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Commerce international

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lundi 23 août 2021

Commerce international et inégalités

« Jusqu’à récemment, les économistes avaient en général minimisé le rôle de la mondialisation dans le creusement des inégalités au sein des pays développés. Mais aux yeux de la population, les effets adverses de la mondialisation semblaient bien plus larges, ce qui a contribué au contrecoup à l’encontre de l’orthodoxie politique et à l’essor du populisme d’extrême-droite. La littérature sur le commerce et les inégalités est pourtant exceptionnellement riche, offrant aussi bien d’importantes intuitions théoriques que de constats empiriques bien complets couvrant la période récente. Dans ces commentaires, je vais résumer quelques points importants à en retenir.

La redistribution est le revers des gains à l’échange


La théorie économique fournit un point de départ naturel. La théorie orthodoxe suggère que les effets redistributifs de l’ouverture aux échanges sont larges et durables. Deux de ces implications (la magnitude et la permanence de la redistribution) sont soutenues dans la théorie du commerce (…). Les gains à l’échange découlent de la différence dans les prix relatifs qui prévalent dans l’économie mondiale, d’un côté, et dans l’économie domestique (en autarcie) avant échanges, de l’autre. A mesure que l’économie s’ouvre aux échanges, les prix relatifs domestiques changent, ce qui entraîne une redistribution des revenus en plus des gains à l’échange. L'identité des gagnants et des perdants dépend de la nature de la stratification sociale dans la société (la classe sociale, la profession, les compétences, le niveau d’éducation, le genre, la religion, etc.) et de quel côté du changement des prix relatifs se situe chaque groupe.

Le fameux théorème Stolper-Samuelson (1941) (...) montre que le commerce génère des pertes absolues pour un segment de la société et non simplement des pertes relatives. Les hypothèses derrière le théorème sont extrêmes : il n’y a que deux facteurs de production, deux biens et une mobilité parfaite des facteurs, mais la logique de Stolper-Samuelson se retrouve dans un ensemble bien plus large d’environnements économiques. Dans une économie concurrentielle, et ce aussi longtemps que l’économie nationale ne se spécialise pas totalement (par exemple, elle continue de produire des biens qui sont importés), l’ouverture au commerce détériore la situation d’au moins un facteur de production, indépendamment du nombre de biens et de facteurs et du degré de mobilité des facteurs (voir Rodrik 2018a pour la démonstration).

Chose importante, ce résultat implique que les effets du commerce international sur les prix à la consommation ne compensent jamais complètement les perdants. C’est une conséquence du fait que, dans un système de production néoclassique, le prix des facteurs varie davantage que le prix des biens. Cela amène à conclure qu’il y aura au moins un facteur de production dont le revenu chutera davantage que le prix du bien qui connait la plus forte baisse de prix. Donc même si les travailleurs les moins qualifiés tendent à consommer beaucoup de produits importables, ils verront toujours leur situation se dégrader quand de tels biens sont intensifs en travail peu qualifié.

Ces résultats théoriques sont importants parce qu’ils vont à l’encontre de beaucoup d’arguments avancés dans le débat public : l’affirmation selon laquelle le commerce bénéficierait à toute la population ou du moins à la plupart des gens ; celle selon laquelle, même si le commerce crée des perdants, il ne s’agirait que de "coûts d’ajustement" transitoires ; ou encore celle selon laquelle l’effet des prix à la consommation ferait plus que compenser les pertes. En substance, il est théoriquement incohérent d’affirmer qu’il y a d'importants gains à l’échange sans accepter l’idée qu’il y ait d’amples répercussions sur la répartition des revenus. On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs !

Déceler empiriquement ces effets distributionnels nécessite que nous identifiions précisément les facteurs de production pertinents. Le travail diffère clairement du capital et les travailleurs les moins éduqués ne peuvent se transformer rapidement en professionnels qualifiés. Les premiers travaux empiriques se sont focalisés sur ces distinctions (le travail versus le capital, les travailleurs qualifiés versus les travailleurs non qualifiés), mais ces catégories étaient trop agrégées pour être pleinement révélatrices. Les compétences spécifiques à des entreprises ou des secteurs créent une marge distributionnelle supplémentaire, plus fine, entre les gagnants et les perdants du commerce. Plus important encore, l’immobilité spatiale des travailleurs génère des effets distributionnels entre les régions. Les travaux passés en revue par Dorn et Levell (2021) (…) mettent en évidence les effets nocifs qu’ont pu avoir l’ALENA (aux Etats-Unis) et le choc commercial chinois (aux Etats-Unis et en Europe) sur les marchés du travail locaux dans les régions très dépendantes des emplois qui se sont retrouvés concurrencés par les importations. C’est le cas d’Autor, Dorn et Hanson (2013) concernant le choc commercial chinois et de Hakobyan et McLaren (2016) concernant l’ALENA. Ces études montrent que les régions qui furent très affectées par le commerce (et les travailleurs et secteurs les plus directement concurrencés par la Chine et le Mexique) ont subi des pertes de revenu significatives et durables.

La redistribution est plus large dans les étapes avancées de la mondialisation


Une implication importante, mais bien moins reconnue, de la théorie du commerce international est que les gains tirés du retrait des barrières à l’échange diminuent relativement à la redistribution induite, précisément parce que les barrières en question deviennent de moins en moins importantes. En d’autres mots, la composante redistributive du commerce augmente relativement aux gains globaux à mesure que la mondialisation se poursuit. Ce résultat découle simplement de la théorie économique standard. Les coûts en termes d’efficience d’une taxe sur le commerce, comme avec toutes les taxes, augmentent avec le carré de la taxe. (…) De leur côté, les effets distributifs sont pratiquement linéaires avec les changements des prix relatifs et ils ne dépendent pas de la magnitude de la taxe (ni de l’étape de la mondialisation où nous nous situons).

Pour en voir l’importance pratique, considérons la question suivante : combien de dollars de revenu basculent d’un groupe de revenu à l’autre par dollar de gains à l’échange ? La réponse à cette question est donnée par ce que j’ai appelé le "ratio coût-bénéfice politique" (RCBP) de la libéralisation (Rodrik, 1994). Le numérateur du RCBP est la somme des valeurs absolues des gains et pertes des différents groupes identifiables, divisé par deux (pour corriger de la double comptabilisation). Le dénominateur correspond aux gains d’efficience standards que génère la libéralisation commerciale. Nous pouvons calculer cet indicateur en utilisant les modèles d’équilibre partiel ou général du commerce avec des valeurs de paramètre de référence (pour les élasticités dans le premier cas et les parts des facteurs dans le second). Dans les deux cas, le ratio de redistribution des gains nets passe d'environ 5 quand les droits de douane sont initialement de 40 % à plus de 20 quand les droits de douane sont de 10 % (Rodrik, 1994, 2018a). En d’autres termes, pour de faibles niveaux de barrières à l’échange, la redistribution est relativement plus large que les gains à l’échange qui sont générés. Ce n’est pas qu’une possibilité théorique. Les analyses empiriques de l’ALENA (Romalis, 2007 ; Caliendo et Parro, 2015) ont conclu que les gains à l’échange obtenus par l’économie américaine sont infimes en comparaison avec les effets distributifs mis en lumière, par exemple, par Hakobyan et McLaren (2016).

Ces considérations apportent un éclairage très utile pour l’économie politique de la mondialisation. Une fois que les marchés nationaux sont assez ouverts, les tentatives visant à approfondir la mondialisation vont sembler (non sans raison !) être avant tout motivées par l’objectif d’enrichir certains groupes plutôt que d’accroître la taille du gâteau. Selon moi, les pays développés avaient atteint ce stade à la fin des années 1990, peut-être même plus tôt.

La compensation est problématique


Le commerce international entraîne une redistribution des revenus, mais il n’aggrave pas forcément les inégalités si les bénéficiaires sont les moins fortunés de la société. La théorie et l’analyse empirique suggèrent cependant que la redistribution est allée dans la mauvaise direction dans les pays développés. Les perdants ont été les travailleurs les plus pauvres et les moins éduqués, et les régions qui étaient déjà affectées par la désindustrialisation et les destructions d’emplois provoquées par celle-ci. Les pertes en revenu ont été amplifiées par la hausse des taux de mortalité et d’autres coûts sociaux (Case et Deaton, 2020).

La réponse standard que les économistes et les responsables de la politique commerciale ont avancée à de telles inquiétudes est que les accords commerciaux doivent s'accompagner d’une compensation des perdants. Aux Etats-Unis, la compensation est souvent implicitement intégrée dans la politique commerciale à travers la Trade Adjustment Assistance (TAA). En Europe, la compensation n’est pas directement ciblée sur les travailleurs affectés par le commerce international, mais l’assurance sociale et des politiques actives de l’emploi répondant aux destructions d’emplois en général tendent à être plus généreuses qu’aux Etats-Unis. Dans aucun des deux cas une compensation n'est fournie pour les pertes de rémunération en tant que telles, à moins que les travailleurs basculent dans le chômage ou voient leur revenu chuter en-deçà d’un seuil qui active l’assistance sociale. Il est clair que la compensation est incomplète et imparfaite.

Il y a de bonnes raisons pour lesquelles la compensation ne marche jamais en pratique. Premièrement, il y a des problèmes informationnels qui empêchent de cibler les perdants. Les gouvernements peuvent difficilement identifier les travailleurs dont la rémunération aurait été plus élevée en l’absence de la libéralisation du commerce. En pratique, ce problème est "résolu" en rendant l’assistance publique conditionnelle à un choc commercial observable, par exemple les destructions d’emplois liées au commerce international. Mais cela manque les travailleurs qui ont accepté des salaires plus faibles, que ce soit en gardant leur emploi ou en changeant d’emploi. En général, l’information imparfaite empêche les transferts forfaitaires, ce qui signifie que la compensation crée des inefficiences.

Cela nous amène au second problème. Comme la compensation est coûteuse, la perte sèche de la compensation ampute facilement un gros morceau des gains à l’échange. Elle affaiblit les gains agrégés de la compensation et peut même les transformer en pertes. A travers un modèle de commerce quantitatif, Antràs et alii (2017) montrent que les magnitudes sont significatives : la hausse non compensée des inégalités produite par le commerce peut significativement réduire le bien-être social ; et les distorsions occasionnées par les impôts adoptés pour modérer les inégalités peuvent réduire les gains à l’échange. Dans cette étude, la libéralisation du commerce est modélisée comme une réduction des coûts à l’échange "iceberg", qui ignore la perte dans les recettes douanières du gouvernement. Quand les recettes du gouvernement sont ajoutées, la compensation requise est plus large.

Considérons un calcul au dos de l’enveloppe basé sur les résultats de Rodrik (1994, 2018a) cités plus haut. Supposons que le fardeau excédentaire des politiques redistributives s’élève à 0,10 dollar. En d’autres termes, pour tout dollar de redistribution, il y a une perte sèche équivalente à 10 centimes. Supposons en outre que le RCBP (à la marge) de la libéralisation commerciale soit de 10, ce qui n’est pas un chiffre extrême quand les économies sont déjà pleinement ouvertes (comme je l’ai précédemment indiqué). Alors, compenser pleinement les perdants produirait une perte sèche qui épuiserait tous les gains à l’échange. Avec un RCBP supérieur à 10 et/ou un fardeau excédentaire supérieur à 0,1, la compensation du commerce international provoquerait des pertes nettes pour la société. Des groupes particuliers (les intérêts orientés à l’export) peuvent toujours y gagner et en l’occurrence beaucoup gagner, mais les pertes subies par le reste de la société seraient plus larges.

J’ai jusqu’à présent considéré les arguments économiques expliquant pourquoi la compensation est problématique et au mieux incomplète. L’hypothèse était qu’il y a une fonction de bien-être social qui prend en compte la distribution du revenu et que les autorités politiques veulent maximiser. Mais il y a aussi des raisons politiques qui peuvent empêcher la compensation. Si les bénéficiaires de la mondialisation sont assez puissants pour obtenir les accords commerciaux qu’ils désirent, ils peuvent aussi être assez puissants pour bloquer les politiques redistributives. Et même s’ils ont initialement besoin d’une coalition assez large, ils peuvent se soustraire à leurs engagements.

Une version de cet argument fait écho à l’incohérence temporelle attachée à la promesse de compenser les perdants. Supposons que la signature d’un accord commercial nécessite qu'il soit accepté par au moins certains des potentiels perdants. Dans les pays développés, ces groupes pourraient être les travailleurs dans les régions industrielles en déclin. Pour obtenir leur accord, le gouvernement va vouloir leur promettre un dédommagement. Dans le contexte américain, cela pourrait prendre la forme d’une Trade Adjustment Assistance améliorée. Cependant, dès lors que l’accord commercial ne peut être facilement inversé, il y aura peu d’incitations à accorder la compensation une fois que l’accord est signé. Plus généralement, les promesses de redistribuer ex post présentent une incohérence temporelle quand l’accord commercial sape le pouvoir des acteurs ayant un pouvoir de veto (Fernandez et Rodrik, 1991). En effet, la TAA a généralement été sous-financée et son efficacité a été limitée (D’Amico et Schochet, 2012).

Bref, que ce soit d’un point de vue économique ou politique, il n’est pas surprenant que les perdants de la mondialisation n’aient pas bénéficié d’une telle compensation.

Justice versus inégalités : le commerce international diffère des autres échanges marchands


Mais pourquoi les gouvernements devraient-ils chercher à défaire les effets redistributifs du commerce et la mondialisation ? Les économies de marché subissent continuellement des changements et beaucoup d’entre eux bouleversent les prix relatifs et la répartition du revenu. Les modifications dans les conditions de demande, le changement technologique et une variété d’autres chocs idiosyncratiques frappent les économies sans pour autant susciter des inquiétudes à propos des inégalités ou des appels au dédommagement. En outre, il n’est pas clair que le commerce soit le plus important facteur à l’origine des problèmes distributionnels que les pays développés ont connus ces dernières décennies : la hausse des inégalités salariales, la désindustrialisation, le déclin régional, la compression des classes moyennes, la hausse de la part du revenu rémunérant les hauts revenus et la chute de la part du travail. Il y a un large consensus parmi les économistes pour dire que le progrès technique et de profonds changements institutionnels (tels que le déclin du syndicalisme ou du pouvoir de négociation des travailleurs) ont joué un plus grand rôle. Pourtant, les effets nocifs du commerce international et de la mondialisation sont devenus bien plus saillants politiquement que les autres déterminants. Un large pan de la littérature empirique montre que les chocs de mondialisation ont joué un rôle causal et significatif dans l’essor des mouvements populistes d’extrême-droite (Rodrik, 2021).

Les énormes effets des chocs commerciaux sur les attitudes publiques ont été mis en évidence dans une expérimentation que Rafael di Tella et moi avons réalisée auprès de répondants américains (di Tella et Rodrik, 2020). Dans une enquête menée en ligne à grande échelle, nous avons présenté aux sujets un "article de presse" sur la fermeture imminente d’une usine textile. Nos sujets furent aléatoirement répartis entre différents groupes de traitement, chaque groupe se voyant présenter un scénario particulier l’éclairant sur les raisons de la fermeture de l’usine. Les scénarii évoquaient notamment un choc de demande négatif, l’introduction de technologies économisant le travail, les erreurs de gestion et différents types de délocalisations internationales (donc le commerce international). Il fut demandé aux répondants quelles étaient leurs préférences en termes de politique publique : ils pouvaient choisir de ne rien faire, de verser des revenus de transfert aux travailleurs qui perdaient leur emploi ou d’imposer une restriction au commerce.

En général, les scénarii suscitaient une hausse du soutien en faveur de l’action publique en comparaison avec le scénario de contrôle (celui où il n’y a pas de destructions d’emplois). Mais le principal point était que les gens ne traitaient pas de la même façon les différentes destructions d’emplois. Ils distinguaient les chocs touchant le marché du travail selon ce qui les produisait. Alors que les perturbations non commerciales telles que les chocs technologiques et les chocs de demande n’augmentaient pas la demande de protection, les chocs commerciaux suscitaient une bien plus forte demande de protection, doublant ou triplant la part des répondants qui appelaient à restreindre les échanges internationaux. En outre, nos sujets étaient particulièrement sensibles au commerce avec une nation en développement. Changer simplement le nom du pays où la production est délocalisée (le Cambodge au lieu de la France) augmenta significativement la demande de protection face aux importations (de plus de la moitié).

Ces résultats suggèrent que les gens voient les chocs commerciaux comme intrinsèquement différents des autres types de chocs. Les vues de nos répondants quant à la désirabilité de l’action gouvernementale d’un certain type (et de la restriction au commerce en particulier) ne dépendaient pas seulement des possibles conséquences (les pertes d’emplois), mais aussi des canaux causaux. Les gens semblent également avoir des préférences quant aux mécanismes distributifs.

Angus Deaton, parmi d’autres, estime que les réactions publiques aux tendances économistes sont moins façonnées par les inégalités en tant que telles que par les perceptions de justice. Comme Deaton (2017) l’écrit, "les inégalités ne sont pas la même chose que l’injustice… C’est cette dernière qui suscite aujourd’hui tant de troubles politiques dans le monde riche. Une partie des processus qui génèrent les inégalités est perçue comme juste. Mais les autres processus à l’œuvre sont profondément et manifestement injustes et ils sont devenus une source légitime de colère et de désaffection". Le commerce international est particulièrement susceptible de susciter des sentiments d’injustice, parce qu’il implique des transactions économiques entre des entités opérant dans différents ensembles de règles et de réglementations.

Considérons la différence entre un échange marchand qui est domestique et un second qui implique un passage aux frontières. Dans le premier cas, toutes les entreprises opérant dans un secteur donné sont sujettes à des règles identiques (établies par le gouvernement national) et le sentiment est que l’Etat n’en favorise aucune par rapport aux autres. En d’autres termes, les règles du jeu semblent les mêmes pour toutes. Dans le second cas, les entreprises ne font pas forcément face aux mêmes circonstances. Une entreprise dans un pays A peut être (explicitement ou implicitement) subventionnée par son gouvernement et elle peut avoir à respecter des normes environnementales et une réglementation du travail bien plus souples que celles qui prévalent dans le pays B ou bien, même si les réglementations sont dans le texte les mêmes, elle peut les contourner. D’un point de vue économique formel, l’écart de coûts entre les pays qui en résulte n’est pas différent de celui qui résulte des différences dans les dotations factorielles ou en termes de productivité, si bien qu’il peut même être la source de gains à l’échange additionnels. Mais les opportunités de commercer qui résultent d’une telle inégalité des règles du jeu ne sont pas de la même nature et elles ont un relent d’injustice.

Les économistes ont traditionnellement résisté à l’idée d’évoquer de telles questions d’injustice dans les discussions autour de la politique commerciale. Si la réglementation du travail est superficielle ou inexistante dans les pays à faible revenu, pourquoi ne pas considérer cela comme une autre source d’avantage comparatif ? Les travailleurs qui perdraient leur emploi dans les ateliers textile si le commerce était restreint ne se retrouveraient-ils pas alors dans une plus mauvaise situation qu’en l’absence d’opportunités offertes par l’ouverture commerciale ? Fait-il économiquement sens de délocaliser les productions polluantes dans les juridictions où la demande d’un air plus propre est plus faible et donc les réglementations environnementales plus laxistes ?

Considérons ces inquiétudes du point de vue des groupes affectés, en particulier les travailleurs, dans le pays importateur. Après de longues luttes politiques, les travailleurs dans la plupart des pays développés ont obtenu une expansion considérable des droits sociaux, notamment dans le cadre de la réglementation du travail avec la liberté des négociations collectives et la prohibition du travail forcé et du travail des enfants. Avec cette réglementation du travail, il est illégal (et illégitime) pour les entreprises de se concurrencer sur le base d’avantages en coûts obtenus en violant ces normes. Une entreprise ne peut concurrencer une autre entreprise en employant des travailleurs qui se soustraient à la réglementation du travail nationale, même si ces travailleurs désirent le faire "volontairement".

Mais le commerce international rend soudainement légal (et, aux yeux de beaucoup d’économistes et de technocrates, pleinement légitime) ce qui était jusqu’alors illégal (et illégitime) dans un pays. Une entreprise ne peut pas venir de l’étranger des enfants et les faire travailler dans son pays, mais elle peut employer ces enfants à l’étranger (soit directement, soit via un sous-traitant). Un économiste y voit des gains à l’échange. Mais pour le défenseur du travail et le réformateur social, il s’agit d’une sape de la réglementation du travail domestique. Effectivement, les travailleurs domestiques se voient dire : si vous ne voulez pas être concurrencés par les importations, vous devez sacrifier les droits du travail que vous avez durement acquis !

Dans certains cas, les lois du commerce international reconnaissent le besoin d’accorder un minimum d’attention aux considérations de justice. C’est pourquoi les pratiques de subventions à l’export et de dumping (consistant à vendre à un prix inférieur aux coûts) de la part des exportateurs sont généralement punissables par des "remèdes" commerciaux (c’est-à-dire des droits de douane sur les importations) même s’il est économiquement peu justifié de le faire. Le travail carcéral a été laissé en-dehors des règles commerciales dans le GATT originel (permettant aux pays de restreindre les importations réalisées avec un tel travail). Une exception similaire n’a formellement pas été faite pour les biens réalisés avec du travail forcé, mais l’on peut penser que peu élèveraient une objection à ce que des prohibitions commerciales allant dans ce sens soient adoptées. Mais que dire à propos du travail d’enfants, des pratiques d’exploitation du travail ou de la répression flagrante des droits de négociation collective ? Dans tous ces cas, il peut être justifié de parler d’injustice à propos d’un tel commerce. Pourtant, les règles actuelles ne permettent généralement pas aux pays de restreindre les importations sur la base de telles considérations (en-dehors d’accords commerciaux bilatéraux ou régionaux). Prohiber ou restreindre les importations en raison de violations de droits du travail dans les pays exportateurs violerait les règles de l’OMC et pourrait susciter des représailles de la part des exportateurs affectés.

Les différences réglementaires entre les pays ne sont pas toujours problématiques. Elles peuvent s’expliquer par des différences en termes de circonstances ou de préférences et elles ne reflètent pas forcément une violation des droits sociaux. Par exemple, un pays exportateur peut avoir un salaire minimum relativement faible qui reflète un moindre niveau de productivité. Cela n’est clairement pas une source de nivellement par le bas des conditions de travail dans les pays importateurs et ils ne doivent pas y voir un échange déloyal (bien qu’en pratique ils le fassent souvent). Dans d’autres cas, les pays peuvent choisir une moindre protection sociale et une protection plus souple du travail pour atteindre d’autres objectifs sociaux (par exemple un niveau d’emploi plus élevé). Des considérations d’arbitrage vont toujours entrer en jeu, même s’il n’y a pas de violation des droits dans les pays aux réglementations laxistes. C’est l’une des considérations qui a fortement pesé dans les négociations de l’Union européenne avec la Grande-Bretagne pour le Brexit.

Les considérations de justice dans le commerce international n’appellent pas à l’uniformité des réglementations du travail ou des règles sociales. Mais en général, plus l’intégration est poussée, plus forte sera la demande pour l’harmonisation des réglementations. Dans l’Union européenne, la divergence dans les règlementations du travail entre certains pays périphériques (par exemple la Pologne) et les nations plus avancées (par exemple la France) a souvent créé des tensions. A travers l’accord du Brexit, l’Union européenne a obtenu la promesse de la part de la Grande-Bretagne que cette dernière de concurrencerait pas déloyalement ses industries par des règlementations du travail et des normes environnementales plus souples (et elle s’est réservé le droit à restreindre les échanges si des changements en matière de politiques du travail, sociales ou environnementales au Royaume-Uni présentaient des "impacts significatifs sur le commerce ou l’investissement entre les parties").

L’intégration économique se fait avec un arbitrage entre, d’un côté, les gains à l’échange et, de l’autre, les gains de la diversité réglementaire. Il est en général impossible de maximiser sur les deux fronts. Plus nous approfondissons l’intégration, plus nous devons sacrifier en diversité réglementaire, soit de jure, soit de facto, via l’arbitrage. (Je discute davantage de l’harmonisation réglementaire dans la prochaine section.) Sans prétendre résoudre de tels problèmes, les économistes peuvent néanmoins faire savoir que le commerce international soulève dans de telles conditions d’épineuses questions de justice.

Les bénéfices d’une intégration profonde sont ambigus


Les économistes considèrent typiquement la politique commerciale internationale en termes de droits de douane et de quotas. Mais comme mes propos précédents le suggèrent, au fil du temps la politique commerciale a de moins en moins concerné ces frictions si souvent évoquées dans les manuels pour s’attaquer de plus en plus aux autres barrières rendant l’accès aux marchés domestiques coûteux. L’idée était que, comme les barrières traditionnelles disparaissaient, des gains à l’échange supplémentaires pouvaient être obtenus en réduisant les coûts de transaction générés par les politiques ou les réglementations qui étaient traditionnellement considérées comme relevant du seul ressort domestique. L’agriculture, les services, les subventions, la santé et les règles sanitaires ou encore la protection de la propriété intellectuelle ont été certains des nouveaux domaines incorporés à l’OMC en 1994. Les accords commerciaux qui ont été ultérieurement négociés de façon bilatérale ou régionale sont même allés plus loin dans ces domaines et ont intégré d’autres domaines comme la banque, la finance et la réglementation du travail. Le problème est que les politiques domestiques dans ces domaines assuraient souvent d’importantes fonctions distributives ou étaient le fruit de négociations sociales historiques. Quand elles se retrouvèrent incorporées dans les négociations commerciales, beaucoup ont estimé que des groupes spécifiques et des lobbies s’étaient approprié les accords commerciaux pour renverser les pactes sociaux. Les accords commerciaux devinrent plus conflictuels et controversés.

Mais ce n’est pas seulement une question de perceptions. Le contrecoup politique à l’encontre de l’intégration profonde peut trouver des justifications économiques. Les bénéfices économiques agrégés tirés des accords internationaux contraignant l’autonomie réglementaire domestique sont bien plus ambigus que ceux tirés du retrait des barrières frontalières traditionnelles. Ils peuvent certes réduire les "coûts à l’échange" et stimuler les échanges et l’investissement transfrontalier. Mais leur impact sur le bien-être et l’efficience est fondamentalement incertain. Je discute en détails de ces questions dans Rodrik (2018b) ; voir aussi Maggi et Ossa (2020).

Considérons le cas des normes réglementaires (conçus pour promouvoir la sécurité du consommateur, la protection de l’environnement ou de la santé). L’harmonisation de telles normes réglementaires est au cœur des accords commerciaux d’aujourd’hui. La justification est que la réduction des différences réglementaires entre les pays diminue les coûts de transaction qu’il y a à faire des affaires à l’étranger. Les normes réglementaires qui peuvent entraver l’accès des producteurs étrangers aux marchés domestiques sont parfois qualifiées de "barrières non douanières". Et il ne fait guère de doute que les gouvernements jouent parfois sur les réglementations pour donner un avantage aux producteurs domestiques face aux producteurs étrangers. Mais, comme je l’ai indiqué plus tôt, les différences en matière de réglementation entre les pays reflètent souvent des différences en matière de préférences des consommateurs ou une divergence dans les styles réglementaires. L’interdiction des OGM et du bœuf aux hormones, par exemple, ne répond pas à des motifs protectionnistes (cette interdiction s’applique également aux producteurs domestiques), mais aux pressions émanant de groupes de consommateurs domestiques. Le gouvernement américain considère qu’il s’agit de barrières protectionnistes et les organes de règlement des différends de l’OMC lui ont souvent donné raison (Rodrik, 2018b).

Le problème est que, contrairement au cas des droits de douane et des quotas, il n’y a pas de référence naturelle qui nous permette de déterminer si une norme réglementaire est excessive ou "protectionniste". Comme les pays ne partagent ni les mêmes évaluations du risque (de sécurité, environnemental, sanitaire), ni les mêmes conceptions du lien qui doit s’établir entre les entreprises et leurs parties prenantes (leurs salariés, leurs fournisseurs, leurs clients, les communautés locales), les normes ne seront pas les mêmes et aucune ne sera supérieure aux autres. Dans le langage des économistes, les normes réglementaires sont des biens publics pour lesquels les nations (et les groupes dans les nations) peuvent avoir des préférences différentes. Les nations doivent arbitrer entre les bénéfices d’un approfondissement de l’intégration des marchés (en réduisant la diversité réglementaire) et les coûts d’une harmonisation excessive. Les décisions qui en résultent sont intrinsèquement politiques et distributionnelles. Et elles restent contestées comme les préférences et les coalitions politiques changent.

L’Acquis communautaire européen constitue le summum de l’harmonisation réglementaire. Le Marché unique européen est le résultat de la poursuite non simplement du libre-échange, mais en fait de la profonde intégration, qui a requis un large ensemble détaillé de lois et de réglementations (allant jusqu’à prescrire, par exemple, la taille des cages pour les poules pondeuses) qui s’appliquent pour la plupart à tous les Etats-membres. Ces arbitrages ont fortement pesé dans le débat autour du Brexit au Royaume-Uni. Ses partisans appelaient notamment à ce que telles décisions restent entre les mains des politiciens domestiques (plutôt que des technocrates européens). Le maintien dans l’Union européenne impliquait que les arbitrages importants soient réalisés à Bruxelles, loin des dirigeants démocratiquement élus, et qu’ils seraient susceptibles de favoriser le marché unique au détriment de la différence nationale.

C’était peut-être un genre différent de conflit distributif, tournant moins autour des intérêts matériels et davantage autour des valeurs ou des préférences sociales et politiques. Pour ceux ayant d’importants intérêts commerciaux, économiques ou professionnels à accéder au marché européen, il était naturel que les intérêts matériels prédominent. Pour d’autres, pour qui les perspectives économiques étaient moins brillantes, l’autonomie politique et réglementaire revenait à la surface.

Il n’est pas certain qu’il y ait des gains à l’échange "dynamiques"


Les gains standards du commerce sont des effets de "niveau", statiques, qui résultent d’une allocation plus efficace des ressources domestiques, étant donné les possibilités d’échanges. Il est possible d’envisager également des effets de croissance dynamiques ou des bénéfices de productivité qui vont au-delà des gains standards dans l’efficience allocative. En l’occurrence, une ouverture aux échanges peut augmenter, non pas seulement ponctuellement les possibilités de consommation, mais en fait le taux de croissance de la productivité de l’économie. Les avocats des accords commerciaux évoquent souvent de tels effets de croissance ou de productivité pour affirmer qu’il y a de larges gains économiques. Beaucoup des problèmes distributionnels que j’ai évoqués seraient d’une moindre importance si la croissance économique accélérait de façon soutenue. Tous les bateaux (ou la plupart d’entre eux) ont plus de chances de finir par être soulevés si la marée ne cesse de monter.

Les effets de croissance peuvent découler soit d’une hausse de l’accumulation du capital, soit d’une accélération de l’innovation et de sa diffusion. Notez tout d’abord qu’une hausse de la croissance à moyen ou long terme n’implique pas en soi une hausse équivalente du bien-être. Supposons, par exemple, que l’ouverture aux échanges accroisse le rendement domestique du capital et donc le taux d’investissement, en plus du taux de croissance à long terme. En l’absence d’une divergence entre les rendements privés et sociaux de l’accumulation, les coûts d’opportunité de la consommation perdue à court terme (de façon à accroître l’épargne et à financer l’investissement) sont égaux à la marge à la hausse des possibilités de consommation à long terme. Dans ce cas, les gains à l’échange, calculés par approximation, ne seraient pas différents des gains statiques standards, malgré la hausse du taux de croissance de l’économie.

Les effets de croissance significatifs pour le bien-être sont davantage probables quand le commerce améliore la productivité dans les secteurs, soit dans les entreprises, soit par la réallocation entre les entreprises, et quand il y a des externalités positives associées au processus d’innovation. Tout d’abord, le commerce facilite les transferts technologiques à partir des entreprises situées à la frontière technologiques dans les autres pays (Bayoumi et alii, 1999). Un autre mécanisme est celui de la concurrence à l’importation, qui force les entreprises les moins efficaces à sortir du marché et d’autres entreprises à rationaliser leur exploitation (Melitz, 2003). De tels effets sont abondamment documentés et le commerce est en général associé à une plus forte croissance de la productivité dans les secteurs les plus exposés à l’économie mondiale tels que l’industrie manufacturière.

Il est moins souligné que la croissance de la productivité induite par le commerce dans l’industrie ne se traduit pas nécessairement par une amélioration de ce qui importe vraiment pour les gains agrégés, en l’occurrence la croissance de la productivité au niveau de l’économie. Dans plusieurs pays à revenu intermédiaire ou élevé, en particulier la Grande-Bretagne, la concurrence à l’importation a accéléré le processus de désindustrialisation. La question clé est de savoir ce qui survient au travail qui a été réalloué à d’autres secteurs lorsque l’industrie se contracte. Quand le travail se déplace vers les activités de services à moindre productivité, où les externalités technologiques sont moins importantes, ou quand l’emploi reste déprimé dans les régions affectées, les effets au niveau de l’ensemble de l’économie sont considérablement moins positifs. Le déclin économique local et la désindustrialisation ont été liés non seulement à une moins bonne performance en termes de productivité, mais également à divers maux sociaux allant des ruptures conjugales à la multiplication des problèmes d’addiction et des suicides (Case et Deaton, 2020). La spécialisation de la Grande-Bretagne s’est faite au profit des services financiers et elle a promu une livre sterling forte, mais au détriment de nombreux pans de l’économie réelle.

Et à propos des pays exportateurs à faible revenu ? Il est indéniable que la croissance dans plusieurs de ces pays (et en Chine en particulier) a bénéficié de l’ouverture des marchés en Europe et aux Etats-Unis. L’industrialisation orientée à l’exportation a été un puissant moteur pour la croissance dans les pays qui réussirent à l’allumer. Donc même si le commerce a aggravé les inégalités dans les pays développés, il a probablement réduit les inégalités mondiales, grâce en grande partie à la performance économique de la Chine.

Cependant, il est utile de souligner deux points ici (…). Premièrement, les pays qui ont réussi à s’industrialiser se sont appuyés sur une vaste gamme de politiques qui violèrent les règles d’intégration profonde. La Chine s’est industrialisée non seulement en protégeant pendant un long moment ses entreprises publiques de la concurrence à l’importation, mais aussi à travers les subventions, les transferts technologiques forcés, les exigences en contenu domestique, la manipulation du taux de change et un laxisme en matière de protection des brevets et des copyrights. Deuxièmement, mis à part la Chine, les exemples les plus proéminents d’industrialisations orientées à l’exportation (le Japon, la Corée du Sud, Taïwan) prirent place avant les années 1990, quand les restrictions à l’échange dans les pays développés étaient généralement plus fortes et la libéralisation du commerce confinée à la question des barrières frontalières.

La globalisation financière et la mobilité du capital aggravent les inégalités


Jusqu’à présent je ne me suis focalisé que sur le commerce international, mais mes propos seraient incomplets si je n’évoquais pas les effets distributifs de la mobilité internationale des entreprises et de la mondialisation financière.

Les chercheurs du FMI ont constaté qu’une plus grande mobilité du capital produit de puissants effets d’inégalités (Jaumotte et alii, 2013 ; Furceri et Loungani, 2015 ; Furceri et alii, 2017). En l’occurrence, ils constatent que la libéralisation du compte de capital entraîne des baisses significatives et durables de la part du revenu rémunérant le travail, ainsi que des hausses du coefficient de Gini des inégalités de revenu et des parts du revenu national gagnées par les 1 %, les 5 % et les 10 % les plus rémunérés.

Il n’y a pas d’analogue au théorème Stolper-Samuelson en macroéconomie internationale. Mais il y a une explication évoquant les négociations (comme je l’ai développé dans Rodrik, 1997, chapitre 2). Aussi longtemps que les salaires sont en partie déterminés par la négociation entres les salariés et leurs employeurs, la mobilité du capital donne à ces derniers un moyen de pression crédible : acceptez de plus faibles salaires ou nous irons à l’étranger ! Furceri et alii (2017) constatent empiriquement que la déformation du partage du revenu au détriment du travail est liée aux menaces de délocalisations. L’explication par les négociations est aussi cohérente avec le constat relevé par Jaumotte et alii (2013) selon lequel la hausse des inégalités est étroitement liée à l’investissement direct à l’étranger. Plus largement, le régime de négociations salariales peut être endogène à la mondialisation, les travailleurs perdant en pouvoir de négociation à mesure que les délocalisations de la production à l’étranger sont facilitées.

Un autre argument dans Rodrik (1997) est que la mobilité du capital accroit la volatilité des rémunérations du travail et déplace le fardeau des chocs économiques sur les épaules des travailleurs. Cela découle aussi du fait que le capital et le travail n’ont pas le même degré de mobilité internationale. Le facteur qui a le moins de possibilités à quitter le pays se retrouve à supporter les coûts des chocs idiosyncratiques. Les analyses empiriques vont dans le sens de cette conjecture (Scheve et Slaughter, 2002 ; OCDE, 2007 ; Buch et Pierdzioc, 2014). Les travailleurs les moins compétents et qualifiés, ceux qui sont les moins à même de traverser les frontières, sont typiquement les plus affectés par le déplacement des risques.

Un autre changement distributionnel tient au fardeau de la taxation. Quand le capital devient mondialement mobile, il devient plus dur à taxer. En effet, les taux d’imposition des entreprises ont fortement baissé dans pratiquement tous les pays développés depuis la fin des années 1980, dans certains cas de moitié, voire plus. De telles tendances ont été explicitement reliées à la concurrence fiscale dans les pays avec des régimes de libre mobilité du capital (Devereux et alii, 2008). Entretemps, le fardeau fiscal sur les salaires (les cotisations sociales, etc.) n’a guère changé et les taux de taxe sur la valeur ajoutée (TVA) ont généralement augmenté (Rodrik, 2018a).

Il y a eu une bien plus grande coopération et davantage d’échanges d’informations entre les pays développés ces dernières années en vue de restreindre la concurrence fiscale. Un accord a récemment été obtenu parmi les principales économies pour fixer un plancher dans la taxation du revenu des entreprises. Il reste à voir si cela va entraîner un réel changement dans la taxation du capital mondialement mobile. »

Dani Rodrik, « A primer on trade and inequality », août 2021. Traduit par Martin Anota



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lundi 9 août 2021

Ce que la production de vaccins nous dit à propos du commerce international

« Pour beaucoup d’entre nous, Chad Bown du Peterson Institute for International Economics (un think tank spécialisé dans l’économie internationale) est devenu l’homme à suivre pour comprendre les développements actuels à propos de la politique commerciale. Ses travaux retraçant l’évolution de la guerre commerciale de Donald Trump sont inestimables.

Il vient de publier une nouvelle étude très instructive, coécrite avec Thomas Bollyky sur la chaîne d’approvisionnement des vaccins. Je ne mentirai pas : il y a beaucoup de détails et l’article est assez complexe. Mais il est en l’occurrence rempli de détails utiles et il nous dit certaines choses intéressantes à propos du commerce mondial au vingt-et-unième siècle. Une chose qui a particulièrement attiré mon attention (ce n’est probablement pas la chose la plus importante, mais elle porte sur un thème qui m’est particulièrement cher) est que l’histoire de la production mondiale de vaccins démontre que la nouvelle théorie du commerce ou, comme certains l’appellent désormais, l’"ancienne nouvelle théorie du commerce", reste pertinente. (…)

La production de ces vaccins est évidemment un processus compliqué, impliquant des établissements situés en différents lieux, impliquant probablement beaucoup de transferts transfrontaliers de composants de vaccin. Dans le cas de Pfizer, tous ces établissements se situent aux Etats-Unis et en Europe occidentale, ce qui est typique des entreprises pharmaceutiques, bien que d’autres compagnies aient des établissements au Brésil et en Inde. En quoi les chaînes de production des vaccins collent-elles à la théorie du commerce international ?

Si vous avez suivi des cours d’économie, vous avez probablement entendu parler de la théorie de l’avantage comparatif, selon laquelle les pays commercent entre eux pour tirer profit de leurs différences. L’exemple originel, tiré de l’économiste du début du dix-neuvième siècle David Ricardo, devenu un classique, évoquait l’échange de draps anglais contre le vin portugais. La théorie de l’avantage comparatif est puissante, éclairante, en particulier parce qu’elle montre pourquoi les pays exportent des biens (…) même s’ils sont moins productifs dans ces secteurs que les autres pays. Le Bangladesh est une nation à faible productivité (bien qu’il se soit amélioré), mais son désavantage en termes de productivité est moins prononcé dans le textile que dans d’autres secteurs, donc il est devenu un grand exportateur de vêtements.

Dans les années 1960 et 1970, cependant, des économistes commencèrent à suggérer que l’avantage comparatif n’expliquait pas tout. Le commerce mondial a crû au cours du temps, mais l’essentiel de sa croissance impliquait les échanges entre des pays qui ne semblaient pas très différents les uns des autres, par exemple entre les Etats-Unis et le Canada ou entre les pays d’Europe occidentale. De plus, ce que ces pays échangeaient était assez similaire : il y avait beaucoup de commerce "intra-branche" comme les échanges à grande échelle de voitures entre Etats-Unis et Canada.

Que s’est-il passé ? Certains économistes avaient noté depuis longtemps que l’avantage comparatif n’était pas la seule raison possible pour expliquer le commerce international. Les pays peuvent aussi commercer entre eux parce que la production de certains biens implique des rendements croissants ; il y a des avantages à produire à grande échelle, ce qui crée des incitations à concentrer la production dans quelques pays et à exporter ces biens à d’autres pays. Le commerce automobile entre les Etats-Unis et le Canada en constitue un exemple classique : après que ces pays aient établi un accord de libre-échange pour les voitures en 1965, les constructeurs automobiles d’Amérique du nord ont atteint des économies d’échelle en limitant l’éventail de choses produites au Canada, en exportant ces biens et en important d’autres produits des Etats-Unis. Mais si le commerce reflétait les rendements croissants plutôt que les caractéristiques des pays, quels pays finiraient par produire quels biens ? Cela peut être largement aléatoire, le résultat des accidents de l’histoire.

Il y a cependant eu très peu de littérature économique à propos du commerce à rendements croissants jusqu’à la fin des années 1970. Les économistes n’aiment pas parler à propos de choses qu’ils trouvent difficile à modéliser et les modèles du commerce avec rendements croissants étaient confus. Finalement, certains économistes finirent par trouver des façons intelligentes d’éclairer les choses, comme avec cet article publié dans l’American Economic Review.

L’histoire a un certain sens de l’humour. Les économistes venaient à peine de proposer des modèles géniaux pour le commerce entre pays similaire, s’expliquant par les économies d’échelle, que l’économie mondiale abandonna ce genre de commerce pour un commerce entre pays différents, s’expliquant par des choses comme les amples différences en termes de salaires. Le commerce mondial explosa du milieu des années 1980 à environ 2008, un processus parfois qualifié d’hypermondialisation.

GRAPHIQUE Commerce de marchandises (en % du PIB mondial)

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Alors que la croissance du commerce dans les années 1960 et 1970 impliquait pour l’essentiel des pays développés se vendant des choses les uns aux autres, l’hypermondialisation impliqua un essor des exportations de biens manufacturés provenant de pays en développement à faibles salaires. Donc, nous avions une nouvelle théorie du commerce international, mais ce dernier se retrouva mieux expliqué par la vielle théorie du commerce.

GRAPHIQUE Exportations de produits manufacturés en provenance de pays en développement (en % du PIB mondial)

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Donc, qu’est-ce que tout cela a à voir avec les chaînes d’approvisionnement des vaccins ? Eh bien, comme je l’ai déjà noté, les composants des vaccins sont principalement fournis par les pays développés, des pays qui sont très similaires en termes de niveau d’éducation, de niveau global de compétences technologiques, etc. Donc pourquoi chaque pays développé ne produit-il pas l’ensemble des intrants liés au vaccin ? Voici ce que disent Bown et Bollyky :

"Le modèle d’affaires vers lequel l’essentiel de l’industrie pharmaceutique s’est orienté au cours des 25 dernières années impliquait la fragmentation. Comme les droits de douane et les autres barrières ont chuté au niveau mondial, les technologies d’information et de communication se sont développées, l’efficacité du transport et de la logistique augmenta et la protection des droits de propriété intellectuelle se renforça régulièrement. Le fait que le commerce puisse jouer un plus grand rôle dans la distribution mondiale des produits pharmaceutiques signifiait que les compagnies pouvaient opérer avec moins d’usines mais à une plus grande échelle."

Tiens, mais c’est la nouvelle théorie du commerce à l’œuvre ! Et il semble qu’il y ait eu beaucoup de contingence historique aléatoire dans la détermination des rôles nationaux dans la structure des spécialisations. L’Europe était initialement très dépendante des exportations de lipides de la Grande-Bretagne, mais je doute qu’il y ait quelque chose à propos de la culture britannique qui rende ce pays très bon dans les lipides. C’est juste l’un de ces accidents qui jouent un grand rôle dans la géographie économique.

Y a-t-il une morale à cette histoire ? Il y a eu beaucoup de contrecoups à la mondialisation au cours de la dernière décennie, un contrecoup en partie justifié : les avocats des accords de libre-échange ont exagéré leurs bénéfices et sous-estimé les perturbations qu’ils peuvent susciter. Mais le cas de la production de vaccins illustre un aspect positif de la mondialisation que nous avons tendance à oublier. Ces miracles que sont les vaccins sont des produits incroyablement complexes, si bien qu’il aurait été difficile de les développer et fabriquer dans un unique pays, même un pays aussi grand que les Etats-Unis. Un marché mondial a permis de fournir tous les intrants spécialisés qui ont été nécessaires pour sauver des milliers de vie à l’instant précis où vous lisez ceci. »

Paul Krugman, « What vaccine supply tells us about international trade », 6 août 2021. Traduit par Martin Anota

mardi 30 mars 2021

Oui, les experts vous mentent parfois ! Petite illustration avec la question du libre-échange

« (…) Est-ce que les experts mentent vraiment ou est-ce une exagération, une panique morale menée par des personnes qui étaient inclinées dès le départ à ne pas avoir confiance envers les experts ? Eh bien, non, en fait ils mentent vraiment : "Selon Anthony Fauci, l’expert en chef des maladies infectieuses aux Etats-Unis et un membre éminent du groupe de travail de la Maison Blanche autour du coronavirus, les masques n’étaient pas conseillés au public au début en raison de l’anticipation de pénuries d’équipements de protection personnelle." (…) En d’autres termes, selon Fauci, les experts de santé publique savaient que les masques pouvaient contribuer à freiner la propagation de l’épidémie de Covid-19, mais ils étaient inquiets à l’idée que s’ils admettaient que les masques en tissu fonctionnaient les gens en concluraient que les masques N95 fonctionnaient encore mieux (ce qui est vrai) et stockeraient les masques N95, ce qui en priveraient le personnel de santé qui en avait absolument besoin. Ce mensonge n’a pas été le fait impulsif de quelques experts isolés. Il a été systématique et prononcé jusqu’aux plus hauts niveaux : les Centres pour le contrôle et la prévention des maladies (CDC) aux Etats-Unis et l’OMS ont découragé les gens de porter des masques.

Est-ce que cela signifie que les experts, en tant que groupe, sont des menteurs qu’il ne faudrait pas croire ? Non. Mais il est important de savoir que les experts ne sont pas toujours honnêtes avec le public et de comprendre pourquoi ils sont parfois malhonnêtes. Et je pense qu’ici la science économique peut fournir un bon exemple historique.

Pendant de nombreuses années, les économistes ont été assez enthousiastes dans leur soutien en faveur du libre-échange. Les enquêtes montrent que la grande majorité dans la profession le soutenait. En fait, les économistes ont brillamment vanté le libre-échange comme l’une des seules choses, peut-être la seule chose, sur laquelle ils étaient d’accord. Voici ce que disait Greg Mankiw dans les pages du New York Times en 2015 :

"Chez les économistes, la question va de soi… Les économistes sont célèbres pour être en désaccord les uns avec les autres… Mais les économistes sont proches de l’unanimité sur certains sujets, notamment le commerce international. Les arguments économiques en faveur du libre-échange remontent à Adam Smith, l’auteur au dix-huitième siècle de La Richesse des Nations et le grand-père de la science économique moderne. Smith reconnaissait que les arguments en faveur du libre-échange entre nations n’étaient pas si différents de ceux en faveur de l’échange entre les individus dans une société donnée… Les politiciens et experts voient souvent d’un mauvais œil les importations au motif qu’elles détruiraient les emplois domestiques, tandis qu’ils sont enthousiastes en ce qui concerne les exportations au motif que celles-ci créeraient des emplois. Les économistes répondent que le plein emploi est possible avec n’importe quelle configuration du commerce. Le principal problème n’est pas le nombre d’emplois, mais leur structure. Les Américains doivent travailler dans les secteurs pour lesquels les Etats-Unis disposent d’un avantage en comparaison avec d’autres nations et ils doivent importer du reste du monde les biens qu’ils ne peuvent réaliser de façon moins coûteuse."

Maintenant, il n’y a rien de malhonnête par rapport à la conclusion : les économistes pensaient vraiment que le libre-échange est une bonne chose (et la plupart continuent probablement toujours à le croire). Mais ce qui est malhonnête (…), c’est la justification donnée pour expliquer pourquoi il est bon.

Dans son article, Mankiw affirme que laisser les pays commercer les uns avec les autres n’est pas différent de laisser les individus échanger entre eux. Mais ce n’est clairement pas la même chose. Un pays comprend de très nombreuses personnes. Et même les économistes classiques reconnaissaient que le commerce pouvait nuire à certains dans un pays. Quand les Etats-Unis ont ouvert leur commerce extérieur à la Chine, par exemple, les travailleurs dans les secteurs qui étaient directement concurrencés par la Chine pouvaient y perdre. Ce n’est pas une proposition controversée en économie. Elle découle des modèles les plus simples du commerce international. Si vous interrogez les économistes à ce sujet, ils vont admettre que la libéralisation du commerce crée des "gagnants" et des "perdants". Ils vont ensuite poursuivre en vous disant que le libre-échange crée assez de gains pour que les gagnants puissent compenser les perdants. Par exemple, voici un extrait d’un cours de Fatih Guvenen :

"En pratique, le commerce va affecter chaque personne différemment… Pour faire bref, il peut y avoir des perdants. Ce que la théorie nous dit, cependant, c’est que les gagnants y gagnent beaucoup plus que n’y perdent les perdants… En principe, vous pouvez pouvoir prendre une partie des gains des gagnants pour les donner aux perdants, mais en pratique ce n’est pas si simple à faire… Les gagnants doivent être capables de compenser les perdants et continuer d’en tirer un gain, mais en pratique cela survient rarement. En outre, les gens perdent des emplois tout le temps pour diverses raisons et le commerce international n’est pas un facteur majeur dans la plupart des cas."

Notez que Guvenen (…) croit qu’il sera politiquement difficile, peut-être impossible, de compenser les perdants du libre-échange. Et c’est prouvé. Dans un fameux article de 2016, David Autor, David Dorn et Gordon Hanson ont constaté que les travailleurs qui ont perdu leur emploi en raison de la concurrence avec la Chine après qu’elle soit entrée dans l’OMC en 2001 ont eu tendance à voir leur situation être irrémédiablement détériorée par le choc. Certains ont basculé dans l’inactivité, d’autres ont retrouvé un emploi mais payé avec un salaire deux fois moindre que celui qu’ils gagnaient auparavant. Il n’y avait pas de programme gouvernemental pour prendre de l’argent aux gens qui ont tiré des gains du commerce avec la Chine pour le donner aux gens qui ont vu leur situation se détériorer par ce dernier ; ce genre de choses n’existe généralement que dans les manuels d’économie. (…)

Maintenant, pour calmer les craintes à propos des destructions d’emplois provoquées par le commerce, Guvenen prédit qu’elles seront faibles relativement aux créations d’emplois liées à d’autres facteurs. Cette prédiction ne se base pas sur une quelconque théorie classique, c’est un pari. Et l’article d’Autor et alii montre que dans le cas du commerce avec la Chine, ce fut un pari perdant : beaucoup de gens ont perdu leur emploi à cause de ce commerce. Entretemps, la colonne de Mankiw et beaucoup de tentatives de démonstrations allant dans son sens ne sont pas honnêtes avec le fait que le commerce international risque de dégrader irrémédiablement la situation de certains. Occulter ce point clé, que tous les économistes connaissent et que tout lecteur aimerait connaître avant de se décider pour voter en faveur d’une politique plutôt qu’une autre, est une forme de tromperie.

Ce n’est pas la seule forme de tromperie dont usent les économistes pour défendre le libre-échange. Les économistes savent depuis plusieurs décennies que certains pays peuvent tout simplement y perdre en embrassant le libre-échange. Si un accord d’échanges multilatéral (comme sous l’égide de l’OMC par exemple) admet de nouveaux pays-membres, les pays déjà membres qui sont en concurrence directe avec les nouveaux membres peuvent s’appauvrir. C’est ce que l’on appelle le "détournement des échanges" et il découle directement des mêmes modèles simples des théories classiques de l’avantage comparatif que les économistes utilisent pour justifier le libre-échange.

En d’autres termes, les Etats-Unis dans leur ensemble, pas seulement certains travailleurs américains, peuvent en définitive voir leur situation se dégrader en laissant un pays comme la Chine entrer à l’OMC ! Peut-être que les économistes ne mentionnent pas cette possibilité parce qu’ils pensent qu’elle est improbable. Ou peut-être qu’ils ont décidé que rendre le monde meilleur, en l’occurrence permettre à des centaines de millions de Chinois de sortir de la pauvreté, est plus important que les craintes paroissiales des Américains concernant le bien-être de leur propre pays. Mais ce fut leur jugement, leur position morale : en ne disant pas aux Américains que les accords de commerce multilatéraux pourraient détériorer leur situation, les économistes ont trompé les gens.

En fait, cela n’est plus un secret depuis longtemps dans la profession des économistes que les démonstrations simplistes en faveur du libre-échange présentées au public cachent intentionnellement la réalité plus complexe. Dani Rodrik, dans son livre Peut-on faire confiance aux économistes ? Réussites et échecs de la science économique, écrit : "Les contributions des économistes pour le public peuvent… sembler radicalement différentes des discussions qu’ils peuvent avoir dans les séminaires… En public, la tendance consiste à serrer les rangs et soutenir… le libre-échange… Le plus grand partisan du libre-échange dans la profession, Jagdish Bhagwati, doit sa réputation universitaire à une série de modèles qui ont montré comment le libre-échange peut appauvrir un pays".

Pourquoi les économistes font-ils cela ? Pourquoi n’évoquent-ils pas les "gagnants et perdants", le détournement des échanges et tous les modèles modernes complexes qui montrent que le commerce international peut avoir d’importants effets pervers ? La réponse est dans la colonne de Mankiw. Les économistes croyaient que les gens ne pourraient pas entendre la vérité :

"Dans le cas du commerce international, trois biais populaires… sont presque saillants… Le premier est un biais anti-étrangers. Les gens tendent à voir leur pays en concurrence avec les autres nations et sous-estiment les bénéfices qu’il y a à échanger avec les étrangers… Le deuxième est un biais anti-marché. Les gens tendent à sous-estimer les bénéfices des mécanismes de marché… Le troisième est un biais pro-travail. Les gens tendent à sous-estimer les bénéfices qu’il y a à économiser le travail."

En d’autres mots, les économistes croyaient que s’ils disaient au public la vérité dans toute sa complexité, ils activeraient des irrationalités profondément ancrées dans la population. Au lieu de révéler ce que la science économique dit vraiment à propos du libre-échange, c’est-à-dire dire qu’il offre de grandes opportunités, mais présente aussi de réels dangers et effets pervers, ils auraient décidé de proposer une fable simplifiée de façon à contrer ce qu’ils voient comme une tendance inhérente à la société vers le protectionnisme. Ils ont estimé que l’Amérique ne pouvait faire face à la vérité.

Et pour être juste ici, avaient-ils tort ? Quand le consensus à propos du libre-échange parmi les élites responsables de la politique économique s’est finalement effondré, cela n’a pas pris la forme d’une réflexion subtile et nuancée, mais la forme de Trump. Trump a fait toutes les choses stupides et dangereuses que craignaient les économistes ; il s’est attaqué aux étrangers, il s’en est pris aux alliés, il a eu recours à des droits de douane qui finirent par nuire aux consommateurs américains sans pour autant ramener l’emploi aux Etats-Unis, ni sauver l’industrie américaine. C’est exactement ce que craignait Mankiw.

Mais cela peut ne pas justifier la tromperie. Si les économistes avaient été honnêtes depuis le début à propos des nuances, complexités et incertitudes de la politique commerciale, des responsables politiques avisés auraient été à même de réfléchir à des façons intelligentes de minimiser les risques et dommages du commerce. En lieu et place, quand la rupture avec le libre-échange s’est opérée, elle a pris la forme d’un populiste idiot xénophobe belligérant, parce que ce fut la seule personne qui pouvait casser le consensus complaisant pro-libre-échange que les propos répétés des économistes avaient créé parmi l’élite américaine. Peut-être que la rupture pouvait ne pas prendre cette forme.

Ce qui m’amène à la raison pour laquelle les experts devraient être réticents à mentir au public : ils ne sont pas experts pour déterminer à quel instant ils peuvent mentir.

Ce n’est pas parce que vous maîtrisez les questions de biologie ou de santé publique que vous savez si admettre publiquement que les masques fonctionneront poussera les gens à les stocker. Et ce n’est pas parce que vous en savez en science économique que vous comprenez la formation de l’opinion publique. Quand les experts établissent des conjectures quant à la capacité du public à faire face à la vérité, ils n’agissent pas en tant qu’experts, ils agissent en tant qu’amateurs. (...)

Personnellement, je pense que les économistes doivent faire preuve d’humilité dans leurs communications publiques et cela passe par dire la vérité, même lorsqu’elle est complexe. Parfois, cela peut être douloureux et terrifiant de dire au public des vérités qui risquent, vous le savez, d’être mal utilisées ou d’être mal reçues. Mais taire ces vérités, c’est prendre une responsabilité pour laquelle vous n’avez pas été formé. (...) »

Noah Smith, « Yes, experts will lie to you sometimes », 28 mars 2021. Traduit par Martin Anota



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dimanche 4 octobre 2020

Les intellectuels tuent-ils la convergence ?

« Comment l’épidémie de Covid-19 affectera-t-elle les perspectives de croissance des pays en développement ? La réponse dépendra grandement de l’évolution de la mondialisation (et du soutien intellectuel en sa faveur) dans le sillage de la pandémie. Les perspectives ne sont pas encourageantes.

Même avant qu’éclate la pandémie, le ratio exportations mondiales de marchandises sur PIB mondial déclinait pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, en chutant de près de cinq points de pourcentage depuis 2008 à environ 20 % cette année.

Ce n’est pas la première fois que le monde se démondialise. Entre la Première Guerre mondiale et la veille de la Seconde Guerre mondiale, le commerce s’est effondré et le ratio exportations sur PIB a chuté d’un pic de 16 % en 1913 à simplement 6 %. Selon les célèbres mots de John Maynard Keynes, cette contraction a été le résultat des "projets et politiques de militarisme et impérialisme, de rivalités raciales et culturelles, de monopoles, de restrictions et d’exclusion".

Aujourd’hui, la démondialisation est provoquée par d’autres facteurs. Pour commencer, de nouvelles barrières protectionnistes ont été érigées, mais pas à la même échelle que lors des années 1930. Les restrictions aux échanges imposées par l’administration du Président américain Donald Trump depuis 2017 ont été relativement limitées et ont principalement ciblé la Chine. Au niveau mondial, elles ont en partie été compensées par de nouveaux accords de libre-échange, tels que l’Accord de Partenariat Economique que l’Union Européenne et le Japon ont conclu en 2018.

Un autre facteur, plus important, derrière la démondialisation actuelle est l’effilochage des chaînes de production mondiales, qui résulte lui-même de la transformation de la Chine d’une petite économie tirée par l’export en une plus grande économie davantage dépendante de la demande domestique. Ainsi, la dernière décennie peut en partie être perçue comme une période de normalisation après plusieurs années d’exceptionnalisme chinois. Mais il n’a pas eu que cela. Si la normalisation avait été le seul facteur à l’œuvre, le ratio exportations mondiales sur PIB mondial aurait simplement stagné, avec la part des exportations cédée par la Chine prise en charge par d’autres pays en développement. En fait, nous avons connu une forte chute de ce ratio, qui implique de sévères conséquences pour plusieurs pays en développement.

Du début des années 1990 jusqu’à récemment, le monde a connu une "convergence" économique, dans la mesure où les pays pauvres ont enfin commencé (après près de deux siècles) à rattraper les pays riches. Certains pays, en particulier en Asie de l’Est, avaient certes déjà amorcé leur convergence il y a longtemps, mais ce n’est qu’au cours des trois dernières décennies que ce phénomène s'est vraiment mondialisé.

L’accroissement des opportunités d’échanges constituait un important facteur derrière la convergence. Les années 1990 et 2000 ont constitué une ère que Martin Kessler et l’un d’entre nous avons qualifiée d’"hypermondialisation" (hyper-globalization), lorsque les avancées technologiques, la révolution des conteneurs, la chute des coûts d’information et de communication et le démantèlement des barrières à l’échange soutinrent une exubérance économique généralisée. Entre autres choses, l’hypermondialisation a tiré le ratio exportations mondiales sur PIB mondial de 15 % à 25 % au cours des deux décennies qui ont précédé la crise financière mondiale de 2008 et ce boom d’exportations a alimenté la croissance rapide des pays en développement. Par conséquent, comme le montre le graphique, l’hypermondialisation et la convergence ont été des phénomènes intimement liés l’un à l’autre.

GRAPHIQUE Ratio exportations mondiales de marchandises sur PIB mondial (en %) et écart de croissance du PIB par tête entre pays à haut revenu et pays à revenu faible et intermédiaire (en points de %)

Subramanian_Felman__mondialisation_convergence_pays_riches_pauvres.png

Puisque les deux phénomènes étaient connectés, le récent retour de la démondialisation a substantiellement freiné la convergence : les pays à revenu faible et intermédiaire qui croissaient à environ 3-4 % par an annuellement avant la crise financière mondiale croissent désormais à un rythme annuel moyen de 1-2 % depuis.

La question est désormais de savoir comment la pandémie va influencer le processus de démondialisation qui était déjà en cours. Il est trop tôt pour le dire, mais deux possibilités retiennent notre attention. Un premier scénario possible est celui d’un retrait généralisé dans lequel la démondialisation s’accélère, dans la mesure où les pays et les entreprises réévaluent les bénéfices du commerce relativement aux risques de dépendance aux importations. Un second scénario pourrait être celui d’une prochaine phase de la démondialisation plus limitée, tirée par la transition économique de la Chine. Dans ce cas, quelques pays en développement en tireraient un bénéfice à court terme, mais ils échoueraient à en tirer un avantage durable, parce que le risque accru de conflits commerciaux et stratégiques se traduirait par un nouveau climat de plus grande incertitude.

La réponse intellectuelle à la mondialisation et au renversement du processus historique de convergence a été un silence presque assourdissant. Très peu d’universitaires ou de responsables politiques dans les pays développés ont parlé en défense d’un ordre mondial ouvert au nom des pays pauvres. Les élites cosmopolites qui ont précédemment été des champions visibles et enthousiastes de la mondialisation sont restées les bras croisés.

En effet, le pendule peut basculer dans la direction opposée, vers une résurgence de vieilles idées du développement telles que celles du "big push", selon laquelle les pays en développement devraient remplacer les modèles de croissance tirés par l’export par des stratégies davantage autocentrées. Il y a des raisons pour cela, bien sûr, incluant notamment des inquiétudes fondées à propos des effets de la mondialisation sur les inégalités dans les pays développés. Pourtant, le fait demeure : les intérêts des pays en développement ont été abandonnés.

En fait, les intellectuels du monde en développement sont aussi restés silencieux, n’offrant pas de réelle défense pour le libre-échange. Dans les pays en développement clés, notamment la Chine et l’Inde, le paysage intellectuel et politique bascule brutalement vers l’autosuffisance et l’intérieur. Dans une certaine mesure, les responsables politiques font d’une nécessité vertu, étant donné le manque relatif d’influence des pays en développement sur la mondialisation. Mais il est également vrai que les courants intellectuels en Occident vont vers l’Est, en convainquant les responsables politiques d’appeler le fantôme de vieilles idées comme la substitution aux importations, dont l'échec dans les années 1960 et 1970 est notoire.

Dans l’environnement post-pandémique, nous devons nous attendre à une accélération continue de la démondialisation et, malheureusement, à un soutien intellectuel en faveur de cette tendance. Dans le meilleur scénario, quelques pays en développement pourront saisir de nouvelles opportunités à l’exportation, comme les entreprises majeures cherchent à diversifier leur production hors de Chine. Mais pour la plupart des pays à revenu faible et intermédiaire, le prix sera énorme en termes d’opportunités d’échanges perdues. Les pays très en retard en Asie du Sud et en Asie centrale, en Amérique latine et en Afrique subsaharienne se verront privés de l’échelle de croissance qu’empruntèrent par le passé Singapour, Taïwan, Hong Kong, la Corée du Sud, la Chine et le Vietnam.

Pendant deux décennies dorées, les pays en développement jouirent des fruits de l’hypermondialisation et de la convergence. Mais la démondialisation, en rencontrant peu de résistance intellectuelle, gagne du terrain, laissant augurer une perte de dynamisme à long terme pour les régions les plus pauvres du monde. »

Arvind Subramanian et Josh Felman, « Are intellectuals killing convergence? », 23 septembre 2020. Traduit par Martin Anota



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vendredi 24 avril 2020

La pandémie renforce la tendance à la démondialisation

« La pandémie de Covid-19 amène l’économie mondiale à se retirer de l’intégration économique mondiale. Les responsables politiques et les dirigeants d’entreprises se demandent désormais si les chaînes d’approvisionnement mondiales n’auraient pas été poussées trop loin. Dans un environnement où les alliances sont incertaines et où il n'y a pas de coopération internationale, ils se demandent aussi s’ils ne devraient pas réduire leur interdépendance économique. Les inquiétudes relatives à la sécurité nationale et à la santé publique fournissent de nouvelles justifications pour le protectionnisme, en particulier en ce qui concerne le matériel médical et la nourriture, et pour la relocalisation.

Ce repli ne va pas marquer la fin de la mondialisation, un processus qui a atteint un niveau historiquement élevé. Mais la mondialisation peut être inversée, du moins en partie. La Grande Récession de 2008-2009 a marqué un point tournant historique dans le degré d’intégration économique mondiale. A présent, en réponse à l’actuelle crise sanitaire et économique, les responsables politiques semblent tentés de renforcer le mouvement vers la démondialisation. Leurs mesures menacent de ralentir ou d’inverser la croissance économique délivrée par la mondialisation. Pire, de nouveaux obstacles au commerce peuvent proliférer et infliger des dommages qui ne pourront être effacés qu’après plusieurs décennies.

La mondialisation moderne est passée par cinq étapes


La mondialisation comprend plusieurs éléments différents : les flux transfrontaliers des marchandises, des investissements financiers, des données, des idées et des technologies, sans mentionner des personnes, notamment les travailleurs, les touristes et les étudiants.

Le commerce mondial, mesuré par le ratio des exportations mondiales au PIB mondial, est un indicateur pertinent de l’intégration économique. Le graphique ci-dessous permet de mettre en évidence cinq périodes de la mondialisation moderne.

GRAPHIQUE Indice de l’ouverture commerciale : somme des exportations et importations mondiales divisée par le PIB mondial (en %)

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Durant la première période, de 1870 à 1914, l’intégration économique fut approfondie, grâce aux machines à vapeur et à d’autres avancées qui permirent de déplacer davantage de biens à des coûts toujours plus faibles entre les pays.

La mondialisation s’inversa au cours de la deuxième période, de l’éclatement de la Première Guerre mondial en 1914 jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale. La Première Guerre mondiale a provoqué une perturbation économique durable, mais il y a également eu le retrait de la Russie du commerce mondial après la révolution communiste en 1917, l’épidémie de grippe espagnole en 1918, l’instabilité monétaire au début des années 1920, de nouvelles restrictions à l’immigration, la Grande Dépression à partir de 1929, puis une poussée sévère de protectionnisme dans les années 1930. Ces bouleversements ont remis en cause l’intégration et l’économie mondiale en a profondément souffert.

L’intégration économique a rebondi dans la troisième période, au cours des trois décennies qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale. Le leadership américain contribua à créer de nouvelles institutions de coopération économique, comme le General Agreement on Tariffs and Trade (GATT), permettant aux pays d’ouvrir à nouveau leur économie au commerce et aux investissements étrangers. Ces mesures contribuèrent à inaugurer un âge d’or de la croissance économique. Pourtant, la portée géographique de cette troisième phase (confinée aux Etats-Unis, à l’Europe occidentale, au Japon et à une poignée d’autres pays) limita l’ampleur que pouvait prendre l’intégration économique mondiale. Le bloc soviétique des pays communistes et la Chine étaient des économies administrées qui n’y participaient pas pour des raisons politiques et économiques. Le monde en développement en Amérique latine, en Asie du Sud et en Afrique opta pour la substitution aux importations et resta relativement isolé.

Durant la quatrième période, des années quatre-vingt à la crise financière de 2008, l’intégration économique a atteint une ampleur mondiale sans précédent. Menés par la Chine et l’Inde, les pays en développement commencèrent à démanteler leurs barrières à l’échange. Le bloc soviétique en Europe de l’Est se tourna vers la démocratie et la libéralisation économique avec la chute du Mur de Berlin en 1989, suivie par l’effondrement de l’Union soviétique en 1991. Les changements technologiques (les porte-conteneurs et les avancées en matière de technologies d’information et de communication) favorisèrent aussi l’intégration en entraînant l’essor de chaînes d’approvisionnement mondiales. La croissance mondiale était forte et la pauvreté mondiale chuta significativement.

Nous sommes dorénavant dans une ère de "slowbalization"


Telle qu’elle est mesurée par les flux commerciaux, cette quatrième phase de la mondialisation semble avoir atteint un pic en 2008. Comme le montre le graphique ci-dessus, le ratio commerce mondial sur PIB a chuté depuis la Grande Récession. Le commerce mondial a rebondi en 2010, suite à l’effondrement des échanges en 2009, mais il a eu tendance à stagner depuis. Nous sommes dorénavant dans une cinquième période, que certains qualifient de "slowbalization".

Alors que le commerce eu tendance les décennies précédentes à croître plus vite que la production mondiale, ce n’est plus le cas. En fait, la croissance du commerce a été anormalement faible ces dernières années. Le volume du commerce mondial a chuté en 2019, alors même que l’économie mondiale croissait à un rythme assez robuste.

Plusieurs facteurs ont été à l’œuvre. La croissance des chaînes d’approvisionnement mondiale (la diffusion de réseaux d’approvisionnement entre les pays) a ralenti. Le programme de réformes s’est interrompu à travers le monde. Sous la présidence de Xi Jinping, la Chine a commencé à se replier sur elle-même avec des politiques qui promeuvent le développement indigène de secteurs meneurs (…). La Chine reste un moteur des exportations, mais ses exportations relativement à son PIB ont chuté de 31 % à 17 % entre 2008 et 2019, comme l’a noté Nicholas Lardy.

Sous la présidence de Donald Trump, les Etats-Unis ont embrassé la politique de l’"America First", en s’écartant de la libéralisation commerciale (en se retirant du Partenariat Trans-Pacifique) et en se tournant vers le protectionnisme. L’administration Trump a imposé des droits de douane sur les importations d’acier et d’aluminium en avançant des motifs de sécurité nationale, ce qui a entraîné des représailles de la part des pays étrangers et la diffusion de barrières commerciales ailleurs.

Les Etats-Unis ont aussi déclaré une guerre commerciale à la Chine en l’accusant de pratiques commerciales déloyales, ce qui a significativement réduit le commerce bilatéral entre les deux pays. Les conseillers économiques du Président Trump ont assimilé sécurité économique et sécurité nationale et ils ont exprimé leur désir de briser les chaînes d’approvisionnement qui rendaient les Etats-Unis dépendants de la Chine. Les tensions entre les Etats-Unis et la Chine ont dégradé leur relation et certains ont parlé de "découplage" entre les deux plus grandes économies du monde. Le découplage ne signifie pas que l’intégration s’annule, seulement qu’elle se réduit, peut-être substantiellement.

Donc, avant même que la pandémie n’éclate, divers facteurs réduisaient la mondialisation.

La pandémie a renforcé la tendance à la démondialisation


La pandémie de Covid-19 renforce simplement la tendance à la démondialisation. Selon les prévisions de l’OMC, le commerce mondial va décliner de 13 à 32 % en 2020, bien plus que le PIB mondial.

Le plus important est la façon par laquelle les pays considèrent désormais l’intégration économique. Le Président Emmanuel Macron a dit que le coronavirus "va changer la nature même de la mondialisation, avec laquelle nous avons vécu au cours des quarante dernières années", en ajoutant qu’"il était clair que ce genre de mondialisation atteignait la fin de son cycle".

La pandémie a renforcé les craintes autour du monde que les chaînes d’approvisionnement soient allées trop loin. Les exportations ont été restreintes avec les inquiétudes suscitées à propos du manque de production domestique d’équipements médicaux, d’équipements de protection individuelle et de produits pharmaceutiques. De telles politiques vont exacerber les pénuries, c’est-à-dire aboutir à l’opposé de leur objectif. (Lors de la crise alimentaire de 2012, les restrictions des exportations avaient poussé les prix mondiaux à la hausse et aggravé les pénuries à court terme.) Le protectionnisme se révèle ne pas être un substitut pour le stockage et la préparation, qui ont été inadéquats ces dernières années.

L’expérience passée suggère que lorsque certains pays commencent à restreindre les échanges de biens critiques, d’autres sont susceptibles de faire de même. Il n’y a rien de nouveau. Comme Adam Smith le soulignait dans sa Richesse des Nations il y a longtemps : "L’adoption d’une mauvaise politique dans un pays peut rendre dans une certaine mesure dangereux et imprudent d’établir dans un autre pays ce qui aurait sinon constitué une bonne politique".

L’expérience suggère aussi que les craintes amènent les pays à se replier sur eux-mêmes. Plusieurs pays reconsidèrent à présent leur dépendance au commerce. Phil Hogan, le Commissaire européen au commerce, a déclaré : "nous avons besoin de réfléchir sur la façon d’assurer l’autonomie stratégique de l’UE". Scott Morrison, le Premier Ministre australien, a dit au Parlement : "Le commerce ouvert a été au cœur même de notre prospérité pendant plusieurs siècles. Mais nous devons étudier soigneusement notre souveraineté économique domestique". Le Japon a aussi commencé à chercher comment rompre la dépendance de ses chaînes d’approvisionnement vis-à-vis de la Chine et produire davantage au niveau domestique.

Le risque de surréaction et d’un glissement vers le protectionnisme est aggravé par l’absence de leadership de la part des Etats-Unis, laissant un vide dans le système d’échanges mondial. L’absence d’une réponse coordonnée et coopérative peut accélérer l'adoption de politiques destructrices du chacun pour soi qui n’avaient plus été vues depuis les années 1930.

L’économie mondiale est à un point d’inflexion critique dans l’Histoire dans lequel les craintes relatives à la dépendance vis-à-vis des autres sont croissantes. Un repli sur soi ne signe pas la fin de la mondialisation, seulement un renversement partiel. Mais il s’avèrera probablement difficile de défaire les dommages qui en résulteront. »

Douglas A. Irwin, « The pandemic adds momentum to the deglobalization trend », PIIE, Realtime Economic Issues Watch (blog), 23 avril 2020. Traduit par Martin Anota



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