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Commerce international

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samedi 18 mars 2017

L’anachronique stratégie commerciale de Trump



« (…) Dans ses discours et ses tweets, Trump s’en est agressivement pris à la mondialisation. Il a choisi Robert Lighthizer, très connu pour ses positions protectionnistes, comme Représentant du Commerce. Et les deux autres membres de son triumvirat en matière de commerce (Wilbur Ross, secrétaire du Commerce, et Peter Navarro, le conseiller en commerce de la Maison Blanche) ne sont pas moins protectionnistes que Lighthizer.

Beaucoup parmi les classes populaires et moyennes aux Etats-Unis croient que les accords de libre-échange expliquent pourquoi leurs revenus ont stagné au cours des deux dernières décennies. Donc, Trump cherche à leur fournir une "protection" en choisissant des protectionnistes.

Mais Trump et ses collaborateurs ont mal diagnostiqué le problème. Même si la mondialisation a pu jouer un rôle déterminant dans le déclin de la classe moyenne, c’est également le cas de l’automatisation. Lighthizer et Ross ont essentiellement travaillé dans des secteurs du vingtième siècle tels que la production métallurgique, ce qui les a convaincus de poursuivre des solutions héritées du vingtième siècle pour les problèmes que les Etats-Unis rencontrent au vingt-et-unième siècle.

Malheureusement, le protectionnisme du vingtième siècle ne va pas stimuler la compétitivité des secteurs américains, même s’il parvient à sauver des milliers d’emplois dans des secteurs médiatisés. En outre, l’abandon des accords commerciaux et le relèvement des tarifs douaniers ne vont pas créer de nouveaux emplois bien payés dans les usines. Pire, les tarifs douaniers risquent de seulement infliger davantage de mal aux travailleurs.

Trump et son équipe ne comprennent pas quelque chose d’important : la mondialisation à l’œuvre au vingt-et-unième siècle est tirée par le savoir, pas par le commerce. Une puissante baisse des coûts de communication a permis aux entreprises américaines de délocaliser leur production dans les pays à faibles salaires. Entretemps, pour synchroniser leurs processus de production, les firmes ont aussi délocalisé beaucoup de leur savoir-faire en matière de techniques, de marketing et de gestion. C’est cette "délocalisation du savoir" qui a changé la donne pour les travailleurs américains.

En 2017, les travailleurs américains ne sont pas en concurrence avec la main-d’œuvre étrangère à faible salaire, le capital et la technique de la même façon qu’ils l’ont été au cours des années 1970. Ils sont en concurrence avec une combinaison presque imbattable de travail étranger à faible salaire et le savoir-faire américain. Nous pouvons conceptualiser cela en considérant les produits américains comme n’étant pas produits aux Etats-Unis, mais dans l’Usine Amérique du Nord. Les biens produits dans l’Usine Amérique du Nord doivent faire concurrence avec les biens produits dans l’Usine Asie, l’Usine Europe, et ainsi de suite.

Cela signifie que si l’administration Trump impose des tarifs douaniers, cela va transformer les Etats-Unis en une île à hauts coûts pour les intrants industriels. Les entreprises peuvent être poussées à ramener une partie de leur production aux Etats-Unis, si celle-ci vise effectivement les consommateurs américains. Mais elles vont également être encouragées à délocaliser la production qui est destinée aux marchés à l’export, si bien qu’elles peuvent être en concurrence avec les producteurs japonais, allemands et chinois en-dehors des Etats-Unis.

Augmenter les tarifs douaniers sur les importations, sans toucher aux flux d’idées et de propriété intellectuelle, c’est comme essayer d’empêcher l’eau de couler de ses mains en serrant le poing. Une approche plus rationnelle consisterait à accepter les réalités du vingt-et-unième siècle. La révolution de l’information a changé le monde d’une telle façon que les tarifs douaniers ne peuvent inverser les choses. Avec des travailleurs américains déjà en concurrence avec les robots dans l’économie domestique et avec les travailleurs à faibles salaires à l’étranger, une perturbation des importations va juste créer davantage d’emplois pour les robots.

Trump doit protéger les travailleurs individuels, par les emplois individuels. Les processus de la mondialisation du vingt-et-unième siècle sont trop soudains, imprévisibles et incontrôlables pour que l’on puisse s'appuyer sur des mesures statiques comme les tarifs douaniers. Les Etats-Unis ont plutôt besoin de restaurer leur contrat social afin que les travailleurs puissent davantage profiter des gains générés par l’ouverture commerciale et l’automatisation. La mondialisation et le progrès technique ne sont pas des processus indolores, donc il faudra toujours mettre en place des programmes de requalification, de formation tout au long de la vie, des mesures de mobilité, des programmes de mobilité et de soutien au revenu, et des transferts de revenu régionaux.

En poursuivant de telles politiques, l’administration Trump aura plus de chances de réussir à redonner à l’Amérique sa grandeur" pour les classes moyennes et populaires. La mondialisation a toujours créé plus d’opportunités pour les travailleurs les plus compétitifs et plus d’insécurité pour les autres. C’est pourquoi un fort contrat social avait été établi durant la période d’après-guerre de libéralisation en Occident. Durant les années 1960 et 1970, les institutions telles que les syndicats se sont développées et les gouvernements pris de nouvelles mesures pour faciliter l’accès à l’éducation, développé la sécurité sociale et introduit une imposition progressive. Tout cela a contribué à ce que les membres des classes moyennes puissent se saisir des nouvelles opportunités lorsque celles-ci sont apparues.

Au cours des deux dernières décennies, la situation a énormément changé : la mondialisation continué, mais le contrat social s’est brisé. La première priorité de Trump devrait être de le refondre ; mais ses conseillers en commerce ne le comprennent pas. Malheureusement, ils semblent vouloir se contenter de tarifs douaniers, or ceux-ci vont perturber les chaînes de valeur mondiales, entraîner peut-être des guerres commerciales et seulement accélérer la délocalisation de l’industrie américaine à l’étranger. »

Richard Baldwin, « Trump’s anachronistic trade strategy », 9 février 2017. Traduit par Martin Anota

dimanche 29 janvier 2017

Reagan, Trump et l’industrie



« (…) Que risque-t-il de se passer aux Etats-Unis du côté du commerce extérieur et de l’industrie au cours des toutes prochaines années ?

En fait, nous avons ce qui semble être un assez bon précédent au début des années quatre-vingt, dans les années Reagan – moins la sévère récession et la reprise au bon moment, qui occultèrent quelque peu ce qui s’est passé du côté du commerce extérieur. Laissons donc de côté la récession Volcker et la reprise qui s’ensuivit, ce que nous avons eu, c’est une explosion des déficits budgétaires via les réductions d’impôts et les dépenses militaires, combinée à des mesures protectionnistes ; ce n’est pas qu’une simple légende entourant Reagan, mais les quotas sur les importations d’automobiles japonaises constituèrent l’une des plus grandes mesures protectionnistes que l’on ait pu connaître après la Seconde Guerre mondiale.

Je suis quelque peu incertain de ce que sera l’orientation de la politique budgétaire sous Trump : les déficits budgétaires vont sûrement exploser, mais je ne croirais pas à l’augmentation des dépenses publiques dans les infrastructures tant que je ne l’aurais pas vue et, au vu des réductions sauvages dans les prestations sociales destinées aux plus modestes, il n’est pas certain que l’orientation nette de la politique budgétaire soit expansionniste. Mais supposons qu’elle le soit. Que se passera-t-il alors ?

Eh bien, ce que l’on observa au cours de la présidence Reagan, c’est-à-dire des "déficits jumeaux" (twin deficits) : le déficit budgétaire entraîna une hausse des taux d’intérêts, celle-ci alimenta l’appréciation du dollar et cette dernière aggrava le déficit commercial, en particulier en ce qui concerne les biens manufacturés (ceux qui constituent toujours l’essentiel des biens échangeables). Cela accéléra le déclin de l’industrie dans l’économie américaine :

GRAPHIQUE Part de l'industrie dans l'emploi aux Etats-Unis (en %)

Paul_Krugman__Fred__part_de_l__emploi_industriel_manufacturier__Etats-Unis__Reagan.png

source : Fred (2017

(...) Et cela s’est produit malgré une forte dose de protectionnisme.

Donc, la politique de Trump va probablement suivre la même trajectoire ; elle va en fait accélérer la contraction de l’activité manufacturière malgré tout le boucan que l’on fait à propos du sauvetage de quelques centaines d’emplois ici et là. D’un autre côté, le Bureau des Statistiques du Travail se retrouvera d’ici là entièrement politisé et recevra l’ordre de n’annoncer que de bonnes nouvelles, peu importe ce qui se passera. »

Paul Krugman, « Reagan, Trump, and manufacturing », in The Conscience of a Liberal (blog), 25 janvier 2017. Traduit par Martin Anota

mardi 3 janvier 2017

Comment les droits de douane influencent-ils le solde commercial ?



« (…) D’une certaine façon, il est difficile de rester motivé à propos de l’analyse économique lorsque l’on va avoir un gouvernement qui ne s’intéresse pas à l’analyse, ni à l’empirique, ni à une quelconque forme de vérité. Je vais quand même faire un peu d’analyse de politique économique. C’est en partie une thérapie personnelle, une pause momentanée hors du cauchemar politique et un retour à mes quêtes de mes plus jeunes années. Mais c’est aussi utile : le pouvoir peut ne pas y avoir intérêt, mais le reste d’entre nous avons toujours un intérêt à savoir comment les choses fonctionnent.

Je vais à présent me détendre en observant la façon par laquelle les mesures protectionnistes, en l’occurrence celles annoncées par Trump, affectent le déficit commercial.

Commençons avec les propositions d’instaurer une sorte de TVA américaine, qui inclurait des taxes sur les importations et des déductions sur les exportations. Il y a une confusion générale à propos de ce qu’une TVA fait au commerce. Non, ce n’est pas comme une combinaison d’un droit de douane sur les importations et d’une subvention à l’exportation ; c’est une taxe sur les ventes et, à première approximation, elle n’affecte pas du tout le commerce. Pour comprendre pourquoi, considérez la concurrence entre les biens produits dans l’économie domestique et les biens produits à l’étranger sur deux marchés : le marché domestique et le marché étranger. Comment la TVA ou une taxe semblable à la TVA affectent la concurrence sur chaque marché ? Elle ne le fait pas. Sur le marché étranger, les entreprises domestiques ne payent pas de taxes sur leurs ventes, parce que le TVA est déduite ; les entreprises étrangères ne la payent pas non plus. Sur le marché domestique, les entreprises étrangères payent le droit de douane au taux de la TVA et les entreprises domestiques payent la TVA. Donc les règles du jeu sont les mêmes pour tous sur les marchés domestiques. Bref, une TVA n’est pas une politique protectionniste. Elle n’affecte même pas le taux de change.

Que dire à propos des véritables droits de douane ? Là, les choses sont un peu plus compliquées. Le point de départ pour une analyse simplifiée des soldes commerciaux est l’identité comptable suivante :

solde du compte courant + solde du compte de capital = 0

Où le solde courant désigne le solde commercial dans un sens large du terme, qui inclurait les services et les revenus des investissements.

Les choses se passent alors ainsi : le solde de capital est déterminé par les différences internationales en termes d’opportunités d’épargne et d’investissement, les capitaux affluant dans les pays qui offrent de bons rendements. Le taux de change réel s’ajuste alors pour assurer que le solde commercial compense ces flux de capitaux désirés. Dans ce récit, un droit de douane ne doit pas entraîner une baisse du déficit commercial, aussi longtemps que les capitaux désirent se placer ici ; il va juste entraîner une appréciation du dollar, rendant les produits américains moins compétitifs. Les importations vont certes être plus faibles, mais les exportations également : vous vous retrouvez avec le même solde commercial, mais avec moins d’échanges.

Mais cette histoire est un peu trop simpliste, parce qu’une moindre ouverture au commerce va aussi inhiber les mouvements de capitaux. Pour comprendre pourquoi, considérons tout d’abord un raisonnement par l’absurde. Imaginons que nous découvrions une civilisation sur Alpha du Centaure, trop loin pour tout commerce en biens physiques ou en services. Est-ce que les investisseurs terriens voudraient toutefois acheter des actifs centauriens ? Non, même s’ils en tiraient un rendement, comment pourraient-ils le ramener sur Terre ?

Les flux de capitaux dépendent du potentiel d’échanges en biens et services. Mais comment cela fonctionne-t-il lorsque nous parlons d’ouverture restreinte et non de complète autarcie ? Considérez cela ainsi : lorsque les investisseurs placent leurs fonds dans un pays, ils le font en s’attendant à ce que quelqu’un finisse par extraire les biens et services réels de ce pays et les expédier à l’étranger. Pour le dire autrement, les déficits commerciaux constituent toujours un phénomène temporaire, ils finiront un jour ou l’autre par être suivis par des excédents commerciaux, et vice versa. Considérons le cas du Japon, qui a eu l’habitude de générer de larges excédents commerciaux. Il génère toujours un excédent sur son compte courant, grâce aux revenus qu’il tire des investissements qu’il a réalisés à l’étranger, mais ces derniers temps il génère un déficit significatif sur le commerce de biens (…).

Mais comment un pays réalise-t-il son éventuelle transition d’un déficit commercial à un excédent commercial ? Toutes choses égales par ailleurs, via une dépréciation de son taux de change réel. Et cette éventuelle dépréciation réduit le rendement aux investisseurs étrangers qui achètent des actifs domestiques. La question devient alors : de quelle amplitude le taux de change devra-t-il se déprécier ? Et la réponse à cette question dépend du degré d’ouverture de l’économie. Si le solde commercial doit s’améliorer de, disons, l’équivalent de 5 % du PIB, cela exigera une plus grande dépréciation si les exportations s’élèvent initialement à seulement 5 % du PIB plutôt qu’à 40 % du PIB.

Donc le protectionnisme inhibe les flux de capitaux. Il réduit les flux commerciaux ; cela signifie que de plus amples mouvements du taux de change sont nécessaires pour accommoder les fluctuations du compte de capital ; et ces fluctuations du taux de change réduisent elles-mêmes le rendement de l’investissement international. D’ailleurs, ce raisonnement s’applique a fortiori aux politiques commerciales temporaires. Un droit de douane à la Trump que les gens s’attendent à voir être abrogé un jour ou l’autre par un président un peu plus sain d’esprit pousserait temporairement le dollar à la hausse, mais la perspective d’une future dépréciation inhiberait les investissements aux Etats-Unis.

Les choses sont donc plus compliquées que ne le pensent certains en affirmant que les étrangers y gagnent en nous vendant plus de biens et services qu’ils nous en achètent et que les tarifs douaniers vont régler ce problème. L’appréciation du dollar saperait certains effets des tarifs douaniers unilatéraux et nuiraient finalement aux exportations. Mais un monde plus protectionniste aurait en général de plus faibles flux de capitaux ainsi que moins de commerce ; et les Etats-Unis, en tant que récipiendaires de flux de capitaux, se retrouveraient donc avec un plus faible déficit commercial. »

Paul Krugman, « Tariffs and the trade balance », in The Conscience of a Liberal (blog), 27 décembre 2016. Traduit par Martin Anota

mercredi 28 décembre 2016

Ce que signifie un déficit commercial pour l’emploi industriel



« Les critiques que suscite mon travail peuvent se révéler enrichissantes, même quand leurs auteurs n’en ont pas saisi les points essentiels. C’est précisément le cas avec la critique que soulève Tim Worstall à l’encontre de mon analyse des liens entre le commerce et l’emploi. Worstall semble étrangement incapable de saisir que ce que l'Economic Policy Institute, Dean Baker et moi-même sommes en train de réaliser n’est pas une analyse des effets des déficits commerciaux sur l’emploi total et il suggère même que nous sommes empêtrés dans une sorte de sophisme en affirmant que les déficits commerciaux réduisent les emplois manufacturiers. Eh oh ! Nous parlons de la composition sectorielle de l’emploi, du déclin des emplois industriels et de l’essor des emplois de services.

Pour autant, la critique soulevée par Worstall m’a convaincu d’être un peu plus formel et je pense que je dois apporter une petite clarification.

Donc, voici ce que j’ai en tête (en l’occurrence, un modèle de commerce international assez standard) : simplifions en considérant que l’économie se compose de deux secteurs, le secteur produisant des biens échangeables et le secteur produisant des biens non échangeables, les biens échangeables étant fondamentalement des biens manufacturés. Supposons que l’économie soit au plein emploi pour simplifier le raisonnement ; alors, la production est toujours sur la frontière des possibilités de production, qui a une pente décroissante sur le schéma.

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Avec un commerce équilibré, la production est égale à la consommation (plus l’investissement, mais regroupons-les ensemble) ; c’est le point A. Lorsque l’économie connaît un déficit commercial, qui trouve un financement, la consommation se tient en-dehors de la frontière des possibilités de production, à un point comme le point B ; par ce point, passe normalement un sentier d’expansion le long duquel la consommation en biens échangeables et en biens non échangeables s’élève. Cependant, la hausse de la consommation de bien non échangeables doit être satisfaite via la production domestique, ce qui signifie que la production de biens échangeables chute.

Donc, un déficit commercial dans l’industrie manufacturière correspond à une chute de la production manufacturière.

(…) Parce qu’un déficit commercial correspond aussi à une hausse des dépenses globales, une partie de ce déficit commercial reflète une hausse de la consommation de biens manufacturés plutôt qu’une réduction de la production ; vous pouvez voir cela sur le schéma, où la chute de la production de biens échangeables est plus faible que le déficit. Quantitativement, cependant, cet effet doit être plutôt faible aux Etats-Unis, puisque la valeur ajoutée dans le secteur manufacturier représente moins de 12 % du PIB.

Conclusion : oui, les déficits commerciaux réduisent la production et l’emploi dans le secteur manufacturier. Ils ont joué un rôle significatif, mais pas exclusif, derrière les pertes que le secteur manufacturier a subies après 2000. »

Paul Krugman, « Analytics of trade deficits and manufacturing employment », in The Conscience of a Liberal (blog), 26 décembre 2016. Traduit par Martin Anota

vendredi 23 décembre 2016

Le coût d’une mondialisation survendue



« (…) L’affaiblissement du commerce mondial, pense-t-on, constitue une tendance négative qu’il faudrait corriger. Mais cette idée est, au mieux, simpliste.

Le problème tient à la mauvaise compréhension des facteurs qui sont à l’origine de la croissance des échanges au cours des dernières décennies. Certes, il y a eu des efforts pour saisir l’actuel ralentissement. Les dernières Perspectives de l’économie mondiale lui dévouent par exemple tout un chapitre. Mais aucune nouvelle barrière à l’échange significative n’a té identifiée. En fait, le FMI estime que les trois quarts du ralentissement de la croissance des échanges s’expliquent par la "faiblesse globale de l’activité économique", en particulier de l’investissement. Le Fonds affirme que "le ralentissement de la libéralisation commerciale et le récent essor du protectionnisme" ont pu jouer un rôle, même s’il n’est pas quantifiable. Même s’il ne comprend pas clairement ce qui explique les tendances courantes, le rapport du FMI appelle à des actions pour raviver le "cercle vertueux du commerce et de la croissance". La foi dans le commerce est manifestement puissante.

Mais la foi est une partie du problème. Une croyance aveugle dans la mondialisation a poussé beaucoup à la survendre, en suscitant des attentes vis-à-vis de la libéralisation du commerce bien difficiles à satisfaire. Lorsqu’il est devenu manifeste que ces attentes n’étaient pas satisfaites, beaucoup se sentirent dupés et rejetèrent le libre-échange.

Je ne dis pas qu’il n’y a aucun argument empirique en faveur de la libéralisation des échanges. Le démantèlement des barrières à l’échange a permis à des pays de commencer à se spécialiser dans des secteurs dans lesquels ils étaient les plus productifs, ce qui accéléra leur croissance économique et accrut les niveaux de vie de chacun. Et, en effet, entre les années cinquante et les années quatre-vingt, le processus d’élimination des grandes barrières à l’échange qui avaient été érigées durant la Seconde Guerre mondiale généra de larges gains.

Mais ces gains finirent par s’essouffler. La théorie économique indique que les gains que l’on tire de la réduction des barrières à l’échange déclinent à mesure que ces barrières s’affaiblissent. Donc il ne doit pas être surprenant de voir que, au début des années quatre-vingt-dix, lorsque les tarifs douaniers et autres barrières à l’échange avaient déjà atteint de très faibles niveaux, les bénéfices traditionnels de la libéralisation commerciale avaient largement été épuisés. Eliminer ce qui restait des barrières restèrent n’aurait pas eu beaucoup d’effets.

Ce qui a par contre eu un profond impact fut un boom des prix des matières premières long de deux décennies. Les prix élevés permirent aux exportateurs de matières premières d’importer plus et de poursuivre des politiques propices à leur croissance économique, une aubaine pour la croissance mondiale. En outre, parce que les matières premières représentent une large part du commerce mondial, la hausse de leurs prix stimula la valeur totale de ce dernier.

Plutôt que de faire savoir le rôle que les prix des matières premières ont pu jouer dans le commerce et la croissance économique au début des années deux mille, la plupart des économistes et des politiciens attribuèrent ces tendances positives aux politiques de libéralisation des échanges. En faisant cela, ils renforcèrent l’idée que l’"hyper-mondialisation" était la clé pour que chacun obtienne de larges gains. Mais la croissance alimentée par les prix de matières premières élevés, à la différence de celle qui fut alimentée par le démantèlement des barrières à l’échange, provoqua un déclin des niveaux de vie dans les pays avancés qui importaient des matières premières, parce qu’elle réduisit le pouvoir d’achat des travailleurs. Aucun politicien ne fit cette distinction. Donc lorsque les travailleurs des pays avancés virent leur situation économique se détériorer, ils conclurent que la mondialisation était le problème.

Le rôle que les matières premières ont pu jouer pour expliquer les récentes difficultés des travailleurs des pays avancés se reflète dans les différences que l’on observe dans ce que les résidents des Etats-Unis et d’Europe ont pu respectivement vivre. Parce que les Etats-Unis produisent une grande partie du pétrole et du gaz qu’ils consomment, la hausse des prix des matières premières a eu un moindre impact sur l’économie domestique que dans les pays européens.

Mais, pour les travailleurs pris individuellement, l’impact de la hausse des prix des matières premières fut plus fort aux Etats-Unis (et non pas moindre, parce que, en Europe, avec les taxes élevées sur les ventes, un doublement des prix du pétrole brut ne se traduisit que par une hausse modeste des prix à la pompe). Aux Etats-Unis, seuls les producteurs de pétrole et un petit nombre de travailleurs dans ce secteur trouvèrent un profit à ce que les prix du pétrole soient élevés.

Un niveau élevé des prix des matières premières (en particulier du pétrole) créa l’illusion de richesse pour les Etats-Unis, qui, à la différence des pays européens, ne ressentirent pas la nécessité d’accroître ses exportations manufacturières pour équilibrer les comptes extérieurs. Donc les Etats-Unis laissèrent leur secteur manufacturier stagner, comme son solde externe se détériora. Par conséquent, les travailleurs américains se retrouvèrent pressés des deux côtés.

Tout cela survint à peu près à l’instant même où l’accord de l’ALENA était mis en œuvre. Même si la plupart des études montrèrent que les destructions nettes d’emplois dues à l’ALENA furent limitées, celui-ci suscita l’impression que les accords de libre-échange (et la mondialisation en général) étaient un marché de dupe pour les travailleurs américains.

Lorsque la crise financière mondiale éclata en 2008, détruisant la valeur des logements qui avaient permis à ces travailleurs de se sentir riches, ce sont les travailleurs américains qui en supportèrent le coût. Cela créa une ouverture pour des démagogues comme le candidat républicain à la présidence américaine Donald Trump qui gagnent en popularité en promettant la prospérité pour tous grâce au protectionnisme.

Parce qu’elles ont mal compris les causes de l’extraordinaire croissance du commerce au cours des dernières décennies, les élites politiques survendirent la mondialisation. Lorsque l’on voit le fossé entre leurs promesses (explicites et autres) et ce que virent effectivement de nombreux travailleurs, l’actuelle réaction contre l’ouverture commerciale ne doit pas nous surprendre.

Mais il y a de bonnes nouvelles : si le déclin du volume des échanges s’explique par la baisse des prix des matières premières, cela va largement bénéficier aux travailleurs des pays avancés. Peut-être que cela suffira pour que les pressions en faveur de l’instauration de barrières à l’échange bien peu utiles retombent. »

Daniel Gros, « The cost of overhyping globalization », 7 octobre 2016. Traduit par Martin Anota

jeudi 15 décembre 2016

Les populations des émergents sont plus ouvertes à la mondialisation que celles des pays riches

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source : The Economist (2016)

mercredi 23 novembre 2016

Jusqu’où devons-nous pousser la mondialisation ?

« Les discussions à propos du CETA, l’accord commercial entre le Canada et l’Union européenne, se sont focalisées presque exclusivement sur deux questions. Elles sont importantes, mais elles ne sont pas pour autant les questions les plus fondamentales à se poser. Dans cet article, je vais tout d’abord discuter de ces deux questions et je me tournerai ensuite vers une question plus fondamentale : jusqu’où devons-nos pousser la mondialisation ?

La première question au cœur du débat autour du CETA concerne la façon par laquelle les réglementations sur l’environnement, la sécurité et la santé de chaque pays sont rendues cohérentes avec celles des autres. Pour rendre le commerce possible dans un monde où les partenaires à l’échange ont différentes règles à propos de l’environnement, de la santé et de la sécurité, une certaine procédure doit être suivie pour rendre ces règles mutuellement acceptables. Quand, par exemple, deux pays veulent commercer en volailles, ils doivent s’accorder sur ce qui constitue un poulet sain. Plusieurs opposants du CETA en Europe agissent comme si la réglementation européenne est supérieure à la réglementation canadienne (ou à la réglementation américaine dans le cas du TAFTA), c’est-à-dire comme si les poulets canadiens et américains sont suspects, pour ne pas dire empoisonnés. L’hypothèse implicite derrière cette attitude est que les gouvernements européens s’inquiètent plus de la santé et de la sécurité de leurs citoyens que les gouvernements canadiens et américains le font à propos de leurs citoyens.

Une telle attitude complique les accords commerciaux. En outre, elle n’est pas fondée sur les faits. Il n’y a pas de raison de supposer que la législation européenne en matière de santé, de sécurité et d’environnement est supérieure à celle de l’Amérique du Nord. Si c’était le cas, les régulateurs européens auraient depuis longtemps mis un terme aux émissions nocives des voitures diesel aux moteurs truqués produites en Europe. Elles ne l’ont pas fait, les autorités américaines si.

La seconde question que l’on a entendue lors des négociations du CETA concernait les procédures légales visant à résoudre les désaccords entre investisseurs étrangers et autorités nationales. L’accord commercial du CETA, comme bien d’autres, permet aux investisseurs étrangers qui se sentiraient désavantagés par les nouvelles réglementations relatives à l’environnement, la santé et la sécurité de se tourner vers une procédure d’arbitrage spéciale. C’est en effet un problème. Il serait mieux d’accepter la juridiction des tribunaux nationaux dans ces questions, plutôt que de permettre aux investisseurs internationaux de se tourner vers des tribunaux d’arbitrage spéciaux. L’opinion qui domine dans plusieurs pays, celle selon laquelle il s’agit d’une discrimination inacceptable favorisant les multinationales, doit être respecté. Il vaut mieux s’appuyer sur les tribunaux nationaux pour résoudre les désaccords. Pourtant j’ai l’impression que les opposants au CETA (et au TAFTA) ont exagéré la gravité de ce problème, même en affirmant que la ratification de ces accords commerciaux saperait les fondations de notre démocratie.

Une question plus fondamentale qui se pose ici et qui n’a pas été suffisamment discutée dans les discussions autour du CETA est la suivante : jusqu’où devons-nous pousser la mondialisation ?

Dans ma carrière universitaire, j’ai toujours été un partisan du libre-échange. Ce dernier a fourni la base de la prospérité matérielle phénoménale que nous avons atteinte en Europe durant l’après-guerre. Il a aussi permis à des centaines de millions de personnes, en particulier en Asie, de sortir de la pauvreté extrême et d'avoir une vie décente.

Mais il semble qu'aujourd'hui la mondialisation atteint ses limites. Ces limites existent pour deux raisons. Premièrement, il y a la limite environnementale. La mondialisation entraîne une très forte spécialisation. Il n’y a bien sûr rien de nocif en soi avec la spécialisation, dans la mesure où elle permet de créer plus de bien-être matériel. Mais l’approfondissement de la spécialisation signifie aussi que les biens se déplacent aussi plus fréquemment autour du monde. L’élargissement des chaînes de valeur, qui a été rendu possible par la baisse des tarifs douaniers, signifie que des biens peuvent voyager plusieurs fois d’un pays à l’autre avant d’atteindre leurs consommateurs finaux. Tous ces déplacements ont de larges coûts environnementaux, notamment de fortes émissions de CO2, qui ne sont pas internalisés dans le prix du produit final. Par conséquent, le prix de ces produits est trop faible et la production et la consommation de ces biens sont excessives. Pour le dire autrement, la mondialisation a libéré les marchés, mais ces marchés ne fonctionnent pas proprement, en incitant à produire des biens qui nuisent à l’environnement.

Lorsque les partisans du CETA (et du TAFTA) affirment que les accords commerciaux vont entraîner des PIB plus élevés, ils ont raison, mais ils oublient de dire que cela se fera au prix de coûts environnementaux croissants. Si nous soustrayons ces derniers aux premiers, il n’est pas certain que nous laissions quelque chose de positif.

La seconde limite de la mondialisation concerne la répartition hautement inégale des bénéfices et des coûts de la mondialisation. Le libre-échange crée des gagnants et des perdants. Comme je l’ai dit plus tôt, il peut y avoir plusieurs gagnants de la mondialisation dans le monde. Les plus grands gagnants sont les centaines de millions de personnes qu'elle a sorties de la pauvreté extrême. Il y a aussi plusieurs gagnants dans les pays industrialisés, par exemple ceux qui travaillent dans les entreprises exportatrices ou qui en sont les actionnaires. Mais il y a aussi de nombreux perdants. Les perdants sont les millions de travailleurs, principalement dans les pays industrialisés, qui ont perdu leur emploi et qui ont vu leurs salaires décliner. Il y a aussi des personnes qui ont à être convaincues que le libre-échange sera bénéfique pour eux et pour leurs enfants. Ce n’est pas une tâche facile. Si, cependant, nous échouons à les convaincre, le consensus social qui existait dans le monde industrialisé en faveur du libre-échange et de la mondialisation va davantage se détériorer.

La manière la plus efficace de convaincre les perdants du monde industrialisé que la mondialisation est bonne pour eux consiste à renforcer les politiques redistributives, c’est-à-dire les politiques qui transfèrent le revenu et le patrimoine des gagnants vers les perdants. Cela est cependant plus facile à dire qu’à faire. Les gagnants ont plusieurs façons d’influencer le processus politique afin d'empêcher une telle redistribution. En fait, depuis le début des années quatre-vingt, lorsque la mondialisation s’est intensifiée, la plupart des pays industrialisés ont affaibli les politiques redistributives. Ils l’ont fait de deux manières. Premièrement, ils ont réduit les taux d'imposition marginaux pour les plus riches. Deuxièmement, ils ont affaibli les systèmes de sécurité sociale en réduisant l’indemnisation du chômage, en réduisant la sécurité du travail et en réduisant le salaire minimum. Tout cela a été fait au nom des réformes structurelles et a été activement promu par les autorités européennes.

Donc, alors que la mondialisation allait à pleine vitesse, les pays industrialisés réduisaient les mécanismes redistributifs et protecteurs qui avaient été mis en place par le passé pour aider ceux qui étaient frappés par des forces de marché négatives. Il n’est pas surprenant que ces politiques réactionnaires ont accru les rangs des ennemis de la mondialisation, qui se tournent désormais contre les élites politiques qui mettent en place ces politiques.

Je reviens à la question que j’ai posée : jusqu’où devons-nous pousser la mondialisation ? Ma réponse est que, aussi longtemps que nous ne nous occupons pas des coûts environnementaux générés par les accords de libre-échange et aussi longtemps que nous ne compensons pas les perdants de la mondialisation ou, pire, continuons de les punir d’être des perdants, un moratoire sur de nouveaux accords commerciaux doit être annoncé. Il ne s’agit pas d’un appel à retourner au protectionnisme. C’est un appel à cesser d’approfondir la libéralisation commerciale tant que nous ne gérons pas les coûts environnementaux et les effets redistributifs du libre-échange. Cela implique d’introduire plus de contrôles effectifs sur les émissions de CO2, d’augmenter les taux d’imposition des hauts revenus et de renforcer les systèmes de sécurité sociale dans les pays industrialisés. »

Paul De Grauwe, « How far should we push globalisation? », in Ivory Tower (blog), 31 octobre 2016. Traduit par Martin Anota

lundi 24 octobre 2016

Les accords commerciaux, les principes démocratiques et le blocage wallon



Comment distinguer les accords commerciaux qui sapent les principes démocratiques de ceux qui ne le font pas


« J’ai parlé dans un précédent billet consacré au Brexit de la façon par laquelle réfléchir aux accords internationaux et aux contraintes qu’ils imposent à l’action publique en termes de légitimité démocratique. Puisque cette question est pertinente dans bien d’autres cas que le seul Brexit, j’ai davantage développé mes idées ci-dessous. Le point fondamental que j’aborde est celui-ci : le fait qu’une règle internationale soit négociée et acceptée par un gouvernement élu démocratiquement ne rend pas en soi cette règle démocratiquement légitime.

L’argument optimiste a été le mieux formulé par les politistes Robert Keohane, Stephen Macedo et Andrew Moravcsik. Ces derniers soulignent qu’il y a diverses façons par lesquelles les règles mondiales peuvent améliorer la démocratie, un processus qu’ils qualifient de "multilatéralisme améliorateur de la démocratie" (democracy enhancing multilateralism). Les démocraties ont divers mécanismes pour restreindre l’autonomie ou la marge de manœuvre en termes de politique économique pour les responsables politiques. Par exemple, les parlements démocratiquement élus délèguent souvent leur pouvoir à des organismes autonomes indépendants ou quasi-indépendants. Les banques centrales sont souvent indépendantes et il y a divers autres types de contrepoids dans les démocraties constitutionnelles. De même, les règles mondiales, peuvent permettre aux démocraties nationales d’atteindre plus facilement les objectifs qu’elles poursuivent même si elles impliquent certaines restrictions en termes d’autonomie. Keohane et ses coauteurs discutent de trois mécanismes spécifiques : les règles mondiales peuvent améliorer la démocratie en contrebalançant les fractions, en protégeant les droits des minorités ou encore en améliorant la qualité de la délibération démocratique.

Cependant, ce n’est pas parce que la mondialisation peut améliorer la démocratie qu’elle le fait forcément. En fait, il y a plusieurs manières par lesquelles la gouvernance mondiale fonctionne de façon assez opposée à ce qui est décrit par Keohane et ses coauteurs. Les règles anti-dumping, par exemple, répondent aux intérêts protectionnistes. Les règles sur les droits de propriété intellectuelle et les copyrights ont privilégié les sociétés pharmaceutiques et Disney au détriment de l’intérêt général. De même, il y a plusieurs façons par lesquelles la mondialisation nuit et non améliore la qualité de la délibération démocratique. Par exemple, les accords commerciaux préférentiels ou multilatéraux sont souvent simplement approuvés ou rejetés dans les Parlements nationaux avec peu de discussion, simplement au motif qu’ils sont des accords internationaux. Les règles mondiales qui favorisent la mondialisation et les règles mondiales qui favorisent la démocratie peuvent être les mêmes, mais ce n’est pas forcément le cas.

Plus largement, les engagements internationaux peuvent être utilisés pour lier les mains des gouvernements aussi bien de façon légitime que de façon illégitime. La discipline externe peut être atteinte dans deux genres de cadres différents, or l’un de ces cadres est bien plus défendable sur le plan de la délégation démocratique traditionnelle que l’autre.

Considérons le cas où le gouvernement fait face à un problème d’incohérence temporelle. Ce serait par exemple le cas s’il s’engage au libre-échange ou à l’équilibre budgétaire, mais réalise qu’il ne saura pas résister aux pressions et risque ainsi de s’écarter de ce qui était ex ante la politique optimale. Donc il choisit de se lier les mains via la discipline externe. De cette façon, lorsque les protectionnistes et les grands dépensiers pointent le bout de leur nez, le gouvernement dit : "Désolé, l’OMC ou le FMI ne va pas me permettre de le faire". Tout le monde voit sa situation s’améliorer, mis à part les lobbyistes et les intérêts particuliers. C’est le bon genre de délégation et de discipline externe.

Maintenant, considérons le second type de cadre. Ici, le gouvernement craint non pas ses propres décisions futures, mais ses futurs opposants : le parti (ou les partis) de l’opposition. Ce dernier peut avoir des conceptions très différentes en ce qui concerne la politique économique, si bien que s’il sort victorieux des élections suivantes, il risque de choisir de réorienter la politique économique. Maintenant, lorsque le gouvernement en place participe à un accord international, il peut le faire pour lier les mains de ses opposants. Du point de vue du bien-être ex ante, cette stratégie est bien moins recommandable. Le futur gouvernement peut avoir de meilleures ou de plus mauvaises idées à propos de la politique économique que le gouvernement en place et il n’est pas certain que restreindre sa marge de manœuvre soit un résultat gagnant-gagnant. Ce genre de discipline externe a bien moins de légitimité démocratique parce qu’elle privilégie, une fois encore, un ensemble particulier d’intérêts au détriment des autres. »

Dani Rodrik, « How to tell apart trade agreements that undermine democratic principles from those that don't », 22 octobre 2016. Traduit par Martin Anota



Le grain de sable wallon


« Il semble que la Wallonie ait mis un sacré grain de sable dans les rouages de l’accord commercial entre l’UE et le Canada (CETA) en opposant son veto à ce dernier. Selon The Economist, les raison "sont difficiles à comprendre".

Eh bien, oui et non. Le Canada est l’un des partenaires commerciaux les plus progressifs que vous pourriez espérer avoir et il est difficile de croire que les revenus ou les valeurs de la Wallonie s’en trouvent menacés. Mais il y a clairement quelque chose de plus important que les spécificités de cet accord qui soient en jeu ici. Au lieu de décrier la stupidité et l’ignorance des gens qui rejettent les négociations commerciales, nous devrions essayer de comprendre pourquoi de telles négociations perdent en légitimité en premier lieu. J’ai attribué une grande partie du blâme sur les élites orthodoxes et les technocrates commerciaux qui se moquent des inquiétudes des gens ordinaires à propos des précédents accords commerciaux.

Les élites portent peu d’importance aux inquiétudes distributionnelles, alors même qu’elles se révélèrent être significatives pour les communautés les plus directement affectées. Elles ont survendu les gains agrégés des négociations commerciaux, alors même qu’ils sont modestes depuis au moins l’ALENA. Ils ont affirmé que la souveraineté ne serait pas réduite et pourtant cela fut clairement le cas dans plusieurs domaines. Ils affirmèrent que les principes démocratiques ne seraient pas sapés, alors même qu’ils le sont en certains endroits. Ils ont dit qu’il n’y aurait pas de dumping social, alors même qu’il y en a par moments. Ils présentèrent les négociations commerciales (et continuent de le faire) comme des accords de "libre échange", alors même qu’Adam Smith et David Ricardo se retourneraient dans leur tombe s’ils apprenaient, par exemple, ce qu’il y a dans les chapitres de l’accord de partenariat transpacifique (TPP).

Parce que les mérites tant vantés du commerce international ne se sont pas toujours concrétisés et que les élites ne prêtèrent aucune oreille aux mises en garde, le commerce se retrouve désormais associé à toutes sortes de maux, même quand il ne le mérite pas. Si les démagogues et les nativistes qui enchaînent les affirmations absurdes à propos du commerce ont un auditoire de plus en plus large, ce sont les meneurs du commerce qui méritent une grande partie du blâme.

Une dernière chose. L’opposition aux négociations commerciales ne concerne pas seulement les pertes en revenu. Le remède standard qu’est l’indemnisation ne suffira pas, même s’il est correctement assuré. C’est à propos de l’équité, de la perte de contrôle et de la perte de crédibilité des élites. Cela nuit à la cause du commerce de prétendre le contraire. »

Dani Rodrik, « The Walloon mouse », 22 octobre 2016. Traduit par Martin Anota

samedi 1 octobre 2016

Ce que pense la BCE du ralentissement du commerce mondial

« J’aime beaucoup le récent rapport de la BCE sur le ralentissement du commerce mondial (résumé ici en français, pages 35-38), pour cinq raison :

1) Il ne suppose pas que le commerce doit toujours croître plus rapidement que la production. Une libéralisation du commerce (ou une chute des coûts de transport ou, de façon moins attrayante, de nouvelles opportunités pour tirer avantage des prix de transfert) doit entraîner une expansion du commerce, mais seulement jusqu’à ce qu’un nouveau niveau d’équilibre soit atteint. A long terme, une élasticité d’environ 1 (par exemple, le commerce croît avec la demande de biens échangés) fait sens.

2) Il jette un regard quelque peu sceptique sur l’expansion du commerce entre 2001 et 2007, et ne suppose pas que la croissance du commerce au cours de cette période soit complètement soutenable. L’expansion du commerce entre 2001 et 2007 a été associée à une croissance exceptionnellement rapide des exportations chinoises, qui n’a pas été accompagnée d’une croissance aussi rapide des importations chinoises (en particulier de biens manufacturés) ; elle n’était soutenable qu’aussi longtemps que le reste du monde génère de larges déficits externes pour contrebalancer le large excédent chinois. "En 2001-2007, les exportations chinoises ont augmenté plus rapidement que la demande de biens importés (de 15 points de pourcentage) sur ses principaux marchés ; en 2008-2013, ce différentiel a chuté à 6 points de pourcentage. Une perte en compétitivité au cours de cette période peut avoir joué un rôle : le taux de change réel effectif de la Chine (basé sur les prix relatifs à la production) s’est apprécié d’environ un quart depuis 2005. Au même instant, les exportations de la Chine ont fini par ralentir ; elles ne peuvent dépasser l’expansion des marchés exportateurs à long terme." Durant cette période, la croissance des exportations chinoises filtra à travers l’Asie. La croissance des exportations chinoises à destination de l’Europe, des Etats-Unis et des exportateurs de matières premières (qui peuvent ainsi acheter plus de biens manufacturés comme les prix des matières premières sont alors poussés à la hausse) entraîna une hausse des importations chinoises de composants (c’est-à-dire des chaines de valeur mondiale), même si, après 2014, les importations chinoises commencèrent à être en décalage par rapport à la croissance des exportations.

3) Il note que le récent ralentissement du commerce a été marqué par une forte variation de l’élasticité des importations de la Chine. Pendant les sept dernières années, la croissance des importations chinoises a été significativement en décalage par rapport à la croissance du PIB chinois. "Le récent déclin de l’élasticité des importations vis-à-vis du revenu a été frappant et a fortement contribué à la chute de l’élasticité du commerce mondial. L’élasticité du commerce de la Chine est passée de 1,8 en 1980-2007 à 0,8 en 2012-2015. Le chute des importations en 2015 a été particulièrement forte, avec les importations croissant de seulement 2 %, malgré une activité économique robuste." (Bien sûr, une autre explication pour l’écart entre les importations et la croissance que l’on a pu observer en 2015 est que la croissance du PIB chinois en 2015 est surestimée.)

4) Il met en lumière le fait que les droits de douane des pays émergents sont bien plus élevés que ceux des pays développés ; une conséquence est que la part des pays émergents dans le PIB mondiale augmente, il y a en effet plus de barrières à l’échange, même en l’absence de nouvelles restrictions aux échanges. Quantitativement, le ralentissement des importations des pays émergents lié au ralentissement des importations chinoises a davantage compté que l’introduction de nouvelles barrières dans les pays développés. (…) "Le déplacement de la croissance des échanges commerciaux et du PIB des économies avancées vers les économies de marché émergentes implique un affaiblissement de la relation entre commerce et activité économique au niveau mondial."

5) Il partage mon scepticisme à propos de la qualité des données sur le commerce des services (la Chine n’aide pas, mais la Chine n’est pas la seule coupable) et se focalise sur le commerce de biens, dont les données sont plus précises. "Les statistiques du commerce des services souffrent de plus grands problèmes de mesure que les statistiques du commerce de biens. Historiquement, en raison des recettes associées aux droits de douane, les flux de biens ont été enregistrés aux frontières avec beaucoup de précision, mais les flux de services sont bien plus abstraits et plus difficiles à capturer, ce qui se traduire par de plus mauvaises pratiques d’enregistrement."

J’aimerais compléter l’analyse formelle de la BCE avec quelques graphiques additionnels, en me focalisant tout particulièrement sur la Chine.

La période entre 2001 et 2008 est marquée par la croissance très rapide des exportations de biens manufacturés de la Chine, relativement à son PIB ou au PIB mondial. Jusqu’à 2004, la croissance des exportations était en phase que la croissance des importations de biens manufacturés (les importations de biens intermédiaires pour produire les biens exportés, mais aussi pour l’usage domestique). Mais comme le graphique suivant le montre, il y a un changement dans les données d’importations depuis 2004. Elles cessèrent de se faire au rythme des exportations.

GRAPHIQUE Exportations et importations chinoises de biens manufacturés (en % du PIB)

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J’ai longtemps pensé que la Chine était trop grosse comme économie pour que les exportations de biens manufacturés représentent 35 % de son PIB (35 % du PIB, c’est un chiffre bien plus élevé que le même ratio pour la zone euro ou les Etats-Unis), en particulier lorsque ce niveau élevé d’exportations relativement au PIB correspondait à un large excédent global.

Un ajustement qui ramena la Chine à la "normale" serait donc presque certainement accompagné par une certaine forme de ralentissement du commerce mondial. Conceptuellement, les importations peuvent s’être accrues pour suivre les exportations. Mais cela me semblait peu probable, en partie parce que l’Etat chinois a longtemps encouragé les entreprises qui veulent vendre en Chine à produire en Chine. Et concrètement, ça ne s’est effectivement pas produit. La croissance chinoise d’après-crise a coïncidé avec des chutes régulières de ses importations de biens manufacturés relativement à son PIB.

Une partie de la chute des importations industrielles de la Chine s’explique par la chute des exportations chinoises : la valeur ajoutée chinoise en 2009 s’élevait environ à 70 % de ses exportations, pas 100 %. Mais la chute des exportations (rapportées au PIB chinois) n’explique pas non plus totalement la chute de la part des importations de biens manufacturés (rapportées au PIB chinois).

Il y a plein de preuves empiriques suggérant que les composants, qui étaient auparavant importés, sont de plus en plus produits en Chine (voir par exemple le chapitre 1 de ce rapport du FMI). Les chaînes de valeur mondiales se sont contractées ; les importations chinoises de produits provenant du Japon et de nouvelles économies industrialisées n’ont pas gardé le même rythme que les exportations chinoises.

Et les importations de biens manufacturés pour usage domestique (mesurés comme la différence entre l’ensemble des importations manufacturées et les importations de biens intermédiaires utilisés pour produire les biens exportés) semblent aussi chuter. Le ralentissement de l’investissement chinois semble avoir significativement poussé les importations chinoises à la baisse au cours des deux dernières années.

L’analyse qu’offre le FMI dans un chapitre de ses dernières Perspectives de l’économie mondiale va dans la même direction. Le Fonds affirme que le ralentissement du commerce mondial s’explique principalement par un ralentissement de l’investissement. Et il semble que le Fonds constate que les importations chinoises ont chuté légèrement plus rapidement que cela n’est justifié par son modèle (…).

Ainsi, cette histoire de commerce mondiale est avant tout une histoire chinoise, que ce soit directement ou bien indirectement, via l’impact de la Chine sur les matières premières. Les statistiques de la BCE collent bien à un ensemble de faits stylisés à propos de l’évolution du commerce chinois. »

Brad Setser, « The ECB on the slowdown in global trade », in Follow The Money (blog), 30 septembre 2016. Traduit par Martin Anota

mercredi 10 août 2016

Le commerce international, les salaires et le théorème Stolper-Samuelson

« En août 1960, Wolfgang Stolper, un économiste américain travaillant pour le ministère du développement au Nigéria, entreprit un voyage dans une région pauvre au nord du pays (…). Dans ce paysage vierge de commerces, une étrange fleur avait pourtant réussi à sourdre de terre : l’usine Kaduna Textile Mills, qui avait été construite par une entreprise du Lancashire quelques années auparavant et qui employait 1.400 personnes payées l’équivalent de 6,36 euros par jour aux prix actuels. Et pourtant, elle nécessitait des droits de douane s’élevant à 90 % pour être rentable. La main-d’œuvre qualifiée était rare. (…) Ceux qui y travaillaient étaient trop fatigués, trop peu expérimentés ou trop peu éduqués pour maintenir l’état des machines. "La main-d’œuvre africaine est le plus mal payée et la plus chère au monde" s’était plaint Stolper. Il conclut que le Nigéria n’était pas encore prêt pour l’industrie à grande échelle. "Tout secteur qui nécessite des droits de douane élevés appauvrit le pays" (…). Ce n’était pas une idée populaire parmi ses collègues. Mais les idées de Stolper avaient un grand poids. (…) Il aimait "se salir les mains" dans le travail empirique. Et sa carte maîtresse, qui lui permit d’avoir le respect de ses amis et l’oreille de ses supérieurs, était le "théorème Stolper-Samuelson" qui portait son nom.

Ce théorème avait été élaboré vingt ans plus tôt dans un article séminal, réalisé conjointement avec Paul Samuelson, l’un des plus célèbres économistes. Il apporta un nouvel éclairage sur un vieux sujet : la relation entre les tarifs douaniers et les salaires. Sa notoriété et son influence ont été larges et durables (…). Même aujourd’hui, le théorème façonne les débats sur les accords commerciaux comme l’accord de partenariat transpacifique (TPP) entre les Etats-Unis et 11 pays du contour du Pacifique.

L’article était « remarquable », selon Alan Deardorff de l’Université du Michigan, en partie parce qu’il prouvait quelque chose qui était a priori évident chez les profanes : le libre-échange avec des pays à faibles salaires peut nuire aux travailleurs des pays à hauts salaires. Cette complainte qui relève du sens commun avait laissé pendant longtemps les économistes de marbre. Ces deniers soulignaient que le travail peu payé n’est pas nécessairement bon marché, parce que de faibles salaires reflètent une faible productivité, comme l’usine Kaduna Textile Mills le montrait. Le théorème Stolper-Samuelson, cependant, a trouvé "un iota de possible vérité" (comme Samuelson le déclara plus tard) dans l’argument selon lequel les travailleurs des pays riches doivent être protégés du "travail pauvre" payé une misère ailleurs.

Pour comprendre pourquoi ce théorème fit sensation, il est utile de rappeler les vieilles idées qu’il bouscula. Les économistes ont toujours pensé que les tarifs douaniers aidaient les secteurs qui s’en trouvaient abrités. Mais ils pensaient aussi que le libre-échange bénéficiait aux pays dans leur ensemble. David Ricardo a montré en 1817 qu’un pays peut bénéficier de l’ouverture aux échanges, même s’il fait mieux que ses voisins. Un pays qui est le meilleur dans la production de l’ensemble des biens va toujours tirer profit des échanges. Comme le montrait Ricardo, ce pays y gagne s’il importe ce que ses voisins font de "moins pire".

(…) Une vieille analogie peut se révéler éclairante. Supposons que le meilleur avocat en ville soit aussi le meilleur dactylo. Il lui faut seulement dix minutes pour taper un document, mais il faut vingt minutes à sa secrétaire pour faire de même. En ce sens, la saisie coûte moins à l’avocat qu’à la secrétaire. Mais à la place de taper sur son clavier, l’avocat aurait pu exercer son activité d’avocat. Et il peut réaliser bien plus de travail juridique que sa secrétaire ne peut le faire, même si celle-ci dispose de deux fois plus de temps. En ce sens, la saisie lui coûte beaucoup plus. Il est donc rentable que l’avocat se spécialise dans les tâches juridiques et "externalise" la dactylographie.

Dans le modèle de Ricardo, un même secteur peut nécessiter plus de travail dans un pays que dans un autre. Cette différence en termes de productivité du travail est l’un des motifs à l’échange. Un autre repose sur les différences en termes d’offre de travail. Dans certains pays, comme les Etats-Unis, le travail est rare relativement aux montants de terres, de capital ou d’éducation que le pays a accumulés. Les pays diffèrent en fonction de leur combinaison de travail, de terres, de capital, de compétences et d’autres "facteurs de production". Durant les années vingt et les années trente, Eli Heckscher et son étudiant Bertil Ohlin proposèrent un modèle révolution où ces différences dans les dotations factorielles était à l’origine du commerce international. Dans leur modèle, le commerce permet aux pays comme les Etats-Unis d’économiser en main-d’œuvre, en se concentrant sur les activités intensives en capital qui requièrent peu de travail. Les activités qui nécessitent beaucoup de transpiration peuvent peut être laissées aux pays étrangers. De cette manière, le commerce réduit la rareté du travail.

C’était une bonne chose pour le pays, mais était-ce une bonne chose pour les travailleurs ? La rareté est source de valeur. Si le commerce réduit la valeur de rareté des travailleurs, il érode aussi leur pouvoir de négociation. Il est alors possible que le libre-échange réduise la part du revenu national rémunérant les travailleurs. Mais si le commerce accroît aussi ce revenu, la plupart des économistes pensaient qu’il doit tout de même améliorer la situation des travailleurs. En outre, même si la concurrence étrangère déprime les salaires "nominaux", il réduit aussi le prix des biens importés. Selon le profil de leur consommation, le pouvoir d’achat des travailleurs peut alors s’accroître, même si leurs salaires chutent.

Il y avait d’autres raisons pour rester optimiste. Le travail, à la différence du pétrole, des terres arables, des hauts fourneaux et de bien d’autres ressources productives, est nécessaire dans chaque secteur. Donc peu importe comment le tissu sectoriel d’un pays évolue, le travail sera toujours demandé. Au cours du temps, la main-d’œuvre sait également s’adapter. Si le commerce permet à un secteur de se développer et oblige un autre à décliner, les nouveaux travailleurs vont simplement migrer vers les secteurs en essor et tourner le dos aux secteurs en déclin. "A long terme, la classe laborieuse dans son ensemble n’a rien à craindre du commerce international", concluait l’économiste australien Gottfried Haberler en 1936.

Stolper n’en était pas sûr. Il sentait que le modèle d’Ohlin était en désaccord avec Haberler, même si les choses lui restaient imprécises. Stolper fit part de ses doutes à Samuelson, son jeune collègue de Harvard. "Penchons-nous dessus, Wolfie !", lui intima Samuelson.

Le binôme partit d’un exemple simple : une petite économie dotée d’un capital (ou d’une terre) abondant(e), mais d’un travail rare, fabriquant des montres et du blé. Les économistes ont par la suite clarifié l’intuition sous-jacente à leur modèle. Dans un scénario, la fabrication de montres (qui est intensive en travail) est frappée d’un droit de douane de 10 %. Quand celui-ci est abrogé, le prix des montres chute d’un montant similaire. L’industrie, qui ne peut ne plus rester rentable, commence à licencier des travailleurs et à libérer des terres. Quand la poussière retombe, qu’est-ce qui se passe du côté des salaires et des prix du foncier ? Un profane peut supposer qu’ils chutent tous de 10 %, permettant aux fabricants de montres de refaire du profit. Un profane plus clairvoyant peut déclarer que les rentes foncières vont moins chuter que les salaires, dans la mesure où le déclin de l’industrie horlogère libère plus de travail que de terres.

Tous deux risquent d’avoir tort, car ils ignorent ce qui se passe dans le reste de l’économie. En l’occurrence, le prix du blé peut ne pas chuter. Donc si les salaires et les rentes foncières diminuent, les producteurs de blé vont faire plus de profit et étendre leur activité. Puisqu’ils nécessitent plus de terre que de travail, leur expansion pousse davantage les rentes que les salaires à la hausse. Au même instant, la contraction du secteur horloger pousse davantage les salaires que les rentes foncières à la baisse. En raison de ces forces, les salaires chutent de plus de 10 %, tandis que les rentes peuvent au final légèrement augmenter. Cette combinaison de terres légèrement plus chères et de travail moins cher restaure le modus vivendi entre les deux secteurs, stoppant la contraction de l’industrie horlogère et l’expansion des producteurs de blé. Parce que les fermiers nécessitent plus de terres que de travail, une rente foncière légèrement plus élevée les dissuade aussi énergiquement que les plus faibles salaires les attirent. La combinaison restaure aussi les profits des fabricants de montres, parce que le travail moins cher les aide davantage que le prix légèrement plus élevé des terres les affecte. Au final, les salaires ont davantage chuté que le prix des montres et la rente foncière a effectivement augmenté. Il s’ensuit que la situation des travailleurs s’est dégradée. Leur adaptabilité ne va pas les sauver. Et la combinaison de montres et de blé qu’ils achètent n’importe pas.

Stolper, Samuelson et leurs successeurs ont étendu par la suite le théorème à des cas plus compliqués (…). Une version populaire sépare la main-d’œuvre en deux en distinguant les travailleurs qualifiés des travailleurs non qualifiés. Ce genre de distinction permet d’éclairer ce que Stolper observa plus tard au Nigéria, où les travailleurs éduqués étaient des plus rares. Avec un tarif douanier de 90 %, la Kaduna Textile Mills peut se permettre de former les contremaîtres locaux et d’embaucher des techniciens. Sans ces droits douaniers, le Nigéria aurait probablement importé du textile depuis Lancashire. Le libre-échange aurait donc nui au facteur "rare".

Dans les pays riches, les travailleurs qualifiés sont abondants au regard des normes internationales et les travailleurs non qualifiés y sont relativement rares. Comme la mondialisation a progressé, les travailleurs éduqués, diplômés du supérieur, ont pu bénéficier de hausses salariales plus rapides que leurs compères moins éduqués, beaucoup de ces derniers souffrant d’une stagnation des rémunérations réelles. A première vue, cette dynamique des salaires est cohérente avec le théorème Stolper-Samuelson. La mondialisation a nui au "facteur" rare (le travail peu qualifié) et bénéficié au facteur abondant.

Mais si l’on regarde plus finement, l’énigme demeure. Le théorème est incapable d’expliquer pourquoi les travailleurs qualifiés ont également prospéré dans les pays en développement, où ils ne sont pas abondants. Une hypothèse, celle selon laquelle chaque pays produit tout (des montres et du blé), peut aussi amener à exagérer certains dangers de l’ouverture au commerce international. En réalité, les pays vont importer certaines choses qu’ils ne produisent plus et d’autres qu’ils n’ont jamais produites. Les importations ne peuvent nuire à un secteur local qui n’a jamais existé, ni continuer de nuire à un secteur qui a déjà disparu.

D’autres hypothèses du théorème sont également discutables. L’hypothèse selon laquelle les travailleurs se déplacent librement d’un secteur à l’autre ne permet pas de saisir la véritable source de leur malheur. Les importations chinoises n’ont pas poussé les travailleurs de l’industrie américaine vers les secteurs moins intensifs en travail ; elles les ont poussé hors de la population active, selon David Autor et ses coauteurs. Ces derniers soulignent que le "choc chinois" a été concentré dans quelques localités et que les travailleurs qui y furent durement touchés avaient du mal à s’en échapper. Avec la mondialisation, les biens se déplacent désormais facilement d’un pays à l’autre. Mais les travailleurs ne se déplacent pas aussi facilement, même au sein d’un même pays.

L’acclamation du théorème Stolper-Samuelson ne fut ni instantanée, ni même universelle. L’article originel fut rejeté par l’American Economic Review, dont les éditeurs considéraient avoir affaire à "une étude très étroite en théorie formelle". Même Samuelson empoigna prudemment la proposition dans son propre manuel. Après avoir fait savoir que le libre-échange peut détériorer la situation des travailleurs américains, il ajouta un avertissement : "Bien qu’ils admettent cela comme une vague possibilité théorique, la plupart des économistes sont toujours enclins à penser que son grain de vérité est atténué par d’autres considérations, plus réalistes". Qu’en pensait Stolper ? Ce vétéran de la pratique et de la théorie économiques n’était pas un esclave du formalisme, ni aveuglé par des "considérations réalistes". En effet, au Nigéria, Stolper comprit qu’il pouvait plus facilement "mettre en suspens la théorie" que certains de ses collègues politisés (peut-être parce que la théorie leur a été révélée, parce qu’ils ne l’ont pas élaborée). Il était néanmoins convaincu que l’article méritait toute l’agitation qu’il avait suscitée. Il avait un jour déclaré qu’il écrirait un autre comme celui-ci. (…) Il n’écrivit jamais un aussi bon article. Peu de personnes ont réussi à le faire. »

The Economist, « Tariffs and wages. An inconvenient iota of truth », 6 août 2016. Traduit par Martin Anota

vendredi 1 juillet 2016

La macroéconomie du Brexit : des raisonnements toujours fondés ?

« (…) La plupart des choses que j’entends à propos du Brexit et de ses conséquences économiques me dérangent. Je suis convaincu que le Brexit est un événement dramatique, qui va entraîner de très lourds dommages économiques à long terme. Mais de nombreux économistes affirment qu’il va également avoir de très perverses répercussions à court terme. Ces affirmations sont discutables. Ou, pour être plus exact, ceux qui les tiennent ont beau prétendre qu’ils les infèrent de la macroéconomie standard, il n’est pas clair que ce soit le cas. Et je crains que cela (…) finisse par davantage égratigner la crédibilité des économistes.

Très bien, commençons par le commencement. Le Brexit va très certainement avoir des effets négatifs sur le commerce britannique ; même si le Royaume-Uni finit par obtenir un accord similaire à celui de la Norvège, la perte d’un accès assuré au marché de l’UE va affecter les décisions des entreprises à propos des investissements et inhiber les flux d’échanges. Cette réduction des échanges par rapport au volume d’échanges qui serait survenu en l’absence de Brexit va, à son tour, rendre l’économie britannique moins productive et plus pauvre que ce qu’elle aurait pu être. Il faut faire des hypothèses assez héroïques pour donner un chiffre précis, mais il est plausible que les revenus baissent de 2 à 3 % à perpétuité. Jusqu’à présent, tout va bien, ou plutôt ça va mal : c’est de l’économie standard, principalement du Ricardo avec un peu des nouvelles théories du commerce international.

Mais que penser des craintes que le Brexit entraîne une récession en Grande-Bretagne ou, tout du moins, à sérieux ralentissement de sa croissance à long terme ? D’où viennent-elles ? Les arguments relatifs au commerce international concernent le côté de l’offre de l’économie : une réduction des échanges signifie une moindre productivité et donc une moindre capacité productive. Mais le genre de récession dont nous sommes en train de parler est ici un phénomène se produisant du côté de la demande globale : une contraction de l’activité provoquée par une insuffisance des dépenses. Et pourquoi cela serait-il susceptible de se produire ? (…) Le scénario d’une récession britannique ou tout du moins d’un ralentissement de son activité repose sur deux propositions pas entièrement distinctes : l’idée que l’incertitude va déprimer l’investissement et peut-être également la consommation et l’idée qu’un relèvement de la perception des risques va aggraver les conditions financières. Voyons ces points un par un.
D’abord, concernant le premier point : le Brexit va certainement accroître l’incertitude, mais est-ce nécessairement mauvais pour l’investissement ? D’après la littérature théorique, il n’est pas du tout clair que ce soit le cas : les entreprises peuvent en fait davantage investir lorsqu’ils font face à une plus forte incertitude, ne serait-ce que de façon à assurer leurs arrières. Donc pourquoi la proposition selon laquelle l’incertitude va déprimer l’investissement est-elle si largement acceptée dans le cas du Brexit ? Je soupçonne que c’est en partie une sorte de jeu de mots. Lorsque les entrepreneurs parlent d’une "hausse de l’incertitude", ils parlent non pas d’un changement de la moyenne, mais d’une hausse de la probabilité que des événements négatifs surviennent. Et c’est peut-être ce que les personnes parlant d’une hausse de l’incertitude dans le sillage du Brexit ont en fait en tête.

Mais dans ce cas, nous disons finalement que de mauvaises choses vont se produire parce que les entreprises vont estimer que la probabilité que de mauvaises choses surviennent augmente. C’est un raisonnement circulaire, prenant comme hypothèse sa propre conclusion.

J’ai aussi noté que tout changement majeur de politique génère de l’incertitude, parce que personne ne sait quels seront ses effets exacts. Donc, pourquoi n’entendons-nous jamais personne prédire une récession lorsque les pays procèdent à une libéralisation de leurs échanges extérieurs, à une vague de privatisations ou à des réformes du marché du travail ? L’argument selon lequel "l’incertitude déprime l’investissement" semble être utilisé de façon sélective. Beaucoup ne l’avancent que lorsque ce sont des politiques qu’ils n’apprécient guère qui sont mises en œuvre.

Que penser de l’argument selon lequel le Brexit va aggraver les conditions financières, accroître les primes de risque ? Eh bien, cela me semble être un autre argument circulaire : il suggère que des événements malheureux vont survenir parce que les investisseurs vont s’attendre à ce que de tels événements se produisent. En d’autres mots, l’idée selon laquelle le Brexit va entraîner de puissants dommages à court terme semble peu robuste. Un économiste qui ferait de tels raisonnements pour acclamer ou rejeter n’importe quelle politique qui serait mise en œuvre ferait face à de nombreuses critiques. Mais, dans le cas présent, nous avons un quasi consensus acceptant ces arguments peu robustes. Pourquoi ?

Selon moi, il y a une tendance chez la plupart des économistes à perdre leur rigueur intellectuelle dès lors que le sujet porte sur les échanges. Ils croient finalement qu’il n’y a aucun problème à dire n’importe quoi dès lors qu’il s’agit de défendre le libre-échange. Les affirmations selon lesquelles la loi Smoot-Hawley provoqua la Grande Dépression ont été joliment réfutées, mais on continue de les entendre. Les affirmations selon lesquelles la libéralisation des échanges est une formidable machine à créer des emplois sont également très répandues, alors même qu’elles ne sont pas soutenues par un quelconque modèle standard. Comme je l’ai déjà écrit par le passé, certains se sont attaqués aux idées de Trump (qui sont réellement délirantes) en ayant eux-mêmes recours à des raisonnements fallacieux. Par exemple, ils ont sûrement raison de dire qu’une éventuelle hausse des tarifs douaniers est susceptible de réduire les dépenses en importations, mais ils oublient de dire qu’une partie de ces dépenses pourrait bénéficier à la production domestique.

Je soupçonne que nous soyons témoins de la même chose ici. Les économistes ont de très bonnes raisons de croire que le Brexit va se révéler nocif à long terme, mais ils sont fortement tentés d’enjoliver leur raisonnement en formulant de très discutables scénarii à propos du court terme. (…) Malheureusement, ce genre de choses (indépendamment du fait qu’elles soient en soi une très mauvaise manie) risque de se retourner contre les économistes. En effet, le rebond des cours boursiers au Royaume-Uni, qui atteignent désormais un niveau plus élevé qu’avant le référendum, est déjà en train de susciter un certain remous à l’encontre des économistes conventionnels et de leurs scénarii alarmistes. Et oui, dire n’importe quoi n’est jamais une bonne chose, qu’importe la cause que l’on défend. »

Paul Krugman, « The macroeconomics of Brexit: Motivated reasoning? », in The Conscience of a Liberal (blog), 30 juin 2016. Traduit par Martin Anota

jeudi 16 juin 2016

Comprendre les enjeux du TAFTA

jeudi 5 mai 2016

L'ajustement européen et le pessimisme quant aux élasticités

Le retour du pessimisme quant aux élasticités


« (…) Beaucoup de personnes semblent aujourd’hui croire que les taux de change réels n’importent pas pour l’ajustement. (…) Même la dévaluation interne (l’ajustement à la baisse des prix et salaires relativement aux partenaires à l’échange) ne serait pas nécessaire suite à un afflux de capitaux insoutenable.

En fait, il se révèle que nous sommes en train de connaître un véritable retour du "pessimisme quant à l’élasticité" (elasticity pessimism) qui prévalait durant la "pénurie de dollars" après la Seconde Guerre mondiale On croyait alors que les flux commerciaux répondaient à peine aux signaux des prix et donc que les dévaluations n’aideraient pas à alléger les déséquilibres. Aujourd’hui, comme alors, cette idée repose en grande partie sur des exemples particuliers où de larges changements dans les prix relatifs ne semblent pas avoir entraîné de larges changements dans les échanges (par exemple, les exportations grecques qui peinent à décoller) ou bien, inversement, où les échanges semblent avoir connu de profonds bouleversements sans qu’il y ait eu de larges changements dans les prix relatifs (ce qui serait par exemple le cas de la reprise des exportations espagnoles).

La différence est que, à la fin des années quarante, ce genre d’argument était utilisé pour appeler à un surcroît d’intervention publique (maintenir les contrôles de change en place, parce que la dévaluation n’est pas efficace), tandis qu’aujourd’hui il est utilisé pour rejeter l’idée d’un activisme (dans le cas de l’euro, on parle de rigidités qu’il faudrait éliminer avec les réformes structurelles).

Mais alors que les objectifs peuvent être différents, les questions de fond restent les mêmes. Qu’est-ce qui pourrait nous amener à rejeter ce pessimisme quant à l’élasticité ? Je vais tenter de fournir quelques réponses.

Premièrement, il est utile de voir d’où proviennent ces énormes déséquilibres externes. Les amples flux de capitaux à la périphérie européenne alimentèrent l’inflation et poussèrent les taux de change réels à la hausse, et cette dynamique fut associée à de larges déséquilibres commerciaux. Comment cela aurait-il pu être possible si les taux de change réels n’importent pas ?

Deuxièmement, je pense que plusieurs analyses ne prennent pas suffisamment en compte les facteurs conjoncturels. Les dévaluations qui sont mises en œuvre lors d’une reprise économique peuvent ne pas être associées à une baisse du déficit commercial, parce que l’accroissement de la demande compense l’amélioration en termes de compétitivité. Je pense que c’est le cas par exemple pour l’Irlande. C’est également important pour comprendre pourquoi les arrêts brusques (sudden stops) des afflux de capitaux produisent de larges contractions des importations, même lorsque les taux de change sont fixes.

Troisièmement, il y a plein d’autres facteurs en jeu, donc vous avez à éviter de trop trier pour choisir les seules données qui vous conviennent. Une manière de vous en tirer est peut-être de faire ce qu’une récente étude du FMI a fait : se focaliser seulement sur les larges variations du taux de change réel, estimer les élasticités pour plusieurs pays et agglomérer les résultats. Le résultat permet de réduire le bruit, à la fois en éliminant les faibles fluctuations qui constituer des illusions statistiques et en exploitant la loi des grands nombres.

(…) Je suis convaincu qu’une analyse bien faite montrera que les élasticités des échanges restent assez larges. (…) Nous devons la faire soigneusement, parce qu’elle est réellement importante pour les politiques futures. »

Paul Krugman, « The return of elasticity pessimism », in The Conscience of a Liberal (blog), 13 avril 2016. Traduit par Martin Anota



Taux de change réels et ajustement européen


« (…) Je me retrouve face à une question empirique : que nous suggère une observation crue de la corrélation entre taux de change réels et ajustement commercial ? La raison pour laquelle je soulève cette question est que je continue d’entendre beaucoup de gens faire preuve d’un "pessimisme quant à l’élasticité" : beaucoup prétendent que la dévaluation interne soit ne marche pas, soit n’est pas nécessaire, c’est-à-dire qu’il n’y a pas de corrélation réelle entre de bonnes performances à l’exportation et la baisse des prix relatifs ou des coûts unitaires du travail. Mais ces affirmations sont-elles vraies ? Quels sont les faits stylisés ?

Bien, voici un aperçu rapide. Je prends comme variable indépendante la variation du taux de change réel effectif entre 2008 et 2015, tirée des bases de données de la Commission Européenne. Je prends comme variable dépendante la variation du compte courant en pourcentage du PIB, également entre 2008 et 2015, à partir de la base de données des Perspectives de l’économie mondiale du FMI. Voici ce que j’obtiens :

Paul_Krugman__correlation_taux_de_change_effectif_reel_solde_compte_courant_zone_euro.png

Le fait stylisé semble être une assez forte corrélation entre les taux de change réels et l’ajustement du commerce. D’accord, je suis conscient que cette analyse est trop peu soignée pour être interprétée comme une relation causale (au moins une partie et peut-être l’essentiel de l’ajustement que nous voyons résulte de la compression des importations, découlant des récessions provoquées par l’austérité, plutôt que par une amélioration de la compétitivité). Mais il reste toutefois saisissant de voir à quel point les données diffèrent de l’impression générale.

Mais alors, d’où provient cette impression erronée ? J’ai une idée : nous tendons à observer les taux de change réels des économies périphériques vis-à-vis du cœur de la zone euro, ce qui peut être juste si le taux de change de l’euro n’avait pas beaucoup changé ou bien si les pays-membres de la zone euro étaient affectés de la même façon par la dépréciation de l’euro. Malheureusement, l’euro s’est fortement déprécié et cela a des effets clairement différenciés d’un pays-membre à l’autre : c’est un gain important pour les pays comme l’Irlande qui font beaucoup d’échanges avec des partenaires en-dehors de la zone euro, voire même en dehors de l’Europe, beaucoup moins pour des pays comme la Grèce qui se focalisent davantage sur leurs voisins.

Dans tous les cas, la corrélation brute entre les taux de change réels et l’ajustement du commerce est bien plus robuste que je ne le pensais et que probablement la plupart des gens ne le pensaient. »

Paul Krugman, « Real exchange rates and European adjustment », in The Conscience of a Liberal (blog), 4 mai 2016. Traduit par Martin Anota



aller plus loin...

« Y a-t-il une déconnexion entre échanges et taux de change ? »

« Quelle est l’efficacité d’une intervention sur le marché des changes ? »

« Les dévaluations internes peuvent-elles être efficaces au sein de la zone euro ? »

jeudi 31 mars 2016

Une nouvelle ère de la mondialisation : le recentrage régional

mercredi 3 février 2016

La grande rupture du commerce mondial





aller plus loin...

« L’essoufflement du commerce mondial »

« Retour sur le grand effondrement des échanges internationaux »

vendredi 13 novembre 2015

Les liens commerciaux entre la zone euro et la Chine

« Au cours des dernières décennies, la Chine a joué un rôle de plus en plus important dans le commerce mondial. Grâce à diverses réformes économiques lancées à partir de la fin des années soixante-dix, elle a connu une forte croissance et elle est devenue un acteur de plus en plus important dans l’économie mondiale. En 1980, les importations chinoises représentaient juste 6 % du PIB, mais elles se sont ensuite accrues, pour représenter 19 % du PIB en 2014, suite à la libéralisation du commerce, à l’accession du pays à l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) en 2001 et à la croissance rapide de l’investissement chinois. En plus du commerce traditionnel, la Chine joue aussi un rôle central dans les chaînes de valeur mondiales, dans l’assemblage des intrants intermédiaires pour la réexportation vers une tierce destination. Depuis 2011, cependant, les perspectives de croissance de la Chine ont été revues à la baisse, comme l’économie subit un rééquilibrage de sa croissance : alors que cette dernière était auparavant tirée par l’investissement, elle devient plus équilibrée.

La Chine représente une part relativement limitée des exportations de la zone euro, bien que cette part ait eu tendance à augmenter au cours du temps. Les exportations à destination de la Chine ont rapidement augmenté parmi toutes les économies de la zone euro au cours des 15 dernières années, passant de 2 % à 6 % du total des exportations de biens fin 2014. L’Allemagne, la France et la Finlande représentent les plus grosses parts des exportations vers la Chine, alors que les parts des autres pays sont comprises entre 1 % pour la Lituanie à 6 % pour le Luxembourg. La part de la Chine dans les exportations en dehors de la zone euro est comparable à celle de la Suisse et représente moins de la moitié de celle des Etats-Unis ou du Royaume-Uni. Le ralentissement de la croissance chinoise depuis le début de l’année 2015 a réduit les exportations de la zone euro, en particulier les exportations de machines et d’équipements de transport. Il a eu des répercussions particulièrement nocives pour les exportateurs de biens manufacturés, qui représentent presque 90 % des exportations de biens à destination de la Chine. Inversement, les exportations de nourritures, de boissons, de tabac et de matières premières se sont maintenues, ce qui suggère que les exportations de biens de consommation et de biens intermédiaires sont toujours prospères. Ces récents développements sont cohérents avec l’idée que la Chine joue un rôle essentiel dans l’assemblage des intrants intermédiaires pour la consommation finale et qu’elle cesse de fonder sa croissance sur l’investissement pour la réorienter vers la consommation.

La chute des exportations de biens de la zone euro vers la Chine a partiellement été compensée par l’accroissement des exportations vers d’autres économies avancées. Alors que les exportations vers la Chine ont décliné rapidement et qu’elles ont par là pesé sur la croissance des exportations de la zone euro, la demande dans d’autres économies avancées, notamment les Etats-Unis et les pays européens qui ne sont pas membres de la zone euro, s’est accrue et a stimulé ainsi la croissance des exportations de la zone euro, qui confirme que les économies avancées ont contribué de plus en plus dans la croissance du commerce mondial en 2015, alors que les pays émergents ont connu un ralentissement.

Les répercussions commerciales indirectes du ralentissement chinois sur la zone euro sont susceptibles d’être faibles et de concerner principalement d’autres pays asiatiques. Alors que les liens commerciaux directs entre la zone euro et la Chine restent limités, la zone euro peut être indirectement affectée par le ralentissement chinois si ce dernier amène les autres pays à réduire leurs importations de biens en provenance de la zone euro. Les plus grandes destinations à l’export de la zone euro, en dehors de la Chine, sont les Etats-Unis, le Royaume-Uni et la Suisse. Ces pays, à leur tour, ont des expositions relativement faibles à la Chine et ne sont pas susceptibles d’être sévèrement impactés par un ralentissement de l’activité chinoise. Les pays qui sont les plus susceptibles d’être affectés par un ralentissement domestique en Chine sont ses pays voisins. Ces derniers représentent dans leur ensemble une part relativement importante de la demande extérieure de la zone euro (environ 21 %). Globalement, cependant, les estimations disponibles suggèrent que les effets commerciaux directs et indirects d’un ralentissement de la croissance du PIB réel chinoise de 1 point de pourcentage sont relativement faibles et représentent un déclin d’environ 0,1 à 0,15 points de pourcentage de l’activité de la zone euro après deux ou trois années. (…)

Alors que les répercussions commerciales d’un ralentissement continu de l’activité économique en Chine sont susceptibles d’avoir un impact modeste sur le PIB de la zone euro, d’autres canaux de répercussions peuvent potentiellement être importants. La taille de l’économie chinoise signifie qu’elle a des effets significatifs sur les prix du pétrole (…). Par conséquent, l’impact d’un ralentissement en Chine sur les prix du pétrole peut être limité, bien qu’il dépende crucialement de la vigueur de la croissance dans les autres pays émergents. La Chine peut également affecter certains pays producteurs de matières premières en raison de ses moindres importations de métaux, les plus gros exportateurs de métaux représentent une faible part du commerce de la zone euro. Un autre canal possible pour la transmission des chocs négatifs à la zone euro tient aux effets de confiance, susceptibles d’entraîner un resserrement des conditions financières dans les pays émergents et à un nouveau ralentissement de la demande extérieure de la zone euro. De plus, les sorties de capitaux de Chine, si elles ne sont pas contrebalancées par d’autres flux de capitaux privés ou publics, peuvent entraîner une dépréciation de la devise chinoise et, dans son sillage, des dépréciations du taux de change des devises de d’autres pays émergents. Finalement, une hausse de l’incertitude mondiale peut directement affecter la confiance des ménages et des entreprises de la zone euro, freinant la consommation et l’investissement. Par conséquent, l’impact sur la zone euro d’un nouveau ralentissement en Chine repose sur l’ampleur à laquelle ce ralentissement se répercute sur d’autres pays émergents et sur le degré auquel la perte résultante de confiance affecte les marchés financiers et le commerce mondial. »

BCE, « Trade links between the euro area and China », Economic Bulletin, n° 2015/7, 2015. Traduit par Martin Anota



aller plus...

« Quelles seraient les répercussions internationales d’un atterrissage brutal de l’économie chinoise ? »

« Les pays avancés sont-ils à l’abri du ralentissement de la croissance des pays émergents ? »

mercredi 30 septembre 2015

Pourquoi les exportations japonaises ne décollent-elles pas ?



« Après s’être effondrées lors de la crise financière mondiale, puis avoir rebondi après celle-ci, les exportations réelles de biens du Japon sont restées globalement stables au cours des dernières années, malgré une forte dépréciation du yen depuis fin 2012. Suite à l’assouplissement agressif de la politique monétaire de la Banque du Japon, le yen s’est déprimé d’environ 35 % en termes effectifs réels au cours de la période. Cette dépréciation fait suite à une forte appréciation du yen entre 2008 et 2011. Qu’est-ce qui peut expliquer la lenteur de la reprise des exportations japonaises ? (…)

Une lente reprise des exportations

La reprise des exportateurs au Japon est plus lente que ce que nous pourrions attendre en nous basant sur la réaction passée des exportations face à la demande externe et au taux de change. Les exportations sont actuellement 20 % plus faibles que le niveau prédit par une équation de demande externe standard, estimée à partir de la période antérieure à l’Abenomics.

Une faible transmission aux prix à l’export

Les exportateurs japonais ont longtemps (…) maintenu des prix à l’export stables sur les marchés étrangers et absorbé les fluctuations de taux de change à travers les marges de profit. Cette pratique s’est traduite par un affaiblissement de la transmission des variations de taux de change aux prix à l’export. Depuis le début de la dépréciation du yen en 2012, les prix à l’export en yen ont augmenté brutalement, et les marges de profit des exportateurs japonais ont augmenté d’environ 20 %. (Les exportateurs ont aussi connu une forte compression de leurs marges de profit durant la brutale appréciation du yen entre 2008 et 2011 et ils reconstituent leurs marges depuis.)

Les variations du taux de change ne se transmettaient pas complètement aux prix à l’export pendant une certaine période, mais les preuves empiriques suggèrent que cette transmission s’est récemment encore davantage affaiblie. (…) La transmission des variations du taux de change est passée de 85 % à environ 50 % entre les années quatre-vingt et aujourd’hui. En d’autres mots, une dépréciation de 10 % du yen réduisait les prix à l’export d’environ 8,5 % durant les années quatre-vingt, mais de seulement 5 % aujourd’hui. Cette observation suggère que si la transmission était restée la même que celle des années quatre-vingt, les prix à l’export aurait dû chuter de presque 30 % depuis 2012, alors qu’ils n’ont baissé que de 17 %. Si l’on se base sur l’élasticité des exportations vis-à-vis des prix, on en conclut que ce plus ample déclin aurait dû à son tour stimuler les exportations de 6 points de pourcentage supplémentaires. Notons, cependant, qu’à moyen terme, la transmission des variations du taux de change est susceptible de s’accroître. Ree, Hong et Choi (2015) (2015) constatent que la transmission des variations du taux de change aux prix à l’export survient sur environ cinq ans au Japon et n’atteint son maximum qu’après, ce qui suggèrerait que la croissance des exportations devrait être plus forte à l’avenir.

La délocalisation de la production

Au cours des deux dernières décennies, les entreprises japonaises se sont davantage développé à l’étranger pour exploiter les différentiels de coût du travail et un accroissement de la demande dans les pays hôtes. Le rythme des délocalisations (offshoring) s’est accéléré depuis la crise financière mondiale, très certainement en conséquence de la forte appréciation du yen entre 2008 et 2011 et de l’incertitude à propos de l’offre d’énergie suite au tremblement de terre de 2011. L’investissement à l’étranger des filiales japonaises représente maintenant environ 25 % de l’investissement totale dans l’industrie.

Les ventes à l’étranger (la somme des exportations et ventes par les filiales japonaises) se sont accrues de plus de 60 % en valeur depuis 2011, ce qui est bien plus rapide que le taux de croissance des exportations domestiques (en l’occurrence 14 %), et elles représentent maintenant environ 60 % des ventes totales (Kang et Piao, 2015). Cette tendance haussière dans l’investissement et ventes réalisés à l’étranger suggère que le commerce intrafirme est devenu bien plus important. Ce constat peut contribuer à expliquer le déclin de la transmission des variations de taux de change, étant donné que les transactions intrafirme sont moins sujettes aux fluctuations du taux de change. (…) Il semble que l’accroissement des délocalisations de la production ait poussé à la baisse les exportations, ce qui aurait compensé le l’impact positif de la dépréciation du yen sur les exportations.

Une plus forte participation aux chaînes de valeur mondiales

Les exportations japonaises sont dominées par des produits à forte valeur ajoutée, par exemple des machines électriques et des équipements de transport, puisque ceux-ci représentent plus de 60 % des exportations. Ces secteurs sont spécialisés, ne sont pas facilement substituables et sont étroitement connectés aux chaînes de valeur mondiales.

Au cours des deux dernières décennies, le Japon s’est impliqué de plus en plus dans les chaînes de valeur mondiales. Selon la base de données TiVA de l’OCDE et de l’OMC, la part de la valeur ajoutée étrangère en pourcentage des exportations brutes du Japon (taux de participation en amont) a augmenté et est passée de 6 % à 11 % entre 1995 et 2009. Entretemps, le Japon est aussi devenu un plus grand offreur d’intrants intermédiaires pour les exportations de d’autres pays : la part des intrants produits dans l’économie domestiques utilisés dans les exportations de pays tiers (taux de participation en aval) est passée de 22 % à 33 % durant la même période. Cela fait du Japon l’un des pays ayant connu l’une des plus fortes hausses du taux de participation en aval.

En outre, en comparaison avec d’autres pays non exportateurs de matières premières, le Japon est davantage spécialité dans des secteurs en début de chaîne de valeur qui sont plus intensifs en recherche et en conception, comme le montrent les données TiVA. Comme le Japon devient plus étroitement impliqué dans les chaînes de valeur mondiales et comme les chaînes de valeur mondiales deviennent de plus en plus complexes, la dépréciation du taux de change est susceptible de jouer un rôle moins important dans la stimulation de la croissance des exportations de tels biens relatifs aux chaînes de valeur mondiales.

Globalement, la réponse des exportations à la dépréciation du yen est devenue bien plus faible que ce que l’on aurait pu attendre en raison d’un nombre de facteurs spécifiques au Japon. En particulier, cette faible réponse reflète largement l’accélération de la délocalisation de la production depuis la crise financière mondiale. Elle reflète aussi une implication plus profonde de la production et des échanges du Japon dans les chaînes de valeur mondiales et un déclin dans la forte de la transmission des variations du taux de change à court terme. »

FMI (2015), « Japanese exports: What’s the holdup? », in World Economic Outlook, septembre 2015. Traduit par Martin Anota



aller plus loin... lire « Quelle est l’efficacité de l’Abenomics ? »

vendredi 25 septembre 2015

La croissance du commerce mondial continue de ralentir

GRAPHIQUE Evolution du commerce mondial (variation par rapport à l'année précédente, moyenne sur six mois, en %)

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source : The Economist (2015), d'après les données du CPB et de l'OCDE



aller plus loin... lire « L’essoufflement du commerce mondial »

vendredi 4 septembre 2015

Quels sont les pays les plus vulnérables à un ralentissement de la croissance chinoise ?

GRAPHIQUE Part des exportations à destination de la Chine (en % du total des exportations)

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source : The Economist (2015), d'après les données du FMI

vendredi 3 juillet 2015

Les IDE dans le monde ont chuté en 2014

Le montant des investissements directs à l'étranger dans le monde, en fonction de leur pays de destination (en milliers de milliards de dollars)

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source : The Economist (2015)

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