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Tag - Branko Milanovic

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lundi 7 mai 2018

Une réflexion (contrefactuelle) sur l’influence de Karl Marx

« Le bicentenaire de la naissance de Karl Marx a donné lieu à plusieurs conférences dédiées aux divers aspects (Dieu sait qu’ils sont nombreux) des travaux et de la vie de Marx. (Je vais d’ailleurs à l’une de ces conférences à Haïfa.) Ajoutez à cela un nombre encore plus grand de présentations de ses travaux et de son influence (Peter Singer en a publié une il y a quelques jours), de nouveaux livres sur sa vie, un film sur le jeune Marx, et ainsi de suite.

Je vais aussi voir ici l’influence intellectuelle de Marx, mais d’un angle très différent. Je vais utiliser l’approche contrefactuelle. Je vais me demander ce qu’aurait été son influence en l’absence de trois événements cruciaux. Bien sûr, comme toutes les analyses contrefactuelles, je fonde la mienne sur ma propre lecture de l’histoire et la conjecture. Elle peut se révéler inexacte. Je suis sûr que d’autres peuvent proposer des analyses contrefactuelles bien différentes, peut-être meilleures que la mienne.

Le premier événement : c’est l’implication d’Engels. (…) Quand Karl Marx meurt en 1883, il est le coauteur du Manifeste communiste, de plusieurs brèves études politiques et sociales, des articles de journaux (dans le New York Daily Tribune) et un livre épais, mais peu connu et peu traduit, appelé Le Capital (volume 1). Il a été publié 16 ans avant sa mort et durant ce laps de temps il a beaucoup écrit, mais peu publié. Vers la fin de sa vie, il n’écrivait même plus beaucoup. Des centaines de pages de ses manuscrits de la fin des années 1840 et des années 1850 et 1860 n’étaient pas non plus publiées et étaient bien chaotiques. Marx était connu parmi un cercle plutôt réduit d’activistes syndicaux et de socio-démocrates allemands, autrichiens et russes. Si les choses étaient restées ainsi, c’est-à-dire si Engels n’avait pas passé plus de dix ans à mettre en ordre les papiers de Marx et à produire deux volumes supplémentaires au Capital, la notoriété de Marx aurait fini au point où elle était en 1883 : elle aurait été bien réduite. Je doute que quiconque se serait souvenu de sa naissance aujourd’hui (il est né le 5 mai).

Mais grâce au travail et au dévouement désintéressés d’Engels (et à l’importance d’Engels dans la social-démocratie allemande), l’importance de Marx a grandi. Les sociaux-démocrates sont devenus le plus grand parti politique en Allemagne et cela accrut davantage l’influence de Marx. Sous Kautsky, les Théories de la plus-value ont été publiées. Les seuls autres pays où il était influent étaient la Russie et l’Empire austro-hongrois (même si cela restait dans un cercle très étroit).

La première décennie du vingtième siècle a vu l’influence de la pensée marxiste croître, tellement que Leszek Kolakowski, dans ses monumentaux Principaux Courants du Marxisme, qualifia cette période d’"âge d’or". Ce fut en effet l’âge d’or de la pensée marxiste si l’on considère le nombre de personnes écrivant dans la veine marxiste, mais ce n’était pas le cas en termes d’influence mondiale. La pensée de Marx n’a pas fait de percées dans le monde anglo-saxon (la première traduction du Capital, qui se réfère toujours étrangement à son titre allemand, a été publiée en 1887, c’est-à-dire vingt ans après sa publication originelle). Et dans le sud de l’Europe, notamment la France, il a été éclipsé par les anarchistes et les "socialistes petit-bourgeois".

C’est là où les choses auraient fini s’il n’y avait pas eu la Grande Guerre. Je pense que l’influence de Marx aurait peu à peu décliné à mesure que les sociaux-démocrates en Allemagne embrassèrent le réformisme et le "révisionnisme". Son portrait aurait probablement été présenté parmi les "maîtres à penser" historiques de la social-démocratie allemande, mais le reste de son influence dans la politique et (probablement) dans les sciences sociales aurait disparu.

Mais vint ensuite la Révolution d’Octobre (voilà le deuxième événement). Celle-ci a totalement chamboulé la scène. Pas seulement parce qu’il a eu pour gloire (et c’est unique pour les spécialistes en sciences sociales) d’être idéologiquement responsable d’un bouleversement majeur dans un grand pays et dans l’histoire du monde, mais aussi parce que le socialisme, en raison de sa résonance mondiale, "catapulta" la pensée et la notoriété de Marx vers de nouveaux sommets. Pour le meilleur ou pour le pire, sa pensée devint incontournable dans la plus grande partie de l’Europe, aussi bien parmi les intellectuels et les activistes politiques que parmi les dirigeants syndicaux et les travailleurs ordinaires. Des écoles du soir ont été organisées par les syndicalistes pour étudier ses écrits ; les meneurs politiques, en raison du tournant particulièrement dogmatique pris par les partis communistes, s’inspiraient pour leurs décisions et les expliquaient en référence aux écrits historiques jusqu’ici peu connus de Marx.

Ensuite, lorsque le Kominterm commença à abandonner son eurocentrisme et à s’engager dans les luttes anti-impérialistes dans le Tiers monde, l’influence de Marx s’étendit à des zones auxquelles personne ne l’avait prédit. Il devint l’idéologue de nouveaux mouvements pour la révolution sociale et la libération nationale en Asie, en Afrique et en Amérique latine. Que les meneurs politiques collent à ses préceptes ou les abandonnent (comme Mao le fit en considérant la paysannerie plutôt que le prolétariat dans le rôle de classe révolutionnaire), dans tous les cas Marx les influença ; et c’est en référence à lui qu’ils expliquaient leurs politiques. Grâce à Trotski et à Staline en Russie, aux républicains de l’aile gauche en Espagne, le Front populaire en France, Mao en Chine, Hô Chi Minh au Vietnam, Tito en Yougoslavie, Castro à Cuba, Agostino Neto en Angola, Nkrumah au Ghana, Mandela en Afrique du Sud, Marx est devenu un "influenceur" mondial. Aucun autre spécialiste des sciences sociales n’a eu une telle portée au niveau mondial. (…)

Et non seulement il a eu une influence mondiale, mais en outre son influence a traversé les frontières de classes et de professions. J’ai déjà mentionné les meneurs révolutionnaires, les politiciens et les syndicalistes. Mais son influence s’est étendue au monde universitaire, aux lycées ; il influença fortement ceux qui s’opposaient à lui et ceux qui chantaient ses louanges. Cette influence alla du marxisme élémentaire qui était enseigné aux étudiants aux traités philosophiques sophistiqués ou au "marxisme analytique" en économie. La publication des manuscrits que Marx avait rédigés de 1844 à 1846 nous donna un jeune Marx inconnu et cela déplaça les débats à un nouveau stade ; il y avait désormais une lutte philosophique entre le jeune Marx et le Marx classique.

Rien de tout cela n’aurait été possible sans la Révolution d’Octobre et l’abandon de l’eurocentrisme pour déplacer la focale sur le Tiers Monde. C’est ce déplacement de focale qui a fait de Marx, non plus un simple penseur allemand et européen, mais une véritable figure mondiale.

A mesure que les crimes du communisme étaient rendus publics et ont été porté au crédit de Marx, que les régimes communistes trébuchaient et que leurs idéologues lugubres et mal informés régurgitaient des phrases prévisibles, la pensée de Marx s’éclipsa. Avec la chute des régimes communistes, elle attint un nadir.

Mais ensuite, un troisième événement, l’apparition du capitalisme mondialisé, qui présenta tous les aspects que Marx avait si éloquemment décrivit dans Le Capital, puis la Crise Financière mondiale, ont permis à ce que sa pensée révèle à nouveau toute sa pertinence. Maintenant, il siège dans le Panthéon des plus grands philosophes au monde, chacun de ses mots a été publié, ses livres sont disponibles dans toutes les langues du monde et son statut est acquis (même s’il reste sujet aux caprices du temps), du moins dans le sens où il ne rejoindra pas l’obscurité et l’oubli.

En fait, son influence est inextricablement liée au capitalisme. Aussi longtemps que le capitalisme existera, on lira Marx parce qu’on verra en lui son plus brillant analyste. Si le capitalisme cesse d’exister, on lira Marx parce qu’on verra en lui son meilleur critique. Donc, que nous croyons que le capitalisme sera ou nous avec non ces deux prochains siècles, nous pouvons être sûrs que Marx le sera.

Sa place est désormais avec celle de Platon et d’Aristote, mais s’il n’y avait pas eu ces trois tournures si peu probables des événements, nous aurions à peine entendu parler de lui ; aujourd’hui, il n’aurait été qu’un obscur émigré allemand mort il y a longtemps à Londres et pour lequel seulement huit personnes sont venues à son enterrement. »

Branko Milanovic, « The influence of Karl Marx—a counterfactual », in globalinequality (blog), 2 mai 2018. Traduit par Martin Anota

lundi 16 avril 2018

Quand l’autarcie devient la seule option

« La dernière (et, jusqu’à présent, la plus sérieuse) vague de sanctions américaines vis-à-vis de la Russie a montré très clairement deux choses ; aucune d’entre elles n’a été vraiment discutée par les commentateurs jusqu’à présent. La première est l’extraordinaire pouvoir de l’Etat moderne. La seconde est que, lorsque les Etats puissants imposent des sanctions qui limitent l’accès aux marchés, à la technologie et au capital, la seule option restante s’avère être l’autarcie.

Je vais discuter de chacun de ces deux points tour à tour.

Malgré tout ce que l’on a pu entendre à propos de l’effritement du pouvoir de l’Etat et l’accroissement du pouvoir des grandes entreprises très mobiles ("foot-loose"), ce que les sanctions montrent est que l’Etat demeure toujours l’acteur le plus puissant dans le capitalisme mondial contemporain. Apple ou Amazon ne peuvent pas imposer des sanctions et détruire Rusal. Actuellement, aucune entreprise au monde (même celles qui sont les principales clientes de Rusal) ne peuvent la détruire. Mais un Etat le peut. Poutine a montré le pouvoir de l’Etat russe, à un moment où il semblait faible et insignifiant, quand il emprisonna du jour au lemdemain Khodorkovsky, l’homme le plus riche de Russie, et le dépouilla de Yukos. Trump, ou plutôt le Trésor américain, montre le pouvoir de l’Etat américain en détruisant du jour au lendemain le plus large producteur d’aluminium au monde.

La seconde leçon est, dans une large mesure, pour la Russie une répétition des années vingt. On entend souvent aujourd'hui (de façon erronée) que l’URSS a choisi une politique d’autarcie économique. Au contraire, la Russie a passé la décennie des années vingt (dès la fin du communisme de guerre et des interventions étrangères) à la poursuite de capitaux étrangers qui lui auraient permis de reconstituer son industrie détruite et (elle l’espérait) de rattraper ainsi l’Occident. Mais ces capitaux ne sont jamais venus Les puissances occidentales refusèrent de reconnaître le gouvernement soviétique et, puisque les Soviets répudièrent la dette de la Russie tsariste, ils perdirent l’accès aux marchés des capitaux à cause du défaut de paiement et de raisons idéologiques.

Cela eut pour conséquence que le développement soviétique ne pouvait être entrepris qu’en s’appuyant seulement sur l’accumulation et la technologie domestiques. Comme on le sait, les implications ont tout d’abord été saisies par Trotski et Preobrajenski : cela passait par une planification totale de l’économie et l’extraction du surplus du seul segment de la population qui pouvait le générer : la paysannerie soviétique. L’industrialisation soviétique prit donc place dans "le sang et les larmes" des paysans soviétiques (essentiellement ukrainiens). Cette politique, qui incluait par définition la collectivisation, a commencé avec le premier plan quinquennal de 1928, conduit par Staline avec la brutalité qui lui est si caractéristique.

Ce que montrent les sanctions actuelles et celles qui pourraient venir (comme par exemple sur Gazprom), c’est que la Russie se retrouve maintenant au même carrefour que celui auquel elle se situait au début des années vingt. Son accès aux marchés, à la technologie et au capital de l’Occident a été restreint. Il est vrai qu’il y a de nos jours d’autres sources pour ces trois ressources, notamment en Chine. Mais l’ampleur des sanctions est telle que les acteurs chinois, s’ils cherchaient eux-mêmes à faire affaire ou à recueillir des fonds aux Etats-Unis, éviteront aussi de faire des affaires avec les entités russes. Donc l’industrie russe ne pourra croître, si elle le peut, qu’en utilisant les seules ressources domestiques qui, en comparaison avec ressources mondiales, sont faibles et inadéquates (dans la mesure où le rôle économique et démographique de la Russie relativement au monde a décliné). L’autarcie est donc programmée.

On peut alors se demander si un tel choix économique va aussi impliquer des politiques domestiques dictatoriales, comme ce fut le cas dans les années vingt. C’est assez probable parce que les développements autarciques sont difficiles à mettre en œuvre s’il n’y a pas de pression politique correspondante. En outre, il se pourrait certainement que ceux qui sont affectés par les sanctions et tous ceux qui ont besoin d’accéder aux marchés mondiaux tentent d’inverser les politiques qui ont mené aux sanctions. De telles tentatives feront d’eux des ennemis politiques directs pour le gouvernement actuel. La logique de la répression politique devient alors incontournable.

Il serait cependant erroné de croire que l’impasse courante dans laquelle la Russie se trouve peut être surmontée via des politiques différentes. Cela aurait pu être possible il y a quelques années, mais plus maintenant. Les raisons listées dans l’imposition de sanctions qui couvrent tout ce qui va de l’annexion de la Crimée aux fake news sont si étendues qu’aucun gouvernement post-Poutine imaginable ne peut toutes les accepter. Elles ne peuvent être acceptées que par un pays totalement défait. En outre, les sanctions américaines sont, on le sait, difficiles à renverser. Les sanctions américaines à l’encontre de l’Union soviétique débutèrent en 1948 et n’ont pratiquement jamais été interrompues. L’amendement Jackson-Vanik qui lia le commerce à la libération de l’émigration juive était officiellement en vigueur de 1974 à 2012, c’est-à-dire un quart de siècle supplémentaire après la disparition de l’ultime raison qui le justifiait. Et il ne fut aboli que pour être remplacé par un autre ensemble de sanctions contenu dans le Magnitsky Act. Les sanctions contre l’Iran ont été en vigueur pendant presque 40 ans, malgré les récentes discussions autour de leur relâchement. Les sanctions à l’encontre de Cuba ont duré pendant plus d’un demi-siècle (et plusieurs demeurent).

Poutine a donc, via une série de succès tactiques, amené la Russie à une défaite stratégique totale de laquelle ni lui, ni les gouvernements qui lui succéderont, ne seront capables d’extraire le pays. Il n’y a en outre aucune idéologie, aucun nationalisme extrême, sur lequel le système autarcique peut se construire. Dans les années vingt, les Bolchéviks avaient une idéologie qui les amena en définitive à accepter l’autarcie et à se débrouiller avec elle. Une telle idéologie n’existe pas dans la Russie capitaliste d’aujourd’hui. Pourtant, le débat autour de l’industrialisation des années vingt peut devenir à nouveau une littérature indispensable pour l’élaboration de la politique économique. »

Branko Milanovic, « When autarky becomes the only solution », in globalinequality (blog), 13 avril 2018. Traduit par Martin Anota

lundi 26 mars 2018

Comment la répartition des revenus en Chine a-t-elle évolué entre 2002 et 2013 ?

« Les données officielles chinoises au niveau microéconomique sur la répartition des revenus sont difficiles à obtenir et d’une fiabilité discutable. La meilleure source est les enquêtes menées au niveau national auprès des ménages urbains et ruraux remontent au moins à l’année 1982 (…). Les enquêtes auprès des ménages ont été composées de deux parties distinctes, une pour la population urbaine et une autre pour la population rurale. Il ne s’agissait pas exactement des mêmes enquêtes et leur utilisation en vue d’en tirer une vision d’ensemble pour la Chine (comme le proposait le Bureau National de la Statistique) s’est révélé compliqué et opaque. Depuis 2013, cependant, les deux enquêtes ont fusionné avec le même questionnaire, donc en principe les résultats doivent être bien plus fiables. Malheureusement, l’enquête a peut-être été de meilleure qualité, mais les données qui en ont été tirées ont été plus frileusement divulguées (…). C’est dommage parce que l’enquête chinoise officielle, comme dans presque tous les pays, est la meilleure source de données relatives au revenu grâce à sa couverture de l’ensemble des provinces chinoises, à un échantillon de grande taille et à des mathématiciens chevronnés. (...)

Dans ce billet, je vais voir deux choses : (1) comment la répartition des revenus chinoise a changé entre 2002-2003 (ou, pour simplifier, disons simplement 2002) et 2013 et (2) voir ce que l’on peut dire lorsque l’on compare la répartition des revenus en Chine avec celle que l'on observe aux Etats-Unis.

Le graphique ci-dessous représente, sur l’axe vertical, la variation annualisée du revenu disponible (après impôt) réel par tête des ménages entre 2002 et 2013 et, sur l’axe horizontal, les centiles de la répartition des revenus, des plus pauvres (à gauche) aux plus riches (à droite). (…) Le taux de croissance annuel moyen ajusté à l’inflation a été de 9,3 %. Comme le montre le graphique, le taux était assez similaire tout au long de la répartition des revenus, avec toutefois le taux de croissance le plus élevé au milieu de la distribution des revenus. Les gens situés entre le 30ème et le 60ème centile ont vu leur revenu s’accroître de plus de 10 % par an. (A ce rythme, vous doublez votre revenu tous les 7 ans.) Il y a aussi une forte croissance au sommet de la répartition des revenus.

GRAPHIQUE 1 Taux de croissance annuel moyen du revenu disponible réel par tête entre 2002-2003 et 2013 (en %)

Branko_Milanovic__Chine_croissance_annuelle_revenu_disponible_entre_2002_et_2013.png

Avec cette croissance relativement égale tout au long de la répartition des revenus, le coefficient de Gini n’a presque pas changé : il a diminué légèrement en passant de 0,45 à 0,43. Cette stabilité (ou léger déclin) des inégalités est cohérente avec les résultats tirés des autres enquêtes (notamment les coefficients de Gini que publie le gouvernement sans préciser comment il les a obtenus) et avec les preuves empiriques qui montrent que les salaires des travailleurs ou secteurs à faibles qualifications croissent plus rapidement que les salaires des travailleurs et secteurs à hautes qualifications. Tous ces développements relativement égalisateurs sont observables depuis le tournant du siècle. Notons cependant que les inégalités chinoises, même si elles n’augmentent pas, sont très élevées. Elles sont plus élevées qu’aux Etats-Unis : le coefficient de Gini américain en 2013, calculé à partir des données harmonisées de la Luxembourg Income Study et en utilisant la même définition par tête que pour la Chine est de 0,41.

Dans quelle mesure la répartition chinoise des revenus a-t-elle convergé vers celle des Etats-Unis ? Pour le dire autrement, dans quelle mesure les Chinois (puisque leurs revenus ont manifestement augmenté plus vite que ceux des Américains) sont-ils devenus plus similaires aux Américains ? Deux graphiques, pour les années entourant 2002 et pour 2013, le montrent d’une façon assez spectaculaire. L’axe horizontal donne le revenu disponible par tête en dollars internationaux PPA, c’est-à-dire de façon à ce que la détention de 100 dollars en Chine soit équivalente, en termes de pouvoir d’achat, à la détention de 100 dollars aux Etats-Unis. (L’axe est d’une échelle logarithmique.) Cela permet de faire des comparaisons de revenus. Il est évident, même après un simple coup d’œil, que les revenus chinois se sont davantage "rapprochés" des revenus américains en 2013 qu’ils ne l’étaient en 2002.

Nous pouvons le montrer en faisant un exercice très simple de "superposition", consistant à déterminer le pourcentage d’Américains dont les revenus sont du même montant que les revenus distribués en Chine, et vice versa. En l’occurrence, j’observe la répartition des revenus correspondant à l’ensemble des revenus entre le 2ème centile et le 100ème centile de la répartition des revenus (Je ne prends pas en compte les centiles les plus pauvres, parce qu’ils sont composés de personnes qui, temporairement, peuvent avoir des revenus nuls, voire négatifs.)

Nous allons nous demander "où les Américains les plus pauvres se situeraient dans la répartition des revenus chinoise" En 2002, les Américains les plus pauvres étaient tout de même plus riches que 77 % des Chinois. En 2013, ce sont 30 % des Chinois qui étaient plus pauvres que les plus pauvres des Américains. Donc, du point de vue chinois, moins d’un quart (100 % - 77 % = 23 %) des Chinois étaient dans l’éventail des revenus américains en 2002. En 2013, plus des deux tiers y étaient (100 % - 30 % = 70 %).

GRAPHIQUE 2 Les répartitions des revenus américaine et chinoise en 2002

Branko_Milanovic__repartitions_des_revenus_americaine_et_chinoise_2002.png

Demandons-nous maintenant "où dans la répartition américaine des revenus se situeraient les 1 % des Chinois les plus riches ?" En 2002, leur revenu était équivalent au revenu des personnes situées au 30ème centile américain, tandis qu’en 2013, les 1 % des Chinois les plus riches avaient un revenu qui les placerait au 78ème centile américain. Par conséquent, en 2002, seulement 30 % de la population américaine était dans la gamme des revenus chinois, mais en 2013, plus des trois quarts des Américains étaient dans l’éventail des revenus chinois.

GRAPHIQUE 3 Les répartitions des revenus américaine et chinoise en 2013

Branko_Milanovic__repartitions_des_revenus_americaine_et_chinoise_2013.png

Cela a été évolution remarquable, que probablement aucun autre pays n’a connue. Si les revenus chinois le long de la répartition des revenus a continué de croître plus rapidement que les revenus américains, le chevauchement est certainement plus important aujourd’hui qu’il ne l’était en 2013. En outre, le chevauchement tel qu’il est calculé ici, dans un certain sens, est biaisé en défaveur des données chinoises parce qu’il traite chaque centile aux Etats-Unis et en Chine comme s’il était de même effectif. Mais chaque centile chinois contient quatre fois plus de personnes qu’un centile américain, donc si nous avions à définir des fractiles de revenu pour contenir le même nombre de personnes (et donc diviser approximativement la population chinoise en 400 fractiles), le chevauchement serait plus important.

Branko Milanovic, « Chinese income distribution in 2002-3 and 2013 », in globalinequality (blog), 24 mars 2018. Traduit par Martin Anota

vendredi 5 janvier 2018

Les deux théories de l’impérialisme de Schumpeter

« Récemment, Thomas Hauner, Suresh Naidu et moi-même avons publié une première version de notre travail collectif où nous examinons empiriquement divers liens dans la théorie de l’impérialisme de Hobson, Lénine et Luxemburg. Je ne vais pas en discuter ici (…) parce que j’aimerais me focaliser sur une autre théorie contemporaine de l’impérialisme, celle de Schumpeter.

La théorie de Schumpeter est intéressante pour plusieurs raisons. Elle a été formulée au même instant que celles de Lénine et de Luxemburg et en connaissance de ces dernières. Elle réagit aux mêmes événements que celles-ci. Elle est très différente et Schumpeter ne l'a pas abandonnée par la suite. Le texte clé pour la théorie de Schumpeter est La Sociologie des impérialismes (notez le pluriel) publiée au 1918-1919. Il s’agit d’un très long essai dont la traduction anglaise comprend environ 80 pages imprimées. Schumpeter n’a rien changé de sa théorie (du moins en substance), comme nous pouvons le pouvoir lorsque Schumpeter l’évoque dans son ouvrage Capitalisme, Socialisme et Démocratie, publié en 1942 et republié à plusieurs reprises depuis.

Voici ce que dit Schumpeter. L’impérialisme, dans sa définition la plus pure, est "sans objet", il n’est pas dirigé contre quelque chose ou quelqu’un qui nuirait aux intérêts de quelqu’un d’autre. Il n’est donc pas rationnel : c’est une simple volonté de puissance. Les exemples canoniques, selon Schumpeter, sont les Assyriens, les Perses, les Arabes et les Francs (et il se penche longuement sur chacun de ces exemples). Il ajoute aussi Rome, où l’impérialisme reflétait les intérêts de classe de la strate supérieure et où l’analyse de Schumpeter est très matérialiste. (Et il tient plusieurs propos acerbes à propos de Rome que je passe sous silence par souci de concision).

Mais, l’impérialisme en tant que tel est atavique et en contradiction avec le capitalisme "normal" qui est rationnel et individualiste et dont les objectifs peuvent être bien mieux atteints en temps de paix et pacifiquement. Nous devons donc nous attendre à ce que l’impérialisme décline à mesure que le capitalisme devient plus fort. Les pays les moins impérialistes sont les pays les plus capitalistes comme les Etats-Unis.

Je pense que c’est la lecture habituelle de la théorie de Schumpeter et qu’elle peut être reliée à d’autres théories similaires comme celles du doux commerce de Montesquieu ou de la paix démocratique de Doyle (bien que Schumpeter parle vraiment de paix capitaliste).

Cependant, je pense qu’une lecture alternative de Schumpeter est possible, en se fondant sur ses propres écrits et sa vision du capitalisme.

Dans "Imperialisms…", Schumpeter indique que l’impérialisme peut apparaître dans les sociétés capitalistes. Mais "nous devons évidemment voir" les tendances impérialistes "comme les éléments étrangers introduits dans le monde du capitalisme depuis l’extérieur, soutenus par des facteurs non capitalistes dans la vie moderne".

Mais (…) si le capitalisme n’est pas celui de la concurrence pure et parfaire et du libre-échange, mais un capitalisme de monopoles, alors Schumpeter suggère que le "capital organisé peut très bien découvrir que le taux d’intérêt peut être maintenu au-dessus du niveau de concurrence libre si le surplus résultant peut être envoyé à l’étranger". Le "capital organisé" peut réaliser qu’il peut tirer profit de la possession de colonies. Schumpeter continue en indiquant que les capitalistes "peuvent utiliser une main-d’œuvre native bon marché… ; ils peuvent commercialiser leurs produits même dans les colonies à des prix de monopole ; ils peuvent finalement investir du capital qui, sinon, ne ferait que déprimer le profit dans l’économie domestique et ne pourrait être placé dans d’autres pays civilisés qu’à de très faibles taux d’intérêt".

En outre, dans des conditions telles que celles-ci, la Métropole "verse généralement des vagues de capital dans les nouveaux pays. Elle y rencontre des vagues similaires de capital et une lutte acharnée, coûteuse commence, sans jamais s’arrêter… Dans une telle lutte, il devient important de savoir qui a construit une route donnée, qui possède telle mine ou telle colonie".

Dans cette description du rôle que joue le capital monopolistique dans la colonisation et l’essor de l’impérialisme, Schumpeter est à deux doigts de tenir les mêmes propos que Lénine et Luxemburg. On pourrait alors peut-être affirmer que, selon Schumpeter, ce sont des conditions spéciales du capitalisme monopoliste (…) qui ne peuvent être identifiées à celles du capitalisme de libres marchés "normal" ou "habituel".

Mais ce n’est pas ce que dit Schumpeter dans Capitalisme, Socialisme et Démocratie. Il y affirme que l’aspect clé du capitalisme (ce qui l’amène à s’accroître) est l’innovation et que celle-ci est possible seulement si le capitalisme est monopoliste ou, s’il ne l’est pas, l’innovation va elle-même contribuer à l’apparition de monopoles (une chose que nous pouvons en effet voir aujourd’hui).

"L’introduction de nouvelles méthodes de production et de nouvelles marchandises est difficilement concevable en concurrence pure et parfaite dès le début. Et cela signifie que l’essentiel de ce que nous appelons le progrès économique est incompatible avec. En effet, la concurrence pure et parfaite est et a toujours été temporairement suspendue dès lors que quelque chose de nouveau est introduit… et ce même si les conditions seraient sinon parfaitement concurrentielles." (chapitre 8)

En outre, puisque la concurrence monopolistique est dynamiquement plus efficace que le capitalisme de marchés libres des manuels, elle va finir par dominer et devenir la forme normale via laquelle le capitalisme va exister et prospérer.

Mais si la forme normale du capitalisme est monopolistique, alors la forme "normale" du comportement d’un tel capitalisme est telle qu’elle est décrite dans "Imperialisms…" : en essayant de maintenir le taux de profit domestique au-dessus du niveau "naturel" en exportant du capital aux colonies, en cherchant à contrôler la main-d’œuvre bon marché et les ressources naturelles et probablement en s’engageant dans des conflits avec d’autres capitalismes nationaux monopolisés. Donc, c’est cela le mode opératoire normal du capitalisme, selon Schumpeter.

L’affirmation selon laquelle la concurrence pure et parfaite et le libre-échange seraient incompatibles avec l’impérialisme ne tient pas : même si l’affirmation est valide, elle se réfère à un cas d’école du capitalisme qui, selon Schumpeter, est condamné à disparaître pour laisser place à un capitalisme monopoliste plus dynamique et innovant.

En combinant ces deux choses ensemble, nous retrouvons avec une reformulation de la théorie de l’impérialisme de Schumpeter qui se rapproche étroitement des théories de l’impérialisme marxistes classiques (ni est pratiquement identique même dans son emphase sur le faible taux de rendement domestique). On ne sait pas si Schumpeter aurait été scandalisé s’il avait entendu cela ou s’il en avait conscience. Mais il ne me semble pas possible de dénier la proximité logique entre les deux théories. »

Branko Milanovic, « Schumpeter’s two theories of imperialism », in globalinequality (blog), 4 janvier 2018. Traduit par Martin Anota



aller plus loin... lire « Le capitalisme, les inégalités et la Première Guerre mondiale »

samedi 25 novembre 2017

La « décroissance » est illusoire dans un monde pauvre et inégal

« J’ai récemment discuté sur Twitter ou via mails avec deux personnes qui sont de grands partisans de la "décroissance". De ces échanges, j’en retire l’impression qu’ils ne sont pas conscients du degré d’inégalité et de pauvreté que connaît le monde aujourd’hui et des arbitrages que nous aurions à faire si nous décidions de fixer le volume de biens et services produits et consommés dans le monde à son niveau actuel.

Je cherche juste à présenter quelques calculs sommaires qui ne peuvent qu’être précisés avec plus de rigueur si nous voulons sérieusement examiner les alternatives.

Supposons, pour simplifier l’exposé, que nous interprétions la "décroissance" comme la décision de fixer le PIB mondial à son niveau actuel (en supposant tout d’abord par là même que le montant d’émissions serait lui-même fixé à son niveau actuel). Alors, à moins que nous ne modifions la répartition du revenu, nous condamnerions alors à une pauvreté permanente abjecte presque 15 % de la population mondiale, celle qui vit actuellement avoir moins de 1,90 dollars par jour et, plus largement, le quart de l’humanité, celle qui vit avec moins de 2,50 dollars par jour. (…).

Garder autant de personnes dans la pauvreté extrême de façon à ce que les riches puissent continuer de jouir de leurs niveaux de vie actuels n’est évidemment pas quelque chose que les partisans de la décroissant cautionnent. L’un de mes correspondants a explicitement rejeté ce scénario. Que devons-nous faire alors ? Ils disent que nous pouvons, bien sûr, accroître les revenus des pauvres et réduire le revenu des riches, de façon à ce que nous restions au niveau du PIB mondial actuel. Donc, supposons que nous décisions de "permettre" à chacun d’atteindre le niveau de revenu médian qui existe actuellement dans les pays occidentaux et que nous réduisions graduellement les revenus des riches (que nous supposons tous vivre en Occident pour simplifier le raisonnement) à mesure que les autres se rapprochent de la cible.

Le "problème" est que le revenu médian après impôt en Occident (environ 14.600 dollars par personne chaque année) correspond au 91ème centile de la répartition mondiale des revenus. Clairement, si nous laissons 90 % des gens accroître leurs revenus à ce niveau, cela crèverait la cible de PIB plusieurs fois (2,7 fois pour être exact). Nous ne pouvons être aussi "généreux". Supposons ensuite que nous laissions chacun atteindre seulement le niveau de revenu qui est légèrement plus élevé que le 10ème centile occidental, en l’occurrence celui du 13ème centile occidental (qui correspond à 5.500 dollars par personne chaque année). Maintenant, par un "heureux hasard", le 13ème centile occidental coïncide avec le revenu moyen mondial, qui correspond au 73ème centile mondial. Nous aurions à accroître le revenu des 73 % les plus modestes, mais aussi à réduire le revenu des 27 % les plus riches, pour que chacun vive à la moyenne mondiale.

Quelle réduction de revenu cela impliquerait-il pour les 27 % les plus riches au monde (ceux dont le revenu est supérieur à la moyenne mondiale) ? Leurs revenus devraient être amputés de près des deux tiers. La plupart d’entre eux, comme nous l’avons dit, vivent en Occident. La paupérisation de l’Occident ne passerait pas par des transferts de revenus vers les pauvres : nous leur amènerions à moins produire et à moins gagner. La paupérisation de l’Occident s’opèrerait via une réduction graduelle et soutenue de la production et du revenu jusqu’à ce que chaque "riche" perde suffisamment de façon à ce qu’il se retrouve à la moyenne mondiale. En moyenne, comme nous l’avons vu, c’est environ les deux tiers, mais les très riches auraient à perdre plus : le décile mondial supérieur aurait à perdre 80 % de son revenu ; (…) les 5 % les plus riches auraient à perdre 84 % de leur revenu ; et ainsi de suite. Les usines, les trains, les aéroports, les écoles auraient à fonctionner le tiers de leur temps normal ; l’électricité, le chauffage et l’eau chaude seraient disponibles seulement 8 heures par jour ; les voitures ne pourraient être conduites qu’une journée sur trois ; nous travaillerons environs 13 heures par semaine (et ainsi les prévisions que Keynes a formulé dans ses "Perspectives économiques pour nos petits-enfants" seront vérifiées), etc. ; tout cela de façon à ce que nous produisons seulement un tiers des biens et services que l’Occident produit actuellement.

Arrêtons-nous un instant pour considérer l’énormité de ce qui est proposé ici. Le Gini mondial doit aller à zéro, alors qu’il atteint actuellement 65. Le monde devrait passer d’un niveau d’inégalité qui est globalement plus élevé que celui de l’Afrique du Sud à une égalité complète, une égalité qui n’a jamais été observée dans une quelconque société. Les pays ont des difficultés à mettre en œuvre des politiques qui réduisent le Gini de 2-3 points et nous proposons d’enlever 65 points de Gini.

De plus, on prévoit que la population mondiale s’accroisse de plusieurs millions. Le PIB que nous ciblons devra soutenir davantage de personnes. Bref, le revenu moyen devra nécessairement chuter.

Du côté positif, malgré tout, un tel resserrement dramatique de la répartition du revenu changera les schémas de consommation. Nous savons que les riches ont une plus forte émission moyenne par dollar dépensé que les pauvres. C’est parce qu’ils consomment davantage de biens et services intensifs en émissions (comme les vols en avions et la viande) que les pauvres. Pousser tout le monde au même niveau signifierait que les émissions totales produites par le nouveau PIB (qui resterait le même en valeur mais dont la composition changerait) serait moindre. Il y aurait donc une certaine marge de manœuvre qui nous permettrait soit de laisser des gens dans une meilleure situation que les autres, soit de laisser tout le monde atteindre un niveau moyen légèrement plus élevé que celui du 13ème centile occidental.

Disons que la hausse de la population et le déclin de l’émission moyenne d’émissions par dollar dépensé se compensent entièrement l’un l’autre : nous retournerions au scénario originel décrit précédemment, lorsque nous supposions que chacun aurait à vivre au niveau de l’actuel 13ème centile occidental et que le monde riche aurait à perdre environ les deux tiers de son revenu.

Il ne me semble pas que cette perspective (…) soit susceptible de trouver un réel soutien politique partout, même parmi les décroissants, dont certains auraient à réduire leur consommation de peut-être 80 ou 90 %. Si nous voulons sérieusement réfléchir à la façon par laquelle réduire les émissions, il serait plus logique de, non pas s’engager dans les illusions de la décroissance dans un monde très pauvre et inégal, mais de réfléchir à la façon par laquelle les biens et services intensifs en émissions pourraient être taxés de façon à ce qu’on les consomme moins. La hausse de leurs prix relatifs réduirait le revenu réel des riches (qui les consomment) et réduirait, même légèrement, les inégalités mondiales. Evidemment, nous devons penser à propos de comment les nouvelles technologies peuvent être utilisées pour rendre le monde plus respectueux à l’environnement. Mais la décroissance n’est pas la voie à suivre. »

Branko Milanovic, « The illusion of "degrowth" in a poor and unequal world », in globalinequality (blog), 18 novembre 2017. Traduit par Martin Anota



aller plus loin... lire « Environnement : l'impossible équation décroissante » d'Alexandre Delaigue

samedi 21 octobre 2017

Petit panorama des inégalités mondiales de revenu

« Les données que la Banque mondiale a récemment publiées sur les comptes nationaux (le PIB par tête, la consommation nationale, les indices des prix à la consommation, les exportations et importations, etc.) nous permettent d’actualiser le calcul des inégalités internationales. Les choses ne sont pas toujours très évidentes et je vais devoir notamment expliquer certains choix méthodologiques. En utilisant la classification que j’ai introduite dans mon livre de 2005, World Apart, je vais passer en revue trois types d’inégalités internationales et mondiales.

Commençons avec le plus simple. Prenons le PIB par tête de tous les pays (exprimés en dollars internationaux de 2005, comparables au cours du temps, basés sur le Projet de Comparaison Internationale de 2011) et calculons l’indice de Gini avec eux. (Ignorons le fait qu’il s’agisse de pays petits ou de pays peuplés). Le nombre de pays varie comme il y a plus de pays dans le monde aujourd’hui qu’en 1952, quand notre série commence, donc le mieux est de regarder la ligne rouge seulement après 1980. Après cette date, le nombre de pays est à peu près constant et des pays indépendants devenus indépendants depuis (comme l’Ukraine, la Macédoine, la Slovaquie, l’Erythrée) étaient alors considérés comme des pays séparés, quand ils faisaient partie d’ensembles plus larges (l’URSS, la Yougoslavie, etc., produisaient des données pour leurs unités constituantes comme les Etats-Unis produisent des données comptables pour chacun de ses Etats).

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Que voyons-nous avec la ligne rouge ? Une hausse de l’indice de Gini entre le milieu des années quatre-vingt et les années deux mille, ce qui indique une divergence des revenus moyens des pays et ensuite, après le tournant du siècle, une convergence. La convergence s’explique essentiellement par des taux de croissance plus élevés en Afrique, en Asie et en Amérique latine que dans les pays riches, en particulier après 2007. (Ceux qui étudient l’économie de la croissance peuvent facilement reconnaître ici l’histoire de la convergence ou divergence inconditionnelle, mais calculée en utilisant l’indice de Gini plutôt qu’une régression.)

Donc ce serait la fin de l’histoire si les pays avaient la même population. Mais ce n’est évidemment pas le cas. Pour les inégalités mondiales, la convergence de la Chine et du Tchad, de l’Inde et d’Israël, ne sont pas équivalentes. Si le PIB par tête de la Chine converge vers celui des pays riches, ce sera bien plus important. Pour voir dans quelle mesure regardons la ligne bleue où nous utilisons les PIB par tête des pays comme avant mais en les pondérant maintenant par la taille de la population. Ce qui frappe, c’est de voir qu’après 1978, précisément quand la croissance chinoise s’est accélérée, la ligne bleue commence à être décroissante, tout d’abord lentement, puis ensuite de plus en plus rapidement. Après 2000, l’indice de Gini semble être en chute libre. Quand nous nous penchons un peu plus sur les données, nous constatons que jusqu’à 2000 l’essentiel de la réduction des inégalités s’explique par la dynamique chinoise. Sans la Chine, la ligne bleue aurait été croissante. Mais après 2000, même si nous ne prenons pas en compte la Chine, les inégalités pondérées en fonction de la taille des populations diminuent : elles baissent avec la croissance rapide que connaît l’Inde (et l’Indonésie, le Vietnam, etc.). C’est pourquoi nous avons maintenant deux gros moteurs derrière la réduction internationale des revenus : la Chine et l’Inde. Cependant, comme la Chine devient plus riche elle peut ne jouer encore ce rôle très longtemps. Aujourd’hui, le PIB par tête de la Chine est presque exactement le même que la moyenne mondiale, mais celui de l’Inde est inférieur de moitié à la moyenne mondiale. Donc, dans un futur proche, le taux de croissance de l’Inde comparé à celle du monde sera d’une importance capitale.

Ce serait la fin de l’histoire si dans chaque pays tous les citoyens avaient le même revenu, c’est-à-dire s’il n’y avait pas d’inégalités intranationales. Notons que la ligne bleue suppose implicitement ceci : que tous les Chinois aient le revenu moyen de la Chine, que tous les Américains aient le revenu moyen des Etats-Unis, etc. Evidemment, ce n’est pas le cas. En outre, nous savons que les inégalités de revenu dans la plupart des pays se sont accrues. Quand nous essayons de voir les inégalités entre tous les citoyens du monde (les inégalités mondiales représentées par les points verts) nous délaissons le monde de la comptabilité nationale parce que ce monde ne peut nous donner les données relatives aux revenus individuels pour aller dans le monde des enquêtes réalisées auprès des ménages. (A partir des comptes nationaux américains, je peux apprendre que la valeur moyenne de la production produite aux Etats-Unis annuellement s’élève à 53.000 dollars. Mais je n’ai aucune idée du revenu des 1 % les plus riches ou du décile inférieur. Pour cela, j’ai besoin d’utiliser enquêtes réalisées auprès des ménages.)

On devrait naturellement nous attendre à ce que les points verts se situent au-dessus de la ligne bleue. On devrait également s’attendre à voir des points verts d’autant plus éloignés de la ligne bleue que les inégalités intranationales sont importantes. C’est en effet ce que nous voyons : les inégalités mondiales, calculées en utilisant les mêmes dollars internationaux, commencent par se situer autour d’un Gini de 0,7 et ensuite, poussées vers le bas par la ligne bleue, commencer à aller vers le bas en finissant par atteindre un Gini de 0,63.

Les évolutions des inégalités mondiales reflètent aujourd’hui deux forces à l’œuvre : la convergence de l’Asie qui amène les revenus moyens de la Chine, de l’Inde, du Vietnam, de l’Indonésie, etc., à se rapprocher de ceux du monde riche et, dans une moindre mesure, le creusement des inégalités intranationales. Si dans le futur la convergence asiatique cesse et que les inégalités intranationales poursuivent leur hausse, les points verts vont peut-être revenir vers un indice de Gini de 0,7. Mais si, à l’inverse, la convergence continue, s’étend à l’Afrique, et que les inégalités intranationales cessent d’augmenter, les points verts pourraient continuer d’aller vers le bas.

Ce serait la fin de l’histoire s’il n’y avait pas un autre problème. Nos enquêtes de ménages tendent à sous-estimer les revenus supérieurs (les revenus des fameux 1 % les plus riches). Et une question peut alors se poser : peut-être que nous sous-estimons la hauteur des points verts en ne prenant pas pleinement en compte la richesse des plus aisés. Christoph Lakner et moi avons essayé, du mieux que nous puissions, ajuster les données en fonction de cela, en supposant des sous-estimations spécifiques aux pays et en accroissant, à la Pareto, les revenus pour les 10 % les plus riches. C’est ainsi que nous obtenons les points élevés de couleur orange.

Maintenant, il faut avouer que la situation n’est pas aussi splendide qu’avant : les inégalités mondiales sont faibles par rapport aux années quatre-vingt, mais la baisse est bien plus modeste qu’on ne le pensait initialement : elle serait d’environ 3,5 points de Gini et non de 7. Est-ce que l’ajustement peut entièrement inverser la baisse et suggérer que les inégalités mondiales ont en fait augmenter ? C’est possible, mais très peu probable, parce que la convergence asiatique est si forte et affecte tellement de gens (presque 3 milliards) que même une très forte hausse dans les inégalités intranationales ne peuvent pleinement compenser ce gain. Mais nous avons besoin de données supplémentaires et de meilleure qualité pour le dire avec certitude. C’est pourquoi beaucoup de ceux qui travaillent sur le sujet cherchent à combiner les données issues des enquêtes auprès des ménages (qui sont très bonnes pour 90 – 95 % des distributions nationales) avec les données fiscales qui sont meilleures pour les 1 % les plus riches et peut-être même les 5 % les plus riches.

Donc restez à l’écoute ! »

Branko Milanovic, « Figuring out various income inequalities: what can they tell us? », in globalinequality (blog), 16 octobre 2017. Traduit par Martin Anota

mercredi 12 juillet 2017

L’aide internationale ne peut pas être régressive

« Il y a plusieurs arguments contre l’aide étrangère. Angus Deaton a affirmé que l’aide étrangère, en fournissant aux gouvernements des ressources autrement qu’à travers la fiscalité, brise le lien de réciprocité qui existe entre les contribuables et l’Etat. Elle affaiblit donc les institutions nationales et isole les régulateurs de la population. Dambisa Mayo croit que l’aide alimente la corruption. Bill Easterly a attaqué l’aide au motif qu’elle irait aux gouvernements et non au secteur privé. Plusieurs critiques récentes rappellent des arguments avancés il y a plusieurs décennies par Peter Bauer ("Dissent on development") et même plus tôt par Ludwig von Mises.

Aujourd’hui, à l’instant même où l’Union européenne semble considérer une hausse de l’aide pour l’Afrique (non pas pour répondre à des inquiétudes humanitaires, mais pour satisfaire le seul intérêt domestique comme la réduction de la migration est difficile à imaginer sans une convergence substantielle des revenus entre l’Afrique et l’Europe), il est utile de souligner qu’un argument contre l’aide ne tient pas. C’est l’argument avancé quelques fois dans la presse populaire (et même par moments par certains universitaires aussi) selon lequel l’aide aux pays pauvres est juste un transfert de ressources des personnes pauvres dans les pays riches aux riches des pays pauvres. C’est que l’économie appelle un "transfert régressif" (par opposition au transfert « progressif » que nous désirons, consistant à taxer une personne plus riche et à transférer l’argent à un plus pauvre.)

Les données sur la répartition mondiale du revenu montrent clairement que cet argument précis avancé contre l’aide ("la régressivité") n’est pas valide. (J’ai déjà abordé ce sujet, de façon plus détaillée, ici.)

(…) Le graphique ci-dessous montre les niveaux de revenu annuel par tête (en dollars PPA de 2011) à différents centiles des répartitions du revenu aux Pays-Bas et au Mali. Comme nous pouvons facilement le voir, même les centiles les plus pauvres aux Pays-Bas sont plus riches que n’importe quel centile de la répartition malienne, notamment les 1 % les plus riches. En d’autres mots, les deux répartitions ne s’imbriquent pas : la répartition hollandaise commence à des niveaux de revenu bien plus élevés que ceux où la répartition malienne s’achève. (La ligne en pointillés est tirée à partir du niveau de revenu du centile le plus pauvre de la répartition hollandaise.)

GRAPHIQUE 1 Répartition du revenu aux Pays-Bas et au Mali

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Maintenant, ce fait seul indique que si l’on taxait un Hollandais et transférait cet argent à une personne au Mali, il serait peu probable qu’il s’agisse d’un transfert régressif. Mais la probabilité d’un transfert régressif est même plus faible que cette première réflexion nous le suggérerait. On doit se demander quelle pourrait être l’identité du Hollandais dont proviendrait l’euro d’impôt (qui est utilisé pour l’aide). En d’autres mots, imaginons un gros bol où seraient collectés tous les impôts sur le revenu que payent les Hollandais et imaginons que sur chaque euro que contiendrait ce bol serait écrit le niveau de revenu (ou la position en termes de centile) de la personne qui l’a payé. Si le système hollandais était un système censitaire, chaque Hollandais contribuerait au même montant absolu et la position en termes de centile du contribuable dont l’euro irait au Mali serait le revenu médian hollandais. Si le système hollandais était tel que le taux d’imposition soit le même pour chaque individu, c’est-à-dire indépendamment de son niveau de revenu (le système d’« impôt forfaitaire »), l’euro viendrait de la personne gagnant le niveau de revenu hollandais moyen. (Formellement, t = αy où t désigne les impôts payés par un individu, α le taux d’imposition et y le revenu avant imposition. Ensuite, l’euro d’impôt aléatoire est reçu d’une personne avec le revenu : E(y(t/T)=E(αy2/T)=α(E(y))2/αE(y)=E(y) où T désigne les impôts totaux.) La personne avec le revenu moyen aux Pays-Bas est localisée au 63ème centile de la répartition du revenu hollandaise.

Mais ce n’est pas tout. Le système hollandais d’imposition directe est progressif, ce qui signifie que le taux d’imposition augmente avec le niveau de revenu. Maintenant, les plus riches vont verser un montant plus élevé non seulement de façon absolue, mais aussi de façon proportionnelle. (…) Nous pouvons calculer le taux d’imposition moyen par centile de la répartition hollandaise (présenté dans le graphique ci-dessous) et aussi calculer qu’un euro aléatoire qui irait financer l’aide en Afrique viendrait de la personne qui se situe au 73ème centile de la répartition du revenu hollandaise. (C’est l’autre façon de dire que la moitié des impôts hollandais sont payés par les 27 % plus gros contribuables.)

GRAPHIQUE 2 Part du revenu brut versé comme impôts directs aux Pays-Bas en 2013 selon le niveau de revenu avant imposition (en %)

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Nous pouvons maintenant retourner au premier graphique et quelle est la probabilité que le bénéficiaire de l’aide hollandaise au Mali soit plus riche que la personne au 73ème centile de la répartition hollandaise du revenu. Puisque même les 1 % des Maliens les plus riches ont un revenu qui est grandement inférieur (il est d’environ un quart) que le revenu au 73ème centile de la répartition hollandaise, cette probabilité doit être quasi nulle. En d’autres mots, même si nous supposons, plutôt de façon extravagante, que les seuls bénéficiaires de l’aide hollandaise au Mali sont les 1 % les plus riches locaux, le transfert serait toujours progressif. On peut bien sûr affirmer que si nous découpions la répartition malienne du revenu en de plus petites parts, il se pourrait qu’une petite part (regroupant, imaginons, les cinq ou dix Maliens les plus riches) soit plus riche que le 73ème centile de la répartition hollandaise. Mais cela revient simplement à dire que (en travaillant derrière le voile d’ignorance sur l’identité des bénéficiaires de l’aide) la probabilité d’un transfert régressif se situe quelque part au voisinage d’un centième d’un pourcent. Il incombe à ceux qui affirment que l’aide étrangère peut être régressive de montrer que les bénéficiaires de l’aide sont les gens qui font probablement partie des plus hauts revenus maliens. D’après tout ce que nous savons sur les effets de l’aide, cela semble des plus improbables.

En conclusion, l’aide n’est pas une panacée, elle peut même se révéler nuisible du pays destinataire, mais elle ne représente sûrement pas (dans la plupart des cas auxquels nous avons normalement affaire) un transfert de pouvoir d’achat d’une personne pauvre dans un pays riche à une personne riche dans un pays riche. (…) »

Branko Milanovic, « Why foreign aid cannot be regressive? », in globalinequality (blog), 11 juillet 2017. Traduit par Martin Anota

jeudi 25 mai 2017

Le “néo-impérialisme” est-il la seule voie de développement ?

« Comme nous le savons bien (ou devrions bien le savoir), le marxisme a graduellement développé deux approches de l’impérialisme. La position même de Marx était fondamentalement et inflexiblement positive (du moins jusqu’aux toutes dernières années de sa vie) : l’impérialisme, aussi brutal et perturbateur soit-il, constituait le moteur par lequel la structure sociale la plus avancée, à savoir le capitalisme, s’introduisait dans les sociétés en retard de développement et les transformait le plus amplement. Les propres écrits de Marx sur la conquête britannique de l’Inde sont sans ambiguïté sur ce propos. Les écrits d’Engel sur la conquête française de l’Algérie sont (comme à chaque fois que l’on compare les styles d’écriture d’Engel et de Marx) encore plus "brutaux". Selon cette conception "classique", l’Europe occidentale, les Etats-Unis et le "Tiers Monde" se développeraient tous capitalistiquement, pourraient relativement vite arriver aux mêmes niveaux de développement, et le capitalisme serait ensuite directement remplacé par le socialisme dans chacun d’eux.

Cette conception dépendait crucialement de deux hypothèses : que (1) la classe laborieuse occidentale reste au faible niveau de revenu (celui du salaire de subsistance) qui (2) ne cesse alors d’alimenter sa ferveur révolutionnaire. L’hypothèse (1) était commune à tous les économistes du dix-neuvième siècle, elle était soutenue jusqu’au milieu du dix-neuvième siècle par les données empiriques et Marx ne constituait pas une exception. Mais vers la fin du siècle, Engels a noté l’émergence d’une "aristocratie ouvrière" qui émoussait le conflit de classe en Grande-Bretagne et peut-être dans d’autres pays développés. La hausse des salaires était "nourrie", selon Engels, par les profits coloniaux réalisés par les capitalistes britanniques. Bien que ces hausses de salaires n’étaient que "des miettes tombées de la table des capitalistes" (pour reprendre Engels), elles explosaient la théorie de la "loi d’airain des salaires" et, de façon collatérale, le potentiel révolutionnaire de la classe laborieuse en Occident. Donc les germes de l’idée que l’impérialisme puisse saper la lutte des classes dans les pays développés furent semés et elles eurent par la suite de profondes répercussions.

Le livre Imperialism: Pioneer of Capitalism de Bill Warren (publié en 1980, mais inachevé en raison de la mort de Warren) crédite le Lénine d’après 1914 pour le changement (ou plutôt, il le critique pour cela). Dans l’Impérialisme de Lénine, le capitalisme de monopole, qui a perdu la vigueur du capitalisme de libre marché et qui est devenu "décrépi", avait besoin d’une expansion étrangère (pour maintenir les profits à leurs niveaux antérieurs). Cela entraîna la lutte impérialiste pour les territoires qui finit par faire éclater la Première Guerre mondiale. Au même instant, l'amélioration relative de la situation matérielle des classes laborieuses dans les pays développés amena celles-ci à abandonner le sentier révolutionnaire et à soutenir les parties sociaux-démocratiques "opportunistes" et nationalistes (et leurs dirigeants notamment le "renégat" Kautsky). La lutte des "peuples d’Orient" (comme on les appelait lors de le première conférence à Bakou en 1920) contre l’impérialisme est devenue partie intégrante d’une lutte globale contre le capitalisme, et l’impérialisme cessa d’être perçu comme un précurseur dynamique du socialisme à venir, mais plutôt l’extension du capitalisme moribond. Selon Warren, "à présent, ce n’est pas le caractère du capitalisme qui détermine la progressivité (…) de l’impérialisme, mais le caractère de l’impérialisme qui détermine le caractère réactionnaire du capitalisme".

Ce changement de position a de profondes répercussions pour la pensée de la gauche que Warren dénonce. Il a mené aux théories du "centre" et de la "périphérie", de la "dépendance structurelle", etc. (développées par Frank, Amin, Cardoso, Prebisch…). Warren affirme que ces théories étaient inexactes parce qu’elles prédisaient une accélération de la croissance si les pays parvenaient à se désengager du système mondial dominant (…) et elles n’avaient rien à voir avec la lutte des travailleurs dans les pays émergents parce qu’elles reflétaient les intérêts des bourgeoisies nationalistes du Tiers Monde.

J’aimerais faire une véritable recension du livre extrêmement stimulant de Warren, même si celui-ci contient beaucoup de passages exaspérants, mais je le ferai une prochaine fois. (Dans l’un de ces passages exaspérants, par exemple, Warren célèbre la hausse des inégalités dans les pays en développement, notamment la concentration de la propriété foncière entre les mains des latifundistas, parce qu’il la considère comme un indicateur du degré d'adoption de méthodes de production capitalistiques plus efficaces dans l’agriculture. Ses célébrations des inégalités dans la seconde partie de son livre, portant sur les développements postérieurs à 1945, feraient rougir Friedman et Hayek !). Mais ce n’est pas le livre de Warren en tant que tel qui m’intéresse, mais ses implications très contemporaines.

Il est des plus utiles pour comprendre l’essor des nouvelles économies capitalistes en Asie. Même si Richard Baldwin ne fait allusion ni à la position marxiste classique, ni à la théorie de la dépendance, le livre qu’il a récemment publié et (dont j’ai proposé une recension) montre clairement que la réussite économique de l’Asie s’est appuyée sur l’usage de relations capitalistes de production et d’inclusion dans les chaînes de valeur mondiales, c’est-à-dire sur une participation active dans la mondialisation. Pas passive, mais une participation qui fut prisée, désirée. Ce n’est pas par hasard si la Chine est devenue le principal champion de la mondialisation aujourd’hui. Par conséquent, la réussite asiatique réfute directement les théories de la dépendance et elle est en accord avec la position marxiste classique à propos de l’impact révolutionnaire du capitalisme et par extension du "néo-impérialisme" dans les sociétés les moins développées.

Cela a de profondes implications sur la façon de voir et d’expliquer les grands changements dans le pouvoir économique que nous avons observés au cours du dernier demi-siècle (Quelles sont les origines de cette transformation ? le rôle de l’Etat-nation et de l’impérialisme ? le rôle des mouvements d’indépendance menés par la bourgeoisie ?) et sur la façon de voir les développements futurs. Je ne vais pas développer ces questions maintenant parce que mon avis évolue encore sur le sujet et je pense développer tout cela dans un livre, mais je pense que, pour chercher à comprendre les changements du monde moderne, le mieux que nous puissions faire est de revenir à la littérature et aux débats d’il y a exactement un siècle. (…). Mis à par cela, je ne vois aucun autre récit qui donne un sens aux grands changements que nous vivons. »

Branko Milanovic, « Is “neo-imperialism” the only path to development? », in globalinequality (blog), 18 mai 2017. Traduit par Martin Anota

mercredi 3 mai 2017

Le débat autour des effets respectifs de la technologie et du commerce sur l'emploi américain

L’École doctorale de l'université de la Ville de New York (CUNY) a organisé le 26 avril un débat autour des effets du commerce sur les emplois et les salaires américains. Les participants étaient David Autor et Ann Harrison, auteurs d’articles économiques incontournables sur les effets des exportations chinoises sur l’emploi et les salaires américains (et professeurs respectivement au MIT et à Wharton), Brad DeLong, un économiste touche-à-tout qui a été un haut responsable au Trésor sous l’administration Clinton (et professeur à Berkeley) et Paul Krugman, un récipiendaire du prix Nobel, professeur à l’Université de New-York et probablement l’un des trois économistes les plus influents dans le monde.

Le débat a commencé avec l’intervention de David Autor. Ce dernier a rappelé que l’emploi industriel américain connaît certes une tendance baissière depuis 1943 (année au cours de laquelle il représentait presque 40 % de l’ensemble de la main-d’œuvre), mais il note toutefois que nous avons assisté au début des années deux mille, avec l’accession de la Chine à l’OMC, à une baisse brutale (une "chute d’une falaise") du nombre d’emplois industriels. Entre la fin des années quatre-vingt-dix et aujourd’hui, environ 5 millions d’emplois manufacturiers ont été perdus. Autor pense certes que le changement technologique est le principal facteur qui explique les tendances à long terme, mais il estime toutefois que la plus récente chute ne peut être dissociée du commerce (notamment à la pénétration d’importations de biens chinois).

Ensuite, dans les déclarations d’ouverture, Ann Harrison, en référence à deux études auxquelles elle a participées, a déclaré que les effets du commerce sont bien plus manifestes lorsque l’on suit les travailleurs par la profession que lorsque l’on observe simplement à un secteur donné. Ainsi, les travailleurs déplacés par le commerce, même s’ils ont retrouvé par la suite un emploi, ont perdu environ 25 % de leurs salaires. Le second article d’Ann Harrison porte un message quelque peut différent : plusieurs emplois ont été perdus parce que le prix des biens d’investissement a diminué, si bien que les machines se sont substituées au travail. C’est un récit où la technologie joue le rôle principal, mais avec une nuance : le changement technologique a en fait répondu au changement des prix relatifs. Harrison a conclu en disant que sa position dans le débat autour des rôles respectifs de la technologie et du commerce serait probablement plus proche de celle de Brad DeLong (l’intervenant suivant) que de celle de David Autor.

Effectivement, dans sa déclaration d’ouverture, DeLong s’est montré en faveur de l’explication technologique même (…) s’il n’indique pas clairement s’il pense que celle-ci s’applique toujours à la situation actuelle et à la Chine en particulier.

Paul Krugman (…) a fait référence aux débats qui se tenaient dans les années quatre-vingt-dix sur le rôle respectif de la technologie et du commerce : à l’époque, le consensus était que les deux tiers des effets sur l’emploi et le salaire étaient dus à la technologie. Mais, Krugman dit, les économistes ont peut-être eu raison de dire que le commerce avait alors un rôle limité ; par contre, ils tenir les mêmes propos aujourd’hui, dans la mesure où l’essor des échanges qui a eu lieu au cours des vingt dernières années a été bien plus ample que ce que les Etats-Unis connaissaient dans les années quatre-vingt-dix. Il pense que le commerce a aujourd’hui un impact massif, mais que c’est un événement unique, associés à la Chine, et qui n’est pas susceptible d’être répliqué.

Si je devais commenter les choses comme un commentateur sportif, je dirais qu’Autor et Krugman estiment plutôt que "le commerce importe" et que DeLong et Harrison tendent plutôt à privilégier l’explication technologique. Mais cette classification est trop grossière. Les propres travaux d’Autor, auxquels il fit par la suite référence, montrent que le changement technologique joue un rôle déterminant derrière le déplacement du travail routinier. (Mon analyse favorite d’Autor, Dorn et Hanson est d’ailleurs celle qui met en regard l’explication commercial et l’explication technologique et qui constate que les deux… importent.) De même, comme je l’ai mentionné, Harrison constate elle-même que le commerce a indéniablement un impact.

Il y a au moins trois domaines où les conférenciers semblent être d’accord ensemble.

(1) Se retirer de la mondialisation serait extrêmement coûteux pour les Etats-Unis et le reste du monde. DeLong souligne que l’ALENA a des effets asymétriques. Même s’il pense que l’ALENA (en l’occurrence, le commerce avec le Mexique) a eu un impact minuscule sur les destructions d’emplois aux Etats-Unis, une sortie du NAFTA aurait aujourd’hui un énorme impact négatif en raison du nombre et de la densité des échanges qui ont été créés ces deux dernières décennies. Tout le monde s’accorde pour dire que c’est une folie de se retirer de la mondialisation et de retourner au protectionnisme.

(2) Tout le monde s’accorde pour dire que les économistes ont sous-estimé l’impact du commerce international. Comme Autor le souligne, les bénéfices de l’ouverture (l’accès à des biens moins chers) sont diffus, tandis que les coûts sont concentrées (certains perdent leur emploi). Selon Krugman, c’est parce que les économistes, emmurés dans leur "joyau de la couronne de l’économie" (en l’occurrence, la théorie des avantages comparatifs), ont eu tendance à se focaliser sur les effets moyens, pas sur l’hétérogénéité des effets. Il pense que c’est ce qui a maintenant changé. Sur une note plus philosophique, Autor a jouté que les travailleurs sont des gens (oui) et que même si les mécanismes compensateurs pour les pertes d’emploi étaient efficaces (ce qui n’est pas le cas selon Ann Harrison), les gens désirent avoir des emplois valorisants et de hauts salaires plutôt que de vivre des prestations sociales.

(3) L’épisode chinois ne va pas se reproduire. Comme je l’ai mentionné, c’est l’idée que Krugman a introduit dans sa déclaration d’ouverture, mais elle a été développée ensuite par DeLong et Autor. DeLong pense que la Chine sera le dernier exemple d’un développement tiré par les exportations. Ce mode de développement a été rendu possible par la volonté des Etats-Unis de s’ouvrir aux importations asiatiques (ce qui bénéficia auparavant au Japon et à la Corée du Sud) et par le désir du reste du monde de couvrir les déficits américains en engrangeant des capitaux aux Etats-Unis. DeLong a donc abordé des problèmes d’économie politique mondiale qui transformèrent paradoxalement l’économie la plus riche au monde en importateur de capitaux plutôt qu’en exportateur de capitaux. (…) Mais si l’épisode chinois est effectivement exceptionnel (…), cela signifie que les dynamiques que connaît actuellement le marché du travail américain ne se reproduiront pas.

Ce fut une bonne soirée. De grands économistes (…) ont débattu à la régulière et ont abouti à un certain consensus. Nous sommes retournés en 1817, l’année où Ricardo fit jouer un grand rôle au commerce et à la technologie dans ses Principes (en l’occurrence, sans le fameux chapitre XXXI). »

Branko Milanovic, « El super clasico: trade and technology duke it out at CUNY », in globalinequality (blog), 27 avril 2017. Traduit par Martin Anota



aller plus loin...

« Pourquoi les travailleurs américains se sont-ils appauvris ? »

« La concurrence chinoise et le déclin de l’emploi américain »

« Mondialisation versus technologie »

« Les robots, l’emploi et le paradoxe de Polanyi »

mardi 28 mars 2017

L’Etat-providence à l’âge de la mondialisation

« Dans mon précédent billet qui se focalisait sur les politiques susceptibles de réduire les inégalités au vingt-et-unième siècle, j'indiquais que je discuterai de l’Etat-providence dans un billet ultérieur. Le voici.

C’est devenu un truisme de dire que l’Etat-providence subit les pressions exercées par la mondialisation et la migration. Il sera plus face de comprendre le problème si nous remontons aux origines de l’Etat-providence. Comme Avner Offer nous l’a récemment rappelé dans l’excellent livre qu’il a coécrit avec Daniel Söderberg, la démocratie sociale et l’Etat-providence trouvent leur origine dans la prise de conscience (…) que tout le monde traverse des périodes dans leur vie où elles ne gagnent rien, mais doivent pourtant consommer : cela s’applique aux jeunes (d’où les prestations familiales), aux malades (d’où les soins et indemnités de maladie), à ceux qui se blessent au travail (d’où l’assurance-accidents des travailleurs), aux femmes lorsqu’elles accouchent (d’où le congé parental), aux gens qui perdent leur emploi (d’où l’assurance-chômage) et aux personnes âgées (d’où les pensions de retraite). L’Etat-providence a été créé pour fournir ces prestations, délivrées sous forme d’allocations dans un cadre assurantiel, pour des conditions soit inévitables, soit très communes. Il s’est élaboré sur l’hypothèse d’une similitude des comportements ou, pour le dire différemment, d’une homogénéité culturelle et souvent ethnique. Ce n’est pas un accident si le prototype de l’Etat-providence qui est né en Suède dans les années 1930 avait plusieurs éléments relevant du socialisme national (expression que je n’utilise pas ici dans un sens péjoratif).

En plus de la similitude des comportements et des expériences, l’Etat-providence nécessite une participation de masse pour être soutenable. L’assurance sociale ne peut fonctionner sur des fragments de la main-d’œuvre parce que cela mènerait naturellement à la sélection adverse, un point bien illustré par les querelles sans fin sur la santé aux Etats-Unis. Les riches ou bien ceux qui ne sont pas susceptibles d’être au chômage ou en mauvaise santé ne veulent pas subventionner les "autres" et se désengagent du système. Mais un système qui dépendrait seulement des "autres" serait insoutenable en raison des grandes primes qu’il requerrait. Donc l’Etat-providence ne peut fonctionner que s’il couvre toute la population active ou tout du moins sa grande majorité, c’est-à-dire lorsqu’il (1) est massif et (2) inclut des personnes aux conditions similaires.

La mondialisation érode ces deux exigences. La mondialisation commerciale a contribué au déclin de la part de la classe moyenne dans la plupart des pays occidentaux et à la polarisation des revenus. Avec une polarisation des revenus, les riches se disent qu’il leur est préférable de créer leurs propres systèmes privés parce que partager les systèmes avec ceux qui sont significativement plus pauvres implique de substantiels transferts de revenu. Cela mène au "séparatisme social" des riches, qui se reflète à travers l’importance croissante des régimes privés de santé, des régimes de retraite par capitalisation et de l’éducation privée. Il apparaît qu’une société très inégale et polarisée ne peut maintenir un Etat-providence extensif.

La migration économique à laquelle la plupart des sociétés riches ont été nouvellement exposées au cours des cinquante dernières années (en particulier en Europe) sape aussi le support de l’Etat-providence. Cela survient avec l’inclusion de personnes qui présentent des différences, réelles ou supposées, dans les normes sociales ou les événements de vie. C’est le même phénomène auquel se réfère Peter Lindert lorsqu’il dit que le manque d’"affinité" entre la majorité blanche et les Afro-Américains aux Etats-Unis a contribué historiquement à ce que l’Etat-providence soit moins développé aux Etats-Unis qu’en Europe. Le même processus est maintenant à l’œuvre en Europe, où de larges poches d’immigrants n’ont pas été assimilées et où la population autochtone croit que les immigrés profitent excessivement des prestations sociales. Le manque d’affinité ne relève pas forcément d’une sinistre discrimination. C’est peut être parfois le cas, mais le plus souvent le cas c’est parce que l’on pense (correctement) que l’on n’est pas susceptible de connaître des événements au cours de notre existence qui soient de la même nature ou fréquence que ceux que connaissent les autres, si bien que l’ont ne veut pas contribuer à une telle assurance. Aux Etats-Unis, le fait même que les Afro-Américains aient plus de chances d’être au chômage a probablement mené à ce que les allocations-chômage soient moins généreuses ; de même, le fait que les immigrés soient davantage susceptibles d’avoir des enfants que les autochtones peut entraîner une réduction des prestations familiales. Dans tout cas, le fait de s’attendre à ne pas connaître les mêmes événements de la vie que les autres sape l’homogénéité nécessaire à la soutenabilité de l’Etat-providence.

En outre, à l’ère de la mondialisation, les Etats-providence les plus développés peuvent connaître un effet pervers, celui d’attirer les migrants les moins qualifiés ou les moins ambitieux. "Toutes choses égales par ailleurs", un migrant va décider d’émigrer vers un pays plutôt qu’un autre si le revenu qu’il s’attend à gagner est supérieur dans le premier que dans le second. En principe, cela favorise l’émigration vers les pays les plus riches. Mais nous devons aussi prendre en compte les anticipations du migrant quant à la place qu’il pense atteindre dans la répartition du revenu du pays d’accueil. Si les migrants s’attendent à se retrouver dans les déciles inférieurs de la répartition, alors un pays plus égalitaire avec un plus large Etat-providence sera plus attractif. Les migrants feront le calcul opposé s’ils s’attendent à finir dans les déciles supérieurs dans la répartition de revenu du pays d’accueil. Si les premiers migrants sont soit moins qualifiés, soit moins ambitieux que les seconds (une hypothèse que l’on peut raisonnablement accepter), alors les moins qualifiés vont avoir tendance à choisir les pays avec les Etats-providence les plus développés. Donc il y a sélection adverse.

En termes abstraits, les pays qui seraient exposés à la sélection adverse la plus aiguë seront ceux avec de larges Etats-providence et une faible mobilité du revenu. Les migrants allant vers de tels pays ne peuvent s’attendre, même au cours de la prochaine génération, à avoir des enfants qui grimperaient dans l’échelle des revenus. Via un destructeur effet retour, de tels pays vont attirer les migrants les moins qualifiés et les moins ambitieux et une fois que ceux-ci formeront une sous-classe, la mobilité de leurs enfants sera limitée à la hausse. Le système fonctionne ensuite comme une prophétie autoréalisatrice : il attire encore plus de migrants non qualifiés qui ne parviennent pas à s’assimiler. Les natifs tendent à voir les immigrés comme manquant généralement en compétences et en ambition (ce qui peut être exact parce que c’est le genre de personnes que leur pays attire) et donc comme "différents". Au même instant, l’échec à être accepté sera perçu par les immigrés comme une confirmation des préjugés anti-immigrés des natifs ou, pire, comme de la discrimination ethnique ou religieuse.

Il n’y a pas de solution facile au cercle vicieux auquel font face les Etats-providence des pays développés à l’ère de la mondialisation. C’est pourquoi, dans mon précédent billet, j’ai plaidé pour des politiques qui mèneraient à l’égalisation des dotations, de façon à ce que l’imposition du revenu courant et la taille de l’Etat-providence puissent au final s’en trouver réduites (…). »

Branko Milanovic, « The welfare state in the age of globalization », in globalinequality (blog), 26 mars 2017. Traduit par Martin Anota

lundi 13 mars 2017

Pourquoi les outils du vingtième siècle ne peuvent réduire les inégalités au vingt-et-unième siècle

« La remarquable baisse des inégalités de revenu et de patrimoine dans les pays riches, de la fin de la Seconde Guerre mondiale au début des années 1980, dépendait de quatre piliers : de puissants syndicats, une éducation de masse, une forte imposition, de larges transferts de revenus. Au cours de ces vingt ou trente dernières années, les inégalités sont reparties à la hausse et les diverses tentatives qui ont cherché à contenir cette nouvelle hausse, mais qui ont échoué à le faire, se sont appuyées sur l’ensemble ou une partie de ces quatre piliers. Mais aucun d’entre eux ne sera efficace au vingt-et-unième siècle.

Pourquoi ? Considérons tout d’abord les syndicats. Le déclin du syndicalisme, que l’on observe dans tous les pays riches et qui est particulièrement prononcé dans le secteur privé, n’est pas seulement le produit de politiques gouvernementales plus hostiles que par le passé. Celles-ci peuvent avoir contribué à la désyndicalisation, mais elles n’en sont pas la cause principale. L’organisation du travail sous-jacente a changé : il y a la désindustrialisation, la tertiarisation et le passage d’unités de production à grande échelle à des unités plus petites, qui emploient moins de travailleurs et qui ne sont pas localisées dans le même endroit. Il est bien plus difficile de coordonner une main-d’œuvre dispersée que de coordonner des travailleurs qui travaillent dans la même usine et partagent un même intérêt. En outre, l’affaiblissement des syndicats est un reflet de la perte de pouvoir du travail vis-à-vis du capital qui est due à l’expansion massive du travail salarié (c’est-à-dire de la main-d’œuvre travaillant dans un système capitaliste) depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale et la réintégration de la Chine dans l’économie mondiale. Tandis que cette dernière a constitué un choc temporaire, ses effets vont persister pendant encore plusieurs décennies et ils peuvent être renforcés à l’avenir par une forte croissance de la population en Afrique, qui va entretenir l’abondance relative du travail.

L’éducation de masse a été un outil de réduction des inégalités en Occident au cours de la période lorsque le nombre moyen d’années de scolarité passe de 4 ou 6 dans les années 1950 à 13, voire plus, aujourd’hui. Cela entraîna une réduction de la prime de qualification (skill premium), c’est-à-dire de l’écart entre le salaire des diplômés de l’université et le salaire de ceux qui n’ont qu’un diplôme du primaire ou du secondaire, si bien que le fameux économiste néerlandais Jan Tinbergen croyait au milieu des années 1970 que la prime de qualification serait nulle au tournant du siècle. Mais l’expansion de masse de l’éducation est impossible lorsqu’un pays a déjà atteint 13 ou 14 ans d’éducation en moyenne simplement parce que le niveau d’éducation est limité à la hausse. Donc nous ne pouvons nous attendre à ce que les petites hausses dans les niveaux moyens d’éducation fournissent l’effet égalisateur sur les salaires qu’a pu présenter l’éducation de masse par le passé.

Une forte taxation du revenu courant et de hauts transferts sociaux s’avéraient cruciaux pour réduire les inégalités de revenu. Mais il est politiquement difficile de les accroître à nouveau. Cela s’explique avant tout par le plus grand scepticisme vis-à-vis du rôle du gouvernement et des politiques de prélèvements et de transferts que partagent maintenant les classes moyennes dans plusieurs pays par rapport à leurs prédécesseurs d’il y a un demi-siècle. Cela ne veut pas dire que les gens veulent juste payer moins d’impôts ou qu’ils ne sont pas conscients que sans importants prélèvements les systèmes de sécurité sociale, d’éducation gratuite, d’infrastructures modernes, etc., s’effondreraient. Mais cela veut dire que l’électorat est plus sceptique à propos des gains qu’il peut tirer d’une hausse additionnelle de l’impôt sur le revenu courant et qu’une telle hausse a peu de chance d’être votée.

Mais si les fortes inégalités sous-jacentes sont une menace à l’homogénéité sociale et à la démocratie, quels outils doivent être utilisés pour les combattre ? C’est là où je pense que nous devons réfléchir non seulement en prenant du recul, mais aussi en nous donnant un nouvel objectif : un capitalisme égalitaire basé sur des dotations approximativement égales en capital et en compétences dans la population. Un tel capitalisme génère des résultats égalitaires même sans avoir recours à un large Etat redistributif. Pour le dire simplement : si les riches ont seulement deux fois plus d’unités de capital et deux fois plus d’unités de compétences que les pauvres et si les rendements par unité de capital et de compétences sont approximativement égaux, alors les inégalités globales ne peuvent être supérieures de 2 à 1.

Comment les dotations peuvent-elles être égalisées ? Tant qu’il s’agit du capital, par déconcentration de la propriété des actifs. Tant qu’il s’agit du travail, principalement à travers l’égalisation des rendements aux niveaux de compétences relativement similaires. Dans le premier cas, cela passe via l’égalisation du stock de dotations, tandis que dans le second, cela passe par l’égalisation des rendements des stocks (d’éducation).

Commençons avec le capital. C’est un fait remarquable, auquel peu d’attention a été donnée, que la concentration des richesses et du revenu de la propriété est restée à un niveau incroyablement élevé, en l’occurrence d’environ 90 points de Gini, voire plus, depuis les années 1970 dans tous les pays riches. C’est en grande partie la raison pour laquelle le changement dans le pouvoir relatif du capital sur le travail et la hausse de la part du capital dans la production nette se sont directement traduits par une hausse des inégalités interpersonnelles. Ce fait évident était négligé tout simplement parce qu’il paraissait si… évident. Nous sommes habitués à penser que comme la part du capital va à la hausse, les inégalités de revenu doivent faire de même. Oui, c’est exact ; mais c’est exact parce que le capital est extrêmement concentré et donc qu’une hausse dans une source très inégale de revenu doit pousser les inégalités globales à la hausse. Mais si la propriété du capital devient moins concentrée, alors une hausse de la part du capital, qui peut être (supposons) inévitable en raison de forces internationales telles que le passage de la Chine au capitalisme, n’a pas besoin d’entraîner un accroissement des inégalités dans chaque pays riche pris individuellement.

Les méthodes pour réduire la concentration du capital ne sont pas nouvelles, ni inconnues. Elles n’ont juste jamais été utilisées sérieusement. Nous pouvons les répartir en trois groupes. Premièrement, les politiques fiscales favorables (notamment un taux de rendement minimum garanti) pour rendre la propriété d’actions plus attractive aux petits actionnaires (et moins attractive aux gros actionnaires, c’est-à-dire que le système devrait être l’exact inverse de celui qui est aujourd’hui en vigueur aux Etats-Unis). Deuxièmement, l’accroissement de la propriété du travailleur via le développement de l’épargne salariale sous forme d’actions et d’autres incitations au niveau des entreprises. Troisièmement, l’utilisation des impôts sur l’héritage ou sur le patrimoine pour égaliser l’accès au capital en utilisant les recettes fiscales pour donner à chaque jeune adulte une aide en capital (comme l’a récemment proposé Tony Atkinson).

Que faire avec le travail ? Ici, dans une société riche et bien éduquée, il ne s’agit pas simplement de rendre l’éducation plus accessible à ceux qui n’ont pas une chance d’étudier (bien que cela soit évidemment important), mais d’égaliser les rendements à l’éducation entre des personnes éduquées pareillement. Une source significative d’inégalités salariales n’est plus la différence entre le nombre d’années de scolarité (comme cela fut le cas par le passé), mais la différence entre les salaires (pour le même nombre d’années d’études) en se basant soit sur la différence perçue, soit sur la différence effective dans les qualités scolaires. Réduire cette inégalité passe par une égalisation de la qualité des écoles. Aux Etats-Unis et de plus en plus en Europe, cela implique une amélioration de la qualité des écoles publiques (un point souligné par Bernie Sanders lors des récentes élections américaines). Ce n’est possible qu’avec de larges investissements dans l’amélioration de l’éducation publique et le retrait de divers avantages (notamment l’exemption d’impôts) dont jouissent les formations privées qui reçoivent de larges dotations financières. Sans l’égalisation des règles du jeu entre écoles privées et publiques, une simple hausse du nombre d’années de scolarité ou de la réussite exceptionnelle de quelques enfants de la classe moyenne inférieure à atteindre les formations tertiaires d’élite (qui servent de plus en plus les seuls riches), ne vont pas réduire les inégalités dans les revenus du travail.

Dans un prochain billet, je m’attaquerai à la question de l’Etat-providence à l’ère de la mondialisation et de la migration. »

Branko Milanovic, « Why 20th century tools cannot be used to address 21st century income inequality? », in globalinequality (blog), 12 mars 2017. Traduit par Martin Anota



aller plus loin... lire « Comment la déformation du partage du revenu en faveur du capital accroît-elle les inégalités ? »

lundi 30 janvier 2017

Doit-on faire porter le blâme au libéralisme ?

« Par "libéralisme" j’entends ce que l’on entend par ce terme aux Etats-Unis. Par "blâme" j’entends "le blâme pour l’essor de Trump et d’autres nationalistes et populistes du même acabit".

Quels sont les arguments qui amènent à penser que le libéralisme triomphant qui débuta avec l’effondrement du communisme dans les années quatre-vingt-dix a produit le revers que nous connaissons aujourd’hui ? Je pense qu’ils peuvent être répartis en trois catégories : l’économie, l’intégrité personnelle et l’idéologie.

En économie, le libéralisme épousa le "néo-libéralisme" comme idéologie économique à la place de la social-démocratie. Il défendit, surtout sous le duo Clinton-Blair, la libéralisation financière, le recul de l’Etat-providence et la soi-disant méritocratie qui permettait aux riches de placer leurs enfants dans les meilleures écoles pour être sûrs qu’ils en sortent diplômés et puissent justifier ensuite "méritocratiquement" leurs larges primes salariales au cours de leur vie active. Les accords de libre-échange privilégiaient, comme l’a écrit Dean Baker, les intérêts des riches dans les économies développées à travers la protection des brevets et des droits de propriété intellectuelle et avec peu d’attention, voire aucune, pour les droits du travail. Dans l’arène internationale, sous l’impulsion de la Banque mondiale et du FMI, le néo-libéralisme à la Clinton fut associé aux politiques du Consensus de Washington. Ces dernières semblaient à bien des points de vue des politiques raisonnables, mais elles furent appliquées de façon dogmatique et irréfléchie, en particulier en ce qui concerne les privatisations, et souvent avec l’objectif principal d’assurer que les dettes soient remboursées sans tenir compte des répercussions sociales de ce remboursement sur la population. La Grèce donne la meilleure illustration de telles politiques parce qu’il s’agit d’un pays au cœur de l’Europe et que les conséquences de ces "recouvrements de dettes" sont plus faciles à voir. Mais les mêmes principes furent appliqués ailleurs dans le monde.

Ce qu’il y avait de sous-jacent à de telles politiques fut une idéologie qui voyait le succès économique comme la seule dimension (en plus de certains tropes libéraux que je vais mentionner peu après) à travers laquelle on pouvait exprimer ou mesurer la valeur d’un individu. Cette idéologie a trouvé un large écho à travers le monde, grâce à la mondialisation et au fait qu’elle était plaisante pour la psyché humaine qui aspire à avoir plus. Elle fut donc cohérente avec la nature humaine et elle contribua probablement à fortement accroître la production mondiale et à réduire la pauvreté dans le monde. Mais elle a peut-être conduit à exclure d’autres caractéristiques humaines et à nourrir un ressentiment chez certains, surtout parmi ceux qui ont le moins réussi économiquement, et à les éloigner des valeurs promues par les libéraux.

Corruption. Un corolaire à cet hyper-économisme dans la vie ordinaire était la corruption des élites qui épousèrent le même critère de succès que beaucoup d’autres : l’enrichissement par tous les moyens. Avner Offer l’a décrit lorsqu’il analysa comment la social-démocratie s’est perdue avec le "New Labor" au Royaume-Uni et les "Nouveaux Démocrates" aux Etats-Unis. La corruption de la classe politique, non seulement en Occident, mais aussi dans le reste du monde, a eu un effet profondément corrosif et démoralisant sur les électorats partout dans le monde. Le statut de politicien a de plus en plus été perçu comme une manière d’acquérir des richesses personnelles, d’avoir une carrière comme une autre, en déconnexion avec tout désir réel soit d’assurer un "service public", soit d’essayer de promouvoir ses propres valeurs et d’offrir un véritable leadership. L’« électoralisme », qui consiste à faire tout ce qu’il faut pour être élu, fut le credo politique du libéralisme. En cela, ce dernier présagea les populistes.

Je pense qu’il est important de faire le lien entre, d’une part, l’idéologie du "commercialisme" qui avisa les politiques économiques en Occident et en Chine depuis le début des années quatre-vingt, puis dans les anciens pays du bloc communiste depuis les années quatre-vingt-dix, et, d’autre part, la corruption systémique et envahissante des élites. Puisque réussir signifie amasser beaucoup d’argent, les politiciens ne peuvent évoluer dans une autre dimension (par exemple celle des "idéaux"), ni ne peuvent être élus sans être corrompus parce que leurs campagnes ne peuvent être menées sans argent. C’est illusoire que l’espace politique puisse opérer selon des règles différentes de celles du reste de la société.

Pensée unique. Le libéralisme introduisit un ensemble dogmatique de principes, "la seule façon politiquement correcte de penser" caractérisée par la politique de l’identité et "l’égalité horizontale" (pas de différences salariales, en moyenne, entre les hommes et les femmes, les différentes races ou les religions) qui laissa en fait les inégalités s’emballer sans contrôle. Une hiérarchie tacite fut introduite, où il fallait accepter ces principes édulcorés de l’égalité et réussir économiquement pour ne pas paraître "déplorable". D’autres, ceux qui ne s’en tiraient pas bien économiquement ou qui n’adhéraient pas à tous les principes de la pensée dominante, n’étaient pas seulement des perdants, mais apparaissaient aussi moralement inférieurs.

Les grands prêtres du libéralisme, régnant sur les médias, aimaient à nourrir au même instant des croyances contradictoires (…). Ils usèrent donc de contorsions terminologiques ou comportementales qui allaient contre le bon sens ou révélaient une véritable hypocrisie, par exemple lorsqu’ils disaient "soutenir les troupes" tout en étant "contre la guerre ou lorsqu’ils réalisaient d’importants dons aux écoles privées (notamment pour avoir leurs noms gravés dans les salles de classe) tout en "soutenant l’éducation publique". Leurs contradictions ne les embarrassaient pas (…) : ils pouvaient soutenir des soldats qui tuaient des civils "parce que les soldats nous protègent" et se déclarer contre la guerre et le massacre de civils ; ils pouvaient envoyer leurs enfants dans des écoles privées et se dire en faveur de l’éducation publique ; ils pouvaient s’avouer inquiets à propos du changement climatique, dire aux autres ce qu’ils devaient faire et pourtant émettre plus de CO2 que 99 % de l’humanité. Ce fut idéologiquement une position extrêmement confortable. Elle requérait très peu d’effort mental pour accepter cinq ou six principes (vous pouviez juste lire deux ou trois écrivains qui répétaient ad nauseam les mêmes idées dans les principales publications libérales) et elle vous permettait de faire tout ce que vous vouliez tout affirmant que votre action était éthiquement irréprochable. Tout le monde était le parangon de la vertu et assouvissait toutes ses préférences.

D’autres qui n’ont pas réussi à en tirer des avantages furent ignorés jusqu’à ce que leur insatisfaction explose. Personne parmi les libéraux ne semble trouver curieux (…) qu’un tiers des habitants de l’un des pays les plus éduqués avec l’un des PIB par tête les plus élevés au monde puissent croire au créationnisme ou penser que des extraterrestres guident leur vie. Cela n’importait pas vraiment aux élites tant que ces personnes étaient invisibles.

Ceux qui croyaient en Fukuyama et qui pensaient que les années quatre-vingt-dix constituaient un triomphe qui les laisseraient à jamais au pinacle de l’évolution humaine voient les événements d’aujourd’hui comme une catastrophe, non seulement parce qu’ils peuvent en effet finir par entraîner une catastrophe, mais aussi parce que leur ersatz d’idéologie et leur place dans la société se sont par la même occasion effondrés. (…) »

Branko Milanovic, « Is liberalism to blame? », in globalinequality (blog), 29 janvier 2017. Traduit par Martin Anota

dimanche 22 janvier 2017

Pareto, Taleb et les extrémités des répartitions du revenu

« Je suis en train de lire Antifragile de Nassim Taleb et je me suis ainsi retrouvé à relire des morceaux de son extraordinaire Black Swan. (…) Ici, je vais m’adresser à l’un des (…) thèmes qui trouve écho parmi les gens qui travaillent sur les inégalités de revenu (…).

La contribution de Taleb est ici particulièrement cruciale. Les répartitions qui ont de longues extrémités à droite, comme les répartitions du revenu et surtout du patrimoine, sont caractérisées par des valeurs moyennes et des inégalités qui dépendent fortement des extrêmes. De plus, pour les événements extrêmes, comme Taleb l’écrit, les écarts-types ne sont pas pertinents. Donc les répartitions ne peuvent être pleinement décrites par la moyenne et la variance comme nous avons généralement tendance à le faire lorsque nous travaillons sur les inégalités. (Si la variance, comme l’écrit Taleb, reflète l’incertitude entourant la moyenne, alors la non-pertinence de la variance implique que nous ne sachions pas ce que nous ne savons pas, le "savoir inconnu" de Rumsfeld.)

Les statisticiens qui travaillent sur les inégalités savent depuis longtemps, de façon heuristique, dans quelle mesure leurs résultats, des coefficients de Gini aux indices de Theil et aux parts de revenu, dépendent des valeurs extrêmes et ils essayaient de résoudre ce problème en écartant les extrêmes, notamment en tronquant les valeurs au-dessus d’un certain maximum. Ce soi-disant "codage supérieur" (top-coding) était adopté jusqu’à il y a peu par le Bureau américain du recensement dans ses enquêtes sur la population courante, la principale source de données relatives à la répartition du revenu pour les Etats-Unis (…). Puisque les enquêtes auprès des ménages reposent sur des échantillons aléatoires, l’idée n’a pas été de laisser les valeurs extrêmes qui peuvent être décelées au cours d’une année, mais pas au cours des autres, affecter déraisonnablement à la fois la moyenne et les mesures d’inégalités. Par exemple, si vous interrogez Bill Gates cette année, mais pas avant, ni de nouveau après (ce qui est très probable dans la mesure où les personnes qui détiennent une telle richesse sont extrêmement rares), le revenu moyen et les inégalités aux Etats-Unis apparaitront cette année comme particulièrement fortes. Vous vous retrouverez avec des centaines de documents de recherche et de dissertations doctorales cherchant à déterminer quelle politique économique a conduit à une telle hausse des inégalités aux Etats-Unis, alors que, bien sûr, la seule raison tient à l’échantillonnage.

Nassim est un fervent admirateur des lois de puissance qui s’appliquent aux répartitions après un certain point (le "point de croisement"). Cela a aussi été utilisé en pratique en utilisant des répartitions log-normales qui tiendraient la route à un certain (haut) niveau de revenu avec une répartition à la Pareto qui se vérifierait par la suite. (Une répartition suit une loi de Pareto si pour chaque hausse de x pourcents du revenu, il y a une baisse de αx dans le pourcentage de récipiendaires de tels hauts revenus. α est la "constante" de Pareto.) Alternativement, certaines personnes (notamment Viktor Yakovenko ici) ont combiné des répartitions exponentielles et à la Pareto : la première serait une répartition qui s’applique aux salariés (les 95 % les moins riches), la seconde aux capitalistes (les 5 % les plus riches). Anwar Shaikh a utilisé cette répartition "combinée" dans son monumental Capitalism pour discuter de la relation entre les inégalités de revenu et les crises financières.

Mais je suis en désaccord avec Nassim à propos de la constance de α, qui découle de l’approche fractale de Mandelbrot sur laquelle se base Nassim. Je ne suis pas en train de parler de l’idée de Pareto d’une constance de α dans l’espace et dans le temps. Cela a été déjà suffisamment réfuté (…). Je parle du fait empirique que lorsque nous regardons les répartitions du revenu, selon la part du sommet nous considérons, α change. Je m’y étais intéressé il y a plusieurs années (…). J’avais posé la relation In H(y) = A- α In yH désignait la répartition cumulative inverse, Y le revenu, α la "constante" de Pareto ou la "guillotine" (parce qu’elle "réduit" le nombre de récipiendaires dans la mesure où le revenu augmente), sur des fragments du sommet de plus en plus petits : tout d’abord pour les 20 % les plus riches, puis pour les 19 % les plus riches, puis pour les 18 % les plus riches, etc., et ainsi jusqu’aux 1 % les plus riches. Je ne m’attends pas à ce que la guillotine reste de même pente.

Dans certains cas, la pente de la ligne peut être négative (α s’accroît en termes absolus) si les répartitions proches du sommet tendent à être plus "raréfiées" que les répartitions le long de l’ensemble des 20 % les plus riches. Comme on le voit sur le schéma ci-dessous, c’est le cas des Etats-Unis. Si vous avez seulement 100 personnes avec des revenus supérieurs à plusieurs centaines de millions de dollars, alors élever le seuil d’environ 10 % (par exemple) ferait peut-être basculer 20 ou 30 d’entre eux sous le nouveau seuil. Dans la partie intermédiaire, très "dense", de la répartition du revenu, vous pouvez accroître le seuil de 10 % et très peu de gens, en pourcentage, vont chuter : peut-être seulement 1 %. Donc, autour du sommet, la guillotine serait de -2 ou de -3, tandis qu’au niveau intermédiaire elle serait de -0,1.

GRAPHIQUE Constante de Pareto pour les répartitions de l’Allemagne, des Etats-Unis et du Royaume-Uni

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Mais dans le cas de l’Allemagne et du Royaume-Uni, dont les répartitions semblent presque identiques excepté pour les 1 % les mieux rémunérés, la guillotine de Pareto décline en termes absolu à mesure que l’on se rapproche du sommet. La répartition autour du sommet est plus dense.

Dans d’autres cas, comme l’Egypte, présentée dans le graphique ci-dessous avec l’Italie et les mêmes données pour l’Allemagne, la constante de Pareto est plus faible (en termes absolus) presque à travers l’ensemble des 20 % les plus riches. La répartition de l’Egypte est plus dense que celle de l’Allemagne et de l’Italie (presque) tout du long. Etrangement, l’Italie se rapproche de ce que Pareto aurait cru.

GRAPHIQUE Constante de Pareto pour les répartitions de l’Allemagne, de l'Egypte et de l'Italie

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Le point clé est que la loi de puissance fonctionne avec une intensité inégale même sur la portion de la répartition où nous croyons qu’elle s’applique (c’est-à-dire au-dessus du "point de croisement"). Donc, dans l’équation ci-dessus, nous devons écrire α(y) plutôt que α.

La différence dans les niveaux de la guillotine entre l’Egypte et l’Allemagne ou l’Italie illustre un autre point : des guillotines moins tranchantes (si elles tenaient tout le long de la répartition) comme en Egypte vont être associées à de plus hauts niveaux d’inégalités globales parce qu’elles impliquent des extrémités plus épaisses. Des guillotines plus tranchantes impliquent moins d’épaisseur dans les extrémités et donc moins d’inégalités. Cela transparaît à travers le fait que le Gini d’une répartition à la Pareto est égale à 1/(2α-1) et que lorsque α s’accroît en termes absolus (c’est-à-dire la répartition se raréfie), le Gini décline.

Où cela nous amène-t-il ? A une approche fractale modifiée : lorsque nous découpons les répartitions du revenu et des richesses toujours plus finement, le même phénomène ne se répète pas avec une même intensité mais, selon la répartition, avec une plus ou moins grande intensité. La constante de Pareto varie tellement que l’on peut se demander comment le terme "constante" puisse lui être appliqué. »

Branko Milanovic, « Pareto, Taleb and the tails of income distributions », in globalinequality (blog), 8 janvier 2017. Traduit par Martin Anota

mercredi 4 janvier 2017

Richard Baldwin et l’émancipation des contraintes spatiales



« Le nouveau livre de Richard Baldwin, The Great Convergence, est une contribution aux études sur la mondialisation, à l’économie du développement et à la littérature sur le commerce international. (…)

Il y a divers aspects du livre de Baldwin qu’il est utile de souligner. Le premier d’entre eux est sa manière, nouvelle et convaincante, de définir les trois ères historiques de la mondialisation comme ayant été successivement rendues possibles par la réduction du coût de transport (i) des biens, (ii) de l’information et (iii) des gens. Selon Baldwin, les choses se sont passées ainsi. Quand le transport de biens était périlleux et cher, la production et la consommation coïncidaient géographiquement : les communautés consommaient ce qu’elles produisaient. (…) Dans les sociétés les plus développée de l’ère pré-moderne, notamment Rome, le commerce était limité aux biens de luxe et à la viande. Mais Rome constituait une exception : dans la plupart des sociétés pré-modernes, le commerce était minimal.

Vint ensuite la Révolution industrielle qui (…) réduisit fortement le coût de transport des biens. Elle permit de transporter les biens à des destinations lointaines et nous donna la première mondialisation ou la "première dissociation" (first unbundling) comme l’appelle Baldwin : les biens étaient désormais produits "ici" et consommés "ailleurs". Cela nous donna également d’autres choses que les économistes considèrent comme allant de soi : un développement à travers lequel une nation produit des biens dans toutes leurs étapes, un commerce international à travers lequel une nation A exporte un bien à une nation B, une (théorie de la) croissance économique qui voit les nations passer d’une production d’aliments à une production de biens manufacturés. Bien que Baldwin ne le dise pas, pratiquement tous les outils de l’économie moderne restent influencés par la manière par laquelle la première dissociation s’est déroulée.

La seconde dissociation (et la seconde mondialisation) apparurent quand le contrôle et la coordination de la production était faite "ici" mais la production effective de biens réalisée "là-bas". Notons la différence : premièrement vous séparez la production de la consommation, puis vous séparez les différentes tâches de production elles-mêmes. La dissociation de la production a été rendu possible par la révolution informatique qui permit aux entreprises de concevoir et de contrôler des processus depuis le centre tout en délocalisant la production à des centaines d’unités dispersées autour du monde, notamment en la sous-traitant . Ce sont les fameuses "chaînes de valeur mondiales". La réduction du coût de transport de l’information (c’est-à-dire la capacité à coordonner et contrôler sans tenir compte de la distance) est à la seconde dissociation ce que la réduction du coût du transport était à la première.

Il est utile de souligner deux trois choses concernant la seconde dissociation. Premièrement, une grande importance des institutions. Quand la mondialisation consistait
seulement en l’exportation de biens, les institutions dans le pays vers lequel les biens étaient exportés n’étaient pas très importantes : que les institutions « là-bas » étaient bonnes ou mauvaises, les exportateurs gagnaient (à peu près) la même chose. Ce n’est plus le cas aujourd’hui avec la seconde dissociation. Quand la production est délocalisée, la qualité des institutions, des infrastructures et des politiques dans le pays hôte importe énormément pour le centre. Si les conceptions de produits sont imitées, les productions volées, la circulation des gens entre le centre et le pays étranger difficile, alors la structure de production entière de l’entreprise s’écroule. Pour le centre, la qualité des institutions dans le pays étranger devient presque aussi importante que la qualité des institutions locales.

Deuxièmement, le progrès technique dans les pays étrangers prend maintenant une teinte entièrement différente de celle du passé. Alors que les pays en développement essayaient par le passé de pousser les investisseurs étrangers à partager leurs savoirs, désormais le centre (la société-mère) a toutes les raisons de s’assurer que la meilleure technologie soit utilisée parce que le lieu étranger fait partie intégrante de la chaîne de production du centre. C’est un énorme changement : alors que par le passé les pays en développement suppliaient les entreprises des pays riches de transférer leurs technologies, désormais les propriétaires de ces technologies sont eux-mêmes favorables aux transferts technologiques.

La grande convergence dont le livre tire son titre fait référence à la croissance remarquablement rapide de l’Asie. Elle a été rendue possible par une amélioration des institutions et par l’intensification des transferts de savoir-faire technologique. Et ces deux dynamiques ont elles-mêmes été directement reliées à la second dissociation. Pour le dire simplement : l’Asie a connu une forte croissance grâce à la mondialisation.

L’histoire de Baldwin est ici clairement liée à l’économie du développement. L’idée traditionnelle du développement était que celui-ci se faisait "par étapes" : en s’inspirant de la façon par laquelle l’Angleterre, puis les Etats-Unis et le Japon se développèrent, elle considérait que les pays devaient commencer par procéder à une substitution aux importations et instaurer d’importants droits de douane, puis développer leurs exportations de simples biens manufacturés avant de se tourner graduellement vers des produits de plus en plus sophistiqués. C’était l’idée qui sous-tendait la plupart des politiques de développement qui furent menées entre les années cinquante et quatre-vingt. La Corée du Sud, le Brésil et la Turquie en furent les meilleurs exemples. Mais dans les années quatre-vingt-dix, avec la seconde mondialisation, les choses changèrent. Ce qui devint crucial pour la réussite ne consista plus à se développer via sa propre politique économique et en passant par diverses étapes, mais à faire partie des chaînes de valeur mondiales organisées par le centre (le "Nord").

Le raisonnement de Baldwin change la manière par laquelle nous interprétons les succès asiatiques d’aujourd’hui : la Chine, l’Inde, l’Indonésie, la Thaïlande ne répètent pas l’expérience de la Corée du Sud, mais elles sont les précurseurs d’un nouveau mode de développement qui, en intégrant leur économie au « Nord », permet à celle-ci de franchir plusieurs étapes technologiques et institutionnelles. Pour connaître de la croissance économique, il devient crucial de faire partie des chaînes de valeur mondiales. Les pays qui ont le mieux réussi lors de la seconde mondialisation sont ceux qui, grâce à leurs institutions, à leurs compétences, à leur coût de leur travail et à leur proximité géographique par rapport au "Nord", sont parvenus à faire partie intégrante de l’économie du "Nord". L’interprétation de Baldwin inverse (correctement, selon moi) le vieux paradigme de la dépendance qui affirmait que "se découpler" était la seule façon de se développer. Au contraire, c’est en "se reliant" que l’Asie est passée en un laps de temps incroyablement court de la pauvreté absolue au statut de revenu intermédiaire.

Quelle sera la troisième mondialisation ? L’ultime dissociation (du moins de notre point de vue actuel) proviendra de la capacité du travail à se déplacer sans entraves. Cela sera possible lorsque les coûts de déplacement du travail deviendront faibles. Pour plusieurs opérations qui requièrent la présence physique d’une personne, le coût qu’il faut supporter pour déplacer temporairement cette personne reste élevé. Mais s’il n’est plus nécessaire que le travailleur soit physiquement présent dans un lieu éloigné, comme nous le voyons déjà avec les docteurs réalisant les opérations à distance, alors le travail peut se mondialiser également. La troisième dissociation, celle du travail (en tant qu’intrant dans le processus de production) par rapport à son lieu physique, nous amène à penser très différemment la migration et les marchés du travail: si les tâches qui requièrent pour l’instant la présence physique d’un travailleur peuvent désormais être réalisées à distance par une personne ailleurs dans le monde, alors la migration du travail peut perdre en importance. Au terme de la troisième dissociation, le marché du travail finirait par répliquer ce à quoi il ressemblerait avec une migration pleinement libre.

En observant la mondialisation actuelle au prisme des précédentes mondialisations et de ce qui pourrait être la prochaine mondialisation, Baldwin nous amène à nous représenter les avancées économiques des deux derniers siècles comme un continuum impulsé par les émancipations successives dans la circulation des biens, des informations, puis des individus. Il permet aussi de s’imaginer un futur où tout se déplacerait quasi instantanément et presque sans coûts autour du globe : ce serait la victoire ultime sur les contraintes spatiales. »

Branko Milanovic, « Liberation from the shackles of space », in globalinequality (blog), 23 décembre 2016. Traduit par Martin Anota

jeudi 15 décembre 2016

Certains pays ne devraient-ils pas cesser d’exister ?

« Travailler sur les inégalités mondiales vous amène à vous poser des questions que vous ne vous seriez jamais posées autrement (…). C’est comme passer d’un monde à deux dimensions à un monde à trois dimensions : même les choses qui vous semblaient familières deviennent vous apparaissent sous un angle inhabituel.

Prenons l’économie de la convergence. Dans la théorie de la croissance, la convergence indique la régularité par laquelle les pays les plus pauvres tendent à croître plus rapidement que les pays les plus riches, dans la mesure où ils peuvent utiliser tous les savoirs et les innovations que les pays riches ont déjà produits. En d’autres termes, lorsque vous êtes à la frontière technologique, vous devez constamment inventer quelque chose de nouveau pour croître de 1 ou 1,5 % par an. Lorsque vous êtes éloigné de la frontière, vous pouvez copier les technologies déjà existantes et croître à un rythme plus rapide. (Bien sûr, les économistes parlent de « convergence conditionnelle » parce que, la théorie a beau supposer que tous les autres facteurs sont similaires entre les pays riches et pauvres, dans la réalité ce n’est pas le cas.) Néanmoins, il y a certaines preuves soutenant l’idée de la convergence conditionnelle dans les études empiriques et celle-ci est considérée, pour des raisons évidentes, comme une bonne chose.

Maintenant, lorsque vous y pensez plus sérieusement, vous réalisez que la convergence est étudiée en termes de pays, alors qu’en réalité elle concerne la convergence des niveaux de vie entre individus. Nous exprimons cela à travers l’idée d’un pays plus pauvre rattrapant les plus riches parce que nous avons l’habitude de penser nos économies en termes d’Etats-nations et nous supposons implicitement que les gens ne migrent pas entre elles. Mais, en réalité, la convergence n’est rien d’autre que la réduction des inégalités de revenu entre tous les individus dans le monde.

Donc, quelle est la meilleure façon de réduire les inégalités entre les individus ? La théorie économique, le bon sens et les exercices de simulation montrent clairement que l’on peut y parvenir très efficacement en permettant une libre circulation des gens. Une telle politique accroîtrait le revenu mondial (comme tout mouvement libre des facteurs de production doit en principe le faire) et réduirait la pauvreté mondiale et les inégalités mondiales. Peu importe, d’un point de vue mondial, que cela puisse ralentir la convergence entre les pays (comme certains récents résultats pour l’UE semblent le suggérer) parce que les pays ,e sont pas, comme nous venons de le voir, les seules entités pertinentes dans l’économie mondiale : les entités pertinentes sont les individus et leur niveau de bien-être. Si les revenus des gens étaient moins inégaux, cela importe peu que l’écart entre les revenus moyens dans les pays A et B s’accroît. Pour le comprendre, pensez dans le cadre plus familier de l’Etat-nation : imaginez que personne ne puisse migrer vers la Californie parce que le revenu moyen dans les Appalaches diminuerait par conséquent. En fait, le revenu moyen de la Californie et celui des Appalaches peuvent baisser et les inégalités s’accroître aussi bien dans les Appalaches qu’en Californie, et pourtant le revenu global des Etats-Unis augmenterait et les inégalités américaines diminueraient.

Le raisonnement est identique lorsque l’on considère le monde dans son ensemble : un Nigérien hautement qualifié qui émigre aux Etats-Unis peut réduire le revenu médian du Nigéria (et peut aussi réduire le revenu moyen des Etats-Unis), il peut en outre pousser les inégalités à la hausse dans les deux pays et pourtant le PIB mondial sera plus important et les inégalités mondiales diminueront. En bref, la situation mondiale s’améliore. Les objections à la migration, notamment l’idée selon laquelle elle réduit le revenu moyen dans les pays de destination, soulevée par Paul Collier dans son livre Exodus, ne tiennent pas parce que le sujet réel de notre analyse n’est pas l’Etat-nation, mais l’individu.

(…) Si nous poussons ce raisonnement plus loin et si nous utilisons les résultats du sondage Gallup qui montrent le pourcentage de la population de chaque pays qui désire quitter ce dernier, nous trouvons que dans le cas d’une migration libre dans le monde certains pas peuvent perdre jusqu’à 90 % de leur population. Ces pays peuvent cesser d’exister : tous ses habitants, sauf quelques milliers d’entre eux, peuvent émigrer. Même les quelques uns qui voulaient initialement rester peuvent ensuite trouver leur vie là-bas intolérable, notamment parce qu’il est particulièrement cher de ne fournir les biens publics qu’à une très petite population.

Et alors ? Pourrait-on demander. Si le Tchad, le Libéria et la Mauritanie cessaient d’exister parce que tout le monde veut aller en Italie et en France, pourquoi devrait-on s’en inquiéter ? Les gens ont librement choisi qu’ils seront mieux en Italie et en France, et ce sera le cas. Mais alors, peut-on ensuite se demander, la disparition de certains pays ne signifierait-elle pas aussi la disparition de cultures, de langues, de religions ? Oui, mais si les gens ne s’inquiètent pas de ces cultures, de ces langues et de ces religions, pourquoi celles-ci devraient-elles continuer d’exister?

La destruction de la variété des traditions humaines n’est pas sans coûts et l’on peut croire que le maintien de la variété des langues et cultures est moins important que le maintien de la variété parmi la flore et la faune dans le monde, mais je me demande qui doit en porter le coût. Est-ce que les Maliens sont obligés de vivre au Mali parce que quelqu’un à Londres pense qu’une certain variété d’existence humaine serait perdue si tous les Maliens venaient en Angleterre ? Je ne suis pas totalement insensible à cet argument, mais je pense qu’il serait plus honnête de dire ouvertement que le coût du maintien de cet "héritage mondial" est supporté, non pas par ceux qui le défendent en théorie, mais par les Maliens que l’on empêche de migrer.

Il y a un clair arbitrage entre le maintien de la diversité des traditions culturelles et la liberté des individus d’aller là où ils veulent. Je serais plus heureux si cet arbitrage n’existait pas, mais il existe. Et si j’avais à choisir entre les deux, je choisirais la liberté humaine, même si cela signifierait la disparition d’une tradition. Après tout, n’y a-t-il pas des traditions que personne ne trouve utile de préserver ? Le monde a perdu (…) les Quades, les Sarmates, les Visigoths, les Alains, les Vandales, les Avars et des milliers d’autres peuplades. Ils ont disparu avec leurs langages, leurs cultures et leurs traditions. Nous manquent-ils vraiment aujourd’hui ? »

Branko Milanovic, « Should some countries cease to exist? », in globalinequality (blog), 13 décembre 2016. Traduit par Martin Anota

jeudi 8 décembre 2016

Une religion longue d'un siècle

« (…) Nous avons des milliers de volumes historiques sur le communisme et également des milliers de livres faisant l’apologie ou bien la critique du communisme, mais nous n’avons pas encore déterminé avec précision quelle a été sa place dans l’histoire globale (par exemple, nous n’avons pas encore tranché si le colonialisme se serait achevé sans le communisme, si le communisme a poussé le capitalisme à être moins inégal, s’il a promu la mobilité sociale, s’il a accéléré en Asie la transition des sociétés agraires vers les sociétés industrielles, etc.). (…) Nous n’allons probablement pas être capables de le faire pendant un moment, pas tant que les passions qu’il a suscitées ne se seront pas estompées.

La mort de Fidel Castro est un marqueur utile car il était le dernier révolutionnaire communiste canonique : le meneur d’une révolution qui supplanta l’ordre des choses précédente, nationalisa la propriété et régna à travers un Etat à parti unique. Nous pouvons affirmer en toute confiance qu’aucun révolutionnaire communiste aussi canonique que ceux que nous avons connus au vingtième siècle (notamment Lénine, Trotsky, Staline, Mao, Liu Shaoqi, Tito et Fidel) ne va apparaître au cours de ce siècle. L’idée d’une propriété nationalisée et d’une planification centrale est morte. D’une façon très symétrique, l’Utopie qui prit le pouvoir dans un Petrograd glacial en novembre 1917 s’est achevée avec la mort de son dernier grand partisan dans une nation caribéenne en novembre 2016.

Voici quelques idées, certes bien simplifiées, mais que j’espère développer un peu plus tard dans un livre.

Qu’avait été le communisme ? Il a été la première religion séculaire mondiale. Son attrait était vraiment global, à la fois géographiquement et socialement, d’une classe sociale à l’autre : il conquit aussi bien les enfants des riches que les enfants des pauvres, aussi bien les Chinois et les Indiens que les Français et les Russes. Comme la Chrétienté et l’Islam, il exigea de ses fidèles l’abnégation. Comme la Chrétienté (…), il a son prophète, mort dans la semi-obscurité et dont les travaux subversifs se propagèrent entre les mains des étrangers via les moyens de communication fournis par la puissance hégémonique qu’ils essayaient de saper et détruire. A la différence du capitalisme, il fut hautement idéologique. Alors que l’idéologie du capitalisme est assez légère (et souvent malléable et pragmatique), l’idéologie du communisme était inflexible. Le système communiste prenait très au sérieux son idéologie, pas moins sérieusement que ne l'ont fait la Chrétienté et l’Islam. Mais cela ne pouvait conduire qu’à l’émergence de divers mouvements rebelles, désaccords doctrinaux, conflits et tueries, à nouveau comme dans le cas des religions transcendantales.

Bien que le communisme était idéologiquement un mouvement font sur l’économie et dont l’objectif était la création d’une société d’abondance sans classes, ses aspects sont difficiles à saisir dans les confins économistiques étroits. Il combina une concentration extrême du pouvoir politique à une large égalité économique : les économistes modernes comme Acemoglu et Robinson ne peuvent comprendre cela ni le coller dans leur cadre théorique. La plupart des gens aujourd’hui ne le peuvent pas non plus car ils croient que l’objectif de tout pouvoir politique doit être économique.

Le communisme promouvait la mobilité sociale et parvenait à en obtenir une, mais cette mobilité fut obtenue à un prix élevé : certains travailleurs échappaient aux professions mal payés et fatigantes en devenant des bureaucrates mieux payés et placés à un niveau hiérarchique plus élevé que ceux qui échouèrent à s’"échapper". Il créa donc quelque chose de semblable à une société de classes alors même qu’il promettait d’abolir les classes. Dans sa forme la plus dégénérée, il créa des monarchies, comme en Corée du Nord ou dans une certaine mesure en Chine (avec ses "princes héritiers").

Pourquoi a-t-il échoué ? De façon très générale, il échoua parce qu’il s’opposa à deux puissantes passions humaines : la liberté (celle d’exprimer ses opinions ou de faire ce que l’on désire) et la propriété. Ce sont des passions promues par les Lumières. Durant l’ère pré-moderne, la majorité des gens considéraient l’oppression politique ou l’absence de propriété comme données. Or, le communisme n’est pas apparu au Moyen-âge, mais à l’époque moderne, un véritable héritier des Lumières.

Parce qu’il constituait une religion séculaire, il promettait monts et merveilles, chose que l’on peut vérifier sur le plan empirique. Il promettait la libération du travail de l’oppression exercée par les propriétaires (une libération qu’il ne livra qu’en partie) et l’abondance économique (abondance qu’il ne parvint pas à fournir). S’il se révélait de moins en moins capable d’apporter des avancées économiques, c’est avant tout parce que la nature du progrès technique changeait : les innovations provinrent de moins en moins des larges secteurs centralisés et sont devenues de plus en plus décentralisées. Le communisme ne pouvait pas innover dans les domaines qui exigeaient le consentement des consommateurs. Il fournissait donc des tanks, mais pas des stylos, des vaisseaux spatiaux, mais pas du papier toilette.

Est-ce qu’il reviendra ? Nous ne pouvons donner une réponse assurée, mais aujourd’hui il semble peu probable que l’on connaisse un retour de la propriété non privée et de la coordination centralisée de l’activité économique. Le capitalisme, qui s’appuie sur la propriété privée du capital, le salariat et la coordination décentralisée, est pour la première fois dans l’histoire humaine le seul système économique qui existe à travers le monde. Qu’il s’agisse de capitalisme monopolistique, de capitalisme d’Etat ou de capitalisme concurrentiel, les principes de la propriété privée sont aussi bien acceptés en Chine qu’aux Etats-Unis.

Cependant, certaines idées du communisme, notamment les idées religieuses, vont toujours se révéler attrayantes pour certains : son égalitarisme, son internationalisme et l’attente de l’abnégation sont aussi intrinsèquement humains que les pulsions qu’il cherche à supprimer (la quête de liberté et la propriété). Il trouvera donc toujours des partisans parmi ceux qui trouvent répugnants la cupidité et l’esprit acquisiteur qui sous-tendent inévitablement le capitalisme. Mais de notre perspective actuelle, de tels groupes semblent condamnés à rester à jamais aux marges de la société, en créant leurs propres communautés ou en écrivant des traités à faible audience. Bref, ils sont précisément dans la même situation que celle où ils étaient à la fin du dix-neuvième siècle. »

Branko Milanovic, « A secular religion that lasted one century », in globalinequality (blog), 27 novembre 2016. Traduit par Martin Anota

lundi 7 novembre 2016

Allons-nous assister à un retour de la démocratie sociale ?



« Dans leur livre The Nobel Factor: The Prize in Economics, Social Democracy, and the Market Turn, Avner Offer et Gabriel Söderberg se sont penchés sur l’étrange mise à mort de la social-démocratie entre les mains du libéralisme de marché. Cette mort fut accélérée par le rôle que le prix Nobel a joué en économie en donnant à cette dernière l’allure d’une science et qui fut alors utilisé par les économistes néolibéraux pour imposer leurs conceptions en matière de politiques économiques.

Offer et Söderberg définissent la démocratie sociale comme une continuation des idées des Lumières : depuis l’égalité devant Dieu à l’égalité devant la loi, à l’égalité entre les hommes et les femmes et les races, à l’égalité des droits entre les citoyens. Puisque chaque citoyen connaît des périodes de dépendance (en tant qu’enfant, en tant que mère, en tant que chômeur ou encore en tant que personne âgée) lorsqu’il ne peut plus gagner un revenu de son travail, il dépend alors de revenus de transfert de la population en âge de travailler. Ce schéma de cycle de vie est partagé par tous et donc la société, sous la forme d’assurance sociale, édifie un système qui opère la redistribution de ceux qui gagnent un revenu vers les dépendants.

Comment le libéralisme de marché résout le problème du cycle de vie ? En partant de l’idée que chacun est un agent libre avec ses dotations en capital et en travail. Lorsqu’un individu ne peut travailler, il utilise les recettes de son capital (en supposant bien sûr qu’il en ait initialement hérité ou qu’il ait suffisamment épargné pour se constituer un patrimoine). Ce n’est pas une « société » dans le vrai sens du terme, mais un groupe d’« agents » qui gèrent leur propre revenu au cours de leur cycle de vie. Puisque les rendements sont pour les propriétaires du travail et du capital et qu’il n’y a pas de redistribution, c’est une société « paisible » où chacun gagne ce qu’il a placé et où les inégalités de revenu ne sont jamais un problème, précisément parce que le revenu est exactement proportionnel aux contributions de chacun.

Il s’agit en effet de deux conceptions différentes du monde. Comme Offer et Söderberg l’écrivent, les idées de la social-démocratie sont une réussite au niveau empirique, mais elles ne furent pas très explorées sur le plan théorique par les économistes. La vue néolibérale a les caractéristiques exactement inverses : empiriquement, elle n’a pas été un réel succès (regardez les projets de retraite privée au Chili), mais les économistes ont considérément travaillé sur elle sur le plan théorique.

La vue néolibérale est devenue dominante au début des années quatre-vingt, lorsque le modèle social-démocrate a été accusé d’être à l’origine du ralentissement de la croissance. Le prix Nobel a accéléré cette accélération parce qu’il tendait à récompenser les travaux néolibéraux en sciences économiques. Les origines du prix Nobel sont assez révélatrices (…). Il y a certains détails qui sont restés sous silence. Le prix a littéralement été acheté par la Riksbank, la banque centrale de Suède, qui avait la belle idée qu’un prix Nobel en économie pouvait aider cette dernière à affirmer son indépendance vis-à-vis du gouvernement en l’élevant au statut de "science". Le gouvernement suédois a laissé la Riskbank faire pression sur le Comité Nobel pour l’introduction du seul prix Nobel que n’avait pas envisagé Alfred Nobel, essentiellement pour une question de vanité. La Riksbank réussit à faire plier le comité, entre autres en imposant certaines contraintes sur les instruments financiers sur lesquels le Comité Nobel pouvaient investir et en finançant elle-même le prix. Ce fut un bel exemple d’entrepreneuriat : acheter un prix pour soi-même. (On peut se demander, si par exemple, Apple pourrait ne pas suivre la Riksbank et acheter un prix pour récompenser le développement technologique le plus prometteur.)

Il y a, selon Offer et Söderberg, une autre raison qui explique pourquoi la social-démocratie fut abandonnée, même par les partis qui ont vu le jour par le biais même de la social-démocratie, comme le parti travailliste en Grande-Bretagne, le parti socialiste en France et le SDP allemand. La direction de ces partis est passée des mains des activistes sociaux et travailleurs aux mains de meneurs qui mettaient l’accent sur la méritocratie et aux yeux desquels la redistribution récompensait des "pauvres peu méritants". C’est le contexte de « la fin de l’Etat-providence tel que nous le connaissons » de Bill Clinton. Ce déplacement fut aussi alimenté par l’intérêt même des nouveaux meneurs qui au cours du processus (comme nous le montrent les Clinton et les Blair) s’enrichirent immensément. On peut même dire que les partis ont dans une certaine mesure été pris en otage par leurs meneurs les plus intéressés.

Offer et Söderberg ont laissé la porte ouverte à un possible retour de la démocratie sociale et ils voient les signes précurseurs d’un tel changement dans le rôle croissant que joue la gauche des partis sociaux-démocrates comme dans le cas de Bernie Sander, Corbyn, Syriza et Podemos.

Le récit d’Offer-Söderberg est très convaincant, mais je trouve que les auteurs ont peu souligné quelles ont été les conditions "objectives" qui ont joué contre la social-démocratie. Ce n’est pas un point mineur. Si les conditions objectives ont en effet changé, comme je le crois, alors l’attrait dont la social-démocratie peut à l’avenir faire l’objet risque d’être plus limité. En d’autres termes, nous ne sommes pas susceptibles de connaître le même statu quo qu’auparavant, et ce même si l’échec du néolibéralisme est manifeste aux yeux de la majorité (mais pas aux yeux de certains économistes dont l’intérêt passe par la négation de l’évidence).

Il y a eu selon moi quatre changements qui vont contre le modèle idéal-typique de la social-démocratie. (…) Le premier est le multiculturalisme. La social-démocratie a été créée pour les sociétés ethniquement et culturellement homogènes. Les sociétés d’Europe de l’Ouest sont aujourd’hui bien plus diverses qu’elles ne l’étaient il y a soixante ans. C’est la question sur laquelle Assar Lindbeck (qui, par ailleurs, est la personne la plus influente dans la création du prix Nobel et ses premières attributions) a travaillé très tôt. Si les normes culturelles diffèrent et s’il y a un "manque d’affinité" entre les groupes (pour utiliser l’expression de Peter Lindert), alors la volonté de financer des transferts pour autrui s’évanouit.

Le deuxième défi est la fin du fordisme. Avec un travail plus hétérogène, en termes de tâches et de qualifications, des établissements de plus petite taille et géographiquement plus dispersés, des travailleurs indépendants plutôt que salariés, la base naturelle de la social-démocratie (le travail homogène procédant à un assemble dans un seul lieu) disparaît.

Le troisième défi est démographique. La social-démocratie s’est révélée être une réussite à travers l’usage du système par répartition dans les pays où la population augmentait et où la population en âge de travail était importante. Beaucoup travaillaient et transféraient des revenus aux retraités dans l’attente d’avoir le droit au même traitement lorsqu’ils vieilliraient à leur tour. Mais quand la population est sur le déclin et que la part des retraités dans la population augmente de plus en plus par rapport à la part de la population en âge de travailler, alors l’intégrité du système par répartition est remise en cause. Il n’est pas impossible que l’âge de départ à la retraite soit repoussé et que les pensions de retraite soient réduites, mais il est politiquement très difficile de le faire.

Le quatrième défi est la mondialisation. La social-démocratie opéré dans des économies plutôt fermées où la migration (et donc le défi du multiculturalisme) était peut importante et où le capital était généralement captif dans l’économie domestique. Rien de cela n’est encore vrai. Le capital est bien plus mobile, si bien qu’il est fortement taxé pour fournir des fonds pour les transferts sociaux, il risque de sortir de l’économie domestique. Les Etats-providence développés qui permettaient à ce que personne ne soit abandonné peuvent fournir les incitations en particulier pour les migrants faiblement qualifiés. Donc la "meilleure" social-démocratie peut perversement attirer des migrants offrant un travail d’une moins bonne qualité que les systèmes les plus austères et "égoïstes".

Ces éléments (…) m’amènent à penser qu’il est peu probable que l’on connaisse un retour à l’Age d’Or de la social-démocratie. D’un autre côté, beaucoup prennent conscience de l’inadéquation du modèle néolibéral qui engendra une grande crise (qui ne s’est finalement pas transformée en une autre Grande Dépression précisément parce que les règles clés du néolibéralisme furent abandonnées pour sauver le système). Comme plusieurs fois au cours de l’histoire, nous sommes à présent à un moment où aucune des deux doctrines établies ne semble fournir de réponses raisonnables aux questions d’aujourd’hui. Cela laisse le champ le champ ouvert à de nouvelles pensées et expérimentations. »

Branko Milanovic, « Will social democracy return? A review of Offer and Söderberg », in globalinequality (blog), 31 octobre 2016. Traduit par Martin Anota

mercredi 2 novembre 2016

Rien n’est gratuit



« Il y a un intéressant entretien avec Martin Shkreli dans le Financial Times. Shkreli, qui est devenu célèbre lorsque, après en avoir acheté le brevet d’un médicament utilisé pour traiter le Sida, il en a multiplié le prix par soixante assume clairement le fait de jouer le rôle de mauvais garçon. Il ne regrette absolument pas sa décision et croit que ce qu’il a fait est tout à faire correct, dans la mesure où cette décision a permis de maximiser la valeur pour les actionnaires (shareholders). S’il le pouvait, il le referait à nouveau.

Et il y a une logique de fer dans le raisonnement de Shkreli. Comme je l’ai déjà affirmé par le passé, dans une économie capitaliste, il ne fait pas sens de croire ou d’affirmer que les entreprises doivent poursuivre des objectifs autres que la maximisation du profit. Si la société désire y apporter quelques ajustements, comme elle doit effectivement le faire dans certains cas, alors il en incombe au gouvernement soit d’imposer des changements dans le fonctionnement même du marché (par exemple, en instaurant des limites au prix), soit de créer un meilleure d’assurance, soit de simplement subventionner les utilisateurs du médicament. Mais ce n’est pas le rôle de Shkreli d’incorporer les préoccupations sociales dans sa politique de fixation des prix. Il se comporterait de la même façon même s’il vendait un autre produit : qu’il s’agisse d’un médicament sauvant des vies ou d’une paire de chaussures, les règles sont les mêmes.

En fait, le seul péché dont Shkreli semble être coupable est celui d’avoir été brutalement franc et de ne pas s’être montré hypocrite. Plusieurs entreprises (en particulier les grosses entreprises pharmaceutiques) font exactement la même chose que lui, mais elles le font plus discrètement ; elles ne peuvent pas accroître le prix des médicaments de 5.000 %, afin de ne pas attirer une attention bien malvenue, mais elles peuvent accroître le prix de 2.000 % et passer inaperçues, en dessous de l’écran radar des politiciens et des faiseurs d’opinion. Elles sont peut-être plus malines et prudentes que Shkreli, mais pas très différentes de ce dernier. Elles se disent volontiers au service de toutes les "parties prenantes" (stake-holders), mais elles savent, aussi bien que Shkreli que si elle ne se focalisent pas par-dessus tout sur les profits, elles risquent de faire faillite et de disparaître.

Si vous avez une économie capitaliste, vous ne pouvez pas l’avoir de deux façons : en demandant une efficience sans compromis, en préconisant une forte concurrence et ensuite, soudainement, dans certains cas, en demandant aux capitalistes et aux entrepreneurs de suivre une logique totalement différente. Si vous voulez des résultats différents, alors le gouvernement ne peut rester les bras croisés, mais il doit intervenir et avoir un rôle actif.

Cela me rappelle une histoire que j’ai entendue il y a quelques années. Un joueur de basketball américain (dont je ne me souviens malheureusement plus le nom) refusa d’avoir à être exemplaire du fait qu’il soit un modèle pour les jeunes. Il répondit au journaliste qui le critiquait pour ne pas être exemplaire pour les jeunes en soulignant un fait évident : son rôle est de mettre des paniers, pas d’élever les enfants des autres. Et c’est clairement le point clé : si vous voulez que les enfants soient bien élevés et que les parents s’impliquent davantage, il faut mettre en place des congés payés pour les parents, permettre à ces derniers d’aller plus tard au travail (après qu’ils aient déposé leurs enfants à la crèche) ou encore de donner des aides financières aux enfants, et non garder le système intact et prétendre que c’est le rôle des joueurs de basketball de s’assurer que les enfants soient bien éduqués.

En d’autres mots, les gens suivent une certaine logique de comportement (qui reflète les mœurs sociales dominantes et le cadre institutionnel en place) et si l’on veut changer la logique dans certains domaines, on a besoin d’un gouvernement activiste. Rien n’est gratuit. »

Branko Milanovic, « Nothing comes for free », in globalinequality (blog), 30 octobre 2016. Traduit par Martin Anota

lundi 17 octobre 2016

Le recadrage du monde

« J’ai écouté ce matin un brillant discours de Danny Quah portant sur ce que les changements que le monde a connus au cours des vingt dernières années présagent pour la direction intellectuelle du monde ou, pour être plus exact, sur la façon par laquelle la vie politique et économique doit être organisée au vu des changements dans le pouvoir économique que nous observons à travers le monde. Au début de son discours, Danny définit les deux principes du cadre occidental (ou plus exactement américain) d’une société optimale : la liberté économique et la démocratie. C’est le paradigme bien connu de la démocratie capitaliste libéral qui constituerait, selon Fukuyama et plus récemment Acemoglu et Robinson, le point final de l’évolution humaine. Danny lie cela, avec raison selon moi, à l’"exceptionnalisme américaine", qui est la croyance selon laquelle l’Amérique, de par l’exemple qu’elle donne, montre au monde comment il doit être organisé et selon laquelle le monde va finir par être organisé sous la forme d’une "plus grande Amérique".

Mais ensuite, Danny dit que quelque chose est allé de travers dans cette approche. Premièrement, la suprématie économique et militaire de l’Occident n’est pas aussi importante qu’elle le fut il y a un siècle, voire même il y a cinquante ans. Cette suprématie est érodée par la croissance de régions du monde qui sont organisées selon des principes différents et notamment la Chine. Donc, si la performance du modèle capitaliste libéral est inférieure à celle d’un autre modèle, peut-être que le capitalisme libéral démocratique n’est pas la meilleure manière d’organiser l’humanité ailleurs. Deuxièmement, en réponse aux défis de la mondialisation et à l’effritement des classes moyennes domestiques, une part significative de l’opinion publique en Occident embrasse le populisme, le nationalisme, etc., c’est-à-dire des forces qu’un modèle libéral prospère doit maintenir dans la marginalité. Mais elles ne sont plus marginales. Troisièmement, Danny soulève la question suivante : nos considérations à propos de ce qui constitue la meilleure manière d’organiser la vie économique et politique doivent-elles être influencées non seulement par ceux qui l’organisent le mieux, mais aussi par les régions où la majorité de la population mondiale vit ? Ce n’est pas simplement un point arithmétique. Elle vient de la nécessité que les modes de vie fructueux de la majorité aient une plus grande validité empirique que les façons de vivre des minorités.

Même si Dany ne le dit pas dans son discours, tout cela fait de l’expérience chinoise le "re-cadreur" de l’organisation optimale de la société. Redéfinir quelle est la meilleure société est en effet une large entreprise intellectuelle dans la mesure où si un paradigme entièrement différent de la façon par laquelle il faut organiser la société finit par dominer, le paradigme qui s’est construit en Occident au cours des trois derniers siècles sera marginalisé et notre conception de ce qu’est une "bonne société" va connaître une révolution. Il s’agit de rien moins que d’une révolution intellectuelle majeure, disons aussi décisive que le passage du paganisme à la chrétienté en Occident.

Cependant, Danny ne définit pas ce nouveau cadre. Il laisse peut-être cela pour un autre discours ou un prochain livre. Mais je note qu’il y a plusieurs problèmes avec la définition d’un nouveau cadre. Considérons comme évident que l’expérience chinoise du dernier demi-siècle ait été l’exemple le plus frappant de progrès que l’humanité ait pu connaître. Nous devons être capables, en principe, d’en tirer un enseignement, en l’occurrence sur la façon d’organiser d’autres sociétés pour répliquer le miracle chinois. Mais il y a des problèmes. A la différence du succès de l’Occident qui a suivi la Révolution industrielle et qui s’est élaboré à travers une combinaison de pensée abstraite (à propos du libre arbitre, de la propriété, de la liberté, du rôle de la religion, etc.) et de l’application pratique, même imparfaite, de ces principes, l’expérience chinoise s’est entièrement composée (selon moi) de mesures pragmatiques sans schéma intellectuel global. De telles expériences pragmatiques sont difficiles à transplanter précisément parce que leur succès dépend des conditions locales et de la prise de conscience des meilleures solutions à des problèmes très locaux. Cet extraordinaire succès dans la résolution des problèmes locaux manque d’un "mode de résolution des problèmes" général qui puisse être exporté ailleurs. C’est un problème que la Chine a rencontré en influençant l’organisation économique du reste du monde : elle s’est révélée incapable de formuler des principaux généraux (abstraits) qui doivent également guider d’autres sociétés.

Dans l’arène politique, le problème est peut-être même plus grave. Dans le modèle chinois, le bon système politique signifie qu’une élite bien éduquée, bien informée et non corrompue, sélectionnée de façon assez équitable, doit prendre des décisions politiques importantes. (Je n’utilise délibérément pas le mot « régner ».) A nouveau, même si cette approche, appliquée à Singapour ou en Chine, s’est révélée fructueuse, il est difficile de voir comment elle peut être transplantée ailleurs. Même l’élite la plus extractive ou intéressée va se présenter comme étant bien informée et non corrompue. L’avantage du modèle démocratique occidental est précisément sa focalisation, non sur le résultat final (la "bonne gouvernance"), mais sur le processus, comme dans la définition que Schumpeter donne de la démocratie, celle d’"un système où les partis politiques se battent pour obtenir le plus de voix". Ce système ne garantit pas un bon gouvernement, ni un gouvernement "propre", il ne protège pas du nationalisme, du populisme ou de la nationalisation de la propriété. Mais il parie sur le bon sens ou la capacité des gens à apprendre de leurs erreurs, donc sur leur propension à choisir les gouvernements bons et suffisamment compétents pour les diriger.

Maintenant, malgré ces problèmes de définition d’un cadre alternatif, Danny a selon moi posé une question qui se révélera extrêmement importante pour nous dans un avenir proche. Si la région la plus prospère de l’humanité est organisée selon le principe A et si notre expérience historique et culturelle nous suggère que la meilleure manière d’organiser l’humanité est B, combien de temps cette tension peut-elle durer ? Soit nous dérivons certains principes généraux du principe A et les appliquons autour du monde, soit les sociétés appliquant actuellement le principe A prennent le dessus sur celles qui appliquent le principe B, soit le principe B parvient à rester dominant. La seule chose qui ne peut durer perpétuellement, c’est que nous continuons de croire que B soit la meilleure façon d’organiser les sociétés, alors qu’au niveau empirique les sociétés les plus prospères sont organisées selon le principe A. La théorie et la pratique vont devoir se rapprocher l’une de l’autre. A un moment ou à un autre. »

Branko Milanovic, « Reframing the world », in globalinequality (blog), 25 septembre 2016. Traduit par Martin Anota

lundi 3 octobre 2016

Les trois classes moyennes et le populisme

« En novembre, cette année, les électeurs américains vont devoir choisir entre le populisme et la ploutocratie. J’ai mis en lumière un tel choix dans le quatrième chapitre de mon ouvrage sur les inégalités mondiales, que j’ai écrit il y a plus d’un an, alors même qu’à l’époque je n’anticipais aucunement l’extraordinaire progression de Donald Trump.

Cette progression, combinée à la réaction populiste à l’encontre de la mondialisation, de l’immigration et des étrangers, est devenue la matière des articles de journaux et de magazines à l’ampleur que certains (…) affirment (bien sûr avec le recul) que le populisme était à la fois inévitable et prévisible. Une telle dynamique s’explique, non seulement aux Etats-Unis, mais aussi au Royaume-Uni, en France, au Danemark, en Suède et ailleurs (…), par la très faible croissance, voire la stagnation, des revenus réels des classes moyennes dans les pays riches. Le graphique ci-dessous (…) montre cela clairement : au cours des trois dernières décennies, les parts des déciles intermédiaires ont décliné de 1 à 4 points de PIB dans les principaux pays développés. Par conséquent, le phénomène n’est pas seulement américain : il est commun à tous les pays riches.

GRAPHIQUE Part du revenu national des quatre déciles intermédiaires (en %)

Branko_Milanovic__part_du_revenu_des_quatre_deciles_intermediaires.png

Mais si les origines du populisme dans l’Occident semblent avoir été bien saisies (…), un processus similaire d’essor du populisme en Chine semble difficilement trouver la même explication, parce qu’il s’accompagne, non pas d’un déclin, mais d’un essor de la classe moyenne. La théorie de la modernisation nous amène à croire que l’accroissement de la part des classes moyennes dans la population devrait accélérer la démocratisation. En effet, c’est ce que nous avons observé au cours des quatre dernières décennies, depuis la Révolution des Œillets au Portugal à la chute du Communisme, en passant par la diffusion de la démocratie en Corée du Sud et à Taïwan et dans toute l’Amérique latine.

Est-ce que la Chine peut être une exception à cette "régularité" ? C’est la question que les dirigeants du parti communiste doivent se poser. S’ils y répondent par l’affirmative, ils vont se jeter dans une lutte pour garder leur place. Puisqu’ils ne semblent pas désireux de le faire et semblent prendre conscience que l’idéologie du productivisme, visant à impulser une croissance annuelle des revenus réels à deux chiffres, ne peut être maintenue, ils ont essayé de déplacé l’opinion publique en direction du populisme, qu’il s’agisse ou non une sorte de maoïsme modéré ou de populisme soft. Aucune de ces deux tendances n’est pour l’heure suffisamment forte ou toxique, mais le potentiel pour qu’elles prennent de l’ampleur si nécessaire est là. Donc, dans le cas chinois, l’essor du populisme n’est pas provoqué par un échec économique, mais au contraire par le succès économique qui complique le maintien du vieux système politique, voire s’avère incompatible avec ce dernier. C’est une contradiction entre le développement des forces de production et l’inadéquation de la superstructure que chaque marxiste reconnaîtra facilement.

La troisième réaction populiste prend place en Russie. Elle est alimentée par une force encore différente. Cela ne relève pas d’un succès économique, ni vraiment d’un échec économique, mais par les privatisations, perçues comme injustes, et par le ressentiment et le revanchisme, deux sentiments qui remontent à la fin de la Guerre froide. Cette dernière a été (erronément) interprétée en Occident comme une victoire sur la Russie. C’est ce récit que Poutine et les classes moyennes russes rejettent et qui se trouve au cœur de leur populisme et de leur nationalisme. Il est faux de voir cela comme une construction de l’élite ; l’élite a juste permis à ces idées de s’exprimer enfin, de la même façon que l’essor de Trump aux Etats-Unis n’a pas produit le populisme, mais plutôt permis à ce dernier de s’exprimer plus facilement. Alors que par le passé les gens sentaient une certaine inhibition à présenter des propos fortement xénophobes ou racistes, cette inhibition fut balayée quand les meneurs politiques commencèrent à librement exprimer de telles idées et obtinrent un véritable soutien politique pour l’avoir fait.

Ceux qui personnalisent par conséquent le problème et considèrent que Trump, Xi ou Poutine sont coupables de "créer" le populisme et d’alimenter la xénophobie n’ont que très partiellement raison. Trump, Xi et Poutine ont permis aux sentiments populistes de s’exprimer plus librement, mais ils ne les ont pas inventés. Le populisme existait déjà avant et trouvent leurs racines dans des causes réelles et compréhensibles. Les diagnostics qui voient la cause de nos problèmes comme résidant principalement dans les responsables politiques eux-mêmes nous amènent ensuite à prescrire le mauvais remède. Un remède très imparfait consiste à essayer de les empêcher de venir au pouvoir ou de les destituer. Un tel remède ne contribue pas du tout à résoudre le problème sous-jacent, celui-là même qui les amène à prendre au pouvoir ou tout du moins à s’en rapprocher.

Pour obtenir le bon remède, il faut d’abord établir un diagnostic correct. Et ce dernier est que, aux Etats-Unis, le populisme est enraciné dans l’échec de la mondialisation à délivrer des bénéfices concrets pour la classe laborieuse ; en Russie, il est enraciné dans l’incapacité (ou les réticences) de l’Occident à considérer la Russie comme un partenaire égal ; en Chine, il est enraciné dans un système politique inadéquat. Une fois que vous identifiez la cause correcte du problème, vous pouvez commencer à essayer de le résoudre. Sinon, la maladie du populisme, qui pour tous les problèmes tient pour responsables la mondialisation et les étrangers et que l’on observe dans les trois principales puissances au monde, qui contrôlent 98 % de l’ensemble des armes nucléaires dans le monde, est en effet un réel motif d’inquiétude. »

Branko Milanovic, « The three middle classes and populism », in globalinequality (blog), 20 juin 2016. Traduit par Martin Anota

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