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Tag - Branko Milanovic

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jeudi 25 mai 2017

Le “néo-impérialisme” est-il la seule voie de développement ?

« Comme nous le savons bien (ou devrions bien le savoir), le marxisme a graduellement développé deux approches de l’impérialisme. La position même de Marx était fondamentalement et inflexiblement positive (du moins jusqu’aux toutes dernières années de sa vie) : l’impérialisme, aussi brutal et perturbateur soit-il, constituait le moteur par lequel la structure sociale la plus avancée, à savoir le capitalisme, s’introduisait dans les sociétés en retard de développement et les transformait le plus amplement. Les propres écrits de Marx sur la conquête britannique de l’Inde sont sans ambiguïté sur ce propos. Les écrits d’Engel sur la conquête française de l’Algérie sont (comme à chaque fois que l’on compare les styles d’écriture d’Engel et de Marx) encore plus "brutaux". Selon cette conception "classique", l’Europe occidentale, les Etats-Unis et le "Tiers Monde" se développeraient tous capitalistiquement, pourraient relativement vite arriver aux mêmes niveaux de développement, et le capitalisme serait ensuite directement remplacé par le socialisme dans chacun d’eux.

Cette conception dépendait crucialement de deux hypothèses : que (1) la classe laborieuse occidentale reste au faible niveau de revenu (celui du salaire de subsistance) qui (2) ne cesse alors d’alimenter sa ferveur révolutionnaire. L’hypothèse (1) était commune à tous les économistes du dix-neuvième siècle, elle était soutenue jusqu’au milieu du dix-neuvième siècle par les données empiriques et Marx ne constituait pas une exception. Mais vers la fin du siècle, Engels a noté l’émergence d’une "aristocratie ouvrière" qui émoussait le conflit de classe en Grande-Bretagne et peut-être dans d’autres pays développés. La hausse des salaires était "nourrie", selon Engels, par les profits coloniaux réalisés par les capitalistes britanniques. Bien que ces hausses de salaires n’étaient que "des miettes tombées de la table des capitalistes" (pour reprendre Engels), elles explosaient la théorie de la "loi d’airain des salaires" et, de façon collatérale, le potentiel révolutionnaire de la classe laborieuse en Occident. Donc les germes de l’idée que l’impérialisme puisse saper la lutte des classes dans les pays développés furent semés et elles eurent par la suite de profondes répercussions.

Le livre Imperialism: Pioneer of Capitalism de Bill Warren (publié en 1980, mais inachevé en raison de la mort de Warren) crédite le Lénine d’après 1914 pour le changement (ou plutôt, il le critique pour cela). Dans l’Impérialisme de Lénine, le capitalisme de monopole, qui a perdu la vigueur du capitalisme de libre marché et qui est devenu "décrépi", avait besoin d’une expansion étrangère (pour maintenir les profits à leurs niveaux antérieurs). Cela entraîna la lutte impérialiste pour les territoires qui finit par faire éclater la Première Guerre mondiale. Au même instant, l'amélioration relative de la situation matérielle des classes laborieuses dans les pays développés amena celles-ci à abandonner le sentier révolutionnaire et à soutenir les parties sociaux-démocratiques "opportunistes" et nationalistes (et leurs dirigeants notamment le "renégat" Kautsky). La lutte des "peuples d’Orient" (comme on les appelait lors de le première conférence à Bakou en 1920) contre l’impérialisme est devenue partie intégrante d’une lutte globale contre le capitalisme, et l’impérialisme cessa d’être perçu comme un précurseur dynamique du socialisme à venir, mais plutôt l’extension du capitalisme moribond. Selon Warren, "à présent, ce n’est pas le caractère du capitalisme qui détermine la progressivité (…) de l’impérialisme, mais le caractère de l’impérialisme qui détermine le caractère réactionnaire du capitalisme".

Ce changement de position a de profondes répercussions pour la pensée de la gauche que Warren dénonce. Il a mené aux théories du "centre" et de la "périphérie", de la "dépendance structurelle", etc. (développées par Frank, Amin, Cardoso, Prebisch…). Warren affirme que ces théories étaient inexactes parce qu’elles prédisaient une accélération de la croissance si les pays parvenaient à se désengager du système mondial dominant (…) et elles n’avaient rien à voir avec la lutte des travailleurs dans les pays émergents parce qu’elles reflétaient les intérêts des bourgeoisies nationalistes du Tiers Monde.

J’aimerais faire une véritable recension du livre extrêmement stimulant de Warren, même si celui-ci contient beaucoup de passages exaspérants, mais je le ferai une prochaine fois. (Dans l’un de ces passages exaspérants, par exemple, Warren célèbre la hausse des inégalités dans les pays en développement, notamment la concentration de la propriété foncière entre les mains des latifundistas, parce qu’il la considère comme un indicateur du degré d'adoption de méthodes de production capitalistiques plus efficaces dans l’agriculture. Ses célébrations des inégalités dans la seconde partie de son livre, portant sur les développements postérieurs à 1945, feraient rougir Friedman et Hayek !). Mais ce n’est pas le livre de Warren en tant que tel qui m’intéresse, mais ses implications très contemporaines.

Il est des plus utiles pour comprendre l’essor des nouvelles économies capitalistes en Asie. Même si Richard Baldwin ne fait allusion ni à la position marxiste classique, ni à la théorie de la dépendance, le livre qu’il a récemment publié et (dont j’ai proposé une recension) montre clairement que la réussite économique de l’Asie s’est appuyée sur l’usage de relations capitalistes de production et d’inclusion dans les chaînes de valeur mondiales, c’est-à-dire sur une participation active dans la mondialisation. Pas passive, mais une participation qui fut prisée, désirée. Ce n’est pas par hasard si la Chine est devenue le principal champion de la mondialisation aujourd’hui. Par conséquent, la réussite asiatique réfute directement les théories de la dépendance et elle est en accord avec la position marxiste classique à propos de l’impact révolutionnaire du capitalisme et par extension du "néo-impérialisme" dans les sociétés les moins développées.

Cela a de profondes implications sur la façon de voir et d’expliquer les grands changements dans le pouvoir économique que nous avons observés au cours du dernier demi-siècle (Quelles sont les origines de cette transformation ? le rôle de l’Etat-nation et de l’impérialisme ? le rôle des mouvements d’indépendance menés par la bourgeoisie ?) et sur la façon de voir les développements futurs. Je ne vais pas développer ces questions maintenant parce que mon avis évolue encore sur le sujet et je pense développer tout cela dans un livre, mais je pense que, pour chercher à comprendre les changements du monde moderne, le mieux que nous puissions faire est de revenir à la littérature et aux débats d’il y a exactement un siècle. (…). Mis à par cela, je ne vois aucun autre récit qui donne un sens aux grands changements que nous vivons. »

Branko Milanovic, « Is “neo-imperialism” the only path to development? », in globalinequality (blog), 18 mai 2017. Traduit par Martin Anota

mercredi 3 mai 2017

Le débat autour des effets respectifs de la technologie et du commerce sur l'emploi américain

L’École doctorale de l'université de la Ville de New York (CUNY) a organisé le 26 avril un débat autour des effets du commerce sur les emplois et les salaires américains. Les participants étaient David Autor et Ann Harrison, auteurs d’articles économiques incontournables sur les effets des exportations chinoises sur l’emploi et les salaires américains (et professeurs respectivement au MIT et à Wharton), Brad DeLong, un économiste touche-à-tout qui a été un haut responsable au Trésor sous l’administration Clinton (et professeur à Berkeley) et Paul Krugman, un récipiendaire du prix Nobel, professeur à l’Université de New-York et probablement l’un des trois économistes les plus influents dans le monde.

Le débat a commencé avec l’intervention de David Autor. Ce dernier a rappelé que l’emploi industriel américain connaît certes une tendance baissière depuis 1943 (année au cours de laquelle il représentait presque 40 % de l’ensemble de la main-d’œuvre), mais il note toutefois que nous avons assisté au début des années deux mille, avec l’accession de la Chine à l’OMC, à une baisse brutale (une "chute d’une falaise") du nombre d’emplois industriels. Entre la fin des années quatre-vingt-dix et aujourd’hui, environ 5 millions d’emplois manufacturiers ont été perdus. Autor pense certes que le changement technologique est le principal facteur qui explique les tendances à long terme, mais il estime toutefois que la plus récente chute ne peut être dissociée du commerce (notamment à la pénétration d’importations de biens chinois).

Ensuite, dans les déclarations d’ouverture, Ann Harrison, en référence à deux études auxquelles elle a participées, a déclaré que les effets du commerce sont bien plus manifestes lorsque l’on suit les travailleurs par la profession que lorsque l’on observe simplement à un secteur donné. Ainsi, les travailleurs déplacés par le commerce, même s’ils ont retrouvé par la suite un emploi, ont perdu environ 25 % de leurs salaires. Le second article d’Ann Harrison porte un message quelque peut différent : plusieurs emplois ont été perdus parce que le prix des biens d’investissement a diminué, si bien que les machines se sont substituées au travail. C’est un récit où la technologie joue le rôle principal, mais avec une nuance : le changement technologique a en fait répondu au changement des prix relatifs. Harrison a conclu en disant que sa position dans le débat autour des rôles respectifs de la technologie et du commerce serait probablement plus proche de celle de Brad DeLong (l’intervenant suivant) que de celle de David Autor.

Effectivement, dans sa déclaration d’ouverture, DeLong s’est montré en faveur de l’explication technologique même (…) s’il n’indique pas clairement s’il pense que celle-ci s’applique toujours à la situation actuelle et à la Chine en particulier.

Paul Krugman (…) a fait référence aux débats qui se tenaient dans les années quatre-vingt-dix sur le rôle respectif de la technologie et du commerce : à l’époque, le consensus était que les deux tiers des effets sur l’emploi et le salaire étaient dus à la technologie. Mais, Krugman dit, les économistes ont peut-être eu raison de dire que le commerce avait alors un rôle limité ; par contre, ils tenir les mêmes propos aujourd’hui, dans la mesure où l’essor des échanges qui a eu lieu au cours des vingt dernières années a été bien plus ample que ce que les Etats-Unis connaissaient dans les années quatre-vingt-dix. Il pense que le commerce a aujourd’hui un impact massif, mais que c’est un événement unique, associés à la Chine, et qui n’est pas susceptible d’être répliqué.

Si je devais commenter les choses comme un commentateur sportif, je dirais qu’Autor et Krugman estiment plutôt que "le commerce importe" et que DeLong et Harrison tendent plutôt à privilégier l’explication technologique. Mais cette classification est trop grossière. Les propres travaux d’Autor, auxquels il fit par la suite référence, montrent que le changement technologique joue un rôle déterminant derrière le déplacement du travail routinier. (Mon analyse favorite d’Autor, Dorn et Hanson est d’ailleurs celle qui met en regard l’explication commercial et l’explication technologique et qui constate que les deux… importent.) De même, comme je l’ai mentionné, Harrison constate elle-même que le commerce a indéniablement un impact.

Il y a au moins trois domaines où les conférenciers semblent être d’accord ensemble.

(1) Se retirer de la mondialisation serait extrêmement coûteux pour les Etats-Unis et le reste du monde. DeLong souligne que l’ALENA a des effets asymétriques. Même s’il pense que l’ALENA (en l’occurrence, le commerce avec le Mexique) a eu un impact minuscule sur les destructions d’emplois aux Etats-Unis, une sortie du NAFTA aurait aujourd’hui un énorme impact négatif en raison du nombre et de la densité des échanges qui ont été créés ces deux dernières décennies. Tout le monde s’accorde pour dire que c’est une folie de se retirer de la mondialisation et de retourner au protectionnisme.

(2) Tout le monde s’accorde pour dire que les économistes ont sous-estimé l’impact du commerce international. Comme Autor le souligne, les bénéfices de l’ouverture (l’accès à des biens moins chers) sont diffus, tandis que les coûts sont concentrées (certains perdent leur emploi). Selon Krugman, c’est parce que les économistes, emmurés dans leur "joyau de la couronne de l’économie" (en l’occurrence, la théorie des avantages comparatifs), ont eu tendance à se focaliser sur les effets moyens, pas sur l’hétérogénéité des effets. Il pense que c’est ce qui a maintenant changé. Sur une note plus philosophique, Autor a jouté que les travailleurs sont des gens (oui) et que même si les mécanismes compensateurs pour les pertes d’emploi étaient efficaces (ce qui n’est pas le cas selon Ann Harrison), les gens désirent avoir des emplois valorisants et de hauts salaires plutôt que de vivre des prestations sociales.

(3) L’épisode chinois ne va pas se reproduire. Comme je l’ai mentionné, c’est l’idée que Krugman a introduit dans sa déclaration d’ouverture, mais elle a été développée ensuite par DeLong et Autor. DeLong pense que la Chine sera le dernier exemple d’un développement tiré par les exportations. Ce mode de développement a été rendu possible par la volonté des Etats-Unis de s’ouvrir aux importations asiatiques (ce qui bénéficia auparavant au Japon et à la Corée du Sud) et par le désir du reste du monde de couvrir les déficits américains en engrangeant des capitaux aux Etats-Unis. DeLong a donc abordé des problèmes d’économie politique mondiale qui transformèrent paradoxalement l’économie la plus riche au monde en importateur de capitaux plutôt qu’en exportateur de capitaux. (…) Mais si l’épisode chinois est effectivement exceptionnel (…), cela signifie que les dynamiques que connaît actuellement le marché du travail américain ne se reproduiront pas.

Ce fut une bonne soirée. De grands économistes (…) ont débattu à la régulière et ont abouti à un certain consensus. Nous sommes retournés en 1817, l’année où Ricardo fit jouer un grand rôle au commerce et à la technologie dans ses Principes (en l’occurrence, sans le fameux chapitre XXXI). »

Branko Milanovic, « El super clasico: trade and technology duke it out at CUNY », in globalinequality (blog), 27 avril 2017. Traduit par Martin Anota



aller plus loin...

« Pourquoi les travailleurs américains se sont-ils appauvris ? »

« La concurrence chinoise et le déclin de l’emploi américain »

« Mondialisation versus technologie »

« Les robots, l’emploi et le paradoxe de Polanyi »

mardi 28 mars 2017

L’Etat-providence à l’âge de la mondialisation

« Dans mon précédent billet qui se focalisait sur les politiques susceptibles de réduire les inégalités au vingt-et-unième siècle, j'indiquais que je discuterai de l’Etat-providence dans un billet ultérieur. Le voici.

C’est devenu un truisme de dire que l’Etat-providence subit les pressions exercées par la mondialisation et la migration. Il sera plus face de comprendre le problème si nous remontons aux origines de l’Etat-providence. Comme Avner Offer nous l’a récemment rappelé dans l’excellent livre qu’il a coécrit avec Daniel Söderberg, la démocratie sociale et l’Etat-providence trouvent leur origine dans la prise de conscience (…) que tout le monde traverse des périodes dans leur vie où elles ne gagnent rien, mais doivent pourtant consommer : cela s’applique aux jeunes (d’où les prestations familiales), aux malades (d’où les soins et indemnités de maladie), à ceux qui se blessent au travail (d’où l’assurance-accidents des travailleurs), aux femmes lorsqu’elles accouchent (d’où le congé parental), aux gens qui perdent leur emploi (d’où l’assurance-chômage) et aux personnes âgées (d’où les pensions de retraite). L’Etat-providence a été créé pour fournir ces prestations, délivrées sous forme d’allocations dans un cadre assurantiel, pour des conditions soit inévitables, soit très communes. Il s’est élaboré sur l’hypothèse d’une similitude des comportements ou, pour le dire différemment, d’une homogénéité culturelle et souvent ethnique. Ce n’est pas un accident si le prototype de l’Etat-providence qui est né en Suède dans les années 1930 avait plusieurs éléments relevant du socialisme national (expression que je n’utilise pas ici dans un sens péjoratif).

En plus de la similitude des comportements et des expériences, l’Etat-providence nécessite une participation de masse pour être soutenable. L’assurance sociale ne peut fonctionner sur des fragments de la main-d’œuvre parce que cela mènerait naturellement à la sélection adverse, un point bien illustré par les querelles sans fin sur la santé aux Etats-Unis. Les riches ou bien ceux qui ne sont pas susceptibles d’être au chômage ou en mauvaise santé ne veulent pas subventionner les "autres" et se désengagent du système. Mais un système qui dépendrait seulement des "autres" serait insoutenable en raison des grandes primes qu’il requerrait. Donc l’Etat-providence ne peut fonctionner que s’il couvre toute la population active ou tout du moins sa grande majorité, c’est-à-dire lorsqu’il (1) est massif et (2) inclut des personnes aux conditions similaires.

La mondialisation érode ces deux exigences. La mondialisation commerciale a contribué au déclin de la part de la classe moyenne dans la plupart des pays occidentaux et à la polarisation des revenus. Avec une polarisation des revenus, les riches se disent qu’il leur est préférable de créer leurs propres systèmes privés parce que partager les systèmes avec ceux qui sont significativement plus pauvres implique de substantiels transferts de revenu. Cela mène au "séparatisme social" des riches, qui se reflète à travers l’importance croissante des régimes privés de santé, des régimes de retraite par capitalisation et de l’éducation privée. Il apparaît qu’une société très inégale et polarisée ne peut maintenir un Etat-providence extensif.

La migration économique à laquelle la plupart des sociétés riches ont été nouvellement exposées au cours des cinquante dernières années (en particulier en Europe) sape aussi le support de l’Etat-providence. Cela survient avec l’inclusion de personnes qui présentent des différences, réelles ou supposées, dans les normes sociales ou les événements de vie. C’est le même phénomène auquel se réfère Peter Lindert lorsqu’il dit que le manque d’"affinité" entre la majorité blanche et les Afro-Américains aux Etats-Unis a contribué historiquement à ce que l’Etat-providence soit moins développé aux Etats-Unis qu’en Europe. Le même processus est maintenant à l’œuvre en Europe, où de larges poches d’immigrants n’ont pas été assimilées et où la population autochtone croit que les immigrés profitent excessivement des prestations sociales. Le manque d’affinité ne relève pas forcément d’une sinistre discrimination. C’est peut être parfois le cas, mais le plus souvent le cas c’est parce que l’on pense (correctement) que l’on n’est pas susceptible de connaître des événements au cours de notre existence qui soient de la même nature ou fréquence que ceux que connaissent les autres, si bien que l’ont ne veut pas contribuer à une telle assurance. Aux Etats-Unis, le fait même que les Afro-Américains aient plus de chances d’être au chômage a probablement mené à ce que les allocations-chômage soient moins généreuses ; de même, le fait que les immigrés soient davantage susceptibles d’avoir des enfants que les autochtones peut entraîner une réduction des prestations familiales. Dans tout cas, le fait de s’attendre à ne pas connaître les mêmes événements de la vie que les autres sape l’homogénéité nécessaire à la soutenabilité de l’Etat-providence.

En outre, à l’ère de la mondialisation, les Etats-providence les plus développés peuvent connaître un effet pervers, celui d’attirer les migrants les moins qualifiés ou les moins ambitieux. "Toutes choses égales par ailleurs", un migrant va décider d’émigrer vers un pays plutôt qu’un autre si le revenu qu’il s’attend à gagner est supérieur dans le premier que dans le second. En principe, cela favorise l’émigration vers les pays les plus riches. Mais nous devons aussi prendre en compte les anticipations du migrant quant à la place qu’il pense atteindre dans la répartition du revenu du pays d’accueil. Si les migrants s’attendent à se retrouver dans les déciles inférieurs de la répartition, alors un pays plus égalitaire avec un plus large Etat-providence sera plus attractif. Les migrants feront le calcul opposé s’ils s’attendent à finir dans les déciles supérieurs dans la répartition de revenu du pays d’accueil. Si les premiers migrants sont soit moins qualifiés, soit moins ambitieux que les seconds (une hypothèse que l’on peut raisonnablement accepter), alors les moins qualifiés vont avoir tendance à choisir les pays avec les Etats-providence les plus développés. Donc il y a sélection adverse.

En termes abstraits, les pays qui seraient exposés à la sélection adverse la plus aiguë seront ceux avec de larges Etats-providence et une faible mobilité du revenu. Les migrants allant vers de tels pays ne peuvent s’attendre, même au cours de la prochaine génération, à avoir des enfants qui grimperaient dans l’échelle des revenus. Via un destructeur effet retour, de tels pays vont attirer les migrants les moins qualifiés et les moins ambitieux et une fois que ceux-ci formeront une sous-classe, la mobilité de leurs enfants sera limitée à la hausse. Le système fonctionne ensuite comme une prophétie autoréalisatrice : il attire encore plus de migrants non qualifiés qui ne parviennent pas à s’assimiler. Les natifs tendent à voir les immigrés comme manquant généralement en compétences et en ambition (ce qui peut être exact parce que c’est le genre de personnes que leur pays attire) et donc comme "différents". Au même instant, l’échec à être accepté sera perçu par les immigrés comme une confirmation des préjugés anti-immigrés des natifs ou, pire, comme de la discrimination ethnique ou religieuse.

Il n’y a pas de solution facile au cercle vicieux auquel font face les Etats-providence des pays développés à l’ère de la mondialisation. C’est pourquoi, dans mon précédent billet, j’ai plaidé pour des politiques qui mèneraient à l’égalisation des dotations, de façon à ce que l’imposition du revenu courant et la taille de l’Etat-providence puissent au final s’en trouver réduites (…). »

Branko Milanovic, « The welfare state in the age of globalization », in globalinequality (blog), 26 mars 2017. Traduit par Martin Anota

lundi 13 mars 2017

Pourquoi les outils du vingtième siècle ne peuvent réduire les inégalités au vingt-et-unième siècle

« La remarquable baisse des inégalités de revenu et de patrimoine dans les pays riches, de la fin de la Seconde Guerre mondiale au début des années 1980, dépendait de quatre piliers : de puissants syndicats, une éducation de masse, une forte imposition, de larges transferts de revenus. Au cours de ces vingt ou trente dernières années, les inégalités sont reparties à la hausse et les diverses tentatives qui ont cherché à contenir cette nouvelle hausse, mais qui ont échoué à le faire, se sont appuyées sur l’ensemble ou une partie de ces quatre piliers. Mais aucun d’entre eux ne sera efficace au vingt-et-unième siècle.

Pourquoi ? Considérons tout d’abord les syndicats. Le déclin du syndicalisme, que l’on observe dans tous les pays riches et qui est particulièrement prononcé dans le secteur privé, n’est pas seulement le produit de politiques gouvernementales plus hostiles que par le passé. Celles-ci peuvent avoir contribué à la désyndicalisation, mais elles n’en sont pas la cause principale. L’organisation du travail sous-jacente a changé : il y a la désindustrialisation, la tertiarisation et le passage d’unités de production à grande échelle à des unités plus petites, qui emploient moins de travailleurs et qui ne sont pas localisées dans le même endroit. Il est bien plus difficile de coordonner une main-d’œuvre dispersée que de coordonner des travailleurs qui travaillent dans la même usine et partagent un même intérêt. En outre, l’affaiblissement des syndicats est un reflet de la perte de pouvoir du travail vis-à-vis du capital qui est due à l’expansion massive du travail salarié (c’est-à-dire de la main-d’œuvre travaillant dans un système capitaliste) depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale et la réintégration de la Chine dans l’économie mondiale. Tandis que cette dernière a constitué un choc temporaire, ses effets vont persister pendant encore plusieurs décennies et ils peuvent être renforcés à l’avenir par une forte croissance de la population en Afrique, qui va entretenir l’abondance relative du travail.

L’éducation de masse a été un outil de réduction des inégalités en Occident au cours de la période lorsque le nombre moyen d’années de scolarité passe de 4 ou 6 dans les années 1950 à 13, voire plus, aujourd’hui. Cela entraîna une réduction de la prime de qualification (skill premium), c’est-à-dire de l’écart entre le salaire des diplômés de l’université et le salaire de ceux qui n’ont qu’un diplôme du primaire ou du secondaire, si bien que le fameux économiste néerlandais Jan Tinbergen croyait au milieu des années 1970 que la prime de qualification serait nulle au tournant du siècle. Mais l’expansion de masse de l’éducation est impossible lorsqu’un pays a déjà atteint 13 ou 14 ans d’éducation en moyenne simplement parce que le niveau d’éducation est limité à la hausse. Donc nous ne pouvons nous attendre à ce que les petites hausses dans les niveaux moyens d’éducation fournissent l’effet égalisateur sur les salaires qu’a pu présenter l’éducation de masse par le passé.

Une forte taxation du revenu courant et de hauts transferts sociaux s’avéraient cruciaux pour réduire les inégalités de revenu. Mais il est politiquement difficile de les accroître à nouveau. Cela s’explique avant tout par le plus grand scepticisme vis-à-vis du rôle du gouvernement et des politiques de prélèvements et de transferts que partagent maintenant les classes moyennes dans plusieurs pays par rapport à leurs prédécesseurs d’il y a un demi-siècle. Cela ne veut pas dire que les gens veulent juste payer moins d’impôts ou qu’ils ne sont pas conscients que sans importants prélèvements les systèmes de sécurité sociale, d’éducation gratuite, d’infrastructures modernes, etc., s’effondreraient. Mais cela veut dire que l’électorat est plus sceptique à propos des gains qu’il peut tirer d’une hausse additionnelle de l’impôt sur le revenu courant et qu’une telle hausse a peu de chance d’être votée.

Mais si les fortes inégalités sous-jacentes sont une menace à l’homogénéité sociale et à la démocratie, quels outils doivent être utilisés pour les combattre ? C’est là où je pense que nous devons réfléchir non seulement en prenant du recul, mais aussi en nous donnant un nouvel objectif : un capitalisme égalitaire basé sur des dotations approximativement égales en capital et en compétences dans la population. Un tel capitalisme génère des résultats égalitaires même sans avoir recours à un large Etat redistributif. Pour le dire simplement : si les riches ont seulement deux fois plus d’unités de capital et deux fois plus d’unités de compétences que les pauvres et si les rendements par unité de capital et de compétences sont approximativement égaux, alors les inégalités globales ne peuvent être supérieures de 2 à 1.

Comment les dotations peuvent-elles être égalisées ? Tant qu’il s’agit du capital, par déconcentration de la propriété des actifs. Tant qu’il s’agit du travail, principalement à travers l’égalisation des rendements aux niveaux de compétences relativement similaires. Dans le premier cas, cela passe via l’égalisation du stock de dotations, tandis que dans le second, cela passe par l’égalisation des rendements des stocks (d’éducation).

Commençons avec le capital. C’est un fait remarquable, auquel peu d’attention a été donnée, que la concentration des richesses et du revenu de la propriété est restée à un niveau incroyablement élevé, en l’occurrence d’environ 90 points de Gini, voire plus, depuis les années 1970 dans tous les pays riches. C’est en grande partie la raison pour laquelle le changement dans le pouvoir relatif du capital sur le travail et la hausse de la part du capital dans la production nette se sont directement traduits par une hausse des inégalités interpersonnelles. Ce fait évident était négligé tout simplement parce qu’il paraissait si… évident. Nous sommes habitués à penser que comme la part du capital va à la hausse, les inégalités de revenu doivent faire de même. Oui, c’est exact ; mais c’est exact parce que le capital est extrêmement concentré et donc qu’une hausse dans une source très inégale de revenu doit pousser les inégalités globales à la hausse. Mais si la propriété du capital devient moins concentrée, alors une hausse de la part du capital, qui peut être (supposons) inévitable en raison de forces internationales telles que le passage de la Chine au capitalisme, n’a pas besoin d’entraîner un accroissement des inégalités dans chaque pays riche pris individuellement.

Les méthodes pour réduire la concentration du capital ne sont pas nouvelles, ni inconnues. Elles n’ont juste jamais été utilisées sérieusement. Nous pouvons les répartir en trois groupes. Premièrement, les politiques fiscales favorables (notamment un taux de rendement minimum garanti) pour rendre la propriété d’actions plus attractive aux petits actionnaires (et moins attractive aux gros actionnaires, c’est-à-dire que le système devrait être l’exact inverse de celui qui est aujourd’hui en vigueur aux Etats-Unis). Deuxièmement, l’accroissement de la propriété du travailleur via le développement de l’épargne salariale sous forme d’actions et d’autres incitations au niveau des entreprises. Troisièmement, l’utilisation des impôts sur l’héritage ou sur le patrimoine pour égaliser l’accès au capital en utilisant les recettes fiscales pour donner à chaque jeune adulte une aide en capital (comme l’a récemment proposé Tony Atkinson).

Que faire avec le travail ? Ici, dans une société riche et bien éduquée, il ne s’agit pas simplement de rendre l’éducation plus accessible à ceux qui n’ont pas une chance d’étudier (bien que cela soit évidemment important), mais d’égaliser les rendements à l’éducation entre des personnes éduquées pareillement. Une source significative d’inégalités salariales n’est plus la différence entre le nombre d’années de scolarité (comme cela fut le cas par le passé), mais la différence entre les salaires (pour le même nombre d’années d’études) en se basant soit sur la différence perçue, soit sur la différence effective dans les qualités scolaires. Réduire cette inégalité passe par une égalisation de la qualité des écoles. Aux Etats-Unis et de plus en plus en Europe, cela implique une amélioration de la qualité des écoles publiques (un point souligné par Bernie Sanders lors des récentes élections américaines). Ce n’est possible qu’avec de larges investissements dans l’amélioration de l’éducation publique et le retrait de divers avantages (notamment l’exemption d’impôts) dont jouissent les formations privées qui reçoivent de larges dotations financières. Sans l’égalisation des règles du jeu entre écoles privées et publiques, une simple hausse du nombre d’années de scolarité ou de la réussite exceptionnelle de quelques enfants de la classe moyenne inférieure à atteindre les formations tertiaires d’élite (qui servent de plus en plus les seuls riches), ne vont pas réduire les inégalités dans les revenus du travail.

Dans un prochain billet, je m’attaquerai à la question de l’Etat-providence à l’ère de la mondialisation et de la migration. »

Branko Milanovic, « Why 20th century tools cannot be used to address 21st century income inequality? », in globalinequality (blog), 12 mars 2017. Traduit par Martin Anota



aller plus loin... lire « Comment la déformation du partage du revenu en faveur du capital accroît-elle les inégalités ? »

lundi 30 janvier 2017

Doit-on faire porter le blâme au libéralisme ?

« Par "libéralisme" j’entends ce que l’on entend par ce terme aux Etats-Unis. Par "blâme" j’entends "le blâme pour l’essor de Trump et d’autres nationalistes et populistes du même acabit".

Quels sont les arguments qui amènent à penser que le libéralisme triomphant qui débuta avec l’effondrement du communisme dans les années quatre-vingt-dix a produit le revers que nous connaissons aujourd’hui ? Je pense qu’ils peuvent être répartis en trois catégories : l’économie, l’intégrité personnelle et l’idéologie.

En économie, le libéralisme épousa le "néo-libéralisme" comme idéologie économique à la place de la social-démocratie. Il défendit, surtout sous le duo Clinton-Blair, la libéralisation financière, le recul de l’Etat-providence et la soi-disant méritocratie qui permettait aux riches de placer leurs enfants dans les meilleures écoles pour être sûrs qu’ils en sortent diplômés et puissent justifier ensuite "méritocratiquement" leurs larges primes salariales au cours de leur vie active. Les accords de libre-échange privilégiaient, comme l’a écrit Dean Baker, les intérêts des riches dans les économies développées à travers la protection des brevets et des droits de propriété intellectuelle et avec peu d’attention, voire aucune, pour les droits du travail. Dans l’arène internationale, sous l’impulsion de la Banque mondiale et du FMI, le néo-libéralisme à la Clinton fut associé aux politiques du Consensus de Washington. Ces dernières semblaient à bien des points de vue des politiques raisonnables, mais elles furent appliquées de façon dogmatique et irréfléchie, en particulier en ce qui concerne les privatisations, et souvent avec l’objectif principal d’assurer que les dettes soient remboursées sans tenir compte des répercussions sociales de ce remboursement sur la population. La Grèce donne la meilleure illustration de telles politiques parce qu’il s’agit d’un pays au cœur de l’Europe et que les conséquences de ces "recouvrements de dettes" sont plus faciles à voir. Mais les mêmes principes furent appliqués ailleurs dans le monde.

Ce qu’il y avait de sous-jacent à de telles politiques fut une idéologie qui voyait le succès économique comme la seule dimension (en plus de certains tropes libéraux que je vais mentionner peu après) à travers laquelle on pouvait exprimer ou mesurer la valeur d’un individu. Cette idéologie a trouvé un large écho à travers le monde, grâce à la mondialisation et au fait qu’elle était plaisante pour la psyché humaine qui aspire à avoir plus. Elle fut donc cohérente avec la nature humaine et elle contribua probablement à fortement accroître la production mondiale et à réduire la pauvreté dans le monde. Mais elle a peut-être conduit à exclure d’autres caractéristiques humaines et à nourrir un ressentiment chez certains, surtout parmi ceux qui ont le moins réussi économiquement, et à les éloigner des valeurs promues par les libéraux.

Corruption. Un corolaire à cet hyper-économisme dans la vie ordinaire était la corruption des élites qui épousèrent le même critère de succès que beaucoup d’autres : l’enrichissement par tous les moyens. Avner Offer l’a décrit lorsqu’il analysa comment la social-démocratie s’est perdue avec le "New Labor" au Royaume-Uni et les "Nouveaux Démocrates" aux Etats-Unis. La corruption de la classe politique, non seulement en Occident, mais aussi dans le reste du monde, a eu un effet profondément corrosif et démoralisant sur les électorats partout dans le monde. Le statut de politicien a de plus en plus été perçu comme une manière d’acquérir des richesses personnelles, d’avoir une carrière comme une autre, en déconnexion avec tout désir réel soit d’assurer un "service public", soit d’essayer de promouvoir ses propres valeurs et d’offrir un véritable leadership. L’« électoralisme », qui consiste à faire tout ce qu’il faut pour être élu, fut le credo politique du libéralisme. En cela, ce dernier présagea les populistes.

Je pense qu’il est important de faire le lien entre, d’une part, l’idéologie du "commercialisme" qui avisa les politiques économiques en Occident et en Chine depuis le début des années quatre-vingt, puis dans les anciens pays du bloc communiste depuis les années quatre-vingt-dix, et, d’autre part, la corruption systémique et envahissante des élites. Puisque réussir signifie amasser beaucoup d’argent, les politiciens ne peuvent évoluer dans une autre dimension (par exemple celle des "idéaux"), ni ne peuvent être élus sans être corrompus parce que leurs campagnes ne peuvent être menées sans argent. C’est illusoire que l’espace politique puisse opérer selon des règles différentes de celles du reste de la société.

Pensée unique. Le libéralisme introduisit un ensemble dogmatique de principes, "la seule façon politiquement correcte de penser" caractérisée par la politique de l’identité et "l’égalité horizontale" (pas de différences salariales, en moyenne, entre les hommes et les femmes, les différentes races ou les religions) qui laissa en fait les inégalités s’emballer sans contrôle. Une hiérarchie tacite fut introduite, où il fallait accepter ces principes édulcorés de l’égalité et réussir économiquement pour ne pas paraître "déplorable". D’autres, ceux qui ne s’en tiraient pas bien économiquement ou qui n’adhéraient pas à tous les principes de la pensée dominante, n’étaient pas seulement des perdants, mais apparaissaient aussi moralement inférieurs.

Les grands prêtres du libéralisme, régnant sur les médias, aimaient à nourrir au même instant des croyances contradictoires (…). Ils usèrent donc de contorsions terminologiques ou comportementales qui allaient contre le bon sens ou révélaient une véritable hypocrisie, par exemple lorsqu’ils disaient "soutenir les troupes" tout en étant "contre la guerre ou lorsqu’ils réalisaient d’importants dons aux écoles privées (notamment pour avoir leurs noms gravés dans les salles de classe) tout en "soutenant l’éducation publique". Leurs contradictions ne les embarrassaient pas (…) : ils pouvaient soutenir des soldats qui tuaient des civils "parce que les soldats nous protègent" et se déclarer contre la guerre et le massacre de civils ; ils pouvaient envoyer leurs enfants dans des écoles privées et se dire en faveur de l’éducation publique ; ils pouvaient s’avouer inquiets à propos du changement climatique, dire aux autres ce qu’ils devaient faire et pourtant émettre plus de CO2 que 99 % de l’humanité. Ce fut idéologiquement une position extrêmement confortable. Elle requérait très peu d’effort mental pour accepter cinq ou six principes (vous pouviez juste lire deux ou trois écrivains qui répétaient ad nauseam les mêmes idées dans les principales publications libérales) et elle vous permettait de faire tout ce que vous vouliez tout affirmant que votre action était éthiquement irréprochable. Tout le monde était le parangon de la vertu et assouvissait toutes ses préférences.

D’autres qui n’ont pas réussi à en tirer des avantages furent ignorés jusqu’à ce que leur insatisfaction explose. Personne parmi les libéraux ne semble trouver curieux (…) qu’un tiers des habitants de l’un des pays les plus éduqués avec l’un des PIB par tête les plus élevés au monde puissent croire au créationnisme ou penser que des extraterrestres guident leur vie. Cela n’importait pas vraiment aux élites tant que ces personnes étaient invisibles.

Ceux qui croyaient en Fukuyama et qui pensaient que les années quatre-vingt-dix constituaient un triomphe qui les laisseraient à jamais au pinacle de l’évolution humaine voient les événements d’aujourd’hui comme une catastrophe, non seulement parce qu’ils peuvent en effet finir par entraîner une catastrophe, mais aussi parce que leur ersatz d’idéologie et leur place dans la société se sont par la même occasion effondrés. (…) »

Branko Milanovic, « Is liberalism to blame? », in globalinequality (blog), 29 janvier 2017. Traduit par Martin Anota

dimanche 22 janvier 2017

Pareto, Taleb et les extrémités des répartitions du revenu

« Je suis en train de lire Antifragile de Nassim Taleb et je me suis ainsi retrouvé à relire des morceaux de son extraordinaire Black Swan. (…) Ici, je vais m’adresser à l’un des (…) thèmes qui trouve écho parmi les gens qui travaillent sur les inégalités de revenu (…).

La contribution de Taleb est ici particulièrement cruciale. Les répartitions qui ont de longues extrémités à droite, comme les répartitions du revenu et surtout du patrimoine, sont caractérisées par des valeurs moyennes et des inégalités qui dépendent fortement des extrêmes. De plus, pour les événements extrêmes, comme Taleb l’écrit, les écarts-types ne sont pas pertinents. Donc les répartitions ne peuvent être pleinement décrites par la moyenne et la variance comme nous avons généralement tendance à le faire lorsque nous travaillons sur les inégalités. (Si la variance, comme l’écrit Taleb, reflète l’incertitude entourant la moyenne, alors la non-pertinence de la variance implique que nous ne sachions pas ce que nous ne savons pas, le "savoir inconnu" de Rumsfeld.)

Les statisticiens qui travaillent sur les inégalités savent depuis longtemps, de façon heuristique, dans quelle mesure leurs résultats, des coefficients de Gini aux indices de Theil et aux parts de revenu, dépendent des valeurs extrêmes et ils essayaient de résoudre ce problème en écartant les extrêmes, notamment en tronquant les valeurs au-dessus d’un certain maximum. Ce soi-disant "codage supérieur" (top-coding) était adopté jusqu’à il y a peu par le Bureau américain du recensement dans ses enquêtes sur la population courante, la principale source de données relatives à la répartition du revenu pour les Etats-Unis (…). Puisque les enquêtes auprès des ménages reposent sur des échantillons aléatoires, l’idée n’a pas été de laisser les valeurs extrêmes qui peuvent être décelées au cours d’une année, mais pas au cours des autres, affecter déraisonnablement à la fois la moyenne et les mesures d’inégalités. Par exemple, si vous interrogez Bill Gates cette année, mais pas avant, ni de nouveau après (ce qui est très probable dans la mesure où les personnes qui détiennent une telle richesse sont extrêmement rares), le revenu moyen et les inégalités aux Etats-Unis apparaitront cette année comme particulièrement fortes. Vous vous retrouverez avec des centaines de documents de recherche et de dissertations doctorales cherchant à déterminer quelle politique économique a conduit à une telle hausse des inégalités aux Etats-Unis, alors que, bien sûr, la seule raison tient à l’échantillonnage.

Nassim est un fervent admirateur des lois de puissance qui s’appliquent aux répartitions après un certain point (le "point de croisement"). Cela a aussi été utilisé en pratique en utilisant des répartitions log-normales qui tiendraient la route à un certain (haut) niveau de revenu avec une répartition à la Pareto qui se vérifierait par la suite. (Une répartition suit une loi de Pareto si pour chaque hausse de x pourcents du revenu, il y a une baisse de αx dans le pourcentage de récipiendaires de tels hauts revenus. α est la "constante" de Pareto.) Alternativement, certaines personnes (notamment Viktor Yakovenko ici) ont combiné des répartitions exponentielles et à la Pareto : la première serait une répartition qui s’applique aux salariés (les 95 % les moins riches), la seconde aux capitalistes (les 5 % les plus riches). Anwar Shaikh a utilisé cette répartition "combinée" dans son monumental Capitalism pour discuter de la relation entre les inégalités de revenu et les crises financières.

Mais je suis en désaccord avec Nassim à propos de la constance de α, qui découle de l’approche fractale de Mandelbrot sur laquelle se base Nassim. Je ne suis pas en train de parler de l’idée de Pareto d’une constance de α dans l’espace et dans le temps. Cela a été déjà suffisamment réfuté (…). Je parle du fait empirique que lorsque nous regardons les répartitions du revenu, selon la part du sommet nous considérons, α change. Je m’y étais intéressé il y a plusieurs années (…). J’avais posé la relation In H(y) = A- α In yH désignait la répartition cumulative inverse, Y le revenu, α la "constante" de Pareto ou la "guillotine" (parce qu’elle "réduit" le nombre de récipiendaires dans la mesure où le revenu augmente), sur des fragments du sommet de plus en plus petits : tout d’abord pour les 20 % les plus riches, puis pour les 19 % les plus riches, puis pour les 18 % les plus riches, etc., et ainsi jusqu’aux 1 % les plus riches. Je ne m’attends pas à ce que la guillotine reste de même pente.

Dans certains cas, la pente de la ligne peut être négative (α s’accroît en termes absolus) si les répartitions proches du sommet tendent à être plus "raréfiées" que les répartitions le long de l’ensemble des 20 % les plus riches. Comme on le voit sur le schéma ci-dessous, c’est le cas des Etats-Unis. Si vous avez seulement 100 personnes avec des revenus supérieurs à plusieurs centaines de millions de dollars, alors élever le seuil d’environ 10 % (par exemple) ferait peut-être basculer 20 ou 30 d’entre eux sous le nouveau seuil. Dans la partie intermédiaire, très "dense", de la répartition du revenu, vous pouvez accroître le seuil de 10 % et très peu de gens, en pourcentage, vont chuter : peut-être seulement 1 %. Donc, autour du sommet, la guillotine serait de -2 ou de -3, tandis qu’au niveau intermédiaire elle serait de -0,1.

GRAPHIQUE Constante de Pareto pour les répartitions de l’Allemagne, des Etats-Unis et du Royaume-Uni

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Mais dans le cas de l’Allemagne et du Royaume-Uni, dont les répartitions semblent presque identiques excepté pour les 1 % les mieux rémunérés, la guillotine de Pareto décline en termes absolu à mesure que l’on se rapproche du sommet. La répartition autour du sommet est plus dense.

Dans d’autres cas, comme l’Egypte, présentée dans le graphique ci-dessous avec l’Italie et les mêmes données pour l’Allemagne, la constante de Pareto est plus faible (en termes absolus) presque à travers l’ensemble des 20 % les plus riches. La répartition de l’Egypte est plus dense que celle de l’Allemagne et de l’Italie (presque) tout du long. Etrangement, l’Italie se rapproche de ce que Pareto aurait cru.

GRAPHIQUE Constante de Pareto pour les répartitions de l’Allemagne, de l'Egypte et de l'Italie

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Le point clé est que la loi de puissance fonctionne avec une intensité inégale même sur la portion de la répartition où nous croyons qu’elle s’applique (c’est-à-dire au-dessus du "point de croisement"). Donc, dans l’équation ci-dessus, nous devons écrire α(y) plutôt que α.

La différence dans les niveaux de la guillotine entre l’Egypte et l’Allemagne ou l’Italie illustre un autre point : des guillotines moins tranchantes (si elles tenaient tout le long de la répartition) comme en Egypte vont être associées à de plus hauts niveaux d’inégalités globales parce qu’elles impliquent des extrémités plus épaisses. Des guillotines plus tranchantes impliquent moins d’épaisseur dans les extrémités et donc moins d’inégalités. Cela transparaît à travers le fait que le Gini d’une répartition à la Pareto est égale à 1/(2α-1) et que lorsque α s’accroît en termes absolus (c’est-à-dire la répartition se raréfie), le Gini décline.

Où cela nous amène-t-il ? A une approche fractale modifiée : lorsque nous découpons les répartitions du revenu et des richesses toujours plus finement, le même phénomène ne se répète pas avec une même intensité mais, selon la répartition, avec une plus ou moins grande intensité. La constante de Pareto varie tellement que l’on peut se demander comment le terme "constante" puisse lui être appliqué. »

Branko Milanovic, « Pareto, Taleb and the tails of income distributions », in globalinequality (blog), 8 janvier 2017. Traduit par Martin Anota

mercredi 4 janvier 2017

Richard Baldwin et l’émancipation des contraintes spatiales



« Le nouveau livre de Richard Baldwin, The Great Convergence, est une contribution aux études sur la mondialisation, à l’économie du développement et à la littérature sur le commerce international. (…)

Il y a divers aspects du livre de Baldwin qu’il est utile de souligner. Le premier d’entre eux est sa manière, nouvelle et convaincante, de définir les trois ères historiques de la mondialisation comme ayant été successivement rendues possibles par la réduction du coût de transport (i) des biens, (ii) de l’information et (iii) des gens. Selon Baldwin, les choses se sont passées ainsi. Quand le transport de biens était périlleux et cher, la production et la consommation coïncidaient géographiquement : les communautés consommaient ce qu’elles produisaient. (…) Dans les sociétés les plus développée de l’ère pré-moderne, notamment Rome, le commerce était limité aux biens de luxe et à la viande. Mais Rome constituait une exception : dans la plupart des sociétés pré-modernes, le commerce était minimal.

Vint ensuite la Révolution industrielle qui (…) réduisit fortement le coût de transport des biens. Elle permit de transporter les biens à des destinations lointaines et nous donna la première mondialisation ou la "première dissociation" (first unbundling) comme l’appelle Baldwin : les biens étaient désormais produits "ici" et consommés "ailleurs". Cela nous donna également d’autres choses que les économistes considèrent comme allant de soi : un développement à travers lequel une nation produit des biens dans toutes leurs étapes, un commerce international à travers lequel une nation A exporte un bien à une nation B, une (théorie de la) croissance économique qui voit les nations passer d’une production d’aliments à une production de biens manufacturés. Bien que Baldwin ne le dise pas, pratiquement tous les outils de l’économie moderne restent influencés par la manière par laquelle la première dissociation s’est déroulée.

La seconde dissociation (et la seconde mondialisation) apparurent quand le contrôle et la coordination de la production était faite "ici" mais la production effective de biens réalisée "là-bas". Notons la différence : premièrement vous séparez la production de la consommation, puis vous séparez les différentes tâches de production elles-mêmes. La dissociation de la production a été rendu possible par la révolution informatique qui permit aux entreprises de concevoir et de contrôler des processus depuis le centre tout en délocalisant la production à des centaines d’unités dispersées autour du monde, notamment en la sous-traitant . Ce sont les fameuses "chaînes de valeur mondiales". La réduction du coût de transport de l’information (c’est-à-dire la capacité à coordonner et contrôler sans tenir compte de la distance) est à la seconde dissociation ce que la réduction du coût du transport était à la première.

Il est utile de souligner deux trois choses concernant la seconde dissociation. Premièrement, une grande importance des institutions. Quand la mondialisation consistait
seulement en l’exportation de biens, les institutions dans le pays vers lequel les biens étaient exportés n’étaient pas très importantes : que les institutions « là-bas » étaient bonnes ou mauvaises, les exportateurs gagnaient (à peu près) la même chose. Ce n’est plus le cas aujourd’hui avec la seconde dissociation. Quand la production est délocalisée, la qualité des institutions, des infrastructures et des politiques dans le pays hôte importe énormément pour le centre. Si les conceptions de produits sont imitées, les productions volées, la circulation des gens entre le centre et le pays étranger difficile, alors la structure de production entière de l’entreprise s’écroule. Pour le centre, la qualité des institutions dans le pays étranger devient presque aussi importante que la qualité des institutions locales.

Deuxièmement, le progrès technique dans les pays étrangers prend maintenant une teinte entièrement différente de celle du passé. Alors que les pays en développement essayaient par le passé de pousser les investisseurs étrangers à partager leurs savoirs, désormais le centre (la société-mère) a toutes les raisons de s’assurer que la meilleure technologie soit utilisée parce que le lieu étranger fait partie intégrante de la chaîne de production du centre. C’est un énorme changement : alors que par le passé les pays en développement suppliaient les entreprises des pays riches de transférer leurs technologies, désormais les propriétaires de ces technologies sont eux-mêmes favorables aux transferts technologiques.

La grande convergence dont le livre tire son titre fait référence à la croissance remarquablement rapide de l’Asie. Elle a été rendue possible par une amélioration des institutions et par l’intensification des transferts de savoir-faire technologique. Et ces deux dynamiques ont elles-mêmes été directement reliées à la second dissociation. Pour le dire simplement : l’Asie a connu une forte croissance grâce à la mondialisation.

L’histoire de Baldwin est ici clairement liée à l’économie du développement. L’idée traditionnelle du développement était que celui-ci se faisait "par étapes" : en s’inspirant de la façon par laquelle l’Angleterre, puis les Etats-Unis et le Japon se développèrent, elle considérait que les pays devaient commencer par procéder à une substitution aux importations et instaurer d’importants droits de douane, puis développer leurs exportations de simples biens manufacturés avant de se tourner graduellement vers des produits de plus en plus sophistiqués. C’était l’idée qui sous-tendait la plupart des politiques de développement qui furent menées entre les années cinquante et quatre-vingt. La Corée du Sud, le Brésil et la Turquie en furent les meilleurs exemples. Mais dans les années quatre-vingt-dix, avec la seconde mondialisation, les choses changèrent. Ce qui devint crucial pour la réussite ne consista plus à se développer via sa propre politique économique et en passant par diverses étapes, mais à faire partie des chaînes de valeur mondiales organisées par le centre (le "Nord").

Le raisonnement de Baldwin change la manière par laquelle nous interprétons les succès asiatiques d’aujourd’hui : la Chine, l’Inde, l’Indonésie, la Thaïlande ne répètent pas l’expérience de la Corée du Sud, mais elles sont les précurseurs d’un nouveau mode de développement qui, en intégrant leur économie au « Nord », permet à celle-ci de franchir plusieurs étapes technologiques et institutionnelles. Pour connaître de la croissance économique, il devient crucial de faire partie des chaînes de valeur mondiales. Les pays qui ont le mieux réussi lors de la seconde mondialisation sont ceux qui, grâce à leurs institutions, à leurs compétences, à leur coût de leur travail et à leur proximité géographique par rapport au "Nord", sont parvenus à faire partie intégrante de l’économie du "Nord". L’interprétation de Baldwin inverse (correctement, selon moi) le vieux paradigme de la dépendance qui affirmait que "se découpler" était la seule façon de se développer. Au contraire, c’est en "se reliant" que l’Asie est passée en un laps de temps incroyablement court de la pauvreté absolue au statut de revenu intermédiaire.

Quelle sera la troisième mondialisation ? L’ultime dissociation (du moins de notre point de vue actuel) proviendra de la capacité du travail à se déplacer sans entraves. Cela sera possible lorsque les coûts de déplacement du travail deviendront faibles. Pour plusieurs opérations qui requièrent la présence physique d’une personne, le coût qu’il faut supporter pour déplacer temporairement cette personne reste élevé. Mais s’il n’est plus nécessaire que le travailleur soit physiquement présent dans un lieu éloigné, comme nous le voyons déjà avec les docteurs réalisant les opérations à distance, alors le travail peut se mondialiser également. La troisième dissociation, celle du travail (en tant qu’intrant dans le processus de production) par rapport à son lieu physique, nous amène à penser très différemment la migration et les marchés du travail: si les tâches qui requièrent pour l’instant la présence physique d’un travailleur peuvent désormais être réalisées à distance par une personne ailleurs dans le monde, alors la migration du travail peut perdre en importance. Au terme de la troisième dissociation, le marché du travail finirait par répliquer ce à quoi il ressemblerait avec une migration pleinement libre.

En observant la mondialisation actuelle au prisme des précédentes mondialisations et de ce qui pourrait être la prochaine mondialisation, Baldwin nous amène à nous représenter les avancées économiques des deux derniers siècles comme un continuum impulsé par les émancipations successives dans la circulation des biens, des informations, puis des individus. Il permet aussi de s’imaginer un futur où tout se déplacerait quasi instantanément et presque sans coûts autour du globe : ce serait la victoire ultime sur les contraintes spatiales. »

Branko Milanovic, « Liberation from the shackles of space », in globalinequality (blog), 23 décembre 2016. Traduit par Martin Anota

jeudi 15 décembre 2016

Certains pays ne devraient-ils pas cesser d’exister ?

« Travailler sur les inégalités mondiales vous amène à vous poser des questions que vous ne vous seriez jamais posées autrement (…). C’est comme passer d’un monde à deux dimensions à un monde à trois dimensions : même les choses qui vous semblaient familières deviennent vous apparaissent sous un angle inhabituel.

Prenons l’économie de la convergence. Dans la théorie de la croissance, la convergence indique la régularité par laquelle les pays les plus pauvres tendent à croître plus rapidement que les pays les plus riches, dans la mesure où ils peuvent utiliser tous les savoirs et les innovations que les pays riches ont déjà produits. En d’autres termes, lorsque vous êtes à la frontière technologique, vous devez constamment inventer quelque chose de nouveau pour croître de 1 ou 1,5 % par an. Lorsque vous êtes éloigné de la frontière, vous pouvez copier les technologies déjà existantes et croître à un rythme plus rapide. (Bien sûr, les économistes parlent de « convergence conditionnelle » parce que, la théorie a beau supposer que tous les autres facteurs sont similaires entre les pays riches et pauvres, dans la réalité ce n’est pas le cas.) Néanmoins, il y a certaines preuves soutenant l’idée de la convergence conditionnelle dans les études empiriques et celle-ci est considérée, pour des raisons évidentes, comme une bonne chose.

Maintenant, lorsque vous y pensez plus sérieusement, vous réalisez que la convergence est étudiée en termes de pays, alors qu’en réalité elle concerne la convergence des niveaux de vie entre individus. Nous exprimons cela à travers l’idée d’un pays plus pauvre rattrapant les plus riches parce que nous avons l’habitude de penser nos économies en termes d’Etats-nations et nous supposons implicitement que les gens ne migrent pas entre elles. Mais, en réalité, la convergence n’est rien d’autre que la réduction des inégalités de revenu entre tous les individus dans le monde.

Donc, quelle est la meilleure façon de réduire les inégalités entre les individus ? La théorie économique, le bon sens et les exercices de simulation montrent clairement que l’on peut y parvenir très efficacement en permettant une libre circulation des gens. Une telle politique accroîtrait le revenu mondial (comme tout mouvement libre des facteurs de production doit en principe le faire) et réduirait la pauvreté mondiale et les inégalités mondiales. Peu importe, d’un point de vue mondial, que cela puisse ralentir la convergence entre les pays (comme certains récents résultats pour l’UE semblent le suggérer) parce que les pays ,e sont pas, comme nous venons de le voir, les seules entités pertinentes dans l’économie mondiale : les entités pertinentes sont les individus et leur niveau de bien-être. Si les revenus des gens étaient moins inégaux, cela importe peu que l’écart entre les revenus moyens dans les pays A et B s’accroît. Pour le comprendre, pensez dans le cadre plus familier de l’Etat-nation : imaginez que personne ne puisse migrer vers la Californie parce que le revenu moyen dans les Appalaches diminuerait par conséquent. En fait, le revenu moyen de la Californie et celui des Appalaches peuvent baisser et les inégalités s’accroître aussi bien dans les Appalaches qu’en Californie, et pourtant le revenu global des Etats-Unis augmenterait et les inégalités américaines diminueraient.

Le raisonnement est identique lorsque l’on considère le monde dans son ensemble : un Nigérien hautement qualifié qui émigre aux Etats-Unis peut réduire le revenu médian du Nigéria (et peut aussi réduire le revenu moyen des Etats-Unis), il peut en outre pousser les inégalités à la hausse dans les deux pays et pourtant le PIB mondial sera plus important et les inégalités mondiales diminueront. En bref, la situation mondiale s’améliore. Les objections à la migration, notamment l’idée selon laquelle elle réduit le revenu moyen dans les pays de destination, soulevée par Paul Collier dans son livre Exodus, ne tiennent pas parce que le sujet réel de notre analyse n’est pas l’Etat-nation, mais l’individu.

(…) Si nous poussons ce raisonnement plus loin et si nous utilisons les résultats du sondage Gallup qui montrent le pourcentage de la population de chaque pays qui désire quitter ce dernier, nous trouvons que dans le cas d’une migration libre dans le monde certains pas peuvent perdre jusqu’à 90 % de leur population. Ces pays peuvent cesser d’exister : tous ses habitants, sauf quelques milliers d’entre eux, peuvent émigrer. Même les quelques uns qui voulaient initialement rester peuvent ensuite trouver leur vie là-bas intolérable, notamment parce qu’il est particulièrement cher de ne fournir les biens publics qu’à une très petite population.

Et alors ? Pourrait-on demander. Si le Tchad, le Libéria et la Mauritanie cessaient d’exister parce que tout le monde veut aller en Italie et en France, pourquoi devrait-on s’en inquiéter ? Les gens ont librement choisi qu’ils seront mieux en Italie et en France, et ce sera le cas. Mais alors, peut-on ensuite se demander, la disparition de certains pays ne signifierait-elle pas aussi la disparition de cultures, de langues, de religions ? Oui, mais si les gens ne s’inquiètent pas de ces cultures, de ces langues et de ces religions, pourquoi celles-ci devraient-elles continuer d’exister?

La destruction de la variété des traditions humaines n’est pas sans coûts et l’on peut croire que le maintien de la variété des langues et cultures est moins important que le maintien de la variété parmi la flore et la faune dans le monde, mais je me demande qui doit en porter le coût. Est-ce que les Maliens sont obligés de vivre au Mali parce que quelqu’un à Londres pense qu’une certain variété d’existence humaine serait perdue si tous les Maliens venaient en Angleterre ? Je ne suis pas totalement insensible à cet argument, mais je pense qu’il serait plus honnête de dire ouvertement que le coût du maintien de cet "héritage mondial" est supporté, non pas par ceux qui le défendent en théorie, mais par les Maliens que l’on empêche de migrer.

Il y a un clair arbitrage entre le maintien de la diversité des traditions culturelles et la liberté des individus d’aller là où ils veulent. Je serais plus heureux si cet arbitrage n’existait pas, mais il existe. Et si j’avais à choisir entre les deux, je choisirais la liberté humaine, même si cela signifierait la disparition d’une tradition. Après tout, n’y a-t-il pas des traditions que personne ne trouve utile de préserver ? Le monde a perdu (…) les Quades, les Sarmates, les Visigoths, les Alains, les Vandales, les Avars et des milliers d’autres peuplades. Ils ont disparu avec leurs langages, leurs cultures et leurs traditions. Nous manquent-ils vraiment aujourd’hui ? »

Branko Milanovic, « Should some countries cease to exist? », in globalinequality (blog), 13 décembre 2016. Traduit par Martin Anota

jeudi 8 décembre 2016

Une religion longue d'un siècle

« (…) Nous avons des milliers de volumes historiques sur le communisme et également des milliers de livres faisant l’apologie ou bien la critique du communisme, mais nous n’avons pas encore déterminé avec précision quelle a été sa place dans l’histoire globale (par exemple, nous n’avons pas encore tranché si le colonialisme se serait achevé sans le communisme, si le communisme a poussé le capitalisme à être moins inégal, s’il a promu la mobilité sociale, s’il a accéléré en Asie la transition des sociétés agraires vers les sociétés industrielles, etc.). (…) Nous n’allons probablement pas être capables de le faire pendant un moment, pas tant que les passions qu’il a suscitées ne se seront pas estompées.

La mort de Fidel Castro est un marqueur utile car il était le dernier révolutionnaire communiste canonique : le meneur d’une révolution qui supplanta l’ordre des choses précédente, nationalisa la propriété et régna à travers un Etat à parti unique. Nous pouvons affirmer en toute confiance qu’aucun révolutionnaire communiste aussi canonique que ceux que nous avons connus au vingtième siècle (notamment Lénine, Trotsky, Staline, Mao, Liu Shaoqi, Tito et Fidel) ne va apparaître au cours de ce siècle. L’idée d’une propriété nationalisée et d’une planification centrale est morte. D’une façon très symétrique, l’Utopie qui prit le pouvoir dans un Petrograd glacial en novembre 1917 s’est achevée avec la mort de son dernier grand partisan dans une nation caribéenne en novembre 2016.

Voici quelques idées, certes bien simplifiées, mais que j’espère développer un peu plus tard dans un livre.

Qu’avait été le communisme ? Il a été la première religion séculaire mondiale. Son attrait était vraiment global, à la fois géographiquement et socialement, d’une classe sociale à l’autre : il conquit aussi bien les enfants des riches que les enfants des pauvres, aussi bien les Chinois et les Indiens que les Français et les Russes. Comme la Chrétienté et l’Islam, il exigea de ses fidèles l’abnégation. Comme la Chrétienté (…), il a son prophète, mort dans la semi-obscurité et dont les travaux subversifs se propagèrent entre les mains des étrangers via les moyens de communication fournis par la puissance hégémonique qu’ils essayaient de saper et détruire. A la différence du capitalisme, il fut hautement idéologique. Alors que l’idéologie du capitalisme est assez légère (et souvent malléable et pragmatique), l’idéologie du communisme était inflexible. Le système communiste prenait très au sérieux son idéologie, pas moins sérieusement que ne l'ont fait la Chrétienté et l’Islam. Mais cela ne pouvait conduire qu’à l’émergence de divers mouvements rebelles, désaccords doctrinaux, conflits et tueries, à nouveau comme dans le cas des religions transcendantales.

Bien que le communisme était idéologiquement un mouvement font sur l’économie et dont l’objectif était la création d’une société d’abondance sans classes, ses aspects sont difficiles à saisir dans les confins économistiques étroits. Il combina une concentration extrême du pouvoir politique à une large égalité économique : les économistes modernes comme Acemoglu et Robinson ne peuvent comprendre cela ni le coller dans leur cadre théorique. La plupart des gens aujourd’hui ne le peuvent pas non plus car ils croient que l’objectif de tout pouvoir politique doit être économique.

Le communisme promouvait la mobilité sociale et parvenait à en obtenir une, mais cette mobilité fut obtenue à un prix élevé : certains travailleurs échappaient aux professions mal payés et fatigantes en devenant des bureaucrates mieux payés et placés à un niveau hiérarchique plus élevé que ceux qui échouèrent à s’"échapper". Il créa donc quelque chose de semblable à une société de classes alors même qu’il promettait d’abolir les classes. Dans sa forme la plus dégénérée, il créa des monarchies, comme en Corée du Nord ou dans une certaine mesure en Chine (avec ses "princes héritiers").

Pourquoi a-t-il échoué ? De façon très générale, il échoua parce qu’il s’opposa à deux puissantes passions humaines : la liberté (celle d’exprimer ses opinions ou de faire ce que l’on désire) et la propriété. Ce sont des passions promues par les Lumières. Durant l’ère pré-moderne, la majorité des gens considéraient l’oppression politique ou l’absence de propriété comme données. Or, le communisme n’est pas apparu au Moyen-âge, mais à l’époque moderne, un véritable héritier des Lumières.

Parce qu’il constituait une religion séculaire, il promettait monts et merveilles, chose que l’on peut vérifier sur le plan empirique. Il promettait la libération du travail de l’oppression exercée par les propriétaires (une libération qu’il ne livra qu’en partie) et l’abondance économique (abondance qu’il ne parvint pas à fournir). S’il se révélait de moins en moins capable d’apporter des avancées économiques, c’est avant tout parce que la nature du progrès technique changeait : les innovations provinrent de moins en moins des larges secteurs centralisés et sont devenues de plus en plus décentralisées. Le communisme ne pouvait pas innover dans les domaines qui exigeaient le consentement des consommateurs. Il fournissait donc des tanks, mais pas des stylos, des vaisseaux spatiaux, mais pas du papier toilette.

Est-ce qu’il reviendra ? Nous ne pouvons donner une réponse assurée, mais aujourd’hui il semble peu probable que l’on connaisse un retour de la propriété non privée et de la coordination centralisée de l’activité économique. Le capitalisme, qui s’appuie sur la propriété privée du capital, le salariat et la coordination décentralisée, est pour la première fois dans l’histoire humaine le seul système économique qui existe à travers le monde. Qu’il s’agisse de capitalisme monopolistique, de capitalisme d’Etat ou de capitalisme concurrentiel, les principes de la propriété privée sont aussi bien acceptés en Chine qu’aux Etats-Unis.

Cependant, certaines idées du communisme, notamment les idées religieuses, vont toujours se révéler attrayantes pour certains : son égalitarisme, son internationalisme et l’attente de l’abnégation sont aussi intrinsèquement humains que les pulsions qu’il cherche à supprimer (la quête de liberté et la propriété). Il trouvera donc toujours des partisans parmi ceux qui trouvent répugnants la cupidité et l’esprit acquisiteur qui sous-tendent inévitablement le capitalisme. Mais de notre perspective actuelle, de tels groupes semblent condamnés à rester à jamais aux marges de la société, en créant leurs propres communautés ou en écrivant des traités à faible audience. Bref, ils sont précisément dans la même situation que celle où ils étaient à la fin du dix-neuvième siècle. »

Branko Milanovic, « A secular religion that lasted one century », in globalinequality (blog), 27 novembre 2016. Traduit par Martin Anota

lundi 7 novembre 2016

Allons-nous assister à un retour de la démocratie sociale ?



« Dans leur livre The Nobel Factor: The Prize in Economics, Social Democracy, and the Market Turn, Avner Offer et Gabriel Söderberg se sont penchés sur l’étrange mise à mort de la social-démocratie entre les mains du libéralisme de marché. Cette mort fut accélérée par le rôle que le prix Nobel a joué en économie en donnant à cette dernière l’allure d’une science et qui fut alors utilisé par les économistes néolibéraux pour imposer leurs conceptions en matière de politiques économiques.

Offer et Söderberg définissent la démocratie sociale comme une continuation des idées des Lumières : depuis l’égalité devant Dieu à l’égalité devant la loi, à l’égalité entre les hommes et les femmes et les races, à l’égalité des droits entre les citoyens. Puisque chaque citoyen connaît des périodes de dépendance (en tant qu’enfant, en tant que mère, en tant que chômeur ou encore en tant que personne âgée) lorsqu’il ne peut plus gagner un revenu de son travail, il dépend alors de revenus de transfert de la population en âge de travailler. Ce schéma de cycle de vie est partagé par tous et donc la société, sous la forme d’assurance sociale, édifie un système qui opère la redistribution de ceux qui gagnent un revenu vers les dépendants.

Comment le libéralisme de marché résout le problème du cycle de vie ? En partant de l’idée que chacun est un agent libre avec ses dotations en capital et en travail. Lorsqu’un individu ne peut travailler, il utilise les recettes de son capital (en supposant bien sûr qu’il en ait initialement hérité ou qu’il ait suffisamment épargné pour se constituer un patrimoine). Ce n’est pas une « société » dans le vrai sens du terme, mais un groupe d’« agents » qui gèrent leur propre revenu au cours de leur cycle de vie. Puisque les rendements sont pour les propriétaires du travail et du capital et qu’il n’y a pas de redistribution, c’est une société « paisible » où chacun gagne ce qu’il a placé et où les inégalités de revenu ne sont jamais un problème, précisément parce que le revenu est exactement proportionnel aux contributions de chacun.

Il s’agit en effet de deux conceptions différentes du monde. Comme Offer et Söderberg l’écrivent, les idées de la social-démocratie sont une réussite au niveau empirique, mais elles ne furent pas très explorées sur le plan théorique par les économistes. La vue néolibérale a les caractéristiques exactement inverses : empiriquement, elle n’a pas été un réel succès (regardez les projets de retraite privée au Chili), mais les économistes ont considérément travaillé sur elle sur le plan théorique.

La vue néolibérale est devenue dominante au début des années quatre-vingt, lorsque le modèle social-démocrate a été accusé d’être à l’origine du ralentissement de la croissance. Le prix Nobel a accéléré cette accélération parce qu’il tendait à récompenser les travaux néolibéraux en sciences économiques. Les origines du prix Nobel sont assez révélatrices (…). Il y a certains détails qui sont restés sous silence. Le prix a littéralement été acheté par la Riksbank, la banque centrale de Suède, qui avait la belle idée qu’un prix Nobel en économie pouvait aider cette dernière à affirmer son indépendance vis-à-vis du gouvernement en l’élevant au statut de "science". Le gouvernement suédois a laissé la Riskbank faire pression sur le Comité Nobel pour l’introduction du seul prix Nobel que n’avait pas envisagé Alfred Nobel, essentiellement pour une question de vanité. La Riksbank réussit à faire plier le comité, entre autres en imposant certaines contraintes sur les instruments financiers sur lesquels le Comité Nobel pouvaient investir et en finançant elle-même le prix. Ce fut un bel exemple d’entrepreneuriat : acheter un prix pour soi-même. (On peut se demander, si par exemple, Apple pourrait ne pas suivre la Riksbank et acheter un prix pour récompenser le développement technologique le plus prometteur.)

Il y a, selon Offer et Söderberg, une autre raison qui explique pourquoi la social-démocratie fut abandonnée, même par les partis qui ont vu le jour par le biais même de la social-démocratie, comme le parti travailliste en Grande-Bretagne, le parti socialiste en France et le SDP allemand. La direction de ces partis est passée des mains des activistes sociaux et travailleurs aux mains de meneurs qui mettaient l’accent sur la méritocratie et aux yeux desquels la redistribution récompensait des "pauvres peu méritants". C’est le contexte de « la fin de l’Etat-providence tel que nous le connaissons » de Bill Clinton. Ce déplacement fut aussi alimenté par l’intérêt même des nouveaux meneurs qui au cours du processus (comme nous le montrent les Clinton et les Blair) s’enrichirent immensément. On peut même dire que les partis ont dans une certaine mesure été pris en otage par leurs meneurs les plus intéressés.

Offer et Söderberg ont laissé la porte ouverte à un possible retour de la démocratie sociale et ils voient les signes précurseurs d’un tel changement dans le rôle croissant que joue la gauche des partis sociaux-démocrates comme dans le cas de Bernie Sander, Corbyn, Syriza et Podemos.

Le récit d’Offer-Söderberg est très convaincant, mais je trouve que les auteurs ont peu souligné quelles ont été les conditions "objectives" qui ont joué contre la social-démocratie. Ce n’est pas un point mineur. Si les conditions objectives ont en effet changé, comme je le crois, alors l’attrait dont la social-démocratie peut à l’avenir faire l’objet risque d’être plus limité. En d’autres termes, nous ne sommes pas susceptibles de connaître le même statu quo qu’auparavant, et ce même si l’échec du néolibéralisme est manifeste aux yeux de la majorité (mais pas aux yeux de certains économistes dont l’intérêt passe par la négation de l’évidence).

Il y a eu selon moi quatre changements qui vont contre le modèle idéal-typique de la social-démocratie. (…) Le premier est le multiculturalisme. La social-démocratie a été créée pour les sociétés ethniquement et culturellement homogènes. Les sociétés d’Europe de l’Ouest sont aujourd’hui bien plus diverses qu’elles ne l’étaient il y a soixante ans. C’est la question sur laquelle Assar Lindbeck (qui, par ailleurs, est la personne la plus influente dans la création du prix Nobel et ses premières attributions) a travaillé très tôt. Si les normes culturelles diffèrent et s’il y a un "manque d’affinité" entre les groupes (pour utiliser l’expression de Peter Lindert), alors la volonté de financer des transferts pour autrui s’évanouit.

Le deuxième défi est la fin du fordisme. Avec un travail plus hétérogène, en termes de tâches et de qualifications, des établissements de plus petite taille et géographiquement plus dispersés, des travailleurs indépendants plutôt que salariés, la base naturelle de la social-démocratie (le travail homogène procédant à un assemble dans un seul lieu) disparaît.

Le troisième défi est démographique. La social-démocratie s’est révélée être une réussite à travers l’usage du système par répartition dans les pays où la population augmentait et où la population en âge de travail était importante. Beaucoup travaillaient et transféraient des revenus aux retraités dans l’attente d’avoir le droit au même traitement lorsqu’ils vieilliraient à leur tour. Mais quand la population est sur le déclin et que la part des retraités dans la population augmente de plus en plus par rapport à la part de la population en âge de travailler, alors l’intégrité du système par répartition est remise en cause. Il n’est pas impossible que l’âge de départ à la retraite soit repoussé et que les pensions de retraite soient réduites, mais il est politiquement très difficile de le faire.

Le quatrième défi est la mondialisation. La social-démocratie opéré dans des économies plutôt fermées où la migration (et donc le défi du multiculturalisme) était peut importante et où le capital était généralement captif dans l’économie domestique. Rien de cela n’est encore vrai. Le capital est bien plus mobile, si bien qu’il est fortement taxé pour fournir des fonds pour les transferts sociaux, il risque de sortir de l’économie domestique. Les Etats-providence développés qui permettaient à ce que personne ne soit abandonné peuvent fournir les incitations en particulier pour les migrants faiblement qualifiés. Donc la "meilleure" social-démocratie peut perversement attirer des migrants offrant un travail d’une moins bonne qualité que les systèmes les plus austères et "égoïstes".

Ces éléments (…) m’amènent à penser qu’il est peu probable que l’on connaisse un retour à l’Age d’Or de la social-démocratie. D’un autre côté, beaucoup prennent conscience de l’inadéquation du modèle néolibéral qui engendra une grande crise (qui ne s’est finalement pas transformée en une autre Grande Dépression précisément parce que les règles clés du néolibéralisme furent abandonnées pour sauver le système). Comme plusieurs fois au cours de l’histoire, nous sommes à présent à un moment où aucune des deux doctrines établies ne semble fournir de réponses raisonnables aux questions d’aujourd’hui. Cela laisse le champ le champ ouvert à de nouvelles pensées et expérimentations. »

Branko Milanovic, « Will social democracy return? A review of Offer and Söderberg », in globalinequality (blog), 31 octobre 2016. Traduit par Martin Anota

mercredi 2 novembre 2016

Rien n’est gratuit



« Il y a un intéressant entretien avec Martin Shkreli dans le Financial Times. Shkreli, qui est devenu célèbre lorsque, après en avoir acheté le brevet d’un médicament utilisé pour traiter le Sida, il en a multiplié le prix par soixante assume clairement le fait de jouer le rôle de mauvais garçon. Il ne regrette absolument pas sa décision et croit que ce qu’il a fait est tout à faire correct, dans la mesure où cette décision a permis de maximiser la valeur pour les actionnaires (shareholders). S’il le pouvait, il le referait à nouveau.

Et il y a une logique de fer dans le raisonnement de Shkreli. Comme je l’ai déjà affirmé par le passé, dans une économie capitaliste, il ne fait pas sens de croire ou d’affirmer que les entreprises doivent poursuivre des objectifs autres que la maximisation du profit. Si la société désire y apporter quelques ajustements, comme elle doit effectivement le faire dans certains cas, alors il en incombe au gouvernement soit d’imposer des changements dans le fonctionnement même du marché (par exemple, en instaurant des limites au prix), soit de créer un meilleure d’assurance, soit de simplement subventionner les utilisateurs du médicament. Mais ce n’est pas le rôle de Shkreli d’incorporer les préoccupations sociales dans sa politique de fixation des prix. Il se comporterait de la même façon même s’il vendait un autre produit : qu’il s’agisse d’un médicament sauvant des vies ou d’une paire de chaussures, les règles sont les mêmes.

En fait, le seul péché dont Shkreli semble être coupable est celui d’avoir été brutalement franc et de ne pas s’être montré hypocrite. Plusieurs entreprises (en particulier les grosses entreprises pharmaceutiques) font exactement la même chose que lui, mais elles le font plus discrètement ; elles ne peuvent pas accroître le prix des médicaments de 5.000 %, afin de ne pas attirer une attention bien malvenue, mais elles peuvent accroître le prix de 2.000 % et passer inaperçues, en dessous de l’écran radar des politiciens et des faiseurs d’opinion. Elles sont peut-être plus malines et prudentes que Shkreli, mais pas très différentes de ce dernier. Elles se disent volontiers au service de toutes les "parties prenantes" (stake-holders), mais elles savent, aussi bien que Shkreli que si elle ne se focalisent pas par-dessus tout sur les profits, elles risquent de faire faillite et de disparaître.

Si vous avez une économie capitaliste, vous ne pouvez pas l’avoir de deux façons : en demandant une efficience sans compromis, en préconisant une forte concurrence et ensuite, soudainement, dans certains cas, en demandant aux capitalistes et aux entrepreneurs de suivre une logique totalement différente. Si vous voulez des résultats différents, alors le gouvernement ne peut rester les bras croisés, mais il doit intervenir et avoir un rôle actif.

Cela me rappelle une histoire que j’ai entendue il y a quelques années. Un joueur de basketball américain (dont je ne me souviens malheureusement plus le nom) refusa d’avoir à être exemplaire du fait qu’il soit un modèle pour les jeunes. Il répondit au journaliste qui le critiquait pour ne pas être exemplaire pour les jeunes en soulignant un fait évident : son rôle est de mettre des paniers, pas d’élever les enfants des autres. Et c’est clairement le point clé : si vous voulez que les enfants soient bien élevés et que les parents s’impliquent davantage, il faut mettre en place des congés payés pour les parents, permettre à ces derniers d’aller plus tard au travail (après qu’ils aient déposé leurs enfants à la crèche) ou encore de donner des aides financières aux enfants, et non garder le système intact et prétendre que c’est le rôle des joueurs de basketball de s’assurer que les enfants soient bien éduqués.

En d’autres mots, les gens suivent une certaine logique de comportement (qui reflète les mœurs sociales dominantes et le cadre institutionnel en place) et si l’on veut changer la logique dans certains domaines, on a besoin d’un gouvernement activiste. Rien n’est gratuit. »

Branko Milanovic, « Nothing comes for free », in globalinequality (blog), 30 octobre 2016. Traduit par Martin Anota

lundi 17 octobre 2016

Le recadrage du monde

« J’ai écouté ce matin un brillant discours de Danny Quah portant sur ce que les changements que le monde a connus au cours des vingt dernières années présagent pour la direction intellectuelle du monde ou, pour être plus exact, sur la façon par laquelle la vie politique et économique doit être organisée au vu des changements dans le pouvoir économique que nous observons à travers le monde. Au début de son discours, Danny définit les deux principes du cadre occidental (ou plus exactement américain) d’une société optimale : la liberté économique et la démocratie. C’est le paradigme bien connu de la démocratie capitaliste libéral qui constituerait, selon Fukuyama et plus récemment Acemoglu et Robinson, le point final de l’évolution humaine. Danny lie cela, avec raison selon moi, à l’"exceptionnalisme américaine", qui est la croyance selon laquelle l’Amérique, de par l’exemple qu’elle donne, montre au monde comment il doit être organisé et selon laquelle le monde va finir par être organisé sous la forme d’une "plus grande Amérique".

Mais ensuite, Danny dit que quelque chose est allé de travers dans cette approche. Premièrement, la suprématie économique et militaire de l’Occident n’est pas aussi importante qu’elle le fut il y a un siècle, voire même il y a cinquante ans. Cette suprématie est érodée par la croissance de régions du monde qui sont organisées selon des principes différents et notamment la Chine. Donc, si la performance du modèle capitaliste libéral est inférieure à celle d’un autre modèle, peut-être que le capitalisme libéral démocratique n’est pas la meilleure manière d’organiser l’humanité ailleurs. Deuxièmement, en réponse aux défis de la mondialisation et à l’effritement des classes moyennes domestiques, une part significative de l’opinion publique en Occident embrasse le populisme, le nationalisme, etc., c’est-à-dire des forces qu’un modèle libéral prospère doit maintenir dans la marginalité. Mais elles ne sont plus marginales. Troisièmement, Danny soulève la question suivante : nos considérations à propos de ce qui constitue la meilleure manière d’organiser la vie économique et politique doivent-elles être influencées non seulement par ceux qui l’organisent le mieux, mais aussi par les régions où la majorité de la population mondiale vit ? Ce n’est pas simplement un point arithmétique. Elle vient de la nécessité que les modes de vie fructueux de la majorité aient une plus grande validité empirique que les façons de vivre des minorités.

Même si Dany ne le dit pas dans son discours, tout cela fait de l’expérience chinoise le "re-cadreur" de l’organisation optimale de la société. Redéfinir quelle est la meilleure société est en effet une large entreprise intellectuelle dans la mesure où si un paradigme entièrement différent de la façon par laquelle il faut organiser la société finit par dominer, le paradigme qui s’est construit en Occident au cours des trois derniers siècles sera marginalisé et notre conception de ce qu’est une "bonne société" va connaître une révolution. Il s’agit de rien moins que d’une révolution intellectuelle majeure, disons aussi décisive que le passage du paganisme à la chrétienté en Occident.

Cependant, Danny ne définit pas ce nouveau cadre. Il laisse peut-être cela pour un autre discours ou un prochain livre. Mais je note qu’il y a plusieurs problèmes avec la définition d’un nouveau cadre. Considérons comme évident que l’expérience chinoise du dernier demi-siècle ait été l’exemple le plus frappant de progrès que l’humanité ait pu connaître. Nous devons être capables, en principe, d’en tirer un enseignement, en l’occurrence sur la façon d’organiser d’autres sociétés pour répliquer le miracle chinois. Mais il y a des problèmes. A la différence du succès de l’Occident qui a suivi la Révolution industrielle et qui s’est élaboré à travers une combinaison de pensée abstraite (à propos du libre arbitre, de la propriété, de la liberté, du rôle de la religion, etc.) et de l’application pratique, même imparfaite, de ces principes, l’expérience chinoise s’est entièrement composée (selon moi) de mesures pragmatiques sans schéma intellectuel global. De telles expériences pragmatiques sont difficiles à transplanter précisément parce que leur succès dépend des conditions locales et de la prise de conscience des meilleures solutions à des problèmes très locaux. Cet extraordinaire succès dans la résolution des problèmes locaux manque d’un "mode de résolution des problèmes" général qui puisse être exporté ailleurs. C’est un problème que la Chine a rencontré en influençant l’organisation économique du reste du monde : elle s’est révélée incapable de formuler des principaux généraux (abstraits) qui doivent également guider d’autres sociétés.

Dans l’arène politique, le problème est peut-être même plus grave. Dans le modèle chinois, le bon système politique signifie qu’une élite bien éduquée, bien informée et non corrompue, sélectionnée de façon assez équitable, doit prendre des décisions politiques importantes. (Je n’utilise délibérément pas le mot « régner ».) A nouveau, même si cette approche, appliquée à Singapour ou en Chine, s’est révélée fructueuse, il est difficile de voir comment elle peut être transplantée ailleurs. Même l’élite la plus extractive ou intéressée va se présenter comme étant bien informée et non corrompue. L’avantage du modèle démocratique occidental est précisément sa focalisation, non sur le résultat final (la "bonne gouvernance"), mais sur le processus, comme dans la définition que Schumpeter donne de la démocratie, celle d’"un système où les partis politiques se battent pour obtenir le plus de voix". Ce système ne garantit pas un bon gouvernement, ni un gouvernement "propre", il ne protège pas du nationalisme, du populisme ou de la nationalisation de la propriété. Mais il parie sur le bon sens ou la capacité des gens à apprendre de leurs erreurs, donc sur leur propension à choisir les gouvernements bons et suffisamment compétents pour les diriger.

Maintenant, malgré ces problèmes de définition d’un cadre alternatif, Danny a selon moi posé une question qui se révélera extrêmement importante pour nous dans un avenir proche. Si la région la plus prospère de l’humanité est organisée selon le principe A et si notre expérience historique et culturelle nous suggère que la meilleure manière d’organiser l’humanité est B, combien de temps cette tension peut-elle durer ? Soit nous dérivons certains principes généraux du principe A et les appliquons autour du monde, soit les sociétés appliquant actuellement le principe A prennent le dessus sur celles qui appliquent le principe B, soit le principe B parvient à rester dominant. La seule chose qui ne peut durer perpétuellement, c’est que nous continuons de croire que B soit la meilleure façon d’organiser les sociétés, alors qu’au niveau empirique les sociétés les plus prospères sont organisées selon le principe A. La théorie et la pratique vont devoir se rapprocher l’une de l’autre. A un moment ou à un autre. »

Branko Milanovic, « Reframing the world », in globalinequality (blog), 25 septembre 2016. Traduit par Martin Anota

lundi 3 octobre 2016

Les trois classes moyennes et le populisme

« En novembre, cette année, les électeurs américains vont devoir choisir entre le populisme et la ploutocratie. J’ai mis en lumière un tel choix dans le quatrième chapitre de mon ouvrage sur les inégalités mondiales, que j’ai écrit il y a plus d’un an, alors même qu’à l’époque je n’anticipais aucunement l’extraordinaire progression de Donald Trump.

Cette progression, combinée à la réaction populiste à l’encontre de la mondialisation, de l’immigration et des étrangers, est devenue la matière des articles de journaux et de magazines à l’ampleur que certains (…) affirment (bien sûr avec le recul) que le populisme était à la fois inévitable et prévisible. Une telle dynamique s’explique, non seulement aux Etats-Unis, mais aussi au Royaume-Uni, en France, au Danemark, en Suède et ailleurs (…), par la très faible croissance, voire la stagnation, des revenus réels des classes moyennes dans les pays riches. Le graphique ci-dessous (…) montre cela clairement : au cours des trois dernières décennies, les parts des déciles intermédiaires ont décliné de 1 à 4 points de PIB dans les principaux pays développés. Par conséquent, le phénomène n’est pas seulement américain : il est commun à tous les pays riches.

GRAPHIQUE Part du revenu national des quatre déciles intermédiaires (en %)

Branko_Milanovic__part_du_revenu_des_quatre_deciles_intermediaires.png

Mais si les origines du populisme dans l’Occident semblent avoir été bien saisies (…), un processus similaire d’essor du populisme en Chine semble difficilement trouver la même explication, parce qu’il s’accompagne, non pas d’un déclin, mais d’un essor de la classe moyenne. La théorie de la modernisation nous amène à croire que l’accroissement de la part des classes moyennes dans la population devrait accélérer la démocratisation. En effet, c’est ce que nous avons observé au cours des quatre dernières décennies, depuis la Révolution des Œillets au Portugal à la chute du Communisme, en passant par la diffusion de la démocratie en Corée du Sud et à Taïwan et dans toute l’Amérique latine.

Est-ce que la Chine peut être une exception à cette "régularité" ? C’est la question que les dirigeants du parti communiste doivent se poser. S’ils y répondent par l’affirmative, ils vont se jeter dans une lutte pour garder leur place. Puisqu’ils ne semblent pas désireux de le faire et semblent prendre conscience que l’idéologie du productivisme, visant à impulser une croissance annuelle des revenus réels à deux chiffres, ne peut être maintenue, ils ont essayé de déplacé l’opinion publique en direction du populisme, qu’il s’agisse ou non une sorte de maoïsme modéré ou de populisme soft. Aucune de ces deux tendances n’est pour l’heure suffisamment forte ou toxique, mais le potentiel pour qu’elles prennent de l’ampleur si nécessaire est là. Donc, dans le cas chinois, l’essor du populisme n’est pas provoqué par un échec économique, mais au contraire par le succès économique qui complique le maintien du vieux système politique, voire s’avère incompatible avec ce dernier. C’est une contradiction entre le développement des forces de production et l’inadéquation de la superstructure que chaque marxiste reconnaîtra facilement.

La troisième réaction populiste prend place en Russie. Elle est alimentée par une force encore différente. Cela ne relève pas d’un succès économique, ni vraiment d’un échec économique, mais par les privatisations, perçues comme injustes, et par le ressentiment et le revanchisme, deux sentiments qui remontent à la fin de la Guerre froide. Cette dernière a été (erronément) interprétée en Occident comme une victoire sur la Russie. C’est ce récit que Poutine et les classes moyennes russes rejettent et qui se trouve au cœur de leur populisme et de leur nationalisme. Il est faux de voir cela comme une construction de l’élite ; l’élite a juste permis à ces idées de s’exprimer enfin, de la même façon que l’essor de Trump aux Etats-Unis n’a pas produit le populisme, mais plutôt permis à ce dernier de s’exprimer plus facilement. Alors que par le passé les gens sentaient une certaine inhibition à présenter des propos fortement xénophobes ou racistes, cette inhibition fut balayée quand les meneurs politiques commencèrent à librement exprimer de telles idées et obtinrent un véritable soutien politique pour l’avoir fait.

Ceux qui personnalisent par conséquent le problème et considèrent que Trump, Xi ou Poutine sont coupables de "créer" le populisme et d’alimenter la xénophobie n’ont que très partiellement raison. Trump, Xi et Poutine ont permis aux sentiments populistes de s’exprimer plus librement, mais ils ne les ont pas inventés. Le populisme existait déjà avant et trouvent leurs racines dans des causes réelles et compréhensibles. Les diagnostics qui voient la cause de nos problèmes comme résidant principalement dans les responsables politiques eux-mêmes nous amènent ensuite à prescrire le mauvais remède. Un remède très imparfait consiste à essayer de les empêcher de venir au pouvoir ou de les destituer. Un tel remède ne contribue pas du tout à résoudre le problème sous-jacent, celui-là même qui les amène à prendre au pouvoir ou tout du moins à s’en rapprocher.

Pour obtenir le bon remède, il faut d’abord établir un diagnostic correct. Et ce dernier est que, aux Etats-Unis, le populisme est enraciné dans l’échec de la mondialisation à délivrer des bénéfices concrets pour la classe laborieuse ; en Russie, il est enraciné dans l’incapacité (ou les réticences) de l’Occident à considérer la Russie comme un partenaire égal ; en Chine, il est enraciné dans un système politique inadéquat. Une fois que vous identifiez la cause correcte du problème, vous pouvez commencer à essayer de le résoudre. Sinon, la maladie du populisme, qui pour tous les problèmes tient pour responsables la mondialisation et les étrangers et que l’on observe dans les trois principales puissances au monde, qui contrôlent 98 % de l’ensemble des armes nucléaires dans le monde, est en effet un réel motif d’inquiétude. »

Branko Milanovic, « The three middle classes and populism », in globalinequality (blog), 20 juin 2016. Traduit par Martin Anota

lundi 26 septembre 2016

Les revers de l’ascension sociale

« Il y a quelques jours, Janan Ganesh a écrit un excellent article dans le Financial Times sur les tentatives de Theresa May visant à rendre le système britannique plus méritocratique ou, pour le dire autrement, pour alimenter la mobilité ascendante. Mais comme le note Ganesh, si vous êtes réellement sérieux à propos de la mobilité ascendante dans une ère de faible croissance, alors la mobilité ascendante que les classes moyennes supérieures « bien pensantes » aiment défendre, implique une certaine mobilité descendante, un déclassement, pour les enfants de ces mêmes classes moyennes supérieures. Mais non seulement ils ne voudraient pas être témoins d’un tel déclassement, mais ils font aussi tout ce qu’ils peuvent pour s’assurer que les chances des personnes en bas de la hiérarchie sociale de dépasser les enfants de riches restent négligeables.

Je me permets de retranscrire un paragraphe entier de Ganesh : "La salle (au sommet de la hiérarchie) s’ouvre rarement parce que les fils et filles médiocres de la classe supérieure sont trop bien suivis par leurs parents qui embauchent des tuteurs privés, achètent l’enrichissement culturel, enseignent l’étiquette, déterminent les attentes, se tiennent comme exemples de réussite, enseignent les techniques d’entretien, montrent comment sortir du dédale bureaucratique, habitent dans de jolis quartiers, facilitent les stages via leurs amis et (…) multiplient les dons d’argent et d’actifs. Il serait étonnant d’échouer dans de telles conditions."

Si nous n’étions pas hypocrites et voulions réellement soutenir la mobilité sociale ou donné des chances égales, il y a plusieurs mesures politiques que nous pourrions instaurer. En les listant, (…) Ganesh montre à quel point elles sont totalement inapplicables au niveau politique : les impôts confiscatoires sur l’héritage, de plus petites tailles de classes dans les quartiers les plus pauvres financés par les impôts des riches, la fin du statut d’exemption fiscale pour les plus riches universités, la contrainte que les universités riches transfèrent chaque année 1 % de leur richesse aux écoles publiques les plus pauvres, la criminalisation du népotisme, etc. Aucune de ces propositions ne va avoir la moindre chance d’être acceptée par ceux qui possèdent actuellement le pouvoir politique et économique. Donc, c’est bien de l’hypocrisie.

(…) L’égalisation des opportunités (dont j’ai déjà parlé par le passé, notamment ici) (…) est aujourd’hui perçue par certains comme une panacée et par d’autres comme quelque chose allant de soi quelque chose en laquelle nous devons croire, même sans y réfléchir. Elle a rejoint le Panthéon des notions telles que la démocratie, la transparence et choses similaires que l’on prêche, que nous ne voyons pas et que nous ne remettons jamais en cause.

Si la mobilité ascendante concerne les positions relatives dans une société, alors la mobilité ascendante pour certains implique un déclassement pour les autres. Mais si ceux actuellement au sommet ont une mainmise sur les places supérieures de la société, il n’y aura pas de mobilité ascendante malgré nos appels à l’augmenter. Cette approche positionnelle (ou relative) de la mobilité est une description assez précise de la réalité dans les sociétés qui connaissent une faible croissance. Dans les sociétés qui se développent rapidement, même si l’essentiel de la mobilité concerne toujours les avantages positionnels (et ceux-ci sont pas définition fixes), cela peut être compensé par la création de nouvelles couches sociales, de nouveaux emplois et par l’enrichissement de l’ensemble de la population. Donc les personnes en ascension sociale ont une certaine marge pour s’élever qui ne requiert pas un nombre égal de déclassés.

Dans les sociétés plus stagnantes, la mobilité devient un jeu à somme nulle. Pour obtenir une réelle mobilité sociale dans de telles sociétés, vous avez besoin de révolutions qui, en égalisant les chances ou plutôt améliorant dramatiquement les chances de ceux en bas de connaître une ascension, le font à un coût énorme pour ceux qui sont au sommet. En outre, elles détruisent plusieurs autres choses, notamment des vies, non seulement celles de ceux qui sont au sommet, mais aussi celles de ceux qui sont en bas. (…). La Révolution française, jusqu’à ce que Napoléon réimpose le vieil état des choses, constitua précisément un tel bouleversement : elle opprima les classes supérieures (une partie du clergé et la noblesse) et promut les classes les plus pauvres. La Révolution russe fit la même chose : elle introduisit une discrimination inverse explicite à l’encontre des fils et filles des anciens capitalistes, et même des intellectuels, dans l’accès à l’éducation. (...)

Il y a d’autres choses déconcertantes à propos de la mobilité ascendante. Les Ottomans l’ont promu en créant un corps de Janissaires, des enfants nés dans les familles chrétiennes qui furent enlevés au plus jeune âge et ensuite à travers l’exercice militaire modelés en un formidable corps miliaire d’élite. Plusieurs d’entre eux allèrent régner aux positions les plus élevées de la hiérarchie, notamment comme vizirs ou premiers ministres. C’est un joli exemple de mobilité ascendante et de non-discrimination ethnique. Mais à l’origine de ce grand exemple se trouve un crime : l’enlèvement d’enfants.

Il est n’est alors pas surprenant que, en l’absence de massifs bouleversements qui bousculent les sociétés dans leur cœur, les pays tendent à présenter une mobilité positionnelle relativement faible. Deux récentes études, portant sur la Suède et la Toscane, le constatent bien en examinant les noms des plus éminentes familles au cours des divers siècles, puisqu’elles arrivèrent à la conclusion que cette liste a peu changé au cours du temps.

Je pense que nous arrivons à une très sombre conclusion ici. Dans les sociétés avec une faible croissance, la mobilité ascendante est limitée par le manque d’opportunités et la solide emprise de ceux qui sont au sommet fait que leurs enfants ont plus de chances que les autres d’y accéder à leur tour. C’est soit de l’aveuglement, soit de l’hypocrisie de croire que les sociétés avec une telle inégalité des chances vont devenir plus méritocratiques. Mais il est également vrai que la véritable mobilité ascendante vient avec un énorme prix en termes de vies perdues et de richesses détruites. »

Branko Milanovic, « The downside of upward mobility », in globalinequality (blog), 17 septembre 2016. Traduit par Martin Anota

mardi 2 août 2016

N’est-il pas temps d’abandonner Rawls ?



« Le Droit des gens de John Rawls constitue un ouvrage majeur en philosophie politique à l’ère de la mondialisation. Il a été écrit en 1993. Il m’a absorbé au début des années deux mille, lorsque je travaillais déjà sur les inégalités mondiales, une question qui était alors totalement nouvelle, entièrement ignorée, en économie. La seule chose en économie qui s’en rapprochait le plus était le théorème Heckschler-Ohlin-Samuelson (HOS) dans l'économie du commerce international, théorème selon lequel les inégalités salariales doivent diminuer dans les pays pauvres et augmenter dans les pays riches quand ils s’engagent dans les échanges commerciaux. Mais ce n’est qu’une facette des mondialisations, qui ne prend en compte que les salaires et néglige d’autres formes de revenu : elle laisse de côté les mouvements de capitaux, l’aide au développement, les mouvements migratoires, les délocalisations, etc. Rien de cela n’était vraiment discuté en économie (et beaucoup de ces thèmes ne le sont toujours pas) dans un cadre mondial et non simplement dans une cadre très limité, par exemple une modélisation à 2 biens et 2 pays. Mais les philosophes politiques avaient beaucoup de choses à dire à propos de tout cela.

A la fin des années quatre-vingt-dix, John Rawls ne se focalisait plus sur la façon par laquelle un Etat-nation devait être organisé (comme il le faisait dans sa Théorie de la Justice). Il avait tourné son attention sur la façon par laquelle le monde devait être organisé. Evidemment, cela doit être fait à un niveau très abstrait et (…) ce niveau abstrait était très proche de la situation à laquelle Rawls (mais aussi le monde) semblait faire face au cours des années quatre-vingt-dix. Mais, et ce sera mon point clé ici, cette situation a profondément changé au cours des deux dernières décennies, au point que la description abstraite du monde que propose Rawls n’est plus compatible avec ce que nous voyons aujourd’hui et les recommandations que Rawls a pu tirer de sa description ont perdu par là même de leur pertinence.

Dans Le Droit des gens, Rawls a abandonné la métaphore des individus se rencontrant derrière le voile d’ignorance pour s’accorder a priori sur les principes de justice devant régner dans leur société. Cette règle tient toujours, selon Rawls, dans les sociétés prises individuellement, mais pas dans le monde d’Etats-nations dont les représentants (et non les individus eux-mêmes) se rencontrent pour s’accorder sur les principes qui encadrent leurs relations (inter-sociétales).

Rawls identifie cinq types de sociétés : les sociétés libérales (c’est-à-dire précisément celles dont il est question dans sa Théorie de la justice), les sociétés hiérarchiques consultatives, les sociétés "accablées", les Etats hors-la-loi (notez que Rawls n’utilise pas le terme de "sociétés" les concernant) et les absolutismes bienveillants. Nous pouvons écarter cette dernière catégorie parce qu’elle n’a jamais joué de rôle dans Le Droit des gens. (Je n’ai jamais compris pourquoi. Peut-être que Rawls ne savait pas quoi faire avec elle.) Les sociétés libérales et les hiérarchies consultatives sont des sociétés "bien ordonnées" (ce qui signifie que dans chacune d’entre elles les principes sur lesquels elles se fondent sont renforcés par les actions quotidiennes des peuples) ; elles se respectent mutuellement, elles respectent les principes (différents) sur lesquels chacune est fondée. Les sociétés accablées ne peuvent devenir libérales parce qu’elles sont freinées par leur pauvreté. Les Etats hors-la-loi font tout le temps la guerre (et ce sans réel motif ; comme dans un film d’Hollywood, ils semblent juste adorer jouer les fauteurs de désordres).

Donc les règles deviennent alors relativement simples et certains diraient même simplistes. Les sociétés bien ordonnées, bien que différentes en termes de structure interne, peuvent coexister en paix parce qu’elles se respectent l’une l’autre et les sociétés libérales n’essayent pas d’imposer leurs normes sur les hiérarchies consultatives. Elles n’essayent pas d’exporter la démocratie. Deuxièmement, les sociétés libérales ont le devoir d’aider les sociétés accablées, mais pas plus qu’il ne le faut pour que ces dernières deviennent libérales, ce qui, selon Rawls, survient à un très faible niveau de vie. Au-delà de ce point, même de larges écarts en termes de revenu dans le groupe des sociétés bien ordonnées ne justifient pas une poursuite de l’aide internationale. En d’autres mots, il n’y a pas de raison pour que la Norvège aide le Bangladesh dans la mesure où ils sont tous deux bien ordonnés. Enfin, Rawls rejette l’idée que la migration soit un droit, contre l’idée d’utiliser la migration pour alléger la pauvreté et les inégalités mondiales. Les pays (autrement dit, les populations organisées) ont le contrôle de leur territoire et eux seuls décident des personnes qu’ils acceptent. Ils peuvent accepter les réfugiés qui fuient la persécution, mais pas les migrants économiques (ce qui est d’ailleurs cohérent avec le fait que Rawls sous-estime l’importance que revêt le revenu pour notre bonheur).

Résumons : les sociétés libérales réaffirment quotidiennement leurs principes libéraux, elles vivent en paix avec les sociétés hiérarchiques, elles n’exportent pas la démocratie, elles aident seulement les pays les plus pauvres et en l’occurrence très modestement, et elles refusent la migration économique.

Comme vous pouvez le comprendre, cela explique pourquoi j'ai pu être intéressé par Rawls par le passé : à la différence des économistes, il présente une description cohérente du monde et des règles économiques. Mais alors pourquoi ai-je aujourd’hui un problème avec la taxinomie de Rawls ?

Rappelons quelques changements qui sont survenus durant les deux dernières décennies et pour lesquels je ne trouve pas de place dans la taxinomie de Rawls. Les démocraties libérales n’affirment pas les principes du libéralisme, comme Rawls s’y attendrait, ni au niveau domestique, ni au niveau international. Il est inconcevable pour Rawls, si ces sociétés fonctionnent bien, qu’elles puissent rendre mécontent un tiers de la population, voire plus, comme aux Etats-Unis aujourd’hui, qu’autant de leurs résidents puissent ne pas croire dans les principes libéraux, ni ne vouloir les affirmer dans leur vie quotidienne. (…) Cela, plus l’importance proéminente de l’argent dans la politique électorale, les plus faibles taux d’imposition pour le capital que pour le travail, une désaffection de l’éducation publique, etc., impliquent qu’au niveau domestique les sociétés soi-disant libérales sont très éloignées de l’idée de libéralisme de Rawls. (…) Ces sociétés appartiennent à une catégorie entièrement différente. En outre, en politique étrangère, comme cela a pu apparaître manifestement avec la guerre d’Irak, ils agissent comme les Etats hors-la-loi puisqu’ils enfreignent les règles fondamentales sur lesquelles la communauté internationale est fondée, à savoir l’absence de guerres d’agression. Donc, les sociétés "libérales" sont non-libérales (dans le sens rawlsien du terme) au niveau domestique et agissent comme des Etats hors la loi.

Les bienveillantes hiérarchies consultatives que Rawls avait probablement en tête de façon à intégrer les sociétés islamiques dans son schéma n’existent pas en pratique. Le Moyen-Orient est soit plongé dans un chaos total, soit en grippes avec des dictatures absolutistes comme l’Egypte, l’Arabie saoudite et les émirats du Golfe. Donc ce ne sont pas des sociétés "bien ordonnées" dans le sens qu’en donne Rawls.

Il n’y a pas de place dans sa taxinomie pour des organisations non étatiques opérant dans plusieurs pays comme l’Etat islamique. Une théorie générale qui n’a pas de place pour des organisations qui n’acceptent pas les frontières étatiques actuelles est clairement incomplète. (C’est une question sur laquelle Rawls se montre particulièrement faible parce qu’il considère les frontières comme données, ce qui est plutôt étrange, sachant qu’il écrivait suite à l’éclatement de l’URSS, de la Tchécoslovaquie, de l’Ethiopie et de la Yougoslavie).

Il n’y a aussi pas de place pour ce que l’on appelle aujourd’hui une "démocratie illibérale", à savoir une société qui a essentiellement l’aspect d’une société libérale (élections, partis politiques, ONG) et où pourtant seul un parti ou un meneur remporte systématiquement les élections et où les médias et le système judiciaire sont contrôlés, directement ou indirectement.

Les migrations, conduites par des raisons économiques et donc par les inégalités mondiales, n’ont pas de place chez Rawls. Mais elles existent dans le monde réel, où il y a des millions de migrants économiques qui partent d’Afrique et d’Asie pour aller en Europe ou bien qui partent du Mexique et d’Amérique centrale pour aller aux Etats-Unis. Mais une théorie qui déclare que ces choses ne surviennent pas se révèle inutile quand elles surviennent.

Enfin, Rawls sous-estime nettement l’importance que les gens attachent au revenu et à la richesse pour leur bien-être. Or l’importance des incitations pécuniaires s’est accrue avec la mondialisation puisque les écarts de revenu sont alors devenus plus manifestes.

Les changements que l’on a pu observer au cours des deux dernières décennies ont été, je crois, si profonds que la typologie proposée par Rawls a perdu de sa pertinence. Mais si la typologie ne colle pas à la réalité, alors les relations entre les sociétés qu’il recommande en se basant sur cette typologie n’ont aucune pertinence. C’est pourquoi je pense qu’il est temps soit d’abandonner Rawls, soit de le réviser en profondeur. C’est une tâche pour les philosophes politiques. »

Branko Milanovic, « Time to ditch Rawls? », in globalinequality (blog), 31 juillet 2016. Traduit par Martin Anota

mercredi 27 juillet 2016

Comment défendre l’égalité (sans l’économie du bien-être) ?

« Lorsque j’ai récemment enseigné à la Summer School de la Groningen University, j’ai commencé par la question de la mesure des inégalités en distinguant entre l’école italienne et l’école anglaise, telles qu’elles furent définies en 1921 par Corrado Gini : "Les méthodes des auteurs italiens ne sont pas comparables à celles de Dalton, dans la mesure où leur propos est d’estimer, non les inégalités de bien-être économique, mais les inégalités de revenu et de richesse, indépendamment de toutes les hypothèses relatives par exemple aux relations fonctionnelles entre ces quantités et le bien-être économique ou encore relatives au caractère additif du bien-être économique des individus".

Je me place moi-même dans le camp des "Italiens". (…) La mesure des inégalités de revenu est comme la mesure de tout phénomène naturel ou social. Nous mesurons les inégalités comme nous mesurons la température ou la taille des gens. L’école anglaise (ou welfarist) croit que la mesure des inégalités de revenu est seulement un indicateur pour une mesure d’un phénomène plus fondamental : les inégalités de bien-être (welfare). La variable ultime, selon eux, que nous voulons estimer est le bien-être (ou même le bonheur) et comment il est distribué. Le revenu fournit seulement un raccourci faisable sur le plan empirique.

J’aurais été favorable à cette approche si je savais comment l’utilité individuelle peut être mesurée. Il n’y a pas, je crois, de manière de comparer les utilités de différentes personnes. Nous nous accordons tous pour dire que l’utilité marginale doit être décroissante avec le revenu parce que c’est la fondation de la théorie microéconomique. (Si l’utilité marginale du revenu n’était pas décroissante, nous ne serions pas capables d’expliquer pourquoi les courbes de demande sont décroissantes.) Mais même si nous savons que nos fonctions d’utilité marginale sont décroissantes, nous ne savons pas si mon niveau d’utilité peut, en tout point, être supérieur au vôtre, ou inversement.

La seule façon pour les "welfaristas" de résoudre cette énigme est de supposer que tous les individus ont la même fonction d’utilité. C’est une telle hypothèse irréaliste que personne, je pense, ne songerait à défendre, sauf peut-être ici, où elle est considérée comme un moindre mal qui permet aux "welfaristas" de s’accrocher à leur utilitarisme, pour définir des mesures comme l’indice d’Atkinson et continuer de croire que la véritable chose que nous voulons et (comme ils l’affirment) que nous mesurons sont les inégalités de bien-être entre les individus.

Maintenant, l’approche welfarist continue d’être associée aux politiques en faveur de l’égalité.

Pourquoi ? Parce que si tous les individus ont la même fonction d’utilité, alors la distribution optimale du revenu est telle que tout le monde a le même revenu. Si depuis cet équilibre vous prenez un certain revenu de l’individu A et le donnez à un individu B, la perte d’utilité subie par l’individu A va être plus large que le gain d’utilité obtenu par l’individu B (parce que l’utilité marginale est décroissante) et donc évidemment l’utilité totale va être moindre dans toute situation où le revenu n’est pas pleinement distribué également.

Mes élèves m’ont alors demandé comment je pouvais justifier les craintes relatives aux inégalités si je rejette la conception welfarist qui constitue pourtant le principal véhicule idéologique à travers lequel l’égalité des situations trouve sa justification. (Nous pouvons trouver chez Rawls une alternative contractualiste, non utilitariste. Une deuxième alternative se fonde sur le concept de "capabilités" égales, un proche cousin à celui d’égalité d’opportunités (…), qui a été proposé par Amartya Sen.)

Je leur ai répondu que je justifiais mes craintes quant aux inégalités de revenu sur trois terrains différents. Le premier terrain est instrumental : l’effet sur la croissance économique. Après la période des années quatre-vingt-dix où, en raison du manque de données, nous n’obtenions que des résultats peu concluants sur le lien entre les inégalités et la croissance économique, nous avons ensuite obtenu de plus en plus de preuves empiriques suggérant que les niveaux élevés d’inégalités freinent la hausse du revenu total. Nous sommes capables de montrer cela maintenant parce que nous avons accès à davantage de micro-données et une conception bien plus sophistiquée des inégalités et de la croissance. C’est ce qu’ont notamment montré l’étude réalisée par Sarah Voitchovsky et celle que j’ai réalisée avec Roy van der Weide. Mais cela doit être souligné : si la littérature empirique aboutissait finalement à une conclusion différente, à savoir que les inégalités stimulent la croissance, nous aurions à écarter l’argument instrumental pour justifier la lutte contre les fortes inégalités.

Le deuxième terrain est politique. Dans les sociétés où les sphères économique et politique ne sont pas séparées par une muraille de Chine (et c’est le cas de toutes les sociétés existantes), les inégalités dans la répartition du pouvoir économique suintent et finalement envahissent et conquièrent la sphère politique. Au lieu d’une démocratie où chaque personne compte pour une voix, nous nous retrouvons avec une ploutocratie où, d’une certaine manière, c’est chaque euro qui constitue une voix. Cette issue apparaît inévitable, en particulier dans les sociétés modernes où les campagnes politiques en cours sont extrêmement coûteuses. Mais ce n’était pas très différent dans la Grèce ou la Rome antiques. Si nous considérons que la démocratie, associée à une influence plus ou moins égale de chacun sur les affaires publiques, est une bonne chose, nous devons être en faveur d’une sévère limitation des inégalités de revenu et de patrimoine. Il me semble que l’impact négatif des inégalités sur la démocratie, qui est loin d’être manifeste sur le seul plan théorique, est désormais confirmé empiriquement (comme le démontre notamment Martin Giddens dans son ouvrage Affluence and influence). (...)

Le troisième terrain est philosophique. Comme Rawls l’a affirmé, chaque écart par rapport à une distribution inégale des ressources doit être justifié par un appel à un principe supérieur. Parce que nous sommes tous des individus égaux (comme le déclarent la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme ou Dieu), nous devons tous avoir des chances approximativement égales de développer nos compétences et d’avoir "une vie agréable". Parce que les inégalités de revenu se traduisent presque directement en inégalités d’opportunités, elles remettent en cause l’égalité fondamentale de tous les êtres humains. (…) Nous avons aussi un nombre croissant d’études qui montrent la corrélation positive entre les inégalités de revenu et les inégalités des chances.

Les ménages avec un plus grand revenu font en sorte que leurs enfants aient de meilleures chances (ce qui remet en cause l’égalité fondamentale dont nous parlons), ce qui leur permet de s’assurer que cette nouvelle inégalité des chances se convertisse par de plus hauts revenus, pour eux-mêmes et pour leurs propres enfants. Ainsi, une boucle rétroactive positive est à l’œuvre et maintient les inégalités dans l’accès aux opportunités.

En outre, je peux également rajouter que les inégalités d’opportunités affectent négativement la croissance économique (donc nous avons maintenant un effet négatif allant de mon troisième terrain vers le premier), ce qui amène à rejeter les inégalités de situations sur deux terrains : (1) celles-ci vont à l’encontre de l’égalité humaine fondamentale et (2) elles réduisent l’ampleur des améliorations matérielles pour notre société.

Ma thèse, si je dois la répéter, est la suivante : vous pouvez rejeter le "welfarism", affirmer que la comparaison interpersonnelle des utilités est impossible et toujours penser que les situations économiques doivent être rendues plus égales, que les inégalités doivent donc être limitées, afin qu’elles n’affectent pas fortement les opportunités, pour qu’elles ne freinent pas la croissance, ni ne sapent pas la démocratie. N’est-ce pas suffisant ? »

Branko Milanovic, « In defense of equality (without welfare economics) », in globalinequality (blog), 2 juillet 2016. Traduit par Martin Anota

samedi 2 juillet 2016

Le plus grand bouleversement de la répartition mondiale des revenus depuis la Révolution industrielle

« Les effets du commerce international ou, plus largement, de la mondialisation sur les revenus et leur répartition dans les pays riches ont déjà été étudiés en détails, tout d’abord avec de nombreux travaux sur la répartition des salaires dans les années quatre-vingt-dix, puis plus récemment par des études focalisées sur les effets de la mondialisation sur la part du revenu rémunérant le travail, les inégalités de salaires et les emplois routiniers moyennement qualifiés.

Dans un travail réalisé conjointement avec Christoph Lakner en 2015 et dans un livre que j’ai récemment publié, Global Inequality: A New Approach for the Age of Globalization, j’ai adopté une approche différente pour analyser les revenus réels parmi la population mondiale. Cela a été possible grâce aux données tirées de près de 600 enquêtes réalisées auprès des ménages dans approximativement 120 pays autour du monde, couvrant 90 % de la population mondiale et 95 % du PIB mondial. (…)

L’avantage d’une approche mondiale réside dans son exhaustivité et la capacité d’obbserver et d’analyser les effets de la mondialisation en divers endroits du monde et sur divers points de la répartition mondiale des revenus. Alors que les répercussions exactes ou supposées de la mondialisation sur les revenus des classes laborieuses des pays riches ont fait l’objet d’impitoyables luttes politiques (en particulier lors du référendum du Brexit au Royaume-Uni ou lors de la compagne de Donal Trump aux Etats-Unis), l’impact global de la mondialisation sur le reste du monde a reçu beaucoup moins d’attention et, lorsqu’il en reçut, il fut étudié séparément, voire indépendamment, de l’impact sur le monde développé.

Le graphique 1, que certains appellent le "graphique de l’éléphant" en raison de la forme de la courbe, montre les gains en termes de revenu réel qui ont été réalisés à différents centiles de la répartition mondiale des revenus entre 1988 et 2008. Le revenu est mesuré en dollars internationaux de 2005 et les individus sont rangés en fonction du niveau de revenu réel par tête. Les résultats montrent que de larges gains de revenu réel ont été réalisés par les personnes autour de la médiane mondiale (le point A) et par les personnes appartenant aux 1 % des individus les plus riches au monde (le point C). Le graphique montre aussi que les personnes autour des 80ème et 85ème centiles de la répartition mondiale du revenu (le point B) n’ont pas vu leur revenu réel croître.

GRAPHIQUE Le graphique de l'éléphant : croissance cumulée du revenu réel entre 1988 et 2008 pour divers centiles de la répartition mondiale du revenu (en %)

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Qui sont les personnes à ces trois points clés ? Neuf personnes sur dix qui se situent autour de la médiane mondiale résident dans les pays asiatiques, principalement en Chine et en Inde. Leurs gains ne sont pas surprenants, dans la mesure où le PIB par tête a été multiplié par 5,6 et 2,3 respectivement en Chine et en Inde au cours de la période. Ainsi, par exemple, la personne située à la médiane de la répartition du revenu dans la Chine urbaine en 1988 était également à la médiane mondiale, mais elle se retrouve au 63ème centile de la répartition mondiale en 2008 et au 70ème centile en 2011. En termes de revenu, elle est passée devant quasiment 1,5 milliard de personnes. De tels puissants changements des positions relatives dans la répartition mondiale des revenus, sur une période de temps assez courte, n’étaient pas survenus depuis la Révolution industrielle il y a deux siècles.

Les personnes autour de la médiane mondiale sont, cependant, toujours relativement pauvres au regard des normes occidentales. Cette "classe moyenne mondiale" émergente est composée d’individus dont les revenus des ménages par tête se situent entre 5 et 15 dollars internationaux par jour. Pour mettre ces chiffres en perspective, on doit rappeler que les seuils de pauvreté nationaux dans les pays riches sont souvent supérieurs à 15 dollars par tête par jour.

Le 1 % des personnes les plus riches au monde incluent en grande partie des résidents des pays développés ; la moitié de ces personnes habitent aux Etats-Unis ou, pour le dire autrement, 12 % des habitants des Etats-Unis appartiennent aux 1 % des plus riches au monde. La Chine et l’Inde ont plusieurs milliardaires (en effet, selon la liste Forbes pour l’année 2015, la Chine et l’Inde ont plus de 300 milliardaires, alors que les Etats-Unis en possèdent plus de 500), mais en comparaison avec le "vieux monde riche", les pays asiatiques n’ont toujours pas un nombre suffisant de ménages aisés. En 2008, le seuil à dépasser pour appartenir au 1 % des personnes les plus riches au monde s’élevait à 45.000 dollars internationaux par personne par an, ce qui, pour une famille de deux conjoints et deux enfants, implique un revenu après impôt de 180.000 dollars (ou, en utilisant approximativement les taux d’imposition des pays développés, un revenu avant impôt de plus de 300.000 dollars).

Le point qui attire particulièrement l’attention est le point B. Sept personnes sur dix qui sont situées à ce point appartiennent aux "vieux pays riches" de l’OCDE. Ils appartiennent aux tranches inférieures de la répartition du revenu de leur pays, les répartitions du revenu des pays riches ne commençant seulement qu’autour du 70ème centile de la répartition mondiale du revenu. (Pour certains pays riches et égalitaires, ce point de départ est même plus élevé. Par exemple, il se situe autour du 80ème centile de la répartition mondiale pour le Danemark.)

Le contraste entre le succès des personnes situées au point A et l’échec relatif des personnes situées au point B nous permet de voir assez largement les effets de la mondialisation. Non seulement nous pouvons les voir plus clairement (…), mais cela nous amène à nous demander si les deux points sont d’une manière ou d’une autre liés l’un à l’autre : est-ce que l’absence de croissance pour les classes moyennes inférieures des pays développés est le "coût à payer" pour les énormes gains de revenu obtenus par les classes moyennes en Asie ? Il est peu probable d’offrir une réponse définitive à cette question, dans la mesure où il est très difficile et peut-être même impossible d’établir une causalité entre des tels phénomènes complexes (qui sont eux-mêmes affectés par de nombreuses autres variables). Cependant, dans la mesure où ces deux tendances ont eu eu lieu simultanément et où certains récits (avancés par les économistes ou par les politiciens) les lient directement, beaucoup considèrent que cette corrélation reflète effectivement une causalité.

(…) Il est difficile de considérer la période comprise entre 1988 et 2008 comme un quelque échec. Malgré la hausse de la part du revenu détenue par les 1 % les plus riches au monde, on peut affirmer le contraire en soulignant qu’un cinquième de la population mondiale (comprise entre les 45ème et 65ème centiles) a vu son revenu réel doublier. C’est la croissance de leur revenu réel qui a entraîné la première baisse des inégalités mondiale de revenus depuis la Révolution industrielle (comme je le décris dans le premier chapitre de mon livre).

Cependant, (…) la plupart des gens s’intéressent avant tout à leur niveau de revenu relativement à celui de leurs concitoyens, c’est-à-dire à leur revenu relatif. (…) En raison de l’accroissement des inégalités de revenu nationales, le sentiment qui domine dans le monde est celui d’une perte relative. (…) Le creusement des inégalités nationales, même s’il s’accompagne d’une baisse des inégalités et de la pauvreté mondiales, peut s’avérer difficile à gérer politiquement. »

Branko Milanovic, « The greatest reshuffle of individual incomes since the Industrial Revolution », in VoxEU.org, 1er juillet 2016 . Traduit par Martin Anota

mercredi 6 avril 2016

L’hôtel de Schumpeter, les inégalités de revenu et la mobilité sociale

« Dans l’un des rares passages où il fait référence aux inégalités, Joseph Schumpeter a utilisé une métaphore pour illustrer la différence entre les inégalités que nous observons à un moment donné et la mobilité sociale (ou intergénérationnelle). Supposons, comme l’écrit Schumpeter, qu’il y ait un hôtel dont les étages supérieurs ne peuvent accueillir que peu de personnes et dont les chambres sont très agréables. A tout moment, il y a plein de gens dans les étages inférieurs, passant la nuit dans de petites chambres étroites, et juste quelques personnes dans les chambres agréables et confortables dans les étages supérieurs. Mais imaginons que les hôtes changent de chambre chaque nuit. C’est ce que fait la mobilité sociale selon Schumpeter : à chaque instant du temps, il y a des riches et des pauvres, mais à mesure que les nuits passent, les riches d’aujourd’hui peuvent être les pauvres d’hier et vice versa. Les hôtes dans les étages inférieurs (ou du moins leurs enfants) peuvent réussir à atteindre les étages supérieures, ceux au sommet peuvent se retrouver dans les étages inférieures.

Pendant un bon moment, la métaphore de Schumpeter était aussi une métaphore des inégalités américaines. On a accepté l’idée qu’au vingtième siècle, et même au dix-neuvième siècle, les inégalités de revenu étaient plus fortes aux Etats-Unis qu’en Europe, mais on estimait aussi que la société américaine était bien plus fluide, moins fractionnée en classes et qu’il y avait une plus grande mobilité sociale. (Cette idée passe bien sûr sous silence la forte division raciale aux Etats-Unis). En d’autres termes, les inégalités étaient le prix que l’Amérique payait pour sa forte mobilité sociale.

C’était une image rassurante, cohérente avec l’idée du rêve américain. Mais était-elle juste ? Nous n’en étions pas certains, malgré quelques anecdotes tirées de la vie de migrants, puisqu’aucune étude empirique relatives à la mobilité intergénérationnelle n’existait, sauf jusqu’à récemment. Mais avant d’évoquer les conclusions tirées des récentes études, j’aimerais me focaliser en des termes très simples sur la relation entre les inégalités et la mobilité sociale.

Considérons un diagramme classifiant les sociétés selon la mobilité sociale et les inégalités. A partir de l’exemple des Etats-Unis mentionné ci-dessus, nous placerions les Etats-Unis dans le quadrant "fortes inégalités, forte mobilité". Il est facile d’imaginer des sociétés ayant "de fortes inégalités et une faible mobilité" : les sociétés féodales en constituent l’exemple le plus extrême, mais toutes les sociétés ayant d’importants écarts de revenus et une élite enracinée relèvent également de cette catégorie. Nous pourrions ainsi placer l’Amérique latine ou le Pakistan dans le quadrant sud-est. Il est aussi relativement facile d’imaginer les pays que nous placerions dans le quadrant "faibles inégalités, forte mobilité" : probablement les pays nordiques avec une forte éducation publique qui permet une forte mobilité intergénérationnelle, tandis que la redistribution des revenus assure de faibles inégalités.

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Il est plus difficile de trouver des exemples de sociétés avec "faibles inégalités, faible mobilité". il semble quelque peu naturel de penser que, si une société présente peu d’inégalités, il sera difficile de garder les enfants des personnes qui ont un revenu légèrement moindre (qu’un autre groupe social) plus pauvres que les enfants de ce dernier groupe. On peut même se demander ce que la mobilité pourrait signifier dans ce cas : si les revenus entre les gens et les classes diffèrent d’un montant infinitésimal et que vos enfants sont juste légèrement plus riches que les miens, je ne suis pas sûr que ce genre de manque de mobilité sociale importe réellement. Peut-être que certaines sociétés (…) où les professions ne peuvent être choisies librement, mais où les différences de revenu entre les professions sont faibles peuvent être placées dans cette catégorie. Les sociétés communistes avaient certains aspects qui pourraient faire d’eux d’éventuels candidats pour le quadrant Nord-Est.

Donc, maintenant que nous avons organisé notre réflexion, observons les données empiriques. Elles proviennent du récent travail réalisé par Miles Corak, qui se basait lui-même sur l’étude réalisée par Gary Solon, celle réalisée par Blanden, Gregg et Macmillan, celle réalisée par Björklund et Jäntti et bien d’autres encore. Ce que ces divers auteurs constatent est qu’il y a une forte corrélation entre les inégalités actuelles et les inégalités intergénérationnelles ou, en d’autres termes, une forte corrélation négative entre inégalités et mobilité sociale : plus une société est inégale, moins la génération suivante est susceptible d’être mobile (moins les riches sont susceptibles de décliner). Donc, si l’on reprend notre diagramme, Corak constate que les sociétés sont alignées le long de la diagonale : il n’y a pas d’exceptions (…).

La principale implication de ce constat, qualifié de "courbe de Gatsby le magnifique" par Alan Krueger, est qu’il n’y a pas d’exceptionnalisme américain. L’idée rassurante selon laquelle de fortes inégalités n’empêchent pas la mobilité entre les générations s’avère inexacte. Les Etats-Unis ne se comportent pas différemment des autres sociétés marquées par de fortes inégalités. Les fortes inégalités de revenu aujourd’hui renforcent les différences de revenu entre les générations et freine la mobilité sociale. C’est aussi l’idée que nous développons, Roy van der Weide et moi, dans un récent article. Nous utilisons les données relatives aux Etats-Unis entre 1960 et 2010 pour montrer que les populations les plus modestes dans les Etats qui présentent initialement les plus fortes inégalités ont connu une plus faible croissance du revenu que les périodes subséquentes.

La conclusion selon laquelle les sociétés réelles (par opposition aux sociétés rêvées) sont alignées le long de la diagonale de notre tableau a deux importantes implications : (1) l’exceptionnalisme américain en termes de répartition des revenus n’a pas de fondement en réalité et (2) nous pouvons utiliser, avec un bon degré de confiance, les données sur les inégalités comme indicateurs de mobilité sociale. Donc, on ne peut affirmer que les sociétés avec de fortes inégalités de revenu sont des sociétés avec de faibles inégalités d’opportunités. Au contraire, les fortes inégalités de revenu que l’on observe aujourd’hui impliquent une faible égalité d’opportunités. »

Branko Milanovic, « The Schumpeter hotel: income inequality and social mobility », in globalinequality (blog), 2 avril 2016. Traduit par Martin Anota

jeudi 25 février 2016

Les vagues de Kuznets… ou comment les inégalités de revenu croissent et décroissent à très long terme

« En 1955, lorsque Simon Kuznets écrivait à propos de l’évolution des inégalités dans les pays riches (et un couple de pays pauvres), les Etats-Unis et le Royaume-Uni connaissaient alors l’une des plus fortes baisses des inégalités de revenu que l’on ait pu enregistrer au cours de l’histoire, couplée à une croissance rapide. Il semblait alors évident qu'il fallait parvenir à identifier les facteurs derrière la baisse des inégalités et Kuznets a pour sa part mis en avant le rôle joué par le développement de l’éducation, par la baisse des écarts de productivité entre les secteurs (donc par l’égalisation des composantes des salaires correspondant à des rentes), une baisse du rendement du capital et des pressions politiques en faveur d’une plus grande redistribution des revenus. Il se pencha alors sur l’évolution des inégalités au cours du siècle passé et estima que les inégalités ont augmenté, en raison de la réallocation de la main-d’œuvre du secteur agricole vers l’industrie, puis ont atteint un pic dans le monde développé quelque part autour du début du vingtième siècle. Il conçut alors ce qu’on appela par la suite la "courbe de Kuznets". (…) Mais la courbe de Kuznets a peu à peu été délaissée, parce que ses prédictions d’une baisse continue des inégalités dans les pays avancés ne collaient pas avec la hausse soutenue des inégalités que l’on a pu observer à partir de la fin des années soixante dans pratiquement tous les pays développés (…).

Nous devons considérer l’actuelle hausse des inégalités comme la phase ascendante de la seconde courbe de Kuznets de l’époque moderne. Cette hausse s'explique avant tout par le changement technologique et la réallocation de la main-d’œuvre du secteur industriel homogène vers les services hétérogènes (ce qui crée donc un déclin des travailleurs à se mobiliser), mais aussi (comme durant la première vague) par la mondialisation, qui tend à comprimer les classes moyennes dans les sociétés occidentales, tout en poussant à la baisse des taux d’impositions sur le capital et le travail très qualifié. (…)

Les historiens économiques comme van Zayden (1995), Nogal et Prados (2013), Alfani (2014) et Ryckbosch (2014) ont repéré des périodes d’accroissement et de décroissement des inégalités dans l’Europe préindustrielle. Ce qui est intéressant, c’est que les cycles de Kuznets dans les sociétés préindustrielles répliquent fondamentalement les cycles malthusiens, parce qu’ils prennent place dans un contexte de revenu moyen quasi-stationnaire. Les cycles de Kuznets préindustriels ne trouvent pas leur origine dans des facteurs économiques, mais plutôt dans les épidémies et les guerres. Celles-ci entraînent une baisse de la population, une hausse du revenu moyen, une hausse des salaires (en raison de la raréfaction de la main-d’œuvre) et donc une baisse des inégalités, jusqu’à ce que la croissance démographique annule tous ces gains au travers un processus très malthusien.

GRAPHIQUE 1 La relation de Kuznets aux Etats-Unis (1774-2013)

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Donc, nous pouvons observer des vagues de Kunznets au cours des six ou sept derniers siècles de l’histoire européenne. Dans les temps préindustriels, ils sont observables en fonction du temps, car le revenu est plus ou moins constat (…). Après la Révolution industrielle, cependant, nous voyons des vagues répondant aux facteurs économiques (par exemple, le progrès technique, la réallocation intersectorielle de la main-d’œuvre) et nous pouvons les représenter comme le pensait Kuznets en fonction du revenu moyen. C’est ce que je représente à travers les graphiques pour les Etats-Unis et pour le Royaume-Uni (autrefois l’Angleterre). (…)

GRAPHIQUE 2 La relation de Kuznets au Royaume-Uni (1688-2010)

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L’explication de Kuznets s’est principalement focalisée sur des forces économiques, "bénignes". Il s’est trompé en négligeant l’impact des forces "malignes" (notamment des guerres) qui sont de puissants moteurs dans l’égalisation des revenus. (…) Les Guerres mondiales ont entraîné une compression des revenus à travers une plus forte imposition, une répression financière, un rationnement, des contrôles des prix et même la destruction des actifs physiques (comme en Europe et au Japon).

Les inégalités peuvent ne pas se renverser prochainement (…), du moins pas aux Etats-Unis, où je perçois quatre forces puissantes qui continuent de pousser les inégalités à la hausse (…) : l’accroissement de la part du revenu rémunérant le capital, qui est, dans tous les pays riches, extrêmement concentrée entre les mains des plus aisés (avec un indice de Gini supérieur à 90) ; l’association toujours plus étroite des hauts revenus du capital et du revenu entre les mains des mêmes personnes (Atkinson et Lakner, 2014) ; l’homogamie (la tendance des plus riches et des plus qualifiés à se marier ensemble) ; et l’importance croissante de la monnaie dans la politique, qui permet aux plus riches de faire voter des règles qui les favorisent et qui ont donc pour conséquence d’entretenir les inégalités (Gilens, 2012).

Le pic que les inégalités devraient atteindre avec la seconde courbe de Kuznets de l’ère moderne devrait être plus faible que celui de la première (lorsqu’au Royaume-Uni, les inégalités étaient aussi fortes que dans l’Afrique du Sud d’aujourd’hui), parce que les sociétés avancées ont entre-temps acquis des "stabilisateurs d’inégalités", comprenant notamment les allocations-chômage et les pensions de retraite. »

Branko Milanovic, « Introducing Kuznets waves: How income inequality waxes and wanes over the very long run », in VoxEU.org, 24 février 2016. Traduit par Martin Anota

samedi 13 février 2016

Les aspects structurels des inégalités

« Malgré l’attention sans précédents que les inégalités de richesse et de revenu ont reçue lors de la campagne présidentielle qui se tient cette année aux Etats-Unis et lors de diverses autres élections qui ont récemment eu lieu en Europe, on ne peut qu’avoir l’impression que, pour plusieurs politiciens centristes, les inégalités sont juste un problème passager. Ils croient que lorsque la croissance retrouvera son rythme de 2 ou 3 % par an et que le chômage retournera à 5 % (ou tout du moins à un seul chiffre dans le cas de l’Europe) les gens vont juste oublier les inégalités et que la situation reviendra à ce qu’elle était il y a deux décennies. Personne ne inquiéterait à nouveau des inégalités.

Je pense que c’est une illusion, car cette idée néglige les changements structurels qui sont à l’œuvre dans les sociétés et qui sont associées au processus long et soutenu d’accroissement des inégalités de revenu et de richesse au cours des quatre dernières décennies. Lorsqu’il y a des changements structurels, comme ceux qui ont été à l’œuvre en Amérique latine durant une grande partie du vingtième siècle, les indicateurs agrégés, tels que le taux de croissance de l’économie (qui n’est rien d’autre que le taux de croissance du revenu moyen de la répartition du revenu, qui se situe autour du 65ème ou 70ème centile) perdent la signification qu’ils peuvent avoir dans les sociétés plus homogènes économiquement.

Je vois trois de ces changements structurels à l’œuvre : la désarticulation de plusieurs sociétés occidentales, l’influence politique des grands argentiers (la ploutocratie) et les inégalités d’opportunités.

Le terme de désarticulation a été utilisé dans la littérature sur la dépendance des années soixante et soixante-dix pour rendre compte de la divergence d’intérêts et des positions différentes dans la division internationale du travail de diverses classes dans le monde en développement. D’un côté, il y avait une élite domestique liée aux capitalistes au niveau international, participant à l’économie mondiale, à la fois du côté de la production (comme les travailleurs très qualifiés ou les capitalistes) et du côté de la consommation (en tant que consommatrice de biens et services internationaux). Et ensuite il y a une majorité de la population qui n’a pas accès à l’économie mondiale et qui produit et consomme au seul niveau local.

La situation dans les pays riches, et en particulier aux Etats-Unis, est aujourd’hui quelque peu similaire à celle-ci (…). Il y a une élite (qu’importe qu’il s’agisse des fameux 1 %, 5 % ou 15 % les plus aisés) qui est connectée à l’économie mondiale et qui vit et consomme au niveau mondial. Ensuite, il y a une classe moyenne en contraction, dont les revenus ont stagné pendant trois ou quatre décennies et qui est liée à l’économie mondiale, mais de façon négative, qui vit dans la peur permanente de perdre son emploi et son revenu en raison de la concurrence exercée par les pays les plus pauvres ou les immigrés. Ces groupes, et non ceux en bas de la répartition des revenus, sont les groupes désenchantés, ceux facilement gagnés par les discours protectionnistes de Trump. Je ne cherche pas ici à débattre si leurs attentes pourraient être satisfaites dans une économie mondialisée ; je veux simplement noter une profonde déconnexion entre les intérêts de l’élite et les intérêts de la classe moyenne, une brèche qui a été créée par la globalisation et l’accroissement des inégalités de revenu. Lorsque les intérêts économiques des deux groupes sont si divergents, il devient même difficile de parler d’"intérêt économique national" ; en outre, la divergence d’intérêts porte sur plusieurs autres divergences, notamment dans les styles de vie, les perceptions politiques, les intérêts culturels. C’est le premier fossé structurel. Le deuxième est simplement l’extension du premier dans le domaine politique. En raison de plusieurs processus accommodants (…), le rôle des grands argentiers, toujours important aux Etats-Unis, s’est davantage accru. (…) La forte hausse des inégalités de revenu confère davantage de pouvoir politique aux plus aisés. Une plus forte concentration du pouvoir économique signifie simplement qu’il y a de moins en moins de personnes qui ont suffisamment de fonds pour soutenir les politiciens et les causes politiques qu’ils apprécient et (dont) dont ils tirent bénéfice et la concentration économique entraîne naturellement la concentration du financement politique. Au final, l’influence en politique reflète simplement un pouvoir économique inégal. Cela (…) mène à son tour à des décisions politiques qui favorisent économiquement l’élite et donc aggrave davantage les inégalités économiques.

Le troisième changement structurel alimenté par l’accroissement des inégalités est l’accroissement des inégalités d’opportunités. Comme les inégalités de revenu s’enracinent, elles ne se traduisent pas seulement par des inégalités de revenu courantes, mais pèsent sur les générations suivantes. Les chances de réussite des enfants des familles aisées divergent de celles des familles modestes. Dans un processus similaire à celui que nous pouvons observer en Amérique latine, la divergence n’est pas simplement limitée à la transmission de patrimoine, mais elle concerne aussi l’éducation (…) et le réseau social de la famille, si essentiels à la réussite des enfants.

Or, ces inégalités structurelles ne vont pas disparaître, elles peuvent même s’accroître, lorsque l’économie retourne à son rythme de croissance de long terme. Une accélération de la croissance et une baisse du chômage peuvent constituer des solutions suffisantes avant que les lignes de fracture structurelles ne soient fortes parce que la croissance aurait comblé ces différences. Mais lorsque les clivages structurels sont profonds, la croissance ne suffit pas (comme nous pouvons le voir, à nouveau, avec l’Amérique latine). (…)

J’ai récemment relu certains des écrits des années soixante de Simon Kuznets. Il affirmait alors que toute répartition du revenu devait être jugée selon trois critères : l’adéquation, l’équité et l’efficacité. Il parle d’"adéquation" (adequacy) lorsque même les plus pauvres sont assurés d’avoir un minimum de revenu pour adopter le style de vie imposé par la société. L’équité (equity) désigne l’absence de discrimination, que ce soit dans la répartition des revenus courants, comme par exemple avec les écarts salariaux entre groupes ethniques ou entre sexes, ou dans les possibilités futures (ce que nous appelons désormais les inégalités d’opportunité). Enfin, il y a efficacité (efficiency) lorsque l’on atteint des taux de croissance élevés. Lorsque Kuznets se penche sur l’interaction entre équité et efficacité, il craint deux situations opposées : d’un côté, chercher trop d’équité, comme dans le cas de l’égalitarisme total, peut nuire à la croissance. Mais dans d’autres cas, atteindre un rythme soutenu de croissance nécessite une plus grande égalité, parce qu’une part significative de la population ne pourrait y contribuer et se retrouverait exclue socialement, mais aussi parce que les inégalités entraîneraient la fragmentation de la société et alimenteraient l’instabilité politique. Je crois que si Simon Kuznets était encore là, il aurait rattaché la situation actuelle des économies développées de l’Occident comme relevant de cette seconde situation. Il affirmerait que la mise en œuvre de politiques favorisant l’équité ne gâcherait pas des ressources, mais se révélerait être plutôt un investissement pour la croissance future, voire sa condition première. »

Branko Milanovic, « Inequality: the structural aspects », in globalinequality (blog), 12 février 2016. Traduit par Martin Anota

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