garder leur enfant : un soutien a minima (Alter éco)


Croissance, fluctuations et crises

  • Coronavirus : Vivre avec l’incertitude (Laurence Boone)
  • Une reprise trois fois sans précédent (Jean-Marc Vittori)
  • Prévisions 2021, non les économistes ne sont pas des magiciens (Philippe Waechter)
  • Perspectives mondiales à l'automne 2020 : quel rebond après une chute historique ? (Trésor)
  • Le double mécanisme qui affaiblit l’activité de la zone euro (Patrick Artus)
  • Fort ralentissement à venir de la croissance potentielle du Monde: quelles conséquences? (Patrick Artus)
  • Pourquoi il faut être inquiet sur la situation de la Chine à moyen terme (Patrick Artus)
  • A-t-on déjà vu de l’épargne de précaution des ménages? (Patrick Artus)
  • Coronavirus : l’Asie émergente devrait entrer en récession en 2020 (Le Monde)


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Démographie


Environnement et ressources naturelles

  • Les incendies américains sont si intenses que leur fumée atteint l’Europe (Le Monde)
  • Incendies records : Trump attaqué sur le changement climatique alors qu’il est attendu en Californie (Le Monde)
  • Sécheresse : quand l’anormal devient la norme (Alter éco)
  • Existe-t-il un point de non-retour dans les écosystèmes ? (CNRS)
  • Taxer nos poubelles, est-ce que ça marche ? (Alter éco)
  • Sortie de Macron sur les "Amish" : que vont devenir les propositions de la Convention Climat ? (La Tribune)
  • Le conflit de génération autour de l’écologie: une polémique artificielle ? (Télos)
  • "Le récit de la décroissance ne dit pas qui se prive et qui disparaît" (Xavier Timbeau)
  • Changement climatique : penser les "trajectoires" de l’adaptation (The Conversation)


Marchés et concurrence

  • Les Etats-Unis prennent des mesures concrètes pour interdire TikTok et WeChat (Le Monde)
  • Qu’est-ce qu’Oracle, le géant de l’informatique qui lorgne sur TikTok ? (Le Monde)
  • Le gouvernement, arbitre très intéressé de la fusion Veolia-Suez (Alter éco)
  • Contrôle des fusions-acquisitions : réviser les règles plutôt que les alléger (Emmanuel Combe)


Monnaie et finance

  • Évolution de l’organisation des entreprises : Quels risques financiers? (Banque de France)
  • Bitcoin et souveraineté monétaire (La Vie des idées)
  • Deux types d’explosion des bulles sur les prix des actifs: l’explosion endogène et l’explosion exogène (Patrick Artus)


Politique monétaire


Relance budgétaire


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Dette publique

  • Dette des pays en développement : la Covid-19 change la donne (The Conversation)
  • Endettement public: comment on est sorti de la dynamique perverse (Patrick Artus)
  • Ces lois qui ne fonctionnent plus : la dette publique est un obstacle à la croissance (Alter éco)


Commerce international

  • Pourquoi les usines ne reviendront pas en masse (Alter éco)
  • Relocalisation, souveraineté, réindustrialisation, résilience : ne confondons pas tout ! (The Conversation)
  • France: ne pas rêver aux relocalisations industrielles sans réformes structurelles (Patrick Artus)
  • Le couple coût du travail-compétences et le poids de l’industrie (Patrick Artus)


Intégration européenne

  • Brexit : les députés britanniques déboussolés par le dernier projet de loi de Boris Johnson (La Tribune)
  • Le Brexit, œuvre de conservateurs devenus populistes (Télos)
  • Cinq ans après la crise migratoire, l’Europe embourbée dans ses divisions (AFP)
  • Qu’est-ce que le "règlement Dublin", point d’achoppement de l’asile en Europe ? (AFP)


Inégalités et justice sociale

  • Insécurité, inégalités : les sentiments et les faits (François Dubet)
  • Chiffres des inégalités de revenu en 2018 : quelques commentaires (Denis Clerc)
  • Plus d’épargne chez les plus aisés, plus de dépenses contraintes chez les plus modestes (INSEE)
  • Les ménages les plus modestes dépensent davantage pour leur logement et les plus aisés pour les transports (INSEE)
  • 1 % de la population possède 44 % de la fortune mondiale (Observatoire des inégalités)
  • Le modèle social des Etats-Unis a toujours les inconvénients qu’on connaît mais a perdu ses avantages (Patrick Artus)
  • La rémunération des grands patrons fait débat... aux USA (Alter éco)
  • Les jeunes femmes sont les premières concernées par le retrait de l’État en milieu rural (The Conversation)


Travail, emploi, chômage

  • Territoires zéro chômeur de longue durée : "Il faut assumer que ça coûte plus cher que prévu" (Olivier Bouba-Olga)
  • Macroéconomie du télétravail (Banque de France)
  • Salaires : la grande séparation (Christian Chavagneux)
  • Alternance : y aura-t-il des contrats pour tout le monde ? (Alter éco)
  • Formation : le plafond de verre des entreprises françaises (Alter éco)
  • La réforme de la formation des professeurs (La Vie des idées)
  • La socialisation professionnelle : de l'orientation dans un métier aux possibles bifurcations professionnelles (SES-ENS)


Politique

  • Protéger les Français : un défi à multiples facettes (Le Monde)
  • A l’Assemblée nationale, la majorité veut prendre la forme d’un intergroupe (Le Monde)
  • La gauche peut-elle s’unir sur l’Europe? (Thomas Piketty)
  • La Cour suprême, enjeu majeur de la présidentielle américaine (The Conversation)
  • Quel est le poids de l’ingérence russe dans l’élection présidentielle américaine ? (The Conversation)
  • Ouïgours : l’asservissement d’un peuple (Le Monde)
  • L’action publique mise à mal par les clivages politiques (The Conversation)
  • Nations sur le papier (La Vie des idées)


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source : AFP (2020)

Les Etats-Unis de Trump




lire la précédente revue de presse

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samedi 19 septembre 2020

Inégalités et Covid-19 aux Etats-Unis

« Les inégalités sont par définition multiformes. Non seulement il y a une différence entre les inégalités de revenu et les inégalités de richesse, mais les inégalités peuvent aussi être des inégalités de genre, de race, d’âge, de territoire au sein d’un pays, et ainsi de suite. Quand on se promène dans une ville comme New York, les inégalités nous apparaissent clairement lorsque nous passons d’un quartier à l’autre.

Donc, il n’est pas surprenant que nous puissions voir une relation entre les inégalités (dans leurs diverses incarnations) et les effets de la pandémie. Cela apparaît très clairement, je pense, dans le cas des Etats-Unis, mais aussi probablement dans d’autres pays dévastés comme l’Afrique du Sud, le Pérou, le Brésil et l’Inde.

Les inégalités de santé aux Etats-Unis sont bien connues. Même après l’Obamacare, presque 30 millions d’Américains n’ont pas d’assurance-santé. Beaucoup dépendent de leur emploi pour en avoir une. Quand ils perdent leur emploi, comme ce fut le cas durant la pandémie, ils perdent aussi leur assurance-santé. Les inégalités de santé ont contribué aux décès même si beaucoup d’hôpitaux ont traité les patients sans s’inquiéter à l’idée qu’ils aient ou non une assurance-santé, présentant ainsi un remarquable sens d’esprit civique dont les politiciens semblaient par contre être dépourvus.

Les inégalités d’éducation aux Etats-Unis sont rarement évoquées dans les débats à propos du coronavirus. Mais la faible qualité de l’enseignement primaire et secondaire combinée à grande latitude pour faire l’école à la maison a contribué à un rejet généralisé de la science et des mesures prophylactiques adoptées pour freiner la propagation de l’épidémie. Le fait que les Etats-Unis présentent un fort pourcentage de personnes adhérant aux croyances les plus extravagantes (des reptiliens à la Terre plate), relativement aux pays aux niveaux de vie similaires, n’est pas un accident. Il révèle son aspect nocif durant la crise, lorsque les gens refusent de croire la science lorsqu’elle leur dit ce qui est mauvais pour eux, pour leur famille et pour leurs amis.

Un système fragmenté de prise de décision politique semblait à première vue très utile, face à un gouvernement fédéral ouvertement obstructionniste. Mais cela s’est révélé être illusoire : l’incapacité des plus hautes unités territoriales (comme les Etats) à mettre en application les règles pour contenir la pandémie dans les plus petites juridictions (les comtés) entraîna un chaos administratif. En outre, cela alimenta l’expansion dans la pandémie dans la mesure où le traitement inégal par les régions dans un contexte de libre circulation des personnes diffusa le virus à travers le territoire. Les régions les moins restrictives déterminaient la propagation. Il faisait peu sens d’être responsable dans de telles circonstances, dans la mesure où cela ne faisait que nuire aux entreprises et ne contenait pas la contagion. Donc il y eut une incitation à une irresponsabilité généralisée.

Les inégalités de pouvoir politique deviennent également manifestes. Même quand les administrations au niveau fédéral ou au niveau de chaque Etat fédéré étaient déterminées à imposer des mesures très strictes, elles furent soumises aux pressions acharnées des entreprises. Peu de politiciens, conscients de l’importance du soutien des entreprises pour leur élection, se sont révélés capables de résister à ces pressions. Cela explique pourquoi la Californie s’est retrouvée en pleine débâcle malgré ses succès initiaux.

Les inégalités face à la mort, qui se manifestent notamment par les taux de décès très élevés parmi les noirs et latinos, ont probablement émoussé la réponse politique. Aucune de ces deux communautés n’est politiquement puissante. Parmi les latinos en Californie, beaucoup pouvaient être des immigrés en situation irrégulière, si bien que leur influence politique était encore moindre. Leur mort n’importait vraiment pas.

Au terme de tous ces processus, un pays démocratique semblait être, et se révéla effectivement être, bien plus indifférent aux morts qu’un régime autoritaire comme celui de la Chine. Les Etats-Unis s’inquiètent davantage des entreprises que des morts, mais ils ont fini par connaître une puissante contraction de l’activité économique et atteindre le nombre de morts le plus élevé à travers le monde (en ce mois de septembre). »

Branko Milanovic, « Inequalities and Covid-19 », in globalinequality (blog), 15 septembre 2020. Traduit par Martin Anota



aller plus loin...

« Covid-19 : l’épidémie est la plus meurtrière là où les inégalités sont les plus fortes »

« Covid-19 : la pandémie ne manquera pas de creuser les inégalités »

mardi 15 septembre 2020

« Mort aux machines ! » Quand le changement technologique alimente les conflits sociaux



« Les violences débutèrent à la fin de l’été 1830 et durèrent jusqu’à l’année suivante. Les paysans de l’Angleterre rurale en avaient assez des batteuses. Ces dernières avaient mécanisé l’extraction du grain de son enveloppe et, en remplaçant le travail manuel, privaient les travailleurs agricoles d’une importante source de revenu. Cela entraîna la plus forte vague de protestations dans l’histoire anglaise.

Mais, comme bien d’autres soulèvements, les émeutes du "Captain Swing" étaient plus complexes qu’elles ne le paraissent de prime abord. Il ne s’agissait pas simplement d’un rejet des nouvelles technologies. "C’est comme avec un feu de forêt", dit Hans-Joachim Voth, dont l’article qui se penche sur ces émeutes est paru dans l’American Economic Review: Insights de septembre. "La forêt doit être sèche… Quelqu’un va jeter une allumette, mais la question est de savoir pourquoi la forêt était sèche à cet instant-là."

En combinant des documents du dix-neuvième siècle, de nouveaux comptes-rendus et des enquêtes agricoles, Voth et son coauteur Bruno Caprettini ont constitué une base de données historiques pour examiner dans quelle mesure la technologie économe en main-d’œuvre a contribué à la sévérité des émeutes. Bien que l’événement soit survenu il y a près de deux siècles, l’étude offre d’importants éclairages à propos des facteurs qui sont à l’origine des troubles sociaux lorsque les travailleurs sont remplacés par l’innovation.

Les économistes mettent depuis longtemps l’accent sur les effets bénéfiques des technologies économes en main-d’œuvre. Certains travailleurs vont en subir un coût immédiat, mais ils bénéficieront à terme d’une économie plus productive. Et, même si la recherche a récemment examiné les répercussions négatives du changement technologique sur l’emploi et les salaires, il n’y a pas beaucoup de preuves empiriques à propos des coûts sociaux qui accompagnent les destructions massives d’emplois, note Voth.

L’extraction des graines de leur enveloppe constituait une importante source de revenus pour les travailleurs ruraux : elle représentait près de la moitié de leurs rémunérations en hiver avant la mécanisation. L’introduction des batteuses mécaniques en 1786 a bouleversé les choses. Elles étaient certes peu efficaces au départ, mais elles furent ensuite améliorées au fil des décennies et, en 1830, leur déploiement avait déjà contribué à d’importantes destructions d’emplois. Les machines furent une cible privilégiée lors des émeutes, qui inclurent plus de 3.000 cas d’incendies criminels, de pillages, d’atteintes à l’autorité et de destructions de machines dans 45 comtés.

Mais il n’y a pas que la technologie qui ait alimenté les flammes du mécontentement. Le mauvais temps, de mauvaises récoltes et les nouvelles relatives aux révolutions en France et en Belgique contribuèrent aux "Swing riots" (du nom du fictif "Captain Swing" avec lequel les travailleurs contestataires signèrent les lettres de menace qu’ils envoyaient aux autorités). Et la consolidation des terres en grandes propriétés via le mouvement des "enclosures" les avait privés de l’accès aux communs et créé des "prolétaires sans terre".

Les auteurs se sont demandé dans quelle mesure la technologie a alimenté le mécontentement social. Voth et Caprettini ont examiné les pages de revues présentant les mentions de batteuses et les enquêtes agricoles pour identifier les zones qui ont les plus affectées par le changement technologique. Ils ont aussi identifié ces régions par la composition de leur sol, en se focalisant sur celles qui sont les plus adaptées pour faire pousser le blé, le grain qui était le plus susceptible d’être traité par les batteuses mécaniques.

GRAPHIQUE Répartition géographique des batteuses

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source : Caprettini et Voth (2020)

En liant cela aux données sur les incendies criminels, les pillages et d’autres incidents violents, les auteurs ont constaté que les batteuses ont joué un rôle clé derrière la révolte. Dans les paroisses les plus affectées par les batteuses, la probabilité d’une émeute s’élevait à 26,1 %, soit deux fois plus que dans les lieux sans batteuses. D’autres facteurs ont intensifié les émeutes. Le mouvement des enclosures a manifestement exacerbé les effets. En outre, les zones rurales qui n’avaient pas accès à d’autres opportunités d’emploi connurent les plus fortes violences. "Si vous étiez assez proche de l’un des centres urbains à croissance rapide avec une forte demande de travail, cela pouvait ne pas être si problématique", dit Voth.

GRAPHIQUE Répartition géographique des incidents liés aux Swing riots

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source : Caprettini et Voth (2020)

En effet, toutes les innovations technologiques ne se traduisent pas par de violentes révoltes. Plus de 90 % des emplois ont été détruits depuis la Révolution industrielle. L’essentiel de ces destructions d’emplois ont affecté une faible partie de la main-d’œuvre, comme le remplacement des opérateurs téléphoniques par les téléphones à cadran. Mais les destructions d’emplois qui menèrent aux Swing riots furent différentes. Le battage donnait du travail à une grande partie de la main-d’œuvre agricole pendant des mois ; les batteuses mécaniques eurent donc de profondes répercussions sur la vie des gens. Sans un robuste système de protection sociale pour soutenir les travailleurs affectés, les tensions ne pouvaient qu’éclater.

L’une des implications est que la redistribution importe, conclut Voth. Que les emplois soient détruits par les machines à battage du dix-neuvième siècle ou par les robots du vingt-et-unième siècle, les responsables politiques doivent se demander comment soutenir les gens qui en sont les plus affectés. Sinon, les désordres politiques et sociaux deviennent beaucoup plus fréquents, voire inévitables. "Plus il y a de changement technologique, plus celui-ci est susceptible de détruire des emplois, plus il est important que nous disposions de systèmes redistributifs pour que le changement technologique puisse s’opérer et améliorer le bien-être collectif", ajoute Voth. "Laissons la technologie adoptée nous rendre plus productifs, mais assurons-nous que personne n’y perde de trop". »

Chris Fleisher, « Kill the machines. To what extent can technological disruption lead to civil unrest? », in American Economic Association, Research Highlights, 8 septembre 2020. Traduit par Martin Anota



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