Annotations

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

mercredi 23 septembre 2020

Quelles leçons tirer des échecs de l’Abenomics ?

« La raison officielle donnée au départ de Shinzo Abe du poste de premier ministre du Japon qu’il occupe de longue date concerne sa santé personnelle. Et maintenant, le programme économique qui porte sa signature pourrait connaître le même destin.

L’"Abenomics" a été annoncé en grande pompe en 2013, donc il est tout à fait opportun de se demander ce que ce programme a accompli au cours de ces sept dernières années. La version officielle sur le site web du gouvernement japonais a toujours évoqué trois "flèches de politique économique" comprenant une politique monétaire agressive, une politique budgétaire flexible et une stratégie de croissance reposant sur des réformes structurelles.

Parmi ces trois flèches, c’est la politique monétaire qui a le plus grandement attiré l’attention. La Banque du Japon a lancé un programme massif d’assouplissement quantitatif (quantitative easing) pour acheter de la dette publique, si bien qu’elle possède désormais la moitié de celle-ci. L’objectif officiel était de ramener l’inflation annuelle à 2 %, mais cette cible n’a pas été atteinte. La faible efficacité de l’assouplissement quantitatif était prévisible dès le départ, étant donné que les taux d’intérêt à long terme étaient déjà faibles au début de l’année 2013, autour de 0,6 %. Depuis 2016, ils ont fluctué autour de zéro. On peut donc attribuer à la flèche "monétaire" de l’Abenomics une chute des taux de 0,6 points de pourcentage, mais cela ne suffit pas pour ramener l’inflation.

Certains ont considéré que la deuxième flèche de l’Abenomics, "la politique budgétaire flexible", désignait une relance budgétaire, alors que d’autres y voyaient une consolidation budgétaire. Après coup, il apparaît que les politiques poursuivies s’inscrivent dans la seconde catégorie. Juste avant qu’Abe retourne au pouvoir en décembre 2012, le déficit budgétaire était supérieur à 8 % du PIB ; en 2016-2019, il a été ramené à 3-4 %. Cela a significativement freiné la croissance de la dette publique du pays, relativement au PIB. A environ 150 %, la dette nette courante du Japon va rester inchangée aussi longtemps que le taux de croissance du PIB nominal restera supérieur à 2 % et le déficit budgétaire égal ou inférieur à 3 % du PIB. Une réussite clé de l’Abenomics est donc d’avoir stabilisé les finances publiques du Japon.

La troisième flèche comprenait des réformes structurelles visant à stimuler la croissance économique en relevant la productivité de la main-d’œuvre existante et en accroissant le nombre de travailleurs. En ce qui concerne les gains de productivité, l’Abenomics est un échec total. A la différence de la zone euro, où la productivité du travail a au moins un peu augmenté au cours des sept dernières années, la productivité du Japon a globalement stagné depuis 2010. A l’inverse, il y a eu quelques progrès du côté de la taille de la population active. Mais le Japon atteignait déjà un taux d’activité élevé avant le début de l’Abenomics et ses hausses ultérieures correspondent à ce que l’on prévoyait en l’absence de l’Abenomics. Avec seulement de faibles hausses du taux d’activité et quasiment aucune amélioration de la productivité, la croissance du revenu japonais sous l’Abenomics est restée aussi faible qu’avant, en atteignant moins de 1 % par an.

Pendant un instant, le fort rebond observé après que les hausses d’impôts aient provoqué une récession en 2014 a été interprété comme démontrant l’efficacité de l’Abenomics. Mais la reprise a été aidée par une forte amélioration des termes de l’échange du pays, liée à la chute des prix du gaz naturel liquide, que le Japon doit importer en plus grandes quantités depuis le désastre nucléaire de Fukushima en 2011. Cette stimulation temporaire n’a pas suffi pour amorcer une nouvelle ère de croissance plus robuste et soutenue.

L’expérience du Japon doit être étudiée soigneusement pour tirer des leçons afin d’avoir une idée de ce qui attend peut-être l’Europe et d’autres pays développés en proie au vieillissement démographique. Une leçon clé de l’expérience du Japon est qu’il est extrêmement difficile de générer de l’inflation dans une société vieillissante présentant un excès d’épargne et du capital abondant. En 2014, l’inflation sous-jacente a chuté brièvement en-dessous de 1 % dans la zone euro. La BCE a commencé son propre programme d’achats d’actifs. Mais après des années d’achats, l’inflation n’a que légèrement grimpé au-dessus de 1 %. Et désormais, la pandémie va davantage compliquer le retour de l’inflation au canonique taux de 2 %. En fait, la BCE poursuit peut-être une cible inatteignable dans un avenir prévisible.

Une deuxième leçon est que les taux de croissance globaux importent politiquement, même si le revenu par tête est ce qui compte vraiment lorsqu’il s’agit du bien-être économique. C’est crucial pour l’Europe, parce que les tendances démographiques que l’on observe aujourd’hui dans la zone euro sont similaires à celles observées au Japon dans un récent passé. La population en âge de travail moyenne dans les 19 pays-membres de la zone euro décline d’environ un demi-point par an. Ce déclin est moins prononcé qu’au Japon, mais il est néanmoins promis à continuer pendant un long moment, ce qui suggère que la zone euro est destinée à connaître une nouvelle décennie de faible croissance économique, indépendamment de la crise du coronavirus. Et même si la croissance du revenu par tête reste possible, il faudra accroître la productivité pour l’obtenir.

Finalement, en l’absence d’une plus forte immigration, les limites imposées par la décroissance de la population en âge de travailler ne peuvent être surmontées qu’en repoussant l’âge légal de départ à la retraite et en accroissant le taux d’activité des plus âgés. De tels changements sont cohérents avec la hausse de l’espérance de vie et étaient déjà à l’œuvre dans plusieurs pays européens avant la crise du coronavirus. Mais l’accroissement du taux d’activité ne stimulera l’activité que temporairement. Il faudrait que la croissance de la productivité soit plus forte pour que la croissance économique soit plus robuste à long terme. C’est le principal défi économique de l’Europe. Pour y parvenir, les vastes ressources budgétaires qui sont utilisées pour faire face à la pandémie devraient être utilisées pour réorienter l’économie dans une direction plus verte, plus numérique, plutôt que pour renforcer les structures et accords économiques d’hier. »

Daniel Gros, « Retiring Abenomics », 7 septembre 2020. Traduit par Martin Anota



aller plus loin...

« Quelle est l’efficacité de l’Abenomics ? »

« La politique budgétaire est-elle efficace au Japon ? »

« Quelles options budgétaires pour le Japon ? »

dimanche 20 septembre 2020

Les liens de la semaine

Hommage à Didier Lapeyronnie

  • Didier Lapeyronnie, mort d’un sociologue des marges (Libé)


La propagation de l'épidémie

  • Six mois de pandémie: quelques certitudes, pas mal de doutes, beaucoup d’inconnues (AFP)
  • Covid-19 : six mois de pandémie en chiffres (AFP)
  • Coronavirus : l’OMS s’alarme du niveau de transmission en Europe (Le Monde)
  • Coronavirus dans le monde : le Royaume-Uni fait face à une "deuxième vague", selon Boris Johnson (Le Monde)


GRAPHIQUE Nombres quotidiens de nouvelles contaminations et décès au coronavirus en France confirmés au 18 septembre
Le_Monde__nombre_malades_morts_Covid-19_France_18_septembre_2020_quotidien.png

source : Le Monde (2020)

Les conséquences de l'épidémie

  • Plus de décès pendant l’épisode de Covid-19 du printemps 2020 qu’au cours de la canicule de 2003 (INSEE)
  • Entre mort et vie, la zone grise du Covid-19 (Le Monde)
  • Que sait-on des mutations du SARS-CoV-2 et de leurs effets ? (The Conversation)


GRAPHIQUE Nombre de décès par jour en 2003 et en 2020 en France rapporté à la moyenne des quatre années précédentes

INSEE__surmortalite_2020_2003_covid-19_canicule_epidemie_coronavirus.png
source : INSEE (2020)

La gestion de l'épidémie

  • Les coûts politiques d’une mauvaise gestion de la pandémie (A la marge)
  • Coronavirus : Israël annonce un reconfinement national de trois semaines (Le Monde)
  • Quantité, délais, quarantaine: le championnat d’Europe des tests (AFP)
  • Conjonctivite, asthme, intoxication au CO2… le vrai du faux des effets indésirables du masque (Le Monde)
  • Parents contraints de garder leur enfant : un soutien a minima (Alter éco)


Croissance, fluctuations et crises

  • Coronavirus : Vivre avec l’incertitude (Laurence Boone)
  • Une reprise trois fois sans précédent (Jean-Marc Vittori)
  • Prévisions 2021, non les économistes ne sont pas des magiciens (Philippe Waechter)
  • Perspectives mondiales à l'automne 2020 : quel rebond après une chute historique ? (Trésor)
  • Le double mécanisme qui affaiblit l’activité de la zone euro (Patrick Artus)
  • Fort ralentissement à venir de la croissance potentielle du Monde: quelles conséquences? (Patrick Artus)
  • Pourquoi il faut être inquiet sur la situation de la Chine à moyen terme (Patrick Artus)
  • A-t-on déjà vu de l’épargne de précaution des ménages? (Patrick Artus)
  • Coronavirus : l’Asie émergente devrait entrer en récession en 2020 (Le Monde)


AFP__previsions_croissance_PIB_OCDE_2020_septembre_2021.png

Démographie


Environnement et ressources naturelles

  • Les incendies américains sont si intenses que leur fumée atteint l’Europe (Le Monde)
  • Incendies records : Trump attaqué sur le changement climatique alors qu’il est attendu en Californie (Le Monde)
  • Sécheresse : quand l’anormal devient la norme (Alter éco)
  • Existe-t-il un point de non-retour dans les écosystèmes ? (CNRS)
  • Taxer nos poubelles, est-ce que ça marche ? (Alter éco)
  • Sortie de Macron sur les "Amish" : que vont devenir les propositions de la Convention Climat ? (La Tribune)
  • Le conflit de génération autour de l’écologie: une polémique artificielle ? (Télos)
  • "Le récit de la décroissance ne dit pas qui se prive et qui disparaît" (Xavier Timbeau)
  • Changement climatique : penser les "trajectoires" de l’adaptation (The Conversation)


Marchés et concurrence

  • Les Etats-Unis prennent des mesures concrètes pour interdire TikTok et WeChat (Le Monde)
  • Qu’est-ce qu’Oracle, le géant de l’informatique qui lorgne sur TikTok ? (Le Monde)
  • Le gouvernement, arbitre très intéressé de la fusion Veolia-Suez (Alter éco)
  • Contrôle des fusions-acquisitions : réviser les règles plutôt que les alléger (Emmanuel Combe)


Monnaie et finance

  • Évolution de l’organisation des entreprises : Quels risques financiers? (Banque de France)
  • Bitcoin et souveraineté monétaire (La Vie des idées)
  • Deux types d’explosion des bulles sur les prix des actifs: l’explosion endogène et l’explosion exogène (Patrick Artus)


Politique monétaire


Relance budgétaire


Alter_eco__investissement_public_UE_Union_europeenne.png

Dette publique

  • Dette des pays en développement : la Covid-19 change la donne (The Conversation)
  • Endettement public: comment on est sorti de la dynamique perverse (Patrick Artus)
  • Ces lois qui ne fonctionnent plus : la dette publique est un obstacle à la croissance (Alter éco)


Commerce international

  • Pourquoi les usines ne reviendront pas en masse (Alter éco)
  • Relocalisation, souveraineté, réindustrialisation, résilience : ne confondons pas tout ! (The Conversation)
  • France: ne pas rêver aux relocalisations industrielles sans réformes structurelles (Patrick Artus)
  • Le couple coût du travail-compétences et le poids de l’industrie (Patrick Artus)


Intégration européenne

  • Brexit : les députés britanniques déboussolés par le dernier projet de loi de Boris Johnson (La Tribune)
  • Le Brexit, œuvre de conservateurs devenus populistes (Télos)
  • Cinq ans après la crise migratoire, l’Europe embourbée dans ses divisions (AFP)
  • Qu’est-ce que le "règlement Dublin", point d’achoppement de l’asile en Europe ? (AFP)


Inégalités et justice sociale

  • Insécurité, inégalités : les sentiments et les faits (François Dubet)
  • Chiffres des inégalités de revenu en 2018 : quelques commentaires (Denis Clerc)
  • Plus d’épargne chez les plus aisés, plus de dépenses contraintes chez les plus modestes (INSEE)
  • Les ménages les plus modestes dépensent davantage pour leur logement et les plus aisés pour les transports (INSEE)
  • 1 % de la population possède 44 % de la fortune mondiale (Observatoire des inégalités)
  • Le modèle social des Etats-Unis a toujours les inconvénients qu’on connaît mais a perdu ses avantages (Patrick Artus)
  • La rémunération des grands patrons fait débat... aux USA (Alter éco)
  • Les jeunes femmes sont les premières concernées par le retrait de l’État en milieu rural (The Conversation)


Travail, emploi, chômage

  • Territoires zéro chômeur de longue durée : "Il faut assumer que ça coûte plus cher que prévu" (Olivier Bouba-Olga)
  • Macroéconomie du télétravail (Banque de France)
  • Salaires : la grande séparation (Christian Chavagneux)
  • Alternance : y aura-t-il des contrats pour tout le monde ? (Alter éco)
  • Formation : le plafond de verre des entreprises françaises (Alter éco)
  • La réforme de la formation des professeurs (La Vie des idées)
  • La socialisation professionnelle : de l'orientation dans un métier aux possibles bifurcations professionnelles (SES-ENS)


Politique

  • Protéger les Français : un défi à multiples facettes (Le Monde)
  • A l’Assemblée nationale, la majorité veut prendre la forme d’un intergroupe (Le Monde)
  • La gauche peut-elle s’unir sur l’Europe? (Thomas Piketty)
  • La Cour suprême, enjeu majeur de la présidentielle américaine (The Conversation)
  • Quel est le poids de l’ingérence russe dans l’élection présidentielle américaine ? (The Conversation)
  • Ouïgours : l’asservissement d’un peuple (Le Monde)
  • L’action publique mise à mal par les clivages politiques (The Conversation)
  • Nations sur le papier (La Vie des idées)


AFP__crise_politique_du_Belarus.png

source : AFP (2020)

Les Etats-Unis de Trump




lire la précédente revue de presse

lire le sociorama de Xavier Molénat

samedi 19 septembre 2020

Inégalités et Covid-19 aux Etats-Unis

« Les inégalités sont par définition multiformes. Non seulement il y a une différence entre les inégalités de revenu et les inégalités de richesse, mais les inégalités peuvent aussi être des inégalités de genre, de race, d’âge, de territoire au sein d’un pays, et ainsi de suite. Quand on se promène dans une ville comme New York, les inégalités nous apparaissent clairement lorsque nous passons d’un quartier à l’autre.

Donc, il n’est pas surprenant que nous puissions voir une relation entre les inégalités (dans leurs diverses incarnations) et les effets de la pandémie. Cela apparaît très clairement, je pense, dans le cas des Etats-Unis, mais aussi probablement dans d’autres pays dévastés comme l’Afrique du Sud, le Pérou, le Brésil et l’Inde.

Les inégalités de santé aux Etats-Unis sont bien connues. Même après l’Obamacare, presque 30 millions d’Américains n’ont pas d’assurance-santé. Beaucoup dépendent de leur emploi pour en avoir une. Quand ils perdent leur emploi, comme ce fut le cas durant la pandémie, ils perdent aussi leur assurance-santé. Les inégalités de santé ont contribué aux décès même si beaucoup d’hôpitaux ont traité les patients sans s’inquiéter à l’idée qu’ils aient ou non une assurance-santé, présentant ainsi un remarquable sens d’esprit civique dont les politiciens semblaient par contre être dépourvus.

Les inégalités d’éducation aux Etats-Unis sont rarement évoquées dans les débats à propos du coronavirus. Mais la faible qualité de l’enseignement primaire et secondaire combinée à grande latitude pour faire l’école à la maison a contribué à un rejet généralisé de la science et des mesures prophylactiques adoptées pour freiner la propagation de l’épidémie. Le fait que les Etats-Unis présentent un fort pourcentage de personnes adhérant aux croyances les plus extravagantes (des reptiliens à la Terre plate), relativement aux pays aux niveaux de vie similaires, n’est pas un accident. Il révèle son aspect nocif durant la crise, lorsque les gens refusent de croire la science lorsqu’elle leur dit ce qui est mauvais pour eux, pour leur famille et pour leurs amis.

Un système fragmenté de prise de décision politique semblait à première vue très utile, face à un gouvernement fédéral ouvertement obstructionniste. Mais cela s’est révélé être illusoire : l’incapacité des plus hautes unités territoriales (comme les Etats) à mettre en application les règles pour contenir la pandémie dans les plus petites juridictions (les comtés) entraîna un chaos administratif. En outre, cela alimenta l’expansion dans la pandémie dans la mesure où le traitement inégal par les régions dans un contexte de libre circulation des personnes diffusa le virus à travers le territoire. Les régions les moins restrictives déterminaient la propagation. Il faisait peu sens d’être responsable dans de telles circonstances, dans la mesure où cela ne faisait que nuire aux entreprises et ne contenait pas la contagion. Donc il y eut une incitation à une irresponsabilité généralisée.

Les inégalités de pouvoir politique deviennent également manifestes. Même quand les administrations au niveau fédéral ou au niveau de chaque Etat fédéré étaient déterminées à imposer des mesures très strictes, elles furent soumises aux pressions acharnées des entreprises. Peu de politiciens, conscients de l’importance du soutien des entreprises pour leur élection, se sont révélés capables de résister à ces pressions. Cela explique pourquoi la Californie s’est retrouvée en pleine débâcle malgré ses succès initiaux.

Les inégalités face à la mort, qui se manifestent notamment par les taux de décès très élevés parmi les noirs et latinos, ont probablement émoussé la réponse politique. Aucune de ces deux communautés n’est politiquement puissante. Parmi les latinos en Californie, beaucoup pouvaient être des immigrés en situation irrégulière, si bien que leur influence politique était encore moindre. Leur mort n’importait vraiment pas.

Au terme de tous ces processus, un pays démocratique semblait être, et se révéla effectivement être, bien plus indifférent aux morts qu’un régime autoritaire comme celui de la Chine. Les Etats-Unis s’inquiètent davantage des entreprises que des morts, mais ils ont fini par connaître une puissante contraction de l’activité économique et atteindre le nombre de morts le plus élevé à travers le monde (en ce mois de septembre). »

Branko Milanovic, « Inequalities and Covid-19 », in globalinequality (blog), 15 septembre 2020. Traduit par Martin Anota



aller plus loin...

« Covid-19 : l’épidémie est la plus meurtrière là où les inégalités sont les plus fortes »

« Covid-19 : la pandémie ne manquera pas de creuser les inégalités »

mardi 15 septembre 2020

« Mort aux machines ! » Quand le changement technologique alimente les conflits sociaux



« Les violences débutèrent à la fin de l’été 1830 et durèrent jusqu’à l’année suivante. Les paysans de l’Angleterre rurale en avaient assez des batteuses. Ces dernières avaient mécanisé l’extraction du grain de son enveloppe et, en remplaçant le travail manuel, privaient les travailleurs agricoles d’une importante source de revenu. Cela entraîna la plus forte vague de protestations dans l’histoire anglaise.

Mais, comme bien d’autres soulèvements, les émeutes du "Captain Swing" étaient plus complexes qu’elles ne le paraissent de prime abord. Il ne s’agissait pas simplement d’un rejet des nouvelles technologies. "C’est comme avec un feu de forêt", dit Hans-Joachim Voth, dont l’article qui se penche sur ces émeutes est paru dans l’American Economic Review: Insights de septembre. "La forêt doit être sèche… Quelqu’un va jeter une allumette, mais la question est de savoir pourquoi la forêt était sèche à cet instant-là."

En combinant des documents du dix-neuvième siècle, de nouveaux comptes-rendus et des enquêtes agricoles, Voth et son coauteur Bruno Caprettini ont constitué une base de données historiques pour examiner dans quelle mesure la technologie économe en main-d’œuvre a contribué à la sévérité des émeutes. Bien que l’événement soit survenu il y a près de deux siècles, l’étude offre d’importants éclairages à propos des facteurs qui sont à l’origine des troubles sociaux lorsque les travailleurs sont remplacés par l’innovation.

Les économistes mettent depuis longtemps l’accent sur les effets bénéfiques des technologies économes en main-d’œuvre. Certains travailleurs vont en subir un coût immédiat, mais ils bénéficieront à terme d’une économie plus productive. Et, même si la recherche a récemment examiné les répercussions négatives du changement technologique sur l’emploi et les salaires, il n’y a pas beaucoup de preuves empiriques à propos des coûts sociaux qui accompagnent les destructions massives d’emplois, note Voth.

L’extraction des graines de leur enveloppe constituait une importante source de revenus pour les travailleurs ruraux : elle représentait près de la moitié de leurs rémunérations en hiver avant la mécanisation. L’introduction des batteuses mécaniques en 1786 a bouleversé les choses. Elles étaient certes peu efficaces au départ, mais elles furent ensuite améliorées au fil des décennies et, en 1830, leur déploiement avait déjà contribué à d’importantes destructions d’emplois. Les machines furent une cible privilégiée lors des émeutes, qui inclurent plus de 3.000 cas d’incendies criminels, de pillages, d’atteintes à l’autorité et de destructions de machines dans 45 comtés.

Mais il n’y a pas que la technologie qui ait alimenté les flammes du mécontentement. Le mauvais temps, de mauvaises récoltes et les nouvelles relatives aux révolutions en France et en Belgique contribuèrent aux "Swing riots" (du nom du fictif "Captain Swing" avec lequel les travailleurs contestataires signèrent les lettres de menace qu’ils envoyaient aux autorités). Et la consolidation des terres en grandes propriétés via le mouvement des "enclosures" les avait privés de l’accès aux communs et créé des "prolétaires sans terre".

Les auteurs se sont demandé dans quelle mesure la technologie a alimenté le mécontentement social. Voth et Caprettini ont examiné les pages de revues présentant les mentions de batteuses et les enquêtes agricoles pour identifier les zones qui ont les plus affectées par le changement technologique. Ils ont aussi identifié ces régions par la composition de leur sol, en se focalisant sur celles qui sont les plus adaptées pour faire pousser le blé, le grain qui était le plus susceptible d’être traité par les batteuses mécaniques.

GRAPHIQUE Répartition géographique des batteuses

Caprettini_Voth__swing_riots_batteuses_mecaniques.png
source : Caprettini et Voth (2020)

En liant cela aux données sur les incendies criminels, les pillages et d’autres incidents violents, les auteurs ont constaté que les batteuses ont joué un rôle clé derrière la révolte. Dans les paroisses les plus affectées par les batteuses, la probabilité d’une émeute s’élevait à 26,1 %, soit deux fois plus que dans les lieux sans batteuses. D’autres facteurs ont intensifié les émeutes. Le mouvement des enclosures a manifestement exacerbé les effets. En outre, les zones rurales qui n’avaient pas accès à d’autres opportunités d’emploi connurent les plus fortes violences. "Si vous étiez assez proche de l’un des centres urbains à croissance rapide avec une forte demande de travail, cela pouvait ne pas être si problématique", dit Voth.

GRAPHIQUE Répartition géographique des incidents liés aux Swing riots

Caprettini_Voth__swing_riots_Angleterre_emeutes.png
source : Caprettini et Voth (2020)

En effet, toutes les innovations technologiques ne se traduisent pas par de violentes révoltes. Plus de 90 % des emplois ont été détruits depuis la Révolution industrielle. L’essentiel de ces destructions d’emplois ont affecté une faible partie de la main-d’œuvre, comme le remplacement des opérateurs téléphoniques par les téléphones à cadran. Mais les destructions d’emplois qui menèrent aux Swing riots furent différentes. Le battage donnait du travail à une grande partie de la main-d’œuvre agricole pendant des mois ; les batteuses mécaniques eurent donc de profondes répercussions sur la vie des gens. Sans un robuste système de protection sociale pour soutenir les travailleurs affectés, les tensions ne pouvaient qu’éclater.

L’une des implications est que la redistribution importe, conclut Voth. Que les emplois soient détruits par les machines à battage du dix-neuvième siècle ou par les robots du vingt-et-unième siècle, les responsables politiques doivent se demander comment soutenir les gens qui en sont les plus affectés. Sinon, les désordres politiques et sociaux deviennent beaucoup plus fréquents, voire inévitables. "Plus il y a de changement technologique, plus celui-ci est susceptible de détruire des emplois, plus il est important que nous disposions de systèmes redistributifs pour que le changement technologique puisse s’opérer et améliorer le bien-être collectif", ajoute Voth. "Laissons la technologie adoptée nous rendre plus productifs, mais assurons-nous que personne n’y perde de trop". »

Chris Fleisher, « Kill the machines. To what extent can technological disruption lead to civil unrest? », in American Economic Association, Research Highlights, 8 septembre 2020. Traduit par Martin Anota

dimanche 13 septembre 2020

Les liens de la semaine

La propagation de l'épidémie

  • Coronavirus : quels sont les 42 départements classés en "zone de circulation active" du virus ? (Le Monde)
  • Coronavirus dans le monde : le Portugal restreint les rassemblements ; le port du masque étendu en République tchèque (Le Monde)


GRAPHIQUE Nombres quotidiens de nouvelles contaminations et décès au coronavirus en France confirmés au 11 septembre Le_Monde__nombre_malades_morts_Covid-19_France_11_septembre_2020_quotidien.png

source : Le Monde (2020)

La gestion de l'épidémie

  • Tests Covid-19 : une situation préoccupante (Le Monde)
  • Le conseil scientifique dresse un "constat d’échec" du dispositif de quatorzaine (Le Monde)
  • Covid-19 : l’exécutif sur le fil du rasoir (Le Monde)
  • Covid-19 : l’hypersensibilité des tests PCR, entre intox et vrai débat (Le Monde)
  • Non, le Covid-19 n’est pas "indétectable par les tests" (Le Monde)
  • Que sont les tests antigéniques, déployés cette semaine en Ile-de-France ? (Le Monde)
  • Covid-19 : les visières de protection sont-elles efficaces pour empêcher la transmission du virus ? (Le Monde)
  • Quelles limites pour le traçage numérique ? StopCovid et au-delà (The Conversation)
  • Covid-19 : le vaccin peut-il échapper au business ? (Alter éco)


GRAPHIQUE Prévisions de variations trimestrielles du PIB français en 2020 (en %)

Philippe_Waechter__previsions_croissance_PIB_insee_2020_septembre.png

source : Philippe Waechter (2020), selon les données de l'INSEE

Croissance, fluctuations et crises

  • Le paradoxe de l’épargne a-t-il été à l’œuvre lors de la Grande Dépression ? (D'un champ l'autre)
  • L’Insee serein sur l’allure de l’économie française (Philippe Waechter)
  • PIB trimestriel et croissance annuelle (Michel Husson)
  • Le dernier kilomètre de l'économie française (Jean-Marc Vittori)
  • Que voit-on en Chine en ce qui concerne les questions importantes de l’économie post-Covid ? (Patrick Artus)
  • Que se passe-t-il si la Covid génère un choc d’offre défavorable permanent ? (Patrick Artus)
  • Que se passe-t-il s’il y a hausse généralisée de l’épargne de précaution ? (Patrick Artus)


GRAPHIQUE Prévisions de la trajectoire du PIB français

Philippe_Waechter__previsions_trajectoire_PIB_insee_2020_septembre.png
source : Philippe Waechter (2020), d'après l'INSEE

Environnement et ressources naturelles

  • Urgence sur la disparition des vertébrés (Le Monde)
  • Quatre idées reçues sur le gaspillage d’objets (The Conversation)
  • Plan de relance et biodiversité (CAE)
  • Biodiversité : quelle réponse économique ? (CAE)
  • L’hydrogène sera vraiment révolutionnaire si il est produit à partir des renouvelables (Christian de Perthuis)


Monnaie et finance

  • Ces lois qui ne fonctionnent plus : les entreprises ont besoin de l’épargne des ménages (Christian Chavagneux)
  • Décorrélation entre économie réelle et prix des actifs: une conséquence involontaire ou volontaire de la politique monétaire expansionniste? (Patrick Artus)


GRAPHIQUE Taux d’épargne des entreprises et des ménages dans le monde,en moyenne annuelle (en %)

Alter_eco__taux_d__epargne_menages_entreprises_dans_le_monde.png
source : Alter éco (2020)

Politique monétaire

  • La BCE face au casse-tête du regain de la pandémie et d'une inflation faible (La Tribune)
  • Le casse-tête de la BCE (William De Vijlder)
  • États-Unis : la Fed a aussi son rôle à jouer dans la lutte contre les inégalités entre les groupes ethniques (The Conversation)
  • Les conséquences mondiales de la stratégie d’inflation moyenne de la Réserve fédérale (William De Vijlder)
  • Ces lois qui ne fonctionnent plus : on ne peut pas avoir des taux d’intérêt négatifs (Christian Chavagneux)
  • Pourquoi une expansion monétaire ne fait-elle pas monter l’inflation ? (Patrick Artus)
  • Deux mécanismes qui peuvent conduire à l’inversion de l’effet de la politique monétaire sur l’inflation (Patrick Artus)


Fiscalité


Zoom sur la relance budgétaire


Un plan de relance pour réduire l'impact de la crise sur l'activité à long terme

Benassy-Quere__plan_de_relance_hysterese.png
source : Trésor (2020)

Mondialisation


Finance internationale

  • Pourquoi les capitaux ne vont-ils pas de l’OCDE vers les pays émergents ? (Patrick Artus)
  • Pourquoi le dollar s’est-il beaucoup déprécié vis-à-vis de l’euro de 2002 à 2008 ? (Patrick Artus)


Intégration européenne

  • Brexit : le ton monte entre le Royaume-Uni et l'UE (La Tribune)
  • Brexit : l’UE face aux rodomontades de Boris Johnson (Le Monde)
  • L’Europe et les migrations, des chiffres pour comprendre (AFP)
  • Migrations : sortir de l’impuissance européenne (Le Monde)


Déviance

  • Drogue : sortir du tout-répressif (Le Monde)
  • Le livre Flic ou comment certains policiers se sentent investis d’"une mission divine" (The Conversation)


Lien social


Inégalités


GRAPHIQUE Indicateurs d'inégalités de revenu en France de 1996 à 2018

INSEE__inegalites_revenu_rapport_interdecile_indice_gini_France.png
source : INSEE (2020)

Travail, emploi, chômage

  • Après le coup d’arrêt marqué par le Covid-19, les offres d’emploi reviennent doucement (Le Monde)
  • Au deuxième trimestre 2020, l’emploi salarié baisse de nouveau nettement dans le secteur privé et chute dans la fonction publique (INSEE)
  • Coup de frein sur le télétravail ! (La Tribune)
  • Télétravail : des règles juridiques à redécouvrir et à rendre effectives (The Conversation)
  • France: pourquoi il faut malheureusement attendre une hausse du chômage structurel (Patrick Artus)
  • Chômage et salaires aux États-Unis et en zone euro (Trésor)
  • Ces lois qui ne fonctionnent plus : une hausse du Smic détruit les emplois (Alter éco)
  • Ces lois qui ne fonctionnent plus : une baisse des cotisations crée des emplois (Michel Husson)


GRAPHIQUE Evolution de l'emploi salarié en France (en milliers d'emplois)

INSEE__evolution_emploi_salarie_france_2020_t1_t2.png

source : INSEE (2020)

Politique

  • Christophe Castaner nouveau président du groupe LRM à l’Assemblée (Le Monde)
  • Jospin: la faute à Hollande et Macron (Le Monde)
  • Trump est-il un cancre ? (Alain Garrigou)
  • De l’élection truquée de trop à la répression : la chronologie pour comprendre la crise en Biélorussie (Le Monde)
  • Autriche : quelle réaction du pouvoir face à la montée de l’antisémitisme ? (The Conversation)
  • L’autonomie empêchée. Jammu-et-Cachemire, 1947-2019 (La Vie des idées)





lire la précédente revue de presse

lire le sociorama de la semaine

vendredi 11 septembre 2020

La nouvelle stratégie de la Fed : davantage de discrétion, moins de prévention

« L’emploi peut se retrouver à son niveau maximal tel qu’on l’estime en temps réel ou au-delà sans susciter d’inquiétude, à moins que cela ne s’accompagne de signes d’accélérations indésirables de l’inflation ou de l’émergence d’autres risques qui peuvent nous empêcher d’atteindre nos objectifs. »

Jerome Powell, président de la Réserve fédérale, lors de la conférence de Jackson Hole du 27 août 2020.



Dans ce billet, nous identifions trois facteurs clés motivant la revue stratégique de la Fed et soulignons trois grands changements dans la stratégie du comité de politique monétaire. En outre, nous identifions d’importantes questions auxquelles le comité devra apporter une réponse lorsqu’il cherchera à mettre en place son nouveau cadre de politique monétaire. En particulier, l’adoption du ciblage flexible de l’inflation moyenne implique un changement dans la fonction de réaction du comité. Comment cette redéfinition de l’objectif influencera-t-elle la réponse systématique du comité aux variations de la croissance économique, du chômage, de l’inflation et des conditions financières ? Sous un ciblage flexible de l’inflation moyenne, la cible d’inflation effective au cours des prochaines années dépend aussi de l’expérience passée avec l’inflation. Quelle est cette relation ?

Peut-être que la Fed a été avant tout poussée à changer de stratégie en prenant conscience que le niveau soutenable des taux d’intérêt nominaux a décliné. Ce changement se manifeste à travers les révisions à la baisse des prévisions des taux des fonds fédéraux à long terme. Par conséquent, la banque centrale s’inquiète à l’idée de voir le taux directeur buter fréquemment à sa borne inférieure effective, dans la mesure où la marge de manœuvre de la Fed en matière de politique monétaire conventionnelle s’en trouverait réduite. L’idée du ciblage flexible de l’inflation moyenne est de relever la cible d’inflation lorsque l’inflation est faible. En réduisant le taux d’intérêt réel anticipé en de telles circonstances, le ciblage flexible de l’inflation moyenne réduit la nécessité d’utiliser le forward guidance et les outils de bilan à la borne inférieure zéro (voir notre précédent billet).

Deuxièmement, comme le président Powell le souligne dans la citation en ouverture, le lien entre le marché du travail et l’inflation est plus lâche que par le passé, ce qui rend plus difficile d’estimer le niveau de chômage compatible avec la stabilité des prix.

Troisièmement, pour l’essentiel, l’inflation s’est retrouvée sous les 2 % depuis 2012, quand le comité de politique a pour la première fois présenté sa cible quantitative. (Selon l’indice des prix, l’inflation s’est retrouvée en moyenne entre 1,3 % et 1,8 % par an au cours des huit dernières années.) Avec une inflation durablement inférieure à la cible, l’inquiétude est que les anticipations d’inflation finissent par chuter, ce qui accroîtrait les taux d’intérêt réels anticipés et resserrerait en conséquence les conditions financières, en particulier quand le taux directeur est proche de zéro. Comme le président Powell l’a souligné, "nous avons vu cette dynamique perverse affecter d’autres économies majeures à travers le monde et nous avons constaté qu’une fois tombé dans une telle situation il peut être très difficile d’en sortir".

En combinant ces trois facteurs, le comité de politique monétaire a considéré qu’il était nécessaire de répondre à l’asymétrie fondamentale de la politique monétaire conventionnelle : quand l’inflation s’élève au-dessus de sa cible, la banque centrale peut relever les taux d’intérêt, ce qui réduit la demande globale et atténue l’inflation. Cependant, si l’inflation est trop faible, quand le taux d’intérêt est à sa borne zéro, la politique conventionnelle n’est plus disponible pour davantage stimuler la demande globale, alimenter l’inflation et s’assurer que les anticipations d’inflation restent bien ancrées. L’expérience des dernières années aux Etats-Unis et à l’étranger a suscité des inquiétudes à la Fed quant à une telle éventualité.

Donc, quels sont les principaux changements quant aux objectifs de plus long terme du comité de politique monétaire ? Nous en soulignons trois : (I) l’introduction d’un ciblage flexible de l’inflation moyenne ; (ii) un relâchement des efforts pour prévenir une accélération de l’inflation ; (iii) un engagement explicite pour entreprendre une revue publique du cadre de politique monétaire "à peu près tous les cinq ans".

Le premier de ces trois objectifs vise à s’attaquer au maintien durable de l’inflation en-deçà de sa cible de 2 %. Le deuxième revient à admettre que la capacité de la Fed à prévoir l’inflation est limitée. Il dénote une moindre inquiétude à propos des marchés du travail sous tension et, dans le double mandat de la Fed, donne plus de poids à l’objectif de plein emploi relativement à celui de la stabilité des prix. Le troisième fournit un horizon temporel pour réévaluer l’adéquation du cadre de politique monétaire du comité. En se focalisant sur les deux premiers, les changements génèrent un biais vers une inflation moyenne plus élevée de façon à contrer l’asymétrie fondamentale inhérente à la politique conventionnelle de taux d’intérêt.

Nous avons discuté du ciblage de l’inflation moyenne en détails dans notre précédent billet. La version "flexible" de la Fed lui laisse une formidable discrétion. En rejetant toute "formule", l’approche définit ni la fenêtre de temps passée pour mesurer les déviations de l’inflation, ni la fenêtre de temps future pour ramener l’inflation à sa moyenne cible. De tels détails clés étant absents, le comité de politique monétaire devra communiquer d’une réunion à l’autre son objectif d’inflation à court terme. La capacité du comité à influencer les anticipations d’inflation à la borne inférieure (un motif clé pour adopter le ciblage flexible de l’inflation moyenne) va dépendre de la clarté avec laquelle il communiquera son objectif et de la crédibilité de son engagement pour l’atteindre. Plus la déclaration sera claire (à propos de l’objectif d’inflation et de l’horizon temporel), plus elle sera efficace pour réduire les taux d’intérêt réels anticipés quand le taux directeur butera sur sa borne inférieure.

Au même instant, la nouvelle déclaration laisse ouvertes d’importantes questions à propos de ce qui déclenchera un changement dans l’objectif d’inflation à moyen terme. Par exemple, si l’inflation courante ou l’inflation anticipée s’élèvent à 3 %, cela suffira-t-il pour amorcer un changement ? Alors que le ciblage flexible de l’inflation moyenne vise à rendre le niveau des prix à long terme plus prévisible, quelle variation de l’inflation à court terme le comité tolérera-t-il ?

Pour prendre un exemple simple, au cours des cinq dernières années, l’écart cumulé de l’inflation par rapport à sa cible de 2 % s’élève à 2,5 points de pourcentage (lorsque l’on mesure l’inflation à partir de l’indice des prix à la consommation). Si le comité de politique monétaire désire compenser une partie de cet écart au cours des cinq prochaines années (en ciblant sur dix ans un taux moyen d’inflation de 2 %), alors il devra atteindre une inflation de 2,5 % en moyenne. Alternativement, s’il désire rattraper plus rapidement l’écart, disons sur trois ans, alors la cible sera plus proche de 3 %. Plus le comité sera clair par rapport à sa fonction de réaction (notamment à propos de l’horizon au cours duquel il tend à restaurer l’inflation à l’objectif de plus long terme de 2 %), plus il sera probable que ses actions se révéleront stabilisatrices.

En ce qui concerne la moindre importance donnée à la prévention de l’inflation, le changement clé concerne la façon par laquelle la Fed considère l’emploi maximal. Plutôt que de décider de la politique monétaire en réaction aux "déviations", à la hausse comme à la baisse, par rapport à l’emploi maximal (comme dans une règle de Taylor typique), la nouvelle déclaration se focalise sur les écarts à la baisse par rapport à l’emploi maximal. Comme l’évoquait la citation de Powell en ouverture, le lien entre un faible taux de chômage et l’accélération de l’inflation n’est plus aussi robuste que par le passé. Selon nous, ce changement explicite simplement ce que la Fed faisait déjà en pratique. Rappelons-nous qu’en 2019 la Fed a réduit les taux d’intérêt de 75 points de base, alors même que le taux de chômage était à 3,5 %, un niveau qui n’avait pas été atteint depuis cinquante ans. (...)

Pour résumer, et ce en cohérence avec la réaction limitée des marchés financiers, nous ne voyons dans la nouvelle déclaration de la Fed qu’une modeste révision de ses pratiques. Etant donné que l’on s’attend à une longue période de taux d’intérêt nuls, la nouvelle stratégie de la Fed répond à l’accroissement du risque d’avoir une inflation trop faible relativement au risque d'avoir une inflation trop forte.

Cela dit, la réaction des marchés peut aussi refléter un profond scepticisme quant à la capacité de la Fed à relever l’inflation, en particulier dans une telle récession. Elle a régulièrement échoué à atteindre la cible de 2 % depuis qu’elle l’a annoncée. Pourquoi devrait-on croire qu’elle est capable de ramener l’inflation au-delà de 2 % ces prochains temps ? Peut-on vraiment croire que la Fed est vraiment différente des autres grandes banques centrales qui ont passé l’essentiel de leur temps la dernière décennie à essayer de stimuler l’inflation pour la ramener à sa cible sans y parvenir ? (…)

Par conséquent, la différence la plus manifeste à moyen terme tiendra dans la communication de la Fed, dans ce qu’elle dit à propos de sa politique monétaire. Comme Ben Bernanke, l’ancien président de la Fed avait l’habitude de le dire, "la politique monétaire, c’est 98 % de paroles et 2 % d’actions". C’est encore davantage de communication lorsque, comme à présent, le taux directeur se retrouve contraint vers zéro. Plus le comité de politique monétaire pourra nous en dire à propos de la façon par laquelle il utilisera systématiquement la plus grande discrétion qu’il se donne dans son nouveau cadre, plus son action sera efficace. »

Stephen Cecchetti et Kermit Schoenholtz, « The Fed's new strategy: More discretion, less preemption », in Money & Banking (blog), 29 août 2020. Traduit par Martin Anota

mardi 8 septembre 2020

Les sombres perspectives à long terme des jeunes diplômés en temps de pandémie

« En 2019, le contexte était favorable aux demandeurs d’emploi. L’emploi atteignait en Allemagne le plus haut niveau qu’il ait atteint depuis 1990 et le taux de chômage n’avait jamais été aussi faible aux Etats-Unis depuis 50 ans. Puis, le coronavirus a frappé le monde et provoqué la plus sévère crise économique des temps modernes. Les emplois ont été détruits à un rythme sans précédent. Aux Etats-Unis, le taux de chômage a grimpé à 14,2 % en avril et n’a que légèrement diminué pour revenir à 10 % à la fin du mois de juillet. Même en Allemagne, un pays qui a plutôt bien tenu face à la crise jusqu’à présent, près de 635.000 emplois ont été détruits sur un an en juillet 2020.

C’est une sombre perspective qui se présente aux jeunes qui ont le malheur de finir leurs études au cours de la pandémie. La raréfaction des opportunités d’emploi vont compliquer les transitions de l’école vers le travail et entraîner des pertes de revenu importantes et durables. Les études d’IZA ont régulièrement montré que les diplômés qui quittent l’école lors d’une récession gagnent substantiellement moins lors de leurs premiers emplois. Bien que les rémunérations tendent à rebondir après quelques années, à mesure que les opportunités sur le marché du travail s’améliorent, il demeure un ample fossé dans les revenus gagnés le reste de l’existence. Par exemple, une précédente étude d’IZA basée sur les données canadiennes des années 1980 et 1990 suggèrent qu’une hausse du taux de chômage de 3 à 4 points de pourcentage lors de l’obtention du diplôme se traduit par des pertes moyennes de 5 % dans les rémunérations gagnées tout au long de l’existence.

Quels sont les effets attendus de l’actuelle pandémie sur ceux qui ont récemment obtenu leur diplôme ? La dernière vague de sondage du IZA Expert Panel a demandé aux économistes du travail d’une cinquante de pays de quelle façon croient-ils que la crise du coronavirus affectera les nouveaux entrants sur le marché du travail dans leur pays.

L’analyse montre que plus des deux tiers des experts s’attendent à ce que les diplômés de l’année 2020 aient de plus grandes difficultés dans leur transition de l’école vers le travail que les précédentes cohortes. Les experts étasuniens et allemands sont plus pessimistes que la moyenne, tandis que les économistes italiens et espagnols se montrent légèrement plus optimistes. Alors que l’enquête ne permet pas de dégager les raisons expliquant ces différences entre pays, une possible explication pourrait être que l’Italie et l’Espagne ont déjà fait face à un important chômage des jeunes par le passé, tandis que les marchés du travail aux Etats-Unis et en Allemagne se sont révélés être très favorables aux diplômés au cours des dernières années, si bien que ces derniers pourraient y connaître un bien plus grand déclassement.

Poursuivre ses études dans le supérieur est une option qui s’offre aux jeunes afin d’éviter de se retrouver au chômage dans un marché du travail déprimé, tout en investissant en même temps dans leur capital humain pour améliorer les perspectives de rémunérations futures. Cette option semble être particulièrement pertinente au Royaume-Uni, où 60 % des experts interrogés croient que les diplômés du secondaire vont davantage se tourner vers le supérieur.

En ce qui concerne l’impact à plus long terme sur les perspectives de carrière, les experts (en particulier ceux des Etats-Unis et du Royaume-Uni) s’attendent à de significatifs désavantages à l’âge de 30 ans pour ceux qui ont été diplômés durant la récession. Ces effets négatifs sont susceptibles de s’effacer au cours du temps (…). A nouveau, ce sont les économistes italiens et espagnols qui s’attendent le moins à d’amples effets négatifs. Comme nous l’avons suggéré précédemment, cela peut notamment s’expliquer par les différences que l’on a pu observer entre les pays dans les conditions sur le marché du travail avant la crise.

Que peuvent faire les diplômés lors d’une pandémie pour essayer de tirer profit de la situation ? Philip Oreopoulos, de l’Université de Toronto, fournit quelques conseils dans un récent article d’opinion (…). Outre la poursuite d’études, il suggère que le volontariat est une manière de mettre en pratique ses compétences et de gagner de l’expérience pour améliorer ses chances lors des futurs entretiens d’embauche. Néanmoins, les récents diplômés risquent d’avoir à être plus mobiles et à faire preuve d’une plus grande flexibilité dans leurs préférences en matière d’emploi que les précédentes cohortes. »

IZA, « Graduating in a pandemic may lead to long-term income losses », IZA Newsroom, 31 août 2020. Traduit par Martin Anota



aller plus loin...

« Le diplôme rapporte… surtout lors des récessions »

« Quelles sont les répercussions à long terme des pandémies ? »

« Quelle reprise de l’activité économique après une pandémie ? »

dimanche 6 septembre 2020

Les liens de la semaine

C'est la rentrée !

  • France, Belgique, Grande-Bretagne… une rentrée scolaire sous le signe du masque (AFP)
  • Soutenir les enseignants pour cette rentrée scolaire hors norme (Le Monde)
  • Rentrée sous tension à l’université (Alter éco)
  • Rentrée : le ras-le-bol des chefs d’établissement (Alter éco)


La propagation de l'épidémie

  • Coronavirus : la proportion de tests positifs continue de progresser en France (Le Monde)
  • Le Covid-19 poursuit sa progression en France, le nombre d’hospitalisations en hausse modérée (Le Monde)
  • Covid-19 : les chiffres de la mortalité de cet été prouvent-ils que "l’épidémie est terminée" ? (Le Monde)
  • Le grand bazar des chiffres du Covid (Alter éco)
  • Avant la rentrée scolaire, que sait-on du lien entre le Covid-19 et les enfants ? (Le Monde)
  • Une pandémie de la pauvreté (Le Grand Continent)
  • Une nouvelle étude sur un car chinois conforte la thèse de la transmission aérienne du coronavirus (Le Monde)


GRAPHIQUE Nombres quotidiens de nouvelles contaminations et décès au coronavirus en France confirmés au 4 septembre
Le_Monde__nombre_malades_morts_Covid-19_France_4_septembre_2020_quotidien.png

source : Le Monde (2020)

La gestion de l'épidémie

  • Le bon port du masque, garant de son efficacité (Le Monde)
  • Covid-19 : Apple et Google proposent un "kit clés en main" de suivi et de notification en cas d’exposition potentielle (Le Monde)
  • StopCovid : la CNIL constate une amélioration du fonctionnement de l’application (Le Monde)


Nombre de décès quotidiens, toutes causes confondues, du 1er mars au 24 août

Le_Monde__Nombre_de_deces_quotidiens_du_1er_mars_au_24_aout.png
source : Le Monde (2020)

Croissance, fluctuations et crises

  • La pandémie et son cortège d'incertitudes (Kenneth Rogoff)
  • La pandémie de Covid-19 plonge l’économie mondiale dans une récession record (Le Monde)
  • Covid-19: les pays nordiques limitent la casse économique (AFP)
  • La pandémie provoque un recul historique du PIB en Inde (La Tribune)
  • Derrière le plein de cash des entreprises, une économie zombie (Olivier Passet)
  • Peut-on espérer un rebond rapide de l’économie? (Banque de France)
  • Qu’est-ce qui est durablement différent après une crise? (Patrick Artus)
  • Quelles conditions pour qu’il n’y ait pas de perte de niveau de PIB après une récession? (Patrick Artus)


Environnement et ressources naturelles

  • La Convention citoyenne pour le climat est-elle représentative de la population française ? (A la marge)
  • Industrie de la mode : les effets (très) limités du recyclage des textiles (The Conversation)


Monnaie et finance

  • Comprendre l’affaire Wirecard, le scandale financier qui secoue l’Allemagne depuis juin (Le Monde)
  • La décorrélation entre l’économie réelle et les cours boursiers, caractéristique systématique des économies contemporaines? (Patrick Artus)
  • Ces lois qui ne fonctionnent plus : la Bourse finance les entreprises (Christian Chavagneux)


Politique monétaire

  • La Réserve fédérale inaugure une nouvelle ère dans son ciblage de l'inflation (William De Vijlder)
  • La dangereuse nouvelle stratégie de la Fed (Project Syndicate)
  • Il suffirait que la confiance revienne pour que la politique monétaire produise enfin un rebond de la demande finale et de l’investissement (Le Monde)
  • Tout va dans le même sens: une politique monétaire très expansionniste tant qu’on n’est pas parvenu complètement au plein emploi (Patrick Artus)
  • Ces lois qui ne fonctionnent plus : créer massivement de la monnaie nourrit l’inflation Christian Chavagneux)
  • Politique monétaire: qu’est-ce qui est endogène ou exogène? (Patrick Artus)


Le_Monde__previsions_dette_publique_deficit_public_2020_septembre.png

Relance budgétaire

  • Le succès des plans de relance face au Covid-19 n'est pas garanti (La Tribune)
  • Plan de relance : "Dans une crise comme celle-ci, on a compris que la dette est une solution plutôt qu’un problème" (Xavier Ragot)
  • Impôts de production : un cadeau de 20 milliards aux entreprises (Alter éco)
  • Plan de relance : Jean Castex fixe l’objectif de 160 000 créations d’emplois en 2021 (Le Monde)
  • La relance à l’épreuve de la confiance (Le Monde)
  • Plan de relance : l’opposition le juge "trop tardif", les syndicats réclament des "contreparties" aux entreprises (Le Monde)
  • Quatre remarques sur le plan du gouvernement français (Philippe Waechter)
  • "Le plan de relance est sous-calibré face à la crise" (Mathieu Plane)
  • Quatre difficultés avec un plan de relance en France (Patrick Artus)
  • Plan de relance : un pari risqué (Christian Chavagneux)
  • Baisse des impôts de production : un cadeau empoisonné pour l’écologie (Alter éco)
  • Les contradictions écologiques du plan de relance (Alter éco)


AFP__plan_de_relance_France_Castex_2020_septembre.png

Commerce international


Finance internationale

  • Ces lois qui ne fonctionnent plus : une dévaluation booste la croissance (Christian Chavagneux)
  • L’orage de la dette plane sur l’Afrique (Project Syndicate)
  • Quels sont les déterminants des flux de capitaux vers les pays émergents? (Patrick Artus)
  • Y a-t-il encore une devise refuge dans les récessions? (Patrick Artus)
  • Que se passe-t-il avec le dollar? (Patrick Artus)
  • Le dollar peut-il perdre son statut de monnaie de réserve? (Patrick Artus)
  • La zone euro doit saisir l’occasion d’exploiter le rôle de monnaie de réserve de l’euro (Patrick Artus)
  • Le piège pour la zone euro: si elle devient plus crédible, l’euro s’apprécie (Patrick Artus)


Intégration européenne

  • Aux Pays-Bas, le président de la banque centrale livre un plaidoyer proeuropéen inattendu (Le Monde)
  • Europe: la solidarité apparente ne doit pas cacher la réalité qui est la concurrence (Patrick Artus)
  • Les Européens partagent-ils les mêmes valeurs? (Télos)
  • Lesbos, scandale européen (La Vie des idées)


Travail, emploi, chômage


Inégalités

  • L’égalité des chances n’est pas toute la justice (François Dubet)
  • Les pauvres ce sont les 10% les moins riches (Julien Damon)
  • Le capital a-t-il un genre ? Entretien avec Céline Bessière et Sibylle Gollac (Contretemps)
  • Psychologie : pourquoi la galanterie est une forme de sexisme (The Conversation)


Racisme

  • De moins en moins de Français estiment que les immigrés sont trop nombreux (Louis Maurin)
  • Refuser la banalisation du racisme (Le Monde)
  • Le récit de soi contre le déni de la race (La Vie des idées)
  • Les discriminations ethniques, failles du modèle universaliste français ? (Luc Rouban)


Alter_eco__de_moins_en_moins_de_francais_pensent_qu__il_y_a_trop_d__immigres.png

Déviance

  • Le vrai, le faux et l’invérifiable du débat sur l’insécurité (Le Monde)
  • L’"ensauvagement", un mot à l’histoire sinueuse, surtout utilisé par l’extrême droite (Le Monde)
  • Qui sont les "radicalisés" au cœur de l’attention médiatique ? (the Conversation)
  • La cruauté envers les animaux est-elle synonyme de violences envers les humains ? (The Conversation)


Politique

  • Macron, la nostalgie républicaine et le défi de l’"égalité concrète" (Le Monde)
  • L’embarrassant départ d’une conseillère d’Eric Dupond-Moretti (Le Monde)
  • Rentrée politique: la balle au centre (Télos)
  • Le procès "Charlie Hebdo", une épreuve aussi pour l’État de droit (The Conversation)
  • Slovaquie : un acquittement à contre-courant (Le Monde)
  • La mémoire empoisonnée de la Russie : aux origines de l’affaire Navalny (The Conversation)
  • La chasse, une histoire avec le pouvoir (The Conversation)
  • État-nation et définition ethno-religieuse de la citoyenneté (AOC)
  • La faute à Spinoza ! (La Vie des idées)


Zoom sur les élections américaines


Petit tour du côté des économistes

  • L’Américain David Graeber, anthropologue des "bullshit jobs" et figure d’Occupy Wall Street, est mort (Le Monde)
  • Que nous réserve l’économie mondiale en 2021 ? Conversation avec Isabelle Bensidoun et Jézabel Couppey-Soubeyran (The Conversation)
  • Face aux coupes exigées par un éditeur chinois, Piketty refuse de sortir son livre en Chine (La Tribune)





lire la précédente revue de presse

lire le sociorama de Xavier Molénat

samedi 5 septembre 2020

Qu'est-ce que le ciblage de l'inflation moyenne ?

« La première grande revue stratégique du comité de politique monétaire de la Réserve fédérale est sur le point de s’achever. Depuis qu’elle l’a annoncée le 15 novembre 2018, la Fed s’est focalisée sur les stratégies, les outils et les pratiques en matière de communication (…).

Peut-être que le point le plus important dans le programme de révision de la Fed est celui de la stratégie de ciblage d’inflation (inflation-targeting) du comité de politique monétaire. Depuis 2012, ce dernier a explicitement ciblé un taux d’inflation de 2 % (mesuré par l’indice des prix à la consommation). Un objectif clé de la stratégie du comité de politique monétaire est d’ancrer les anticipations d’inflation de long terme, pour contribuer non seulement à la stabilité de prix, mais aussi à "l’amélioration de la capacité du comité à promouvoir l’emploi maximal face aux perturbations économiques majeures". Pourtant, depuis le début de l’année 2012, l’inflation des prix à la consommation a atteint en moyenne seulement 1,3 %, amenant beaucoup de responsables de la politique monétaire à s’inquiéter à l’idée qu’une inflation durablement basse pousse davantage l’inflation anticipée à la baisse (cf. Williams). Et, avec le taux directeur de la Fed de nouveau à proximité de zéro, la chute des anticipations d’inflation accroît le taux d’intérêt réel, resserrant les conditions monétaires et sapant les efforts des autorités monétaires pour stimuler la croissance et l’inflation.

Il est peu probable que la Fed ne garde pas l'idée d'un ciblage de 2 % d’inflation sous une forme ou sous une autre, mais cela laisse ouverte la possibilité d’autres changements. Dans cette note, nous discutons d’une alternative pour l’approche courante qui a fait l’objet d’une grande attention : à savoir le ciblage d’inflation moyenne. L’idée derrière le ciblage d’inflation moyenne est que, lorsque l’inflation se retrouve au-dessus de la cible, cela crée l’anticipation d’une plus forte inflation. Et, si l’inflation se retrouve en-dessous de sa cible, alors il faut réduire les anticipations d’inflation. Même quand le taux directeur atteint zéro, le résultat est un mouvement contracyclique dans les taux d’intérêt qui améliore l’efficacité de la politique conventionnelle.

Une banque centrale adoptant un cadre de ciblage d’inflation moyenne choisit une période de temps (qualifions-la de fenêtre de moyennisation) au cours de laquelle elle mesure l’inflation avec l’objectif d’atteindre une cible numérique (disons 2 %) en moyenne. En incluant un certain nombre d’années passées, ce système diffère fortement d’un ciblage d’inflation conventionnel. Dans le cadre de ce dernier, le passé est de l’histoire ancienne : la stratégie conventionnelle ignore ce qui a été raté par le passé, cherchant une cible numérique constante au cours d’une poignée d’années suivantes. A l’inverse, si la stratégie des autorités monétaires est celle du ciblage de l’inflation moyenne, alors elles vont essayer de rattraper une partie de leurs erreurs passées.

Pour voir la différence, considérons l’expérience américaine depuis 2012. Comme nous l’avons noté ci-dessus, au cours des huit dernières années, l’inflation a été en moyenne inférieure de 0,7 point de pourcentage par rapport à la cible de 2 % de la Fed. Malgré cet échec, l’objectif d’inflation à moyen terme dans le futur de la Fed est resté inchangé. Si la cible du comité de politique monétaire avait été l’inflation moyenne, leur cible future aurait été relevée pour compenser l’échec passé et finir par atteindre la moyenne.

Pour comprendre la mécanique du ciblage d’inflation moyenne, il est utile de considérer le cas du ciblage du niveau des prix. Cette stratégie est l’exact opposé du ciblage d’inflation pur, comme le passé n’est pas ignoré. En d’autres termes, le ciblage du niveau des prix est un ciblage d’inflation moyenne avec une fenêtre de temps infinie pour mesurer l’inflation. En l’occurrence, la banque centrale cherche à maintenir les prix à proximité de leur trajectoire de long terme qui augmente au taux cible, cherchant à compenser quelques erreurs passées, et ce qu’importe quand elles ont été commises. Plusieurs économistes ont conseillé le ciblage du niveau des prix précisément parce que (s'il est crédible) il peut réduire le taux d’intérêt réel anticipé lorsque les taux d’intérêt nominaux butent sur leur borne inférieure, ce qui permet d’assouplir davantage la politique monétaire sans que la banque centrale ait à recourir au forward guidance ou aux outils de bilan (cf. Woodford).

Pour illustrer la différence entre les deux approches, considérons deux banques centrales avec un objectif identique de 2 % de croissance annuelle du niveau des prix. La première suit une stratégie pure de ciblage d’inflation où le passé est oublié, tandis que la seconde suit une stratégie de ciblage du niveau des prix, cherchant à compenser les erreurs passées. En l’absence de tout choc qui éloigne l’inflation de la cible, les deux stratégies sont indistinctes : le niveau des prix s’élève au rythme constant de 2 % par an. (Nous empruntons cet exemple à George Kahn.)

Supposons, cependant, qu’il y ait un choc désinflationniste qui réduise l’inflation au cours de l’année t+1 d’un point de pourcentage de 2 % à 1 % (…). Supposons en outre que les deux banques centrales réussissent à retourner à leur cible à l’année t+3, c’est-à-dire au terme d’une période de deux années (que nous qualifierons de période de restauration). Le graphique ci-dessous montre les trajectoires du niveau des prix dans le cas de ces deux stratégies. Dans le cadre du ciblage d’inflation pur, la banque centrale cherche à relever l’inflation de 1 % à 2 % graduellement au cours de la période de restauration (il s’agit de la ligne bleue solide). Chose importante, alors que le niveau des prix retourne à une trajectoire qui est parallèle à la trajectoire de prix originelle, elle est à jamais inférieure à celle-ci : la ligne bleue est en-dessous de la ligne pointillée noire. C’est dans ce sens que le passé est oublié.

GRAPHIQUE Trajectoires du niveau des prix selon que la banque centrale cible l'inflation ou le niveau des prix lorsque l’inflation chute d’un point de % au cours d’une année

Cecchetti_Schoenholtz__ciblage_d__inflation_ciblage_du_niveau_des_prix.png

La ligne aux traits rouges montre la stratégie de ciblage du niveau des prix. Notons que cette ligne rejoint graduellement la ligne pointillée noire : l’inflation excède la cible d’inflation de 2 % à long terme au cours de la période de restauration. C’est ce qui signifie rattraper les erreurs passées pour une banque centrale : une période où l’inflation est supérieure à la cible suit une période où l’inflation est inférieure à la cible. En d’autres termes, dans le cadre du ciblage du niveau des prix, la politique monétaire est dépendante de l’histoire. Dans le cadre du ciblage d’inflation pur, elle ne l’est pas.

A partir de là, nous pouvons voir que le ciblage d’inflation moyenne est un hybride entre ciblage d’inflation pur et ciblage du niveau des prix (…). Plus la fenêtre de moyennisation est large, plus on se rapproche du ciblage du niveau des prix. De plus, les deux stratégies polaires ont différentes implications pour la variabilité du niveau des prix à long terme. En minimisant les écarts par rapport à la trajectoire ciblée, un ciblage du niveau des prix rend prévisible le niveau des prix à long terme, mais cela rend l’inflation plus volatile à court terme. Dans le cadre du ciblage d’inflation pur, les écarts par rapport à la trajectoire du niveau des prix originelle se creusent au cours du temps, réduisant la prévisibilité des prix à long terme.

Aux Etats-Unis, les différences pratiques entre ciblage d’inflation et ciblage du niveau des prix ont été limitées. Nous pouvons considérer que la Fed a de facto ciblé l’inflation depuis le milieu des années 1980. Néanmoins, au cours des trente dernières années, le niveau des prix (excluant l’alimentaire et l’énergie) s’est accru à peu près au rythme avec celui d’un pur régime de ciblage du niveau des prix, si bien que le taux d’inflation annuel moyen a été de 1,86 % (voir le graphique). Au même instant, sur des intervalles de temps plus courts, les écarts ont eu tendance à persister. Dans les premières années, l’inflation a typiquement dépassé la cible. Par conséquent, au deuxième trimestre 1995, le niveau des prix a dépassé la trajectoire à long terme de 4,6 %. Plus récemment, le schéma s’est inversé. Au deuxième trimestre 2020, le niveau des prix était inférieur de 3,5 % par rapport à sa trajectoire à long terme.

GRAPHIQUE Indice des prix des dépenses de consommation aux Etats-Unis (excluant l’alimentaire et l’énergie)

Cecchetti_Schoenholtz__ciblage_d__inflation_moyenne_aux_Etats-Unis.png

Cela implique que l’adoption d’un régime de ciblage d’inflation moyenne aurait été une mesure modérée, plutôt que radicale (cf. Reifschneider et Wilcox). Pour le voir, nous pouvons faire une simple simulation. Commençons par supposer (comme dans la simulation ci-dessus) que la banque centrale cible l’inflation moyenne sur cinq ans, en observant les trois années précédentes et en cherchant à restaurer le niveau le niveau des prix sur sa trajectoire de 2 % au cours des deux années suivantes. Au vu des limites quant à l’efficacité de la politique monétaire, nous soupçonnons que la période de restauration actuelle aurait été plus longue, donc cette hypothèse se traduit par une réponse plus agressive aux chocs et ajoute de la volatilité dans la cible d’inflation annuelle de la Fed. (D’un autre côté, si la période de restauration s’allonge, il devient plus difficile pour le comité de politique monétaire de faire un engagement crédible pour atteindre la cible d’inflation.)

Dans le graphique ci-dessous, prenant dans la fenêtre de moyennisation les trois années précédentes, nous indiquons la cible d’inflation annuelle impliquée pour une période de restauration de deux ans. (Notez qu’il s’agit d’une hypothèse statique : nous ne prenons pas en compte le fait que le processus d’inflation aurait changé si la Fed avait effectivement adoptée ce ciblage de l’inflation moyenne.) Sous ces hypothèses, la cible impliquée depuis 2011 aurait été comprise entre 2,2 % et 3,04 %, avec une moyenne de 2,65 %. Avec une fenêtre de moyennisation historique sur trois ans et une période de restauration de deux ans, la cible d’inflation de la Fed aurait été 0,65 point de pourcentage plus élevée pour la décennie passée. Si ce comportement de la banque centrale était crédible et anticipée, cela aurait réduit le taux d’intérêt de court terme réel moyen de 65 points de base, ce qui serait une stimulation bienvenue (quoique modérée) lorsque les taux d’intérêt nominaux étaient à la borne inférieure zéro. (Nous notons qu’un passage du prix excluant l’alimentaire et l’énergie à une mesure globale accroît la volatilité de la cible d’inflation visée sur les deux années suivantes, en élargissant sa gamme sur l’échantillon de 30 ans d’environ un point de pourcentage.)

GRAPHIQUE Hypothétique cible d’inflation moyenne focalisée sur les trois années précédentes et les deux années suivantes

Cecchetti_Schoenholtz__ciblage_d__inflation_moyenne_impliquee.png

Ce sont sûrement de bonnes nouvelles, mais il y a un risque avec un tel cadre. Celui-ci apparaît sur le graphique. Dans les quatre premières années des années 1990 (incluant la récession de 1990-1991), un régime de ciblage d’inflation moyen sur cinq ans qui inclut une période de restauration de deux ans se serait probablement traduite par une politique substantiellement plus restrictive que celle observée. En effet, la banque centrale aurait ciblé une déflation comprise entre -1,21 % et -0,17% !

Il faut noter que le ciblage d’inflation moyenne (comme le ciblage du niveau des prix) peut se traduire par des épisodes au cours desquels la banque centrale veut réduire le niveau des prix, pas simplement l’inflation. Cela peut expliquer pourquoi aucune banque centrale n’a explicitement adopté un tel cadre, du moins jusqu’à présent. Nous notons aussi qu’il est d’autant plus probable qu’une banque centrale cible la déflation que l’on élargit la fenêtre de moyennisation et réduit la période de restauration. Pour compenser cela, la banque centrale peut rendre flexibles ces deux périodes, mais cela diminuerait probablement la crédibilité de l’engagement de la banque centrale et son impact sur les anticipations d’inflation. Une alternative, proposée par Ben Bernanke, est de suivre une stratégie asymétrique : cibler l’inflation lors des expansions et ne cibler le niveau des prix que lors des récessions. Même si cela fait sens, nous pensons qu’il serait difficile de communiquer une telle approche de façon à stimuler les anticipations d’inflation au bon moment, lorsqu’une récession commence. (…) »

Stephen Cecchetti & Kermit Schoenholtz, « Average inflation targeting », in Money & Banking (blog), 24 août 2020. Traduit par Martin Anota

dimanche 30 août 2020

Les liens de la semaine

Propagation de l'épidémie

  • Plus de 5 400 contaminations en un jour en France, un plus haut depuis avril (Le Monde)
  • Coronavirus : 25 millions de cas déclarés dans le monde, manifestations "anticorona" en Europe (Le Monde)
  • Coronavirus : pourquoi il est délicat de comparer le nombre de nouveaux cas aujourd’hui et celui du printemps (Le Monde)
  • Covid-19 : pourquoi tant de contaminations et si peu de morts ? (Le Monde)
  • Que penser de la résurgence de l’épidémie de Covid-19 en Europe ? Trois experts répondent (The Conversation)
  • Covid-19 : "Ce qui va se passer à l’automne dépendra grandement de ce que l’on fait aujourd’hui" (The Conversation)


GRAPHIQUE Nombres quotidiens de nouvelles contaminations et décès au coronavirus en France confirmés au 28 août

Le_Monde__nombre_malades_morts_Covid-19_France_28_aout_2020_quotidien.png
source : Le Monde (2020)

Gestion de l'épidémie

  • Masque obligatoire à Paris, "zones rouges" : ce qu’il faut retenir des annonces de Jean Castex sur la situation sanitaire en France (Le Monde)
  • Le traçage des contacts de malades du Covid-19 peine à freiner la reprise épidémique en France (Le Monde)
  • Face au coronavirus, gérer l’incertitude (Le Monde)
  • Face à l’épidémie, les écueils de la différenciation (Le Monde)
  • Covid-19 : les risques de la course au vaccin (Le Monde)
  • Covid-19 : quand la prévention mène au rejet de l’autre (The Conversation)


Autour du masque

  • A Paris, un rassemblement "antimasque" aux multiples revendications (Le Monde)
  • De l’"inutilité" pour le grand public à l’obligation généralisée, six mois de consignes sur le masque en France (Le Monde)
  • Covid-19 : "L’enjeu porte sur le bon usage du masque" (Le Monde)
  • Masques et protection : inhaler moins de coronavirus signifie tomber moins gravement malade (The Conversation)


Croissance, fluctuations et crises

  • Les français veulent toujours épargner. Le plan de relance devra être persuasif. (Philippe Waechter)
  • Les indicateurs de l’économie française sortent des normes (Philippe Waechter)
  • Le double dip approche aux États-Unis (Project Syndicate)
  • COVID-19 : sans aide, les pays en développement à faible revenu risquent de perdre une décennie (FMI)
  • Profil en "racine carrée" de l’activité avec la crise de la Covid: quelles conséquences ? (Patrick Artus)
  • La perte de PIB et la perte de PIB cumulé (Patrick Artus)


GRAPHIQUE PIB en volume (en milliards d'euros, aux prix de l'année précédente chaînés)

Philippe_Waechter_INSEE__PIB_trimestriel_France_2020_t2.png
source : Philippe Waechter (2020) , d'après les données de l'INSEE

Environnement et ressources naturelles

  • Comment le Royaume-Uni est sorti du charbon en dix ans (Alter éco)
  • À Maurice, comment la marée noire risque de perturber les écosystèmes marins côtiers (The Conversation)


Marchés et concurrence

  • Fortnite s’attaque à Apple et Google (Alter éco)
  • Jeux vidéo : Microsoft rejoint Epic Games dans sa bataille contre Apple (Le Monde)
  • Apple bloque une mise à jour de Facebook visant à informer les utilisateurs de la "taxe Apple" (Le Monde)


Monnaie et finance


Politique monétaire

  • La Banque centrale américaine bouleverse sa politique pour favoriser l'emploi (La Tribune)
  • Petite révolution à la Fed (Jean-Marc Vittori)
  • La BCE va-t-elle totalement abdiquer? (Patrick Artus)
  • Qui va supporter le coût de la politique monétaire très expansionniste? (Patrick Artus)
  • Si rien ne change, il va falloir absolument que la BCE change d’objectif, explicitement ou de fait (Patrick Artus)


Politique budgétaire


Lien social


Inégalités

La pauvreté comme injustice (Edmund Phelps)

GRAPHIQUE Parts des plus fortunés parmi l'ensemble du patrimoine en France (en %)

Observatoire_des_inegalites__parts_des_plus_fortunes_dans_ensemble_patrimoine.png
source : Observatoire des inégalités (2020)

Travail, emploi, chômage


GRAPHIQUE Nombre de demandeurs d'emplois en France (en milliers)

Philippe_Waechter__demandeurs_d__emploi_juillet_2020.png
source : Philippe Waechter (2020)

Politique

  • L’Écologie aux portes du pouvoir ? (The Conversation)
  • Le mensonge politique au cœur de la campagne présidentielle de Donald Trump (The Conversation)
  • Pourquoi la poste américaine est-elle devenue un enjeu de la présidentielle ? (The Conversation)
  • Le timing des scandales a-t-il un impact sur les élections présidentielles américaines ? (The Conversation)
  • Comment Hongkong met à mal les convictions démocratiques des Européens (The Conversation)
  • Biélorussie : l’Europe doit jouer son rôle (Le Monde)





lire la précédente revue de presse

vendredi 28 août 2020

Des rats, des labyrinthes et le pouvoir des prophéties autoréalisatrices

« En 1963, un jeune psychologue appelé Bob Rosenthal mène une expérience dans laquelle ses assistants placent des rats dans des labyrinthes et observent ensuite combien de temps mettent les rats avant de trouver la sortie. Les rats sont placés dans deux cages : une pour ceux qui se sont révélés brillants et une seconde pour ceux qui se sont révélés médiocres. Les assistants ne sont pas surpris de voir que les rats intelligents sortent plus vite du labyrinthe que les autres.

Leur supérieur est par contre très surpris, parce qu’il sait qu’en vérité les deux cages contiennent des rats de laboratoire tout à fait ordinaires. Le professeur Rosenthal (qui poursuivra ensuite sa carrière dans un département de psychologie de Harvard) en conclut finalement que l’ingrédient secret était les anticipations de ses assistants : ils ont traité les rats "spéciaux" avec soin et traité avec mépris les rats "stupides". Quand nous nous attendons au meilleur, nous obtenons le meilleur, et ce même avec les rats.

L’histoire est bien racontée dans le nouveau livre, intitulé Humankind, de Rutger Bregman. Son intérêt pour les travaux du professeur Rosenthal n’est pas difficile à expliquer. Bregman affirme que les gens sont fondamentalement aimables et motivés. Mais il affirme aussi que lorsque nous attendons plus les uns des autres, alors, comme les rats, nous nous montrons à la hauteur. Si les enseignants, les policiers ou les patrons croient que les gens sont tristes, malhonnêtes ou paresseux, alors les choses ne leur donneront pas tort.

Le professeur Rosenthal est à l’origine de l’expression "effet Pygmalion", inspirée du récit d’Ovide où l’entichement d’un sculpteur pour sa statue insuffle la vie à celle-ci. Mais l’effet Pygmalion est simplement un exemple de ce que le sociologue Robert K. Merton appelait les "prophéties autoréalisatrices".

Il y a l’effet placebo et son jumeau malin, l’effet nocebo : si le docteur leur dit qu’un remède peut avoir des effets secondaires, certains patients peuvent ressentir ces effets secondaires, et ce même s’ils ont reçu des cachets neutres.

Les prophéties autoréalisatrices sont un concept incontournable en économie. Une récession peut être provoquée par l’anticipation d’une récession, si les gens hésitent à dépenser, à embaucher ou à investir. Et une ruée bancaire est la quintessence de la prophétie autoréalisatrice.

La prophétie autodestructrice est tout aussi fascinante et elle tourmente les prévisionnistes en économie. Si je prédis une hausse des prix du pétrole l’année prochaine, la hausse peut immédiatement survenir, dans la mesure où les traders réagissent à mon annonce en achetant davantage de pétrole aujourd’hui dans l’optique d’en vendre davantage plus tard. La prévision ne se vérifiera pas précisément parce que les gens croiront qu’elle est exacte.

L’ère du coronavirus nous en donne un bon exemple. Une minorité visible affirme que le coronavirus n’est pas pire que la grippe que nous ignorons chaque hiver, si bien que les confinements et les mesures volontaires de précaution ne sont pas nécessaires. Une observation des données donne à cette thèse l’allure de la vraisemblance. Le Royaume-Uni a souffert d’un excès de 65.000 décès durant la première vague de la pandémie et un excès de 25.000-30.000 décès est attribué chaque année à la grippe saisonnière en Angleterre. La disparité est-elle vraiment énorme pour justifier que le pays se mette à l’arrêt ?

L’erreur dans le raisonnement se manifeste clairement : le coronavirus n’a été "que" deux fois plus sévère que la grippe saisonnière parce que nous avons pris des mesures extrêmes pour le contenir. L’efficacité du confinement est utilisée comme argument pour prétendre que celui-ci n’a pas été nécessaire. C’est frustrant, mais c’est la nature d’une prophétie autodestructrice dans un environnement politisé. On pourrait dire la même chose à propos de Fort Knox. Personne n’a jamais essayé d’en voler l’or, donc pourquoi y mettre autant de gardes ?

Les prophéties autoréalisatrices peuvent être pernicieuses. Lorsqu’il écrit en 1948, Robert K. Merton se focalisait sur le racisme. Par exemple, certains prétendaient alors que les Afro-Américains étaient des briseurs de grève et qu’il fallait par conséquent les empêcher de rejoindre les syndicats. Merton nota que c’est parce qu’ils étaient exclus des syndicats que les Afro-Américains étaient des briseurs de grève. Le sexisme tient aussi aux prophéties autoréalisatrices. Puisque nos chefs étaient habituellement des hommes blancs par le passé, il est facile de favoriser de telles personnes pour les rôles de meneurs à l’avenir.

De telles prophéties peuvent aussi être utilisées pour le bien. Bob Rosenthal se pencha sur les écoles et il y constata que ce qui était vrai pour les rats traités avec respect l’était également des élèves. Convainquez un enseignant qu’un élève a des talents cachés et l’enfant l’éblouira bientôt.

Pourtant, il ne faut pas trop avoir foi envers la prophétie autoréalisatrice. L’excitation fiévreuse autour des cours boursiers de Tesla va aider l’entreprise à vendre des voitures et à soulever des fonds, mais, à long terme, la valeur d’une action Tesla sera déterminée par la profitabilité de Tesla. (…) Le fait est que certaines choses sont erronées malgré toute la ferveur avec laquelle nous les voulons qu’elles soient exactes. Nous plongeons souvent dans des projets avec beaucoup d’optimisme quant au temps qu’ils nous prendront et quant à leur résultat, mais notre optimisme ne fait que nous lancer. Il ne concrétise pas le projet.

Je pense que nous gagnerons à nous traiter les uns les autres avec gentillesse et respect et ce pas simplement parce que cela a marché avec les rats de Bob Rosenthal. Mais il y a des limites au pouvoir de la pensée positive. Même dans les dessins animés, Vil Coyote finit toujours par être rattrapé par la force de la gravité. »

Tim Harford, « Rats, mazes, and the power of self-fulfilling prophecies », 17 juillet 2020. Traduit par Martin Anota

dimanche 23 août 2020

Les liens de la semaine

GRAPHIQUE Nombres cumulés de malades et de morts du coronavirus dans le monde

Le_Monde__nombre_malades_morts_Covid-19_monde_23_aout_2020_cumule.png
source : Le Monde (2020)

Propagation et gestion de l'épidémie

  • Coronavirus dans le monde : la course au vaccin continue (Le Monde)
  • France : le nombre de cas journaliers confirmés continue à augmenter (Le Monde)
  • Covid-19 en France : 4 586 cas supplémentaires, Véran n’envisage pas de "confinement généralisé" (Le Monde)
  • Coronavirus dans le monde : plus de 800 000 morts selon un comptage réalisé à partir des sources officielles (Le Monde)
  • Coronavirus : ce que l’on sait et ce que l’on ignore sur les contaminations en extérieur (Le Monde)


GRAPHIQUE Nombres cumulés de malades et de morts du coronavirus en France

Le_Monde__nombre_malades_deces_Covid-19_France_23_aout_2020_cumule.png
source : Le Monde (2020)

La population face à l'épidémie

  • Le masque en entreprise, une mesure accueillie avec fatalisme (Le Monde)
  • Les jeunes, puissants vecteurs du virus et public difficile à convaincre (AFP)
  • Masques, préservatifs : une question de "bon sens" ? (The Conversation)
  • Confinement : des ménages en surmenage (The Conversation)
  • Covid-19 et mortalité : au-delà de la "race" (Stéphane Beaud)
  • Le confinement, laboratoire d’une ruralité moins dépendante à la voiture (The Conversation)


GRAPHIQUE Nombres quotidiens de malades et de morts du coronavirus en France

Le_Monde__nombre_malades_morts_Covid-19_France_23_aout_2020_quotidien.png
source : Le Monde (2020)

Marchés et concurrence

  • La guerre entre Epic Games et Apple menace de toucher d’autres créateurs de jeux (Le Monde)
  • La multiplication des entreprises zombies est un vrai problème (Patrick Artus)


Environnement et ressources naturelles

  • Le "jour du dépassement de la Terre" recule sous l’effet du coronavirus (Le Monde)
  • Pourquoi l’Amazonie brûle-t-elle encore ? (Le Monde)
  • La fonte de la calotte glaciaire du Groenland semble irrémédiable (Le Monde)
  • La "bulle fossile" est-elle en train d’éclater ? (Alter éco)
  • L’interdiction des terrasses chauffées, une mesure gadget ? (Alter éco)
  • Le volume de déchets électroniques explose et leur taux de recyclage reste ridicule (The Conversation)


AFP__fonte_calotte_glaciaire_Groenland_rechauffement_climatique.png

Monnaie et finance

  • Les Français continuent de remplir leur Livret A (Le Monde)
  • Pourquoi la Bourse affiche des records quand l'économie est en crise ? (Le Monde)
  • La politique monétaire de la zone euro résout le problème de la dette publique mais pas celui de la dette des entreprises (Patrick Artus)
  • Les deux erreurs graves: le rejet du leaning against the wind, l’adoption de la "théorie de la surchauffe" (Patrick Artus)
  • L’inégalité patrimoniale est une conséquence inévitable de la politique monétaire expansionniste (PAtrick Artus)


Politique budgétaire

  • Les plans de relance, incontournables mais au succès incertain (La Tribune)
  • La politique budgétaire est-elle plus efficace à la borne zéro ? (Banque de France)


Commerce international

  • Covid-19 : comment les chaînes d’approvisionnement mondiales se préparent à une crise durable (The Conversation)


Inégalités


Travail, emploi, chômage

  • Chômage : pourra-t-on éviter la seconde vague ? (Alter éco)
  • Le Covid-19 relance le débat sur la semaine de quatre jours en Allemagne (La Tribune)
  • Quand le virus s’attaque aux hiérarchies sociales (Marie Duru-Bellat)


Politique

  • Présidentielle américaine : la moins conventionnelle des conventions (Le Monde)
  • Joe Biden veut recréer une classe moyenne aux Etats-Unis (Alter éco)
  • Aux Etats-Unis, la chute de Steve Bannon (Le Monde)
  • Biélorussie : l’Union européenne rejette le résultat de l’élection et annonce des sanctions (Le Monde)
  • Biélorussie : Alexandre Loukachenko accuse les Etats-Unis et assure qu’il va « résoudre le problème » (Le Monde)
  • "La gauche a été fascinée par le productivisme" (Serge Audier)





lire la précédente revue de presse

lire le sociorama de l'été

dimanche 16 août 2020

Les liens de la semaine

GRAPHIQUE Nombre de malades, morts et guéris du Covid-19 dans le monde

Le_Monde__nombre_malades_morts_gueris_Covid-19_monde_16_aout_2020.png

source : Le Monde (2020)

Propagation et gestion de l'épidémie

  • La progression du coronavirus en France est au plus haut depuis la fin du confinement (Le Monde)
  • La quarantaine obligatoire au Royaume-Uni pour les voyageurs venus de France, les restrictions resurgissent en Europe (Le Monde)
  • Marseille, Lille, Lyon… De plus en plus de villes imposent le port du masque dans l’espace public (Le Monde)
  • Covid-19 : pourquoi la précipitation russe à sortir un vaccin pose problème (The Conversation)


GRAPHIQUE Nombre de malades, morts et guéris du Covid-19 en France

Le_Monde__nombre_malades_morts_gueris_Covid-19_France_16_aout_2020.png

source : Le Monde (2020)

Croissance, fluctuations et crises

  • Une reprise qui bat de l’aile (Alter éco)
  • En Allemagne, une reprise industrielle fragile (Le Monde)
  • Qui sera le plus pénalisé à moyen terme par une perte permanente de PIB? (Patrick Artus)


Environnement et ressources naturelles

  • Transition écologique : l’indispensable taxe carbone (Alter éco)
  • Les abeilles, le gouvernement et l’avenir (Le Monde)


Innovation

  • Bataille à couteaux tirés entre "Fortnite" et les géants de la tech Apple et Google (Le Monde)
  • Pourquoi Tesla divise le prix de ses actions par cinq (Le Monde)
  • Démocratiser l’innovation (Dani Rodrik)


Commerce international

  • Vin, whisky, fromage… Washington maintient ses taxes punitives contre l’UE, au grand dam des exportateurs européens (Le Monde)
  • Les chaines de valeur internationales à l’épreuve de la Covid-19 (Banque de France)
  • Ne pas oublier que le problème de compétitivité de la France se situe vis-à-vis du reste de l’Europe (Patrick Artus)


GRAPHIQUE Taux de variation de la production industrielle et du commerce extérieur entre janvier-avril 2019 et janvier-avril 2020 (en volume, en %)

Banque_de_France__chutes_PIB_commerce_exterieur_recession_Covid-19.png

source : Banque de France [(2020)

Finance internationale

  • À terme, attendre une forte dépréciation du dollar par rapport à l’euro (Patrick Artus)
  • Comment interpréter le marasme du dollar ? (Project Syndicate)
  • Sensationnalisme autour du dollar (Barry Eichengreen)
  • À un certain moment, la dette extérieure des États-Unis sera supérieure à la demande de dette en dollars des non-résidents (Patrick Artus)


Intégration européenne

  • Est-ce que sortir de l’euro permettrait à l’Italie de desserrer les contraintes de politique économique? (Patrick Artus)
  • Pays "frugaux" et pays du Sud de la zone euro: d’où vient l’écart de performance économique? (Patrick Artus)
  • Une difficulté dans la zone euro : identifier l’origine de l’hétérogénéité croissante des pays (Patrick Artus)


GRAPHIQUE Personnes dans le halo autour du chômage

INSEE__halo_autour_du_chomage_2020_2eme_trimestre_t2.png

source : INSEE (2020)

Travail, emploi, chômage

  • Au deuxième trimestre 2020, un marché du travail sous l’influence du confinement (INSEE)
  • Dynamique de l’emploi et du chômage en France durant le choc sanitaire (Philippe Waechter)
  • Pour les femmes, la flexibilité des horaires de travail se paye au prix fort (The Conversation)
  • S’attendre à une nouvelle déformation du partage des revenus au détriment des salariés après la crise du Covid (Patrick Artus)


GRAPHIQUE Variation sur un an du taux de chômage et croissance annuelle du PIB en France (en %)

Philippe_Waechter__variation_chomage_croissance_PIB.png
source : Philippe Waechter (2020)

Politique

  • Présidentielle américaine : Kamala Harris, un choix historique contre Trump (Le Monde)
  • Avec Kamala Harris, Joe Biden espère recueillir les votes des jeunes Noirs américains (The Conversation)
  • Géopolitique d’un Liban au bord du gouffre (The Conversation)





lire la précédente revue de presse

dimanche 9 août 2020

Les liens de la semaine

GRAPHIQUE Nombre de malades, morts et guéris du Covid-19 dans le monde

Le_Monde__nombre_malades_morts_gueris_Covid-19_monde_9_aout_2020.png

source : Le Monde (2020)

Propagation et gestion de l'épidémie

  • Nouveau bond des décès aux Etats-Unis, un million de cas en Afrique (Le Monde)
  • Le coronavirus a fait plus de 100 000 morts au Brésil (Le Monde)
  • Coronavirus : la situation se dégrade en France (Le Monde)
  • Inégalités de conditions de vie face au confinement (Trésor)


GRAPHIQUE Nombre de malades, morts et guéris du Covid-19 en France

Le_Monde__nombre_malades_morts_gueris_Covid-19_France_8_aout_2020.png

source : Le Monde (2020)

Croissance, fluctuations et crises

  • La crise amplifie les fragilités des entreprises (La Tribune)
  • Aujourd’hui, le problème des pays est-il un problème d’offre ou de demande ? (Patrick Artus)
  • L’investissement est-il dirigé plutôt par l’offre ou plutôt par la demande ? (Patrick Artus)
  • Compte tenu du niveau déjà bas de la croissance potentielle, il faudrait être capable d’éviter qu’elle recule encore (Patrick Artus)
  • Sacrifie-t-on la croissance future en réagissant violemment aux récessions? (Patrick Artus)


Environnement et ressources naturelles

  • La France ne se prépare pas assez au changement climatique (Alter éco)
  • La transition énergétique va-t-elle coûter trop cher ? (Alter éco)


Marchés et concurrence

  • La pandémie de Covid-19 a renforcé l’hégémonie des plates-formes numériques globales (The Conversation)


Monnaie et finance

  • Les banques européennes tanguent face à la pandémie (AFP)
  • La COVID et les monnaies numériques (Kenneth Rogoff)
  • L’abondance de liquidité et l’aversion pour le risque (Patrick Artus)
  • Quelle est la nature d’une crise monétaire ? (Patrick Artus)


Politique monétaire

  • La politique monétaire expansionniste peut-elle aujourd’hui être favorable aux entreprises ? (Patrick Artus)
  • De manière intrinsèque, la politique monétaire conduit à des distorsions sur les prix des actifs, ce qui est grave (Patrick Artus)
  • Les banques centrales sous une double dépendance (Patrick Artus)


Finances publiques


Commerce international

  • Chine : contre toute attente, les exportations flambent (La Tribune)
  • Contrairement à une idée reçue, des relocalisations généralisées seraient mauvaises pour la zone euro (Patrick Artus)


Finance internationale

  • Dette : l'Argentine a trouvé un accord avec ses créanciers (La Tribune)
  • Malgré un premier accord sur la dette, l'Argentine n'est pas au bout du tunnel (La Tribune)
  • Déséquilibres de l’économie mondiale et crise de la COVID-19 (FMI)


Intégration européenne


Travail, emploi, chômage

  • L’emploi privé, en France, a reculé au T2 mais l’ajustement n’est pas terminé (Philippe Waechter)
  • Baisse attendue du chômage en juillet aux États-Unis, malgré le rebond du virus (La Tribune)
  • Comment les allocations chômage encouragent la création d’entreprises (The Conversation)
  • La question du robot (Edmund Phelps)
  • Taux de chômage des peu qualifiés et robotisation (Patrick Artus)


GRAPHIQUE Croissance du PIB et de l'emploi privé en France (en %)

Philippe_Waechter__variation_emploi_PIB_France_2020_t2.png

source : Philippe Waechter (2020)

Hommage à Philippe Frémeaux





lire la précédente revue de presse

samedi 8 août 2020

Covid-19 : quand la macroéconomie rencontre l’épidémiologie

« La crise de l’épidémie de Covid-19 a provoqué un bouleversement dans l’agenda de recherche de la macroéconomie. En son cœur, il y a un ce nouveau champ de recherche que l’on peut qualifier d’"épi-macro" qui combine des modèles épidémiologiques avec des modèles macroéconomiques. Dans ce billet, nous passons brièvement en revue quelques-unes des premières analyses de cette littérature en forte croissance.

Le modèle SIR


Le point de départ pour cette épi-macroéconomie est le modèle compartimenté SIR. Ce modèle épidémiologique de base a trois compartiments (les personnes "susceptible", "infected" et "recovered", soit respectivement saines, infectées et guéries) et il modélise comment les individus passent d’un compartiment à l’autre. Les modèles épi-macroéconomiques étendent ces modèles de deux façons. Premièrement, la diffusion du virus n’est plus supposée être exogène, mais affectée par le comportement des individus, par exemple les consommateurs peuvent ne plus aller au restaurant autant qu’ils le faisaient s’ils craignent d’être infectés en y allant. Deuxièmement, le fait de lien un modèle simple de production et un modèle de consommation avec la progression de la maladie facilite les prédictions de variables économiques. Bien qu’ils soient simples, ces modèles épi-macroéconomiques donnent des résultats qualitatifs avec de claires recommandations en matière de politique publique.

Premier résultat : la distanciation physique volontaire peut générer des récessions larges et persistantes, même en l’absence de mesures imposées par les pouvoirs publics


Eichenbaum, Rebelo et Trabandt (2020a) supposent que les personnes saines sont d’autant plus susceptibles d’être infectées qu’elles interagissent avec les consommateurs et travailleurs infectés. Dans leur modèle, l’épidémie déprime tant l’offre globale que la demande globale, comme les agents réduisent à la fois leur offre de travail et leur consommation pour réduire le risque de contracter la maladie. La probabilité d’être infecté dépend du nombre actuel d’individus infectés. Quand un individu est infecté, cela crée une externalité, comme le stock accru de personnes infectées accroît le risque que les autres soient à leur tour contaminés. Dans une économie décentralisée, les agents n’internalisent pas pleinement l’impact de leurs actions sur le nombre de personnes malades et les agrégats macroéconomiques. Pour cette raison, la distanciation physique volontaire apparaît sous-optimale. Les mesures de confinement optimales sont plus sévères ; elles sauvent plus de vies, mais au prix d’une récession plus forte.

Dans une extension de ce premier modèle, Eichenbaum, Rebelo et Trabandt (2020b) montrent qu’une politique qui utilise les tests pour mettre en quarantaine les personnes infectées a de larges bénéfices sociaux quand les gents sont incertains quant à leur état de santé. Dans le cadre de ce modèle, les agents ne se distinguent les uns des autres qu’en termes de santé (…). Les agents ayant le même état de santé présentent le même profil en termes de consommation, de productivité et de conditions de travail. Les auteurs montrent qu’une politique qui utilise les tests pour mettre en quarantaine les personnes infectées rapporte de larges bénéfices sociaux relativement à des politiques de confinement généralisées comme les confinements. Pour les Etats-Unis, cela implique une réduction de moitié des nombres totaux d’infections et de morts et une baisse d’un tiers de la consommation et du nombre d’heures travaillées. Cependant, les récentes expériences nationales et internationales démontrent que les conséquences économiques d’une pandémie dépendent crucialement de la composition de la main-d’œuvre. Les secteurs qui dépendent de la consommation sociale, par exemple l’hôtellerie, le transport et la vente au détail, sont plus susceptibles d’être pénalisés que les autres. De même, toutes les professions ne sont pas aussi flexibles les unes que les autres pour permettre aux travailleurs de travailler à domicile.

Deuxième résultat : les politiques de distanciation physique ont des effets distributionnels, avec des coûts de premier tour qui sont avant tout supportés par les ménages les plus pauvres


Kaplan, Moll et Violante (2020) observent les effets distributionnels de la pandémie en combinant un cadre nouveau keynésien d’agents hétérogènes (HANK) avec un modèle épidémiologique. Leur modèle présente la même boucle rétroactive entre le risque d’infection et le comportement économique que dans le modèle d’Eichenbaum, Rebelo et Trabandt (2020), mais il distingue les travailleurs en fonction de leurs professions et les secteurs de l’économie. Une importante dimension qu’ils considèrent est l’hétérogénéité du revenu du travail et le montant de richesse liquide parmi les travailleurs. Kaplan et ses coauteurs constatent que les coûts de premier tour de l’épidémie et des politiques de confinement sont avant tout supportés par les ménages pauvres aux Etats-Unis. Les ménages les plus exposés ont aussi très peu de liquidité et ils peuvent ne pas être capables de survivre longtemps sans aide financière. Les auteurs concluent aussi que la récession initialement induite par le confinement est à peine plus grave que celle d’un scénario contrefactuel où le gouvernement ne fait rien. Dans leur modèle, la durée du confinement est cruciale. Seul un long confinement (de 500 jours) peut atteindre une réduction substantielle de morts, parce qu’un confinement plus court produit une seconde vague d’infections.

Troisième résultat : les retraits bénéficient le plus de la mise en œuvre de politiques de confinement et les jeunes travailleurs dans les secteurs "non essentiels" en supportent le plus les coûts


Ce que Kaplan et alii (2020) laissent de côté, c’est le fait que les bénéfices et coûts du confinement peuvent fortement varier selon l’âge. Heathcote et alii (2020) introduisent deux classes d’âge dans un modèle macro-épidémiologique qui part de l’hypothèse que ceux qui ont plus de 65 ans ont 25 fois plus de chances de mourir du coronavirus que ceux qui ont moins de 65 ans. Par conséquent, le confinement produit d’énormes bénéfices pour les personnes âgées. Les plus jeunes paient l’essentiel des coûts du confinement, en particulier ceux qui travaillent dans les secteurs "non essentiels" qui sont forcés de fermer. Heathcote et ses coauteurs quantifient les effets du confinement en termes de bien-être en se focalisant sur deux instruments du gouvernement : la fraction de l’économie qui est délibérément mise à l’arrêt (l’ampleur de l’atténuation) et une taxe sur les travailleurs utilisée pour financer des transferts aux retraités, aux chômeurs et aux personnes tombant malades (la redistribution). Ils montrent que les différents groupes en termes d’âge et d’activité ne préfèrent pas les mêmes politiques. Alors que les personnes âgées veulent un confinement complet et prolongé, les jeunes travaillant pour les secteurs "non essentiels" préfèrent un confinement modeste et court. Un gouvernement maximisant le bien-être social utilitariste opte pour un compromis, en prenant une trajectoire intermédiaire pour l’atténuation. Cela éclaire les désaccords actuels parmi la population sur la date de fin du confinement.

Quatrième résultat : la distanciation physique génère une "externalité d’infection" positive qui contribue à isoler les travailleurs dans le secteur cœur de l’économie


Bodenstein, Corsetti et Guerrieri (2020) remettent en cause l’idée communément admise qu’il y a un arbitrage entre la santé et les coûts sociaux et économiques de la pandémie en construisant un modèle qui combine une structure en deux secteurs avec un environnement SIR standard. La partie macroéconomique du modèle présente un secteur cœur qui produit des intrants intermédiaires qui ne sont pas facilement remplaçables par le secteur périphérique. L’étude constate que, en l’absence de distanciation physique, le pic élevé d’une infection peut provoquer de larges coûts économiques initialement en termes de production, de consommation et d’investissement. Par conséquent les mesures de distanciation physique qui encouragent les travailleurs dans les professions du secteur périphérique à travailler à domicile sont efficaces pour réduire le coût économique de la pandémie : cette politique contribue à contenir l’expansion du nombre d’infections en réduisant les contacts avec les travailleurs dans le secteur cœur. Donc, la distanciation physique a une "externalité d’infection" positive qui aide à réduire le risque que les travailleurs dans le secteur cœur tombent malades. Cela contribue à freiner la propagation de la maladie.

Ultimes réflexions


Ces modèles peuvent être utilisés pour quantifier les coûts et bénéfices des politiques alternatives et leurs conséquences distributionnels (sujettes à l’incertitude quant aux paramètres épidémiologiques et les spécifications des modèles). Ces premiers travaux sont déjà intégrés dans des modèles plus sophistiqués. Alors que ces premiers efforts visant à capturer les interactions complexes entre épidémiologie et macroéconomie se focalisent sur le court terme, il y a plusieurs questions très importantes auxquelles il faut répondre ; elles concernent notamment les effets à plus long terme de la pandémie sur la productivité, le chômage et les politiques monétaire et budgétaire. »

Cristiano Cantore, Federico Di Pace, Riccardo M Masolo, Silvia Miranda-Agrippino et Arthur Turrell, « Covid-19 briefing: epi-macro 101 », in Bank Undergroung (blog), 7 août 2020. Traduit par Martin Anota

dimanche 2 août 2020

Les liens de la semaine

Hommage

  • Emmanuel Farhi, économiste et professeur à Harvard, est mort (Jean Tirole)


GRAPHIQUE Nombre de malades, morts et guéris du Covid-19 dans le monde

Le_Monde__nombre_malades_morts_Covid-19_monde_2_aout.png

source : Le Monde (2020)

La propagation de l'épidémie

  • Coronavirus dans le monde : l’Amérique latine concentre le plus grand nombre de contaminations (Le Monde)
  • Coronavirus dans le monde : 101 nouveaux cas de contamination en Chine (Le Monde)
  • Coronavirus : le Royaume-Uni reporte sa prochaine étape de déconfinement « pour garder le virus sous contrôle » (Le Monde)
  • Coronavirus : des "décennies" avant de sortir de la crise sanitaire, selon l’OMS (Le Monde)
  • En France, comme en Europe, un pic de surmortalité lié à la Covid-19 fin mars-début avril (INSEE)
  • Covid-19 en Afrique : les chiffres reflètent-ils la réalité ? (The Conversation)


GRAPHIQUE Nombre de décès hebdomadaires en France et dans 21 pays européens du 1er janvier au 10 mai 2020 rapporté à la même semaine de 2016-2019

INSEE__surmortalite_mars_avril_2020_Covid-19_coronavirus.png
source : INSEE (2020)

La gestion de l'épidémie

  • Chers masques (Le Monde)
  • Coronavirus : les arguments discutables d’une pharmacienne sur le port du masque (Le Monde)
  • Coronavirus : les autorités françaises appellent à nouveau à installer l’application StopCovid (Le Monde)
  • Calendrier, essais cliniques, financements : où en est-on de la course au vaccin contre le Covid-19 ? (Le Monde)
  • Une nouvelle piste de traitement contre le Covid-19 (The Conversation)


GRAPHIQUE PIB réel de la France (aux prix de l'année précédente chaînés)

INSEE__PIB_France_2020_T2_recession.png

source : INSEE (2020)

Croissance, fluctuations et crises

  • L’économie française s’est effondrée au deuxième trimestre (Le Monde)
  • Au-delà des chiffres sur le PIB au deuxième trimestre (William De Vijlder)
  • Suivi de l’effet de la Covid-19 avec des données à haute fréquence (Banque de France)
  • Nouvelles données pour suivre la conjoncture économique pendant la crise sanitaire : quelles avancées ? quelles suites ? (INSEE)
  • Une question centrale : l’utilisation de l’épargne forcée (Patrick Artus)
  • Récession et croissance potentielle (Patrick Artus)
  • Croissance potentielle plus faible après la crise du Covid: quelles conséquences? (Patrick Artus)


AFP__croissance_PIB_Etats-Unis_2020_T1_T2_recession_covid-19.png

Environnement et ressources naturelles

  • Convention citoyenne pour le climat : premières mesures au menu du Conseil de défense écologique (La Tribune)
  • Pour une reprise économique verte (Project Syndicate)
  • Vous voudrez bien d’une éolienne près de chez vous ? (Alter éco)
  • Quand les citoyens s’emparent de la forêt (Alter éco)


Marchés et concurrence

  • Les géants de la tech plus vaillants que jamais malgré l'économie effondrée (La Tribune)
  • "Historique", "attendue", "inédite"… une audition "hostile" pour les dirigeants des GAFA (Le Monde)


AFP__profit_GAFA_2020_Google_Apple_Facebook_Amazon.png

Monnaie et finance


Dette publique

  • r < g : peut-on vraiment ne pas se soucier de la dette publique ? (D'un champ l'autre)
  • Le taux d’endettement public va considérablement augmenter aux États-Unis et dans la zone euro: peut-on tirer des leçons de la situation du Japon ? (Patrick Artus)
  • Dette publique: quelle que soit la solution utilisée, ce sont les jeunes qui vont payer (Patrick Artus)


Commerce international

  • Airbus-Boeing : un conflit stérile (Le Monde)
  • Sans robotisation, pas de relocalisations dans les pays de la zone euro (Patrick Artus)


Intégration européenne

  • Le plan de relance européen (1ère partie) (Charles Wyplosz)
  • Le plan de relance européen (2ème partie) (Charles Wyplosz)
  • L’avènement de l’État européen : un État baroque unique au monde (The Conversation)
  • Dans la zone euro, spontanément la politique monétaire accroît la divergence entre les économies des pays; il faut donc lui ajouter une composante qui amène de la convergence (Patrick Artus)


AFP__croissance_PIB_zone_euro_2020_T1_T2_recession.png

Lien social


Travail, emploi, chômage

  • Nouveau record du nombre de demandeurs d’emploi en juin (Le Monde)
  • La réforme de l’assurance-chômage reportée officiellement au 1er janvier 2021 (Le Monde)


AFP__nombre_demandeurs_d__emploi_juin_2020.png

Politique

  • Le Conseil constitutionnel saisi de la loi sur la sûreté antiterroriste (Le Monde)
  • Politique : le retour du vieux monde (Le Monde)
  • Après trois votes de confiance, la majorité présidentielle s’érode-t-elle à l’Assemblée nationale ? (the Conversation)
  • Donald Trump, le président du désordre (Le Monde)
  • Hongkong : la force en toute impunité de Xi Jinping (Le Monde)


lire la précédente revue de presse

mercredi 29 juillet 2020

La macroéconomie après le confinement

« Dans le sillage du confinement adopté pour contenir l’épidémie de Covid-19, les responsables de la politique macroéconomique ont eu à faire face non seulement à la contraction immédiate de l’économie, mais aussi aux conséquences macroéconomiques de moyen et long termes. Au cours des quatre derniers mois, la littérature sur ces sujets s’est rapidement développée. Ce billet passe en revue la littérature qui considère les canaux via lesquels le choc affecte l’économie et les options qui s’offrent à la politique macroéconomique pour faire face aux répercussions, en prenant comme donné le choc provoqué par le virus et le confinement.

Les variables de flux réels (demande et offre de biens)


Guerrieri, Lorenzoni, Straub et Werning (2020) affirment que, malgré le fait que le confinement ait initialement été un choc d’offre négatif (donc inflationniste) en empêchant certains types d’entreprises de produire, les effets ultérieurs s’apparentent à ceux d’un choc de demande négatif (donc déflationniste) sous deux conditions. La première est l’existence de complémentarités de demande entre les secteurs (si les salles de sport ferment, la demande de vêtements de sports diminue) et la seconde est l’assurance imparfaite (les entraîneurs sportifs qui perdent une partie de leur revenu vont moins dépenser). Fornaro et Wolf (2020) présentent un modèle avec des cercles vicieux entre l’offre et la demande associés aux esprits animaux et aboutissent à des conclusions similaires. Baquee et Farhi (2020) affirment qu’il doit aussi y avoir un choc de demande agrégée (touchant par exemple à la confiance) en plus du choc d’offre pour expliquer l’évolution de l’inflation observée aux Etats-Unis. Cependant, ces arguments dépendent de modèles qui font abstraction des canaux de transmission des chocs passant par les bilans. C’est problématique dans la mesure où les cercles vicieux entre actif et passif, les faillites et la contagion financière sont susceptibles d’amplifier les chocs. Cette vue est en phase avec Stiglitz (2015) qui affirme que la dépendance vis-à-vis des modèles basés sur les flux, sans rôle pour le crédit, avait contribué à la crise de 2008 et à la réponse initialement inadéquate adoptée face à celle-ci.

Les bilans (la demande et l’offre d’actifs financiers)


La littérature sur les effets de la crise du coronavirus sur les bilans est encore balbutiante. Danielsson, Macrae, Vayanos et Zigrand (2020) affirment que le principal canal pour une crise systématique n’est pas l’amplification partant du secteur financier, mais les faillites en chaîne dans le secteur commercial, et que sa gestion n’est pas le domaine de la seule politique monétaire. Perotti (2020) affirme que l’illiquidité dans le système bancaire parallèle (shadow banking) est une autre source de vulnérabilité dans la mesure où elle contribue à ce que les pertes d’un pan de l’économie se répercutent sur le secteur bancaire. Danielsson et ses coauteurs (2020) affirment que les secteurs bancaires dans les principales économies devraient être suffisamment résilients pour faire face à ces pertes, mais cela dépendra en définitive de l’ampleur des pertes subies et du montant de pertes que les autorités budgétaires supporteront.

La politique monétaire


De Grauwe et Ji (2020) affirment qu’en périodes d’incertitude extrême, la politique monétaire réalise de meilleures performances lorsqu’elle répond seulement à l’inflation courante et non aux prévisions d’inflation, qui sont peu fiables. Bien qu’ils utilisent un modèle d’esprits animaux, ce point mérite d’être considéré par les modèles DSGE standards des banques centrales.

Pour les banques centrales dont les taux directeurs sont déjà proches de zéro, Lilley et Rogoff (2020) ont récemment plaidé de nouveau en faveur des taux directeurs négatifs lorsque les marchés ne croient plus que l’assouplissement quantitatif (quantitative easing) suffise pour maintenir l’inflation à sa cible. Cependant, la littérature empirique, notamment l’étude de Heider, Saidi et Schepens (2019), constate que les banques commerciales ne poussent généralement pas en territoire négatif les taux qu’elles offrent aux déposants, si bien que les taux directeurs négatifs compriment les marges d’intérêt nettes des banques et donc leur volonté de prêter. C’est formalisé dans le modèle de Kumhof et Wang (2020), où l’insuffisante volonté de prêter se traduit par une création monétaire insuffisamment forte pour soutenir un niveau adéquat d’activité économique réelle.

La politique budgétaire


Une littérature récente étudie les interactions entre la politique budgétaire et la politique monétaire. S’appuyant sur la théorie fiscale du niveau des prix, Bianchi, Faccini et Melosi (2020) affirment que les politiques budgétaire et monétaire ne peuvent être pleinement distinguées l’une de l’autre. Les auteurs proposent un Budget d’urgence séparé qui ne contiendrait pas de dispositions pour l’équilibre budgétaire à long terme, accompagné par une réponse de la banque centrale qui tolérerait l’inflation résultante, qui réduirait alors le ratio dette publique sur PIB au cours du temps. Hagedorn et Mitman (2020) affirment aussi que les politiques budgétaire et monétaire ne peuvent être pleinement séparées, en se basant cette fois-ci sur un modèle nouveau keynésien à agents hétérogènes (HANK). Ils proposent à ce que le Trésor finance les hausses de dépenses via des hausses permanentes plutôt que temporaires de la dette pour générer de l’inflation. Les implications en termes de politique économique sont très similaires à celles de Bianchi et alii. Un important problème dans le modèle de Hagedorn et Mitman est l’hypothèse selon laquelle les ménages sont indifférents entre les IOU émis par le Trésor et ceux émis par la banque centrale. Le problème est que les ménages ne peuvent détenir le principal IOU de la banque centrale, en l’occurrence les réserves.

Le financement du supplément de dépenses publiques peut se fonder sur l’endettement ou sur l’émission de monnaie. Diverses analyses ont récemment considéré des variantes de financement par endettement. Goodhart et Needham (2020) affirment que le gouvernement doit émettre des des obligations perpétuelles attractives aux investisseurs particuliers, de façon à maintenir les taux d’intérêt à un faible niveau. De même, Vihriälä (2020) affirme que la BCE doit échanger la dette souveraine de court terme existante dans ses bilans contre des obligations perpétuelles à faible taux d’intérêt. Corsetti, Erce et Pascual (2020) affirment que le Fonds de reconstruction européenne (European Recovery Fund) doit prêter à très long terme, tout en se finançant à court terme pour profiter des taux d’intérêt de court terme encore plus faibles. Bien sûr, cela ne maintiendrait pas les taux d’intérêt actuels de court terme à un faible niveau. Bordignon et Tabellini (2020) affirment que le Fonds doit être doté de sources de recettes fiscales propres à l’UE.

Le financement par endettement peut rencontrer des limites. Pour le Royaume-Uni, Pacitti, Hughes, Leslie, McCurdy, Smith et Tomlinson (2020) montrent que, si la politique budgétaire post-coronavirus dépendait exclusivement de l’emprunt, le supplément de dette créerait une vulnérabilité à une hausse des taux d’intérêt. Pour cette raison, Gali (2020) a plaidé en faveur d’une relance budgétaire financée par création monétaire (la "monnaie-hélicoptère") par laquelle la banque centrale prêterait des réserves au gouvernement et effacerait immédiatement le prêt, le gouvernement dépensant alors cette monnaie. Des arguments similaires ont été avancés par Gurkaynak et Lucas (2020), Blanchard et Pisani-Ferry (2020) et Reichlin, Turner et Woodford (2013).

Cependant, une inquiétude à propos de la monnaie-hélicoptère, ignorée par les analyses citées ci-dessus, est que la monnaie nouvellement crée doive être intermédiée par le système bancaire. Il peut alors être nécessaire de créer des mécanismes qui soutiennent la monnaie-hélicoptère. Une option consiste à soutenir le prêt bancaire, soit directement en s’assurant que les banques aient une marge d’intérêt nette suffisante (Kumhof et Wang, 2020), soit via d’autres incitations de la banque centrale pour soutenir le prêt bancaire, par exemple le Term Funding Scheme de la Banque d’Angleterre. L’autre option consiste à réaliser des distributions directes de monnaie centrale aux agents non bancaires qui ne soient pas intermédiées par les banques, comme le suggérait Friedman (1948). L’incarnation moderne de cette idée est la monnaie digitale de la banque centrale, comme dans Barrdear et Kumhof (2016). Avec celle-ci, les ménages et les entreprises détiendraient directement des passifs de banque centrale plutôt que des passifs de banques commerciales, et la quantité de ces passifs serait par conséquent sous le contrôle direct de la banque centrale. (…) L’un des avantages de la monnaie digitale de banque centrale relativement au prêt bancaire est qu’elle n’accroît pas l’endettement du secteur privé.

La politique macroprudentielle


La politique macroprudentielle doit accompagner les politiques monétaire et budgétaire pour limiter l’effondrement économique. Drehmann, Farag, Tarashev et Tsatsaronis (2020) résument la gamme d’outils qui sont actuellement à la disposition des autorités macroprudentielles et ils estiment que les banques doivent avoir la possibilité d’utiliser les coussins de liquidité et de capital pour davantage prêter à l’économie réelle. Aikman (2020) passe en revue le développement de ces outils autour du monde, notamment la généralisation des assouplissements de coussins de capital contracycliques et un relâchement plus ad hoc d’autres règles. Acharya et Steffen (2020) affirment qu’une baisse extrême des engagements de crédit par les sociétés emprunteuses pourrait faire passer le ratio Tier 1 de plusieurs banques sous le minimum réglementaire. Les régulateurs doivent par conséquent limiter les versements de dividendes et les rachats d’actions. Angeloni (2020) souligne le rôle crucial du soutien public au système bancaire, notamment la suspension des normes prudentielles, les garanties d’actifs et la propriété publique, pour faciliter le retour de l’économie réelle à la normale.

Conclusion


Les répercussions du choc du coronavirus vont affecter plusieurs secteurs de l’économie et ce de manières difficilement prévisibles. Cependant, à la différence de la période qui a suivi la crise financière de 2008, la plupart des effets directs sont susceptibles de survenir en dehors du secteur financier. Cela explique pourquoi une très grande partie des nouvelles études s’est jusqu’à présent focalisée sur la conception et le financement d’interventions budgétaires très ciblées visant à aider les entreprises et les ménages. Il y a néanmoins un risque significatif que l’explosion des faillites finisse par affecter le secteur financier. Une réponse intégrée qui lie les interventions budgétaires aux interventions macroprudentielles et monétaires, notamment les interventions de financement monétaire, doit par conséquent être prioritaire pour les recherches futures. »

Michael Kumhof, « Covid-19 briefing: Post-lockdown macro », Banque d’Angleterre, Bank Underground (blog), 29 juillet 2020. Traduit par Martin Anota



aller plus loin...

« Anatomie de la récession en cours »

« Covid-19 : l'épidémie a-t-elle entraîné un choc d'offre ou de demande ? »

« Les chocs d’offre négatifs peuvent-ils provoquer une insuffisance de la demande globale ? »

dimanche 26 juillet 2020

Les liens de la semaine

Démographie

  • Coronavirus : la mortalité en France a connu une hausse de 60 % au plus fort de l’épidémie de Covid-19 (Le Monde)
  • À Mayotte, la population a quintuplé en moins de 40 ans (The Conversation)
  • En France, un enfant sur 30 est conçu par PMA (INED)
  • Le célibat masculin, un nouveau défi pour la Chine (INED)


GRAPHIQUE Nombre de malades, morts et guéris du Covid-19 dans le monde

Le_Monde__coronavirus_covid-19_nombre_malades_gueris_morts_monde_26_juillet.png

source : Le Monde (2020)

La propagation de l'épidémie

  • Hausse confirmée des cas de Covid-19 en France depuis plusieurs semaines (Le Monde)
  • Coronavirus : plus de 15 millions de cas dans le monde, explosion des nouvelles contaminations au Brésil (Le Monde)
  • Coronavirus dans le monde : plus de 4 millions de cas recensés aux Etats-Unis (Le Monde)
  • Covid-19 : une majorité de morts dans une minorité de régions européennes (Alter éco)
  • Transmission du coronavirus : par les gouttelettes, les contacts, et possiblement l’air (AFP)


GRAPHIQUE Nombre de malades, guéris et morts du Covid-19 en France

Le_Monde__coronavirus_covid-19_France_cas_detectes_morts_gueris_26_juillet.png

source : Le Monde (2020)

Autour des vaccins

  • Covid-19 : deux projets de vaccin produisent une "réponse immunitaire" (Le Monde)
  • Covid-19 : l’Inde vaccinera-t-elle le monde ? (The Conversation)
  • Vaccins, découvertes et informations scientifiques : des biens publics comme les autres ? (The Conversation)


La gestion de l'épidémie

  • Menace de 2e vague: l’Europe durcit ses mesures anti-Covid (AFP)
  • Covid-19: tirer les leçons de la première vague (Le Monde)
  • Coronavirus : la confiance des populations s’érode (Le Monde)
  • StopCovid : la CNIL demande au gouvernement de régler "plusieurs irrégularités" (Le Monde)
  • Covid-19 : contre le coronavirus, quelles thérapies sont encore dans la course ? (The Conversation)
  • L’OMS a-t-elle un "parti pris idéologique" ? (The Conversation)
  • Covid-19 : les alertes ignorées de la veille sanitaire (AOC)


GRAPHIQUE Nombre de cas confirmés par semaine en France (en milliers)

Le_Monde__Nombre_de_cas_confirmes_par_semaine_France_Covid-19.png
source : Le Monde (2020)

Les Etats-Unis face aux épidémies

  • Aux États-Unis, la bombe à retardement du Covid-19 (The Conversation)
  • Pourquoi la mortalité s’accroît aux États-Unis depuis 2014 (INED)
  • L’overdose aux opiacés concerne tous les États américains (The Conversation)


Croissance, fluctuations et crises

  • La faible croissance de la productivité en Europe, un héritage de la crise financière ? (D'un champ l'autre)
  • Un rebond mécanique, et après ? (William De Vijlder)
  • Climat des affaires : le retour de la confiance n’empêchera pas la crise (The Conversation)
  • Ne soyons pas trop optimistes sur le taux de croissance de 2021 en France (Patrick Artus)
  • Premier entré, premier sorti : le retour de la croissance en Chine au deuxième trimestre (OFCE)
  • Pourquoi la différence dans le profil de la reprise en Allemagne et en France après la crise des subprimes? (Patrick Artus)
  • Eviter une dynamique "anti-schumpétérienne" après la crise du Covid (Patrick Artus)
  • La crise sanitaire brouille encore plus la mesure de la productivité (The Conversation)


Environnement et ressources naturelles


Marchés et concurrence

  • Les défis du secteur automobile : compétitivité, tensions commerciales et relocalisation (CAE)
  • Le regain des petits commerçants (La Vie des idées)
  • Presque toutes les caractéristiques du capitalisme néo-libéral sont désinflationnistes (Patrick Artus)


Monnaie et finance

  • Liquidité, solvabilité bancaire et crise financière : quelle relation ? (Banque de France)
  • Demande de monnaie fiduciaire : des liens avec la crise ? (Banque de France)
  • L’enchaînement qui conduit à la décorrélation entre les marchés financiers et l’économie réelle (Patrick Artus)


Finances publiques

  • Le Sénat vote un troisième budget d’urgence face à la "crise inédite" due au coronavirus (Le Monde)
  • Dernière ligne droite au Parlement pour le troisième et dernier budget de crise (Le Monde)
  • Dette : le subterfuge du cantonnement (Alter éco)
  • Une dette publique élevée est-elle un problème? (Patrick Artus)
  • Pour les plans de relance, la question essentielle est la solidité des entreprises (Patrick Artus)


Intégration européenne

  • Brexit : l'espoir d'un accord avec l'UE cet été s'éloigne encore (La Tribune)
  • L’Europe n’arrive pas à se mobiliser pour elle-même (Philippe Waechter)
  • Accord du Conseil européen : imparfait mais historique (William De Vijlder)
  • Sommet de Bruxelles : la revanche de l’Europe (Le Monde)
  • Plan de relance européen : la Hongrie et la Pologne crient victoire (Le Monde)
  • "Le plan de relance européen acte une avancée institutionnelle majeure" (Anne-Laure Delatte)
  • L’Europe s’en réchappe (Project Syndicate)
  • L’Irlandais Paschal Donohoe prend la barre de l’Eurogroupe en pleine tempête (AFP)
  • Dans une Union Economique et Monétaire, les pays les plus prospères sont finalement condamnés à la solidarité (Patrick Artus)


AFP__plan_de_relance_UE_21_juillet_2020.png

Inégalités et justice sociale


Travail, emploi, chômage

  • Les dégâts du virus sur l’emploi en Europe (AFP)
  • L’emploi des femmes et des hommes pendant la période de confinement du 17 mars au 10 mai 2020 (OFCE)
  • Avec l’inertie de l’emploi dans la zone euro, le pic du taux de chômage ne serait atteint qu’au deuxième trimestre 2021 (Patrick Artus)
  • France : pourquoi les entreprises industrielles n’ont-elles pas substitué du capital technologique au travail? (Patrick Artus)
  • Les salaires dans la fonction publique de l’État (INSEE)
  • Les ouvriers : des professions toujours largement masculines (INSEE)


Politique

  • Radicalement pragmatiste (La Vie des idées)
  • Chassée de Twitter, l’extrême droite en ligne migre vers des réseaux sociaux alternatifs (Le Monde)
  • Russie : après la "Constitution Eltsine", la "Constitution Poutine" ? (The Conversation)





lire la précédente revue de presse

mercredi 22 juillet 2020

Qu’est-ce qui rebondira après la pandémie ?

« Au milieu d’une crise, il n’est jamais facile de trouver ce qui a changé à jamais et ce qui sera bientôt de l’histoire ancienne. La pandémie du coronavirus a-t-elle entraîné la fin du bureau, la fin de la ville, la fin du voyage aérien, la fin de la vente au détail et la fin du théâtre ? Ou a-t-elle seulement gâché un beau printemps ?

Tirez sur un élastique et vous pouvez vous attendre à ce qu’il revienne comme avant lorsque vous le lâcherez. Tirez sur le bout d’un emballage plastique et il restera étiré. En économie, nous utilisons le terme d’"hystérésis" (ou "hystérèse") pour évoquer la tendance d’un système, à l’instar d’un emballage plastique, à ne pas retourner automatiquement à sa forme initiale.

Les effets peuvent être funestes. Une récession peut laisser des traces qui durent, même lorsque la croissance économique revient. De bonnes entreprises peuvent disparaître ; les gens qui perdent leur emploi risquent de perdre par la même occasion des compétences, de voir leur réseau social se retreindre et de perdre leur confiance en soi. Mais il est surprenant de voir dans certains cas à quel point les choses peuvent vite revenir à la normale, pour le meilleur ou pour le pire, comme l’élastique. La destruction meurtrière du World Trade Center en 2001, par exemple, a eu un impact durable sur les dispositifs sécuritaires dans les aéroports, mais on estime que Manhattan a su rapidement rebondir. On a craint, à l’époque, que les gens fuiraient les villes denses et les grands immeubles, mais peu de choses suggèrent que cela ait été le cas.

Qu’est-ce que l’épidémie va changer de façon permanente ? Commençons avec l’impact le plus évident : les gens qui sont morts ne reviendront pas. La plupart d’entre eux étaient des personnes âgées, mais pas forcément sur le point de mourir, et certains étaient jeunes. Plusieurs études ont estimé que les victimes de l’épidémie de Covid-19 auraient pu espérer vivre au moins une décennie encore si elles n’avaient pas été contaminées.

Mais certains des dommages économiques seront aussi irréversibles. La prédiction la plus sûre est que les activités qui étaient déjà en difficulté avant l’épidémie auront du mal à survivre. Après le séisme dévastateur de Kobe au Japon en 1995, la reprise économique avait été impressionnante, mais partielle. Pour une filière d’entreprises fabriquant des chaussures en matière plastique, déjà sous pression avec la concurrence chinoise, le tremblement de terre avait accéléré tragiquement le lent déclin qu’elle connaissait.

Demandez-vous : "si nous devions repartir de zéro, referions-nous quelque chose de la même façon ?". Si la réponse est non, ne vous attendez pas à un rebond post-coronavirus. (…)

Mais il n’y a pas nécessairement de corrélation entre le plus gros du choc sur le coup et les dommages qui persisteront. Considérons la musique en live : elle est aujourd’hui dévastée ; il est difficile de concevoir une salle de concert ou une piste de danse comble dans l’immédiat. Pourtant, la musique en live est très appréciée et difficile à remplacer. Quand l’épidémie de Covid-19 sera derrière nous, que ce soit parce que nous aurons trouvé un vaccin ou un traitement efficace ou parce que nous aurons fini par nourrir de l’indifférence à son égard, la demande reviendra. Les musiciens et l’industrie musicale auront essuyé d’énormes difficultés, mais la plupart des lieux qui leur sont dédiés seront toujours là. L’expérience en live a survécu à plusieurs décennies de concurrence, du vinyle à Spotify. Elle reviendra.

Le voyage aérien est un autre bon exemple. Cela fait très longtemps que nous disposons du téléphone et il a toujours été plus facile à utiliser que d’aller prendre l’avion. Il peut remplacer les réunions en face-à-face, mais il peut aussi accroître la demande pour des réunions supplémentaires. Hélas pour la planète, nous continuerons de considérer comme indispensables l’essentiel des trajets aériens que nous considérions comme indispensables avant la pandémie. Et (…) le tourisme dépend du voyage aérien. Il est difficile d’imaginer les gens se soumettre à un test avant d’aller au cinéma, mais si cela devient partie intégrante du cérémonial du transport aérien, beaucoup de gens accepteront de s’y soumettre.

Non, les changements durables peuvent être plus subtils. Richard Baldwin, l’auteur de The Globotics Upheaval, affirme que le monde vient de connaître un ensemble massif d’expérimentations dans le télétravail. Certaines de ces expériences se sont révélées être des échecs, mais le paysage des possibilités a changé. Si les gens peuvent facilement travailler chez eux, dans leur banlieue pavillonnaire, combien de temps s’écoulera-t-il avant que les entreprises ne prennent conscience qu’elles pourront travailler dans les économies à faibles salaires situées dans un autre fuseau horaire ?

La crise va aussi stimuler l’automatisation. Les robots ne peuvent pas attraper le coronavirus et ils sont peu susceptibles de le propager ; la pandémie ne va pas faire apparaître par magie des robots coiffeurs, mais elle va pousser les entreprises à automatiser ce qu’elles peuvent. Or, une fois qu’ils sont automatisés, les emplois ne reviennent pas.

Certains changements seront bienvenus ; un choc peut nous faire sortir de l’ornière. J’espère que nous chercherons à retrouver le plaisir de traverser des rues tranquilles, un air propre et des communautés prenant soin les unes des autres.

Mais il va y avoir des traces qui ne s’effaceront pas, en particulier pour les jeunes. Les gens qui sortent du système éducatif lors d’une récession souffrent d’un réel désavantage relativement à ceux qui l’ont fait quelques temps plus tôt ou le feront quelques temps plus tard. Le préjudice est plus important pour les membres des groupes les plus désavantagés, notamment les minorités ethniques, et il persiste pendant plusieurs années. Et les enfants peuvent souffrir d’un handicap à long terme lorsqu’ils manquent l’école. Ceux qui manquent d’ordinateurs, de livres, d’espaces tranquilles pour travailler et de parents ayant le temps et les compétences pour les aider à apprendre sont les plus vulnérables. Une éducation de bonne qualité est supposée avoir des effets sur tout le reste de la vie ; une éducation de mauvaise qualité risque aussi de laisser des traces jusqu’à la fin de la vie.

La crise ne va pas durer des décennies, mais certains de ses effets si. »

Tim Harford, « What will bounce back after the pandemic, and what will never be the same? », 5 juin 2020. Traduit par Martin Anota



aller plus loin...

« Quelles sont les répercussions des pandémies à long terme ? »

« Quelle reprise de l’activité économique après une pandémie ? »

« L’épidémie alimentera la défiance politique de toute une génération »

dimanche 19 juillet 2020

Les liens de la semaine

La propagation de l'épidémie

  • Coronavirus : "Trop de pays vont dans la mauvaise direction", alerte l’OMS après la reprise de la pandémie (Le Monde)
  • Coronavirus dans le monde : l’épidémie reprend dans plusieurs pays, situation "critique" à Hongkong (Le Monde)
  • A Madagascar, l’explosion des cas de Covid-19 met en cause la stratégie du gouvernement (Le Monde)
  • Coronavirus en France : vrais clusters et fausses rumeurs (Le Monde)
  • Covid-19 : la diffusion par aérosol, une menace plus grande que l’OMS ne le supposait (The Conversation)


GRAPHIQUE Nombre de malades, morts et guéris du Covid-19 dans le monde

Le_Monde__coronavirus_covid-19_nombre_malades_gueris_morts_monde_19_juillet.png

source : Le Monde (2020)

La gestion de l'épidémie

  • Le G20, la pandémie et l'économie (Jeffrey Sachs)
  • Coronavirus : Olivier Véran confirme que le port du masque sera obligatoire dans les lieux publics clos dès lundi (Le Monde)
  • Coronavirus– Inde, Californie, Colombie : de nouvelles mesures de reconfinement pour endiguer la pandémie (Le Monde)
  • Le Brésil dans le gouffre du Covid (La Vie des idées)
  • "Nudges" et "big data" dans le monde d’après : une menace sur le contrat social ? (AOC)


GRAPHIQUE Nombre de malades, guéris et morts du Covid-19 en France

Le_Monde__coronavirus_covid-19_France_cas_detectes_morts_gueris_19_juillet.png

source : Le Monde (2020)

Le vécu de l'épidémie

  • Covid-19 et biais d'ancrage : quand notre cerveau nous empêche de prendre la mesure du risque (The Conversation)
  • Le confinement : un rite de passage forcé vers l’incertitude (AOC)


Croissance, fluctuations et crises

  • Vers une Europe plus résiliente (FMI)
  • La croissance en zone euro : sprint ou marathon ? (William De Vijlder)
  • La crise du tourisme : c’est aussi une question de confiance (OFCE)
  • France: un nouveau choc de désindustrialisation (Patrick Artus)
  • Zone euro: la récession est devant nous (Patrick Artus)
  • La Chine renoue avec la croissance après la page Covid-19 (La Tribune)
  • En Chine, la croissance chinoise repart, tractée par l’investissement (Le Monde)
  • Que se passe-t-il si le consommateur devient "frugal" ? (Patrick Artus)
  • Ne pas oublier que les récessions réduisent la croissance potentielle (Patrick Artus)
  • – X % de quoi ? Quelle mesure de l’activité pendant la crise, quelle(s) mesure(s) pour l’après-crise (INSEE)


Environnement et ressources naturelles

  • Les principales propositions de la convention pour le climat passées au crible (Le Monde)
  • La révolution fiscale verte dont l’Europe a besoin (Project Syndicate)
  • L’Allemagne va-t-elle accélérer sa sortie du charbon ? (Alter éco)
  • Les Dr Folamour du changement climatique (Michel Husson)
  • L’économie et le climat sont-ils vraiment incompatibles ? (AOC)
  • À qui appartiennent la Lune et ses ressources naturelles ? (The Conversation)


Marchés et concurrence

  • Entre l’Europe et les GAFA américains, les points de tension sont nombreux (Le Monde)
  • L'UE et les Gafam : contentieux à répétition et amendes records (La Tribune)
  • Suppression des lignes aériennes domestiques : où est la concurrence ? (Emmannuel Combe)


Monnaie et finance

  • Wirecard : le scandale financier tourne au roman d'espionnage (La Tribune)
  • Les grandes banques américaines mettent des milliards de côté pour se préparer aux impayés (La Tribune)
  • Face à la crise économique, faut-il assouplir la réglementation bancaire ? (The Conversation)
  • La totale irréversibilité des politiques monétaires expansionnistes (Patrick Artus)
  • Peut-on expliquer la hausse du taux d’endettement total des pays de l’OCDE à partir de 1999 ? (Patrick Artus)
  • France: pourquoi à la fois l’endettement privé et l’endettement public augmentent-ils ? (Patrick Artus)


La gestion de la crise économique

  • Emmanuel Macron assume enfin la dette (Christian Chavagneux)
  • Dette : tout change pour que rien ne change (Alter éco)
  • Les trois pièges pour les plans de relance (Patrick Artus)
  • Des politiques budgétaires pour un monde en transformation (FMI)
  • Pour sortir de la crise économique, l’Inde parie sur le charbon (Le Monde)


Commerce international

  • Impôts de production : une baisse de 20 milliards d'euros pour relocaliser l'industrie (La Tribune)
  • Relocaliser : oui mais quels produits ? (Emmanuel Combe)
  • Chaînes de valeur mondiales et dépendances de la production française (CEPII)


Finance internationale

  • Le G20 finances au chevet des pays pauvres (Le Monde)
  • Faut-il anticiper une forte dépréciation du dollar? (Patrick Artus)


Intégration européenne

  • La Bulgarie et la Croatie font un pas de plus vers l’euro (Le Monde)
  • Les travailleurs détachés à l’épreuve de la préférence nationale (Alter éco)
  • Sommet de l'UE : blocage sur le plan de relance en attendant de nouvelles propositions (La Tribune)
  • La fiscalité européenne reste à harmoniser (Le Monde)
  • La Cour de justice européenne soutient le paradis fiscal irlandais (Christian Chavagneux)


Inégalités et justice sociale

  • Comment les femmes réagissent face au sexisme (The Conversation)
  • Une enquête sur les violences faites aux femmes en Italie et sur l’engagement des militantes montre comment la lutte porte aussi sur les représentations culturelles, politiques, esthétiques et éthiques. (La Vie des idées)
  • Héritage : comment transmettre un million d’euros sans payer d’impôts (Observatoire des inégalités)
  • L’État providence en Europe du Sud peut-il résister à une nouvelle crise ? (Télos)


Travail, emploi, chômage


Dialogue social

  • L’impérieuse nécessité du dialogue social (Le Monde)
  • "L’hôpital va continuer à se casser la figure" : après les accords du Ségur, des soignants de nouveau dans la rue (Le Monde)
  • Crise et dialogue social : un renouveau pour les syndicats ? (The Conversation)


Politique

  • Gouvernement Castex : réduire les fractures françaises (Le Monde)
  • Emmanuel Macron : les défis de la fin du quinquennat (Le Monde)
  • Emmanuel Macron défend son ministre de l’intérieur Gérald Darmanin accusé de viol (Le Monde)
  • Gilles Le Gendre, président des députés LRM, annonce son départ à la rentrée (Le Monde)
  • Les citoyens, prochains acteurs de la décision démocratique ? (Alter éco)
  • Un président, deux Pologne (Le Monde)
  • Reconstruire l’internationalisme (Thomas Piketty)


Quel monde le "jour d'après" ?




lire la précédente revue de presse

- page 1 de 80