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vendredi 24 septembre 2021

L’énorme secteur immobilier de la Chine peut-il amplifier un ralentissement de la croissance ?

« Dans notre récent article de recherche, mon coauteur Yuanchen Yang et moi-même concluons que le poids du secteur immobilier chinois est devenu si important qu’un ralentissement significatif de l’immobilier affecterait significativement la croissance globale, même si l’on met de côté les effets d’amplification habituels associés aux fragilités du secteur financier (Reinhart et Rogoff, 2009). Avec une production immobilière et des services de propriété représentant 29 % du PIB (un niveau qui rivalise avec ceux de l’Irlande et de l’Espagne à leur pic d’avant-crise financière), il est difficile de voir comment un significatif ralentissement de l’économie chinoise pourrait être évité, même si les problèmes bancaires étaient contenus.

Bien sûr, les autorités chinoises exercent une énorme pression sur le marché de l’immobilier et elles ont par le passé utilisé tout un éventail d’outils pour alternativement resserrer et stimuler ce marché. Mais le problème n’est pas simplement de maintenir la stabilité, mais aussi de maintenir l’échelle de la production et de l’emploi. Le fait que la surface par tête en Chine rivalise déjà avec celle de beaucoup de pays plus riches comme l’Allemagne et la Chine donne à réfléchir (cf. graphique 1). Même si l’on prend en compte le fait que la qualité de construction moyenne en Chine est moindre et donc qu’il y a de la marge pour l’améliorer, cela suggère que la taille actuelle du secteur immobilier, relativement au PIB, ne peut être facilement maintenu.

GRAPHIQUE 1 Espace résidentiel moyen par personne par pays en 2017 (en pieds carrés)

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source: Rogoff et Yang (2021)

Jusqu’à présent, la Chine semble avoir évité les problèmes en termes de croissance et d’immobilier. Avec son approche zéro Covid, l’économie chinoise a été capable de rebondir rapidement suite à la pandémie, croissant de plus de 8 % en 2020 et de plus de 12 % le premier semestre 2021. Comme ailleurs, la croissance des prix de l’immobilier a été forte. Néanmoins, comme la Chine s’ajuste pour faire faire face au virulent variant Delta, la croissance ralentit brutalement. A moyen terme, la Chine fait face à une multitude de défis, allant d’une démographie extrêmement adverse au ralentissement de la productivité, en passant notamment par la dégradation environnementale, les pénuries d’eau et les inégalités. Jusqu’à présent, le boom immobilier avait été soutenu par un boom général de l’économie, mais ce dernier fait désormais face à de puissants vents contraires.

Pour arriver à notre estimation de 29 % pour la part du secteur immobilier réel de la Chine, incluant à la fois la construction physiques et les services relatifs à l’immobilier, nous avons utilisé la matrice input-output la plus récente (2017) de la Chine (publiée au milieu de l’année 2019), n’incluant pas seulement des effets de premier ordre, mais aussi des interactions d’ordre supérieur, comme le choc immobilier se réverbère à l’ensemble de l’économie. (La prise en compte du secteur externe réduit légèrement la part, mais ne change pas fondamentalement le message.)

Le graphique 2 utilise une mesure similaire pour construire la part de l’immobilier dans les pays développés et la comparer avec celle de la Chine. Comme le graphique l’illustre, la Chine est même encore plus dépendante de la construction immobilière que l’Irlande et l’Espagne l’étaient avant la crise financière mondiale et bien plus dépendante que ne l’étaient les Etats-Unis au pic de 2005.

GRAPHIQUE 2 Part des activités liées à l’immobilier dans le PIB (en %)

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source: Rogoff et Yang (2021)

Même s’il faut garder à l’esprit que les données relatives aux prix de l’immobilier sont difficiles à collecter et standardiser, les comparaisons de la Chine avec d’autres pays sont assez significatives. En l’occurrence, selon les normes internationales, l’ampleur du boom des prix de l’immobilier de la Chine est sans précédent pour une économie majeure. (…) Les ratios prix des logements sur revenu à Pékin, Shanghai, Shenzhen et Guangzhou sont comparables à ceux des villes les plus chères du monde. Le ratio prix de l’immobilier sur revenu à Pékin, Shanghai et Shenzhen dépasse les 40, alors qu’il s’élève à 22 à Londres et à 12 à New-York. Bien sûr, de tels ratios prix des logements sur revenu peuvent être justifiés si l’on s’attend à ce que la croissance spectaculaire que la Chine a connue ces trois dernières décennies se poursuive indéfiniment. Mais comme nous l’avons déjà affirmé, les risques à long terme posés par le vieillissement de la population, le resserrement de l’écart technologique avec l’Occident et un ralentissement mondial général de la productivité, rendront plus probable que la croissance continue à ralentir, même après que l’économie ait rebondi suite à la dernière vague de la pandémie.

GRAPHIQUE 3 Ratios prix de l’immobilier sur revenu dans les grandes villes à travers le monde en 2018

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source: Rogoff et Yang (2021)

Nous rappelons que plusieurs auteurs ont déjà exploré les risques potentiels associés au marché immobilier de la Chine, notamment par exemple Fang et alii (2015), Chivakul et alii (2015), Glaeser et alii (2017) et Koss et Shi (2018). Bien qu’il y ait un éventail d’opinions, le consensus général a été que, même si l’appréciation des prix de l’immobilier en Chine a littéralement été d’un ordre de magnitude supérieure que celle connue par les Etats-Unis à la veille de sa crise financière de 2008, il n’y a pas nécessairement de bulle et qu’il faudrait un ralentissement brutal et soutenu de la croissance économique pour générer une récession immobilière durable.

Cependant, ces études sont basées sur des données qui sont maintenant quelque peu datées, surtout au vu des évolutions rapides touchant l’économie chinoise. Dans notre étude, Yang et moi utilisons des sources nouvellement disponibles et prenons particulièrement profit de la numérisation des statistiques chinoises qui permet d’obtenir des données plus larges et précises (…). Et, bien sûr, la pandémie de Covid-19, en particulier avec l’apparition de nouveaux variants, pourrait être le catalyseur pour un ralentissement soutenu de la croissance.

L’étude que Yang et moi avons réalisée se focalise sur l’importance de l’immobilier pour la croissance et l’emploi, mais bien sûr les vulnérabilités financières sont aussi un motif d’inquiétude, même si la Chine se révèle bien plus habile pour restructurer la dette que les gouvernements occidentaux après 2000, comme l’anticipent beaucoup d’observateurs. Néanmoins, une faillite du promoteur immobilier chinois Evergrande, avec plus de 300 milliards de dollars de dette serait de loin la plus large que le gouvernement ait eu à traiter et des entreprises de l’immobilier bien plus faibles font face au défi de rouler leurs dettes. En évoquant le cas des Etats-Unis au début des années 2000, Gao et alii (2020) montrent que la spéculation immobilière en amont d’une crise peut considérablement aggraver les effets réels de l’effondrement final. Même si les autorités chinoises font depuis longtemps régulièrement des efforts pour contenir la spéculation, cela s’est révélé être difficile face à l’énorme boom des prix de l’immobilier, comme l’a souligné Wei (2017).

La question du rééquilibrage de l’économie en-dehors de la construction immobilière et des services associés à l’immobilier est un problème auquel la chine devra faire face ces prochaines années, peut-être plus tôt que tard. »

Kenneth Rogoff, « Can China’s outsized real estate sector amplify a Delta-induced slowdown? », 21 septembre 2021. Traduit par Martin Anota



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« Le boom immobilier chinois est-il soutenable ? »

« Quel serait l’impact d’un ralentissement de la croissance chinoise sur le reste du monde ?  »

lundi 20 septembre 2021

Faut-il s’inquiéter de l’essor des monopoles aux Etats-Unis ?

« Aux Etats-Unis, des entreprises comme Google, Amazon et Facebook dominent leurs marchés respectifs comme AT&T et IBM dominaient les leurs à leur apogée. L’essor de ces nouveaux titans a suscité des craintes tout le long du spectre politique, beaucoup s’inquiétant à l’idée que les oligopoles puissent déprimer les salaires et qu’ils pénalisent les consommateurs. Mais ces peurs peuvent être excessives.

Un article publié dans la revue American Economic Journal: Microeconomics confirme que les oligopoles se développent dans plusieurs secteurs, mais que la concentration des marchés est positivement corrélée à la productivité et à la croissance de la production réelle, ce qui est bénéfique pour l’économie dans son ensemble.

"Je pense qu’une grande partie du débat aux Etats-Unis à propos des monopoles et de la concentration de marché ignore les faits sous-jacents à propos de ce qui s’est passé ces quarante à cinquante dernières années", déclare Sharat Ganapati, l’auteur de l’étude, à l’American Economic Association. "Je pense que la chose la plus importante à propos de cet article est qu’il présente ce qui s’est passé du côté des prix, de la concentration, de la production et de la productivité".

Ganapati a analysé la majorité de l’économie du secteur privé, représentant plus de 75 % de la production brute en 2012, et les données des prix pour la période allant de 1972 à 2012. Le graphique ci-dessous montre la croissance de la part de marché moyenne des quatre plus grosses entreprises dans des intervalles de cinq ans. Par exemple, entre 1997 et 2002, les quatre plus grosses entreprises accrurent leur part de marché d’une moyenne de 2,5 %.

Sharat_Ganapati__variation_concentration_marches_Etats-Unis.png

Les données ont révélé quelques schémas qui ne collent pas avec une vision naïve des monopoles économiques. Dans les modèles les plus basiques, si les entreprises sont assez grosses pour influencer le marché, elles essayent de le faire en restreignant la production et en accroissant les prix pour les consommateurs. Or, Ganapati trouve que, lorsque la concentration s’est accrue dans un secteur, elle a en fait eu tendance à s’accompagner d’une plus forte croissance de la production réelle. Une hausse de 10 % de la part de marché nationale des quatre plus grosses entreprises était corrélée à une hausse de 1 % de la production réelle. De plus, les hausses de prix ne furent pas du tout corrélées avec la hausse de la concentration du marché. En d’autres mots, dans le cadre des réglementations antitrust actuelles, l’essor des oligopoles aux Etats-Unis ne semble pas avoir exercé une influence négative sur le marché et les consommateurs ne semblent pas avoir vu leur situation se détériorer. Du côté de l’emploi, les travailleurs dans les secteurs concentrés semblent en fait avoir une meilleure situation que les travailleurs des secteurs moins concentrés. Une hausse de 10 % de la part de marché des quatre plus grosses entreprises était associée à une hausse de 0,4 % des salaires.

Pourquoi la hausse de la concentration ne semble-t-elle pas être un problème ? Les données suggèrent que les sociétés dominantes innovent d’une façon qui les rend plus productives. Une hausse de 10 % de la part de marché des quatre plus grosses firmes était associée à une hausse de 2 % de la productivité du travail. Au niveau des secteurs, quelques meneurs ont accru la productivité, ce qui leur a permis d’accroître la production réelle et de maintenir les prix à la baisse, tout en maintenant ou en réduisant la taille de leur main-d’œuvre.

L’image qui émerge est celle de quelques firmes dites superstars dépassant leurs concurrents à travers une course aux armements technologique. Mais Ganapati dit que ces entreprises ont souvent davantage ressemblé à Walmart et Sysco (un fournisseur international d’aliments) qu’à Google et Facebook. "Walmart est un bon exemple de ce qui se passe. Ils ont dépensé des milliards de dollars dans les années 1980 et au début des années 1990 pour numériser toutes leurs infrastructures", dit Ganapati. "Cela leur a donné une avance de près de vingt ans dans le secteur des magasins de grande surface, leur permettant de tuer des rivaux comme Sears et JCPenney."

Cela ne signifie pas que ces entreprises ont passé tous leurs gains de productivité aux consommateurs, précise Ganapati. Elles sont toujours incroyablement profitables. C’est juste que certains de ces profits sont potentiellement mérités parce que ces entreprises ont investi dans les bonnes idées avant qu’elles ne deviennent profitables. En d’autres termes, les firmes superstars peuvent faire des profits aujourd’hui pour compenser leurs pertes par le passé. En outre, il y a toujours certains secteurs qui ont présenté des symptômes classiques de monopoles traditionnels. En particulier, la concentration de marché dans le secteur des soins de santé a été corrélée avec les hausses de prix.

Le travail de Ganapati montre que plusieurs questions à propos des monopoles sont d'ordre empirique et que les potentiels effets nocifs qu'ils provoquent s’échelonnent sur un spectre. "Au lieu de dire qu’il est mauvais d’être gros, vous devez plutôt dire pourquoi il est mauvais d’être gros. Parce que dans certains cas, la taille mène à un surcroît de productivité. Mais dans d’autres cas, elle mène à un comportement véritablement anticoncurrentiel", ajoute Ganapati. "La vraie question est de savoir comment réguler efficacement les firmes sans détruire le lien à la productivité." »

Tyler Smith, « Consolidation and productivity. Should the United States be worried about its growing monopolies? », American Economic Association, Research Highlights, 17 septembre 2021. Traduit par Martin Anota



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« L’exubérant pouvoir de marché des firmes américaines »

« Faut-il s’inquiéter de la concentration des marchés aux Etats-Unis ? »

« Pourquoi les barrières à l’entrée se sont-elles renforcées aux Etats-Unis ? »

dimanche 5 septembre 2021

Réapprendre de vieilles idées en macroéconomie après la contre-révolution des nouveaux classiques

« Ce billet poursuit ce que Chris Dillow a développé dans un billet. Celui-ci fait deux affirmations à propos de la macroéconomie. Pour les comprendre, vous devez connaître la distinction entre économie orthodoxe et économie hétérodoxe. Il est difficile de définir précisément ce qui distingue ces deux groupes (beaucoup d’articles et de chapitres ont essayé de le faire), mais nous pouvons faire quelques observations. La plupart des économistes dans les départements universitaires sont orthodoxes et les économistes hétérodoxes se répartissent entre différentes écoles. Une autre observation est que les économistes orthodoxes ignorent presque totalement ce que les hétérodoxes font. Il est faux de dire que tous les économistes hétérodoxes sont orientés politiquement à gauche ou qu’aucun orthodoxe ne l’est.

Chris affirme tout d’abord que l’essentiel de l’économie hétérodoxe est la macroéconomie qui était dominante il y a longtemps. Sa seconde affirmation concerne l’orthodoxie. Il suggère qu’il y a eu une "grande amnésie" dans les années 1980, dans la mesure où plusieurs idées présentées comme nouvelles aujourd’hui sont juste de vieilles idées qui semblent avoir été oubliées. Je pense que chacune de ces affirmations a une certaine validité et j’espère parvenir ic à expliquer pourquoi cela est arrivé et quel lien il y a entre elles.

La grande amnésie a eu lieu en raison d’une révolution méthodologique en macroéconomie, en l’occurrence la contre-révolution des nouveaux classiques. Beaucoup à cette époque se sont focalisés sur un aspect de cette révolution, en l’occurrence l’attaque portée à l’encontre de ce qui constituait à l’époque la macroéconomie keynésienne orthodoxe. Celle-ci a rapidement échoué, mais ce qui a duré par contre fut une révolution méthodologique, qui est souvent qualifiée de microfondation de la macroéconomie. J’ai notamment écrit à propos de la contre-révolution des nouveaux classiques ici.

Avant la contre-révolution des nouveaux classiques, la macroéconomie était presque un sujet différent de la microéconomie. La principale théorie macroéconomique, l’économie keynésienne, pouvait être écrite avec des équations agrégées et elle pouvait être estimée en utilisant des données agrégées, mais il fut parfois difficile de la relier à la théorie microéconomique. En partie pour cette raison, la macroéconomie a contenu différentes écoles de pensée, où il était difficile de relier une "école" à une autre.

La contre-révolution des nouveaux classiques a affirmé que tout modèle macroéconomique devait non seulement être dérivé de la théorie microéconomique, mais aussi que la théorie devait être utilisée avec une certaine cohérence. En unifiant la macroéconomie et la microéconomie, elle apparut particulièrement attrayante aux jeunes économistes. Très rapidement, les universitaires prirent conscience que l’on pouvait aussi formaliser certains aspects de l’économie keynésienne antérieure à la contre-révolution des nouveaux classiques d’une façon microfondée et l’hégémonie des microfondations devint complète au sein de l’économie orthodoxe. Comme tous les macroéconomistes de l’orthodoxie parlaient le même langage (la microéconomie), il existait dans une certaine mesure en son sein des écoles de pensée liées aux différences à propos des valeurs des paramètres dans un cadre théorique commun (ces croyances pouvaient refléter des préférences idéologiques).

Cette réduction de la fragmentation dans la macroéconomie orthodoxe est une importante force unificatrice. Avant la contre-révolution des nouveaux classiques, vous pouviez aller à un séminaire de macroéconomie tenu par une personne d’une différente école de pensée et avoir peu d’idées de ce dont elle parlait. Après la contre-révolution des nouveaux classiques, vous compreniez exactement ce dont les intervenants évoquaient et même commenter leurs travaux, mais simplement penser qu’ils n’étaient pas très pertinents dans le monde réel.

L’un des aspects négatifs de la contre-révolution des nouveaux classiques a été qu’elle a mené à la "grande amnésie" dont Dillow a parlé. Pour certains, la contre-révolution des nouveaux classiques a constitué l’année zéro en macroéconomie, tout ce qui a été fait auparavant (en dehors de l’hégémonie des microfondations) ayant peu d’intérêt à leurs yeux. (…) J’ai réalisé des travaux où j’ai appliqué le modèle des taux de change d’équilibre de John Williamson, qui utilisait des techniques antérieures aux microfondations. Cette approche fut redécouverte par Obstfield et Rogoff qui utilisèrent un modèle microfondé (la "nouvelle approche en économie ouverte", qui appliquait les microfondations de la concurrence imparfaite au commerce international). C’était bien, mais à ma connaissance Obstfield et Rogoff n’ont jamais évoqué la littérature antérieure qui fut développée par John Williamson. C’est une parfaite illustration de la grande amnésie.

C’est une mauvaise idée d’avoir des années zéro dans une discipline. (…) Les microfondations sont une bonne chose, mais l’hégémonie des microfondations ne l’est pas. Par hégémonie, j’entends voir le reste de la macroéconomie comme désuète et peu digne d’être publiée dans les revues les plus prestigieuses. Certains économistes ont eu une réaction plus vive et choisirent de rejoindre l’hétérodoxie. Ils pensent que la microéconomie n’a pas mérité de rôle central en macroéconomie ou bien ils pensent qu’il ne fait pas sens de microfonder la macroéconomie. Je pense qu’il est juste de dire qu’après la contre-révolution des nouveaux classiques il est devenu plus difficile, si ce n’est impossible, pour ces économistes de prendre le train orthodoxe.

Dillow arrive à quelque chose de similaire en disant qu’une grande partie de l’économie hétérodoxe s’apparente à ce qu’il a appris avant la contre-révolution des nouveaux classiques. En faisant cette observation, il ne critique pas les économistes hétérodoxes, mais note plutôt qu’une partie de ce qu’ils font est une continuation de la macroéconomie antérieure à la contre-révolution des nouveaux classiques. (...)

La contre-révolution des nouveaux classiques n’a pas créé de macroéconomie hétérodoxe. L’économie hétérodoxe que je me souviens avoir étudiée à Cambridge au début des années 1970 était un rejet de l’économie néoclassique. Cette dernière observe comment les producteurs qui maximisent leurs profits interagissent avec des consommateurs qui maximisent leur utilité sur des marchés parfaites (c’est-à-dire où il y a beaucoup de producteurs et de consommateurs pour chaque produit de façon à ce que chacun soit preneur de prix). Comme Chris le note, la théorie implique que les gens soient payés à leur "productivité marginale".

Si vous demandez à la plupart des économistes orthodoxes aujourd’hui si ce qu’ils font suppose la validité de l’économie néoclassique, ils riraient probablement. Comme je l’ai souvent dit, une grande partie de l’économie aujourd’hui concerne l’étude de marchés qui sont loin d’être parfaits. (Nous pouvons débattre sans fin quant à savoir si avoir des marchés parfaits, et les conditions d’optimisait associées, constitue un point de référence utile ou trompeur.) La science économique s’est aussi étendue bien au-delà de l’étude des marchés et de leurs imperfections pour inclure la théorie des jeux et l’économie comportementale par exemple. Rien de cela n’a empêché les économistes de droite d’utiliser des idées de l’économie néoclassique quand cela leur convenait.

Un autre aspect de la microéconomie aujourd’hui est qu’elle est dominée par l’analyse empirique. L’époque où elle tournait autour des preuves hautement mathématiques à propos de la nature de l’équilibre général est aujourd’hui bien révolue.

Revenons à la contre-révolution des nouveaux classiques en macroéconomie. La microéconomie que les partisans de la contre-révolution des nouveaux classiques adoptèrent pour remodeler la macroéconomie était essentiellement l’économie néoclassique, alors même que les microéconomistes ont de leur côté eu tendance à s’éloigner de celle-ci. Les nouveaux keynésiens ont apporté une forme de concurrence imparfaite dans les modèles DSGE pour formaliser la rigidité des prix ou des salaires, mais il demeure que le modèle DSGE de base se base sur des microfondations néoclassiques. (…) Nous pouvons voir à présent une raison supplémentaire pour la barrière entre macroéconomistes hétérodoxes et orthodoxes. La macroéconomie a adopté l’économie néoclassique que les économistes hétérodoxes avaient rejetée plusieurs décennies avant la contre-révolution des nouveaux classiques.

Même si je considère pour ma part la macroéconomie postérieure à la contre-révolution des nouveaux classiques comme progressive dans le sens de Lakatos, je crois que son hégémonie ne se justifie pas. J’ai beaucoup appris à propos du fonctionnement du monde dans la macroéconomie antérieure à la contre-révolution des nouveaux classiques et cela a été complété plutôt que dupliqué par ce que j’ai appris de la macroéconomie microfondée. (J’ai beaucoup publié de travaux dans les deux.) La macroéconomie orthodoxe a aujourd’hui besoin de suivre la microéconomie en devenant plus empirique et une façon pour elle de le faire est de ressusciter le style de modélisation antérieur à la contre-révolution des nouveaux classiques. Cela implique des études économétriques des sous-systèmes ou des relations individuelles et l’usage de modèles économétriques structurels, des modèles qu'Olivier Blanchard qualifie de modèles de politique et que Chris mentionne justement dans son billet. Ces modèles sont une combinaison éclectique de théorique et d’études économétriques de relations individuels ou de sous-ensembles.

Comme je l’ai noté dans cet article, il est effrayant de voir que des institutions comme le FMI et la Fed font toujours beaucoup de ce genre d’analyse, mais que la macroéconomie orthodoxe dans les revues les plus prestigieuses n’en fasse presque pas. Loin est le temps où nous pouvions prétexter qu’il s’agit d’institutions à l’analyse obsolète ou qu’une telle analyse est erronée en raison de problèmes d’identification ou parce qu’elle ne passe pas la critique de Lucas. Si les macroéconomistes universitaires ne veulent pas s’aventurer dans ces directions, peut-être que certains économistes hétérodoxes peuvent prendre leur place. »

Simon Wren-Lewis, « Relearning old ideas in macroeconomics after the New Classical Counter Revolution », in Mainly Macro (blog), 3 août 2021. Traduit par Martin Anota



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« La stagflation et la lutte des méthodologies en macroéconomie »

« Les modèles DSGE font-ils progresser la science économique ? »

lundi 23 août 2021

Commerce international et inégalités

« Jusqu’à récemment, les économistes avaient en général minimisé le rôle de la mondialisation dans le creusement des inégalités au sein des pays développés. Mais aux yeux de la population, les effets adverses de la mondialisation semblaient bien plus larges, ce qui a contribué au contrecoup à l’encontre de l’orthodoxie politique et à l’essor du populisme d’extrême-droite. La littérature sur le commerce et les inégalités est pourtant exceptionnellement riche, offrant aussi bien d’importantes intuitions théoriques que de constats empiriques bien complets couvrant la période récente. Dans ces commentaires, je vais résumer quelques points importants à en retenir.

La redistribution est le revers des gains à l’échange


La théorie économique fournit un point de départ naturel. La théorie orthodoxe suggère que les effets redistributifs de l’ouverture aux échanges sont larges et durables. Deux de ces implications (la magnitude et la permanence de la redistribution) sont soutenues dans la théorie du commerce (…). Les gains à l’échange découlent de la différence dans les prix relatifs qui prévalent dans l’économie mondiale, d’un côté, et dans l’économie domestique (en autarcie) avant échanges, de l’autre. A mesure que l’économie s’ouvre aux échanges, les prix relatifs domestiques changent, ce qui entraîne une redistribution des revenus en plus des gains à l’échange. L'identité des gagnants et des perdants dépend de la nature de la stratification sociale dans la société (la classe sociale, la profession, les compétences, le niveau d’éducation, le genre, la religion, etc.) et de quel côté du changement des prix relatifs se situe chaque groupe.

Le fameux théorème Stolper-Samuelson (1941) (...) montre que le commerce génère des pertes absolues pour un segment de la société et non simplement des pertes relatives. Les hypothèses derrière le théorème sont extrêmes : il n’y a que deux facteurs de production, deux biens et une mobilité parfaite des facteurs, mais la logique de Stolper-Samuelson se retrouve dans un ensemble bien plus large d’environnements économiques. Dans une économie concurrentielle, et ce aussi longtemps que l’économie nationale ne se spécialise pas totalement (par exemple, elle continue de produire des biens qui sont importés), l’ouverture au commerce détériore la situation d’au moins un facteur de production, indépendamment du nombre de biens et de facteurs et du degré de mobilité des facteurs (voir Rodrik 2018a pour la démonstration).

Chose importante, ce résultat implique que les effets du commerce international sur les prix à la consommation ne compensent jamais complètement les perdants. C’est une conséquence du fait que, dans un système de production néoclassique, le prix des facteurs varie davantage que le prix des biens. Cela amène à conclure qu’il y aura au moins un facteur de production dont le revenu chutera davantage que le prix du bien qui connait la plus forte baisse de prix. Donc même si les travailleurs les moins qualifiés tendent à consommer beaucoup de produits importables, ils verront toujours leur situation se dégrader quand de tels biens sont intensifs en travail peu qualifié.

Ces résultats théoriques sont importants parce qu’ils vont à l’encontre de beaucoup d’arguments avancés dans le débat public : l’affirmation selon laquelle le commerce bénéficierait à toute la population ou du moins à la plupart des gens ; celle selon laquelle, même si le commerce crée des perdants, il ne s’agirait que de "coûts d’ajustement" transitoires ; ou encore celle selon laquelle l’effet des prix à la consommation ferait plus que compenser les pertes. En substance, il est théoriquement incohérent d’affirmer qu’il y a d'importants gains à l’échange sans accepter l’idée qu’il y ait d’amples répercussions sur la répartition des revenus. On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs !

Déceler empiriquement ces effets distributionnels nécessite que nous identifiions précisément les facteurs de production pertinents. Le travail diffère clairement du capital et les travailleurs les moins éduqués ne peuvent se transformer rapidement en professionnels qualifiés. Les premiers travaux empiriques se sont focalisés sur ces distinctions (le travail versus le capital, les travailleurs qualifiés versus les travailleurs non qualifiés), mais ces catégories étaient trop agrégées pour être pleinement révélatrices. Les compétences spécifiques à des entreprises ou des secteurs créent une marge distributionnelle supplémentaire, plus fine, entre les gagnants et les perdants du commerce. Plus important encore, l’immobilité spatiale des travailleurs génère des effets distributionnels entre les régions. Les travaux passés en revue par Dorn et Levell (2021) (…) mettent en évidence les effets nocifs qu’ont pu avoir l’ALENA (aux Etats-Unis) et le choc commercial chinois (aux Etats-Unis et en Europe) sur les marchés du travail locaux dans les régions très dépendantes des emplois qui se sont retrouvés concurrencés par les importations. C’est le cas d’Autor, Dorn et Hanson (2013) concernant le choc commercial chinois et de Hakobyan et McLaren (2016) concernant l’ALENA. Ces études montrent que les régions qui furent très affectées par le commerce (et les travailleurs et secteurs les plus directement concurrencés par la Chine et le Mexique) ont subi des pertes de revenu significatives et durables.

La redistribution est plus large dans les étapes avancées de la mondialisation


Une implication importante, mais bien moins reconnue, de la théorie du commerce international est que les gains tirés du retrait des barrières à l’échange diminuent relativement à la redistribution induite, précisément parce que les barrières en question deviennent de moins en moins importantes. En d’autres mots, la composante redistributive du commerce augmente relativement aux gains globaux à mesure que la mondialisation se poursuit. Ce résultat découle simplement de la théorie économique standard. Les coûts en termes d’efficience d’une taxe sur le commerce, comme avec toutes les taxes, augmentent avec le carré de la taxe. (…) De leur côté, les effets distributifs sont pratiquement linéaires avec les changements des prix relatifs et ils ne dépendent pas de la magnitude de la taxe (ni de l’étape de la mondialisation où nous nous situons).

Pour en voir l’importance pratique, considérons la question suivante : combien de dollars de revenu basculent d’un groupe de revenu à l’autre par dollar de gains à l’échange ? La réponse à cette question est donnée par ce que j’ai appelé le "ratio coût-bénéfice politique" (RCBP) de la libéralisation (Rodrik, 1994). Le numérateur du RCBP est la somme des valeurs absolues des gains et pertes des différents groupes identifiables, divisé par deux (pour corriger de la double comptabilisation). Le dénominateur correspond aux gains d’efficience standards que génère la libéralisation commerciale. Nous pouvons calculer cet indicateur en utilisant les modèles d’équilibre partiel ou général du commerce avec des valeurs de paramètre de référence (pour les élasticités dans le premier cas et les parts des facteurs dans le second). Dans les deux cas, le ratio de redistribution des gains nets passe d'environ 5 quand les droits de douane sont initialement de 40 % à plus de 20 quand les droits de douane sont de 10 % (Rodrik, 1994, 2018a). En d’autres termes, pour de faibles niveaux de barrières à l’échange, la redistribution est relativement plus large que les gains à l’échange qui sont générés. Ce n’est pas qu’une possibilité théorique. Les analyses empiriques de l’ALENA (Romalis, 2007 ; Caliendo et Parro, 2015) ont conclu que les gains à l’échange obtenus par l’économie américaine sont infimes en comparaison avec les effets distributifs mis en lumière, par exemple, par Hakobyan et McLaren (2016).

Ces considérations apportent un éclairage très utile pour l’économie politique de la mondialisation. Une fois que les marchés nationaux sont assez ouverts, les tentatives visant à approfondir la mondialisation vont sembler (non sans raison !) être avant tout motivées par l’objectif d’enrichir certains groupes plutôt que d’accroître la taille du gâteau. Selon moi, les pays développés avaient atteint ce stade à la fin des années 1990, peut-être même plus tôt.

La compensation est problématique


Le commerce international entraîne une redistribution des revenus, mais il n’aggrave pas forcément les inégalités si les bénéficiaires sont les moins fortunés de la société. La théorie et l’analyse empirique suggèrent cependant que la redistribution est allée dans la mauvaise direction dans les pays développés. Les perdants ont été les travailleurs les plus pauvres et les moins éduqués, et les régions qui étaient déjà affectées par la désindustrialisation et les destructions d’emplois provoquées par celle-ci. Les pertes en revenu ont été amplifiées par la hausse des taux de mortalité et d’autres coûts sociaux (Case et Deaton, 2020).

La réponse standard que les économistes et les responsables de la politique commerciale ont avancée à de telles inquiétudes est que les accords commerciaux doivent s'accompagner d’une compensation des perdants. Aux Etats-Unis, la compensation est souvent implicitement intégrée dans la politique commerciale à travers la Trade Adjustment Assistance (TAA). En Europe, la compensation n’est pas directement ciblée sur les travailleurs affectés par le commerce international, mais l’assurance sociale et des politiques actives de l’emploi répondant aux destructions d’emplois en général tendent à être plus généreuses qu’aux Etats-Unis. Dans aucun des deux cas une compensation n'est fournie pour les pertes de rémunération en tant que telles, à moins que les travailleurs basculent dans le chômage ou voient leur revenu chuter en-deçà d’un seuil qui active l’assistance sociale. Il est clair que la compensation est incomplète et imparfaite.

Il y a de bonnes raisons pour lesquelles la compensation ne marche jamais en pratique. Premièrement, il y a des problèmes informationnels qui empêchent de cibler les perdants. Les gouvernements peuvent difficilement identifier les travailleurs dont la rémunération aurait été plus élevée en l’absence de la libéralisation du commerce. En pratique, ce problème est "résolu" en rendant l’assistance publique conditionnelle à un choc commercial observable, par exemple les destructions d’emplois liées au commerce international. Mais cela manque les travailleurs qui ont accepté des salaires plus faibles, que ce soit en gardant leur emploi ou en changeant d’emploi. En général, l’information imparfaite empêche les transferts forfaitaires, ce qui signifie que la compensation crée des inefficiences.

Cela nous amène au second problème. Comme la compensation est coûteuse, la perte sèche de la compensation ampute facilement un gros morceau des gains à l’échange. Elle affaiblit les gains agrégés de la compensation et peut même les transformer en pertes. A travers un modèle de commerce quantitatif, Antràs et alii (2017) montrent que les magnitudes sont significatives : la hausse non compensée des inégalités produite par le commerce peut significativement réduire le bien-être social ; et les distorsions occasionnées par les impôts adoptés pour modérer les inégalités peuvent réduire les gains à l’échange. Dans cette étude, la libéralisation du commerce est modélisée comme une réduction des coûts à l’échange "iceberg", qui ignore la perte dans les recettes douanières du gouvernement. Quand les recettes du gouvernement sont ajoutées, la compensation requise est plus large.

Considérons un calcul au dos de l’enveloppe basé sur les résultats de Rodrik (1994, 2018a) cités plus haut. Supposons que le fardeau excédentaire des politiques redistributives s’élève à 0,10 dollar. En d’autres termes, pour tout dollar de redistribution, il y a une perte sèche équivalente à 10 centimes. Supposons en outre que le RCBP (à la marge) de la libéralisation commerciale soit de 10, ce qui n’est pas un chiffre extrême quand les économies sont déjà pleinement ouvertes (comme je l’ai précédemment indiqué). Alors, compenser pleinement les perdants produirait une perte sèche qui épuiserait tous les gains à l’échange. Avec un RCBP supérieur à 10 et/ou un fardeau excédentaire supérieur à 0,1, la compensation du commerce international provoquerait des pertes nettes pour la société. Des groupes particuliers (les intérêts orientés à l’export) peuvent toujours y gagner et en l’occurrence beaucoup gagner, mais les pertes subies par le reste de la société seraient plus larges.

J’ai jusqu’à présent considéré les arguments économiques expliquant pourquoi la compensation est problématique et au mieux incomplète. L’hypothèse était qu’il y a une fonction de bien-être social qui prend en compte la distribution du revenu et que les autorités politiques veulent maximiser. Mais il y a aussi des raisons politiques qui peuvent empêcher la compensation. Si les bénéficiaires de la mondialisation sont assez puissants pour obtenir les accords commerciaux qu’ils désirent, ils peuvent aussi être assez puissants pour bloquer les politiques redistributives. Et même s’ils ont initialement besoin d’une coalition assez large, ils peuvent se soustraire à leurs engagements.

Une version de cet argument fait écho à l’incohérence temporelle attachée à la promesse de compenser les perdants. Supposons que la signature d’un accord commercial nécessite qu'il soit accepté par au moins certains des potentiels perdants. Dans les pays développés, ces groupes pourraient être les travailleurs dans les régions industrielles en déclin. Pour obtenir leur accord, le gouvernement va vouloir leur promettre un dédommagement. Dans le contexte américain, cela pourrait prendre la forme d’une Trade Adjustment Assistance améliorée. Cependant, dès lors que l’accord commercial ne peut être facilement inversé, il y aura peu d’incitations à accorder la compensation une fois que l’accord est signé. Plus généralement, les promesses de redistribuer ex post présentent une incohérence temporelle quand l’accord commercial sape le pouvoir des acteurs ayant un pouvoir de veto (Fernandez et Rodrik, 1991). En effet, la TAA a généralement été sous-financée et son efficacité a été limitée (D’Amico et Schochet, 2012).

Bref, que ce soit d’un point de vue économique ou politique, il n’est pas surprenant que les perdants de la mondialisation n’aient pas bénéficié d’une telle compensation.

Justice versus inégalités : le commerce international diffère des autres échanges marchands


Mais pourquoi les gouvernements devraient-ils chercher à défaire les effets redistributifs du commerce et la mondialisation ? Les économies de marché subissent continuellement des changements et beaucoup d’entre eux bouleversent les prix relatifs et la répartition du revenu. Les modifications dans les conditions de demande, le changement technologique et une variété d’autres chocs idiosyncratiques frappent les économies sans pour autant susciter des inquiétudes à propos des inégalités ou des appels au dédommagement. En outre, il n’est pas clair que le commerce soit le plus important facteur à l’origine des problèmes distributionnels que les pays développés ont connus ces dernières décennies : la hausse des inégalités salariales, la désindustrialisation, le déclin régional, la compression des classes moyennes, la hausse de la part du revenu rémunérant les hauts revenus et la chute de la part du travail. Il y a un large consensus parmi les économistes pour dire que le progrès technique et de profonds changements institutionnels (tels que le déclin du syndicalisme ou du pouvoir de négociation des travailleurs) ont joué un plus grand rôle. Pourtant, les effets nocifs du commerce international et de la mondialisation sont devenus bien plus saillants politiquement que les autres déterminants. Un large pan de la littérature empirique montre que les chocs de mondialisation ont joué un rôle causal et significatif dans l’essor des mouvements populistes d’extrême-droite (Rodrik, 2021).

Les énormes effets des chocs commerciaux sur les attitudes publiques ont été mis en évidence dans une expérimentation que Rafael di Tella et moi avons réalisée auprès de répondants américains (di Tella et Rodrik, 2020). Dans une enquête menée en ligne à grande échelle, nous avons présenté aux sujets un "article de presse" sur la fermeture imminente d’une usine textile. Nos sujets furent aléatoirement répartis entre différents groupes de traitement, chaque groupe se voyant présenter un scénario particulier l’éclairant sur les raisons de la fermeture de l’usine. Les scénarii évoquaient notamment un choc de demande négatif, l’introduction de technologies économisant le travail, les erreurs de gestion et différents types de délocalisations internationales (donc le commerce international). Il fut demandé aux répondants quelles étaient leurs préférences en termes de politique publique : ils pouvaient choisir de ne rien faire, de verser des revenus de transfert aux travailleurs qui perdaient leur emploi ou d’imposer une restriction au commerce.

En général, les scénarii suscitaient une hausse du soutien en faveur de l’action publique en comparaison avec le scénario de contrôle (celui où il n’y a pas de destructions d’emplois). Mais le principal point était que les gens ne traitaient pas de la même façon les différentes destructions d’emplois. Ils distinguaient les chocs touchant le marché du travail selon ce qui les produisait. Alors que les perturbations non commerciales telles que les chocs technologiques et les chocs de demande n’augmentaient pas la demande de protection, les chocs commerciaux suscitaient une bien plus forte demande de protection, doublant ou triplant la part des répondants qui appelaient à restreindre les échanges internationaux. En outre, nos sujets étaient particulièrement sensibles au commerce avec une nation en développement. Changer simplement le nom du pays où la production est délocalisée (le Cambodge au lieu de la France) augmenta significativement la demande de protection face aux importations (de plus de la moitié).

Ces résultats suggèrent que les gens voient les chocs commerciaux comme intrinsèquement différents des autres types de chocs. Les vues de nos répondants quant à la désirabilité de l’action gouvernementale d’un certain type (et de la restriction au commerce en particulier) ne dépendaient pas seulement des possibles conséquences (les pertes d’emplois), mais aussi des canaux causaux. Les gens semblent également avoir des préférences quant aux mécanismes distributifs.

Angus Deaton, parmi d’autres, estime que les réactions publiques aux tendances économistes sont moins façonnées par les inégalités en tant que telles que par les perceptions de justice. Comme Deaton (2017) l’écrit, "les inégalités ne sont pas la même chose que l’injustice… C’est cette dernière qui suscite aujourd’hui tant de troubles politiques dans le monde riche. Une partie des processus qui génèrent les inégalités est perçue comme juste. Mais les autres processus à l’œuvre sont profondément et manifestement injustes et ils sont devenus une source légitime de colère et de désaffection". Le commerce international est particulièrement susceptible de susciter des sentiments d’injustice, parce qu’il implique des transactions économiques entre des entités opérant dans différents ensembles de règles et de réglementations.

Considérons la différence entre un échange marchand qui est domestique et un second qui implique un passage aux frontières. Dans le premier cas, toutes les entreprises opérant dans un secteur donné sont sujettes à des règles identiques (établies par le gouvernement national) et le sentiment est que l’Etat n’en favorise aucune par rapport aux autres. En d’autres termes, les règles du jeu semblent les mêmes pour toutes. Dans le second cas, les entreprises ne font pas forcément face aux mêmes circonstances. Une entreprise dans un pays A peut être (explicitement ou implicitement) subventionnée par son gouvernement et elle peut avoir à respecter des normes environnementales et une réglementation du travail bien plus souples que celles qui prévalent dans le pays B ou bien, même si les réglementations sont dans le texte les mêmes, elle peut les contourner. D’un point de vue économique formel, l’écart de coûts entre les pays qui en résulte n’est pas différent de celui qui résulte des différences dans les dotations factorielles ou en termes de productivité, si bien qu’il peut même être la source de gains à l’échange additionnels. Mais les opportunités de commercer qui résultent d’une telle inégalité des règles du jeu ne sont pas de la même nature et elles ont un relent d’injustice.

Les économistes ont traditionnellement résisté à l’idée d’évoquer de telles questions d’injustice dans les discussions autour de la politique commerciale. Si la réglementation du travail est superficielle ou inexistante dans les pays à faible revenu, pourquoi ne pas considérer cela comme une autre source d’avantage comparatif ? Les travailleurs qui perdraient leur emploi dans les ateliers textile si le commerce était restreint ne se retrouveraient-ils pas alors dans une plus mauvaise situation qu’en l’absence d’opportunités offertes par l’ouverture commerciale ? Fait-il économiquement sens de délocaliser les productions polluantes dans les juridictions où la demande d’un air plus propre est plus faible et donc les réglementations environnementales plus laxistes ?

Considérons ces inquiétudes du point de vue des groupes affectés, en particulier les travailleurs, dans le pays importateur. Après de longues luttes politiques, les travailleurs dans la plupart des pays développés ont obtenu une expansion considérable des droits sociaux, notamment dans le cadre de la réglementation du travail avec la liberté des négociations collectives et la prohibition du travail forcé et du travail des enfants. Avec cette réglementation du travail, il est illégal (et illégitime) pour les entreprises de se concurrencer sur le base d’avantages en coûts obtenus en violant ces normes. Une entreprise ne peut concurrencer une autre entreprise en employant des travailleurs qui se soustraient à la réglementation du travail nationale, même si ces travailleurs désirent le faire "volontairement".

Mais le commerce international rend soudainement légal (et, aux yeux de beaucoup d’économistes et de technocrates, pleinement légitime) ce qui était jusqu’alors illégal (et illégitime) dans un pays. Une entreprise ne peut pas venir de l’étranger des enfants et les faire travailler dans son pays, mais elle peut employer ces enfants à l’étranger (soit directement, soit via un sous-traitant). Un économiste y voit des gains à l’échange. Mais pour le défenseur du travail et le réformateur social, il s’agit d’une sape de la réglementation du travail domestique. Effectivement, les travailleurs domestiques se voient dire : si vous ne voulez pas être concurrencés par les importations, vous devez sacrifier les droits du travail que vous avez durement acquis !

Dans certains cas, les lois du commerce international reconnaissent le besoin d’accorder un minimum d’attention aux considérations de justice. C’est pourquoi les pratiques de subventions à l’export et de dumping (consistant à vendre à un prix inférieur aux coûts) de la part des exportateurs sont généralement punissables par des "remèdes" commerciaux (c’est-à-dire des droits de douane sur les importations) même s’il est économiquement peu justifié de le faire. Le travail carcéral a été laissé en-dehors des règles commerciales dans le GATT originel (permettant aux pays de restreindre les importations réalisées avec un tel travail). Une exception similaire n’a formellement pas été faite pour les biens réalisés avec du travail forcé, mais l’on peut penser que peu élèveraient une objection à ce que des prohibitions commerciales allant dans ce sens soient adoptées. Mais que dire à propos du travail d’enfants, des pratiques d’exploitation du travail ou de la répression flagrante des droits de négociation collective ? Dans tous ces cas, il peut être justifié de parler d’injustice à propos d’un tel commerce. Pourtant, les règles actuelles ne permettent généralement pas aux pays de restreindre les importations sur la base de telles considérations (en-dehors d’accords commerciaux bilatéraux ou régionaux). Prohiber ou restreindre les importations en raison de violations de droits du travail dans les pays exportateurs violerait les règles de l’OMC et pourrait susciter des représailles de la part des exportateurs affectés.

Les différences réglementaires entre les pays ne sont pas toujours problématiques. Elles peuvent s’expliquer par des différences en termes de circonstances ou de préférences et elles ne reflètent pas forcément une violation des droits sociaux. Par exemple, un pays exportateur peut avoir un salaire minimum relativement faible qui reflète un moindre niveau de productivité. Cela n’est clairement pas une source de nivellement par le bas des conditions de travail dans les pays importateurs et ils ne doivent pas y voir un échange déloyal (bien qu’en pratique ils le fassent souvent). Dans d’autres cas, les pays peuvent choisir une moindre protection sociale et une protection plus souple du travail pour atteindre d’autres objectifs sociaux (par exemple un niveau d’emploi plus élevé). Des considérations d’arbitrage vont toujours entrer en jeu, même s’il n’y a pas de violation des droits dans les pays aux réglementations laxistes. C’est l’une des considérations qui a fortement pesé dans les négociations de l’Union européenne avec la Grande-Bretagne pour le Brexit.

Les considérations de justice dans le commerce international n’appellent pas à l’uniformité des réglementations du travail ou des règles sociales. Mais en général, plus l’intégration est poussée, plus forte sera la demande pour l’harmonisation des réglementations. Dans l’Union européenne, la divergence dans les règlementations du travail entre certains pays périphériques (par exemple la Pologne) et les nations plus avancées (par exemple la France) a souvent créé des tensions. A travers l’accord du Brexit, l’Union européenne a obtenu la promesse de la part de la Grande-Bretagne que cette dernière de concurrencerait pas déloyalement ses industries par des règlementations du travail et des normes environnementales plus souples (et elle s’est réservé le droit à restreindre les échanges si des changements en matière de politiques du travail, sociales ou environnementales au Royaume-Uni présentaient des "impacts significatifs sur le commerce ou l’investissement entre les parties").

L’intégration économique se fait avec un arbitrage entre, d’un côté, les gains à l’échange et, de l’autre, les gains de la diversité réglementaire. Il est en général impossible de maximiser sur les deux fronts. Plus nous approfondissons l’intégration, plus nous devons sacrifier en diversité réglementaire, soit de jure, soit de facto, via l’arbitrage. (Je discute davantage de l’harmonisation réglementaire dans la prochaine section.) Sans prétendre résoudre de tels problèmes, les économistes peuvent néanmoins faire savoir que le commerce international soulève dans de telles conditions d’épineuses questions de justice.

Les bénéfices d’une intégration profonde sont ambigus


Les économistes considèrent typiquement la politique commerciale internationale en termes de droits de douane et de quotas. Mais comme mes propos précédents le suggèrent, au fil du temps la politique commerciale a de moins en moins concerné ces frictions si souvent évoquées dans les manuels pour s’attaquer de plus en plus aux autres barrières rendant l’accès aux marchés domestiques coûteux. L’idée était que, comme les barrières traditionnelles disparaissaient, des gains à l’échange supplémentaires pouvaient être obtenus en réduisant les coûts de transaction générés par les politiques ou les réglementations qui étaient traditionnellement considérées comme relevant du seul ressort domestique. L’agriculture, les services, les subventions, la santé et les règles sanitaires ou encore la protection de la propriété intellectuelle ont été certains des nouveaux domaines incorporés à l’OMC en 1994. Les accords commerciaux qui ont été ultérieurement négociés de façon bilatérale ou régionale sont même allés plus loin dans ces domaines et ont intégré d’autres domaines comme la banque, la finance et la réglementation du travail. Le problème est que les politiques domestiques dans ces domaines assuraient souvent d’importantes fonctions distributives ou étaient le fruit de négociations sociales historiques. Quand elles se retrouvèrent incorporées dans les négociations commerciales, beaucoup ont estimé que des groupes spécifiques et des lobbies s’étaient approprié les accords commerciaux pour renverser les pactes sociaux. Les accords commerciaux devinrent plus conflictuels et controversés.

Mais ce n’est pas seulement une question de perceptions. Le contrecoup politique à l’encontre de l’intégration profonde peut trouver des justifications économiques. Les bénéfices économiques agrégés tirés des accords internationaux contraignant l’autonomie réglementaire domestique sont bien plus ambigus que ceux tirés du retrait des barrières frontalières traditionnelles. Ils peuvent certes réduire les "coûts à l’échange" et stimuler les échanges et l’investissement transfrontalier. Mais leur impact sur le bien-être et l’efficience est fondamentalement incertain. Je discute en détails de ces questions dans Rodrik (2018b) ; voir aussi Maggi et Ossa (2020).

Considérons le cas des normes réglementaires (conçus pour promouvoir la sécurité du consommateur, la protection de l’environnement ou de la santé). L’harmonisation de telles normes réglementaires est au cœur des accords commerciaux d’aujourd’hui. La justification est que la réduction des différences réglementaires entre les pays diminue les coûts de transaction qu’il y a à faire des affaires à l’étranger. Les normes réglementaires qui peuvent entraver l’accès des producteurs étrangers aux marchés domestiques sont parfois qualifiées de "barrières non douanières". Et il ne fait guère de doute que les gouvernements jouent parfois sur les réglementations pour donner un avantage aux producteurs domestiques face aux producteurs étrangers. Mais, comme je l’ai indiqué plus tôt, les différences en matière de réglementation entre les pays reflètent souvent des différences en matière de préférences des consommateurs ou une divergence dans les styles réglementaires. L’interdiction des OGM et du bœuf aux hormones, par exemple, ne répond pas à des motifs protectionnistes (cette interdiction s’applique également aux producteurs domestiques), mais aux pressions émanant de groupes de consommateurs domestiques. Le gouvernement américain considère qu’il s’agit de barrières protectionnistes et les organes de règlement des différends de l’OMC lui ont souvent donné raison (Rodrik, 2018b).

Le problème est que, contrairement au cas des droits de douane et des quotas, il n’y a pas de référence naturelle qui nous permette de déterminer si une norme réglementaire est excessive ou "protectionniste". Comme les pays ne partagent ni les mêmes évaluations du risque (de sécurité, environnemental, sanitaire), ni les mêmes conceptions du lien qui doit s’établir entre les entreprises et leurs parties prenantes (leurs salariés, leurs fournisseurs, leurs clients, les communautés locales), les normes ne seront pas les mêmes et aucune ne sera supérieure aux autres. Dans le langage des économistes, les normes réglementaires sont des biens publics pour lesquels les nations (et les groupes dans les nations) peuvent avoir des préférences différentes. Les nations doivent arbitrer entre les bénéfices d’un approfondissement de l’intégration des marchés (en réduisant la diversité réglementaire) et les coûts d’une harmonisation excessive. Les décisions qui en résultent sont intrinsèquement politiques et distributionnelles. Et elles restent contestées comme les préférences et les coalitions politiques changent.

L’Acquis communautaire européen constitue le summum de l’harmonisation réglementaire. Le Marché unique européen est le résultat de la poursuite non simplement du libre-échange, mais en fait de la profonde intégration, qui a requis un large ensemble détaillé de lois et de réglementations (allant jusqu’à prescrire, par exemple, la taille des cages pour les poules pondeuses) qui s’appliquent pour la plupart à tous les Etats-membres. Ces arbitrages ont fortement pesé dans le débat autour du Brexit au Royaume-Uni. Ses partisans appelaient notamment à ce que telles décisions restent entre les mains des politiciens domestiques (plutôt que des technocrates européens). Le maintien dans l’Union européenne impliquait que les arbitrages importants soient réalisés à Bruxelles, loin des dirigeants démocratiquement élus, et qu’ils seraient susceptibles de favoriser le marché unique au détriment de la différence nationale.

C’était peut-être un genre différent de conflit distributif, tournant moins autour des intérêts matériels et davantage autour des valeurs ou des préférences sociales et politiques. Pour ceux ayant d’importants intérêts commerciaux, économiques ou professionnels à accéder au marché européen, il était naturel que les intérêts matériels prédominent. Pour d’autres, pour qui les perspectives économiques étaient moins brillantes, l’autonomie politique et réglementaire revenait à la surface.

Il n’est pas certain qu’il y ait des gains à l’échange "dynamiques"


Les gains standards du commerce sont des effets de "niveau", statiques, qui résultent d’une allocation plus efficace des ressources domestiques, étant donné les possibilités d’échanges. Il est possible d’envisager également des effets de croissance dynamiques ou des bénéfices de productivité qui vont au-delà des gains standards dans l’efficience allocative. En l’occurrence, une ouverture aux échanges peut augmenter, non pas seulement ponctuellement les possibilités de consommation, mais en fait le taux de croissance de la productivité de l’économie. Les avocats des accords commerciaux évoquent souvent de tels effets de croissance ou de productivité pour affirmer qu’il y a de larges gains économiques. Beaucoup des problèmes distributionnels que j’ai évoqués seraient d’une moindre importance si la croissance économique accélérait de façon soutenue. Tous les bateaux (ou la plupart d’entre eux) ont plus de chances de finir par être soulevés si la marée ne cesse de monter.

Les effets de croissance peuvent découler soit d’une hausse de l’accumulation du capital, soit d’une accélération de l’innovation et de sa diffusion. Notez tout d’abord qu’une hausse de la croissance à moyen ou long terme n’implique pas en soi une hausse équivalente du bien-être. Supposons, par exemple, que l’ouverture aux échanges accroisse le rendement domestique du capital et donc le taux d’investissement, en plus du taux de croissance à long terme. En l’absence d’une divergence entre les rendements privés et sociaux de l’accumulation, les coûts d’opportunité de la consommation perdue à court terme (de façon à accroître l’épargne et à financer l’investissement) sont égaux à la marge à la hausse des possibilités de consommation à long terme. Dans ce cas, les gains à l’échange, calculés par approximation, ne seraient pas différents des gains statiques standards, malgré la hausse du taux de croissance de l’économie.

Les effets de croissance significatifs pour le bien-être sont davantage probables quand le commerce améliore la productivité dans les secteurs, soit dans les entreprises, soit par la réallocation entre les entreprises, et quand il y a des externalités positives associées au processus d’innovation. Tout d’abord, le commerce facilite les transferts technologiques à partir des entreprises situées à la frontière technologiques dans les autres pays (Bayoumi et alii, 1999). Un autre mécanisme est celui de la concurrence à l’importation, qui force les entreprises les moins efficaces à sortir du marché et d’autres entreprises à rationaliser leur exploitation (Melitz, 2003). De tels effets sont abondamment documentés et le commerce est en général associé à une plus forte croissance de la productivité dans les secteurs les plus exposés à l’économie mondiale tels que l’industrie manufacturière.

Il est moins souligné que la croissance de la productivité induite par le commerce dans l’industrie ne se traduit pas nécessairement par une amélioration de ce qui importe vraiment pour les gains agrégés, en l’occurrence la croissance de la productivité au niveau de l’économie. Dans plusieurs pays à revenu intermédiaire ou élevé, en particulier la Grande-Bretagne, la concurrence à l’importation a accéléré le processus de désindustrialisation. La question clé est de savoir ce qui survient au travail qui a été réalloué à d’autres secteurs lorsque l’industrie se contracte. Quand le travail se déplace vers les activités de services à moindre productivité, où les externalités technologiques sont moins importantes, ou quand l’emploi reste déprimé dans les régions affectées, les effets au niveau de l’ensemble de l’économie sont considérablement moins positifs. Le déclin économique local et la désindustrialisation ont été liés non seulement à une moins bonne performance en termes de productivité, mais également à divers maux sociaux allant des ruptures conjugales à la multiplication des problèmes d’addiction et des suicides (Case et Deaton, 2020). La spécialisation de la Grande-Bretagne s’est faite au profit des services financiers et elle a promu une livre sterling forte, mais au détriment de nombreux pans de l’économie réelle.

Et à propos des pays exportateurs à faible revenu ? Il est indéniable que la croissance dans plusieurs de ces pays (et en Chine en particulier) a bénéficié de l’ouverture des marchés en Europe et aux Etats-Unis. L’industrialisation orientée à l’exportation a été un puissant moteur pour la croissance dans les pays qui réussirent à l’allumer. Donc même si le commerce a aggravé les inégalités dans les pays développés, il a probablement réduit les inégalités mondiales, grâce en grande partie à la performance économique de la Chine.

Cependant, il est utile de souligner deux points ici (…). Premièrement, les pays qui ont réussi à s’industrialiser se sont appuyés sur une vaste gamme de politiques qui violèrent les règles d’intégration profonde. La Chine s’est industrialisée non seulement en protégeant pendant un long moment ses entreprises publiques de la concurrence à l’importation, mais aussi à travers les subventions, les transferts technologiques forcés, les exigences en contenu domestique, la manipulation du taux de change et un laxisme en matière de protection des brevets et des copyrights. Deuxièmement, mis à part la Chine, les exemples les plus proéminents d’industrialisations orientées à l’exportation (le Japon, la Corée du Sud, Taïwan) prirent place avant les années 1990, quand les restrictions à l’échange dans les pays développés étaient généralement plus fortes et la libéralisation du commerce confinée à la question des barrières frontalières.

La globalisation financière et la mobilité du capital aggravent les inégalités


Jusqu’à présent je ne me suis focalisé que sur le commerce international, mais mes propos seraient incomplets si je n’évoquais pas les effets distributifs de la mobilité internationale des entreprises et de la mondialisation financière.

Les chercheurs du FMI ont constaté qu’une plus grande mobilité du capital produit de puissants effets d’inégalités (Jaumotte et alii, 2013 ; Furceri et Loungani, 2015 ; Furceri et alii, 2017). En l’occurrence, ils constatent que la libéralisation du compte de capital entraîne des baisses significatives et durables de la part du revenu rémunérant le travail, ainsi que des hausses du coefficient de Gini des inégalités de revenu et des parts du revenu national gagnées par les 1 %, les 5 % et les 10 % les plus rémunérés.

Il n’y a pas d’analogue au théorème Stolper-Samuelson en macroéconomie internationale. Mais il y a une explication évoquant les négociations (comme je l’ai développé dans Rodrik, 1997, chapitre 2). Aussi longtemps que les salaires sont en partie déterminés par la négociation entres les salariés et leurs employeurs, la mobilité du capital donne à ces derniers un moyen de pression crédible : acceptez de plus faibles salaires ou nous irons à l’étranger ! Furceri et alii (2017) constatent empiriquement que la déformation du partage du revenu au détriment du travail est liée aux menaces de délocalisations. L’explication par les négociations est aussi cohérente avec le constat relevé par Jaumotte et alii (2013) selon lequel la hausse des inégalités est étroitement liée à l’investissement direct à l’étranger. Plus largement, le régime de négociations salariales peut être endogène à la mondialisation, les travailleurs perdant en pouvoir de négociation à mesure que les délocalisations de la production à l’étranger sont facilitées.

Un autre argument dans Rodrik (1997) est que la mobilité du capital accroit la volatilité des rémunérations du travail et déplace le fardeau des chocs économiques sur les épaules des travailleurs. Cela découle aussi du fait que le capital et le travail n’ont pas le même degré de mobilité internationale. Le facteur qui a le moins de possibilités à quitter le pays se retrouve à supporter les coûts des chocs idiosyncratiques. Les analyses empiriques vont dans le sens de cette conjecture (Scheve et Slaughter, 2002 ; OCDE, 2007 ; Buch et Pierdzioc, 2014). Les travailleurs les moins compétents et qualifiés, ceux qui sont les moins à même de traverser les frontières, sont typiquement les plus affectés par le déplacement des risques.

Un autre changement distributionnel tient au fardeau de la taxation. Quand le capital devient mondialement mobile, il devient plus dur à taxer. En effet, les taux d’imposition des entreprises ont fortement baissé dans pratiquement tous les pays développés depuis la fin des années 1980, dans certains cas de moitié, voire plus. De telles tendances ont été explicitement reliées à la concurrence fiscale dans les pays avec des régimes de libre mobilité du capital (Devereux et alii, 2008). Entretemps, le fardeau fiscal sur les salaires (les cotisations sociales, etc.) n’a guère changé et les taux de taxe sur la valeur ajoutée (TVA) ont généralement augmenté (Rodrik, 2018a).

Il y a eu une bien plus grande coopération et davantage d’échanges d’informations entre les pays développés ces dernières années en vue de restreindre la concurrence fiscale. Un accord a récemment été obtenu parmi les principales économies pour fixer un plancher dans la taxation du revenu des entreprises. Il reste à voir si cela va entraîner un réel changement dans la taxation du capital mondialement mobile. »

Dani Rodrik, « A primer on trade and inequality », août 2021. Traduit par Martin Anota



aller plus loin…

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lundi 16 août 2021

Quelles sont les meilleures mesures pour combattre l’épidémie de Covid-19 ?

« (…) Dans le contexte de vagues récurrentes d’infections au coronavirus et de mesures visant à les contenir, la littérature commence à tirer des leçons des différentes politiques mises en œuvre. Dans cette colonne, nous en tirons cinq, tout en soulignant qu’il est difficile de démêler les effets des différentes mesures, notamment celles de confinement, dans la mesure où elles ont été à l’œuvre simultanément ou en suivant la même séquence d’un pays à l’autre.

Leçon n° 1 : Un confinement plus strict et adopté tôt semble plus efficace pour contenir une vague épidémique, même si l’importance des autres mesures sanitaires ne doit pas être minimisée.

Des confinements sont d’autant plus efficaces pour réduire le nombre d’infections qu’ils sont stricts et adoptés tôt (c’est-à-dire quand le nombre d’infections est faible). Selon les constats empiriques du FMI (2020), le nombre d’infections a été significativement plus faible dans les pays qui ont adopté tôt des confinements. En outre, un confinement plus strict a un effet immédiat sur la réduction des infections ; sinon, l’effet est non significatif. D’autres études empiriques portant sur des données américaines (Demirguc-Kunt et alii, 2020) ou européennes (Dave et alii, 2021b) confirment ces résultats.

Les modèles théoriques confirment qu’un confinement réduit d’autant plus l’impact économique et le nombre de décès de la pandémie qu’il est strict et adopté tôt. Alvarez et alii concluent qu’il est optimal de mettre en œuvre un confinement strict pendant les deux semaines qui suivent les premiers cas de Covid-19. D’autres modèles aboutissent à cette conclusion dans les littératures médicale (Buckman et alii, 2020 ; Vinceti et alii, 2020) et économique (Eichenbaum et alii, 2020 ; Farboodi et alii, 2021). Cependant, cela n’implique pas qu’il ne serait pas nécessaire de reconfiner après. Caulkins et alii (2021) montrent qu’il peut être optimal d’avoir deux ou trois périodes de confinement distinctes, selon les préférences locales en ce qui concerne les impacts sanitaire et économique.

Diverses études ont aussi souligné les bénéfices des mesures sanitaires basées sur le testing en masse, l’usage généralisé des masques et le traçage. Summers et alii (2020), Shaw et alii (2020) et Yalaman et alii (2021) montrent l’efficacité des stratégies des pays asiatiques, basées sur (i) l’introduction tôt et massive du traçage aux frontières, (ii) un processus strict d’isolation des cas suspects et des porteurs du virus, (iii) l’usage des nouvelles technologies pour un traçage efficace des contacts et (iv) l’usage généralisé des masques. L’obligation du port du masque réduit le nombre d’infections de 25 % à 40 % (Mitze et alii, 2020 ; Krishnamachari et alii, 2021 ; Chernozhukov et alii, 2021). Les masques ne font pas qu’empêcher la transmission virale ; ils réduisent aussi l’exposition aux environnements froids (Bubbico et alii, 2021). Ces mesures sanitaires sont plus efficaces, cependant, si elles sont combinées avec la distanciation physique (Firth et alii, 2020 ; Ando et alii, 2021) et si la population fait preuve d’un important sens civique (Barrios et alii, 2021). En ce qui concerne le traçage, Atkeson et alii (2020) constatent que les bénéfices économiques des programmes de traçage rapide excèdent leurs coûts d’un rapport de 4 à 15. Mais alors que la plupart des études soulignent un effet positif du traçage de masse (Brotherhood et alii, 2020 ; Hellmann et Thiele, 2020 ; Su et alii, 2021), Acemoglu et alii (2020b) font part d’un impact ambigu dans la mesure où le traçage amène la population à moins réduire ses interactions physiques, ce qui accélère la propagation par les personnes contaminées qui n’ont pas été détectées.

Leçon n° 2 : Une analyse coûts-bénéfices des différentes mesures est économétriquement complexe et elle peut souffrir d’hétérogénéités, mais elle tend à montrer l’efficacité de l’annulation des événements publics pour contenir les infections. L’impact négatif de telles mesures, notamment sur les inégalités et le capital humain, peut aussi être souligné.

Il est complexe de démêler l’impact marginal des différentes mesures, dans la mesure où ces dernières ont généralement été adoptées simultanément ou selon la même séquence (Hsiang et alii, 2020), avec la faible qualité des infections constituant un défi supplémentaire (Bonacini et alii, 2021). Des études ont néanmoins cherché à estimer leur impact marginal. Parmi elles, celle de Deb et alii (2020) estime non seulement leurs bénéfices sanitaires, c’est-à-dire dans quelle proportion elles ralentissent la propagation du virus, mais aussi leurs coûts économiques. Elle constate que la fermeture des lieux de travail est efficace pour réduire les infections, mais qu’elle est aussi la moins coûteuse en termes d’impact économique. Ils notent aussi que les fermetures d’écoles et de transport public ont un coût économique élevé, mais un effet limité sur l’épidémie. Finalement, les auteurs constatent que les restrictions aux déplacements internationaux et, dans une moindre mesure, la limitation de la taille des rassemblements et l’annulation des événements publics présentent les ratios bénéfices sur coûts les plus élevés.

L’impact de telles mesures reste, cependant, très débattu. (…) Les estimations des bénéfices sanitaires des différentes mesures varient d’une étude à l’autre. (…) Un consensus semble cependant émerger sur le fort impact de l’annulation des événements publics et sur le faible impact des fermetures du transport public et des entreprises non essentielles. Concernant ces dernières, Song et alii (2021) estiment qu’elles ont significativement protégé les travailleurs dans ce secteur, mais cela s’est traduit par un chômage plus élevé (Sjoquist et Wheeler, 2021). Des études soulignent les bénéfices d’une fermeture alternative plus ciblée pour les endroits propices aux contacts comme les restaurants, les salles de sport et les bars (Courtemanche et alii, 2020 ; Chang et alii, 2021).

Les études mettent aussi en avant des hétérogénéités associées à la durée, aux facteurs géographiques et à l’efficacité du gouvernement. Li et alii (2021) constatent que l’impact dépend de l’horizon temporel avec par exemple les restrictions aux déplacements internationaux efficaces après sept jours, mais non après 28 jours. Burlig et alii (2021) modélisent un même impact non linéaire dans le temps pour les interdictions aux déplacements domestiques. Plus généralement, Bakker et Goncalves (2021) montrent que l’impact des mesures sur les infections décline au cours du temps. En ce qui concerne les hétérogénéités géographiques, Russell et alii (2021) montrent que les restrictions aux déplacements internationaux peuvent avoir peu d’impact sur la pandémie sauf dans les pays avec une faible incidence du Covid-19 et un nombre élevé d’arrivées en provenance de l’étranger. Bennet (2021) montre une efficacité significative des mesures de confinement dans les pays à haut revenu, mais non significative dans les pays à faible revenu, tandis que Becchetti et alii (2020) les jugent plus efficaces dans les zones très polluées. Pan et alii (2020) rapportent aussi des hétérogénéités associées à la composition ethnique et la pauvreté. Finalement, Bakker et Goncalves (2021) trouvent que les mesures ont été plus efficaces dans les pays avec des gouvernements plus efficaces.

Qu’importe leur impact individuel, cependant, la plupart des études convergent sur leur efficacité combinée, même si la distanciation physique volontaire réduit aussi naturellement les infections. Flaxman et alii (2020) estiment que les confinements complets (une combinaison de fermetures d’établissements de travail et d’écoles, d’annulation d’événements publics, d’ordres à rester chez soi et de limitation de la taille des rassemblements) en Europe ont réduit le taux de reproduction de 80 %. Santeramo et alii (2021) pour l’Italie et Ferguson et alii (2020) pour le Royaume-Uni et les Etats-Unis aboutissent à la même conclusion. Le comportement de distanciation physique adopté spontanément par la population expliquerait cependant une part de la réduction des infections. Agrawal et alii (2021) et Berry et alii (2021) échouent à trouver que les lieux qui ont mis en œuvre les confinements plus tôt ou plus longtemps ont une moindre surmortalité, tandis que Singh et alii (2021) ne décèlent qu’un effet modeste. Dans la même veine, des études ont montré que les mesures de confinement représentent une part relativement faible du changement dans les comportements des individus (Gupta et alii, 2020b ; Cronin et Evans, 2020).

En plus d’un impact économique négatif à court terme, des mesures plus strictes peuvent entraîner des effets nuisibles à long terme sur les inégalités, la santé mentale et le capital humain. L’impact du confinement est disproportionné sur les groupes vulnérables comme les travailleurs peu qualifiés (Cajner et alii, 2020), dont les emplois sont moins susceptibles d’être réalisés à distance (Dingel et Nieman 2020). Les fermetures d’écoles et le manque d’accès aux soins de santé fiables pesé sur les jeunes parents (Papanikolaou et Schmidt 2020) et notamment les femmes (Del Boca et alii, 2020 ; Albanesi et Kim 2021). Cela a même été observé parmi les universitaires : les femmes, en particulier celles qui ont des enfants, rapportent une réduction disproportionnée du temps dédié à la recherche relativement aux autres (Deryugina et alii, 2021). A plus long terme, les destructions d’emplois peuvent avoir des effets d’hystérèse avec les travailleurs se retrouvant au chômage de long terme. En outre à cette destruction immédiate de capital humain, les fermetures d’école peuvent aussi peser sur la capacité des générations futures à accumuler du capital humain (Fuchs-Schündeln et alii, 2021). Les mesures d’isolement telles que les ordres à rester chez soi affectent aussi la santé mentale (Béland et alii, 2020b ; Sibley et alii, 2020). Finalement, l’effet agrégé sur la mortalité peut être plus ambigu. Mulligan (2020) et Faust et alii (2021) montrent que la pandémie et la récession qui lui est associée peuvent mener à une hausse significative du nombre de morts par suicide, abus de drogue et meurtres, en particulier parmi les populations désavantagées (Chen et alii, 2020b ; Krieger et alii, 2020). Lin et alii (2021) montrent aussi que dans les pays à faible revenu, les récessions venant avec les confinements accroissent la mortalité infantile, menant à un arbitrage intergénérationnel avec les morts associées au coronavirus évitées essentiellement pour les seniors.

Leçon n° 3 : Alors qu’aucun consensus n’a émergé sur le ciblage géographique, divers modèles conseillent de différencier les restrictions selon l’âge et le type d’emplois. En Europe, des études mettent en avant les bénéfices d’une approche coordonnée dans la mise en œuvre et le relâchement d’un confinement.

Le ciblage semble a priori pertinent. Des études ont montré un impact hétérogène en fonction de la densité de population (Dave et alii, 2021b), de l’âge et du ratio qui influencent tout particulièrement le taux de mortalité (Levin et alii, 2020 ; Bürgi et Gorgulu, 2020) et des catégories de travailleurs (Akbarpour et alii, 2020).

Plusieurs modèles théoriques préconisent des mesures ciblées sur les seniors et les salariés dont l’emploi peut être réalisé à distance. Acemoglu et alii (2020a), Alon et alii (2020) et Gollier (2020) concluent qu’appliquer des mesures plus strictes pour les personnes âgées de 65 ans ou plus réduit le coût économique du confinement, tout en en maximisant les bénéfices sanitaires. En se focalisant sur les morts et l’occupation des lits en soins intensifs, Ferguson et alii (2020) estiment que la distanciation physique pour les seules personnes âgées de 70 ans ou plus a deux ou trois fois plus d’effet que la distanciation physique pour l’ensemble de la population. En outre, Aum et alii (2020) montrent que le confinement des seuls salariés dont l’emploi peut être réalisé à distance réduit de moitié le coût économique relativement à une situation où tous les travailleurs doivent rester à la maison, pour les mêmes bénéfices sanitaires. Une autre possibilité est l’adoption de créneaux alternés dans les entreprises et écoles pour réduire les interactions physiques (Akbarpour et alii, 2020). Un contre-argument, cependant, vient d’études telles que celle de Checo et alii (2021) : ces derniers constatent que les mesures ciblées ont un coût macroéconomique plus élevé dans la mesure où elles restent en place plus longtemps. Un autre contre-argument est donné par Singh et alii (2021) : ces derniers constatent empiriquement que seules des mesures portant sur l’ensemble de la population ont un impact statistiquement significatif.

La littérature fournit des résultats mitigés en ce qui concerne le ciblage géographique. Li et alii (2020) et Lin et Meissner (2020) concluent que les confinements locaux ont un impact limité sur la propagation du virus. Dave et alii (2021c) mettent en avant des preuves empiriques d’effets de débordement des ordres à rester chez soi. A l’opposé, Fang et alii (2020) montrent empiriquement comment le confinement de 63 villes en Hubei a efficacement contenu la propagation à travers la Chine. Depuis une perspective plus théorique, le modèle de Fajgelbaum et alii (2020) suggère que des mesures strictes appliquées à une sélection de quartiers dans une grande métropole peuvent être aussi efficaces qu’un confinement généralisé tout en réduisant significativement l’impact économique. De même, dans un modèle séparant les villes du reste du pays, Bisin et Moro (2021) suggèrent que le confinement d’une ville ne conduit pas à ce qu’une fraction plus large de la population soit infectée que dans le cas d’un confinement général. Finalement, Crucini et O'Flaherty (2020) suggèrent que les restrictions locales sont optimales dans une union budgétaire, comme une mesure nationale serait trop restrictive pour les zones moyennement infectées, en pesant excessivement sur l’activité économique locale.

Au niveau européen, certaines études montrent les bénéfices d’une approche coordonnée non seulement lors de l’instauration de confinements, mais aussi lors de leur retrait. Ash (2020) estime que les relâcher ensemble retarderait la résurgence du virus de cinq semaines. Symétriquement, elle montre qu’une mise en œuvre coordonnée de confinements à travers l’Europe a un impact plus fort sur les infections, en phase avec les constats de Ruktanonchai et alii (2020). C’est particulièrement dû aux forts effets de débordement sanitaires à travers l’Europe (Costa-i-Font, 2020).

Leçon n° 4 : Même en l’absence de mesures de confinement, la propagation du virus affecte l’activité économique en raison de l’adoption spontanée de comportements de distanciation physique. Il ne faut donc pas exagérer l’impact négatif de ces mesures.

Les pays avec les mesures de confinement les plus fortes ont connu les plus amples contractions du PIB. Cette relation reste valide pour d’autres indicateurs macroéconomiques, tels que la consommation des ménages (Baker et alii, 2020b ; Carvalho et alii, 2020), l’emploi (Béland et alii, 2020a ; Schotte et alii, 2021) ou la production industrielle (Deb et alii, 2020). Des modèles théoriques soutiennent une telle corrélation (par exemple, Baqaee et Farhi, 2020).

Cependant, même en l’absence de mesures de confinement, la propagation du virus affecte l’activité économique. La distanciation physique volontaire a un impact majeur sur l’activité, ainsi que l’incertitude (Baker et alii, 2020a) et la détérioration des perspectives économiques (Baek et alii, 2020). Les études (…) estiment que les mesures de confinement contribuent de 10 % à 60 % de l’impact économique total de l’épidémie de Covid-19. La littérature présente beaucoup d’éléments empiriques suggérant que les pandémies ont un impact en l’absence de confinements. Chetty et alii (2020) notent une contraction de l’activité avant le début des confinements aux Etats-Unis. Rojas et alii (2020) et Kahn et alii (2020) observent que l’essor des demandes d’allocations chômage a été homogène dans l’ensemble des Etats-Unis, malgré les différences des mesures adoptées au niveau local. En creusant davantage, Chen et alii (2020a) et Berry et alii (2021) ne trouvent aucun élément empirique robuste suggérant un effet significatif des mesures de confinement sur l’activité économique.

Les études focalisées sur la grippe espagnole tendent aussi à ne pas trouver d’effets significatifs des confinements sur l’activité économique, que ce soit à court terme ou à moyen terme. Certaines études ont mis en évidence un impact économique de la grippe espagnole au niveau local (Dahl et alii, 2020) ou au niveau global (Barro et alii, 2020) ; à l’inverse, Velde (2020) attribue la contraction de l’activité à l’incertitude entourant la fin de la Première Guerre mondiale. A partir de données américaines, Correia et alii (2020) et Bodenhorn (2020) ne trouvent pas d’éléments empiriques suggérant un impact économique significatif des confinements à court terme, tandis que Lilley et alii (2020) et Chapelle (2020) font le même constat concernant la croissance du PIB à moyen terme. De tels résultats doivent toutefois être pris avec prudence dans la mesure où les données restent de mauvaise qualité et où les mesures de confinement qui ont été adoptées à l’époque étaient bien moins strictes que celles adoptées aujourd’hui (Beach et alii).

Leçon n° 5 : Il ne faut relâcher un confinement que graduellement, même durant le déploiement de vaccins, dans la mesure où l’absence de résurgence épidémique tient à de rigoureuses mesures sanitaires.

Le confinement doit être relâché graduellement et, là où c’est possible, différemment selon l’âge et le secteur. La gradualité est particulièrement importante si l’immunité collective n’a pas été atteinte (Toda, 2020). Dave et alii (2021d) et Singh et alii (2021) ont toutefois montré la persistance de l’adhérence des individus au comportement pandémique, ce qui suggère que même une réouverture rapide et généralisée peut avoir un faible impact sur la mobilité ou l’activité économique. Les effets des restrictions et des réouvertures peuvent donc être asymétriques selon la phase de la pandémie (Dave et alii, 2021a) avec, par exemple, un rôle plus petit pour les chocs d’information et une plus faible demande pour les comportements d’atténuation dans la période ultérieure de la pandémie. En outre, Favero et alii (2020) conseillent de relâcher différemment selon les groupes d’âge et les secteurs pour accélérer la reprise. Baqaee et alii (2020) et Chang et alii (2021) appellent aussi à un maintien des restrictions pour les lieux "super-propagateurs" (par exemple, les restaurants, les salles de sport, les bars) et les grands rassemblements publics.

Une fois que les confinements sont relâchés, les études montrent l’importance des mesures sanitaires pour limiter la propagation du virus même durant le déploiement du vaccin. Renardy et alii (2020) estiment que retarder la réouverture ne réduit pas la magnitude de la vague d’infections suivantes, mais ne fait que la retarder ; par contre, réduire les niveaux d’interactions physiques retarde et réduit cette vague. Courtemanche et alii (2021) montrent aussi que la réouverture des écoles au milieu d’une vague épidémique avec des règles de distanciation physique superficielles a particulièrement accéléré la diffusion de l’épidémie de Covid-19, un résultat qui va dans le sens d’autres études montrant que les réouvertures d’écoles ont de modestes effets sur le nombre d’infections si elles sont associées à des mesures sanitaires (Bravata et alii, 2021 ; Goldhaber et alii, 2021). Finalement, le modèle de Cot et alii (2021) trouve que les seules vaccinations ne suffisent pas et que les mesures de distanciation physique strictes sont toujours nécessaires tant que l’immunité collective n’est pas atteinte. Agarwal et alii (2021) trouvent aussi que le relâchement des restrictions durant le déploiement d’un vaccin a significativement accru la mortalité.

Alors que la vaccination réduit le nombre d’infections et de cas graves, lutter contre l’hésitation vaccinale peut être clé pour atteindre l’immunité collective, ce qui nécessite certaines politiques. Les campagnes de vaccinations à grande échelle se sont révélées efficaces pour limiter la propagation du virus et surtout le nombre de cas graves (Moghadas et alii, 2021). Cependant, il est crucial de susciter de la confiance pour atteindre un niveau suffisant d’immunité dans la population (Dror et alii, 2020 ; Harrison et Wu 2020). (...) »

Jean-Charles Bricongne et Baptiste Meunier, « The best policies to fight pandemics: Five lessons from the literature so far », 10 août 2021. Traduit par Martin Anota



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