Annotations

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

Commerce international

Fil des billets

vendredi 30 novembre 2018

Le Brexit, les frontières et la Banque d’Angleterre

« Il y a quelques jours, la Banque d’Angleterre a publié un rapport sur le possible impact macroéconomique du Brexit. Les scénarii les plus pessimistes étaient catastrophiques (comme le montre le graphique), montrant une contraction pire que celle qui suivit la crise financière de 2008. Sans surprise, les opposants au Brexit se saisirent du rapport, tandis que ses partisans accusèrent la Banque d’Angleterre de s’engager dans une tactique alarmiste.

GRAPHIQUE PIB du Royaume-Uni selon divers scénarii de sortie de l’UE (en indices, base 100 au deuxième trimestre 2016)

Banque_d__Angleterre__impact_Brexit_PIB_Royaume-Uni.png

source : Banque d’Angleterre (2018)

Je pense personnellement que le Brexit est une erreur, mais je suis étonné par certains chiffres apocalyptiques. (…) Ce que je veux faire ici, tout d’abord, c’est décrire ce que je comprends de leur raisonnement ; ensuite, j’indiquerai ce que je prévois de façon raisonnable pour le Brexit à court comme à long terme.

1. Le Brexit selon la Banque d’Angleterre


Tout d’abord : les gens de la Banque d’Angleterre avec lesquels je me suis entretenu m’ont indiqué qu’ils n’essayaient pas d’effrayer les gens, de les pousser à accepter la proposition de Theresa May, rien de tout cela. Selon eux, ce rapport concerne la stabilité financière, en évaluant la robustesse des banques face à de possibles chocs. Les scénarii les plus pessimistes qui ont attiré l’attention des gens n’étaient pas des prévisions, mais plutôt une tentative de déceler les conséquences si le pire survient. Mais d’où viennent ces scénarii pessimistes ?

Quand les économistes essayent d’évaluer les changements dans la politique commerciale, ils utilisent habituellement un certain type de modèle d’"équilibre général calculable". Ces modèles cherchent à rendre compte des impacts de la politique commerciale sur la consommation, la production et l’allocation des ressources. Et il y a de nombreuses modélisations du Brexit de ce type.

Cette modélisation est délicate car le Brexit ne concerne pas les tarifs douaniers, que nous savons représenter ; il concerne des barrières invisibles dressées au commerce avec la fin des frontières ouvertes aux mouvements de biens et ainsi de suite. Pourtant, des hypothèses plausibles nous donnent un certain ordre de grandeur. Mes propres estimations m’amenaient à avancer un coût représentant 2 % du PIB, à perpétuité ; d’autres estimations sont plus pessimistes, mais elles sont généralement comprises dans la gamme des 3-4 % du PIB. Mais le pire scénario de la Banque d’Angleterre présente un coût excédant les 10 % du PIB, soit trois fois ce qu’un modèle d’équilibre général calculable suggère. D’où vient ce chiffre ?

Une partie de la réponse tient au fait que la Banque d’Angleterre inclut certains effets non standards du commerce : elle suppose que la restriction des échanges (et des investissements directs à l’étranger) va davantage réduire la productivité que les impacts directs sur l’allocation des ressources ne le prédiraient. Elle cite certaines preuves statistiques, mais il est important d’avoir en tête qu’il s’agit d’une boîte noire, de quelque chose sous forme réduire : il n’y a pas de mécanisme explicite via lequel cela pourrait survenir.

Cependant, ce ne sont pas ces supposés effets non standards qui expliquent le gros morceau des scénarii les plus sombres : d’après ce que je comprends, ils contribuent aux coûts à hauteur de 1 point de pourcentage du PIB.

Ce qui explique les prévisions les plus sombres, ce sont plutôt les perturbations qui surviendraient avec un Brexit dur. Aujourd’hui, les flux de biens entrent et sortent de Grande-Bretagne avec des frictions minimales. Après le Brexit, il y aura des inspections douanières, or le Royaume-Uni n’a pas assez d’infrastructures douanières pour assurer cette tâche. En conséquence, il y aura une longue file d’attente à Douvres et dans d’autres ports, avec de longues files de camions arrêtés sur plusieurs kilomètres d’autoroute, la production en flux tendus sera fortement perturbée, etc.

Ce sont ces perturbations qui sont expliquent les scénarii les plus terribles. Notez que cette analyse dit que les coûts d’une sortie de l’Union européenne sont bien plus élevés que les coûts en PIB qui auraient été occasionnés si la Grande-Bretagne n’était jamais entrée dans l’UE et disposait donc des infrastructures douanières pour faire face aux flux commerciaux.

D’accord, c’est ce que je comprends à propos de l’analyse de la Banque d’Angleterre. Qu’est-ce que j’en pense ?

2. Est-ce que ce sera vraiment mauvais ?

Donc, si la Banque d’Angleterre ne cherchait pas à effrayer les gens en publiant ce rapport, elle était vraiment naïve concernant la façon par laquelle il serait rapporté et lu. (…)

Je suis sceptique à propos des effets supposés du commerce sur la productivité. Je sais qu’il y a certaines preuves allant dans le sens de tels effets : le commerce semble favoriser les entreprises les plus productives. Mais il semble douteux de se reposer sur des effets que nous ne pouvons pas modéliser.

A ce propos, je me souviens bien de la débâcle sur le lien entre ouverture et croissance lors des années quatre-vingt-dix. A cette époque, plusieurs études statistiques prétendaient que des pays en développement ouverts, extravertis, avaient des taux de croissance bien plus élevés que les économies introverties. Ces études étaient interprétaient comme suggérant que les pays qui avaient essayé de s’industrialiser en protégeant les marchés domestiques pouvaient avoir des taux de croissance proches de ceux des pays asiatiques s’ils libéralisaient leur commerce.

Mais en fait, les preuves statistiques d’un tel lien entre ouverture et croissance étaient assez douteuses. Et lorsqu’une massive libéralisation commerciale s’est opérée dans des endroits comme le Mexique, les miracles de croissance promis ne se matérialisèrent pas. Donc, je nourris quelques doutes à propos de ce canal des pertes occasionnées par le Brexit. Mais ce que j’ai appris de la Banque d’Angleterre, c’est que ce n’est pas central à l’analyse.

Que dire à propos des perturbations aux frontières ? Cela pourrait en effet être un gros problème. Ce qui est curieux à propos des scénarii présentés sur le graphique est qu’ils montrent que ces perturbations surviennent sur plusieurs années, avec aucune réduction. Vraiment ? La Grande-Bretagne est un pays développé avec une forte capacité administrative, le genre de pays qui a démontré au cours de l’histoire qu’il était capable de faire face à d’énormes désastres naturels et même des guerres. Se pourrait-il que ce soit vraiment problématique d’embaucher des inspecteurs des douanes et d’installer des ordinateurs pour que le PIB chute de 8 à 10 % ?

Et même à court terme, je me demande pourquoi la Grande-Bretagne ne suivrait pas la vieille recette : "lorsque tout le reste échoue, réduisons nos exigences". Si un assouplissement de l’application, un traitement spécial pour les affréteurs de confiance, que sais-je, peuvent désengorger les goulots d’étranglement aux ports, ne serait-ce pas utile comme mesure temporaire, malgré les possibilités de fraude ?

Cela dit, il est vraiment surprenant que la Grande-Bretagne se soit retrouvée dans cette situation. Si les inconvénients sont proches de ceux que la Banque d’Angleterre esquisse, étant donné le risque (qui est substantiel comme nous le savons depuis longtemps) d’un Brexit dur, c’est vraiment stupide de ne pas avoir renforcé les capacités aux frontières. Nous ne pouvons pas parler d’un tel montant d’argent, alors que le référendum du Brexit date d’il y a plus de deux ans.

C’est vraiment tout un spectacle. Que vous soyez Brexiter ou Remainer, vous devriez être horrifié et écœuré de voir comment le sujet a été traité. »

Paul Krugman, « Brexit, borders, and the Bank of England », 30 novembre 2018. Traduit par Martin Anota

jeudi 12 juillet 2018

Le Brexit rencontre la gravité

« (…) Comme la crise auto-immune que la Grande-Bretagne s’est infligée avec le Brexit (infligée avec l’aide de Poutine, semble-t-il) se poursuit, il me semble utile d’essayer d’expliquer certains aspects économiques en question qui devraient être évidents (ils le sont sûrement aux yeux des économistes britanniques), mais qui ne le sont pas ; tout du moins, apparemment ils ne le sont pas aux yeux des partisans du Brexit ou du public général.

Ces aspects expliquent pourquoi Theresa May essaye de faire un Brexit soft ou même, comme certains le disent, quelque chose qui n’a de Brexit que le nom ; et pourquoi les alternatives favorisées par les partisans du Brexit, les accords commerciaux avec les Etats-Unis et peut-être d’autres pour remplacer l’Union européenne, ne tiennent pas la route.

Maintenant, plusieurs arguments utilisés pour justifier le Brexit étaient purement et simplement des mensonges. Mais leurs affirmations à propos du commerce, avant et après le vote, relèvent peut-être davantage de la mauvaise compréhension que de la pure malhonnêteté.

Selon les partisans du Brexit, la Grande-Bretagne ne va pas forcément beaucoup y perdre en quittant l’Union européenne, parce qu’elle peut toujours négocier un accord de libre-échange avec le reste de l’Europe ou, au pire, faire face aux faibles droits de douane que l’UE applique aux autres pays en-dehors de l’UE. De plus, Grande-Bretagne peut négocier de meilleurs accords commerciaux ailleurs, en particulier avec les Etats-Unis, des accords qui compenseraient les éventuelles pertes du côté de l’UE.

Qu’est-ce qui ne va pas avec cette histoire ? La première chose à saisir est que l’Union européenne n’est pas un accord de libre-échange comme l’ALENA ; c’est une union douanière, qui est substantiellement plus robuste et plus favorable au commerce.

Quelle est la différence ? Dans l’ALENA, la plupart des produits mexicains peuvent entrer dans les Etats-Unis sans droits de douane. Mais le Mexique et les Etats-Unis ne pratiquent pas les mêmes droits de douane aux autres pays. Cela signifie que les biens mexicains qui entrent aux Etats-Unis doivent toujours faire face à des contrôles douaniers, pour s’assurer qu’ils sont effectivement d’origine mexicaine et non qu’il s’agisse de biens chinois déchargés au Mexique pour contourner les droits de douane américains.

Et effectivement, c’est pire, parce que, de toute façon, qu’est-ce qu’un bien mexicain ? L’ALENA a élaboré des règles afin de définir quel degré de contenu domestique doit avoir un bien mexicain pour ne pas se voir imposer de droits de douane et cela génère beaucoup de paperasse et de frictions aux échanges internes à l’ALENA.

A l’inverse, l’Union européenne fixe des droits de douane externes communs, ce qui signifie qu’une fois que vous êtes dedans, vous y êtes : une fois que les biens sont déchargés à Rotterdam, ils peuvent être transportés en France ou en Allemagne sans qu’il y ait davantage de contrôles douaniers. Donc il y a bien moins de frictions.

Et, à mesure que le Brexit se précise, les entreprises se plaignent de plus en plus des frictions, non des droits de douane. Par exemple, l’industrie automobile britannique dépend de la production selon la méthode du "juste-à-temps", en ne se constituant que de faibles stocks de composants, parce qu’elle a été capable de compter sur l’arrivée rapide de composants en provenance d’Europe continentale. Si la Grande-Bretagne quitte l’union douanière, les délais aux douanes pourraient rendre cela infaisable et accroîtraient substantiellement les coûts.

Ces frictions expliquent aussi pourquoi les estimations du coût du Brexit sont comparables aux estimations du coût d’une guerre commerciale mondiale, même si l’on s’attend à une baisse plus limitée des volumes commerciaux.

Toujours, même si quitter l’union douanière serait coûteux, la Grande-Bretagne ne pourrait-elle pas compenser ces coûts en obtenant un très bon accord avec les Etats-Unis de Donald Trump ? Non.

Les Etats-Unis ne peuvent pas offrir de significatives réductions de droits de douane, pour la simple raison que les droits de douane américains sur les produits de l’UE (comme les droits de douane européens sur les produits américains) sont déjà assez faibles. Vous pouvez trouver des exemples de droits de douane américains élevés, comme ceux de 25 % sur les camions légers, mais globalement il n’y a pas grand-chose à tirer.

Que dire d’une union douanière entre la Grande-Bretagne et les Etats-Unis ? Cela serait très problématique, notamment en raison de l’asymétrie en termes de taille entre les deux pays, qui amènerait la Grande-Bretagne à laisser tout le contrôle de la politique à Washington. Au-delà de cela, aucun accord avec les Etats-Unis ne serait aussi favorable à la Grande-Bretagne qu’une union douanière avec ses voisins en raison de la gravité.

Qu’est-ce ? L’une des relations les mieux établies en économie est l’équation de gravité du commerce entre deux pays, qui dit que le montant d’échanges dépend positivement de la taille de chacun des deux pays, mais négativement de la distance qui les sépare. Vous pouvez le voir clairement en regardant les exportations britanniques. Voici une graphique représentant les exportations britanniques vis-à-vis de quelques pays, en pourcentage du PIB du pays importateur, en tenant compte de la distance vis-à-vis de ce pays.

Paul_Krugman__equation_gravite_commerce_Royaume_Uni_Grande_Bretagne.png

Ainsi, les Etats-Unis ont beau offrir un marché comparable en termes de tailles à celui de l’Union européenne, ce marché est bien plus éloigné, si bien que même si le Royaume-Uni obtenait un accord fabuleux avec les Etats-Unis, il ne serait pas aussi bénéfique que les unions douanières auxquelles ils appartiennent.

Tout cela explique pourquoi May essaye de négocier un accord qui maintienne l’union douanière intacte. Mais cela, bien sûr, n’est pas vraiment une sortie : Bruxelles va toujours fixer la politique commerciale du Royaume-Uni, sauf que dorénavant la Grande-Bretagne n’aura plus droit de vote. Donc, que visait le Brexit en premier lieu ? C’est une bonne question. Dommage qu’il n’y ait pas eu plus de personnes qui ne l’aient pose avant le referendum. »

Paul Krugman, « Brexit meets gravity », 10 juillet 2018. Traduit par Martin Anota

lundi 25 juin 2018

Le Brexit versus la guerre commerciale de Trump

« Un correspond a posé une très bonne question. L’autre jour, j’ai publié un billet à propos de l’économie d’une guerre commerciale, où j'affirmais qu’il y aurait une large perturbation, mais que le coût global serait plus faible que ne le pensent la plupart des gens, peut-être 2-3 % du PIB. Le correspondant a demandé comment réconcilier cela avec les estimations typiques du coût du Brexit.

De telles estimations (j’en ai d’ailleurs moi-même proposées avec des calculs rapides, qui sont plus ou moins du même ordre de grandeur que d’autres estimations) vont typiquement quelque part autour de 2 % du PIB britannique. Pourtant, même les plus pessimistes prédisent un impact plus faible du Brexit sur le commerce britannique que les fortes chutes que j’ai suggérées d’une guerre commerciale provoquée par Trump (que j’ai décidé de qualifier de "Trumpit"). Ces estimations ne sont-elles pas incohérentes ?

Non, pas vraiment, parce que le Brexit ne concerne pas un accroissement des droits de douane, mais un accroissement des coûts d’échange, en l’occurrence des coûts pour faire des affaires d’un pays à l’autre. Et cela fait une grande différence.

Le graphique 1 montre l’image du manuel standard (eh oui, j’ai écrit le manuel standard !) des effets d’un droit de douane. Un droit de douane aide les producteurs domestiques qui sont en concurrence avec les importations, mais il nuit aux consommateurs domestiques, tout en générant des recettes pour le gouvernement. Ces trois effets s’ajoutent à une perte nette, parce que le tarif douanier distord les incitations : le bien est produit par des entreprises qui ont des coûts plus élevées que cela ne coûterait d’importer le bien, les consommateurs se retiennent de l’acheter même si c’est plus valable pour eux que son prix sur les marchés mondiaux. Cette distorsion des incitations (la "perte sèche" d’un droit de douane) sont indiqués par les aires des triangles du graphique.

GRAPHIQUE 1

Paul_Krugman__impact_droit_de_douane_echanges.png

Et ces triangles correspondent au seul triangle que j’ai utilisé dans le schéma que j’ai déjà utilisé (…), ici présenté à travers le graphique 2.

GRAPHIQUE 2

Paul_Krugman__impact_droit_de_douane_demande_d__importations.png

Mais le Brexit ne va pas accroître les prix en instaurant un droit de douane, qui génèrerait des recettes pour le gouvernement. Il va en fait rendre plus coûteux de faire des affaires : davantage de paperasse, davantage d’attente pour les camions qui voudront charger ou décharger, davantage de coûts invisibles pour l’échange de services. Donc vous devez ajouter le rectangle qui indiquait les "recettes publiques" sur le graphique 1 aux pertes économiques globales. Ou, pour le dire autrement, vous obtenez un schéma comme le graphique 3, dans lequel de plus hauts coûts d’échange ainsi que des incitations distordues réduisent le revenu réel. (…)

GRAPHIQUE 3

Paul_Krugman__impact_Brexit_demande_d__importations.png

A quel point cette différence importe ? J’ai précédemment suggéré que le Brexit va réduire les échanges britanniques avec le reste de l’Europe d’un tiers, de 15 % à 10 % du PIB. Si l’élasticité de la demande est de 3, cela suggère des coûts d’échange de l’ordre de 13 % des prix d’importation. Si ce chiffre de 13 % correspondait à un droit de douane, le coût global serait de 0,13 x 2,5 % du PIB (la moitié de la baisse des importations). Il serait donc d’environ 0,3 % du PIB ; ce n’est pas minuscule, mais c’est assez faible. Mais si nous parlons de coûts d’échange plus élevés, vous devez multiplier ces chiffres par la moyenne des importations avant et après Brexit, soit 12,5 % du PIB. Désormais, nous parvenons à plus de 1,6 % du PIB.

C’est pourquoi les estimations du Brexit sont plus élevées que le raisonnement de guerre commerciale pourrait le suggérer. Le Brexit ne taxera pas le commerce, il va le rendre vraiment bien plus cher à réaliser, et c’est cela qui importe. »

Paul Krugman, « Brexit Versus Trumpit », 22 juin 2018. Traduit par Martin Anota

vendredi 8 juin 2018

Oh, quelle guerre commerciale bien stupide !

« Ainsi, la guerre commerciale est enclenchée. Et c’est une guerre commerciale bien stupide. (…) La justification officielle (et légale) pour les droits de douane sur l’acier et l’aluminium est la sécurité nationale. C’est évidement un argument fallacieux, étant donné que les principales victimes directes sont des démocraties alliées. Mais Trump et compagnie ne semblent pas inquiets à l’idée de mentir à propos de la politique économique, puisque c’est ce qu’ils font pour tout. Ils n’y verraient qu’un jeu équitable si la politique délivrait les créations d’emplois que promet Trump. Est-ce qu’elle va y parvenir ?

D’accord, voici le point où le fait d’être un économiste me place en difficultés. (…) L’effet net d’une politique commerciale en termes de création ou de destruction d’emplois (en l’occurrence de toute politique commerciale, peu importe qu’elle soit bien ou mal conçue) est fondamentalement nul. Pourquoi ? La Fed est actuellement en train de relever graduellement ses taux d’intérêt, parce qu’elle croit que nous sommes plus ou moins au plein emploi. Même si les droits de douane sont expansionnistes, cela inciterait la Fed à accélérer le resserrement monétaire, ce qui va détruire des emplois dans d’autres secteurs : la construction serait affectée par la hausse des taux, le dollar s’apprécierait, rendant les biens manufacturés américains moins compétitifs, et ainsi de suite. Donc toute ma formation professionnelle veut que j’esquive la question des emplois en la considérant comme hors-champ.

Mais je pense que c’est un cas où la macroéconomie (même si je crois qu’elle a raison) ne permet pas d’avoir une discussion utile. Nous voulons savoir si la guerre commerciale de Trump va être directement expansionniste ou récessive, c’est-à-dire si elle va créer ou détruire des emplois en l’absence de changement de la politique monétaire, même si nous savons que la politique monétaire n’optera pas pour le statu quo.

Et la réponse, sûrement, est que cette guerre commerciale va en fait détruire des emplois et non en créer, pour deux raisons. Premièrement, Trump instaure des tarifs douaniers sur des biens intermédiaires, des biens qui sont utilisés comme intrants dans la production d’autres choses, des choses qui, pour celles d’entre elles, qui sont vendus sur les marchés mondiaux perdront en compétitivité. Evidemment, les voitures et d’autres biens manufacturés durables vont devenir plus chers à produire, ce qui signifie que nous allons en vendre moins ; et, quels qu’ils soient, les gains qu’il y aura en termes d’emplois dans le secteur des métaux primaires seront compensés par des destructions d’emplois dans les secteurs en aval. Si l’on regarde les chiffres, il semble très probable que même cet effet direct soit en net négatif pour l’emploi. Deuxièmement, d’autres pays vont répliquer contre les exportations américaines, ce qui va détruire des emplois partout, des motos aux saucisses.

Sur certains points, cette situation me rappelle les tarifs douaniers sur l’acier de George W. Bush, qui étaient en partie motivées par l’orgueil : l’administration Bush considérait les Etats-Unis comme la superpuissance invincible du monde, ce qui était certes le cas sur le plan militaire, mais elle a échoué à reconnaître que notre puissance était moindre sur les plans économique et commerciale, que nous avions beaucoup à perdre d’un conflit commercial. Elle a rapidement été réprimandée par une Union européenne en colère et elle a fait marche arrière.

Dans le cas de Trump, je pense que c’est un autre genre d’illusion : il imagine que parce que nous générons des déficits commerciaux, en important plus de biens de certains pays que ces derniers ne nous en achètent, nous aurions peu à perdre et que le reste du monde va bientôt se soumettre à sa volonté. Mais il a tort, pour au moins quatre raisons.

Premièrement, même si nous exportons moins que nous importons, nous exportons tout de même beaucoup ; les mesures commerciales adoptées par les autres pays en représailles vont nuire à de nombreux travailleurs américains et en particulier aux fermiers, en l’occurrence à de nombreux électeurs de Trump et qui vont désormais se sentir trahis.

Deuxièmement, le commerce moderne est compliqué. Il ne s’agit pas seulement de pays se vendant des biens finaux les uns aux autres. Il y a de complexes chaînes de valeur, que la guerre commerciale de Trump va perturber. Cela va créer beaucoup de perdants parmi les Américains, même s’ils ne sont pas directement employés dans les secteurs produisant des biens pour l’exportation.

Troisièmement, si la guerre commerciale va plus loin, elle va accroître les prix à la consommation. Au moment même où Trump cherche désespérément à convaincre les familles ordinaires qu’elles vont y gagner avec sa baisse d’impôts, il en faudra peu pour effacer les éventuels gains qu’elles en percevraient. Enfin, et je pense que c’est très important, nous parlons ici de réels pays ici, principalement des démocraties. De réels pays ont une réelle politique ; ils ont de la fierté ; et leur électorat n’aime pas Trump. Cela signifie que même si leurs dirigeants veulent bien faire des concessions, leurs électeurs ne le veulent probablement pas.

Considérons le cas du Canada, un aimable petit voisin qui peut être négativement affecté par une guerre commerciale avec son géant voisin. Vous pouvez penser que cela rend les Canadiens plus intimidables que l’Union européenne, qui est une superpuissance économique aussi importante que les Etats-Unis. Mais même si le gouvernement Trudeau était enclin à abandonner (…), il ferait face à un tollé général de la part des électeurs canadiens pour tout ce qui apparaîtrait comme une capitulation face à l’ignoble brute d’à côté.

Donc, c’est dans un conflit économique remarquablement stupide que nous nous enfonçons. Et la situation dans cette guerre commerciale est susceptible de ne pas tourner à l’avantage de Trump. »

Paul Krugman, «Oh, what a stupid trade war », 31 mai 2018. Traduit par Martin Anota

mardi 1 mai 2018

Pourquoi la Chine ne faiblira pas dans la guerre commerciale de Trump

« Le Président Trump a annoncé l’instauration de droits de douane sur l’acier et l’aluminium en mars, en prenant la sécurité nationale comme prétexte. La Chine est la cible visée, comme la plupart des autres grands offreurs en furent exemptés. Le 2 avril, la Chine a répliqué en imposant des droits de douane sur 128 produits américains (représentant environ 3 milliards de dollars d’échanges), allant de 15 % sur les fruits à 25 % sur le porc. Le 3 avril, Trump a annoncé un droit de douane de 25 % sur 1.200 produits chinois (représentant 50 milliards de dollars d’échanges), en représailles aux prétendus transferts forcés de technologies et de propriétés intellectuelles américaines. Le 4 avril, la Chine a répondu en annonçant qu’elle projetait de répliquer en instaurant des droits de douane de 25 % sur 106 produits américains (notamment du soja, des voitures et des avions) lorsque les droits de douane américains s’appliqueraient. Le 5 avril, la Maison blanche a annoncé qu’elle pensait imposant des droits de douane supplémentaires d’un montant de 100 milliards de dollars aux produits chinois.

Si ces tarifs s’appliquent, oui, c’est une guerre commerciale. Comment cela va-t-il finir ?

Les Etats-Unis ne gagneront pas. Bien sûr, les économistes estiment que de façon générale tout le monde y perd dans une guerre commerciale. Mais certains défendent les actions de Trump en y voyant une tactique de négociation. Il y a des raisons qui amènent à penser que la Chine ne reculera pas. J’en vois sept.

Pourquoi la Chine ne capitulera pas


1. Les tarifs douaniers de Trump nuisent aux Etats-Unis aux consommateurs et aux utilisateurs des produits taxés (par exemple, les droits de douane sur l’acier et l’aluminium nuisent à l’industrie automobile et par ce biais aux acheteurs de voitures), tandis que les répliques de la Chine nuisent à d’autres groupes d’intérêt américains importants, notamment l’agriculture et l’industrie manufacturière. (…)

2. Les entreprises et consommateurs en Chine seront aussi affectés par une guerre commerciale, bien sûr. La Chine dépend des exportations américaines de soja, par exemple. Mais la Chine n’est pas une démocratie. Le Président Xi Jinping a un contrôle total. Donc les dirigeants chinois peuvent contenir les groupes d’intérêt, dans une large mesure.

3. Dans la mesure où les dirigeants chinois ont à prendre en compte l’opinion publique domestique, l’opinion publique sera avec eux dans une guerre commerciale. Vous savez à quel point les Américains se souviennent du Tea Party de Boston en 1773, une tentative (réussie) visant à renverser la taxation britannique des importations de thé par les colonies ? Les Chinois ont tout autant en tête le souvenir des Guerres de l’Opium de 1839-1842 et 1856-1860, quand la Chine a résisté (sans succès) à la compagne britannique visant à la forcer à accepter d’ouvrir son économies à l’opium et aux autres importations. (Cela fut le nadir dans l’idéologie du libre-échange de la Grande-Bretagne au dix-neuvième siècle, tandis que l’abrogation des lois sur le blé en 1846 en fut le zénith.) Le conflit a fini avec les Traités Inégaux. (…) Le souvenir que les Chinois ont de cette humiliation fait que la Chine ne reviendra pas sur ses menaces commerciales. Parallèlement, de ce côté du Pacifique, la plupart des électeurs américains disent aux sondeurs qu’ils soutiennent le libre-échange et ne soutiennent pas Trump.

4. Il n’est pas craint que le pays en déficit soit nécessairement dans une meilleure position pour négocier. Trump a tweeté que "lorsqu’un pays", en l’occurrence les Etats-Unis, "perd plusieurs milliards de dollars avec pratiquement chaque pays avec lequel il fait des affaires, les guerres commerciales sont bonnes et faciles à gagner". Le pays en excédent est souvent dans une meilleure position, parce qu’il a accumulé des créances vis-à-vis de l’autre pays ; la Chine détient plus de mille milliards de dollars en titres du Trésor américain. Il est vrai que si le gouvernement chinois vendait les titres du Trésor américain, la chute de leur prix nuirait autant à la Chine qu’aux Etats-Unis. La Chine n’a pas nécessairement à décider de les vendre. Comme la dette américaine augmente et les taux d’intérêt américains s’élèvent (ces deux tendances devraient se poursuivre cette année), le conflit commercial peut faire naître des rumeurs selon lesquelles les Chinois pourraient arrêter d’acheter des titres du Trésor américain, ce qui pourrait suffire pour envoyer les prix des obligations chinoises à des niveaux plus faibles et les taux d’intérêt américains vers des niveaux plus élevés.

5. Les marchés financiers montrent déjà qu’ils n’aiment pas la guerre commerciale de Trump. Le marché boursier (…) est à la baisse quand il apparaît plus probable qu’une guerre commerciale est sur le point d’éclater.

6. Les dirigeants chinois, comme les autres autour du monde, concluent qu’il ne fait pas vraiment sens de signer des traités avec Trump parce qu’il est erratique et qu’on ne peut lui faire confiance pour respecter un traité. Pas même du jour au lendemain, encore moins le long terme.

7. Qu’est-ce que cela signifierait pour la Chine de "capituler", de toute façon ? Trump n’a pas été très clair dans ses demandes.

  • Sur les droits de douane sur l’acier ? La Chine pourrait adopter des Restrictions volontaires aux exportations pour l’acier à destination des Etats-Unis, comme la Corée du Sud en a récemment annoncées. Mais les Chinois exportent déjà relativement peu d’acier vers les Etats-Unis.

  • Sur la propriété intellectuelle ? Il est vrai que les Etats-Unis et d’autres pays ont des raisons de se plaindre. Mais le grief perd en force lorsque les sociétés américaines acceptent des transferts de technologies au frais d’admission à la Chine, sans oublier que la facilitation des mouvements de sites de production vers la Chine n’est pas ce que Trump a promis à ses partisans.

  • Sur l’élimination du déficit bilatéral ? Si la Chine voulait essayer de satisfaire la demande la plus spécifique et insistante de Trump, qui concerne le déficit commercial bilatéral, cela consisterait à exporter moins de marchandises aux Etats-Unis directement mais davantage indirectement via Taïwan ou un autre pays tiers, peut-être avec l’assemblage final dans le pays tiers. Certes le déficit bilatéral baisserait. Mais dans ce cas Trump et ses partisans diraient que la Chine a utilisé un écran de fumée pour dissimuler le déficit bilatéral, sans avoir conscience que les mesures du déficit bilatéral sont aussi peu significatives que l’écran de fumée : les exportations chinoises contiennent beaucoup d’intrants intermédiaires produits en Corée du Sud, aux Etats-Unis et ailleurs. Ce qui importe, c’est l’excédent commercial global de la Chine et le déficit commercial des Etats-Unis. L’excédent chinois a atteint un pic en 2008 en atteignant 9 % du PIB et maintenant il est plutôt faible, presque inférieur à 1 % du PIB. On s’accorde pour dire que le déficit global des Etats-Unis est à la hausse, mais cela s’explique non pas par la politique commerciale mais par les récentes mesures budgétaires adoptées par les Républicains, qui font exploser le déficit budgétaire et réduisent par conséquent l’épargne nationale.


A quoi une stratégie américaine sérieuse pourrait-elle ressembler ?


Une stratégie sérieuse pour répondre aux griefs vis-à-vis de la Chine en ce qui concerne l’appropriation de droits de protection intellectuelle ou les surcapacités d’acier consisterait à s’allier avec d’autres pays qui ont les mêmes griefs. Les pressions s’appliqueraient à la Chine via les institutions fondées sur des règles telles que l’OMC ou l’Accord de partenariat transpacifique si possible ou via des négociations bilatérales si nécessaire. La stratégie de Trump est à l’opposée de celle-ci, puisqu’elle consiste à faire détailler l’OMC, à se retirer de l’Accord de partenariat transpacifique et à se mettre à dos les proches partenaires commerciaux en les insultant et en les menaçant de droits de douane. Trump a accompli quelque chose d’impensable : faire apparaître le Président Chinois comme un dirigeant éclairé de l’ordre commercial international.

Un argument habituel est que les procédures multilatérales et les négociations bilatérales ne marchent pas avec la Chine, donc nous devons être durs. Mais elles marchent mieux que la route vers la guerre commerciale agressive sur laquelle s’est engagé Trump. Il est facile d’oublier que l’approche conventionnelle avec la Chine (…) a permis de remporter des succès comme une appréciation de 37 % du renminbi entre 2004 et 2014 et l’adoption de mesures sévères vis-à-vis de la contrefaçon de marchandises de marque américaines et le vol de logiciels américains.

Les problèmes demeurent. Mais cela ne justifie pas l’adoption d’une approche unilatérale agressive. Considérons trois précédentes tentatives ratées allant dans ce sens :

  • Les Restrictions volontaires des exportations que Ronald Reagan a imposées au Japon dans les années quatre-vingt. Elles bénéficièrent au Japon, non aux Etats-Unis, et leur retrait fut bénéfique aux consommateurs américains et même pour une industrie automobile américaine dégraissée et nouvellement compétitive. Ces Restrictions ont depuis été déclarées illégales.

  • Les tarifs douaniers sur l’acier de George W. Bush en 2002, qui ont détruit bien plus d’emplois qu’ils n’en ont détruits.

  • Les allégations de Trump durant la campagne électorale selon lesquelles la Chine "manipule sa monnaie" pour la maintenir sous-évaluée. Durant cette période, autour de 2015-2016, elle fit précisément l’opposé. (En effet, le yuan s’était déjà tant apprécié en 2014 que sa sous-évaluation avait été éliminée.) Trump est tout simplement apparu ridicule quand, après avoir gagné les élections, il admit que l’accusation était obsolète.

Un autre argument est que les Etats-Unis ne gagnent pas toutes les affaires portées devant l’OMC. Mais ils gagnent 90 % des affaires qu’ils portent à l’OMC. De plus, les Américains doivent se rappeler que c’est souvent leur propre pays qui a violé les règles internationales. Les droits de douane de Bush sur l’acier en sont une belle illustration. (…) Les récentes mesures américaines sont encore plus clairement en violation des règles internationales que les politiques chinoises auxquelles elles sont supposées répondre. Il faut se rappeler que sous les règles de l’OMC il est habituellement légal pour un partenaire commercial de répliquer avec les tarifs d’une valeur d’échanges égale si les droits douaniers de l’initiateur sont illégaux selon ces règles. Cela place la Chine dans une meilleure position pour négocier.

Dire que la Chine ne capitulera pas sur fond dans la guerre commerciale ne veut pas dire qu’elle ne peut pas donner au Président américain une porte de sortie pour crier victoire et s’en sortir. Cela peut être certains artifices (comme accepter d’acheter du gaz naturel liquéfié américain aux prix mondiaux), juste assez pour donner de quoi se pavaner devant ses partisans sur le réseau Fox News. Mais elle ne fera rien pour améliorer le solde commercial, la production, l’emploi ou les salaires réels des Etats-Unis. »

Jeffrey Frankel, « Why China won’t yield in Trump’s trade war », in Econbrowser (blog), 20 avril. Traduit par Martin Anota

lundi 23 avril 2018

Guerres commerciales : à quoi bon les lancer ?

« Suite à l’annonce par les autorités américaines au début du mois de mars de leur intention d’instaurer des droits de douane sur l’acier et l’aluminium et les menaces proférées par la Chine en représailles, les perspectives relatives au commerce mondial se sont assombries. (…)

Malgré la vigueur de l’activité dans l’économie mondiale, le FMI se déclare inquiet à propos des menaces croissantes de protectionnisme et des tensions commerciales, aussi bien que de leur impact sur la croissance économique. Comme Maurice Obstfeld l’écrit, la perspective que soient instaurées des barrières commerciales et que celles-ci soient suivies de mesures de représailles menace de saper la confiance et de faire dérailler prématurément la croissance mondiale. Pour aggraver les choses, les désaccords commerciaux peuvent détourner l’attention des réformes nécessaires. Il semble paradoxal de voir de grandes économies flirter avec une guerre commerciale à un moment d’expansion économique généralisée, en particulier quand l’expansion dépend si étroitement de l’investissement et du commerce. L’économiste en chef du FMI lie cela aux bénéfices asymétriques de l’intégration commerciale et à leur perception par les ménages. Concernant les récentes négociations bilatérales américaines, Obstfeld estime qu’elles ne vont cependant pas changer grand-chose au déficit du compte courant externe américain (…), dans la mesure où ce dernier s’explique essentiellement par le fait que l’économie américaine dépense davantage qu’elle ne génère de revenu.

Ce point est soutenu par Martin Wolf, qui ajoute que (…) loin de se contracter, le déficit du compte courant américain va en fait s’accroître en conséquence de la stimulation budgétaire. Donald Trump, le président américain, n’arrêtera pourtant pas de faire porter le blâme sur les perfides étrangers. Les tensions géopolitiques restent un risque de long terme, même si pour l’heure les tensions protectionnistes générées par les Etats-Unis ne devraient pas empêcher le volume du commerce mondial de continuer de croître.

Cette incertitude mondiale se répercute sur les marchés boursiers, comme Paul Krugman l’explique : quand les investisseurs pensent que Donald Trump va réellement adopter les droits de douane qu’il menace d’instaurer et qu’elles amèneront les pays étrangers à adopter des mesures en représailles, le cours des actions chute. Chaque fois qu’ils se disent que c’est juste de la comédie, le cours des actions rebondit. Les marchés ne réagissent pas bien aux perspectives d’une guerre commerciale comme les entreprises ont investi en supposant que l’économie mondiale resterait très intégrée et une guerre commerciale transformerait en épaves de nombreux actifs issus de ces investissements. (…)

En ce qui concerne les relations commerciales entre l’Union européenne et les Etats-Unis, Simon Nixon signale que l’expiration le 1er mai de l’exemption temporaire des droits de douane sur l’acier et l’aluminium pour l’UE pourrait être un point crucial : l’UE veut que l’exemption devienne permanente, mais le gouvernement américain a clairement indiqué que ce ne serait le cas qu’en échange de concessions de la part de l’UE. Il considère que les relations commerciales entre l’UE et les Etats-Unis sont actuellement déséquilibrées et injustes. L’administration Trump évalue typiquement la santé des relations commerciales des Etats-Unis au prisme du compte courant et, en octobre dernier, elle qualifia l’excédent bilatéral de l’Allemagne avec les Etats-Unis comme « énorme et inquiétant ». Bruxelles a déclaré qu’elle veut bien discuter plus largement de la relation commerciale entre les deux zones, mais seulement après que les Etats-Unis aient inconditionnellement rendu permanente l’exemption des tarifs douaniers.

Pascal Lamy, l’ancien chef de l’OMC, voit deux manières susceptibles de mettre un terme aux tensions actuelles, en fonction de ce que Trump fera concrètement. Les récentes annonces peuvent avoir pour but de renforcer le pouvoir de négociation. Cependant, si le Président américain vise à poursuivre le commerce bilatéral et non multilatéral, la réaction adéquate consisterait pour les partenaires commerciaux à joindre leurs forces de façon à protéger le système commercial multilatéral des agressions américaines. Indiquer clairement qu’il s’agit du plan B est probablement la meilleure option tactique pour le reste du monde afin de s’assurer que le plan A (améliorer le système multilatéral fondé sur des règles et non le détruire) soit le jeu auquel joue Trump.

Joseph Stiglitz affirme que l’actuel conflit commercial révèle l’ampleur à laquelle les Etats-Unis ont perdu de leur position dominante dans le monde. (…) La Chine a déjà dépassé les Etats-Unis en termes de production manufacturière, d’épargne, de commerce et même de PIB lorsqu’on mesure ce dernier en termes de parité de pouvoir d’achat. Et en outre, elle peut prendre les devants pour l’intelligence artificielle. Au cours des prochaines années, nous allons avoir à trouver une façon de créer un régime commercial mondial qui soit « juste » parmi des pays avec des systèmes économiques, des histoires, des cultures et des préférences sociétales fondamentalement différents. »

Inês Goncalves Raposo, « Trade Wars: what are they good for? », in Bruegel (blog), 23 avril 2018. Traduit par Martin Anota

samedi 14 avril 2018

Mondialisation : DeLong versus Krugman

« (…) Paul Krugman a publié un nouvel essai dans lequel il présente ce qui semble être une nouvelle croyance conventionnelle à propos de la récente histoire de la mondialisation. En voici certains extraits :

"Durant les années quatre-vingt-dix, plusieurs économistes, notamment moi-même… ont essayé d’évaluer le rôle des effets de type Stolper-Samuelson sur l’accroissement des inégalités… (Ces analyses) ont généralement suggéré que l’effet (de l’égalisation des prix des facteurs dans le sillage de la mondialisation) a été relativement modeste et n’a pas été le facteur central dans le creusement des inégalités de revenus. (...)"

"Le fait fondamental au milieu des années quatre-vingt-dix était que les importations de biens manufacturés en provenance de pays en développement ne représentaient que 2 % du PIB… Cela n’était pas assez pour provoquer davantage qu’une variation de quelques pourcents des salaires relatifs… (...)"

"Avec le recul, cependant, il apparaît que les flux commerciaux au début des années quatre-vingt-dix ont juste été le début de quelque chose de bien plus massif… Jusqu’à la fin des années quatre-vingt-dix, l’emploi dans l’industrie manufacturière voyait certes sa part dans l’emploi total diminuer, mais il était resté plus ou moins stable en termes absolus. Mais l’emploi manufacturier chuta fortement après 1997 et ce déclin a correspondu à une forte hausse du déficit (commercial) hors produits pétroliers, d’environ 2,5 % du PIB. (...)"

"Est-ce que la hausse du déficit commercial explique la chute de l’emploi ? Oui, dans une large mesure … (Une) estimation raisonnable est que la hausse du déficit (commercial)… explique plus de la moitié du déclin de 20 % de l’emploi manufacturier entre 1997 et 2005… (La hausse des) importations exposa certains travailleurs américains à un choc significatif… (...)"

"Le consensus des années quatre-vingt-dix s’est cependant finalement ramené à se demander comment la croissance du commerce a affecté les revenus de l’ensemble des travailleurs, et non des travailleurs dans des secteurs ou communautés en particulier. Cela a été, je le crois, une erreur, une erreur que j’ai moi-même commise… (...)"

"C’est là que la désormais fameuse analyse du 'choc chinois' d’Autor, Dorn et Hanson (2013) entre en scène… Les effets de la croissance rapide des importations sur les marchés du travail locaux… ont été larges et durables… (...)"

"Donc est que cela signifie… qu’une guerre commerciale serait dans l’intérêt des travailleurs qui ont été nui par la mondialisation ? La réponse est, comme vous pouvez l’imaginer, non…Le changement rapide semble être désormais derrière nous : plusieurs indicateurs suggèrent que l’hypermondialisation a été un événement unique et que le commerce s’est plus ou moins stabilisé relativement au PIB mondial (...)"

"Donc, alors que le consensus des années quatre-vingt-dix sur les effets de la mondialisation n’a pas très bien réussi l’épreuve du temps, on peut l’accepter sans pour autant plaider pour le protectionnisme aujourd’hui. Nous aurions pu faire les choses différemment si nous avions sur ce qui allait arriver, mais ce n’est pas une bonne raison pour faire marche arrière. (...)"

En d’autres mots, la nouvelle croyance conventionnelle sur le commerce et la mondialisation peut se résumer ainsi :

1. Le commerce était plutôt bien jusqu’à la fin des années quatre-vingt-dix, voire les années deux mille ;

2. Le choc chinois a été sans précédents et a nui à de nombreux travailleurs aux Etats-Unis et dans d’autres pays riches ;

3. Maintenaient, le choc chinois est fini et une guerre commerciale serait une mauvaise nouvelle.

C’est ce que j’ai pu dire dans plusieurs articles que j’ai publiés dans Bloomberg.

Brad DeLong n’est pas d’accord. Il a publié un long essai où il affirme que les effets supposés négatifs de la mondialisation dans les années deux mille s’expliquent entièrement par une mauvaise politique macroéconomique. (…)

DeLong : "Je pense que du début des années soixante-dix au milieu des années quatre-vingt-dix, le commerce international, du moins à travers les canaux Heckscher-Ohlin, ne firent pas pression à la baisse sur les salaires des américains 'non qualifiés' et 'semi-qualifiés'… Du début des années soixante-dix au milieu des années quatre-vingt-dix, les niveaux de salaires relatifs des pays exportant alors le plus de biens manufacturés vers les Etats-Unis augmentaient plus rapidement que ceux des nouveaux pays à faibles salaires exportant des biens manufacturés vers les Etats-Unis. Le travailleur typique de l’industrie américaine faisait face à moins de concurrence à l’importation de la part des pays à faible salaire des importations au milieu des années quatre-vingt-dix qu’ils n’en faisaient face au début des années soixante-dix."

DeLong pense que cela contredit Krugman, mais je ne pense pas que ce soit le cas. Krugman considère seulement la dernière partie, en l’occurrence l’addition de nouveaux partenaires à l’échange à faibles salaires (et un tel effet, même considéré de façon isolée, s’est révélé faible). Je pense que Krugman serait d’accord avec DeLong à l’idée que l’introduction de barrières commerciales qui auraient empêché l’entrée de nouveaux partenaires à l’échange à faibles salaires dans le système commercial mondial des années soixante-dix, quatre-vingt et quatre-vingt-dix aurait eu des effets nets négatifs qui auraient compensé tout effet Stolper-Samuelson positif.

DeLong : "Nous aurions pu protéger Detroit et Pittsburgh des conséquences de leurs échecs managériaux et technologiques, mais cela l’aurait été à un prix énorme pour le reste de l’économie, un très défavorable arbitrage coûts-bénéfices."

En fait, les Etats-Unis en ont fait beaucoup pour essayer de protéger Detroit et Pittsburgh. Nous avons cherché à faire apprécier le yen et avons mis en place mis en place des mesures d’autolimitation des exportations et nous avons adopté diverses mesures protectionnistes à l’encontre de l’acier européen. Les mesures protectionnistes n’ont probablement pas vraiment aidé les constructeurs automobile et l’acier américains, ni leurs travailleurs, à long terme. Mais il est possible que ces mesures aient incité le Japon à construire des usines automobile aux Etats-Unis. La plupart des voitures japonaises vendues aux Etats-Unis sont désormais fabriquées aux Etats-Unis, ce qui a soutenu plusieurs emplois dans le secteur manufacturier.

De plus, DeLong néglige l’éventualité que les dépenses de recherche américaines (censées constituer une mesure de politique industrielle protectionniste) aient mené à des externalités positives qui ont aidé le secteur technologique américain à réussir comme il le fait aujourd’hui. Nous avons tendance à penser l’importance du secteur manufacturier en ayant en tête les emplois semi-qualifiés des cols bleus des années cinquante, mais je pense que cette perspective est réductrice. Il y a plusieurs raisons qui nous amènent à désirer à ce que l’industrie manufacturière à forte valeur ajoutée reste aux Etats-Unis et qui n’ont rien à voir avec l’emploi au sein des usines ; elle génère des multiplicateurs locaux, elle crée des produits qui sont faciles à exporter et elle peut avoir un effet bénéfique sur la croissance globale de la productivité de l’économie.

DeLong : "La venue de l''hypermondialisation' a accru les opportunités des travailleurs américains ayant peu d’éducation pour trouver des emplois où leurs qualifications, leur expérience et leur savoir tacite pouvaient être déployés de façon très productive."

Pour les travailleurs du secteur manufacturier, cela semble être directement contredit par l’article d’Autor et alii sur le "choc chinois", qui montre que les travailleurs exposés aux importations chinoises ont eu tendance à connaître par la suite des revenus bien plus faibles. (Autor et alii affirment aussi que le choc chinois a eu des effets négatifs sur l’emploi agrégé, bien que cette affirmation dépende étroitement de leur modèle et que ce dernier ne soit pas robuste sur ce point.) En tout cas, l’affirmation de DeLong selon laquelle la mondialisation des années deux mille a globalement amélioré la productivité pour les travailleurs américains doit être vérifiée empiriquement. Il y a des articles qui suggèrent que la concurrence chinoise à l’importation a encouragé l’innovation américaine, mais cela ne soutient pas nécessairement l’histoire d’une réallocation des travailleurs qui aurait été bénéfique à ces derniers.

DeLong : "Ce que l’'hypermondialisation' a fait, c’est fournir aux 1 % et 0,1 % les plus riches un autre levier pour éroder l’ordre du travail Dunlopien, casser le Traité de Détroit et redistribuer le produit commun partagé de la production de masse (…) vers le sommet de la répartition des revenus. Mais il y a eu bien d’autres leviers aux Etats-Unis depuis les années soixante-dix. Et l’« hypermondialisation », telle que je la vois, a été l’un des plus faibles et des plus brefs d’entre eux."

C’est une autre affirmation qui doit être confirmée par les données empiriques. Il est vrai que la syndicalisation a commencé à décliner aux Etats-Unis avant que la mondialisation ou l’hypermondialisation s’amorce réellement. Mais il est aussi possible que les Etats-Unis aient affaibli leurs lois en faveur des syndicats et la bonne application des lois en raison de la crainte que les exigences syndicales en matière de salaire tuent la compétitivité américaine face à l’accroissement de la concurrence à l’importation.

Surtout, en exonérant la mondialisation de la responsabilité de la hausse des inégalités, DeLong ignore les preuves internationales. (…) Il semble peu probable que le fondamentalisme de marché et la ploutocratie aient été de si puissants virus cérébraux ou mouvements politiques qu’ils aient simultanément triomphé non seulement aux Etats-Unis, mais aussi en Suède, au Danemark, en France, en Allemagne et au Japon.

La nature mondiale de l’accroissement des inégalités que l’on observe dans de nombreux pays pourtant caractérisés par des régimes de politique divers implique qu’il y a quelque chose de mondial (une certaine combinaison de commerce et de technologie) qui a joué. Pour écarter le commerce de l’équation et faire porter le blâme principalement ou totalement à la technologie semble suspect, du moins sans solides preuves empiriques. Ayant lu beaucoup d’articles sur le sujet, j’estime qu’il y a peu de consensus.

DeLong : « De plus, du point de vue du pays dans son ensemble et du point de vue de plusieurs des communautés affectées, le choc chinois n’a pas été quelque chose de très important pour les marchés du travail locaux. Oui, les gens n’achètent plus plusieurs produits sortant des usines américaines parce qu’ils préfèrent les importations chinoises. Mais ceux qui vendent ces importations (…) dépensent leurs dollars en investissant aux Etats-Unis : en finançant les achats du gouvernement, les infrastructures, une partie des investissements des entreprises et l’immobilier. (…) Les dollars ne sont pas utilisés en-dehors des Etats-Unis et ainsi le flux de dollars doit aller quelque part et, aussi longtemps que la Fed fait son boulot et permet à ce que la loi de Say soit plutôt vérifiée en pratique, c’est une redistribution de la demande de travail et non une baisse de la demande de travail.

L’idée ici est que les déficits commerciaux impliquent un accroissement des investissements financiers étrangers aux Etats-Unis, parce qu’un déficit commercial est compensé par un déficit du compte courant. Mais une hausse dans l’investissement de portefeuille étranger n’implique pas forcément une fausse de l’investissement des entreprises ou du gouvernement (dans des choses comme l’infrastructure ou l’immobilier). En fait, si un déficit commercial correspond à une baisse de l’épargne nationale (comme ce fut le cas dans les années deux mille, durant l’"hypermondialisation"), alors l’investissement des entreprises et du gouvernement aux Etats-Unis va diminuer et non pas augmenter. Plus généralement, l’idée selon laquelle l’investissement réel est sensible au coût du capital est assez suspecte. Certains affirment que le coût du capital importe beaucoup, mais les preuves empiriques suggérant une telle chose sont assez fragiles.

DeLong : "Et voilà où le bât blesse, selon moi : Les types de personnes et les types d’emplois financés par les importations du choc chinois semblent semblables aux types de personnes et aux types d’emplois affectés dans le secteur manufacturier. Oui, certains marchés du travail locaux ont subi un choc négatif énorme et durable dans le secteur manufacturier, souvent substantiellement compensé par une stimulation de la construction. D’autres marchés du travail locaux ont bénéficié d’un choc positif substantiel et durable dans le secteur de la construction. Et au niveau du pays dans son ensemble, (…) les cols bleus semi-qualifiés ne me semblent pas avoir vu leur situation se dégrader."

A nouveau, l’idée que les travailleurs du secteur manufacturier qui perdirent des emplois retrouvèrent des emplois aussi bons dans d’autres secteurs (comme la construction) se voit directement contredite par l’étude d’Autor. En fait, la suppression des emplois, quelle qu’elle soit, semble affecter l’ensemble des revenus gagnés par la suite.

Comme pour les cols bleus semi-qualifiés qui ont été négativement affectés ou non, il est certain que les salaires et revenus aux plus bas quintiles de la répartition ont stagné durant les années deux mille, avant de prendre les transferts en compte. Autor et ses coauteurs n’ont pas prouvé que la Chine était le principal coupable derrière cette stagnation des salaires, mais d’autres ne l’ont pas non plus innocenté. Krugman, pour sa part, semble se contenter d’affirmer que ce fut l’une des causes significatives. Cela ne fait pas sens de l’ignorer quantitativement tant que nous n’avons pas de meilleures analyses empiriques sur le sujet.

DeLong : "Et cela m’amène à mon cinquième conflit avec Paul Krugman. Selon moi, la chose la plus importante que nous n’avons pas vue à propos de la mondialisation a été à quel point elle nécessitait d’être soutenue par un plein emploi stable et continu."

Si la mondialisation accroît les coûts de l’austérité budgétaire et des resserrements monétaires, cela semble marquer un point contre elle, même si vous êtes totalement opposés à l’austérité et aux resserrements monétaires. La politique est stochastique. De mauvais dirigeants sont élus, des responsables égoïstes sont nommés et des gens font des erreurs. Tout ce qui fragilise l’économie dans un contexte de politique aléatoirement mauvaise impose un coût sur l’économie, puisque nous ne pouvons jamais compter sur l’adoption de mesures qui soient totalement efficaces.

Ainsi, je suis d’accord avec DeLong sur plusieurs questions ici. Il est important d’avoir de bonnes politiques budgétaire et monétaire contracycliques. Les crises financières alimentées par la déréglementation et la mauvaise réaction des décideurs politiques à leur encontre sont plus effrayants que la mondialisation. Les effets négatifs, bien visibles, de la mondialisation ne doivent pas nous faire oublier ses effets positifs, mais difficiles à mesurer. (...) »

Noah Smith, « DeLong vs. Krugman on globalization », in Noahpinion (blog), 1er avril. Traduit par Martin Anota



aller plus loin...

« Mondialisation versus technologie »

« La concurrence chinoise et le déclin de l’emploi américain »

« Quel est l’impact de la concurrence chinoise sur l’emploi et les salaires en France ? »

jeudi 5 avril 2018

Les guerres commerciales, les actifs épaves et le marché boursier

« A l’instant où j’écris ceci, l’annonce par la Chine de tarifs douaniers en représailles à ceux annoncés par les Etats-Unis a alimenté les craintes d’une guerre commerciale et provoqué un plongeon des futures sur actions. (…) Pourquoi une telle chute ? (…) Les cours boursiers fluctuent pour diverses raisons, voire pour aucune raison du tout. Et, comme l’a dit Paul Samuelson, le marché a prévu neuf des cinq dernières récessions. Il est aussi possible que la guerre commerciale envoie un signal : Trump, Navarro et leurs acolytes confirment qu’ils sont aussi déséquilibrés et irresponsables qu’ils le paraissent, et les marchés en prennent conscience. Imaginez comment ces gens géreraient une crise financière.

Pourtant, je pense qu’il faut bien souligner que même si nous étions sur le point de connaître une véritable guerre commerciale à grande échelle, les estimations conventionnelles des coûts d’une telle guerre ne se rapprochent pas des 10 % du PIB, ni même des 6 %. En fait, et c’est l’un des sales petits secrets de l’économie internationale, les estimations standards du coût du protectionnisme ne sont certes pas triviaux, mais ils ne sont pas non plus titanesques. (…)

Les coûts du protectionnisme, selon la théorie économique conventionnelle (…) découlent du fait qu’elle amène l’économie à délaisser les choses qu’elle sait relativement bien faire pour des choses qu’elle ne sait pas très bien faire. Les travailleurs américains peuvent confectionner des vêtements, au lieu de les importer du Bangladesh ; en fait, ils pourraient produire davantage de pyjamas par heure travaillée que ne le font les Bangladais. Mais notre avantage en termes de productivité est bien plus élevé dans d’autres productions, donc il y a un gain d’efficacité pour les deux économies à ce que chacune d’entre elles se concentre sur les choses qu’elle sait faire le mieux.

Et une guerre commerciale, en imposant des coûts artificiels tels que des tarifs douaniers sur le commerce international, défait cette spécialisation productive, rendant chacun moins efficace.

Nous pouvons, avec certaines hypothèses héroïques, mettre des chiffres sur le genre de coûts dont il est question. (…)

Sur le graphique, la courbe décroissante représente la demande de biens importés comme fonction de leur prix, mesuré relativement au prix des biens domestiques. Dans le libre-échange, nous importons tout ce qui coûte moins cher à produire à l’étranger que chez nous. Si nous imposons un tarif douanier, nous finissons par ne pas importer de choses à moins que le prix de l’importation soit suffisamment faible pour qu’il demeure le plus faible même avec le tarif douanier. Le bien marginal que nous importons, alors, est en fait moins cher qu’un produit domestique et le bien marginal que nous n’importons pas coûte cher à l’économie, en l’occurrence le tarif douanier que nous aurions payé si nous l’avions importé.

Paul_Krugman__droits_de_douane__actifs_epaves_et_marche_boursier.png

Imaginons que le tarif augmente progressivement : à chaque accroissement, nous imposons à l’économie des coûts égaux au coût supplémentaire qu’entraîne le remplacement d’une importation par un produit domestique. Les coûts totaux du tarif douanier sont représentés par l’aire du triangle : la réduction des importations provoquée par le tarif douanier, multipliée par (grosso modo) la moitié du tarif douanier.

(Certains se demandent peut-être ce qui se passe du côté des exportations. En fait, elles sont implicitement incluses dans cette estimation. Faites-moi confiance.)

Donc, que ferait une guerre commerciale ? Supposons que les Etats-Unis instaurent des droits de douane de 30 % sur les importations et que les pays visés répliquent en faisant de même, il n’y aurait pas d’amélioration des termes de l’échange des Etats-Unis (…). De combien les échanges s’en trouveraient-ils réduits ? Cela dépend de l’élasticité de la demande d’importations ; il semble raisonnable d’avancer un chiffre d’environ autour de 4. Cela signifierait une chute des importations de 15 % du PIB à environ 5 %, soit une réduction de 10 points de pourcentage. Et cela se traduirait par une réduction du revenu réel aux Etats-Unis de 1,5 %.

Evidemment, c’est juste un calcul illustratif ; j’ai essayé d’utiliser des chiffres raisonnables, mais il ne faut pas que vous y prêtiez trop d’importance. Mais ce que cela suggère, c’est que même une guerre commerciale qui inverserait drastiquement la mondialisation n’imposerait à l’économie des coûts comparables aux genres de mouvements que nous avons vus dans les cours boursiers.

Mais les coûts pour l’économie dans son ensemble peuvent ne pas être un bon indicateur des coûts pour les actifs d’entreprise existants.

Depuis environ 1990, les entreprises américaines se sont beaucoup appuyées sur l’hypermondialisation, sur l’approfondissement d’un régime de marché ouvert qui a encouragé la création de chaînes de valeur et leur développement autour du globe. Le notebook sur lequel j’écris a été conçu en Californie, mais il a probablement été assemblé en Chine, alors même que beaucoup de ses composants viennent de Corée du Sud et du Japon. Apple peut le produire entièrement en Amérique du nord et le ferait probablement si les tarifs douaniers s’élevaient à 30 %. Mais les usines qu’il faudrait pour le faire n’existent pas (encore).

Entretemps, les usines qui existent ont été construites pour assurer une production mondialisée et plusieurs d’entre elles seraient marginalisées et peut-être même abandonnées avec l’introduction de tarifs douaniers qui disloqueraient ces chaînes de valeur mondiales. Elles deviendraient des actifs épaves. Appelons cela le "choc anti-Chine".

Bien sûr, il s’agirait juste d’usines laissées à l’abandon par une guerre commerciale. Beaucoup de personnes seraient également laissées à l’abandon. Ce que soulignait le fameux article d’Autor et alii sur le "choc chinois" n’est pas que la croissance rapide des échanges a appauvri les Etats-Unis dans leur ensemble, mais que les changements rapides dans la localisation de la production ont déplacé un nombre significatif de travailleurs, les exposant à d’innombrables problèmes personnels et déchirant leur communauté. L’ironie est qu’un choc anti-Chine ferait exactement la même chose. Et, pour ma part, je m’inquiète bien plus de l’impact sur les travailleurs que sur le capital. (…) »

Paul Krugman, « Trade wars, stranded assets, and the stock market », 4 avril 2018. Traduit par Martin Anota

jeudi 8 mars 2018

La macroéconomie de la guerre commerciale



« Est-ce que Trump reviendra sur son souhait de déclencher une guerre commerciale ? Personne ne le sait. Ce que l’on sait, c’est qu’il est obsédé par le commerce extérieur sans en savoir grand-chose, qu’il se sent attaqué sur plusieurs fronts et que son docteur lui aurait dit de manger moins de hamburgers. Il y a donc sûrement beaucoup de rage latente en lui, une rage qu’il est trop prompt à recracher sur le système commercial mondial (…).

GRAPHIQUE Solde des échanges de biens et services des Etats-Unis (en % du PIB)

Fred__solde_exterieur_Etats-Unis.png

Il est intéressant de se demander ce qui se passerait si Trump essayait réellement de refermer l’écart commercial (il est actuellement de 500 milliards de dollars, non de 800 dollars, mais qui compte) en instaurant des droits de douane. L’écart commercial s’élève actuellement à 3 % du PIB, tandis que les importations représentent 15 % du PIB. Si l’élasticité-prix de la demande d’importations est environ égale à l’unité, ce qui est une estimation typique pour le court et moyen termes, un droit de douane généralisée de 20 % sur les produits importés suffirait, toute chose égale par ailleurs, pour refermer l’écart commercial. Mais rien ne resterait égal par ailleurs.

Laissons de côté la possible riposte des pays étrangers, bien que cela soit quelque chose de très important en pratique. Supposons que les Etats-Unis s’en tirent bien, sans représailles étrangères. Même si c’était le cas, les choses ne se passeraient pas comme se plait à l’imaginer Trump.

Voyez-vous, détourner une demande équivalente à 3 % du PIB des produits étrangers vers les produits domestiques n’accroîtrait pas la production américaine de 3 % relativement à ce qu’elle aurait été sinon, encore moins de 4,5 % si vous vous attendez à un effet multiplicateur. Pourquoi ? Parce que l’économie américaine est proche du plein emploi. Peut-être (oui, peut-être) que nous avons une marge d’un demi-point de pourcentage pour réduire le taux de chômage avant de l’atteindre. Mais une hausse de 3 % de la production relativement à la tendance réduirait le chômage trois fois plus amplement, c’est-à-dire de 1,5 point de pourcentage. Mais cela ne se passerait tout simplement pas ainsi.

Ce qui va plutôt se passer, c’est que la Fed va relever fortement ses taux pour contenir les pressions inflationnistes qui en résulteraient (notamment parce qu’un droit de douane de 20 % accroît directement les prix d’environ 3 %). La hausse des taux d’intérêt devrait avoir deux gros effets. Premièrement, elle va affecter les secteurs sensibles au taux d’intérêt : les amis de Trump dans le secteur immobilier ne vont vraiment pas être contents, tout comme ceux qui sont fortement endettés (…). Deuxièmement, cela va pousser le dollar à la hausse, ce qui va sévèrement affecter les secteurs exportateurs américains. Mes salutations aux fermiers de l’Iowa !

Donc, le protectionnisme ne conduirait pas vraiment à une baisse du déficit commercial, et ce même si les autres pays ne ripostaient pas, tout en infligeant beaucoup de dommages à l’économie. Et ne parlons pas des bouleversements provoqués par la perturbation des chaînes de valeur internationales.

Ajoutons aussi le fait que les autres pays vont répliquer (ils sont déjà en train de préparer leurs listes cibles) et le fait que nous allons nous mettre à dos des alliés clés. Nous avons alors une bonne idée du degré de dangerosité et de stupidité d’une telle mesure. »

Paul Krugman, « The macroeconomics of trade war », 3 mars 2018. Traduit par Martin Anota

vendredi 16 juin 2017

Barrières à l'échange et hypermondialisation

« Les jours où le boom du commerce mondial était au devant de la scène semblent maintenant lointains. D’une part, parce que le commerce a cessé de croître et semble avoir atteint un plateau. D’autre part, parce que nous avons des questions plus pressantes, comme l’essor de l’autoritarisme et les tentatives de sabordage du système de santé.

Mais j’ai récemment donné une conférence sur le thème du commerce international (…). Donc je me suis retrouvé à chercher des façons simples de parler de l’"hypermondialisation", c’est-à-dire de l’essor des échanges de biens et services que nous avons connu au cours de la période allant d’environ 1990 jusqu’à la veille de la Grande Récession. Aucune des idées sous-jacentes n’est nouvelle, mais peut-être que certains vont trouver cette présentation utile.

L’idée ici est de réfléchir aux effets des coûts de transport et autres barrières à l’échange à peu près de la même façon que les économistes du commerce international ont longtemps réfléchi à propos de la "protection effective". Le concept fut introduit essentiellement pour comprendre ce qui se passait concrètement dans les pays cherchant à s’industrialiser en procédant à une substitution aux importations. L’idée était en gros la suivante : considérons ce qui se passe si un pays instaure un droit douanier sur les importations de voitures, mais pas sur les importations de composants de voitures. Ce qu’il protège réellement alors, c’est l’activité d’assemblage des voitures, en la rendant profitable même si les coûts sont plus élevés qu’ils ne le sont à l’étranger. Et l’ampleur à laquelle ces coûts peuvent être supérieurs peut facilement être bien plus élevée que le tarif douanier.

Supposons, par exemple, que vous introduisiez un tarif douanier sur les voitures, mais que vous pourriez importer des composants qui représentent la moitié de la valeur d’une voiture importée. Alors il devient intéressant d’assembler des voitures même si cela coûte 40 % de plus dans votre pays que dans le potentiel exportateur : un tarif nominal de 20 % devient un taux effectif de protection de 40 %.

A présent, changeons d’histoire et parlons d’un bien qu’un pays émergent est capable d’exporter à un pays développé. Disons que dans le pays développé, cela coûte 100 de produire ce bien, en l’occurrence 50 pour les intrants intermédiaires et 50 pour l’assemblage. Supposons que le pays émergent ne peut produire les intrants, mais qu’il peut réaliser l’assemblage en utilisant les intrants importés. Il y a cependant des coûts de transport ; disons 10 % de la valeur de tout bien transporté.

Si nous parlions seulement de commerce de biens finaux, cela signifierait que le pays émergent pourrait l’exporter si ses coûts étaient 10 % inférieurs – 91, dans cet exemple. Mais nous avons supposé qu’il ne peut pas assurer l’ensemble du processus. Il peut réaliser l’assemblage et le fera si ses coûts finaux incluant les intrants sont inférieurs à 91. Mais les intrants vont coûter 55 en raison du transport. Et cela signifie que pour que l’exportation marche il doit avoir des coûts inférieurs à 91 – 55 = 36, en comparaison avec les 50 dans le pays développé.

Cela signifie qu’avec les 10 % de coûts de transport, cette opération d’assemblage doit être 38 % moins chère dans le pays en développement que dans le pays développé.

Mais cela signifie aussi que même ce qui semble n’être qu’une petite baisse des coûts de transport peut avoir un large impact sur la localisation de la production, parce qu’elle peut fortement réduire l’avantage que les pays émergents doivent avoir en termes de coûts de production. Et cela peut avoir un effet encore plus disproportionné sur le volume de biens échangés, parce que cela entraîne une forte hausse des transports de biens intermédiaires aussi bien que de biens finaux. Nous nous retrouvons alors avec beaucoup d’échanges à travers des chaînes de valeur internationales.

Je pense que c’est ce qui s'est passé après 1990, en partie en raison de la conteneurisation, en partie en raison de la libéralisation des échanges dans les pays en développement. Mais cela semble de plus en plus comme un événement unique, qui ne se répétera pas. (…) »

Paul Krugman, « A finger exercise on hyperglobalization », in The Conscience of a Liberal (blog), 14 juin 2017. Traduit par Martin Anota

vendredi 21 avril 2017

Nous savons ce qui provoque les déficits commerciaux



« Le 31 mars, le Président Donald Trump a commandé une étude sur les causes du déficit commercial des Etats-Unis qui va se focaliser sur les barrières commerciales et les pratiques commerciales déloyales des pays étrangers. Les économistes, cependant, s’accordent largement à l’idée que les barrières commerciales ne provoquent pas les déficits commerciaux. Un pays ne peut avoir un déficit commercial que s’il emprunte en net vis-à-vis du reste du monde. Les barrières commerciales ont seulement des effets mineurs sur les décisions d’emprunt et de prêt. Elles peuvent réduire les importations dans les secteurs affectés, mais elles poussent le taux de change à s’apprécier pour provoquer des changements compensateurs sur d’autres importations et exportations.

Les achats de titres américains par certains gouvernements étrangers (une forme de prêt que l’on peut qualifier de manipulation de devise) ont constitué le facteur le plus important derrière les déséquilibres commerciaux globaux qui ont précédé la Grande Récession ; les déficits budgétaires ont pu également jouer un rôle important dans certains pays. A présent, la manipulation de devise ne constitue plus qu’un facteur mineur et les déséquilibres sont faibles par rapport à leur pic. La menace d’une future manipulation de devise peut cependant introduire un "dollar put" implicite qui aura pour effet d’encourager le prêt privé excessif qui sous-tend le déficit commercial. Une expansion budgétaire américaine, à laquelle certains s’attendent, n’est pas appropriée à ce stade et creuserait le déficit commercial.

Il est important de souligner que le commerce n’est pas un jeu à somme nulle dans lequel les importations constituent des pertes et les exportations des gains. Les importations, tout comme les exportations, possèdent des avantages (…). Réduire le déficit commercial en réduisant le commerce global conduirait à jeter le bébé avec l’eau du bain. En outre, les déficits commerciaux temporaires modérés ne sont pas nécessairement une mauvaise chose, comme l’a expliqué Gary Hufbauer. Maintenant, le déficit commercial des Etats-Unis dépasse déjà un niveau soutenable et devrait continuer de se creuser dans les années à venir. Les actions visant à réduire le déficit sont bénéfiques si elles peuvent être entreprises sans générer de pernicieux effets secondaires. L’action du côté financier sera plus efficace et moins perturbateur que les actions du côté de la politique commercial, telles que les droits de douane et les quotas.

Plusieurs études ont identifié les facteurs fondamentaux derrière les déséquilibres commerciaux (Chinn et Prasad, 2003 ; Gruber et Kamin, 2008 ; Chinn, Eichengreen et Ito, 2011 ; Gagnon, 2012 ; FMI, 2012 ; Gagnon, 2013 ; Bayoumi, Gagnon et Saborowski, 2015 ; Gagnon et alii, 2017). Les facteurs les plus importants incluent la politique budgétaire, l’intervention sur le marché des changes, les taux de croissance économiques, les niveaux de revenu par tête et le vieillissement démographique. Les barrières sur les flux financiers interagissent fortement avec ces facteurs : quand les marchés financiers sont ouverts, ces facteurs ont généralement un effet plus important sur les déséquilibres commerciaux. Plusieurs études se sont focalisées sur les facteurs de long terme, mais les cycles d’affaires peuvent aussi constituer un important facteur temporaire. Aucune de ces études ne met en évidence un rôle pour les barrières commerciales.

GRAPHIQUE 1 Tarifs douaniers et soldes courants (entre 2000 et 2014)

Joseph_Gagnon_PIIE__Tarifs_douaniers_et_soldes_courants__Martin_Anota_.png

Les graphiques 1 et 2 montrent une très faible corrélation entre, d’une part, les droits douaniers moyens ou les barrières commerciales et, d’autre part, les soldes commerciaux. Lorsqu’une relation semble apparaître, elle suggère que de plus hauts droits douaniers sont associés à une réduction des soldes commerciaux (c’est-à-dire de plus larges déficits commerciaux). Inclure les tarifs douaniers dans l’analyse de régression tout en contrôlant les autres facteurs rapporte un effet proche de zéro. Les données pour les barrières commerciales globales ne sont pas disponibles pour un temps suffisamment long pour les inclure dans l’analyse de régression.

GRAPHIQUE 2 Barrières globales et soldes courants (entre 2000 et 2014)

Joseph_Gagnon_PIIE__Barrieres_globales_et_soldes_courants__Martin_Anota_.png

Ces résultats ne signifient pas que les tarifs douaniers et d’autres barrières commerciales n’aient pas d’effets. Imaginons que les Etats-Unis imposent des tarifs prohibitifs ou une interdiction sur les importations d’acier. Les importations totales de fer et d’acier s’élevaient à 34 milliards de dollars en 2016. Ces importations chuteraient à zéro. L’interdiction protègerait les sidérurgistes américains de la concurrence étrangère. Mais une légère appréciation du dollar (juste de 1 %) suffirait pour accroître le montant des importations dans les autres catégories et réduirait les exportations de toutes les catégories du même montant. Il n’y aurait pas d’effet sur le déficit commercial global. Il y aurait une réduction du commerce total (c’est-à-dire de l’ensemble des exportations et des importations), si bien que nous perdrions une grande partie des très larges bénéfices nets du commerce.

GRAPHIQUE 3 La politique budgétaire et les soldes courants (entre 2000 et 2014)

Joseph_Gagnon_PIIE__politique_budgetaire_et_soldes_courants__Martin_Anota_.png

Pourquoi est-ce que le dollar s’apprécierait ? La réponse est qu’un droit douanier sur l’acier, isolément, ne modifie pas le comportement d’épargne des ménage, ni le comportement d’investissement des entreprises (bien qu’il puisse y avoir une réallocation entre les secteurs, comme la production augmente dans le secteur de la sidérurgie, mais décline dans les autres). Les facteurs identifiés comme influençant les déséquilibres commerciaux dans les études que j’ai citées ci-dessus opèrent via l’épargne et l’investissement. Un déficit commercial est un excès de l’investissement sur l’épargne, tandis qu’un excédent commercial est un excès de l’épargne sur l’investissement. Les politiques publiques les plus importantes qui influencent les déséquilibres commerciaux sont les soldes budgétaires et l’intervention sur le marché des changes. Une hausse du solde budgétaire accroît directement l’épargne nationale. L’intervention sur le marché des changes consiste pour les autorités à emprunter dans l’économie domestique pour investir à l’étranger, avec un changement net nul dans l’épargne public ou l’investissement public. L’emprunt domestique accroît les taux d’intérêt, accroissant l’épargne privée et réduisant l’investissement privé dans l’économie domestique, avec les effets inverses dans le reste du monde. Les graphiques 3 et 4 montrent que ces politiques ont d’importants effets sur les soldes commerciaux. Notons qu’une hausse du solde commercial provoquée par n’importe laquelle de ces politiques opère aussi bien via un accroissement des exportations que via une réduction des importations, avec peu d’effets sur le commerce total et donc peu d’effets sur les bénéfices nets du commerce.

GRAPHIQUE 4 Politique de change et soldes courants (entre 2000 et 2014)

Joseph_Gagnon_PIIE__politique_de_change_et_soldes_courants__Martin_Anota_.png

(…) Fred Bergsten et moi avons constaté qu’au pic des déséquilibres mondiaux en 2007, l’essentiel de l’excédent commercial de la Chine pouvait s’expliquer par la manipulation de la devise chinoise. La même année, le déficit commercial américain s’expliquait pour 35 % par les interventions sur les marchés des changes et pour 25 % par le déficit budgétaire américain. Cela nous amène à penser qu’à l’avenir les politiques les plus efficaces pour garder le déficit commercial américain sur une trajectoire soutenable impliquent d’empêcher de nouvelles manipulations de devises parmi les partenaires à l’échange des Etats-Unis et de réduire graduellement le déficit budgétaire américain.

Joseph E. Gagnon, « We know what causes trade deficits », 7 avril 2017. Traduit par Martin Anota

samedi 18 mars 2017

L’anachronique stratégie commerciale de Trump



« (…) Dans ses discours et ses tweets, Trump s’en est pris agressivement à la mondialisation. Il a choisi Robert Lighthizer, très connu pour ses positions protectionnistes, comme Représentant du Commerce. Et les deux autres membres de son triumvirat en matière de commerce (Wilbur Ross, secrétaire du Commerce, et Peter Navarro, le conseiller en commerce de la Maison Blanche, ne sont pas moins protectionnistes que Lighthizer.

Beaucoup parmi les classes populaires et moyennes aux Etats-Unis croient que les accords de libre-échange expliquent pourquoi leurs revenus ont stagné au cours des deux dernières décennies. Donc, Trump cherche à leur fournir une "protection" en choisissant des protectionnistes.

Mais Trump et ses collaborateurs ont mal diagnostiqué le problème. Même si la mondialisation a pu jouer un rôle déterminant dans le déclin de la classe moyenne, c’est également le cas de l’automatisation. Lighthizer et Ross ont essentiellement travaillé dans des secteurs du vingtième siècle tels que la production métallurgique, ce qui les a convaincus de poursuivre des solutions héritées du vingtième siècle pour les problèmes que les Etats-Unis rencontrent au vingt-et-unième siècle.

Malheureusement, le protectionnisme du vingtième siècle ne va pas stimuler la compétitivité des secteurs américains, même s’il contribue à sauver des milliers d’emplois dans des secteurs très médiatisés. En outre, l’abandon des accords commerciaux et le relèvement des tarifs douaniers ne vont pas créer de nouveaux emplois bien payés dans les usines. Pire, les tarifs douaniers risquent de seulement infliger davantage de mal aux travailleurs.

Trump et son équipe ne comprennent pas quelque chose d’important : la mondialisation à l’œuvre au vingt-et-unième siècle est tirée par le savoir et non par le commerce. Une puissante baisse des coûts de communication a permis aux entreprises américaines de délocaliser leur production dans les pays à faibles salaires. Entretemps, pour synchroniser leurs processus de production, les firmes ont aussi délocalisé beaucoup de leur savoir-faire en matière de techniques, de marketing et de gestion. C’est cette "délocalisation du savoir" qui a changé la donne pour les travailleurs américains.

En 2017, les travailleurs américains ne sont pas en concurrence avec la main-d’œuvre étrangère à faible salaire, le capital et la technique de la même façon qu’ils ont pu l’être au cours des années 1970. Ils sont en concurrence avec une combinaison de main-d’œuvre étrangère à faibles salaires et de savoir-faire américain. Nous pouvons conceptualiser cela en considérant les produits américains comme n’étant pas faits aux Etats-Unis, mais dans l’Usine Amérique du Nord. Les biens produits dans l’Usine Amérique du Nord sont en concurrence avec les biens produits dans l’Usine Asie, l’Usine Europe, et ainsi de suite.

Cela signifie que si l’administration Trump impose des tarifs douaniers, cela va transformer les Etats-Unis en une île à hauts coûts pour les intrants industriels. Les entreprises peuvent être poussées à ramener une partie de leur production aux Etats-Unis, si celle-ci vise effectivement les consommateurs américains. Mais elles vont également être encouragées à délocaliser la production qui est destinée aux marchés à l’export, de façon à ce qu’elles puissent concurrencer les producteurs japonais, allemands et chinois en-dehors des Etats-Unis.

Augmenter les tarifs douaniers sur les importations, sans toucher aux flux d’idées et de propriété intellectuelle, c’est comme essayer d’empêcher l’eau de couler de ses mains en serrant les poings. Une approche plus rationnelle consisterait à accepter les réalités du vingt-et-unième siècle. La révolution de l’information a changé le monde d’une telle façon que les tarifs douaniers ne peuvent inverser les choses. Avec des travailleurs américains déjà en concurrence avec les robots dans l’économie domestique et avec les travailleurs à faibles salaires à l’étranger, une perturbation des importations va juste créer davantage d’emplois pour les robots.

Trump doit protéger les travailleurs individuels, par les emplois individuels. Les processus associés à la mondialisation du vingt-et-unième siècle sont trop soudains, imprévisibles et incontrôlables pour que l’on s’appuie sur des mesures statiques comme les tarifs douaniers. Les Etats-Unis ont plutôt besoin de restaurer leur contrat social afin que les travailleurs puissent tirer davantage bénéfice des gains générés par l’ouverture commerciale et par l’automatisation. La mondialisation et le progrès technique ne sont pas des processus indolores, donc il faudra toujours mettre en place des programmes de requalification, de formation tout au long de la vie, des programmes de mobilité et de soutien au revenu, et des transferts de revenu régionaux.

En poursuivant de telles politiques, l’administration Trump aura plus de chances de réussir à redonner à l’Amérique sa "grandeur" pour les classes moyennes et populaires. La mondialisation a toujours créé plus d’opportunités pour les travailleurs les plus compétitifs et plus d’insécurité pour les autres. C’est pourquoi un fort contrat social avait été établi durant la période de libéralisation d’après-guerre en Occident. Durant les années 1960 et 1970, les institutions telles que les syndicats se sont développées et les gouvernements pris de nouvelles mesures pour faciliter l’accès à l’éducation, développer la sécurité sociale et introduire une imposition progressive. Tout cela a contribué à ce que les membres des classes moyennes puissent se saisir des nouvelles opportunités lorsque celles-ci sont apparues.

Au cours des deux dernières décennies, la situation a énormément changé : la mondialisation s’est poursuivie, mais le contrat social s’est déchiré. La première priorité de Trump devrait être de le refondre ; mais ses conseillers en commerce ne le comprennent pas. Malheureusement, ils semblent vouloir se contenter de tarifs douaniers, or ceux-ci vont perturber les chaînes de valeur mondiales, peut-être entraîner des guerres commerciales et surtout accélérer la délocalisation de l’industrie américaine à l’étranger. »

Richard Baldwin, « Trump’s anachronistic trade strategy », 9 février 2017. Traduit par Martin Anota

dimanche 29 janvier 2017

Reagan, Trump et l’industrie



« (…) Que risque-t-il de se passer aux Etats-Unis du côté du commerce extérieur et de l’industrie au cours des toutes prochaines années ?

En fait, nous avons ce qui semble être un assez bon précédent au début des années quatre-vingt, dans les années Reagan – moins la sévère récession et la reprise au bon moment, qui occultèrent quelque peu ce qui s’est passé du côté du commerce extérieur. Laissons donc de côté la récession Volcker et la reprise qui s’ensuivit, ce que nous avons eu, c’est une explosion des déficits budgétaires via les réductions d’impôts et les dépenses militaires, combinée à des mesures protectionnistes ; ce n’est pas qu’une simple légende entourant Reagan, mais les quotas sur les importations d’automobiles japonaises constituèrent l’une des plus grandes mesures protectionnistes que l’on ait pu connaître après la Seconde Guerre mondiale.

Je suis quelque peu incertain de ce que sera l’orientation de la politique budgétaire sous Trump : les déficits budgétaires vont sûrement exploser, mais je ne croirais pas à l’augmentation des dépenses publiques dans les infrastructures tant que je ne l’aurais pas vue et, au vu des réductions sauvages dans les prestations sociales destinées aux plus modestes, il n’est pas certain que l’orientation nette de la politique budgétaire soit expansionniste. Mais supposons qu’elle le soit. Que se passera-t-il alors ?

Eh bien, ce que l’on observa au cours de la présidence Reagan, c’est-à-dire des "déficits jumeaux" (twin deficits) : le déficit budgétaire entraîna une hausse des taux d’intérêts, celle-ci alimenta l’appréciation du dollar et cette dernière aggrava le déficit commercial, en particulier en ce qui concerne les biens manufacturés (ceux qui constituent toujours l’essentiel des biens échangeables). Cela accéléra le déclin de l’industrie dans l’économie américaine :

GRAPHIQUE Part de l'industrie dans l'emploi aux Etats-Unis (en %)

Paul_Krugman__Fred__part_de_l__emploi_industriel_manufacturier__Etats-Unis__Reagan.png

source : Fred (2017

(...) Et cela s’est produit malgré une forte dose de protectionnisme.

Donc, la politique de Trump va probablement suivre la même trajectoire ; elle va en fait accélérer la contraction de l’activité manufacturière malgré tout le boucan que l’on fait à propos du sauvetage de quelques centaines d’emplois ici et là. D’un autre côté, le Bureau des Statistiques du Travail se retrouvera d’ici là entièrement politisé et recevra l’ordre de n’annoncer que de bonnes nouvelles, peu importe ce qui se passera. »

Paul Krugman, « Reagan, Trump, and manufacturing », in The Conscience of a Liberal (blog), 25 janvier 2017. Traduit par Martin Anota

mardi 3 janvier 2017

Comment les droits de douane influencent-ils le solde commercial ?



« (…) D’une certaine façon, il est difficile de rester motivé à propos de l’analyse économique lorsque l’on va avoir un gouvernement qui ne s’intéresse pas à l’analyse, ni à l’empirique, ni à une quelconque forme de vérité. Je vais quand même faire un peu d’analyse de politique économique. C’est en partie une thérapie personnelle, une pause momentanée hors du cauchemar politique et un retour à mes quêtes de mes plus jeunes années. Mais c’est aussi utile : le pouvoir peut ne pas y avoir intérêt, mais le reste d’entre nous avons toujours un intérêt à savoir comment les choses fonctionnent.

Je vais à présent me détendre en observant la façon par laquelle les mesures protectionnistes, en l’occurrence celles annoncées par Trump, affectent le déficit commercial.

Commençons avec les propositions d’instaurer une sorte de TVA américaine, qui inclurait des taxes sur les importations et des déductions sur les exportations. Il y a une confusion générale à propos de ce qu’une TVA fait au commerce. Non, ce n’est pas comme une combinaison d’un droit de douane sur les importations et d’une subvention à l’exportation ; c’est une taxe sur les ventes et, à première approximation, elle n’affecte pas du tout le commerce. Pour comprendre pourquoi, considérez la concurrence entre les biens produits dans l’économie domestique et les biens produits à l’étranger sur deux marchés : le marché domestique et le marché étranger. Comment la TVA ou une taxe semblable à la TVA affectent la concurrence sur chaque marché ? Elle ne le fait pas. Sur le marché étranger, les entreprises domestiques ne payent pas de taxes sur leurs ventes, parce que le TVA est déduite ; les entreprises étrangères ne la payent pas non plus. Sur le marché domestique, les entreprises étrangères payent le droit de douane au taux de la TVA et les entreprises domestiques payent la TVA. Donc les règles du jeu sont les mêmes pour tous sur les marchés domestiques. Bref, une TVA n’est pas une politique protectionniste. Elle n’affecte même pas le taux de change.

Que dire à propos des véritables droits de douane ? Là, les choses sont un peu plus compliquées. Le point de départ pour une analyse simplifiée des soldes commerciaux est l’identité comptable suivante :

solde du compte courant + solde du compte de capital = 0

Où le solde courant désigne le solde commercial dans un sens large du terme, qui inclurait les services et les revenus des investissements.

Les choses se passent alors ainsi : le solde de capital est déterminé par les différences internationales en termes d’opportunités d’épargne et d’investissement, les capitaux affluant dans les pays qui offrent de bons rendements. Le taux de change réel s’ajuste alors pour assurer que le solde commercial compense ces flux de capitaux désirés. Dans ce récit, un droit de douane ne doit pas entraîner une baisse du déficit commercial, aussi longtemps que les capitaux désirent se placer ici ; il va juste entraîner une appréciation du dollar, rendant les produits américains moins compétitifs. Les importations vont certes être plus faibles, mais les exportations également : vous vous retrouvez avec le même solde commercial, mais avec moins d’échanges.

Mais cette histoire est un peu trop simpliste, parce qu’une moindre ouverture au commerce va aussi inhiber les mouvements de capitaux. Pour comprendre pourquoi, considérons tout d’abord un raisonnement par l’absurde. Imaginons que nous découvrions une civilisation sur Alpha du Centaure, trop loin pour tout commerce en biens physiques ou en services. Est-ce que les investisseurs terriens voudraient toutefois acheter des actifs centauriens ? Non, même s’ils en tiraient un rendement, comment pourraient-ils le ramener sur Terre ?

Les flux de capitaux dépendent du potentiel d’échanges en biens et services. Mais comment cela fonctionne-t-il lorsque nous parlons d’ouverture restreinte et non de complète autarcie ? Considérez cela ainsi : lorsque les investisseurs placent leurs fonds dans un pays, ils le font en s’attendant à ce que quelqu’un finisse par extraire les biens et services réels de ce pays et les expédier à l’étranger. Pour le dire autrement, les déficits commerciaux constituent toujours un phénomène temporaire, ils finiront un jour ou l’autre par être suivis par des excédents commerciaux, et vice versa. Considérons le cas du Japon, qui a eu l’habitude de générer de larges excédents commerciaux. Il génère toujours un excédent sur son compte courant, grâce aux revenus qu’il tire des investissements qu’il a réalisés à l’étranger, mais ces derniers temps il génère un déficit significatif sur le commerce de biens (…).

Mais comment un pays réalise-t-il son éventuelle transition d’un déficit commercial à un excédent commercial ? Toutes choses égales par ailleurs, via une dépréciation de son taux de change réel. Et cette éventuelle dépréciation réduit le rendement aux investisseurs étrangers qui achètent des actifs domestiques. La question devient alors : de quelle amplitude le taux de change devra-t-il se déprécier ? Et la réponse à cette question dépend du degré d’ouverture de l’économie. Si le solde commercial doit s’améliorer de, disons, l’équivalent de 5 % du PIB, cela exigera une plus grande dépréciation si les exportations s’élèvent initialement à seulement 5 % du PIB plutôt qu’à 40 % du PIB.

Donc le protectionnisme inhibe les flux de capitaux. Il réduit les flux commerciaux ; cela signifie que de plus amples mouvements du taux de change sont nécessaires pour accommoder les fluctuations du compte de capital ; et ces fluctuations du taux de change réduisent elles-mêmes le rendement de l’investissement international. D’ailleurs, ce raisonnement s’applique a fortiori aux politiques commerciales temporaires. Un droit de douane à la Trump que les gens s’attendent à voir être abrogé un jour ou l’autre par un président un peu plus sain d’esprit pousserait temporairement le dollar à la hausse, mais la perspective d’une future dépréciation inhiberait les investissements aux Etats-Unis.

Les choses sont donc plus compliquées que ne le pensent certains en affirmant que les étrangers y gagnent en nous vendant plus de biens et services qu’ils nous en achètent et que les tarifs douaniers vont régler ce problème. L’appréciation du dollar saperait certains effets des tarifs douaniers unilatéraux et nuiraient finalement aux exportations. Mais un monde plus protectionniste aurait en général de plus faibles flux de capitaux ainsi que moins de commerce ; et les Etats-Unis, en tant que récipiendaires de flux de capitaux, se retrouveraient donc avec un plus faible déficit commercial. »

Paul Krugman, « Tariffs and the trade balance », in The Conscience of a Liberal (blog), 27 décembre 2016. Traduit par Martin Anota

mercredi 28 décembre 2016

Ce que signifie un déficit commercial pour l’emploi industriel



« Les critiques que suscite mon travail peuvent se révéler enrichissantes, même quand leurs auteurs n’en ont pas saisi les points essentiels. C’est précisément le cas avec la critique que soulève Tim Worstall à l’encontre de mon analyse des liens entre le commerce et l’emploi. Worstall semble étrangement incapable de saisir que ce que l'Economic Policy Institute, Dean Baker et moi-même sommes en train de réaliser n’est pas une analyse des effets des déficits commerciaux sur l’emploi total et il suggère même que nous sommes empêtrés dans une sorte de sophisme en affirmant que les déficits commerciaux réduisent les emplois manufacturiers. Eh oh ! Nous parlons de la composition sectorielle de l’emploi, du déclin des emplois industriels et de l’essor des emplois de services.

Pour autant, la critique soulevée par Worstall m’a convaincu d’être un peu plus formel et je pense que je dois apporter une petite clarification.

Donc, voici ce que j’ai en tête (en l’occurrence, un modèle de commerce international assez standard) : simplifions en considérant que l’économie se compose de deux secteurs, le secteur produisant des biens échangeables et le secteur produisant des biens non échangeables, les biens échangeables étant fondamentalement des biens manufacturés. Supposons que l’économie soit au plein emploi pour simplifier le raisonnement ; alors, la production est toujours sur la frontière des possibilités de production, qui a une pente décroissante sur le schéma.

Paul_Krugman__deficit_commercial__industrie__production_biens_echangeables__production_biens_non_echangeables.png

Avec un commerce équilibré, la production est égale à la consommation (plus l’investissement, mais regroupons-les ensemble) ; c’est le point A. Lorsque l’économie connaît un déficit commercial, qui trouve un financement, la consommation se tient en-dehors de la frontière des possibilités de production, à un point comme le point B ; par ce point, passe normalement un sentier d’expansion le long duquel la consommation en biens échangeables et en biens non échangeables s’élève. Cependant, la hausse de la consommation de bien non échangeables doit être satisfaite via la production domestique, ce qui signifie que la production de biens échangeables chute.

Donc, un déficit commercial dans l’industrie manufacturière correspond à une chute de la production manufacturière.

(…) Parce qu’un déficit commercial correspond aussi à une hausse des dépenses globales, une partie de ce déficit commercial reflète une hausse de la consommation de biens manufacturés plutôt qu’une réduction de la production ; vous pouvez voir cela sur le schéma, où la chute de la production de biens échangeables est plus faible que le déficit. Quantitativement, cependant, cet effet doit être plutôt faible aux Etats-Unis, puisque la valeur ajoutée dans le secteur manufacturier représente moins de 12 % du PIB.

Conclusion : oui, les déficits commerciaux réduisent la production et l’emploi dans le secteur manufacturier. Ils ont joué un rôle significatif, mais pas exclusif, derrière les pertes que le secteur manufacturier a subies après 2000. »

Paul Krugman, « Analytics of trade deficits and manufacturing employment », in The Conscience of a Liberal (blog), 26 décembre 2016. Traduit par Martin Anota

vendredi 23 décembre 2016

Le coût d’une mondialisation survendue



« (…) L’affaiblissement du commerce mondial, pense-t-on, constitue une tendance négative qu’il faudrait corriger. Mais cette idée est, au mieux, simpliste.

Le problème tient à la mauvaise compréhension des facteurs qui sont à l’origine de la croissance des échanges au cours des dernières décennies. Certes, il y a eu des efforts pour saisir l’actuel ralentissement. Les dernières Perspectives de l’économie mondiale lui dévouent par exemple tout un chapitre. Mais aucune nouvelle barrière à l’échange significative n’a té identifiée. En fait, le FMI estime que les trois quarts du ralentissement de la croissance des échanges s’expliquent par la "faiblesse globale de l’activité économique", en particulier de l’investissement. Le Fonds affirme que "le ralentissement de la libéralisation commerciale et le récent essor du protectionnisme" ont pu jouer un rôle, même s’il n’est pas quantifiable. Même s’il ne comprend pas clairement ce qui explique les tendances courantes, le rapport du FMI appelle à des actions pour raviver le "cercle vertueux du commerce et de la croissance". La foi dans le commerce est manifestement puissante.

Mais la foi est une partie du problème. Une croyance aveugle dans la mondialisation a poussé beaucoup à la survendre, en suscitant des attentes vis-à-vis de la libéralisation du commerce bien difficiles à satisfaire. Lorsqu’il est devenu manifeste que ces attentes n’étaient pas satisfaites, beaucoup se sentirent dupés et rejetèrent le libre-échange.

Je ne dis pas qu’il n’y a aucun argument empirique en faveur de la libéralisation des échanges. Le démantèlement des barrières à l’échange a permis à des pays de commencer à se spécialiser dans des secteurs dans lesquels ils étaient les plus productifs, ce qui accéléra leur croissance économique et accrut les niveaux de vie de chacun. Et, en effet, entre les années cinquante et les années quatre-vingt, le processus d’élimination des grandes barrières à l’échange qui avaient été érigées durant la Seconde Guerre mondiale généra de larges gains.

Mais ces gains finirent par s’essouffler. La théorie économique indique que les gains que l’on tire de la réduction des barrières à l’échange déclinent à mesure que ces barrières s’affaiblissent. Donc il ne doit pas être surprenant de voir que, au début des années quatre-vingt-dix, lorsque les tarifs douaniers et autres barrières à l’échange avaient déjà atteint de très faibles niveaux, les bénéfices traditionnels de la libéralisation commerciale avaient largement été épuisés. Eliminer ce qui restait des barrières restèrent n’aurait pas eu beaucoup d’effets.

Ce qui a par contre eu un profond impact fut un boom des prix des matières premières long de deux décennies. Les prix élevés permirent aux exportateurs de matières premières d’importer plus et de poursuivre des politiques propices à leur croissance économique, une aubaine pour la croissance mondiale. En outre, parce que les matières premières représentent une large part du commerce mondial, la hausse de leurs prix stimula la valeur totale de ce dernier.

Plutôt que de faire savoir le rôle que les prix des matières premières ont pu jouer dans le commerce et la croissance économique au début des années deux mille, la plupart des économistes et des politiciens attribuèrent ces tendances positives aux politiques de libéralisation des échanges. En faisant cela, ils renforcèrent l’idée que l’"hyper-mondialisation" était la clé pour que chacun obtienne de larges gains. Mais la croissance alimentée par les prix de matières premières élevés, à la différence de celle qui fut alimentée par le démantèlement des barrières à l’échange, provoqua un déclin des niveaux de vie dans les pays avancés qui importaient des matières premières, parce qu’elle réduisit le pouvoir d’achat des travailleurs. Aucun politicien ne fit cette distinction. Donc lorsque les travailleurs des pays avancés virent leur situation économique se détériorer, ils conclurent que la mondialisation était le problème.

Le rôle que les matières premières ont pu jouer pour expliquer les récentes difficultés des travailleurs des pays avancés se reflète dans les différences que l’on observe dans ce que les résidents des Etats-Unis et d’Europe ont pu respectivement vivre. Parce que les Etats-Unis produisent une grande partie du pétrole et du gaz qu’ils consomment, la hausse des prix des matières premières a eu un moindre impact sur l’économie domestique que dans les pays européens.

Mais, pour les travailleurs pris individuellement, l’impact de la hausse des prix des matières premières fut plus fort aux Etats-Unis (et non pas moindre, parce que, en Europe, avec les taxes élevées sur les ventes, un doublement des prix du pétrole brut ne se traduisit que par une hausse modeste des prix à la pompe). Aux Etats-Unis, seuls les producteurs de pétrole et un petit nombre de travailleurs dans ce secteur trouvèrent un profit à ce que les prix du pétrole soient élevés.

Un niveau élevé des prix des matières premières (en particulier du pétrole) créa l’illusion de richesse pour les Etats-Unis, qui, à la différence des pays européens, ne ressentirent pas la nécessité d’accroître ses exportations manufacturières pour équilibrer les comptes extérieurs. Donc les Etats-Unis laissèrent leur secteur manufacturier stagner, comme son solde externe se détériora. Par conséquent, les travailleurs américains se retrouvèrent pressés des deux côtés.

Tout cela survint à peu près à l’instant même où l’accord de l’ALENA était mis en œuvre. Même si la plupart des études montrèrent que les destructions nettes d’emplois dues à l’ALENA furent limitées, celui-ci suscita l’impression que les accords de libre-échange (et la mondialisation en général) étaient un marché de dupe pour les travailleurs américains.

Lorsque la crise financière mondiale éclata en 2008, détruisant la valeur des logements qui avaient permis à ces travailleurs de se sentir riches, ce sont les travailleurs américains qui en supportèrent le coût. Cela créa une ouverture pour des démagogues comme le candidat républicain à la présidence américaine Donald Trump qui gagnent en popularité en promettant la prospérité pour tous grâce au protectionnisme.

Parce qu’elles ont mal compris les causes de l’extraordinaire croissance du commerce au cours des dernières décennies, les élites politiques survendirent la mondialisation. Lorsque l’on voit le fossé entre leurs promesses (explicites et autres) et ce que virent effectivement de nombreux travailleurs, l’actuelle réaction contre l’ouverture commerciale ne doit pas nous surprendre.

Mais il y a de bonnes nouvelles : si le déclin du volume des échanges s’explique par la baisse des prix des matières premières, cela va largement bénéficier aux travailleurs des pays avancés. Peut-être que cela suffira pour que les pressions en faveur de l’instauration de barrières à l’échange bien peu utiles retombent. »

Daniel Gros, « The cost of overhyping globalization », 7 octobre 2016. Traduit par Martin Anota

jeudi 15 décembre 2016

Les populations des émergents sont plus ouvertes à la mondialisation que celles des pays riches

The_Economist__attitudes_vis-a-vis_de_la_mondialisation__croissance_du_PIB__Martin_Anota_.png

source : The Economist (2016)

mercredi 23 novembre 2016

Jusqu’où devons-nous pousser la mondialisation ?

« Les discussions à propos du CETA, l’accord commercial entre le Canada et l’Union européenne, se sont focalisées presque exclusivement sur deux questions. Elles sont importantes, mais elles ne sont pas pour autant les questions les plus fondamentales à se poser. Dans cet article, je vais tout d’abord discuter de ces deux questions et je me tournerai ensuite vers une question plus fondamentale : jusqu’où devons-nos pousser la mondialisation ?

La première question au cœur du débat autour du CETA concerne la façon par laquelle les réglementations sur l’environnement, la sécurité et la santé de chaque pays sont rendues cohérentes avec celles des autres. Pour rendre le commerce possible dans un monde où les partenaires à l’échange ont différentes règles à propos de l’environnement, de la santé et de la sécurité, une certaine procédure doit être suivie pour rendre ces règles mutuellement acceptables. Quand, par exemple, deux pays veulent commercer en volailles, ils doivent s’accorder sur ce qui constitue un poulet sain. Plusieurs opposants du CETA en Europe agissent comme si la réglementation européenne est supérieure à la réglementation canadienne (ou à la réglementation américaine dans le cas du TAFTA), c’est-à-dire comme si les poulets canadiens et américains sont suspects, pour ne pas dire empoisonnés. L’hypothèse implicite derrière cette attitude est que les gouvernements européens s’inquiètent plus de la santé et de la sécurité de leurs citoyens que les gouvernements canadiens et américains le font à propos de leurs citoyens.

Une telle attitude complique les accords commerciaux. En outre, elle n’est pas fondée sur les faits. Il n’y a pas de raison de supposer que la législation européenne en matière de santé, de sécurité et d’environnement est supérieure à celle de l’Amérique du Nord. Si c’était le cas, les régulateurs européens auraient depuis longtemps mis un terme aux émissions nocives des voitures diesel aux moteurs truqués produites en Europe. Elles ne l’ont pas fait, les autorités américaines si.

La seconde question que l’on a entendue lors des négociations du CETA concernait les procédures légales visant à résoudre les désaccords entre investisseurs étrangers et autorités nationales. L’accord commercial du CETA, comme bien d’autres, permet aux investisseurs étrangers qui se sentiraient désavantagés par les nouvelles réglementations relatives à l’environnement, la santé et la sécurité de se tourner vers une procédure d’arbitrage spéciale. C’est en effet un problème. Il serait mieux d’accepter la juridiction des tribunaux nationaux dans ces questions, plutôt que de permettre aux investisseurs internationaux de se tourner vers des tribunaux d’arbitrage spéciaux. L’opinion qui domine dans plusieurs pays, celle selon laquelle il s’agit d’une discrimination inacceptable favorisant les multinationales, doit être respecté. Il vaut mieux s’appuyer sur les tribunaux nationaux pour résoudre les désaccords. Pourtant j’ai l’impression que les opposants au CETA (et au TAFTA) ont exagéré la gravité de ce problème, même en affirmant que la ratification de ces accords commerciaux saperait les fondations de notre démocratie.

Une question plus fondamentale qui se pose ici et qui n’a pas été suffisamment discutée dans les discussions autour du CETA est la suivante : jusqu’où devons-nous pousser la mondialisation ?

Dans ma carrière universitaire, j’ai toujours été un partisan du libre-échange. Ce dernier a fourni la base de la prospérité matérielle phénoménale que nous avons atteinte en Europe durant l’après-guerre. Il a aussi permis à des centaines de millions de personnes, en particulier en Asie, de sortir de la pauvreté extrême et d'avoir une vie décente.

Mais il semble qu'aujourd'hui la mondialisation atteint ses limites. Ces limites existent pour deux raisons. Premièrement, il y a la limite environnementale. La mondialisation entraîne une très forte spécialisation. Il n’y a bien sûr rien de nocif en soi avec la spécialisation, dans la mesure où elle permet de créer plus de bien-être matériel. Mais l’approfondissement de la spécialisation signifie aussi que les biens se déplacent aussi plus fréquemment autour du monde. L’élargissement des chaînes de valeur, qui a été rendu possible par la baisse des tarifs douaniers, signifie que des biens peuvent voyager plusieurs fois d’un pays à l’autre avant d’atteindre leurs consommateurs finaux. Tous ces déplacements ont de larges coûts environnementaux, notamment de fortes émissions de CO2, qui ne sont pas internalisés dans le prix du produit final. Par conséquent, le prix de ces produits est trop faible et la production et la consommation de ces biens sont excessives. Pour le dire autrement, la mondialisation a libéré les marchés, mais ces marchés ne fonctionnent pas proprement, en incitant à produire des biens qui nuisent à l’environnement.

Lorsque les partisans du CETA (et du TAFTA) affirment que les accords commerciaux vont entraîner des PIB plus élevés, ils ont raison, mais ils oublient de dire que cela se fera au prix de coûts environnementaux croissants. Si nous soustrayons ces derniers aux premiers, il n’est pas certain que nous laissions quelque chose de positif.

La seconde limite de la mondialisation concerne la répartition hautement inégale des bénéfices et des coûts de la mondialisation. Le libre-échange crée des gagnants et des perdants. Comme je l’ai dit plus tôt, il peut y avoir plusieurs gagnants de la mondialisation dans le monde. Les plus grands gagnants sont les centaines de millions de personnes qu'elle a sorties de la pauvreté extrême. Il y a aussi plusieurs gagnants dans les pays industrialisés, par exemple ceux qui travaillent dans les entreprises exportatrices ou qui en sont les actionnaires. Mais il y a aussi de nombreux perdants. Les perdants sont les millions de travailleurs, principalement dans les pays industrialisés, qui ont perdu leur emploi et qui ont vu leurs salaires décliner. Il y a aussi des personnes qui ont à être convaincues que le libre-échange sera bénéfique pour eux et pour leurs enfants. Ce n’est pas une tâche facile. Si, cependant, nous échouons à les convaincre, le consensus social qui existait dans le monde industrialisé en faveur du libre-échange et de la mondialisation va davantage se détériorer.

La manière la plus efficace de convaincre les perdants du monde industrialisé que la mondialisation est bonne pour eux consiste à renforcer les politiques redistributives, c’est-à-dire les politiques qui transfèrent le revenu et le patrimoine des gagnants vers les perdants. Cela est cependant plus facile à dire qu’à faire. Les gagnants ont plusieurs façons d’influencer le processus politique afin d'empêcher une telle redistribution. En fait, depuis le début des années quatre-vingt, lorsque la mondialisation s’est intensifiée, la plupart des pays industrialisés ont affaibli les politiques redistributives. Ils l’ont fait de deux manières. Premièrement, ils ont réduit les taux d'imposition marginaux pour les plus riches. Deuxièmement, ils ont affaibli les systèmes de sécurité sociale en réduisant l’indemnisation du chômage, en réduisant la sécurité du travail et en réduisant le salaire minimum. Tout cela a été fait au nom des réformes structurelles et a été activement promu par les autorités européennes.

Donc, alors que la mondialisation allait à pleine vitesse, les pays industrialisés réduisaient les mécanismes redistributifs et protecteurs qui avaient été mis en place par le passé pour aider ceux qui étaient frappés par des forces de marché négatives. Il n’est pas surprenant que ces politiques réactionnaires ont accru les rangs des ennemis de la mondialisation, qui se tournent désormais contre les élites politiques qui mettent en place ces politiques.

Je reviens à la question que j’ai posée : jusqu’où devons-nous pousser la mondialisation ? Ma réponse est que, aussi longtemps que nous ne nous occupons pas des coûts environnementaux générés par les accords de libre-échange et aussi longtemps que nous ne compensons pas les perdants de la mondialisation ou, pire, continuons de les punir d’être des perdants, un moratoire sur de nouveaux accords commerciaux doit être annoncé. Il ne s’agit pas d’un appel à retourner au protectionnisme. C’est un appel à cesser d’approfondir la libéralisation commerciale tant que nous ne gérons pas les coûts environnementaux et les effets redistributifs du libre-échange. Cela implique d’introduire plus de contrôles effectifs sur les émissions de CO2, d’augmenter les taux d’imposition des hauts revenus et de renforcer les systèmes de sécurité sociale dans les pays industrialisés. »

Paul De Grauwe, « How far should we push globalisation? », in Ivory Tower (blog), 31 octobre 2016. Traduit par Martin Anota

lundi 24 octobre 2016

Les accords commerciaux, les principes démocratiques et le blocage wallon



Comment distinguer les accords commerciaux qui sapent les principes démocratiques de ceux qui ne le font pas


« J’ai parlé dans un précédent billet consacré au Brexit de la façon par laquelle réfléchir aux accords internationaux et aux contraintes qu’ils imposent à l’action publique en termes de légitimité démocratique. Puisque cette question est pertinente dans bien d’autres cas que le seul Brexit, j’ai davantage développé mes idées ci-dessous. Le point fondamental que j’aborde est celui-ci : le fait qu’une règle internationale soit négociée et acceptée par un gouvernement élu démocratiquement ne rend pas en soi cette règle démocratiquement légitime.

L’argument optimiste a été le mieux formulé par les politistes Robert Keohane, Stephen Macedo et Andrew Moravcsik. Ces derniers soulignent qu’il y a diverses façons par lesquelles les règles mondiales peuvent améliorer la démocratie, un processus qu’ils qualifient de "multilatéralisme améliorateur de la démocratie" (democracy enhancing multilateralism). Les démocraties ont divers mécanismes pour restreindre l’autonomie ou la marge de manœuvre en termes de politique économique pour les responsables politiques. Par exemple, les parlements démocratiquement élus délèguent souvent leur pouvoir à des organismes autonomes indépendants ou quasi-indépendants. Les banques centrales sont souvent indépendantes et il y a divers autres types de contrepoids dans les démocraties constitutionnelles. De même, les règles mondiales, peuvent permettre aux démocraties nationales d’atteindre plus facilement les objectifs qu’elles poursuivent même si elles impliquent certaines restrictions en termes d’autonomie. Keohane et ses coauteurs discutent de trois mécanismes spécifiques : les règles mondiales peuvent améliorer la démocratie en contrebalançant les fractions, en protégeant les droits des minorités ou encore en améliorant la qualité de la délibération démocratique.

Cependant, ce n’est pas parce que la mondialisation peut améliorer la démocratie qu’elle le fait forcément. En fait, il y a plusieurs manières par lesquelles la gouvernance mondiale fonctionne de façon assez opposée à ce qui est décrit par Keohane et ses coauteurs. Les règles anti-dumping, par exemple, répondent aux intérêts protectionnistes. Les règles sur les droits de propriété intellectuelle et les copyrights ont privilégié les sociétés pharmaceutiques et Disney au détriment de l’intérêt général. De même, il y a plusieurs façons par lesquelles la mondialisation nuit et non améliore la qualité de la délibération démocratique. Par exemple, les accords commerciaux préférentiels ou multilatéraux sont souvent simplement approuvés ou rejetés dans les Parlements nationaux avec peu de discussion, simplement au motif qu’ils sont des accords internationaux. Les règles mondiales qui favorisent la mondialisation et les règles mondiales qui favorisent la démocratie peuvent être les mêmes, mais ce n’est pas forcément le cas.

Plus largement, les engagements internationaux peuvent être utilisés pour lier les mains des gouvernements aussi bien de façon légitime que de façon illégitime. La discipline externe peut être atteinte dans deux genres de cadres différents, or l’un de ces cadres est bien plus défendable sur le plan de la délégation démocratique traditionnelle que l’autre.

Considérons le cas où le gouvernement fait face à un problème d’incohérence temporelle. Ce serait par exemple le cas s’il s’engage au libre-échange ou à l’équilibre budgétaire, mais réalise qu’il ne saura pas résister aux pressions et risque ainsi de s’écarter de ce qui était ex ante la politique optimale. Donc il choisit de se lier les mains via la discipline externe. De cette façon, lorsque les protectionnistes et les grands dépensiers pointent le bout de leur nez, le gouvernement dit : "Désolé, l’OMC ou le FMI ne va pas me permettre de le faire". Tout le monde voit sa situation s’améliorer, mis à part les lobbyistes et les intérêts particuliers. C’est le bon genre de délégation et de discipline externe.

Maintenant, considérons le second type de cadre. Ici, le gouvernement craint non pas ses propres décisions futures, mais ses futurs opposants : le parti (ou les partis) de l’opposition. Ce dernier peut avoir des conceptions très différentes en ce qui concerne la politique économique, si bien que s’il sort victorieux des élections suivantes, il risque de choisir de réorienter la politique économique. Maintenant, lorsque le gouvernement en place participe à un accord international, il peut le faire pour lier les mains de ses opposants. Du point de vue du bien-être ex ante, cette stratégie est bien moins recommandable. Le futur gouvernement peut avoir de meilleures ou de plus mauvaises idées à propos de la politique économique que le gouvernement en place et il n’est pas certain que restreindre sa marge de manœuvre soit un résultat gagnant-gagnant. Ce genre de discipline externe a bien moins de légitimité démocratique parce qu’elle privilégie, une fois encore, un ensemble particulier d’intérêts au détriment des autres. »

Dani Rodrik, « How to tell apart trade agreements that undermine democratic principles from those that don't », 22 octobre 2016. Traduit par Martin Anota



Le grain de sable wallon


« Il semble que la Wallonie ait mis un sacré grain de sable dans les rouages de l’accord commercial entre l’UE et le Canada (CETA) en opposant son veto à ce dernier. Selon The Economist, les raison "sont difficiles à comprendre".

Eh bien, oui et non. Le Canada est l’un des partenaires commerciaux les plus progressifs que vous pourriez espérer avoir et il est difficile de croire que les revenus ou les valeurs de la Wallonie s’en trouvent menacés. Mais il y a clairement quelque chose de plus important que les spécificités de cet accord qui soient en jeu ici. Au lieu de décrier la stupidité et l’ignorance des gens qui rejettent les négociations commerciales, nous devrions essayer de comprendre pourquoi de telles négociations perdent en légitimité en premier lieu. J’ai attribué une grande partie du blâme sur les élites orthodoxes et les technocrates commerciaux qui se moquent des inquiétudes des gens ordinaires à propos des précédents accords commerciaux.

Les élites portent peu d’importance aux inquiétudes distributionnelles, alors même qu’elles se révélèrent être significatives pour les communautés les plus directement affectées. Elles ont survendu les gains agrégés des négociations commerciaux, alors même qu’ils sont modestes depuis au moins l’ALENA. Ils ont affirmé que la souveraineté ne serait pas réduite et pourtant cela fut clairement le cas dans plusieurs domaines. Ils affirmèrent que les principes démocratiques ne seraient pas sapés, alors même qu’ils le sont en certains endroits. Ils ont dit qu’il n’y aurait pas de dumping social, alors même qu’il y en a par moments. Ils présentèrent les négociations commerciales (et continuent de le faire) comme des accords de "libre échange", alors même qu’Adam Smith et David Ricardo se retourneraient dans leur tombe s’ils apprenaient, par exemple, ce qu’il y a dans les chapitres de l’accord de partenariat transpacifique (TPP).

Parce que les mérites tant vantés du commerce international ne se sont pas toujours concrétisés et que les élites ne prêtèrent aucune oreille aux mises en garde, le commerce se retrouve désormais associé à toutes sortes de maux, même quand il ne le mérite pas. Si les démagogues et les nativistes qui enchaînent les affirmations absurdes à propos du commerce ont un auditoire de plus en plus large, ce sont les meneurs du commerce qui méritent une grande partie du blâme.

Une dernière chose. L’opposition aux négociations commerciales ne concerne pas seulement les pertes en revenu. Le remède standard qu’est l’indemnisation ne suffira pas, même s’il est correctement assuré. C’est à propos de l’équité, de la perte de contrôle et de la perte de crédibilité des élites. Cela nuit à la cause du commerce de prétendre le contraire. »

Dani Rodrik, « The Walloon mouse », 22 octobre 2016. Traduit par Martin Anota

samedi 1 octobre 2016

Ce que pense la BCE du ralentissement du commerce mondial

« J’aime beaucoup le récent rapport de la BCE sur le ralentissement du commerce mondial (résumé ici en français, pages 35-38), pour cinq raison :

1) Il ne suppose pas que le commerce doit toujours croître plus rapidement que la production. Une libéralisation du commerce (ou une chute des coûts de transport ou, de façon moins attrayante, de nouvelles opportunités pour tirer avantage des prix de transfert) doit entraîner une expansion du commerce, mais seulement jusqu’à ce qu’un nouveau niveau d’équilibre soit atteint. A long terme, une élasticité d’environ 1 (par exemple, le commerce croît avec la demande de biens échangés) fait sens.

2) Il jette un regard quelque peu sceptique sur l’expansion du commerce entre 2001 et 2007, et ne suppose pas que la croissance du commerce au cours de cette période soit complètement soutenable. L’expansion du commerce entre 2001 et 2007 a été associée à une croissance exceptionnellement rapide des exportations chinoises, qui n’a pas été accompagnée d’une croissance aussi rapide des importations chinoises (en particulier de biens manufacturés) ; elle n’était soutenable qu’aussi longtemps que le reste du monde génère de larges déficits externes pour contrebalancer le large excédent chinois. "En 2001-2007, les exportations chinoises ont augmenté plus rapidement que la demande de biens importés (de 15 points de pourcentage) sur ses principaux marchés ; en 2008-2013, ce différentiel a chuté à 6 points de pourcentage. Une perte en compétitivité au cours de cette période peut avoir joué un rôle : le taux de change réel effectif de la Chine (basé sur les prix relatifs à la production) s’est apprécié d’environ un quart depuis 2005. Au même instant, les exportations de la Chine ont fini par ralentir ; elles ne peuvent dépasser l’expansion des marchés exportateurs à long terme." Durant cette période, la croissance des exportations chinoises filtra à travers l’Asie. La croissance des exportations chinoises à destination de l’Europe, des Etats-Unis et des exportateurs de matières premières (qui peuvent ainsi acheter plus de biens manufacturés comme les prix des matières premières sont alors poussés à la hausse) entraîna une hausse des importations chinoises de composants (c’est-à-dire des chaines de valeur mondiale), même si, après 2014, les importations chinoises commencèrent à être en décalage par rapport à la croissance des exportations.

3) Il note que le récent ralentissement du commerce a été marqué par une forte variation de l’élasticité des importations de la Chine. Pendant les sept dernières années, la croissance des importations chinoises a été significativement en décalage par rapport à la croissance du PIB chinois. "Le récent déclin de l’élasticité des importations vis-à-vis du revenu a été frappant et a fortement contribué à la chute de l’élasticité du commerce mondial. L’élasticité du commerce de la Chine est passée de 1,8 en 1980-2007 à 0,8 en 2012-2015. Le chute des importations en 2015 a été particulièrement forte, avec les importations croissant de seulement 2 %, malgré une activité économique robuste." (Bien sûr, une autre explication pour l’écart entre les importations et la croissance que l’on a pu observer en 2015 est que la croissance du PIB chinois en 2015 est surestimée.)

4) Il met en lumière le fait que les droits de douane des pays émergents sont bien plus élevés que ceux des pays développés ; une conséquence est que la part des pays émergents dans le PIB mondiale augmente, il y a en effet plus de barrières à l’échange, même en l’absence de nouvelles restrictions aux échanges. Quantitativement, le ralentissement des importations des pays émergents lié au ralentissement des importations chinoises a davantage compté que l’introduction de nouvelles barrières dans les pays développés. (…) "Le déplacement de la croissance des échanges commerciaux et du PIB des économies avancées vers les économies de marché émergentes implique un affaiblissement de la relation entre commerce et activité économique au niveau mondial."

5) Il partage mon scepticisme à propos de la qualité des données sur le commerce des services (la Chine n’aide pas, mais la Chine n’est pas la seule coupable) et se focalise sur le commerce de biens, dont les données sont plus précises. "Les statistiques du commerce des services souffrent de plus grands problèmes de mesure que les statistiques du commerce de biens. Historiquement, en raison des recettes associées aux droits de douane, les flux de biens ont été enregistrés aux frontières avec beaucoup de précision, mais les flux de services sont bien plus abstraits et plus difficiles à capturer, ce qui se traduire par de plus mauvaises pratiques d’enregistrement."

J’aimerais compléter l’analyse formelle de la BCE avec quelques graphiques additionnels, en me focalisant tout particulièrement sur la Chine.

La période entre 2001 et 2008 est marquée par la croissance très rapide des exportations de biens manufacturés de la Chine, relativement à son PIB ou au PIB mondial. Jusqu’à 2004, la croissance des exportations était en phase que la croissance des importations de biens manufacturés (les importations de biens intermédiaires pour produire les biens exportés, mais aussi pour l’usage domestique). Mais comme le graphique suivant le montre, il y a un changement dans les données d’importations depuis 2004. Elles cessèrent de se faire au rythme des exportations.

GRAPHIQUE Exportations et importations chinoises de biens manufacturés (en % du PIB)

Brad_Setser__Exportations_et_importations_chinoises_de_biens_manufactures.png

J’ai longtemps pensé que la Chine était trop grosse comme économie pour que les exportations de biens manufacturés représentent 35 % de son PIB (35 % du PIB, c’est un chiffre bien plus élevé que le même ratio pour la zone euro ou les Etats-Unis), en particulier lorsque ce niveau élevé d’exportations relativement au PIB correspondait à un large excédent global.

Un ajustement qui ramena la Chine à la "normale" serait donc presque certainement accompagné par une certaine forme de ralentissement du commerce mondial. Conceptuellement, les importations peuvent s’être accrues pour suivre les exportations. Mais cela me semblait peu probable, en partie parce que l’Etat chinois a longtemps encouragé les entreprises qui veulent vendre en Chine à produire en Chine. Et concrètement, ça ne s’est effectivement pas produit. La croissance chinoise d’après-crise a coïncidé avec des chutes régulières de ses importations de biens manufacturés relativement à son PIB.

Une partie de la chute des importations industrielles de la Chine s’explique par la chute des exportations chinoises : la valeur ajoutée chinoise en 2009 s’élevait environ à 70 % de ses exportations, pas 100 %. Mais la chute des exportations (rapportées au PIB chinois) n’explique pas non plus totalement la chute de la part des importations de biens manufacturés (rapportées au PIB chinois).

Il y a plein de preuves empiriques suggérant que les composants, qui étaient auparavant importés, sont de plus en plus produits en Chine (voir par exemple le chapitre 1 de ce rapport du FMI). Les chaînes de valeur mondiales se sont contractées ; les importations chinoises de produits provenant du Japon et de nouvelles économies industrialisées n’ont pas gardé le même rythme que les exportations chinoises.

Et les importations de biens manufacturés pour usage domestique (mesurés comme la différence entre l’ensemble des importations manufacturées et les importations de biens intermédiaires utilisés pour produire les biens exportés) semblent aussi chuter. Le ralentissement de l’investissement chinois semble avoir significativement poussé les importations chinoises à la baisse au cours des deux dernières années.

L’analyse qu’offre le FMI dans un chapitre de ses dernières Perspectives de l’économie mondiale va dans la même direction. Le Fonds affirme que le ralentissement du commerce mondial s’explique principalement par un ralentissement de l’investissement. Et il semble que le Fonds constate que les importations chinoises ont chuté légèrement plus rapidement que cela n’est justifié par son modèle (…).

Ainsi, cette histoire de commerce mondiale est avant tout une histoire chinoise, que ce soit directement ou bien indirectement, via l’impact de la Chine sur les matières premières. Les statistiques de la BCE collent bien à un ensemble de faits stylisés à propos de l’évolution du commerce chinois. »

Brad Setser, « The ECB on the slowdown in global trade », in Follow The Money (blog), 30 septembre 2016. Traduit par Martin Anota

- page 1 de 3