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Environnement et ressources naturelles

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vendredi 11 octobre 2019

Martin Weitzman, cet économiste du changement climatique qui a bouleversé ma vision du monde

« J’ai lu beaucoup d’articles d’économie, mais je n’ai pas beaucoup lu d’articles d’économie qui me fassent réfléchir, qui me fassent dire "cela change tout". Mais Martin Weitzman en a écrit un. Je me souviens très bien de l’endroit où j’étais lorsque je l’ai lu. Même pour un intello comme moi, ce n’est pas habituel.

Le professeur Weitzman s’est donné la mort fin août. Il avait 77 ans et on dit qu’il s’inquiétait beaucoup de perdre sa lucidité.

La triste disparition de Weitzman m’a amené à réfléchir sur ce qui a pu, dans cet article, autant me frapper. C’était un commentaire à propos du rapport de Lord Nicholas Stern sur l’économie du changement climatique. Weitzman a gentiment démoli le rapport Stern ("exact pour de mauvaises raisons") et a présenté une vision alternative du problème.

Pour ceux d’entre nous qui pensent que le changement climatique nécessite une action ferme et urgente, il y a deux faits dérangeants à prendre en compte. Le premier est que ses répercussions les plus inquiétantes (notamment les déluges, les mauvaises récoltes et les maladies) vont mettre plusieurs décennies, voire plusieurs siècles, avant de pleinement se manifester. Le deuxième est que, dans la mesure où le monde s’est fortement enrichi, les générations futures sont susceptibles d’être bien plus riches que nous ne le sommes.

Ces deux faits dérangeants nous amènent à conclure qu’il ne faudrait pas faire quelque chose de trop cher à court terme.

Voici une petite analogie. Imaginez que je découvre un problème d’humidité encore naissant dans mon logement. Un expert me dit que si je dépense 1.000 euros aujourd’hui, cela économisera 5.000 euros à mes arrière-petits-enfants en travaux de réparation dans un siècle. A première vue, il semble que je devrais régler ce problème d’humidité. Après réflexion, il pourrait être égoïste que je dépense ainsi cette somme aujourd’hui. Il vaudrait mieux que je place 1.000 euros en Bourse pour le compte de mes arrière-petits-enfants. Avec un taux de rendement réel de 3 % par an, cette somme rapporterait 20.000 euros ; avec un rendement de 5 %, elle rapporterait 130.000 euros. Dans tous les cas, mes arrière-petits-enfants ne seraient-ils pas plus riches que je ne le suis, tout comme je suis bien plus riche que ne l’étaient mes arrière-grands-parents ? Pourquoi s’inquiéter ? Mes arrière-petits-enfants pourront facilement régler le problème.

Cette simplification excessive des complexités du changement climatique permet d’évoquer quelque chose d’important. L’appel à l’action lancé par Lord Stern dépend du fait que nos descendants très riches vivant dans un avenir très éloigné prennent un poids important dans nos calculs. Il est difficile (pas impossible, mais difficile), de concilier cela avec la façon par laquelle nous nous comportons concernant d’autres problèmes, personnels ou sociaux. Nous ne mettons tout simplement pas de côté les neuf dixièmes de notre revenu pour en faire bénéficier les générations futures.

Weitzman a été l’un des économistes les plus importants qui aient soulevé ce problème. Mais il nous a ensuite demandé d’envisager le risque d’effets d’emballement. Un exemple : à mesure que le permafrost arctique fond, un large volume de méthane, un puissant gaz à effet de serre, est susceptible de s’en échapper. D’autres économistes ont reconnu le problème des "risques extrêmes" (tail risks), qui ne sont pas pris en compte dans les scénarii considérés comme les plus probables, mais personne n’a autant réfléchi à ces risques que Weitzman.

Les estimations centrales peuvent nous tromper. Le scénario le plus probable est que le changement climatique va provoquer des dégâts significatifs, mais gérables, pour les générations futures. Par exemple, l’Organisation Mondiale de la Santé estime qu’entre 2030 et 2050, le changement climatique pourrait provoquer 250.000 morts supplémentaires chaque année, en raison de menaces comme la malaria, l’exposition aux fortes chaleurs et la malnutrition, un problème moins grave que la pollution de l’air locale et la pollution atmosphérique à l’intérieur des habitations, un problème qui tue 8 millions de personnes chaque année. Si nous nous focalisons sur la prévision centrale, c’est la pollution atmosphérique au niveau local qui devrait retenir l’essentiel de notre attention.

Ce n’est seulement que lorsque que nous prenons en compte le risque extrême que nous réalisons à quel point le changement climatique pourrait être dangereux. La pollution atmosphérique locale ne va pas éradiquer l’humanité. Le changement climatique ne le fera probablement pas non plus. Mais il le peut. Quand nous achetons une assurance, ce n’est pas parce que nous nous attendons au pire, mais parce que nous savons que le pire peut se produire.

La contribution qui ouvre vraiment les yeux (du moins pour moi) a été l’explication de Weitzman que le pire scénario possible doit avoir un poids important dans les calculs rationnels. S’il y a une chance infime que le problème d’humidité donne à mes arrière-grands-enfants une pneumonie fatale, je ne dois pas l’ignorer. Et mes arrière-grands-enfants ne voudraient pas que je l’ignore : probablement riches, ils seraient heureux de sacrifier une petite fraction de leur revenu pour éviter de mourir hâtivement. Mais ils n’ont pas le choix. C’est moi qui l’ai.

Weitzman a été un homme particulièrement ingénieux. D’autres de ses contributions célèbres ont étudié l’arbitrage entre les taxes des émissions polluantes et les permis d’émissions, le problème de l’"Arche de Noé" de ce sur quoi il faut se focaliser quand il s’agit de préserver la biodiversité et l’un des premiers arguments en faveur d’un partage des profits des entreprises avec leurs salariés.

"Si nous ne pensons pas qu’une idée mérite le prix Nobel, nous ne devrions pas travailler dessus", a-t-il dit à un collègue. Certains économistes diraient qu’il a atteint cette norme plus d’une fois. Et ils ont été surpris d’apprendre qu’il ne partageait pas le prix Nobel l’année dernière, lorsque William Nordhaus a été récompensé pour ses travaux dans le domaine de l’économie du changement climatique.

Néanmoins, le message des récents travaux de Weitzman a influencé les débats sur le changement climatique : il ne faut pas ignorer les scenarii extrêmes. Ce que nous ne savons pas à propos du changement climatique est bien plus important, et bien plus dangereux, que ce que nous en savons. »

Tim Harford, « How this climate change economist changed my world ». Traduit par Martin Anota

mardi 23 avril 2019

Et si la croissance même des pays développés appauvrissait l’Afrique ?

Dans une étude qui vient d’être publiée (dans les Proceedings of the National Academy of Sciences) sur les effets du changement climatique sur la croissance économique, Noah Diffenbaugh et Marshall Burke affirment, en utilisant un modèle complexe, que le changement de température dû aux émissions de CO2 a principalement affecté les pays pauvres et réduit cumulativement leur PIB de 17 à 31 % (entre 1961 et 2010). Le changement climatique a eu par conséquent tendance à creuser les inégalités entre pays pondérées en fonction de la taille de la population. Le résultat clé de leur étude est un graphique (panel B) reproduit ci-dessous qui montre que, en comparaison avec la situation sans changement climatique, les 10 % les plus pauvres de la population mondiale (plus exactement, le décile le plus pauvre de la population mondiale si les gens étaient classés par ordre croissant selon le PIB par tête de leur pays) ont perdu un quart de leur production, tandis que les pays riches en ont gagné approximativement 25 %.

Diffenbaugh_Burke__rechauffement_climatique_PIB_par_tete_croissance.png

Il est impossible de comprendre tous les ressorts du modèle à partir d’un bref texte de quelques pages, mais d’après ce que je lis il se fonde sur trois liens clés. Premièrement, la hausse des émissions de carbone a provoqué une hausse des températures à travers le monde. Deuxièmement, la hausse de la température est inégale d’un pays à l’autre. Troisièmement, la hausse de la température est particulièrement mauvaise pour les pays situés au niveau des tropiques qui souffrent déjà d’un climat chaud et d’événements climatiques extrêmes comme les sécheresses, les tempêtes, etc. Comme les deux auteurs l’écrivent, "le réchauffement climatique a réduit la croissance économique et le PIB par tête" des pays pauvres parce que "la température moyenne de (…) plusieurs pays pauvres se situe dans l’extrémité supérieure de la répartition des températures" qui est trop élevée pour l’activité économique.

Entre les trois liens, le plus difficile à prouver est selon moi le troisième : le fait que le changement climatique (plus exactement, la hausse des températures) puisse être responsable du ralentissement de la croissance des pays pauvres (essentiellement en Afrique). Notez que si elle est exacte, cette affirmation impliquerait une théorie de la croissance largement tirée par la géographie et le climat. Si la récente hausse des températures en Afrique a davantage éloigné le continent de la température optimale pour l’activité économique (qui est de 13 degrés Celsius selon le modèle des auteurs), alors le fait que l’Afrique ait été plus chaude que la température optimale avant même que quiconque n’entende parler de changement climatique doit historiquement avoir eu des effets négatifs sur la croissance africaine.

Nous faisons donc face ici à une variante des théories de la croissance économique qui mette l’accent non seulement sur des facteurs exogènes et la géographique (comme les rivières navigables, les montagnes impassables), mais aussi sur des facteurs géographiques exogènes spécifiques comme le climat. La régression de la croissance (la troisième étape) rapportée dans l’étude frappe par sa simplicité. C’est une régression de panel à effets fixes de pays où le taux de croissance d’un pays dépend de sa température et de ses précipitations courantes (deux variables linéarisées et mises au carrée), des effets fixes de pays et temporels… et de rien d’autre ! Pas d’emploi, de capital, pas de taux d’épargne, pas d’institutions, pas de guerres civiles…

(…) Les explications climatologiques ont été utilisées pour plusieurs choses : de Montesquieu qui pensait que le climat expliquait les différences entre systèmes politiques à Paul Bairoch à propos de la non-transmission de la révolution agricole. Mais supposons que cette explication soit exacte et qu’en effet, comme l’affirment les auteurs, le changement climatique était responsable du ralentissement de la croissance des pays pauvres. Cela aurait d’énormes conséquences (que les auteurs ne mentionnent toutefois pas dans leur article). Puisque le changement climatique est impulsé par les émissions historiques des pays actuellement développés (l’effet stock) et par leurs émissions actuelles et celles de la Chine (l’effet flux), cela signifie que la croissance du Nord est directement responsable du manque de croissance dans le Sud. L’implication est assez extraordinaire. Par le passé, les théoriciens de la dépendance suggéraient que le "centre", le Nord, aggravait le sous-développement du Sud via une division du travail qui ne laissait au Sud que la possibilité de produire des biens agricoles ; ou que le Nord n’aidait que quelques régions du Sud à se développer tout en laissant le reste sous-développé. De telles théories voyaient la solution dans le découplage avec le Nord.

Mais le point important à noter est que dans ces théories l’intégration du Nord et du Sud a été mauvaise pour le Sud ; dans les nouvelles "théories climatiques", c’est simplement le fait que le Nord croisse qui est mauvais. Il n’a pas besoin d’interagir avec le Sud. La croissance du Nord appauvrit le Sud. C’est assez extraordinaire. Ce n’est pas le fait que j’exploite quelqu’un qui conditionne ma richesse ; c’est ma richesse en tant que telle (acquise sans interaction avec la partie lésée) qui est une mauvaise nouvelle pour quelqu’un d’autre (en l’occurrence ici, l’Afrique).

De plus, cela signifie que la croissance du Nord rend complique la réduction de la pauvreté africaine, voire rend impossible son élimination. Si nous croyions les auteurs, alors chaque point de pourcentage de PIB supplémentaire dans le Nord détériore les conditions en Afrique et complique davantage la réduction de la pauvreté.

Donc, pour l’élimination de la pauvreté mondiale, nous avons besoin d’une réduction drastique des émissions, ce qui signifie une réduction absolue des revenus dans le Nord, donc un taux de croissance négatif des pays riches.

Je laisse au lecteur l’opportunité de réfléchir sur la faisabilité politique d’une telle solution (j’ai déjà écrit sur ce sujet par le passé, ici et là), mais je pense qu’il est crucial de prendre conscience de l’énormité des implications de ces résultats. Maintenant, que les résultats fassent sens ou non, que le niveau de température en soi soit un facteur explicatif significatif du développement économique, sont des choses à vérifier. Peut-être faut-il davantage de régressions de panel de la croissance économique ? Je pensais que nous les avions laissées avec les années quatre-vingt-dix, mais peut-être que je me trompais. »

Branko Milanovic, « And if growth in the North by itself makes Africa poorer? », in globalinequality (blog), 22 avril 2019. Traduit par Martin Anota

jeudi 24 novembre 2016

L'état du climat en 2016

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source : The Economist (2016)

vendredi 22 janvier 2016

2015 a été l'année la plus chaude

GRAPHIQUE Ecart des températures à la surface du globe par rapport à leur moyenne au vingtième siècle (en °C)

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source : The Economist (2016), d'après les données de l'Agence américaine d'observation océanique et atmosphérique

mercredi 9 décembre 2015

Avec le ralentissement chinois, les émissions de CO2 devraient atteindre un pallier en 2015

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source : The Economist (2015), d'après l'étude de Robert B. Jackson, Josep G. Canadell, Corinne Le Quéré, Robbie M. Andrew, Jan Ivar Korsbakken, Glen P. Peters et Nebojsa Nakicenovic, « Reaching peak emissions », in Nature Climate Change, décembre 2015

jeudi 3 décembre 2015

D'un pays à l'autre, le changement climatique n'aura pas le même impact sur le niveau de vie

GRAPHIQUE Ecart entre le PIB par tête prévu pour l'année 2100 et celui qui aurait été atteint en l'absence de changement climatique (en %)

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source : Financial Times (2015), d'après une étude publiée dans The Nature

jeudi 26 novembre 2015

Où en est le réchauffement climatique ?

GRAPHIQUE Variation des températures entre 1965 et 2014 (en °C)

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GRAPHIQUE Températures mondiales (écart par rapport à la moyenne, en °C)

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GRAPHIQUE Concentration atmosphérique de C02 (parties par million)

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GRAPHIQUE Emissions anthropiques de CO2 dans le monde (en gigatonnes par an)
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source : The Economist (2015)

dimanche 25 octobre 2015

La productivité atteint son maximum à 13°C...

... donc le réchauffement climatique va creuser le fossé entre pays riches et pays pauvres, en accroissant la productivité des premiers (situés plutôt en zones tempérées) et en réduisant la productivité des seconds (situés plutôt en zones tropicales).


GRAPHIQUE Impact attendu des variations des températures sur le PIB par personne (en %)

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source : The Economist (2015), d'après une étude publiée dans la revue Nature



aller plus loin... lire « Comment le réchauffement climatique influera-t-il sur la géographie de l’activité économique ? »

samedi 3 octobre 2015

Les booms de matières premières et la maladie hollandaise



« Lorsque l’économie connaît ce que l’on appelle une "maladie hollandaise" (ou "syndrome hollandais" ou encore "malédiction des ressources naturelles"), un boom dans le secteur produisant des matières premières au sein d’une économie exerce des pressions à la baisse sur la production de biens exportables (autres que les matières premières), en particulier sur la production de biens manufacturés.

Une longue littérature, apparue dans le sillage des études séminales de Corden (1981) et de Corden et Neary (1982), examine la dynamique et l’optimalité de la réallocation des facteurs entre les secteurs suite aux booms dans la production de matières premières (liés à la découverte de ressources naturelles). Les modèles présentés dans ces études prédisent qu’une amélioration des termes de l’échange pour les matières premières et la dépense subséquente du supplément de revenu dans l’économie domestique va pousser le taux de change à la hausse et détourner le travail et le capital hors du secteur manufacturier vers les secteurs produisant des matières premières et les secteurs produisant des biens non exportables. En fait, deux effets seraient alors à l’œuvre : d’une part, il y a un effet de "déplacement des ressources", à travers lequel la hausse des prix des matières premières alloue dans le secteur producteurs de matières premières les ressources tirées des autres secteurs productifs ; d’autre part, il y a un "effet de dépenses", qui tire les facteurs de production hors des secteurs produisant des biens exportables (auxquels se substituent les importations) pour les allouer dans le secteur de biens non exportables.

Malgré certaines preuves empiriques suggérant une relation positive entre les termes de l’échange et le taux de change réel des exportateurs de matières premières, la recherche empirique a abouti à des résultats nuancés lorsqu’elle a cherché à déterminer si les booms de matières premières nuisaient aux performances du secteur manufacturier. C’est notamment le cas des études qui se focalisent sur les mêmes pays ou les mêmes épisodes :

Plusieurs études ne constatent aucune maladie hollandaise. Les études portant sur le boom du prix du pétrole durant les années soixante-dix, telles que celles de Gelb et alii (1988) et de Spatafora et Warner (1995), estiment que la hausse des prix du pétrole a entraîné une appréciation du taux de change réel, mais qu’elle n’a eu aucun impact négatif sur la production manufacturière dans les économies exportant du pétrole. Sala-i-Martin et Subramanian (2003) constatent que le taux de change réel et l’activité manufacturière sont insensibles aux fluctuations du prix du pétrole au Nigéria, un exportateur de pétrole. Bjørnland (1998) affirme que les preuves empiriques suggérant une maladie hollandaise au Royaume-Uni suite au boom pétrolier sont fragiles et que la production manufacturière en Norvège bénéficia des découvertes de nouveaux gisements de pétrole et de la hausse des prix du pétrole.

D’autres études mettent au contraire en évidence des effets propres à la maladie hollandaise. Ces études sont souvent plus récentes. Ismael (2010) a utilisé des données désagrégées pour les sous-secteurs manufacturiers à partir d’un échantillon d’exportateurs de pétrole sur la période s’écoulant entre 1977 et 2004. Il constate que la production manufacturière fut négativement associée aux prix du pétrole, en particulier dans les sous-secteurs avec un degré relativement élevé d’intensité du travail dans la production. Harding et Venables (2013) ont utilisé des données relatives à la balance des paiements pour un large échantillon d’exportateurs de matières premières pour la période entre 1970 et 2006. Ils constatent qu’une hausse d’un dollar des exportations de matières premières tend à s’accompagner d’une chute de 0,75 dollar dans les exportations de biens autres que les matières premières et par une hausse de presque de 0,25 dollar des importations de biens autres que des matières premières.

Certaines preuves empiriques suggérant indirectement un effet de maladie hollandaise peuvent être décelées en regardant l’évolution des parts des pays dans les exportations manufacturières mondiales, qui tendent à être plus faibles en moyenne pour les exportateurs de matières premières que pour les autres pays émergents et en développement. Bien que les deux groupes aient accru leurs parts du marché au cours du temps (relativement aux économies avancées), les exportateurs de matières premières ont connu une plus faible hausse de leurs parts dans les exportations mondiales de biens manufacturés que les autres pays, et l’écart entre les parts de marché moyennes des deux groupes s’est élargi depuis le début des années quatre-vingt-dix.

Cependant les examens formels réalisés pour déterminer si les booms dans les termes de l’échange nuisaient aux performances à l’exportation du secteur manufacturier aboutissent à des résultats contrastés. Le taux de change réel s’apprécie graduellement suite à une hausse des termes de l’échange des matières premières (et la hausse devient statistiquement significative qu’après seulement la cinquième année), mais l’impact sur les exportations de biens manufacturés n’est pas significatif (…).

Diverses explications ont été avancées pour expliquer l’absence de symptômes de maladie hollandaise suite aux booms des termes de l’échange de matières premières. Elles incluent les restrictions dans le secteur pétrolier (en particulier dans les années soixante), la nature "d’enclave" du secteur des matières premières (en l’occurrence, sa participation limitée aux marchés de facteurs domestiques), la faible dépense des recettes sur les biens non exportables (avec au contraire un essor des importations) et une protection par l’Etat du secteur manufacturier.

Une autre explication peut être liée à l’accélération de l’activité économique mondiale qui, au cours de certains épisodes, peut contribuer aux booms des prix mondiaux des matières premières. Une plus forte activité mondiale peut entraîner une plus forte demande étrangère pour les biens manufacturés dans tous les pays, notamment dans les pays exportateurs de manières premières, si bien qu’elle compense au sein de ces derniers la perte de compétitivité associée à l’appréciation réelle du taux de change. Cette explication semble cohérente avec les résultats nuancés auxquels aboutit la littérature empirique. Les symptômes de la maladie hollandaise apparaissent être plus visibles dans les études qui examinent la performance du secteur manufacturier au cours de longues périodes de temps, qui incluent les épisodes de découvertes de gisements de ressources et la hausse subséquente des volumes de production de matières premières. On ne s’attendrait pas forcément à ce que de tels épisodes spécifiques aux pays coïncident avec les épisodes de plus forte croissance dans la demande mondiale.

Une question qui a reçu beaucoup d’attention de la part des responsables politiques est si les effets associés au boom des matières premières sur le secteur manufacturier pèsent sur la croissance à long terme. En principe, les booms de matières premières peuvent compromettre les perspectives à long terme de l’économie s’ils affaiblissent les caractéristiques du secteur manufacturier qui soutiennent la croissance à plus long terme, tels que les rendements d’échelle, l’apprentissage par la pratique (learning-by-doing) et les externalités technologiques positives. Cependant les preuves empiriques ne sont pas concluantes. Une explication pour le manque de corrélation apparente entre les symptômes de maladie hollandaise et la croissance à plus long terme peut être que les externalités associées à l’apprentissage par la pratique ne sont pas nécessairement exclusives à l’activité manufacturière ; les secteurs produisant des matières premières peuvent aussi bénéficier de cet effet (Frankel, 2012). Une autre explication pourrait être qu’un secteur manufacturier qui (…) se caractérise par une plus grande intensité capitalistique en conséquence d’un boom des matières premières (et qui, à son tour, utilise des travailleurs hautement qualifiés) peut générer des répercussions plus positives pour l’économie qu’un plus large secteur manufacturier qui utiliserait de la main-d’œuvre peu qualifiée (Ismael, 2010). »

Aqib Aslam et Zsóka Kóczán, « The not-so-sick patient: Commodity booms and the dutch disease phenomenon », in FMI, World Economic Outlook, octobre 2015, pp. 29-30. Traduit par Martin Anota



aller plus loin... lire « Le syndrome hollandais ou l'abondance en ressources naturelles comme malédiction »

jeudi 27 août 2015

La composition de l'Univers

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source : The Economist (2015), d'après la NASA

jeudi 13 août 2015

Quels sont les pays qui émettent le plus de CO2 ?

GRAPHIQUE Emissions de CO2 en 2013

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source : The Economist (2015)

mercredi 1 juillet 2015

Les catastrophes climatiques et météorologiques sont de plus en plus fréquentes

GRAPHIQUE Nombre de désastres climatiques et météorologiques à travers le monde

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source : The Economist (2015), d'après Munich Re



aller plus loin... lire « Les catastrophes climatiques affectent-elles la croissance à long terme ? »

jeudi 23 avril 2015

Production et investissement dans le pétrole conventionnel et non conventionnel

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source : The Economist

mardi 14 avril 2015

L’effondrement des cours du pétrole : question d’offre ou de demande ?

« Les cours du pétrole ont diminué de moitié entre juin et décembre 2014. Les retombées de ce recul sur l’économie mondiale dépendent de manière cruciale des facteurs sous-jacents. Si elle tient à une augmentation de l’offre, la baisse aurait dû stimuler la croissance mondiale de diverses façons, notamment en relevant les revenus réels des consommateurs de pétrole. Par contre, si elle est imputable à une contraction de l’activité, elle serait purement et simplement le symptôme d’une faiblesse de la demande mondiale.

Il est difficile d’identifier les chocs à l’origine du recul. Le pétrole brut est un bien stockable et, à ce titre, un actif réel : son cours dépend non seulement de la situation de l’offre et de la demande, mais aussi des anticipations sur l’évolution du marché. Ces anticipations dépendent elles-mêmes de nombreux facteurs, dont les perspectives de l’économie mondiale, mais elles influent aussi sur ces perspectives (par exemple, une vision pessimiste de l’offre de pétrole devrait entraîner une hausse des cours et, en conséquence, un recul de l’activité). Le présent encadré examine deux approches efficaces pour dissocier les chocs sur l’offre et sur la demande qui ont provoqué l’effondrement des cours en 2014. L’identification des chocs dépendant du modèle sous-jacent, les deux séries de résultats ne donnent pas une évaluation chiffrée précise, mais présentent une vision d’ensemble des facteurs susceptibles d’avoir causé cet effondrement.

La première approche dissocie les chocs sur l’offre de ceux sur la demande en examinant les variations parallèles des cours du pétrole et des valeurs mobilières. Plus précisément, un modèle d’autorégression vectorielle (ARV) est estimé avec des données quotidiennes sur les cours du pétrole (brut Brent) et les cours mondiaux des valeurs mobilières (Morgan Stanley Capital International All Country World Index) entre le 2 janvier 1991 et le 5 janvier 2015. Les chocs sur l’offre et sur la demande sont identifiés en supposant qu’il existe une relation entre un choc positif (négatif) sur la demande et une hausse (baisse) des cours des valeurs mobilières et du pétrole, tandis qu’un choc sur l’offre a des effets inverses sur les cours du pétrole et sur ceux des valeurs mobilières, une augmentation (diminution) de l’offre de pétrole entraînant une baisse (hausse) des cours du pétrole et une hausse (baisse) de ceux des valeurs mobilières. Selon les résultats, l’effondrement des cours du pétrole depuis le milieu de 2014 est attribuable à des chocs sur l’offre et la demande, avec la contribution relative d’une variation de ces facteurs dans le temps. Si, entre juillet et le milieu d’octobre 2014, la chute peut s’expliquer essentiellement par la faiblesse de la demande (graphique 1, plage 1), l’augmentation de l’offre y a le plus contribué (à hauteur de 64 % environ) entre le milieu d’octobre 2014 et le début de janvier 2015 (graphique 1, plage 2).

GRAPHIQUE 1 Déterminants des cous du pétrole : modèle à deux variables, estimé à partir de données quotidiennes, juillet 2014–janvier (Variation cumulée du log des cours du pétrole en pourcentage)

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Un examen des périodes antérieures donne à penser que l’effondrement des cours du pétrole pendant la crise financière mondiale tient essentiellement à des chocs sur la demande (graphique 2, plage 1), alors qu’en 1986, il avait été principalement causé par des chocs sur l’offre (graphique 2, plage 2), les membres de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEC) ayant alors décidé de relever leur production pour accroître leur part de marché (Gately, 1986).

GRAPHIQUE 2 Déterminants des cours du pétrole : modèle à deux variables, estimé à partir de données quotidiennes, 1986 et 2008 (Variation cumulée du log des cours du pétrole en pourcentage)

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La seconde approche est basée sur un modèle structurel d’autorégression vectorielle pour le marché pétrolier mondial, estimé avec des données trimestrielles portant sur la période 1985–2014. Quatre variables sont inclues : la production industrielle mondiale (à titre de mesure indirecte de la situation de la demande mondiale), la production de pétrole dans le monde, les stocks de pétrole des pays de l’OCDE et des pays membres en développement et le prix réel du pétrole. La méthode d’identification est la même que dans l’approche précédente, avec des restrictions supplémentaires. Les cours et la demande mondiale évoluent parallèlement ou inversement selon que les chocs frappent la demande ou l’offre. En outre, si la demande de stocks augmente (pour des motifs de précaution, par exemple), les cours, les stocks et l’offre évoluent dans le même sens, et la demande mondiale dans le sens opposé.

Les résultats donnent à penser que les variations imprévues de la demande et surtout de l’offre expliquent pour ainsi dire les deux tiers de la baisse des cours du pétrole entre le deuxième et le quatrième trimestre de 2014 (graphique 3, plage 1). Les chocs sur la demande de stocks ne semblent pas être la cause de la chute des cours pendant cette période. Un choc positif sur cette demande explique plutôt en grande partie la hausse effective des cours du pétrole observée au deuxième trimestre de 2014, sous l’effet sans doute d’une intensification des tensions géopolitiques, notamment au Moyen-Orient. Ces chocs positifs sur la demande de stocks ont persisté jusqu’à la fin de l’année, compensant dans une certaine mesure les effets négatifs des autres chocs.

GRAPHIQUE 3 Déterminants des cours du pétrole : modèle à quatre variables, estimé à partir de données trimestrielles (Variation cumulée du log de l’écart par rapport au cours moyen du pétrole en pourcentage)

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L’importante composante inexpliquée (choc résiduel dans le modèle) en 2014 cadre avec l’opinion selon laquelle l’effondrement des cours du pétrole résultait en partie de mutations anticipées dans les fondamentaux du marché. Le modèle ne saisit pas ces anticipations si elles comportent des changements dans les profils par rapport à ceux saisis par les données antérieures.

La décomposition selon la seconde approche des chocs pour les périodes antérieures de baisse des cours du pétrole est conforme aux travaux classiques. Plus précisément, le modèle identifie les chocs positifs sur l’offre et les chocs sur la demande comme les principaux facteurs expliquant, respectivement, le recul des cours en 1986 et leur effondrement en 2008 et au début de 2009 (graphique 3, plages 2 et 3).

En résumé, les résultats des deux approches semblent indiquer que des facteurs liés à la fois à l’offre et à la demande ont joué un rôle dans l’effondrement des cours du pétrole en 2014. Ils laissent en outre entendre que la situation actuelle du marché n’explique pas totalement ce recul. En effet, Baumeister et Kilian (2015) insistent sur les contributions avant juin 2014 de facteurs spécifiques au marché du pétrole, tandis que la seconde approche suggère que des changements dans les anticipations ont également joué un rôle. Il est difficile de dissocier les facteurs liés à l’offre de ceux liés à la demande dans les anticipations, mais les récentes révisions des perspectives de la croissance mondiale pour 2015–20 semblent insuffisantes pour conférer à la demande un rôle prédominant dans ces changements. Les estimations standard des élasticités de l’offre et de la demande par rapport aux cours à court et à moyen terme auraient nécessité des révisions plus importantes des prévisions de croissance. »

FMI, « L’effondrement des cours du pétrole : question d’offre ou de demande ? », Perspectives de l’économie mondiale, avril 2015.



aller plus loin... lire « Pourquoi les cours du pétrole ont-ils récemment chuté ? »

mardi 3 mars 2015

Océans de déchets

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source : The Economist (2015), d'après l'étude de Jambeck et de ses coauteurs

vendredi 16 janvier 2015

Le plongeon du cours du pétrole

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source : The Economist (2015)

mardi 6 janvier 2015

Quels pays sont les plus dépendants des exportations de pétrole ?

GRAPHIQUE Exportations et importations nettes de pétrole et de produits pétroliers (tels que le pétrole raffiné, le kérosène...)

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source : The Economist

vendredi 10 octobre 2014

Le prix de l'exposition

GRAPHIQUE Coûts économiques des décès dus aux expositions aux particules fines dans les 15 plus grands émetteurs de C02 (en % du PIB)

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source : The Economist (2014), d'après The Global Commission on the Economy and Climate (2014)

mercredi 3 septembre 2014

Le réchauffement des océans a contenu le réchauffement climatique

GRAPHIQUE Variation du contenu thermique des océans, écarts par rapport à la moyenne de 1970-2012

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source : The Economist (2014)

mercredi 8 janvier 2014

Le progrès technique orienté et la question des ressources naturelles

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« Dans notre précédent billet, nous avons discuté de certains éléments de preuve suggérant que la technologie est endogène et qu’elle répond aux pénuries et aux prix. De nombreux économistes ont cherché à modéliser ce type d’endogénéité de la technologie et la façon par laquelle elle répond aux prix. Rappelez-vous ce qu’a dit le grand économiste John Hicks (…) sur la façon par laquelle le prix élevé d'un facteur aurait tendance à entraîner des avancées technologiques permettant d’économiser ce facteur.

Hicks n’est pas le seul auteur de renom à s’être penché sur ces questions. Charles Kennedy, Paul Samuelson (…) et Edmund Phelps s’y sont également intéressés dans les années soixante à travers divers modèles théoriques. Mais (...) ces auteurs faisaient face à un défi de taille : comment modéliser le progrès technique ? (…) Daron Acemoglu et Michael Kiley ont développé des modèles simples de progrès technique orienté qui reposent sur les théories du progrès technique endogène. Ces modèles se sont révélés non seulement maniables, mais aussi assez surprenants en certains aspects. En particulier, comme le démontre cet article, leurs implications sont très robustes, mais aussi assez différentes de celles que Hicks et d’autres ont conjecturées. (...)

Ce qui nous intéresse ici, c'est l'application de ces modèles sur les questions de la rareté des ressources naturelles et des autres problèmes environnementaux, chose à laquelle se sont précisément attaqués Daron Acemoglu, Philippe Aghion, Leonardo Bursztyn et David Hemous. Leur étude éclaire d’une toute autre façon le débat entre Ehrlich et Simon. Rappelons le point le plus important de Simon : la technologie endogène va répondre aux pénuries. L’un des résultats de cette étude soutient clairement ce raisonnement : si le pétrole se raréfie au fil du temps, alors la technologie va s'orienter de façon endogène vers des sources d'énergie plus propres, ce qui va réduire notre dépendance au pétrole.

Jusqu'ici tout va bien.

Mais les choses ne sont pas aussi roses que le suggère le point de vue de Simon. Le vrai problème n’est pas celui de la disparition du pétrole, mais l’usage même de toutes sortes de combustibles fossiles, c’est-à-dire pas seulement le pétrole, mais également le charbon. (…) Comme la production est à l’origine du changement climatique du fait qu’elle utilise des énergies tirées de combustibles fossiles, la croissance économique peut en effet entraîner la chute du monde tel que nous le connaissons (…). Au cours du processus, certaines sources d'énergie peuvent se raréfier, mais s'il existe d'autres sources d'énergies "sales" comme le charbon, cela ne va guère empêcher la consommation de combustibles fossiles et le changement climatique va se poursuivre.

Cette étude, ainsi qu’une étude complémentaire réalisée par Daron Acemoglu, Ufuk Akcigit, Doug Hanley et Bill Kerr, suggèrent que le progrès technique orienté peut effectivement aggraver les choses. Pour commencer, les technologies sales sont plus avancées que les technologies propres, par exemple celles basées sur l'énergie éolienne, solaire ou géothermique (…). Le progrès technique orienté implique que les incitations privées vont encourager les entreprises et les chercheurs à investir davantage dans l’usage et l'amélioration de ces technologies sales. Les technologies propres sont bien trop en retard et ne sont pas compétitives, si bien que les agents privés n’ont pas beaucoup d’intérêt à investir en elles.

Mais en fait, ce que l’on peut tirer de ces travaux, c’est que l’on peut concilier les approches d’Ehrlich et de Simon. Tandis que le marché, en l’absence d’intervention, échoue et échoue méchamment (pensez aux catastrophes environnementales), l'intervention du gouvernement peut être extrêmement puissante, car elle s'appuie sur le caractère endogène de la technologie et (comme Simon l’a soutenu) sur la puissance du marché pour générer de nouvelles technologies.

Si le gouvernement intervient et subventionne la recherche propre, cela peut empêcher un désastre environnemental. Ce qui rend cette intervention nécessaire, c’est le fait que le marché en soi ne va pas internaliser l'impact négatif qu'il crée sur l'environnement (et sur les générations futures). Cela est beaucoup plus puissant que ce que l'on aurait pu imaginer (…). En effet, une fois que le gouvernement intervient en subventionnant la recherche propre, cela permet d’améliorer les technologies propres. Comme elles s’améliorent et entrent par conséquent en concurrence avec les technologies sales, cela change la donne. Les incitations privées poussaient auparavant chacun à investir et à innover dans les technologies sales ; désormais, elles tendent peu à peu à encourager le développement des technologies propres. Peut-être de façon surprenante, le gouvernement n'a même pas besoin d'intervenir continuellement. Des interventions temporaires (mais pas restreintes au court terme) sont suffisantes pour réorienter le changement technologique vers le développement de technologies propres et ralentir le changement climatique.

Qu'en est-il de la taxe carbone ? La taxe carbone pourrait faire la même chose, mais elle n'est pas suffisante. Sauf si l'on est prêt à avoir une taxe environnementale prohibitive (d’un niveau suffisant non seulement pour réduire la consommation de carbone aujourd'hui, mais aussi pour changer la trajectoire future du changement technologique), les subventions pour la recherche propre ont un rôle important à jouer. Et généralement, il serait de toute manière très coûteux d'avoir des niveaux élevés de taxe carbone.

Ainsi, relier les inquiétudes d’Ehrlich à propos des conséquences néfastes de la croissance économique avec l’idée de Simon selon laquelle la technologie endogène est une force puissante nous conduit à formuler de nouvelles idées encourageantes. Mais voilà le problème. Les gouvernements vont-ils réellement faire cela ? Vont-ils choisir le bon niveau de subventions pour la recherche propre et le bon niveau de taxe carbone pour ralentir, voire même stopper le changement climatique ? Ou vont-ils simplement ne rien faire jusqu'à ce qu'il soit trop tard ? Cela va nous amener à parler dans un prochain billet de la politique technologique. »

Daron Acemoglu et James Robinson, « Directed technological change and resources », In Why Nations Fail (blog), 26 novembre 2013. Traduit par Martin Anota


aller plus loin... lire « Progrès technique et croissance verte » et « Taxe carbone et progrès technique »

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