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vendredi 17 août 2018

Faut-il stabiliser l’activité via la politique monétaire ou la politique budgétaire ?

« L’un des désaccords entre économistes orthodoxes et hétérodoxes porte sur la question quant à savoir si c’est la politique monétaire ou bien la politique budgétaire qui doit être utilisée pour la stabilisation macroéconomique (c’est-à-dire pour contrôler la demande globale de façon à influencer l’inflation et la production). Que fait un bon instrument dans ce contexte ? Comme je l’ai affirmé auparavant, une différence clé entre les orthodoxes et les partisans de la modern money theory (MMT) implique différentes réponses à cette question. Je pense que les questions suivantes sont cruciales : (1) A quelle vitesse les changements de l’instrument (par exemple, les hausses de taux d’intérêt) influencent la demande ? (2) A quelle vitesse l’instrument peut-il être modifié ? Y a-t-il des limites à la vitesse à laquelle il peut être modifié ? (3) A quel point l’impact de l’instrument sur la demande est-il fiable ? En d’autres mots, à quel point l’impact d’un changement de l’instrument sur la demande est-il incertain ? (4) A quel point pouvons-nous être certains que la personne qui détient le contrôle de l’instrument l’utilisera de la façon appropriée ? (5) Est-ce que le changement de l’instrument a des "effets collatéraux" qui sont indésirables ? Si nous appliquons ces questions afin de savoir s’il faut utiliser les taux d’intérêt ou un certain élément de la politique budgétaire, quelle réponse obtiendrions-nous ? Avant de le faire, il est utile de noter que cela revient à savoir quelle est la manière la plus rapide et la plus fiable d’influencer la demande. Ce n’est pas tout à fait la même chose que de se demander comment la demande influence l’inflation (aussi longtemps que nous parlons de l’inflation sous-jacente).

La question (1) est importante parce que de longs délais entre l’instant où l’instrument est changé et l’instant où ce changement influence la demande nuisent à l’élaboration de la politique économique. Que penseriez-vous de votre chauffage central s’il mettait une journée pour chauffer votre appartement lorsque vous avez froid ? C’est peut-être la question la plus intéressante pour un macroéconomiste. Une discussion complète nécessiterait tout un manuel, donc pour éviter cela je vais suggérer que la réponse n’est pas critique pour expliquer pourquoi les orthodoxes préfèrent la politique monétaire à la politique budgétaire.

La question (2) est aussi importante pour des raisons évidentes. Si un instrument ne peut être changé qu’une poignée de fois pas an, c’est comme s’il y avait de très longs délais avant que les effets de l’instrument se fassent ressentir. Sur cette question, la politique monétaire semble avoir un clair avantage dans le contexte des accords institutionnels en vigueur. Une part de cette différence est difficile à changer : il faut du temps pour qu’une bureaucratie prenne une décision. Comme je l’ai noté avec l’expansion budgétaire mise en œuvre par la Chine après la crise, environ la moitié des projets étaient lancés en moins d’un an. (…)

La deuxième partie de la question (2) est clairement négative pour les taux d’intérêts, parce qu’ils ont une borne inférieure. Ce n’est le cas pour les instruments budgétaires : vous pouvez toujours réduire les impôts par exemple. (…) Avoir potentiellement deux instruments différents pour des situations différentes est un autre point en faveur de la politique budgétaire.

La question (3) n’est pas souvent posée, mais elle est absolument cruciale. Imaginez que vous augmentiez la température sur un thermostat qui n’a pas de réglage et qui n’agit pas non plus de la même façon d’une journée à l’autre et même d’une heure à l’autre. Le programme OMT est le clair exemple d’un piètre instrument, parce que les banques centrales ont moins d’idées sur son efficacité que sur celle des variations du taux d’intérêt, en partie en raison du manque de données, mais aussi en raison de possibles non-linéarités.

Est-ce que les changements sont plus ou moins fiables que les mesures budgétaires ? Le gros avantage des changements de dépenses publiques est que leur impact direct sur la demande est connu, mais comme nous l’avons déjà noté de telles mesures sont lentes à mettre en œuvre. Les changements fiscaux sont plus rapides à faire, mais plusieurs économistes orthodoxes affirmeraient que leur impact n’est pas plus fiable que l’impact des variations du taux d’intérêt. A l’inverse, certains économistes hétérodoxes (en particulier les partisans de la MMT) affirmeraient que les variations du taux d’intérêt sont tellement peu fiables que même le signe de l’impact n’est pas clair.

La question (4) est seulement pertinente si c’est aux banques centrales qu’est délégué le pouvoir de changer les taux d’intérêt. Supposons que nous soyons dans une situation telle que celle du Royaume-Uni, où la banque centrale a le contrôle sur les taux d’intérêt, mais où elle doit suivre un mandat fixé par le gouvernement. Un argument robuste est que, en déléguant cette tâche à une institution indépendante, la politique économique est moins susceptible d’être influencée par des facteurs extérieurs (…), si bien que la politique économique devient plus crédible. (Il y a toute une littérature impliquant des idées similaires.)

Cet avantage pour la politique monétaire découle simplement du fait qu’elle peut être facilement déléguée. Cependant, même si elle n’est pas déléguée, la politique budgétaire a pour désavantage que ses changements sont soit populaires (ce qui est le cas des baisses d’impôts), soit impopulaires (comme c’est dans le cas avec les hausses d’impôts). A l’inverse, les variations du taux d’intérêt impliquent des gains pour certains et des pertes pour d’autres. Cela rend les politiciens réticents à adopter une action budgétaire déflationniste et trop enclins à adopter une action budgétaire inflationniste. Donc, même sans délégation, il semble probable que les variations du taux d’intérêt soient davantage susceptibles d’être utilisées de façon appropriée pour gérer la demande que les mesures budgétaires.

La question (5) peut impliquer plusieurs choses. Dans les modèles basiques des nouveaux keynésiens, le taux d’intérêt réel est le prix qui assure que la demande soit à un niveau d’inflation constante. Par conséquent, les taux d’intérêt nominaux sont l’instrument évident à utiliser. Changer la politique budgétaire, d’un autre côté, crée des distorsions pour la bonne combinaison de biens publics et privés ou pour le lissage fiscal.

Donc les arguments contre la politique budgétaire comme le principal outil de stabilisation en-dehors de la borne inférieure sont les suivants : elle est plus lente à changer et elle ne peut pas être déléguée. Même si la politique monétaire n’était pas déléguée, les politiciens peuvent laisser des problèmes de popularité empêcher une stabilisation budgétaire efficace. Alors que les changements de dépenses publiques ont un certain effet direct, ils sont aussi les plus difficiles à mettre en œuvre rapidement.

Le problème de la borne inférieure est un argument potentiellement robuste que l’on peut avancer contre la politique monétaire. Vous pouvez penser que faire de la politique monétaire l’instrument de stabilisation désigné a fait perdre au gouvernement l’habitude de faire de la stabilisation budgétaire, si bien que lorsque vous vous retrouvez contraint par la borne inférieure et que la stabilisation budgétaire est nécessaire, elle n’est pas utilisée. Les récents événements ne font que confirmer cette inquiétude. Personnellement, je ne pense pas que les macroéconomistes orthodoxes parlent assez de ce problème. (...) »

Simon Wren-Lewis, « Interest rate vs fiscal policy stabilisation », in Mainly Macro (blog), 15 août 2018. Traduit par Martin Anota


Plaidoyer pour les stabilisateurs automatiques


« Simon a offert un bon aperçu sur la question quant à savoir si la politique budgétaire ou la politique monétaire est la plus efficace pour stabiliser la production. Je pense toutefois que ni l’une, ni l’autre n’est en pratique particulièrement bonne et que nous avons plutôt besoin de meilleurs stabilisateurs automatiques.

Je le dis pour une raison simple : les récessions sont imprévisibles. En 2000, Prakash Loungani avait étudié les performances passées des prévisions du PIB du secteur privé et concluait que "la capacité à échouer à prédire les récessions est quasi irréprochable", un fait qui continua d’être vérifié par la suite.

La BCE, par exemple, a relevé ses taux en 2007 et en 2008, en oubliant le désastre imminent. La Banque d’Angleterre a fait un peu mieux. En février 2008, son graphique des risques ne donnait qu’une légère probabilité que le PIB chute en glissement annuel en 2008 ou 2009 alors qu’en fait il chuta de 6,1 % dans les 12 mois suivants. Pour cette raison, le taux directeur n’a pas été ramené à 0,5 % avant mars 2009.

Etant donné qu’il faut environ deux ans pour les variations des taux d’intérêt aient leur maximum d’effets sur la production, cela signifie que la politique monétaire réussit mieux à soutenir l’économie après une récession qu’à prévenir en premier lieu cette récession. Et, bien sûr, comme il n’y a pas de preuve empirique que les gouvernements prédisent mieux les récessions que ne le font le secteur privé ou les banques centrales, on peut dire la même chose à propos de la politique budgétaire.

Tout cela me suggère que si nous voulons stabiliser l’activité face aux récessions imprévisibles, nous n’avons pas simplement besoin de politiques monétaire et budgétaire discrétionnaires, mais plutôt de meilleurs stabilisateurs automatiques.

Dans ce contexte, j’ai longtemps été attiré par les propositions de Robert Shiller pour des macro-marchés. Ces derniers permettraient aux gens vulnérables aux récessions (notamment ceux qui ont des emplois exposés à la conjoncture ou avec de petites entreprises) d’acheter une assurance contre un ralentissement de l’activité. Je peux comprendre pourquoi certains peuvent être sceptiques à cette idée : le type de personnes qui s’assureraient contre les récessions seraient le type de personnes qui seraient incapables de payer lorsqu’une récession éclaterait. (…)

Si les marchés d’assurance du secteur privé n’existent pas, la tâche de la stabilisation est mieux réalisée par le gouvernement. Les mesures les plus évidentes incluent une imposition plus progressive (de façon à ce que les chutes du revenu soient partagées avec le gouvernement) et de plus hautes prestations sociales, aussi bien pour les personnes sans emploi que pour ceux qui subissent une baisse de leur temps de travail.

Il y a autre chose. Une autre façon de stabiliser l’économie est de s’assurer qu’il y a moins d’institutions qui propagent le risque, celles qui transforment de légers ralentissements en amples contractions de l’activité. Cela revient à s’assurer que les banques sont fortes et bien capitalisées, c’est-à-dire que les mauvais prêts n’épuisent pas le capital au point d’empêcher le prêt aux autres entreprises. Il est discutable que ce soit actuellement le cas : les ratios de capital des banques britanniques, par exemple, sont toujours inférieurs à ceux recommandés par Admati et Hellwig.

Ce sont des mesures comme celles-ci, plutôt que des mesures discrétionnaires de politique macroéconomique, qui offrent peut-être le meilleur espoir de vraiment stabiliser la production et l’emploi.

(…) Je fais deux remarques plus générales ici. Tout d’abord la stabilité macroéconomique n’est pas qu’une question de politique macroéconomique. Elle tient aussi à la qualité des institutions (la nature de l’Etat-providence, l’ampleur à laquelle les institutions propagent le risque, si nous avons des marchés qui mutualisent les risques, et ainsi de suite). D’autre part, l’incapacité des décideurs de politique économique (et des autres) à prédire les récessions n’est pas un aspect contingent accidentel que nous pourrions ignorer. Un manque de prévision fait partie intégrante de la condition humaine. La politique économique doit être fondée sur ce fait. Bien sûr, cela s’applique à bien plus de choses qu’à la politique macroéconomique. »

Chris Dillow, « For automatic stabilizers », in Stumbling & Mumbling (blog), 16 août 2018. Traduit par Martin Anota

vendredi 10 août 2018

Les marchés sont-ils trop concentrés ?

« Lors de son apogée à la fin du dix-neuvième siècle et au début du vingtième siècle, la Standard Oil Company contrôlait environ 95 % des activités de raffinage du pétrole aux Etats-Unis. La domination des marchés par de grandes entreprises comme la Standard Oil a été emblématique de ce que l’on appelle l’Age doré et elle déclencha un mouvement antitrust. En conséquence, en 1911, la Cour suprême des Etats-Unis a obligé la Standard Oil à se scinder en plus de 30 entreprises.

Aujourd’hui, plusieurs secteurs de l’économie présentent des niveaux similaires de concentration. Google représente plus de 90 % de l’ensemble du trafic de recherches en ligne. Ensemble, Google et Apple produisent les systèmes d’exploitation qui fonctionnent sur presque 99 % des smartphones. Juste quatre entreprises (Verizon, AT&T, Sprint et T-Mobile) fournissent 94 % des services sans fil aux Etats-Unis. Et les cinq plus grosses banques aux Etats-Unis contrôlent près de la moitié de tous les actifs bancaires dans le pays.

Face à l’accroissement de la concentration dans ces secteurs tout comme dans d’autres (cf. graphique), les commentateurs et politiciens des deux côtés du spectre politique ont sonné l’alarme. William Galston et Clara Hendrickson de la Brookings Institution ont écrit qu’(…) "en 1954, les 60 plus grandes entreprises représentaient moins de 20 % du PIB. Aujourd’hui, les 20 plus grosses entreprises représentent plus de 20 % du PIB". Et dans un article publié dans l’American Economic Review, David Autor, David Dorn, Lawrence Katz, Christina Patterson et John Van Reenen (…) ont constaté que la concentration s’est accrue entre 1982 et 2012 dans six secteurs représentant les quatre cinquièmes de l’emploi du secteur privé.

GRAPHIQUE Indice de concentration Herfindahl-Hirschman

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Si l’accroissement de la concentration des marchés signifie qu’il y a moins de concurrence, cela peut avoir diverses répercussions économiques, allant de prix plus élevés à une moindre productivité. Alors même que la Fed et d’autres responsables politiques débattent des causes d’énigmes macroéconomiques comme le récent ralentissement de la productivité ou la faible croissance des salaires, certains économistes ont affirmé que la hausse des niveaux de concentration contribue à expliquer ces mystères.

Efficience versus pouvoir de marché


Pour l’essentiel de la première moitié du vingtième siècle, il a généralement été supposé que la concentration permettait aux entreprises d’exercer un pouvoir de marché. Dans les années cinquante, Joe Bain, de l’Université de Berkeley, a développé des modèles qui reliaient directement la concentration d’un secteur avec son degré de concurrence. Selon Bain, à mesure que les marchés deviennent plus concentrés, les entreprises survivantes entrent naturellement en collusion pour se protéger des concurrents et accroître leurs prix. A cette époque, les cours de justice et les administrateurs partageaient ce point de vue, interdisant les fusions-acquisitions lorsqu’elles étaient susceptibles d’accroître la part de marché d’une entreprise au-delà d’un certain seuil.

Dans les années soixante-dix, les économistes et les juristes de l’Université de Chicago commencèrent à remettre en cause l’idée que la concentration soit forcément nocive. Ils ont noté que la concentration peut s’accroître simplement du fait que les entreprises efficaces réalisent de meilleures performances que leurs rivales et accroissent ainsi naturellement leur part de marché. Dans un livre particulièrement influent publié en 1978, The Antitrust Paradox, Robert Bork affirma que les fusions ont souvent été bénéfiques dans la mesure où elles auraient entraîné une baisse des prix et une plus forte productivité (…).

Plusieurs études ont récemment cherché à déterminer si l’actuelle tendance haussière de la concentration s’explique par la domination d’entreprises plus efficaces ou est le signe d’un plus grand pouvoir de marché. L’article réalisé par Autor, Dorn, Katz, Patterson et Van Reenen tend à soutenir la vision de Chicago, en constatant que les secteurs qui sont devenus plus concentrés depuis les années quatre-vingt ont aussi été les plus productifs. Ils affirment que l’économie est de plus en plus concentrée entre les mains de "firmes superstars", qui sont plus efficaces que leurs rivales.

Le secteur de la haute technologie est tout particulièrement susceptible d’être concentré en raison d’une plus grande efficience. Les plateformes pour la recherche ou les médias sociaux, par exemple, deviennent plus utiles pour leurs utilisateurs à mesure que ces derniers sont plus nombreux. Un réseau social, comme un réseau téléphonique, qui n’a que deux utilisateurs est moins utile qu’un autre ayant des millions d’utilisateurs. Ces effets de réseau et ces économies d’échelle incitent naturellement les entreprises à cultiver les plus grosses plateformes (…). Certains économistes s’inquiètent que ces aspects puissent limiter la capacité des nouvelles entreprises à concurrencer les entreprises en place (…).

Bien sûr, il y a des exceptions. Diverses entreprises en ligne qui ont un jour paru indétrônables ont depuis laissé leur position dominante aux concurrents. America Online, eBay et MySpace ont laissé leur place à Google, Amazon, Facebook et Twitter. "Il est facile de dire qu’en raison de l’existence d’économies d’échelle dans ces secteurs il peut ne jamais y avoir de concurrence en leur sein", dit Richard Schmalensee, un économiste du MIT, qui a beaucoup écrit à propos de l’organisation industrielle des plateformes. "Mais il y a des économies d’échelle dans beaucoup de secteurs. Elles limitent l’ampleur de la concurrence, mais elles ne la font pas disparaître."

D’un autre côté, certains chercheurs ont affirmé que les choses pourraient être différentes cette fois-ci. Les taux d’entrée pour les nouvelles entreprises ont chuté ces dernières années, ce qui signale peut-être que les challengers ont plus de difficultés à pénétrer ces marchés. (…) Cela peut résulter du comportement anticoncurrentiel de la part des entreprises en place. L’année dernière, les autorités de la concurrence de l’UE ont donné une amende d’un montant record de 2,42 milliards d’euros à Google pour avoir manipulé son moteur de recherche pour favoriser ses propres services par rapport à ceux de ses concurrents.

GRAPHIQUE Taux d’entrées et de sorties pour les entreprises

Tim_Sablik__Taux_d_entrees_et_de_sorties_pour_les_entreprises_Etats-Unis.png

"Vous ne voulez pas empêcher les entreprises de tirer avantage des économistes d’échelle", dit Schmalensee. "D’un autre côté, vous ne voulez pas que ces économies alimentent des positions de monopole qui soient défendues par des moyens déloyaux."

La technologie et les brevets sur cette technologie peuvent aussi constituer une autre manière par laquelle les entreprises en place créent des barrières pour les possibles rivaux. Dans un document de travail de 2017, ont constaté que depuis 2000, les entreprises sur les marchés concentrés ont eu plus de brevets que les entreprises sur les marchés moins concentrés. Ces brevets détenus par des entreprises sur les marchés concentrés tendaient aussi à être les plus valables, représentant un réel obstacle pour les potentielles entreprises cherchant à pénétrer ces marchés.

Effets sur les prix et salaires


Les prix peuvent être un autre signal du degré de concurrence qui s’exerce sur les marchés concentrés. Les entreprises qui sont capables de se protéger des concurrentes ont plus de latitude pour fixer des prix à un niveau supérieur à celui de leurs coûts marginaux sans craindre d’être dépassées par des entreprises proposant des prix plus faibles. Sur un marché parfaitement concurrentiel, de telles marges pousseraient les nouvelles entreprises à entrer sur le marché et à proposer des prix plus faibles, ce qui ramènerait finalement les marges vers zéro.

Malheureusement, il est en fait difficile de mesurer les marges. Cela nécessite de connaître les coûts des entreprises, une information qui n’est pas pleinement disponible pour les chercheurs. Ces derniers doivent déduire quels sont les coûts marginaux en étudiant les données relatives aux coûts totaux. De plus, de façon à analyser les marges dans tout un secteur, les économistes peuvent supposer que toutes les entreprises de ce secteur font face à la même structure de coûts marginaux. Selon le degré de réalisme de cette hypothèse, les résultats sont plus ou moins biaisés.

En raison de ces problèmes, il n’est pas surprenant de voir que les économistes n’aboutissent pas aux mêmes conclusions lorsqu’ils se penchent sur les marges. Dans un document de travail de 2018, Jan De Loecker (…) et Jan Eeckhout (…) ont constaté que les marges ont fortement augmenté ces dernières décennies : elles sont supérieures de 67 % au coût aujourd’hui, contre 18 % en 1980.

D’un autre côté, des marges plus élevées peuvent aussi découler d’un changement des coûts. Dans un récent document de travail, James Traina de l’Université de Chicago a constaté que la croissance des marges mise en évidence par De Loecker et Eeckhout disparaît une fois que l’on prend en compte la hausse des coûts de commercialisation comme part des coûts opérationnels totaux des entreprises au cours de la même période. Donc, il n’est pas certain que l’accroissement de la concentration des marchés aujourd’hui permette aux entreprises d’exercer un pouvoir de marché et de bénéficier de marges plus élevées.

Les entreprises dans les secteurs concentrés peuvent aussi exercer un pouvoir de marché sur les intrants de leur production, notamment le travail. Sur les marchés très concentrés, les entreprises peuvent former une collusion pour réduire la concentration pour les travailleurs et donc payer moins de salaires. En 2010, le Département de la Justice avait enquêté sur de possibles accords entre Apple, Google, Intel, Intuit, Pixar et Adobe à travers lesquels ces entreprises se seraient entendues pour ne pas se débaucher mutuellement des salariés, ce qui réduisait la concurrence des travailleurs du secteur de la haute technologie. (…)

Même sans collusion, les entreprises avec un plus fort pouvoir de marché sont à même de payer de plus faibles salaires. Dans document de travail du NBER, Efraim Benmelech (…), Nittai Bergman (…) et Hyunseob Kim (…) ont constaté que la plus forte concentration sectorielle est associée à de moindres salaires au niveau local et que ce lien s’est renforcé depuis 1981.

Des gains d’efficacité peuvent aussi expliquer ces tendances. Autor et ses co-auteurs affirment que les firmes "superstars" dans les secteurs concentrés utilisent moins de travailleurs grâce à leur plus forte productivité. Cela réduirait la part de la production économique qui rémunère les travailleurs, ce qui ralentirait la croissance globale des salaires. (…)

Un déclin du dynamisme


Des prix plus élevés et de moindres salaires sont juste deux coûts potentiels d’une plus forte concentration. Les responsables politiques à la Fed s’intéressent aussi au potentiel de croissance à long terme de l’économie et certains économistes ont affirmé que l’accentuation de la concentration peut avoir un effet négatif sur l’innovation et le dynamisme économique.

L’économiste de l’Université de Harvard Joseph Schumpeter est célèbre pour avoir développé l’idée de "destruction créatrice" pour décrire le processus par lequel la concurrence exercée par les nouvelles entreprises qui entrent sur le marché en innovant alimente la croissance de la productivité. En théorie, de nouvelles entreprises petites et innovantes vont être plus efficaces et remplacer les entreprises en place stagnantes ou moins efficaces, permettant une réallocation des travailleurs vers des usages plus productifs. La recherche suggère que ce processus a ralenti au cours des dernières décennies. Les jeunes entreprises, qui ont par le passé été à l’origine d’une part significative des créations d’emplois, emploient une part de moins en moins importante de la main-d’œuvre.

D’un autre côté, certains économistes ont rejeté l’idée que la destruction créatrice alimente la croissance économique. Dans un article de 2018, Chang-Tai Hsieh (…) et Peter Klenow (…) ont constaté que les innovations et les gains en termes de productivité proviennent essentiellement des entreprises en place qui améliorent leurs procédés de production et leurs produits plutôt que des nouvelles entreprises. De ce point de vue, une hausse de la concentration et une baisse de la part des startups parmi les entreprises ne doivent pas inquiéter, aussi longtemps que les entreprises en place sont incitées à continuer d’innover. L’effet de la concurrence sur les incitations à investir et à innover reste cependant une question ouverte.

"L’un des possibles problèmes avec l’innovation est que vous payez le coût aujourd’hui, mais si vous ne pouvez protéger votre innovation, alors vous n’en tirerez pas de bénéfices dans le futur", dit Thomas Philippon de l’Université de New York. Cela peut être particulièrement vrai dans les secteurs où les coûts initiaux en recherche-développement sont élevés, mais où les coûts de réplication sont faibles, comme dans le secteur pharmaceutique. Des gouvernements comme celui des Etats-Unis accordent des brevets (des monopoles temporaires) pour inciter les entreprises de tels secteurs à innover. Mais il est aussi possible que les entreprises avec un fort pouvoir de marché choisissent de moins innover, préférant se contenter de leurs rentes en maintenant des prix élevés sur leurs produits existants.

Les deux théories ne sont pas mutuellement exclusives. Les économistes ont suggéré que la relation entre la concurrence et l’innovation suit une relation en forme de U inversé. A de faibles niveaux de concurrence, un surcroît de concurrence incite les entreprises à innover. Mais si les niveaux de concurrence sont déjà élevés, les entreprises qui innoveraient seraient davantage susceptibles d’être imitées par leurs rivales, ce qui réduit les incitations à innover. La question est : de quel côté de la courbe les secteurs concentrés se situent-ils aujourd’hui ? "Pour la plupart des secteurs aux Etats-Unis, il semble que nous soyons du côté de la courbe où un surcroît de concurrence se traduit par un surcroît, et non une baisse, de l’innovation", estime Philippon.

Les niveaux d’investissement des entreprises ont été faibles depuis le début des années deux mille relativement à leur profitabilité, selon une récente étude réalisée par Philippon et Germán Gutiérrez, son collègue de l’Université de New York. Après avoir pris en compte les conditions de marché, telles que les cicatrices laissées par la Grande Récession, ils ont constaté que les entreprises dans les secteurs les plus concentrés investissaient moins que celles dans les marchés les plus concurrentiels. Ils affirment que cela s’explique par le manque de concurrence. "Quand les meneurs d’un secteur sont concurrencés, ils investissent plus, à la fois dans les actifs physiques et les actifs intangibles comme la propriété intellectuelle", déclare Philippon. "Je suis sûr que vous pouvez trouver des exemples où la concurrence a découragé l’innovation, mais je pense que nous sommes aujourd’hui loin d’une telle situation".

Pas de solutions faciles


Plusieurs signes suggèrent un accroissement de la concentration sectorielle ces dernières années. Il est moins clair de savoir ce que cela signifie pour l’économie. Certaines preuves empiriques suggèrent que des niveaux de concentration croissants contribuent à affaiblir la concurrence, ce qui est susceptible d’avoir des effets pernicieux sur le bien-être des consommateurs et la productivité. D’autres travaux suggèrent que l’efficience découle de la consolidation des entreprises, qui serait bénéfique pour les consommateurs. Pour compliquer davantage les choses, les deux forces peuvent s’exercer au même instant selon le secteur, si bien qu’il est difficile de discerner les effets sur l’économie au niveau agrégé. (…) »

Tim Sablik, « Are markets too concentrated? », in Federal Reserve Bank of Richmond, Econ Focus, premier trimestre 2018. Traduit par Martin Anota

mardi 31 juillet 2018

Inégalités : à la recherche des racines de l'exceptionnalisme américain

« On entend souvent dire que les inégalités de revenu ont été, au cours des quatre dernières décennies, exceptionnellement élevées aux Etats-Unis en comparaison avec les autres pays de l’OCDE. Les derniers résultats disponibles de la part de la Luxembourg Income Study qui harmonise les concepts de revenu pour l’ensemble des pays montrent que les inégalités de revenu disponible (par tête) aux Etats-Unis s’élèveraient à 41 points de Gini, soit à un niveau plus élevé que dans tout autre pays aussi riches (le coefficient de Gini est de 32 en Allemagne, 35 en Grande-Bretagne, 35 en Italie, 28 aux Pays-Bas…). Donc, cette affirmation est peu controversée.

Ce qui est plus controversé est l’explication technique (c’est-à-dire non substantielle) pour cet "exceptionnalisme". Certains ont affirmé que les inégalités de revenu primaire (c’est-à-dire les inégalités avant la redistribution par le gouvernement via les transferts sociaux et les impôts directs) ne sont pas plus élevées qu’ailleurs et que l’explication doit être trouvée du côté d’une redistribution insuffisante. Pour le dire simplement, l’idée est que le marché génère autant d’inégalités aux Etats-Unis qu’en Suède, mais que la Suède redistribue bien plus via les pensions de retraite, les allocations chômage, l’assistance sociale, etc., et taxe aussi davantage les riches, si bien qu’au final les inégalités de revenu disponible (après transferts et impôts) sont moindres en Suède qu’aux Etats-Unis.

Janet Gornick, Nathaniel Johnson et moi-même avons récemment étudié cela plus rigoureusement. Sans m’étendre en explications (celles-ci sont développées dans l’analyse disponible ici), nous arrivons à la conclusion que ce n’est pas entièrement vrai : les inégalités de revenu de marché aux Etats-Unis sont généralement plus élevées que dans les autres pays riches et l’Etat américain redistribue moins. Donc, les inégalités de revenu (primaire) sous-jacentes sont élevées et la redistribution est relativement faible.

Mais nous pouvons aller plus loin que cela et nous avons posé les questions suivantes : quelle part de la redistribution est-elle "faible" ? Est-ce que les transferts américains sont faibles et sont trop peu orientés à destination des pauvres ou bien est-ce que les impôts directs américains ne sont pas assez progressifs ?

Maintenant, je me penche sur ces questions de la façon suivante. Je définis comme "pauvres" les 40 % des personnes les plus modestes lorsque les gens sont classés selon leur niveau de revenu primaire auquel sont rajoutées les pensions versées par le gouvernement (la sécurité sociale aux Etats-Unis), que l’on peut considérer comme étant des salaires différés. J’ai ensuite regardé comment la part de revenu de ces personnes varie lorsque nous incluons d’autres transferts sociaux et enfin lorsque nous déduisons les impôts directs. (Notez que ce calcul peut être fait seulement si vous avez accès aux données microéconomiques parce que vous devez "fixer" ces personnes et observer leur part de revenu à mesure que celle-ci change avec la redistribution.)

Nous nous attendons à ce que la part des "pauvres" augmente à mesure que l’Etat redistribue les revenus. C’est le cas. En 2016 (la dernière année pour laquelle nous disposons des données pour les Etats-Unis), les « pauvres » ont reçu 11,7 % de l’ensemble des revenus primaires, mais leur part grimpe à 13,4 % du revenu lorsque nous incluons tous les transferts sociaux et s’accroît à nouveau pour atteindre 15,8 % lorsque nous incluons également les impôts. (Notez encore qu’il s’agit des mêmes personnes tout le long). Le gain pour les "pauvres" est donc de 1,7 point de pourcentage via les transferts sociaux et de 2,4 points de pourcentage supplémentaires via les impôts.

Nous en concluons qu’aux Etats-Unis, les "pauvres" gagnent 1,7 point grâce aux transferts sociaux et 2,4 grâce aux impôts. Donc, le gouvernement "fonctionne" réellement aux Etats-Unis : il améliore la position des plus pauvres via les transferts publics et les impôts directs. La question est alors : fonctionne-il assez bien ?

L’Allemagne est un bon pays pour réaliser des comparaisons. Nous prenons en compte le fait que la répartition en termes d’âge n’a pas été la même au cours des deux siècles et le fait que les gens partent en retraite plus tôt en Allemagne en considérant les pensions de retraite versées par le gouvernement comme des salaires différés. Mais cela laisse toujours (comme nous l’avons mentionné ci-dessus) d’autres transferts sociaux comme les allocations chômage, les allocations familiales, les aides sociales, etc. Donc, en Allemagne, en 2015, les "pauvres" (définis de la même façon que pour les Etats-Unis) ont gagné 15,3 % de l’ensemble du revenu primaire. Leur part s’élève à 18,3 % quand tous les transferts sociaux sont inclus et à 21,3 % lorsque nous incluons les impôts directs également. Donc, les "pauvres" en Allemagne ont gagné 3 points de pourcentage grâce aux transferts sociaux et 3 points de pourcentage supplémentaires grâce aux impôts directs.

Pour l’Allemagne, nous pouvons conclure que les "pauvres" gagnent 3 points grâce aux transferts et ensuite 3 points additionnels grâce aux impôts.

Donc, non seulement le point de départ des "pauvres" est plus favorable en Allemagne qu’aux Etats-Unis (15,3 % de revenu primaire versus seulement 11,7 %), mais ils gagnent aussi davantage via les transferts sociaux et les impôts directs.

GRAPHIQUE 1 Hausse de la part de revenu des "pauvres" via les prestations sociales

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Les gains au cours du temps sont présentés dans les deux graphiques. Les "pauvres" gagnent toujours de la redistribution, mais les gains américains sont toujours plus faibles que les gains allemands. On peut noter que les gains tirés des transferts sociaux sont à peu près les mêmes aux Etats-Unis et en Allemagne jusqu’à 1995, puis ils se sont accrus dans les deux pays. Aux Etats-Unis, ils ont atteint leur pic en 2010, lorsque les allocations chômage ont été allongées par Obama, puis ils ont rapidement baissé, puisque l’Etat-providence américain est très modeste.

GRAPHIQUE 2 Hausse de la part de revenu des "pauvres" via la fiscalité directe

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L’évolution des gains tirés des impôts directs est encore plus intéressante. Ici nous voyons que les "pauvres" américains gagnent moins que les "pauvres" allemands et que le niveau de gains ne semble pas beaucoup changer aux Etats-Unis.

En conclusion, quand nous essayons de trouver les racines de la moindre redistribution en faveur des pauvres aux Etats-Unis, nous les trouvons dans les plus modestes transferts sociaux et dans l’imposition directe moins progressive. Cela, avec le fait que les inégalités de revenu primaire soient relativement élevées aux Etats-Unis, signifie que les inégalités de revenu aux Etats-Unis sont "exceptionnelles" parce que (a) les inégalités de revenu primaire sous-jacentes sont élevées, (b) les transferts sociaux sont modestes et (c) les impôts directs ne sont pas assez progressifs.

Quelles sont les implications en matière de politique publique ? Les inégalités de revenu aux Etats-Unis ont peu de chances d’être réduites via l’un de ces trois canaux isolément, mais via une combinaison d’"améliorations" de chacun d’entre eux. Par exemple, via un accès plus facile à l’éducation et une hausse du salaire minimum pour réduire les inégalités de revenu primaire sous-jacentes ; via l’introduction d’allocations familiales ou un Etat-providence plus généreux ; finalement via des taux d’imposition plus élevés pour les riches et une plus forte imposition des revenus du capital. Bien que cela semble être un programme extrêmement ambitieux, je pense qu’il est plus raisonnable de penser que des changements incrémentaux dans chacun de ces trois canaux sont plus faciles à faire passer par voie législative qu’un changement plus substantiel dans n’importe lequel des trois. Mais cela signifie que si l’on veut sérieusement s’attaquer aux fortes inégalités aux Etats-Unis, seule une combinaison de politiques différentes nous permettra de les réduire. »

Branko Milanovic, « A la recherche of the roots of US inequality “exceptionalism” », in globalinequality (blog), 30 juillet 2018. Traduit par Martin Anota

vendredi 27 juillet 2018

Vieillissement de la main-d’œuvre et automatisation

« Les nouvelles technologies peuvent parfois remplacer les travailleurs dans les emplois pour lesquels il n’y a plus assez d’êtres humains.

Certains s’inquiètent à l’idée que le progrès technique rapide, en particulier en matière d’automatisation et de robotique, entraîne une substitution des travailleurs par des machines dans de nombreux secteurs et finisse par générer des perturbations sociétales d’une ampleur qui n’avait plus été observée depuis le début de la Révolution industrielle. Les auteurs de "Demographics and Automation" (…) offrent un autre récit. Daron Acemoglu et Pascual Restrepo montrent que le changement démographique est un facteur lié à l’adoption de nouvelles technologies. Un vieillissement de la main-d’œuvre stimule l’automatisation, en particulier à travers la robotique, comme les employeurs réagissent à la raréfaction des travailleurs d’âge intermédiaire. Les nouvelles automatisation et technologies robotiques sont déployées plus rapidement dans les pays où les travailleurs jeunes et d’âge intermédiaire sont relativement rares.

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Les deux chercheurs étudient les différences démographiques dans les secteurs et entre les pays afin d’expliquer les différences en matière d’adoption de nouvelle automatisation et de technologies robotiques que l’on peut observer d’un pays à l’autre. Le nombre de robots pour mille travailleurs aux Etats-Unis dans le secteur manufacturier, par exemple, s’élève à 9,1 en 2014 ; ce chiffre est significativement plus élevé au Japon (14,2) et en Allemagne (17,0), deux pays qui ont une population plus âgée.

En utilisant les données provenant de diverses sources, notamment de la Fédération Internationale de Robotique, Acemoglu et Restrepo voient dans la répartition de la population en termes d’âges un possible facteur derrière l’innovation robotique. Ils qualifient de travailleurs d’âge intermédiaire ceux qui sont âgés de 26 à 55 ans et ils qualifient de travailleurs âgés ceux qui ont plus de 55 ans. Ils constatent que les pays qui connaissent un vieillissement rapide, c’est-à-dire dont le nombre de travailleurs d’âge intermédiaire relativement au nombre de travailleurs âgés baisse le plus, investissent significativement plus dans la robotique. Ces pays sont aussi davantage susceptibles de développer de nouvelles technologies et robots manufacturiers et de déployer ces robots dans la production.

Le vieillissement démographique peut expliquer près de 40 % des écarts observés d’un pays à l’autre dans l’adoption des robots industriels. Les chercheurs estiment qu’une hausse de 10 points de pourcentage du ratio rapportant le nombre de travailleurs d’âge intermédiaires sur le nombre de travailleurs âgés est associée à un supplément de 0,9 robots pour mille travailleurs. Dans leur échantillon de pays développés au cours des deux dernières décennies, le nombre moyen de robots pour mille travailleurs était de trois.

Les deux chercheurs estiment que les différences en matière de démographie peuvent expliquer 25 % de l’écart dans le nombre de robots par travailleur entre les Etats-Unis et l’Allemagne. Ils constatent aussi que le recours à l’automatisation est plus prononcé dans les secteurs qui dépendent traditionnellement plus des travailleurs d’âge intermédiaire.

Alors que les implications du vieillissement démographique pour la productivité d’un pays sont ambigües et dépendent de la façon par laquelle la technologie répond au changement démographique, les implications pour les productivités relatives de secteurs spécifiques sont claires : "En raison de la hausse induite de l’automatisation, les secteurs avec les plus grandes opportunités pour l’automatisation doivent accroître leur valeur ajoutée relativement aux autres secteurs". »

Jay Fitzgerald, « Automation can be a response to an aging workforce », NBER Digest, juillet 2018. Traduit par Martin Anota

dimanche 22 juillet 2018

L’économie des actifs intangibles

« Les économistes ont discuté des implications de l’essor de l’économie immatérielle en lien avec l’hypothèse de la stagnation séculaire (…). Nous passons en revue les récentes contributions sur le sujet.

Haskel et Westlake affirment que le récent essor de l’économie immatérielle peut jouer un rôle important pour expliquer la stagnation séculaire. Au cours des deux dernières décennies, l’investissement en actifs intangibles a été régulièrement de plus en plus important relativement à l’investissement dans les actifs tangibles : en 2013, pour chaque euro d’investissement dans les actifs tangibles, les principaux pays développés dépensaient 1,1 euro dans les actifs intangibles. D’un point de vue de mesure, les actifs intangibles peuvent être classés en trois grandes catégories : les actifs liés à l’informatique, les propriétés en matière d’innovation et les compétences des entreprises. Les actifs intangibles partagent quatre aspects économiques : leur capacité à être déployés sur une grande échelle sans s’altérer (scalability), la nature irrécouvrable des dépenses qui ont été nécessaires pour les créer (sunkenness), leur tendance à générer des effets de débordement (spillovers) et leur capacité à créer des synergies (spillovers). Haskel et Westlake affirment que, pris ensemble, ces mesures et ces propriétés économiques peuvent nous aider à comprendre la stagnation séculaire.

GRAPHIQUE Investissement dans les actifs tangibles et les actifs intangibles dans les grands pays développés (en % du PIB)

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Le premier lien entre l’investissement intangible et la stagnation séculaire est, selon Haskel et Westlake, le problème de mesure. Si nous mesurons mal l’investissement, alors l’investissement, le PIB et sa croissance peuvent être sous-évalués. Deuxièmement, puisque les actifs intangibles tendent à générer plus d’effets de débordement, un ralentissement dans la croissance du capital intangible se manifesterait dans les données à travers un ralentissement de la croissance de la productivité globale des facteurs. Troisièmement, les entreprises riches en actifs intangibles se développent fortement, ce qui contribuer à creuser l’écart entre les entreprises les plus efficaces et les moins efficaces. Quatrièmement, la croissance de la productivité globale des facteurs peut être plus lente parce que les actifs intangibles génèrent moins d’effets de débordement qu’ils n’avaient l’habitude de le faire.

Des arguments similaires ont été avancés avant. Par exemple, Caggese et Pérez-Orive ont affirmé que de faibles taux d’intérêt nuisent à la réallocation du capital tout en réduisant la productivité et la production agrégées dans les économies qui dépendent fortement sur le capital intangible. Ils utilisent un modèle dans lequel des entreprises contraintes en termes de crédit peuvent seulement emprunter en utilisant comme collatéraux leurs actifs tangibles et dans lequel il y a un large écart en termes de productivité entre elles. Dans l’économie intense en actifs tangibles avec des entreprises fortement endettées, de faibles taux d’intérêt facilitent l’emprunt et accélèrent les remboursements de dette, tout en réduisant la mauvaise allocation des facteurs et en accroissant la production agrégée. Inversement, une hausse de la part du capital intangible dans la production réduit la capacité d’emprunt et accroît les détentions en liquidités des entreprises, si bien que celles-ci cessent d’être emprunteuses nettes pour devenir créancières nettes. Dans cette économie intense en actifs intangibles, la capacité des entreprises à acheter du capital intangible en utilisant des profits passés est limitée par les faibles taux d’intérêt parce que ces derniers accroissent le prix du capital et ralentissent l’accumulation de l’épargne pour les entreprises. Par conséquent, l’émergence de technologies intangibles peut freiner l’activité, même quand elles remplacent des actifs tangibles moins productifs.

Kiyotaki et Zhang examinent comment la production agrégée et la répartition des revenus interagissent avec l’accumulation de capital intangible au cours du temps et au fil des générations. Dans ce modèle à générations imbriquées, les compétences des dirigeants (le capital intangible), outre celles de la main-d’œuvre, sont essentielles pour la production. De plus, les compétences managériales sont acquises par de jeunes travailleurs quand ils sont formés par des dirigeants âgés sur le tas. Comme la formation est coûteuse, elle devient un investissement dans du capital intangible. Ils montrent que lorsque les jeunes font face à des contraintes de financement, une petite différence dans les dotations initiales entre les jeunes travailleurs se traduit par d’amples inégalités dans l’assignation et l’accumulation d’actifs intangibles. Un choc négatif touchant les dotations peut générer une stagnation durable et un essor dans les inégalités.

Doettling et Perotti affirment que le progrès technique qui améliore la productivité des compétences et du capital intangible peut expliquer l’essentiel des tendances financières à long terme depuis 1980. Comme la création d’actifs intangibles nécessite du capital humain plutôt que des investissements physiques, les entreprises ont moins besoin de financements extérieurs. Comme le capital intangible devient plus productif, les innovateurs gagnent une part croissante du revenu. L’effet d’équilibre général est une chute de la demande de crédit, avec une baisse de l’investissement en actifs tangibles et une baisse des taux d’intérêt. Un autre effet est une stimulation des prix d’actifs et une hausse de la demande de crédit pour financer les achats de logements. Avec la hausse des prix de l’immobilier et le creusement des inégalités, les ménages sont amenés à s’endetter et le risque de défaut de remboursement augmente. Même si les changements démographiques, les flux de capitaux et le commerce contribuent également à générer un excès d’épargne et à modifier la productivité des facteurs, les auteurs croient que seul un fort déplacement technologique vers les actifs intangibles peut expliquer toutes les tendances majeures, notamment la polarisation du revenu et une réallocation du crédit hors des activités productives (…).

Les actifs intangibles soulèvent des questions du côté de la politique. En passant en revue le livre de Haskel et Westlake et en se penchant tout particulièrement sur les quatre caractéristiques des actifs intangibles que les auteurs identifient, Martin Wolf affirme que celles-ci bouleversent le fonctionnement habituel d’une économie de marché, notamment parce que les actifs intangibles sont mobiles et sont donc difficiles à taxer. Cette transformation de l’économie demande, selon Wolf, que soit réexaminée la politique publique autour de cinq questions. Premièrement, les cadres pour la production de la propriété intellectuelle sont plus importants, mais les monopoles en matière de propriété intellectuelle peuvent être coûteux. Deuxièmement, puisque les synergies sont si importantes, les responsables politiques doivent se demander comment les encourager. Troisièmement, il est difficile de financer l’investissement intangible, donc le système financier va devoir changer. Quatrièmement, le fait qu’il soit difficile de s’approprier les gains tirés de l’investissement intangible peut créer un sous-investissement chronique dans une économie de marché et le gouvernement va avoir à jouer un rôle important dans le partage des risques. Enfin, les gouvernements doivent aussi se demander comment s’attaquer aux inégalités créées par les actifs intangibles, notamment dans le sillage de l’essor d’entreprises géantes. (…)

En recensant le même livre, le marxiste Michael Roberts affirme que le titre ("Capitalism without capital") est inapproprié pour décrire l’économie intangible. Pour la théorie marxiste, ce qui importe est la relation exploitrice entre les propriétaires des moyens de production (qu’ils soient tangibles ou non) et les producteurs de valeur (qu’il s’agisse de travailleurs manuels ou "mentaux"). De ce point de vue, le savoir est produit par le travail mental, mais ce n’est en définitive pas différent du travail manuel. Ce qui est important selon Roberts, c’est que les découvertes, généralement faites par des équipes de travailleurs mentaux, sont appropriées par le capital et contrôlés par des brevets, la propriété intellectuelle ou des moyens similaires. La production de savoir est alors dirigée vers le profit. Dans le cadre du capitalisme, l’essor de l’investissement intangible mène donc à un creusement des inégalités entre capitalistes et le contrôle des actifs intangibles par un petit nombre de grandes entreprises peut très bien affaiblir la capacité à trouver de nouvelles idées et à les développer. Par conséquent, les nouveaux secteurs meneurs investissent de plus en plus dans les actifs intangibles, tandis que l’investissement global chute avec la productivité et la profitabilité. Selon Roberts, cela suggère que la loi des profits de Marx n’est pas modifiée, mais intensifiée. (…) » https://thenextrecession.wordpress.com/2017/12/10/capitalism-without-capital-or-capital-without-capitalism/

Silvia Merler, « Economy of Intangibles », in Bruegel (blog), 16 juillet 2018. Traduit par Martin Anota

jeudi 12 juillet 2018

Le Brexit rencontre la gravité

« (…) Comme la crise auto-immune que la Grande-Bretagne s’est infligée avec le Brexit (infligée avec l’aide de Poutine, semble-t-il) se poursuit, il me semble utile d’essayer d’expliquer certains aspects économiques en question qui devraient être évidents (ils le sont sûrement aux yeux des économistes britanniques), mais qui ne le sont pas ; tout du moins, apparemment ils ne le sont pas aux yeux des partisans du Brexit ou du public général.

Ces aspects expliquent pourquoi Theresa May essaye de faire un Brexit soft ou même, comme certains le disent, quelque chose qui n’a de Brexit que le nom ; et pourquoi les alternatives favorisées par les partisans du Brexit, les accords commerciaux avec les Etats-Unis et peut-être d’autres pour remplacer l’Union européenne, ne tiennent pas la route.

Maintenant, plusieurs arguments utilisés pour justifier le Brexit étaient purement et simplement des mensonges. Mais leurs affirmations à propos du commerce, avant et après le vote, relèvent peut-être davantage de la mauvaise compréhension que de la pure malhonnêteté.

Selon les partisans du Brexit, la Grande-Bretagne ne va pas forcément beaucoup y perdre en quittant l’Union européenne, parce qu’elle peut toujours négocier un accord de libre-échange avec le reste de l’Europe ou, au pire, faire face aux faibles droits de douane que l’UE applique aux autres pays en-dehors de l’UE. De plus, Grande-Bretagne peut négocier de meilleurs accords commerciaux ailleurs, en particulier avec les Etats-Unis, des accords qui compenseraient les éventuelles pertes du côté de l’UE.

Qu’est-ce qui ne va pas avec cette histoire ? La première chose à saisir est que l’Union européenne n’est pas un accord de libre-échange comme l’ALENA ; c’est une union douanière, qui est substantiellement plus robuste et plus favorable au commerce.

Quelle est la différence ? Dans l’ALENA, la plupart des produits mexicains peuvent entrer dans les Etats-Unis sans droits de douane. Mais le Mexique et les Etats-Unis ne pratiquent pas les mêmes droits de douane aux autres pays. Cela signifie que les biens mexicains qui entrent aux Etats-Unis doivent toujours faire face à des contrôles douaniers, pour s’assurer qu’ils sont effectivement d’origine mexicaine et non qu’il s’agisse de biens chinois déchargés au Mexique pour contourner les droits de douane américains.

Et effectivement, c’est pire, parce que, de toute façon, qu’est-ce qu’un bien mexicain ? L’ALENA a élaboré des règles afin de définir quel degré de contenu domestique doit avoir un bien mexicain pour ne pas se voir imposer de droits de douane et cela génère beaucoup de paperasse et de frictions aux échanges internes à l’ALENA.

A l’inverse, l’Union européenne fixe des droits de douane externes communs, ce qui signifie qu’une fois que vous êtes dedans, vous y êtes : une fois que les biens sont déchargés à Rotterdam, ils peuvent être transportés en France ou en Allemagne sans qu’il y ait davantage de contrôles douaniers. Donc il y a bien moins de frictions.

Et, à mesure que le Brexit se précise, les entreprises se plaignent de plus en plus des frictions, non des droits de douane. Par exemple, l’industrie automobile britannique dépend de la production selon la méthode du "juste-à-temps", en ne se constituant que de faibles stocks de composants, parce qu’elle a été capable de compter sur l’arrivée rapide de composants en provenance d’Europe continentale. Si la Grande-Bretagne quitte l’union douanière, les délais aux douanes pourraient rendre cela infaisable et accroîtraient substantiellement les coûts.

Ces frictions expliquent aussi pourquoi les estimations du coût du Brexit sont comparables aux estimations du coût d’une guerre commerciale mondiale, même si l’on s’attend à une baisse plus limitée des volumes commerciaux.

Toujours, même si quitter l’union douanière serait coûteux, la Grande-Bretagne ne pourrait-elle pas compenser ces coûts en obtenant un très bon accord avec les Etats-Unis de Donald Trump ? Non.

Les Etats-Unis ne peuvent pas offrir de significatives réductions de droits de douane, pour la simple raison que les droits de douane américains sur les produits de l’UE (comme les droits de douane européens sur les produits américains) sont déjà assez faibles. Vous pouvez trouver des exemples de droits de douane américains élevés, comme ceux de 25 % sur les camions légers, mais globalement il n’y a pas grand-chose à tirer.

Que dire d’une union douanière entre la Grande-Bretagne et les Etats-Unis ? Cela serait très problématique, notamment en raison de l’asymétrie en termes de taille entre les deux pays, qui amènerait la Grande-Bretagne à laisser tout le contrôle de la politique à Washington. Au-delà de cela, aucun accord avec les Etats-Unis ne serait aussi favorable à la Grande-Bretagne qu’une union douanière avec ses voisins en raison de la gravité.

Qu’est-ce ? L’une des relations les mieux établies en économie est l’équation de gravité du commerce entre deux pays, qui dit que le montant d’échanges dépend positivement de la taille de chacun des deux pays, mais négativement de la distance qui les sépare. Vous pouvez le voir clairement en regardant les exportations britanniques. Voici une graphique représentant les exportations britanniques vis-à-vis de quelques pays, en pourcentage du PIB du pays importateur, en tenant compte de la distance vis-à-vis de ce pays.

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Ainsi, les Etats-Unis ont beau offrir un marché comparable en termes de tailles à celui de l’Union européenne, ce marché est bien plus éloigné, si bien que même si le Royaume-Uni obtenait un accord fabuleux avec les Etats-Unis, il ne serait pas aussi bénéfique que les unions douanières auxquelles ils appartiennent.

Tout cela explique pourquoi May essaye de négocier un accord qui maintienne l’union douanière intacte. Mais cela, bien sûr, n’est pas vraiment une sortie : Bruxelles va toujours fixer la politique commerciale du Royaume-Uni, sauf que dorénavant la Grande-Bretagne n’aura plus droit de vote. Donc, que visait le Brexit en premier lieu ? C’est une bonne question. Dommage qu’il n’y ait pas eu plus de personnes qui ne l’aient pose avant le referendum. »

Paul Krugman, « Brexit meets gravity », 10 juillet 2018. Traduit par Martin Anota

mercredi 4 juillet 2018

Guerre commerciale : et si la Chine répliquait en vendant ses bons du Trésor américain ?

« La Chine a le plus gros excédent commercial bilatéral vis-à-vis des Etats-Unis, mais elle est aussi la plus grande détentrice de titres publics américains. Alors que la Chine a commencé à contrer les droits de douane américains, les économistes ont discuté de la possibilité que la Chine se débarrasse de ses bons du Trésor américains. Nous passons en revue les récents commentaires à ce sujet. (…)

Brad Setser (…) observe depuis longtemps les évolutions du portefeuille externe de la Chine. Il a notamment estimé ce qui se passerait si la Chine commençait à vendre son portefeuille de bons du Trésor américains. Si elle vendait la totalité des bons du Trésor qu’elle possède, ces ventes représenteraient environ 6 % du PIB américain, ce qui accroîtrait les taux d’intérêt de long terme d’environ 30 points de base. L’impact serait plus important à court terme, mais ensuite les taux américains s’accroitraient (relativement aux taux européens), ce qui pousserait des fonds privés dans le marché américain de titres à revenu fixe. Si les ventes chinoises poussaient les taux de long terme américains à la hausse et déprimeraient l’économie américaine, la Fed ralentirait logiquement le rythme de ses hausses de taux directeurs ou la réduction de son bilan dans le cadre de son "resserrement quantitatif".

En surface, les Etats-Unis semblent vulnérables : le stock de bons du Trésor que le marché doit absorber pour financer le déficit budgétaire croissant des Etats-Unis est énorme et si la Chine commençait à vendre ceux qu’elle possède, le montant de titres américains que les investisseurs non chinois auraient à absorber serait massif. Cependant, Setser, pense que les ventes chinoises seraient d’une certaine façon faciles à contrer, comme la Fed peut ralentir ses hausses de taux et peut répondre aux ventes chinoises en changeant le rythme de sa réduction de bilan. De son côté, le Trésor peut commencer à émettre davantage de titres de court terme au lieu de titre de moyen terme, ce qui compenserait l’impact des ventes de titre de long terme par la Chine (…). De plus, la Fed peut accroître la maturité de ses détentions. Globalement, Setser pense que le gouvernement américain doit davantage s’inquiéter à l’idée que la Chine vende d’autres actifs que des bons du Trésor, parce que les ventes de bons du Trésor sont, en un sens, faciles à contrer.

Martin Sandbu pense que l’analyse de Setser est correcte, mais pas la fin de l’histoire. Si la Chine prenait davantage d’actifs à haut rendement à la place d’obligations à faible rendement ou poursuivait une politique de non-financement de l’économie américaine, alors l’économie américaine devrait payer plus pour financer son déficit de compte courant ou réduire sa position extérieure. Une telle brèche dans le "privilège exorbitant" qui permet aux Etats-Unis de profiter de taux d’emprunt externe faibles pourrait facilement s’auto-renforcer, dans la mesure où d’autres vont demander un rendement plus élevé pour la détention d’actifs américains. Si cela mène à une chute du dollar et à un plus faible déficit, alors cela peut être soutenu et pourrait même être en lien avec ce que Trump voit comme désirable. Cela étant dit, ce gouvernement n’est pas sur le point de resserrer sa ceinture, donc ce serait au secteur privé de le faire via une baisse de l’investissement de la part des entreprises ou une baisse de la consommation de la part des ménages.

Michael Pettis a écrit un long billet dans lequel il affirme que si la Chine menace de répliquer à une action commerciale des Etats-Unis en réduisant ses achats de titres publics américains, non seulement ce serait une menace vide, mais en outre, ce serait exactement ce que Washington voudrait. Pettis passe en revue cinq façons par lesquelles Pékin peut réduire les achats de titres publics américains. Il affirme que certaines d’entre elles ne changeraient rien, ni pour la Chine, ni pour les Etats-Unis ; d’autres ne changeraient rien pour la Chine, mais réduiraient le déficit commercial américain soit en réduisant le chômage américain, soit en réduisant la dette américaine ; et une dernière façon qui réduirait le déficit commercial américain en réduisant le chômage américain ou en réduisant la dette américaine, mais réduirait aussi l’excédent commercial chinois en accroissant le chômage chinois ou en augmentant la dette chinoise. La conclusion de Pettis est qu’en achetant moins de titres publics américains, Pékin laisserait les Etats-Unis dans la même situation ou dans une meilleure situation, mais qu’ainsi la Chine se verrait sa situation rester inchangée ou se dégrader.

Jeffrey Frankel a écrit un billet plus général où il note les raisons pour lesquelles il pense que la Chine ne pliera pas dans la guerre commerciale de Trump. Dans ce billet, il met en lumière le fait que le pays excédentaire est souvent dans une meilleure position parce qu’il a accumulé des créances financières vis-à-vis des pays déficitaires ; dans le cas des détentions chinoises de bons du Trésor américains, les créances représentaient plus de mille milliards de dollars. Si le gouvernement chinois vendait les bons du Trésor, la chute de leur prix nuirait autant à la Chine qu’aux Etats-Unis. Néanmoins, cela n’invalide pas le point. En effet, la Chine n’a pas nécessairement à décider de les vendre. Comme la dette américaine augmente et que les taux d’intérêt américains augmentent (deux tendances qui vont certainement se poursuivre cette année), le conflit commercial pourrait produire des rumeurs que les Chinois arrêtent d’acheter des titres du Trésor américain, ce qui réduire les cours des obligations américaines et accroîtrait leurs taux d’intérêt. (…)

Edward Harrison pense que la Chine ne peut pas utiliser comme levier les bons du Trésor qu’elle possède dans la mesure où, si les Chinois voulaient vraiment utiliser les obligations publiques comme arme, ils devraient soit laisser flotter leur monnaie, soit la réévaluer. Et cela, selon Harrison, ce n’est pas du tout ce qu’ils veulent faire puisqu’une réévaluation réduirait leurs exportations et freinerait leur croissance économique. Il s’attend à ce que le conflit commercial actuelle escalade et que les gens diagnostiquent mal les contraintes, avec pour conséquence que les mauvais diagnostics accroissent au final les conflits et non les diminuent. »

Silvia Merler, « US tariffs and China’s holding of Treasuries », in Bruegel (blog), 2 juillet 2018. Traduit par Martin Anota

lundi 25 juin 2018

Le Brexit versus la guerre commerciale de Trump

« Un correspond a posé une très bonne question. L’autre jour, j’ai publié un billet à propos de l’économie d’une guerre commerciale, où j'affirmais qu’il y aurait une large perturbation, mais que le coût global serait plus faible que ne le pensent la plupart des gens, peut-être 2-3 % du PIB. Le correspondant a demandé comment réconcilier cela avec les estimations typiques du coût du Brexit.

De telles estimations (j’en ai d’ailleurs moi-même proposées avec des calculs rapides, qui sont plus ou moins du même ordre de grandeur que d’autres estimations) vont typiquement quelque part autour de 2 % du PIB britannique. Pourtant, même les plus pessimistes prédisent un impact plus faible du Brexit sur le commerce britannique que les fortes chutes que j’ai suggérées d’une guerre commerciale provoquée par Trump (que j’ai décidé de qualifier de "Trumpit"). Ces estimations ne sont-elles pas incohérentes ?

Non, pas vraiment, parce que le Brexit ne concerne pas un accroissement des droits de douane, mais un accroissement des coûts d’échange, en l’occurrence des coûts pour faire des affaires d’un pays à l’autre. Et cela fait une grande différence.

Le graphique 1 montre l’image du manuel standard (eh oui, j’ai écrit le manuel standard !) des effets d’un droit de douane. Un droit de douane aide les producteurs domestiques qui sont en concurrence avec les importations, mais il nuit aux consommateurs domestiques, tout en générant des recettes pour le gouvernement. Ces trois effets s’ajoutent à une perte nette, parce que le tarif douanier distord les incitations : le bien est produit par des entreprises qui ont des coûts plus élevées que cela ne coûterait d’importer le bien, les consommateurs se retiennent de l’acheter même si c’est plus valable pour eux que son prix sur les marchés mondiaux. Cette distorsion des incitations (la "perte sèche" d’un droit de douane) sont indiqués par les aires des triangles du graphique.

GRAPHIQUE 1

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Et ces triangles correspondent au seul triangle que j’ai utilisé dans le schéma que j’ai déjà utilisé (…), ici présenté à travers le graphique 2.

GRAPHIQUE 2

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Mais le Brexit ne va pas accroître les prix en instaurant un droit de douane, qui génèrerait des recettes pour le gouvernement. Il va en fait rendre plus coûteux de faire des affaires : davantage de paperasse, davantage d’attente pour les camions qui voudront charger ou décharger, davantage de coûts invisibles pour l’échange de services. Donc vous devez ajouter le rectangle qui indiquait les "recettes publiques" sur le graphique 1 aux pertes économiques globales. Ou, pour le dire autrement, vous obtenez un schéma comme le graphique 3, dans lequel de plus hauts coûts d’échange ainsi que des incitations distordues réduisent le revenu réel. (…)

GRAPHIQUE 3

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A quel point cette différence importe ? J’ai précédemment suggéré que le Brexit va réduire les échanges britanniques avec le reste de l’Europe d’un tiers, de 15 % à 10 % du PIB. Si l’élasticité de la demande est de 3, cela suggère des coûts d’échange de l’ordre de 13 % des prix d’importation. Si ce chiffre de 13 % correspondait à un droit de douane, le coût global serait de 0,13 x 2,5 % du PIB (la moitié de la baisse des importations). Il serait donc d’environ 0,3 % du PIB ; ce n’est pas minuscule, mais c’est assez faible. Mais si nous parlons de coûts d’échange plus élevés, vous devez multiplier ces chiffres par la moyenne des importations avant et après Brexit, soit 12,5 % du PIB. Désormais, nous parvenons à plus de 1,6 % du PIB.

C’est pourquoi les estimations du Brexit sont plus élevées que le raisonnement de guerre commerciale pourrait le suggérer. Le Brexit ne taxera pas le commerce, il va le rendre vraiment bien plus cher à réaliser, et c’est cela qui importe. »

Paul Krugman, « Brexit Versus Trumpit », 22 juin 2018. Traduit par Martin Anota

mercredi 20 juin 2018

Démographie et croissance à long terme

« Les économistes se sont penchés sur les relations entre démographie et croissance à long terme, dans le contexte de l’hypothèse de la stagnation séculaire. Nous passons en revue les récentes contributions sur ce sujet.

Cooley et Henrikson affirment que les facteurs démographiques ne peuvent pas expliquer entièrement le ralentissement à long terme de la croissance, mais qu’ils y contribuent certainement. Le changement démographique est persistant et prévisible. Dans la plupart des pays développés, l’âge moyen va s’accroître et l’espérance de vie va sûrement s’allonger. Cela peut avoir d’importantes conséquences pour la croissance économique à long terme. Les politiques économiques qui cherchent à atténuer les effets du vieillissement sur la croissance à long terme vont avoir à inciter davantage les ménages à offrir davantage de capital et de travail au cours de leur cycle de vie, en particulier leur offre de travail en fin de vie active.

Dans un entretien en podcast, Hal Varian dit que si la technologie ne peut pas stimuler davantage la productivité, alors nous avons un réel problème. Dans trente ans, la main-d’œuvre mondiale ne ressemblera plus à celle d’aujourd’hui, comme la population en âge de travail dans plusieurs pays, en particulier dans les pays développés, commence à décliner. Alors que certains travailleurs craignent aujourd’hui de perdre leur emploi à cause de la technologie, les économistes se demandent si cette dernière va suffisamment stimuler la productivité pour compenser les effets du vieillissement sur celle-ci ; c’est ce qu’on appelle le "paradoxe de la productivité". Varian pense qu’il y a trois forces à l’œuvre. L’une d’entre elles est le manque d’investissement au sortir de la Grande Récession, comme les entreprises ont été lentes à retrouver leurs niveaux d’investissement d’avant-crise. La deuxième force a été la diffusion de la technologie, l’écart croissant entre certaines des entreprises les plus avancées et les entreprises les moins avancées. Et troisièmement, les indicateurs existants ont du mal à saisir la nouvelle économie. Varian croit que la démographie est importante, en particulier maintenant que les générations du baby boom, qui constituaient l’essentiel de la main-d’œuvre des années soixante-dix aux années quatre-vingt-dix, partent à la retraite, mais vont continuer à consommer.

Ferrero, Gross et Neri pensent que la démographie importe pour la stagnation séculaire et les faibles taux d’intérêt. Ils développent un modèle dynamique de panel pour les pays de la zone euro et réalisent une analyse contrefactuelle du passé en imaginant ce qui se serait passé si les ratios de dépendance avaient été plus favorables entre 2006 et 2015 qu’ils ne l’ont été. De plus, ils présentent aussi une évaluation contrefactuelle des performances futures, en supposant que les ratios de dépendance varient en lien avec les projections assez adverses de la Commission européenne, avec des hypothèses plus favorables pour la période 2016-2025. Dans les deux cas, les projections contrefactuelles suggèrent un rôle économiquement et statistiquement pertinent pour la démographie. Les taux d’intérêt auraient été plus élevés et la croissance économique plus forte sous des hypothèses favorables. En ce qui concerne l’évaluation des performances futures, les taux d’intérêt resteraient à des niveaux relativement faibles sous l’hypothèse que la démographie évolue comme le prévoit la Commission européenne et ne s’accroîtrait visiblement que sous des hypothèses optimistes pour les ratios de dépendance.

L’étude antérieure de Gottfries et Teulings a avancé que la démographie a joué un rôle important dans la réduction des taux d’intérêt. La hausse de l’espérance de vie, qui n’a pas été compensée par une hausse de l’âge de départ à la retraite, a entraîné un accroissement du stock d’épargne. Celui-ci va se traduire par des hausses de prix pour les actifs dont l’offre est fixe (comme l’immobilier) plutôt que par un supplément de capital. Les remèdes potentiels pour absorber l’épargne supplémentaire sont le recul de l’âge de départ à la retraite et une extension des systèmes par répartition. De même, Aksoy, Basso, Grasl et Smith estiment que le vieillissement démographique prévu pour les prochaines décennies devrait grandement contribuer à réduire la croissance de la production et des taux d’intérêt réels dans les pays de l’OCDE.

Mais ce n’est pas une conclusion qui fait consensus. Une étude antérieure de Favero et Galasso affirme que les tendances démographiques en Europe ne soutiennent pas empiriquement l’hypothèse de stagnation séculaire. Leurs données suggèrent que la structure en âge de la population génère moins de croissance à long terme, mais des taux réels positifs. Les politiques pour la croissance deviennent très importantes. Ils évaluent la pertinence de la structure démographique pour le choix entre ajustements macroéconomiques et réformes structurelles et ils montrent que les personnes d’âge intermédiaire et les personnes âgées ont une vision plus négative des réformes, de la compétitivité et de la mondialisation que les jeunes. Leurs résultats suggèrent que les vieux pays (ceux dont les personnes âgées représentent une part importante de la population) doivent davantage se tourner vers les ajustements macroéconomiques, tandis que les jeunes nations soutiennent davantage les réformes structurelles.

Cervellati, Sunde et Zimmermann adoptent une perspective mondiale, de long terme sur les récents débats à propos de la stagnation séculaire, qui se sont jusqu’à présent focalisés sur le court terme. L’analyse est motivée par l’observation des interactions entre dynamique économique et transition démographique qui sont survenues ces 150 dernières années dans le monde développé. Dans la mesure où les taux de croissance élevés par le passé ont en partie résulté de changements singuliers qui se sont produits durant la transition économique et démographique, la croissance est susceptible de s’affaiblir une fois que la transition sera achevée. Parallèlement, une transition similaire est sur la voie dans la plupart des pays en développement, avec de profondes conséquences pour les perspectives de développement dans ces pays, mais aussi pour le développement comparatif mondial. Les preuves empiriques qui sont mises en avant suggèrent que les dynamiques démographiques de long terme ont potentiellement d’importantes implications pour les perspectives d’accumulation du capital humain et physique, l’évolution de la productivité et la question de la stagnation séculaire.

Adair Turner affirme que la tendance baissière du taux de fertilité américain que l’on observe actuellement serait embêtante si une forte croissance et la confiance économique nécessitaient une main-d’œuvre plus importante, mais les études parviennent difficilement à trouver une corrélation entre fécondité et résultats économiques et les Etats-Unis n’ont pas à s’inquiéter. Comme les gens vivent plus longtemps et, en l’occurrence, plus longtemps avec une bonne santé, les âges de départ à la retraite peuvent et doivent être repoussés. Et avec la perspective d’une ample automatisation, qui menace d’entraîner une croissance à faible salaire et d’alimenter les inégalités, une expansion de la population active n’est ni nécessaire, ni bénéfique, et une légère contraction de l’offre de travailleurs peut créer des incitations à améliorer la production et soutenir la croissance du salaire réel. »

Silvia Merler, « Demographics and long run growth », in Bruegel (blog), 18 juin 2018. Traduit par Martin Anota

lundi 18 juin 2018

Réflexions sur la guerre commerciale

« (…) Donc, une véritable guerre commerciale semble maintenant très probable et il est temps de se demander ce que cela pourrait signifier. Je pense qu’il y a trois grandes questions :

1. Jusqu’à quel point les tarifs douaniers peuvent-ils grimper ?

2. De combien pourraient-ils réduire le commerce mondial ?

3. A quel point cette guerre commerciale sera-t-elle coûteuse ?

Ce sont des questions épineuses, comme je vais le montrer. Mais il est probable qu’une guerre commerciale totale puisse se traduire par des droits de douane dans l’éventail des 30-60 % ; cela entraînerait une très grande réduction du commerce, peut-être de 70 % ; mais le coût global pour l’économie mondiale serait plus faible que la plupart des gens ne l’imaginent, peut-être une réduction de 2 à 3 % du PIB mondial. Ce dernier calcul ne prend cependant pas en compte les effets perturbateurs de la démondialisation : certains y gagneraient, mais beaucoup, une grande part des groupes et communautés aux Etats-Unis, en subiraient un sacré coup, en particulier à court et moyen termes.

Jusqu’à quel point les tarifs peuvent-ils grimper ?


Qu’entend-on nous par "guerre commerciale" ? Dans le contexte actuel, nous faisons référence à une situation dans laquelle les économies, prenant l’exemple sur les Etats-Unis, abandonnent les règles et accords qui contraignent actuellement leurs droits de douane et commencent à fixer unilatéralement des droits de douane pour poursuivre ce qu’ils perçoivent comme étant leurs intérêts personnels. (…) Que ce soit dans le domaine du commerce ou dans d’autres domaines, les perceptions de Trump semblent généralement à côté de la plaque. (…)

En tous cas, il y a eu plusieurs tentatives visant à modéliser la guerre commerciale au fil des années et celles-ci relèvent de l’une des deux approches suivantes. La première consiste à imaginer que les gouvernements maximisent en fait le revenu national ou peut-être une fonction objectif qui donne un poids supplémentaire aux groupes d’intérêt bien organisés. La seconde approche s’appuie sur l’histoire passée, avant que les accords commerciaux internationaux ne deviennent la norme. Heureusement, ces approches suggèrent des niveaux de droits de douane similaires.

En ce qui concerne la première approche : tout pays suffisamment large pour affecter les prix mondiaux des biens qu’il exporte, les biens qu’il importe ou tous ces prix a un "droit de douane optimal" supérieur à zéro. En effet, en limitant ses échanges, un tel pays améliore ses termes de l’échange : le prix de ses exportations relativement au prix de ses importations. Cela accroît le revenu réel, toute chose égale par ailleurs. Et le droit de douane optimal met en balance les coûts qu’entraîne un commerce restreint (par exemple, le coût qu’il y a à produire des biens dans l’économie domestique au lieu de les acheter moins chers à l’étranger) avec les gains d’une amélioration des termes de l’échange.

Le problème est que, si chaque pays fait cela, vous obtenez les coûts d’un commerce restreint sans les bénéfices d’une amélioration des termes de l’échange, parce que les autres pays vous font ce que vous essayez de leur faire. Donc, vous finissez dans une situation de "guerre tarifaire optimale", qui s’apparente davantage à une course à l’armement qu’à une guerre frontale, dans le sens où il n’y a (habituellement) ni victoire, ni résolution, mais juste un immense gâchis de ressources.

Donc, comment estime-t-on les effets d’une guerre tarifaire optimale ? Vous avez besoin d’un modèle d’équilibre général calculable du commerce mondial, quelque chose qui montre comment la production et les flux d’échanges dépendent des droits de douane, calibré pour coller aux données actuelles. Ensuite, vous devez trouver un équilibre (…) dans lequel chaque pays adopte son droit de douane optimal en fonction de ce que les autres font.

Il y a plusieurs hypothèses et imputations derrière cela. Les résultats dépendent fortement de la facilité avec laquelle les biens d’un pays peuvent se substituer aux biens d’un autre ; un paramètre qu’il est difficile d’estimer. Pour autant, certains ont récemment cherché à l’estimer : Ossa constate qu’une guerre commerciale mènerait, sous ses hypothèses préférées, à des droits de douane de presque 60 %, tandis que Nicita et ses coauteurs, en utilisant des hypothèses légèrement différentes, estiment que les droits de douane augmenteraient de 32 points de pourcentage par rapport à leurs niveaux courants.

Si cela semble trop abstrait, vous pouvez regarder ce qui s’est passé au cours de l’histoire : les droits de douane Smoot-Hawley, la dernière grande mesure protectionnisme des Etats-Unis avant que nous créions le système des accords commerciaux, poussèrent les droits de douane à environ 45 % sur les importations "taxables" (…). Vous pouvez vous demander pourquoi je ne dis pas 59 %, le taux maximal qui avait été atteint en 1932 ; ce pic a été atteint accidentellement (puisque les protectionnistes ne voulaient pas un taux aussi élevé) en conséquence de la déflation qui poussa à la hausse le taux de protection pour les biens dont les droits de douane étaient spécifiés en dollars par unité plutôt qu’en pourcentage.

Donc, aussi bien les données historiques que les modèles quantitatifs suggèrent qu’une guerre mondiale entraînerait des droits de douane assez élevés, avec des taux certainement supérieurs à 40 %.

De combien déclinerait le commerce ?


Pour tout droit de douane donné, l’ampleur de la réduction des échanges dépend de l’élasticité de la demande d’importations, qui indique de combien les importations baissent (en pourcentage) lorsque leur prix augmente de 1 %. De telles élasticités sont difficiles à estimer, parce que nous n’avons pas beaucoup d’expériences naturelles. (Les fluctuations des taux de change modifient les prix des importations, mais elles ne nous donnent qu’une idée des effets à court terme et chacun croit que les élasticités de long terme sont bien plus élevées.) D’après ce que j’ai lu dans la littérature sur le sujet, les estimations les plus acceptés pour l’élasticité de la demande d’importations tournent autour de 3 à 4, mais il y a beaucoup d’incertitude ici.

Si nous croyons vraiment en la guerre tarifaire optimale, cependant, les effets de la guerre sur les volumes échangés sont curieusement insensibles à la valeur précise de l’élasticité. Pourquoi ? Parce que le droit de douane optimal dépend aussi de l’élasticité. Si les étrangers peuvent facilement substituer des biens aux nôtres, le droit de douane optimal est assez faible ; s’ils ne le peuvent pas, il est élevé. Donc des élasticités élevées signifient de faibles droits de douane, de faibles élasticités signifient de hauts droits de douane et le déclin du commerce est similaire. (…)

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Mes calculs sommaires suggèrent que nous pouvons nous attendre à une chute de 70 % du commerce dans un large éventail de cas. Je serais heureux d’être corrigé par les modélisateurs du commerce si je me trompe. Mais si c’est vrai, nous parlons d’un énorme recul du commerce mondial. Le graphique montre le commerce international (exportations moins importations) en part du PIB mondial depuis 1950 ; une baisse de 70 % nous ramènerait pratiquement aux niveaux des années cinquante. Si Trump nous emmène vraiment dans une guerre commerciale, l’économie mondiale sera beaucoup moins mondiale.

Quelle serait l’ampleur des coûts ?


Il y a eu par le passé beaucoup de choses qui ont été dites à propos des maux du protectionnisme ; Smoot-Hawley provoqua la Grande Dépression, etc. Il est aussi tentant de supposer que, dans la mesure où le plaidoyer de Trump pour la guerre commerciale est si stupide, les politiques commerciales de Trump doivent être totalement désastreuses.

Mais (…) de simples modèles du commerce, même s’ils disent que les guerres commerciales sont mauvaises, ne disent pas qu’elles sont catastrophiques. Pour bien le faire, nous devons utiliser l’un des modèles d’équilibre général calculables que j’ai mentionnés ci-dessus. Ils suggèrent des pertes substantielles, mais pas non plus énormes ; équivalentes à 2 ou 3 % du PIB. Ce que j’aimerais faire, c’est essayer d’éclairer pourquoi ces pertes ne sont pas plus importantes, puis expliquer pourquoi une guerre commerciale serait toutefois hautement perturbatrice.

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Pour cela, je vais utiliser un sale petit secret de la théorie du commerce : (…) les analyses de la politique commerciale utilisant l’équilibre partiel (une offre et une demande ordinaires) vous permettent d’avoir plus ou moins la bonne réponse. Ainsi, imaginons la demande d’importations comme s’il s’agissait d’une courbe de demande ordinaire, avec les coûts du droit de douane prenant la forme d’un surplus des consommateurs perdu (cf. schéma). Ceux qui se souviennent de leurs cours d’économie à l'université savent que les coûts d’une perturbation du marché prennent normalement la forme d’un triangle approximatif (approximatif, parce que la courbe de demande n’est pas forcément droite, mais c’est un détail mineur). C’est le cas parce que la première unité importée perdue a approximativement un coût nul, parce que les gens sont indifférents à la marge entre cette unité et un produit domestique, mais la dernière unité perdue impose un coût égal au droit de douane, parce que c’est ce que les gens auraient été prêts à payer pour l’importation. Et le coût moyen des moindres importations est quelque part entre ces valeurs. Donc, quand un droit de douane pousse à la hausse des prix des importations pour les consommateurs, les amenant à acheter moins de biens importés, la perte en bien-être serait à peu près :

Perte = chute des importations x ½ droit de douane

Maintenant, les Etats-Unis dépensent 15 % de leur PIB en importations. Supposons que nous finissions avec un droit de douane de 40 % et (comme je l’ai suggéré) une chute de 70 % du commerce, alors la perte en bien-être s’élèvera à 20 % x 0,7 x 15 ou 2,1 % du PIB. Ce n’est pas un petit chiffre, mais il n’est pas non plus énorme : au fond de la Grande Récession, le CBO a estimé que le PIB était inférieur de 6 % à son potentiel. Bien sûr, cette perte était temporaire, alors qu’une guerre commerciale serait définitive. Mais ces coûts nets en termes de bien-être manquent quelque chose (…).

Perturbation


Les Etats-Unis exportent actuellement environ 12 % de leur PIB. Toute cette part ne comporte pas seulement de la seule valeur ajoutée domestique, parce que certains composants sont importés. Mais il y a toujours une part essentielle de l’économie, représentant peut-être 9 ou 10 % de celle-ci, qui est engagée dans la production pour les marchés étrangers. Et si nous avons le genre de guerre commerciale que j’ai envisagé, quelque chose comme 70 % de cette part de l’économie (ce qui concernerait 9 ou 10 millions de travailleurs) aura à faire quelque chose d’autre. Et il y aurait un effet multiplicateur sur plusieurs communautés construites autour des secteurs exportateurs, qui perdront également des emplois.

C’est simplement l’autre face de l’histoire du "choc chinois" : même si vous croyez que la croissance rapide des exportations chinoises n’a pas provoquer des destructions nettes d’emplois, elle a changé la composition et la localisation de l’emploi, laissant de nombreux perdants sur le bord de la route. Et le "choc Trump" que constituerait une guerre commerciale serait d’une plus forte magnitude. (…) »

Paul Krugman, « Thinking about a trade war », 17 juin 2018. Traduit par Martin Anota

samedi 16 juin 2018

Dans quelle mesure le rééquilibrage chinois est-il durable ?

« Je pense de plus en plus que mon opinion sur le "rééquilibrage" chinois est aux antipodes de celle qui fait actuellement consensus (ou, du moins, de celle que partagent la plupart des analystes de banques d’investissement et des journalistes financiers qui observent la Chine).

Et ce de deux façons significatives.

Premièrement, je pense que la position de la balance de paiements de la Chine est assez robuste. A la fois du point de vue des "flux" et du point de vue des "stocks". Le compte courant n’est pas vraiment sur le point de laisser place à un déficit (et, de toute façon, ce ne serait pas grave si la Chine avait un modeste déficit). Et l’Etat chinois accumule de nouveau des actifs externes d’une façon significative. Les jours où "la Chine vendait des réserves" sont révolus depuis longtemps.

Deuxièmement, je pense que le rééquilibrage qui a réduit l’excédent courant mesuré est plus fragile que ne le pensent la plupart des commentateurs. Il résulte de politiques (que vous pouvez qualifier de large déficit budgétaire "augmenté" hors budget et de croissance excessive du crédit) que certains croient être insoutenable et beaucoup pensent qu’elles sont imprudentes. Le FMI, par exemple, veut que la Chine réduise son déficit budgétaire et ralentisse le rythme de la croissance du crédit, des politiques qui accroîtraient et non réduiraient l’excédent courant.

Je pense que ces visions des choses sont cohérentes ; je tends à penser que l’excédent courant de la Chine a baissé modestement, mais il a baissé. Pourtant, la façon par laquelle il a baissé (davantage via un accroissement de l’investissement qu’à une chute de l’épargne) n’amène pas à croire qu’il va rester bas. La Chine n’a pas embrassé l’ensemble de politiques nécessaires pour un rééquilibrage plus durable, par exemple en centralisant et en étendant l’assurance sociale et créant un système fiscal bien plus progressif qui dépendrait moins de contributions sociales régressives (les taxes sur les salaires).

Je vais essayer de démontrer ces deux points.

La robustesse continue de la balance des paiements de la Chine


The Economist a mis en évidence un déficit du compte courant de la Chine au cours du premier trimestre. Le Financial Times a noté que la Chine ne semble pas intervenir sur le marché de change étranger (bien qu’une mesure d’intervention, le règlement des changes, suggère que quelqu’un achetait en avril, chose assez surprenante). Beaucoup, du FMI à Paul Krugman, ont souligné que l’essentiel de l’excédent global de la balance des paiements se trouve désormais dans les économies avancées vieillissantes (non en Chine).

Je soulignerai deux points qui contredisent cette idée :

A : L’excédent en biens manufacturés de la Chine reste large et ne présente pas de signe de baisse aux taux de change courants


GRAPHIQUE L’excédent commercial des biens manufacturés de la Chine (en milliards de dollars)

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L’excédent manufacturier annuel de la Chine est toujours autour de 900 milliards de dollars (en comparaison, l’excédent manufacturier de l’Allemagne est autour de 350-400 milliards de dollars e fonction du taux de change et le déficit américain dans les biens manufacturés est autour de 1.000 milliards de dollars) et ne présente pas de signe de baisse. Je ne vois aucun signe que la (modeste) appréciation réelle cette année érode sérieusement la compétitivité de la Chine, bien qu’elle doit modérer la performance à l’exportation de la Chine (les volumes d’exportations de biens chinoises croissent à un rythme plus rapide que le commerce mondial en 2017).

La Chine, naturellement, va exporter des biens manufacturés et importer des matières premières. Un certain excédent dans les échanges de biens manufacturés est normal. Et puisqu’elle est maintenant le plus grand importateur de pétrole du monde, son équilibre global va de plus en plus fluctuer avec le prix du pétrole. Toute hausse de 10 dollars du prix du baril se traduit par une hausse d’environ 30 milliards de dollars de la facture d’importations chinoises de pétrole et de gaz et baisse l’excédent d’un montant pratiquement similaire à court terme (ce qui importe pour le compte courant est le prix du pétrole relativement aux dépenses dans les pays important du pétrole, mais à court terme une hausse des prix du pétrole accroît le revenu des exportateurs de pétrole plus que les dépenses).

Et la Chine exporte des biens manufacturés pour payer ses importations de "vacances", même si son déficit dans le tourisme est certainement plus faible que le chiffre gonflé des données officielles chinoises.

Peu importe : l’excédent de la Chine dans les échanges de biens manufacturés continue de soutenir sa balance des paiements. Et je n’ai aucun doute que la Chine puisse ralentir les sorties des dollars (ou des yuans) du tourisme si elle s’inquiétait à propos de son compte courant.

B : La Chine accumule à nouveau des réserves


Un excédent du compte courant serait toujours associé à la faiblesse de la balance des paiements si l’excédent était plus faible que nécessaire pour financer d’amples sorties de capitaux privés, comme ce fut le cas après la dévaluation de la Chine en 2015. Mais ici aussi je pense que la position de la Chine est assez robuste. Les sorties privées nettes ont chuté et l’Etat chinois accumule à nouveau des actifs étrangers. (...)

En somme, l’Etat chinois continue de s’asseoir sur le plus gros amas d’actifs externes au monde et cet amas a significativement augmenté au cours des 18 derniers mois. Selon ma mesure, l’Etat chinois a bien plus de 4.000 milliards en actifs étrangers et ses détentions totales vont revenir d’ici la fin de l’année au niveau qu’elles atteignaient avant la dévaluation et la chute des réserves.

Un petit déficit externe (qui résulterait par exemple d’un choc pétrolier combiné à une guerre commerciale avec les Etats-Unis) ne doit pas, par conséquent, susciter des risques pour la gestion du taux de change du yuan, à moins qu’il suscite l’anticipation que les décideurs politiques chinois veulent un plus faible taux de change.

Le fragile rééquilibrage


Le raisonnement amenant à penser que le rééquilibrage de la Chine (la chute de son excédent externe) est fragile est en fait assez simple.

La Chine épargne toujours la moitié plutôt que le tiers de son PIB. Et aussi longtemps que ce sera vrai, éviter un large excédent de compte courant passerait par des politiques plutôt exceptionnelles, des politiques qui semblent imprudentes et dangereuses dans la mesure où elles se traduiraient inévitablement par une accumulation de dette interne (…).

En 2000, la Chine épargnait et investissait environ 35 % de son PIB (le compte courant présentait un modeste excédent, donc épargne était un peu plus élevée que l’investissement). En 2017 (et en 2018), même avec les récents progrès du côté de la consommation, on s’attend à ce que la Chine épargne et investisse environ 45 % de son PIB.

C’est un niveau d’épargne et d’investissement qui reste environ 10 points de pourcentage supérieur au niveau de 2000. C’est toujours un niveau d’épargne et d’investissement substantiellement plus élevé que celui qu’on avait pu observer par le passé dans les économies asiatiques à forte épargne (si on laisse de côté Singapour). (…) Aussi longtemps que l’épargne est supérieur à 40 % du PIB il y a toujours un risque que l’écart entre l’épargne et l’investissement puisse être encore plus large.

GRAPHIQUE Epargne et investissement en Chine (en % du PIB)

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Pourtant, le FMI, qui reflète un consensus mondial, désire que la Chine réfrène la croissance de son gros mur de dette (interne) (…). Le FMI, tout comme d’autres institutions, ne pense pas que la relance budgétaire chinoise de 2016 était une bonne idée, même si cette relance budgétaire joua peut-être un rôle clé pour ramener l’excédent externe chinois sous les 2 % du PIB de la Chine après la chute du prix du pétrole. Il appelle désormais à "moins d’investissement public, de plus fortes contraintes sur l’emprunt des entreprises publiques et" des freins sur "la croissance rapide l’endettement des ménages".

C’est le genre de recommandation de politique que le FMI fait typiquement pour un pays avec un large déficit externe ; il semble tout à fait raisonnable pour, disons, la Turquie. Mais pour la Chine, une telle chute de l’absorption domestique signifierait un retour à un large excédent externe, à moins que, comme le reconnaît le FMI, ce soit accompagné d’un réel effort pour réduire l’épargne et accroître la consommation.

Pourtant il y a un risque que, lorsque la Chine réduira ce qui est sans doute un niveau inefficace d’investissement, elle le fasse sans adopter le genre de politiques nécessaires pour réduire l’épargne nationale. Ni Liu He, ni le Président Xi n’ont montré beaucoup d’intérêt dans l’extension du filet de sécurité sociale de la Chine ou l’extension de la protection sociale aux travailleurs migrants chinois.

Ce n’est pas un risque purement théorique. Réduire l’investissement public lorsque l’investissement résidentiel chutait sans soutenir la consommation s’est traduit par un fort essor de l’excédent du compte courant de la Chine en 2014 et en 2015, bien que l’ampleur de la hausse était masquée par certains changements dans la façon par laquelle la Chine mesure son compte courant.

Un programme construit autour des réformes du côté de l’offre (avec des caractéristiques chinoises) m’effraie par conséquent un peu. Aussi longtemps que la Chine épargne tant, elle aura un problème sous-jacent avec la demande interne. »

Brad Setser, « How durable is China’s rebalancing? », in Follow the Money (blog), 5 juin. Traduit par Martin Anota

samedi 9 juin 2018

La crise italienne

« Les élections italiennes ont eu des difficultés à produire un gouvernement. Alors que le pays va vers l’une des plus graves crises constitutionnelles de son histoire, nous passons en revue les récents commentaires que l'on a pu entendre sur ce sujet.

Ferdinando Giugliano note comment le Président italien a été présenté comme un ennemi de la démocratie après avoir refusé d’accepter un eurosceptique comme ministre des Finances, alors que les partis contestataires que sont la Ligue et le M5S (…) ont été salués comme les défenseurs de la volonté du peuple. Plus la querelle dure, plus il paraît manifeste que les populistes se livrent à des manœuvres politiciennes. Les populistes prétendent faire de la politique différemment, mais leurs manœuvres montrent que ce n’est pas le cas. Et celles-ci ne sont pas sans nuire au pays.

Ashoka Mody note dans Bloomberg que le Président Mattarella a sapé l’euro. En rejetant le choix d’une coalition élue par le peuple, il peut très bien avoir déclenché une crise financière d’où il sera difficile de sortir et qui peut mettre en péril tout le projet européen. Sans aucun doute, Savona a été un choix rude : le "plan B" qu’il a proposé dans le cas d’une sortie de la zone euro était irréalisable et alarmant et aurait ainsi très certainement fait du mal à l’Italie. Mais Mody pense qu’au-delà de sa rhétorique absurde, la coalition M5S-Ligue fait certaines propositions sensées et qu’au lieu de donner aux eurosceptiques l’opportunité de composer avec les complexités de l’exercice du pouvoir, Mattarella cherche à établir un autre gouvernement technocratique. En essayant de préserver l’orthodoxie européenne, cela peut déchainer des forces destructrices qui ne peuvent être contrôlées.

Jakob Funk Kirkegaard pense aussi que Mattarella a placé l’Italie sur une trajectoire de confrontation politique aussi bien au niveau domestique qu’avec les marchés financiers et le reste de l’Europe. L’Europe a déjà été sur cette trajectoire par le passé : avec la Grèce à l’été 2015. Mais tout comme le Premier Ministre Alexis Tsipras a indiqué qu’il n’était pas contre l’euro lors du référendum du 5 juillet 2015 qui a demandé au peuple si la Grèce devait accepter les conditions du renflouement par la Troïka, aujourd’hui les dirigeants des deux principaux partis italiens, Matteo Salvini de la Ligue et Louigi Di Maio du M5S, vont certainement dire qu’ils ne s’opposent pas au maintien de l’Italie dans la zone euro. Ils vont probablement lancer une autre compagne électorale en Italie pour savoir si l’Italie doit "tenir tête à l’Allemagne et à Bruxelles" pour étendre la souveraineté de l’Italie et sa capacité à décider de ses propres affaires budgétaires et économiques. Une autre victoire pour les deux partis serait dangereuse et elle serait interprétée dans le reste de la zone euro comme signalant que "les Italiens veulent partir" de la zone euro, tout comme ce fut le cas de la Grèce après le référendum de juillet 2015. La meilleure chose pour l’Allemagne, l’Italie et l’Europe serait qu’en juin les dirigeants européens acceptent d’accroître communément le contrôle aux frontières européennes et l’acceptation des réfugiés en consacrant plus de ressources à cette question qui préoccupe tant en Italie et dans le reste du continent.

Jean Pisani-Ferry pense que Mattarella a tracé une ligne séparant les choix constitutionnels des choix politiques. Dans sa logique, les décisions politiques peuvent être prises librement par un gouvernement réunissant une majorité parlementaire et le Président n’a pas le droit de remettre en cause de telles décisions. Les choix constitutionnels, à l’inverse, nécessitent un type différent de procédure de prise de décision qui assure que les électeurs soient adéquatement informés des possibles conséquences de leur décision. Cela soulève deux questions. Premièrement, quelles sont exactement les questions constitutionnelles ? En Europe, l’appartenance à l’UE fait partie de la loi fondamentale de plusieurs pays. Deuxièmement, quel type de procédures doit s’appliquer à des choix vraiment constitutionnels ? La plupart des pays n’ont pas d’article dans leur propre constitution qui définisse comment mettre un terme à l’appartenance à l’UE ou à la zone euro. Aussi longtemps que l’appartenance à l’UE et à la zone euro fait l’objet d’un large consensus, ces distinctions n’étaient des questions dignes d’intérêt que pour les experts juridiques. Ce n’est plus le cas et le débat les concernant ne risque pas de s’arrêter prochainement. Il est donc temps de faire de la distinction entre engagements européens authentiquement constitutionnels et ceux qui ne le sont pas une partie explicite de l’ordre politique de nos pays.

Daniel Gros se demande qui a perdu l’Italie. La majorité de la population a aujourd’hui une mauvaise opinion de l’UE, ce qui constitue un renversement complet par rapport au début de l’euro, quand le pays voyait la nouvelle devise comme un remède pour ses propres problèmes économiques, en l’occurrence une forte inflation (et des taux d’intérêt élevés). Les politiciens populistes affirment que les règles du Pacte de Stabilité et de Croissance ne leur permettent pas de stimuler la demande et l’emploi. Mais cela ne démontre pas que l’appartenance à la zone euro explique les mauvaises performances économiques de l’Italie : l’Espagne, le Portugal et l’Irlande, qui ont aussi dû réduire leurs déficits dans l’adversité, connaissent une plus forte reprise que l’Italie. Gros en conclut que les racines de la crise actuelle sont domestiques ; elles ont peu à voir avec les règles budgétaire ou l’absence de partage des risques au niveau européen. La faible croissance de l’Italie depuis le tournant du siècle ne s’explique pas par l’investissement, l’éducation ou des indicateurs de libéralisation des marches ; le seul domaine dans lequel la performance relative de l’Italie s’est détériorée depuis 1999-2000 est la qualité dans la gouvernance du pays. L’euro est devenu un bouc-émissaire et cela fait obstacle aux réformes nécessaires. (...)

Harold James écrit dans Project Syndicate que la colation M5S-Ligue joue la stratégie du fou. Cette dernière repose tout d’abord sur la capacité de générer une incertitude suffisamment forte pour nuire aux autres pays. Deuxièmement, son gouvernement doit être capable de convaincre tout le monde que ce sont les électeurs qui l'appellent à prendre des décisions "folles". Dans le cas de l’Italie, les populistes ont capitalisé sur le désenchantement des électeurs envers un parti de centre-gauche dont l’orientation pro-européenne a échoué à délivrer des résultats. Troisièmement, il doit y avoir une division claire entre les "faucons" et les "colombes" dans le gouvernement du fou. Dans le cas de la coalition M5S-Ligue, un faucon était nécessaire comme contrepoids au président pro-européen Sergio Mattarella. Cela pourquoi les populistes ont choisi Paolo Savona comme Ministre de l’Economie et des Finances. Quand Mattarella a rejeté la nomination, la coalition a quitté les discussions, précipitant la crise actuelle. Finalement, pour réussir, un gouvernement fou doit avoir un plan de guerre plausible pour provoquer une perturbation générale. Par exemple la coalition M5S-Liguea suggéré qu’elle pourrait émettre une devise parallèle, ce qui donna davantage de crédibilité à sa menace de poursuivre une expansion budgétaire en violation des règles de l’UE. Dénoncer les dangers de la stratégie du fou ne suffira pas pour la battre. Les électeurs doivent aussi être convaincus que de meilleures alternatives sont possibles et que l’intégration européenne peut encore sauvegarder leurs intérêts. Au cours des prochains mois, avant que se tiennent les prochaines élections en Italie et les européennes en mai 2019, les dirigeants européens vont avoir du temps (mais pas beaucoup) pour montrer que l’intégration européenne n’est pas synonyme de paralysie politique et de stagnation économique.

Selon Olivier Blanchard, Silvia Merler et Jeromin Zettelmeyer, la composition de la coalition à venir et son accord pour gouverner ne permettent pas d’imaginer une séquence politique qui ne se solde pas par une collision avec les marchés financiers et l’Union européenne. L’ampleur du creusement du déficit qui résulterait de l’adoption des mesures annoncées va probablement violer toutes les règles budgétaires domestiques et européennes et placer la dette publique sur une trajectoire insoutenable. Pour sortir de la trajectoire de collision, il faudrait que soit la Ligue, soit le M5S recule, or il y a peu de chances qu’un des deux partis le fasse volontairement. Par conséquent, un scénario dans lequel le gouvernement corrige la trajectoire avant que la situation s’envenime apparaît improbable. Un scénario dans lequel l’Italie perd l’accès aux marchés, ne parvient pas à négocier avec les autorités européennes et opte pour la sortie de la zone euro est tout à fait imaginable, mais il reste toutefois peu probable, dans la mesure où le gouvernement peut finir par reprendre ses esprits et où il peut faire face à des contraintes constitutionnelles ou politiques. »

Silvia Merler, « The Italian crisis », in Bruegel (blog), 4 juin 2018. Traduit par Martin Anota

vendredi 8 juin 2018

Oh, quelle guerre commerciale bien stupide !

« Ainsi, la guerre commerciale est enclenchée. Et c’est une guerre commerciale bien stupide. (…) La justification officielle (et légale) pour les droits de douane sur l’acier et l’aluminium est la sécurité nationale. C’est évidement un argument fallacieux, étant donné que les principales victimes directes sont des démocraties alliées. Mais Trump et compagnie ne semblent pas inquiets à l’idée de mentir à propos de la politique économique, puisque c’est ce qu’ils font pour tout. Ils n’y verraient qu’un jeu équitable si la politique délivrait les créations d’emplois que promet Trump. Est-ce qu’elle va y parvenir ?

D’accord, voici le point où le fait d’être un économiste me place en difficultés. (…) L’effet net d’une politique commerciale en termes de création ou de destruction d’emplois (en l’occurrence de toute politique commerciale, peu importe qu’elle soit bien ou mal conçue) est fondamentalement nul. Pourquoi ? La Fed est actuellement en train de relever graduellement ses taux d’intérêt, parce qu’elle croit que nous sommes plus ou moins au plein emploi. Même si les droits de douane sont expansionnistes, cela inciterait la Fed à accélérer le resserrement monétaire, ce qui va détruire des emplois dans d’autres secteurs : la construction serait affectée par la hausse des taux, le dollar s’apprécierait, rendant les biens manufacturés américains moins compétitives, et ainsi de suite. Donc toute ma formation professionnelle veut que j’esquive la question des emplois en la considérant comme hors-champ.

Mais je pense que c’est un cas où la macroéconomie (même si je crois qu’elle a raison) ne permet pas d’avoir une discussion utile. Nous voulons savoir si la guerre commerciale de Trump va être directement expansionniste ou récessive, c’est-à-dire si elle va créer ou détruire des emplois en l’absence de changement de la politique monétaire, même si nous savons que la politique monétaire n’optera pas pour le statu quo.

Et la réponse, sûrement, est que cette guerre commerciale va en fait détruire des emplois et non en créer, pour deux raisons. Premièrement, Trump instaure des tarifs douaniers sur des biens intermédiaires, des biens qui sont utilisés comme intrants dans la production d’autres choses, des choses qui, pour celles d’entre elles, qui sont vendus sur les marchés mondiaux perdront en compétitivité. Evidemment, les voitures et d’autres biens manufacturés durables vont devenir plus chers à produire, ce qui signifie que nous allons en vendre moins ; et, quels qu’ils soient, les gains qu’il y aura en termes d’emplois dans le secteur des métaux primaires seront compensés par des destructions d’emplois dans les secteurs en aval. Si l’on regarde les chiffres, il semble très probable que même cet effet direct soit en net négatif pour l’emploi. Deuxièmement, d’autres pays vont répliquer contre les exportations américaines, ce qui va détruire des emplois partout, des motos aux saucisses.

Sur certains points, cette situation me rappelle les tarifs douaniers sur l’acier de George W. Bush, qui étaient en partie motivées par l’orgueil : l’administration Bush considérait les Etats-Unis comme la superpuissance invincible du monde, ce qui était certes le cas sur le plan militaire, mais elle a échoué à reconnaître que notre puissance était moindre sur les plans économique et commerciale, que nous avions beaucoup à perdre d’un conflit commercial. Elle a rapidement été réprimandée par une Union européenne en colère et elle a fait marche arrière.

Dans le cas de Trump, je pense que c’est un autre genre d’illusion : il imagine que parce que nous générons des déficits commerciaux, en important plus de biens de certains pays que ces derniers ne nous en achètent, nous aurions peu à perdre et que le reste du monde va bientôt se soumettre à sa volonté. Mais il a tort, pour au moins quatre raisons.

Premièrement, même si nous exportons moins que nous importons, nous exportons tout de même beaucoup ; les mesures commerciales adoptées par les autres pays en représailles vont nuire à de nombreux travailleurs américains et en particulier aux fermiers, en l’occurrence à de nombreux électeurs de Trump et qui vont désormais se sentir trahis.

Deuxièmement, le commerce moderne est compliqué. Il ne s’agit pas seulement de pays se vendant des biens finaux les uns aux autres. Il y a de complexes chaînes de valeur, que la guerre commerciale de Trump va perturber. Cela va créer beaucoup de perdants parmi les Américains, même s’ils ne sont pas directement employés dans les secteurs produisant des biens pour l’exportation.

Troisièmement, si la guerre commerciale va plus loin, elle va accroître les prix à la consommation. Au moment même où Trump cherche désespérément à convaincre les familles ordinaires qu’elles vont y gagner avec sa baisse d’impôts, il en faudra peu pour effacer les éventuels gains qu’elles en percevraient. Enfin, et je pense que c’est très important, nous parlons ici de réels pays ici, principalement des démocraties. De réels pays ont une réelle politique ; ils ont de la fierté ; et leur électorat n’aime pas Trump. Cela signifie que même si leurs dirigeants veulent bien faire des concessions, leurs électeurs ne le veulent probablement pas.

Considérons le cas du Canada, un aimable petit voisin qui peut être négativement affecté par une guerre commerciale avec son géant voisin. Vous pouvez penser que cela rend les Canadiens plus intimidables que l’Union européenne, qui est une superpuissance économique aussi importante que les Etats-Unis. Mais même si le gouvernement Trudeau était enclin à abandonner (…), il ferait face à un tollé général de la part des électeurs canadiens pour tout ce qui apparaîtrait comme une capitulation face à l’ignoble brute d’à côté.

Donc, c’est dans un conflit économique remarquablement stupide que nous nous enfonçons. Et la situation dans cette guerre commerciale est susceptible de ne pas tourner à l’avantage de Trump. »

Paul Krugman, «Oh, what a stupid trade war », 31 mai 2018. Traduit par Martin Anota

samedi 2 juin 2018

La guerre commerciale intermittente de Trump avec la Chine

« Le 29 mai, soit neuf jours après avoir annoncé que la guerre commerciale avec la Chine était suspendue, l’administration Trump a fait marche arrière pour la reprendre. Pour l’heure, la Maison blanche projette à nouveau d’instaurer au 15 juin des droits de douane de 25 % sur l’équivalent de 50 milliards de dollars d’importations de produits chinois. Mais les terrains sur lesquels Trump s’en prend le plus à la Chine sont ceux qui sont les moins sensés.

Essayer de cerner la position de Trump à un quelconque instant dans le temps revient à essayer de cerner la position d’une particule : elle est mieux saisie comme ayant une distribution probabiliste que comme ayant une véritable position dans l’espace qui puisse être découverte via une observation et une analyse suffisamment fines. En fait, la "position" peut ne pas exister.

Même en des circonstances normales, il serait difficile de suivre la demi-douzaine, ou plus, de questions commerciales relatives à la Chine qui sont discutées. Certaines des actions qui sont en cause peuvent trouver une certaine justification économique, politique ou juridique, mais d’autres non.

Commençons par noter que lorsque les Etats-Unis vont à l’encontre des institutions et accords internationaux, par exemple en instaurant des droits de douane qui violent les règles de l’OMC ou d’autres accords internationaux, même si nous laissons de côté les effets économiques négatifs immédiats, nous donnons aux autres pays de bonnes raisons de ne pas croire en nos propos et de s’engager dans un comportement similaire au nôtre. Les choses sont bien pires parce que les Etats-Unis ont eu le rôle dominant dans la construction des institutions comme l’OMC. Et nous les avons façonnées parce de tels accords et institutions internationaux étaient dans notre intérêt national.

Les actions qui sont peu logiques


L’obsession récurrente la moins logique de Trump est sa demande que la Chine réduise l’excédent commercial bilatéral qu’elle entretient avec les Etats-Unis. Le gouvernement chinois n’a pas de leviers politiques qui puissent réduire le solde bilatéral de 100 ou 200 milliards de dollars. S’il voulait donner une victoire superficielle à Trump, il pourrait quelque peu réduire le déficit commercial bilatéral en achetant davantage de gaz naturel américain ou en faisant exporter les smartphones via un autre pays comme la Corée du Sud. Mais l’économie serait illusoire. Il n’y aurait virtuellement aucun effet sur le déficit commercial global des Etats-Unis : nous vendrions le même gaz naturel à autre pays si nous ne le vendions pas aux Chinois et, en réalité, ces smartphones tirent déjà 95 % de leur valeur ajoutée de la Corée du Sud, des Etats-Unis et d’autres pays. C’est une perte de temps de se focaliser sur le solde bilatéral et non sur le solde commercial global. Qu’importe ce qui se passe avec la Chine, le déficit commercial américain global va s’accroître cette année en conséquence de la réduction d’impôts des Républicains, mise en œuvre à un moment où l’économie produit déjà aux limites de ses capacités.

Tout aussi peu justifiés sur les plans économique et légale sont les droits de douane que Trump a instauré sur les importations d’acier et d’aluminium et qu’il menace d’instaurer sur les automobiles et autres biens. Au regard des critères juridiques, le prétexte de la sécurité nationale qu’il a invoqué est extrêmement fragile et va probablement inciter d’autres pays à répliquer. Au regard des critères économiques, les bénéficiaires dans le secteur producteur d’acier, par exemple, sont bien moins nombreux que ceux qui en seront affectés parce qu’ils utilisent l’acier comme intrants (le secteur automobile par exemple), parce qu’ils consomment des produits finaux utilisant de l’acier (nous tous) ou parce qu'ils produisent des biens destinés à l’exportation qui vont être frappés par les mesures adoptées en représailles (par exemple les fermiers). En étendant les droits de douane aux automobiles n’aide pas non plus ; cette décision ignorerait à quel point la production d’automobiles est intégrée au-delà des frontières américaines.

Les actions qui pourraient avoir une certaine logique


Davantage justifiées sont les sanctions américaines imposées juridiquement sur la compagnie des télécoms chinoise ZTE pour avoir violé les sanctions internationales contre l’Iran et la Corée du Sud. Mais c’est précisément la question sur laquelle Trump semble le plus clairement avoir laissé la Chine hors de son champ de vision.

Entre ces deux extrêmes, il y a certains griefs que les Etats-Unis pourraient émettre en poursuivant des négociations avec la Chine si celles-ci sont faites intelligemment. Ils portent sur les droits de propriété intellectuelle et sur la pratique chinoise exigeant des entreprises étrangères qui veulent s’installer en Chine de partager leur technologie. Mais pour s’attaquer à de tels problèmes, les Etats-Unis doivent le faire en coopération avec des alliés comme l’Europe et dans le cadre d’accords internationaux comme l’OMC et le Partenariat transpacifique. Trump fait l’inverse.

Peut-on expliquer l’approche de Trump ?


L’approche de Trump vis-à-vis de la Chine a été si incohérente que les observateurs ont eu du mal à y trouver des explications. Certains suggèrent qu’il y a des contreparties pour les affaires de la famille de Trump, des divisions entre les factions "nationalistes" et "entrepreneuriales" de son équipe, une tendance de la part du Président à être persuadé par toute personne qui lui parle, un désir de devancer les démocrates protectionnistes et un instinct à faire l’opposé de ce qu’Obama aurait fait.

Il est plus facile de dire ce que l’approche de Trump n’est pas. Ce n’est pas l’application délibérée ou compétente d’une stratégie cohérente fondée sur un ensemble clair d’objectifs de politique américaine, une compréhension des incitations des autres pays ou une appréciation des implications que des tweets impulsifs peuvent avoir sur le système global à long terme ou même pour la prochaine décision dans un jeu tactique de court terme.

L’essor de la Chine comme grande puissance au cours des trois dernières décennies a peu à voir avec les termes de tout accord commercial international qui a été fait ou qui aurait pu être fait. Les questions relatives aux échanges bilatéraux qui sont en discussion peuvent être perçues comme ayant de faibles enjeux. C’est particulièrement vrai en comparaison avec certaines questions plus importantes en termes de sécurité nationale. Nous avons davantage besoin de l’aide de la Chine avec une Corée du Nord de nouveau nucléarisée qu’avec n’importe quelle de nos exigences commerciales.(...) »

Jeffrey Frankel, « Trump’s on-again off-again trade war with China », in Econbrowser (blog), 31 mai. Traduit par Martin Anota

jeudi 31 mai 2018

L’Europe et les malédictions de la richesse

« (…) Quiconque voyageant en Europe de l’Ouest, en particulier durant l’été, ne peut rester insensible à la richesse et à la beauté du continent, ni à sa qualité de vie. Cette dernière est moins manifeste aux Etats-Unis (malgré un revenu par tête plus élevé) en partie en raison de la plus grande taille du pays et de sa plus faible densité démographique : les Etats-Unis n’offrent pas au voyageur le spectacle de campagnes préservées émaillées par de nombreux châteaux, musées, excellents restaurants et wi-fi, que l'on peut trouver en France, en Italie ou en Espagne. Je pense que l’on peut raisonnablement affirmer que personne dans le monde, au cours de l’histoire, n’a vécu aussi bien que les habitants de l’Europe de l’ouest aujourd’hui et en particulier les Italiens. Pourtant, comme chacun le sait, il y a un profond malaise et un mécontentement sur l’ensemble du continent, pas seulement en Italie : de l’insatisfaction avec les politiques européennes, avec l’immigration, avec les perspectives pour les jeunes générations, la précarité des emplois, l’incapacité de concurrencer les travailleurs peu payés d’Asie et de rattraper les géants de la haute technologie des Etats-Unis (…). Mais je ne vais pas écrire sur ce sujet aujourd’hui. J’aimerais me pencher sur deux "malédictions de la richesse" que porte paradoxalement en elle la prospérité européenne.

La première malédiction de la richesse est liée à la migration. Le fait que l’Union européenne soit si prospère et pacifique, en comparaison avec ses voisins de l’Est (l’Ukraine, la Moldavie, les Balkans et la Turquie) et surtout en comparaison avec le Moyen-Orient et l’Afrique en fait une excellente destination d’émigration. Non seulement l’écart de revenu entre, d’une part, le cœur de l’Europe, c'est-à-dire les 15 premiers pays-membres de l’Union européenne et, d’autre part, le Moyen-Orient et l’Afrique est énorme, mais il s’est aussi creusé. Aujourd’hui le PIB par tête en Europe de l’Ouest est d’environ 40.000 dollars ; le PIB par tête de l’Afrique subsaharienne est de 3.500 (ce qui signifie un rapport de 7 à 1). Puisque les Africains peuvent multiplier leurs revenus par dix en émigrant en Europe, il est peu surprenant que les migrants continuent de venir, malgré les obstacles que l’Europe a récemment mis sur leur chemin. (Qui dirait qu’un Hollandais serait indifférent entre continuer de se faire 50.000 euros par an aux Pays-Bas et émigrer en Nouvelle-Zélande pour y gagner 500.000 euros ?)

Etant donnée la taille de l’écart de revenu, la pression migratoire va continuer sans relâche ou s’accroître pendant au moins cinquante ans, même si l’Afrique commence à rattraper l’Europe au cours de ce siècle (c’est-à-dire à connaître des taux de croissance économique supérieurs à ceux de l’Union européenne). Cette pression (en termes de nombre de personnes frappant aux portes de l’Europe) ne restera pas statique. Comme l’Afrique est le continent avec les taux de croissance démographiques attendus les plus élevés, le nombre de migrants potentiels devrait exploser. Alors que le ratio de population entre l’Afrique subsaharienne et l’Union européenne est de 1 milliard versus 500 millions, il devrait être de 2,2 milliards versus 500 millions d’ici trois décennies.

Mais la migration, comme chacun le sait, crée des pressions politiques insoutenables sur les pays européens. Le système politique entier est en état de choc ; comme l’illustrent les plaintes de l’Italie d’avoir été laissée seule par ses partenaires européens pour faire face à l’immigration ou les décisions de l’Autriche et la Hongrie d’ériger des murs aux frontières. Il n’y a pas vraiment de pays en Europe dont le système politique n’ait pas été secoué par la question de la migration : les déplacements vers la droite en Suède, aux Pays-Bas et au Danemark ; l’accession au Parlement de l’AfD en Allemagne, l’attrait renouvelé d’Aube dorée en Grèce.

Outre la migration, le deuxième problème alimentant le malaise politique européen est l’accroissement des inégalités de revenu et de richesse. Les inégalités européennes sont également, en partie, une "malédiction de la richesse". La richesse des pays dont le revenu annuel s’accroît sur plusieurs décennies ne s’accroît pas seulement en proportion du revenu, mais plus vite. C’est simplement dû à l’épargne et à l’accumulation de richesses. La Suisse n’est pas seulement plus riche que l’Inde en termes de production annuelle de biens et services (le ratio entre les PIB par tête des deux pays aux taux de change du marché est d’environ 50 pour 1), la Suisse est aussi plus riche en termes de richesse par adulte (le ratio est presque de 100 pour 1).

L’implication de l’accroissement du ratio richesse sur revenu à mesure que la croissance se poursuit et que les pays deviennent plus prospères est que le montant de revenu tiré du capital tend à s’accroître plus rapidement que le PIB. Quand la richesse est très concentrée, comme c’est le cas dans tous les pays riches, l’accroissement de la part du capital dans la production totale mène presque automatiquement à une hausse des inégalités de revenu interpersonnelles. Pour le dire de façon simple, la source de revenu qui est très inégalement répartie (les profits, les intérêts, les dividendes) s’accroît davantage que la source qui est la moins inégalement distribuée (les salaires). Donc, si le processus de croissance tend à produire de plus fortes inégalités, il est clair que des mesures plus fortes sont nécessaires pour combattre son essor. Mais en Europe, comme aux Etats-Unis, il y a un manque de volonté politique (et peut-être qu’il est difficile de l’invoquer à l’ère de la mondialisation quand le capital est pleinement mobile) pour accroître les impôts sur les plus riches, pour réintroduire dans les plusieurs pays la taxation de l’héritage ou de mettre en œuvre des politiques en faveur de petits (et non de gros) investisseurs. Il y a donc une paralyse de la politique face aux bouleversements politiques.

Quand on considère ces deux tendances de long terme ensemble (la pression migratoire continue et une hausse quasi-automatique des inégalités), c’est-à-dire les deux problèmes qui empoisonnent aujourd’hui l’atmosphère politique européenne et que l’on saisit la difficulté que l’on a à chercher à les résoudre, on peut s’attendre à ce que les convulsions politiques se poursuivent à l’avenir. Elles ne disparaîtront pas d’ici quelques années. Il ne fait pas non plus sens d’accuser les "populistes" d’irresponsabilité ou de croire que les préférences des populations ont été déformées par les "fake news". Les problèmes sont réels. Ils requièrent de réelles solutions. »

Branko Milanovic, « Europe’s curse of wealth », in globalinequality (blog), 31 mai 2018. Traduit par Martin Anota

lundi 28 mai 2018

Le nouveau rôle de la Chine dans l’économie mondiale

« Le rôle changeant de la Chine dans l’économie chinoise a récemment été mis en lumière par l’occurrence de son premier déficit de compte courant en 17 ans. Nous passons en revue les analyses qu’offrent les économistes de son nouveau rôle et des défis qui lui sont associés.

(…) Timothy Taylor présente l’évolution trimestrielle du compte courant depuis les années quatre-vingt-dix. Le compte courant est la somme des exportations nettes des biens et services, des revenus du capital versés par le reste du monde moins ceux versés au reste du monde, et les paiements de transfert nets tels que l’aide étrangère. La Chine avait un déficit de compte courant de 282 milliards de dollars au premier trimestre de l’année 2018, le premier depuis 17 ans. Ce déficit est apparu au terme d’une baisse du solde courant sur trois ans et résulte de la réorientation de l’économie chinoise, qui nécessite notamment davantage d’importations de services. Il explique que cela affaiblit les arguments utilisés par l’actuelle guerre commerciale, bien qu’il note que le compte courant annuel puisse bien être positive en 2018 malgré les fluctuations saisonnières des exportations chinoises.

(…) Brad Setser offre une analyse plus détaillée et sceptique des données. Il affirme que le solde du compte courant chinois n’est pas mesuré avec précision et que, si l’on prédit un compte courant déficitaire pour l’année 2018, c’est en raison des prix élevés du pétrole, une matière première que la Chine importe en grandes quantités, et des fragiles changements méthodologiques dans la mesure des activités de tourisme. En outre, la tendance baissière du compte courant est en partie due à la relance budgétaire mise en œuvre par le gouvernement chinois depuis 2015. Dès que cette relance budgétaire cessera, le déficit du compte courant pourrait rapidement s’inverser. Finalement, Setser explique que l’excédent de la Chine pour les échanges de produits manufacturés reste l’un des plus élevés dans le monde et qu’il ne peut donc expliquer le récent déficit du compte courant.

Nicholas Hardy, du PIIE, a cherché à éclaircir les choses début avril en déconstruisant la récente performance de la Chine en termes de croissance. L’excédent commercial a en effet chuté d’environ un cinquième par rapport au premier trimestre 2017, mais cela s’explique par une plus forte demande d’importations, non par une chute des exportations. Plus fondamentalement, la forte croissance du PIB (6,8 % en 2018, selon les prévisions basées sur la performance au premier trimestre) est tirée par la consommation, qui devrait encore avoir de plus en plus d’importance si le revenu disponible des ménages continue d’augmenter plus rapidement que le PIB. En combinaison avec le fait que l’essentiel de la croissance du PIB est venu des services plutôt que de l’industrie, cela suggère que le déficit du compote courant est symptomatique des circonstances domestiques positives pour le nouveau rôle de la Chine et non un signe de faiblesse. (...)

Alors que Kent Harrington critique les "pratiques économiques prédatrices" de la Chine et que Martin Feldstein les qualifie de "déloyales", le professeur de Harvard Dani Rodrik les défend. Comme le système économique mondial a été façonné par les lobbies américains, la Chine a toutes les raisons de diverger des règles de l’OMC dans son propre intérêt. Cette politique peu orthodoxe, affirme-t-il, a davantage aidé que freiné la spectaculaire croissance de la Chine, poussé des millions de personnes hors de la pauvreté. Comme la Chine aujourd’hui, les Etats-Unis au dix-neuvième siècle avaient rattrapé la Grande-Bretagne en enfreignant sa propriété intellectuelle et en bafouant l’ordre mondial imposé par la puissance hégémonique. En faisant la balance entre le respect des règles mondiales et son développement, la Chine s’est taillé un nouveau rôle de la même façon que les Etats-Unis l’avaient fait par le passé.

Barry Eichengreen a adopté une vision plus large sur les implications du nouveau rôle de la Chine. Le renminbi a été de plus en plus utilisé au niveau international suite aux politiques de promotion menées par le gouvernement, défiant directement le dollar américain. La Chine est aussi la meneuse lorsque l’on observe les volumes échangés mondialement et les investissements financiers vers l’Asie du Sud et l’Afrique. Cela a permis à la nation chinoise d’acquérir une force militaire et d’autres actifs stratégiques à l’étranger et d’affirmer davantage son soft power. Surtout, ces succès économiques et politiques répétés ont amené les dirigeants à travers le monde à s’inspirer du pouvoir centralisé et des pratiques autoritaires de la Chine. Cependant, Barry Eichengreen doute de la soutenabilité des modèles autoritaires d’actions publiques, comme le manque de mécanismes de correction de cap les expose de façon inhérente aux crises. (...)

La Chine est devenue économiquement plus puissante et il y a des éléments qui suggèrent qu’elle a commencé à exercer ce pouvoir plus fermement à l’étranger. Certains aspects inquiètent les observateurs à travers le monde. Paul Krugman affirme que le gouvernement chinois a négocié un accord qu’il considère être comme un "pot de vin" pour assurer l’accès au marché américain à l’une des principales entreprises chinoises du secteur technologique. Le mois précédent, Bloomberg (..) a résumé deux stratégies chinoises qui sont plus problématiques pour les économies occidentales : la pression de la Chine visant à affirmer sa supériorité dans les technologies militaires et son mépris systématique des règles mondiales, qui sont les principales sources de plaintes parmi les entreprises américaines. De même, Michael Schuman, de Bloomberg, s’est montré pessimiste et a affirmé que même lorsqu’il semble opter pour la concession en ouvrant ses marchés, le gouvernement chinois s’est toujours assuré à ce que ses acteurs domestiques bénéficient davantage de la nouvelle situation. »

Nicolas Moës, « China’s new role in the global economy », in Bruegel (blog), 28 mai 2018. Traduit par Martin Anota

samedi 26 mai 2018

La science économique a-t-elle échoué ?

En janvier 2018, la Oxford Review of Economic Policy a publié un numéro édité par David Vines et Samuel Wills qui est dédié au projet de reconstruire la théorie macroéconomique. (…) Le numéro bénéficie notamment des contributions d’Olivier Blanchard, de Simon Wren-Lewis, de Joseph Stiglitz, de Paul Krugman et de Ricardo Reis. Elle a déclenché un débat qui est toujours en cours et que nous allons passer en revue.

Martin Sandbu a affirmé que la science économique peut être plus ouverte sans pour autant perdre en rigueur. L’approche autour de la modélisation DSGE peut être suffisamment assouplie pour qu’elle permette d’élargir l’éventail d’hypothèses à propos des comportements microéconomiques et l’éventail de relations macroéconomiques auxquels ceux-ci donnent lieu. Mais le pluralisme va conduire inévitablement à de nouveaux désaccords sur les hypothèses microéconomiques que l’on peut qualifier d’ad hoc et celles que l’on peut considérer comme fondées. Mais un pluralisme intégré dans un cadre commun est préférable à un "pluralisme par juxtaposition", où des approches méthodologiques fondamentalement différentes ne cherchent absolument pas à dialoguer les unes avec les autres.

Martin Wolf a écrit dans le Financial Times que les véritables tests pour l’économie consistent à savoir si ses adeptes comprennent ce qui peut mal tourner dans l’économie et comment y remédier. Quand la crise financière a éclaté en 2007, elle a surpris une bonne partie de la profession, si bien qu’elle a échoué au premier de ces tests. Elle s’est révélée plus efficace au deuxième test, mais elle nécessite néanmoins d’être reconstruite.

L’analyse de la théorie macroéconomique fondamentale suggère une ignorance substantielle du fonctionnement de nos économies. Nous pouvons ne jamais comprendre comment de tels systèmes complexes fonctionnent vraiment. Cela ne signifie pas qu’il est inutile d’améliorer notre compréhension. Mais, en pratique, il peut être justifié de se focaliser sur deux autres tâches : la première consiste à rendre l’économie plus résistante aux conséquences des euphories et aux paniques ; la seconde consiste à la guérir aussi rapidement que possible. Dans les deux cas, nous devons poursuivre notre réflexion.

Ferdinando Giugliano affirme que nous devons lutter contre la fausse économie. Les critiques auxquels les universitaires ont fait face depuis la crise ont aussi ouvert la porte à des vues économiques alternatives qui ont peu ou aucun de fondement académique. Plusieurs économistes qui colportent des théories hautement non conventionnelles s’en tirent sans aucune forme d’examen. La discipline est bien plus ouverte à une variété de vues que ses critiques le concèdent, mais cela signifie les soumettre à un degré de rigueur pour lequel la plupart de ces dissidents ne sont pas préparés.

Les médias peuvent jouer un meilleur rôle en distinguant entre les théories économiques qui ont été essayées et testés et les spéculations avec peu de fondement académique. Cependant, les économistes orthodoxes doivent aussi en faire beaucoup plus pour défendre leur profession dans le débat public. Ils doivent faire attention à ce que les théories universitaires peuvent et ne peuvent pas dire et, surtout, les économistes orthodoxes doivent continuer d’améliorer leur discipline de façon à regagner la confiance du public.

Peter Doyle est aussi en désaccord avec Martin Wolf. Il pense que les efforts de reconstruction que Wolf salue n’ont, même il y a une décennie, apporté aucun changement substantiel à l’état de savoir de la profession, ni apporté aucune véritable lumière sur la genèse de la crise. Le problème mis en lumière par la crise n’est pas, selon Doyle, que la science doit être reconstruite. Les professionnels qui l’utilisent proprement, bien qu’ils soient peu, ont mis en avant les risques sous-jacents bien en avance, mais ils ont été ignorés (…). En fait, le problème était et est toujours comment la science est utilisée par ceux qui jouent un rôle éminent dans l’arène mondiale. (...)

Lajor Bokros répond à Martin Wolf dans le Financial Times en affirmant que nous ne devrions pas faire porter le blâme sur la science si les politiciens n’apprennent pas. La plus grande erreur est probablement que la macroéconomie orthodoxe ne fasse pas clairement savoir que les crises sont absolument inévitables. La question, par conséquent, n’est alors pas comment empêcher une crise, mais plus modestement : comment ralentir l’accumulation de bulles d’investissement alimentées par une croissance insoutenable du crédit et de la dette et comment atténuer les conséquences négatives économique, financière et sociales après le déclenchement de la crise. C’est là où les gouvernements ont un rôle important à jouer dans l’économie de marché capitaliste et c’est là où plusieurs gouvernements ont échoué misérablement il y a une décennie.

Sur le Financial Times se déroule actuellement un débat sur le sujet, un débat qui a commencé avec une discussion entre Tom Clark et Chris Giles. Tom Clark pense que l’économie a échoué et que l’essentiel du travail des économistes est en vérité simplement de l’arithmétique sociale dans laquelle le raisonnement économique colore un peu (ou par moments déforme) l’interprétation. L’économie contemporaine saisit le monde comme une série de déviations par rapport à une vision irréaliste de marchés omniprésents et parfaits. Le vieux paradigme cadre toujours les prescriptions en matière de politique économique, mais dans un monde de flux, où les fortunes sont façonnées par des processus dynamiques comme l’invention et la guerre, l’économie est entraînée par une quête d’équilibres stables.

Chris Giles pense que l’économie n’a pas échoué et que, aussi longtemps que vous ne vous attendez pas à de la divination, elle se révèle remarquablement efficace. L’économie consiste fondamentalement à étudier comment le monde fonctionne et comment le rendre meilleur. Les bons économistes n’affirment pas être capables de prédire le futur ou répondre à toutes les questions avec précision, mais ils peuvent utiliser une variété d’outils, de données et de théories pour offrir un aperçu et améliorer notre compréhension des choses. L’économie apprend de ses erreurs, bien qu’il y ait beaucoup de mauvaise économie : la pensée aléatoire, que ce soit celle des économistes orthodoxes qui sont accrochés rigidement à une école de pensée et les prétendus hétérodoxes qui font exactement la même chose, mais avec un autre ensemble de théories rigides. (...)

The Economist (…) a publié une série de trois articles critiques. Le premier affirme que plusieurs résultats en microéconomie sont fragiles et qu’à la lumière du fait que l’économie jouisse d’une plus grande influence sur la politique que d’autres sciences sociales, alerter sur les défauts des travaux publiés ne mène pas forcément au nihilisme, mais il serait sage de se montrer sceptique face à tout résultat pris isolément. Un autre article affirme que les économistes comprennent peu les causes de la croissance, alors même que l’économie de la croissance doit être centrale à la discipline, en raison de l’impact que la croissance peut avoir sur les niveaux de vie des gens. Les questions que cela pose sont objectivement difficiles et les réponses reposent davantage dans l’histoire et la politique que dans d’élégantes équations, mais tant que les économistes n’auront pas su donner de meilleures réponses dans ce domaine, ils n’auront pas gagné le droit à la confiance. Le dernier article affirme que les économistes ne parviennent pas non plus à comprendre vraiment les cycles d’affaires et que la macroéconomie doit s’attaquer à ses problèmes méthodologiques si elle espère maintenir son influence et limiter les dommages provoqués par la prochaine crise.

Howard Reed pense que nous devons (…) tout d’abord, (…) accepter l’idée qu’il n’est pas possible d’offrir une analyse de l’économie qui soit détachée de toute valeur. Deuxièmement, l’analyse doit se fonder sur le comportement des êtres humains que nous observons, plutôt que sur ce que l’économie néoclassique considère être le comportement que devrait adopter « un agent économique (ou une entreprise) rationnel ». Troisièmement, nous devons mettre la vie bonne au centre de l’analyse, plutôt que de privilégier les domaines qui sont les plus faciles à analyser via les mathématiques linéaires de la fin du dix-neuvième siècle. Le progrès technique et les relations de pouvoir entre les entreprises, les travailleurs et les gouvernements doivent être au cœur du discours et de la recherche économiques. Enfin, la science économique doit être pluraliste. Au cours du dernier demi-siècle, l’économie néoclassique a graduellement colonisé d’autres sciences sociales comme la sociologie et la science politique. Il est temps que ce processus s’inverse de façon à ce qu’il y ait des échanges dans les deux sens et un échange de connaissance mutuellement bénéfique entre les disciplines.

Noah Smith a férocement réfuté sur Twitter les propos de The Economist aussi bien que la réponse de Reed, en affirmant que la plupart des critiques de l’économie sont enlisées dans le passé. Les attaques basiques contiennent une part de vérité, mais désormais les lacunes qu’elles évoquent sont bien connues. Plusieurs allégations semblent obsolètes. Par exemple, Reed prétend que les économistes "célèbrent un culte" au "temple" des modèles classiques comme la théorie de l’équilibre générale telle qu’elle a été développée par Kenneth Arrow et Gerard Debreu et que la théorie du consommateur souvent "ne dit rien du tout".

Smith pense que Reed se trompe sur l’état de la profession et ne semble pas comprendre ce que les économistes modernes font pour vivre. L’idée semble être que les économistes s’engagent principalement dans une entreprise déductive, prodiguant une haute théorie venant de monts olympiens, mais la plupart des économistes parcourent des montagnes de données, s’échinent à glaner les faits à propos du fonctionnement réel du monde. La critique standard que The Economist porte sur la profession des économistes n’est pas juste fastidieuse et erronée dans ses détails ; ce que la revue pense sur ce que devrait être le devenir de la science économique est sapé par une image déformée de ce qu’est la profession aujourd’hui.

Simon Wren-Lewis avance trois raisons pour expliquer le flot ininterrompu de critiques que Noah Smith a identifiés, mais il affirme que l’économie est aussi une cible facile parce que elle a été historiquement très insulaire et, par conséquent, assez différente des autres sciences sociales. Wren-Lewis pense que cela est dû au fait que presque toute l’économie peut être dérivée des axiomes basiques du choix rationnel, tandis qu’il n’y a rien qui se rapproche d’un tel arbre déductif dans les autres sciences sociales. Les limites de ce qui peut être fait avec quelques axiomes à propos des choix rationnels ont mené ces dernières années l’économie à devenir de plus en plus empiriques et à s’écarter de cette théorie déductive, mais elle garde de cette insularité une regrettable gueule de bois. Comme discipline, l’économie montre peu d’intérêt à l’idée de communiquer son savoir fondamental à d’autres, que ce soit dans le monde universitaire ou avec le monde extérieur. Cette épidémie d’articles à propos de l’échec de l’économie reflète en partie cet échec de communication. Surtout, des événements comme le Brexit et ou l’élection de Trump sont un signal d’alarme signifiant aux économistes, en tant que collectif, doivent faire mieux lorsqu’ils communiquent les intuitions fondamentales de l’économie. »

Silvia Merler, « Did economics fail? », in Bruegel (blog), 7 mai 2018. Traduit par Martin Anota

jeudi 24 mai 2018

Pourquoi l’inflation est-elle engluée à de si faibles niveaux ?

« Je pense que je suis comme la plupart des économistes lorsque l’on m’interroge sur les causes de l’inflation : j’ai immédiatement en tête les mots tirés d’un discours de Milton Friedman de 1970 : "l’inflation est toujours et partout un phénomène monétaire en ce sens où elle n’est et ne peut être produite que par une hausse plus rapide de la quantité de monnaie que de la production". (C’est tiré de son discours "The Counterrevolution in Monetary Theory").

Mais (…) le problème actuel n’est pas d’expliquer une explosion de l’inflation, mais la relative immobilité de l’inflation. Friedman n’a pas dit : « le manque d’inflation est toujours et partout un phénomène monétaire. (…) Dans le plus récent numéro du Regional Economist, publié par la Réserve fédérale de Saint-Louis, Juan Sánchez et Hee Sung Kim passent en revue les diverses raisons souvent avancées pour expliquer pourquoi l’inflation est si faible. (…) Les voici :

Le progrès technique

Il est facile d’imaginer plusieurs façons par lesquelles le progrès technique est susceptible de contenir les hausses de prix : l’électronique et les produits liés à internet moins chers ; une hausse des achats en ligne peut entraîner une plus forte concurrence par les prix (ce que l’on appelle l’"effet Amazon") ; et l’essor des entreprises de l’"économie du partage" comme Airbnb et Uber contenant les hausses de prix dans leurs secteurs. Mais il est aussi facile d’imaginer des secteurs comme la santé ou l’éducation où les prix semblent s’accroître et non stagner. Globalement, l’une des principales inquiétudes relatives à l’économie américaine est le manque, et non l’excès, de croissance de la productivité. Comme les auteurs écrivent à propos de cette explication : "Mais pourquoi l’inflation serait aujourd’hui faible si la croissance n’a pas crû plus vite qu’avant ?"

La démographie

Si vous classez les pays selon la part des personnes âgées au sein de leur population, vous constaterez que les pays ayant les populations les plus âgées ont les taux d’inflation les plus faibles. Le Japon en est l’exemple le plus éclatant. Par exemple, une étude portant sur le Japon a suggéré que les travailleurs âgés perdent en compétences et finissent par conséquent par entrer en concurrence avec les travailleurs inexpérimentés pour accéder à des emplois à faibles salaires, ce qui contient les hausses de salaires. Une autre explication pourrait être que les personnes âgées ont des budgets plus serrés et font ainsi attention à leurs dépenses, ce qui limite les hausses de prix. Mais il n’est pas certain que ces explications aient une portée générale et qu’ils s’appliquent au cas de l’économie américaine.

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La mondialisation

Quelques pays ont connu une forte inflation ces dernières années, comme le Venezuela et le Zimbabwe. Mais dans la plupart des pays, la faible inflation est généralisée. Un explication possible est que l’essor des biens à bas prix sur les marchés mondiaux, en particulier dans le sillage de l’entrée en force de la Chine sur les marchés mondiaux au début des années deux mille, a contribué à contenir les hausses de prix. Mais les auteurs soulignent que les études qui ont tenté de déterminer comment les forces mondiales peuvent affecter l’inflation tendent à ne déceler que des effets de faible ampleur.

Les actions des banques centrales

Peut-être que l’inflation est faible parce que les banques centrales tout autour du monde se sont échinées à la maintenir faible ; en effet, peut-être que les banques centrales sont même en train de faire en sorte de la maintenir excessivement faible. Comme les auteurs le notent, "le fait qu’une inflation plus faible que sa cible soit souvent mieux considérée qu’une inflation supérieure à sa cible peut contribuer à ce que le taux d’inflation soit, en moyenne, plus faible que la cible".

Le néo-fishérisme

Irving Fisher était un grand économiste américain des premières décennies du vingtième siècle qui noté que si vous preniez le taux d’intérêt nominal et enleviez le taux d’inflation, vous obteniez le taux d’intérêt réel, c’est-à-dire ajusté à l’inflation. Cette équation a souvent été utilisée pour montrer que lorsque l’inflation augmente, le taux d’intérêt nominal tend aussi à augmenter. Mais l’hypothèse néo-fischerienne est que, si les banques centrales maintiennent le taux d’intérêt nominal faible (pour stimuler faible), alors l’écart entre le taux d’intérêt nominal et le taux d’intérêt réel (qui est le taux d’inflation) doit aussi être faible. En termes de politique monétaire, cela suggère qu’accroître les taux d’intérêt nominaux pourrait aussi ramener une hausse de l’inflation. Cette hypothèse est contre-intutive pour la macroéconomie conventionnelle, pour laquelle des taux d’intérêt nominaux plus élevés doivent tendent à déprimer l’économie et à freiner l’inflation. Selon une dernière théorie, qui n’a pas été soulignée par Sánchez et Sung Kim, mais qui a été avancée par Olivier Blanchard dans un récent article, lorsque l’inflation a été faible pour une période prolongée, les ménages et les entreprises arrêtent de s’inquiéter de l’inflation. Lorsque l’inflation observée et le risque d’inflation ne sont pas saillants pour la prise de décision économique, les entreprises ne donnent pas de revalorisations semi-automatiques pour compenser l’inflation. Les vendeurs n’accroissent pas semi-automatiquement les prix pour compenser l’inflation.

Il se peut qu’il n’y ait pas qu’une bonne réponse. Cela pourrait être un scénario proche de celui du Crime de l’Orient-Express, où chacun contribue à produire l’événement. Avec ce que j’ai retenu de ces deux dernières décennies, c’est que je ne m’inquiète plus autant de l’inflation croissante, ni d’un éventuel dérapage de l’inflation. Par contre, je m’inquiète de la façon par laquelle le pouvoir d’achat peut se manifester dans les cycles d’expansion et d’effondrement des prix d’actifs, comme la bulle internet de la fin des années quatre-vingt-dix ou la bulle immobilière avant la Grande Récession. Peut-être que l’inflation est aussi faible en partie parce que l’économie a trouvé d’autres façons d’évacuer la vapeur. »

Timothy Taylor, « Why is inflation stuck so low? », in Conversable Economist (blog), 24 mai 2018. Traduit par Martin Anota



aller plus loin...

« Pourquoi l'inflation est-elle si faible et stable ? »

« Comment expliquer la désinflation mondiale ? »

« Macroéconomie des prix visqueux »

lundi 21 mai 2018

L'Etat employeur en dernier ressort : une idée marxiste ou keynésienne ?

« Depuis des décennies, il y a un débat autour des différences et similarités entre Marx et Keynes. Le débat autour de l’opportunité d’introduire une garantie d’emploi s’inscrit dans ce débat théorique : est-ce un moyen de soutenir le capitalisme ou d’y mettre un terme ?

Une garantie de l’emploi désigne l’offre, par le gouvernement, d’emplois à un salaire de base pour toute personne qui en voudrait. Cela éliminerait en effet le chômage involontaire. Pavlina Tcherneva a un bon article qui en décrit les détails. Parmi ses autres partisans, il y a Randy Wray et ses collègues, FitzRoy et Jin, Paul, Darity et Hamilton ou encore Wisman et Pacitti.

(…) Cela importe parce que le chômage est une cause massive de misère. Il est associé à la tristesse, au suicide, à de plus faibles salaires et à de plus mauvaises perspectives de carrière même pour ceux qui retournent au travail : Danny Blanchflower et David Bell en ont résumé les divers effets pernicieux. Comme Jeff Spross le dit : "Un emploi n’est pas seulement un mécanisme de livraison du revenu qui pourrait être remplacé par une source alternative. C’est la manière fondamentale par laquelle les gens affirment leur dignité, revendiquent leurs droits dans la société et comprennent les obligations mutuelles qui les lient les uns vis-à-vis des autres. Il y a de bonnes preuves empiriques suggérant que la perte de cette identité sociale importe autant que la perte de la sécurité financière."

(…) Il y a plusieurs arguments keynésiens (1) en faveur d’une garantie d’emploi. Cette dernière agirait comme un stabilisateur automatique, stimulant la demande globale quand l’économie est déprimée, mais la contenant lorsque l’économie est en surchauffe. En offrant aux entreprises la perspective d’une demande forte et stable, elle doit encourager l’investissement. Cela pourrait alors encourager une forme de croissance tirée par la demande. La garantie de l’emploi agirait comme un plancher pour les salaires et les conditions de travail. En sachant qu’ils ne peuvent pas proposer de plus faibles salaires, ni de plus mauvaises conditions de travail, les employeurs devraient stimuler la croissance de la productivité et essayer d’économiser en main-d’œuvre en investissant dans de nouvelles technologies. En ce sens, une garantie de l’emploi ferait au vingt-et-unième siècle ce que des syndicats puissants et le plein emploi firent dans les années cinquante et soixante.

Que peut-on alors dire contre cette idée ? Il y a de gros problèmes pratiques. Est-ce que les gouvernements locaux ont réellement l’expertise en termes de management pour identifier le travail nécessaire et gérer ces projets ? Et le danger est que, sous les gouvernements de droite, une garantie de l’emploi devienne, non pas une façon d’offrir de la dignité aux chômeurs, mais plutôt une forme de "workfare". C’est en partie pour cette raison que je suis d’accord avec Steve à l’idée qu’une garantie de l’emploi doive être accompagnée par un revenu de citoyenneté.

Il y a cependant d’autres problèmes. C’est pourquoi je pense que la garantie de l’emploi puisse être une idée davantage marxiste que keynésienne. Simon en décrit un : "Supposons que nous débutions avec une économie avec une inflation stable, ce qui implique un chômage au niveau du NAIRU, et que nous introduisions la garantie de l’emploi. Comme il est moins coûteux de perdre son emploi, cela pousserait l’inflation à la hausse, si bien que la seule façon de maintenir une inflation stable serait de déprimer la demande, ce qui réduirait bien sûr la production". Bien sûr, (…) vous pourriez affirmer qu’en ramenant des gens à l’emploi la garantie de l’emploi améliorerait les compétences et donc réduirait le NAIRU à long terme. Mais est-ce que le NAIRU serait nul ? Je ne le pense pas. Je pense qu’à partir d’un certain moment la crainte de Simon se matérialiserait. Quand ce sera le cas, une garantie de l’emploi évincerait l’emploi capitaliste.

Pour certains, comme Kate Aronoff, ce n’est pas un problème. "Ce ne sont souvent pas les mêmes choses qui nourrissent une marge de profit et qui font une bonne société." De la dépollution des côtes aux projets d’histoire orale (…), il y a plein d’activités utiles et peu carbonées qui peuvent être faites mais qui ne sont pas valorisées par le secteur privé. Il est difficile d’imaginer une entreprise, par exemple, qui soit capable de faire un profit en construisant des terrains de jeu ou en tenant compagnie aux personnes âgées pour les protéger de la solitude, qui est associée selon plusieurs études à une mort prématurée. C’est une raison pour laquelle une garantie de l’emploi remet en question le capitalisme. Elle pose la question : quelle est la valeur économique ? Est-ce qu’elle correspond seulement à une activité profitable ou prend-elle aussi en compte le travail non marchand (…) ?

Bien sûr, il y a une autre raison pour laquelle nous pouvons penser que la garantie de l’emploi s’oppose au capitalisme. Comme Jeff le dit, en faisant écho à Kalecki, "avec le plein emploi, les capitalistes perdent leur levier pour déprimer le salaire des travailleurs et ils doivent abandonner davantage de profits. Mais, surtout, (…) les capitalistes sont forcés de négocier avec les travailleurs qui sont 'en-dessous' d’eux et de se plier à leur volonté. Leur position de 'demi-dieux' de l’économie (garantissant l’emploi quand ils sont apaisés et l’emportant quand ils sont enragés) est renversée".

Comment les capitalistes vont-ils y répondre ? Une première possibilité est qu’ils réagissent en améliorant les conditions de travail et par là la productivité : nous avons de bonnes preuves empiriques suggérant que des formes de capitalisme plus coopératives sont plus efficaces. Une autre possibilité est qu’ils ferment tout simplement leurs établissements ou cessent d’investir, comme ils craignent que les plus faibles marges de profit fassent plus de dommages aux taux de profit qu’une plus forte demande globale ne leur fasse du bien. L’histoire nous montre que les deux réactions sont possibles : nous avons vu la première lors des années cinquante et soixante, puis la seconde lors des années soixante-dix.

Et ensuite il y a une troisième remise en cause du capitalisme. Une authentique garantie de l’emploi va adapter les emplois aux besoins des travailleurs : elle va les adapter au besoin que les gens éprouvent de prendre soin des membres de leur famille et elle va fournir des emplois adaptés à ceux qui ont des problèmes de santé. C’est à l’opposé de l’essentiel de ce que l’Etat capitaliste a essayé de faire, qui a consisté à changer les gens pour les besoins des capitalistes (…).

Ce que nous avons ici, alors, ce sont deux conceptions différentes d’une garantie de l’emploi. D’un côté, il peut s’agir d’une politique aidant le capitalisme à mieux fonctionner. Mais d’un autre côté, elle peut être une (…) politique qui (…) ne peut pas être adoptée de façon soutenable par le capitalisme et s'avère en fait un premier pas vers le socialisme. Honnêtement, je n’arrive pas à trancher.

(1) Oui, je sais qu’une garantie de l’emploi a davantage été associée avec la MMT qu’avec le keynésianisme. J’utilise le terme "keynésien" en référence à des politiques visant à soutenir le capitalisme en accroissant l’emploi. Je m’attaquerai aux différences entre keynésiens et partisans de la MMT une autre fois. »

Chris Dillow, « Job guarantee: Marxist or Keynesian? », in Stumbling & Mumbling (blog), 11 mai 2018. Traduit par Martin Anota

vendredi 18 mai 2018

Comment le marché du travail français a évolué depuis 2000

« La France est la deuxième plus grande économie de l’Europe continentale, mais elle souffre d’un taux de chômage de 9 %. L’incapacité du pays à sortir de la trappe à chômage dans laquelle il est piégé depuis plusieurs décennies est perçue comme menaçant la stabilité de l’UE. Angel Gurria, le secrétaire général de l’OCDE, a annoncé avoir "un énorme espoir" pour les réformes du Président fraîchement élu Emmanuel Macron. Cependant, plutôt que de discuter des potentielles "réformes structurelles", cet article se focalise sur les importants changements que le marché du travail français a connus durant la période allant de 2000 à 2017, des changements qui mettent en lumière les forces et faiblesses de la France. (…)

Le chômage

Au niveau agrégé

Au début du millénaire, le chômage français était toujours au-dessus de 9 % selon la définition de l’Organisation internationale du travail (OIT). Pour autant, il était plus faible que le taux allemand et plus faible que son pic de 1997 (10,7 %). La France a bénéficié d’une remarquable tendance en 1998, 1999 et 2000 avec trois des quatre meilleures années pour la création d’emplois au vingtième siècle. En 2000, le Conseil d’Analyse économique (…) a publié un rapport intitulé "Plein emploi", qui exprimait l’optimisme des économistes : selon lui, la France pouvait connaître en 2005 un taux de chômage autour de 5 % grâce à une croissance régulière, à la réduction du temps de travail et au départ à la retraite des cohortes du baby-boom. Le chômage en France (notamment dans les territoires d’outre-mer) continua de baisser, mais au début de l’année 2008, atteignit un creux à 7,2 %, loin de l’objectif de plein emploi (cf. graphique 1). Le scénario initial a été perturbé par une croissance du PIB décevante (inférieure à 2 % par an en moyenne) dans le sillage de la brève récession de 2001, par la fin des mesures soutenant la réduction du temps de travail et par les réformes du système de retraite qui ralentirent les départs à la retraite.

GRAPHIQUE 1 Taux de chômage total et de longue durée en France (en %)

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Cependant, quelques mois avant la Grande Récession, il y a de nouveau eu un optimisme généralisé ; au cours d’une année, le taux de chômage en France métropolitaine a significativement chuté, passant de 8,1 % à 6,8 %, le plus faible niveau depuis 1983. Le risque de pénuries de main-d’œuvre était même un argument derrière les politiques conduites par Nicolas Sarkozy (élu en 2007) pour stimuler l’offre de travail dans les marges extensive et intensive, c’est-à-dire accroître le taux d’activité et la durée du travail (en réduisant les cotisations sociales et en défiscalisant les heures supplémentaires).

La Grande Récession a démenti cette anticipation optimiste. La croissance du PIB était quasiment nulle en 2008 et la France subit une forte récession en 2009 (le PIB chutant de 2,9 %). Cependant, cette récession était moins "grande" qu’elle n’a pu l’être dans d’autres pays de l’OCDE, grâce aux stabilisateurs automatiques et à l’accroissement volontaire des dépenses publiques, avec notamment des subventions directes aux entreprises. Le déficit budgétaire atteint des niveaux historiquement élevés : 7,2 % en 2009, 6,8 % en 2010 et 5,1 % en 2011. Cependant, la croissance du PIB retourna à son taux d’avant-crise en 2010 et en 2011 elle était supérieure à 2 %. Le taux de chômage suivit fondamentalement les variations du PIB, même si l’effet "Okun" (la corrélation à court terme entre les niveaux de chômage et la croissance du PIB) était bien plus faible qu’il ne l’a été au cours des précédentes décennies. Le chômage augmenta pour atteindre 9,5 % au troisième trimestre de l’année 2009, puis ensuite déclina lentement jusqu’au milieu de l’année 2011.

En 2011, face aux pressions de l’UE (auxquelles ils adhéraient), les gouvernements sous la présidence de Sarkozy, puis de celle de Hollande, s’engagèrent à des macro-ajustements. Plus explicitement, ils soutinrent une politique d’offre de long terme avec de massives réductions d’impôts pour les entreprises. Malgré cette coûteuse politique, le déficit budgétaire chuta, et ce en raison du jet des salaires nominaux des fonctionnaires, de la réduction des investissements publics et de la hausse des impôts directs et indirects payés par les ménages.

Alors que ces politiques réduisirent les déficits budgétaires, elles eurent aussi d’autres effets moins désirables. Par exemple, les dépenses des ménages baissèrent en 2012. Le taux de croissance annuel moyen du PIB était de seulement 0,6 % de 2012 à 2015. Finalement, il y eu une reprise de l’investissement des entreprises ; et un taux de croissance du PIB supérieur à 1 %, dans le contexte d’une productivité stagnante, était associé à une nouvelle baisse du taux de chômage total. Cette dernière coïncida avec l’accélération de la croissance du PIB début 2017. Ces changements sont cohérents avec l’idée que le taux de chômage français avait une large composante liée à un significatif écart de production (output gap).

Malgré de récentes améliorations, beaucoup de preuves empiriques démontrent d’indéniables difficultés structurelles, tout en mettant en évidence les forces du marché du travail français. Le chômage à long terme (supérieur à 12 mois) est l’un des problèmes les plus inquiétants. De 2008 jusqu’à la fin 2016, le chômage de long terme présenta une tendance croissante, même durant les années de reprise économique. Il affecte maintenant un chômeur sur deux et est un symptôme des fractures croissantes sur le marché du travail. (…)

Les fractures spatiales, les fractures entre les âges

Plusieurs territoires portent les stigmates laissés par la Grande Récession (qui a accéléré la contraction du secteur manufacturier) et par la restructuration des services publics associée à une réduction de l’investissement public. En même temps, les travailleurs de ces zones ont fait face à de plus grands obstacles en matière de mobilité. En particulier, les zones dans lesquelles les opportunités d’emplois sont concentrées sont caractérisées par des pénuries en matière de logements abordables et des prix de l’immobilier élevés (qui n’ont que très légèrement diminué en 2009 et ont repris vigoureusement leur hausse après). A Paris, par exemple, début 2017, les prix de l’immobilier étaient supérieurs de 30 % à leur niveau d’avant-crise et de 310 % à leur niveau au début du siècle.

(…) L’hétérogénéité spatiale des taux de chômage est reparti à la hausse depuis 2008. Certes le chômage a augmenté dans tous les bassins d’emplois (notamment à Paris, où il a augmenté de 1,6 point de pourcentage), mais la hausse du chômage entre 2008 et 2017 a été positivement corrélée avec le niveau de chômage initial. Lors des élections législatives de 2017, les électeurs des deux zones métropolitaines qui ont connu la plus forte détérioration (+ 5,3 points de pourcentage entre 2008 et 2017) ont respectivement élu un meneur d’extrême-droite (à Perpignan) et un nationaliste corse (à Porto-Vecchio).

GRAPHIQUE 2 Variation et niveau initial des taux de chômage locaux avant et après 2008

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La Grande Récession a aussi changé la structure du chômage, dans la mesure où plusieurs travailleurs licenciés ont fini par se retrouver dans le chômage de long terme. Une deuxième catégorie qui comprend une partie des chômeurs de longue durée est celle des travailleurs âgés, notamment des moins diplômés d’entre eux. Les dispositifs publics de préretraite ont été réformés au début des années 2000. Des années 1970 aux années 1990, ces dispositifs avaient permis à l’économie d’absorber une grande proportion de travailleurs cols bleus ayant plus de 50 ans qui avaient perdu leur emploi, en particulier durant les ralentissements de l’activité. En même temps, les diverses réformes des retraites qui se sont succédées depuis 1993 ont augmenté les incitations à reculer le départ à la retraite. Malgré ces changements politiques, avant 2008 l’accroissement du taux d’activité des plus de 50 ans (une hausse de 4 points de pourcentage pour le groupe des 50-64 ans de 2000 à 2008) avait été facilement absorbé. (…) Le nombre de chômeurs âgés de 50 ans ou plus était bien inférieur à 300.000 avant la Grande Récession.

Depuis 2009, toutes les classes d’âge et les deux sexes ont été affectés par la détérioration du marché du travail, mais la fracture entre les classes d’âges s’est creusée. En particulier, le nombre de chômeuses âgées de 50 ans ou plus a plus que doublé entre début 2008 et début 2017, tandis que la hausse était inférieure à 30 % pour les plus jeunes. Bien que les travailleurs les plus âgés jouissent toujours d’une amélioration significative de leur taux d’emploi, cette tendance n’a pas suffi pour compenser une hausse de leur nombre d’actifs parmi le groupe des 50-64 ans (1,7 million en plus entre 2008 et 2016).

(…) La Grande Récession n’a pas stoppé la baisse de l’écart en termes d’emploi entre les femmes et les hommes et il n’y a plus d’écart significatif. Selon les données provisoires, au troisième trimestre 2017, le taux de chômage des femmes était 0,3 point de pourcentage plus faible que celui des hommes (notamment outre-mer), contre un écart de 2,6 points de pourcentage en faveur des hommes en 2000. La bonne performance relative des femmes de moins de 50 ans s’explique en partie par le fait qu’elles ont bénéficié de la forte hausse du niveau scolaire de la population active française au cours des trois dernières décennies. (...)

La composition de la population active et le taux d’emploi

Une population active plus éduquée

La forte hausse des niveaux de diplômes de la population active est probablement le changement structurel le plus impressionnant du côté de l’offre sur le marché du travail français. Dans le sillage du programme initié par François Mitterrand, les enfants nés après le milieu des années 1970 ont joui d’une ouverture rapide de l’accès au collège dans les années 1980, au lycée dans les années 1990 et ensuite à l’université dans les années 2000. Le graphique 3 montre que la part des travailleurs diplômés du supérieur parmi les actifs de 25-64 ans a eu tendance à augmenter : elle est passée de 25 % en 2000 à 39 % en 2016. A l’inverse, les cohortes peu diplômées ont quitté le marché du travail durant cette période. Depuis 2005, il y a moins de gens sur le marché du travail qui n’ont qu’un diplôme du secondaire que de gens qui ont un diplôme du supérieur.

GRAPHIQUE 3 Composition de la population active (âgée de 25 à 64 ans) selon le genre et le niveau de diplôme (en %)

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Un autre fait frappant est que les femmes constituent désormais la majorité des actifs diplômés du tertiaire, ce qui reflète la proportion croissante de jeunes femmes engagées dans l’enseignement supérieur. L’entrée sur le marché du travail des premiers enfants du petit baby-boom (depuis la fin des années 1990) a alimenté ces tendances pendent les deux décennies suivantes.

Le diplôme importe pour accéder à l'emploi

En raison de la hausse du niveau scolaire de la population en âge de travailler, la France jouit d’un taux d’emploi parmi les actifs âgés de 15 à 64 ans qui est supérieur à ce qu’il était au début des années 2000. L’impact agrégé de la Grande Récession a pratiquement été effacé (…).

Selon l’enquête emploi, malgré la hausse massive de l’offre de travailleurs très éduqués, leur taux d’emploi est resté stable depuis 2000, autour de 84 % pour les 25-64 ans. Même la Grande Récession n’a pas significativement affecté cela et le taux de 85 % en 2016 est le niveau le plus élevé depuis la Seconde Guerre mondiale.

Cette performance contraste avec l’impact de la récession de 2009 sur les travailleurs les moins diplômés. Parmi les 15-64 ans, le taux d’emploi de ceux qui n’ont pas été diplômés dans le secondaire était stable, autour de 46 % de 2000 à 2008, mais il a chuté pour atteindre 39 % en 2016. Le taux d’emploi des travailleurs diplômés du secondaire a chuté, passant de 69 % en 2008 à 66 % en 2016. Ces tendances expliquent aussi la fermeture rapide de l’écart en termes de taux d’emploi entre les sexes : de 14 % en 2000 à pratiquement 7 % aujourd’hui.

L’évolution des salaires : des tendances contradictoires

Des inégalités salariales stables ?

En utilisant les registres exhaustifs des employeurs, l’INSEE calcule la distribution des salaires en équivalents temps plein en France. La plupart des indicateurs d’inégalités basés sur ces statistiques françaises suivent une évolution en forme de U avec un point bas en 2008. Cependant, la magnitude des changements est très faible. Par exemple, le ratio 50/10, qui rapporte la médiane sur le premier décile s’élevait à 1,53 en 2000, 1,49 en 2008 et 1,50 en 2010. Et, à l’inverse de ce que l’on peut observer dans plusieurs autres pays, le ratio 90/50, qui rapporte le dernier décile sur la médiane, n’a pas tendance à augmenter en France. Cependant, cette remarquable stabilité est trompeuse. La focalisation sur les dimensions désagrégées des inégalités salariales révèle de significatifs changements avec des impacts opposés.

La réduction des écarts salariaux entre les sexes et entre les secteurs public et privé

(…) Les salaires nets réels moyens (en équivalents temps plein) dans le secteur privé et dans les entreprises publiques (…) ont généralement suivi les taux de productivité du travail, mais ils ne reflètent pas le cycle d’affaires, puisqu’ils ont augmenté en 2009 et ont chuté durant la subséquente reprise. La dynamique apparente des salaires lors de la récession alimenta l’idée que les travailleurs français avaient une préférence pour les salaires plutôt que pour l’emploi ; les tendances récentes sont moins cohérentes avec cette interprétation naïve du drame du chômage français.

Le calendrier s’explique en partie par les hausses initiales des salaires minimaux nominaux de branches (visant à compenser la hausse de l’inflation en 2008). Cependant, les principaux moteurs sont les effets de composition : lorsque l’on prend en compte la contraction des emplois peu pays en 2009, le salaire net réel moyen en équivalents temps plein est resté stable.

En raison de la part importante d’emplois qualifiés dans le secteur privé (enseignants, docteurs, etc.), il y a eu un écart significatif en termes de rémunérations entre les fonctionnaires et les travailleurs du secteur privé et des entreprises publiques. Cependant, le gel des rémunérations nominales des fonctionnaires à partir de 2010 a réduit cet écart ces dernières années ; selon les dernières statistiques, en 2014 les salaires nominaux moyens en équivalents temps plein des travailleurs du secteur privé sont même devenus légèrement plus élevés. Puisque la majorité des fonctionnaires sont des femmes, ce gel a joué contre les femmes. A l’inverse, la hausse du niveau scolaire relatif des femmes et leur capacité à obtenir des emplois plus qualifiés dans les entreprises privés leur ont été bénéfiques. Ce second mécanisme a dominé le premier et donc l’écart de salaires entre les sexes a diminué depuis le tournant du siècle ; cependant, il reste significatif. En termes de rémunérations salariales annuelles réelles, l’écart entre les sexes était de 39 % en 2000, de 37 % en 2008 et de 31 % en 2014.

Les contrats de travail hachés

Au cours des 15 dernières années, la simplification des exigences légales et de la numérisation du processus de recrutement ont provoqué une croissance rapide dans les embauches en France. (…) Chaque trimestre, les hôtels et les restaurants embauchent autant de travailleurs que le nombre de postes rémunérés.

Ce phénomène est alimenté par la stratégie des ressources humaines consistant à remplacer les contrats à longue durée déterminée par des contrats très temporaires (la plupart durant moins d’une semaine) pour adapter juste-à-temps la main-d’œuvre. La part des emplois à durée déterminée est restée stable depuis 2000 (contrairement aux années 1980 et 1990 quand elle augmentait) dans le voisinage de 15 % de l’ensemble des emplois salariés. Cependant, la durée des contrats s’est fortement réduite. Seul un contrat de court terme sur cinq dure un mois ou plus, contre deux sur cinq en 2000 ; la durée médiane est maintenant d’environ huit jours. Une autre caractéristique essentielle de cette épidémie est que la plupart des travailleurs embauchés sont en fait les mêmes travailleurs qui sont réembauchés pour le même emploi. Par construction, les contrats de très court terme sont exclus d’une variété de types additionnels de rétributions fixée par les accords au niveau de la branche pour les travailleurs qui ont la même ancienneté minimale.

Un million de travailleurs qui sont plus jeunes et moins qualifiés maintenant désormais du chômage à l’emploi et retournent au chômage très fréquemment. Cela provoque une nouvelle forme de sous-emploi. Découper les contrats de travail dans des intervalles toujours plus brefs réduit les rémunérations annuelles en bas de la distribution, et le 10ème centile de la répartition des rémunérations du travail est désormais inférieur au seuil de pauvreté. Les nouveaux travailleurs pauvres ont convaincu les syndicats et organisations patronales, qui gèrent l’assurance chômage en France, pour améliorer les allocations chômage. De ce point de vue, la mesure pertinente de l’activité du travail n’inclut plus seulement les salaires, mais aussi les allocations chômage. Selon les derniers chiffres, cette amélioration des allocations semble avoir stabilisé les revenus en bas de la distribution.

Notons que l’enquête Emploi, qui utilise la définition de l’OIT du chômage, ne peuvent capturer les périodes de chômage au cours d’une semaine. Cela explique en partie pourquoi les demandeurs d’emploi enregistrés à Pôle emploi sont maintenant bien plus nombreux que les chômeurs : fin juillet 2017, Pôle emploi enregistrait 5,6 millions de demandeurs d’emploi (qui n’avaient pas travaillé durant le mois ou n’avaient travaillé que partiellement), alors qu’il y a trois millions de chômeurs selon les statistiques officielles de l’OIT.

Les nouveaux travailleurs indépendants

Le changement de la nature de l’emploi indépendant est une autre mutation massive du marché du travail français et il s’est déroulé sur une décennie. Les artisans qualifiés traditionnels ont été écrasés par la récession et par la concurrence de la part de nouveaux entrepreneurs. En 2009, le gouvernement a introduit le statut d’auto-entrepreneur (maintenant appelé statut du micro-entrepreneur). Il est désormais possible de devenir un micro-entrepreneur en cinq minutes via internet. Les cotisations sociales et les impôts sur le revenu des micro-entrepreneurs sont faibles et proportionnels aux revenus, qui peuvent être déclarés sur internet chaque trimestre, à condition qu’ils soient sous un certain seuil. La plupart de ces entrepreneurs n’ont pas à demander une TVA et ils peuvent aussi offrir de plus faibles prix parce qu’ils ne sont pas sujets à plusieurs exigences (par exemple l’assurance professionnelle) imposées sur les artisans traditionnels. Comme le nombre d’artisans classiques a décliné au cours de la dernière décennie, le nombre de contractants indépendants a augmenté. Ce dernier groupe a aussi connu une hausse en équivalents temps plein de pratiquement 5 % durant ce laps de temps. Cependant, leur revenu réel par heure travaillée a chuté d’environ 15 % en moyenne. Une nouvelle catégorie de travailleurs pauvres émerge donc : en 2014, les 500.000 micro-entrepreneurs qui étaient actifs et qui ne cumulaient pas leur activité indépendante avec une activité salariale, gagnaient en moyenne moins de 500 euros par mois. Au cours des trois dernières années, l’émergence de l’économie du partage a accéléré le développement du micro-entrepreneuriat, faisant désormais apparaître le risque d’un déversement des emplois salariés (notamment l’emploi très qualifié) vers le travail indépendant. (...) »

Philippe Askenazy, « The changing of the French labor market, 2000–2017 », IZA World of Labor, n° 412, janvier 2018. Traduit par Martin Anota

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