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Sociologie

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lundi 26 septembre 2016

Les revers de l’ascension sociale

« Il y a quelques jours, Janan Ganesh a écrit un excellent article dans le Financial Times sur les tentatives de Theresa May visant à rendre le système britannique plus méritocratique ou, pour le dire autrement, pour alimenter la mobilité ascendante. Mais comme le note Ganesh, si vous êtes réellement sérieux à propos de la mobilité ascendante dans une ère de faible croissance, alors la mobilité ascendante que les classes moyennes supérieures « bien pensantes » aiment défendre, implique une certaine mobilité descendante, un déclassement, pour les enfants de ces mêmes classes moyennes supérieures. Mais non seulement ils ne voudraient pas être témoins d’un tel déclassement, mais ils font aussi tout ce qu’ils peuvent pour s’assurer que les chances des personnes en bas de la hiérarchie sociale de dépasser les enfants de riches restent négligeables.

Je me permets de retranscrire un paragraphe entier de Ganesh : "La salle (au sommet de la hiérarchie) s’ouvre rarement parce que les fils et filles médiocres de la classe supérieure sont trop bien suivis par leurs parents qui embauchent des tuteurs privés, achètent l’enrichissement culturel, enseignent l’étiquette, déterminent les attentes, se tiennent comme exemples de réussite, enseignent les techniques d’entretien, montrent comment sortir du dédale bureaucratique, habitent dans de jolis quartiers, facilitent les stages via leurs amis et (…) multiplient les dons d’argent et d’actifs. Il serait étonnant d’échouer dans de telles conditions."

Si nous n’étions pas hypocrites et voulions réellement soutenir la mobilité sociale ou donné des chances égales, il y a plusieurs mesures politiques que nous pourrions instaurer. En les listant, (…) Ganesh montre à quel point elles sont totalement inapplicables au niveau politique : les impôts confiscatoires sur l’héritage, de plus petites tailles de classes dans les quartiers les plus pauvres financés par les impôts des riches, la fin du statut d’exemption fiscale pour les plus riches universités, la contrainte que les universités riches transfèrent chaque année 1 % de leur richesse aux écoles publiques les plus pauvres, la criminalisation du népotisme, etc. Aucune de ces propositions ne va avoir la moindre chance d’être acceptée par ceux qui possèdent actuellement le pouvoir politique et économique. Donc, c’est bien de l’hypocrisie.

(…) L’égalisation des opportunités (dont j’ai déjà parlé par le passé, notamment ici) (…) est aujourd’hui perçue par certains comme une panacée et par d’autres comme quelque chose allant de soi quelque chose en laquelle nous devons croire, même sans y réfléchir. Elle a rejoint le Panthéon des notions telles que la démocratie, la transparence et choses similaires que l’on prêche, que nous ne voyons pas et que nous ne remettons jamais en cause.

Si la mobilité ascendante concerne les positions relatives dans une société, alors la mobilité ascendante pour certains implique un déclassement pour les autres. Mais si ceux actuellement au sommet ont une mainmise sur les places supérieures de la société, il n’y aura pas de mobilité ascendante malgré nos appels à l’augmenter. Cette approche positionnelle (ou relative) de la mobilité est une description assez précise de la réalité dans les sociétés qui connaissent une faible croissance. Dans les sociétés qui se développent rapidement, même si l’essentiel de la mobilité concerne toujours les avantages positionnels (et ceux-ci sont pas définition fixes), cela peut être compensé par la création de nouvelles couches sociales, de nouveaux emplois et par l’enrichissement de l’ensemble de la population. Donc les personnes en ascension sociale ont une certaine marge pour s’élever qui ne requiert pas un nombre égal de déclassés.

Dans les sociétés plus stagnantes, la mobilité devient un jeu à somme nulle. Pour obtenir une réelle mobilité sociale dans de telles sociétés, vous avez besoin de révolutions qui, en égalisant les chances ou plutôt améliorant dramatiquement les chances de ceux en bas de connaître une ascension, le font à un coût énorme pour ceux qui sont au sommet. En outre, elles détruisent plusieurs autres choses, notamment des vies, non seulement celles de ceux qui sont au sommet, mais aussi celles de ceux qui sont en bas. (…). La Révolution française, jusqu’à ce que Napoléon réimpose le vieil état des choses, constitua précisément un tel bouleversement : elle opprima les classes supérieures (une partie du clergé et la noblesse) et promut les classes les plus pauvres. La Révolution russe fit la même chose : elle introduisit une discrimination inverse explicite à l’encontre des fils et filles des anciens capitalistes, et même des intellectuels, dans l’accès à l’éducation. (...)

Il y a d’autres choses déconcertantes à propos de la mobilité ascendante. Les Ottomans l’ont promu en créant un corps de Janissaires, des enfants nés dans les familles chrétiennes qui furent enlevés au plus jeune âge et ensuite à travers l’exercice militaire modelés en un formidable corps miliaire d’élite. Plusieurs d’entre eux allèrent régner aux positions les plus élevées de la hiérarchie, notamment comme vizirs ou premiers ministres. C’est un joli exemple de mobilité ascendante et de non-discrimination ethnique. Mais à l’origine de ce grand exemple se trouve un crime : l’enlèvement d’enfants.

Il est n’est alors pas surprenant que, en l’absence de massifs bouleversements qui bousculent les sociétés dans leur cœur, les pays tendent à présenter une mobilité positionnelle relativement faible. Deux récentes études, portant sur la Suède et la Toscane, le constatent bien en examinant les noms des plus éminentes familles au cours des divers siècles, puisqu’elles arrivèrent à la conclusion que cette liste a peu changé au cours du temps.

Je pense que nous arrivons à une très sombre conclusion ici. Dans les sociétés avec une faible croissance, la mobilité ascendante est limitée par le manque d’opportunités et la solide emprise de ceux qui sont au sommet fait que leurs enfants ont plus de chances que les autres d’y accéder à leur tour. C’est soit de l’aveuglement, soit de l’hypocrisie de croire que les sociétés avec une telle inégalité des chances vont devenir plus méritocratiques. Mais il est également vrai que la véritable mobilité ascendante vient avec un énorme prix en termes de vies perdues et de richesses détruites. »

Branko Milanovic, « The downside of upward mobility », in globalinequality (blog), 17 septembre 2016. Traduit par Martin Anota

vendredi 21 mars 2014

Classes et culture. Entretien avec Philippe Coulangeon

La Vie des idées, « Classes et culture. Entretien avec Philippe Coulangeon », 21 mars 2014.

lundi 22 avril 2013

Durkheim, Merton et l'anomie dans The Wire

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« Pour Emile Durkheim, l'anomie est un état d'absence de normes, une société où les liens entre les individus se sont effilochés. Elle se produit lors des périodes de profond changement social et elle est susceptible de conduire à une envolée des suicides. Pour Durkheim, l'autre aspect critique de l'anomie, c'est qu’elle apparaît lorsqu’il n’y a pas de régulations sociales pour orienter les comportements. Ou, avec des termes plus durkheimiens, l’anomie équivaut à l’absence de normes dans la régulation sociale.

C'est en partie ce que nous voyons dans cet extrait de l’impressionnante série de la chaîne américaine HBO, The Wire, en l’occurrence un passage de la troisième saison. Ici, le Major Colvin (…) a mis en place une zone sûre pour les dealers de niveau intermédiaire appartenant à toute une variété de gangs. Ce secteur est appelé "Hamsterdam" après qu’un jeune l’ait comparé à la ville d’Amsterdam où l'usage de la drogue, dit-il, est dépénalisé. Il y a très peu de réglementation dans "Hamsterdam" : les trafiquants de drogue peuvent y vendre librement leurs produits et les agences des forces de l’ordre ferment les yeux tant qu'il n'y a pas de violence physique manifeste.

En bref, les dealers peuvent dealer et les camés peuvent s'approvisionner et consommer sans enfreindre beaucoup de règlements ou de formes de contrôle social. Rappelons que Durkheim estime que le crime constituait une part normale de la société. Toutefois, lorsque le niveau de criminalité passe un certain seuil, le crime n’est plus considéré comme normal et devient alors un indicateur du degré auquel la société est malade. (…)

Pour Robert K. Merton, l'anomie apparaît lorsqu’il y a un manque de moyens, ce qui signifie que la société ne se soucie pas des moyens par lesquels les personnes s’enrichissent, tant qu’ils deviennent riches (voir aussi ici). Ou, autrement dit, l’enrichissement est plus important que les processus par lesquels quelqu'un s’enrichit. De même, dans l’environnement socialement construit d'"Hamsterdam", les moyens par lesquels les trafiquants de drogue font de l'argent est hors de contrôle. L'objectif est de tirer profit et il n'y a pas de morales sociales pour guider les gens sur la façon d'atteindre ces objectifs d’une manière appropriée. Ainsi, les dealers (sous les directives de leurs supérieurs dans les réseaux de drogue) vont vendre de la drogue à qui veut l'acheter, chose facile à faire dans "Hamsterdam".


Dans "Hamsterdam," nous voyons une combinaison d'absence de normes en ce qui concerne la réglementation et les moyens... C'est l'anomie totale pour Durkheim et Merton. En conséquence, les niveaux de criminalité et d’évasion (au sens de Merton) sont astronomiques. Même un personnage chevronné comme Bubbles, dans cette scène, est profondément troublé lorsqu’il se promène dans la communauté. Bien sûr, comme le major Colvin aimerait le souligner, en décriminalisant les drogues dans un secteur de la communauté, le reste de la communauté s’est beaucoup amélioré. La violence des gangs a considérablement diminué dans de nombreux secteurs de Baltimore ouest. Malheureusement, contrairement à Amsterdam, les services sociaux de santé publique manquent totalement à "Hamsterdam" et ne vont venir que trop tard, lorsque l’expérience sociale de M. Colvin sera sur le point d’être stoppée. »

David Mayeda, « Durkheim, Merton, and anomie in “The Wire” », in The Cranky Sociologists (blog), 21 avril 2013.

aller plus loin... « The Wire et la théorie de Robert Merton » et « The Wire et la théorie du choix rationnel »

dimanche 21 avril 2013

Mohamed Cherkaoui et le débat micro-macro en sociologie

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« L’éminent sociologue français Mohamed Cherkaoui aborde le problème de la délimitation de la distinction micro-macro dans plusieurs travaux. Comme les études empiriques réalisées par Cherkaoui sur la stratification sociale et sur le système éducatif visent souvent à relier micro et macro, ses vues sont d'intérêt. (…)

"En substance, la microsociologie se réfère à la sociologie de l'individu, isolé de ses groupes interactifs. Le niveau macro se réfère à la généralité de personnes dans une situation." (Mohamed Cherkaoui , "The individual and the collective", in European Review, vol. 11, n° 4, 2003, p. 489)

"Un sociologue opère au niveau microsociologique quand il cherche à démontrer empiriquement l'existence de la relation entre le niveau de scolarité et le statut professionnel des individus, ainsi qu’à mesurer sa force. Quelle que soit l'analyse statistique qui est utilisée, cette affirmation demeure au niveau micro dans la mesure où elle suppose que les individus sont indépendants les uns des autres de la même manière que les niveaux d'enseignement et les professions sont indépendants." (ibid, p. 490)

Fondamentalement, il affirme que "micro" est synonyme d’"individu isolé orienté vers un but". Cherkaoui se montre critique concernant cette approche de la recherche sociologique, car elle ignore délibérément l’"interdépendance", c’est-à-dire le fait que les individus et leurs propriétés sociales soient liés au comportement et aux propriétés des autres individus. Les individus doivent être traités dans le contexte ; ils ne doivent pas être "décontextualisés" par les études sociologiques.

Cette critique semble être valable pour un sous-ensemble de théoriciens sociaux, en particulier ceux qui procèdent sur la base des hypothèses de la théorie du choix rationnel (y compris James Coleman. cf. la critique que Cherkaoui fait de Coleman). Mais ce n'est pas valable pour un autre groupe important de "micro-sociologues", y compris notamment Erving Goffman, Harold Garfinkel et les défenseurs de l'ethnométhodologie. Ces sociologues regardent l'individu ; mais ils sont pleinement engagés à le faire d'une manière épaisse et contextualisée. Nous n'avons pas trouvé d'individus isolés dans Goffman et Garfinkel ; mais plutôt, nous trouvons des serveurs, des détenus, des jurés, des professeurs et des jeunes désenchantés ; et nous trouvons une minutieuse observation sociologique de leur comportement dans des contextes institutionnels et normatifs spécifiques. Une sociologie centrée sur l’acteur ne doit pas être basée sur un modèle du choix rationnel de l'acteur et elle n'est pas obligée d'ignorer les interactions et les relations entre les acteurs comme ils passent dans leur vie sociale. Donc, une réfutation rapide de l'argument de Cherkaoui est que la "micro"-sociologie n'est pas synonyme de sociologie d’"individu isolée". (C'est le point de mon propre concept de "localisme méthodologique", consistant à regarder les individus socialement situés et socialement constitués ; lien). La sociologie centrée sur les acteurs n'est pas la même que l'individualisme méthodologique décontextualisé (lien). (…)

"La macrosociologie fait généralement référence à l’étude d’une foule de phénomènes sociaux couvrant de vastes zones sur de longues périodes de temps. En revanche, la microsociologie préfère se focaliser sur des phénomènes spécifiques, impliquant uniquement des groupes limités d’individus, tels que les interactions familiales ou les relations de face-à-face. Les théories et concepts de la macrosociologie opèrent à un niveau systémique et utilisent des données agrégées, alors que ceux de la microsociologie sont confinés à l’échelle individuelle." (Mohamed Cherkaoui, "Macrosociology-microsociology", in International Encyclopedia of the Social and Behavioral Sciences, Elsevier, 2001, p. 9117)

(…) Cherkaoui identifie trois approches fondamentales de la relation micro-macro.

V1. La première est macro-centrée ; la sociologie cherche des relations de cause à effet entre un ensemble de faits macro et un autre. Cette approche "consiste à analyser les relations entre un phénomène social donné et des facteurs sociaux indépendants" (ibid, p. 9117). Cette approche tend à négliger le micro ; elle ne se soucie pas de la nécessité de micro-fondements et de mécanismes de niveau inférieur.

V2. La deuxième approche tente d'expliquer les caractéristiques macro sur la base des effets agrégés des caractéristiques micro. "La seconde procédure consiste à collecter des observations à un niveau infra-systémique et à élaborer des hypothèses sur la base de ces unités (individus, groupes, institutions) dans le but d'expliquer les relations systémiques à travers une synthèse appropriée de ces observations" (ibid, p. 9118). Cette approche est conforme à la logique représentée par le bateau de Coleman. Il pose le problème de l'explication sociale comme un problème d'agrégation des réalités sociales depuis le comportement des acteurs rationnels au niveau micro.

V3. Le troisième est ce que nous pourrions appeler l’approche "formelle-structurelle" : celle-ci explique les caractéristiques au niveau macro en analysant la structure et l'organisation du macro-système. Ici, c'est la nature et la topologie des positions au sein de la structure sociale qui sont d'intérêt. "La troisième approche... consiste à analyser les effets dus à la nature des positions et des distributions de certaines variables sur le comportement des unités composant le système sans formuler des hypothèses sur les individus" (p. 9118). Cela n'est pas sans rappeler ce que Thomas Schelling appellait les "mathématiques de chaises musicales" dans Micromotives and Macrobehavior. Ce sont les caractéristiques de fonctionnement du système social qui constituent la base de l'explication sociale.

Cherkaoui résume sa vision de la relation entre la microsociologie et macrosociologie en ces termes :

"Le projet macrostructuraliste (V1) est limité à certains aspects de la réalité sociale. Il ne peut pas, pas plus que toute autre théorie, offrir une solution au problème des liens entre la micro et la macro. Alors que la théorie du choix rationnel (V2) présente un indéniable avantage sur les autres théories, elle ne peut servir de solution universelle : la présenter comme inconditionnellement valable la rend vulnérable aux mêmes dangers qu’ont rencontrés d’autres théories. En ce qui concerne le fonctionnalisme (V3), son erreur a été de céder à la tentation de l'hégémonie ; il a remporté le titre de théorie générale des systèmes sociaux, alors que certains de ses principes ne sont valables que pour des domaines particuliers, étroitement circonscrits. Cela signifie qu'il y a une bonne façon d'utiliser le fonctionnalisme et les théories normatives, tout comme il y a une mauvaise façon d'utiliser ces théories fortes et totalisantes. Il ne peut y avoir de solution unique au problème des liens entre microsociologie et macrosociologie, pas plus qu'il ne peut y avoir un seul mode pour expliquer tous les phénomènes (le premier problème étant seulement un aspect du second)." (ibid, p. 9120)

La critique que Cherkaoui fait de Coleman est également pertinente concernant cette question, puisque Coleman procède par des explications allant de la micro à la macro ; ou des acteurs rationnels aux propriétés sociales.

"Ma troisième et dernière remarque est que, dans la pensée de Coleman, comme dans celle de nombreux théoriciens du choix rationnel, l'explication reste purement spéculative. À quelques exceptions près, comme l'exemple historique de ‘vivre et laisser vivre’ emprunté à Ashworth, nous n'avons pas suffisamment de données empiriques sur les processus sociaux conduisant à l'émergence des normes. Supposons que nous reconnaissons que les normes soient intentionnellement produites et que les individus qui les initient et les entretiennent bénéficient à se comporter en conformité avec les normes par crainte du châtiment ; supposons que les externalités générées par les actions soient parmi les conditions d'émergence de la norme ; supposons également que nous reconnaissions que l'échange bilatéral ou le marché ne sont pas capables de réguler les comportements. Toutes ces conditions, et le théorème d'existence de la norme, ne sont pas plus que des propositions primitives pour un modèle de simulation qui peut seulement générer des données théoriques." (Mohamed Cherkaoui, "Micro-macro transitions: Limits of rational choice theory in James Coleman's 'Foundations of Social Theory'", p. 98)

Une importante conséquence de ce passage et de l'analyse offerte dans les deux premiers articles, c'est qu'il n'y a pas de réponse simple à la question : quelle est la relation entre micro et macro dans le monde social ? Voici l'alternative de Cherkaoui au bateau de Coleman en application de la théorie de l'éthique protestante de Weber. Ce schéma indique une relation beaucoup plus complexe entre les facteurs de causalité macro et micro. Et ça stipule des processus causaux qui vont et viennent entre les niveaux supérieur et inférieur d'organisation et d'action sociales. »

Daniel Little, « Mohamed Cherkaoui on the micro-macro debate », in Understanding Society (blog), 20 avril 2013.


SCHEMA Le modèle dynamique de Weber pour lier les variables micro et macro

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jeudi 11 avril 2013

The Wire et la théorie du choix rationnel

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« Comment peut-on tirer des analyses sociologiques de la série The Wire sans faire intervenir le personnage si complexe d’Omar Little ? Ce dernier est une sorte de Robin des Bois qui vole sans cesse la drogue et l'argent de la bande d’Avon Barksdale. En guise de représailles, Avon a brutalement torturé et tué le partenaire d’Omar, ce qui a nourrit l’obsession de ce dernier à voler la bande de Barksdale.

Dans ces deux extraits de la première saison, nous voyons tout d'abord Omar et sa bande se préparer la nuit à braquer l'une des planques de Barksdale. Puis, nous voyons Omar et sa bande (tenter de) mettre en œuvre leur plan le lendemain. Il s'agit d'un excellent ensemble de scènes que l’on peut mobiliser pour mieux comprendre la théorie du choix rationnel. Cette dernière prétend que les individus sont généralement des criminels potentiels, rationnels, qui se livrent au crime s'ils peuvent espérer en tirer quelque chose. En d'autres termes, nous sommes dotés du libre-arbitre et pesons les avantages et inconvénients qu’il y a à commettre différents crimes.

(…) Nous sommes tous des criminels en puissance qui ...

  1. évaluent l'utilité du crime ;

  2. ont parfois un jugement obscurci concernant le crime en raison de notre rationalité limitée ;

  3. prennent différentes décisions selon le type de crime considéré ;

  4. doivent décider de s’impliquer dans l’action (initiation, accoutumance et désistement) et prendre des décisions au cours de l’action (les décisions qui sont prises au moment même d'un crime et qui sont censées réduire les chances d'être pris) ;

  5. ont différents niveaux d’implication (facteurs liés aux antécédents, circonstances de vie actuelle et variables situationnelles) ;

  6. peuvent planifier une séquence de décisions à prendre lors de l’action (un scénario du crime).

Voici les scènes en question :


On se rend compte de la rationalité limitée d’Omar (comment son jugement est obscurci par sa haine envers la bande de Barksdale) lorsque sa bande lui demande la nuit dans la voiture pourquoi ils continuent de s’attaquer aux planques de Barksdale, alors qu’il existe des cibles plus faciles. En outre, le scénario du crime est censé fonctionner, mais il échoue finalement, car Omar et sa bande n’ont pas conscience de la puissance de feu que recèle la planque qu'ils ciblent. »

Dave Mayeda, « “The Wire” and rational choice theory », in The Cranky Sociologists, 7 avril 2013.

lire « The Wire et la théorie de Robert Merton »

dimanche 7 avril 2013

The Wire et la théorie de Robert Merton

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« Dans les années cinquante, lorsque les criminologues ont commencé à explorer plus sérieusement les causes sociales du crime, Robert K. Merton mit en avant son point de vue avec sa théorie de la tension (strain theory). Merton affirma que la société majoritaire détient certains objectifs définis culturellement qui prédominent dans la société. Dans une société capitaliste, l'objectif que la plupart des gens visent est l’accumulation des richesses. Merton a également soutenu que cet objectif d’enrichissement était si puissant que le but de s'enrichir était lui-même devenu plus important que le moyen par lequel on pouvait l'atteindre. En d'autres termes, il importe peu que vous vous soyez enrichi par des moyens conventionnels/légaux ou par des moyens non conventionnels/illégaux tant que vous soyez parvenu à vous enrichir. Pour Merton, il y avait une anomie (une absence de normes) en ce qui concerne les moyens.

Merton approfondit cette perspective en fournissant un cadre avec lequel les sociologues pourraient faire la distinction entre les criminels et les non-criminels : la théorie de la tension (strain theory). Celle-ci soutient que l'on doit considérer si une personne rejette ou accepte (1) les buts culturels de la société (se faire de l'argent), ainsi que (2) les moyens institutionnels par lesquels elle atteint ces objectifs.

À cette fin, Merton établit cinq catégories :

  1. Les conformistes (conformists), qui acceptent le but culturel de réussite financière, ainsi que les moyens institutionnels que la société définit comme appropriés pour atteindre cet objectif (par exemple, en poursuivant ses études, en travaillant sans relâche, en économisant de l'argent). Les conformistes suivent les règles et croient qu'ils en seront récompensés.

  2. Les innovateurs (innovators), qui acceptent également l'objectif culturel de réussite financière, mais qui ne suivent pas les règles de la société (c’est-à-dire les lois) dans leur quête d’enrichissement. Les innovateurs peuvent ne pas avoir les moyens de s'enrichir (par exemple, ils n'ont pas assez d'argent pour poursuivre leurs études) et/ou ne croient tout simplement pas en la loi. Par conséquent, les innovateurs se tournent vers le crime.

  3. Les ritualistes (ritualists) sont les personnes qui se croient incapables d’atteindre le but culturel d’accumulation de richesse financière, mais qui continuent à essayer de le faire par les moyens culturels qui sont acceptables pour la société (par exemple, aller au travail ou à l'école, malgré le sentiment que de telles actions ne pourront jamais porter leurs fruits).

  4. Les marginaux (retreatists) sont des gens qui rejettent l'objectif d'enrichissement, mais aussi les moyens que la société juge acceptables pour s'enrichir. Ainsi, les gens de ce groupe échappent à la société ou s'en retirent, souvent à travers l’usage de stupéfiants.

  5. Les rebelles (rebels) constituent le dernier groupe : ils redéfinissent les objectifs de la société et créent de nouveaux moyens institutionnels pour poursuivre leurs propres objectifs. Les rebelles travaillent à l'extérieur du système établi. (...)

Nous allons appliquer cette théorie à des exemples tirés de la série dramatique de HBO, The Wire. Dans ce premier exemple, nous voyons deux extraits de la troisième saison lorsque les personnages Avon Barksdale (un baron de la drogue à l'ouest de Baltimore, récemment libéré de prison) et son bras droit, Stringer Bell, débattent des moyens par lesquels ils pourraient récupérer leurs meilleurs propriétés (ou "coins" de rue), où les plus jeunes membres de leur bande vendraient de l’héroïne. Bien que ce ne soit pas visible dans ces extraits, un nouveau concurrent, nommé Marlo, a pénétré le marché de Baltimore ouest et s'est violemment emparé des coins de rue les plus lucratifs de la bande d'Avon.


On entend Avon et Stringer Bell discuter des avantages et inconvénients à s'attaquer à Marlo plutôt que d'essayer de travailler avec lui. Avon (bien qu'il se soit déjà considérablement enrichi) déclare vouloir rester un gangster ou, selon la terminologie de Merton, un innovateur. En revanche, Stringer Bell suggère l'idée de travailler avec Marlo et éventuellement de se retirer de la scène du trafic de drogue, en faisant de l’argent légalement, à la manière d'un conformiste.

Penchons-nous également sur deux autres personnages de The Wire : Bubbles et Johnny. Au début de la série, Bubbles et Johnny pouvaient être facilement définis comme des marginaux, qui aspiraient à se défoncer constamment avec l’héroïne. Mais au cours de la série, Bubbles change. Alors que les deux amis marchent dans la rue dans cette scène, Bubbles déclare vouloir se retirer en devenant un "mouchard" (snitch) pour la police. En d'autres termes, il travaille à devenir un conformiste. Cependant, Johnny ne veut rien de tout cela :


Johnny convainc Bubbles de l'aider à arnaquer l'homme sur l'échelle. Bubbles et Johnny sont tous les deux des innovateurs dans cette scène, cherchant à obtenir de l'argent par des moyens illégaux. Pourtant, je dirais que le statut de Johnny s'apparente davantage à celui de marginal, qui innove grâce à la petite délinquance simplement pour nourrir sa dépendance de marginal (c’est-à-dire rester en retrait de la société). Et encore une fois, bien que Bubbles soit un innovateur en tandem avec son ami dans cette scène, il travaille clairement à se tourner vers une vie de conformiste, chose que l’on voit plus clairement lorsqu’il disparaît en laissant l'argent. »

Dave Mayeda, « The Wire and Robert Merton’s strain theory », in The Cranky Sociologists (blog), 7 avril 2013.