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Tag - Branko Milanovic

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mardi 23 avril 2019

Et si la croissance même des pays développés appauvrissait l’Afrique ?

Dans une étude qui vient d’être publiée (dans les Proceedings of the National Academy of Sciences) sur les effets du changement climatique sur la croissance économique, Noah Diffenbaugh et Marshall Burke affirment, en utilisant un modèle complexe, que le changement de température dû aux émissions de CO2 a principalement affecté les pays pauvres et réduit cumulativement leur PIB de 17 à 31 % (entre 1961 et 2010). Le changement climatique a eu par conséquent tendance à creuser les inégalités entre pays pondérées en fonction de la taille de la population. Le résultat clé de leur étude est un graphique (panel B) reproduit ci-dessous qui montre que, en comparaison avec la situation sans changement climatique, les 10 % les plus pauvres de la population mondiale (plus exactement, le décile le plus pauvre de la population mondiale si les gens étaient classés par ordre croissant selon le PIB par tête de leur pays) ont perdu un quart de leur production, tandis que les pays riches en ont gagné approximativement 25 %.

Diffenbaugh_Burke__rechauffement_climatique_PIB_par_tete_croissance.png

Il est impossible de comprendre tous les ressorts du modèle à partir d’un bref texte de quelques pages, mais d’après ce que je lis il se fonde sur trois liens clés. Premièrement, la hausse des émissions de carbone a provoqué une hausse des températures à travers le monde. Deuxièmement, la hausse de la température est inégale d’un pays à l’autre. Troisièmement, la hausse de la température est particulièrement mauvaise pour les pays situés au niveau des tropiques qui souffrent déjà d’un climat chaud et d’événements climatiques extrêmes comme les sécheresses, les tempêtes, etc. Comme les deux auteurs l’écrivent, "le réchauffement climatique a réduit la croissance économique et le PIB par tête" des pays pauvres parce que "la température moyenne de (…) plusieurs pays pauvres se situe dans l’extrémité supérieure de la répartition des températures" qui est trop élevée pour l’activité économique.

Entre les trois liens, le plus difficile à prouver est selon moi le troisième : le fait que le changement climatique (plus exactement, la hausse des températures) puisse être responsable du ralentissement de la croissance des pays pauvres (essentiellement en Afrique). Notez que si elle est exacte, cette affirmation impliquerait une théorie de la croissance largement tirée par la géographie et le climat. Si la récente hausse des températures en Afrique a davantage éloigné le continent de la température optimale pour l’activité économique (qui est de 13 degrés Celsius selon le modèle des auteurs), alors le fait que l’Afrique ait été plus chaude que la température optimale avant même que quiconque n’entende parler de changement climatique doit historiquement avoir eu des effets négatifs sur la croissance africaine.

Nous faisons donc face ici à une variante des théories de la croissance économique qui mette l’accent non seulement sur des facteurs exogènes et la géographique (comme les rivières navigables, les montagnes impassables), mais aussi sur des facteurs géographiques exogènes spécifiques comme le climat. La régression de la croissance (la troisième étape) rapportée dans l’étude frappe par sa simplicité. C’est une régression de panel à effets fixes de pays où le taux de croissance d’un pays dépend de sa température et de ses précipitations courantes (deux variables linéarisées et mises au carrée), des effets fixes de pays et temporels… et de rien d’autre ! Pas d’emploi, de capital, pas de taux d’épargne, pas d’institutions, pas de guerres civiles…

(…) Les explications climatologiques ont été utilisées pour plusieurs choses : de Montesquieu qui pensait que le climat expliquait les différences entre systèmes politiques à Paul Bairoch à propos de la non-transmission de la révolution agricole. Mais supposons que cette explication soit exacte et qu’en effet, comme l’affirment les auteurs, le changement climatique était responsable du ralentissement de la croissance des pays pauvres. Cela aurait d’énormes conséquences (que les auteurs ne mentionnent toutefois pas dans leur article). Puisque le changement climatique est impulsé par les émissions historiques des pays actuellement développés (l’effet stock) et par leurs émissions actuelles et celles de la Chine (l’effet flux), cela signifie que la croissance du Nord est directement responsable du manque de croissance dans le Sud. L’implication est assez extraordinaire. Par le passé, les théoriciens de la dépendance suggéraient que le "centre", le Nord, aggravait le sous-développement du Sud via une division du travail qui ne laissait au Sud que la possibilité de produire des biens agricoles ; ou que le Nord n’aidait que quelques régions du Sud à se développer tout en laissant le reste sous-développé. De telles théories voyaient la solution dans le découplage avec le Nord.

Mais le point important à noter est que dans ces théories l’intégration du Nord et du Sud a été mauvaise pour le Sud ; dans les nouvelles "théories climatiques", c’est simplement le fait que le Nord croisse qui est mauvais. Il n’a pas besoin d’interagir avec le Sud. La croissance du Nord appauvrit le Sud. C’est assez extraordinaire. Ce n’est pas le fait que j’exploite quelqu’un qui conditionne ma richesse ; c’est ma richesse en tant que telle (acquise sans interaction avec la partie lésée) qui est une mauvaise nouvelle pour quelqu’un d’autre (en l’occurrence ici, l’Afrique).

De plus, cela signifie que la croissance du Nord rend complique la réduction de la pauvreté africaine, voire rend impossible son élimination. Si nous croyions les auteurs, alors chaque point de pourcentage de PIB supplémentaire dans le Nord détériore les conditions en Afrique et complique davantage la réduction de la pauvreté.

Donc, pour l’élimination de la pauvreté mondiale, nous avons besoin d’une réduction drastique des émissions, ce qui signifie une réduction absolue des revenus dans le Nord, donc un taux de croissance négatif des pays riches.

Je laisse au lecteur l’opportunité de réfléchir sur la faisabilité politique d’une telle solution (j’ai déjà écrit sur ce sujet par le passé, ici et là), mais je pense qu’il est crucial de prendre conscience de l’énormité des implications de ces résultats. Maintenant, que les résultats fassent sens ou non, que le niveau de température en soi soit un facteur explicatif significatif du développement économique, sont des choses à vérifier. Peut-être faut-il davantage de régressions de panel de la croissance économique ? Je pensais que nous les avions laissées avec les années quatre-vingt-dix, mais peut-être que je me trompais. »

Branko Milanovic, « And if growth in the North by itself makes Africa poorer? », in globalinequality (blog), 22 avril 2019. Traduit par Martin Anota

jeudi 21 mars 2019

Les similarités entre changement climatique et inégalités mondiales… et la sous-optimalité de l’Etat-nation

« Il y a des similarités évidentes et (pour certains) surprenantes entre le changement climatique mondial et les inégalités de revenu mondiales. Ce sont évidemment des problèmes mondiaux. Aucun d’entre eux ne peut être résolu par un unique pays, groupe ou individu. Dans les deux cas, il y a de significatives externalités et par conséquent des problèmes de coordination. Ces deux questions sont même formellement liées (c’est-à-dire, pas seulement de façon conceptuelle) : l’élasticité des émissions de carbone vis-à-vis du revenu réel est autour de l’unité. Cela signifie non seulement que, si le revenu d’une personne (ou d’un pays) augmente de 10 %, les émissions tendent à s’accroître dans la même proportion, mais aussi que la distribution des émetteurs réplique la répartition du revenu. Puisque dans la répartition mondiale du revenu le décile supérieur reçoit au moins 50 % du revenu mondial, il est aussi responsable d’au moins la moitié de toutes les émissions polluantes.

Mais il y a aussi de profondes différences. Les effets des inégalités mondiales sont en partie le produit de fortes inégalités infranationales qui doivent évidemment être gérées au niveau des Etats-nations. Il y a seulement deux parts qui sont vraiment mondiales. La première est que les fortes inégalités mondiales signifient aussi une forte pauvreté mondiale ; la deuxième est que de fortes inégalités mondiales sont dues dans une grande mesure à de fortes inégalités entre les revenus des pays, différences qui alimentent à leur tour la migration.

La question de la pauvreté mondiale est une question éthique pour tous ceux qui ne sont pas pauvres. Ce n’est pas une question qui les affecte dans leur vie au quotidien. De plus, puisqu’ils ne fréquentent pas les pauvres mondiaux, ils tendent à les ignorer dans leur vie quotidienne.

La migration est la seule manifestation concrète des inégalités mondiales qui affecte les gens dans les pays riches. Si certains d’entre eux veulent réduire la migration, c’est dans leur intérêt d’aider la croissance des pays pauvres. Mais les bénéfices et coûts de la migration sont inégalement distribués au sein des populations des pays riches. Certains groupes comme les employeurs, les utilisateurs de plusieurs services et les travailleurs avec des compétences complémentaires tirent un gain de la migration, tandis que d’autres, ceux qui se retrouvent en concurrence avec les migrants ou ceux qui sont effrayés de voir leur culture "se diluer", y perdent. Donc, l’effet global des inégalités mondiales sur la vie de la plupart des gens dans les pays riches se ramène à l’effet de la migration.

L’effet du changement climatique est différent dans le sens où il est plus étiré dans le temps et qu’il est plus incertain. Les gagnants et perdants n’apparaissent pas clairement. La lutte contre le changement climatique nécessite des ajustements du comportement des individus et des pays pour empêcher les effets qui s’exerceront dans le futur et dont les bénéfices ne sont pas clairs, tandis que les coûts d’ajustement sont évidents et présents. L’ajustement individuel impose souvent un coût, monétaire ou non, significatif pour cet individu, mais il a un effet quasi nul sur le changement climatique, si bien qu’il n’est pas rationnel de l’entreprendre d’un point de vue purement personnel. Le changement dans le comportement de groupes plus larges, induit par la taxation d’activités particulièrement "mauvaises", peut avoir des effets, mais la distribution des bénéfices de ces ajustements est inconnue. Même si les bénéfices étaient également répartis, un groupe qui ajuste son comportement recevra une très petite part de tous les bénéfices. C’est un problème typique d’externalité.

Cela implique qu’aucun groupe de personnes, ni aucun pays n’ont d’incitation à faire quelque chose par eux-mêmes : ils doivent être liés par un accord international où chacun est forcé de réduire ses émissions et où, dans le cas d’un succès, les bénéfices nets seraient, très probablement, inégalement répartis. (Notez la similarité avec les structures d’assurance sociale.) C’est en effet ce qui s’est passé avec les accords de Kyoto et de Paris. Cependant, pour compliquer davantage les choses, les Etats-nations ne sont vraiment pas les meilleures unités pour faire cela, bien qu’elles sont les seules via lesquelles, étant donnée la structure de gouvernement mondiale actuelle, de telles politiques puissent être conduites. C’est le cas parce que les principaux pollueurs qui doivent être ciblés sont les riches, qu’importe où ils vivent. Donc, une approche plus appropriée consisterait à instaurer une taxation internationale (mondiale) des biens et services consommés par les riches. Mais pour cela on devrait avoir une autorité internationale qui aurait le droit de taxer les citoyens de différents pays et de collecter des recettes au niveau mondial.

Comme je l’ai mentionné ci-dessus, il y a une équivalence formelle entre les inégalités mondiales et le changement climatique. La migration, qui est l’effet "négatif" (du point de vue de certains) le plus fort des inégalités mondiales, nécessite aussi une coordination internationale. Le problème de l’émigration accrue des Africains vers l’Europe ne peut être résolue par un pays pris isolément. Il peut être "résolu", ou plutôt géré, seulement par une action jointe (distribution de quotas) impliquant à la fois les pays émetteurs et receveurs. Mais, à la différence du changement climatique, qui est fondamentalement considéré comme un "mal" global, la migration n’est pas un "mal" global, mais plutôt un "bien". Par conséquent, cibler pour davantage d’action les pays qui sont susceptibles d’être de larges émetteurs de migrants ne fait pas sens.

En fait, dans le cas de la migration, nous nous attaquons à un « bien mondial » qui réduit les inégalités mondiales et la pauvreté mondiale même s’il peut, dans certains cas, produire des effets négatifs. En raison de ces effets négatifs (économiques ou sociaux) réels ou supposés nous avons besoin de règles qui dissiperaient les craintes de certains pour éviter qu’ils sabotent et stoppent le processus de la migration. C’est de là où provient l’idée de "migration circulaire" et de différenciation entre les droits associés à l’emploi (égaux pour tous) et les droits civiques (non disponibles pour les migrants) (…). Dans le cas du changement climatique, nous nous attaquons à quelque chose qui est essentiellement "mauvais", mais nous avons des difficultés à faire en sorte que ceux qui génèrent l’essentiel de ces nuisances paient pour elles et changent de comportement.

Donc, dans un cas nous essayons de garder ce qui est mondialement bon (la migration) en réduisant les craintes de ceux qui, localement, en seraient négativement affectés. Dans le cas du changement climatique, nous essayons d’éviter quelque chose qui est mondialement mauvais en utilisant le seul instrument que nous ayons (l’Etat-nation) qui est clairement sous-optimal pour cet objectif. Nous sommes donc dans les deux cas en train d’essayer de concevoir ce que nous pourrions appeler des deuxièmes meilleures solutions, essentiellement en raison de limites politiques appelées l’Etat-nation. »

Branko Milanovic, « Formal and actual similarities between climate change and global inequality, and suboptimality of the nation-state », in globalinequality (blog), 18 mars 2019. Traduit par Martin Anota

vendredi 8 février 2019

Des questions légitimes à propos de la pauvreté dans le monde (et de sa mesure)

« J’ai été indirectement impliqué dans le débat sur les tendances à long terme dans la pauvreté mondiale qui enrage ces derniers jours sur internet, un débat qui a été amorcé par certaines déclarations de Steven Pinker et Bill Gates et qui a ensuite été alimenté par une réfutation de celles-ci par Jason Hickel. (...)

(…) Il y a (selon moi) au moins quatre problèmes que Hickel a correctement mis en avant. (Il utilise d’autres arguments aussi, mais je ne les commenterai pas.)

Premièrement, les données de Maddison et du projet Maddison, qui sont les seules disponibles pour traiter à la fois de la pauvreté mondiale et des inégalités mondiales et que j’utilise moi-même dans mes travaux, tendent, comme les calculs du PIB, à surestimer la hausse du revenu réel là où l’on passe d’activités qui n’étaient pas marchandisées aux mêmes activités mais qui entrent désormais dans la sphère marchande. Le PIB, comme on le sait très bien, est fait de façon à ne mesurer que des activités essentiellement monétarisées. A l’époque de l’industrialisation, aussi bien qu’aujourd’hui au cours de la révolution des technologies d’information et de communication, une telle sous-estimation est susceptible d’être significative. Il est étrange que les gens aujourd’hui remettent en question cela, alors que nous connaissons une période similaire de marchandisation et de hausse de la part d’activités qui entrent désormais dans la sphère marchande alors qu’elles en étaient jusqu’alors exclues. Jusqu’à Airbnb et Uber, vous ne contribuiez pas au PIB lorsque vous hébergiez des amis d’amis ou que vous les déposiez à l’aéroport. Aujourd’hui, ces services le sont parce que vous êtes payés pour les réaliser. (La même chose est exacte pour des activités domestiques qui étaient habituellement réalisées sans contrepartie monétaire essentiellement par les femmes et qui, à un certain moment, sont entrées dans la sphère marchande.)

Plus importants ont été (comme l’a souligné Hickel) les changements qui sont survenus au cours de la Révolution industrielle. Plusieurs activités réalisées au sein des ménages ont été monétarisées alors que des gens étaient souvent physiquement chassés ou privés de terres, d’eau et d’autres droits dont ils jouissaient jusqu’alors gratuitement. Je n’ai pas besoin de développer trente-six exemples ici ; prenons juste l’exemple des enclosures ou de la dépossession des terres des Africains. Ce n’était pas seulement un transfert de richesse, mais une réduction significative de revenus pour ceux qui avaient le droit d’utiliser et de jouir des fruits de la terre, de l’eau ou d’autres ressources. Leur moindre accès aux biens et services n’a pas été enregistré dans une quelconque statistique du revenu. Il est donc raisonnable de penser que les taux de croissance du PIB et la baisse de la pauvreté sont surestimés.

Deuxièmement, les données sur la répartition du revenu pour le dix-neuvième siècle que nous avons tous utilisées proviennent presque entièrement de l’étude séminale de François Bourguignon et Christian Morrisson. Il y a deux études plus récentes, la première de van Zanden, Baten, Foldvari et van Leewen et une seconde que j’ai réalisée, qui ont utilisé une méthodologie quelque peu différente (notamment des sources plus diversifiées) de façon à vérifier la robustesse des constats de Bourguignon et Morrisson. Les deux analyses concluent que les résultats de Bourguignon et Morrisson sont valides, mais dans ces deux analyses le nombre ou la fiabilité de ces nouvelles sources sont extrêmement limités. (J’utilise des tables sociales pour estimer les répartitions au dix-neuvième siècle. Mais le nombre de tables sociales que nous avons à notre disposition est très limité, que ce soit en termes de pays couverts ou de couverture temporelle.)

De plus, les distributions originelles de Morrisson ont certes été rendues disponibles par l’auteur, mais elles n’ont pas de sources. Donc, on ne peut pas dire si elles sont justes ou non. De plus, même si les distributions de certains pays en particulier étaient exactes, plusieurs d’entre elles sont faites pour représenter une grande variété de pays (disons, la Colombie, le Pérou et le Venezuela ; ou la Côte d’Ivoire, le Ghana et le Kenya ; les "45 pays asiatiques"; ou les "37 pays africains" ont tous les mêmes distributions) parce que Bourguignon et Morrisson divisent le monde en 33 "régions", simplement parce qu’il ont manqué d’informations concernant la plupart des pays.

La fragilité de telles distributions a un effet particulièrement fort sur les chiffres de la pauvreté. Elle affecte un peu moins les inégalités, parce que, à partir d’autres sources (fragmentaires) nous savons quelles sont les fourchettes dans lesquelles les inégalités se situent. Mais nous le savons moins pour la pauvreté. Au bout du compte, les répartitions de revenu pour le dix-neuvième siècle sont, le moins que l’on puisse dire, fragiles.

Troisièmement, Hickel questionne l’usage du seuil de pauvreté absolue à 1,90 dollars PPA. Il y a un large débat sur celui-ci et je ne vais pas rentrer davantage dedans ; il suffit de voir les critiques faites par Thomas Pogge et Sanjay Reddy (en ce qui concerne la sous-estimation du niveau des prix auquel font face les pauvres), on a bien montré qu’il y avait beaucoup d’arbitraire avec le seuil de pauvreté, fixé d’abord à 1 dollar PPA et désormais à 1,90 dollar PPA (voir par exemple Angus Deaton ici) ou plus récemment la remise en cause méthodologique de l'approche de la Banque mondiale développée par Bob Allen (ici). Hickel mentionne simplement ces questions. Elles sont importantes et elles ne doivent pas être ignorées.

Quatrièmement, Hickel fait un point plus philosophique à propos duquel les économistes (contrairement aux anthropologues ou aux historiens) sont moins bien équipés : les coûts humains de la Révolution industrielle, de l’Angleterre au travail forcé (et probablement dix millions de morts) au Congo et à Java à la famine au Bengale (plus de 10 millions de morts) en passant par la collectivisation soviétique (plus de 5 millions de morts) et au Grande Bond en avant de la Chine (environ 20 millions de morts). Les morts entrent dans nos calculs seulement dans la mesure où leur décès affecte l’espérance de vie estimée. (Et dans l’article de Bourguignon et Morrisson il y a une tentative pour calculer les inégalités mondiales au cours des deux derniers siècles en prenant en compte aussi les changements dans l’espérance de vie). Mais, sinon, en ce qui concerne les calculs de pauvreté, les morts ont l’effet pervers de réduire la population et d’accroître la production par tête (donc la productivité marginale de ceux qui sont morts comme travailleurs forcés ou de la famine est nulle ou proche de zéro). Jason a raison de souligner ce point.

L'effet de ce dernier point est cependant ambigu. D’un côté, cela (si nous parvenons à le mesurer) accroîtrait les coûts de l’industrialisation et réduirait les gains, comparativement à l’ère préindustrielle, mais, d’un autre côté, cela améliorerait la position relative du présent au regard de l’ère de l’industrialisation, simplement parce que de telles famines massives ne surviennent pas aujourd’hui ou du moins surviennent moins fréquemment (par exemple la Corée du Nord et avant cela l’Ethiopie).

Pour conclure. Selon moi, Jason Hickel a mis en évidence plusieurs problèmes réels dont la plupart des économistes ont conscience (et sur lesquels ils ont fréquemment écrit). Malheureusement, d’autres économistes, une fois qu’un graphique est créé, tendent à utiliser les résultats moins scrupuleusement ou moins soigneusement de façon à tenir des propos d’ordre politique. C’est pourquoi il est utile d’attirer l’attention sur ces problèmes (…). »

Branko Milanovic, « Global poverty over the long-term: legitimate issues », in globalinequality (blog), 6 février 2019. Traduit par Martin Anota https://glineq.blogspot.com/2019/02/global-poverty-over-long-term.html

vendredi 18 janvier 2019

Qu’est-ce qu’une rémunération juste ? Les capitalistes, Roemer et la Révolution culturelle

« Dans les années quatre-vingt-dix et dans son livre Equality of Opportunity, John Roemer a jeté les bases pour ce qui s’est révélé être depuis un domaine florissant pour les études sur les inégalités : les inégalités d’opportunités. L’intuition clé de Roemer était de distinguer les facteurs qui influencent les revenus d’un individu en trois parts : les circonstances ou les facteurs qui sont exogènes à l’individu, c’est-à-dire ceux sur lesquels il n’a pas prise (par exemple le genre, l’origine ethnique, le revenu et le niveau d’éducation des parents, etc.), ceux qui résultent de ses efforts et enfin ceux qui résultent de ce que Roemer appelle la "chance épisodique" (episodic luck) (par exemple, j’ai un bon boulot parce que j’étais disponible à l’instant où le poste s’est libéré).

L’approche de Roemer l’a amené aussi à proposer une façon très radicale de rétribuer (rémunérer) les gens. Considérons deux groupes d’individus, qui se distinguent par un marqueur exogène comme le genre. Un premier groupe (d’hommes) tend à être physiquement plus fort et à produire en moyenne 10 biens par jour. Un autre groupe (de femmes) est physiquement plus faible et produit seulement 5 biens par jour. Est-ce que chacun doit être payé en fonction du nombre de biens qu’il ou elle produit (ce que suggérerait une approche "méritocratique" toute simple) ? Non, répond Roemer, la rémunération doit être proportionnelle à notre contribution comparée à la moyenne de notre groupe. Donc, si un homme produit 12 biens, ce qui est 20 % au-dessus de la moyenne des hommes, il devrait être payé autant qu’une femme qui produirait 6 biens , c’est-à-dire 20 % en plus que ce que produisent en moyenne les femmes. La raison est que cet homme et cette femme sont payés selon leur effort (différentiel) ; et l’on essaie de contrôler nos caractéristiques innées qui peuvent privilégier ou punir certains d’entre nous.

Jugeons de la radicalité de cette proposition en l’appliquant à un autre contexte. Les notes des élèves devraient aussi suivre la même règle. Si, par exemple, les enfants de familles riches font en moyenne deux fois plus de points que les enfants de familles pauvres, alors un enfant de famille riche qui a obtenu 12 à un test devrait obtenir la même note qu’un enfant de famille pauvre qui aurait obtenu 6 points à ce même test. Et ainsi de suite.

Mais récemment, comme j’ai relu le livre The Inequality of Pay de Phelps Brown publié en 1977, je me suis penché sur différentes structures de rétributions appliquées à Pékin dans les années soixante, à l’époque de la Révolution culturelle. Tous les hommes étaient payés en fonction du nombre moyen de biens produits par les hommes et toutes les femmes étaient payées en fonction du nombre moyen de biens produits par les femmes. Voici une citation de Phelps Brown :

"Cette histoire fait ressortir ce qui semble être une contraction dans la structure de rémunération chinoise aux yeux des observateurs occidentaux : s’il est juste de payer un homme plus qu’une femme parce que l’homme, plus robuste, produit plus, pourquoi un homme qui (…) produirait plus qu’un autre ne serait pas davantage rémunéré ? Pour les Chinois, la réponse est simplement que ce dernier différentiel fait appel aux intérêts individuels, alors que le premier ne le fait pas. C’est curieux, mais compréhensible : les Chinois traitent le paiement en proportion du montant de travail fait comme un principe de justice naturelle qui va de soi lorsque les différences dans ce montant ne sont pas sous le contrôle du travailleur, mais comme perfide lorsque ces dernières le sont."

Le lecteur, ayant probablement trouvé la proposition de Roemer radicale et bien à gauche, se retrouve maintenant soudainement avec l’expérimentation de gauche la plus radicale qui soit, régie par des principes opposés ! Il semble qu’il n’y ait pas de continuité : une approche davantage à gauche n’est pas simplement légèrement plus à la gauche que l’approche la moins de gauche ; c’est son exact opposé !

Pour le voir, rappelez-vous que dans le cas de Roemer nous ne voulons pas rémunérer quelqu’un pour les circonstances qu’il connaît, mais pour son seul effort. Dans le cas chinois, c’est l’inverse : nous payons quelqu’un en fonction des circonstances où il évolue, mais pas pour ses efforts. Pourquoi ? La philosophie est entièrement différente. Les circonstances sont perçues comme "naturelles" et l’on doit être payé en fonction d’elles. Mais la rémunération selon l’effort est perçue comme moralement corrosive puisqu’elle implique que les gens répondent aux incitations économiques. Les gens doivent travailler soit parce qu’ils veulent contribuer à la communauté (sans rien attendre en retour), soit parce qu’ils aiment travailler. Dans un tel cadre, "inciter" (chose qui fait appel aux intérêts individuels) est considéré comme mauvais, comme dans un cadre différent payer quelqu’un pour un avantage exogène qu’il ne mérite pas.

L’ultime résultat du système chinois est une rémunération égale pour tout le monde, aussi bien les hommes que les femmes et ce qu’importe la productivité individuelle. C’est à l’opposé de la rémunération "méritocratique" où chacun est payé simplement en fonction du nombre de choses qu’il ou elle produit. Quelle est la meilleure manière de rémunérer ? La rémunération méritocratique répond à l’idée de justice que chacun doit être payé en fonction de sa contribution. On suppose que cela permet d’obtenir une production plus élevée. Roemer redéfinit la justice de façon à extraire seulement l’effort différentiel pour lequel les gens doivent être rémunérés. Ils vont être payés d’un même montant pour un chiffre différent de biens produits. Empiriquement, ce sera toujours très difficile de déterminer quels sont les facteurs qui doivent relever des circonstances et que ne doivent donc pas affecter la rémunération. Le système chinois a un élément moraliste : il est mauvais d’être incité par la rémunération. Le revers est que cela risque d’amener la plupart des participants à faire très peu d’efforts.

Quand nous concevons des systèmes de rémunération, nous sommes évidemment toujours guidés par certains principes de justice ou d’éthique. Le problème est que ces principes n’aboutissent pas à la même solution. Dans plusieurs cas, comme nous l’avons vu ici, en fonction du principe qui nous guide, la récompense va être très différente. En plus de cela, nous devons en principe prendre en compte les effets sur la production totale, à moins bien sûr que notre principe philosophique est tel que la quantité de cette production ne nous importe pas. »

Branko Milanovic, « What is the just pay? Capitalists, John Roemer and the Cultural Revolution », in globalinequality (blog), 9 janvier 2019. Traduit par Martin Anota

mercredi 2 janvier 2019

Les plus grands apports de Marx selon Milanovic

« (…) La plus importante influence que Marx ait pu avoir sur les personnes travaillant en sciences sociales est, je pense, son interprétation économique de l’histoire. Celle-ci est devenue si courante que nous ne l’associons à avec Marx. Certes, il n’est pas le seul, ni n’a été tout à fait le premier, à l’avoir définie. Mais il l’a appliquée de la façon la plus cohérente et créative.

Mais même si nous croyons qu’une telle interprétation de l’histoire est courante aujourd’hui, elle ne l’est toujours pas entièrement. Prenons le débat actuel autour des raisons qui expliquent l’arrivée de Trump au pouvoir. Certains (essentiellement ceux qui croient que tout allait bien avant) l’expliquent par une soudaine poussée de xénophobie, de haine et de misogynie. D’autres (comme moi) considèrent que cette poussée a été provoquée par une stagnation économique durable des revenus des classes moyennes et une hausse de l’insécurité (de l’emploi, des dépenses de soins de santé, de l’incapacité à financer l’éducation des enfants). Donc le dernier groupe tend à placer les facteurs économiques en premier et à expliquer comment ils mènent au racisme et au reste. Il y a une grande différence entre les deux approches, pas seulement dans leur diagnostic des causes, mais aussi dans leur vision de ce qui doit être fait.

La deuxième intuition de Marx que je pense absolument indispensable dans le travail sur les inégalités de revenu et de richesse a été de voir que les forces économiques qui influencent les développements historiques le font via "de larges groupes de personnes qui diffèrent en termes de position dans le processus de production", à savoir via les classes sociales. Les classes sociales peuvent être définies par la différence dans l’accès aux moyens de production comme l’a souligné Marx, mais il n’y a pas que cela. Pour faire écho à mes travaux sur les économies socialistes, rappelons la critique très influente émanant de la gauche à propos des systèmes socialistes : les classes sociales dans ce système se formaient sur la base d’un accès différencié au pouvoir étatique. La bureaucratie peut en effet être considérée comme constituant une classe sociale. Et pas seulement dans un système socialiste, mais aussi dans les formations précapitalistes où le rôle de l’Etat comme "extracteur de plus-value" était important, de l’Egypte antique à la Russie médiévale. Plusieurs pays africains aujourd’hui peuvent être analysés en utilisant cette lecture-là. Dans mon prochain livre Capitalism, Alone, j’utilise la même approche pour des pays de capitalisme politique, notamment la Chine.

Il faut le souligner : l’analyse en termes de classes est absolument cruciale pour toutes les personnes voulant étudier les inégalités précisément parce que les inégalités, avant de devenir un phénomène individuel ("mon revenu est faible"), constituent un phénomène social qui affecte de larges franges de la population ("mon revenu est facile parce que les femmes font l’objet de discriminations" ou "parce que les Afro-Américains sont discriminés" ou "parce que les pauvres ne peuvent avoir accès à une bonne éducation", etc.). Donnons deux exemples de ce que j’ai en tête ici : les travaux de Piketty, en particulier sur les hauts revenus en France et le livre de Rodriguez Weber sur la répartition du revenu au Chili à long terme (Desarrollo y desigualdad en Chile (1850–2009): historia de su economía política). D’un autre côté, je pense que les travaux de Tony Atkinson sur diverses répartitions du revenu et des richesses, notamment en Grande-Bretagne, n’a pas assez intégré l’analyse politique et en termes de classes sociales.

C’est aussi là où les travaux sur les inégalités rompent avec l’un des fléaux de la microéconomie et de la macroéconomie modernes : l’agent représentatif. L’introduction de l’agent représentatif visait à occulter toutes les distinctions significatives entre de larges groupes de personnes dont les positions sociales diffèrent, en se focalisant sur l’observation que tout le monde est un "agent" qui essaye de maximiser son revenu sous un ensemble de contraintes. C’est en effet le cas. Et (…) cela passe sous silence les multiples aspects qui rendent ces "agents" vraiment différents les uns des autres : leur richesse, leur environnement, leur pouvoir, leur plus ou moins grande capacité à épargner, leur genre, leur race, le fait qu’ils possèdent ou non du capital, le fait qu’ils aient ou non à vendre leur force de travail, leur accès à l’Etat, etc. Je dirais donc que tout travail sérieux sur les inégalités doit rejeter l’usage de l’agent représentatif comme cadre pour étudier la réalité. Je suis très optimiste sur ce plan-là parce que l’agent représentatif a été le produit de deux développements qui ont aujourd’hui tendance à s’effacer : d’une part, un désir idéologique, particulièrement fort aux Etats-Unis (…), de dénier l’existence des classes sociales et, d’autre part, le manque de données hétérogènes. Par exemple, le revenu médian ou le revenu par décile était difficile à calculer, mais le PIB par tête était facile à obtenir.

La troisième contribution méthodologique des plus importantes de Marx est la prise de conscience que les catégories économiques dépendent des formations sociales. Ce qui n’est que moyens de production (outils) dans une économie composée de petits producteurs devient du capital dans une économie capitaliste. Mais ça va plus loin. Le prix (normal) d’équilibre dans une économie féodale (ou dans un système de guildes où le capital ne peut passer d’une branche à l’autre) va être différent du prix d’équilibre dans une économie capitaliste où le capital jouit d’une liberté de circulation. Ce n’est toujours pas évident aux yeux de beaucoup d’économistes. Ils utilisent les catégories capitalistes d’aujourd’hui pour l’Empire romain où le travail salarié était (pour citer Moses Finley) "spasmodique, occasionnel et marginal".

Mais même s’ils ne le réalisent pas pleinement, ils reconnaissent de facto l’importance du cadre institutionnel d’une société dans la détermination des prix non seulement des biens, mais aussi des facteurs de production. A nouveau, nous le voyons tous les jours. Supposons que le monde produise exactement le même ensemble de marchandises et que la demande pour ces marchandises soit exactement la même, mais imaginons tout d’abord que ce soit le cas dans des économies nationales qui ne permettent pas au travail et au capital de se mouvoir, puis dans une économie entièrement mondialisée où les frontières n’existent pas. Il est que les prix du capital et du travail (le profit et le salaire) seront différents dans cette dernière économie, que la répartition entre propriétaires du capital et les travailleurs sera différente, que les prix vont changer lorsque les profits et salaires changeront, que les revenus changeront aussi, donc aussi la consommation, et finalement que même la structure de la production sera altérée. C’est en effet ce que l’actuelle mondialisation est en train de faire.

Le fait que les relations de propriété déterminent les prix et la structure de la production et consommation est une intuition extrêmement importante. Le caractère historique de tout arrangement institution est donc mis en avant.

La dernière contribution de Marx que j’aimerais mettre en avant (peut-être la plus importante et grandiose de ses contributions) est que la succession des formations socio-économiques (ou, de façon plus restreinte, des modes de production) est elle-même "régulée" par les forces économiques, notamment la lutte pour la répartition du surplus économique. La tâche de l’économie est (…) d’expliquer l’essor et la chute non seulement de pays, mais aussi de différentes manières d’organiser la production : pourquoi les nomades ont été supplantés par des populations sédentaires, pourquoi l’Empire romain occidental a laissé place à de larges domaines féodaux et aux serfs, alors que l’Empire romain oriental est resté habité par de petits propriétaires, etc. Toute personne qui étudie Marx ne peut jamais oublier la grandeur des questions qu’il a posées. Un tel étudiant trouvera peut-être acceptable d’utiliser les courbes d’offre et de demande pour déterminer le coût d’une pizza dans sa ville, mais il ne verra jamais cela comme le rôle premier ou le rôle le plus important de l’économie en tant que science sociale. »

Branko Milanovic, « Marx for me (and hopefully for others too) », in globalinequality (blog), 28 décembre 2018. Traduit par Martin Anota

lundi 10 décembre 2018

Pourquoi les inégalités importent-elles ?

« C’est la question qu’on me pose souvent (…). J’ai donc décidé de mettre par écrit mes réponses.

Le raisonnement suggérant que les inégalités n’importent pas est souvent présenté de la façon suivante : Si tout le monde s’enrichit, pourquoi devons-nous nous inquiéter à l’idée que quelqu’un devienne extrêmement riche ? Peut-être que cette personne mérite d’être riche ; ou qu’importe, même si elle ne le mérite pas, nous n’avons pas à nous inquiéter de sa richesse. (…) Focalisons-nous sur les raisons expliquant pourquoi nous devons nous inquiéter des fortes inégalités.

Les raisons peuvent être formellement regroupées en trois catégories : les raisons instrumentales qui ont à voir avec la croissance économique, les raisons qui ont à voir avec la justice et les raisons qui ont à voir avec la politique.

La relation entre les inégalités et la croissance économique est l’une des plus vieilles relations étudiées par les économistes. Une hypothèse très forte souvent adoptée était que, sans profits élevés, il n’y aurait pas de croissance et que des profits élevés impliquent de fortes inégalités. Nous trouvons déjà cet argument dans Ricardo, où le profit est le moteur de la croissance économique. Nous la retrouvons aussi chez Keynes et Schumpeter, et ensuite dans les modèles standards de croissance économique. Nous la trouvons même dans les débats sur l’industrialisation soviétique. Pour investir, vous devez avoir des profits (c’est-à-dire un surplus au-delà de la subsistance) ; dans une économie privée, cela signifie que certaines personnes doivent être suffisamment riches pour épargner et investir et, dans une économie étatisée, cela signifie que l’Etat doit prendre tout le surplus.

Mais notez qu’à chaque fois le raisonnement ne plaide pas pour les inégalités en tant que telles. Si c’était le cas, nous n’aurions pas à nous inquiéter à propos de l’utilisation du surplus. L’argument concerne un comportement apparemment paradoxal des riches : ils doivent être suffisamment riches, mais ils ne doivent pas utiliser cet argent pour vivre bien et consommer, mais pour investir. Ce point est notamment avancé (…) par Keynes dans les premiers paragraphes de Conséquences économiques de la paix. En ce qui nous concerne, il suffit de noter que c’est un argument en faveur des inégalités si la richesse n’est pas utilisée pour le plaisir personnel.

Le travail empirique réalisé au cours des vingt dernières années a échoué à mettre en évidence une relation positive entre les inégalités et la croissance. Les données n’étaient pas suffisamment bonnes, en particulier en ce qui concerne les inégalités pour lesquelles la mesure typiquement utilisée était le coefficient de Gini, qui est trop agrégé et peu efficace pour capturer les changements dans la distribution ; en outre, la relation même peut varier en fonction d’autres variables ou du niveau de développement. Cela a poussé les économistes dans un cul-de-sac et à se décourager, au point que depuis la fin des années quatre-vingt-dix et le début des années deux mille cette littérature empirique avait presque disparu. Elle est passée en revue plus en détail dans la section 2 de cet article.

Plus récemment, avec de meilleures données sur la répartition des revenus, l’idée que les inégalités et la croissance sont négativement corrélées a gagné du terrain. Dans une étude que nous avons réalisée, Roy van der Weide et moi-même, nous l’avons montré en utilisant quarante années de données microéconomiques américaines. Avec de meilleures données et une réflexion plus poussée sur les inégalités, les choses sont apparues plus nuancées : les inégalités peuvent être bonnes pour les revenus futurs des riches (autrement dit, ces derniers s’enrichissent), mais elles peuvent être mauvaises pour les revenus futurs des pauvres (autrement dit, ces derniers s’appauvrissent). Dans ce cadre dynamique, le taux de croissance lui-même n’est plus quelque chose d’homogène (…). Quand nous disons que l’économie américaine croît au rythme de 3 % par an, cela signifie seulement que le revenu total a augmenté à ce rythme, cela ne nous dit rien quant à savoir si les individus à telle ou telle situation dans la répartition du revenu ont vu leur situation s’améliorer ou se dégrader.

Pourquoi les inégalités auraient-elles un effet nocif sur la croissance des premiers déciles de la distribution comme Roy et moi le constatons ? Parce que cela mène à de moindres réussites éducationnelles (et même sanitaires) parmi les pauvres qui sont alors davantage exclus des bons emplois et des contributions significatives qu’ils peuvent réaliser pour leur propre épanouissement et celui de la société. Exclure un certain groupe de personnes de l’éducation de qualité, que ce soit en raison de leur faible revenu, de leur genre ou de leur race, n’est jamais une bonne chose pour l’économie (…).

De fortes inégalités qui empêchent certains de participer pleinement entraînent une question d’équité ou de justice. C’est le cas parce que la mobilité intergénérationnelle s’en trouve affectée. Les gens qui sont relativement pauvres (ce qui est le cas lorsque les inégalités sont fortes) ne sont pas capables (…) de donner à leurs enfants autant de supports (allant de l’éducation à l’héritage en passant par le capital social) que les riches peuvent en donner à leurs propres enfants. Cela implique que les inégalités tendent à persister au fil des générations, ce qui signifie que les opportunités sont très différentes pour ceux qui sont au sommet de la hiérarchie plutôt qu'en bas de celle-ci. Nous avons deux facteurs joignant leurs forces ici : d’un côté, l’effet négatif de l’exclusion sur la croissance qui se transmet d’une génération à l’autre (ce qui constitue une raison instrumentale pour ne pas aimer de fortes inégalités) et, de l’autre, le manque d’égalité des opportunités (ce qui relève d’une question de justice).

De fortes inégalités ont aussi des effets politiques. Les riches ont plus de pouvoir politique et ils utilisent ce pouvoir politique pour promouvoir leurs propres intérêts et renforcer leur position relative dans la société. Cela signifie que tous les effets négatifs dus à l’exclusion et au manque d’égalité des opportunités sont renforcés et rendus permanents (du moins, jusqu’à ce qu’un gros séisme social les détruise). Afin d’empêcher qu’un tel séisme se produise, les riches doivent se mettre à l’abri et se rendre imprenables par la "conquête". Cela mène à une politique adverse et réduit la cohésion sociale. Ironiquement, l’instabilité sociale qui en résulte alors décourage l’investissement des riches, ce qui sape l’action même qui était initialement présentée comme la principale raison justifiant l’idée que de fortes inégalités puissent être désirables.

Nous arrivons au point final où le déroulement des actions qui étaient initialement supposées aboutir à un résultat bénéfique détruit par sa propre logique l'argument initial. (…) Au lieu de voir les fortes inégalités comme bénéfiques à l’investissement et à la croissance, nous commençons à voir qu’au cours du temps elles produisent des effets exactement opposés : elles freinent l’investissement et la croissance. »

Branko Milanovic, « Why inequality matters? », in globalinequality (blog), 5 décembre 2018. Traduit par Martin Anota



aller plus loin... lire « Les inégalités sont bonnes pour la croissance des riches… pas pour celle des pauvres »

jeudi 6 décembre 2018

Premières réflexions sur les « événements de décembre »

« N’arrivant pas à dormir (…), j’ai décidé de mettre sur papier, au milieu de la nuit, les deux premières impressions que m’inspirent les événements qui se déroulent en France, des événements qui semblent moins dramatiques en-dehors de France qu’en son sein.

Je pense qu’ils soulèvent deux importantes questions, une première assez nouvelle et une seconde assez "ancienne".

Il est en fait accidentel que la goutte d’eau qui a fait déborder le vase ait été une taxe sur les carburants qui a affecté surtout les zones rurales et périurbaines et les gens aux revenus assez modestes. Ce n’est pas tant le montant de la taxe qui a joué le rôle de déclencheur que le fait qu’elle ait renforcé le sentiment chez les gens qui subissent déjà les coûts de la mondialisation, des politiques néolibérales, des délocalisations, de la concurrence avec la main-d’œuvre bon marché des pays émergents et de la détérioration des services publics qu’ils doivent désormais aussi payer pour, ce qui apparaît à leurs yeux (peut-être sans que ce soit totalement injustifié) comme une taxe élitiste sur le changement climatique.

Cela revient à une question plus générale dont j’ai débattue avec Jason Hickel et Kate Raworth. Les partisans de la décroissance et ceux qui affirment que nous avons besoin d’un vrai changement de cap pour freiner le changement climatique sont bien peu diserts lorsqu’il s’agit d’indiquer qui va devoir supporter le coût de ces changements. Comme je l’ai mentionné dans cette discussion avec Jason et Kate, s’ils étaient vraiment sérieux, ils devraient dire clairement aux populations occidentales que leurs revenus réels doivent être réduits de moitié et aussi leur expliquer comment elles doivent être accompagnées. Les décroissants savent évidemment qu’un tel projet est un suicide politique, donc ils préfèrent rester vagues et dissimuler cette question en embrassant un "faux discours communautarien" en déclarant que nous sommes tous affectés et que cela aurait des retombées économiques si nous prenions pleinement conscience du problème, sans jamais nous dire quelles taxes spécifiques ils aimeraient augmenter, ni comment ils projettent de réduire les revenus des gens.

La révolution française met clairement en évidence ce problème. Beaucoup de classes moyennes occidentales, déjà affectées par les vents de la mondialisation, ne semblent pas vouloir payer une taxe pour freiner le changement climatique. Les décroissants vont, je l’espère, proposer maintenant des projets concrets.

Le second problème est "ancien". C’est la question du clivage entre les élites politiques et une part significative de la population. Macron a accédé à la présidence sur un programme essentiellement non conventionnel, son parti hétérogène ayant été créé peu avant les élections. Mais ses politiques ont depuis le début été en faveur des riches, s’inscrivant dans une sorte de thatchérisme. De plus, elles ont été très élitistes, apparaissant souvent empreintes de dédain pour l’opinion publique. Il semble quelque peu bizarre qu’une telle présidence "jupitérienne", selon les termes même de Macron, soit encensée par la presse anglo-saxonne alors que ses politiques domestiques sont fortement pro-riches et, notamment pour cette raison, assez semblables à celles de Trump. Mais en raison de la rhétorique internationale (qui reste de l’ordre de la simple rhétorique) où il s’est attaqué à Trump, Macron a été comme dédouané pour ses politiques domestiques.

Assez sottement, il a creusé le clivage entre lui-même et les gens ordinaires avec ses envolées patriciennes et sa tendance à donner des leçons aux autres, une tendance versant parfois dans l’absurde (comme lorsqu’il prit plusieurs minutes pour inculquer à un gamin de 12 ans la bonne façon de s’adresser au Président). A une époque où, plus que jamais, les "couches populaires" occidentales veulent avoir des responsables politiques présentant un minimum d’empathie à leur égard, Macron a à l’inverse choisi de se moquer des gens pour leur insuccès ou pour leur échec à trouver un emploi (puisqu’à ses yeux il suffit de traverser la rue pour en trouver un). Il a donc commis la même erreur que commit Clinton avec son commentaire sur les personnes "déplorables". Il n’est pas surprenant de voir sa cote de popularité chuter, alors même que celle-ci, d’après ce que je comprends, ne capture pas toute la mesure du rejet dont il fait l’objet chez beaucoup.

C’est sous dans de telles conditions que les actuels événements sont survenus. Le danger est cependant que leur éventuelle radicalisation et surtout les poussées de violence sapent leurs objectifs originels. On se souvient que mai 1968, après avoir conduit De Gaulle à trouver refuge à Baden-Baden, lui a offert quelques mois après l’une des plus grandes victoires électorales, en raison de la violence des manifestants et du fait que cette grande opportunité politique n’ait pas été saisie. »

Branko Milanovic, « First reflections on the French “événements de décembre” », in globalinequality (blog), 6 décembre 2018. Traduit par Martin Anota

mardi 13 novembre 2018

Que se passe-t-il du côté des inégalités mondiales ?

« Avec les inégalités domestiques et le "populisme" au centre des attentions, la focale s’est naturellement détournée de la question des inégalités de revenu mondiales. Depuis que j’ai quitté la Banque mondiale, j’ai moins accès aux données (certaines d’entre elles sont mieux obtenues auprès de la Banque mondiale, en particulier en ce qui concerne les pays les plus pauvres qui ne sont pas couverts par la Luxembourg Income Study). Mais on peut toujours réaliser une petite actualisation (grâce aussi à la contribution de Christoph Lakner) en prenant en compte la période allant jusqu’à 2013.

Il est utile de commencer avec un petit point technique. Lorsque l’on compare, comme je vais le faire ici, les résultats de l’année 2013 avec les résultats antérieurs, allant jusqu’à 1988, on fait face au choix suivant : (i) soit utiliser de meilleurs chiffres pour la période allant de 2000 à 2013, des chiffres basés sur des données microéconomiques et concernant 100 centiles de la population pour chaque pays, avec de meilleures données pour l’Inde, (ii) soit comprimer ces chiffres en déciles-pays pour les rendre plus comparables avec les données de l’année 1988 (quand nous avions des données moins détaillées avec moins de fractiles). J’ai décidé d’opter pour la deuxième option, mais si nous avions eu à nous focaliser sur la seule période récente (disons, celle qui débute à partir de 2000), j’aurais préféré utiliser la première option.

Est-ce que les données tirées des enquêtes auprès des ménages collent raisonnablement bien avec ce que nous savons avec les comptes nationaux ? La réponse est oui. Le graphique ci-dessous montre les taux de croissance mondiaux annuels moyens du PIB par tête et du revenu moyen des enquêtes réalisées auprès des ménages au cours des périodes de cinq ans, tous exprimés en dollars internationaux de 2011. Les deux lignes bleues varient ensemble en atteignant une croissance maximale de 3 % par tête et par an au cours de la période précédant la crise financière mondiale avant de chuter à seulement 1 % par tête et par an au cours des cinq années suivantes.

GRAPHIQUE 1 Taux de croissance annuel des revenus médian et moyen mondiaux (en %)

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Mais il y a une chose particulièrement frappante et intéressante que nous ne pouvons pas voir dans les comptes nationaux, mais que l'on peut trouver dans les enquêtes réalisées auprès des ménages : la forte hausse du revenu mondial médian (le revenu du 50ème centile mondial). Ce revenu positionnel qui reflète des taux de croissance élevés des populations relativement pauvres en Asie (Chine, Inde, Vietnam, Indonésie, etc.) a, au cours des 25 dernières années, toujours augmenté plus rapidement que le revenu mondial moyen et la période la plus récente (allant de 2008 à 2013), l’écart entre la croissance médiane et la croissance moyenne a augmenté : le revenu médian a augmenté au rythme moyen de 6 % par an, tandis que le revenu moyen n’a augmenté qu’au rythme de 1 %.

La réduction de la distance entre la moyenne et la médiane est souvent prise comme indiquant une réduction des inégalités (pour les répartitions asymétriques). Et c’est en effet le cas ici. En 1988, le revenu moyen par tête du monde était juste au-dessus de 4.000 dollars PPA et le revenu médian juste au-dessus de 1.000 dollars PPA ; un quart de siècle après, ces montants s’élevaient respectivement à 5.500 et 2.200 dollars PPA. Donc, le ratio moyenne sur médiane est passé de 4 à 2,5. Le coefficient de Gini mondial est passé de 0,69 à 0,62 : l’indice de Theil mondial est passé de 0,92 à 0,73. L’essentiel du déclin a eu lieu au cours des cinq dernières années de la période. En 2008, l’indice mondial de Gini était de 0,67, légèrement en-dessous de la valeur qu’il atteignait à l’époque de la Chute du Mur de Berlin. Ce qui s’est passé après 2008, ce fut le ralentissement ou la décroissance des pays riches et la poursuite d’une croissance rapide en Asie, couplés avec l’absence d’aggravation des inégalités de revenu nationales dans les gros pays comme la Chine, la Russie, le Royaume-Uni et le Brésil. Même aux Etats-Unis, les inégalités de revenu ont baissé en conséquence du choc touchant les plus hauts revenus lors de la crise, avant d’augmenter à nouveau à partir de 2013 (or cette période n’est pas prise en compte ici).

Est-ce que cela signifie que tout va bien ? Pas vraiment. Des mesures des inégalités comme le ratio moyenne sur médiane ou la part détenue par les 1 % les plus riches sont fragmentaires ; elles prennent seulement en compte ce qui s’est passé à deux points de la distribution. Des mesures synthétiques comme l’indice de Gini sont, sur ce plan, meilleures (parce qu’elles prennent en compte l’ensemble de la distribution), mais elles compriment toute cette information en un unique chiffre. Pour avoir une meilleure vision de ce qui se passe, nous voulons observer diverses parties de la répartition et diverses mesures.

Je vais donner deux exemples. La croissance de la médiane, qui est, comme nous l’avons vu, une évolution positive et encourageante, a aussi une autre face : elle laisse de côté ceux sous la médiane dont les revenus n’ont pas augmenté aussi rapidement que la médiane. Si nous prenons par exemple le niveau de revenu égal à la moitié de la médiane, qui est souvent utilisé comme une mesure de la pauvreté relative, alors nous notons que le nombre de personnes sous ce niveau de revenu a augmenté de 300 millions et que le pourcentage de la population mondiale gagnant moins de la moitié de la médiane est resté le même (cf. graphique 2). C’était le cas de 28 % de la population mondiale en 1998, cette part s’élève maintenant à 26 %.

GRAPHIQUE 2 Nombre de personnes relativement pauvre dans le monde et leur part dans la population mondiale

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Malgré la baisse des inégalités mondiales, la part du revenu reçue par les 1 % les plus riches au monde est aussi restée inchangée. En 1988, cette part était de 11,3 % ; elle a ensuite augmenté pour atteindre 13,5 % en 2003 et 2008 avant de retourner à 11 %, comme la crise a touché les pays riches qui "offraient" l’essentiel de ces hauts revenus. Etant donné que nous ratons probablement un chiffre croissant de super-riches ou que ces derniers cachent davantage leurs actifs que par le passé, il est très probable que la vraie part des 1 % les plus riches ait même augmenté.

Nous avons donc apparemment des développements paradoxaux pour le dernier quart de siècle : d’un côté, la forte hausse du revenu mondial médian et la baisse des inégalités mondiales lorsque nous mesurons celles-ci par des indicateurs synthétiques comme l’indice de Gini ou l’indice de Theil ; mais d’un autre côté, la hausse de la part des 1 % les plus riches au monde et la hausse du nombre de personnes en pauvreté relative (essentiellement en Afrique). Ce dernier point nous ramène à la question controversée du manque de convergence de l’Afrique et son recul croissant par rapport à l’Asie (et, bien sûr) par rapport au reste du monde.

Donc le monde est-il meilleur, comme Bill Gates voudrait nous faire croire ? Oui, c’est le cas sur plusieurs plans : le revenu moyen en 2013 est presque 40 % plus élevé qu’il l’était en 1988 et les inégalités mondiales ont diminué. Mais n’y a-t-il pas aussi des mauvaises nouvelles ? Oui : la même part de la population mondiale est laissée à l’écart et les 1 % les plus riches s’enrichissent davantage que les autres. Donc, nous avons en même temps la croissance de la classe "médiane" mondiale et une accentuation de la polarisation dans le monde. »

Branko Milanovic, « What is happening with global inequality? », in globalinequality (blog), 12 novembre 2018. Traduit par Martin Anota

mardi 25 septembre 2018

Le communisme chinois, un communisme hayékien

« Vous pensez qu’il y a une contradiction dans les termes, un paradoxe. Vous vous trompez : nous avons l’habitude de réfléchir avec des catégories pures, alors que la vie est bien plus complexe ; et les paradoxes existent dans la vie réelle. La Chine est en effet un pays de communisme hayékien.

Nul autre endroit au monde ne célèbre autant la richesse et le succès matériel que la Chine. Peut-être que cela a été stimulé par le quarantième anniversaire de l’ouverture qui sera célébré cette année, mais plus fondamentalement, je pense que c’est stimulé par le plus grand succès en matière de développement économique que l’histoire ait connu. Les riches entrepreneurs sont célébrés dans les journaux, à la télévision, dans les conférences. Leur richesse et leurs récits d’ascension sociale sont considérés comme des exemples par tous. Ayn Rand se sentirait chez elle dans cet environnement. Tout comme Hayek : un montant incroyable d’énergie et de découverte a été libéré par les changements qui ont transformé la vie de 1,4 milliard de personnes, c’est-à-dire deux fois plus que les populations de la vieille Union européenne à 15 et des Etats-Unis réunies. Les gens ont découvert une information économique qui était jusqu’alors inaccessible ou inconnu, organisé de façon schumpétérienne de nouvelles combinaisons de capital et de travail et créé de la richesse à une échelle presque inimaginable (certainement inimaginable pour ceux qui allèrent en Chine en 1978).

A un grand banquet à Pékin, on nous a présenté les histoires de première main de cinq capitalistes chinois qui sont partis de zéro (zilch ! nada !) dans les années quatre-vingt et qui sont aujourd’hui milliardaires (en dollars). L’un d’entre eux a passé des années dans la campagne durant la Révolution culturelle, un autre a été mis en prison pendant sept ans pour "spéculation", le troisième a fait son "apprentissage" du capitalisme, comme il le dit candidement, en escroquant des gens en Asie de l’Est ("Après, j’ai appris que si je voulais vraiment devenir riche, je ne devais pas frauder ; la fraude est pour les perdants"). Hayek aurait écouté ces récits, probablement fasciné. Et il aurait aimé lire dans le Financial Times comme on peut le faire aujourd’hui que la société marxiste à l’Université de Pékin a été démantelée en raison de son soutien pour des travailleurs en grève dans la zone économique spéciale de Shenzhen.

Mais il y a un point où Hayek s’est trompé. Ces réussites personnelles (et sociétales) incroyables ont été réalisées sous le règne d’un parti unique, le Parti communiste de Chine. La célébration de la richesse est naturelle chez les marxistes. Le développement, l’extension de l’éducation, l’égalité de genre, l’urbanisation et une croissance plus rapide que dans le capitalisme étaient des arguments (et des sources de légitimité) pour les révolutions communistes lorsqu’elles éclatèrent dans le monde en développement. Lénine l’a dit ; Trotski l’a confirmé en observant l’industrialisation à grande échelle ; Staline l’a mis en œuvre : "Nous avons entre cinquante ans et un siècle de retard par rapport aux pays développés. Nous devons refermer cet écart en dix ans. Soit nous y parvenons, soit nous serons écrasés".

Je me souviens (à l’époque où j’étais étudiant en Yougoslavie) comment je parcourais les journaux en quête d’indicateurs de croissance industrielle. Puisque la Yougoslavie était parmi les économies ayant la plus forte croissance au monde, j’étais profondément déçu lorsque le taux de croissance mensuel (annualisé) tombait sous les dix pourcents. Je pensais que dix pourcents était un rythme de croissance normal pour les économies communistes : pourquoi se dire communiste si l’on ne s’inquiète pas de voir la croissance dépasser celle des pays capitalistes ?

Donc, il est naturel que les communistes célèbrent la croissance (de nouvelles routes, de nouveaux trains super rapides, de nouveaux complexes immobiliers, de nouvelles avenues bien éclairées et écoles). Ce n’est pas moins naturel que chez les entrepreneurs hayékiens. (…) La différence est que les hayékiens célèbrent le succès privé, qui contribue d’ailleurs selon eux à faire avancer la société ; dans le communisme, le succès est supposé être socialisé.

Ce n’est pas ce qui s’est passé. Les efforts collectivistes ont marché pendent une ou deux décennies, mais finalement la croissance s’est essoufflée et les efforts ont marqué le pas. Le cynisme a régné en maître. La Chine et Deng Xiaoping sont tombés sur (…) une combinaison où le Parti communiste continuerait de régner, mais où une pleine liberté d’action (…) serait donnée aux capitalistes. Ces derniers travailleraient, s’enrichiraient, enrichiraient bien d’autres personnes au cours du processus, mais les rênes du pouvoir politique resteraient fermement dans les mains du parti communiste. Les capitalistes fourniraient le moteur et le carburant, mais le parti tiendrait le volant.

Les choses auraient-elles été meilleures si le pouvoir politique avait aussi été entre les mains des capitalistes ? J’en doute. Ils auraient pu l’utiliser pour recréer le gouvernement Nanjing des années trente, un gouvernement vénal, faible et incompétent. Ils n’auraient pas travaillé dur, ils auraient utilisé le pouvoir politique pour maintenir leurs privilèges économiques. C’est l’un des problèmes clés que rencontre le capitalisme américain aujourd’hui : les riches contrôlent de plus en plus le processus politique, ce qui détourne les incitations économiques de la production et la concurrence au profit de la création et la préservation de monopoles. Cela aurait été pire en Chine. C’est précisément parce que la sphère politique était largement isolée de la sphère économique que les capitalistes ont pu se focaliser sur la production et rester éloignés de la politique (autant que possible, parce que le parti est exposé à une corruption croissante).

Comment la Chine est-elle arrivée à cette combinaison ? Il peut y avoir plusieurs raisons, notamment la tradition millénaire de gestion par des bureaucraties impériales, l’alliance historique (…) entre le parti communiste et le Kuomintang de Sun Yat-sen (une alliance comme on n’en a jamais vu dans le reste du monde communiste). On peut se demander si cela aurait pu se produire ailleurs. Peut-être. La Nouvelle politique économique de Lénine n’était pas très différente des politiques chinoises des années quatre-vingt. Mais Lénine voyait dans la NEP une concession temporaire aux capitalistes, parce qu’il croyait que le socialisme était plus progressif et donc générait "scientifiquement" plus de croissance. Peut-être n’est-ce que les échecs du Grande Bond en avant et le chaos de la Révolution culturelle qui ont (…) convaincu Deng et d’autres que l’initiative privée était plus "progressive" que la planification sociale et les entreprises publiques. Lénine a pu ne pas voir cela. C’était trop tôt.

Je me demande ce que Staline aurait pensé de la Chine. Il aurait probablement été ravi de voir son nom continuer d’être inscrit dans le panthéon officiel. (Dans une grande librairie à Pékin, les premières rangées de livres sont des traductions de classiques du marxisme, notamment des livres de Marx, d’Engels, de Lénine et de Staline. Peu de gens les regardent. Les rangées suivantes qui présentent des livres sur la gestion de patrimoine, l’économie de la finance, les investissements boursiers, etc., sont bien plus populaires.) Staline aurait été impressionné par la croissance chinoise, par l’énorme pouvoir de l’Etat et du pays (ce n’est plus un pays auquel il aurait pu envoyer ses conseillers pour l’aider technologiquement), par la capacité du parti à contrôler la population de façon très sophistiquée et en toute discrétion.

Staline aurait aimé le succès économique et le pouvoir militaire qui vient avec, mais il aurait probablement été choqué par la richesse privée. Il est difficile de le voir coexister avec Jack Ma. Hayek aurait eu la réaction inverse : il aurait été ravi de voir ses idées à propos de l’ordre spontané du marché être vérifiées de façon véhémente, mais il n’aurait pas réussi à comprendre que cela n'était possible que sous le règne du parti communiste.

Personne ne serait resté indifférent face au plus grand succès économique de tous les temps. Et personne ne l’aurait pleinement compris. »

Branko Milanovic, « Hayekian communism », in globalinequality (blog), 24 septembre 2018. Traduit par Martin Anota

mardi 31 juillet 2018

Inégalités : à la recherche des racines de l'exceptionnalisme américain

« On entend souvent dire que les inégalités de revenu ont été, au cours des quatre dernières décennies, exceptionnellement élevées aux Etats-Unis en comparaison avec les autres pays de l’OCDE. Les derniers résultats disponibles de la part de la Luxembourg Income Study qui harmonise les concepts de revenu pour l’ensemble des pays montrent que les inégalités de revenu disponible (par tête) aux Etats-Unis s’élèveraient à 41 points de Gini, soit à un niveau plus élevé que dans tout autre pays aussi riches (le coefficient de Gini est de 32 en Allemagne, 35 en Grande-Bretagne, 35 en Italie, 28 aux Pays-Bas…). Donc, cette affirmation est peu controversée.

Ce qui est plus controversé est l’explication technique (c’est-à-dire non substantielle) pour cet "exceptionnalisme". Certains ont affirmé que les inégalités de revenu primaire (c’est-à-dire les inégalités avant la redistribution par le gouvernement via les transferts sociaux et les impôts directs) ne sont pas plus élevées qu’ailleurs et que l’explication doit être trouvée du côté d’une redistribution insuffisante. Pour le dire simplement, l’idée est que le marché génère autant d’inégalités aux Etats-Unis qu’en Suède, mais que la Suède redistribue bien plus via les pensions de retraite, les allocations chômage, l’assistance sociale, etc., et taxe aussi davantage les riches, si bien qu’au final les inégalités de revenu disponible (après transferts et impôts) sont moindres en Suède qu’aux Etats-Unis.

Janet Gornick, Nathaniel Johnson et moi-même avons récemment étudié cela plus rigoureusement. Sans m’étendre en explications (celles-ci sont développées dans l’analyse disponible ici), nous arrivons à la conclusion que ce n’est pas entièrement vrai : les inégalités de revenu de marché aux Etats-Unis sont généralement plus élevées que dans les autres pays riches et l’Etat américain redistribue moins. Donc, les inégalités de revenu (primaire) sous-jacentes sont élevées et la redistribution est relativement faible.

Mais nous pouvons aller plus loin que cela et nous avons posé les questions suivantes : quelle part de la redistribution est-elle "faible" ? Est-ce que les transferts américains sont faibles et sont trop peu orientés à destination des pauvres ou bien est-ce que les impôts directs américains ne sont pas assez progressifs ?

Maintenant, je me penche sur ces questions de la façon suivante. Je définis comme "pauvres" les 40 % des personnes les plus modestes lorsque les gens sont classés selon leur niveau de revenu primaire auquel sont rajoutées les pensions versées par le gouvernement (la sécurité sociale aux Etats-Unis), que l’on peut considérer comme étant des salaires différés. J’ai ensuite regardé comment la part de revenu de ces personnes varie lorsque nous incluons d’autres transferts sociaux et enfin lorsque nous déduisons les impôts directs. (Notez que ce calcul peut être fait seulement si vous avez accès aux données microéconomiques parce que vous devez "fixer" ces personnes et observer leur part de revenu à mesure que celle-ci change avec la redistribution.)

Nous nous attendons à ce que la part des "pauvres" augmente à mesure que l’Etat redistribue les revenus. C’est le cas. En 2016 (la dernière année pour laquelle nous disposons des données pour les Etats-Unis), les « pauvres » ont reçu 11,7 % de l’ensemble des revenus primaires, mais leur part grimpe à 13,4 % du revenu lorsque nous incluons tous les transferts sociaux et s’accroît à nouveau pour atteindre 15,8 % lorsque nous incluons également les impôts. (Notez encore qu’il s’agit des mêmes personnes tout le long). Le gain pour les "pauvres" est donc de 1,7 point de pourcentage via les transferts sociaux et de 2,4 points de pourcentage supplémentaires via les impôts.

Nous en concluons qu’aux Etats-Unis, les "pauvres" gagnent 1,7 point grâce aux transferts sociaux et 2,4 grâce aux impôts. Donc, le gouvernement "fonctionne" réellement aux Etats-Unis : il améliore la position des plus pauvres via les transferts publics et les impôts directs. La question est alors : fonctionne-il assez bien ?

L’Allemagne est un bon pays pour réaliser des comparaisons. Nous prenons en compte le fait que la répartition en termes d’âge n’a pas été la même au cours des deux siècles et le fait que les gens partent en retraite plus tôt en Allemagne en considérant les pensions de retraite versées par le gouvernement comme des salaires différés. Mais cela laisse toujours (comme nous l’avons mentionné ci-dessus) d’autres transferts sociaux comme les allocations chômage, les allocations familiales, les aides sociales, etc. Donc, en Allemagne, en 2015, les "pauvres" (définis de la même façon que pour les Etats-Unis) ont gagné 15,3 % de l’ensemble du revenu primaire. Leur part s’élève à 18,3 % quand tous les transferts sociaux sont inclus et à 21,3 % lorsque nous incluons les impôts directs également. Donc, les "pauvres" en Allemagne ont gagné 3 points de pourcentage grâce aux transferts sociaux et 3 points de pourcentage supplémentaires grâce aux impôts directs.

Pour l’Allemagne, nous pouvons conclure que les "pauvres" gagnent 3 points grâce aux transferts et ensuite 3 points additionnels grâce aux impôts.

Donc, non seulement le point de départ des "pauvres" est plus favorable en Allemagne qu’aux Etats-Unis (15,3 % de revenu primaire versus seulement 11,7 %), mais ils gagnent aussi davantage via les transferts sociaux et les impôts directs.

GRAPHIQUE 1 Hausse de la part de revenu des "pauvres" via les prestations sociales

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Les gains au cours du temps sont présentés dans les deux graphiques. Les "pauvres" gagnent toujours de la redistribution, mais les gains américains sont toujours plus faibles que les gains allemands. On peut noter que les gains tirés des transferts sociaux sont à peu près les mêmes aux Etats-Unis et en Allemagne jusqu’à 1995, puis ils se sont accrus dans les deux pays. Aux Etats-Unis, ils ont atteint leur pic en 2010, lorsque les allocations chômage ont été allongées par Obama, puis ils ont rapidement baissé, puisque l’Etat-providence américain est très modeste.

GRAPHIQUE 2 Hausse de la part de revenu des "pauvres" via la fiscalité directe

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L’évolution des gains tirés des impôts directs est encore plus intéressante. Ici nous voyons que les "pauvres" américains gagnent moins que les "pauvres" allemands et que le niveau de gains ne semble pas beaucoup changer aux Etats-Unis.

En conclusion, quand nous essayons de trouver les racines de la moindre redistribution en faveur des pauvres aux Etats-Unis, nous les trouvons dans les plus modestes transferts sociaux et dans l’imposition directe moins progressive. Cela, avec le fait que les inégalités de revenu primaire soient relativement élevées aux Etats-Unis, signifie que les inégalités de revenu aux Etats-Unis sont "exceptionnelles" parce que (a) les inégalités de revenu primaire sous-jacentes sont élevées, (b) les transferts sociaux sont modestes et (c) les impôts directs ne sont pas assez progressifs.

Quelles sont les implications en matière de politique publique ? Les inégalités de revenu aux Etats-Unis ont peu de chances d’être réduites via l’un de ces trois canaux isolément, mais via une combinaison d’"améliorations" de chacun d’entre eux. Par exemple, via un accès plus facile à l’éducation et une hausse du salaire minimum pour réduire les inégalités de revenu primaire sous-jacentes ; via l’introduction d’allocations familiales ou un Etat-providence plus généreux ; finalement via des taux d’imposition plus élevés pour les riches et une plus forte imposition des revenus du capital. Bien que cela semble être un programme extrêmement ambitieux, je pense qu’il est plus raisonnable de penser que des changements incrémentaux dans chacun de ces trois canaux sont plus faciles à faire passer par voie législative qu’un changement plus substantiel dans n’importe lequel des trois. Mais cela signifie que si l’on veut sérieusement s’attaquer aux fortes inégalités aux Etats-Unis, seule une combinaison de politiques différentes nous permettra de les réduire. »

Branko Milanovic, « A la recherche of the roots of US inequality “exceptionalism” », in globalinequality (blog), 30 juillet 2018. Traduit par Martin Anota

jeudi 31 mai 2018

L’Europe et les malédictions de la richesse

« (…) Quiconque voyageant en Europe de l’Ouest, en particulier durant l’été, ne peut rester insensible à la richesse et à la beauté du continent, ni à sa qualité de vie. Cette dernière est moins manifeste aux Etats-Unis (malgré un revenu par tête plus élevé) en partie en raison de la plus grande taille du pays et de sa plus faible densité démographique : les Etats-Unis n’offrent pas au voyageur le spectacle de campagnes préservées émaillées par de nombreux châteaux, musées, excellents restaurants et wi-fi, que l'on peut trouver en France, en Italie ou en Espagne. Je pense que l’on peut raisonnablement affirmer que personne dans le monde, au cours de l’histoire, n’a vécu aussi bien que les habitants de l’Europe de l’ouest aujourd’hui et en particulier les Italiens. Pourtant, comme chacun le sait, il y a un profond malaise et un mécontentement sur l’ensemble du continent, pas seulement en Italie : de l’insatisfaction avec les politiques européennes, avec l’immigration, avec les perspectives pour les jeunes générations, la précarité des emplois, l’incapacité de concurrencer les travailleurs peu payés d’Asie et de rattraper les géants de la haute technologie des Etats-Unis (…). Mais je ne vais pas écrire sur ce sujet aujourd’hui. J’aimerais me pencher sur deux "malédictions de la richesse" que porte paradoxalement en elle la prospérité européenne.

La première malédiction de la richesse est liée à la migration. Le fait que l’Union européenne soit si prospère et pacifique, en comparaison avec ses voisins de l’Est (l’Ukraine, la Moldavie, les Balkans et la Turquie) et surtout en comparaison avec le Moyen-Orient et l’Afrique en fait une excellente destination d’émigration. Non seulement l’écart de revenu entre, d’une part, le cœur de l’Europe, c'est-à-dire les 15 premiers pays-membres de l’Union européenne et, d’autre part, le Moyen-Orient et l’Afrique est énorme, mais il s’est aussi creusé. Aujourd’hui le PIB par tête en Europe de l’Ouest est d’environ 40.000 dollars ; le PIB par tête de l’Afrique subsaharienne est de 3.500 (ce qui signifie un rapport de 7 à 1). Puisque les Africains peuvent multiplier leurs revenus par dix en émigrant en Europe, il est peu surprenant que les migrants continuent de venir, malgré les obstacles que l’Europe a récemment mis sur leur chemin. (Qui dirait qu’un Hollandais serait indifférent entre continuer de se faire 50.000 euros par an aux Pays-Bas et émigrer en Nouvelle-Zélande pour y gagner 500.000 euros ?)

Etant donnée la taille de l’écart de revenu, la pression migratoire va continuer sans relâche ou s’accroître pendant au moins cinquante ans, même si l’Afrique commence à rattraper l’Europe au cours de ce siècle (c’est-à-dire à connaître des taux de croissance économique supérieurs à ceux de l’Union européenne). Cette pression (en termes de nombre de personnes frappant aux portes de l’Europe) ne restera pas statique. Comme l’Afrique est le continent avec les taux de croissance démographiques attendus les plus élevés, le nombre de migrants potentiels devrait exploser. Alors que le ratio de population entre l’Afrique subsaharienne et l’Union européenne est de 1 milliard versus 500 millions, il devrait être de 2,2 milliards versus 500 millions d’ici trois décennies.

Mais la migration, comme chacun le sait, crée des pressions politiques insoutenables sur les pays européens. Le système politique entier est en état de choc ; comme l’illustrent les plaintes de l’Italie d’avoir été laissée seule par ses partenaires européens pour faire face à l’immigration ou les décisions de l’Autriche et la Hongrie d’ériger des murs aux frontières. Il n’y a pas vraiment de pays en Europe dont le système politique n’ait pas été secoué par la question de la migration : les déplacements vers la droite en Suède, aux Pays-Bas et au Danemark ; l’accession au Parlement de l’AfD en Allemagne, l’attrait renouvelé d’Aube dorée en Grèce.

Outre la migration, le deuxième problème alimentant le malaise politique européen est l’accroissement des inégalités de revenu et de richesse. Les inégalités européennes sont également, en partie, une "malédiction de la richesse". La richesse des pays dont le revenu annuel s’accroît sur plusieurs décennies ne s’accroît pas seulement en proportion du revenu, mais plus vite. C’est simplement dû à l’épargne et à l’accumulation de richesses. La Suisse n’est pas seulement plus riche que l’Inde en termes de production annuelle de biens et services (le ratio entre les PIB par tête des deux pays aux taux de change du marché est d’environ 50 pour 1), la Suisse est aussi plus riche en termes de richesse par adulte (le ratio est presque de 100 pour 1).

L’implication de l’accroissement du ratio richesse sur revenu à mesure que la croissance se poursuit et que les pays deviennent plus prospères est que le montant de revenu tiré du capital tend à s’accroître plus rapidement que le PIB. Quand la richesse est très concentrée, comme c’est le cas dans tous les pays riches, l’accroissement de la part du capital dans la production totale mène presque automatiquement à une hausse des inégalités de revenu interpersonnelles. Pour le dire de façon simple, la source de revenu qui est très inégalement répartie (les profits, les intérêts, les dividendes) s’accroît davantage que la source qui est la moins inégalement distribuée (les salaires). Donc, si le processus de croissance tend à produire de plus fortes inégalités, il est clair que des mesures plus fortes sont nécessaires pour combattre son essor. Mais en Europe, comme aux Etats-Unis, il y a un manque de volonté politique (et peut-être qu’il est difficile de l’invoquer à l’ère de la mondialisation quand le capital est pleinement mobile) pour accroître les impôts sur les plus riches, pour réintroduire dans les plusieurs pays la taxation de l’héritage ou de mettre en œuvre des politiques en faveur de petits (et non de gros) investisseurs. Il y a donc une paralyse de la politique face aux bouleversements politiques.

Quand on considère ces deux tendances de long terme ensemble (la pression migratoire continue et une hausse quasi-automatique des inégalités), c’est-à-dire les deux problèmes qui empoisonnent aujourd’hui l’atmosphère politique européenne et que l’on saisit la difficulté que l’on a à chercher à les résoudre, on peut s’attendre à ce que les convulsions politiques se poursuivent à l’avenir. Elles ne disparaîtront pas d’ici quelques années. Il ne fait pas non plus sens d’accuser les "populistes" d’irresponsabilité ou de croire que les préférences des populations ont été déformées par les "fake news". Les problèmes sont réels. Ils requièrent de réelles solutions. »

Branko Milanovic, « Europe’s curse of wealth », in globalinequality (blog), 31 mai 2018. Traduit par Martin Anota

lundi 7 mai 2018

Une réflexion (contrefactuelle) sur l’influence de Karl Marx

« Le bicentenaire de la naissance de Karl Marx a donné lieu à plusieurs conférences dédiées aux divers aspects (Dieu sait qu’ils sont nombreux) des travaux et de la vie de Marx. (Je vais d’ailleurs à l’une de ces conférences à Haïfa.) Ajoutez à cela un nombre encore plus grand de présentations de ses travaux et de son influence (Peter Singer en a publié une il y a quelques jours), de nouveaux livres sur sa vie, un film sur le jeune Marx, et ainsi de suite.

Je vais aussi voir ici l’influence intellectuelle de Marx, mais d’un angle très différent. Je vais utiliser l’approche contrefactuelle. Je vais me demander ce qu’aurait été son influence en l’absence de trois événements cruciaux. Bien sûr, comme toutes les analyses contrefactuelles, je fonde la mienne sur ma propre lecture de l’histoire et la conjecture. Elle peut se révéler inexacte. Je suis sûr que d’autres peuvent proposer des analyses contrefactuelles bien différentes, peut-être meilleures que la mienne.

Le premier événement : c’est l’implication d’Engels. (…) Quand Karl Marx meurt en 1883, il est le coauteur du Manifeste communiste, de plusieurs brèves études politiques et sociales, des articles de journaux (dans le New York Daily Tribune) et un livre épais, mais peu connu et peu traduit, appelé Le Capital (volume 1). Il a été publié 16 ans avant sa mort et durant ce laps de temps il a beaucoup écrit, mais peu publié. Vers la fin de sa vie, il n’écrivait même plus beaucoup. Des centaines de pages de ses manuscrits de la fin des années 1840 et des années 1850 et 1860 n’étaient pas non plus publiées et étaient bien chaotiques. Marx était connu parmi un cercle plutôt réduit d’activistes syndicaux et de socio-démocrates allemands, autrichiens et russes. Si les choses étaient restées ainsi, c’est-à-dire si Engels n’avait pas passé plus de dix ans à mettre en ordre les papiers de Marx et à produire deux volumes supplémentaires au Capital, la notoriété de Marx aurait fini au point où elle était en 1883 : elle aurait été bien réduite. Je doute que quiconque se serait souvenu de sa naissance aujourd’hui (il est né le 5 mai).

Mais grâce au travail et au dévouement désintéressés d’Engels (et à l’importance d’Engels dans la social-démocratie allemande), l’importance de Marx a grandi. Les sociaux-démocrates sont devenus le plus grand parti politique en Allemagne et cela accrut davantage l’influence de Marx. Sous Kautsky, les Théories de la plus-value ont été publiées. Les seuls autres pays où il était influent étaient la Russie et l’Empire austro-hongrois (même si cela restait dans un cercle très étroit).

La première décennie du vingtième siècle a vu l’influence de la pensée marxiste croître, tellement que Leszek Kolakowski, dans ses monumentaux Principaux Courants du Marxisme, qualifia cette période d’"âge d’or". Ce fut en effet l’âge d’or de la pensée marxiste si l’on considère le nombre de personnes écrivant dans la veine marxiste, mais ce n’était pas le cas en termes d’influence mondiale. La pensée de Marx n’a pas fait de percées dans le monde anglo-saxon (la première traduction du Capital, qui se réfère toujours étrangement à son titre allemand, a été publiée en 1887, c’est-à-dire vingt ans après sa publication originelle). Et dans le sud de l’Europe, notamment la France, il a été éclipsé par les anarchistes et les "socialistes petit-bourgeois".

C’est là où les choses auraient fini s’il n’y avait pas eu la Grande Guerre. Je pense que l’influence de Marx aurait peu à peu décliné à mesure que les sociaux-démocrates en Allemagne embrassèrent le réformisme et le "révisionnisme". Son portrait aurait probablement été présenté parmi les "maîtres à penser" historiques de la social-démocratie allemande, mais le reste de son influence dans la politique et (probablement) dans les sciences sociales aurait disparu.

Mais vint ensuite la Révolution d’Octobre (voilà le deuxième événement). Celle-ci a totalement chamboulé la scène. Pas seulement parce qu’il a eu pour gloire (et c’est unique pour les spécialistes en sciences sociales) d’être idéologiquement responsable d’un bouleversement majeur dans un grand pays et dans l’histoire du monde, mais aussi parce que le socialisme, en raison de sa résonance mondiale, "catapulta" la pensée et la notoriété de Marx vers de nouveaux sommets. Pour le meilleur ou pour le pire, sa pensée devint incontournable dans la plus grande partie de l’Europe, aussi bien parmi les intellectuels et les activistes politiques que parmi les dirigeants syndicaux et les travailleurs ordinaires. Des écoles du soir ont été organisées par les syndicalistes pour étudier ses écrits ; les meneurs politiques, en raison du tournant particulièrement dogmatique pris par les partis communistes, s’inspiraient pour leurs décisions et les expliquaient en référence aux écrits historiques jusqu’ici peu connus de Marx.

Ensuite, lorsque le Kominterm commença à abandonner son eurocentrisme et à s’engager dans les luttes anti-impérialistes dans le Tiers monde, l’influence de Marx s’étendit à des zones auxquelles personne ne l’avait prédit. Il devint l’idéologue de nouveaux mouvements pour la révolution sociale et la libération nationale en Asie, en Afrique et en Amérique latine. Que les meneurs politiques collent à ses préceptes ou les abandonnent (comme Mao le fit en considérant la paysannerie plutôt que le prolétariat dans le rôle de classe révolutionnaire), dans tous les cas Marx les influença ; et c’est en référence à lui qu’ils expliquaient leurs politiques. Grâce à Trotski et à Staline en Russie, aux républicains de l’aile gauche en Espagne, le Front populaire en France, Mao en Chine, Hô Chi Minh au Vietnam, Tito en Yougoslavie, Castro à Cuba, Agostino Neto en Angola, Nkrumah au Ghana, Mandela en Afrique du Sud, Marx est devenu un "influenceur" mondial. Aucun autre spécialiste des sciences sociales n’a eu une telle portée au niveau mondial. (…)

Et non seulement il a eu une influence mondiale, mais en outre son influence a traversé les frontières de classes et de professions. J’ai déjà mentionné les meneurs révolutionnaires, les politiciens et les syndicalistes. Mais son influence s’est étendue au monde universitaire, aux lycées ; il influença fortement ceux qui s’opposaient à lui et ceux qui chantaient ses louanges. Cette influence alla du marxisme élémentaire qui était enseigné aux étudiants aux traités philosophiques sophistiqués ou au "marxisme analytique" en économie. La publication des manuscrits que Marx avait rédigés de 1844 à 1846 nous donna un jeune Marx inconnu et cela déplaça les débats à un nouveau stade ; il y avait désormais une lutte philosophique entre le jeune Marx et le Marx classique.

Rien de tout cela n’aurait été possible sans la Révolution d’Octobre et l’abandon de l’eurocentrisme pour déplacer la focale sur le Tiers Monde. C’est ce déplacement de focale qui a fait de Marx, non plus un simple penseur allemand et européen, mais une véritable figure mondiale.

A mesure que les crimes du communisme étaient rendus publics et ont été porté au crédit de Marx, que les régimes communistes trébuchaient et que leurs idéologues lugubres et mal informés régurgitaient des phrases prévisibles, la pensée de Marx s’éclipsa. Avec la chute des régimes communistes, elle attint un nadir.

Mais ensuite, un troisième événement, l’apparition du capitalisme mondialisé, qui présenta tous les aspects que Marx avait si éloquemment décrivit dans Le Capital, puis la Crise Financière mondiale, ont permis à ce que sa pensée révèle à nouveau toute sa pertinence. Maintenant, il siège dans le Panthéon des plus grands philosophes au monde, chacun de ses mots a été publié, ses livres sont disponibles dans toutes les langues du monde et son statut est acquis (même s’il reste sujet aux caprices du temps), du moins dans le sens où il ne rejoindra pas l’obscurité et l’oubli.

En fait, son influence est inextricablement liée au capitalisme. Aussi longtemps que le capitalisme existera, on lira Marx parce qu’on verra en lui son plus brillant analyste. Si le capitalisme cesse d’exister, on lira Marx parce qu’on verra en lui son meilleur critique. Donc, que nous croyons que le capitalisme sera ou nous avec non ces deux prochains siècles, nous pouvons être sûrs que Marx le sera.

Sa place est désormais avec celle de Platon et d’Aristote, mais s’il n’y avait pas eu ces trois tournures si peu probables des événements, nous aurions à peine entendu parler de lui ; aujourd’hui, il n’aurait été qu’un obscur émigré allemand mort il y a longtemps à Londres et pour lequel seulement huit personnes sont venues à son enterrement. »

Branko Milanovic, « The influence of Karl Marx—a counterfactual », in globalinequality (blog), 2 mai 2018. Traduit par Martin Anota

lundi 16 avril 2018

Quand l’autarcie devient la seule option

« La dernière (et, jusqu’à présent, la plus sérieuse) vague de sanctions américaines vis-à-vis de la Russie a montré très clairement deux choses ; aucune d’entre elles n’a été vraiment discutée par les commentateurs jusqu’à présent. La première est l’extraordinaire pouvoir de l’Etat moderne. La seconde est que, lorsque les Etats puissants imposent des sanctions qui limitent l’accès aux marchés, à la technologie et au capital, la seule option restante s’avère être l’autarcie.

Je vais discuter de chacun de ces deux points tour à tour.

Malgré tout ce que l’on a pu entendre à propos de l’effritement du pouvoir de l’Etat et l’accroissement du pouvoir des grandes entreprises très mobiles ("foot-loose"), ce que les sanctions montrent est que l’Etat demeure toujours l’acteur le plus puissant dans le capitalisme mondial contemporain. Apple ou Amazon ne peuvent pas imposer des sanctions et détruire Rusal. Actuellement, aucune entreprise au monde (même celles qui sont les principales clientes de Rusal) ne peuvent la détruire. Mais un Etat le peut. Poutine a montré le pouvoir de l’Etat russe, à un moment où il semblait faible et insignifiant, quand il emprisonna du jour au lemdemain Khodorkovsky, l’homme le plus riche de Russie, et le dépouilla de Yukos. Trump, ou plutôt le Trésor américain, montre le pouvoir de l’Etat américain en détruisant du jour au lendemain le plus large producteur d’aluminium au monde.

La seconde leçon est, dans une large mesure, pour la Russie une répétition des années vingt. On entend souvent aujourd'hui (de façon erronée) que l’URSS a choisi une politique d’autarcie économique. Au contraire, la Russie a passé la décennie des années vingt (dès la fin du communisme de guerre et des interventions étrangères) à la poursuite de capitaux étrangers qui lui auraient permis de reconstituer son industrie détruite et (elle l’espérait) de rattraper ainsi l’Occident. Mais ces capitaux ne sont jamais venus Les puissances occidentales refusèrent de reconnaître le gouvernement soviétique et, puisque les Soviets répudièrent la dette de la Russie tsariste, ils perdirent l’accès aux marchés des capitaux à cause du défaut de paiement et de raisons idéologiques.

Cela eut pour conséquence que le développement soviétique ne pouvait être entrepris qu’en s’appuyant seulement sur l’accumulation et la technologie domestiques. Comme on le sait, les implications ont tout d’abord été saisies par Trotski et Preobrajenski : cela passait par une planification totale de l’économie et l’extraction du surplus du seul segment de la population qui pouvait le générer : la paysannerie soviétique. L’industrialisation soviétique prit donc place dans "le sang et les larmes" des paysans soviétiques (essentiellement ukrainiens). Cette politique, qui incluait par définition la collectivisation, a commencé avec le premier plan quinquennal de 1928, conduit par Staline avec la brutalité qui lui est si caractéristique.

Ce que montrent les sanctions actuelles et celles qui pourraient venir (comme par exemple sur Gazprom), c’est que la Russie se retrouve maintenant au même carrefour que celui auquel elle se situait au début des années vingt. Son accès aux marchés, à la technologie et au capital de l’Occident a été restreint. Il est vrai qu’il y a de nos jours d’autres sources pour ces trois ressources, notamment en Chine. Mais l’ampleur des sanctions est telle que les acteurs chinois, s’ils cherchaient eux-mêmes à faire affaire ou à recueillir des fonds aux Etats-Unis, éviteront aussi de faire des affaires avec les entités russes. Donc l’industrie russe ne pourra croître, si elle le peut, qu’en utilisant les seules ressources domestiques qui, en comparaison avec ressources mondiales, sont faibles et inadéquates (dans la mesure où le rôle économique et démographique de la Russie relativement au monde a décliné). L’autarcie est donc programmée.

On peut alors se demander si un tel choix économique va aussi impliquer des politiques domestiques dictatoriales, comme ce fut le cas dans les années vingt. C’est assez probable parce que les développements autarciques sont difficiles à mettre en œuvre s’il n’y a pas de pression politique correspondante. En outre, il se pourrait certainement que ceux qui sont affectés par les sanctions et tous ceux qui ont besoin d’accéder aux marchés mondiaux tentent d’inverser les politiques qui ont mené aux sanctions. De telles tentatives feront d’eux des ennemis politiques directs pour le gouvernement actuel. La logique de la répression politique devient alors incontournable.

Il serait cependant erroné de croire que l’impasse courante dans laquelle la Russie se trouve peut être surmontée via des politiques différentes. Cela aurait pu être possible il y a quelques années, mais plus maintenant. Les raisons listées dans l’imposition de sanctions qui couvrent tout ce qui va de l’annexion de la Crimée aux fake news sont si étendues qu’aucun gouvernement post-Poutine imaginable ne peut toutes les accepter. Elles ne peuvent être acceptées que par un pays totalement défait. En outre, les sanctions américaines sont, on le sait, difficiles à renverser. Les sanctions américaines à l’encontre de l’Union soviétique débutèrent en 1948 et n’ont pratiquement jamais été interrompues. L’amendement Jackson-Vanik qui lia le commerce à la libération de l’émigration juive était officiellement en vigueur de 1974 à 2012, c’est-à-dire un quart de siècle supplémentaire après la disparition de l’ultime raison qui le justifiait. Et il ne fut aboli que pour être remplacé par un autre ensemble de sanctions contenu dans le Magnitsky Act. Les sanctions contre l’Iran ont été en vigueur pendant presque 40 ans, malgré les récentes discussions autour de leur relâchement. Les sanctions à l’encontre de Cuba ont duré pendant plus d’un demi-siècle (et plusieurs demeurent).

Poutine a donc, via une série de succès tactiques, amené la Russie à une défaite stratégique totale de laquelle ni lui, ni les gouvernements qui lui succéderont, ne seront capables d’extraire le pays. Il n’y a en outre aucune idéologie, aucun nationalisme extrême, sur lequel le système autarcique peut se construire. Dans les années vingt, les Bolchéviks avaient une idéologie qui les amena en définitive à accepter l’autarcie et à se débrouiller avec elle. Une telle idéologie n’existe pas dans la Russie capitaliste d’aujourd’hui. Pourtant, le débat autour de l’industrialisation des années vingt peut devenir à nouveau une littérature indispensable pour l’élaboration de la politique économique. »

Branko Milanovic, « When autarky becomes the only solution », in globalinequality (blog), 13 avril 2018. Traduit par Martin Anota

lundi 26 mars 2018

Comment la répartition des revenus en Chine a-t-elle évolué entre 2002 et 2013 ?

« Les données officielles chinoises au niveau microéconomique sur la répartition des revenus sont difficiles à obtenir et d’une fiabilité discutable. La meilleure source est les enquêtes menées au niveau national auprès des ménages urbains et ruraux remontent au moins à l’année 1982 (…). Les enquêtes auprès des ménages ont été composées de deux parties distinctes, une pour la population urbaine et une autre pour la population rurale. Il ne s’agissait pas exactement des mêmes enquêtes et leur utilisation en vue d’en tirer une vision d’ensemble pour la Chine (comme le proposait le Bureau National de la Statistique) s’est révélé compliqué et opaque. Depuis 2013, cependant, les deux enquêtes ont fusionné avec le même questionnaire, donc en principe les résultats doivent être bien plus fiables. Malheureusement, l’enquête a peut-être été de meilleure qualité, mais les données qui en ont été tirées ont été plus frileusement divulguées (…). C’est dommage parce que l’enquête chinoise officielle, comme dans presque tous les pays, est la meilleure source de données relatives au revenu grâce à sa couverture de l’ensemble des provinces chinoises, à un échantillon de grande taille et à des mathématiciens chevronnés. (...)

Dans ce billet, je vais voir deux choses : (1) comment la répartition des revenus chinoise a changé entre 2002-2003 (ou, pour simplifier, disons simplement 2002) et 2013 et (2) voir ce que l’on peut dire lorsque l’on compare la répartition des revenus en Chine avec celle que l'on observe aux Etats-Unis.

Le graphique ci-dessous représente, sur l’axe vertical, la variation annualisée du revenu disponible (après impôt) réel par tête des ménages entre 2002 et 2013 et, sur l’axe horizontal, les centiles de la répartition des revenus, des plus pauvres (à gauche) aux plus riches (à droite). (…) Le taux de croissance annuel moyen ajusté à l’inflation a été de 9,3 %. Comme le montre le graphique, le taux était assez similaire tout au long de la répartition des revenus, avec toutefois le taux de croissance le plus élevé au milieu de la distribution des revenus. Les gens situés entre le 30ème et le 60ème centile ont vu leur revenu s’accroître de plus de 10 % par an. (A ce rythme, vous doublez votre revenu tous les 7 ans.) Il y a aussi une forte croissance au sommet de la répartition des revenus.

GRAPHIQUE 1 Taux de croissance annuel moyen du revenu disponible réel par tête entre 2002-2003 et 2013 (en %)

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Avec cette croissance relativement égale tout au long de la répartition des revenus, le coefficient de Gini n’a presque pas changé : il a diminué légèrement en passant de 0,45 à 0,43. Cette stabilité (ou léger déclin) des inégalités est cohérente avec les résultats tirés des autres enquêtes (notamment les coefficients de Gini que publie le gouvernement sans préciser comment il les a obtenus) et avec les preuves empiriques qui montrent que les salaires des travailleurs ou secteurs à faibles qualifications croissent plus rapidement que les salaires des travailleurs et secteurs à hautes qualifications. Tous ces développements relativement égalisateurs sont observables depuis le tournant du siècle. Notons cependant que les inégalités chinoises, même si elles n’augmentent pas, sont très élevées. Elles sont plus élevées qu’aux Etats-Unis : le coefficient de Gini américain en 2013, calculé à partir des données harmonisées de la Luxembourg Income Study et en utilisant la même définition par tête que pour la Chine est de 0,41.

Dans quelle mesure la répartition chinoise des revenus a-t-elle convergé vers celle des Etats-Unis ? Pour le dire autrement, dans quelle mesure les Chinois (puisque leurs revenus ont manifestement augmenté plus vite que ceux des Américains) sont-ils devenus plus similaires aux Américains ? Deux graphiques, pour les années entourant 2002 et pour 2013, le montrent d’une façon assez spectaculaire. L’axe horizontal donne le revenu disponible par tête en dollars internationaux PPA, c’est-à-dire de façon à ce que la détention de 100 dollars en Chine soit équivalente, en termes de pouvoir d’achat, à la détention de 100 dollars aux Etats-Unis. (L’axe est d’une échelle logarithmique.) Cela permet de faire des comparaisons de revenus. Il est évident, même après un simple coup d’œil, que les revenus chinois se sont davantage "rapprochés" des revenus américains en 2013 qu’ils ne l’étaient en 2002.

Nous pouvons le montrer en faisant un exercice très simple de "superposition", consistant à déterminer le pourcentage d’Américains dont les revenus sont du même montant que les revenus distribués en Chine, et vice versa. En l’occurrence, j’observe la répartition des revenus correspondant à l’ensemble des revenus entre le 2ème centile et le 100ème centile de la répartition des revenus (Je ne prends pas en compte les centiles les plus pauvres, parce qu’ils sont composés de personnes qui, temporairement, peuvent avoir des revenus nuls, voire négatifs.)

Nous allons nous demander "où les Américains les plus pauvres se situeraient dans la répartition des revenus chinoise" En 2002, les Américains les plus pauvres étaient tout de même plus riches que 77 % des Chinois. En 2013, ce sont 30 % des Chinois qui étaient plus pauvres que les plus pauvres des Américains. Donc, du point de vue chinois, moins d’un quart (100 % - 77 % = 23 %) des Chinois étaient dans l’éventail des revenus américains en 2002. En 2013, plus des deux tiers y étaient (100 % - 30 % = 70 %).

GRAPHIQUE 2 Les répartitions des revenus américaine et chinoise en 2002

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Demandons-nous maintenant "où dans la répartition américaine des revenus se situeraient les 1 % des Chinois les plus riches ?" En 2002, leur revenu était équivalent au revenu des personnes situées au 30ème centile américain, tandis qu’en 2013, les 1 % des Chinois les plus riches avaient un revenu qui les placerait au 78ème centile américain. Par conséquent, en 2002, seulement 30 % de la population américaine était dans la gamme des revenus chinois, mais en 2013, plus des trois quarts des Américains étaient dans l’éventail des revenus chinois.

GRAPHIQUE 3 Les répartitions des revenus américaine et chinoise en 2013

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Cela a été évolution remarquable, que probablement aucun autre pays n’a connue. Si les revenus chinois le long de la répartition des revenus a continué de croître plus rapidement que les revenus américains, le chevauchement est certainement plus important aujourd’hui qu’il ne l’était en 2013. En outre, le chevauchement tel qu’il est calculé ici, dans un certain sens, est biaisé en défaveur des données chinoises parce qu’il traite chaque centile aux Etats-Unis et en Chine comme s’il était de même effectif. Mais chaque centile chinois contient quatre fois plus de personnes qu’un centile américain, donc si nous avions à définir des fractiles de revenu pour contenir le même nombre de personnes (et donc diviser approximativement la population chinoise en 400 fractiles), le chevauchement serait plus important.

Branko Milanovic, « Chinese income distribution in 2002-3 and 2013 », in globalinequality (blog), 24 mars 2018. Traduit par Martin Anota

vendredi 5 janvier 2018

Les deux théories de l’impérialisme de Schumpeter

« Récemment, Thomas Hauner, Suresh Naidu et moi-même avons publié une première version de notre travail collectif où nous examinons empiriquement divers liens dans la théorie de l’impérialisme de Hobson, Lénine et Luxemburg. Je ne vais pas en discuter ici (…) parce que j’aimerais me focaliser sur une autre théorie contemporaine de l’impérialisme, celle de Schumpeter.

La théorie de Schumpeter est intéressante pour plusieurs raisons. Elle a été formulée au même instant que celles de Lénine et de Luxemburg et en connaissance de ces dernières. Elle réagit aux mêmes événements que celles-ci. Elle est très différente et Schumpeter ne l'a pas abandonnée par la suite. Le texte clé pour la théorie de Schumpeter est La Sociologie des impérialismes (notez le pluriel) publiée au 1918-1919. Il s’agit d’un très long essai dont la traduction anglaise comprend environ 80 pages imprimées. Schumpeter n’a rien changé de sa théorie (du moins en substance), comme nous pouvons le pouvoir lorsque Schumpeter l’évoque dans son ouvrage Capitalisme, Socialisme et Démocratie, publié en 1942 et republié à plusieurs reprises depuis.

Voici ce que dit Schumpeter. L’impérialisme, dans sa définition la plus pure, est "sans objet", il n’est pas dirigé contre quelque chose ou quelqu’un qui nuirait aux intérêts de quelqu’un d’autre. Il n’est donc pas rationnel : c’est une simple volonté de puissance. Les exemples canoniques, selon Schumpeter, sont les Assyriens, les Perses, les Arabes et les Francs (et il se penche longuement sur chacun de ces exemples). Il ajoute aussi Rome, où l’impérialisme reflétait les intérêts de classe de la strate supérieure et où l’analyse de Schumpeter est très matérialiste. (Et il tient plusieurs propos acerbes à propos de Rome que je passe sous silence par souci de concision).

Mais, l’impérialisme en tant que tel est atavique et en contradiction avec le capitalisme "normal" qui est rationnel et individualiste et dont les objectifs peuvent être bien mieux atteints en temps de paix et pacifiquement. Nous devons donc nous attendre à ce que l’impérialisme décline à mesure que le capitalisme devient plus fort. Les pays les moins impérialistes sont les pays les plus capitalistes comme les Etats-Unis.

Je pense que c’est la lecture habituelle de la théorie de Schumpeter et qu’elle peut être reliée à d’autres théories similaires comme celles du doux commerce de Montesquieu ou de la paix démocratique de Doyle (bien que Schumpeter parle vraiment de paix capitaliste).

Cependant, je pense qu’une lecture alternative de Schumpeter est possible, en se fondant sur ses propres écrits et sa vision du capitalisme.

Dans "Imperialisms…", Schumpeter indique que l’impérialisme peut apparaître dans les sociétés capitalistes. Mais "nous devons évidemment voir" les tendances impérialistes "comme les éléments étrangers introduits dans le monde du capitalisme depuis l’extérieur, soutenus par des facteurs non capitalistes dans la vie moderne".

Mais (…) si le capitalisme n’est pas celui de la concurrence pure et parfaire et du libre-échange, mais un capitalisme de monopoles, alors Schumpeter suggère que le "capital organisé peut très bien découvrir que le taux d’intérêt peut être maintenu au-dessus du niveau de concurrence libre si le surplus résultant peut être envoyé à l’étranger". Le "capital organisé" peut réaliser qu’il peut tirer profit de la possession de colonies. Schumpeter continue en indiquant que les capitalistes "peuvent utiliser une main-d’œuvre native bon marché… ; ils peuvent commercialiser leurs produits même dans les colonies à des prix de monopole ; ils peuvent finalement investir du capital qui, sinon, ne ferait que déprimer le profit dans l’économie domestique et ne pourrait être placé dans d’autres pays civilisés qu’à de très faibles taux d’intérêt".

En outre, dans des conditions telles que celles-ci, la Métropole "verse généralement des vagues de capital dans les nouveaux pays. Elle y rencontre des vagues similaires de capital et une lutte acharnée, coûteuse commence, sans jamais s’arrêter… Dans une telle lutte, il devient important de savoir qui a construit une route donnée, qui possède telle mine ou telle colonie".

Dans cette description du rôle que joue le capital monopolistique dans la colonisation et l’essor de l’impérialisme, Schumpeter est à deux doigts de tenir les mêmes propos que Lénine et Luxemburg. On pourrait alors peut-être affirmer que, selon Schumpeter, ce sont des conditions spéciales du capitalisme monopoliste (…) qui ne peuvent être identifiées à celles du capitalisme de libres marchés "normal" ou "habituel".

Mais ce n’est pas ce que dit Schumpeter dans Capitalisme, Socialisme et Démocratie. Il y affirme que l’aspect clé du capitalisme (ce qui l’amène à s’accroître) est l’innovation et que celle-ci est possible seulement si le capitalisme est monopoliste ou, s’il ne l’est pas, l’innovation va elle-même contribuer à l’apparition de monopoles (une chose que nous pouvons en effet voir aujourd’hui).

"L’introduction de nouvelles méthodes de production et de nouvelles marchandises est difficilement concevable en concurrence pure et parfaite dès le début. Et cela signifie que l’essentiel de ce que nous appelons le progrès économique est incompatible avec. En effet, la concurrence pure et parfaite est et a toujours été temporairement suspendue dès lors que quelque chose de nouveau est introduit… et ce même si les conditions seraient sinon parfaitement concurrentielles." (chapitre 8)

En outre, puisque la concurrence monopolistique est dynamiquement plus efficace que le capitalisme de marchés libres des manuels, elle va finir par dominer et devenir la forme normale via laquelle le capitalisme va exister et prospérer.

Mais si la forme normale du capitalisme est monopolistique, alors la forme "normale" du comportement d’un tel capitalisme est telle qu’elle est décrite dans "Imperialisms…" : en essayant de maintenir le taux de profit domestique au-dessus du niveau "naturel" en exportant du capital aux colonies, en cherchant à contrôler la main-d’œuvre bon marché et les ressources naturelles et probablement en s’engageant dans des conflits avec d’autres capitalismes nationaux monopolisés. Donc, c’est cela le mode opératoire normal du capitalisme, selon Schumpeter.

L’affirmation selon laquelle la concurrence pure et parfaite et le libre-échange seraient incompatibles avec l’impérialisme ne tient pas : même si l’affirmation est valide, elle se réfère à un cas d’école du capitalisme qui, selon Schumpeter, est condamné à disparaître pour laisser place à un capitalisme monopoliste plus dynamique et innovant.

En combinant ces deux choses ensemble, nous retrouvons avec une reformulation de la théorie de l’impérialisme de Schumpeter qui se rapproche étroitement des théories de l’impérialisme marxistes classiques (ni est pratiquement identique même dans son emphase sur le faible taux de rendement domestique). On ne sait pas si Schumpeter aurait été scandalisé s’il avait entendu cela ou s’il en avait conscience. Mais il ne me semble pas possible de dénier la proximité logique entre les deux théories. »

Branko Milanovic, « Schumpeter’s two theories of imperialism », in globalinequality (blog), 4 janvier 2018. Traduit par Martin Anota



aller plus loin... lire « Le capitalisme, les inégalités et la Première Guerre mondiale »

samedi 25 novembre 2017

La « décroissance » est illusoire dans un monde pauvre et inégal

« J’ai récemment discuté sur Twitter ou via mails avec deux personnes qui sont de grands partisans de la "décroissance". De ces échanges, j’en retire l’impression qu’ils ne sont pas conscients du degré d’inégalité et de pauvreté que connaît le monde aujourd’hui et des arbitrages que nous aurions à faire si nous décidions de fixer le volume de biens et services produits et consommés dans le monde à son niveau actuel.

Je cherche juste à présenter quelques calculs sommaires qui ne peuvent qu’être précisés avec plus de rigueur si nous voulons sérieusement examiner les alternatives.

Supposons, pour simplifier l’exposé, que nous interprétions la "décroissance" comme la décision de fixer le PIB mondial à son niveau actuel (en supposant tout d’abord par là même que le montant d’émissions serait lui-même fixé à son niveau actuel). Alors, à moins que nous ne modifions la répartition du revenu, nous condamnerions alors à une pauvreté permanente abjecte presque 15 % de la population mondiale, celle qui vit actuellement avoir moins de 1,90 dollars par jour et, plus largement, le quart de l’humanité, celle qui vit avec moins de 2,50 dollars par jour. (…).

Garder autant de personnes dans la pauvreté extrême de façon à ce que les riches puissent continuer de jouir de leurs niveaux de vie actuels n’est évidemment pas quelque chose que les partisans de la décroissant cautionnent. L’un de mes correspondants a explicitement rejeté ce scénario. Que devons-nous faire alors ? Ils disent que nous pouvons, bien sûr, accroître les revenus des pauvres et réduire le revenu des riches, de façon à ce que nous restions au niveau du PIB mondial actuel. Donc, supposons que nous décisions de "permettre" à chacun d’atteindre le niveau de revenu médian qui existe actuellement dans les pays occidentaux et que nous réduisions graduellement les revenus des riches (que nous supposons tous vivre en Occident pour simplifier le raisonnement) à mesure que les autres se rapprochent de la cible.

Le "problème" est que le revenu médian après impôt en Occident (environ 14.600 dollars par personne chaque année) correspond au 91ème centile de la répartition mondiale des revenus. Clairement, si nous laissons 90 % des gens accroître leurs revenus à ce niveau, cela crèverait la cible de PIB plusieurs fois (2,7 fois pour être exact). Nous ne pouvons être aussi "généreux". Supposons ensuite que nous laissions chacun atteindre seulement le niveau de revenu qui est légèrement plus élevé que le 10ème centile occidental, en l’occurrence celui du 13ème centile occidental (qui correspond à 5.500 dollars par personne chaque année). Maintenant, par un "heureux hasard", le 13ème centile occidental coïncide avec le revenu moyen mondial, qui correspond au 73ème centile mondial. Nous aurions à accroître le revenu des 73 % les plus modestes, mais aussi à réduire le revenu des 27 % les plus riches, pour que chacun vive à la moyenne mondiale.

Quelle réduction de revenu cela impliquerait-il pour les 27 % les plus riches au monde (ceux dont le revenu est supérieur à la moyenne mondiale) ? Leurs revenus devraient être amputés de près des deux tiers. La plupart d’entre eux, comme nous l’avons dit, vivent en Occident. La paupérisation de l’Occident ne passerait pas par des transferts de revenus vers les pauvres : nous leur amènerions à moins produire et à moins gagner. La paupérisation de l’Occident s’opèrerait via une réduction graduelle et soutenue de la production et du revenu jusqu’à ce que chaque "riche" perde suffisamment de façon à ce qu’il se retrouve à la moyenne mondiale. En moyenne, comme nous l’avons vu, c’est environ les deux tiers, mais les très riches auraient à perdre plus : le décile mondial supérieur aurait à perdre 80 % de son revenu ; (…) les 5 % les plus riches auraient à perdre 84 % de leur revenu ; et ainsi de suite. Les usines, les trains, les aéroports, les écoles auraient à fonctionner le tiers de leur temps normal ; l’électricité, le chauffage et l’eau chaude seraient disponibles seulement 8 heures par jour ; les voitures ne pourraient être conduites qu’une journée sur trois ; nous travaillerons environs 13 heures par semaine (et ainsi les prévisions que Keynes a formulé dans ses "Perspectives économiques pour nos petits-enfants" seront vérifiées), etc. ; tout cela de façon à ce que nous produisons seulement un tiers des biens et services que l’Occident produit actuellement.

Arrêtons-nous un instant pour considérer l’énormité de ce qui est proposé ici. Le Gini mondial doit aller à zéro, alors qu’il atteint actuellement 65. Le monde devrait passer d’un niveau d’inégalité qui est globalement plus élevé que celui de l’Afrique du Sud à une égalité complète, une égalité qui n’a jamais été observée dans une quelconque société. Les pays ont des difficultés à mettre en œuvre des politiques qui réduisent le Gini de 2-3 points et nous proposons d’enlever 65 points de Gini.

De plus, on prévoit que la population mondiale s’accroisse de plusieurs millions. Le PIB que nous ciblons devra soutenir davantage de personnes. Bref, le revenu moyen devra nécessairement chuter.

Du côté positif, malgré tout, un tel resserrement dramatique de la répartition du revenu changera les schémas de consommation. Nous savons que les riches ont une plus forte émission moyenne par dollar dépensé que les pauvres. C’est parce qu’ils consomment davantage de biens et services intensifs en émissions (comme les vols en avions et la viande) que les pauvres. Pousser tout le monde au même niveau signifierait que les émissions totales produites par le nouveau PIB (qui resterait le même en valeur mais dont la composition changerait) serait moindre. Il y aurait donc une certaine marge de manœuvre qui nous permettrait soit de laisser des gens dans une meilleure situation que les autres, soit de laisser tout le monde atteindre un niveau moyen légèrement plus élevé que celui du 13ème centile occidental.

Disons que la hausse de la population et le déclin de l’émission moyenne d’émissions par dollar dépensé se compensent entièrement l’un l’autre : nous retournerions au scénario originel décrit précédemment, lorsque nous supposions que chacun aurait à vivre au niveau de l’actuel 13ème centile occidental et que le monde riche aurait à perdre environ les deux tiers de son revenu.

Il ne me semble pas que cette perspective (…) soit susceptible de trouver un réel soutien politique partout, même parmi les décroissants, dont certains auraient à réduire leur consommation de peut-être 80 ou 90 %. Si nous voulons sérieusement réfléchir à la façon par laquelle réduire les émissions, il serait plus logique de, non pas s’engager dans les illusions de la décroissance dans un monde très pauvre et inégal, mais de réfléchir à la façon par laquelle les biens et services intensifs en émissions pourraient être taxés de façon à ce qu’on les consomme moins. La hausse de leurs prix relatifs réduirait le revenu réel des riches (qui les consomment) et réduirait, même légèrement, les inégalités mondiales. Evidemment, nous devons penser à propos de comment les nouvelles technologies peuvent être utilisées pour rendre le monde plus respectueux à l’environnement. Mais la décroissance n’est pas la voie à suivre. »

Branko Milanovic, « The illusion of "degrowth" in a poor and unequal world », in globalinequality (blog), 18 novembre 2017. Traduit par Martin Anota



aller plus loin... lire « Environnement : l'impossible équation décroissante » d'Alexandre Delaigue

samedi 21 octobre 2017

Petit panorama des inégalités mondiales de revenu

« Les données que la Banque mondiale a récemment publiées sur les comptes nationaux (le PIB par tête, la consommation nationale, les indices des prix à la consommation, les exportations et importations, etc.) nous permettent d’actualiser le calcul des inégalités internationales. Les choses ne sont pas toujours très évidentes et je vais devoir notamment expliquer certains choix méthodologiques. En utilisant la classification que j’ai introduite dans mon livre de 2005, World Apart, je vais passer en revue trois types d’inégalités internationales et mondiales.

Commençons avec le plus simple. Prenons le PIB par tête de tous les pays (exprimés en dollars internationaux de 2005, comparables au cours du temps, basés sur le Projet de Comparaison Internationale de 2011) et calculons l’indice de Gini avec eux. (Ignorons le fait qu’il s’agisse de pays petits ou de pays peuplés). Le nombre de pays varie comme il y a plus de pays dans le monde aujourd’hui qu’en 1952, quand notre série commence, donc le mieux est de regarder la ligne rouge seulement après 1980. Après cette date, le nombre de pays est à peu près constant et des pays indépendants devenus indépendants depuis (comme l’Ukraine, la Macédoine, la Slovaquie, l’Erythrée) étaient alors considérés comme des pays séparés, quand ils faisaient partie d’ensembles plus larges (l’URSS, la Yougoslavie, etc., produisaient des données pour leurs unités constituantes comme les Etats-Unis produisent des données comptables pour chacun de ses Etats).

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Que voyons-nous avec la ligne rouge ? Une hausse de l’indice de Gini entre le milieu des années quatre-vingt et les années deux mille, ce qui indique une divergence des revenus moyens des pays et ensuite, après le tournant du siècle, une convergence. La convergence s’explique essentiellement par des taux de croissance plus élevés en Afrique, en Asie et en Amérique latine que dans les pays riches, en particulier après 2007. (Ceux qui étudient l’économie de la croissance peuvent facilement reconnaître ici l’histoire de la convergence ou divergence inconditionnelle, mais calculée en utilisant l’indice de Gini plutôt qu’une régression.)

Donc ce serait la fin de l’histoire si les pays avaient la même population. Mais ce n’est évidemment pas le cas. Pour les inégalités mondiales, la convergence de la Chine et du Tchad, de l’Inde et d’Israël, ne sont pas équivalentes. Si le PIB par tête de la Chine converge vers celui des pays riches, ce sera bien plus important. Pour voir dans quelle mesure regardons la ligne bleue où nous utilisons les PIB par tête des pays comme avant mais en les pondérant maintenant par la taille de la population. Ce qui frappe, c’est de voir qu’après 1978, précisément quand la croissance chinoise s’est accélérée, la ligne bleue commence à être décroissante, tout d’abord lentement, puis ensuite de plus en plus rapidement. Après 2000, l’indice de Gini semble être en chute libre. Quand nous nous penchons un peu plus sur les données, nous constatons que jusqu’à 2000 l’essentiel de la réduction des inégalités s’explique par la dynamique chinoise. Sans la Chine, la ligne bleue aurait été croissante. Mais après 2000, même si nous ne prenons pas en compte la Chine, les inégalités pondérées en fonction de la taille des populations diminuent : elles baissent avec la croissance rapide que connaît l’Inde (et l’Indonésie, le Vietnam, etc.). C’est pourquoi nous avons maintenant deux gros moteurs derrière la réduction internationale des revenus : la Chine et l’Inde. Cependant, comme la Chine devient plus riche elle peut ne jouer encore ce rôle très longtemps. Aujourd’hui, le PIB par tête de la Chine est presque exactement le même que la moyenne mondiale, mais celui de l’Inde est inférieur de moitié à la moyenne mondiale. Donc, dans un futur proche, le taux de croissance de l’Inde comparé à celle du monde sera d’une importance capitale.

Ce serait la fin de l’histoire si dans chaque pays tous les citoyens avaient le même revenu, c’est-à-dire s’il n’y avait pas d’inégalités intranationales. Notons que la ligne bleue suppose implicitement ceci : que tous les Chinois aient le revenu moyen de la Chine, que tous les Américains aient le revenu moyen des Etats-Unis, etc. Evidemment, ce n’est pas le cas. En outre, nous savons que les inégalités de revenu dans la plupart des pays se sont accrues. Quand nous essayons de voir les inégalités entre tous les citoyens du monde (les inégalités mondiales représentées par les points verts) nous délaissons le monde de la comptabilité nationale parce que ce monde ne peut nous donner les données relatives aux revenus individuels pour aller dans le monde des enquêtes réalisées auprès des ménages. (A partir des comptes nationaux américains, je peux apprendre que la valeur moyenne de la production produite aux Etats-Unis annuellement s’élève à 53.000 dollars. Mais je n’ai aucune idée du revenu des 1 % les plus riches ou du décile inférieur. Pour cela, j’ai besoin d’utiliser enquêtes réalisées auprès des ménages.)

On devrait naturellement nous attendre à ce que les points verts se situent au-dessus de la ligne bleue. On devrait également s’attendre à voir des points verts d’autant plus éloignés de la ligne bleue que les inégalités intranationales sont importantes. C’est en effet ce que nous voyons : les inégalités mondiales, calculées en utilisant les mêmes dollars internationaux, commencent par se situer autour d’un Gini de 0,7 et ensuite, poussées vers le bas par la ligne bleue, commencer à aller vers le bas en finissant par atteindre un Gini de 0,63.

Les évolutions des inégalités mondiales reflètent aujourd’hui deux forces à l’œuvre : la convergence de l’Asie qui amène les revenus moyens de la Chine, de l’Inde, du Vietnam, de l’Indonésie, etc., à se rapprocher de ceux du monde riche et, dans une moindre mesure, le creusement des inégalités intranationales. Si dans le futur la convergence asiatique cesse et que les inégalités intranationales poursuivent leur hausse, les points verts vont peut-être revenir vers un indice de Gini de 0,7. Mais si, à l’inverse, la convergence continue, s’étend à l’Afrique, et que les inégalités intranationales cessent d’augmenter, les points verts pourraient continuer d’aller vers le bas.

Ce serait la fin de l’histoire s’il n’y avait pas un autre problème. Nos enquêtes de ménages tendent à sous-estimer les revenus supérieurs (les revenus des fameux 1 % les plus riches). Et une question peut alors se poser : peut-être que nous sous-estimons la hauteur des points verts en ne prenant pas pleinement en compte la richesse des plus aisés. Christoph Lakner et moi avons essayé, du mieux que nous puissions, ajuster les données en fonction de cela, en supposant des sous-estimations spécifiques aux pays et en accroissant, à la Pareto, les revenus pour les 10 % les plus riches. C’est ainsi que nous obtenons les points élevés de couleur orange.

Maintenant, il faut avouer que la situation n’est pas aussi splendide qu’avant : les inégalités mondiales sont faibles par rapport aux années quatre-vingt, mais la baisse est bien plus modeste qu’on ne le pensait initialement : elle serait d’environ 3,5 points de Gini et non de 7. Est-ce que l’ajustement peut entièrement inverser la baisse et suggérer que les inégalités mondiales ont en fait augmenter ? C’est possible, mais très peu probable, parce que la convergence asiatique est si forte et affecte tellement de gens (presque 3 milliards) que même une très forte hausse dans les inégalités intranationales ne peuvent pleinement compenser ce gain. Mais nous avons besoin de données supplémentaires et de meilleure qualité pour le dire avec certitude. C’est pourquoi beaucoup de ceux qui travaillent sur le sujet cherchent à combiner les données issues des enquêtes auprès des ménages (qui sont très bonnes pour 90 – 95 % des distributions nationales) avec les données fiscales qui sont meilleures pour les 1 % les plus riches et peut-être même les 5 % les plus riches.

Donc restez à l’écoute ! »

Branko Milanovic, « Figuring out various income inequalities: what can they tell us? », in globalinequality (blog), 16 octobre 2017. Traduit par Martin Anota

mercredi 12 juillet 2017

L’aide internationale ne peut pas être régressive

« Il y a plusieurs arguments contre l’aide étrangère. Angus Deaton a affirmé que l’aide étrangère, en fournissant aux gouvernements des ressources autrement qu’à travers la fiscalité, brise le lien de réciprocité qui existe entre les contribuables et l’Etat. Elle affaiblit donc les institutions nationales et isole les régulateurs de la population. Dambisa Mayo croit que l’aide alimente la corruption. Bill Easterly a attaqué l’aide au motif qu’elle irait aux gouvernements et non au secteur privé. Plusieurs critiques récentes rappellent des arguments avancés il y a plusieurs décennies par Peter Bauer ("Dissent on development") et même plus tôt par Ludwig von Mises.

Aujourd’hui, à l’instant même où l’Union européenne semble considérer une hausse de l’aide pour l’Afrique (non pas pour répondre à des inquiétudes humanitaires, mais pour satisfaire le seul intérêt domestique comme la réduction de la migration est difficile à imaginer sans une convergence substantielle des revenus entre l’Afrique et l’Europe), il est utile de souligner qu’un argument contre l’aide ne tient pas. C’est l’argument avancé quelques fois dans la presse populaire (et même par moments par certains universitaires aussi) selon lequel l’aide aux pays pauvres est juste un transfert de ressources des personnes pauvres dans les pays riches aux riches des pays pauvres. C’est que l’économie appelle un "transfert régressif" (par opposition au transfert « progressif » que nous désirons, consistant à taxer une personne plus riche et à transférer l’argent à un plus pauvre.)

Les données sur la répartition mondiale du revenu montrent clairement que cet argument précis avancé contre l’aide ("la régressivité") n’est pas valide. (J’ai déjà abordé ce sujet, de façon plus détaillée, ici.)

(…) Le graphique ci-dessous montre les niveaux de revenu annuel par tête (en dollars PPA de 2011) à différents centiles des répartitions du revenu aux Pays-Bas et au Mali. Comme nous pouvons facilement le voir, même les centiles les plus pauvres aux Pays-Bas sont plus riches que n’importe quel centile de la répartition malienne, notamment les 1 % les plus riches. En d’autres mots, les deux répartitions ne s’imbriquent pas : la répartition hollandaise commence à des niveaux de revenu bien plus élevés que ceux où la répartition malienne s’achève. (La ligne en pointillés est tirée à partir du niveau de revenu du centile le plus pauvre de la répartition hollandaise.)

GRAPHIQUE 1 Répartition du revenu aux Pays-Bas et au Mali

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Maintenant, ce fait seul indique que si l’on taxait un Hollandais et transférait cet argent à une personne au Mali, il serait peu probable qu’il s’agisse d’un transfert régressif. Mais la probabilité d’un transfert régressif est même plus faible que cette première réflexion nous le suggérerait. On doit se demander quelle pourrait être l’identité du Hollandais dont proviendrait l’euro d’impôt (qui est utilisé pour l’aide). En d’autres mots, imaginons un gros bol où seraient collectés tous les impôts sur le revenu que payent les Hollandais et imaginons que sur chaque euro que contiendrait ce bol serait écrit le niveau de revenu (ou la position en termes de centile) de la personne qui l’a payé. Si le système hollandais était un système censitaire, chaque Hollandais contribuerait au même montant absolu et la position en termes de centile du contribuable dont l’euro irait au Mali serait le revenu médian hollandais. Si le système hollandais était tel que le taux d’imposition soit le même pour chaque individu, c’est-à-dire indépendamment de son niveau de revenu (le système d’« impôt forfaitaire »), l’euro viendrait de la personne gagnant le niveau de revenu hollandais moyen. (Formellement, t = αy où t désigne les impôts payés par un individu, α le taux d’imposition et y le revenu avant imposition. Ensuite, l’euro d’impôt aléatoire est reçu d’une personne avec le revenu : E(y(t/T)=E(αy2/T)=α(E(y))2/αE(y)=E(y) où T désigne les impôts totaux.) La personne avec le revenu moyen aux Pays-Bas est localisée au 63ème centile de la répartition du revenu hollandaise.

Mais ce n’est pas tout. Le système hollandais d’imposition directe est progressif, ce qui signifie que le taux d’imposition augmente avec le niveau de revenu. Maintenant, les plus riches vont verser un montant plus élevé non seulement de façon absolue, mais aussi de façon proportionnelle. (…) Nous pouvons calculer le taux d’imposition moyen par centile de la répartition hollandaise (présenté dans le graphique ci-dessous) et aussi calculer qu’un euro aléatoire qui irait financer l’aide en Afrique viendrait de la personne qui se situe au 73ème centile de la répartition du revenu hollandaise. (C’est l’autre façon de dire que la moitié des impôts hollandais sont payés par les 27 % plus gros contribuables.)

GRAPHIQUE 2 Part du revenu brut versé comme impôts directs aux Pays-Bas en 2013 selon le niveau de revenu avant imposition (en %)

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Nous pouvons maintenant retourner au premier graphique et quelle est la probabilité que le bénéficiaire de l’aide hollandaise au Mali soit plus riche que la personne au 73ème centile de la répartition hollandaise du revenu. Puisque même les 1 % des Maliens les plus riches ont un revenu qui est grandement inférieur (il est d’environ un quart) que le revenu au 73ème centile de la répartition hollandaise, cette probabilité doit être quasi nulle. En d’autres mots, même si nous supposons, plutôt de façon extravagante, que les seuls bénéficiaires de l’aide hollandaise au Mali sont les 1 % les plus riches locaux, le transfert serait toujours progressif. On peut bien sûr affirmer que si nous découpions la répartition malienne du revenu en de plus petites parts, il se pourrait qu’une petite part (regroupant, imaginons, les cinq ou dix Maliens les plus riches) soit plus riche que le 73ème centile de la répartition hollandaise. Mais cela revient simplement à dire que (en travaillant derrière le voile d’ignorance sur l’identité des bénéficiaires de l’aide) la probabilité d’un transfert régressif se situe quelque part au voisinage d’un centième d’un pourcent. Il incombe à ceux qui affirment que l’aide étrangère peut être régressive de montrer que les bénéficiaires de l’aide sont les gens qui font probablement partie des plus hauts revenus maliens. D’après tout ce que nous savons sur les effets de l’aide, cela semble des plus improbables.

En conclusion, l’aide n’est pas une panacée, elle peut même se révéler nuisible du pays destinataire, mais elle ne représente sûrement pas (dans la plupart des cas auxquels nous avons normalement affaire) un transfert de pouvoir d’achat d’une personne pauvre dans un pays riche à une personne riche dans un pays riche. (…) »

Branko Milanovic, « Why foreign aid cannot be regressive? », in globalinequality (blog), 11 juillet 2017. Traduit par Martin Anota

jeudi 25 mai 2017

Le “néo-impérialisme” est-il la seule voie de développement ?

« Comme nous le savons bien (ou devrions bien le savoir), le marxisme a graduellement développé deux approches de l’impérialisme. La position même de Marx était fondamentalement et inflexiblement positive (du moins jusqu’aux toutes dernières années de sa vie) : l’impérialisme, aussi brutal et perturbateur soit-il, constituait le moteur par lequel la structure sociale la plus avancée, à savoir le capitalisme, s’introduisait dans les sociétés en retard de développement et les transformait le plus amplement. Les propres écrits de Marx sur la conquête britannique de l’Inde sont sans ambiguïté sur ce propos. Les écrits d’Engel sur la conquête française de l’Algérie sont (comme à chaque fois que l’on compare les styles d’écriture d’Engel et de Marx) encore plus "brutaux". Selon cette conception "classique", l’Europe occidentale, les Etats-Unis et le "Tiers Monde" se développeraient tous capitalistiquement, pourraient relativement vite arriver aux mêmes niveaux de développement, et le capitalisme serait ensuite directement remplacé par le socialisme dans chacun d’eux.

Cette conception dépendait crucialement de deux hypothèses : que (1) la classe laborieuse occidentale reste au faible niveau de revenu (celui du salaire de subsistance) qui (2) ne cesse alors d’alimenter sa ferveur révolutionnaire. L’hypothèse (1) était commune à tous les économistes du dix-neuvième siècle, elle était soutenue jusqu’au milieu du dix-neuvième siècle par les données empiriques et Marx ne constituait pas une exception. Mais vers la fin du siècle, Engels a noté l’émergence d’une "aristocratie ouvrière" qui émoussait le conflit de classe en Grande-Bretagne et peut-être dans d’autres pays développés. La hausse des salaires était "nourrie", selon Engels, par les profits coloniaux réalisés par les capitalistes britanniques. Bien que ces hausses de salaires n’étaient que "des miettes tombées de la table des capitalistes" (pour reprendre Engels), elles explosaient la théorie de la "loi d’airain des salaires" et, de façon collatérale, le potentiel révolutionnaire de la classe laborieuse en Occident. Donc les germes de l’idée que l’impérialisme puisse saper la lutte des classes dans les pays développés furent semés et elles eurent par la suite de profondes répercussions.

Le livre Imperialism: Pioneer of Capitalism de Bill Warren (publié en 1980, mais inachevé en raison de la mort de Warren) crédite le Lénine d’après 1914 pour le changement (ou plutôt, il le critique pour cela). Dans l’Impérialisme de Lénine, le capitalisme de monopole, qui a perdu la vigueur du capitalisme de libre marché et qui est devenu "décrépi", avait besoin d’une expansion étrangère (pour maintenir les profits à leurs niveaux antérieurs). Cela entraîna la lutte impérialiste pour les territoires qui finit par faire éclater la Première Guerre mondiale. Au même instant, l'amélioration relative de la situation matérielle des classes laborieuses dans les pays développés amena celles-ci à abandonner le sentier révolutionnaire et à soutenir les parties sociaux-démocratiques "opportunistes" et nationalistes (et leurs dirigeants notamment le "renégat" Kautsky). La lutte des "peuples d’Orient" (comme on les appelait lors de le première conférence à Bakou en 1920) contre l’impérialisme est devenue partie intégrante d’une lutte globale contre le capitalisme, et l’impérialisme cessa d’être perçu comme un précurseur dynamique du socialisme à venir, mais plutôt l’extension du capitalisme moribond. Selon Warren, "à présent, ce n’est pas le caractère du capitalisme qui détermine la progressivité (…) de l’impérialisme, mais le caractère de l’impérialisme qui détermine le caractère réactionnaire du capitalisme".

Ce changement de position a de profondes répercussions pour la pensée de la gauche que Warren dénonce. Il a mené aux théories du "centre" et de la "périphérie", de la "dépendance structurelle", etc. (développées par Frank, Amin, Cardoso, Prebisch…). Warren affirme que ces théories étaient inexactes parce qu’elles prédisaient une accélération de la croissance si les pays parvenaient à se désengager du système mondial dominant (…) et elles n’avaient rien à voir avec la lutte des travailleurs dans les pays émergents parce qu’elles reflétaient les intérêts des bourgeoisies nationalistes du Tiers Monde.

J’aimerais faire une véritable recension du livre extrêmement stimulant de Warren, même si celui-ci contient beaucoup de passages exaspérants, mais je le ferai une prochaine fois. (Dans l’un de ces passages exaspérants, par exemple, Warren célèbre la hausse des inégalités dans les pays en développement, notamment la concentration de la propriété foncière entre les mains des latifundistas, parce qu’il la considère comme un indicateur du degré d'adoption de méthodes de production capitalistiques plus efficaces dans l’agriculture. Ses célébrations des inégalités dans la seconde partie de son livre, portant sur les développements postérieurs à 1945, feraient rougir Friedman et Hayek !). Mais ce n’est pas le livre de Warren en tant que tel qui m’intéresse, mais ses implications très contemporaines.

Il est des plus utiles pour comprendre l’essor des nouvelles économies capitalistes en Asie. Même si Richard Baldwin ne fait allusion ni à la position marxiste classique, ni à la théorie de la dépendance, le livre qu’il a récemment publié et (dont j’ai proposé une recension) montre clairement que la réussite économique de l’Asie s’est appuyée sur l’usage de relations capitalistes de production et d’inclusion dans les chaînes de valeur mondiales, c’est-à-dire sur une participation active dans la mondialisation. Pas passive, mais une participation qui fut prisée, désirée. Ce n’est pas par hasard si la Chine est devenue le principal champion de la mondialisation aujourd’hui. Par conséquent, la réussite asiatique réfute directement les théories de la dépendance et elle est en accord avec la position marxiste classique à propos de l’impact révolutionnaire du capitalisme et par extension du "néo-impérialisme" dans les sociétés les moins développées.

Cela a de profondes implications sur la façon de voir et d’expliquer les grands changements dans le pouvoir économique que nous avons observés au cours du dernier demi-siècle (Quelles sont les origines de cette transformation ? le rôle de l’Etat-nation et de l’impérialisme ? le rôle des mouvements d’indépendance menés par la bourgeoisie ?) et sur la façon de voir les développements futurs. Je ne vais pas développer ces questions maintenant parce que mon avis évolue encore sur le sujet et je pense développer tout cela dans un livre, mais je pense que, pour chercher à comprendre les changements du monde moderne, le mieux que nous puissions faire est de revenir à la littérature et aux débats d’il y a exactement un siècle. (…). Mis à par cela, je ne vois aucun autre récit qui donne un sens aux grands changements que nous vivons. »

Branko Milanovic, « Is “neo-imperialism” the only path to development? », in globalinequality (blog), 18 mai 2017. Traduit par Martin Anota

mercredi 3 mai 2017

Le débat autour des effets respectifs de la technologie et du commerce sur l'emploi américain

L’École doctorale de l'université de la Ville de New York (CUNY) a organisé le 26 avril un débat autour des effets du commerce sur les emplois et les salaires américains. Les participants étaient David Autor et Ann Harrison, auteurs d’articles économiques incontournables sur les effets des exportations chinoises sur l’emploi et les salaires américains (et professeurs respectivement au MIT et à Wharton), Brad DeLong, un économiste touche-à-tout qui a été un haut responsable au Trésor sous l’administration Clinton (et professeur à Berkeley) et Paul Krugman, un récipiendaire du prix Nobel, professeur à l’Université de New-York et probablement l’un des trois économistes les plus influents dans le monde.

Le débat a commencé avec l’intervention de David Autor. Ce dernier a rappelé que l’emploi industriel américain connaît certes une tendance baissière depuis 1943 (année au cours de laquelle il représentait presque 40 % de l’ensemble de la main-d’œuvre), mais il note toutefois que nous avons assisté au début des années deux mille, avec l’accession de la Chine à l’OMC, à une baisse brutale (une "chute d’une falaise") du nombre d’emplois industriels. Entre la fin des années quatre-vingt-dix et aujourd’hui, environ 5 millions d’emplois manufacturiers ont été perdus. Autor pense certes que le changement technologique est le principal facteur qui explique les tendances à long terme, mais il estime toutefois que la plus récente chute ne peut être dissociée du commerce (notamment à la pénétration d’importations de biens chinois).

Ensuite, dans les déclarations d’ouverture, Ann Harrison, en référence à deux études auxquelles elle a participées, a déclaré que les effets du commerce sont bien plus manifestes lorsque l’on suit les travailleurs par la profession que lorsque l’on observe simplement à un secteur donné. Ainsi, les travailleurs déplacés par le commerce, même s’ils ont retrouvé par la suite un emploi, ont perdu environ 25 % de leurs salaires. Le second article d’Ann Harrison porte un message quelque peut différent : plusieurs emplois ont été perdus parce que le prix des biens d’investissement a diminué, si bien que les machines se sont substituées au travail. C’est un récit où la technologie joue le rôle principal, mais avec une nuance : le changement technologique a en fait répondu au changement des prix relatifs. Harrison a conclu en disant que sa position dans le débat autour des rôles respectifs de la technologie et du commerce serait probablement plus proche de celle de Brad DeLong (l’intervenant suivant) que de celle de David Autor.

Effectivement, dans sa déclaration d’ouverture, DeLong s’est montré en faveur de l’explication technologique même (…) s’il n’indique pas clairement s’il pense que celle-ci s’applique toujours à la situation actuelle et à la Chine en particulier.

Paul Krugman (…) a fait référence aux débats qui se tenaient dans les années quatre-vingt-dix sur le rôle respectif de la technologie et du commerce : à l’époque, le consensus était que les deux tiers des effets sur l’emploi et le salaire étaient dus à la technologie. Mais, Krugman dit, les économistes ont peut-être eu raison de dire que le commerce avait alors un rôle limité ; par contre, ils tenir les mêmes propos aujourd’hui, dans la mesure où l’essor des échanges qui a eu lieu au cours des vingt dernières années a été bien plus ample que ce que les Etats-Unis connaissaient dans les années quatre-vingt-dix. Il pense que le commerce a aujourd’hui un impact massif, mais que c’est un événement unique, associés à la Chine, et qui n’est pas susceptible d’être répliqué.

Si je devais commenter les choses comme un commentateur sportif, je dirais qu’Autor et Krugman estiment plutôt que "le commerce importe" et que DeLong et Harrison tendent plutôt à privilégier l’explication technologique. Mais cette classification est trop grossière. Les propres travaux d’Autor, auxquels il fit par la suite référence, montrent que le changement technologique joue un rôle déterminant derrière le déplacement du travail routinier. (Mon analyse favorite d’Autor, Dorn et Hanson est d’ailleurs celle qui met en regard l’explication commercial et l’explication technologique et qui constate que les deux… importent.) De même, comme je l’ai mentionné, Harrison constate elle-même que le commerce a indéniablement un impact.

Il y a au moins trois domaines où les conférenciers semblent être d’accord ensemble.

(1) Se retirer de la mondialisation serait extrêmement coûteux pour les Etats-Unis et le reste du monde. DeLong souligne que l’ALENA a des effets asymétriques. Même s’il pense que l’ALENA (en l’occurrence, le commerce avec le Mexique) a eu un impact minuscule sur les destructions d’emplois aux Etats-Unis, une sortie du NAFTA aurait aujourd’hui un énorme impact négatif en raison du nombre et de la densité des échanges qui ont été créés ces deux dernières décennies. Tout le monde s’accorde pour dire que c’est une folie de se retirer de la mondialisation et de retourner au protectionnisme.

(2) Tout le monde s’accorde pour dire que les économistes ont sous-estimé l’impact du commerce international. Comme Autor le souligne, les bénéfices de l’ouverture (l’accès à des biens moins chers) sont diffus, tandis que les coûts sont concentrées (certains perdent leur emploi). Selon Krugman, c’est parce que les économistes, emmurés dans leur "joyau de la couronne de l’économie" (en l’occurrence, la théorie des avantages comparatifs), ont eu tendance à se focaliser sur les effets moyens, pas sur l’hétérogénéité des effets. Il pense que c’est ce qui a maintenant changé. Sur une note plus philosophique, Autor a jouté que les travailleurs sont des gens (oui) et que même si les mécanismes compensateurs pour les pertes d’emploi étaient efficaces (ce qui n’est pas le cas selon Ann Harrison), les gens désirent avoir des emplois valorisants et de hauts salaires plutôt que de vivre des prestations sociales.

(3) L’épisode chinois ne va pas se reproduire. Comme je l’ai mentionné, c’est l’idée que Krugman a introduit dans sa déclaration d’ouverture, mais elle a été développée ensuite par DeLong et Autor. DeLong pense que la Chine sera le dernier exemple d’un développement tiré par les exportations. Ce mode de développement a été rendu possible par la volonté des Etats-Unis de s’ouvrir aux importations asiatiques (ce qui bénéficia auparavant au Japon et à la Corée du Sud) et par le désir du reste du monde de couvrir les déficits américains en engrangeant des capitaux aux Etats-Unis. DeLong a donc abordé des problèmes d’économie politique mondiale qui transformèrent paradoxalement l’économie la plus riche au monde en importateur de capitaux plutôt qu’en exportateur de capitaux. (…) Mais si l’épisode chinois est effectivement exceptionnel (…), cela signifie que les dynamiques que connaît actuellement le marché du travail américain ne se reproduiront pas.

Ce fut une bonne soirée. De grands économistes (…) ont débattu à la régulière et ont abouti à un certain consensus. Nous sommes retournés en 1817, l’année où Ricardo fit jouer un grand rôle au commerce et à la technologie dans ses Principes (en l’occurrence, sans le fameux chapitre XXXI). »

Branko Milanovic, « El super clasico: trade and technology duke it out at CUNY », in globalinequality (blog), 27 avril 2017. Traduit par Martin Anota



aller plus loin...

« Pourquoi les travailleurs américains se sont-ils appauvris ? »

« La concurrence chinoise et le déclin de l’emploi américain »

« Mondialisation versus technologie »

« Les robots, l’emploi et le paradoxe de Polanyi »

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