Annotations

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

dimanche 23 juin 2019

Les liens de la semaine

Croissance, fluctuations et crises

  • En 2019, l'Insee anticipe un fort ralentissement de l'économie (La Tribune)
  • France : en réalité, la situation cyclique est très bonne (Patrick Artus)
  • L’Espagne peut-elle avoir durablement la croissance la plus forte de la zone euro ? (Patrick Artus)
  • La résilience de l’économie de la zone euro (Patrick Artus)
  • Pourquoi les Etats-Unis parviennent-ils mieux que la zone euro à prolonger l’expansion ? (Patrick Artus)
  • La divergence des gains de productivité entre les États-Unis et la zone euro est une évolution importante (Patrick Artus)
  • La performance économique de la zone euro est-elle réellement inférieure à celle des États-Unis ? (Patrick Artus)
  • États-Unis : voit-on des mécanismes qui pourraient entraîner une croissance nettement inférieure à la croissance potentielle ? (Patrick Artus)
  • Un risque pour la croissance : la remontée du taux d’épargne des ménages (Patrick Artus)
  • Ne pas oublier que cette fin de cycle est complètement différente (Patrick Artus)
  • Quelles sont les sources de cycle, de récession, qui subsistent ? (Patrick Artus)


Alter_eco__PIB_par_tete_Italie_France_Espagne_zone_euro.png

source : Alter éco (2019)

Environnement et ressources naturelles

  • Ecologie : le bilan pas très vert d’Emmanuel Macron (Le Monde)
  • Pourquoi le verdissement de la Terre n’est pas qu’une bonne nouvelle (Le Monde)
  • La hausse des températures rendra-t-elle le vin meilleur ? (The Conversation)


Démographie, migration

  • Le nombre de seniors en progression partout dans le monde (Le Monde)
  • Combien d’humains demain ? L’ONU révise ses projections (The Conversation)
  • Les impacts macroéconomiques du vieillissement de la population (Banque de France)
  • Où ont fui les 74,8 millions de personnes contraintes à l’exil ? (Le Monde)
  • Politiques identitaires et mythe du "grand remplacement" (The Conversation)


GRAPHIQUE Evolution de la population mondiale depuis 1900 et projections jusqu'en 2100

Gilles_Pison_Nations_Unies__projections_population_mondiale_previsions.png
source : (The Conversation)

Marchés et concurrence

  • Privatisation de la FDJ : pour qui est-ce la fin des chiffres "avec plein de zéros derrière" ? (The Conversation)
  • Comprendre les mécanismes derrière la hausse de 6 % du prix de l’électricité (The Conversation)
  • L'Europe aussi sait faire émerger des géants industriels (CEPII)


Monnaie et finance

  • Faut-il s'inquiéter de la dette des entreprises américaines ? (Denis Ferrand)
  • BCE : Draghi évoque une baisse des taux, Trump peste contre l'euro faible (La Tribune)
  • Les banques centrales ne savent plus dans quel sens tourner le robinet (Alter éco)
  • Comment comprendre le changement de comportement des Banques Centrales ? (Patrick Artus)
  • Et si les Banques Centrales ne faisaient pas ce que les marchés financiers attendent ? (Patrick Artus)
  • Pourquoi la politique monétaire expansionniste n’a-t-elle pas sorti la zone euro de la situation d’excès d’épargne ? (Patrick Artus)
  • Zone euro : si la macroéconomie nécessite des taux d’intérêt nuls, comment en éviter les inconvénients ? (Patrick Artus)


Politique budgétaire

  • Italie : le grand jeu a commencé (Guillaume Duval)
  • France et Italie : le pire serait que le soutien de la demande par le déficit public ne marche pas (Patrick Artus)
  • L’Allemagne tire-t-elle un profit de sa politique budgétaire restrictive ? (Patrick Artus)
  • Les choix budgétaires opposés des Etats-Unis et de la zone euro : qu’en penser ? (Patrick Artus)
  • Zone euro : tout est prêt, dans l’économie et dans la réflexion théorique, pour un fort stimulus budgétaire en 2020 (Patrick Artus)
  • De Versailles à l’euro (Robert Skidelsky)


Alter_eco__excedent_budgetaire_primaire_Italie_France_Allemagne_zone_euro.png

source : Alter éco (2019)

Politique économique

  • L'analyse économique à un point de rupture (Patrick Artus)
  • Choix économiques des 20 dernières années : la grande remise en cause (Patrick Artus)
  • La difficulté pour un économiste est de prévoir les choix irrationnels de politique économique (Patrick Artus)
  • Renforcer la résilience de la zone euro avant la prochaine récession (FMI)
  • Si les pessimistes ont raison et que la zone euro rentre en récession, quelle politique économique va être menée ? (Patrick Artus)
  • La communication comme outil stratégique (FMI)


Economie internationale

  • La libéralisation du commerce extérieur promeut-elle la croissance économique ? (D'un champ l'autre)
  • Trump veut faire disparaître le déficit extérieur des États-Unis : est-ce possible, comment ? (Patrick Artus)
  • "Le vote populiste de droite est plus fort dans les régions les plus exposées à la concurrence chinoise" (Le Monde)
  • Dans les économies contemporaines, la dévaluation a un effet très négatif sur l’économie (Patrick Artus)


Intégration européenne

  • Succession de Juncker : les négociations échouent, sommet de crise le 30 juin (La Tribune)
  • Pourquoi le projet de budget de la zone euro est un désaveu pour Macron (Le Monde)
  • "Les Allemands n’ont pas forcément envie de l’Europe défendue par Macron" (Le Monde)
  • La résistance des pro-Européens au Parlement Européen vient aussi de la bonne performance de l’Europe en matière d’emploi (Patrick Artus)


Alter_eco__taux_d__interet_dette_publique_Italie_France_Allemagne_zone_euro.png

source : Alter éco (2019)

Inégalités et justice sociale


Autour de la réforme de l'assurance-chômage

  • Ce qu’elle va changer concrètement pour les demandeurs d’emploi (Le Monde)
  • Assurance-chômage : la fin d'une dérive (Pierre Cahuc)
  • Assurance-chômage : la justice sociale oubliée (Le Monde)
  • Le gouvernement taxe les chômeurs (Alter éco)
  • La réforme de l’assurance chômage: du chiffre et du fond (Gilbert Cette)
  • Quelle gouvernance pour l'assurance-chômage ? (OFCE)


Travail, emploi, chômage


GRAPHIQUE Taux de précarité de l'emploi : part de salariés en CDD, intérimaires et apprentis parmi les personnes en emploi (en %)

Observatoire_des_inegalites__Part_salaries_en_CDD_interimaires_apprentis.png
source : (Observatoire des inégalités)

Emploi et progrès technique

  • Emploi : qui les machines menacent-elles ? (A la marge)
  • Les ouvriers du clic : extension du domaine de la machine (Alter éco)
  • "Le vieillissement de la population va encourager l’automatisation des emplois" (Axel Börsch-Supan)
  • Zone euro : la faiblesse des gains de productivité, une bonne ou une mauvaise nouvelle ? (Patrick Artus)


Economie informelle

  • Cannabis : comment reprendre le contrôle ? (CAE)
  • Économie informelle : cinq mythes à déconstruire à travers le monde (The Conversation)


Contrôle social et déviance




Opinion publique





lire la précédente revenue de presse

lire la sociorama de Xavier Molénat

jeudi 20 juin 2019

Comment les populistes arrivent-ils au pouvoir ?

« Au Moyen-Age, les cités-Etats menèrent la "révolution commerciale" européenne avec des innovations financières, commerciales et techniques. Ensuite quelque chose d’étrange survint. En 1264, pour prendre un exemple, la population de Ferrare décréta que "le magnifique et illustre seigneur Obizzo (…) doit être gouverneur et souverain et général et seigneur permanent de la Ville". Soudainement, une république démocratique vota en faveur de son anéantissement.

En fait, ce ne fut pas un événement isolé au nord de l’Italie à l’époque. Comme Machiavel l’explique dans Le Prince, le peuple, voyant qu’il ne peut s’opposer à la noblesse, apporta son soutien à un seul homme, afin d’être défendu par son autorité. L’enseignement qu’on en tire est que les gens abandonnent la démocratie lorsqu’ils craignent qu’une élite a capturé ses institutions.

Les institutions démocratiques de l’Italie médiévale succombèrent à ce que nous appelons maintenant le populisme : une stratégie antiélitiste, anti-pluraliste et exclusive visant à construire une coalition de mécontents. La méthode est exclusive parce qu’elle repose sur une définition étroite du "peuple", dont les intérêts doivent être défendus non seulement contre les élites, mais aussi contre tous les autres. Donc, au Royaume-Uni, le chantre du Brexit Nigel Farage a promis qu’une victoire du "Leave" en 2016 serait une victoire du "vrai peuple". Comme l’a dit Donald Trump lors de la campagne présidentielle, "les autres ne signifient rien". De même, l’ancien Président colombien Álvaro Uribe parle souvent de "gente de bien".

Il y a deux raisons évidentes expliquant pourquoi un tel populisme est mauvais. Premièrement, ses éléments anti-pluralistes et exclusives sapent les institutions et droits fondamentaux de la démocratie. Deuxièmement, il favorise une concentration excessive du pouvoir politique et une désinstitutionalisation, entraînant une mauvaise fourniture de biens publics et une mauvaise performance économique.

Néanmoins, le populisme peut devenir une stratégie politique attrayante quand trois conditions sont observées. Premièrement, les affirmations à propos de la domination de l’élite doivent être suffisamment plausibles pour que le peuple y croie. Deuxièmement, de façon à ce que le peuple soutienne des alternatives radicales, les institutions existantes doivent avoir perdu de leur légitimité ou échoué à faire face à de nouveaux défis. Et troisièmement, une stratégie populiste doit sembler faisable, malgré sa nature exclusive.

Toutes ces trois conditions peuvent être retrouvées dans le monde d’aujourd’hui. La hausse des inégalités au cours des 30 dernières années signifie que la croissance économique a disproportionnellement bénéficié à une petite élite. Mais le problème n’est pas juste les inégalités de revenu et de patrimoine : on craint de plus en plus que la distance sociale entre l’élite et le reste de la population se soit creusée.

Ces disparités économiques et sociales ont de profondes implications pour la représentation politique. Aux Etats-Unis, le politiste Larry M. Bartels a montré que les législateurs ont de plus en plus défendu les intérêts des riches, tandis que le charcutage électoral (gerrymandering) les a protégés de la concurrence politique. En Europe, Jean-Claude Juncker, alors Premier ministre du Luxembourg, a une fois décrit la prise de décision du Conseil européenne comme suit : "Nous décrétons quelque chose, ensuite nous (…) attendons quelques temps pour voir ce qui arrive. S’il n’y a pas de protestations (…), parce que la plupart des gens ne comprennent pas ce qui a été décidé, nous poursuivons, pas à pas, jusqu’à ce que le point de non-retour soit atteint". Une telle logique élitiste est intrinsèquement vulnérable au populisme.

Comme stratégie de désinstitutionalisation, le populisme appelle à la masse de plus en plus nombreuse des personnes déçues par les accords existants. Aux Etats-Unis, la perception répandue que les institutions ont échoué à s’attaquer à des problèmes tels que les inégalités a érodé la confiance du public envers les institutions majeures depuis les années soixante-dix. Après avoir échoué à anticiper la crise financière de 2008, les responsables politiques américains s’échinent désormais à réglementer (et taxer) les nouvelles "méga-firmes" comme Amazon et Facebook. Ils sont aussi vus comme ayant l’éponge concernant la mondialisation et les effets du "choc chinois" sur les marchés du travail locaux. De même, en Europe, la mobilité croissante du travail et la crise des réfugiés sont largement perçues comme des problèmes dépassant la capacité d’action des institutions de l’UE.

Outre leur mauvaise gestion des nouveaux défis, les institutions et responsables politiques ont aussi échoué à voir au-delà de leurs récits dominants. Par exemple, à la veille du référendum du Brexit, la campagne du "Remain" se focalisait entièrement sur les coûts économiques de la sortie de l’Union européenne, alors même que les sondages d’opinion montraient que l’immigration et d’autres sujets suscitaient une plus grande inquiétude chez les électeurs.

Finalement, pour que le populisme prenne pied, les politiciens eux-mêmes doivent le voir comme une stratégie viable. De façon générale, déclarer que "les autres ne signifient rien" n’est pas la meilleure façon d’obtenir un large soutien. Donc, même quand des facteurs structuraux le favorisent, le populisme ne peut réussir que dans certaines circonstances. Dans le cas de Trump, l’intense polarisation partisane aux Etats-Unis signifie qu’il peut appeler à des électeurs marginaux ou versatiles, parce qu’il sait que les Républicains vont voter pour lui qu’importe ce qu’il promette. Et, plus généralement, le populisme peut gagner quand les "autres" sont étroitement définis ou simplement peu nombreux, pourvu qu’ils puissent être dépeints comme représentant une menace.

Pour défaire le populisme, on doit répondre à tous les facteurs qui en font une stratégie viable. Cela commence par reconnaître que le populisme ne peut émerger que lorsqu’il y a des problèmes économiques et sociaux réels pour lui donner une force électorale. Cela signifie aussi faire preuve d’honnêteté en reconnaissant qu’il existe des visions concurrentes et contestées de la citoyenneté, qui doivent être débattues, non ignorées.

Finalement, nous avons besoin d’un surcroît de démocratie et de représentation (notamment, peut-être, des référendums), afin que les électeurs pensent que leurs inquiétudes soient sérieusement prises en compte. La classe politique doit explorer de nouvelles façons de rendre le gouvernement plus représentatif de la société. L’Inde, par exemple, a des quotas basés sur les castes pour les sièges au Parlement et pour d’autres postes politiques et plusieurs autres pays font de même avec la parité entre les sexes. Il n’y a pas de raisons justifiant que les Etats-Unis et l’Europe n’adoptent pas des mesures similaires. »

Daron Acemoğlu et James Robinson, « How do populists win? », 31 mai 2019. Traduit par Martin Anota

lundi 17 juin 2019

La reprise américaine fête son dixième anniversaire

« Ce mois marque le dixième anniversaire de la reprise économique des Etats-Unis. Juin 2009 avait marqué le "creux", la fin de la Grande Récession de 2007-2009. (Mais attention, dire que la récession est finie signifie avant tout que l’économie a atteint "le fond".)

Qui ou quoi a eu le mérite d’avoir contribué à la durée de cette expansion ? Beaucoup de choses ont dû contribuer à mettre un terme à la chute libre que l’économie a connue en janvier 2009 (une chute qui se reflétait à travers une destruction d’emplois, une contraction de la production et un effondrement des marchés financiers) et le début de la reprise en juin 2009. Il y a aussi eu des choses qui ont contribué à freiner la reprise qui s’ensuivit (son rythme de croissance ayant été deux fois moindre que celui de l’expansion de 1991-2001).

Mais la meilleure réponse de la question de la durée de l’expansion de 2009-2019 est désespérément simple. La récession de 2007-2009 est la pire qu’ait connue l’économie américaine depuis celle des années trente. Plus le trou est profond, plus il faut du temps en pour ressortir. Certains diraient que Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff ont prédit avec précision que la reprise qui suit une récession synchrone à une crise financière sévère prend plus de temps qu’une reprise suivant tout autre type de récession. Mais je dirais que leur prédiction la plus impressionnante concernait la profondeur de la récession elle-même ; la longueur de la reprise qui s’ensuivit découle essentiellement de la profondeur de la contraction.

La date du dixième anniversaire est particulièrement remarquable parce que (en supposant que les Etats-Unis ne soient pas déjà, sans le savoir, dans une nouvelle récession) l’actuelle expansion est en passe d’être la plus longue expansion qui ait été enregistrée aux Etats-Unis. Ce record est pour l’heure détenu par l’expansion longue de 10 ans que les Etats-Unis ont connue de mars 1991 à mars 2001. (Techniquement, les enregistrements de pics et creux de l’activité américaine remontent jusqu’à 1854.) L’expansion américaine longue de dix ans est cependant loin de constituer l’expansion la plus longue que les pays développés aient connue. L’honneur revient à l’expansion économique de l’Australie qui a débuté au milieu de l’année 1991 et qui est toujours en cours, si bien qu’elle arrive à sa vingt-huitième année.

La base pour la datation de l’expansion en Australie et presque tous les autres pays est la règle qui définit une récession comme une période de croissance négative du PIB au minimum de deux trimestres consécutifs. Les Etats-Unis sont presque les seuls à établir officiellement les dates de début et fin des récessions, non pas selon la règle des deux trimestres, mais par un processus moins mécanique qui prend en compte le chômage et divers autres indicateurs en plus du critère du PIB. (Le gouvernement du Japon utilise une procédure moins mécanique.)

Les creux et pics de l’économie américaine sont identifiés par le comité de datation du cycle d’affaires du National Bureau of Economic Research. Le NBER est une organisation de recherche privée non lucrative. (Je suis membre de ce comité, mais ne parle pas en son nom. J’écris cette colonne pour donner mon seul avis personnel.) Les dates du NBER sont officielles dans le sens où le Département du commerce et d’autres agences gouvernementales des Etats-Unis dépendent d’elles, par exemple, pour leurs graphiques. Dans certains autres pays, il existe des institutions qui s’écartent aussi de la règle automatique des deux trimestres et qui cherchent à dater les points de retournement du cycle d’affaires en se basant sur divers critères. Mais leurs chronologies ne sont pas reconnues par les autorités de leurs pays respectifs et tendent à recevoir moins d’attention de la part des médias. De tels organismes incluent notamment l’OCDE et le comité de datation du cycle d’affaires pour la zone euro du CEPR.

Le choix de la méthode utilisée pour dater les cycles d’affaires n’est pas neutre. Par exemple, l’économie italienne a connu plusieurs récessions distinctes depuis 2008 si l’on utilise la règle standard des deux trimestres, mais une unique longue récession si l’on appliquait une approche faisant davantage sens.

La règle des deux trimestres de croissance négative a clairement des avantages et des inconvénients relativement à l’approche du comité du NBER. Un avantage à la règle automatique est qu’elle apparaît généralement plus objective. Un autre avantage est que le public est mis au courant d’un point de retournement cyclique dans un délai de quelques mois, c’est-à-dire le temps de compiler les statistiques relatives au PIB. Le NBER, à l’inverse, attend typiquement un an ou plus encore, le temps de compiler toutes les données nécessaires, avant d’annoncer un point tournant. Ses annonces sont tournées en ridicule à cause de la longueur de ce délai.

Un désavantage majeur de la règle des deux trimestres est que les statistiques du PIB sont habituellement révisées après coup, ce qui peut nécessiter de réviser rétroactivement les points de retournement. Par exemple, une récession en 2011-2012 avait été annoncée au Royaume-Uni, avant de ne plus être considérée comme telle lorsque les données du PIB furent révisées en juin 2013. Par conséquent, les évocations de la récession dans les discours des politiciens britanniques ou les travaux des chercheurs, faites de bonne foi à l’époque, se révélèrent erronées après coup. La raison pour laquelle le NBER attend si longtemps avant d’annoncer un pic ou un creux est qu’ainsi il peut être raisonnablement sûr qu’il n’aura pas à réviser son jugement à l’avenir. De même, le gouvernement japonais attend une année ou même davantage.

Une raison relativement mineure plaidant en faveur d’alternatives à une procédure basée sur le seul PIB est que cette dernière ne permet pas de désigner des mois précis, puisque la plupart des pays ne compilent les statistiques relatives au PIB que sur une base trimestrielle. Certaines complications techniques nécessitent une interprétation même en ce qui concerne la mesure de la production domestique brute à utiliser. Le NBER met le revenu intérieur brut réel "sur un pied d’égalité" avec la mesure du produit intérieur brut basé sur les dépenses qui est plus largement connue. Les conséquences des différences méthodologies statistiques pour mesurer le PIB peuvent être énormes dans certains pays, par exemple l’Inde ces dernières années.

Une autre raison pour abandonner la règle des deux trimestres est plus fondamentale. Certains pays connaissent des ralentissements brutaux ou des périodes d’"activité économique diminuée" (…) et ils ont pourtant des taux de croissance tendanciels de long terme qui sont soit si élevés, soit si faibles que la règle de croissance négative ne capture pas ce qui est recherché. Considérons, tout d’abord, une situation où la règle rapporterait un nombre excessif de "récessions". Au Japon, la croissance de la population est négative et la croissance de la productivité est bien inférieure à ce qu’elle avait l’habitude d’être par le passé, si bien que la tendance de la croissance de sa production a été en moyenne de 1 % par an au cours des dernières décennies. En conséquence, même de petites fluctuations peuvent rendre la croissance du PIB négative. La règle des deux trimestres suggèrerait que le Japon bascule dans une nouvelle récession environ tous les 4 ans (7 ralentissements au cours des 26 années depuis 1993).

Maintenant, considérons le problème opposé, comment la règle des deux trimestres peut rapporter trop peu de récessions. Certes, le succès de l’Australie peut être attribué à l’adoption de réformes structurelles depuis les années quatre-vingt, telles que l’ouverture au commerce international et l’adoption d’un taux de change flottant. L’une des raisons expliquant pourquoi le PIB n’a pas connu de baisse au cours des 28 dernières années, cependant, est que ses taux de croissance de la population et de la main-d’œuvre sont substantiellement plus élevés que ceux des Etats-Unis et d’autres pays de l’OCDE, en particulier d’Europe et d’Asie de l’Est. La Chine constitue un autre exemple. Elle n’a pas eu de récession depuis 26 ans (depuis 1993). Bien sûr, la performance de son économie a été incroyable. Comme la plupart des pays, elle a souffert de la Grande Récession en 2008-2009, mais même avec une perte de croissance de 8 points de pourcentage (la croissance chinoise est passée de 14 % en 2007 à 6 % en 2008), ce ralentissement n’a pas suffi pour amener la croissance chinoise en territoire négatif. La raison, bien sûr, est que son taux de croissance potentielle était très élevé (due à la croissance de la productivité).

En supposant que l’expansion américaine se poursuive au moins jusqu’en juillet, elle obtiendra le record en termes de durée que détenait jusqu’à présent l’expansion (de 120 mois) qu’avait connue l’économie américaine entre 1991 et 2001. Mais il faut noter que si la datation des cycles d’affaires aux Etats-Unis se faisait sur la base de la règle qu’appliquent la plupart des autres pays, la récession de mars-novembre 2011 n’aurait pas été enregistrée comme telle. Elle n’inclut pas deux trimestres consécutifs de croissance négative du PIB, mais plutôt deux trimestres de croissance négative au milieu desquels était compris un trimestre de croissance positive. (…) Selon cette interprétation, le record des Etats-Unis serait détenu par une expansion longue de 17 ans allant du premier trimestre 1991 au quatrième trimestre 2007 et l’actuelle expansion serait bien loin de la détrôner. »

Jeffrey Frankel, « Tenth birthday of the june 2009 recovery », in Econbrowser (blog), 17 juin 2019. Traduit par Martin Anota



aller plus loin...

« Peut-on féliciter Trump pour la bonne santé de l’économie américaine ? »

« Pourquoi la reprise est-elle si lente aux Etats-Unis ? »

« Comment expliquer la faiblesse de la reprise ? »

« Dynamiques de reprises »

« Quelle reprise après une crise bancaire ? »

dimanche 16 juin 2019

Les liens de la semaine

Autour de la science économique


Croissance, fluctuations et crises

  • Risque croissant de récession et de crise en 2020 (Nouriel Roubini)
  • L'économie française devrait ralentir plus que prévu pour 2019 (La Tribune)
  • "Comme d’habitude", l’OFCE optimiste sur la croissance ? (OFCE)
  • Quelles sont les vraies menaces sur l’économie française ? (Patrick Artus)
  • Dans la zone euro, y a-t-il insuffisance de la demande ou insuffisance de l’offre ? (Patrick Artus)
  • Le Monde est-il en déflation persistante ? (Patrick Artus)


Martin_Wolf_FMI__contributions_PIB_mondial_regions_continents.png
source : FMI (2019)

Zoom sur l'économie américaine

  • Peut-on féliciter Trump pour la bonne santé de l’économie américaine ? (A la marge)
  • L’inhabituelle reprise américaine est également la plus longue jamais observée (Project Syndicate)
  • L’étrange décennie de l’économie américaine (Project Syndicate)
  • Les États-Unis peuvent-ils éviter une croissance inférieure à la croissance potentielle ? (Patrick Artus)
  • Pourquoi les perspectives de croissance sont-elles meilleures aujourd’hui aux Etats-Unis que dans la zone euro? (Patrick Artus)


Zoom sur les comportements de consommation


GRAPHIQUE Évolutions de la dépense des ménages, du pouvoir d'achat du revenu disponible brut et du taux d'épargne en France

INSEE__depense_des_menages__pouvoir_d__achat_du_revenu_disponible_brut_taux_d__epargne.png
source : INSEE (2019)

Environnement et ressources naturelles

  • Alerte au pétrole (Jean-Marc Vittori)
  • Oui, les glaces du pôle Sud fondent, et c’est bien à cause du réchauffement climatique (Le Monde)
  • Changement climatique : les abeilles déboussolées par la nouvelle odeur des fleurs (The Conversation)
  • Tourisme : "La croisière a le dos bien large, peut-être à tort" (Le Monde)
  • En 2090, un citadin africain sur trois pourrait être exposé à des températures extrêmes (Patrick Artus)


Thomas_Piketty__repartition_mondiale_des_emissions_de_carbone.png
source : Thomas Piketty (2019)

Politique environnementale

  • Paris et Londres se lancent dans la course à la neutralité carbone pour 2050 (The Conversation)
  • Les pays les plus libéraux sont-ils vraiment "les moins polluants" ? (Le Monde)
  • L’illusion de l’écologie centriste (Thomas Piketty)
  • Qu’est-ce que la taxation du carbone ? (FMI)


Démographie

  • Les gains d’espérance de vie se concentrent désormais aux âges élevés (INSEE)


GRAPHIQUE Espérance de vie des femmes à différents âges depuis 1947

INSEE__Esperance_de_vie_des_femmes_a_differents_ages_depuis_1947.png
source : INSEE (2019)

Concurrence et innovation

  • Les médias américains en appellent au Congrès pour contraindre Google et Facebook à partager leurs revenus (Le Monde)
  • Face aux Gafa, la nécessaire refonte des lois antitrust (Les Echos)
  • Face aux GAFA, les autorités antitrust ont un rôle essentiel à jouer (Emmanuel Combe)
  • Concurrence et commerce. À propos d’une note du CAE (Elie Cohen)
  • Transport ferroviaire : plus de concurrence ne signifie pas plus d'innovation (La Tribune)
  • France : et si le problème était l’incompétence des entrepreneurs (Patrick Artus)
  • "Destruction créatrice" : pour en finir avec les contresens (The Conversation)


Monnaie et finance

  • Flambée du crédit : le Haut conseil de stabilité financière maintient sa vigilance (La Tribune)
  • Susan Strange, analyste précoce de l’instabilité financière (Christian Chavagneux)
  • Le secret bancaire en recul (Christian Chavagneux)
  • Zone euro : les taux d’intérêt vont rester très bas : quelles conséquences attendre ? (Patrick Artus)
  • Une réflexion non orthodoxe sur une politique monétaire non conventionnelle (Barry Eichengreen)
  • L’absence d’efficacité des politiques monétaires expansionnistes a conduit à l’apparition de nouvelles théories hétérodoxes (Patrick Artus)


Martin_Wolf_FMI__ratio_dette_brute_sur_PIB_mondial.png
source : FMI (2019)

Politiques conjoncturelles

  • Le Monde met en place de manière inédite des politiques budgétaires et monétaires expansionnistes ; est-ce dangereux ? (Patrick Artus)
  • La France hypothèque-t-elle l’avenir pour soutenir le présent ? (Patrick Artus)
  • Le Japon ne pratique aucun conservatisme de politique économique : voit-on des conséquences graves ? (Patrick Artus)


Politique budgétaire

  • L’Europe doit revoir ses règles budgétaires (Olivier Blanchard)
  • Le fait que le taux d’intérêt est inférieur au taux de croissance a fait disparaître la neutralité ricardienne (Patrick Artus)
  • Pourquoi les déficits publics vont probablement beaucoup augmenter dans beaucoup de pays (Patrick Artus)


Intégration européenne

  • Petite macroéconomie de la dépression grecque (Alter éco)
  • Boris Johnson à la tête du Royaume-Uni ? Non merci ! (Le Monde)
  • Après les élections européennes, la balle est dans le camp de la France (Charles Wyplosz)
  • En réalité, l’Allemagne refuse le rôle de monnaie de réserve internationale de l’euro (Patrick Artus)
  • Les deux chocs subis par la France et l’Italie lorsqu’elles rentrent dans la zone euro (Patrick Artus)


Commerce international

  • Made in France : des idées (reçues) et des chiffres (Emmanuel Combe)
  • Liens invisibles (FMI)
  • Mondialisation et trafic de drogue (FMI)


Martin_Wolf_FMI__croissance_PIB_mondial_echanges_mondiaux_exportations.png
source : FMI (2019)

Finance internationale


Lien social


Inégalités et justice sociale

  • En Suisse, les femmes appelées à la grève pour dénoncer les inégalités (Le Monde)
  • A Paris, des classes moyennes en voie de disparition (Le Monde)
  • Alzheimer et inégalités sociales (La Vie des idées)


Travail, emploi, chômage


GRAPHIQUE Un indicateur avancé des récessions aux Etats-Unis : l'indice Sahm, représentant la différence entre le taux de chômage moyen sur trois mois et le minimum au cours de l'année passée (en points de %)

The_Economist__indice_Sahm_chomage_indicateur_avance_recession_Etats-Unis.png
source : The Economist (2019)

Politique

  • "Acte II du quinquennat" : l’exercice d’équilibriste d’Edouard Philippe (Le Monde)
  • Emmanuel Macron champion du recours aux ordonnances… derrière François Hollande (Le Monde)
  • Depuis la création des Républicains, un tiers des cadres se sont désengagés (Le Monde)
  • La droite dans l’impasse (AOC)
  • Les États-Unis et le Royaume-Uni : "une relation spéciale" sous la menace du Brexit (The Conversation)





lire la précédente revue de presse

lire le sociorama de Xavier Molénat

mercredi 12 juin 2019

Qu’est-ce qui contribue au ralentissement de la croissance mondiale ?

« (…) L’arrivée des signaux suggérant l’imminence d’une récession mondiale se fait plus pressante. (…) Le rythme de croissance ralentit dans pratiquement toutes les économies majeures du monde. Et cela est de mauvais augure pour le plus long terme, en particulier au vu de la marge de manœuvre limitée en termes de politiques conjoncturelles pour stimuler la croissance.

L’actuel ralentissement résulte essentiellement du pessimisme des entreprises et des ménages, d’incertitudes géopolitiques et de tensions commerciales. Ces facteurs ont freiné l’investissement des entreprises et peuvent aussi déprimer les perspectives de croissance future. Si le ralentissement persiste, les niveaux actuellement élevés de dette publique et la faiblesse des taux d’intérêt vont réduire la capacité des responsables de la politique économique des pays développés à fournir une relance budgétaire et monétaire suffisante. Les banques centrales peuvent certes adopter des mesures de politique monétaire moins conventionnelles, mais leurs gains sont incertains et leurs risques significatifs.

Aux Etats-Unis, l’expansion économique s'est essoufflé comme les effets de la relance budgétaire se dissipent et l’emploi et les ventes au détail s’affaiblissent. Les indicateurs relatifs à la confiance des entreprises et des ménages, d’une part, et une courbe des taux (yield curve) qui reste relativement plate malgré la possibilité de plus larges déficits budgétaires, d’autre part, suggèrent que l’avenir réserve de nouveaux problèmes. Avec des pressions salariales et inflationnistes toujours contenues, la Réserve fédérale a stoppé son cycle de relèvement des taux directeurs. Il est désormais question d’une possible baisse des taux et d’un arrêt de la contraction du bilan de la Fed.

La croissance se détériore aussi en Europe. La principale locomotive, l’Allemagne, perd manifestement de son énergie et des faiblesses émergent aussi bien dans le cœur qu’en périphérie de la zone euro. La confiance des entreprises et des ménages semble aussi atone, ce qui devrait continuer de freiner la croissance. Parallèlement, les incertitudes relatives au Brexit pénalisent le Royaume-Uni, qui a de faibles marchés boursiers et connait une stagnation du crédit. Mais malgré une contraction de l’investissement des entreprises, l’économie britannique s’est révélée être jusqu’à présent plus robuste qu’on ne l’attendait. Au Japon, les conditions financières s’affaiblissent, les risques déflationnistes persistent et les tensions commerciales mondiales menacent de faire dérailler les exportations et la croissance.

La croissance du PIB chinois semble se maintenir à un rythme soutenu, mais d’autres indicateurs tels que les ventes de détail, l’investissement en capital fixe et la production industrielle dessinent une image plus sombre. Les exportations et les importations sont plus faibles qu’il y a un an, ce qui reflète une demande mondiale modérée et une croissance domestique en perte de vitesse. Les efforts du gouvernement en vue d’atténuer cet affaiblissement de la croissance ont permis quelques améliorations selon certains indicateurs comme l’indice des directeurs des achats. Et avec un crédit bancaire qui reprend, il y a des signes suggérant que l’investissement commence à se relever. Mais la mauvaise allocation persistante du crédit accroît les risques pesant sur le système financier et freine la croissance de la productivité et de la production à long terme, en particulier dans le contexte de vieillissement de la population chinoise.

L’Inde croît toujours à un rythme robuste, aidée par une modeste relance budgétaire en amont des élections nationales (…), aussi bien que par les baisses de taux d’intérêt de la banque centrale indienne (…). De plus, les perspectives de taux d’intérêt américaines durablement faibles et de faibles prix du pétrole ont atténué les pressions de court terme sur l’inflation, les finances publiques et le déficit du compte courant. Mais un investissement privé atone et une forte contraction des volumes échangés laissent présager des problèmes à l’avenir. (...)

Les bienfaits que des pays émergents comme l’Indonésie peuvent retirer du ralentissement du resserrement de la politique monétaire de la Fed ont été annulés par le ralentissement de la croissance chinoise, qui a pénalisé les exportations. Le Brésil présente toutefois des signes de résiliences dans ses volumes échangés et ses marchés du travail. Le Brésil, le Mexique et la Russie peuvent croître à un rythme de 2 % en 2019, mais ces pays sont très vulnérables aux chocs susceptibles de toucher la demande mondiale et les prix des matières premières. La Turquie est quant à elle tombée dans une récession, avec un plongeon de la production industrielle et une détérioration de la confiance des consommateurs.

Un ralentissement de la croissance du commerce international peut s’ajouter aux maux dont souffre dans l’immédiat l’économie mondiale, empêchant la restauration d’une croissance plus ample. L’incertitude provoquée par les tensions commerciales peut aussi avoir un impact négatif à long terme, en sapant la confiance des entreprises et en déprimant l’investissement privé. Cela, à son tour, va nuire à la croissance de la productivité, qui a été faible durant la reprise consécutive à la crise financière mondiale de 2008, alors même qu'elle deviendra encore plus cruciale pour soutenir la croissance du PIB mondial à mesure que les populations vieilliront. (…) »

Eswar Prasad, « What’s driving the global slowdown? », 8 avril 2019. Traduit par Martin Anota



aller plus loin...

« L’inversion de la courbe des taux signale-t-elle l’imminence d’une récession aux Etats-Unis ? »

« Le coût de la guerre commerciale de Trump pour l’économie américaine »

« Quelles seront les répercussions à long terme du Brexit ? »

lundi 10 juin 2019

Quelles devraient être les qualifications du successeur de Mario Draghi ?

« (…) Le 28 mai, deux jours après que les élections du Parlement européen aient été tenues dans tous les Etats-membres, les chefs d’Etat et de gouvernement se sont rencontrés à Bruxelles pour commencer le processus d’attribution des postes clés à la tête de plusieurs institutions de l’UE. Beaucoup de ces postes (en l’occurrence ceux des présidents du Conseil européen et de la Commission européenne, tout comme le haut représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité) sont typiquement pourvus tous les cinq ans, quand le cycle politique européen s’achève pour laisser place à un nouveau. Cependant, comme le mandat de Mario Draghi s’achève le 31 octobre 2019, les dirigeants vont aussi discuter des candidats pour le remplacer à la présidence de la BCE au cours des huit prochaines années. (…)

La nomination à venir a donné lieu à un florilège de spéculations dans les médias sur la possible identité du nouveau président de la BCE. En laissant les noms de côté, ce billet essaye d’isoler les arguments à propos des qualifications que le nouveau président devrait avoir et les défis auxquels il risque d’être confronté.

Pour commencer, certains commentateurs se sont focalisés sur ce que la sélection ne doit pas être. Par exemple, Stefan Gerlach critique le fait que la course à la succession de Draghi ait pris "des allures (…) d’Eurovision". Il ajoute, "les gouvernements veulent qu’un candidat de leur pays gagne parce que cela leur donnerait une bonne image, non parce que leur candidat améliorerait l’élaboration de la politique monétaire de la BCE", il y aura des votes selon les lignes de blocs régionaux et, "de façon absurde, certains commentateurs affirment que c’est au tour de leur pays de gagner".

De même, le comité de rédaction du Financial Times appelle à minimiser l’effet des arbitrages à l’œuvre quand il s’agit de pourvoir les divers postes-clés de l’UE sur la sélection du prochain président de la BCE. Bien que les "dirigeants de l’UE chercheront à obtenir un équilibre entre nationalités, régions de l’Europe, affiliations partisanes et genre", les auteurs notent que "la présidence de la BCE est le seul boulot (…) qui ne doit pas être victime d’un marchandage".

Qu’y a-t-il de spécial à propos de la présidence de la BCE ? Les auteurs soulignent que techniquement le président de la BCE est certes "premier entre des égaux" au conseil des gouverneurs de la BCE, le rôle que joue en pratique le président a profondément changé et est devenu beaucoup plus important au fil du temps, la crise ayant agi comme un catalyseur. Alors que Wim Duisenberg, le premier président de la BCE de 1999 à 2003, se focalisait sur la recherche d’un consensus sur l’orientation de la politique monétaire au conseil des gouverneurs de la BCE, les présidents suivants eurent à assumer un rôle plus proéminent. Les auteurs affirment que le discours de juillet 2012 où Draghi dit que la BCE ferait "tout ce qui est nécessaire" (whatever it takes) "était un exemple de leadership et s’est révélé être un point tournant dans la crise » de l’euro. Ils poursuivent en décrivant la BCE comme "l’institution la plus efficace, irremplaçable" durant cette crise.

L’expérience de la crise sert comme une prémisse pour plusieurs arguments avancés en ce qui concerne les exigences que la BCE doit honorer. Stephen Gerlach, par exemple, maintient que, bien qu’un président de la BCE effectif doive refléter la diversité de la zone euro pour des raisons de légitimité, il doit aussi satisfaire deux critères supplémentaires. Premièrement, le nouveau président de la BCE doit agir comme un joueur d’équipe. "Le président de la BCE ne fixe pas la politique, mais plutôt préside les réunions du conseil des gouverneurs où les décisions de politique monétaire sont prises". Gerlach nous rappelle que les désaccords avec le reste du conseil des gouverneurs "compliquent l’obtention de larges accords dans le conseil des gouverneurs qui sont la marque d’une bonne élaboration de politique économique", en concluant que "se risquer d’avoir une BCE dysfonctionnelle ne semble pas constituer une sage décision en cet instant précis".

Deuxièmement, le prochain président de la BCE doit posséder un solide bagage en science économique, insiste Gerlach. En "temps normal", de simples références quantitatives comme la règle de Taylor peuvent suffire pour décider de l’orientation de la politique monétaire, affirme-t-il. Mais quand la crise économique et financière éclate, "les concepts économiques comme la relation inverse entre l’inflation et le chômage avancé par la courbe de Phillips sont rompues et les solutions des manuels ne s’appliquent plus". Dans de tels cas, quand "l’incertitude explose", le temps manque comme "les banques centrales doivent agir rapidement et de façon décisive pour empêcher que les problèmes soient aggravés par les anticipations". Le président de la BCE doit avoir "une vision claire de ce qui doit être fait et la confiance pour adopter l’action décisive".

Et "cela, à son tour, nécessite qu’il ait une compréhension de première main des problèmes qui peuvent survenir". Pour renforcer son argumentation, Gerlach cite l’exemple de Ben Bernanke, l’ancien président de la Réserve fédérale, en affirmant que son bagage en tant qu’économiste universitaire spécialisé de la question "des erreurs de politique monétaire commises durant la Grande Dépression" a permis à ce que la Fed réagisse en temps opportun et efficacement à l’effondrement de Lehman Brothers.

Lucas Guttenberg (…) affirme que les plus importantes exigences que devra respecter le prochain président de la BCE seront sa volonté et sa crédibilité à faire "tout ce qui est nécessaire" pour sauver l’euro. Cela reste le filet de sécurité le plus robuste que l’euro a, écrit-il, avant d’ajouter que les alternations sont soit indésirables, soit impopulaires. Echouer à maintenir cette promesse fait peser "une menace existentielle sur les pays potentiellement en difficulté, en particulier ceux qui sont trop gros pour bénéficier du Mécanisme Européen de Stabilité (MES)" et plus généralement reste "une question pour la stabilité de l’union monétaire dans son ensemble", alors qu’un "approfondissement considérable de l’union monétaire" reçoit peu de soutien en Allemagne. Par conséquent, Guttenberg croit que la plupart des Etats-membres vont insister sur ce critère plutôt que des questions moins importantes, telles que "la question de l’orientation colombe ou faucon qu’il faut avoir quand cela touche à la question de la politique monétaire normale" (…).

S’il faut s’engager à faire "tout ce qui est nécessaire" pour assurer que la zone euro n’éclate pas, il peut y avoir d’autres défis face auxquels le prochain président de la BCE devra toujours trouver une solution.

Pour sa part, Martin Sandbu ne croit pas que ce soit la question de ce que la boîte à outils comprend. Au contraire, il voit "un fort consensus sur la façon par laquelle la BCE fonctionne" comme un autre élément de l’héritage de Draghi : "le non-conventionnel est devenu convention" note-t-il, en se référant aux politiques monétaires non conventionnelles. Néanmoins, Sandbu se demande si la zone euro ne courrait pas un plus grand risque avec "une trajectoire économique non inspirée laissant de nombreux citoyens se laisser tenter par les politiciens anti-européens, convaincus que la zone euro ne fonctionne pas pour eux" qu’elle n’en court avec une "répétition de crise". Dans la réponse, il est positif, écrivant qu’"il ne faut pas se contenter de simplement éviter le pire dans une crise", "l’entreprise d’amélioration des capabilités de la BCE est loin d’être achevée" et "la tâche du prochain président sera d’améliorer l’influence de la politique monétaire sur l’économie réelle".

Enfin, Jacob, Kirkegaard (ici et ) considère un scénario différent pour le prochain président de la BCE quand viendra la prochaine récession. Kirkegaard explique que l’arsenal de la BCE "se limitera soit à acheter des actifs privés plus risqués, soit à repousser la limite auto-imposée de la banque centrale sur les détentions de titres publics". Adopter la première option "sur les marchés peu profonds de la zone euro sera critiquée au motif qu’elle se ramènerait à une sélection injuste de gagnants", alors que la seconde option "risque d’être jugée illégale par la Cour européenne de Justice". En concluant que "ces contraintes rendent cruciale la politique budgétaire pour combattre la prochaine récession", Kirkegaard affirme que "le prochain président de la BCE doit non seulement être enclin à utiliser la politique monétaire pour combattre les récessions, mais aussi pousser les Etats-membres à être plus agressifs dans l’usage de la politique budgétaire pour ce même objectif". »

Konstantinos Efstathiou, « The next ECB president », in Bruegel (blog), 27 mai 2019. Traduit par Martin Anota

dimanche 9 juin 2019

Les liens de la semaine

Zoom sur le football féminin

  • Le football féminin, un marché prometteur (Alter éco)
  • Comment les hommes ont freiné l’essor du foot féminin (Alter éco)
  • Coupe du monde de football, le contrôle du genre (AOC)


Alter_eco__montant_alloue_football_feminin_uefa.png

Croissance, fluctuations et crises

  • La Banque mondiale s’inquiète pour le dernier carré des pays les plus pauvres (Le Monde)
  • Chine : la tendance au freinage de la croissance est forte (Patrick Artus)
  • La grande différence aujourd’hui entre les États-Unis et la zone euro : le niveau de la croissance potentielle (Patrick Artus)
  • L’économie numérique fausse-t-elle le partage volume-prix du PIB ? (INSEE)
  • Le productivisme aura-t-il une fin ? (La Vie des idées)
  • Les deux pages macro (Philippe Waechter)


Environnement et ressources naturelles

  • Où en est vraiment la transition écologique en France ? (Eloi Laurent)
  • Climat : l’économie mondiale encore trop accro aux énergies fossiles (La Tribune)
  • Faut-il arrêter de prendre l’avion ? (Alter éco)
  • Chaque année, 11 200 tonnes de déchets plastique français polluent la Méditerranée (Le Monde)
  • L’acidification des océans, l’autre danger du CO2 (The Conversation)
  • Le climat, nouvelle donne pour penser les guerres de demain (Le Monde)


Migration

  • La France est le pays européen qui a le plus recours à l’enfermement des migrants (Le Monde)
  • Malgré les chiffres, les idées reçues sur l’immigration en Europe persistent (The Conversation)
  • Les Européens loin d’être obnubilés par l’immigration (Alter éco)
  • Quel est l’impact de l’immigration sur la montée nationaliste au sein de l’UE ? (The Conversation)
  • Europe: l’autre migration (Télos)


Alter_eco__pourcentage_europeens_estimant_que_l__emigration_est_un_probleme.png

Marchés et concurrence


Politique monétaire


Politique budgétaire et dette publique

  • Quelles options budgétaires pour le Japon ? (D'un champ l'autre)
  • Le FMI s'inquiète de la dette publique française "trop élevée (La Tribune)
  • La dette publique pénalise-t-elle vraiment les générations futures ? (Patrick Artus)
  • La question centrale de la macroéconomie aujourd’hui : faut-il résister à la tentation d’utiliser davantage les politiques budgétaires ? (Patrick Artus)
  • La politique budgétaire de l’Allemagne est irrationnelle, même pour l’Allemagne (Patrick Artus)


Trumponomics

  • Les baisses d’impôts de Trump ont-elles stimulé l’investissement ? (Alter éco)
  • Portrait de Donald Trump en génie économique (Jean-Marc Vittori)


Commerce international

  • La Chine adopte une stratégie offensive sur le commerce (Le Monde)
  • Le G20 Finances qualifie de "risque" l'escalade des tensions entre Chine et Etats-Unis (La Tribune)
  • Le conflit Chine-États-Unis va-t-il conduire à une forme de démondialisation ? (CEPII)
  • Importations chinoises : quels bénéfices pour les consommateurs US ? (Banque de France)
  • Le "made in France" : 81 % de la consommation totale des ménages, mais 36 % seulement de celle des biens manufacturés (INSEE)
  • Attractivité : la France double l'Allemagne pour les investissements étrangers (La Tribune)
  • Trump promet un accord commercial "phénoménal" à Londres (La Tribune)
  • Pourquoi la finance pèse sur le commerce mondial (Jean-Marc Vittori)


Finance internationale

  • L’évitement fiscal des multinationales en France : combien et où ? (CEPII)
  • Inévitablement, le fait que le dollar soit la monnaie de réserve dominante réduit l’efficacité économique du monde (Patrick Artus)
  • Euro : difficile d’être monnaie de réserve lorsqu’il y a excès d’épargne de la zone euro (Patrick Artus)
  • La base de "l’effet Triffin" aux États-Unis (Patrick Artus)


Intégration européenne

  • La Commission européenne épingle de nouveau la dette italienne (Le Monde)
  • Les deux sources majeures d’hétérogénéité structurelle de la zone euro (Patrick Artus)


Inégalités et justice sociale

  • Précarité, travail contraint, espérance de vie… zoom sur six inégalités insidieuses (Le Monde)
  • Le grand retour de la question sociale (Alter éco)
  • Une vague de mépris social (Louis Maurin)
  • L’exécutif lance le chantier du revenu universel d’activité (Le Monde)
  • Pourquoi un revenu universel de base est une mauvaise idée (Daron Acemoglu)
  • "L’Etat-providence ne suffit plus pour promouvoir la justice sociale" (Maxime Parodi)
  • Gérard Noiriel, pour une histoire vue des classes populaires (CNRS)


Alter_eco__France_indice_de_Gini.png

Travail, emploi, chômage

  • Royaume-Uni : l'inquiétant essor des contrats zéro heure (A la marge)
  • En France, un million de personnes travaillent, mais vivent sous le seuil de pauvreté (La Tribune)
  • Le rôle fondamental depuis 20 ans de l’austérité salariale dans les pays de l’OCDE (Patrick Artus)
  • La durée du travail en France tout au long de la vie (Trésor)
  • Le temps de travail en France : comment expliquer sa faiblesse relative ? (OCDE)


Alter_eco__part_CDD_interim_et_apprentis_dans_emploi_total.png

Politique

  • Européennes : des résultats paradoxalement prometteurs pour la gauche (AOC)
  • La faute stratégique de Laurent Wauquiez (Le Monde)
  • 80 km/h : game over ? (The Conversation)
  • En Hongrie, Viktor Orban prophète contesté en son pays (The Conversation)
  • To Impeach or Not to Impeach (Project Syndicate)
  • L’Allemagne, le pays où les hauts fonctionnaires se forment à l’université (The conversation)
  • La politique britannique au point de rupture (Télos)
  • L’Allemagne en attente d’un cap (Le Monde)
  • Les écologistes peuvent-ils s’entendre avec les libéraux ? (Le Monde)
  • Vox: du national-catholicisme à l’ultranationalisme néolibéral (Télos)





lire la précédente revue de presse

lire le sociorama de Xavier Molénat

vendredi 7 juin 2019

Comment saurons-nous qu'une récession est sur le point d'éclater aux Etats-Unis ?

« Cela peut sembler étonner de parler en cet instant précis de récessions. La croissance du PIB est forte et (selon les données du mois d’avril) le taux de chômage s’élève à 3,6 %, soit son plus faible niveau depuis 1969. Nous connaissons aussi une expansion économique inhabituellement longue. La Grande Récession a officiellement fini en juin 2009, avec une croissance de l’emploi privé continue reprenant à partir de mars 2010. Cela a permis à l’économie américaine de connaître la plus longue période ininterrompue de croissance de l’emploi de son histoire.

Alors que d’autres indicateurs de la santé du marché du travail ne sont pas aussi positifs et que les moyennes ne reflètent pas toujours la diversité des expériences sur le marché du travail que connaissent les individus ou les régions, le portrait général est celui d’un marché du travail solide. Pourtant, l’Histoire nous dit que la bonne conjoncture ne dure pas et les tensions internationales et divers indicateurs du marché financier ont récemment suscité certaines inquiétudes. Inévitablement, une nouvelle récession va arriver, ses conséquences seront douloureuses pour les travailleurs, les entreprises et les gouvernements. La durée de cette expansion soulève des questions urgentes : quand va-t-elle s’achever ? allons-nous voir en avance l’arrivée de la prochaine récession ?

Les approches les plus directes pour identifier les récessions (en attendant que le National Bureau of Economic Research n’annonce une récession ou en attendant avant de voir le PIB chuter pendant deux trimestres consécutifs) sont appropriées pour l’analyse historique, mais elles sont trop tardives pour être utiles pour la politique économique. Par exemple, le NBER a annoncé la Grande Récession en décembre 2008, soit un an après le début de la récession, soit bien trop tard pour amorcer une réponse monétaire ou budgétaire appropriée.

Alors qu’(…) une réponse en temps opportun peut atténuer les dommages, elle nécessite des indicateurs en temps réel qui puissant précisément identifier les récessions. Nous croyons que le taux de chômage est le plus important de ces indicateurs : des hausses rapides du taux de chômage, qu’importe son niveau, nous aident à rapidement observer les récessions. Bien sûr, les variations du taux de chômage national ne nous disent pas tout ce que nous aimerions savoir sur la santé des marchés du travail. En particulier, ils n’indiquent pas dans quelle mesure les travailleurs ont quitté la population active ou subissent du sous-emploi, deux situations importantes pour saisir le degré de mou sur le marché du travail. Mais les hausses du taux de chômage peuvent nous dire à propos de la détérioration du marché du travail en quasi-temps réel.

En fait, l’économiste Claudia Sahm a constaté (…) que si le taux de chômage (plus exactement, sa moyenne mobile sur trois mois) est au moins supérieur de 0,5 point de pourcentage au-dessus de son minimum des 12 mois précédents, alors l’économie américaine est déjà en récession. (…) L’indicateur a correctement signalé une récession 4-5 mois suite au début de la récession et n’a jamais annoncé par erreur une récession depuis 1970 (...) »

Ryan Nunn, Jana Parsons et Jay Shambaugh, « How will we know when a recession is coming? », in Brookings (blog), 6 juin 2019. Traduit par Martin Anota



Les choses pourraient ne pas être différentes cette fois-ci


« Estimer la probabilité qu’une récession éclate à court terme se révèle être un véritable défi pour les économistes. Chaque cycle semble légèrement différent du précédent et essayer de trouver des indicateurs avancés précis de crises nous mène soit à en annoncer erronément, soit à les manquer comme certains risques sont sous-estimés. Comme les Etats-Unis entrent dans la plus longue expansion qu’ils aient connue de leur histoire, nous nous demandons à nouveau s’il existe des indicateurs fiables qui pourraient nous aider à prévoir la date du prochain point de retournement.

Sans fournir une liste exhaustive de tous les candidats, mettons en avant l’interaction entre trois régularités statistiques et ce qu’ils nous informent (ou non) sur les risques à venir :

Trois régularités statistiques (liées):

1. La courbe des taux (yield curve) tend à s’inverser avant une récession.

GRAPHIQUE Courbe des taux aux Etats-Unis : taux des bons du Trésor à 10 ans moins taux des bons du Trésor à 3 mois

Antonio_Fatas__Etats-Unis_yield_curve_courbe_des_taux.png

2. Les Etats-Unis ne semblent pas être capables de soutenir un faible taux de chômage. A chaque fois que l’économie américaine atteint le "plein emploi" (ou même avant qu’elle l’atteigne), le chômage remonte comme nous atteignons un point de retournement. J’ai déjà écrit sur cette régularité dans mon précédent billet.

GRAPHIQUE Ecart du taux de chômage par rapport à son niveau au début des récessions américaines (en points de %)

Antonio_Fatas__taux_de_chomage_Etats-Unis_autour_des_recessions.png

3. Aucune expansion américaine n’a duré plus de 120 mois. En utilisant les datations des cycles d’affaires du NBER, nous sommes sur le point d’entrer dans la plus longue expansion depuis que leurs données ont commencé en 1857.

Ces trois régularités statistiques sont liées. A mesure qu’une expansion se poursuit, nous voyons une baisse graduelle du taux de chômage et un aplatissement de la courbe des taux. Cela ne devrait pas être surprenant, dans la mesure où les banques centrales relèvent les taux de court terme à mesure que le chômage diminue. Mais ce qui est intéressant, c’est que les Etats-Unis (jusqu’à présent) n’ont pas été capables d’atteindre un état où la courbe des taux reste plate pendant une longue période de temps ou, de façon équivalente, un état où le taux de chômage reste faible pendant de nombreuses années. La pente de la courbe des taux et le taux de chômage suivent des trajectoires en forme de V. Et c’est probablement lié à la durée de l’expansion : quand la reprise commence, le taux de chômage et la pente de la courbe des taux baissent à partir de niveau élevés et, lorsqu’ils atteignent leur plus faible niveau possible, ils rebondissent en fixant une limite pour la durée des expansions. Dans l’actuelle expansion, et après 10 ans, même si nous commencions avec un chômage élevé (comme en 2009), nous devons être très proches du plein emploi (et la courbe des taux est plate ou inversée).

Mais ne s’agit-il pas de simples régularités statistiques sans argument causal évident ? C’est vrai, mais le fait que cette régularité statistique soit robuste et régulière signifie que si les Etats-Unis poursuivent leur expansion pendant quelques années, c’est que "cette fois les choses auront été différentes".

Les choses pourraient-elles être différentes cette fois-ci ?

Est-il possible que les risques ou déséquilibres qui avaient entraîné les précédentes récessions ne soient pas présents ou soient mieux gérés aujourd’hui ? Peut-être. Il est vrai que les cours boursiers ne semblent pas aussi élevés qu’à la veille de la récession de 2001. Il est vrai que les prix de l’immobilier ne semblent pas aussi élevés aujourd’hui que l’année précédant la Grande Récession de 2008. Mais nous ne devons pas oublier qu’au cours de ces années nous avions sous-estimé la pertinence de tels risques. En 2007, les responsables de la Réserve fédérale vantaient la résilience du système financier américain face à une possible chute des prix de l’immobilier. Est-il possible que nous ayons échoué à voir des risques pertinents aujourd’hui ?

Et n’oublions pas que, même ex post, certaines récessions ne sont pas clairement précédées par des déséquilibres excessifs. Ce fut par exemple le cas de la récession de 1990. Cette récession semble être davantage l’accumulation de petits risques combinés à des événements géopolitiques (tels que l’invasion du Koweït par l’Irak). Et alors que certains de ces risques politiques sont difficiles à prédire, il n’est pas difficile de produire une liste des menaces potentielles auxquels le monde fait face (du Brexit aux conflits commerciaux initiés par l’administration Trump en passant à l’instabilité potentielle de la zone euro, etc.)

En résumé, les régularités statistiques suggèrent qu’une récession est imminente. Est-ce que les choses pourraient être différentes cette fois-ci parce qu’il n’y a pas d’amples déséquilibres ? Peut-être. Mais n’oublions pas qu’au cours des dernières fois nous n’avions pas vu la taille et les implications des déséquilibres d’alors. Et n’ignorons pas la longue liste de risques potentiels qui pourraient se matérialiser et produire un ralentissement mondial qui pourrait facilement faire basculer les Etats-Unis et peut-être d’autres pays dans une récession. Les choses pourraient ne pas être différentes cette fois-ci. »

Antonio Fatás, « This time might not be different », in Antonio Fatás on the Global Economy (blog), 6 juin 2019. Traduit par Martin Anota



aller plus loin...

« L’inversion de la courbe des taux signale-t-elle l’imminence d’une récession aux Etats-Unis ? »

« L’insoutenabilité du plein emploi, ou pourquoi les Etats-Unis seront en récession l’année prochaine »

« L'expansion américaine va-t-elle mourir de vieillesse ? »

dimanche 2 juin 2019

Les liens de la semaine

Croissance, fluctuations et crises

  • L’inversion de la courbe des taux signale-t-elle l’imminence d’une récession aux Etats-Unis ? (D'un champ l'autre)
  • L'économie française marque le pas au premier trimestre (La Tribune)
  • L’économie française résiste bien au ralentissement européen (Le Monde)
  • Quels risques financiers sur la croissance en zone euro ? (Banque de France)
  • Zone euro, France : d’où vient la croissance "riche en emplois" ? (Patrick Artus)
  • Ce que la zone euro doit envier aux États-Unis : les gains de productivité élevés, mais pas le taux de chômage bas (Patrick Artus)
  • La croissance potentielle est endogène (Patrick Artus)


GRAPHIQUE Évolution du PIB français en volume et contributions à cette évolution (en % et points de %)

INSEE__Evolution_du_PIB_en_volume_et_contributions_2014_2018.png
source : INSEE (2019)

Environnement et ressources naturelles


Concurrence

  • Le prix réglementé de l’électricité augmente depuis le début des années 2000 (Le Monde)
  • Numérique : The winner takes all, but... (Emmanuel Combe


Monnaie et finance


GRAPHIQUE Dépenses, recettes et déficit publics en France entre 1993 et 2018

INSEE__deficit_public_depenses_publiques_recettes_publiques_France.png

source : INSEE (2019)

Commerce international


Intégration européenne


Migration


Travail, emploi, chômage

  • L’hystérèse, ou pourquoi il pourrait être opportun de maintenir une économie en (légère) surchauffe (D'un champ l'autre)
  • Plaidoyer pour une assurance chômage européenne (Xavier Ragot)
  • Les femmes indépendantes enchaînées au travail domestique (Alter éco)
  • Quand la rentabilité économique prétend dire le travail des médecins (AOC)


Alter_eco__frequence_horaires_atypiques_independants_salaries.png

Inégalités et justice sociale


Lien social


Politique


Zoom sur les élections européennes

  • 3 questions sur le système des "spitzenkandidaten", qui désigne le président de la Commission européenne (Le Monde)
  • Elections européennes : les sondages politiques, un thermomètre si fragile (La Monde)
  • La surprise Verte (The Conversation)
  • Pourquoi les élections européennes ont été une victoire pour Macron (Zaki Laidi)
  • Les deux vainqueurs d’une élection (Gérard Grunberg)
  • Nouvelle bipolarisation: la faute à Macron? (Gérard Grunberg)
  • Les élections européennes métamorphosent le clivage gauche-droite (Luc Rouban)
  • La défaite du Rassemblement national (Télos)
  • Européennes, le retour aux urnes ? (AOC)


GRAPHIQUE Les valeurs des électorats aux élections européennes de 2019

Luc_Rouban__Valeurs_des_electorats_aux_elections_europeennes_2019.png
source : Luc Rouban (2019)

Mobilisation collective





lire la précédente revue de presse

mercredi 29 mai 2019

La guerre commerciale reprend

« Le 5 mai, Donald Trump a soudainement révélé qu’un accord commercial avec la Chine n’était finalement pas imminent. Au contraire, l’administration Trump a relevé le 10 mai des droits de douane antérieurs de 10 % sur 200 milliards d’importations chinoises en les passant à 25 % et a menacé d’appliquer des droits de douane de 25 % au reste des importations chinoises d’ici fin juin (ce qui correspond à 300 milliards de biens). La Chine, bien sûr, a répliqué en annonçant des droits de douane de 25 % sur 60 milliards de dollars de biens américains à partir du 1er juin. Surpris, les marchés boursiers ont chuté en réponse, le S&P500 perdant 4 % la première semaine de cette nouvelle flambée de guerre commerciale.

Le mystère, c’est pourquoi les investisseurs financiers et d’autres ont pu croire les déclarations de la Maison blanche qu’un accord avec la Chine était sur point d’être signé. Pourquoi croire l’administration Trump sur une telle chose ? (…) Est-ce que quiconque s’attendait à ce que la Chine, si fière, accepte, sans concessions significatives en retour, de laisser les Etats-Unis écrire certaines de ses lois et juger de façon unilatérale si c’est convenable ?

Les contradictions dans le commerce de Trump


La politique commerciale des Etats-Unis est désormais une masse d’objectifs contradictoires :

  • D’un côté, les responsables et défenseurs de l’administration Trump défendent les droits de douane élevés en y voyant un expédient regrettable, mais temporaire, un moyen nécessaire pour atteindre un objectif stratégique, une arme permettant au négociateur en chef de forcer la Chine et d’autres partenaires à l’échange à faire des concessions. D’un autre côté, Donald Trump lui-même ne donne pas l’air de s’inquiéter à l’éventualité que les droits de douane restent à jamais en place. (Son "amour pour les droits de douane" remonte apparemment aux années quatre-vingt). Il persiste à affirmer que la Chine paiera le coût des droits de douane, en renvoyant de l’argent dans les bons du Trésor américains. Quoi de mieux ? Il semble aussi penser que ce serait bien s’il y avait à long terme un découplage des économies chinoise et américaine, mais ne pas s’alarmer des pertes de gains des échanges, notamment du démantèlement des chaînes de valeur desquelles dépendent crucialement de nombreuses entreprises des deux pays.
  • A nouveau, d’un côté une demande prioritaire est que la Chine permettre aux entreprises américaines de lancer plus facilement des opérations en Chine (en s’assurant plus scrupuleusement que les firmes n’aient pas à livrer un savoir technologique ou d’autres propriétés intellectuelles aux partenaires locaux). D’un autre côté, une autre demande absolument prioritaire pour Trump est l’accroissement des exportations nettes des Etats-Unis vers la Chine. Cela reviendrait à ce que les entreprises américaines produisent aux Etats-Unis plutôt qu’en Chine.
  • Une ancienne contradiction : les Etats-Unis demandent à la Chine d’arrêter d’intervenir sur le marché des changes, tout en lui demandant de maintenir la valeur du renminbi à un haut niveau. Ces deux demandes ont été en contradiction directe depuis 2014, quand les forces de marché tournaient dans le sens d’une dépréciation du renminbi.

Il est utile de notre d’autres incohérences commerciales de Trump.

Avons-nous à comprendre l’"incidence" d’un impôt ?


La bonne réponse à la question des coûts est que les Etats-Unis (et l’économie mondiale aussi) verront leur situation se détériorer si nous nous retrouvons indéfiniment avec ces plus hauts droits de douane, ce qui semble désormais possible.

La croyance enthousiaste de Trump que ses droits douanes amèneront la Chine à aider à financer le gouvernement américain est farfelue. Un droit de douane est un impôt et les consommateurs et entreprises américains sont ceux qui la supportent, pas la Chine. (La réduction estimée du revenu réel américain est de 1,4 milliards de dollars par mois.) En fait, dans la mesure où il peut y avoir une vérité derrière l’affirmation selon laquelle le gouvernement chinois subventionnait des produits tels que les panneaux solaires, les droits de douane instaurés depuis janvier 2018 empêchent désormais le gouvernement chinois de subventionner les Etats-Unis.

Il est vrai que, en théorie, les exportateurs chinois auraient pu connaître une perte de demande en conséquence de tous ces droits de douane suffisamment importante pour les forcer à réduire leurs prix. Les étudiants en cours de sciences économiques apprennent à réfléchir sur l’"incidence" d’une taxe, c’est-à-dire identifier qui en supporte en définitive le coût. Mais deux nouvelles études réalisées par d’éminents économistes examinent les données de 2018 et constatent que (1) les Chinois n’ont en effet pas réduit leur prix et que, par conséquent, (2) le fardeau de la hausse des prix a pesé sur les seules épaules des ménages américains. Donc, nous n’avons même pas besoin des cours d’économie : le simple bon sens nous donne la bonne réponse dans ce cas. (…)

Si Trump poursuit en mettant à exécution sa menace d’étendre les droits de douane à tous les produits importés de Chine, le coût pour un ménage américain typique serait de 300 à 800 dollars par an selon une première estimation et de 2.200 dollars selon une autre estimation. Ce coût supporté par les consommateurs ne prend pas en compte le coût que les exportations perdues feraient subir aux entreprises, travailleurs et fermiers américains. Des pertes sont occasionnées sur exportations non seulement via les représailles chinoises, mais aussi via d’autres canaux, notamment l’appréciation du dollar vis-à-vis du renminbi.

Au moins dans un domaine, les politiques commerciales de Trump nuisent actuellement au Budget américain. La Chine a répliqué en ciblant tout particulièrement le soja et d’autres produits agricoles américains. L’administration Trump, sensible aux Etats fermiers pour des questions électorales, cherche à compenser les fermiers avec des milliards de dollars de subventions fédérales, dont l’essentiel va entre les mains des plus riches fermiers. C’est encore un autre coup porté contre le contribuable américain.

Avons-nous à comprendre l’avantage comparatif ?


Les économistes ont depuis longtemps affirmé, avec dépit ou suffisance, que l’on ne peut s’attendre à ce que public comprenne le principe des gains du commerce sans qu’on lui ait enseigné le principe de l’avantage comparatif de David Ricardo. Paul Samuelson avait identifié le principe comme à la fois vrai et pourtant peu évident.

Mais nous n’avons en fait pas besoin d’assimiler le principe de l’avantage comparatif pour comprendre l’idée basique des gains mutuels du commerce. Si à la fois l’acheteur et le vendeur s’accordent volontairement pour procéder à un échange, alors tous les deux y gagnent. Cela suppose qu’ils soient de bons juges de ce qu’ils veulent ; meilleurs, du moins, que ne l’est le gouvernement. Cette hypothèse est habituellement correcte, avec quelques exceptions (comme l’achat d’opium).

La théorie de l’avantage comparatif permet de faire des prédictions utiles, en indiquant par exemple quel pays va choisir d’exporter quel bien ; bien elle n’est pas très importante pour comprendre la présomption basique que les deux côtés tirent un gain du commerce volontaire. A nouveau, le sens commun nous donne la bonne réponse.

Dire que les deux pays gagnent à commercer ensemble ne revient pas à affirmer que chaque résident de chaque pays y gagne. Bien sûr, un essor du commerce donne lieu à la fois à des « gagnants et des perdants » dans chaque pays. Comme le fait n’importe quel changement majeur. Les droits de douane créent également des gagnants et des perdants. Mais les gagnants tendent à être plus nombreux que les perdants quand le commerce est libéralisé, tandis que les perdants tendent à être plus nombreux que les gagnants quand les droits de douane sont relevés.

Des droits de douane sans gagnants


Donald Trump semble avoir mis en œuvre un exemple spectaculaire de cette généralisation : sa guerre commerciale a nui à presque chaque pan de l’économie américaine, avec très peu de gagnants. Les perdants incluent juste quelques consommateurs, mais aussi des entreprises et les travailleurs qu’elles emploient, que ce soit des fermiers qui perdent leurs marchés à l’exportation ou les industriels qui sont forcés de payer plus cher pour se fournir en intrants. Même l’industrie automobile américaine, qui ne demandait pas cette "protection", voit sa situation se détériorer sur tous les plans, ayant à payer plus cher pour s’approvisionner acier et obtenir les pièces des voitures.

Trump est proche d’accomplir quelque chose que l’aurait pu croire impossible : des droits de douane qui ne bénéficient à quasiment personne. Nous pourrions avoir à reconsidérer la théorie de l’économie politique qui considère que le protectionnisme est habituellement la conséquence d’intérêts particuliers qui détiennent un pouvoir disproportionné. Il ne suffit pas de remonter trente ans en arrière, aux critiques lancées contre le Japon des années quatre-vingt. Nous pourrions avoir à retourner il y a trois siècles, aux mercantilistes qui précédèrent Adam Smith (1776) et Les Lumières. Les mercantilistes n’aimaient pas le commerce parce qu’il favorisait les individus libres aux dépens de l’Etat. »

Jeffrey Frankel, « The trade war resumes », in Econbrowser (blog), 26 mai 2019. Traduit par Martin Anota



aller plus loin...

« Petite macroéconomie des droits de douane »

« Le coût de la guerre commerciale de Trump pour l’économie américaine »

dimanche 26 mai 2019

Les liens de la semaine

Croissance, fluctuations et crises

  • L'essoufflement de la productivité, une pathologie transatlantique ? (D'un champ l'autre)
  • La fragilité de l’économie mondiale exige de toute urgence un effort de coopération (Laurence Boone)
  • L'économie mondiale risque encore de s'essouffler selon l'OCDE (La Tribune)
  • L’Inde au défi d’ajuster son modèle de développement (CEPII)


Inflation ou déflation ?


Environnement et ressources naturelles

  • Le réchauffement climatique pèse sur la croissance… surtout celle des pays pauvres (Alter éco)
  • Européennes : trois arguments de la majorité sur l’écologie passés au crible (Le Monde)
  • Climat : l’Europe ne fait pas sa part (OFCE)
  • Une traduction citoyenne pour (enfin) lire le dernier rapport du GIEC sur le climat (The Conversation)
  • Climat : comment la question des modes de vie est devenue centrale (The Conversation)
  • Face à l’urgence climatique, méfions-nous de la sur-responsabilisation des individus (The Conversation)


Immigration

  • Nathalie Loiseau exagère l’hospitalité de la France à l’égard des migrants sauvés en Méditerranée (Le Monde)
  • Asile : le naufrage de l’Europe (Alter éco)


Alter_eco__nombre_demandeurs_d__asile_Europe_2009_2019.png

Concurrence et réformes structurelles

  • Numérique : "the winner takes all !" (Emmanuel Combe)
  • Les marchés européens sont-ils devenus plus concurrentiels que les marchés américains ? (Thomas Philippon)
  • Privatisation d’ADP: un enjeu institutionnel (Elie Cohen)
  • Fonctionnaires : la fin d’une époque (Alter éco)
  • France : ne pas avoir d’illusions, l’économie va être longue à réparer (Patrick Artus)


Politique monétaire

  • Le comportement contradictoire de la BCE (Patrick Artus)
  • Et si le seul effet de la politique monétaire expansionniste de la BCE avait été de permettre un taux d’endettement public élevé ? (Patrick Artus)
  • Et s’il y avait en 2020 retour à la "BCE d’avant" ? (Patrick Artus)


Finances publiques

  • Macron : un retour aux vieilles recettes keynésiennes ? (Xavier Timbeau)
  • Le bien-fondé de l’austérité est-il aujourd’hui établi ? (Robert Skidelsky)
  • Quelles politiques budgétaires pour la zone euro ? (Agnès Benassy-Queré)
  • La loi fondamentale allemande exclut le déficit budgétaire : qu’en penser aujourd’hui ? (Patrick Artus)
  • La séquence des questions à se poser quand on réfléchit aux dettes publiques des pays de l’OCDE (Patrick Artus)


Policy-mix

  • Zone euro : la répartition de l’effort entre politique budgétaire et politique monétaire n’a pas été optimale (Patrick Artus)
  • La relance keynésienne est-elle aujourd’hui le signe d’une préférence pour le présent forte ? (Patrick Artus)
  • La zone euro doit-elle aussi, comme les États-Unis, adopter la "théorie de la surchauffe" ? (Patrick Artus)
  • Modern Monetary Theory (MMT) : rien de moderne ou de nouveau (Patrick Artus)


Commerce international

  • Nike et Foot Locker alertent Trump (Le Monde)
  • Commerce : Chine et États-Unis entrent en guerre de tranchées (Alter éco)
  • Les conséquences planétaires d’une guerre froide entre la Chine et les États-Unis (Nouriel Roubini)
  • Les importations des Etats-Unis depuis la Chine sont-elles sensibles aux prix de ces importations ? (Patrick Artus)
  • La croissance des chaînes de valeur mondiales n’est pas enrayée (Banque de France)


Intégration européenne


Inégalités et justice sociale




Travail, emploi, chômage


Alter_eco__taux_de_chomage_Europe_sud_nord.png

Politique

  • L’onde de choc européenne de l’affaire autrichienne (Le Monde)
  • L’Autriche dans la tourmente de "l’affaire Ibiza" (The Conversation)
  • En Italie, Matteo Salvini pour la première fois sur la défensive (The Conversation)
  • En Hongrie, on peut critiquer l’UE à volonté, mais pas le gouvernement de Viktor Orban (The Conversation)
  • Les gauches européennes renouent-elles progressivement avec le protectionnisme ? (The Conversation)
  • Le vote expressif et ses conséquences (IPP)


Zoom sur les élections européennes

  • 26 pays, 56 listes et autant de nuances : la carte d’Europe des souverainistes (Le Monde)
  • Elections européennes : les eurosceptiques français en ordre dispersé (Le Monde)
  • Européennes : six nuances de vert (Eloi Laurent)
  • Pourquoi la France ne débat pas de l’Europe (Guillaume Duval)
  • Elections européennes : Une abstention aux multiples facteurs (Alter éco)
  • Aller voter ? Mais pourquoi ? (Anne-Laure Delatte)
  • Quel Européen êtes-vous ? Le test de "La Boussole européenne" révèle les clivages politiques des Français (The Conversation)
  • Européennes: rapports de force et clivages politiques (Télos)


Alter_eco__taux_d__abstention_elections_europeennes.png

Mobilisations collectives

  • Climat : à Paris, les jeunes "sèchent et la planète aussi" (Le Monde)
  • Gilets jaunes : regards de jeunes de banlieue (Métropolitiques)





lire la précédente revue de presse

lire le sociorama de Xavier Molénat

samedi 25 mai 2019

Après Draghi



« Le mandat de Mario Draghi en tant que président de la Banque centrale européenne s’achève en octobre. Ce fut un mandat tumultueux. Entre autres, il a clairement sauvé l’euro de l’effondrement en 2012-2013, ce qui fait probablement de lui le plus grand banquier central des temps modernes. Mais je ne cherche pas à célébrer Draghi, mais plutôt à m’interroger à propos de l’état de l’euro comme l’ère de Draghi arrive à sa fin. Ce n’est pas une diatribe. J’ai longtemps été un eurosceptique et il y a eu beaucoup de souffrances en Grèce et, dans une moindre mesure, en Espagne et au Portugal. Mais la performance globale de l’Europe depuis la crise de 2008 a été meilleure que ce que pensent la plupart des observateurs américains.

Je dirais que le gros problème aujourd’hui est l’extrême fragilité face à tout choc futur. Dans les années qui ont suivi l’arrivée de Draghi, la zone euro a su étonnamment bien restaurer la croissance et combler ses pertes en termes d’emploi. Mais ce succès repose sur des taux d’intérêt extrêmement faibles et un euro sous-évalué. Cela signifie qu’en Europe la politique monétaire n’a essentiellement aucune marge de manœuvre : elle ne pourra rien faire de plus qu’elle ne fait déjà si quelque chose se passait mal. S’il y avait une récession chinoise ou si Trump imposait des droits de douane sur les voitures allemandes ou qu'il y ait un quelconque autre choc négatif, qu’est-ce que la zone euro pourrait faire ? La BCE ne peut pas assouplir significativement sa politique monétaire. L’expansion budgétaire peut aider, mais elle devra être menée par l’Allemagne, ce qui semble peu plausible.

Pourtant, il semble opportun de dire comment les choses se sont passées jusqu’à présent ; en l’occurrence, elles se sont mieux passées que ce que beaucoup imaginent. Commençons avec la croissance économique dans la zone euro. Je montre ici la croissance du PIB réel depuis 2007, comparée avec celle des Etats-Unis :

GRAPHIQUE PIB réel des Etats-Unis et de la zone euro (en indices, base 100 au quatrième trimestre 2007)

Paul_Krugman__PIB_reel_Etats-Unis_zone_euro.png

Trois choses semblent évidentes. Premièrement, la zone euro a subi un violent contrecoup en 2011, en partie à cause de la crise de la dette souveraine, en partie parce que la BCE de Jean-Claude Trichet a pris la mauvaise décision de répondre à la hausse des prix des matières premières en relevant ses taux d’intérêt malgré un chômage élevé. Deuxièmement, les choses se sont stabilisées une fois que Draghi déclara que la BCE fera "tout ce qu’il faudra" ("whatever it takes") et mit en œuvre une politique durable d’expansion monétaire. Troisièmement, la croissance européenne globale a néanmoins a été moindre que celle des Etats-Unis.

Finalement, alors que le chômage européen est régulièrement plus élevé qu’aux Etats-Unis, on prend de plus en plus conscience que le chômage mesuré est un indicateur bien imparfait, qu’il vaut mieux regarder l’emploi des personnes d’âge intermédiaire. Et selon cet indicateur, l’Europe a réalisé des performances quasiment aussi bonnes que celles des Etats-Unis :

GRAPHIQUE Taux d’emploi des 25-54 ans aux Etats-Unis et en zone euro (en %)

Paul_Krugman__taux_d__emploi_25-54_ans_zone_euro_Etats-Unis_Grande_Recession.png

Donc, l’Europe s’en est beaucoup mieux tirée que ce que la plupart des Américains pensent. Mais elle y est parvenue seulement grâce à deux choses : des taux d’intérêt incroyablement faibles (littéralement négatifs pour certains actifs) et un gros excédent commercial dû à cet euro sous-évalué.

A nouveau, que se passerait-il si quelque chose allait mal ? La situation des Etats-Unis n’est pas grandiose, mais face à une récession la Fed a une certaine marge pour réduire ses taux et le Congrès peut adopter une certaine relance budgétaire. La BCE ne dispose pas d'une telle marge ; l'excédent commercial ne peut probablement pas être plus élevé ; l'Europe n’a pas de gouvernement pour fournir de relance budgétaire. Il y a une certaine marge de manœuvre pour la politique budgétaire en Allemagne, mais elle pourrait aussi bien être sur la face cachée de la lune. Donc, quel avenir pour l’Europe après Draghi ? Le continent va bien pour l’heure, dans une grande mesure grâce aux actions de Draghi. Mais il n’y a pas de forces en réserve, pas de munitions à tirer, pour faire face à quelque chose de mauvais. Et les mauvaises choses arrivent. »

Paul Krugman, « After Draghi », 24 mai 2019. Traduit par Martin Anota



aller plus loin...

« Pourquoi la reprise a-t-elle été plus lente dans la zone euro qu’aux Etats-Unis ? »

« Pourquoi la reprise a tardé ? La crise de l'euro au prisme de la crise du SME »

« Dix ans après la crise financière, où en est la reprise ? »

dimanche 19 mai 2019

Les liens de la semaine

Croissance, fluctuations et crises


Environnement et ressources naturelles

  • Le pétrole coûtera-t-il toujours plus cher ? (Alter éco)
  • Climat : avril 2019 quasi record de chaud (Le Monde)
  • Gaz à effet de serre : le chacun pour soi européen (Alter éco)
  • Avion et climat, le tabou des aides publiques (The Conversation)
  • Inégalités face au changement climatique : la balle est dans le camp des plus riches (The Conversation)
  • Un dividende carbone est préférable à une taxe carbone (Project Syndicate)|https://www.project-syndicate.org/commentary/carbon-dividend-better-than-tax-by-mark-paul-and-anthony-underwood-2019-05/french]


GRAPHIQUE Production mondiale de pétrole (en millions de barils par jour)



source : Alter éco (2019)

Démographie, migration


Concurrence

  • Concurrence et commerce : quelles politiques pour l’Europe ? (CAE)
  • Les opérateurs télécoms se font moins la guerre… pour l’instant (Le Monde)
  • La Cour suprême américaine autorise des poursuites contre Apple et son App Store (Le Monde)
  • Le vrai problème de Facebook : sa toute-puissance économique (Jean-Marc Vittori)
  • Pourquoi l’économie américaine devient moins dynamique (Patrick Artus)
  • Aéroports de Paris, un levier stratégique pour l’État ? (Métropolitiques)


Monnaie et finance

  • Les Banques Centrales agissent simplement (Patrick Artus)
  • Quand les Banques Centrales se sont-elles trompées ? (Patrick Artus)
  • Quelles pistes pour comprendre le nouveau comportement des Banques Centrales ? (Patrick Artus)
  • Zone euro : les “critiques de gauche” de la politique monétaire ne sont pas recevables (Patrick Artus)
  • Que se passe-t-il si la politique monétaire peut créer un écart permanent entre le taux d’intérêt réel et le taux d’intérêt réel neutre, d’équilibre ? (Patrick Artus)


Finances publiques


The_Economist__Etats-Unis_dette_publique_rendements_bons_du_Tresor.png

source : The Economist (2019

Intégration européenne

  • Europe : la lucidité franco-allemande (Le Monde)
  • Pourquoi l’Union européenne n’est pas une "dictature de Bruxelles" (Le Monde)
  • Comment le Rassemblement national a abandonné l’idée du Frexit (Le Monde)
  • Zone euro : des déséquilibres toujours persistants (La Tribune)
  • La zone euro n’a pas besoin de l’épargne des autres (Patrick Artus)


Commerce international

  • Blocs commerciaux et guerres commerciales durant l’entre-deux-guerres (D'un champ l'autre)
  • L’escalade continue dans la guerre commerciale entre les Etats-Unis et la Chine (Le Monde)
  • Trump ne touche pas (pour l’instant) aux droits de douane dans le secteur automobile (Le Monde)
  • Tensions sino-américaines: une période passionnante (Philippe Waechter)
  • Guerre commerciale : Trump menace la Chine et relance le suspense (CEPII)
  • Protectionnisme US : la petite leçon des machines à laver (Emmanuel Combe)
  • Quels premiers impacts des mesures protectionnistes sur la balance commerciale américaine ? (BSI Economics)
  • Les multinationales, grandes responsables de la désindustrialisation (Alter éco)


GRAPHIQUE Part de la Chine et des Etats-Unis dans les exportations mondiales de marchandises (en %)

The_Economist__part_Chine_Etats-Unis_exportations_mondiales_marchandises.png
source : The Economist (2019)

Inégalités et justice sociale


Ecole

  • L’"école du socle" serait-elle victime d’une malédiction ? (The Conversation)
  • Limiter le nombre d’élèves par classe : une clé de la réussite scolaire ? (The Conversation)


Travail, emploi, chômage

  • Le taux de chômage en France tombe à 8,7 %, son plus bas niveau depuis 2009, selon l’Insee (Le Monde)
  • Nouveau repli du taux de chômage en France au premier trimestre (Philippe Waechter)
  • Baisse du chômage : des raisons d’espérer (Le Monde)
  • Le paradoxe des emplois non-pourvus (Alexandra Roulet)
  • Baisse des cotisations patronales : une réponse insuffisante au chômage de masse (La Tribune)
  • France : travailler moins, plus, mieux ? (Patrick Artus)
  • Le plein-emploi ramène-t-il un partage des revenus favorable aux salariés ? (Patrick Artus)
  • Les conséquences considérables du choix d’affaiblir le pouvoir de négociation des salariés dans les pays de l’OCDE (Patrick Artus)




Politique


Mobilisations collectives

  • Briser l’engrenage de la violence lors des manifestations (Le Monde)
  • Violences policières : "Une même blessure peut être le résultat d’une violence légitime comme illégitime" (Le Monde)





lire la précédente revue de presse

lire le sociorama de Xavier Molénat

mardi 14 mai 2019

La stagnation séculaire nous oblige à reconsidérer le rôle de la politique macroéconomique

« Les éditions MIT Press ont publié Evolution or Revolution? Rethinking Macroeconomic Policy after the Great Recession, un livre contenant les articles et des discussions que nous avons organisées à une conférence de la Peterson Institute il y a 18 mois. Alors que les choses sont toujours loin d’être claires, les événements qui se sont déroulés depuis nous amènent à considérer que la stagnation séculaire constitue une menace sérieuse pour les pays développés. A partir de points de vue quelque peu différents (Blanchard, 2019, et Rachel et Summers, 2019), nous en sommes de plus en plus venus à croire qu’il est nécessaire de reconsidérer en profondeur la politique macroéconomique et en particulier la politique budgétaire.

"Nous avions écrit (…) qu’au minimum, la politique monétaire doit rétablir sa marge de manœuvre. La politique budgétaire doit être réintroduite comme un outil de stabilisation majeur. Et les politiques financières doivent continuer d’être ajustées et renforcées. Nous pouvons qualifier cela d’évolution. Si, cependant, les taux neutres restent extrêmement faibles, peut-être même négatifs, ou si la régulation financière marque le pas, des changements plus profonds pourraient être nécessaires, allant du recours aux déficits budgétaires à des efforts actifs pour promouvoir la dépense privée, en passant par une plus forte inflation pour réduire davantage les taux d’intérêt réels ou encore un renforcement des contraintes sur le secteur financier. Nous pouvons qualifier cela de révolution. Seul le temps nous le dira.

Divers changements frappants des conditions économiques sont survenus depuis que nous avons écrit ce passage.

Les taux d’intérêt restent inhabituellement faibles


Les taux d’intérêt neutres, tels qu’ils sont jugés par les marchés ou les observateurs financiers, ne se sont pas accrus et ont probablement décliné, même quand nous sommes sortis de la Grande Récession. L’idée que les taux d’intérêt faibles constituaient un simple effet d’après-crise et que les taux remonteraient lentement s’est tout simplement révélée erronée. Aux Etats-Unis, les taux d’intérêt réels à 10 ans ont significativement diminué ces derniers mois et sont environ au niveau où ils étaient il y a 18 mois malgré le passage de fortes réductions d’impôts. En réponse aux inquiétudes à propos d’un possible affaiblissement de l’économie et de l’absence de pressions inflationnistes, la Réserve fédérale a signalé que l’actuel cycle de resserrement puisse s’arrêter avec des taux d’intérêt de court terme inférieurs à 2,5 %. Les marchés considèrent que la prochaine mesure de la banque centrale sera plus probablement une baisse plutôt qu’une hausse du taux directeur. En Europe, en réponse à la faiblesse économique, les autorités monétaires ont retardé de plusieurs années la date à laquelle les taux d’intérêt retourneront en territoire positif et elles se demandent si elles ne vont pas relancer l’assouplissement quantitatif (quantitative easing). En Allemagne et au Japon, les obligations indexées suggèrent que les taux d’intérêt réels négatifs constituent un aspect de la vie économique pour la prochaine génération.

Parallèlement, la politique budgétaire est restée expansionniste (au Japon, fortement aux Etats-Unis, timidement en zone euro) sans entraîner de surchauffe. Malgré cette relance budgétaire, l’inflation a à peine atteint la cible d’inflation de la Fed et les marchés anticipent que l’inflation américaine restera en-deçà de 2 %, même selon les prévisions sur 30 ans. Dans la zone euro et au Japon, l’inflation reste inférieure à sa cible, avec peu d’éléments suggérant que la cible puisse être bientôt atteinte. Cette faible inflation suggère que, malgré des politiques monétaire et budgétaire expansionnistes, l’inflation anticipée est toujours inférieure à la cible ou la production est toujours sous son potentiel, du moins dans ces deux économies.

La politique budgétaire doit jouer un rôle plus important dans les futures récessions


Ces deux développements nous amènent inévitablement à conclure que la politique budgétaire devra à l’avenir jouer un rôle plus important que par le passé. Il n’y a simplement pas assez de marge, même aux Etats-Unis, pour que la politique monétaire réponde adéquatement à une récession de taille standard. Rappelez-vous que la récession américaine typique a été associée à une baisse de 500 points de base des taux directeurs, une baisse deux fois plus importante que ne le permettent les taux aujourd’hui. Mais le problème peut aller au-delà des récessions et être plus récurrent et plus fondamental. La demande globale peut rester chroniquement faible, impliquant des taux neutres durablement faibles. La borne inférieure zéro peut être contraignante pour une longue période de temps, nécessitant un soutien de la part de la politique budgétaire et une redistribution plus profonde des rôles entre politique monétaire et politique budgétaire.

Soyons clairs : Une dette publique plus élevée a en soi des coûts en termes de bien-être (bien que les taux faibles soient un signal que ces coûts puissent être limités, comme le montre Blanchard, 2019), mais dans l’environnement actuel, dans la mesure où des déficits budgétaires plus importants peuvent contribuer à réduire ou éliminer l’écart de production (output gap), les bénéfices pourraient fortement dépasser ces coûts.

L’épisode de borne inférieure zéro du Japon plaide en faveur de l’utilisation de la relance budgétaire


L’épisode de borne inférieure zéro (zero lower bound) au Japon est très instructif. Depuis 1999, le taux directeur est resté à zéro ou proche de zéro et la taille du bilan de la Banque du Japon a été multipliée par cinq depuis. Du côté budgétaire, le Japon a généré un déficit moyen de 6 % du PIB et la dette nette a augmenté de l’équivalent de près de 90 % du PIB. Et, pourtant, un taux directeur nul, un assouplissement quantitatif agressif et une politique budgétaire fortement expansionniste n’ont pas réussi à ramener l’inflation à sa cible ou la production à son potentiel. Pendant longtemps, les économistes qui se sont penchés sur le Japon on souligné des erreurs de politique économique et un recours excessif aux déficits budgétaires. Il est maintenant clair que la forte réponse macroéconomique du Japon était en net la bonne.

On pourrait affirmer que ces mesures budgétaires extrêmes sont nécessaires seulement lorsqu’un pays est à la borne inférieure zéro et que les Etats-Unis sont maintenant hors de la zone de danger requérant de telles politiques. Ce serait une erreur, pour les raisons suivantes.

Premièrement, même lorsque les taux sont positifs, mais proches de zéro, le risque qu’une contraction de la demande globale puisse ramener l’économie à la borne inférieure zéro va inquiéter les ménages et les entreprises, ce qui déprimerait davantage la demande et accroîtrait la probabilité de se retrouver à la borne.

Deuxièmement, même si la borne inférieure zéro peut être quelque peu évitée, disons en supprimant la monnaie fiduciaire et en payant des taux d’intérêt négatifs sur les encaisses monétaires, de très faibles taux semblent souvent être associés à une prise de risque excessive, allant d’un endettement excessif à une hausse de la fréquence des bulles spéculatives.

Troisièmement, il y a de bonnes raisons nous amenant à croire que plus le taux d’intérêt est faible, plus ses effets sur la demande globale s’affaiblissent. En effet, l’argument a été avancé qu’il y a un "taux d’inversion" (reversal rate) en deçà duquel l’effet du taux change de signe, si bien qu’une baisse supplémentaire des taux est susceptible de réduire le prêt.

Quatrièmement, en regardant le long terme, de faibles taux d’intérêt peuvent amener des entreprises débitrices zombies à rester en vie trop longtemps, ralentissement la réallocation et freinant ainsi la croissance économique.

Les preuves empiriques pour chacun de ces arguments ne sont pas pléthores, mais ensemble elles plaident pour maintenir les taux neutres à un niveau raisonnablement élevé et, par implication, pour être enclins à adopter la politique budgétaire expansionniste appropriée pour soutenir la demande.

Cela soulève la question de la coordination des politiques budgétaire et monétaire. L’exemple des Etats-Unis montre qu’elles peuvent fonctionner dans des directions opposées : la Fed avait poussé les rendements des obligations à la baisse et le Trésor avait saisi l’opportunité pour allonger la maturité de la dette publique. La coordination entre la banque centrale et les autorités budgétaires n’est toutefois pas sans susciter des problèmes délicats. L’une des principales avancées pour la politique monétaire a été de rendre les banques centrales indépendantes, de les laisser fixer par elles-mêmes une cible d’inflation à atteindre. Est-ce que cela reste le cas si à la fois les responsables budgétaire et monétaire doivent travailler ensemble pour atteindre le plein emploi ? L’aplatissement de la courbe de Phillips rend cela très tentant d’opter pour des politiques temporellement incohérentes, de tenter la surchauffe au prix d’une inflation apparemment limitée à court terme. Ce danger peut-il être écarté ? (...) »

Olivier Blanchard & Lawrence H. Summers, « Secular stagnation requires rethinking macroeconomic policy, especially fiscal policy », PIIE (blog), 13 mars 2019. Traduit par Martin Anota



Aller plus loin…

« Larry Summers et la stagnation séculaire »

« Les taux neutres, la stagnation séculaire et le rôle de la politique budgétaire »

« Faut-il s'inquiéter de la dette publique lorsque les taux d’intérêt sont faibles ? »

dimanche 12 mai 2019

Les liens de la semaine

Capitalisme(s)


Croissance, fluctuations et crises

  • Les sombres perspectives économiques de la Commission européenne (Le Monde)
  • UE : la Commission européenne prévoit une croissance en berne (La Tribune)
  • Le rebond de la croissance est il durable ? (Philippe Waechter)


Inflation

  • La mesure de l’inflation est-elle une affaire politique ? (Alter éco)
  • Zone euro : coûts de production et prix dans la période récente ; quels enseignements ? (Patrick Artus)




Environnement et ressources naturelles

  • Biodiversité : l’humanité face à ses responsabilités (Le Monde)
  • Empreinte écologique : l’Europe doit faire mieux (La Tribune)
  • Pour sauver la planète, il faut manger autrement (Alter éco)
  • Impact du transport aérien sur le climat : pourquoi il faut refaire les calculs (The Conversation)
  • L’écodéveloppement, le développement durable autrement (The Conversation)


Concurrence, innovation et productivité


Alter_eco__croissance_productivite_horaire_du_travail_pays_OCDE.png

Monnaie et finance

  • Uber : comment se passe une entrée en Bourse ? (Le Monde)
  • Uber : une introduction en Bourse criblée d'incertitudes (La Tribune)


Quelles sont les conséquences des faibles taux d'intérêt ?

  • Le débat passionnant sur la dette et les taux d'intérêt réels (Patrick Artus)
  • Deux théories à prendre au sérieux quand on voit l’absence d’effets de la politique monétaire expansionniste sur l’économie de la zone euro (Patrick Artus)
  • Un Monde où les taux d’intérêt restent très bas est différent (Patrick Artus)
  • Les trois étapes de la "japonisation", au Japon et maintenant dans la zone euro (Patrick Artus)
  • L’OCDE s’installe dans l’équilibre avec taux d’intérêt très faibles : la sortie de cet équilibre provoquerait une crise violente (Patrick Artus)


Finances publiques

  • Une dette élevée prive-t-elle les gouvernements de marge de manœuvre face aux crises financières ? (D'un champ l'autre)
  • France : la tentation de laisser grandir le déficit public ? (Patrick Artus)
  • Dans quel cas un niveau élevé de dette publique est-il optimal à long terme ? (Patrick Artus)


Intégration européenne




Commerce international

  • L’escalade continue entre la Chine et les Etats-Unis (Jacques Adda)
  • Le déficit commercial plonge au premier trimestre (La Tribune)
  • Commerce : l’Europe rouvre les négociations avec les Etats-Unis (Alter éco)
  • Nouvelles Routes de la Soie : ralentissement ou second souffle ? (Alter éco)
  • Le rôle des multinationales dans les violences en Afrique (The Conversation)


Inégalités et justice sociale

  • L’impouvoir d’achat. Quand les dépenses sont contraintes (Igor Martinache)
  • La pauvreté préoccupe les Français (Centre d'observation de la société)
  • La pauvreté tue, la preuve aux Etats-Unis (Ioana Marinescu)
  • Les impôts progressifs dans le collimateur d’Emmanuel Macron (Guillaume Duval)
  • La fin de l’ENA et la recomposition du système élitaire français (Luc Rouban)
  • Le recouvrement des impayés de pensions alimentaires réduit les dépenses sociales mais réduit également le niveau de vie de certaines mères isolées (OFCE)


Travail, emploi, chômage




Zoom sur les élections européennes

  • Macron l’Européen se heurte à la réalité (Le Monde)
  • Comment marchent les élections européennes ? (Le Monde)
  • 47,1 millions d’électeurs inscrits en France, dont 330 000 citoyens de l’UE (Le Monde)
  • Comment ont voté les 82 eurodéputés français depuis 2014 ? (Le Monde)
  • Comment le Rassemblement national vote au Parlement européen (Le Monde)


Politique

  • Privatisation d’ADP : encore un long chemin avant un référendum d’initiative partagée (Le Monde)
  • Trump désormais au-dessus des lois (Project Syndicate)
  • Istanbul, la défaite de trop pour Erdogan (Le Monde)
  • Le nouveau visage du nationalisme européen (The Conversation)
  • FPÖ, AfD, Vox : les partis d’extrême droite à l’offensive (The Conversation)
  • Elections locales britanniques : les partis pro-UE sont en forte progression (Le Monde)
  • Comment l’Inde fait voter plus de 600 millions de personnes (The Conversation)
  • Pourquoi le micro-ciblage politique pourrait saper la démocratie (The Conversation)





lire la précédente revue de presse

lire le sociorama de Xavier Molénat

jeudi 9 mai 2019

L’économie de Donald Keynes : l’austérité pour les démocrates, la relance pour les républicains

« J’ai fait un mauvais pronostic économique le soir des résultats des élections présidentielles en 2016 en prédisant une récession avec Trump. Mais j’ai rapidement réalisé que la déception politique avait obscurci mon jugement et suis revenu sur mon pronostic trois jours après. "Il est au moins possible", écrivais-je le 11 novembre 2016, "que de plus gros déficits budgétaires puissent brièvement renforcer l’économie". Ce que je ne savais pas à l’époque, c’était l’ampleur qu’atteindraient les déficits budgétaires. Depuis 2016, l’administration Trump a, en pratique, mis en œuvre le genre de forte relance budgétaire à laquelle les suiveurs de John Maynard Keynes appelaient lorsque le chômage était élevé, mais contre lequel les républicains se sont opposés.

Contrairement à ce que Donald Trump et ses partisans proclament, nous ne connaissons pas un boom sans précédents. L’économie américaine a crû de 3,2 % au cours de l’année dernière, un rythme de croissance que nous n’avions pas connu depuis… 2015. L’emploi a crû régulièrement depuis 2010, sans rupture de tendance après 2016. Cette longue séquence de croissance poussé le taux de chômage à des niveaux qui n’avaient pas été atteints depuis plusieurs décennies. Que s’est-il passé et qu’est-ce que cela nous enseigne ? La vigueur de l’économie ne reflète pas un redressement du déficit commercial américain, qui reste élevé. Elle ne reflète pas non plus un boom géant de l’investissement des entreprises, chose que les partisans de la réduction d’impôts de 2017 avaient promise et qui n’est pas survenue. Ce qui tire l’économie américaine aujourd’hui, c’est le déficit budgétaire.

Les économistes utilisent souvent le déficit budgétaire ajusté en fonction de la conjoncture (une estimation de ce que le déficit serait au plein emploi) comme une mesure approximative du degré de relance budgétaire qu’offre le gouvernement. Selon cette mesure, le gouvernement fédéral injecte actuellement autant d’argent dans l’économie qu’il y a sept ans, lorsque le taux de chômage était supérieur à 8 %.

L’explosion du déficit budgétaire n’est pas simplement une conséquence de cette baisse d’impôts. Après que les républicains aient pris le contrôle du Congrès en 2010, ils forcèrent le gouvernement fédéral à embrasser l’austérité budgétaire, en gelant les dépenses malgré un chômage élevé et de faibles coûts d’emprunt. Mais une fois que Trump se retrouva à la Maison blanche, les républicains n’eurent soudainement plus de problème avec les dépenses publiques (aussi longtemps qu’elles n’aident pas les pauvres). En particulier, les dépenses discrétionnaires réelles (les dépenses autres que celles de la sécurité sociale, de Medicare et d’autres programmes de filet de sécurité) ont explosé après plusieurs années de déclin.

Donc, il n’y a pas vraiment de mystère à propos de la vigueur persistante de l’économie : c’est une affaire keynésienne. Mais qu’avons-nous appris de cette expérience ?

Politiquement, nous avons appris que le parti républicain est profondément hypocrite. Après tous ces cris hystériques à propos des dangers de la dette publique et d’une menace inflationniste à l’époque d’Obama, le parti républicain ouvrit les robinets avec allégresse à l’instant même où l’un de ses hommes se retrouva à la Maison blanche. Vous voyez toujours des informations qui décrivent les républicains comme des "faucons du déficit" et s’interrogent sur leur indolence face au creusement du déficit budgétaire. Allez, tout le monde sait de quoi il s’agit.

Au-delà de cela, nous savons maintenant que la longue période de chômage élevé qui suivit la crise financière de 2008 pouvait facilement être écourtée. Ceux d’entre nous qui avertirent dès le début que la relance Obama était trop faible et excessivement temporaire et que l’austérité freinait la reprise avaient raison. Si nous avions été enclins à fournir le même genre de soutien budgétaire en 2013 que celui que nous fournissons aujourd’hui, le chômage cette année-là aurait certainement été inférieur à 6 %, et non de 7,4 %.

Mais, à l’époque, ceux que j’avais l’habitude d’appeler les gens très sérieux avancèrent plusieurs raisons pour soi-disant démontrer que nous ne pouvions pas faire ce que les manuels de base en économie nous disaient de faire. Les gens très sérieux disaient qu’il y aurait une crise de la dette, même si le gouvernement américain pouvait emprunter à des taux d’intérêt incroyablement bas. Ils disaient que le chômage était "structurel" et qu’il ne pouvait être réduit si nous accroissions la demande globale. En particulier, ils prétendaient que les chômeurs n’avaient pas les compétences que nécessitait une économie moderne. Aucune de ces affirmations n’était exacte. Mais avec l’obstructionnisme des républicains, elles contribuèrent à retarder pendant plusieurs années le retour au plein emploi.

Donc les déficits budgétaires de Trump sont une bonne chose ? Il s’avère qu’il y a deux ans l’économie américaine était bien plus éloignée du plein emploi que ne le pensaient la plupart des gens, donc il y avait même alors un argument en faveur de la relance budgétaire. Et les risques de la dette étaient bien moindres que ne le proclamaient les gens très sérieux.

Si nous nous endettons, cependant, cela doit être pour de bonnes raisons. Nous pouvons utiliser les déficits pour rebâtir nos infrastructures en déchéance. Nous pouvons investir dans nos enfants, nous assurer qu’ils aient une bonne santé et une bonne alimentation et les sortir de la pauvreté. Mais les républicains bloquent toujours tout type de dépenses utiles. Non seulement les républicains au Sénat se sont opposés à l’investissement dans les infrastructures, mais l’administration Trump propose de fortes réductions des aides aux enfants, en particulier les soins de santé et l’éducation. Les déficits ne sont apparemment une bonne chose que lorsqu’ils financent de fortes baisses d’impôts pour les entreprises, qui utilisent cette manne pour racheter leurs actions.

Voilà l’histoire de l’économie américaine en 2019. L’emploi est élevé et le chômage faible, parce que les républicains ont embrassé le genre de dépenses financées par déficit qui, selon leurs dires, allait détruire les Etats-Unis lorsque les démocrates détenaient le pouvoir. Mais nulle once de ces dépenses n’est utilisée pour aider ceux qui sont dans le besoin ou pour rendre l’économie plus forte à long terme. »

Paul Krugman, « The economics of Donald J. Keynes », 6 mai 2019. Traduit par Martin Anota

lundi 6 mai 2019

Le prix de tout, la valeur de l’économie : une médaille Clark pour Emi Nakamura



« C’est fantastique et mérité (…) que la médaille John Bates Clark soit décernée à Emi Nakamura, qui a récemment quitté Columbia pour Berkeley. C’est la première médaille Clark qui est décernée à un macroéconomiste au vingt-et-unième siècle. La Grande Récession, les changements massifs dans le commerce international, l’essor de zones monétaires comme la zone euro, le saving glut et ses effets sur les taux d’intérêt, le changement dans l’ouverture aux entrées fébriles de capitaux, etc. : il s’est passé énormément de choses au niveau macroéconomique au cours des deux décennies qui se sont écoulées depuis qu’Andrei Shleifer a gagné la médaille Clark. Il est difficile d’imaginer ce qui peut être plus important pour un économiste à comprendre que ces dynamiques.

Au cours des vingt dernières années, la macroéconomie a connu quelque chose d’inhabituel : elle est devenue semblable à l’organisation industrielle ! Un bref rappel historique pourrait être utile. Le terme "macroéconomie" est dû à Ragnar Frisch, dans l’article qu’il publia en 1933 sur la propagation des chocs économiques. Il écrivait : "L’analyse macrodynamique (…) essaye de donner un compte-rendu de l’ensemble du système économique pris dans son entièreté. Evidemment dans ce cas il est impossible de procéder à une analyse des détails. Bien sûr, il est toujours possible de réaliser une analyse macrodynamique en détail si nous nous confinons à une théorie purement formelle. En effet, il est toujours possible par un système adapté d’indices et d’exposants, etc., d’introduire pratiquement tous les facteurs que nous pouvons imaginer. (…) Une telle théorie, cependant, n’aurait qu’un intérêt limité. Il ne serait guère possible d’étudier des problèmes fondamentaux tels que la forme exacte de la solution (…). Ces derniers problèmes sont des problèmes majeurs dans l’analyse du cycle d’affaires. De façon à s’attaquer à ces problèmes sur une base macrodynamique (…), nous devons délibérément négliger une masse considérable de détails de l’image".

Et c’est ce que nous avons fait. Les keynésiens ont ramené les microfondations de la macroéconomie dans une poignée de paramètres globaux pertinents. La critique de Lucas affirma que nous pouvons simplifier certaines choses (plusieurs agents en un agent représentatif, par exemple), mais que nous devons toujours commencer notre analyse avec les paramètres fondamentaux que sont les préférences, les contraintes et les technologies. La synthèse néoclassique a combiné ces paramètres bruts avec les rigidités nominales (les prix visqueux, l’information limitée, et ainsi de suite). Mais le principal point de Frisch demeurait : à quoi servent ces paramètres théoriques plus profonds si nous ne pouvons estimer leur valeur et leurs effets macroéconomiques ? Comme Einstein nous l’a enseigné, le but du scientifique devrait être de simplifier le plus possible les choses, mais pas davantage.

Il y a deux choses qui ont récemment changé en macroéconomie. Premièrement, la puissance de calcul offre désormais la possibilité d’estimer ou de calibrer de très complexes modèles dynamiques et stochastiques, avec des agents tournés vers l’avenir, avec des trajectoires de prix à l’équilibre ou en dehors de l’équilibre, avec diverses frictions ; c’est en cela que la macroéconomie a commencé à ressembler un peu comme l’organisation industrielle, avec les paramètres microéconomiques à la base. Mais deuxièmement, et de nouveau de façon analogue à l’organisation industrielle, le montant de données disponibles pour le chercheur a crû énormément. Nous avons maintenant des données sur les prix qui nous disent exactement quand les prix changent et de quel montant, comment ces changements se propagent le long des chaines de valeur et d’un pays à l’autre, comment ils interagissent avec les impôts, et ainsi de suite. Le problème de Frisch a dans un sens été résolu : nous n’avons plus le même arbitrage entre utilité et profondeur lorsque nous étudions la macroéconomie.

Nakamura est surtout connue pour utiliser cette profonde combinaison de données et de théorie pour comprendre comment les entreprises fixent leurs prix. Les rigidités des prix jouent un rôle particulièrement important dans les théories de la macroéconomie qui impliquent potentiellement de l’inefficacité. Considérons une version (quelque peu expurgée) de la théorie des cycles d’affaires réels. Ici, des chocs touchent l’économie : par exemple, un cartel du pétrole réduit l’offre de pétrole pour des raisons politiques. Les entreprises doivent réagir à ce choc "réel" du côté de l’offre en réorganisant l’activité économique. Le choc réel se propage ensuite d’un secteur à l’autre. Le rôle de la politique monétaire dans un tel monde est limité : une récession reflète simplement la réaction des entreprises au changement réel dans l’environnement économique.

Cependant, quand les prix sont "visqueux", ce n’est plus vrai. La vitesse à laquelle les chocs réels se propagent et la distorsion que les prix visqueux introduisent peuvent être affectées par la politique monétaire, puisque les firmes vont réagir aux changements de leurs anticipations d’inflation en changeant la fréquence à laquelle ils révisent les prix. Golosov et Lucas dans le Journal of Political Economy affirmèrent, théoriquement et empiriquement, que les effets en termes de bien-être des "prix visqueux" ou de "coûts de menu" n’étaient pas très significatifs. L’extraction de ces effets de bien-être est assez sensible à plusieurs aspects des données et de la théorie. Dans quelle mesure y a-t-il une dispersion des prix à court terme plutôt qu’une chance exogène pour toutes les entreprises dans un secteur de changer leurs prix ? Notons que la dispersion des prix est difficile à maintenir à moins que nous ayons des coûts de recherche pour le consommateur (sinon chacun achèterait au vendeur le moins cher), donc la dispersion des prix ajoute un défi technique non trivial. De combien les prix changent-ils dans la réalité (…) ? Quand l’inflation est plus forte, est-ce que les entreprises ajustent aussi fréquemment, mais plus amplement, leurs prix (rappelons-nous du fameux doublement du prix du Coca-Cola), ou est-ce qu’elles ajustent les prix plus souvent en modifiant leurs prix dans la même proportion qu’elles le faisaient dans des environnements de faible inflation ? Combien d’hétérogénéité y a-t-il dans les pratiques de fixation des prix d’un secteur à l’autre et dans quelle mesure ces différences affectent les conséquences des prix en termes de bien-être étant donné les relations entre secteurs ?

Nakamura nous a amenés très loin dans ces questions. Elle a construit d’incroyables bases de données, proposé des stratégies d’identification très astucieuses pour séparer les modèles de fixation des prix et utilisé ces outils pour grandement améliorer notre compréhension de l’interaction entre rigidités des prix et cycle d’affaires. Son article sur les "cinq faits" utilise des microdonnées du Bureau of Labor Statistics pour montrer que les soldes représentent la moitié des "modifications de prix" que les chercheurs avaient précédemment estimées, que les prix changent plus vite lorsque l’inflation est plus forte et qu’il y a une forte hétérogénéité entre les secteurs dans le comportement de changement des prix. En faisant remonter ces données jusqu’aux années soixante-dix, Nakamura et ses coauteurs montrent aussi que les environnements à forte inflation ne provoquent pas plus de dispersion des prix : en fait, les entreprises révisent leurs prix plus souvent. Robert Lucas dans ses Macroeconomic Priorities avait fait valoir de façon convaincante que les coûts du cycle d’affaires en termes de bien-être étaient bien plus faibles que les coûts d’inflation et que les coûts d’inflation étaient eux-mêmes bien plus faibles que les coûts de distorsions fiscales. Comme Nakamura le souligne, si vous croyez cela, alors ne vous étonnez pas de donner la priorité à la stabilité des prix et à la politique fiscale ! (Beaucoup ont chipoté sur le raisonnement de Lucas, mais même en ajoutant des agents hétérogènes il est difficile de faire apparaître que les cycles d’affaires se traduisent par de larges coûts, cf. Krusell et alii (2009)). Mieux comprendre les vrais coûts de l’inflation, via l’effet retour de l’expansion monétaire sur la fixation des prix, va grandement aider les responsables de la politique économique pour calibrer les coûts et bénéfices de la stabilité des prix vis-à-vis des autres objectifs macroéconomiques.

Bien qu’elle soit généralement connue en tant que macroéconomiste empirique, Nakamura a aussi publié plusieurs articles (en l’occurrence notamment avec son mari Jon Steinsson) sur la théorie de la fixation des prix. Par exemple, pourquoi les prix sont-ils à la fois visqueux et impliquent aussi des soldes ? Dans un article astucieux publié dans le Journal of Monetary Economics, Nakamura et Steinsson modélisent une fixation des prix par les firmes face à des consommateurs sujets à des habitudes. Si la firme ne se contraint pas elle-même, elle a l’incitation à accroître les prix une fois que les consommateurs acquièrent leur habitude sur un produit (…). Pour éviter ces problèmes d’incohérence temporelle, les entreprises aimeraient s’engager à une trajectoire de prix avec une certaine flexibilité pour répondre aux changements de la demande. Un équilibre à ce modèle de type contrat relationnel implique un prix-plafond avec des soldes quand la demande chute : des prix rigides et des soldes, comme nous l’avons vu dans les données ! Dans un second article théorique avec Steinsson et Alisdair McKay, Nakamura observe dans quelle mesure la communication à propos des futurs taux d’intérêt nominaux peut affecter les comportements. En principe, beaucoup : si vous me dites que la Fed va garder les taux d’intérêt réels à un faible niveau pendant plusieurs années (de faibles taux dans le futur accroissent la consommation dans le futur, ce qui accroît l’inflation dans le futur, ce qui réduit les taux réels aujourd’hui), je vais emprunter. Mais le fait d’introduire les contraintes d’emprunt et le risque de revenu signifie que je ne vais jamais emprunter beaucoup d’argent : je peux connaître un mauvais choc demain et me retrouver à la rue. Donner cinq années au forward guidance à propos des taux d’intérêt plutôt qu’une année ne va par conséquent pas vraiment affecter mon comportement : c’est le désir de détenir de l’épargne de précaution qui limite mon emprunt, pas le taux d’intérêt.

Nakamura mérite le prix qu’elle a reçu, tant elle a joué un rôle de premier plan dans la réorientation de la macroéconomie qui l’a rendue, d’une part, plus empirique et, d’autre part, plus "microéconomique" sur le plan théorique. Sa focale est ciblée sur certaines des énigmes clés pour les responsables de la politique économique. Il est impossible de couvrir un aussi large champ dans un unique billet (…), mais heureusement il y a deux résumés faciles à lire et de qualité de ses principaux travaux. D’une part, dans l’Annual Review of Economics, elle a compilé les nouveaux faits empiriques sur les changements des prix, les tentatives pour identifier le lien entre politique monétaire et changements des prix et les implications pour la théorie du cycle d’affaires. D’autre part, dans le Journal of Economic Perspectives, elle discute de la façon par laquelle les macroéconomistes ont tenté d’identifier les paramètres théoriques de façon plus crédible. (…) J’hésite à m’arrêter ici tant Nakamura a publié de nombreux articles influents, mais je finirais en évoquant brièvement deux points que vous devriez davantage explorer. Du côté des dépenses publiques, elle a utilisé les chocs de dépenses locaux et un modèle robuste pour estimer le multiplicateur budgétaire national des dépenses publiques. Deuxièmement, elle a récemment suggéré que les récessions tendent à durer plus longtemps depuis que les femmes quittent moins massivement qu’auparavant la production domestique pour la vie active. »

Kevin Bryan, « The price of everything, the value of the economy: A Clark medal for Emi Nakamura », in A Fine Theorem (blog), 1er mai 2019.

dimanche 5 mai 2019

Les liens de la semaine

Zoom sur la modern monetary theory

  • La théorie monétaire moderne sous le scalpel d’un postkeynésien sceptique (Alter éco)
  • La "modern monetary theory" ou le financement monétaire de la dépense publique (Bruno Amable)


Croissance, fluctuations et crises

  • La croissance française se maintient au premier trimestre 2019 (Le Monde)
  • La croissance française n’arrive pas à accélérer au premier trimestre en dépit des mesures sur le pouvoir d’achat (Philippe Waechter)
  • Ralentissement de l’économie : l’asymétrie de la réaction de politique économique aux Etats-Unis et dans la zone euro (Patrick Artus
  • La prochaine crise : il faut regarder ailleurs (Patrick Artus)
  • Zone euro : le stimulus de demande ne peut pas disparaître (Patrick Artus)




Zoom sur l'économie allemande

  • L’économie allemande s’est fortement affaiblie parce que l’Allemagne subit un double choc, de demande et d’offre (Patrick Artus)
  • Allemagne : la fin de la stratégie mercantiliste (Patrick Artus)


Environnement et ressources naturelles

  • Le méthane, cet autre ennemi du climat (Alter éco)
  • Ecologie : "La maison brûle" mais la France fait du surplace (Le Monde)
  • La France va inscrire dans la loi l’objectif de neutralité carbone en 2050 (Le Monde)
  • Rapport de l’IPBES sur la biodiversité : l’heure n’est plus aux demi-mesures (The Conversation)
  • Il est temps d’instaurer une taxe mondiale sur les émissions carbonées (Project Syndicate)


Alter_eco__agriculture_emissions_de_methane_par_secteur.png

Monnaie et finance

  • Les crises financières sont-elles des chocs d’offre ou de demande ? (D'un champ l'autre)
  • Scandale Danske Bank : le superviseur européen a-t-il enterré l'enquête à tort ? (La Tribune)
  • Le Brexit fait flamber les coûts de supervision bancaire (La Tribune)
  • Zone euro : la “japonisation” de la taille du bilan de la BCE (Patrick Artus)
  • La BCE réagit-elle particulièrement quand l’Allemagne a une économie faible ? (Patrick Artus)
  • Le retour à des taux d’intérêt à long terme nuls ou négatifs : un échec majeur pour la BCE (Patrick Artus)


Réformes


Finances publiques

  • Budget : mauvaise passe ou retour aux vieux démons ? (Charles Wyplosz)
  • Zone euro : le piège de la dette publique va nécessairement s’amplifier (Patrick Artus)
  • Le danger des taux d’endettement public élevés : deux visions (Patrick Artus)


Economie internationale

  • L’arroseur arrosé : guerre commerciale et chaînes de valeur mondiales (CEPII)
  • Le coût pour le Royaume-Uni de l’annonce du Brexit depuis 2016 permet d’imaginer ce que serait le coût d’un Brexit sans deal (Patrick Artus)
  • Les Brexiters ne comprennent pas l’économie contemporaine (Patrick Artus)


Intégration européenne




Inégalités et justice sociale


Formation


Travail, emploi, chômage

  • Non, les salariés français ne travaillent pas moins que leurs voisins (Le Monde)
  • La hausse des salaires fait débat (Denis Clerc)
  • Mais il est où … le plein emploi ? (Emmanuel Combe)
  • Le chômage est un problème de microéconomie, non de macroéconomie (Patrick Artus)
  • Les Français n’accepteront jamais cette idée, mais le coût du travail est trop élevé en France (Patrick Artus)
  • Le président Macron détesterait-il les travailleurs ? (Jean-Marie Harribey)


Politique

  • Christophe Castaner et la Pitié-Salpêtrière : "Les politiques ont le devoir de ralentir la course de l’information et son interprétation" (Gérald Bronner)
  • Si Macron pense à gauche, pourquoi le voit-on à droite ? (The Conversation)
  • Élections en Espagne : des gagnants, des perdants et une surprise attendue (The Conversation)
  • Elections en Espagne : un vote de modération (Le Monde)
  • Vox, le parti qui donne de la voix en Espagne (The Conversation)
  • À Ayodhya, les tensions entre hindous et musulmans au cœur des élections indiennes (The Conversation)


Mouvement social





lire la précédente revue de presse

mercredi 1 mai 2019

Démanteler les grandes firmes du numérique pour réduire leur pouvoir de marché ?

« La sénatrice Elizabeth Warren a proposé de démanteler les grosses entreprises du secteur des nouvelles technologies. Un rapport du gouvernement britannique a présenté une autre approche pour réguler l’économie digitale. Et une étude du FMI a rappelé que la concentration du pouvoir de marché va au-delà du numérique. Ce billet passe en revue le débat…

Le 8 mars, la sénatrice américaine Elizabeth Warren a publié un essai où elle développe sa proposition de démanteler les grosses compagnies de nouvelles technologies du pays, à savoir en particulier Amazon, Google et Facebook. Ces entreprises, affirme Warren, ont acquis un pouvoir excessif : "Près de la moitié de l’ensemble du commerce numérique passe par Amazon", tandis que "plus de 70 % de l’ensemble du trafic sur Internet passe par des sites possédés ou exploités par Google ou Facebook".

Surtout, ces firmes ont utilisé ce pouvoir pour étouffer leurs rivales et limiter l’innovation. Warren accuse "un relâchement de l’application de la loi antitrust" d’avoir entraîné "une réduction dramatique de la concurrence et de l’innovation" dans ce secteur, en notant que "le nombre de nouvelles entreprises de nouvelles technologies a baissé, qu’il y a moins de jeunes firmes à forte croissance typiques de l’industrie des nouvelles technologies et que les premiers tours de financement pour les startups de nouvelles technologies ont décliné de 22 % depuis 2012".

Cette réduction de la concurrence et de l’innovation, poursuit-elle, passe par deux canaux : l’acquisition par les grosses entreprises de potentiels rivaux ; et leur engagement dans un marché qu’elles possèdent. Donc, la proposition de démanteler les grosses firmes de nouvelles technologies repose en fait sur deux propositions distinctes de séparation. Premièrement, pour répondre au conflit d’intérêt, les entreprises qui "offrent au public sur un marché en ligne un échange ou une plateforme pour se connecter à des tiers" et génèrent des recettes annuelles globales supérieures à 25 milliards de dollars auraient à choisir entre posséder la plateforme ou y participer. Deuxièmement, pour rétablir un paysage concurrentiel, Warren nommerait des régulateurs ayant pour tâche de renverser les fusions anticoncurrentielles en utilisant les lois antitrust existantes. Elle fait explicitement mention aux fusions suivantes : Amazon avec Whole Foods et Zappos ; Facebook avec Whatsapp et Instagram ; Google avec Waze, Nest et DoubleClick.

"L'Amérique a une longue tradition de démantèlement des entreprises lorsqu’elles sont devenues trop grosses et dominantes", dit Warren. Elle rappelle que lorsque, dans les années quatre-vingt-dix, Microsoft "essayait de convertir sa position dominante dans les systèmes d’explorateurs en position dominante dans le nouveau domaine de la recherche internet", le gouvernement lança une procédure d’infraction à la réglementation antitrust contre cette firme qui "contribua à tracer la voie pour que des entreprises d’internet comme Google et Facebook puissent émerger".

Warren n’est pas la seule à évoquer des exemples de l’histoire antitrust américaine pour étayer son argumentation. Tyler Cowen, cependant, trouve plus de similarités avec la procédure d’infraction à la réglementation antitrust lancée contre IBM en 1969 et adopte le point de vue opposé. Le gouvernement américain essaya de démanteler cette entreprise lorsqu’elle "contrôlait près de 70 %" du marché des ordinateurs pour entreprises. "L’affaire dura 13 ans, coûtant des millions de dollars à IBM et au gouvernement, sans oublier qu’elle détourna l’attention des innovateurs d’IBM", écrit Cowen. Il ajoute que "la procédure d’infraction à la réglementation antitrust lancée contre IBM rendit cette dernière moins à même de percevoir la réorientation du marché vers les PC" et contribua à l’effondrement de la part de marché d’IBM et lui occasionna des pertes records.

Du point de vue de Cowen, les entreprises majeures de nouvelles technologies ont été des innovateurs très efficaces et le démantèlement pourrait de la même façon les distraire et les affaiblir, c’est-à-dire nuire en définitive à l’innovation. En fait, Cowen loue les grosses entreprises de nouvelles technologies pour ce que d’autres les accusent : plutôt que d’utiliser les acquisitions pour éliminer de potentiels concurrents qui pourraient les menacer, elles ont permis à leurs acquisitions de se développer en mettant à leur disposition leurs vastes ressources. Il cite comme exemple l’acquisition de YouTube et Android par Alphabet et l’investissement subséquent de cette dernière dans les premières et l’amélioration du contenu et des services de celles-ci.

Cowen remet également en cause l’idée que les grosses entreprises de nouvelles technologies soient en situation de monopole. Dans l’espace des réseaux sociaux, Facebook est toujours en concurrence avec de nombreux rivaux, numériques ou non, et il ajoute qu’"il est facile d’imaginer que Facebook devienne un acteur moins important à mesure que le temps passe". Dans la publicité, Google et Facebook peuvent être meneurs, mais ils sont toujours en concurrence l’un contre l’autre, aussi bien qu’avec d’autres acteurs plus traditionnels (par exemple la télévision). Cowen affirme aussi qu’en ce qui concerne la publicité, Google "est fondamentalement une institution réduisant les prix pour les petites entreprises et les entreprises de niche qui peuvent maintenant avoir plus de portée qu’elles n’auraient pu en avoir auparavant", ce qui contribue à la concurrence dans d’autres secteurs. Par conséquent, bien que Cowen ne "suggère pas que tout soit positif dans le monde en ligne et que certaines critiques soient valides sur certains points", "une réponse antitrust vigoureuse serait précipitée et nuisible".

A l’inverse, Kenneth Rogoff rejoint Warren en remarquant que "le débat sur la manière de réglementer le secteur nous rappelle étrangement le débat sur la réglementation financière au début des années deux mille". Comme dans le cas de la finance à l’époque, les partisans d’une régulation souple du secteur des nouvelles technologies évoquent la complexité de ce dernier comme motif pour ne pas resserrer sa régulation, les sociétés puissantes peuvent accorder de très hauts salaires qui leur permettent de détourner les talents des institutions de régulation et le rôle des régulateurs américains est "énorme" pour le reste du monde. Donc, bien que les "idées pour réguler les grosses entreprises de nouvelles technologies soient juste au stade de l’ébauche et qu’une analyse plus sérieuse soit bien sûr nécessaire", Rogoff est "tout à fait d'accord pour dire qu'il faut agir, en particulier en ce qui concerne la capacité des géants du Web à racheter leurs potentiels concurrents et à utiliser leur position dominante sur les plateformes pour investir d’autres branches d’activité".

Publié seulement cinq jours après l’essai de Warren, le "Rapport du panel d’experts de la concurrence digitale" (Report of the Digital Competition Expert Panel) avance d’autres propositions. La revue The Economist résume ce rapport qui a été préparé par le gouvernement britannique par une équipe menée par Jason Furman, l’ancien économiste en chef du Président Obama. Les auteurs du rapport affirment que la concentration est intrinsèque à l’économie numérique en raison des effets de réseau et qu’une position dominante soutenue peut entraîner des prix plus élevés, une moindre diversité de produits et moins d’innovations.

Cependant, ils rejettent l’idée de démanteler les entreprises du numérique ou de les réguler en limitant leurs profits ou en resserrant la supervision comme dans le cas des infrastructures d’eau ou d’électricité. Le rapport suggère plutôt que l’action publique se focalise sur la stimulation de la concurrence et du choix offert aux usagers. Cela peut passer par l’introduction d’un code de bonne conduite sur le comportement concurrentiel sur les grosses plateformes, faisant écho à un autre élément de la proposition de Warren. Ce code de bonne conduite "empêcherait par exemple un marché en ligne comme Amazon de favoriser ses propres produits vis-à-vis de ceux d’un rival dans un résultat de recherche soumis à un consommateur". Une autre mesure est la "mobilité des données", qui réduirait les coûts de changement de fournisseur pour les usagers. Avec la mobilité des données, "les consommateurs individuels pourraient déplacer leurs historiques de recherche et d’achats d’une plateforme à l’autre. Les utilisateurs de médias sociaux pourraient poster leurs messages à leurs amis, qu’importe le site qu’utilisent ces derniers. Et un amas anonymé de données aggloméré par une firme pourrait être rendu disponible aux nouveaux entrants tout en respectant la vie privée des individus".

L’article décrit le rapport comme "équilibré" et "de première qualité", mais nourrit aussi un certain scepticisme. Il se demande comment la "mobilité des données" va fonctionner en pratique. Il questionne aussi l’impact que le rapport peut avoir. (…) "Même si la Grande-Bretagne adoptait ses recommandations, les titans des nouvelles technologies sont mondiaux en termes d’échelle, mais américains en termes de nationalité. Au final, les Etats-Unis et l’Union européenne (que la Grande-Bretagne est susceptible de bientôt quitter) sont les puissances qui vont décider de leur destinée".

(…) La régulation des grosses entreprises de nouvelles technologies va au-delà de la question de la concurrence et de l’innovation et touche à la politique, aussi bien domestique qu’internationale. A travers sa proposition, Warren cherche notamment à "restaurer l’équilibre des pouvoirs dans notre démocratie" en s’assurant à ce que les données des utilisateurs restent dans le domaine privé et en réduisant le levier dont disposent les sociétés pour obtenir des administrations locales de "massives baisses d’impôts en échange de leur activité".

Pour le secteur des nouvelles technologies, Kenneth Rogoff pense que "pour surmonter ce problème, il faudra répondre aux questions fondamentales sur le rôle de l'État, sur les données personnelles et sur la façon dont les compagnies américaines peuvent soutenir la concurrence face à la Chine, dont le gouvernement utilise des entreprises technologiques nationales pour recueillir des données sur ses citoyens à un rythme exponentiel". Plus généralement, Joseph Stiglitz remarque que "dans la mesure où le pouvoir de marché des firmes mastodontes s’est accru, il en va de même de leur capacité à influencer une politique américaine si soumise au pouvoir de l’argent". Puisque "le défi, comme toujours, est politique", Stiglitz émet des doutes à l’idée que "le système politique américaine soit en mesure d’adopter la bonne réforme" et croit que "il est clair que l’Europe devra prendre l’initiative".

Cependant, la hausse de la concentration est un problème qui s’étend au-delà de l’économie numérique selon Federico Díez et Romain Duval au FMI. En regardant le ratio prix sur coût (le taux de marge) pour près d’un million d’entreprises de 27 pays développés et émergents, ils concluent que celui-ci s’est accru en moyenne de 6 % de 2000 à 2015. Cette hausse est plus prononcée dans les pays développés et en-dehors du secteur manufacturier, notamment l’économie numérique. Surtout, l’essentiel de la hausse des taux de marge provient des entreprises qui présentaient initialement les taux de marge les plus élevés. Ces 10 % des entreprises sont plus rentables, plus productives et utilisent plus d’actifs intangibles que les autres. Díez et Duval affirment que la hausse du pouvoir de marché des firmes les plus productives et innovantes s’explique par leur capacité supérieure à exploiter des actifs intangibles comme des droits de propriété, les effets de réseau et les économies d’échelle, créant une dynamique où "le gagnant rafle l’essentiel".

Les auteurs écrivent que cette hausse du pouvoir de marché a eu des effets significatifs en réduisant notamment l’investissement et la part du travail dans le revenu. "Si les marges étaient restées au niveau qu’elles atteignaient en 2000, le stock de biens de capital serait aujourd’hui en moyenne 3 % plus élevé et le PIB environ 1 % plus élevé". De plus, "la hausse du pouvoir de marché observé depuis 2000 explique aussi au moins 10 % de la baisse (0,2 de 2 points de pourcentage) de la part du revenu national versée aux travailleurs dans les pays développés".

(…) Díez et ses coauteurs identifient les plus faibles incitations à l’innovation et la possible tentative d’entreprises en position dominante sur leur marché pour ériger des barrières à l’entrée justifient que les responsables de la politique économique soient vigilants à l’avenir. Ils proposent une boîte à outils de politique économique diversifiée : un retrait des barrières à l’entrée, un retrait des barrières au commerce et à l’investissement direct à l’étranger dans les services, un resserrement de la loi et des politiques de la concurrence, une réforme de la fiscalité des entreprises et des droits de propriété intellectuelle qui "encouragent des innovations majeures plutôt que des innovations incrémentales". »

Konstantinos Efstathiou, « Breaking up big companies and market power concentration », in Bruegel (blog), 29 mars 2019. Traduit par Martin Anota



aller plus loin...

« Quelles sont les répercussions macroéconomiques du plus grand pouvoir de marché des entreprises ? »

« Les marchés européens sont plus concurrentiels que les marchés américains »

« Firmes stars, étoiles montantes ? »

dimanche 28 avril 2019

Les liens de la semaine

Croissance, fluctuations et crises

  • Les Etats-Unis ont enregistré une croissance de 3,2 % au premier trimestre 2019 (Le Monde)
  • Le Monde se dirige vers une baisse brutale de sa croissance (Patrick Artus)
  • La perte de croissance de la zone euro depuis la crise est-elle due à l’austérité budgétaire ? (Patrick Artus)


Environnement et ressources naturelles

  • Les Etats-Unis veulent "réduire les exportations" de pétrole de l’Iran "à zéro" (Le Monde)
  • Climat : quand la désobéissance civile fait bouger les lignes (The Conversation)


Concurrence


Macronomics

  • Bruno Le Maire propose des baisses d’impôts pour "15 millions de foyers fiscaux" (Le Monde)
  • Emmanuel Macron veut limiter les risques sur la croissance (Philippe Waechter)
  • Services publics : la grande excuse du grand débat (The Conversation)
  • France : clairement, le soutien de la demande est privilégié dans la période récente (Patrick Artus)
  • Une question centrale pour les politiques économiques en France : les problèmes d’offre peuvent-ils être corrigés par la stimulation de la demande ? (Patrick Artus)


Monnaie et finance

  • L'adieu des banquiers centraux à leur indépendance chérie (Jean-Marc Vittori)
  • L’explication des difficultés de la BCE : la très faible sensibilité dans la zone euro de l’épargne et de l’investissement vis-à-vis des taux d’intérêt réels (Patrick Artus)
  • Crédibilité et efficacité de la politique monétaire dans les pays émergents (Banque de France)


Intégration européenne

  • La France perd patience avec le Royaume-Uni : "Sortez, et vite ! " (La Tribune)
  • Commerce, l’Europe doit se donner les moyens de créer un rapport de force (CEPII)
  • Zone euro : un fonctionnement très particulier depuis que la mobilité des capitaux a disparu entre les pays (Patrick Artus)


GRAPHIQUE Part des exportations des comtés étasuniens affectés par les représailles tarifaires de l'UE (en %)

The_Economist__Fetzer_Swharz_produits_Etats-Unis_cibles_par_UE_droits_de_douane.png

source : The Economist, d'après les travaux de Fetzer et Schwarz

Zoom sur la Chine

  • La Chine veut-elle devenir le maître du monde ? (Alter éco)
  • Pour prévoir la situation de l’économie chinoise, regarder les flux de capitaux vers ou depuis la Chine (Patrick Artus)


GRAPHIQUE Part des exportations des comtés étasuniens affectés par les représailles tarifaires de la Chine (en %)

The_Economist__Fetzer_Swharz_produits_Etats-Unis_cibles_par_Chine_droits_de_douane.png

source : The Economist, d'après les travaux de Fetzer et Schwarz

Inégalités et justice sociale


Travail, emploi, chômage


GRAPHIQUE Part des embauches par type de contrat (en %)

Tresor__part_embauches_CDI_CDD_plus_moins_un_mois.png

source : Trésor

Politique de l'emploi

  • Plafonner les allocations des cadres, une fausse bonne idée (Alter éco)
  • Allongement du temps de travail : les pistes explosives du gouvernement (La Tribune)
  • Pourquoi le temps de travail en France n’est pas un handicap (Guillaume Duval)
  • Taux d’emploi : on parle trop du coût du travail (Patrick Artus)
  • Tout reste à faire pour réduire enfin le chômage (Pierre Cahuc)


Politique

  • Emmanuel Macron veut solidifier son socle électoral (Le Monde)
  • Pourquoi affirmer qu’Alexandre Benalla n’a pas été protégé par l’Elysée est contestable (Le Monde)
  • Ukraine: du Maïdan à Zelenski (Télos)
  • Présidentielle en Ukraine : les défis du novice Zelenski (The Conversation)
  • Algérie: remettre la Constitution à sa place (Télos)
  • L’ère de la politique phygitale? (Télos)
  • La participation contre la démocratie (La Vie des idées)
  • Vote blanc et nul : à la recherche des « voix perdues » (The Conversation)





lire la précédente revue de presse

- page 1 de 71