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Tag - Branko Milanovic

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dimanche 29 mars 2020

L'économie mondiale après le coronavirus

« Que pouvons-nous dire à propos de l’impact de la pandémie sur la répartition mondiale du revenu ? Il est difficile de dire quelque chose de précis parce que nous ne savons pas combien de temps durera la pandémie, combien de pays en seront affectés, combien de personnes vont mourir et si la fabrique sociale des sociétés tiendra. Nous sommes dans le noir absolu. L’essentiel de ce que nous disons aujourd’hui pourrait en définitive se révéler inexact demain. Si quelqu’un a raison, il se peut que ce ne soit pas parce qu’il est intelligent, mais parce qu’il est chanceux. Mais dans une crise comme celle-ci, la chance compte beaucoup.

Dans quelle mesure la crise est-elle susceptible de réduire le revenu mondial ? Le graphique ci-dessous montre les taux de croissance mondiaux réels par tête de 1952 à 2018. La ligne au trait épais donne la mesure conventionnelle (ploutocratique) : elle montre si le PIB réel par tête moyen du Monde a augmenté ou diminué. (Tous les calculs sont en dollars PPA.) Le PIB mondial par tête a baissé en quatre occasions : en 1954, en 1982, en 1991 et plus récemment en 2009 dans le sillage de la crise financière mondiale. Chacun de ces quatre déclins a trouvé son origine aux Etats-Unis. Ce n’est pas surprenant : l'économie américaine constituait jusqu’à très récemment la plus grande économie au monde, si bien que lorsque la croissance américaine ralentissait, la croissance mondiale en était affectée.

GRAPHIQUE Taux de croissance du revenu par tête mondial (en %)

Branko_Milanovic__croissance_du_PIB_reel_par_tete_mondial_ploutocratique_democratique.png

Une mesure différente de la croissance mondiale est le taux de croissance réel démocratique ou du peuple (la ligne au trait fin sur le graphique). Il répond à la question suivante : en supposant que la répartition du revenu dans chaque pays reste la même, quelle était la croissance moyenne qu’a connu la population dans le monde ? Pour le dire plus simplement : si les PIB par tête de l’Inde, de la Chine et d’autres pays très peuplés augmentent rapidement, bien plus de personnes se sentiront mieux que si certains pays riches, mais petits, voient leur PIB par tête augmenter. Ou, pour le dire autrement, pensez aux années soixante, lorsque le PIB total de (par exemple) le Benelux était similaire au PIB de la Chine. Selon un calcul ploutocratique, l’accroissement des deux rapporterait la même chose. Selon un calcul démocratique, la hausse en Chine compterait bien davantage parce que plus de personnes verraient leur situation s’améliorer. Cette seconde mesure pondère donc les taux de croissance des pays avec leur population. Ici, nous pouvons noter que le monde n’a jamais connu de taux de croissance négatif, excepté en 1961, quand le désastre du (si mal nommé) Grand Bond en Avant a réduit le revenu par tête des Chinois de 26 % (...).

Que pouvons-nous dire à propos de l’évolution probable des deux mesures en 2020 ? Le FMI, qui calcule seulement la première mesure, a récemment estimé que le PIB mondial diminuerait au moins dans les mêmes proportions qu’au cours de la crise financière mondiale. La seconde mesure a peu de chances d’être négative dans la mesure où la Chine s’en remet et où, comme nous l’avons vu, c’est largement ce pays très peuplé qui détermine ce qui se passe pour cette mesure. Pourtant, nous ne savons pas comment l’Inde sera affectée par la crise. Si son taux de croissance devient négatif, cela peut (combiné avec des taux de croissance certainement négatifs dans l’essentiel de l’Europe et de l’Amérique du Nord) produire la deuxième récession pour le peuple depuis les années cinquante.

Donc, les effets négatifs de la crise sur la croissance seront très puissants, mais celle-ci ne va pas affecter tout le monde de la même façon. Si le déclin économique est le plus sévère, comme il semble aujourd’hui que ce sera le cas, aux Etats-Unis et en Europe, le fossé entre les grands pays d’Asie et le monde riche se réduira. C’est la principale force qui a entraîné la réduction des inégalités mondiales depuis approximativement 1990. Donc nous pouvons nous attendre, comme ce fut le cas après 2008-2009, à une accélération du déclin des inégalités mondiales. Comme après 2008-2009, la réduction des inégalités mondiales sera atteinte non à travers les forces "bénignes" de la croissance positive dans les pays riches et les économies émergentes d’Asie, mais via les forces "malines" de croissance négative dans les pays riches.

Cela aurait les deux conséquences suivantes. Tout d’abord, géopolitiquement, le centre de gravité de l’activité économique va continuer de se déplacer vers l’Asie. (…) Si l’Asie continue d’être la région la plus dynamique au monde, tout le monde sera naturellement poussé dans cette direction. Deuxièmement, le déclin des revenus réels des populations occidentales va se produire exactement à l’instant où les économies occidentales sortaient d’une période d’austérité et de faible croissance et où l’on pouvait s’attendre à ce que le manque de croissance pour les classes moyennes qui caractérisait ces pays depuis la crise financière soit sur le point de s’arrêter.

En des termes purement comptables, nous sommes donc susceptibles de voir se dérouler dans une certaine mesure une répétition de la crise financière mondiale : la détérioration de la position relative de l’Occident sur l’échelle des revenus, un accroissement des inégalités au sein des pays riches (comme ce sont les travailleurs à faible salaire et les plus vulnérables qui en seront les premiers touchés) et la stagnation des revenus des classes moyennes. Le choc de la crise du coronavirus peut donc constituer un second choc dramatique pour les pays riches en une quinzaine d’années.

Nous pouvons nous attendre, dans certains domaines, à un recul de la mondialisation. C’est le plus évident à très court terme (un à deux ans), et même avec le scénario le plus optimiste sur la gestion de la pandémie, dans le cas de la circulation des personnes et possiblement des biens, qui sera bien plus contrôlée qu’avant la crise. Beaucoup des obstacles imposés à la libre circulation des gens et des biens pourraient venir de la peur rationnelle d’une récurrence de la pandémie. Mais certains des obstacles vont dans l’intérêt de certaines entreprises. Donc le retrait des restrictions sera difficile et coûteux. Nous n’avons pas enlevé les mesures de sécurité lourdes et coûteuses dans les aéroports malgré l’absence d’attaques terroristes pendant plusieurs années. Il y a peu de chances que nous enlevions rapidement les obstacles que nous mettons aujourd’hui en place. (...)

Pourtant, nous ne devons pas surestimer ces restrictions au commerce et à la circulation du travail et du capital. Quand notre intérêt à court terme est en jeu, nous sommes très prompts à oublier les leçons de l’Histoire : donc si plusieurs années se passent sans autre nouvelle perturbation majeure, je pense que nous reviendrons aux formes de mondialisation que nous avons connues avant la crise du coronavirus.

Ce que nous risquons de ne pas retrouver, c’est la répartition relative des pouvoirs économiques des différents pays et l’attraction politique de la gestion libérale des sociétés. Les crises brutales comme celle que nous vivons tendent à encourager la centralisation des pouvoirs parce que celle-ci constitue souvent la seule façon par laquelle les sociétés peuvent survivre. Il devient alors difficile de priver de pouvoir ceux qui en ont accumulé durant la crise et qui peuvent en outre déclarer en toute crédibilité que c’est grâce à leur capacité ou à leur sagesse que le pire a été évité. Donc, la politique va rester turbulente. »

Branko Milanovic, « The world after corona », in globalinequality (blog), 28 mars 2020. Traduit par Martin Anota



aller plus loin...

« Quelles sont les répercussions à long terme des pandémies ? »

« Quel serait l’impact d’un ralentissement de la croissance chinoise sur le reste du monde ? »

« Que se passe-t-il lors des récessions mondiales ? »

mardi 18 février 2020

Qu’est-ce que la richesse ?

Cela semble évident. Commençons avec les définitions qu’utilisent les économistes qui travaillent sur les inégalités. C’est la somme totale de tous les actifs que vous possédez (logement, voiture, fournitures, tableaux, argent à la banque, actions, obligations, etc.), plus ce qui est qualifié de "valeur de rachat" (surrender value) de l’assurance-vie et de projets similaires moins le montant de vos dettes. En d’autres mots, c’est le montant de monnaie que vous obtiendriez si vous aviez à liquider aujourd’hui toutes vos possessions et deviez rembourser toutes vos dettes. (Le montant qui en résulte peut très bien être négatif.) Certains économistes utilisent une définition plus compliquée en considérant que nous devrions aussi ajouter la valeur actualisée des flux futurs (certains ?) de revenu. Cela nous amène au problème que j’ai expliqué ici. Mais qu’importe, j’aimerais adopter dans ce billet une vision historique de la richesse.

Je le faisais aussi dans mon livre The Haves and Have-Nots quand je me demandais qui pouvait être la personne la plus riche de l’Histoire. Si vous voulez comparer les gens de différentes époques, vous ne pouvez simplement essayer de calculer leur richesse totale. C’est impossible en raison de qui est connu sous le nom du "problème des indices" (index number problem) : il n’est pas possible de comparer des paniers de biens et services qui sont largement dissemblables. Si je peux écouter un million de chansons et lire toute la nuit en utilisant une très bonne lumière et si je donne une grande valeur à ces activités, je peux être considéré comme plus riche que n’importe quel roi qui vivait il y a mille ans. Tocqueville le notait aussi quand il écrivait que les anciens rois vivaient dans le luxe, mais pas dans le confort.

C’est pourquoi nous devons utiliser la définition de la richesse proposée par Adam Smith : une personne "doit être riche ou pauvre en fonction de la quantité de travail qu’elle peut commander". Cela signifie que le montant de richesse d’une personne doit être estimé dans un contexte historique : combien de milliers d’heures de travail peut-elle commander si elle utilise toute sa richesse ? Cette mesure est cependant plus facile à utiliser dans le passé qu’aujourd’hui. A l’époque de l’Empire romain par exemple, lorsque les pays avaient approximativement le même niveau de revenu, prendre le plus riche des Romains et le plus riche des Chinois et comparer leurs richesses respectives avec leur revenu de subsistance (par exemple le salaire habituel de l’époque) fait sens parce que le "salaire habituel" était le même à Rome et en Chine. Mais si l’on prend Jeff Bezos ou Bill Gates, avec quels salaires devrait-on comparer leur richesse ? Avec les salaires des travailleurs américains ou avec un certain taux de salaire mondial ? Si l’on prend la première option, ne devrait-on pas prendre le salaire moyen au Mexique pour mesurer la richesse de Carlos Slim et celui en vigueur en Russie pour la richesse des oligarques russes ? C’est ce que j’ai fait dans The Have and Have-Nots et voici les résultats. Ils concernent l’année 2010-2011, mais ils peuvent être facilement actualisés. On peut voir que Slim et Khodorkovski (le super-oligarque russe avant que Poutine ne le mette en prison) étaient probablement les personnes les plus riches dans l’Histoire, si leur richesse est mesurée en termes de leurs salaires domestiques. Et selon la même méthode, Rockefeller en 1937 était plus riche que Gates en 2005.

Le revenu de l'homme le plus riche exprimé en nombre de revenus moyens à l'époque et dans le pays où il vivait

Branko_Milanovic__les_hommes_les_plus_riches_dans_l__Histoire.png

Quand nous faisons ce genre de calculs, nous regardons implicitement le pouvoir domestique potentiel des milliardaires : leur capacité à embaucher des milliers de personnes. Mais notez qu’ici j’ai dépassé un peu l’objectif. Je suis réellement en train de mesurer la richesse en termes de pouvoir potentiel. Maintenant, ce pouvoir ne requiert pas toujours une richesse financière actuelle. Il peut venir d’un simple pouvoir politique. Staline, par exemple, pouvait faire mobiliser bien plus de main-d’œuvre aujourd’hui par ses décisions que Khodorkovski ou Slim. C’est également le cas pour plusieurs autres dictateurs dans l’Histoire.

Ce couplage du montant d’argent et du pouvoir de donner des ordres aux gens amène les gens à croire que les dictateurs ont du être extraordinairement riches. Cette vision se fonde implicitement sur les valeurs de nos sociétés contemporaines qui sont très marchandisées et où la détention d’une richesse s’apparente à la détention de pouvoir. Avec des gens comme Trump, Berlusconi, Bloomberg, etc., il devient même "naturel" de voir la richesse et le pouvoir comme une unique et même chose.

On pense aussi que la richesse peut aussi être transmise à nos descendants. Après tout, plusieurs personnes justifient l’accumulation d’extraordinaires montants par l’inquiétude qu’ils nourrissent pour leur famille ou peut-être pour certaines causes philanthropiques. Mais que se passe-t-il quand la richesse privée actuelle est faible, alors même que la capacité à contrôler un énorme montant de ressources est importante ? Ce fut le cas, d’une façon extrême, avec Staline, mais aussi avec beaucoup de dirigeants communistes. Celui qui, parmi eux, était le dirigeant suprême dans son propre pays avait un large pouvoir pour mobiliser des ressources. Ils utilisaient aussi pour eux-mêmes plusieurs ressources ; non (dans le cas de Staline) d’une façon tsariste ostentatoire, mais de façon à affirmer sa puissance et celle de l’Etat (comme le montrait de façon très convaincante Dining with Stalin de Vladimir Nevezhin dont j’ai fait la recension ici). Les ressources étaient aussi utilisées pour satisfaire les exigences de sécurité incroyablement fortes de façon à ce que personne ne puisse suivre les mouvements du dirigeant suprême. (C’est la même raison qui amène les Présidents américains à toujours utiliser deux ou trois hélicoptères et non un seul.) Staline avait en conséquence accès à approximativement vingt résidents dans différentes régions proches de Moscou et sur la côte de la Mer noire. (Certaines de ces résidences étaient destinée à son usage propre, d’autres étaient partagées avec le reste du corps dirigeant). C’était très similaire à la situation de Mao. Tito avait au moins sept résidences dans différentes régions du pays.

Mais ce qu’aucun des dictateurs n’avait était la capacité de transférer une telle "richesse" à ses descendants. Plusieurs d’entre eux ne s’inquiétaient pas beaucoup de leur famille ; c’était certainement le cas de Staline et de Tito. Mao s’en inquiétaient peut-être un peu plus [...) ; Chiang Ching (Jiang Qing), sa veuve, bien moins et mourut en prison. Donc, si nous faisons un tableau simple (ci-dessous) de ce en quoi consiste la richesse, nous notons que dans ces cas elle ne réalise pas toutes les fonctions que nous lui assignons normalement. Cela s’explique par le fait que nous donnons à la richesse les caractéristiques de nos propres sociétés marchandisées. Dans différentes sociétés, même si elles sont relativement proches temporellement et technologiquement des nôtres (comme l’Union soviétique de Staline ou la Chine de Mao) la fonction de la richesse était différente. Le pouvoir était la véritable richesse, non pas les villas qui était utilisées d’office et que vous ne pouviez pas transmettre à vos descendants.

Les fonctions de la richesse dans différentes sociétés

Branko_Milanovic__les_fonctions_de_la_richesse.png

Nous constatons donc que la comparaison de la richesse au cours de différentes époques fait face à d’importantes difficultés, voire est rendue impossible, non pas parce que nous ne pouvons donner des valeurs à des choses qui n’existaient pas par le passé et existent à présent, mais parce que nous rencontrons des difficultés à comparer la richesse dans des sociétés différentes avec des aspects structurellement différents. Nous devons prendre conscience qu’il est possible de comparer la richesse des personnes sur la liste de Forbes aussi longtemps qu’elles partagent des environnements sociaux similaires : la même capacité à protéger leur richesse, à l’utiliser pour diriger des personnes, à la léguer. Dès lors que ces conditions sous-jacentes divergent, la comparaison cesse d’avoir un sens. »

Branko Milanovic, « What is wealth? », in globalinequality (blog), 10 février 2020. Traduit par Martin Anota

jeudi 13 février 2020

Pourquoi il ne s’agit pas d’une crise du capitalisme

« Il y a récemment eu une avalanche d’articles et de livres à propos de la "crise du capitalisme" prédisant son effondrement ou son dépassement. Pour ceux qui sont assez vieux pour se souvenir des années quatre-vingt-dix, il y a une étrange similarité avec la littérature qui affirmait alors que la fin hégélienne de l’histoire était arrivée. Cette littérature s’est trompée. Celle d’aujourd’hui est, je le crois, erronée sur le plan des faits et se trompe dans le diagnostic du problème.

Les faits montrent non pas la crise, mais au contraire, la plus grande force que le capitalisme ait jamais connue, que ce soit en termes de portée géographique ou de son expansion à des domaines (comme le temps de loisir ou les médias sociaux) où il a créé des marchés entièrement nouveaux et conduit à la marchandisation de choses qui ne faisaient par le passé jamais l’objet de transactions.

Géographiquement, le capitalisme est maintenant le mode de production dominant (et peut-être même le seul) tout autour du monde, que ce soit en Suède où le secteur privé emploie plus de 70 % de la main-d’œuvre, aux Etats-Unis où il emploie 85 % de la main-d’œuvre ou même en Chine où le secteur privé (organisé de façon capitaliste) produit 80 % de la valeur ajoutée. Ce n’était évidemment pas le cas avant la chute du communisme en Europe de l’Est et en Russie, ni avant que la Chine s’embarque dans ce qui est euphémiquement qualifié de "transformation", mais qui correspond en réalité à un remplacement du socialisme par des relations capitalistes de productions.

En outre, avec la mondialisation et les avancées technologiques, de nombreux nouveaux (…) marchés ont été créés : un large marché pour les données personnelles, les marchés de location pour vos voitures ou logements (aucun d’entre eux n’était important avant la création d’Uber, de Lyft, d’Airbnb, etc.), (…) et d’autres marchés tels que ceux du soin des personnes âgées, des enfants, des animaux, le marché pour la préparation et la fourniture des repas, le marché pour les courses, etc.

L’importance sociale de ces nouveaux marchés est qu’ils créent un nouveau capital et, en donnant un prix à des choses qui n’en avaient pas avant transforment de simples biens (valeur d’usage) en marchandises (valeur d’échange). Cette expansion capitaliste n’est pas fondamentalement différente de l’expansion du capitalisme qui a été à l’œuvre en Europe au cours des dix-huitième et dix-neuvième siècles, celle qu’évoquent Adam Smith et Karl Marx. Une fois que les nouveaux marchés ont été créés, il y a une valeur fantôme placée sur tous ces biens ou activités. Cela ne signifie pas que nous allons tous immédiatement mettre en location nos logements ou conduire nos voitures comme des taxis, mais cela signifie que nous sommes conscients de la perte financière que nous connaissons en ne le faisant pas. Pour beaucoup d’entre nous, une fois que le prix est bon (que ce soit parce que nos circonstances changent ou parce que le prix relatif augmente), nous devons rejoindre les nouveaux marchés et les renforçons ainsi.

Ces nouveaux marchés sont fragmentés, dans le sens où ils exigent rarement un jour complet de travail. Cette marchandisation va avec la "gig-economy". Dans une "gig-economy", nous sommes à la fois des prestataires de services (nous pouvons fournir des pizzas les après-midis) et des acheteurs de nombreux services qui n’étaient pas monétisés par le passé (notamment le ménage, la préparation des repas, la garde d’enfants). Cela permet aux individus de satisfaire tous leurs besoins sur le marché et soulève à plus long terme de grosses questions comme l’utilité et la survie de la famille.

Mais si le capitalisme s’est développé dans autant de directions, pourquoi parlons-nous de crise ? Parce que le malaise qui touche les riches pays occidentaux est supposé affliger le monde entier. Mais ce n’est pas le cas. Ce n’est pas le cas parce que le malaise occidental est le produit d’une répartition inégale des gains de la mondialisation, une conséquence qui n’est pas dissemblable à ce qui s’était passé lors de la mondialisation du dix-neuvième siècle, quand les gains étaient disproportionnellement captés par les Européens.

Quand cette nouvelle vague de mondialisation a commencé, elle a été politiquement "vendue" dans l’Occident, en particulier comme elle vint dans le sillage de "la fin de l’Histoire", avec la promesse qu’elle bénéficierait disproportionnellement aux pays riches et à leurs populations. C’est l’inverse qui s’est produit. Elle a particulièrement bénéficié à l’Asie, à des pays très peuplés comme la Chine, l’Inde, le Vietnam et l’Indonésie. C’est le fossé entre les attendes que nourrissaient les classes moyennes occidentales et la faible croissance de leur revenu, aussi bien que la chute de leur position dans la répartition mondiale des revenus, qui nourrissent l’insatisfaction avec la mondialisation. C’est une erreur de diagnostiquer cela comme une insatisfaction avec le capitalisme.

Il y a aussi un autre problème. L’expansion de l’approche marchande des sociétés dans toutes leurs activités (ou pratiquement toutes), chose qui est en effet un aspect du capitalisme avancé, a aussi transformé la politique en une activité d’affaires. En principe, la politique, pas plus que le temps de loisir, n’était pas considérée comme un domaine de transactions marchandes. Mais ces deux activités le sont devenues. Cela a davantage exposé la politique à la corruption. Elle est désormais considérée comme toute autre activité, où même si l’on ne s’engage pas dans une corruption explicite durant son mandat politique, on utilise le carnet d’adresses et les compétences acquis en politique pour gagner ensuite de l’argent. Ce type de marchandisation a créé un cynisme généralisé et un désenchantement avec la politique et les politiciens orthodoxes.

Donc, ce n’est pas une crise du capitalisme en soi, mais une crise provoquée par les répercussions inégales de la mondialisation et par l’expansion du capitalisme aux domaines qui n’étaient traditionnellement pas considérés comme commercialisables. Autrement dit, le capitalisme est devenu trop puissant et est entré dans certains cas en collision avec nos plus intimes croyances. Il va soit continuer à conquérir davantage de sphères pour l’heure non marchandes, soit être contrôlé en voyant son "champ d’action" être ramené à ce qu’il était par le passé. »

Branko Milanovic, « Why it is not the crisis of capitalism », in globalinequality (blog), 11 octobre 2019. Traduit par Martin Anota

lundi 28 octobre 2019

Le Chili, l’enfant modèle du néolibéralisme tombé en disgrâce

Il n’est pas habituel pour un pays de l’OCDE de tirer sur la population et de tuer 16 personnes en deux jours d’émeutes à caractère social. (Peut-être que seule la Turquie, dans son conflit incessant contre la guérilla kurde, se rapproche le plus d’un tel niveau de violence.) C’est cependant ce que le gouvernement chilien, l’enfant modèle du néolibéralisme et de la transition vers la démocratie, a fait au cours de la dernière semaine au début des protestations qui ne présentent pas de signes d’apaisement malgré les réformes cosmétiques proposées par le Président Sebastian Piñera.

La chute en disgrâce du Chili est symptomatique de tendances mondiales qui révèlent les dommages provoqués par les politiques néolibérales au cours des vingt dernières années, allant des privatisations en Europe de l’Est et en Russie (…) aux plans d’austérité imposés aux pays en difficulté de la zone euro. Le Chili était présenté (…) comme un succès exemplaire. Les politiques agressives adoptées après la chute de Salvador Allende en 1973 et les massacres qui s’ensuivirent ont été adoucies avec la transition vers la démocratie, mais leurs aspects essentiels furent préservés. En effet, le Chili a présenté de remarquables performances en termes de croissance économique et, tandis qu’au cours des années soixante et soixante-dix il se plaçait au milieu du classement des pays d’Amérique latine en termes de PIB par tête, il est désormais le pays le plus riche d’Amérique latine. Il a bien sûr été aidé par les prix élevés du principal produit de base qu’il exporte, le cuivre, mais son succès en termes de croissance est incontestable. Le Chili en a été "récompensé" en accédant à l’OCDE, le club de pays riches. Il a été le premier pays d’Amérique du Sud à y faire son entrée.

Là où le pays a échoué, c’est dans le domaine des politiques sociales, qui étaient bizarrement considérées par beaucoup comme une réussite. Dans les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix, la Banque mondiale a fait les louanges des politiques chiliennes de flexibilisation du marché du travail, qui consistèrent à casser les syndicats et à imposer un modèle de négociations entre employeurs et salariés au niveau des branches plutôt que de permettre à une organisation syndicale de négocier pour l’ensemble des travailleurs. Le Chili a même été bizarrement présenté par la Banque mondiale comme un modèle de transparence et de bonne gouvernance, quelque chose que les pays en transition en Europe de l’Est étaient appelés à prendre comme exemple. Le frère de l’actuel Président chilien (tous deux sont les rejetons de l’une des familles les plus riches au Chili) est devenu célèbre pour avoir introduit, en tant que Ministre du Travail et de la Sécurité sociale sous Pinochet, un système de retraites où les salariés payent des cotisations obligatoires à partir de leurs salaires pour les placer dans l’un des divers fonds de pensions et où ils reçoivent, une fois à la retraite, des pensions basées sur la performance de tels fonds. Les pensions de retraite devinrent l’objet d’un capitalisme de roulette russe. Mais au cours du processus, les fonds de pensions, qui imposaient des frais élevés, et leurs gestionnaires s’enrichirent. José Piñera a essayé de "vendre" ce modèle à la Russie d’Eltsine et aux Etats-Unis de George Bush, mais il échoua malgré le soutien puissant (et assez compréhensible) des communautés financières dans ces deux pays. Aujourd’hui, la plupart des retraités chiliens gagnent entre 200 et 300 dollars par mois dans un pays où le niveau des prix est d’environ 80 % de celui des Etats-Unis (selon le Projet de Comparaisons Internationales, un projet mené conjointement par les Nations unies et la Banque mondiale pour comparer les niveaux des prix à travers le monde).

Alors que le Chili se démarque en Amérique latine par le niveau de son PIB par tête, il se singularise aussi en termes d’inégalités. En 2015, son niveau d’inégalités de revenu était plus élevé que dans n’importe quel autre pays d’Amérique latine, à l’exception de la Colombie et du Honduras. Il dépasse même le niveau d’inégalités en Brésil. Au Chili, les 5 % les plus pauvres ont un niveau de revenu qui est environ le même que celui des 5 % les plus pauvres en Mongolie, tandis que les 2 % les plus riches jouissent d’un niveau de revenu équivalent à celui des 2 % les plus riches en Allemagne. Ce sont Dortmund et les banlieues pauvres d’Ulan Bator qui ont été réunis.

La répartition du revenu au Chili est extrêmement inégale. Mais la répartition du patrimoine l’est davantage encore. Ici, le Chili est exceptionnel, même en comparaison avec le reste de l’Amérique latine. Selon les données de 2014 de Forbes à propos des milliardaires dans le monde, la richesse combinée des milliardaires chiliens (il y en a douze) était égale à 25 % du PIB chilien. Les pays suivants d’Amérique latine ayant des niveaux élevés de concentration des richesses sont le Mexique et le Pérou, où la part du patrimoine des milliardaires est d’environ la moitié de celui du Chili (en l’occurrence, 13 % du PIB). Mais encore mieux : le Chili est le pays où la part détenue par les milliardaires, en termes de PIB, est la plus élevée au monde (si nous excluons des pays comme le Liban et Chypre, où plusieurs milliardaires étrangers "parquent" simplement leur richesse pour des raisons fiscales). Le patrimoine des milliardaires du Chili, relativement au PIB de leur pays, dépasse même celui des Russes.

GRAPHIQUE Patrimoine détenu par les milliardaires de chaque pays, rapporté au PIB de ce dernier (en %)

Branko_Milanovic__patrimoine_des_milliardaires_rapporte_au_PIB_de_leur_pays.png

D’aussi amples inégalités de richesse et de revenu, combinées avec une pleine marchandisation de plusieurs services sociaux (l’eau, l’électricité, etc.) et des pensions de retraite qui dépendent des variations des cours boursiers, ont longtemps été "dissimulées" aux yeux des observateurs étrangers par la réussite du Chili à accroître son PIB par habitant. Mais les récentes protestations montrent que la hausse de ce dernier ne suffit pas. La croissance est indispensable pour le succès économique et la réduction de la pauvreté. Mais elle ne suffit pas : s’il n’y a pas de justice sociale et un minimum de cohésion sociale, les effets de la croissance se dissolvent en souffrances, en protestations et, oui, en tirs contre la population. »

Branko Milanovic, « Chile: The poster boy of neoliberalism who fell from grace », in globalinequality (blog), 26 octobre 2019. Traduit par Martin Anota

vendredi 27 septembre 2019

Capitalism, Alone : quatre thèmes importants qui risquent de ne pas recevoir l'attention qu'ils méritent



« Je passe ici en revue quatre thèmes importants, mais peut-être pas immédiatement apparents, que je développe dans mon ouvrage Capitalism, Alone. Le livre contient plusieurs autres sujets qui sont davantage susceptibles d’attirer l’attention des lecteurs et des commentateurs que les questions quelque peu abstraites ou philosophiques sur lesquelles je vais me pencher ici.

1. Le capitalisme comme seul mode de production au monde. Durant le précédent point haut de la mondialisation tirée par la Grande-Bretagne, le capitalisme partageait le monde avec divers systèmes féodaux ou comparables à des systèmes féodaux avec un travail qui n’était pas libre : le travail forcé fut aboli en Autriche-Hongrie en 1848, le servage en Russie en 1861, l’esclavage s’arrêta aux Etats-Unis en 1865 et au Brésil seulement en 1888 (…). Ensuite, après 1917, le capitalisme devait partager le monde avec le communisme qui, à son pic, inclut presque un tiers de la population mondiale. C’est seulement après 1989 que le capitalisme n’est plus seulement un système dominant, mais aussi l’unique système organisant la production (chapitre 1).

2. Le rôle historique mondial du communisme. L’existence du capitalisme (la manière économique d’organiser la société) à travers le monde n’implique pas que les systèmes politiques soient organisés de la même manière partout. Les origines des systèmes politiques sont très différentes. En Chine et au Vietnam, le communisme était l’outil via lequel le capitalisme indigène était introduit (comme je l’explique ci-dessous). La différence dans la "genèse" du capitalisme, dans la façon par laquelle le capitalisme a été "créé" en divers pays explique pourquoi il y a au moins deux types de capitalisme aujourd’hui. Je doute qu’il y ait à un moment ou à un autre un seul type de capitalisme couvrant le monde entier.

Pour comprendre l’idée sur les différences d’origines, on a besoin de partir de la question du rôle du communisme dans l’histoire mondiale et donc de l’interprétation (l’histoire raisonnée) du vingtième siècle (chapitre 3).

Il y a deux récits majeurs du vingtième siècle : libéral et marxiste. Ce sont deux "Jérusalem" selon la terminologie du philosophe russe Berdiaff. Ils voient le monde comme passant de stades marqués par un faible développement vers des étapes marqués par un plus haut développement finissant à un terminus, celui d’une démocratie capitaliste libérale ou celui du communisme (la société d’abondance).

Les deux récits rencontrent de gros problèmes pour interpréter le vingtième siècle. Le récit libéral est incapable d’expliquer l’éclatement de la Première Guerre mondiale qui, selon les arguments libéraux à propos de la diffusion du capitalisme, du commerce (pacifique) et de l’interdépendance entre les pays (…), le conflit n’aurait jamais dû survenir et ne se serait certainement pas déroulé de la façon par laquelle il s’est déroulé, à savoir en incluant dans la guerre presque la totalité des pays capitalistes les plus développés. Deuxièmement, le récit libéral considère le fascisme et le communisme comme des "erreurs" (des culs-de-sacs) sur la route vers une démocratie libérale chiliastique sans vraiment parvenir à expliquer pourquoi ces deux "erreurs" sont survenues. Donc, les explications libérales de l’éclatement de la Première Guerre mondiale et des deux "culs-de-sacs" sont souvent ad hoc, mettant l’accent sur le rôle d’acteurs individuels ou d’événements idiosyncratiques.

L’interprétation marxiste du vingtième siècle est bien plus convaincante lorsqu’il s’agit d’expliquer la Première Guerre mondiale (l’impérialisme comme stade suprême du capitalisme) et le fascisme (une tentative par une bourgeoisie affaiblie de stopper les révolutions de gauche). Mais la vision marxiste est incapable d’expliquer 1989, la chute des régimes communistes et donc elle est incapable d’expliquer le rôle du communisme dans l’histoire mondial. La chute du communisme, dans une pure vision du monde marxiste, est une abomination, aussi inexplicable que l’aurait été une société féodale ayant connu une révolution bourgeoise des droits avant de "régresser" et d’imposer à nouveau le servage et une structure d’ordres tripartite. Le marxisme a par conséquent cessé de chercher à expliquer l’histoire du vingtième siècle.

La raison de cet échec tient au fait que le marxisme n’a jamais réussi à distinguer entre les schèmes marxistes standards concernant la succession des formations socio-économiques (ce que j’appelle la trajectoire occidentale du développement, "Western Path of Development") et l’évolution des pays plus pauvres et colonisés. Le marxisme classique ne s’est jamais sérieusement demandé si la trajectoire occidentale de développement est applicable dans leur cas. Il croyait que les pays les plus pauvres et colonisés suivraient simplement, avec un certain retard, les développements des pays développés et que la colonisation et l’impérialisme produiraient la transformation capitaliste de ces sociétés. C’était la vue qu’avait explicitement Marx sur le rôle du colonialisme anglais en Asie. Mais le colonialisme s’est révélé trop faible pour une telle tâche et il n’a réussir à introduire le capitalisme que dans de petites enclaves comme Hong-Kong, Singapour et des parties d’Afrique du Sud.

Permettre aux pays colonisés de connaître à la fois leurs libéralisations sociale et nationale (notez que les pays développés n’avaient pas à connaître de libération nationale) était le rôle du communisme dans l’histoire mondiale. Il n’y a que les partis communiste ou de gauche qui surent mener ces deux révolutions. La révolution nationale signifiait une indépendance politique. La révolution sociale signifiait l’abolition des institutions féodales inhibant la croissance (le pouvoir des propriétaires terriens usuraires, le travail enchaîné à la terre, la discrimination sexuelle, le manque d’accès à l’éducation pour les pauvres, la turpitude religieuse, etc.). Le communisme traça donc la voie au développement du capitalisme indigène. Fonctionnellement, dans les sociétés colonisées du tiers-monde, il joua le même rôle que les bourgeoisies domestiques jouèrent en Occident. Le capitalisme indigène ne put s’établir qu’une fois les institutions féodales détruites.

La définition concise du communisme est donc : le communisme est un système social qui a permis aux sociétés en retard et colonisées d’abolir le féodalisme, de retrouver leur indépendance économique et politique et de construire un capitalisme indigène.

3. La domination mondiale du capitalisme a été rendue possible grâce à certains traits humains (qu’il a en retour exacerbés et) qui, d’un point de vue éthique, sont discutables. Une plus grande commercialisation et une plus grande richesse nous ont rendus à maints égards plus polis dans nos manières (conformément à Montesquieu), mais elles l’ont fait en utilisant ce qui était traditionnellement considéré comme des vices, le désir de plaisir, de pouvoir et de profit (conformément à Mandeville). Les vices sont à la fois fondamentaux pour le capitalisme hypercommercialisé et ce dernier les renforce. Nous les acceptons, non pas parce qu’ils sont en eux-mêmes désirables, mais parce qu’en les acceptant nous pouvons imaginer un plus grand bien social : l’aisance matérielle.

Pourtant, le contraste entre le comportement acceptable dans un monde hyper-commercialisé et les concepts de justice traditionnels, l’éthique, la honte, l’honneur (…), creuse un fossé qui est rempli avec l’hypocrisie ; on ne peut ouvertement accepter que l’on ait vendu pour de l’argent son droit à la liberté de parole ou la capacité d’être en désaccord avec son chef, et donc on a besoin de dissimuler ce fait avec des mensonges ou une mauvaise représentation de la réalité.

Dans le chapitre 5 du livre : "La domination du capitalisme comme la meilleure ou plutôt la seule façon d’organiser la production et la répartition semble absolue. Pas de potentiel rival en vue. Le capitalisme a gagné cette position grâce à sa capacité, via l’appel à l’intérêt personnel et le désir de propriété personnelle, d’organiser la population de façon à ce qu’elle parvienne, d’une façon décentralisée, à créer de la richesse et à multiplier de plusieurs foi le niveau de vie d’un être humain moyen sur la planète, ce qui, il y a un siècle, était considérait presque comme utopique."

"Mais ce succès économique a rendu plus manifeste le décalage entre la capacité de vivre mieux et plus longtemps et l’absence de hausse significative de la moralité ou même du bonheur. La plus grande abondance matérielle a rendu meilleurs les manières et le comportement des gens vis-à-vis d’autrui : puisque les besoins élémentaires et même davantage étaient satisfaits les gens n’avaient plus besoin de s’engager dans une lutte hobbesienne de tous contre tous. Les manières devinrent plus polies, les gens mieux considérés."

"Mais ce vernis n’a pas été obtenu sans coûts. Les gens se sont de plus en plus laissés portés par leur intérêt personnel, même pour des choses ordinaires et des affaires personnelles. L’esprit capitaliste, un témoignage du succès généralisé du capitalisme, pénétra profondément la vie des gens. Puisque l’extension du capitalisme à la famille et à la vie intime s’opposait aux idées, enracinées depuis plusieurs siècles, relatives au sacrifice, à l’hospitalité, à l’amitié, aux liens familiaux et ainsi de suite, il ne fut pas facile d’accepter ouvertement que de telles normes avaient été supplantées par l’intérêt personnel. Ce trouble créa une large zone où l’hypocrisie régna. Donc, en définitive, le succès matériel du capitalisme finit par être associé au règne des demi-vérités dans nos vies privées."

4. Le système capitaliste ne peut être changé. La domination du capitalisme hyper-commercial s’est établi grâce à notre désir de continuer à jamais d’améliorer nos conditions matérielles, un désir que le capitalisme est le plus à même de satisfaire. Cela a conduit à la création d’un système de valeurs qui place le succès monétaire à son sommet. A maints égards, c’est une évolution désirable parce que "croire" seulement en l’argent fait passer à la trappe d’autres marqueurs traditionnels et discriminatoires imposant une hiérarchie.

Pour exister, le capitalisme doit croître et s’étendre à de nouvelles zones ou de nouveaux produits. Mais le capitalisme n’existe pas en-dehors de nous, comme un système externe. Ce sont les individus, c’est-à-dire nous, qui, dans leur vie de tous les jours, créent le capitalisme et lui fournissent de nouveaux champs d’action, tellement que nous avons transformé nos logements en capital et notre temps libre en ressource. Cette marchandisation de la quasi-totalité des activités, notamment de celles qui étaient jusqu’à présent très privées, a été rendu possible par notre internalisation d’un système de valeurs où l’obtention d’argent est porté au pinacle. Si ce n’était pas le cas, nous n’aurions pas marchandisé pratiquement tout ce qui peut l’être (…).

Le capitalisme, pour s’étendre, a besoin de la cupidité. Nous avons totalement accepté la cupidité. Notre acceptation d’un tel système de valeurs a permis au capitalisme hypercommercialisé de survivre, de se développer et de s’étendre. Il s’ensuit qu’aucun changement dans le système économique ne peut être imaginé sans un changement du système de valeurs qui le sous-tend, que le système promeut et qui nous satisfait dans nos activités quotidiennes. Mais il semble à présent impossible qu’un tel changement des valeurs se produise. Il a été tenté par le passé et il a fini dans l’échec le plus ignoble. Nous sommes donc coincés avec le capitalisme. Et dans nos activités, jour après jour, nous le soutenons et le renforçons. »

Branko Milanovic, « Capitalism, Alone: Four important--but somewhat hidden--themes », in globalinequality (blog), 24 septembre 2019. Traduit par Martin Anota

lundi 2 septembre 2019

La question de la production est-elle dissociable de celle de la répartition ?

« (…) Eli Cook, dans une analyse intitulée "Historicizing Piketty: The Fall and Rise of Inequality Economics", cherche à expliquer pourquoi les inégalités ont été pratiquement écartées de la science économique orthodoxe durant la seconde moitié du vingtième siècle. Son analyse constitue un très joli exercice dans l’histoire de la pensée économique qui montre comment un sujet qui fut à une époque au centre des préoccupations des économistes (il suffit de lire les premiers paragraphes des Principes de Ricardo pour le voir) a graduellement été marginalisé, au point que Martin Feldstein, qui fut une fois président de l’American Economic Association, a pu déclarer que toutes les inquiétudes à propos des inégalités de revenu ou de richesse sont le produit de "l’envie" et de "l’égalitarisme malveillant".

Selon Cook, il y a trois développements qui ont marginalisé ces questions de répartition que se posaient initialement la science économique : la théorie de la production marginale des facteurs de production, le tournant vers l’utilité et l’optimalité à la Pareto. (1)

Ce qui imprègne ces trois développements et constitue selon moi la question clé, c’est si la production et la répartition sont perçues ensemble comme relevant d’un même processus ou comme deux processus vaguement liés l’un à l’autre. La seconde approche est caractéristique de l’économie néoclassique. La production est considérée comme antérieure et l’économie est considérée comme une science qui recherche la maximisation de la production. Cette production peut être redistribuée plus tard, en utilisant les décisions politiques, pour aider ceux qui sont pauvres, mais on doit le faire prudemment, de telle manière que le prochain cycle de production ne soit pas affecté par les mauvaises incitations découlant d’un excès de redistribution. Dans une telle vision du monde, pratiquement toute redistribution est perçue comme nuisant au processus de maximisation de la production.

Mais peut-être que, plus fondamentalement, la redistribution est perçue comme se tenant en dehors de la science économique, par exemple dans le domaine politique. Comme le montre Cook, c’est clairement énoncé par Samuelson dans son manuel Economics. Les économistes apparaissent donc comme modestes en apparence dans leurs affirmations. Comme les ingénieurs de la production sociale, ils sont en charge de la maximisation de la production sous des conditions de dotations et de technologie données. Le déni les amène à laisser la tâche de la redistribution à ceux qui sont plus qualifiés qu’eux : les politiciens.

Pourtant, comme la science économique en est graduellement venue à dominer les sciences sociales et le processus de décision gouvernemental, cette apparente autolimitation a fini par être perçue pour ce qu’elle est : une tentative pour ignorer le plus de questions distributionnelles possible. Si la redistribution est la province du politicien et si le politicien n’est pas un économiste, alors la redistribution doit clairement être une exception à utiliser modérément. Cook souligne avec raison le rôle qu’ont pu jouer derrière cela les deux premiers théorèmes du bien-être. Le premier théorème montre que, sous des conditions idéalisées de concurrence pure et parfaite, le marché produit un résultat qui ne peut être amélioré sans détériorer la situation de quelqu’un d’autre. C’est de l’économie. Mais il est ensuite affirmé, dans le second théorème, que si pour une quelconque raison nous changeons les dotations ou ayons recours à une taxation forfaitaire, la répartition des revenus peut être altérée (bien que cela serait toujours Pareto-optimal). Mais cette seconde partie, c’est avéré, n’est pas le sujet de la science économique, mais des politistes ou politiciens. Donc les économistes peuvent allègrement l’ignorer et considérer toutes les inquiétudes distributionnelles comme secondaires ou marginales.

La conception classique de la science économique était assez différente. Elle perçoit la production et la répartition comme un unique processus. Si les dotations étaient différemment distribuées, la structure de production serait différente et le pouvoir des différentes classes serait différent. Il est très clair chez Ricardo que les propriétaires terriens reçoivent leur revenu seulement du fait qu’ils possèdent un monopole sur la terre, non en raison d’une quelconque activité utile qu’ils réaliseraient. Donc changer leurs dotations ou les taxer ne pourrait pas être mauvais. (Bien sûr, la même vision des choses est présente chez Henry George.) Il est aussi manifeste chez Marx que la structure de la production, les prix relatifs et les revenus individuels ne sont pas les mêmes selon le mode de production. La répartition des dotations et la manière par laquelle la production est organisée sont donc organiquement liées.

Alors que l’économie néoclassique envisage le monde économique ainsi :

Production => distribution => production

L’économie classique voit les choses ainsi :

Distribution des dotations => production => redistribution des dotations

C’est pour cette raison que chez Marx (et bien sûr parmi l’école néo-ricardienne qui suivit Sraffa) les prix des facteurs sont perçus comme étant déterminés avant la production (disons, via le pouvoir relatif du travail relativement au capital). En conséquence, la composition de la production ne sera pas la même selon le système dans laquelle celle-ci s’opère : si les travailleurs ont un plus grand pouvoir de négociation, le taux de salaire sera plus élevé relativement à l’intérêt (au profit) et les matières premières intensives en travail seront plus chères, etc. Ou, similairement, comme Marx le dit dans son fameux paragraphe, les rapports de production deviennent des forces de production : si les relations de production (fondamentalement, la répartition des dotations) sont, à un moment donné du développement, inefficaces (disons, si l’esclavage mène à un gâchis d’efforts), la production maximale qui peut être générée dans un tel système sera moindre que celle d’un système socialement plus efficace. La production est donc vue comme pleinement interdépendante avec la répartition. L’idée néoclassique que la production et la répartition puissent être strictement séparées et presque considérées indépendamment l’une de l’autre est démolie. C’est le nerf de la guerre et, je pense, la raison de la divergence entre les écoles classique et néoclassique dans leurs conceptions qu’elles ont des inégalités et dans le plus ou moins grand intérêt qu’elles ont pour ces dernières.

Les choses changent, mais pas aussi vite qu’elles le devraient. Nous n’avons toujours pas de manuels, ni de cours qui traitent des inégalités de revenu et de richesse en tant que telles. Les inégalités sont souvent perçues comme une anomalie ou un problème qui n’est pertinent que pour les sociétés du "tiers-monde". C’est si clairement erroné qu’il est presque superflu de souligner à quel point c’est erroné. Mais aussi longtemps que ce n’est pas corrigé, la science économique continuera à ne pas faire bon ménage avec la vraie vie.

(1) Chose intéressante, et peut-être un brin ironique, l’optimum de Pareto, qui exclut à strictement parler toute redistribution (puisque toute redistribution des revenus perçus détériore la situation de quelqu’un) a été définie par la même personne qui introduisit l’étude empirique des inégalités interpersonnelles. »

Branko Milanovic, « Production and then distribution, or distribution and production together », in globalinequality (blog), 30 août 2019. Traduit par Martin Anota

mardi 23 avril 2019

Et si la croissance même des pays développés appauvrissait l’Afrique ?

Dans une étude qui vient d’être publiée (dans les Proceedings of the National Academy of Sciences) sur les effets du changement climatique sur la croissance économique, Noah Diffenbaugh et Marshall Burke affirment, en utilisant un modèle complexe, que le changement de température dû aux émissions de CO2 a principalement affecté les pays pauvres et réduit cumulativement leur PIB de 17 à 31 % (entre 1961 et 2010). Le changement climatique a eu par conséquent tendance à creuser les inégalités entre pays pondérées en fonction de la taille de la population. Le résultat clé de leur étude est un graphique (panel B) reproduit ci-dessous qui montre que, en comparaison avec la situation sans changement climatique, les 10 % les plus pauvres de la population mondiale (plus exactement, le décile le plus pauvre de la population mondiale si les gens étaient classés par ordre croissant selon le PIB par tête de leur pays) ont perdu un quart de leur production, tandis que les pays riches en ont gagné approximativement 25 %.

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Il est impossible de comprendre tous les ressorts du modèle à partir d’un bref texte de quelques pages, mais d’après ce que je lis il se fonde sur trois liens clés. Premièrement, la hausse des émissions de carbone a provoqué une hausse des températures à travers le monde. Deuxièmement, la hausse de la température est inégale d’un pays à l’autre. Troisièmement, la hausse de la température est particulièrement mauvaise pour les pays situés au niveau des tropiques qui souffrent déjà d’un climat chaud et d’événements climatiques extrêmes comme les sécheresses, les tempêtes, etc. Comme les deux auteurs l’écrivent, "le réchauffement climatique a réduit la croissance économique et le PIB par tête" des pays pauvres parce que "la température moyenne de (…) plusieurs pays pauvres se situe dans l’extrémité supérieure de la répartition des températures" qui est trop élevée pour l’activité économique.

Entre les trois liens, le plus difficile à prouver est selon moi le troisième : le fait que le changement climatique (plus exactement, la hausse des températures) puisse être responsable du ralentissement de la croissance des pays pauvres (essentiellement en Afrique). Notez que si elle est exacte, cette affirmation impliquerait une théorie de la croissance largement tirée par la géographie et le climat. Si la récente hausse des températures en Afrique a davantage éloigné le continent de la température optimale pour l’activité économique (qui est de 13 degrés Celsius selon le modèle des auteurs), alors le fait que l’Afrique ait été plus chaude que la température optimale avant même que quiconque n’entende parler de changement climatique doit historiquement avoir eu des effets négatifs sur la croissance africaine.

Nous faisons donc face ici à une variante des théories de la croissance économique qui mette l’accent non seulement sur des facteurs exogènes et la géographique (comme les rivières navigables, les montagnes impassables), mais aussi sur des facteurs géographiques exogènes spécifiques comme le climat. La régression de la croissance (la troisième étape) rapportée dans l’étude frappe par sa simplicité. C’est une régression de panel à effets fixes de pays où le taux de croissance d’un pays dépend de sa température et de ses précipitations courantes (deux variables linéarisées et mises au carrée), des effets fixes de pays et temporels… et de rien d’autre ! Pas d’emploi, de capital, pas de taux d’épargne, pas d’institutions, pas de guerres civiles…

(…) Les explications climatologiques ont été utilisées pour plusieurs choses : de Montesquieu qui pensait que le climat expliquait les différences entre systèmes politiques à Paul Bairoch à propos de la non-transmission de la révolution agricole. Mais supposons que cette explication soit exacte et qu’en effet, comme l’affirment les auteurs, le changement climatique était responsable du ralentissement de la croissance des pays pauvres. Cela aurait d’énormes conséquences (que les auteurs ne mentionnent toutefois pas dans leur article). Puisque le changement climatique est impulsé par les émissions historiques des pays actuellement développés (l’effet stock) et par leurs émissions actuelles et celles de la Chine (l’effet flux), cela signifie que la croissance du Nord est directement responsable du manque de croissance dans le Sud. L’implication est assez extraordinaire. Par le passé, les théoriciens de la dépendance suggéraient que le "centre", le Nord, aggravait le sous-développement du Sud via une division du travail qui ne laissait au Sud que la possibilité de produire des biens agricoles ; ou que le Nord n’aidait que quelques régions du Sud à se développer tout en laissant le reste sous-développé. De telles théories voyaient la solution dans le découplage avec le Nord.

Mais le point important à noter est que dans ces théories l’intégration du Nord et du Sud a été mauvaise pour le Sud ; dans les nouvelles "théories climatiques", c’est simplement le fait que le Nord croisse qui est mauvais. Il n’a pas besoin d’interagir avec le Sud. La croissance du Nord appauvrit le Sud. C’est assez extraordinaire. Ce n’est pas le fait que j’exploite quelqu’un qui conditionne ma richesse ; c’est ma richesse en tant que telle (acquise sans interaction avec la partie lésée) qui est une mauvaise nouvelle pour quelqu’un d’autre (en l’occurrence ici, l’Afrique).

De plus, cela signifie que la croissance du Nord rend complique la réduction de la pauvreté africaine, voire rend impossible son élimination. Si nous croyions les auteurs, alors chaque point de pourcentage de PIB supplémentaire dans le Nord détériore les conditions en Afrique et complique davantage la réduction de la pauvreté.

Donc, pour l’élimination de la pauvreté mondiale, nous avons besoin d’une réduction drastique des émissions, ce qui signifie une réduction absolue des revenus dans le Nord, donc un taux de croissance négatif des pays riches.

Je laisse au lecteur l’opportunité de réfléchir sur la faisabilité politique d’une telle solution (j’ai déjà écrit sur ce sujet par le passé, ici et là), mais je pense qu’il est crucial de prendre conscience de l’énormité des implications de ces résultats. Maintenant, que les résultats fassent sens ou non, que le niveau de température en soi soit un facteur explicatif significatif du développement économique, sont des choses à vérifier. Peut-être faut-il davantage de régressions de panel de la croissance économique ? Je pensais que nous les avions laissées avec les années quatre-vingt-dix, mais peut-être que je me trompais. »

Branko Milanovic, « And if growth in the North by itself makes Africa poorer? », in globalinequality (blog), 22 avril 2019. Traduit par Martin Anota

jeudi 21 mars 2019

Les similarités entre changement climatique et inégalités mondiales… et la sous-optimalité de l’Etat-nation

« Il y a des similarités évidentes et (pour certains) surprenantes entre le changement climatique mondial et les inégalités de revenu mondiales. Ce sont évidemment des problèmes mondiaux. Aucun d’entre eux ne peut être résolu par un unique pays, groupe ou individu. Dans les deux cas, il y a de significatives externalités et par conséquent des problèmes de coordination. Ces deux questions sont même formellement liées (c’est-à-dire, pas seulement de façon conceptuelle) : l’élasticité des émissions de carbone vis-à-vis du revenu réel est autour de l’unité. Cela signifie non seulement que, si le revenu d’une personne (ou d’un pays) augmente de 10 %, les émissions tendent à s’accroître dans la même proportion, mais aussi que la distribution des émetteurs réplique la répartition du revenu. Puisque dans la répartition mondiale du revenu le décile supérieur reçoit au moins 50 % du revenu mondial, il est aussi responsable d’au moins la moitié de toutes les émissions polluantes.

Mais il y a aussi de profondes différences. Les effets des inégalités mondiales sont en partie le produit de fortes inégalités infranationales qui doivent évidemment être gérées au niveau des Etats-nations. Il y a seulement deux parts qui sont vraiment mondiales. La première est que les fortes inégalités mondiales signifient aussi une forte pauvreté mondiale ; la deuxième est que de fortes inégalités mondiales sont dues dans une grande mesure à de fortes inégalités entre les revenus des pays, différences qui alimentent à leur tour la migration.

La question de la pauvreté mondiale est une question éthique pour tous ceux qui ne sont pas pauvres. Ce n’est pas une question qui les affecte dans leur vie au quotidien. De plus, puisqu’ils ne fréquentent pas les pauvres mondiaux, ils tendent à les ignorer dans leur vie quotidienne.

La migration est la seule manifestation concrète des inégalités mondiales qui affecte les gens dans les pays riches. Si certains d’entre eux veulent réduire la migration, c’est dans leur intérêt d’aider la croissance des pays pauvres. Mais les bénéfices et coûts de la migration sont inégalement distribués au sein des populations des pays riches. Certains groupes comme les employeurs, les utilisateurs de plusieurs services et les travailleurs avec des compétences complémentaires tirent un gain de la migration, tandis que d’autres, ceux qui se retrouvent en concurrence avec les migrants ou ceux qui sont effrayés de voir leur culture "se diluer", y perdent. Donc, l’effet global des inégalités mondiales sur la vie de la plupart des gens dans les pays riches se ramène à l’effet de la migration.

L’effet du changement climatique est différent dans le sens où il est plus étiré dans le temps et qu’il est plus incertain. Les gagnants et perdants n’apparaissent pas clairement. La lutte contre le changement climatique nécessite des ajustements du comportement des individus et des pays pour empêcher les effets qui s’exerceront dans le futur et dont les bénéfices ne sont pas clairs, tandis que les coûts d’ajustement sont évidents et présents. L’ajustement individuel impose souvent un coût, monétaire ou non, significatif pour cet individu, mais il a un effet quasi nul sur le changement climatique, si bien qu’il n’est pas rationnel de l’entreprendre d’un point de vue purement personnel. Le changement dans le comportement de groupes plus larges, induit par la taxation d’activités particulièrement "mauvaises", peut avoir des effets, mais la distribution des bénéfices de ces ajustements est inconnue. Même si les bénéfices étaient également répartis, un groupe qui ajuste son comportement recevra une très petite part de tous les bénéfices. C’est un problème typique d’externalité.

Cela implique qu’aucun groupe de personnes, ni aucun pays n’ont d’incitation à faire quelque chose par eux-mêmes : ils doivent être liés par un accord international où chacun est forcé de réduire ses émissions et où, dans le cas d’un succès, les bénéfices nets seraient, très probablement, inégalement répartis. (Notez la similarité avec les structures d’assurance sociale.) C’est en effet ce qui s’est passé avec les accords de Kyoto et de Paris. Cependant, pour compliquer davantage les choses, les Etats-nations ne sont vraiment pas les meilleures unités pour faire cela, bien qu’elles sont les seules via lesquelles, étant donnée la structure de gouvernement mondiale actuelle, de telles politiques puissent être conduites. C’est le cas parce que les principaux pollueurs qui doivent être ciblés sont les riches, qu’importe où ils vivent. Donc, une approche plus appropriée consisterait à instaurer une taxation internationale (mondiale) des biens et services consommés par les riches. Mais pour cela on devrait avoir une autorité internationale qui aurait le droit de taxer les citoyens de différents pays et de collecter des recettes au niveau mondial.

Comme je l’ai mentionné ci-dessus, il y a une équivalence formelle entre les inégalités mondiales et le changement climatique. La migration, qui est l’effet "négatif" (du point de vue de certains) le plus fort des inégalités mondiales, nécessite aussi une coordination internationale. Le problème de l’émigration accrue des Africains vers l’Europe ne peut être résolue par un pays pris isolément. Il peut être "résolu", ou plutôt géré, seulement par une action jointe (distribution de quotas) impliquant à la fois les pays émetteurs et receveurs. Mais, à la différence du changement climatique, qui est fondamentalement considéré comme un "mal" global, la migration n’est pas un "mal" global, mais plutôt un "bien". Par conséquent, cibler pour davantage d’action les pays qui sont susceptibles d’être de larges émetteurs de migrants ne fait pas sens.

En fait, dans le cas de la migration, nous nous attaquons à un « bien mondial » qui réduit les inégalités mondiales et la pauvreté mondiale même s’il peut, dans certains cas, produire des effets négatifs. En raison de ces effets négatifs (économiques ou sociaux) réels ou supposés nous avons besoin de règles qui dissiperaient les craintes de certains pour éviter qu’ils sabotent et stoppent le processus de la migration. C’est de là où provient l’idée de "migration circulaire" et de différenciation entre les droits associés à l’emploi (égaux pour tous) et les droits civiques (non disponibles pour les migrants) (…). Dans le cas du changement climatique, nous nous attaquons à quelque chose qui est essentiellement "mauvais", mais nous avons des difficultés à faire en sorte que ceux qui génèrent l’essentiel de ces nuisances paient pour elles et changent de comportement.

Donc, dans un cas nous essayons de garder ce qui est mondialement bon (la migration) en réduisant les craintes de ceux qui, localement, en seraient négativement affectés. Dans le cas du changement climatique, nous essayons d’éviter quelque chose qui est mondialement mauvais en utilisant le seul instrument que nous ayons (l’Etat-nation) qui est clairement sous-optimal pour cet objectif. Nous sommes donc dans les deux cas en train d’essayer de concevoir ce que nous pourrions appeler des deuxièmes meilleures solutions, essentiellement en raison de limites politiques appelées l’Etat-nation. »

Branko Milanovic, « Formal and actual similarities between climate change and global inequality, and suboptimality of the nation-state », in globalinequality (blog), 18 mars 2019. Traduit par Martin Anota

vendredi 8 février 2019

Des questions légitimes à propos de la pauvreté dans le monde (et de sa mesure)

« J’ai été indirectement impliqué dans le débat sur les tendances à long terme dans la pauvreté mondiale qui enrage ces derniers jours sur internet, un débat qui a été amorcé par certaines déclarations de Steven Pinker et Bill Gates et qui a ensuite été alimenté par une réfutation de celles-ci par Jason Hickel. (...)

(…) Il y a (selon moi) au moins quatre problèmes que Hickel a correctement mis en avant. (Il utilise d’autres arguments aussi, mais je ne les commenterai pas.)

Premièrement, les données de Maddison et du projet Maddison, qui sont les seules disponibles pour traiter à la fois de la pauvreté mondiale et des inégalités mondiales et que j’utilise moi-même dans mes travaux, tendent, comme les calculs du PIB, à surestimer la hausse du revenu réel là où l’on passe d’activités qui n’étaient pas marchandisées aux mêmes activités mais qui entrent désormais dans la sphère marchande. Le PIB, comme on le sait très bien, est fait de façon à ne mesurer que des activités essentiellement monétarisées. A l’époque de l’industrialisation, aussi bien qu’aujourd’hui au cours de la révolution des technologies d’information et de communication, une telle sous-estimation est susceptible d’être significative. Il est étrange que les gens aujourd’hui remettent en question cela, alors que nous connaissons une période similaire de marchandisation et de hausse de la part d’activités qui entrent désormais dans la sphère marchande alors qu’elles en étaient jusqu’alors exclues. Jusqu’à Airbnb et Uber, vous ne contribuiez pas au PIB lorsque vous hébergiez des amis d’amis ou que vous les déposiez à l’aéroport. Aujourd’hui, ces services le sont parce que vous êtes payés pour les réaliser. (La même chose est exacte pour des activités domestiques qui étaient habituellement réalisées sans contrepartie monétaire essentiellement par les femmes et qui, à un certain moment, sont entrées dans la sphère marchande.)

Plus importants ont été (comme l’a souligné Hickel) les changements qui sont survenus au cours de la Révolution industrielle. Plusieurs activités réalisées au sein des ménages ont été monétarisées alors que des gens étaient souvent physiquement chassés ou privés de terres, d’eau et d’autres droits dont ils jouissaient jusqu’alors gratuitement. Je n’ai pas besoin de développer trente-six exemples ici ; prenons juste l’exemple des enclosures ou de la dépossession des terres des Africains. Ce n’était pas seulement un transfert de richesse, mais une réduction significative de revenus pour ceux qui avaient le droit d’utiliser et de jouir des fruits de la terre, de l’eau ou d’autres ressources. Leur moindre accès aux biens et services n’a pas été enregistré dans une quelconque statistique du revenu. Il est donc raisonnable de penser que les taux de croissance du PIB et la baisse de la pauvreté sont surestimés.

Deuxièmement, les données sur la répartition du revenu pour le dix-neuvième siècle que nous avons tous utilisées proviennent presque entièrement de l’étude séminale de François Bourguignon et Christian Morrisson. Il y a deux études plus récentes, la première de van Zanden, Baten, Foldvari et van Leewen et une seconde que j’ai réalisée, qui ont utilisé une méthodologie quelque peu différente (notamment des sources plus diversifiées) de façon à vérifier la robustesse des constats de Bourguignon et Morrisson. Les deux analyses concluent que les résultats de Bourguignon et Morrisson sont valides, mais dans ces deux analyses le nombre ou la fiabilité de ces nouvelles sources sont extrêmement limités. (J’utilise des tables sociales pour estimer les répartitions au dix-neuvième siècle. Mais le nombre de tables sociales que nous avons à notre disposition est très limité, que ce soit en termes de pays couverts ou de couverture temporelle.)

De plus, les distributions originelles de Morrisson ont certes été rendues disponibles par l’auteur, mais elles n’ont pas de sources. Donc, on ne peut pas dire si elles sont justes ou non. De plus, même si les distributions de certains pays en particulier étaient exactes, plusieurs d’entre elles sont faites pour représenter une grande variété de pays (disons, la Colombie, le Pérou et le Venezuela ; ou la Côte d’Ivoire, le Ghana et le Kenya ; les "45 pays asiatiques"; ou les "37 pays africains" ont tous les mêmes distributions) parce que Bourguignon et Morrisson divisent le monde en 33 "régions", simplement parce qu’il ont manqué d’informations concernant la plupart des pays.

La fragilité de telles distributions a un effet particulièrement fort sur les chiffres de la pauvreté. Elle affecte un peu moins les inégalités, parce que, à partir d’autres sources (fragmentaires) nous savons quelles sont les fourchettes dans lesquelles les inégalités se situent. Mais nous le savons moins pour la pauvreté. Au bout du compte, les répartitions de revenu pour le dix-neuvième siècle sont, le moins que l’on puisse dire, fragiles.

Troisièmement, Hickel questionne l’usage du seuil de pauvreté absolue à 1,90 dollars PPA. Il y a un large débat sur celui-ci et je ne vais pas rentrer davantage dedans ; il suffit de voir les critiques faites par Thomas Pogge et Sanjay Reddy (en ce qui concerne la sous-estimation du niveau des prix auquel font face les pauvres), on a bien montré qu’il y avait beaucoup d’arbitraire avec le seuil de pauvreté, fixé d’abord à 1 dollar PPA et désormais à 1,90 dollar PPA (voir par exemple Angus Deaton ici) ou plus récemment la remise en cause méthodologique de l'approche de la Banque mondiale développée par Bob Allen (ici). Hickel mentionne simplement ces questions. Elles sont importantes et elles ne doivent pas être ignorées.

Quatrièmement, Hickel fait un point plus philosophique à propos duquel les économistes (contrairement aux anthropologues ou aux historiens) sont moins bien équipés : les coûts humains de la Révolution industrielle, de l’Angleterre au travail forcé (et probablement dix millions de morts) au Congo et à Java à la famine au Bengale (plus de 10 millions de morts) en passant par la collectivisation soviétique (plus de 5 millions de morts) et au Grande Bond en avant de la Chine (environ 20 millions de morts). Les morts entrent dans nos calculs seulement dans la mesure où leur décès affecte l’espérance de vie estimée. (Et dans l’article de Bourguignon et Morrisson il y a une tentative pour calculer les inégalités mondiales au cours des deux derniers siècles en prenant en compte aussi les changements dans l’espérance de vie). Mais, sinon, en ce qui concerne les calculs de pauvreté, les morts ont l’effet pervers de réduire la population et d’accroître la production par tête (donc la productivité marginale de ceux qui sont morts comme travailleurs forcés ou de la famine est nulle ou proche de zéro). Jason a raison de souligner ce point.

L'effet de ce dernier point est cependant ambigu. D’un côté, cela (si nous parvenons à le mesurer) accroîtrait les coûts de l’industrialisation et réduirait les gains, comparativement à l’ère préindustrielle, mais, d’un autre côté, cela améliorerait la position relative du présent au regard de l’ère de l’industrialisation, simplement parce que de telles famines massives ne surviennent pas aujourd’hui ou du moins surviennent moins fréquemment (par exemple la Corée du Nord et avant cela l’Ethiopie).

Pour conclure. Selon moi, Jason Hickel a mis en évidence plusieurs problèmes réels dont la plupart des économistes ont conscience (et sur lesquels ils ont fréquemment écrit). Malheureusement, d’autres économistes, une fois qu’un graphique est créé, tendent à utiliser les résultats moins scrupuleusement ou moins soigneusement de façon à tenir des propos d’ordre politique. C’est pourquoi il est utile d’attirer l’attention sur ces problèmes (…). »

Branko Milanovic, « Global poverty over the long-term: legitimate issues », in globalinequality (blog), 6 février 2019. Traduit par Martin Anota https://glineq.blogspot.com/2019/02/global-poverty-over-long-term.html

vendredi 18 janvier 2019

Qu’est-ce qu’une rémunération juste ? Les capitalistes, Roemer et la Révolution culturelle

« Dans les années quatre-vingt-dix et dans son livre Equality of Opportunity, John Roemer a jeté les bases pour ce qui s’est révélé être depuis un domaine florissant pour les études sur les inégalités : les inégalités d’opportunités. L’intuition clé de Roemer était de distinguer les facteurs qui influencent les revenus d’un individu en trois parts : les circonstances ou les facteurs qui sont exogènes à l’individu, c’est-à-dire ceux sur lesquels il n’a pas prise (par exemple le genre, l’origine ethnique, le revenu et le niveau d’éducation des parents, etc.), ceux qui résultent de ses efforts et enfin ceux qui résultent de ce que Roemer appelle la "chance épisodique" (episodic luck) (par exemple, j’ai un bon boulot parce que j’étais disponible à l’instant où le poste s’est libéré).

L’approche de Roemer l’a amené aussi à proposer une façon très radicale de rétribuer (rémunérer) les gens. Considérons deux groupes d’individus, qui se distinguent par un marqueur exogène comme le genre. Un premier groupe (d’hommes) tend à être physiquement plus fort et à produire en moyenne 10 biens par jour. Un autre groupe (de femmes) est physiquement plus faible et produit seulement 5 biens par jour. Est-ce que chacun doit être payé en fonction du nombre de biens qu’il ou elle produit (ce que suggérerait une approche "méritocratique" toute simple) ? Non, répond Roemer, la rémunération doit être proportionnelle à notre contribution comparée à la moyenne de notre groupe. Donc, si un homme produit 12 biens, ce qui est 20 % au-dessus de la moyenne des hommes, il devrait être payé autant qu’une femme qui produirait 6 biens , c’est-à-dire 20 % en plus que ce que produisent en moyenne les femmes. La raison est que cet homme et cette femme sont payés selon leur effort (différentiel) ; et l’on essaie de contrôler nos caractéristiques innées qui peuvent privilégier ou punir certains d’entre nous.

Jugeons de la radicalité de cette proposition en l’appliquant à un autre contexte. Les notes des élèves devraient aussi suivre la même règle. Si, par exemple, les enfants de familles riches font en moyenne deux fois plus de points que les enfants de familles pauvres, alors un enfant de famille riche qui a obtenu 12 à un test devrait obtenir la même note qu’un enfant de famille pauvre qui aurait obtenu 6 points à ce même test. Et ainsi de suite.

Mais récemment, comme j’ai relu le livre The Inequality of Pay de Phelps Brown publié en 1977, je me suis penché sur différentes structures de rétributions appliquées à Pékin dans les années soixante, à l’époque de la Révolution culturelle. Tous les hommes étaient payés en fonction du nombre moyen de biens produits par les hommes et toutes les femmes étaient payées en fonction du nombre moyen de biens produits par les femmes. Voici une citation de Phelps Brown :

"Cette histoire fait ressortir ce qui semble être une contraction dans la structure de rémunération chinoise aux yeux des observateurs occidentaux : s’il est juste de payer un homme plus qu’une femme parce que l’homme, plus robuste, produit plus, pourquoi un homme qui (…) produirait plus qu’un autre ne serait pas davantage rémunéré ? Pour les Chinois, la réponse est simplement que ce dernier différentiel fait appel aux intérêts individuels, alors que le premier ne le fait pas. C’est curieux, mais compréhensible : les Chinois traitent le paiement en proportion du montant de travail fait comme un principe de justice naturelle qui va de soi lorsque les différences dans ce montant ne sont pas sous le contrôle du travailleur, mais comme perfide lorsque ces dernières le sont."

Le lecteur, ayant probablement trouvé la proposition de Roemer radicale et bien à gauche, se retrouve maintenant soudainement avec l’expérimentation de gauche la plus radicale qui soit, régie par des principes opposés ! Il semble qu’il n’y ait pas de continuité : une approche davantage à gauche n’est pas simplement légèrement plus à la gauche que l’approche la moins de gauche ; c’est son exact opposé !

Pour le voir, rappelez-vous que dans le cas de Roemer nous ne voulons pas rémunérer quelqu’un pour les circonstances qu’il connaît, mais pour son seul effort. Dans le cas chinois, c’est l’inverse : nous payons quelqu’un en fonction des circonstances où il évolue, mais pas pour ses efforts. Pourquoi ? La philosophie est entièrement différente. Les circonstances sont perçues comme "naturelles" et l’on doit être payé en fonction d’elles. Mais la rémunération selon l’effort est perçue comme moralement corrosive puisqu’elle implique que les gens répondent aux incitations économiques. Les gens doivent travailler soit parce qu’ils veulent contribuer à la communauté (sans rien attendre en retour), soit parce qu’ils aiment travailler. Dans un tel cadre, "inciter" (chose qui fait appel aux intérêts individuels) est considéré comme mauvais, comme dans un cadre différent payer quelqu’un pour un avantage exogène qu’il ne mérite pas.

L’ultime résultat du système chinois est une rémunération égale pour tout le monde, aussi bien les hommes que les femmes et ce qu’importe la productivité individuelle. C’est à l’opposé de la rémunération "méritocratique" où chacun est payé simplement en fonction du nombre de choses qu’il ou elle produit. Quelle est la meilleure manière de rémunérer ? La rémunération méritocratique répond à l’idée de justice que chacun doit être payé en fonction de sa contribution. On suppose que cela permet d’obtenir une production plus élevée. Roemer redéfinit la justice de façon à extraire seulement l’effort différentiel pour lequel les gens doivent être rémunérés. Ils vont être payés d’un même montant pour un chiffre différent de biens produits. Empiriquement, ce sera toujours très difficile de déterminer quels sont les facteurs qui doivent relever des circonstances et que ne doivent donc pas affecter la rémunération. Le système chinois a un élément moraliste : il est mauvais d’être incité par la rémunération. Le revers est que cela risque d’amener la plupart des participants à faire très peu d’efforts.

Quand nous concevons des systèmes de rémunération, nous sommes évidemment toujours guidés par certains principes de justice ou d’éthique. Le problème est que ces principes n’aboutissent pas à la même solution. Dans plusieurs cas, comme nous l’avons vu ici, en fonction du principe qui nous guide, la récompense va être très différente. En plus de cela, nous devons en principe prendre en compte les effets sur la production totale, à moins bien sûr que notre principe philosophique est tel que la quantité de cette production ne nous importe pas. »

Branko Milanovic, « What is the just pay? Capitalists, John Roemer and the Cultural Revolution », in globalinequality (blog), 9 janvier 2019. Traduit par Martin Anota

mercredi 2 janvier 2019

Les plus grands apports de Marx selon Milanovic

« (…) La plus importante influence que Marx ait pu avoir sur les personnes travaillant en sciences sociales est, je pense, son interprétation économique de l’histoire. Celle-ci est devenue si courante que nous ne l’associons à avec Marx. Certes, il n’est pas le seul, ni n’a été tout à fait le premier, à l’avoir définie. Mais il l’a appliquée de la façon la plus cohérente et créative.

Mais même si nous croyons qu’une telle interprétation de l’histoire est courante aujourd’hui, elle ne l’est toujours pas entièrement. Prenons le débat actuel autour des raisons qui expliquent l’arrivée de Trump au pouvoir. Certains (essentiellement ceux qui croient que tout allait bien avant) l’expliquent par une soudaine poussée de xénophobie, de haine et de misogynie. D’autres (comme moi) considèrent que cette poussée a été provoquée par une stagnation économique durable des revenus des classes moyennes et une hausse de l’insécurité (de l’emploi, des dépenses de soins de santé, de l’incapacité à financer l’éducation des enfants). Donc le dernier groupe tend à placer les facteurs économiques en premier et à expliquer comment ils mènent au racisme et au reste. Il y a une grande différence entre les deux approches, pas seulement dans leur diagnostic des causes, mais aussi dans leur vision de ce qui doit être fait.

La deuxième intuition de Marx que je pense absolument indispensable dans le travail sur les inégalités de revenu et de richesse a été de voir que les forces économiques qui influencent les développements historiques le font via "de larges groupes de personnes qui diffèrent en termes de position dans le processus de production", à savoir via les classes sociales. Les classes sociales peuvent être définies par la différence dans l’accès aux moyens de production comme l’a souligné Marx, mais il n’y a pas que cela. Pour faire écho à mes travaux sur les économies socialistes, rappelons la critique très influente émanant de la gauche à propos des systèmes socialistes : les classes sociales dans ce système se formaient sur la base d’un accès différencié au pouvoir étatique. La bureaucratie peut en effet être considérée comme constituant une classe sociale. Et pas seulement dans un système socialiste, mais aussi dans les formations précapitalistes où le rôle de l’Etat comme "extracteur de plus-value" était important, de l’Egypte antique à la Russie médiévale. Plusieurs pays africains aujourd’hui peuvent être analysés en utilisant cette lecture-là. Dans mon prochain livre Capitalism, Alone, j’utilise la même approche pour des pays de capitalisme politique, notamment la Chine.

Il faut le souligner : l’analyse en termes de classes est absolument cruciale pour toutes les personnes voulant étudier les inégalités précisément parce que les inégalités, avant de devenir un phénomène individuel ("mon revenu est faible"), constituent un phénomène social qui affecte de larges franges de la population ("mon revenu est facile parce que les femmes font l’objet de discriminations" ou "parce que les Afro-Américains sont discriminés" ou "parce que les pauvres ne peuvent avoir accès à une bonne éducation", etc.). Donnons deux exemples de ce que j’ai en tête ici : les travaux de Piketty, en particulier sur les hauts revenus en France et le livre de Rodriguez Weber sur la répartition du revenu au Chili à long terme (Desarrollo y desigualdad en Chile (1850–2009): historia de su economía política). D’un autre côté, je pense que les travaux de Tony Atkinson sur diverses répartitions du revenu et des richesses, notamment en Grande-Bretagne, n’a pas assez intégré l’analyse politique et en termes de classes sociales.

C’est aussi là où les travaux sur les inégalités rompent avec l’un des fléaux de la microéconomie et de la macroéconomie modernes : l’agent représentatif. L’introduction de l’agent représentatif visait à occulter toutes les distinctions significatives entre de larges groupes de personnes dont les positions sociales diffèrent, en se focalisant sur l’observation que tout le monde est un "agent" qui essaye de maximiser son revenu sous un ensemble de contraintes. C’est en effet le cas. Et (…) cela passe sous silence les multiples aspects qui rendent ces "agents" vraiment différents les uns des autres : leur richesse, leur environnement, leur pouvoir, leur plus ou moins grande capacité à épargner, leur genre, leur race, le fait qu’ils possèdent ou non du capital, le fait qu’ils aient ou non à vendre leur force de travail, leur accès à l’Etat, etc. Je dirais donc que tout travail sérieux sur les inégalités doit rejeter l’usage de l’agent représentatif comme cadre pour étudier la réalité. Je suis très optimiste sur ce plan-là parce que l’agent représentatif a été le produit de deux développements qui ont aujourd’hui tendance à s’effacer : d’une part, un désir idéologique, particulièrement fort aux Etats-Unis (…), de dénier l’existence des classes sociales et, d’autre part, le manque de données hétérogènes. Par exemple, le revenu médian ou le revenu par décile était difficile à calculer, mais le PIB par tête était facile à obtenir.

La troisième contribution méthodologique des plus importantes de Marx est la prise de conscience que les catégories économiques dépendent des formations sociales. Ce qui n’est que moyens de production (outils) dans une économie composée de petits producteurs devient du capital dans une économie capitaliste. Mais ça va plus loin. Le prix (normal) d’équilibre dans une économie féodale (ou dans un système de guildes où le capital ne peut passer d’une branche à l’autre) va être différent du prix d’équilibre dans une économie capitaliste où le capital jouit d’une liberté de circulation. Ce n’est toujours pas évident aux yeux de beaucoup d’économistes. Ils utilisent les catégories capitalistes d’aujourd’hui pour l’Empire romain où le travail salarié était (pour citer Moses Finley) "spasmodique, occasionnel et marginal".

Mais même s’ils ne le réalisent pas pleinement, ils reconnaissent de facto l’importance du cadre institutionnel d’une société dans la détermination des prix non seulement des biens, mais aussi des facteurs de production. A nouveau, nous le voyons tous les jours. Supposons que le monde produise exactement le même ensemble de marchandises et que la demande pour ces marchandises soit exactement la même, mais imaginons tout d’abord que ce soit le cas dans des économies nationales qui ne permettent pas au travail et au capital de se mouvoir, puis dans une économie entièrement mondialisée où les frontières n’existent pas. Il est que les prix du capital et du travail (le profit et le salaire) seront différents dans cette dernière économie, que la répartition entre propriétaires du capital et les travailleurs sera différente, que les prix vont changer lorsque les profits et salaires changeront, que les revenus changeront aussi, donc aussi la consommation, et finalement que même la structure de la production sera altérée. C’est en effet ce que l’actuelle mondialisation est en train de faire.

Le fait que les relations de propriété déterminent les prix et la structure de la production et consommation est une intuition extrêmement importante. Le caractère historique de tout arrangement institution est donc mis en avant.

La dernière contribution de Marx que j’aimerais mettre en avant (peut-être la plus importante et grandiose de ses contributions) est que la succession des formations socio-économiques (ou, de façon plus restreinte, des modes de production) est elle-même "régulée" par les forces économiques, notamment la lutte pour la répartition du surplus économique. La tâche de l’économie est (…) d’expliquer l’essor et la chute non seulement de pays, mais aussi de différentes manières d’organiser la production : pourquoi les nomades ont été supplantés par des populations sédentaires, pourquoi l’Empire romain occidental a laissé place à de larges domaines féodaux et aux serfs, alors que l’Empire romain oriental est resté habité par de petits propriétaires, etc. Toute personne qui étudie Marx ne peut jamais oublier la grandeur des questions qu’il a posées. Un tel étudiant trouvera peut-être acceptable d’utiliser les courbes d’offre et de demande pour déterminer le coût d’une pizza dans sa ville, mais il ne verra jamais cela comme le rôle premier ou le rôle le plus important de l’économie en tant que science sociale. »

Branko Milanovic, « Marx for me (and hopefully for others too) », in globalinequality (blog), 28 décembre 2018. Traduit par Martin Anota

lundi 10 décembre 2018

Pourquoi les inégalités importent-elles ?

« C’est la question qu’on me pose souvent (…). J’ai donc décidé de mettre par écrit mes réponses.

Le raisonnement suggérant que les inégalités n’importent pas est souvent présenté de la façon suivante : Si tout le monde s’enrichit, pourquoi devons-nous nous inquiéter à l’idée que quelqu’un devienne extrêmement riche ? Peut-être que cette personne mérite d’être riche ; ou qu’importe, même si elle ne le mérite pas, nous n’avons pas à nous inquiéter de sa richesse. (…) Focalisons-nous sur les raisons expliquant pourquoi nous devons nous inquiéter des fortes inégalités.

Les raisons peuvent être formellement regroupées en trois catégories : les raisons instrumentales qui ont à voir avec la croissance économique, les raisons qui ont à voir avec la justice et les raisons qui ont à voir avec la politique.

La relation entre les inégalités et la croissance économique est l’une des plus vieilles relations étudiées par les économistes. Une hypothèse très forte souvent adoptée était que, sans profits élevés, il n’y aurait pas de croissance et que des profits élevés impliquent de fortes inégalités. Nous trouvons déjà cet argument dans Ricardo, où le profit est le moteur de la croissance économique. Nous la retrouvons aussi chez Keynes et Schumpeter, et ensuite dans les modèles standards de croissance économique. Nous la trouvons même dans les débats sur l’industrialisation soviétique. Pour investir, vous devez avoir des profits (c’est-à-dire un surplus au-delà de la subsistance) ; dans une économie privée, cela signifie que certaines personnes doivent être suffisamment riches pour épargner et investir et, dans une économie étatisée, cela signifie que l’Etat doit prendre tout le surplus.

Mais notez qu’à chaque fois le raisonnement ne plaide pas pour les inégalités en tant que telles. Si c’était le cas, nous n’aurions pas à nous inquiéter à propos de l’utilisation du surplus. L’argument concerne un comportement apparemment paradoxal des riches : ils doivent être suffisamment riches, mais ils ne doivent pas utiliser cet argent pour vivre bien et consommer, mais pour investir. Ce point est notamment avancé (…) par Keynes dans les premiers paragraphes de Conséquences économiques de la paix. En ce qui nous concerne, il suffit de noter que c’est un argument en faveur des inégalités si la richesse n’est pas utilisée pour le plaisir personnel.

Le travail empirique réalisé au cours des vingt dernières années a échoué à mettre en évidence une relation positive entre les inégalités et la croissance. Les données n’étaient pas suffisamment bonnes, en particulier en ce qui concerne les inégalités pour lesquelles la mesure typiquement utilisée était le coefficient de Gini, qui est trop agrégé et peu efficace pour capturer les changements dans la distribution ; en outre, la relation même peut varier en fonction d’autres variables ou du niveau de développement. Cela a poussé les économistes dans un cul-de-sac et à se décourager, au point que depuis la fin des années quatre-vingt-dix et le début des années deux mille cette littérature empirique avait presque disparu. Elle est passée en revue plus en détail dans la section 2 de cet article.

Plus récemment, avec de meilleures données sur la répartition des revenus, l’idée que les inégalités et la croissance sont négativement corrélées a gagné du terrain. Dans une étude que nous avons réalisée, Roy van der Weide et moi-même, nous l’avons montré en utilisant quarante années de données microéconomiques américaines. Avec de meilleures données et une réflexion plus poussée sur les inégalités, les choses sont apparues plus nuancées : les inégalités peuvent être bonnes pour les revenus futurs des riches (autrement dit, ces derniers s’enrichissent), mais elles peuvent être mauvaises pour les revenus futurs des pauvres (autrement dit, ces derniers s’appauvrissent). Dans ce cadre dynamique, le taux de croissance lui-même n’est plus quelque chose d’homogène (…). Quand nous disons que l’économie américaine croît au rythme de 3 % par an, cela signifie seulement que le revenu total a augmenté à ce rythme, cela ne nous dit rien quant à savoir si les individus à telle ou telle situation dans la répartition du revenu ont vu leur situation s’améliorer ou se dégrader.

Pourquoi les inégalités auraient-elles un effet nocif sur la croissance des premiers déciles de la distribution comme Roy et moi le constatons ? Parce que cela mène à de moindres réussites éducationnelles (et même sanitaires) parmi les pauvres qui sont alors davantage exclus des bons emplois et des contributions significatives qu’ils peuvent réaliser pour leur propre épanouissement et celui de la société. Exclure un certain groupe de personnes de l’éducation de qualité, que ce soit en raison de leur faible revenu, de leur genre ou de leur race, n’est jamais une bonne chose pour l’économie (…).

De fortes inégalités qui empêchent certains de participer pleinement entraînent une question d’équité ou de justice. C’est le cas parce que la mobilité intergénérationnelle s’en trouve affectée. Les gens qui sont relativement pauvres (ce qui est le cas lorsque les inégalités sont fortes) ne sont pas capables (…) de donner à leurs enfants autant de supports (allant de l’éducation à l’héritage en passant par le capital social) que les riches peuvent en donner à leurs propres enfants. Cela implique que les inégalités tendent à persister au fil des générations, ce qui signifie que les opportunités sont très différentes pour ceux qui sont au sommet de la hiérarchie plutôt qu'en bas de celle-ci. Nous avons deux facteurs joignant leurs forces ici : d’un côté, l’effet négatif de l’exclusion sur la croissance qui se transmet d’une génération à l’autre (ce qui constitue une raison instrumentale pour ne pas aimer de fortes inégalités) et, de l’autre, le manque d’égalité des opportunités (ce qui relève d’une question de justice).

De fortes inégalités ont aussi des effets politiques. Les riches ont plus de pouvoir politique et ils utilisent ce pouvoir politique pour promouvoir leurs propres intérêts et renforcer leur position relative dans la société. Cela signifie que tous les effets négatifs dus à l’exclusion et au manque d’égalité des opportunités sont renforcés et rendus permanents (du moins, jusqu’à ce qu’un gros séisme social les détruise). Afin d’empêcher qu’un tel séisme se produise, les riches doivent se mettre à l’abri et se rendre imprenables par la "conquête". Cela mène à une politique adverse et réduit la cohésion sociale. Ironiquement, l’instabilité sociale qui en résulte alors décourage l’investissement des riches, ce qui sape l’action même qui était initialement présentée comme la principale raison justifiant l’idée que de fortes inégalités puissent être désirables.

Nous arrivons au point final où le déroulement des actions qui étaient initialement supposées aboutir à un résultat bénéfique détruit par sa propre logique l'argument initial. (…) Au lieu de voir les fortes inégalités comme bénéfiques à l’investissement et à la croissance, nous commençons à voir qu’au cours du temps elles produisent des effets exactement opposés : elles freinent l’investissement et la croissance. »

Branko Milanovic, « Why inequality matters? », in globalinequality (blog), 5 décembre 2018. Traduit par Martin Anota



aller plus loin... lire « Les inégalités sont bonnes pour la croissance des riches… pas pour celle des pauvres »

jeudi 6 décembre 2018

Premières réflexions sur les « événements de décembre »

« N’arrivant pas à dormir (…), j’ai décidé de mettre sur papier, au milieu de la nuit, les deux premières impressions que m’inspirent les événements qui se déroulent en France, des événements qui semblent moins dramatiques en-dehors de France qu’en son sein.

Je pense qu’ils soulèvent deux importantes questions, une première assez nouvelle et une seconde assez "ancienne".

Il est en fait accidentel que la goutte d’eau qui a fait déborder le vase ait été une taxe sur les carburants qui a affecté surtout les zones rurales et périurbaines et les gens aux revenus assez modestes. Ce n’est pas tant le montant de la taxe qui a joué le rôle de déclencheur que le fait qu’elle ait renforcé le sentiment chez les gens qui subissent déjà les coûts de la mondialisation, des politiques néolibérales, des délocalisations, de la concurrence avec la main-d’œuvre bon marché des pays émergents et de la détérioration des services publics qu’ils doivent désormais aussi payer pour, ce qui apparaît à leurs yeux (peut-être sans que ce soit totalement injustifié) comme une taxe élitiste sur le changement climatique.

Cela revient à une question plus générale dont j’ai débattue avec Jason Hickel et Kate Raworth. Les partisans de la décroissance et ceux qui affirment que nous avons besoin d’un vrai changement de cap pour freiner le changement climatique sont bien peu diserts lorsqu’il s’agit d’indiquer qui va devoir supporter le coût de ces changements. Comme je l’ai mentionné dans cette discussion avec Jason et Kate, s’ils étaient vraiment sérieux, ils devraient dire clairement aux populations occidentales que leurs revenus réels doivent être réduits de moitié et aussi leur expliquer comment elles doivent être accompagnées. Les décroissants savent évidemment qu’un tel projet est un suicide politique, donc ils préfèrent rester vagues et dissimuler cette question en embrassant un "faux discours communautarien" en déclarant que nous sommes tous affectés et que cela aurait des retombées économiques si nous prenions pleinement conscience du problème, sans jamais nous dire quelles taxes spécifiques ils aimeraient augmenter, ni comment ils projettent de réduire les revenus des gens.

La révolution française met clairement en évidence ce problème. Beaucoup de classes moyennes occidentales, déjà affectées par les vents de la mondialisation, ne semblent pas vouloir payer une taxe pour freiner le changement climatique. Les décroissants vont, je l’espère, proposer maintenant des projets concrets.

Le second problème est "ancien". C’est la question du clivage entre les élites politiques et une part significative de la population. Macron a accédé à la présidence sur un programme essentiellement non conventionnel, son parti hétérogène ayant été créé peu avant les élections. Mais ses politiques ont depuis le début été en faveur des riches, s’inscrivant dans une sorte de thatchérisme. De plus, elles ont été très élitistes, apparaissant souvent empreintes de dédain pour l’opinion publique. Il semble quelque peu bizarre qu’une telle présidence "jupitérienne", selon les termes même de Macron, soit encensée par la presse anglo-saxonne alors que ses politiques domestiques sont fortement pro-riches et, notamment pour cette raison, assez semblables à celles de Trump. Mais en raison de la rhétorique internationale (qui reste de l’ordre de la simple rhétorique) où il s’est attaqué à Trump, Macron a été comme dédouané pour ses politiques domestiques.

Assez sottement, il a creusé le clivage entre lui-même et les gens ordinaires avec ses envolées patriciennes et sa tendance à donner des leçons aux autres, une tendance versant parfois dans l’absurde (comme lorsqu’il prit plusieurs minutes pour inculquer à un gamin de 12 ans la bonne façon de s’adresser au Président). A une époque où, plus que jamais, les "couches populaires" occidentales veulent avoir des responsables politiques présentant un minimum d’empathie à leur égard, Macron a à l’inverse choisi de se moquer des gens pour leur insuccès ou pour leur échec à trouver un emploi (puisqu’à ses yeux il suffit de traverser la rue pour en trouver un). Il a donc commis la même erreur que commit Clinton avec son commentaire sur les personnes "déplorables". Il n’est pas surprenant de voir sa cote de popularité chuter, alors même que celle-ci, d’après ce que je comprends, ne capture pas toute la mesure du rejet dont il fait l’objet chez beaucoup.

C’est sous dans de telles conditions que les actuels événements sont survenus. Le danger est cependant que leur éventuelle radicalisation et surtout les poussées de violence sapent leurs objectifs originels. On se souvient que mai 1968, après avoir conduit De Gaulle à trouver refuge à Baden-Baden, lui a offert quelques mois après l’une des plus grandes victoires électorales, en raison de la violence des manifestants et du fait que cette grande opportunité politique n’ait pas été saisie. »

Branko Milanovic, « First reflections on the French “événements de décembre” », in globalinequality (blog), 6 décembre 2018. Traduit par Martin Anota

mardi 13 novembre 2018

Que se passe-t-il du côté des inégalités mondiales ?

« Avec les inégalités domestiques et le "populisme" au centre des attentions, la focale s’est naturellement détournée de la question des inégalités de revenu mondiales. Depuis que j’ai quitté la Banque mondiale, j’ai moins accès aux données (certaines d’entre elles sont mieux obtenues auprès de la Banque mondiale, en particulier en ce qui concerne les pays les plus pauvres qui ne sont pas couverts par la Luxembourg Income Study). Mais on peut toujours réaliser une petite actualisation (grâce aussi à la contribution de Christoph Lakner) en prenant en compte la période allant jusqu’à 2013.

Il est utile de commencer avec un petit point technique. Lorsque l’on compare, comme je vais le faire ici, les résultats de l’année 2013 avec les résultats antérieurs, allant jusqu’à 1988, on fait face au choix suivant : (i) soit utiliser de meilleurs chiffres pour la période allant de 2000 à 2013, des chiffres basés sur des données microéconomiques et concernant 100 centiles de la population pour chaque pays, avec de meilleures données pour l’Inde, (ii) soit comprimer ces chiffres en déciles-pays pour les rendre plus comparables avec les données de l’année 1988 (quand nous avions des données moins détaillées avec moins de fractiles). J’ai décidé d’opter pour la deuxième option, mais si nous avions eu à nous focaliser sur la seule période récente (disons, celle qui débute à partir de 2000), j’aurais préféré utiliser la première option.

Est-ce que les données tirées des enquêtes auprès des ménages collent raisonnablement bien avec ce que nous savons avec les comptes nationaux ? La réponse est oui. Le graphique ci-dessous montre les taux de croissance mondiaux annuels moyens du PIB par tête et du revenu moyen des enquêtes réalisées auprès des ménages au cours des périodes de cinq ans, tous exprimés en dollars internationaux de 2011. Les deux lignes bleues varient ensemble en atteignant une croissance maximale de 3 % par tête et par an au cours de la période précédant la crise financière mondiale avant de chuter à seulement 1 % par tête et par an au cours des cinq années suivantes.

GRAPHIQUE 1 Taux de croissance annuel des revenus médian et moyen mondiaux (en %)

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Mais il y a une chose particulièrement frappante et intéressante que nous ne pouvons pas voir dans les comptes nationaux, mais que l'on peut trouver dans les enquêtes réalisées auprès des ménages : la forte hausse du revenu mondial médian (le revenu du 50ème centile mondial). Ce revenu positionnel qui reflète des taux de croissance élevés des populations relativement pauvres en Asie (Chine, Inde, Vietnam, Indonésie, etc.) a, au cours des 25 dernières années, toujours augmenté plus rapidement que le revenu mondial moyen et la période la plus récente (allant de 2008 à 2013), l’écart entre la croissance médiane et la croissance moyenne a augmenté : le revenu médian a augmenté au rythme moyen de 6 % par an, tandis que le revenu moyen n’a augmenté qu’au rythme de 1 %.

La réduction de la distance entre la moyenne et la médiane est souvent prise comme indiquant une réduction des inégalités (pour les répartitions asymétriques). Et c’est en effet le cas ici. En 1988, le revenu moyen par tête du monde était juste au-dessus de 4.000 dollars PPA et le revenu médian juste au-dessus de 1.000 dollars PPA ; un quart de siècle après, ces montants s’élevaient respectivement à 5.500 et 2.200 dollars PPA. Donc, le ratio moyenne sur médiane est passé de 4 à 2,5. Le coefficient de Gini mondial est passé de 0,69 à 0,62 : l’indice de Theil mondial est passé de 0,92 à 0,73. L’essentiel du déclin a eu lieu au cours des cinq dernières années de la période. En 2008, l’indice mondial de Gini était de 0,67, légèrement en-dessous de la valeur qu’il atteignait à l’époque de la Chute du Mur de Berlin. Ce qui s’est passé après 2008, ce fut le ralentissement ou la décroissance des pays riches et la poursuite d’une croissance rapide en Asie, couplés avec l’absence d’aggravation des inégalités de revenu nationales dans les gros pays comme la Chine, la Russie, le Royaume-Uni et le Brésil. Même aux Etats-Unis, les inégalités de revenu ont baissé en conséquence du choc touchant les plus hauts revenus lors de la crise, avant d’augmenter à nouveau à partir de 2013 (or cette période n’est pas prise en compte ici).

Est-ce que cela signifie que tout va bien ? Pas vraiment. Des mesures des inégalités comme le ratio moyenne sur médiane ou la part détenue par les 1 % les plus riches sont fragmentaires ; elles prennent seulement en compte ce qui s’est passé à deux points de la distribution. Des mesures synthétiques comme l’indice de Gini sont, sur ce plan, meilleures (parce qu’elles prennent en compte l’ensemble de la distribution), mais elles compriment toute cette information en un unique chiffre. Pour avoir une meilleure vision de ce qui se passe, nous voulons observer diverses parties de la répartition et diverses mesures.

Je vais donner deux exemples. La croissance de la médiane, qui est, comme nous l’avons vu, une évolution positive et encourageante, a aussi une autre face : elle laisse de côté ceux sous la médiane dont les revenus n’ont pas augmenté aussi rapidement que la médiane. Si nous prenons par exemple le niveau de revenu égal à la moitié de la médiane, qui est souvent utilisé comme une mesure de la pauvreté relative, alors nous notons que le nombre de personnes sous ce niveau de revenu a augmenté de 300 millions et que le pourcentage de la population mondiale gagnant moins de la moitié de la médiane est resté le même (cf. graphique 2). C’était le cas de 28 % de la population mondiale en 1998, cette part s’élève maintenant à 26 %.

GRAPHIQUE 2 Nombre de personnes relativement pauvre dans le monde et leur part dans la population mondiale

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Malgré la baisse des inégalités mondiales, la part du revenu reçue par les 1 % les plus riches au monde est aussi restée inchangée. En 1988, cette part était de 11,3 % ; elle a ensuite augmenté pour atteindre 13,5 % en 2003 et 2008 avant de retourner à 11 %, comme la crise a touché les pays riches qui "offraient" l’essentiel de ces hauts revenus. Etant donné que nous ratons probablement un chiffre croissant de super-riches ou que ces derniers cachent davantage leurs actifs que par le passé, il est très probable que la vraie part des 1 % les plus riches ait même augmenté.

Nous avons donc apparemment des développements paradoxaux pour le dernier quart de siècle : d’un côté, la forte hausse du revenu mondial médian et la baisse des inégalités mondiales lorsque nous mesurons celles-ci par des indicateurs synthétiques comme l’indice de Gini ou l’indice de Theil ; mais d’un autre côté, la hausse de la part des 1 % les plus riches au monde et la hausse du nombre de personnes en pauvreté relative (essentiellement en Afrique). Ce dernier point nous ramène à la question controversée du manque de convergence de l’Afrique et son recul croissant par rapport à l’Asie (et, bien sûr) par rapport au reste du monde.

Donc le monde est-il meilleur, comme Bill Gates voudrait nous faire croire ? Oui, c’est le cas sur plusieurs plans : le revenu moyen en 2013 est presque 40 % plus élevé qu’il l’était en 1988 et les inégalités mondiales ont diminué. Mais n’y a-t-il pas aussi des mauvaises nouvelles ? Oui : la même part de la population mondiale est laissée à l’écart et les 1 % les plus riches s’enrichissent davantage que les autres. Donc, nous avons en même temps la croissance de la classe "médiane" mondiale et une accentuation de la polarisation dans le monde. »

Branko Milanovic, « What is happening with global inequality? », in globalinequality (blog), 12 novembre 2018. Traduit par Martin Anota

mardi 25 septembre 2018

Le communisme chinois, un communisme hayékien

« Vous pensez qu’il y a une contradiction dans les termes, un paradoxe. Vous vous trompez : nous avons l’habitude de réfléchir avec des catégories pures, alors que la vie est bien plus complexe ; et les paradoxes existent dans la vie réelle. La Chine est en effet un pays de communisme hayékien.

Nul autre endroit au monde ne célèbre autant la richesse et le succès matériel que la Chine. Peut-être que cela a été stimulé par le quarantième anniversaire de l’ouverture qui sera célébré cette année, mais plus fondamentalement, je pense que c’est stimulé par le plus grand succès en matière de développement économique que l’histoire ait connu. Les riches entrepreneurs sont célébrés dans les journaux, à la télévision, dans les conférences. Leur richesse et leurs récits d’ascension sociale sont considérés comme des exemples par tous. Ayn Rand se sentirait chez elle dans cet environnement. Tout comme Hayek : un montant incroyable d’énergie et de découverte a été libéré par les changements qui ont transformé la vie de 1,4 milliard de personnes, c’est-à-dire deux fois plus que les populations de la vieille Union européenne à 15 et des Etats-Unis réunies. Les gens ont découvert une information économique qui était jusqu’alors inaccessible ou inconnu, organisé de façon schumpétérienne de nouvelles combinaisons de capital et de travail et créé de la richesse à une échelle presque inimaginable (certainement inimaginable pour ceux qui allèrent en Chine en 1978).

A un grand banquet à Pékin, on nous a présenté les histoires de première main de cinq capitalistes chinois qui sont partis de zéro (zilch ! nada !) dans les années quatre-vingt et qui sont aujourd’hui milliardaires (en dollars). L’un d’entre eux a passé des années dans la campagne durant la Révolution culturelle, un autre a été mis en prison pendant sept ans pour "spéculation", le troisième a fait son "apprentissage" du capitalisme, comme il le dit candidement, en escroquant des gens en Asie de l’Est ("Après, j’ai appris que si je voulais vraiment devenir riche, je ne devais pas frauder ; la fraude est pour les perdants"). Hayek aurait écouté ces récits, probablement fasciné. Et il aurait aimé lire dans le Financial Times comme on peut le faire aujourd’hui que la société marxiste à l’Université de Pékin a été démantelée en raison de son soutien pour des travailleurs en grève dans la zone économique spéciale de Shenzhen.

Mais il y a un point où Hayek s’est trompé. Ces réussites personnelles (et sociétales) incroyables ont été réalisées sous le règne d’un parti unique, le Parti communiste de Chine. La célébration de la richesse est naturelle chez les marxistes. Le développement, l’extension de l’éducation, l’égalité de genre, l’urbanisation et une croissance plus rapide que dans le capitalisme étaient des arguments (et des sources de légitimité) pour les révolutions communistes lorsqu’elles éclatèrent dans le monde en développement. Lénine l’a dit ; Trotski l’a confirmé en observant l’industrialisation à grande échelle ; Staline l’a mis en œuvre : "Nous avons entre cinquante ans et un siècle de retard par rapport aux pays développés. Nous devons refermer cet écart en dix ans. Soit nous y parvenons, soit nous serons écrasés".

Je me souviens (à l’époque où j’étais étudiant en Yougoslavie) comment je parcourais les journaux en quête d’indicateurs de croissance industrielle. Puisque la Yougoslavie était parmi les économies ayant la plus forte croissance au monde, j’étais profondément déçu lorsque le taux de croissance mensuel (annualisé) tombait sous les dix pourcents. Je pensais que dix pourcents était un rythme de croissance normal pour les économies communistes : pourquoi se dire communiste si l’on ne s’inquiète pas de voir la croissance dépasser celle des pays capitalistes ?

Donc, il est naturel que les communistes célèbrent la croissance (de nouvelles routes, de nouveaux trains super rapides, de nouveaux complexes immobiliers, de nouvelles avenues bien éclairées et écoles). Ce n’est pas moins naturel que chez les entrepreneurs hayékiens. (…) La différence est que les hayékiens célèbrent le succès privé, qui contribue d’ailleurs selon eux à faire avancer la société ; dans le communisme, le succès est supposé être socialisé.

Ce n’est pas ce qui s’est passé. Les efforts collectivistes ont marché pendent une ou deux décennies, mais finalement la croissance s’est essoufflée et les efforts ont marqué le pas. Le cynisme a régné en maître. La Chine et Deng Xiaoping sont tombés sur (…) une combinaison où le Parti communiste continuerait de régner, mais où une pleine liberté d’action (…) serait donnée aux capitalistes. Ces derniers travailleraient, s’enrichiraient, enrichiraient bien d’autres personnes au cours du processus, mais les rênes du pouvoir politique resteraient fermement dans les mains du parti communiste. Les capitalistes fourniraient le moteur et le carburant, mais le parti tiendrait le volant.

Les choses auraient-elles été meilleures si le pouvoir politique avait aussi été entre les mains des capitalistes ? J’en doute. Ils auraient pu l’utiliser pour recréer le gouvernement Nanjing des années trente, un gouvernement vénal, faible et incompétent. Ils n’auraient pas travaillé dur, ils auraient utilisé le pouvoir politique pour maintenir leurs privilèges économiques. C’est l’un des problèmes clés que rencontre le capitalisme américain aujourd’hui : les riches contrôlent de plus en plus le processus politique, ce qui détourne les incitations économiques de la production et la concurrence au profit de la création et la préservation de monopoles. Cela aurait été pire en Chine. C’est précisément parce que la sphère politique était largement isolée de la sphère économique que les capitalistes ont pu se focaliser sur la production et rester éloignés de la politique (autant que possible, parce que le parti est exposé à une corruption croissante).

Comment la Chine est-elle arrivée à cette combinaison ? Il peut y avoir plusieurs raisons, notamment la tradition millénaire de gestion par des bureaucraties impériales, l’alliance historique (…) entre le parti communiste et le Kuomintang de Sun Yat-sen (une alliance comme on n’en a jamais vu dans le reste du monde communiste). On peut se demander si cela aurait pu se produire ailleurs. Peut-être. La Nouvelle politique économique de Lénine n’était pas très différente des politiques chinoises des années quatre-vingt. Mais Lénine voyait dans la NEP une concession temporaire aux capitalistes, parce qu’il croyait que le socialisme était plus progressif et donc générait "scientifiquement" plus de croissance. Peut-être n’est-ce que les échecs du Grande Bond en avant et le chaos de la Révolution culturelle qui ont (…) convaincu Deng et d’autres que l’initiative privée était plus "progressive" que la planification sociale et les entreprises publiques. Lénine a pu ne pas voir cela. C’était trop tôt.

Je me demande ce que Staline aurait pensé de la Chine. Il aurait probablement été ravi de voir son nom continuer d’être inscrit dans le panthéon officiel. (Dans une grande librairie à Pékin, les premières rangées de livres sont des traductions de classiques du marxisme, notamment des livres de Marx, d’Engels, de Lénine et de Staline. Peu de gens les regardent. Les rangées suivantes qui présentent des livres sur la gestion de patrimoine, l’économie de la finance, les investissements boursiers, etc., sont bien plus populaires.) Staline aurait été impressionné par la croissance chinoise, par l’énorme pouvoir de l’Etat et du pays (ce n’est plus un pays auquel il aurait pu envoyer ses conseillers pour l’aider technologiquement), par la capacité du parti à contrôler la population de façon très sophistiquée et en toute discrétion.

Staline aurait aimé le succès économique et le pouvoir militaire qui vient avec, mais il aurait probablement été choqué par la richesse privée. Il est difficile de le voir coexister avec Jack Ma. Hayek aurait eu la réaction inverse : il aurait été ravi de voir ses idées à propos de l’ordre spontané du marché être vérifiées de façon véhémente, mais il n’aurait pas réussi à comprendre que cela n'était possible que sous le règne du parti communiste.

Personne ne serait resté indifférent face au plus grand succès économique de tous les temps. Et personne ne l’aurait pleinement compris. »

Branko Milanovic, « Hayekian communism », in globalinequality (blog), 24 septembre 2018. Traduit par Martin Anota

mardi 31 juillet 2018

Inégalités : à la recherche des racines de l'exceptionnalisme américain

« On entend souvent dire que les inégalités de revenu ont été, au cours des quatre dernières décennies, exceptionnellement élevées aux Etats-Unis en comparaison avec les autres pays de l’OCDE. Les derniers résultats disponibles de la part de la Luxembourg Income Study qui harmonise les concepts de revenu pour l’ensemble des pays montrent que les inégalités de revenu disponible (par tête) aux Etats-Unis s’élèveraient à 41 points de Gini, soit à un niveau plus élevé que dans tout autre pays aussi riches (le coefficient de Gini est de 32 en Allemagne, 35 en Grande-Bretagne, 35 en Italie, 28 aux Pays-Bas…). Donc, cette affirmation est peu controversée.

Ce qui est plus controversé est l’explication technique (c’est-à-dire non substantielle) pour cet "exceptionnalisme". Certains ont affirmé que les inégalités de revenu primaire (c’est-à-dire les inégalités avant la redistribution par le gouvernement via les transferts sociaux et les impôts directs) ne sont pas plus élevées qu’ailleurs et que l’explication doit être trouvée du côté d’une redistribution insuffisante. Pour le dire simplement, l’idée est que le marché génère autant d’inégalités aux Etats-Unis qu’en Suède, mais que la Suède redistribue bien plus via les pensions de retraite, les allocations chômage, l’assistance sociale, etc., et taxe aussi davantage les riches, si bien qu’au final les inégalités de revenu disponible (après transferts et impôts) sont moindres en Suède qu’aux Etats-Unis.

Janet Gornick, Nathaniel Johnson et moi-même avons récemment étudié cela plus rigoureusement. Sans m’étendre en explications (celles-ci sont développées dans l’analyse disponible ici), nous arrivons à la conclusion que ce n’est pas entièrement vrai : les inégalités de revenu de marché aux Etats-Unis sont généralement plus élevées que dans les autres pays riches et l’Etat américain redistribue moins. Donc, les inégalités de revenu (primaire) sous-jacentes sont élevées et la redistribution est relativement faible.

Mais nous pouvons aller plus loin que cela et nous avons posé les questions suivantes : quelle part de la redistribution est-elle "faible" ? Est-ce que les transferts américains sont faibles et sont trop peu orientés à destination des pauvres ou bien est-ce que les impôts directs américains ne sont pas assez progressifs ?

Maintenant, je me penche sur ces questions de la façon suivante. Je définis comme "pauvres" les 40 % des personnes les plus modestes lorsque les gens sont classés selon leur niveau de revenu primaire auquel sont rajoutées les pensions versées par le gouvernement (la sécurité sociale aux Etats-Unis), que l’on peut considérer comme étant des salaires différés. J’ai ensuite regardé comment la part de revenu de ces personnes varie lorsque nous incluons d’autres transferts sociaux et enfin lorsque nous déduisons les impôts directs. (Notez que ce calcul peut être fait seulement si vous avez accès aux données microéconomiques parce que vous devez "fixer" ces personnes et observer leur part de revenu à mesure que celle-ci change avec la redistribution.)

Nous nous attendons à ce que la part des "pauvres" augmente à mesure que l’Etat redistribue les revenus. C’est le cas. En 2016 (la dernière année pour laquelle nous disposons des données pour les Etats-Unis), les « pauvres » ont reçu 11,7 % de l’ensemble des revenus primaires, mais leur part grimpe à 13,4 % du revenu lorsque nous incluons tous les transferts sociaux et s’accroît à nouveau pour atteindre 15,8 % lorsque nous incluons également les impôts. (Notez encore qu’il s’agit des mêmes personnes tout le long). Le gain pour les "pauvres" est donc de 1,7 point de pourcentage via les transferts sociaux et de 2,4 points de pourcentage supplémentaires via les impôts.

Nous en concluons qu’aux Etats-Unis, les "pauvres" gagnent 1,7 point grâce aux transferts sociaux et 2,4 grâce aux impôts. Donc, le gouvernement "fonctionne" réellement aux Etats-Unis : il améliore la position des plus pauvres via les transferts publics et les impôts directs. La question est alors : fonctionne-il assez bien ?

L’Allemagne est un bon pays pour réaliser des comparaisons. Nous prenons en compte le fait que la répartition en termes d’âge n’a pas été la même au cours des deux siècles et le fait que les gens partent en retraite plus tôt en Allemagne en considérant les pensions de retraite versées par le gouvernement comme des salaires différés. Mais cela laisse toujours (comme nous l’avons mentionné ci-dessus) d’autres transferts sociaux comme les allocations chômage, les allocations familiales, les aides sociales, etc. Donc, en Allemagne, en 2015, les "pauvres" (définis de la même façon que pour les Etats-Unis) ont gagné 15,3 % de l’ensemble du revenu primaire. Leur part s’élève à 18,3 % quand tous les transferts sociaux sont inclus et à 21,3 % lorsque nous incluons les impôts directs également. Donc, les "pauvres" en Allemagne ont gagné 3 points de pourcentage grâce aux transferts sociaux et 3 points de pourcentage supplémentaires grâce aux impôts directs.

Pour l’Allemagne, nous pouvons conclure que les "pauvres" gagnent 3 points grâce aux transferts et ensuite 3 points additionnels grâce aux impôts.

Donc, non seulement le point de départ des "pauvres" est plus favorable en Allemagne qu’aux Etats-Unis (15,3 % de revenu primaire versus seulement 11,7 %), mais ils gagnent aussi davantage via les transferts sociaux et les impôts directs.

GRAPHIQUE 1 Hausse de la part de revenu des "pauvres" via les prestations sociales

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Les gains au cours du temps sont présentés dans les deux graphiques. Les "pauvres" gagnent toujours de la redistribution, mais les gains américains sont toujours plus faibles que les gains allemands. On peut noter que les gains tirés des transferts sociaux sont à peu près les mêmes aux Etats-Unis et en Allemagne jusqu’à 1995, puis ils se sont accrus dans les deux pays. Aux Etats-Unis, ils ont atteint leur pic en 2010, lorsque les allocations chômage ont été allongées par Obama, puis ils ont rapidement baissé, puisque l’Etat-providence américain est très modeste.

GRAPHIQUE 2 Hausse de la part de revenu des "pauvres" via la fiscalité directe

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L’évolution des gains tirés des impôts directs est encore plus intéressante. Ici nous voyons que les "pauvres" américains gagnent moins que les "pauvres" allemands et que le niveau de gains ne semble pas beaucoup changer aux Etats-Unis.

En conclusion, quand nous essayons de trouver les racines de la moindre redistribution en faveur des pauvres aux Etats-Unis, nous les trouvons dans les plus modestes transferts sociaux et dans l’imposition directe moins progressive. Cela, avec le fait que les inégalités de revenu primaire soient relativement élevées aux Etats-Unis, signifie que les inégalités de revenu aux Etats-Unis sont "exceptionnelles" parce que (a) les inégalités de revenu primaire sous-jacentes sont élevées, (b) les transferts sociaux sont modestes et (c) les impôts directs ne sont pas assez progressifs.

Quelles sont les implications en matière de politique publique ? Les inégalités de revenu aux Etats-Unis ont peu de chances d’être réduites via l’un de ces trois canaux isolément, mais via une combinaison d’"améliorations" de chacun d’entre eux. Par exemple, via un accès plus facile à l’éducation et une hausse du salaire minimum pour réduire les inégalités de revenu primaire sous-jacentes ; via l’introduction d’allocations familiales ou un Etat-providence plus généreux ; finalement via des taux d’imposition plus élevés pour les riches et une plus forte imposition des revenus du capital. Bien que cela semble être un programme extrêmement ambitieux, je pense qu’il est plus raisonnable de penser que des changements incrémentaux dans chacun de ces trois canaux sont plus faciles à faire passer par voie législative qu’un changement plus substantiel dans n’importe lequel des trois. Mais cela signifie que si l’on veut sérieusement s’attaquer aux fortes inégalités aux Etats-Unis, seule une combinaison de politiques différentes nous permettra de les réduire. »

Branko Milanovic, « A la recherche of the roots of US inequality “exceptionalism” », in globalinequality (blog), 30 juillet 2018. Traduit par Martin Anota

jeudi 31 mai 2018

L’Europe et les malédictions de la richesse

« (…) Quiconque voyageant en Europe de l’Ouest, en particulier durant l’été, ne peut rester insensible à la richesse et à la beauté du continent, ni à sa qualité de vie. Cette dernière est moins manifeste aux Etats-Unis (malgré un revenu par tête plus élevé) en partie en raison de la plus grande taille du pays et de sa plus faible densité démographique : les Etats-Unis n’offrent pas au voyageur le spectacle de campagnes préservées émaillées par de nombreux châteaux, musées, excellents restaurants et wi-fi, que l'on peut trouver en France, en Italie ou en Espagne. Je pense que l’on peut raisonnablement affirmer que personne dans le monde, au cours de l’histoire, n’a vécu aussi bien que les habitants de l’Europe de l’ouest aujourd’hui et en particulier les Italiens. Pourtant, comme chacun le sait, il y a un profond malaise et un mécontentement sur l’ensemble du continent, pas seulement en Italie : de l’insatisfaction avec les politiques européennes, avec l’immigration, avec les perspectives pour les jeunes générations, la précarité des emplois, l’incapacité de concurrencer les travailleurs peu payés d’Asie et de rattraper les géants de la haute technologie des Etats-Unis (…). Mais je ne vais pas écrire sur ce sujet aujourd’hui. J’aimerais me pencher sur deux "malédictions de la richesse" que porte paradoxalement en elle la prospérité européenne.

La première malédiction de la richesse est liée à la migration. Le fait que l’Union européenne soit si prospère et pacifique, en comparaison avec ses voisins de l’Est (l’Ukraine, la Moldavie, les Balkans et la Turquie) et surtout en comparaison avec le Moyen-Orient et l’Afrique en fait une excellente destination d’émigration. Non seulement l’écart de revenu entre, d’une part, le cœur de l’Europe, c'est-à-dire les 15 premiers pays-membres de l’Union européenne et, d’autre part, le Moyen-Orient et l’Afrique est énorme, mais il s’est aussi creusé. Aujourd’hui le PIB par tête en Europe de l’Ouest est d’environ 40.000 dollars ; le PIB par tête de l’Afrique subsaharienne est de 3.500 (ce qui signifie un rapport de 7 à 1). Puisque les Africains peuvent multiplier leurs revenus par dix en émigrant en Europe, il est peu surprenant que les migrants continuent de venir, malgré les obstacles que l’Europe a récemment mis sur leur chemin. (Qui dirait qu’un Hollandais serait indifférent entre continuer de se faire 50.000 euros par an aux Pays-Bas et émigrer en Nouvelle-Zélande pour y gagner 500.000 euros ?)

Etant donnée la taille de l’écart de revenu, la pression migratoire va continuer sans relâche ou s’accroître pendant au moins cinquante ans, même si l’Afrique commence à rattraper l’Europe au cours de ce siècle (c’est-à-dire à connaître des taux de croissance économique supérieurs à ceux de l’Union européenne). Cette pression (en termes de nombre de personnes frappant aux portes de l’Europe) ne restera pas statique. Comme l’Afrique est le continent avec les taux de croissance démographiques attendus les plus élevés, le nombre de migrants potentiels devrait exploser. Alors que le ratio de population entre l’Afrique subsaharienne et l’Union européenne est de 1 milliard versus 500 millions, il devrait être de 2,2 milliards versus 500 millions d’ici trois décennies.

Mais la migration, comme chacun le sait, crée des pressions politiques insoutenables sur les pays européens. Le système politique entier est en état de choc ; comme l’illustrent les plaintes de l’Italie d’avoir été laissée seule par ses partenaires européens pour faire face à l’immigration ou les décisions de l’Autriche et la Hongrie d’ériger des murs aux frontières. Il n’y a pas vraiment de pays en Europe dont le système politique n’ait pas été secoué par la question de la migration : les déplacements vers la droite en Suède, aux Pays-Bas et au Danemark ; l’accession au Parlement de l’AfD en Allemagne, l’attrait renouvelé d’Aube dorée en Grèce.

Outre la migration, le deuxième problème alimentant le malaise politique européen est l’accroissement des inégalités de revenu et de richesse. Les inégalités européennes sont également, en partie, une "malédiction de la richesse". La richesse des pays dont le revenu annuel s’accroît sur plusieurs décennies ne s’accroît pas seulement en proportion du revenu, mais plus vite. C’est simplement dû à l’épargne et à l’accumulation de richesses. La Suisse n’est pas seulement plus riche que l’Inde en termes de production annuelle de biens et services (le ratio entre les PIB par tête des deux pays aux taux de change du marché est d’environ 50 pour 1), la Suisse est aussi plus riche en termes de richesse par adulte (le ratio est presque de 100 pour 1).

L’implication de l’accroissement du ratio richesse sur revenu à mesure que la croissance se poursuit et que les pays deviennent plus prospères est que le montant de revenu tiré du capital tend à s’accroître plus rapidement que le PIB. Quand la richesse est très concentrée, comme c’est le cas dans tous les pays riches, l’accroissement de la part du capital dans la production totale mène presque automatiquement à une hausse des inégalités de revenu interpersonnelles. Pour le dire de façon simple, la source de revenu qui est très inégalement répartie (les profits, les intérêts, les dividendes) s’accroît davantage que la source qui est la moins inégalement distribuée (les salaires). Donc, si le processus de croissance tend à produire de plus fortes inégalités, il est clair que des mesures plus fortes sont nécessaires pour combattre son essor. Mais en Europe, comme aux Etats-Unis, il y a un manque de volonté politique (et peut-être qu’il est difficile de l’invoquer à l’ère de la mondialisation quand le capital est pleinement mobile) pour accroître les impôts sur les plus riches, pour réintroduire dans les plusieurs pays la taxation de l’héritage ou de mettre en œuvre des politiques en faveur de petits (et non de gros) investisseurs. Il y a donc une paralyse de la politique face aux bouleversements politiques.

Quand on considère ces deux tendances de long terme ensemble (la pression migratoire continue et une hausse quasi-automatique des inégalités), c’est-à-dire les deux problèmes qui empoisonnent aujourd’hui l’atmosphère politique européenne et que l’on saisit la difficulté que l’on a à chercher à les résoudre, on peut s’attendre à ce que les convulsions politiques se poursuivent à l’avenir. Elles ne disparaîtront pas d’ici quelques années. Il ne fait pas non plus sens d’accuser les "populistes" d’irresponsabilité ou de croire que les préférences des populations ont été déformées par les "fake news". Les problèmes sont réels. Ils requièrent de réelles solutions. »

Branko Milanovic, « Europe’s curse of wealth », in globalinequality (blog), 31 mai 2018. Traduit par Martin Anota

lundi 7 mai 2018

Une réflexion (contrefactuelle) sur l’influence de Karl Marx

« Le bicentenaire de la naissance de Karl Marx a donné lieu à plusieurs conférences dédiées aux divers aspects (Dieu sait qu’ils sont nombreux) des travaux et de la vie de Marx. (Je vais d’ailleurs à l’une de ces conférences à Haïfa.) Ajoutez à cela un nombre encore plus grand de présentations de ses travaux et de son influence (Peter Singer en a publié une il y a quelques jours), de nouveaux livres sur sa vie, un film sur le jeune Marx, et ainsi de suite.

Je vais aussi voir ici l’influence intellectuelle de Marx, mais d’un angle très différent. Je vais utiliser l’approche contrefactuelle. Je vais me demander ce qu’aurait été son influence en l’absence de trois événements cruciaux. Bien sûr, comme toutes les analyses contrefactuelles, je fonde la mienne sur ma propre lecture de l’histoire et la conjecture. Elle peut se révéler inexacte. Je suis sûr que d’autres peuvent proposer des analyses contrefactuelles bien différentes, peut-être meilleures que la mienne.

Le premier événement : c’est l’implication d’Engels. (…) Quand Karl Marx meurt en 1883, il est le coauteur du Manifeste communiste, de plusieurs brèves études politiques et sociales, des articles de journaux (dans le New York Daily Tribune) et un livre épais, mais peu connu et peu traduit, appelé Le Capital (volume 1). Il a été publié 16 ans avant sa mort et durant ce laps de temps il a beaucoup écrit, mais peu publié. Vers la fin de sa vie, il n’écrivait même plus beaucoup. Des centaines de pages de ses manuscrits de la fin des années 1840 et des années 1850 et 1860 n’étaient pas non plus publiées et étaient bien chaotiques. Marx était connu parmi un cercle plutôt réduit d’activistes syndicaux et de socio-démocrates allemands, autrichiens et russes. Si les choses étaient restées ainsi, c’est-à-dire si Engels n’avait pas passé plus de dix ans à mettre en ordre les papiers de Marx et à produire deux volumes supplémentaires au Capital, la notoriété de Marx aurait fini au point où elle était en 1883 : elle aurait été bien réduite. Je doute que quiconque se serait souvenu de sa naissance aujourd’hui (il est né le 5 mai).

Mais grâce au travail et au dévouement désintéressés d’Engels (et à l’importance d’Engels dans la social-démocratie allemande), l’importance de Marx a grandi. Les sociaux-démocrates sont devenus le plus grand parti politique en Allemagne et cela accrut davantage l’influence de Marx. Sous Kautsky, les Théories de la plus-value ont été publiées. Les seuls autres pays où il était influent étaient la Russie et l’Empire austro-hongrois (même si cela restait dans un cercle très étroit).

La première décennie du vingtième siècle a vu l’influence de la pensée marxiste croître, tellement que Leszek Kolakowski, dans ses monumentaux Principaux Courants du Marxisme, qualifia cette période d’"âge d’or". Ce fut en effet l’âge d’or de la pensée marxiste si l’on considère le nombre de personnes écrivant dans la veine marxiste, mais ce n’était pas le cas en termes d’influence mondiale. La pensée de Marx n’a pas fait de percées dans le monde anglo-saxon (la première traduction du Capital, qui se réfère toujours étrangement à son titre allemand, a été publiée en 1887, c’est-à-dire vingt ans après sa publication originelle). Et dans le sud de l’Europe, notamment la France, il a été éclipsé par les anarchistes et les "socialistes petit-bourgeois".

C’est là où les choses auraient fini s’il n’y avait pas eu la Grande Guerre. Je pense que l’influence de Marx aurait peu à peu décliné à mesure que les sociaux-démocrates en Allemagne embrassèrent le réformisme et le "révisionnisme". Son portrait aurait probablement été présenté parmi les "maîtres à penser" historiques de la social-démocratie allemande, mais le reste de son influence dans la politique et (probablement) dans les sciences sociales aurait disparu.

Mais vint ensuite la Révolution d’Octobre (voilà le deuxième événement). Celle-ci a totalement chamboulé la scène. Pas seulement parce qu’il a eu pour gloire (et c’est unique pour les spécialistes en sciences sociales) d’être idéologiquement responsable d’un bouleversement majeur dans un grand pays et dans l’histoire du monde, mais aussi parce que le socialisme, en raison de sa résonance mondiale, "catapulta" la pensée et la notoriété de Marx vers de nouveaux sommets. Pour le meilleur ou pour le pire, sa pensée devint incontournable dans la plus grande partie de l’Europe, aussi bien parmi les intellectuels et les activistes politiques que parmi les dirigeants syndicaux et les travailleurs ordinaires. Des écoles du soir ont été organisées par les syndicalistes pour étudier ses écrits ; les meneurs politiques, en raison du tournant particulièrement dogmatique pris par les partis communistes, s’inspiraient pour leurs décisions et les expliquaient en référence aux écrits historiques jusqu’ici peu connus de Marx.

Ensuite, lorsque le Kominterm commença à abandonner son eurocentrisme et à s’engager dans les luttes anti-impérialistes dans le Tiers monde, l’influence de Marx s’étendit à des zones auxquelles personne ne l’avait prédit. Il devint l’idéologue de nouveaux mouvements pour la révolution sociale et la libération nationale en Asie, en Afrique et en Amérique latine. Que les meneurs politiques collent à ses préceptes ou les abandonnent (comme Mao le fit en considérant la paysannerie plutôt que le prolétariat dans le rôle de classe révolutionnaire), dans tous les cas Marx les influença ; et c’est en référence à lui qu’ils expliquaient leurs politiques. Grâce à Trotski et à Staline en Russie, aux républicains de l’aile gauche en Espagne, le Front populaire en France, Mao en Chine, Hô Chi Minh au Vietnam, Tito en Yougoslavie, Castro à Cuba, Agostino Neto en Angola, Nkrumah au Ghana, Mandela en Afrique du Sud, Marx est devenu un "influenceur" mondial. Aucun autre spécialiste des sciences sociales n’a eu une telle portée au niveau mondial. (…)

Et non seulement il a eu une influence mondiale, mais en outre son influence a traversé les frontières de classes et de professions. J’ai déjà mentionné les meneurs révolutionnaires, les politiciens et les syndicalistes. Mais son influence s’est étendue au monde universitaire, aux lycées ; il influença fortement ceux qui s’opposaient à lui et ceux qui chantaient ses louanges. Cette influence alla du marxisme élémentaire qui était enseigné aux étudiants aux traités philosophiques sophistiqués ou au "marxisme analytique" en économie. La publication des manuscrits que Marx avait rédigés de 1844 à 1846 nous donna un jeune Marx inconnu et cela déplaça les débats à un nouveau stade ; il y avait désormais une lutte philosophique entre le jeune Marx et le Marx classique.

Rien de tout cela n’aurait été possible sans la Révolution d’Octobre et l’abandon de l’eurocentrisme pour déplacer la focale sur le Tiers Monde. C’est ce déplacement de focale qui a fait de Marx, non plus un simple penseur allemand et européen, mais une véritable figure mondiale.

A mesure que les crimes du communisme étaient rendus publics et ont été porté au crédit de Marx, que les régimes communistes trébuchaient et que leurs idéologues lugubres et mal informés régurgitaient des phrases prévisibles, la pensée de Marx s’éclipsa. Avec la chute des régimes communistes, elle attint un nadir.

Mais ensuite, un troisième événement, l’apparition du capitalisme mondialisé, qui présenta tous les aspects que Marx avait si éloquemment décrivit dans Le Capital, puis la Crise Financière mondiale, ont permis à ce que sa pensée révèle à nouveau toute sa pertinence. Maintenant, il siège dans le Panthéon des plus grands philosophes au monde, chacun de ses mots a été publié, ses livres sont disponibles dans toutes les langues du monde et son statut est acquis (même s’il reste sujet aux caprices du temps), du moins dans le sens où il ne rejoindra pas l’obscurité et l’oubli.

En fait, son influence est inextricablement liée au capitalisme. Aussi longtemps que le capitalisme existera, on lira Marx parce qu’on verra en lui son plus brillant analyste. Si le capitalisme cesse d’exister, on lira Marx parce qu’on verra en lui son meilleur critique. Donc, que nous croyons que le capitalisme sera ou nous avec non ces deux prochains siècles, nous pouvons être sûrs que Marx le sera.

Sa place est désormais avec celle de Platon et d’Aristote, mais s’il n’y avait pas eu ces trois tournures si peu probables des événements, nous aurions à peine entendu parler de lui ; aujourd’hui, il n’aurait été qu’un obscur émigré allemand mort il y a longtemps à Londres et pour lequel seulement huit personnes sont venues à son enterrement. »

Branko Milanovic, « The influence of Karl Marx—a counterfactual », in globalinequality (blog), 2 mai 2018. Traduit par Martin Anota

lundi 16 avril 2018

Quand l’autarcie devient la seule option

« La dernière (et, jusqu’à présent, la plus sérieuse) vague de sanctions américaines vis-à-vis de la Russie a montré très clairement deux choses ; aucune d’entre elles n’a été vraiment discutée par les commentateurs jusqu’à présent. La première est l’extraordinaire pouvoir de l’Etat moderne. La seconde est que, lorsque les Etats puissants imposent des sanctions qui limitent l’accès aux marchés, à la technologie et au capital, la seule option restante s’avère être l’autarcie.

Je vais discuter de chacun de ces deux points tour à tour.

Malgré tout ce que l’on a pu entendre à propos de l’effritement du pouvoir de l’Etat et l’accroissement du pouvoir des grandes entreprises très mobiles ("foot-loose"), ce que les sanctions montrent est que l’Etat demeure toujours l’acteur le plus puissant dans le capitalisme mondial contemporain. Apple ou Amazon ne peuvent pas imposer des sanctions et détruire Rusal. Actuellement, aucune entreprise au monde (même celles qui sont les principales clientes de Rusal) ne peuvent la détruire. Mais un Etat le peut. Poutine a montré le pouvoir de l’Etat russe, à un moment où il semblait faible et insignifiant, quand il emprisonna du jour au lemdemain Khodorkovsky, l’homme le plus riche de Russie, et le dépouilla de Yukos. Trump, ou plutôt le Trésor américain, montre le pouvoir de l’Etat américain en détruisant du jour au lendemain le plus large producteur d’aluminium au monde.

La seconde leçon est, dans une large mesure, pour la Russie une répétition des années vingt. On entend souvent aujourd'hui (de façon erronée) que l’URSS a choisi une politique d’autarcie économique. Au contraire, la Russie a passé la décennie des années vingt (dès la fin du communisme de guerre et des interventions étrangères) à la poursuite de capitaux étrangers qui lui auraient permis de reconstituer son industrie détruite et (elle l’espérait) de rattraper ainsi l’Occident. Mais ces capitaux ne sont jamais venus Les puissances occidentales refusèrent de reconnaître le gouvernement soviétique et, puisque les Soviets répudièrent la dette de la Russie tsariste, ils perdirent l’accès aux marchés des capitaux à cause du défaut de paiement et de raisons idéologiques.

Cela eut pour conséquence que le développement soviétique ne pouvait être entrepris qu’en s’appuyant seulement sur l’accumulation et la technologie domestiques. Comme on le sait, les implications ont tout d’abord été saisies par Trotski et Preobrajenski : cela passait par une planification totale de l’économie et l’extraction du surplus du seul segment de la population qui pouvait le générer : la paysannerie soviétique. L’industrialisation soviétique prit donc place dans "le sang et les larmes" des paysans soviétiques (essentiellement ukrainiens). Cette politique, qui incluait par définition la collectivisation, a commencé avec le premier plan quinquennal de 1928, conduit par Staline avec la brutalité qui lui est si caractéristique.

Ce que montrent les sanctions actuelles et celles qui pourraient venir (comme par exemple sur Gazprom), c’est que la Russie se retrouve maintenant au même carrefour que celui auquel elle se situait au début des années vingt. Son accès aux marchés, à la technologie et au capital de l’Occident a été restreint. Il est vrai qu’il y a de nos jours d’autres sources pour ces trois ressources, notamment en Chine. Mais l’ampleur des sanctions est telle que les acteurs chinois, s’ils cherchaient eux-mêmes à faire affaire ou à recueillir des fonds aux Etats-Unis, éviteront aussi de faire des affaires avec les entités russes. Donc l’industrie russe ne pourra croître, si elle le peut, qu’en utilisant les seules ressources domestiques qui, en comparaison avec ressources mondiales, sont faibles et inadéquates (dans la mesure où le rôle économique et démographique de la Russie relativement au monde a décliné). L’autarcie est donc programmée.

On peut alors se demander si un tel choix économique va aussi impliquer des politiques domestiques dictatoriales, comme ce fut le cas dans les années vingt. C’est assez probable parce que les développements autarciques sont difficiles à mettre en œuvre s’il n’y a pas de pression politique correspondante. En outre, il se pourrait certainement que ceux qui sont affectés par les sanctions et tous ceux qui ont besoin d’accéder aux marchés mondiaux tentent d’inverser les politiques qui ont mené aux sanctions. De telles tentatives feront d’eux des ennemis politiques directs pour le gouvernement actuel. La logique de la répression politique devient alors incontournable.

Il serait cependant erroné de croire que l’impasse courante dans laquelle la Russie se trouve peut être surmontée via des politiques différentes. Cela aurait pu être possible il y a quelques années, mais plus maintenant. Les raisons listées dans l’imposition de sanctions qui couvrent tout ce qui va de l’annexion de la Crimée aux fake news sont si étendues qu’aucun gouvernement post-Poutine imaginable ne peut toutes les accepter. Elles ne peuvent être acceptées que par un pays totalement défait. En outre, les sanctions américaines sont, on le sait, difficiles à renverser. Les sanctions américaines à l’encontre de l’Union soviétique débutèrent en 1948 et n’ont pratiquement jamais été interrompues. L’amendement Jackson-Vanik qui lia le commerce à la libération de l’émigration juive était officiellement en vigueur de 1974 à 2012, c’est-à-dire un quart de siècle supplémentaire après la disparition de l’ultime raison qui le justifiait. Et il ne fut aboli que pour être remplacé par un autre ensemble de sanctions contenu dans le Magnitsky Act. Les sanctions contre l’Iran ont été en vigueur pendant presque 40 ans, malgré les récentes discussions autour de leur relâchement. Les sanctions à l’encontre de Cuba ont duré pendant plus d’un demi-siècle (et plusieurs demeurent).

Poutine a donc, via une série de succès tactiques, amené la Russie à une défaite stratégique totale de laquelle ni lui, ni les gouvernements qui lui succéderont, ne seront capables d’extraire le pays. Il n’y a en outre aucune idéologie, aucun nationalisme extrême, sur lequel le système autarcique peut se construire. Dans les années vingt, les Bolchéviks avaient une idéologie qui les amena en définitive à accepter l’autarcie et à se débrouiller avec elle. Une telle idéologie n’existe pas dans la Russie capitaliste d’aujourd’hui. Pourtant, le débat autour de l’industrialisation des années vingt peut devenir à nouveau une littérature indispensable pour l’élaboration de la politique économique. »

Branko Milanovic, « When autarky becomes the only solution », in globalinequality (blog), 13 avril 2018. Traduit par Martin Anota

lundi 26 mars 2018

Comment la répartition des revenus en Chine a-t-elle évolué entre 2002 et 2013 ?

« Les données officielles chinoises au niveau microéconomique sur la répartition des revenus sont difficiles à obtenir et d’une fiabilité discutable. La meilleure source est les enquêtes menées au niveau national auprès des ménages urbains et ruraux remontent au moins à l’année 1982 (…). Les enquêtes auprès des ménages ont été composées de deux parties distinctes, une pour la population urbaine et une autre pour la population rurale. Il ne s’agissait pas exactement des mêmes enquêtes et leur utilisation en vue d’en tirer une vision d’ensemble pour la Chine (comme le proposait le Bureau National de la Statistique) s’est révélé compliqué et opaque. Depuis 2013, cependant, les deux enquêtes ont fusionné avec le même questionnaire, donc en principe les résultats doivent être bien plus fiables. Malheureusement, l’enquête a peut-être été de meilleure qualité, mais les données qui en ont été tirées ont été plus frileusement divulguées (…). C’est dommage parce que l’enquête chinoise officielle, comme dans presque tous les pays, est la meilleure source de données relatives au revenu grâce à sa couverture de l’ensemble des provinces chinoises, à un échantillon de grande taille et à des mathématiciens chevronnés. (...)

Dans ce billet, je vais voir deux choses : (1) comment la répartition des revenus chinoise a changé entre 2002-2003 (ou, pour simplifier, disons simplement 2002) et 2013 et (2) voir ce que l’on peut dire lorsque l’on compare la répartition des revenus en Chine avec celle que l'on observe aux Etats-Unis.

Le graphique ci-dessous représente, sur l’axe vertical, la variation annualisée du revenu disponible (après impôt) réel par tête des ménages entre 2002 et 2013 et, sur l’axe horizontal, les centiles de la répartition des revenus, des plus pauvres (à gauche) aux plus riches (à droite). (…) Le taux de croissance annuel moyen ajusté à l’inflation a été de 9,3 %. Comme le montre le graphique, le taux était assez similaire tout au long de la répartition des revenus, avec toutefois le taux de croissance le plus élevé au milieu de la distribution des revenus. Les gens situés entre le 30ème et le 60ème centile ont vu leur revenu s’accroître de plus de 10 % par an. (A ce rythme, vous doublez votre revenu tous les 7 ans.) Il y a aussi une forte croissance au sommet de la répartition des revenus.

GRAPHIQUE 1 Taux de croissance annuel moyen du revenu disponible réel par tête entre 2002-2003 et 2013 (en %)

Branko_Milanovic__Chine_croissance_annuelle_revenu_disponible_entre_2002_et_2013.png

Avec cette croissance relativement égale tout au long de la répartition des revenus, le coefficient de Gini n’a presque pas changé : il a diminué légèrement en passant de 0,45 à 0,43. Cette stabilité (ou léger déclin) des inégalités est cohérente avec les résultats tirés des autres enquêtes (notamment les coefficients de Gini que publie le gouvernement sans préciser comment il les a obtenus) et avec les preuves empiriques qui montrent que les salaires des travailleurs ou secteurs à faibles qualifications croissent plus rapidement que les salaires des travailleurs et secteurs à hautes qualifications. Tous ces développements relativement égalisateurs sont observables depuis le tournant du siècle. Notons cependant que les inégalités chinoises, même si elles n’augmentent pas, sont très élevées. Elles sont plus élevées qu’aux Etats-Unis : le coefficient de Gini américain en 2013, calculé à partir des données harmonisées de la Luxembourg Income Study et en utilisant la même définition par tête que pour la Chine est de 0,41.

Dans quelle mesure la répartition chinoise des revenus a-t-elle convergé vers celle des Etats-Unis ? Pour le dire autrement, dans quelle mesure les Chinois (puisque leurs revenus ont manifestement augmenté plus vite que ceux des Américains) sont-ils devenus plus similaires aux Américains ? Deux graphiques, pour les années entourant 2002 et pour 2013, le montrent d’une façon assez spectaculaire. L’axe horizontal donne le revenu disponible par tête en dollars internationaux PPA, c’est-à-dire de façon à ce que la détention de 100 dollars en Chine soit équivalente, en termes de pouvoir d’achat, à la détention de 100 dollars aux Etats-Unis. (L’axe est d’une échelle logarithmique.) Cela permet de faire des comparaisons de revenus. Il est évident, même après un simple coup d’œil, que les revenus chinois se sont davantage "rapprochés" des revenus américains en 2013 qu’ils ne l’étaient en 2002.

Nous pouvons le montrer en faisant un exercice très simple de "superposition", consistant à déterminer le pourcentage d’Américains dont les revenus sont du même montant que les revenus distribués en Chine, et vice versa. En l’occurrence, j’observe la répartition des revenus correspondant à l’ensemble des revenus entre le 2ème centile et le 100ème centile de la répartition des revenus (Je ne prends pas en compte les centiles les plus pauvres, parce qu’ils sont composés de personnes qui, temporairement, peuvent avoir des revenus nuls, voire négatifs.)

Nous allons nous demander "où les Américains les plus pauvres se situeraient dans la répartition des revenus chinoise" En 2002, les Américains les plus pauvres étaient tout de même plus riches que 77 % des Chinois. En 2013, ce sont 30 % des Chinois qui étaient plus pauvres que les plus pauvres des Américains. Donc, du point de vue chinois, moins d’un quart (100 % - 77 % = 23 %) des Chinois étaient dans l’éventail des revenus américains en 2002. En 2013, plus des deux tiers y étaient (100 % - 30 % = 70 %).

GRAPHIQUE 2 Les répartitions des revenus américaine et chinoise en 2002

Branko_Milanovic__repartitions_des_revenus_americaine_et_chinoise_2002.png

Demandons-nous maintenant "où dans la répartition américaine des revenus se situeraient les 1 % des Chinois les plus riches ?" En 2002, leur revenu était équivalent au revenu des personnes situées au 30ème centile américain, tandis qu’en 2013, les 1 % des Chinois les plus riches avaient un revenu qui les placerait au 78ème centile américain. Par conséquent, en 2002, seulement 30 % de la population américaine était dans la gamme des revenus chinois, mais en 2013, plus des trois quarts des Américains étaient dans l’éventail des revenus chinois.

GRAPHIQUE 3 Les répartitions des revenus américaine et chinoise en 2013

Branko_Milanovic__repartitions_des_revenus_americaine_et_chinoise_2013.png

Cela a été évolution remarquable, que probablement aucun autre pays n’a connue. Si les revenus chinois le long de la répartition des revenus a continué de croître plus rapidement que les revenus américains, le chevauchement est certainement plus important aujourd’hui qu’il ne l’était en 2013. En outre, le chevauchement tel qu’il est calculé ici, dans un certain sens, est biaisé en défaveur des données chinoises parce qu’il traite chaque centile aux Etats-Unis et en Chine comme s’il était de même effectif. Mais chaque centile chinois contient quatre fois plus de personnes qu’un centile américain, donc si nous avions à définir des fractiles de revenu pour contenir le même nombre de personnes (et donc diviser approximativement la population chinoise en 400 fractiles), le chevauchement serait plus important.

Branko Milanovic, « Chinese income distribution in 2002-3 and 2013 », in globalinequality (blog), 24 mars 2018. Traduit par Martin Anota

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