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mardi 23 avril 2019

Et si la croissance même des pays développés appauvrissait l’Afrique ?

Dans une étude qui vient d’être publiée (dans les Proceedings of the National Academy of Sciences) sur les effets du changement climatique sur la croissance économique, Noah Diffenbaugh et Marshall Burke affirment, en utilisant un modèle complexe, que le changement de température dû aux émissions de CO2 a principalement affecté les pays pauvres et réduit cumulativement leur PIB de 17 à 31 % (entre 1961 et 2010). Le changement climatique a eu par conséquent tendance à creuser les inégalités entre pays pondérées en fonction de la taille de la population. Le résultat clé de leur étude est un graphique (panel B) reproduit ci-dessous qui montre que, en comparaison avec la situation sans changement climatique, les 10 % les plus pauvres de la population mondiale (plus exactement, le décile le plus pauvre de la population mondiale si les gens étaient classés par ordre croissant selon le PIB par tête de leur pays) ont perdu un quart de leur production, tandis que les pays riches en ont gagné approximativement 25 %.

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Il est impossible de comprendre tous les ressorts du modèle à partir d’un bref texte de quelques pages, mais d’après ce que je lis il se fonde sur trois liens clés. Premièrement, la hausse des émissions de carbone a provoqué une hausse des températures à travers le monde. Deuxièmement, la hausse de la température est inégale d’un pays à l’autre. Troisièmement, la hausse de la température est particulièrement mauvaise pour les pays situés au niveau des tropiques qui souffrent déjà d’un climat chaud et d’événements climatiques extrêmes comme les sécheresses, les tempêtes, etc. Comme les deux auteurs l’écrivent, "le réchauffement climatique a réduit la croissance économique et le PIB par tête" des pays pauvres parce que "la température moyenne de (…) plusieurs pays pauvres se situe dans l’extrémité supérieure de la répartition des températures" qui est trop élevée pour l’activité économique.

Entre les trois liens, le plus difficile à prouver est selon moi le troisième : le fait que le changement climatique (plus exactement, la hausse des températures) puisse être responsable du ralentissement de la croissance des pays pauvres (essentiellement en Afrique). Notez que si elle est exacte, cette affirmation impliquerait une théorie de la croissance largement tirée par la géographie et le climat. Si la récente hausse des températures en Afrique a davantage éloigné le continent de la température optimale pour l’activité économique (qui est de 13 degrés Celsius selon le modèle des auteurs), alors le fait que l’Afrique ait été plus chaude que la température optimale avant même que quiconque n’entende parler de changement climatique doit historiquement avoir eu des effets négatifs sur la croissance africaine.

Nous faisons donc face ici à une variante des théories de la croissance économique qui mette l’accent non seulement sur des facteurs exogènes et la géographique (comme les rivières navigables, les montagnes impassables), mais aussi sur des facteurs géographiques exogènes spécifiques comme le climat. La régression de la croissance (la troisième étape) rapportée dans l’étude frappe par sa simplicité. C’est une régression de panel à effets fixes de pays où le taux de croissance d’un pays dépend de sa température et de ses précipitations courantes (deux variables linéarisées et mises au carrée), des effets fixes de pays et temporels… et de rien d’autre ! Pas d’emploi, de capital, pas de taux d’épargne, pas d’institutions, pas de guerres civiles…

(…) Les explications climatologiques ont été utilisées pour plusieurs choses : de Montesquieu qui pensait que le climat expliquait les différences entre systèmes politiques à Paul Bairoch à propos de la non-transmission de la révolution agricole. Mais supposons que cette explication soit exacte et qu’en effet, comme l’affirment les auteurs, le changement climatique était responsable du ralentissement de la croissance des pays pauvres. Cela aurait d’énormes conséquences (que les auteurs ne mentionnent toutefois pas dans leur article). Puisque le changement climatique est impulsé par les émissions historiques des pays actuellement développés (l’effet stock) et par leurs émissions actuelles et celles de la Chine (l’effet flux), cela signifie que la croissance du Nord est directement responsable du manque de croissance dans le Sud. L’implication est assez extraordinaire. Par le passé, les théoriciens de la dépendance suggéraient que le "centre", le Nord, aggravait le sous-développement du Sud via une division du travail qui ne laissait au Sud que la possibilité de produire des biens agricoles ; ou que le Nord n’aidait que quelques régions du Sud à se développer tout en laissant le reste sous-développé. De telles théories voyaient la solution dans le découplage avec le Nord.

Mais le point important à noter est que dans ces théories l’intégration du Nord et du Sud a été mauvaise pour le Sud ; dans les nouvelles "théories climatiques", c’est simplement le fait que le Nord croisse qui est mauvais. Il n’a pas besoin d’interagir avec le Sud. La croissance du Nord appauvrit le Sud. C’est assez extraordinaire. Ce n’est pas le fait que j’exploite quelqu’un qui conditionne ma richesse ; c’est ma richesse en tant que telle (acquise sans interaction avec la partie lésée) qui est une mauvaise nouvelle pour quelqu’un d’autre (en l’occurrence ici, l’Afrique).

De plus, cela signifie que la croissance du Nord rend complique la réduction de la pauvreté africaine, voire rend impossible son élimination. Si nous croyions les auteurs, alors chaque point de pourcentage de PIB supplémentaire dans le Nord détériore les conditions en Afrique et complique davantage la réduction de la pauvreté.

Donc, pour l’élimination de la pauvreté mondiale, nous avons besoin d’une réduction drastique des émissions, ce qui signifie une réduction absolue des revenus dans le Nord, donc un taux de croissance négatif des pays riches.

Je laisse au lecteur l’opportunité de réfléchir sur la faisabilité politique d’une telle solution (j’ai déjà écrit sur ce sujet par le passé, ici et là), mais je pense qu’il est crucial de prendre conscience de l’énormité des implications de ces résultats. Maintenant, que les résultats fassent sens ou non, que le niveau de température en soi soit un facteur explicatif significatif du développement économique, sont des choses à vérifier. Peut-être faut-il davantage de régressions de panel de la croissance économique ? Je pensais que nous les avions laissées avec les années quatre-vingt-dix, mais peut-être que je me trompais. »

Branko Milanovic, « And if growth in the North by itself makes Africa poorer? », in globalinequality (blog), 22 avril 2019. Traduit par Martin Anota

lundi 15 avril 2019

Pourquoi le solde courant de la Chine se rapproche de zéro

On s’attend à ce que le compte courant de la Chine soit équilibré dans les prochaines années. Les observateurs sont en désaccord quant à savoir si cet équilibrage s’explique par des facteurs structurels ou par la politique économique de la Chine. Nous passons en revue leurs évaluations quant à la situation de l’épargne et de l’investissement de la Chine et aux implications de celle-ci pour le futur.

On peut considérer le compte courant depuis différents points de vue. Du point de vue commercial, le solde du compte courant est positif si la somme des exportations nettes et du revenu net tiré du reste du monde est positive. Le solde du compte courant est aussi positif si un pays épargne plus que ce qu’il dépense en investissement domestique.

Selon les prévisions que le FMI a récemment publiées dans ses Perspectives de l’économie mondiale, le solde du compte courant de la Chine devrait être d’environ 0,5 % du PIB en 2019, entrer en territoire négatif en 2022 et atteindre – 0,2 % en 2024. Mais durant les quinze dernières années, le solde du compte courant de la Chine, le moteur manufacturier du monde, a été régulièrement positif et en 2007, avant la crise financière mondiale, il atteignait 10 % du PIB. En conséquence, il y a grand débat quant à savoir si et à quelle vitesse le solde courant chinois deviendra négatif.

Un rapport de la banque d’investissement Morgan Stanley affirme que de telles prévisions sont trop conservatrices et que le déficit courant chinois apparaîtra dès 2019 et croîtra au cours de la prochaine décennie pour atteindre 1,6 % du PIB en 2030. Le rapport note que ce déficit est relativement faible, en particulier lorsque l’on prend en compte l’importance de la position extérieure nette de la Chine. Néanmoins, ses auteurs concluent que la Chine doit prendre des mesures pour ouvrir ses marchés financiers aux investisseurs étrangers afin de faciliter l’entrée de capitaux étrangers, ces derniers étant nécessaires pour financer les futurs déficits du compte courant.

Deux articles de la revue The Economist se penchent sur les forces sous-jacentes et les implications d’un compte courant chinois déficitaire. Ces articles soulignent que la tendance du compte courant à devenir déficitaire est due non seulement à des forces conjoncturelles, mais aussi à des forces structurelles. Les aspects conjoncturels sont mieux mis en évidence avec la perspective commerciale : les prix actuellement élevés des importations chinoises, par exemple du pétrole et des semi-conducteurs, tendent à dégrader le solde commercial. Une fois que ces prix reviendront à leur moyenne de long terme, la facture des importations de la Chine va s'alléger et son solde courant s’améliorera. Les facteurs structurels sont mieux perçus du point de vue financier dans la mesure où ils affectent les taux d’épargne et d’investissement de la Chine. Alors que les investissements en Chine sont restés autour de 40 % du PIB pendant un moment, la part du revenu domestique que les ménages (et certaines firmes) chinois épargnent a chuté, en passant de 50 % à 40 % du PIB. De ce point de vue, le solde courant devrait être plus proche de zéro.

Il y a diverses raisons susceptibles d’expliquer le déclin que l’on observe dans le taux d’épargne (pourtant toujours élevé) de la Chine selon The Economist. La première est que la population chinoise vieillit : il y a moins de jeunes épargnant pour leurs vieux jours et plus de personnes âgées vivant de leur épargne. La seconde raison est que les résidents chinois sont de plus en plus riches, si bien qu’ils consomment une part croissante de leurs revenus. Du point de vue commercial, les dépenses de consommation des touristes chinois à l’étranger (qui comptent comme une importation de biens et services) ont explosé depuis 2013. The Economist affirme que le déficit courant est l’inévitable nouvelle norme pour la Chine pour ces deux raisons-là. La revue rejoint le rapport de Morgan Stanley en concluant que "la Chine aura besoin d’attirer des capitaux en contrepartie de son déficit courant", ce qui n’est possible que si elle ouvre ses marchés des capitaux aux investisseurs étrangers.

Brad Setser voit la situation très différemment en soulignant non seulement l’importance de l’épargne, mais aussi des investissements. Premièrement, il doute que des facteurs structurels poussent le solde courant en territoire négatif. En s’appuyant sur une étude du FMI, Setser affirme que le vieillissement va réduire l’épargne de seulement 6 points de PIB d’ici 2030, si bien que les taux d’épargne resteront très élevés. De plus, il affirme que le niveau d’investissement de la Chine, qui est l’un des plus élevés parmi les grandes économies, est susceptible également de baisser, ce qui équilibrera à nouveau le compte courant. Qu’est-ce qui a alors entraîné la dégradation manifeste du compte courant ? Setser affirme que la Chine a "le même niveau d’épargne nationale que Singapour. Singapour génère un excédent de compte courant représentant 20 % de son PIB. Je pense que sans un déficit budgétaire augmenté de 10 % du PIB ou plus, la Chine génèrerait aussi un excédent courant substantiel". Donc, si le gouvernement chinois (…) adopte une consolidation budgétaire, le compte courant de la Chine deviendrait de nouveau excédentaire. En fait, il affirme que "le tournant de la relance en 2016 est la principale raison, avec la reprise partielle du prix du pétrole, expliquant pourquoi l’excédent a baissé ces deux dernières années, pas un quelconque changement structurel du côté de l’épargne chinoise".

Le second point où Setser exprime son désaccord concerne la nécessité de libéraliser le compte financier de la Chine. Setser affirme qu’il n’est pas certain qu’une libéralisation du secteur financier accroisse l’efficience, puisqu’il y a plusieurs garanties implicites et beaucoup d’institutions financières risquées, sous-capitalisées. "Ce qui semble le plus probable est qu’une ouverture du compte financier entraîne une réallocation plus rapide de l’épargne chinoise hors de Chine, par exemple davantage de fuite des capitaux". Par conséquent, un retrait des contrôles de capitaux entraînerait probablement des sorties des capitaux, ce qui pousserait alors le renminbi à la baisse. Au final, une dépréciation du renminbi conduirait à rendre le compte courant de nouveau excédentaire.

Zhang Jun a évalué les taux d’investissement et d’épargne de la Chine du point de vue de la croissance future. Des taux d’investissement élevés, financés par un taux d’épargne domestique élevés, ont permis à la Chine de connaître une croissance économique rapide au cours des dernières décennies. Cependant, Zhang, affirme que la Chine est arrivée au point de développement où les investissements deviennent sursaturés et où il lui apparaît par conséquent nécessaire de réduire ses taux d’épargne. Il rejoint Setser en affirmant que le solde du compte courant est proche de zéro en raison de politiques économiques plutôt que de facteurs structurels. En raison des pressions des partenaires à l’échange sur ses amples excédents extérieurs, la Chine a décidé d’"étendre substantiellement ses dépenses d’investissement dans les infrastructures et les logements domestiques et de laisser le renminbi s’apprécier". Le taux d’investissement plus élevé a réduit le solde du compte courant, mais aussi réduit les rendements marginaux sur le capital et la productivité globale des facteurs. Pour éviter des bulles sur les marchés d’actifs et une nouvelle détérioration de la productivité, Zhang affirme que les taux d’épargne de la Chine doivent chuter et donc que les secteurs protégés du secteur doivent s’ouvrir à la concurrence. Un tel scénario implique une transformation de l’économie chinoise où celle-ci abandonnerait une croissance tirée par les exportations pour une croissance tirée par la consommation, qui est bien plus focalisée sur le marché domestique. La fourniture de nouvelles opportunités de consommation pour les Chinois, en particulier dans les secteurs domestiques, va réduire l’épargne domestique. Zhang ne préconise pas une ouverture des comptes financiers de la Chine, mais plutôt une transformation purement domestique de son économie. »

Michael Baltensperger, « Why China’s current account balance approaches zero », in Bruegel (blog), 15 avril 2019. Traduit par Martin Anota

lundi 1 avril 2019

La stagnation séculaire et l’avenir de la stabilisation économique

« La récente étude de Larry Summers et Lukasz Rachel fait part d’une chute séculaire des taux d’intérêt neutres dans les pays développés. Selon les auteurs, cette chute aurait même été plus marquée en l’absence d’une compensation de la part des politiques budgétaires. Il peut être difficile de mener la politique économique dans un monde de taux d’intérêt durablement faibles peut être, en particulier en eaux troubles. Nous passons en revue ci-dessous ce que pensent les économistes sur cette question…

Dans le cadre de l’édition du printemps 2019 des Brookings Papers on Economic Activity, Larry Summers et Łukasz Rachel ont publié leur article "On falling neutral real rates, fiscal policy, and the risk of secular stagnation". Cet article estime le taux d’intérêt naturel, c’est-à-dire le taux d’intérêt compatible avec un équilibre entre épargne et investissement pour toutes les économies développées. Ce taux d’intérêt, constatent-ils, a chuté de trois points de pourcentage au cours de la dernière génération, et il aurait même pu avoir chuté de plus de sept points de pourcentage si les dépenses publiques n’avaient pas augmenté. La nouveauté de la méthode d’estimation est qu’elle traite les économies avancées comme une seule entité économique qui est pleinement intégrée et fonctionne comme une économie fermée.

Qu’est-ce qui peut expliquer les faibles taux d’intérêt malgré une décennie de larges déficits et dette publics ? La réponse, selon les auteurs, tient au secteur privé. "Les forces du secteur privé poussant les taux d’intérêt à la baisse sont plus puissantes que nous ne l’anticipions précédemment" et, par conséquent, pour que l’épargne et l’investissement s’équilibrent et que l’économie soit au plein emploi, un taux d’intérêt d’équilibre plus faible peut être nécessaire ces prochaines années. "Le cœur du problème est qu’il n’y a pas assez d’investissement privé pour absorber, à des taux d’intérêt normaux, toute l’épargne privée. Cela se traduit par des taux d’intérêt extrêmement faibles, une faible demande globale, une faible croissance économique et une faible inflation, le tout avec une hausse du prix des actifs en capital existants". Un corollaire de ce cadre est que "les fortes hausses de dettes publiques que nous avons connues au cours des dernières décennies sont moins une conséquence de l’irresponsabilité budgétaire qu’une réponse à un manque d’investissement privé relativement à l’épargne privée".

L’une des conséquences d’un taux d’intérêt réel neutre en territoire négatif est la possibilité que la politique économique ne parvienne pas à ramener les économies au plein emploi, même à long terme. "Une croissance satisfaisante pourrait, étant donné la structure actuelle de l’économie, dépendre de politiques insoutenables". La gamme des options en matière de politique économique est aussi plus étroite en cas de récession. En effet, comme le note Brad DeLong, "un petit choc négatif qui réduit un peu ce taux peut pousser l’économie dans un territoire où la banque centrale ne peut réussir sa mission".

Martin Wolf affirme que les banques centrales "délivrent les faibles taux réels dont l’économie a besoin", mais que "nous avons fini par nous reposer excessivement sur les banques centrales". Wolf appelle à utiliser davantage d’instruments de politique économique, en premier lieu la politique budgétaire. Selon lui, une façon d’utiliser « les déficits publiques de façon productive » serait d’utiliser l’investissement public pour compenser l’insuffisance que connaît l’investissement privé et stimuler ce dernier.

"Peut-être que notre stagnation est seulement aussi séculaire que la timidité de la politique macroéconomique". Martin Sandbu, contrairement à Wolf, ne pense pas que la politique monétaire soit à court de munitions. Sandbu note que, avec des rendements du Trésor américain à dix ans proches de 3 %, l’économie américaine est loin d’atteindre une borne inférieure (si "elle existe"), ce qui laisse une certaine marge de manœuvre pour utiliser des politiques non conventionnelles "comme cibler directement les taux d’intérêt à long terme".

David Leonhardt souligne aussi le besoin de nouvelles solutions suite à une décennie de "surprises économiques", mais les responsables de la politique économique doivent avoir conscience de la façon par laquelle une politique budgétaire expansionniste doit être menée. Leonhardt considère que la loi fiscale adoptée par l’administration Trump en 2017 offre une bonne étude de cas de la façon par laquelle la politique budgétaire peut ne stimuler que brièvement l’activité économique. La hausse du PIB étasunien de 2,9 % en 2018 consécutive aux baisses d’impôts était une expansion temporaire, comme le montre le ralentissement de la croissance américaine au cours du premier trimestre de l’année 2019. "Une meilleure réponse de la politique économique aurait été d’accorder la baisse d’impôts à la majorité des Américains, non aux seuls riches".

Un autre exemple, mis en avant par Michael Roberts, est le cas du Japon. Malgré des déficits budgétaires permanents et le plein emploi, ce pays fait toujours face à "une faible croissance des salaires et à des contrats temporaires et à temps partiel pour beaucoup (en particulier les femmes). La consommation réelle des ménages a augmenté de seulement 0,4 % par an depuis 2007, soit deux fois plus lentement qu’auparavant". En fait, Summers et Rachel soulignent l’éventualité que d’autres pays développés "connaissent la même expérience que le Japon, où le très faible taux d’intérêt d’équilibre semble être un aspect semi-permanent du paysage économique". (...) »

Inês Gonçalves Raposo, « Secular stagnation and the future of economic stabilisation », in Bruegel (blog), 1er avril 2019. Traduit par Martin Anota



Réponses de Summers aux critiques suscitées par son article


« Mon article avec Lukasz Rachel sur la stagnation séculaire et la politique budgétaire (…) a suscité plusieurs réponses intéressantes, notamment de la part de Martin Wolf, David Leonhardt, Martin Sandbu et Brad DeLong, ainsi que plusieurs participants à la conférence de la Brookings.

Je suis ravi de voir qu’il semble y avoir une acceptation générale de l’argument au cœur de ma thèse sur la stagnation séculaire. La politique "normale" de taux d’intérêts réel au niveau des 2 %, les budgets primaires équilibrés et les marchés financiers stables sont une prescription pour la stagnation et le chômage. Le succès économique dont le monde industriel a joui au cours des dernières décennies résulte d’une combinaison de taux d’intérêt réels très faibles, d’amples déficits budgétaires, d’endettement privé et de bulles d’actifs.

Je n’ai entendu personne émettre des doutes quant à la conclusion clé qu’une combinaison de taux d’intérêt réels significativement positifs et des budgets équilibrés serait une bonne prescription pour sortir d’une sévère récession, a fortiori d’une dépression, dans le monde industrialisé.

Notons que c’est un argument bien plus fondamental que l’idée que la borne inférieure effective sur les taux d’intérêt puisse empêcher de stabiliser l’économie. En raison d’une tendance chronique du secteur privé à générer trop d’épargne, les économistes peuvent être sujettes au chômage (…) en l’absence de réponses appropriées de la politique économique qui sont elles-mêmes problématiques.

C’est un argument bien plus dans l’esprit de Keynes, des premiers keynésiens et des postkeynésiens d’aujourd’hui que des nouveaux keynésiens qui ont fixé les termes pour l’essentiel des discours macroéconomiques contemporains, à la fois dans le champ universitaire et dans les banques centrales à travers le monde.

L’aspect centrale des modèles des nouveaux keynésiens est l’idée selon laquelle les économies ont un équilibre vers lequel elles retournent naturellement, indépendamment des politiques poursuivies. Les bonnes politiques de banque centrale permettent d’atteindre une cible d’inflation désirée (supposée être faisable), tout en minimisant l’amplitude des fluctuations autour de cet équilibre.

Au contraire, l’expérience contemporaine, où l’inflation a été inférieure à la cible dans l’essentiel du monde industriel pendant une décennie, où les marchés s’attendent à ce qu’elle reste sous la cible pendant plusieurs décennies et où la production n’est soutenue que par de larges déficits budgétaires ou des politiques monétaires extraordinairement accommodantes, suggère que les banques centrales agissant seules peuvent ne pas forcément atteindre leurs cibles d’inflation et qu’une politique inadéquate peut facilement non seulement accroître la volatilité de la production, mais aussi réduire son niveau moyen. (...)

Dès lors que l’on reconnaît que la stagnation séculaire est un problème, se pose la question de savoir quelle réponse adopter en termes de politique économique. La bonne réponse sera celle qui assure que le plein emploi soit maintenu avec un minimum de problèmes collatéraux. Sandbu rejette l’idée de stagnation séculaire, en partie parce qu’il croit que les questions de stagnation peuvent être facilement résolues par la baisse des taux. Wolf, s’appuyant sur la BRI, s’alarme des effets toxiques des taux très faibles sur la stabilité financière à court terme et la performance économique à long terme et il préfère le recours à la relance budgétaire. Leonhardt préfère un large menu de mesures pour absorber l’épargne et promouvoir l’investissement.

Je ne suis pas sûr de savoir quelle est la bonne approche et j’aimerais qu’il y ait plus de preuves empiriques pour éclairer la question. Je peux voir une certaine logique derrière l’idée que "le zéro est juste un chiffre", idée selon laquelle l’environnement actuel ne pose pas de nouveaux problèmes fondamentaux, mais qu’il peut juste requérir des changements techniques pour pousser davantage les taux d’intérêt en territoire négatif. Je suis sceptique à cette idée parce que (i) je ne suis pas sûr qu’une poursuite de la baisse des taux dans les négatifs stimule vraiment l’économie en raison des dommages qu’elle occasionne aux banques, du moindre flux d’intérêts que gagnent en conséquence les ménages, et parce que le coût du capital n’est déjà plus une barrière à l’investissement ; (ii) je doute de la qualité d’un investissement qui ne serait pas réalisé à un taux d’intérêt nul, mais qui le serait à un taux d’intérêt négatif ; et (iii) je pense qu’un monde où les taux d’intérêt sont significativement négatifs sur une longue période est un monde d’endettement, de prises de risque et de bulles. J’ai des difficultés à concernant le comportement dans des situations où les ménages et les entreprises sont payés pour emprunter !

Je suis enclin à préférer l’usage raisonné de politiques budgétaires pour répondre à la stagnation séculaire : l’emprunt public à des taux d’intérêts négatifs et l’investissement public semblent préconisés dans un monde où il y a de nombreux projets avec de hauts rendements sociaux. De plus, nous sommes habitués à penser en termes de niveaux de dette, mais il peut être plus approprié de réfléchir en termes de niveaux de service de la dette soutenus. Avec des taux proches de zéro, ils sont inférieurs à la moyenne dans la plupart des pays développés. Le contenu des politiques budgétaires est crucial. Les mesures qui accroissent l’endettement de l’Etat sans stimuler la demande comme l’essentiel des baisses d’impôts de Trump sont peu adéquates. A l’inverse, les mesures qui promeuvent l’investissement et accroissent l’assiette fiscale sont plus intéressantes.

Il y a bien sûr d’autres mesures outre les politiques de stabilisation comme la lutte contre les monopoles, la promotion d’une répartition des revenus moins inégalitaire et le renforcement de la sécurité des retraites, pour laquelle le désir de maintenir la stabilité macroéconomique trouve un argument supplémentaire. »

Lawrence Summers, « Responding to some of the critiques of our paper on secular stagnation and fiscal policy », 20 mars 2019. Traduit par Martin Anota



aller plus loin...

« Larry Summers et la stagnation séculaire »

« Les pays avancés font-ils face à une stagnation séculaire ? »

« La stagnation séculaire n'est-elle qu'un mythe ? »

jeudi 28 mars 2019

Alan Krueger est l’un des rares économistes dont les travaux ont amélioré la vie de millions de personnes

« Le lundi 18 mars, le monde a appris la disparition à 58 ans d'Alan Krueger, (…) professeur d’économie politique à l’Université Princeton et l’un des économistes les plus influents de notre époque. Peu de temps après avoir appris cette tragique nouvelle, un ami m’a demandé : "quand as-tu rencontré pour la première fois Alan ?" Sur le coup, je ne m’en souvenais plus. Cela semblait que cela remontait il y a très longtemps. Donc je suis retourné dans ma correspondance avec Alan et j’ai trouvé que nous nous sommes rencontrés pour la première fois en personne assez récemment, en l’occurrence à la conférence de la Society of Labor Economists qui s’est tenue à Vancover en 2011, où nous avions parlé d’une étude que j’avais présentée et qui mesurait l’impact des salaires minima sur la rotation du personnel. J’ai trouvé cela assez surprenant, dans la mesure où j’ai ressenti la présence intellectuelle d’Alan durant l’essentiel de ma vie d’adulte. En effet, peu de gens ont eu autant d’influence qu’Alan sur la façon par laquelle je m’attaque à la recherche économique. (…)

Alan a contribué aux efforts visant à faire de l’économie une science empirique, quelque chose qui a touché chaque pan de la discipline. Vous pouvez ne pas suivre étroitement les études autour du salaire minimum, les rendements de l’éducation, les monopsones sur le marché du travail, l’économie du rock’n’roll ou tout autre domaine spécifique où Alan a réalisé d’importantes contributions. Mais si vous croyez que l’économie comme discipline doit chercher à répondre aux questions relatives ai fonctionnement de l’économie via des études crédibles et sans jamais substituer sacrifier l’empirique à l’idéologie, vous avez une grande dette envers Alan Krueger.

Pour beaucoup des plus jeunes économistes aujourd’hui, c’est comme une seconde nature de se focaliser sur des cadres de recherche transparents pour rechercher des liens causaux. Cependant, ce n’était pas le cas quand j’ai commencé à étudier la science économique au début des années quatre-vingt-dix. La "révolution de la crédibilité" en science économique était un combat difficile à mener en vu de pousser la discipline dans une autre direction. Cela peut sembler surprenant pour certains ; après tout, pourquoi quelqu’un ne voudrait-il pas de preuves empiriques qui soient fiables ?

Comme Alan le savait, la révolution de la crédibilité était profondément sujette à controverses et l’est toujours dans une certaine mesure. "L’idée de faire de l’économie une véritable science empirique, où les théories centrales peuvent être rejetées, est une grande idée révolutionnaire", m’avait-il écrit sur Twitter l’année dernière. Le courage intellectuel d’Alan se retrouvait dans sa volonté de laisser l’empirique nous mener là où il peut nous mener, en toute liberté vis-à-vis de nos idées reçues. Et peut-être qu’aucun autre travail n’illustre mieux cette volonté que le livre qu’il a publié en 1995 avec David Card, Myth and Measurement, qui envoya des ondes de choc à l’ensemble de la communauté des économistes.

Dans ce livre, Card et Krueger soutiennent avec force que les preuves empiriques selon lesquelles le salaire minimum détruit des emplois (une idée largement acceptée jusqu’alors) étaient étonnamment fragiles. Leur propre étude de cas (déjà publiée dans la revue American Economic Review) comparait les restaurants de fast-food dans le New Jersey et en Pennsylvanie après une hausse du salaire minimum dans le New Jersey. Ils constatèrent que l’emploi avait augmenté dans le New Jersey après la hausse du salaire minimum. Ce résultat était cohérent avec celui d’une autre étude qu’Alan avait réalisée avec Lawrence Katz, un économiste de Harvard qui était l’un de ses collaborateurs de longue date. Mais Myth and Measurement était bien plus que cela. Ce livre fournissait un vaste éventail de preuves empiriques sur des questions plus larges relatives au travail et poursuivait en affirmant que la totalité des preuves empiriques suggéraient que le modèle simple d’offre et de demande était inadéquat pour comprendre le marché du travail des bas salaires. Card et Krueger affirmaient que les employeurs avaient un certain pouvoir pour décider de leurs politiques salariales et ne se voyaient pas entièrement dicter leurs décisions par les forces invisibles du marché. Ils peuvent augmenter leurs salaires pour améliorer leur capacité à recruter et retenir les travailleurs, même si cela se traduit par des coûts du travail plus élevés. Ils appelaient cela le modèle de monopsone dynamique et ils affirmaient que celui-ci collait mieux aux données que le modèle simple d’offre et de demande.

Globalement, le livre visait à utiliser les meilleures preuves empiriques disponibles pour tester les théories fondamentales relatives au marché du travail. Et c’était une chose courageuse à faire : aller contre de ce qui faisait consensus en science économique à l’époque. En effet, la réaction de la part de certains économistes a été incroyablement hostile. Cependant, elle apporta une nouvelle énergie à la discipline. L’idée selon laquelle les preuves empiriques peuvent être utilisées pour tester différentes théories sur le fonctionnement de l’économie m’a enthousiasmé lorsque j’avais lu, encore étudiant, Myth and Measurement au milieu des années quatre-vingt-dix et cet ouvrage m’emmena dans ce champ. Et c’était également le cas pour beaucoup d’autres.

Un quart de siècle riche en événements s’est écoulé depuis la publication de Myth and Measurement. Selon moi, ses principaux constats ont plutôt bien résisté à l’épreuve du temps et restent en accord avec l’essentiel des analyses empiriques réalisées dans les études ultérieures. Cependant, même si l’on est en désaccord avec les preuves empiriques concernant le salaire minimum et l’emploi, on ne peut contester le fait que Myth and Measurement a exercé une énorme influence sur la discipline et qu’il a permis de mettre en avant un programme de recherche fructueux. Premièrement, il a aidé à catapulter le cadre de recherche « quasi-expérimental » (une approche qui se focalise sur l’utilisation de modifications exogènes de politique et qui soigne particulièrement la constitution de groupes de contrôle) au devant de l’analyse économique. Deuxièmement, ce livre permit de considérer un ensemble plus large de modèles du marché du travail. En d’autres mots, il contribua à pousser la science économique dans la direction où nous considérons la théorie fondamentale comme vérifiable, et non comme quelque chose découlant de la seule déduction. Et si l’essor de la littérature sur la concurrence imparfaite au cours des dernières années est un guide, Myth and Measurement a été un franc succès.

Alan a réalisé d’autres contributions à la fois méthodologiques et de substance, qui ont permis à la science économique de progresser. Un thème commun connectant l’essentiel de ses travaux est la combinaison de sa curiosité intellectuelle avec sa capacité à glaner des preuves empiriques à partir de sources inattendues. En 1991, avec son collègue de Princeton Orley Ashenfelter, il visita le seizième festival annuel de la journée des jumeaux à Twinsburg, dans l’Ohio, pour collecter des données sur des jumeaux identiques avec différents niveaux d’éducation. Ce fut une façon ingénieuse de contrôler les différences de capacité qui pourraient biaiser les estimations du taux de rendement de l’éducation. Son article avec Alex Mas, un autre collègue de Princeton, utilisa les bandes de roulement des pneus Firestone produits à la suite d’une grève au cours de laquelle l’entreprise remplaça les travailleurs grévistes pour montrer l’importance des relations de travail sur la qualité du produit. Son travail avec Stacy Dale de la Mathematica Policy Research utilisa de l’information à propos des diverses universitaires auxquelles chaque étudiant est admis de façon à prendre en compte les facteurs inobservés qui pourraient affecter le salaire de chacun. En procédant ainsi, ils aboutirent à un constat surprenant : dans plusieurs cas, aller dans une université d’élite n’accroît pas la rémunération future. Dans un travail antérieur avec Josh Angrist (désormais au MIT), il utilisa des bizarreries comme le trimestre de naissance ou la loterie de l’époque du Vietnam pour estimer l’effet causal de l’éducation sur les rémunérations. Ces études ont suscité de nombreux travaux postérieurs, notamment des études qui ont pu être en désaccord avec leurs constats. Mais c’est exactement la façon par laquelle la science progresse et Alan a contribué à nous pousser dans cette direction. (…) »

Arindrajit Dube, « Alan Krueger was the rare economist whose work improved the lives of millions », in Slate, 19 mars 2019. Traduit par Martin Anota

mardi 26 mars 2019

Pourquoi les déséquilibres de la Chine font de sa politique industrielle un pari risqué

« La Chine a adopté une politique visant à "localiser" en son sein la production de l’essentiel des biens de haute technique dont son économie a besoin. C’est le cœur de son projet "made in China 2025" (qui, officiellement, a disparu, mais les politiques qui lui sont sous-jacentes semblent toujours en vigueur). Ce programme repose sur une combinaison de subventions (certaines déguisées, dans la mesure où elles passent par des fonds d’investissement soutenus par l’Etat et les secteurs financiers) et de clauses favorisant les achats de produits domestiques.

Au cours de son histoire, la Chine a régulièrement laissé divers pans de l’Etat chinois concurrencer, absorber les pertes et ensuite se consolider autour des firmes en réussite. D’autres pays s’inquièteraient face à de telles pertes. Mais la Chine est bonne pour les dissimuler et elle a su absorber de larges pertes comme un coût inévitable de sa croissance rapide. L'argument habituel avancé contre l’idée d’une telle combinaison de politique industrielle et de protectionnisme est qu'elle ne fonctionnera tout simplement pas. Un pays qui subventionne ses industries finit avec des industries inefficaces. Les protections visant à privilégier les achats de produits domestiques protègent les entreprises locales inefficaces de la concurrence mondiale et cela laissera au final les utilisateurs d'équipements chinois avec des produits inférieurs.

Mais la Chine est, pour reprendre la phrase de Philip Pan, l’État qui n'a pas réussi à échouer.

Le cas de Huawei est significatif pour diverses raisons. Ses origines sont complexes, mais cette entreprise n'a clairement pas commencé comme un Goliath public. Elles'est révélée en Chine et dans le reste du monde avant d’émerger comme le champion national chinois dans l’industrie d'équipement en télécommunications.Mais elle a aussi clairement bénéficié des achats préférentiels de produits domestiques par les firmes de télécommunication publiques et d’énormes montants de financement de l’exportation (pour ses clients, pas directement pour elle-même). Et il se pourrait qu’elle possède désormais un avantage technologique en plus de son avantage en termes de coûts dans l’équipement d’infrastructure nécessaire pour la 5G.

Par conséquent, je ne pense pas que les Etats-Unis puissent partir de l’hypothèse que les subventions que la Chine accorde son industrie aéronautique et son secteur des semi-conducteurs échoueront. Les efforts de la Chine sont susceptibles d’être coûteux, mais ils risquent aussi de produire un champion national chinois qui produira des équipements fonctionnels avec un faible coût de production marginal (les échecs passés de la Chine dans le secteur semi-conducteurs ne l’ont pas empêché d’essayer de nouveau).

Il y a cependant un second argument pour adopter une approche mesurée à l’égard des politiques industrielles de la Chine : leur impact mondial sera modeste.La Chine peut réduire les exportations futures des Etats-Unis en construisant son propre concurrent au Boeing 737 et aussi réduire les exportations futures de l’Europe si Airbus décide de construire l’A330 en Chine et la Chine achète des moteurs Rolls-Royce « made in China » pour le C929 et l’A330.Mais au final une Chine qui n’importe pas ne devrait pas beaucoup exporter.

C’est dans un sens la contrainte naturelle sur les politiques de la substitution des importations. Une taxe sur les importations est aussi, selon l’économie internationale de base, une taxe sur vos exportations. C’est le raisonnement que suit Krugman pour expliquer l’échec du protectionnisme de Trump à réduit le déficit commercial des Etats-Unis : "Bien sûr, les droits de douane peuvent réduire les importations des biens qui sont sujets à ces droits de douane et ainsi réduire le déficit commercial dans des secteurs en particulier, mais c’est comme appuyer sur un ballon : vous écrasez l’endroit où vous appuyez, mais cela ne fera qu’augmenter d’un même montant un autre endroit. L’appréciation du dollar, qui nuit aux exportations, est l’un des principaux canaux par lesquels les déficits commerciaux sont susceptibles de se maintenir. Mais le résultat fondamental, le fait que les droits de douane ne réduisent pas le déficit commercial global, est clair". Remplacez "droits de douane" par "subventions et clauses favorisant les achats de produits domestiques" qui agissent comme des barrières aux importations et le même processus s’appliquera à la Chine.

La Chine peut réussir dans certains secteurs, mais lors du processus elle va effectivement y perdre dans d’autres. (…) En fait, derrière le projet de la Chine 2025, les Chinois veulent faire des semi-conducteurs plutôt que continuer à faire de l’industrie textile et un travail d’assemblage à faible valeur ajoutée. S’ils parvenaient à faire des puces et avions, ils en seraient heureux. Mais cela signifie plus d’exportations bangladaises de vêtements et plus d’assemblage d’électronique au Vietnam, et donc plus de demande d’avions de la part de ces pays, ce qui aiderait Boeing et Airbus à compenser les commandes perdues en Chine, et ainsi de suite.

Tout cela ne survient pas tout seul, l’ajustement immaculé est un mythe. Les prix doivent s’ajuster pour créer les incitations économiques pour qu’il y ait ajustement. Mais en théorie si vous n’importez pas beaucoup, vos importateurs ne vont pas avoir besoin de beaucoup de devises étrangères. Donc lorsque vos exportateurs veulent vendre les devises étrangères qu’ils gagnent à l’étranger pour rémunérer la main-d’œuvre et rapatrier leurs profits, ils vont augmenter le prix de la devise locale. Et le taux de change plus élevé réduit à son tour les exportations au cours du temps.

En d’autres termes, si la Chine 2025 réussit, la Chine devra à la fois importer et exporter moins. Ces secteurs manufacturiers aux Etats-Unis et en Europe qui exportent aujourd’hui le plus vers la Chine vont en être affectés, mais l’impact mondial agrégé sera modeste.

Cependant quelque chose m’inquiète ici : la base macroéconomique de l’ajustement d’après-crise de la Chine est fragile. La chute d’après-crise de l’excédent chinois vient d’une combinaison de relance budgétaire (hors Budget, finançant l’investissement des gouvernements locaux dans les infrastructures) et d’une forte hausse du crédit domestique. L’investissement, en pourcentage du PIB chinois, notamment un investissement public, est supérieur à ses niveaux d’avant-crise. Il s’élève toujours à 45 % du PIB chinois. C’est dix points de pourcentage de PIB de plus que son niveau en 2000.

GRAPHIQUE L’investissement chinois (en % du PIB)

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Et le FMI, parmi d’autres, pense que l’équilibre macroéconomique courant est intrinsèquement instable, dans la mesure où il repose sur une relance insoutenable qui mène à une hausse insoutenable de la dette.

Fondamentalement, le maintien de l’excédent de compte courant de la Chine à un faible niveau quand le taux d’épargne de la Chine est proche de 45 % du PIB (et l’épargne du secteur des ménages représente 23 % du PIB, 15 points de pourcentage PIB au-dessus de la moyenne mondial) pose un problème.

GRAPHIQUE Taux d’épargne national (en % du PIB)

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Longmei Zhang, Ray Brooks, Ding Ding, Haiyan Ding, Hui He, Jing Lu et Rui Mano du FMI l’indiquent bien : "Le taux d’épargne national élevé de la Chine (l’un des plus élevés au monde) est au cœur de ses déséquilibres externes et internes. Cette forte épargne finance un investissement élevé quand elle est détenue par les résidents ou mène à d’amples déséquilibres externes quand elle afflue à l’étranger… Quand elle est détenue par les résidents, la forte épargne est souvent intermédiée via le système financier et peut alimenter des booms de l’investissement basé sur le crédit. Le déséquilibre externe de la Chine s’est fortement réduit (avec l’excédent du compte courant baissant à 2 % du PIB) depuis la crise financière mondiale, mais il a été remplacé par un accroissement du déséquilibre interne. L’épargne a été absorbée par un investissement élevé, qui est sujet à des rendements décroissants".

Donc, qu’est-ce qui m’inquiète ? L’intersection entre les politiques industrielles de la Chine et son ajustement externe incomplet.

Dans une économie normale, une réduction des importations amènerait la devise à s’apprécier et réduirait les exportations, créant un mécanisme naturel pour ramener le monde à l’équilibre. La Chine importerait moins d’avions et de processeurs, et exporterait moins de routeurs et de machines de commutation (Huawei) et de moteurs industriels et ainsi de suite (ou, dans la version chinoise, moins de vêtements et d’électronique bas de gamme).

Mais dans le cas de la Chine, il est possible que le stimulus économique résultant de la substitution de la production chinoise aux importations (une hausse des exportations nettes) soit compensée par une réduction de la relance de la Chine. Cela atténuerait la pression à la hausse sur le yuan. Donc, les politiques industrielles de la Chine peuvent finir par réduire les importations de la Chine dans les secteurs où elle importe aujourd’hui beaucoup sans réduire automatiquement les exportations chinoises.

Donc, il demeure selon moi un risque non négligeable que la Chine passe à un certain moment d’un équilibre macroéconomique caractérisé par une large relance, un fort investissement, une forte épargne et un faible excédent externe à un équilibre caractérisé par un faible investissement, une forte épargne et un excédent externe élevé. La Chine est passée des exportations à l’investissement durant la crise. Elle peut revenir aux exportations si elle permettait au yuan de flotter et le yuan ira à la baisse…

Il est difficile, du moins pour moi, d’imaginer qu’une situation gagnante pour tout le monde émergera des négociations autour des politiques industrielles de substitution aux importations de la Chine. Je ne considèrerais pas la délocalisation en Chine dela production des composants d’avions des constructeurs de l’aviation civile américaine comme une "victoire" pour les travailleurs américains. Si elle devait revenir sur sa politique de substitution aux importations, je ne suis pas sûr que la Chine y voie une victoire.

Une solution gagnante pour tous pourrait venir d’une extension de l’assurance sociale de la Chine et d’une réduction de l’énorme stock d’épargne domestique qui, dans un sens, laisse la Chine investir en toute liberté dans tout un éventail de projets de rattrapage risqués sans avoir à beaucoup s’inquiéter des pertes qu’elle pourrait connaître sur le chemin. Bref, d’une réduction du taux d’épargne domestique de la Chine pour ramener l’équilibrage externe de la Chine sur une trajectoire plus soutenable. »

Brad Setser, « Why China's incomplete macroeconomic adjustment makes China 2025 a bigger risk », in Follow the Money (blog), 14 mars 2019. Traduit par Martin Anota

jeudi 21 mars 2019

Les similarités entre changement climatique et inégalités mondiales… et la sous-optimalité de l’Etat-nation

« Il y a des similarités évidentes et (pour certains) surprenantes entre le changement climatique mondial et les inégalités de revenu mondiales. Ce sont évidemment des problèmes mondiaux. Aucun d’entre eux ne peut être résolu par un unique pays, groupe ou individu. Dans les deux cas, il y a de significatives externalités et par conséquent des problèmes de coordination. Ces deux questions sont même formellement liées (c’est-à-dire, pas seulement de façon conceptuelle) : l’élasticité des émissions de carbone vis-à-vis du revenu réel est autour de l’unité. Cela signifie non seulement que, si le revenu d’une personne (ou d’un pays) augmente de 10 %, les émissions tendent à s’accroître dans la même proportion, mais aussi que la distribution des émetteurs réplique la répartition du revenu. Puisque dans la répartition mondiale du revenu le décile supérieur reçoit au moins 50 % du revenu mondial, il est aussi responsable d’au moins la moitié de toutes les émissions polluantes.

Mais il y a aussi de profondes différences. Les effets des inégalités mondiales sont en partie le produit de fortes inégalités infranationales qui doivent évidemment être gérées au niveau des Etats-nations. Il y a seulement deux parts qui sont vraiment mondiales. La première est que les fortes inégalités mondiales signifient aussi une forte pauvreté mondiale ; la deuxième est que de fortes inégalités mondiales sont dues dans une grande mesure à de fortes inégalités entre les revenus des pays, différences qui alimentent à leur tour la migration.

La question de la pauvreté mondiale est une question éthique pour tous ceux qui ne sont pas pauvres. Ce n’est pas une question qui les affecte dans leur vie au quotidien. De plus, puisqu’ils ne fréquentent pas les pauvres mondiaux, ils tendent à les ignorer dans leur vie quotidienne.

La migration est la seule manifestation concrète des inégalités mondiales qui affecte les gens dans les pays riches. Si certains d’entre eux veulent réduire la migration, c’est dans leur intérêt d’aider la croissance des pays pauvres. Mais les bénéfices et coûts de la migration sont inégalement distribués au sein des populations des pays riches. Certains groupes comme les employeurs, les utilisateurs de plusieurs services et les travailleurs avec des compétences complémentaires tirent un gain de la migration, tandis que d’autres, ceux qui se retrouvent en concurrence avec les migrants ou ceux qui sont effrayés de voir leur culture "se diluer", y perdent. Donc, l’effet global des inégalités mondiales sur la vie de la plupart des gens dans les pays riches se ramène à l’effet de la migration.

L’effet du changement climatique est différent dans le sens où il est plus étiré dans le temps et qu’il est plus incertain. Les gagnants et perdants n’apparaissent pas clairement. La lutte contre le changement climatique nécessite des ajustements du comportement des individus et des pays pour empêcher les effets qui s’exerceront dans le futur et dont les bénéfices ne sont pas clairs, tandis que les coûts d’ajustement sont évidents et présents. L’ajustement individuel impose souvent un coût, monétaire ou non, significatif pour cet individu, mais il a un effet quasi nul sur le changement climatique, si bien qu’il n’est pas rationnel de l’entreprendre d’un point de vue purement personnel. Le changement dans le comportement de groupes plus larges, induit par la taxation d’activités particulièrement "mauvaises", peut avoir des effets, mais la distribution des bénéfices de ces ajustements est inconnue. Même si les bénéfices étaient également répartis, un groupe qui ajuste son comportement recevra une très petite part de tous les bénéfices. C’est un problème typique d’externalité.

Cela implique qu’aucun groupe de personnes, ni aucun pays n’ont d’incitation à faire quelque chose par eux-mêmes : ils doivent être liés par un accord international où chacun est forcé de réduire ses émissions et où, dans le cas d’un succès, les bénéfices nets seraient, très probablement, inégalement répartis. (Notez la similarité avec les structures d’assurance sociale.) C’est en effet ce qui s’est passé avec les accords de Kyoto et de Paris. Cependant, pour compliquer davantage les choses, les Etats-nations ne sont vraiment pas les meilleures unités pour faire cela, bien qu’elles sont les seules via lesquelles, étant donnée la structure de gouvernement mondiale actuelle, de telles politiques puissent être conduites. C’est le cas parce que les principaux pollueurs qui doivent être ciblés sont les riches, qu’importe où ils vivent. Donc, une approche plus appropriée consisterait à instaurer une taxation internationale (mondiale) des biens et services consommés par les riches. Mais pour cela on devrait avoir une autorité internationale qui aurait le droit de taxer les citoyens de différents pays et de collecter des recettes au niveau mondial.

Comme je l’ai mentionné ci-dessus, il y a une équivalence formelle entre les inégalités mondiales et le changement climatique. La migration, qui est l’effet "négatif" (du point de vue de certains) le plus fort des inégalités mondiales, nécessite aussi une coordination internationale. Le problème de l’émigration accrue des Africains vers l’Europe ne peut être résolue par un pays pris isolément. Il peut être "résolu", ou plutôt géré, seulement par une action jointe (distribution de quotas) impliquant à la fois les pays émetteurs et receveurs. Mais, à la différence du changement climatique, qui est fondamentalement considéré comme un "mal" global, la migration n’est pas un "mal" global, mais plutôt un "bien". Par conséquent, cibler pour davantage d’action les pays qui sont susceptibles d’être de larges émetteurs de migrants ne fait pas sens.

En fait, dans le cas de la migration, nous nous attaquons à un « bien mondial » qui réduit les inégalités mondiales et la pauvreté mondiale même s’il peut, dans certains cas, produire des effets négatifs. En raison de ces effets négatifs (économiques ou sociaux) réels ou supposés nous avons besoin de règles qui dissiperaient les craintes de certains pour éviter qu’ils sabotent et stoppent le processus de la migration. C’est de là où provient l’idée de "migration circulaire" et de différenciation entre les droits associés à l’emploi (égaux pour tous) et les droits civiques (non disponibles pour les migrants) (…). Dans le cas du changement climatique, nous nous attaquons à quelque chose qui est essentiellement "mauvais", mais nous avons des difficultés à faire en sorte que ceux qui génèrent l’essentiel de ces nuisances paient pour elles et changent de comportement.

Donc, dans un cas nous essayons de garder ce qui est mondialement bon (la migration) en réduisant les craintes de ceux qui, localement, en seraient négativement affectés. Dans le cas du changement climatique, nous essayons d’éviter quelque chose qui est mondialement mauvais en utilisant le seul instrument que nous ayons (l’Etat-nation) qui est clairement sous-optimal pour cet objectif. Nous sommes donc dans les deux cas en train d’essayer de concevoir ce que nous pourrions appeler des deuxièmes meilleures solutions, essentiellement en raison de limites politiques appelées l’Etat-nation. »

Branko Milanovic, « Formal and actual similarities between climate change and global inequality, and suboptimality of the nation-state », in globalinequality (blog), 18 mars 2019. Traduit par Martin Anota

lundi 18 mars 2019

La fusion Alstom-Siemens et le besoin de champions industriels européens

« La Commission européenne a refusé la fusion entre Alstom et Siemens, déclenchant par là l’ire des gouvernements français et allemand. Une proposition franco-allemande de refonder le contrôle des fusions dans l’Union européenne a donné lieu à un intense débat sur le besoin de champions européens…

Siemens et Alstom, les deux plus gros fournisseurs du marché du rail, devaient obtenir l’aval de la Commission européenne pour fusionner et ainsi devenir un véritable "champion européen" qui aurait ainsi acquis au niveau mondial une position dominante dans ce secteur. Mais le 6 février 2019, la Commission européenne a refusé, au motif que "la fusion aurait nuit à la concurrence sur les marchés des systèmes de signalisation ferroviaire et des trains à très grande vitesse".

Cette décision a attiré l’attention pour deux raison. Premièrement, les fusions sont rarement interdites en Europe. Comme l’expliquent Patrick Rey et Jean Tirole, "en 2018, par exemple, la Commission a approuvé 370 fusions sans condition et 23 autres en les soumettant à des conditions (ou engagements), dans la plupart des cas après une courte enquête d’un mois. Par ailleurs, la Commission n’a rejeté que deux fusions en 2017, aucune en 2018 et moins de 30 depuis l’adoption de la réglementation de l’UE sur les concentrations en 1990". Deuxièmement, le projet de fusion avait l’aval des gouvernements français et allemand et ces derniers ont durement et ouvertement critiqué la décision de la Commission européenne.

Suite à la décision de la Commission européenne, les ministres des deux pays ont établi un "manifeste franco-allemand pour une politique industrielle européenne adaptée au vingt-et-unième siècle" qui repose sur trois piliers : regrouper des ressources pour un investissement "massif" dans l’innovation ; adopter des mesures défensives, telles qu’un cadre de surveillance européen des investissements étrangers et un mécanisme de réciprocité pour les marchés publics avec des pays tiers ; et, enfin, procéder à des changements dans le cadre réglementaire de la politique de la concurrence européenne. Ces changements incluent une révision "des lignes directrices actuelles en matière de concentrations pour mieux tenir compte de la concurrence au niveau mondial, de la concurrence potentielle future et du calendrier de développement de la concurrence afin de donner à la Commission européenne plus de flexibilité dans son appréciation des marchés pertinents" et la possibilité d’un droit de recours du Conseil, sous certaines conditions, qui pourrait revenir sur les décisions de la Commission.

En conséquence de la fusion avortée entre Alstom et Siemens et des propositions franco-allemandes, un débat s’est amorcé : La politique de la concurrence de l’UE doit-elle être changée pour faciliter la formation de "champions européens" ? Et est-ce une condition nécessaire pour les entreprises européennes pour être capable d’affronter la concurrence mondiale ?

Pour les partisans de la fusion Alstom-Siemens, le contexte est important. C’est celui de l’ascension de CRRC, un mastodonte chinois du secteur ferroviaire qui résulte lui-même d’une fusion et qui est dopé par la croissance rapide d’un marché chinois largement fermé. Comme Elie Cohen l’écrit, "là où Alstom et Siemens se battent pour se partager une production annuelle de 35 TGV par an, CRRC en fait 230 ! Là où le marché européen de la grande vitesse stagne, la Chine vient de lancer un plan supplémentaire d’investissement de 125 milliards de dollars pour construire 3200 km de lignes TGV venant s’ajouter à un réseau de 25000 km !"

Donc, Cohen résume l’argument clé en faveur de la fusion : le marché ferroviaire européen est saturé, les vrais marchés sont à l’étranger, donc la concurrence nuit aux deux entreprises en termes de compétitivité mondiale. De plus, un champion européen serait en meilleure position pour résister à l’hégémonie prochaine de CRRC. Ou, comme le dit Guy Verhofstadt, "même si Alstom et Siemens ont tous deux réussi à gagner des contrats dans plusieurs pays occidentaux et africains ces dernières années, leur chance pourrait bientôt s’évanouir" et "s’il n’y a pas de plus forte réponse de la part de l’Europe, il ne s’agit pas de savoir si mais quand la Chine deviendra un acteur dominant dans le marché du rail mondial".

Dans ce contexte, les règles européennes sur la définition du marché pertinent deviennent particulièrement importantes pour statuer sur le cas de la fusion Alstom-Siemens, d’où la proposition franco-allemande de les réviser. Comme Verhofstadt l’affirme, en suivant les règles la Commission avait à "considérer l’impact potentiel de la fusion sur les marchés européens et régionaux en décidant de l’approuver ou de la rejeter". "Mais le marché du rail dans lequel Alstom et Siemens opèrent est mondial, ce qui signifie que l’évaluation d’une position dominante ou des entraves à la concurrence doit aussi tenir compte des concurrents basés au Japon, en Corée du Sud, en Chine et ailleurs", ajoute-t-il. Donc, en conclut-il, les règles européennes de contrôle des fusions doivent devenir plus flexibles et prospectives. Plus généralement, pour Verhofstadt et Cohen, le cadre de concurrence doit prendre en compte des intérêts stratégiques plus larges et les implications à long terme des menaces géopolitiques.

Par conséquent, bien qu’il rejette clairement un droit de recours par des Etats-membres qui dérogerait aux décisions de la Commission, Verhofstadt se prononce en faveur d’une refonte des règles pour faciliter l’émergence de champions européens. Il maintient que, pour affronter la concurrence mondiale, les entreprises européennes ont besoin de gagner en taille et que, pour cela, il préconise des "champions européens" à la Airbus.

Adoptant le point de vue opposé, Patrick Rey et Jean Tirole doutent que l’on puisse faire une analogie avec Airbus. "Dans le cas d’Airbus, il s’agissait de créer un concurrent à Boeing, qui détenait alors un quasi-monopole sur le marché de l’aviation commerciale. La fusion Alstom-Siemens aurait au contraire réduit le nombre d’acteurs dans l’industrie ferroviaire en Europe".

De plus, Martin Sandbu cite le journaliste Chris Bryant de Bloomberg pour suggérer que le désavantage compétitif des deux entreprises est exagéré : les recettes de CRRC sont en effet plus larges que celles d’Alstom et Siemens combinées, mais presque sa totalité viennent du marché chinois, tandis que sur les marchés internationaux, les deux entreprises européennes pèsent trois fois plus que CRRC.

Plus généralement, Massimo Motta et Martin Peitz soulignent qu’il n’y a rien dans le contrôle des fusions qui empêche la formation de champions européens, à condition qu’il y ait assez de gains d’efficacité (des synergies et des complémentarités) pour compenser les effets anticoncurrentiels à court terme (prix plus élevés, moindre choix pour les demandeurs) et à long terme (moins d’investissement, d’innovation et de qualité). "Mais dans le cas Siemens-Alstom, il n’y a pas d’information publique qui certifie qu’il y ait de telles synergies et la Commission européenne a déclaré que les partis n’ont pas démontré qu’il était possible d’obtenir de tels gains d’efficacité", ajoutent-ils.

Les deux économistes remarquent que la création de champions européens serait empêchée par le contrôle de fusions dans de le cas où il y a des gains d’efficacité en termes de compétitivité internationale (plus de ventes à l’étranger) insuffisants pour compenser les méfaits sur le consommateur européen (des prix plus élevés). Selon les deux auteurs, alors que de telles situations doivent retenir l’attention, il s’agit plus souvent de possibilités théoriques que de cas effectifs et "en se basant sur les constats de la Commission européenne, Siemens/Alstom n’auraient définitivement pas été l’un de ces cas". Dans tous les cas, ils suggèrent qu’un partenariat (ou un autre contrat) pour coordonner les ventes et la production étrangères permettent d’obtenir de tels gains d’efficacité sans recourir à une fusion.

Pourtant, Motta et Peitz reconnaissent que l’efficacité économique ne doit pas être le seul principe guidant la politique de la concurrence. Pour autant, ils soulignent qu’empêcher une position dominante sur un marché qui affecte la sécurité de l’approvisionnement, ou des considérations stratégiques (militaires ou non), est un bon argument pour bloquer une fusion, non pour en autoriser une. Ils concèdent aussi que les règles de la concurrence peuvent ne pas être adéquates pour empêcher des pratiques déloyales par des entreprises extra-européennes. A ce sujet, ils proposent de recourir à "une intervention préventive (par exemple en excluant des appels d’offres les entreprises extra-européennes soupçonnées de s’engager dans de telles pratiques) ou de recourir à des dispositions anti-dumping", tout en notant que, en l’absence de concurrence exercée par les entreprises extra-européennes, la concurrence entre les entreprises européennes devient plus impérieuse.

Enfin, tous les auteurs craignent les dérives qu’il y aurait à donner aux Etats-membres leur mot à dire sur la politique de la concurrence. "Cette révolte contre le régime de concurrence européen est une vieille tentation de cartellisation nationale pointant le bout de son nez au niveau européen", écrit Martin Sandbu. Rey et Tirole soulignent que "les politiciens sont sujets au lobbying intense de grandes entreprises et d’organisations industrielles susceptibles d’être plus intéressées par la limitation de la concurrence que par son encouragement". Motta et Peitz craignent que "sous couvert de permettre la formation de champions européens anticoncurrentiels, les objectifs politiques de court terme qui jouissent d’un rapide soutien populaire guide la prise de décision".

Donc, est-il possible de réconcilier une politique industrielle européenne avec la politique de la concurrence ? Le verre semble à moitié plein : tous les commentaires recensés ici, indépendamment de leur opinion sur la fusion entre Alstom et Siemens, soulignent la nécessité de soutenir l’investissement dans l’innovation et de favoriser l’examen des investissements étrangers et l’accès réciproque aux marchés. Gerogios Petropoulos et Guntram Wolff ajoutent qu’au-delà des instruments défensifs qui répondent aux inquiétudes relatives aux subventions publiques, "la vraie question est de savoir si l’UE va renforcer son marché unique, accroître les dépenses en recherche-développement, redorer le blason de ses universités et concevoir une véritable stratégie intégrée en matière d’intelligence artificielle".

Mais sur le besoin de champions européens et l’attitude de la politique de la concurrence à son égard, le consensus est loin d’être atteint comme le confirme un sondage réalisé parmi le panel d’experts économiques européen IGM. Dans le sondage, il a été demandé à des économistes européens s’ils étaient d’accord ou non avec les deux déclarations suivantes : "l’Européen moyen voit sa situation s’améliorer si les autorités européennes de la concurrence laissent les entreprises fusionner pour former des champions européens dans leurs secteurs, même si cela affaiblit la concurrence" et "si la Chine et d’autres pays utilisent des politiques qui créent des entreprises internationales géantes, alors l’Européen moyen voit sa situation s’améliorer si les autorités européennes de la concurrence laissent les entreprises fusionnent pour former des champions européens dans leurs secteurs, même si cela affaiblit la concurrence". (…) Bien que la majorité se déclare en désaccord avec les deux affirmations, une part significative des répondants se déclarent incertains. »

Konstantinos Efstathiou, « The Alstom-Siemens merger and the need for European champions », in Bruegel (blog), 11 mars 2019. Traduit par Martin Anota

samedi 16 mars 2019

L’insoutenabilité du plein emploi, ou pourquoi les Etats-Unis seront en récession l’année prochaine

A quelques mois de la plus longue expansion américaine


D’ici quelques mois, l’économie américaine pourrait battre le record de la plus longue expansion qu’elle ait connue, celle qui avait eu lieu entre mars 1991 et mars 2001. Comme nous nous rapprochons de cet instant, les craintes se multiplient à l’idée qu’une récession puisse prochainement arriver. Les expansions meurent-elles de vieillesse ? Les analyses empiriques suggèrent que ce n’est pas le cas. Il n’y a pas de claire relation entre la durée d’une expansion et la probabilité d’une récession (Rudebusch, 2016).

Une autre définition de l’âge des expansions


On peut considérer autrement l’âge d’une expansion, en prenant le degré d’inutilisation des capacités. Les expansions sont des périodes au cours desquelles l’économie retourne au plein emploi. Comme le chômage devient faible et atteint des niveaux proches ou inférieurs au taux de chômage naturel, est-il possible de maintenir cet état pendant plusieurs années ? Ou bien le "plein emploi" mène-t-il automatiquement à des déséquilibres qui représentent les germes de la crise suivante ?

Dans le cas des Etats-Unis, l’histoire suggère que le "plein emploi" n’est pas un état soutenable et qu’une fois un tel niveau atteint une hausse soudaine du chômage est très probable. Dans le graphique ci-dessous, j’ai représenté les taux de chômage autour du pic de chacun des cinq derniers cycles (où le zéro représente le mois au cours duquel la récession éclate). J’ai représenté l'évolution du taux de chômage sur les cinq années qui précèdent le début de la récession et les dix mois qui suivent celui-ci.

GRAPHIQUE 1 Le taux de chômage américain autour des récessions (en %, normalisé à 0 % le mois du pic)

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Tous les cycles présentent une évolution en forme de V pour le chômage. Le chômage atteint son point le plus faible autour des 12 mois précédant le début de la récession et, dans la plupart des cas, le chômage s’accroît déjà dans les mois qui précèdent la récession. Ce qui est intéressant, c’est l’absence d’un quelconque épisode de chômage faible et stable (ou de plein emploi). C’est comme si le fait d’atteindre un faible niveau de chômage mène toujours à des dynamiques qui finissent rapidement par générer une récession. Les récessions meurent de vieillesse si l’âge est mesuré en termes de capacités inutilisées. Si ce schéma se répétait, les Etats-Unis doivent être proches aujourd’hui d’un point d’inflexion, c’est-à-dire d’une récession.

GRAPHIQUE 2 Taux de chômage de l’Australie (en %)

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Le résultat peut sembler évident et mécanique : une fois que le taux de chômage est faible, il ne peut aller que dans une direction : à la hausse. C’est vrai, mais ce qui importe est de savoir si une période prolongée de chômage faible et stable est possible. Dans le cas des Etats-Unis, la réponse est non. On peut regarder d’autres pays pour visualiser cette possibilité. Un bon exemple est l’Australie, qui a récemment connu un faible taux de chômage pendant plusieurs décennies. Après une récession au début des années quatre-vingt-dix, le chômage s’est accru et a alors commencé à refluer selon une trajectoire similaire à celle observée lors de chaque expansion américaine. Mais dans les années deux mille, le chômage atteignit un faible niveau et il est resté essentiellement à ce niveau pendant plusieurs années. En d’autres mots, le taux de chômage n’a pas suivi une dynamique en forme de V, mais plutôt une dynamique en forme de L.

Croissance à risque et régressions de quantile


Nous pouvons quantifier cette intuition en reliant ce résultat à une littérature universitaire qui analyse les déterminants du risque extrême de variations du chômage (ou du PIB). Cette littérature observe les déterminants des pires survenus potentielles au cours d’une fenêtre temporelle spécifique (par exemple Cecchetti, 2008, Kiley, 2018, Adrian, Boyarchenko et Giannone, 2019).

Empiriquement, c’est fait en utilisant des régressions de quantile. Dans ce cas, nous nous intéressons au risque extrême de hausses brutales du chômage, qui sont associées aux récessions, et je vais capturer cela par un coefficient sur le 90ème centile de la distribution dans une régression de quantile (Fatas, 2019).

TABLEAU Régression de quantile du chômage américain

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Les résultats d’une telle régression sont présentés dans le tableau. Les trois coefficients sont négatifs (ce à quoi nous nous attendions comme il y a un retour à la moyenne des taux de chômage). Mais la partie intéressante est que la taille du coefficient augmente quand nous nous déplaçons de petites variations du chômage à de fortes variations (de q10 à q90). Cela signifie que les faibles taux de chômage sont particulièrement bons pour indiquer en avance le risque extrême de larges hausses du chômage (récessions). Chose intéressante, ce phénomène n’apparaît pas dans d’autres pays, tels que l’Australie (cf. Fatas pour ces résultats).

Pourquoi le plein emploi est-il insoutenable ?


La dynamique des récessions et du chômage aux Etats-Unis suggère que de faibles niveaux de chômage sont un bon indicateur avancé des hausses soudaines du chômage, associées à des crises. Nous ne voyons pas dans les données de périodes prolongées de faible chômage. Mais pourquoi est-ce qu’un faible chômage est insoutenable ? Qu’est-ce qui mène à une récession ?

La littérature universitaire tend à mettre l’accent sur deux ensembles de variables : celles associées aux déséquilibres macroéconomiques (telles que l’inflation) et celles associées aux déséquilibres financiers. Chose intéressante, l’introduction de ces variables dans les régressions de quantiles ci-dessus fait disparaître l’effet qu’on a évoqué (cf. Fatas, 2019). En particulier, une fois que nous contrôlons la croissance du crédit, il ne semble plus que le faible chômage soit un bon indicateur avancé du risque extrême associé aux récessions (nous observons toujours un retour à la moyenne, mais nous n’obtenons pas de coefficient plus large pour le quantile q90).

Ce résultat suggère que les récessions suivent des périodes de faible chômage parce que des déséquilibres s’accumulent au cours de ces années. Ce qui est intéressant, c’est que les données empiriques montrent que les Etats-Unis n’ont jamais réussi à maintenir un faible taux de chômage sans générer des déséquilibres qui mènent à une récession. Si l’histoire est un indicateur de crises futures, alors le niveau actuellement faible qu’atteint le chômage suggère qu’une récession est peut-être au coin de la rue. »

Antonio Fatás, « The 2020 (US) recession », in Antonio Fatás on the Global Economy (blog), 12 mars 2019. Traduit par Martin Anota



aller plus loin... lire « L'expansion américaine va-t-elle mourir de vieillesse ? »

lundi 11 mars 2019

Trump est devenu l’homme de tous les déficits

« Les Républicains haïssent les déficits. Du moins, c’est ce qu’ils prétendent.

Lorsqu’ils contrôlaient le Congrès sous l’administration Obama, ils n’ont cessé de s’insurger contre les déficits budgétaires, en avertissant qu’avec ces derniers les Etats-Unis finiraient par connaître une crise budgétaire à la grecque. Donald Trump, d’un autre côté, a focalisé l’essentiel de sa colère sur les déficits commerciaux, en insistant sur l’idée que "nos emplois et nos richesses sont offerts aux autres pays qui ont pris l’avantage sur nous".

Mais au cours des deux années où le parti républicain a contrôlé l’ensemble des pouvoirs, l’ironie a été que les deux déficits se sont creusés. Le déficit budgétaire a atteint un niveau qui n’avait été vu en dehors des guerres et des crises économiques ; du côté des échanges de biens, le déficit commercial a atteint un record. (…)

Soyons clairs : ni le déficit budgétaire, ni le déficit commercial ne font peser un danger clair et immédiat pour l’économie américaine. Les pays développés qui empruntent dans leur propre monnaie peuvent et souvent vont accumuler de larges dettes sans qu’il y ait de conséquences dramatiques, ce qui explique pourquoi la panique autour de la dette publique d’il y a quelques années était injustifiée.

Cela dit, les déficits jumeaux (twin deficits) de Trump nous en apprennent beaucoup sur ce dernier et sur son parti, à savoir qu’ils sont malhonnêtes et ignorants.

A propos de la malhonnêteté : Y a-t-il encore quelqu’un pour croire que les Républicains se soient vraiment inquiétés à un quelconque moment de la dette publique et des déficits budgétaires ? (…) Dans tous les cas, aujourd’hui, il est indéniable que toute leur rhétorique (…) sur la dette publique n’a été rien d’autre qu’une façade, une manière d’utiliser le déficit budgétaire comme prétexte pour bloquer et saper le programme d’Obama. Lorsqu’ils arrivèrent au pouvoir, les politiciens qui avaient tant clamé qu’il fallait faire preuve de responsabilité budgétaire ont appelé à une forte baisse d’impôts pour les entreprises et les plus riches. C’est cette baisse d’impôts qui constitue la principale cause derrière l’explosion du déficit budgétaire.

Oh, et cette baisse d’impôts a échoué à délivrer le boom d’investissement tant promis. Les entreprises n’ont pas utilisé leur manne géante pour construire de nouvelles usines et accroître la productivité, elles l’ont utilisée pour racheter massivement leurs actions et les gains n’ont été que pour les plus riches.

Pourquoi parler d’ignorance ? Comme beaucoup l’ont souligné en vain, Trump se trompe entièrement sur ce que font les déficits commerciaux. Certes, dans un contexte de chômage élevé, les déficits commerciaux peuvent nous coûter des emplois. Mais en temps normal, ils ne réduisent pas l’emploi total, ni nous appauvrissent. Au contraire, d’autres pays nous vendent des biens et services qui nous sont utiles, biens et services que nous payons avec des morceaux de papier, papier aux taux d’intérêt très faibles. Qui gagne à nouveau ?

Cependant, au-delà de cela, Trump a complètement tort sur ce qui est à l’origine des déficits commerciaux. En fait, ses propres mesures en matière de politique commerciale nous confirment qu’il a une vision erronée des choses. Dans l’univers de Trump, les déficits commerciaux apparaissent parce que nous aurions signé de mauvais traités commerciaux : nous laisserions les étrangers vendre leurs produits chez nous, mais ils ne nous laisseraient pas vendre les nôtres chez eux. Donc, la solution consisterait à dresser des barrières aux produits étrangers. "Je suis un homme de droits de douane", a-t-il fièrement proclamé.

Cependant, la réalité est que les déficits commerciaux n’ont presque rien à voir avec les droits de douane ou d’autres barrières à l’échange. Le déficit commercial global est toujours égal à la différence entre les dépenses d’investissement domestiques et l’épargne domestique (incluant aussi bien celles du secteur privé que du secteur public). C’est juste de la comptabilité. Si l’économie américaine génère d’amples déficits commerciaux, ce n’est pas parce que les Américains auraient trop perdu dans les traités commerciaux qu’ils ont signés, mais parce qu’ils épargnent trop peu relativement aux autres pays.

Bien sûr, les droits de douane peuvent réduire les importations des biens qui sont sujets à ces droits de douane et ainsi réduire le déficit commercial dans des secteurs en particulier, mais c’est comme appuyer sur un ballon : vous écrasez l’endroit où vous appuyez, mais cela ne fera qu’augmenter d’un même montant un autre endroit. L’appréciation du dollar, qui nuit aux exportations, est l’un des principaux canaux par lesquels les déficits commerciaux sont susceptibles de se maintenir. Mais le résultat fondamental, le fait que les droits de douane ne réduisent pas le déficit commercial global, est clair.

Certes, les droits de douane que l’administration Trump a instaurés en 2018 ont bien fortement réduit les importations des biens faisant l’objet de ces tarifs douaniers. Mais les importations des autres biens ont augmenté, tandis que les performances à l’exportation ont été médiocres. Et le déficit commercial global a fortement augmenté, ce qui est exactement ce que l’on pouvait s’attendre à voir. Après tout, cette forte baisse d’impôts pour les riches a fortement réduit l’épargne nationale.

Et la cause supposée du déficit commercial n’est pas la seule chose sur laquelle Trump s’est trompé en matière de politique commerciale. Il a aussi continué d’insister sur l’idée que les étrangers paieraient ses droits de douane. En réalité, les prix reçus par les exportateurs étrangers n’ont pas baissé. Les prix payés par les consommateurs américains ont par contre augmenté.

A nouveau, le déficit commercial ne pose pas de danger immédiat pour l’économie américaine. Et même la guerre commerciale de Trump n’a probablement provoqué que des dommages économiques limités. Le principal dommage a été porté à la crédibilité des Etats-Unis. Mais les déficits jumeaux de Trump montrent que son parti a menti à propos de ses priorités en matière de politique économique et qu’il est vraiment incompétent en matière de politique commerciale. Heureusement, une grande nation comme les Etats-Unis peut survivre à beaucoup de choses, même à la malhonnêteté et à l’ignorance de ses dirigeants. »

Paul Krugman, «Tariff man has become deficit man », 7 mars 2019. Traduit par Martin Anota



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« Petite macroéconomie des droits de douane »

« Pourquoi il ne faut pas être obnubilé par le déficit commercial »

« Faut-il vraiment être champion du monde des exportations ? »

jeudi 7 mars 2019

Quatre faits stylisés sur les crises financières

« (…) La crise financière a démontré que, même dans une économie développée telle que les Etats-Unis, des perturbations financières peuvent endommager toute une économie. La crise et la faible reprise qui l’a suivie ont suscité une explosion d’études cherchant à préciser les liens étroits qui existent entre le secteur financier et le reste de l’économie. De telles études sont importantes pour les institutions en charge de la politique économique puisqu’elle leur permet de réduire le risque de nouvelles crises ou leur fourni un guide pour atténuer les répercussions de celles-ci lorsqu’elles éclatent.

Les crises financières sont caractérisées par un déclin soudain et généralisé des prix d’actifs, une forte perturbation des marchés financiers et un sévère resserrement du crédit qui entraîne une contraction de l’activité économique. Avant la crise de 2007-2009, les modèles macroéconomiques les plus utilisés par les principales banques centrales autour du monde excluaient largement les institutions financières et, par conséquent, ne tenaient pas compte de la possibilité que de tels événements surviennent. Au cours de la dernière décennie, plusieurs avancées ont été faites pour répondre à ces manques. Cependant, jusqu’à présent, une approche commune pour intégrer les crises financières aux modèles macroéconomiques n’a pas encore émergé.

(…) Les modèles que les chercheurs utilisent pour comprendre les crises financières doivent être capables de répliquer les faits stylisés mis en évidence par les données historiques. Je me focalise sur quatre faits à propos des crises. Parvenir à reproduire ces schémas dans un seul modèle est un important défi pour construire des modèles macroéconomiques réalistes des crises financières. (…)

Les crises sont des événements rares. En moyenne, les crises surviennent environ tous les 25 ans ou même encore moins fréquemment. A l’inverse, une récession commence typiquement tous les 8 ans. Ce fait pose déjà un problème immédiat lorsque l’on étudie empiriquement les crises financières. Pour obtenir assez d’observations pour étudier les schémas communs autour des crises, les chercheurs ont besoin de larges échantillons de données. En l’occurrence, ces échantillons doivent couvrir de nombreux pays et s’étendre sur plusieurs décennies. Donc, les études s’appuient habituellement sur des sources historiques et implique souvent un fastidieux travail d’archive.

Les booms du crédit tendent à précéder les crises. Un large éventail d’études historiques a montré que les crises financières ne sont pas vraiment des événements aléatoires qui seraient indépendants des conditions macroéconomiques. En effet, les crises surviennent typiquement à la fin d’une expansion, après une période prolongée d’accumulation de déséquilibres macrofinanciers.

L’un des déterminants clés des crises que la littérature a mis en évidence est le volume de crédit accordé aux entreprises non financières et aux ménages. Par exemple, Moritz Schularick et Alan Taylor (2012) ont constaté que la croissance agrégée du crédit est un indicateur avancé assez fiable. Nous le voyons sur le graphique, montrant la variation annuelle en pourcentage du crédit dans les années avant et après les crises à partir de données relatives à 17 pays développés de 1870 à 2013. Dans la période qui précède la crise, le crédit s’accroît typiquement à un rythme rapide, chute brutalement autour de l’éclatement de la crise et reste déprimé par la suite.

GRAPHIQUE Variation du crédit autour des crises financières (en %)

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Les crises financières sont associées à des récessions sévères. Lorsqu’une crise financière éclate, la production décline typiquement plus fortement que durant une récession normale. En outre, la chute de la production est même plus forte si la crise est précédée par une accumulation de crédit, comme l’ont par exemple constaté Òscar Jordà, Moritz Schularick et Alan Taylor (2013). Par exemple, le PIB chute de 30 % à 50 % de plus au cours d’une récession synchrone à une crise financière par rapport à une récession normale (Paul, 2019). Une explication potentielle est que l’accès au crédit se restreint autour du début de la crise qui affecte l’activité économique, comme le montre le graphique.

Les déclencheurs ultimes des crises peuvent être relativement petits. Même si la production chute fortement lors d’une crise, ce n’est peut-être pas en raison d’un large choc qui aurait touché l’économie. Par exemple, Gorton et Ordonez (2014) estiment que les pertes sur les titres adossées sur crédit hypothécaire lors de la crise financière de 2007-2009 (…) étaient en fait assez modestes. Le système financier américain a peut-être avoir été particulièrement vulnérable à de petits chocs autour de 2007, donc un déclencheur similaire à une autre période aurait pu ne pas entraîner une perturbation aussi importante dans le système financier.

Pour résumer, les crises financières présentent les caractéristiques suivantes : elles sont des événements rares qui sont typiquement précédés par une accumulation du crédit, sont associés à de plus fortes récessions qu’à la normale et ne sont pas nécessairement déclenchées par de larges chocs. Ces faits empiriques posent des défis aux modèles macroéconomiques. Pourquoi la fragilité financière apparaît-elle durant les bonnes périodes, lorsque le crédit s’accroît ? De plus, quel mécanisme de propagation transforme des chocs qui ne sont pas particulièrement larges en de sévères événements macroéconomiques ? (…) »

Pascal Paul, « Modeling financial crises », Federal Reserve Bank of San Francisco, Economic Letter, n° 2019-08, mars 2019. Traduit par Martin Anota



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« Anatomie des booms du crédit »

« Quels liens entre crédit, instabilité financière et macroéconomie ? »

lundi 4 mars 2019

Ce sont les consommateurs américains qui payent les droits de douane de Trump

« (…) Donald Trump (…) nous a donné de bien belles phrases, qui seront certainement citées dans les histoires et les manuels pendant les prochaines décennies, voire les prochaines générations. Malheureusement, elles seront rappelées parce qu’elles constituent une bonne illustration de ce que peuvent être de bien mauvaises idées. En économie, la phrase que vous avez dû le plus entendre est la déclaration de Trump selon laquelle "les guerres commerciales sont bonnes et faciles à gagner". Ensuite, vous avez certainement entendu son affirmation selon laquelle "je suis un homme des droits de douane", accompagnée de l’affirmation que les étrangers paient les droits de douane qu’il a instaurés.

Maintenant, cette dernière affirmation est quelque chose que vous pouvez tester. Au cours de l’année 2018, Trump a instauré des tarifs douaniers sur environ 12 % du total des importations américaines et beaucoup de ces droits de douane ont été instaurés depuis suffisamment longtemps pour que nous puissions avoir une idée de leurs répercussions.

Samedi, des économistes de Columbia, de Princeton et de la Réserve fédérale de New York ont publié une étude intitulée "The impact of the 2018 trade war on U.S. prices and welfare" où ils ont utilisé les données détaillées sur les importations pour évaluer l’impact des droits de douane. (…) Leur conclusion est qu’à première approximation, les étrangers n’ont rien payé de l’addition, ce sont les entreprises et consommateurs américains qui l’ont payée en totalité. Et les pertes subies par les consommateurs américains ont excédé les recettes tirées des nouveaux droits de douane, donc ces derniers ont globalement appauvri les Etats-Unis.

Comment ont-ils obtenu ce résultat ? Le gouvernement américain collecte des données sur les prix et quantités de plusieurs catégories d’importations. Plusieurs d’entre elles ont subi les nouveaux droits de douane, mais pas les autres. Donc, vous pouvez comparer ce qui s’est passé pour les importations touchées par les tarifs douaniers avec celles qui en ont été épargnées et qui constituent de fait le groupe de contrôle. Cela vous indique quel a été l’impact des droits de douane.

Dans la vision de Trump, où les étrangers sont censés payer les droits de douane, vous vous attendriez à voir une chute de prix pour les biens faisant l’objet de droits de douane, compensant ces derniers, si bien que les prix à la consommation n’auraient pas changé. Mais ce que vous voyez en réalité, c’est l’absence d’effet visible des droits de douane sur les prix à l’importation. Donc, les fournisseurs étrangers ne semblent n’avoir rien absorbé des droits de douane, ces derniers ayant été entièrement supportés par les ménages ; les prix incluant les droits de douane ont augmenté du montant de ces derniers.

GRAPHIQUE Variation des prix des biens importés suite aux vagues de tarifs douaniers de Trump (normalisée, en %)

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Ces hausses de prix ont entraîné de substantiels changements dans les comportements. Les importations de produits faisant l’objet d’un droit de douane ont chuté fortement, en partie parce que les consommateurs se sont tournés vers des produits domestiques, mais aussi en grande partie parce que les importateurs ont déplacé leur lieu d’approvisionnement dans des pays qui ne sont pas touchés par les droits de douane de Trump. Par exemple, plusieurs entreprises semblent avoir commencé à acheter au Vietnam ou au Mexique des biens qu’ils achetaient précédemment en Chine. Ces changements de comportement sont la clé de la conclusion de l’article selon laquelle les droits de douane ont appauvri les Américains.

Considérons l’exemple suivant : avant les droits de douane, les Etats-Unis importaient un certain bien dont le prix s’élevait à 100 dollars. Ensuite, l’administration a imposé un droit de douane de 25 %, amenant le prix pour les consommateurs à 125 dollars. Si nous continuons d’importer ce bien de Chine, les consommateurs perdent 25 dollars par unité de bien achetée, mais le gouvernement gagne 25 dollars de recettes en plus, laissant le revenu national inchangé.

Supposons, cependant, que les importateurs déplacent leur lieu d’approvisionnement dans un pays plus cher qui n’est pas l’objet d’un droit de douane ; supposons, par exemple, qu’ils peuvent acheter le bien au Vietnam pour 115 dollars. Alors, les consommateurs perdent seulement 15 dollars, mais il n’y a pas de recettes tirées des droits de douane, donc il s’agit d’une perte de 15 dollars pour la nation dans son ensemble.

Mais que se passe-t-il s’ils se tournent vers un fournisseur domestique, par exemple une entreprise américaine qui va vendre le produit pour 120 dollars. Qu’est-ce que cela change à l’histoire ? Ici la chose cruciale est que la production domestique d’un bien a un coût d’opportunité. Les Etats-Unis sont proches du plein emploi, donc les 120 dollars en ressources utilisées pour produire ce bien peuvent ou auraient été employées en produisant quelque chose d’autre en l’absence du droit de douane. Le détournement de ces ressources vers la production de choses que nous avions l’habitude d’importer signifie une perte nette de 20 dollars, sans compensation en termes de recettes.

D’ailleurs, en pratique, toutes les créations d’emplois dans le secteur manufacturier qu’auront permises les droits de douane de Trump sont probablement compensées par des destructions d’emplois manufacturiers. C’est en partie le cas parce que la plupart des droits de douane portent sur des biens intermédiaires, des biens utilisés pour la production, donc ces créations d’emplois dans, par exemple, la métallurgie sont compensées par des destructions d’emplois dans l’industrie automobile et dans d’autres secteurs en aval. Au-delà de cela, les droits de douane ont probablement contribué à pousser le taux de change du dollar à la hausse, ce qui a rendu les exportations américaines moins compétitives.

Une fois que l’on prend en compte tout cela, les droits de douane de Trump ont accru les prix à la consommation, plutôt que déprimé les gains étrangers. Certaines recettes ont été gagnées, mais il y a aussi eu ce qui se ramène à de l’évitement fiscal comme les consommateurs se tournent vers des substituts, non taxés, de ce qu’ils avaient l’habitude d’importer. Mais cet évitement fiscal ne se fait pas sans coût, si bien que les Etats-Unis dans leur ensemble se retrouvent appauvris.

Maintenant, les chiffres ne sont pas si énormes que cela. La nouvelle étude suggère des pertes nettes en termes de bien-être à 1,4 milliard de dollars par mois, c’est-à-dire 17 milliards par an, ce qui représente moins de 0,1 % du PIB américain. Mais gagner, ce n’est pas tout. Et les chiffres pourraient être plus élevés si la guerre commerciale s’accentuait, par exemple avec l’instauration de droits de douane sur les voitures européennes pour un motif de "sécurité nationale". »

Paul Krugman, « How goes the trade war? Consumers, not foreigners, are paying the Trump tariffs », 3 février 2019. Traduit par Martin Anota

mercredi 27 février 2019

Le Brexit comme symptôme

« Simon Wren-Lewis dit que le Brexit est "le symptôme d’un malaise plus profond", celui d’un système politico-médiatique qui nous aurait donné une austérité économiquement insensée. Je suis d’accord avec l’idée que l’austérité budgétaire ait provoqué le Brexit, pas seulement parce que, comme Ben Friedman l’a montré, la stagnation des revenus ait rendu la population plus hostile aux immigrés. Mais je m’interroge : n’y aurait-il pas ici un malaise encore plus profond, à savoir une défaillance fondamentale du capitalisme ?

Ce que je veux dire, c’est que le capitalisme s’essoufflait avant même qu’éclata la crise bancaire. Par exemple :

  • Le revenu réel médian des ménages au Royaume-Uni, après les coûts immobiliers, a grimpé de seulement 1,6 % par an dans les cinq années qui précédèrent 2007, c’est-à-dire plus lentement qu’au cours des trente années précédentes, lorsque sa croissance annuelle s’élevait à 2,4 %. Cela ne s’explique pas seulement par le fait que les fruits de la croissance aient été captés par les riches : le PIB par tête au cours de cette période a augmenté de seulement 2,1 % par an, ce qui était faible en comparaison avec les précédentes expansions.

  • L’investissement des entreprises représentait moins de 10 % du PIB du Royaume-Uni au milieu des années deux mille, alors qu’il dépassait les 12 % à la fin des années quatre-vingt-dix. Cela refléta ce que Ben Bernanke appela, en 2005, une « pénurie d’opportunités d’investissement » dans les économies occidentales.

  • Les rendements réels des obligations connaissent une tendance baissière depuis le début des années quatre-vingt-dix. Qu’importe que cela résulte d’un excès d’épargne, d’une pénurie de projets d’investissement ou d’une pénurie d’actifs sans risque. Cette tendance baissière dénote une perte de dynamisme économique : un manque de croyance dans la croissance a amené les investisseurs à préférer des actifs plus sûrs.

Ces signes de stagnation peuvent avoir une cause commune, par exemple le fait que les taux de profit baissent dans les pays développés depuis les années soixante, comme l’ont montré Andrew Kliman et Michael Roberts. Tout cela est cohérent avec l’affirmation de Ravi Jagannathan selon laquelle la crise de 2008 était "le symptôme, non la maladie". C’était un effondrement sans boom dans la période qui le précéda.

Pour le comprendre, imaginez que (contrairement à la réalité) il y ait eu une abondance de projets d’investissement très profitables pour les entreprises dans les économies occidentales. L’"excès" (glut) d’épargne des économies asiatiques aurait alors financé ces projets plutôt que l’inflation des prix de l’immobilier. Nous aurions connu une authentique croissance plutôt que des bulles et des malinvestissements. Nous n’aurions pas eu de crise.

Et comme Nick Crafts l’a dit, sans la crise nous n’aurions eu ni l’austérité budgétaire, ni donc le Brexit. Ce n’est pas parce que la crise a nécessité l’austérité, mais parce que la récession a affaibli le soutien en faveur du parti travailliste et parce que la hausse de la dette publique consécutive à la crise permit aux conservateurs et aux médias d’exploiter la phobie injustifiée vis-à-vis de l’endettement public.

Il y a, je pense, une ligne assez claire allant de la stagnation capitaliste à la crise de 2008, à l’austérité et donc au Brexit.

Mon désaccord avec Wren-Lewis fait écho à un vieux désaccord entre les marxistes et les socio-démocrates. Alors que ces derniers tendent à mettre l’accent sur l’inadéquation des politiques mises en place, nous, les marxistes, mettons l’accent sur les difficultés intrinsèques du capitalisme. Je pense que ce désaccord est d’importance. Là où Simon et moi nous rejoignons, c’est sur l’idée que le Brexit est un symptôme. En ce sens, il y a une grande différence entre nous et les remainers du parti conservateur tels qu’Anna Soubry qui soutinrent l’austérité et les libéraux-démocrates et autres remainers du centre qui étaient d’accord avec elle. Ils semblant penser que le Brexit a lieu parce que les électeurs ont souffert d’un excès d’irrationalité contre lequel ils étaient immunisés. Il y a là un narcissisme stupide, un symptôme morbide de ce que nous obtenons lorsque nos opinions politiques ne trouvent pas de justification dans les sciences sociales. »

Chris Dillow, « Brexit as symptom », in Stumbling & Mumbling (blog), 26 février 2019. Traduit par Martin Anota



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« Le Brexit, fruit d'une relation pernicieuse entre mondialisation et austérité »

« Les coûts ignorés de la crise financière »

jeudi 21 février 2019

Pouvons-nous (toujours) compter sur la science économique ?

« Le magazine Foreign Policy considère mon ami Fareed Zakaria comme l’un des dix plus importants penseurs dans le domaine de la politique étrangère de la dernière décennie. Farred a célébré cette reconnaissance méritée en y publiant un essai intitulé "The End of Economics", où il fait part de ses doutes quant à la pertinence et à l’utilité de la science économique et des économistes. Parce que Fareed tient des propos réfléchis et fait écho à des arguments fréquemment avancés, il mérite une réponse tout aussi réfléchie.

Fareed ignore de grands pans de la pensée économique, il ignore que les économistes ont été à l’origine de la plupart des critiques avancées à l’encontre des précédentes théories économiques, il s’en prend à des hommes de paille et il n’offre pas vraiment d’alternative aux approches économiques de la politique publique.

Plusieurs critiques de l’économie saisissent l’échec des économistes à prédire la crise financière comme motif d’inculpation. Cet argument échoue à tenir compte d’une idée centrale qui est enseignée dans chaque cours sur les fondamentaux en finance. Les effondrements de marchés sont intrinsèquement imprévisibles, parce que si l’on parvenait à en prédire un, il surviendrait plus tôt, comme tout le monde vendrait ses actifs par anticipation. De plus, plusieurs économistes, notamment Janet Yellen, Raghuram Rajan et Robert Shillerand, ont fait part de leurs inquiétudes quant aux risques pesant sur le système financier et l’économie réelle dans les années et les mois qui précédèrent la crise.

Fareed cite les propos que Paul Krugman a pu avoir concernant "l’aveuglement face à la possibilité qu’il y ait des défaillances catastrophiques dans une économie de marché" dont feraient preuve les économistes. Pourtant, Fareed ne cite pas tous les propos de Krugman. Ce dernier se montre en effet critique envers la science économique, mais il a aussi affirmé pendant des années que la théorie macroéconomique telle qu’elle est présentée dans les manuels peut expliquer l’essentiel de la crise financière et de ses répercussions, mais aussi que les principaux échecs en matière de politique économique après la crise (en l’occurrence, l’insuffisance de la relance et les inquiétudes excessives à propos de l’inflation et des déficits publics) tiennent justement à une méconnaissance de la science économique (…). J’ai longtemps partagé les idées de Paul sur la fétichisation excessive de l’élégance mathématique en macroéconomie, mais cela ne revient pas à rejeter la macroéconomie des manuels qui s’est être révélée des plus pertinentes.

En faisant écho à d’autres critiques, Fareed s’attaque à l’utilisation par les économistes du PIB pour évaluer la performance économique nationale. C’est une inquiétude justifiée. Pourtant, tous les efforts sérieux visant à aller au-delà du PIB se fondent sur des travaux réalisés par d’éminents économistes. Pensez à James Tobin et à William Nordhaus avec leur ouvrage "Measure of Economic Welfare" écrit il y a un demi-siècle, à Partha Dasgupta sur la soutenabilité, à Amartya Sen sur les mesures du développement humain ou à Tony Atkinson et à Thomas Piketty sur les inégalités.

On affirme que l’hypothèse économique commune selon laquelle chaque agent est rationnel et présente un comportement maximisateur est peu cohérente avec les faits. C’est vrai. C’était déjà un thème majeur dans la recherche économique avant même que je naisse, par exemple avec Milton Friedman qui a écrit un célèbre article évoquant les raisons pour lesquelles les gens jouent à la loterie. Andrei Shleifer et moi-même avons passé en revue il y a plus d’un quart de siècle la littérature, déjà bien imposante à l’époque, sur les "spéculateurs bruyants" (noise traders), et l’idée selon laquelle les prix spéculatifs ne sont pas pleinement rationnels et reflètent l’avidité, la peur et l’émotion humaine apparaît clairement dans les écrits de bien d’autres économistes comme Charles Kindleberger, Robert Shiller, Richard Thaler et Brad DeLong. L’hypothèse d’individus rationnels maximisateurs est seulement utilisée comme une approximation de la réalité et les bons économistes en comprennent les limites. Plusieurs des plus grandes intuitions en économie comportementale ont été avancées il y a plusieurs décennies et elles font partie intégrante de la théorie et de la pratique économiques modernes. Les idées en matière de politique économique comme les taxes sur les transactions et les "nudges" qui se fondent sur l’irrationalité proviennent pour l’essentiel des économistes.

Fareed affirme aussi que les pays ne cherchent pas à maximiser un profit, comme s’il s’agissait d’une critique de l’économie. Je ne connais pas d’économistes qui ait affirmé que les pays maximisaient un profit. Et contrairement à son affirmer, je ne connais pas d’économistes qui aient affirmé que le revenu était le principal déterminant du comportement électoral.

Une évaluation des changements dans la pertinence de la science économique doit aussi considérer les domaines où l’analyse économique est devenue de plus en plus importante. Les questions de choix scolaire et d’écoles de charte tout d’abord étudiées par les économistes sont centrales aux débats à propos de la politique éducative. Les systèmes de paiement pour résultats plutôt qu’intrants, qui ont le potentiel de révolutionner le remboursement de soins de santé, sont le fruit du raisonnement et de la recherche économiques. Les débats de politique environnementale tournent autour de schémas basés sur le marché pour décourager la pollution et encourager des formes plus propres de la production. Peu de domaines de la société ne sont pas influencés par les big data et l’apprentissage automatique qui sont la dernière incarnation de l’économétrie.

La science économique ne peut perdre le rôle qu’elle joue que s’il y a quelque chose pour la supplanter. Fareed est enthousiaste à propos de ce que les autres disciplines peuvent apporter. Je partage son espoir, mais je note qu’il ne met pas en avant d’idées ou cadres spécifiques émanant des autres disciplines qui auraient aurait contribué à la politique publique au cours des dernières décennies. Il y a certainement des exemples de recherches des autres sciences sociales qui ont eu un impact important sur le débat public, mais sûrement pas assez pour suggérer que la science économique puisse être reléguée à la marge.

Je conclurai en étant très explicite sur un point. Je ne remets pas en question l’importance de l’évolution de la réflexion au regard de la politique publique qui a pris place depuis l’ère de Reagan-Thatcher ou même depuis l’ère Clinton-Blair. Pour des raisons qui tiennent à la fois des avancées dans la compréhension du monde et des changements dans sa structure, la plupart des économistes (…) s’intéressent davantage aux questions de la redistribution, de la régulation, des monopoles et de la gestion de la demande globale qu’ils ne l’étaient il y a un quart de siècle. Comme le disait Keynes, "lorsque les faits changent, je change d’opinion. Et vous ?".

La gestion de la mondialisation, le soutien d’une classe moyenne à l’ère des intelligences artificielles et la préservation de la planète doivent être considérés comme des défis majeurs, voire comme les principaux défis, de notre ère. Si ce n’est pas de l’économie, il est difficile de voir d’où les solutions pourraient provenir. Chacun (qu’il apprécie la science économique ou ressente de la défiance à son égard) a intérêt à ce que la discipline soit pertinente et fructueuse pour aller de l’avant. »

Lawrence Summers, « Has economics failed us? Hardly ». Traduit par Martin Anota

lundi 18 février 2019

Les arguments en faveur d’une relance allemande sont légion

« L’économie allemande ralentit davantage que ne l’implique le ralentissement manifeste de ses exportations (cf. Gavyn Davies, qui, pour être exact, croit que certains des freins à la croissance allemande durant la seconde moitié de l’année 2018 ont été des événements temporaires).

GRAPHIQUE 1 Variation des exportations allemandes (en rythme annuel, moyenne mobile sur trois mois, en %)

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L’Allemagne a fini l’année 2018 avec un excédent budgétaire équivalent à environ 1,75 % de son PIB.

GRAPHIQUE 2 Le solde budgétaire de l’Allemagne (en % du PIB)

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L’Allemagne a sous-investi dans ses infrastructures publiques pendant plusieurs années. Alexander Roth et Guntram Wolff de Bruegel notent que "depuis les années deux mille, l’Allemagne a présenté des ratios de formation nette de capital fixe public très faibles, voire négatifs, inférieurs à ceux de la plupart des autres pays européens". Et le Président Trump n’a pas entièrement tort lorsqu’il critique l’échec de l’Allemagne à honorer ses engagements en matière de dépenses de défense dans le cadre de l’OTAN.

L’accord de la coalition allemande implique une modeste relance cette année. Mais l’Allemagne a régulièrement, par le passé, fourni moins de relance qu’attendu. Le FMI prévoit depuis plusieurs années une baisse de l’excédent budgétaire, or ce dernier a continué d’augmenter. Cette fois les choses pourraient être différentes, mais j’attends de voir que l’Allemagne le montre… et franchement elle devrait adopter dès à présent un peu de relance supplémentaire juste pour nous en assurer.

Le ministre des Finances allemand s’inquiète à l’idée que la marge de manœuvre pour relancer l’économie soit limitée, parce qu’elle pourrait générer un déficit inférieur à 1 % du PIB en 2013, mais ces inquiétudes sont peu justifiées. Shahin Vallee a noté que le ministre des Finances allemand a systématiquement sous-estimé les recettes au cours de la période récente, par environ un demi-point chaque année.

En 2017 et en 2018, l’argument selon lequel l’Allemagne avait besoin de relancer son activité reposait sur le besoin de tendre vers une économie mondiale plus équilibrée et les gains qu’un supplément de relance allemande aurait procuré à ses partenaires. La croissance de la demande en Allemagne était solide et l’économie allemande bénéficiait d’une bonne croissance de la demande domestique et d’une solide demande étrangère. On espérait qu’un peu de relance (ou du moins une politique budgétaire moins restrictive si vous préférez, comme l’Allemagne pouvait stimuler la demande globale tout en continuant de générer un excédent budgétaire) bénéficie aux partenaires de l’Allemagne via la stimulation de ses importations. Et que cela contribue également à soutenir la croissance des salaires en Allemagne.

Aujourd’hui, l’Allemagne voit sa propre activité ralentir et elle peut stimuler son économie.

GRAPHIQUE 3 Croissance du PIB réel de la zone euro et de ses pays-membres (d’un trimestre à l’autre, en rythme annualisé)

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La forte décélération de la croissance provoquée en partie par l’affaiblissement de la demande externe offre à l’Allemagne l’opportunité de mieux équilibrer (sans rencontrer de réels problèmes) son économie en renforçant son moteur interne et donc en commençant naturellement à réduire le rôle excessif que la demande étrangère a joué pour maintenir à flots de l’économie allemande.

Et il n’y a fondamentalement pas de risques à le faire. La relance peut être financée sans emprunt ; l’Allemagne aurait juste à épargner moins. Et si l’Allemagne avait à emprunter un peu, elle le ferait à des taux d’intérêt réels négatifs. Les obligations à dix ans ont un rendement de 10 points de base aujourd’hui ; même si la BCE rate régulièrement sa cible d’inflation, cela impliquerait toujours un taux d’intérêt réel négatif. L’inflation est actuellement faible.

Une relance permettrait à ce que l’excès d’épargne massif de l’Allemagne soit utilisé au sein de son économie, ce qui réduirait les risques que les épargnants allemands prennent actuellement en plaçant leur épargne à l’étranger.

Maintenir le marché du travail sous tensions contribuerait à ce que les salaires allemands continuent de croître (la croissance des salaires réels n’a pas été aussi robuste que cela en 2017 et 2018, comme le suggère le graphique du Financial Times) et contribuerait ainsi à soutenir la demande dans l’ensemble de la zone euro ; et désormais les partenaires européens de l’Allemagne pourraient en profiter un peu. Un marché du travail allemand relativement tendu faciliterait l’intégration des réfugiés de la vague de 2015.

Et une plus forte croissance de la demande domestique donnerait un coup de pouce pour absorber les répercussions d’un Brexit désordonné.

Qu’y a-t-il de regrettable dans tout cela ?

(En passant, le même raisonnement s’applique à d’autres pays "doublement excédentaires" en Europe, notamment les Pays-Bas. La croissance hollandaise a aussi ralenti au troisième trimestre et les Hollandais n’ont vraiment pas besoin de continuer à générer d’amples excédents budgétaires au vu de la faiblesse de leur endettement public.)

Brad Setser, « The case for a significant German stimulus is now overwhelming », in Follow the Money (blog), 11 février 2019. Traduit par Martin Anota



aller plus loin...

« Le cœur de la zone euro aiderait-il la périphérie en adoptant un plan de relance ? »

« Et si l'Allemagne adoptait un plan massif d'investissement public ? »

« L’Allemagne contre la zone euro »

vendredi 15 février 2019

Le ralentissement chinois et l’économie mondiale

« Il semble à présent que la Chine est entrée dans un véritable ralentissement. Il y a plein d’indicateurs majeurs qui le suggèrent. J’aurais dû accorder plus de poids, par exemple, au ralentissement des exportations européennes vers la Chine au cours de l’année 2018.

GRAPHIQUE 1 Variation des importations chinoises en provenance de l’UE (en %)

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Les importations totales de la Chine sont restées assez robustes jusqu’à ces deux derniers mois. Mais désormais elles baissent. Fortement.

GRAPHIQUE 2 Variation d’une sélection d’importations de la Chine (en %)

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Au sens profond, le ralentissement de la Chine ne devrait pas nous surprendre. La Chine a resserré sa politique conjoncturelle l’année dernière. L’équipe asiatique de Goldman a publié un graphique très intéressant début janvier qui montrait une forte consolidation dans "le déficit budgétaire augmenté" et il semble que les efforts de la Chine pour freiner la croissance du shadow banking et introduire un peu de discipline de marché dans le prêt ont réduit le flux de crédit vers les entreprises privées (…).

Par le passé, la Chine a régulièrement resserré de trop et freiné une économie qui dépend toujours structurellement du crédit pour générer de la demande interne (le revers de la forte épargne) tout en essayant de sevrer l’économie du crédit bancaire et du shadow banking. Regardez la faiblesse des importations chinoises dans le graphique ci-dessus fin 2014 et pour l’essentiel de 2015. Voilà le dernier cycle de "resserrement".

Mais l’ampleur de l’actuel ralentissement est maintenant de plus en plus manifeste dans un large ensemble de données, que ce soit les données de la Chine ou les données de ses partenaires à l’échange.

GRAPHIQUE 3 Variation des importations chinoises en provenance d'Asie, des Etats-Unis, de l'UE et du reste du monde (en %)

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Et cela soulève la question quant à savoir comment un ralentissement chinois impacterait le monde.

Il y a quelques bonnes nouvelles à ce propos. La Chine n’est (toujours) pas aussi importante qu’on le croit pour les biens manufacturés du reste du monde. Les importations globales (de biens) de la Chine sont significatives, autour de 2.000 milliards de dollars. Mais environ un tiers de ces importations concernent les produits de base, environ un tiers de ces importations concernent des composants destinés à être réexportés (dites-vous 800 milliards de dollars d’importations de composants relativement à des exportations d’environ 2.400 milliards de dollars) et un peu moins d’un tiers de ces importations sont des importations de biens manufacturés que la Chine utilise vraiment chez elle.

Et cela signifie que la Chine importe moins pour la demande mondiale de biens manufacturés que, par exemple, les Etats-Unis. Les importations chinoises de biens manufacturés pour usage propre (…) représentent pratiquement un tiers des importations américaines de biens manufacturés. Environ un peu moins d’un tiers.

GRAPHIQUE 4 Importations de biens manufacturés des Etats-Unis et de la Chine (en milliards de dollars)

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Les Etats-Unis n’utilisent pas leurs importations pour la réexportation, mais les exportations américaines de biens manufacturés sont si faibles (environ 5 % du PIB étasunien) que les importations pour la réexportation peuvent être largement ignorées. Le contenu importé des exportations américaines est toujours (…) relativement faible.

Conclusion : en ce qui concerne la fourniture du reste du monde en biens manufacturés, les Etats-Unis sont toujours sans équivalents. La Chine reste en deuxième division.

Cela ne signifie pas que la demande d’importations chinoises n’importe pas du tout : 600 milliards d’importations, ce n'est pas rien. Quand les importations chinoises augmentaient assez fortement fin 2017 et début 2018, cela fournissait un coup de pousse aux diverses régions autour du monde qui avaient une faible croissance de la demande et une faible devise. Bien sûr, je pense à l’Europe en général et à l’Allemagne en particulier. La part de l’Europe dans la hausse de 150 milliards de dollars des importations chinoises de biens manufacturés (nettes d’importations de composants) que l’on a pu observer de la fin de l’année 2016 au milieu de l’année 2018 représentait un montant proche de 30 milliards d’euros, ce qui est loin d’être négligeable.

Mais du côté manufacturier, le plus large impact de la Chine sur le reste du monde continue de découler de sa machine de l’export. Les exportations chinoises de biens manufacturés (nettes de composants) sont pratiquement 2,5 fois plus importantes que ses importations de biens manufacturés (nettes d’importations de composants). Dites-vous environ 1.500 milliards de dollars versus 600 milliards de dollars (pour 2018).

GRAPHIQUE 5 Les exportations et importations chinoises de biens manufacturés (en milliards de dollars)

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C’est pourquoi la récente stabilité de la devise chinoise importe. Pour l’instant (mais bien sûr les choses peuvent changer), la Chine ne cherche pas à compenser la faiblesse domestique via une dépréciation et une plus faible devise. Une chute de 10 % des importations chinoises est un choc plus faible pour la demande mondiale qu’une dépréciation qui réalloue la demande mondiale vers la Chine et accroît les exportations chinoises de 10 %.

Alors qu’une dépréciation chinoise constituerait un choc négatif pour l’économie mondiale, la volonté apparente de la Chine d’utiliser les outils budgétaires pour relancer son économie devrait aider le monde, du moins directionnellement. (…)

Il est bien sûr trop restrictif de ne voir que le commerce manufacturier : la Chine est maintenant une source très importante de demande pour les matières premières. Elle a de plus en plus le genre d’impact sur le marché du pétrole qu’elle a pu avoir sur le marché des métaux industriels. La Chine représentait un quart de la croissance de la demande mondiale de pétrole l’année dernière. Et les Etats-Unis sont de plus en plus importants comme source d’offre marginale de pétrole, l’inverse de son rôle traditionnel. (…)

Les prix de l’énergie actuels reflètent la confluence des anticipations d’une forte croissance de l’offre américaine (face aux réductions significatives des exportations vénézuéliennes et iraniennes) (…) et une plus faible croissance de la demande hors de Chine. Une chute dans la demande automobile de la Chine a un gros impact sur la production domestique chinoise (la plupart des voitures chinoises sont fabriquées en Chine, avec pour l’essentiel des composants chinoises, grâce au mur tarifaire chinois), un impact mesurable sur les profits de certaines entreprises étrangères ayant des partenariats fructueux avec la Chine, un impact modeste sur les exportations allemandes et, à la marge, un impact mesurable sur la croissance mondiale de la demande de pétrole.

Il ne fait pas de doute que la Chine importe pour le monde entier. Mais son impact sur le monde n’est pas totalement symétrique. (…) »

Brad Setser, « China's slowdown and the world economy », in Follow the Money (blog), 5 février 2019. Traduit par Martin Anota

mardi 12 février 2019

Les obstacles au plein emploi

« Est-ce que le plein emploi est soutenable ? Pour moi, c’est l’une des questions que pose la querelle entre, d’une part, Richard Murphy et, d’autre part, Jonathan Portes et Simon Wren-Lewis sur la règle budgétaire proposée par le parti travailliste. Richard décrit ainsi la différence entre eux : "Je suis en quête d’une économie stable, soutenable avec du plein emploi. Eux recherchent la restauration d’un modèle de monétarisme de banques centrales qui exista entre 1999 et 2008 au Royaume-Uni, avec les conséquences que l’on connait".

C’est parce que Portes et Wren-Lewis veulent utiliser la politique budgétaire pour relancer l’activité et ainsi éloigner l’économie de la borne inférieure zéro, de façon à ce que les taux d’intérêt puissent à nouveau être utilisées pour la stabilisation macroéconomique.

Mais il y a un problème avec ce que Richard désire. Les économistes s’accordent généralement pour dire qu’à partir d’un certain point un faible chômage entraîne une plus forte inflation. Déterminer ce point est une question empirique. Le fait que l’inflation ait été assez stable depuis le début des années quatre-vingt-dix alors que le chômage ne l’était pas m’amène à penser qu’il est bien plus bas que ce que pense la banque centrale (…). Ce qui nous amène à la question suivante : comment pouvons-nous freiner cette inflation ?

La vue conventionnelle, que rejoignent Simon et Jonathan, est qu’il faut accroître les taux d’intérêt. Mais Richard et les partisans de la MMT ont raison de dire que ce n’est pas la seule possibilité : en théorie, la hausse des impôts est également une option, comme une baisse des dépenses publique ou une inversion de l’assouplissement quantitatif. Pour moi, il s’agit là aussi d’une question empirique. Je ne suis personnellement pas défavorable à une certaine hausse des taux d’intérêt.

Toutefois, toutes ces politiques contrôlent l’inflation en déprimant la demande globale, si bien qu’elles tendent à accroître le chômage.

Les partisans de la MMT ont raison de dire que l’inflation est une contrainte sur l’endettement public. Mais c’est aussi une contrainte sur le plein emploi.

Maintenant, vous pouvez rejeter cela en invoquant l’idée d’une croissance tirée par les salaires. La perspective d’un plein emploi perpétuel (et les hausses de salaires et la forte demande qu’il génèrerait) peut encourager les entreprises à accroître leurs capacités de production et à investir en vue d’accroître leur productivité. Cela contribuerait à contenir l’inflation.

Nous savons que cela a fonctionné par le passé : ce fut le cas dans les années cinquante et soixante. Je crains cependant qu’il ne puisse pas être aussi fructueux cette fois. Dans les années cinquante, il y avait un réservoir d’investissements et d’innovations potentiels que les firmes pouvaient exploiter. Cela facilita de fortes dépenses en capital et des grains de productivité rapides. Il n’est pas certain qu’il y ait un tel réservoir aujourd’hui.

Nous savons aussi que la croissance tirée par les salaires s’est soldée par un désastre dans les années soixante-dix. Il y a en particulier deux dangers ici. Nous pouvons les qualifier de minskyen et kaleckien.

Le danger minskyen est celui selon lequel la stabilité finit par engendrer de l’instabilité. La croyance que la demande restera forte peut inciter les entreprises à surinvestir, ce qui réduit les profits ; ou bien elle encourage les banques à accorder des prêts plus risques ; ou elle pousse les cours boursiers à augmenter excessivement. Nous avons vu tout cela se produire au début des années soixante-dix. Je ne sais pas si Richard a raison de dire que des taux d’intérêt plus élevées peuvent amorcer une autre crise de la dette. Mais je pense qu’il minimise l’ampleur à laquelle le capitalisme peut générer des crises même sans taux d’intérêt significativement plus élevés.

Le danger kaleckien est le suivant : "sous un régime de plein emploi permanent, le licenciement cesserait de jouer son rôle de mesure disciplinaire. La position sociale du patron serait minée et la confiance et la conscience de classe chez les travailleurs augmenteraient. Les grèves pour des augmentations de salaires et des améliorations des conditions de travail créeraient des tensions politiques".

Comme nous l’avons vu dans les années soixante-dix, cela peut entraîner un moindre investissement et donc une plus faible demande globale et une hausse du chômage. Je pense que cela sera un problème pour tout gouvernement recherchant le plein emploi : les capitalistes ont connu plusieurs décennies de chômage et considèreraient son absence comme étrange, et cela peut déprimer les esprits animaux.

Il y a, par conséquent, de gros obstacles à un plein emploi durable dans une économie capitaliste : une garantie de l’emploi, telle que je la saisis, met en lumière ces obstacles davantage qu’elle les surmonte.

A mes yeux, c’est pourquoi plusieurs débats à propos de la macroéconomie me laissent froid. Ils négligent l’éventualité qu’il puisse exister de sévères limites, dans une économie capitaliste, à l’efficacité des politiques, même pour les meilleures d’entre elles. »

Chris Dillow, « Obstacles to full employment », in Stumbling & Mumbling (blog), 5 février 2019. Traduit par Martin Anota

vendredi 8 février 2019

Des questions légitimes à propos de la pauvreté dans le monde (et de sa mesure)

« J’ai été indirectement impliqué dans le débat sur les tendances à long terme dans la pauvreté mondiale qui enrage ces derniers jours sur internet, un débat qui a été amorcé par certaines déclarations de Steven Pinker et Bill Gates et qui a ensuite été alimenté par une réfutation de celles-ci par Jason Hickel. (...)

(…) Il y a (selon moi) au moins quatre problèmes que Hickel a correctement mis en avant. (Il utilise d’autres arguments aussi, mais je ne les commenterai pas.)

Premièrement, les données de Maddison et du projet Maddison, qui sont les seules disponibles pour traiter à la fois de la pauvreté mondiale et des inégalités mondiales et que j’utilise moi-même dans mes travaux, tendent, comme les calculs du PIB, à surestimer la hausse du revenu réel là où l’on passe d’activités qui n’étaient pas marchandisées aux mêmes activités mais qui entrent désormais dans la sphère marchande. Le PIB, comme on le sait très bien, est fait de façon à ne mesurer que des activités essentiellement monétarisées. A l’époque de l’industrialisation, aussi bien qu’aujourd’hui au cours de la révolution des technologies d’information et de communication, une telle sous-estimation est susceptible d’être significative. Il est étrange que les gens aujourd’hui remettent en question cela, alors que nous connaissons une période similaire de marchandisation et de hausse de la part d’activités qui entrent désormais dans la sphère marchande alors qu’elles en étaient jusqu’alors exclues. Jusqu’à Airbnb et Uber, vous ne contribuiez pas au PIB lorsque vous hébergiez des amis d’amis ou que vous les déposiez à l’aéroport. Aujourd’hui, ces services le sont parce que vous êtes payés pour les réaliser. (La même chose est exacte pour des activités domestiques qui étaient habituellement réalisées sans contrepartie monétaire essentiellement par les femmes et qui, à un certain moment, sont entrées dans la sphère marchande.)

Plus importants ont été (comme l’a souligné Hickel) les changements qui sont survenus au cours de la Révolution industrielle. Plusieurs activités réalisées au sein des ménages ont été monétarisées alors que des gens étaient souvent physiquement chassés ou privés de terres, d’eau et d’autres droits dont ils jouissaient jusqu’alors gratuitement. Je n’ai pas besoin de développer trente-six exemples ici ; prenons juste l’exemple des enclosures ou de la dépossession des terres des Africains. Ce n’était pas seulement un transfert de richesse, mais une réduction significative de revenus pour ceux qui avaient le droit d’utiliser et de jouir des fruits de la terre, de l’eau ou d’autres ressources. Leur moindre accès aux biens et services n’a pas été enregistré dans une quelconque statistique du revenu. Il est donc raisonnable de penser que les taux de croissance du PIB et la baisse de la pauvreté sont surestimés.

Deuxièmement, les données sur la répartition du revenu pour le dix-neuvième siècle que nous avons tous utilisées proviennent presque entièrement de l’étude séminale de François Bourguignon et Christian Morrisson. Il y a deux études plus récentes, la première de van Zanden, Baten, Foldvari et van Leewen et une seconde que j’ai réalisée, qui ont utilisé une méthodologie quelque peu différente (notamment des sources plus diversifiées) de façon à vérifier la robustesse des constats de Bourguignon et Morrisson. Les deux analyses concluent que les résultats de Bourguignon et Morrisson sont valides, mais dans ces deux analyses le nombre ou la fiabilité de ces nouvelles sources sont extrêmement limités. (J’utilise des tables sociales pour estimer les répartitions au dix-neuvième siècle. Mais le nombre de tables sociales que nous avons à notre disposition est très limité, que ce soit en termes de pays couverts ou de couverture temporelle.)

De plus, les distributions originelles de Morrisson ont certes été rendues disponibles par l’auteur, mais elles n’ont pas de sources. Donc, on ne peut pas dire si elles sont justes ou non. De plus, même si les distributions de certains pays en particulier étaient exactes, plusieurs d’entre elles sont faites pour représenter une grande variété de pays (disons, la Colombie, le Pérou et le Venezuela ; ou la Côte d’Ivoire, le Ghana et le Kenya ; les "45 pays asiatiques"; ou les "37 pays africains" ont tous les mêmes distributions) parce que Bourguignon et Morrisson divisent le monde en 33 "régions", simplement parce qu’il ont manqué d’informations concernant la plupart des pays.

La fragilité de telles distributions a un effet particulièrement fort sur les chiffres de la pauvreté. Elle affecte un peu moins les inégalités, parce que, à partir d’autres sources (fragmentaires) nous savons quelles sont les fourchettes dans lesquelles les inégalités se situent. Mais nous le savons moins pour la pauvreté. Au bout du compte, les répartitions de revenu pour le dix-neuvième siècle sont, le moins que l’on puisse dire, fragiles.

Troisièmement, Hickel questionne l’usage du seuil de pauvreté absolue à 1,90 dollars PPA. Il y a un large débat sur celui-ci et je ne vais pas rentrer davantage dedans ; il suffit de voir les critiques faites par Thomas Pogge et Sanjay Reddy (en ce qui concerne la sous-estimation du niveau des prix auquel font face les pauvres), on a bien montré qu’il y avait beaucoup d’arbitraire avec le seuil de pauvreté, fixé d’abord à 1 dollar PPA et désormais à 1,90 dollar PPA (voir par exemple Angus Deaton ici) ou plus récemment la remise en cause méthodologique de l'approche de la Banque mondiale développée par Bob Allen (ici). Hickel mentionne simplement ces questions. Elles sont importantes et elles ne doivent pas être ignorées.

Quatrièmement, Hickel fait un point plus philosophique à propos duquel les économistes (contrairement aux anthropologues ou aux historiens) sont moins bien équipés : les coûts humains de la Révolution industrielle, de l’Angleterre au travail forcé (et probablement dix millions de morts) au Congo et à Java à la famine au Bengale (plus de 10 millions de morts) en passant par la collectivisation soviétique (plus de 5 millions de morts) et au Grande Bond en avant de la Chine (environ 20 millions de morts). Les morts entrent dans nos calculs seulement dans la mesure où leur décès affecte l’espérance de vie estimée. (Et dans l’article de Bourguignon et Morrisson il y a une tentative pour calculer les inégalités mondiales au cours des deux derniers siècles en prenant en compte aussi les changements dans l’espérance de vie). Mais, sinon, en ce qui concerne les calculs de pauvreté, les morts ont l’effet pervers de réduire la population et d’accroître la production par tête (donc la productivité marginale de ceux qui sont morts comme travailleurs forcés ou de la famine est nulle ou proche de zéro). Jason a raison de souligner ce point.

L'effet de ce dernier point est cependant ambigu. D’un côté, cela (si nous parvenons à le mesurer) accroîtrait les coûts de l’industrialisation et réduirait les gains, comparativement à l’ère préindustrielle, mais, d’un autre côté, cela améliorerait la position relative du présent au regard de l’ère de l’industrialisation, simplement parce que de telles famines massives ne surviennent pas aujourd’hui ou du moins surviennent moins fréquemment (par exemple la Corée du Nord et avant cela l’Ethiopie).

Pour conclure. Selon moi, Jason Hickel a mis en évidence plusieurs problèmes réels dont la plupart des économistes ont conscience (et sur lesquels ils ont fréquemment écrit). Malheureusement, d’autres économistes, une fois qu’un graphique est créé, tendent à utiliser les résultats moins scrupuleusement ou moins soigneusement de façon à tenir des propos d’ordre politique. C’est pourquoi il est utile d’attirer l’attention sur ces problèmes (…). »

Branko Milanovic, « Global poverty over the long-term: legitimate issues », in globalinequality (blog), 6 février 2019. Traduit par Martin Anota https://glineq.blogspot.com/2019/02/global-poverty-over-long-term.html

lundi 4 février 2019

Tout est en place pour une récession mondiale

« La dernière crise économique mondiale (…) a une cause simple (…) : une énorme bulle immobilière alimentée par la dette s’est formée aux Etats-Unis et en Europe et elle a ébranlé l’économie mondiale quand elle éclata. La précédente récession de 2001, moins sévère, avait aussi une seule cause : l’éclatement d’une bulle des actions et l’investissement des nouvelles technologies (qui se souvient de Pets.com ?). La récession (…) de 1990-1991 est une histoire plus compliquée. C’était une récession bigarrée, un ralentissement résultant de plusieurs causes allant des difficultés des caisses d’épargne américaines à un trop-plein d’immeubles de bureaux en passant par la chute des dépenses militaires avec la fin de la Guerre froide.

Selon moi, la prochaine contraction de l’activité résultera également d’un enchevêtrement de problèmes plutôt que d’une unique cause. Et, au cours des derniers mois, nous avons commencé à voir ce à quoi elle pourrait ressembler. Rien n’assure qu’une récession est sur le point d’éclater, mais certaines de nos craintes commencent à se réaliser. Aujourd’hui, je distingue quatre menaces distinctes pour l’économie mondiale. (J’en oublie peut-être d’autres).

La Chine : Beaucoup, notamment moi-même, prédisent une crise chinoise depuis longtemps, mais jusqu’à présent elle n’est pas survenu. L’économie chinoise est très déséquilibrée, avec trop d’investissement et trop peu de consommation ; mais jusqu’à présent, le gouvernement a réussi à éviter le précipice en stimulant la construction et en ordonnant aux banques de faciliter l’accès au crédit. Mais l’heure de vérité est-elle enfin arrivée ? Au vu la résilience passée de la Chine, il est difficile d’en être certain. Pour autant, les récentes données sur l’industrie chinoise ont de quoi inquiéter. Et des difficultés en Chine auraient des répercussions au niveau mondiales. Nous avons tendance à ne considérer la Chine que comme un poids lourd à l’exportation, en oubliant qu’elle est aussi un gros acheteur de biens, notamment de produits de base comme le soja et le pétrole ; aux Etats-Unis, les fermiers et producteurs d’énergie seraient très malheureux si l’économie chinoise se contractait.

L’Europe : Pendant plusieurs années, la faiblesse économique de l’Europe, due au vieillissement démographique et à l’obsession de l’Allemagne pour les excédents budgétaires, fut masquée par la reprise consécutive à la crise de l’euro. Mais la période de bonne chance semble s’achever avec l’incertitude entourant le Brexit et la crise au ralenti de l’Italie sapant la confiance ; comme avec la Chine, les données récentes sont inquiétantes. Et comme la Chine, l’Europe joue un rôle important dans l’économie mondiale, si bien que ses difficultés se répercuteraient sur le reste du monde, notamment sur les Etats-Unis.

La guerre commerciale : Au cours des dernières décennies, les entreprises autour du monde ont investi beaucoup d’argent en partant de l’hypothèse que le protectionnisme d’antan était pleinement révolu. Mais Donald Trump n’a pas seulement réinstauré des droits de douane élevés, il a montré une volonté de violer l’esprit, si ce n’est la lettre, des accords commerciaux existantes. Vous n’avez pas besoin d’être un libre-échangiste doctrinaire pour croire que cela pourrait avoir des effets dépressifs sur l’économie. Pour l’instant, les chefs d’entreprise ont pensé que les choses resteraient sous contrôlé, que les Etats-Unis et la Chine finiraient par conclure un accord. Mais ce sentiment se dissipe soudainement si et quand les entreprises réalisent que ce sont les partisans de la ligne dure qui sont aux commandes.

Le shutdown : ce n’est pas juste quelques fonctionnaires qui n’ont pas été payés. Il y a aussi des fournisseurs qui ne seront jamais remboursés pour leurs pertes, des bénéficiaires de coupons alimentaires qui n’auront plus rien si le blocage se poursuivait, et ainsi de suite. Les estimations conventionnelles du coût du shutdown sont certainement trop faibles, parce qu’elles ne prennent pas en compte les perturbations qu’un gouvernement dysfonctionnel imposent sur chaque domaine de la vie. Comme dans le cas d’une guerre commerciale, les chefs d’entreprise croient que le shutdown va bientôt être résolu. Mais comment vont se comporter l’investissement et l’emploi si et quand les entreprises américaines en concluront que (…) cela pourrait continuer pendant plusieurs mois ?

Donc il y a plein de choses qui vont mal, et beaucoup d’entre elles menacent l’économie. A quel point cela sera-t-il mauvais ? La bonne nouvelle est que même si tous ces événements se concrétisaient, ils ne devraient pas avoir un impact aussi important que le coup dur qu’a connu l’économie mondiale en 2008 avec la crise financière. La mauvaise nouvelle, nous sommes bien incertains de que les responsables de la politique économique peuvent et vont faire en réaction lorsque les choses s’envenimeront.

La politique monétaire (en l’occurrence les baisses de taux d’intérêt par les banques centrales) constitue normalement la première ligne de défense contre une récession. Mais la Fed a une marge très limitée pour réduire ses taux, dans la mesure où ces derniers sont déjà faibles, et en Europe, où les taux sont négatifs, il n’y a pas de marge du tout.

La politique budgétaire (les hausses temporaires dans les dépenses publiques et les prestations sociales versées aux travailleurs vulnérables) est habituellement utilisée comme soutien à l’assouplissement monétaire. Mais est-ce qu’un président qui détient les travailleurs fédéraux en otage parce qu’il tient à un mur inutile sera capable d’adopter un plan de relance sérieux au moment crucial ? Et, en Europe, toute proposition pour une relance budgétaire fera probablement face à l’habituel "nein" allemand.

Au final, faire face à un quelconque type de récession mondiale nécessite un minimum de coopération internationale. Est-ce que cela sera possible au vu des personnes qui en ont actuellement la charge ?

A nouveau, je ne dis pas qu’une récession mondiale est nécessairement sur le point de survenir, mais les risques sont clairement en train de s’accroître : Les conditions pour que survienne une telle récession sont maintenant en place, bien plus sûrement qu’il y a quelques mois. »

Paul Krugman, « The sum of some global fears », 24 janvier 2019. Traduit par Martin Anota

lundi 28 janvier 2019

Qu'est-ce qui justifie de taxer davantage les plus hauts revenus ?

« Quand les gens prétendent que le néolibéralisme est un concept creux, je leur rappelle ce qui s’est passé du côté du taux marginal d’imposition du revenu depuis environ 1980, pas seulement aux Etats-Unis et au Royaume-Uni, mais aussi dans d’autres pays. Voici un graphique du taux marginal d’imposition aux Etats-Unis au cours du dernier siècle (trouvé dans un article de Martin Sandbu). Eisenhower imposait un taux marginal de 91 % aux plus hauts revenus.

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Il n’y a aucun doute à ce qu’il y ait des raisons complexes pour expliquer ces baisses, mais les principales d’entre elles tiennent à la croyance néolibérale selon laquelle une réduction des taux d’imposition marginaux motiverait les entrepreneurs les plus dynamiques à gérer plus efficacement leur entreprise et les bénéfices d’une telle action ruisselleraient à l’économie dans son ensemble. De faibles taux marginaux d’imposition encourageraient les entrepreneurs à prendre plus de risques qui sont bénéfiques pour la collectivité, et ainsi de suite. L’argument est si connu, avancé si fréquemment par les think tanks libéraux, qu’il n’est pas nécessaire de le rappeler davantage. C’est un exemple classique illustrant la façon par laquelle les néolibéraux utilisent un peu d’économie simplifiée pour justifier des politiques qui les avantagent ou avantagent leurs rémunérateurs.

Pourtant, les preuves empiriques allant dans le sens de tels effets sont, au mieux, faibles. L’explication est simple. Au-delà d’un certain niveau de revenu, d’autres incitations au-delà de la seule incitation pécuniaire, deviennent importants. Les PDG les mieux rémunérés, comme les footballeurs les mieux payés, veulent réussir dans ce qu’ils font et davantage réussir que les autres. Ils veulent réussir, et ce qu’importe au final les récompenses financières qu’ils tirent de leur réussite.

Mais un autre pan d’économie de base que les néolibéraux mentionnent bien peu est l’idée de décroissance de l’utilité marginale de la consommation. Celle-ci plaide pour des taux marginaux élevés pour les hauts revenus. Il est socialement bien plus bénéfique de taxer ceux pour qui cela ne vaut pas la peine de ramasser un dollar tombé sur le trottoir et de le transférer cet argent à ceux qui sont les plus pauvres. Un article bien connu de Peter Diamond et Emmanuel Saez a trouvé que, en tenant compte des effets de désincitation et d’évitement, le taux marginal d’imposition des hauts revenus aux Etats-Unis doit être de 73 % (1).

Il y a deux raisons amenant à penser que ce chiffre de 73 % pourrait sous-estimer le vrai taux optimal. Piketty, Saez et Stantcheva ont affirmé que donner beaucoup d’argent aux PDG peut avoir des effets négatifs en termes d’incitation. Une partie de votre statut tient à ce que vous pouvez vous offrir. Quand tous les PDG sont fortement taxés à la marge, le montant de votre salaire a peu d’impact sur cela, mais lorsque votre salaire n’est pas autant imposé, vous pouvez accroître votre salaire et par conséquent améliorer votre statut en extrayant plus d’argent de votre entreprise. Pour utiliser le jargon des économistes, un faible taux marginal d’imposition sur les hauts revenus peut être un bon exemple d’incitation pour l’extraction de rentes plutôt qu’une incitation à accroître le bien-être social.

Mais alors qu’un dollar supplémentaire pour un PDG ne va pas les inciter d’une manière positive, vous pouvez affirmer que cela pourrait inciter ceux qui sont talentueux à aspirer à être PDG. Les PDG feront toujours partie des plus riches dans une société, parce qu’une grosse partie de leur revenu va âtre taxée à de faibles taux. Un article de Lockwood, Nathanson et Weyl renverse cet argument. Les hauts salaires sont associés à des activités, comme la finance et le droit, qui ont ce que les économistes appellent des externalités négatives, ce qui signifie qu’elles ne font pas autant de bien à la société que le suggère le montant des salaires qu’elles offrent. Une grosse partie de la finance, par exemple, consiste à prendre de l’argent à d’autres personnes plutôt qu’à chercher à accroître la taille du gâteau pour tout le monde. Si de hauts salaires après impôt incitent les gens talentueux à aller dans ces professions, cela aura des effets négatifs pour la société, mais il serait plus bénéfique à ce qu’ils aillent travailler dans d’autres professions. Vous pouvez améliorer cette mauvaise allocation des talents en fixant de plus hauts taux d’imposition sur les hauts revenus.

Les néolibéraux ont développé une dernière ligne de défense contre la hausse des taux marginaux d’imposition dans un pays donné qui est liée à la migration. L’idée est que les personnes talentueuses, qui peuvent être assez mobiles, vont aller là où leur talent est le mieux rémunéré. Il y a plusieurs preuves empiriques qui suggèrent que c’est le cas, mais dans une certaine mesure. Cette inquiétude ne signifie pas qu’il faille laisser les taux marginaux d’imposition au niveau où ils sont actuellement, ni qu’il faille les réduire, mais simplement que nous ne pouvons pas les fixer aussi haut qu’ils le devraient lorsque des pays qui sont attrayants pour les talents continuent de faiblement imposer les hauts revenus. La Suède réalise de bonnes performances avec un taux marginal d’imposition effectif de 70 %.

Le danger d’une course aux taux marginaux les plus bas fait qu’il est plus important que les Etats-Unis accroissent leur taux marginal d’imposition comme le suggère la Démocrate Alexandria Ocasio-Cortez. Pour diverses raisons assez évidentes, les Etats-Unis n’ont pas à vraiment s’inquiéter d’une fuite des talents s’ils augmentent leurs taux marginaux d’imposition.

Selon moi, les arguments les plus importants en faveur de plus hauts taux d’imposition ne sont pas pécuniaires, dans le sens où ils ne dépendent pas des points que j’ai abordés ci-dessus. Les preuves empiriques suggérant que le bien-être social est plus élevé dans les sociétés les plus égalitaires me semblent convaincantes. (…)

Il y a un dernier argument plaidant pour des taux marginaux d’imposition élevés pour les hauts revenus qui semble particulièrement pertinent dans le cas des Etats-Unis et du Royaume-Uni. Si vous avez un système politique comme les Etats-Unis où l’argent achète facilement l’influence politique, vous allez trouver certains de ceux qui gagnent de très hauts salaires essayer de le faire. (…) Parce que l’argent peut aussi aider à acheter des votes, cette ploutocratie peut aussi être capable de continuer d’exister sans que les élections démocratiques ne la menacent. Même lorsque vous avez des lois limitant le montant que vous pouvez dépenser dans les élections, le Royaume-Uni montre qu’il y a plein de façons par lesquelles les plus riches peuvent les contourner, en particulier s’ils contrôlent de larges pans de la presse.

C’est l’argument qu’Emmanuel Saez et Gabriel Zucman avancent dans leur excellente tribune publiée dans le New York Times. Ils écrivent : "Une concentration extrême de richesse signifie une concentration extrême de pouvoir économique et politique. Même si plusieurs politiques peuvent contribuer à y répondre, une taxation progressive du revenu constitue la mesure la plus efficace d’entre elles, parce qu’elle contiennent les revenus exorbitants également, qu’elles dérivent de l’exploitation d’un pouvoir de monopole, de nouveaux produits financiers, de la simple chance ou d’autre chose".

Dans une brève réponse à cette tribune, l’économiste Greg Mankiw a écrit : "La plupart des riches que je connais auraient été heureux de dépenser de grosses sommes d’argent pour empêcher Trump d’accéder à la Maison Blanche. Et beaucoup essayèrent de le faire. Le phénomène Trump ne suggère pas que les élites aisées ont trop d’influence sur la politique ; il suggère plutôt qu’ils en ont trop peu".

Mais cela ignore (…) la nature de la ploutocratie que les hauts revenus et patrimoines créent. Cela (…) ne crée pas une sorte de comité de très riches qui décideraient entre eux qui impose les règles. C’est plus erratique que cela. En fait, cela permet à de petits groupes parmi les plus aisés, qui ne sont pas forcément représentatifs, de détourner un système démocratique. Trump et le Brexit en sont de clairs exemples. Mankiw a raison de dire qu’une manière d’éviter cela serait de créer un genre de ploutocratie plus représentatif, mais une manière plus efficace d’éviter des désastres de ce genre est de s’attaquer au problème à sa source, en réinstaurant des taux d’imposition élevés sur les hauts revenus.

(1) (…) Si les effets de désincitation et d’évitement sont si larges qu’une hausse des taux d’imposition n’entraîne aucun supplément de revenu, alors il n’y a aucun avantage pécuniaire à accroître ces taux. Si ces effets n’existent pas, le taux marginal optimal pour les plus hauts revenus serait de 100 %. L’article estime que ces effets se situent entre les deux extrêmes, si bien que le taux d’imposition optimal pour les hauts revenus se situe quelque part entre zéro et 100 %. »

Simon Wren-Lewis, « The key arguments for high top rates of income tax are political as well as pecuniary », in Mainly Macro (blog), 24 janvier 2019. Traduit par Martin Anota



aller plus loin... lire « Aux racines du trumpisme, la Reaganomics »

vendredi 25 janvier 2019

L’économie chinoise va-t-elle se heurter à une Grande Muraille ?

« L’autre jour, j’ai exprimé mes inquiétudes à propos de l’économie chinoise. J’avais écrit qu’elle "émerge comme un point dangereux dans une économie mondiale qui n’a vraiment, vraiment pas besoin de cela en ce moment". Pour tout vous avouer, j’ai écrit cela il y a six ans. Et je n’étais pas le seul à tenir de tels propos. Beaucoup prédisent depuis longtemps une crise chinoise et celle-ci a persisté à ne pas éclater.

Mais l’économie chinoise semble à nouveau vaciller. Est-ce le moment où toutes les prophéties de gros problèmes dans la grande Chine se réalisent ? Honnêtement, je n’en sais rien. D’un côté, les problèmes de la Chine sont réels. De l’autre, le gouvernement chinois (retenu ni par une idéologie rigide, ni par quelque chose qui ressemble à un processus politique démocratique) a régulièrement montré sa capacité et sa volonté à faire ce qu’il faut pour stimuler son économie. Personne ne peut savoir si cette fois les choses se passeront différemment ou si Xi-qui-doit-être-obéi peut impulser une nouvelle reprise.

Mais peut-être que c’est un autre exemple de la loi de Dornbusch, qui tire son nom de mon ancien professeur Rudi Dornbusch : La crise prend plus de temps à venir que vous ne le pensez, et lorsqu’elle survient, elle survient plus vite que vous ne vous y attendiez. Donc il semble utile de résumer pourquoi beaucoup s’inquiètent à propos de la Chine, et pourquoi les difficultés chinoises sont un problème pour le reste du monde.

Le problème fondamental avec l’économie chinoise est qu’elle est très déséquilibrée : Elle a des niveaux d’investissement extrêmement élevés, sans que la consommation domestique soit suffisamment forte pour justifier un tel investissement. Vous pouvez être tenté de penser que ce n’est pas grave, que la Chine peut juste exporter son excès de production vers d’autres pays. Mais s’il y a eu une époque où la Chine avait de larges excédents, en l’occurrence du milieu des années deux mille jusqu’au début des années deux mille dix, cette époque est révolue.

GRAPHIQUE 1 Investissement et solde du compte courant de la Chine (en % du PIB)

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Il est vrai qu’un investissement très élevé peut être soutenu pendant une longue période de temps dans une économie en forte croissance (c’est ce qu’on appelle l’effet accélérateur). Et la Chine a en effet connu une croissance incroyable. Mais le potentiel pour la croissance future effrite, pour au moins deux raisons. La première est que la technologie chinoise converge sur celle des pays développés, si bien que la marge pour des améliorations rapides via l’emprunt décline. La seconde est que la politique de l’enfant unique adoptée par la Chine a produit une démographie qui ressemble beaucoup à celle de l’Europe ou du Japon. Le graphique suivant montre la population en âge de travail en Chine, qui a cessé d’augmenter.

GRAPHIQUE 2 Population chinoise de 15-64 ans (en milliards)

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Donc la Chine ne peut vraiment pas continuer à investir plus de 40 % de son PIB. Elle doit se tourner vers une plus forte consommation, ce qu’elle peut faire en transférant plus de profit des entreprises publiques vers la population, en renforçant sa protection sociale, et ainsi de suite. Mais elle persiste à ne pas le faire.

Au lieu, le gouvernement chinois a facilité le prêt aux entreprises, poussant les entreprises publiques à dépenser davantage, et ainsi de suite. Dans le fond, elle a continué de maintenir l’investissement à un niveau élevé malgré de faibles rendements. Pourtant ce processus a des limites et lorsqu’il butera sur la (grande) muraille, il est difficile d’imaginer comment la consommation pourrait augmenter suffisamment vite pour maintenir l’activité à son rythme. Cependant, si ce raisonnement semble juste, il ne faut pas oublier que c’est le même raisonnement que nous avions eu, moi et bien d’autres, en 2011. (…)

Quelles seraient les conséquences mondiales si la Chine se retrouvait en difficultés ? La chose importante à avoir en tête ici est que la Chine ne génère plus de larges excédents commerciaux avec le monde pris dans son ensemble (le déficit bilatéral étasunien est exceptionnel et décevant). Et, par conséquent, la Chine est devenue un marché majeur. Le graphique ci-dessous représente les importations de la Chine en pourcentage du PIB mondial ; elles sont assez fortes. De plus, en 2017, les importations de la Chine s’élevaient à 2.000 milliards de dollars, alors que celles des Etats-Unis s’élevaient à 2.900 milliards de dollars ; la Chine est presque autant une locomotive pour le monde que les Etats-Unis.

GRAPHIQUE 3 Importations chinoises (en % du PIB mondial)

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Cela signifie qu’un ralentissement marqué de l’activité chinoise nuirait beaucoup à l’économie mondiale, tout particulièrement aux exportateurs de produits de base, notamment les fermiers américains. En d’autres mots, il y a d’autres choses effrayantes mis à part Trump et le Brexit. »

Paul Krugman, « Will China’s economy hit a Great Wall? », 15 janvier 2019. Traduit par Martin Anota

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