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mercredi 21 février 2018

Economie olympique

« (…) Je dois avouer que l’opportunité d’accueillir les Jeux olympiques pour une ville est loin d'être démontrée sur le plan économique. On peut en trouver une belle illustration avec le nouveau stade de 100 millions de dollars des cérémonies d’ouverture qui ne sera utilisé que quatre fois au total (pour l’ouverture et la fermeture des Jeux olympiques d’hiver, puis pour l’ouverture et la fermeture des Jeux paralympiques du mois prochain) et qui sera ensuite démoli. Andrew Zimbalist se penche sur cette question en détails dans son article "Tarnished Gold: Popping the Olympics Bubb", paru dans le numéro du premier trimestre 2018 de la Milken Institute Review.

La construction de nouveaux bâtiments (ou la profonde rénovation de ceux qui existent déjà) représente un coût significatif pour les Jeux. Zimbalist, note concernant les précédents Jeux d’hiver de 2014, que "le CIO a accepté une candidature bien audacieuse de Sotchi pour les Jeux d’Hiver, une ville où presque aucun des sites ou infrastructures nécessaires n’était en place. Ils devinrent les Jeux les plus chers de l’histoire, avec la Russie déboursant entre 50 milliards et 67 milliards de dollars, même si l'on peut douter que la totalité de cette somme soit effectivement allée dans la construction".

Comme il est devenu parfaitement clair que les recettes qu’une ville hôte perçoit directement des Jeux olympiques (par exemple, les recettes liées aux tickets et aux droits télévisuels) ne couvrent généralement qu’environ un tiers des coûts d’accueil, moins de villes se portent candidates pour accueillir les Jeux. Deux villes se sont portées candidates pour les Jeux d’hiver 2022, en l’occurrence Pékin en Chine et Almaty au Kazakhstan. Pékin "a gagné" comme le décrit Zimbalist :

"Le comité organisateur de Pékin a présenté sa candidature au CIO en notant que la ville utiliserait certains sites hérités des Jeux olympiques d’été 2008. Mais la Chine est allée dans le sens du penchant du CIO pour la comptabilité créative en excluant le coût des lignes ferroviaires à haute vitesse qui relieront Pékin aux zones de ski de piste et de ski de fond (éloignées respectivement de 54 miles et de 118 miles de la capitale). Ce projet va coûter environ 5 milliards de dollars et n’aura que peu d’utilité pour la région après la fin des Jeux."

"Sont aussi exclues du budget de Pékin les dépenses considérables finançant les nouvelles dérivations d’eau et les programmes de dessalement nécessaires pour accueillir les Jeux d’hiver des villes du nord de Chine en manque d’eau (et de neige). Le nord de la Chine dispose de 25 % de l’ensemble des ressources d’eau du pays alors qu’il héberge presque 50 % de la population. Par conséquent, la Chine a lancé un programme de dérivation d’eau de 80 milliards de dollars à partir du sud avant les Jeux d’été de 2008."

"Mais la disponibilité en eau du nord reste toujours inférieure à ce que les Nations Unies considèrent être le niveau critique pour la santé ; ne parlons même pas de ce qui est nécessaire pour les festivités olympiques. Zhangjiakou, le site de la compétition pour les événements associés au ski nordique, reçoit moins de huit pouces de neige par an. Yanqing, le site des événements associés au ski alpin, reçoit moins de 15 pouces de précipitation par an."

"Les deux zones vont donc nécessiter beaucoup d’eau pour faire de la neige artificielle. Mais même si la Chine réussit à finir les infrastructures nécessaires pour la dérivation des eaux, cela reviendra à déshabiller Pierre pour habiller Paul : Pékin, Zhangjiakou et Yanqing se situent dans l’une des régions agricoles les plus importantes de Chine, produisant du sorgho, du maïs, du blé d’hiver, des légumes et du coton."

"En outre, le gouvernement compte apparemment sur la valeur durable des constructions des Jeux d’hiver, en créant des stations de ski permanentes dans les montagnes bordant la Mongolie intérieure et le Désert de Gobi. Si les stations de ski survivent, seuls les résidents les plus riches de Chine pourront se permettre d’y aller, tandis que la production alimentaire (et les revenus des éleveurs) en sera affectée."

"Un autre problème avec Pékin 2022 est que l’hiver est l’une des pires saisons pour la pollution de l’air dans cette ville horriblement polluée. La déforestation des montagnes du nord nécessaire pour les infrastructures des Jeux ne va qu’aggraver le problème."

"Au vu des complications suscitées par l’accueil des Jeux d’hiver dans le nord de la Chine, on peut se demander comment Pékin a pu être choisie. La réponse est simple : en raison de la perspective de gros déficits, la seule autre ville candidate était Almaty, capitale du Kazakhstan, le pays aux amples ressources pétrolières qui est dirigée avec une main de fer par le kleptocrate Noursoultan Nazarbaïev depuis l’indépendance en 1991."

Zimbalist n’offre pas d’estimations parallèles pour les Jeux de PyeongChang. Selon l’estimation standard qui revient souvent, la Corée du Sud va dépenser environ 13 milliards de dollars sur les installations pour les Jeux d’hiver, mais cette estimation s’avère trop faible. Ce montant n’inclut pas les infrastructures comme les lignes ferroviaires à haute vitesse sur les 80 miles séparant Seoul et PyeongChang. Il y a quelques années, les analystes de l’Institut de Recherche Hyundai estimèrent ces coûts additionnels d’infrastructures à 43,8 milliards de dollars.

Les arguments économiques en faveur de l’accueil des Jeux olympiques dépendent étroitement des recettes indirectes : les emplois de construction de court terme avant les Jeux, les dépenses des touristes durant les Jeux, les infrastructures et la reconnaissance qui peuvent durer après les Jeux. Si l’on jette un coup d’œil aux précédents Jeux, il apparaît que de tels bénéfices sont assez incertains. Le scénario économique le plus optimiste pour les Jeux de PyeongChang serait que ceux-ci soient aussi réussis que les Jeux d’hiver de Salt Lake City de 2002. Cela s’explique par le fait que cette zone était une destination attractive et accessible pour les sports d’hiver, mais quelque peu sous-apprécié avant les Jeux. Les Jeux ont accru sa visibilité et stimulé son tourisme à long terme. D’ailleurs, Salt Lake City vient juste d’annoncer qu’elle serait intéressée à l’idée d’accueillir de nouveau les Jeux en 2026 ou 2030.

Cependant, d’autres villes qui ont accueilli les Jeux d’hiver ces dernières décennies n’ont pas autant réussi : soit les destinations étaient déjà très populaires pour les activités d’hiver, auquel cas elles n’ont pas connu de stimulation de ces activités touristiques à long terme, soit elles n’ont tout simplement jamais connu de forte activité. Rappelons la liste des villes qui ont accueilli les dix derniers Jeux d’hiver : Sotchi (2014), Vancouver (2010), Turin (2006), Salt Lake City (2002), Nagano (1998), Lillehammer (1994), Albertville (1992), Calgary (1988), Sarajevo (1984), Lake Placid (1980).

Pour les Jeux de PyeongChang, les ventes de tickets n’ont pas été terribles. Les audiences à la télévision devraient être bonnes, mais avec (…) les gens les visionnant via d’autres médias, elles risquent de ne pas être fabuleuses. Les dépenses sur les installations semblent avoir été gardées sous contrôle, bien qu’il puisse être possible que les détails sur les surcoûts n’aient pas encore filtré. Même le CIO, qui n’est pas connu pour sa parcimonie, a signalé publiquement que plusieurs des nouveaux sites risquent de ne pas être utilisés après les Jeux.

Les dividendes économiques dépendent au final de la capacité de PyeongChang à devenir une destination beaucoup plus importante pour les activités touristiques d’hiver dans les années qui suivront les Jeux. D’un côté, PyeongChang a aujourd’hui une petite population (d’environ 44.000 personnes) et sa vie nocturne, ses restaurants et ses hôtels sont par conséquent bien limités. Cette ville se situe aussi à environ 40 miles de la zone démilitarisée séparant la Corée du Nord de la Corée du Sud, ce qui peut désinciter les touristes à oser y faire des réservations. D’un autre côté, les niveaux de revenu ont rapidement augmenté en Asie de l’Est, en particulier en Chine. La demande pour les destinations touristiques se développe. Il y a déjà plusieurs stations de ski sud-coréennes qui marchent bien. PyeongChang va avoir des coûts économiques excédant de loin les bénéfices. Mais il y a une chance raisonnable pour que ce soit pour elle plus rentable que les récents Jeux d’Hiver et elle semble avoir été plus sage dans son analyse coûts-bénéfices que son prédécesseur (Sotchi) ou son successeur (Pékin). (…) »

Timothy Taylor, « Olympic Economics », in Conversable Economist (blog), 9 février 2018. Traduit par Martin Anota

lundi 19 février 2018

Quelle sera l’efficacité de la relance de Trump ?

« Lorsque se généralisait l’austérité au milieu de la Grande Récession, certains d’entre nous ont passé beaucoup de temps à réfléchir et à écrire à propos des multiplicateurs budgétaires. Après avoir lu Neil Irwin sur la nouvelle approche budgétaire adoptée par les Républicains, je n’ai pu m’empêcher de replonger dans cet ancien débat pour imaginer quel en sera l’impact économique à court terme. En l’occurrence, à quel genre d’effet multiplicateur pouvons-nous nous attendre ?

Les preuves empiriques les plus convaincantes sur les multiplicateurs budgétaires sont, selon moi, celles qui sont tirées des expériences naturelles : des situations pour lesquelles les données politiques historiques indiquent que les gouvernements ont entrepris d’amples modifications du montant des impôts ou des dépenses publiques, ce qui nous permet de voir les effets de ces chocs budgétaires sur la croissance relativement à ce que l’on s’attendait précédemment. (Les tentatives utilisant des techniques statistiques sophistiquées pour extraire les chocs budgétaires se sont révélées être bien moins performantes.)

Nous pouvons trouver beaucoup de ces travaux du côté du FMI. En 2010, le FMI a publié un rapport sur les politiques d’austérité (le chapitre 3), qui répliquait à ceux qui croyaient aux "austérités expansionnistes", en utilisant les données historiques pour évaluer l’impact des plans d’austérité adoptés par le passé. Cette analyse a suggéré un multiplicateur d’environ 0,5 : une réduction des dépenses équivalente à 1 point de PIB aurait tendance à réduire la production d’environ un demi-point de pourcentage.

Mais les plans d’austérité ont souvent été entrepris par le passé dans des conditions monétaires normales, c’est-à-dire lorsque les banques centrales pouvaient compenser (et compensaient effectivement) les effets de la contraction budgétaire sur l’activité en réduisant leurs taux d’intérêt. A l’inverse, l’austérité qui a été adoptée après 2009 l’a été dans des pays où les taux d’intérêt étaient déjà à zéro et ne pouvaient donc pas baisser davantage. Vous vous attendriez à ce que le multiplicateur budgétaire soit plus élevé dans ces conditions et, effectivement, plusieurs études (notamment celle très influence de Blanchard et Leigh) ont décelé un multiplicateur d’environ 1,5, c’est-à-dire trois fois plus important que l’estimation précédente. (Nakamura et Steinsson ont abouti à un résultat similaire en utilisant ingénieusement les données régionales relatives aux dépenses de défense aux Etats-Unis pour estimer le multiplicateur.)

Aujourd’hui, le gouvernement américain est sur le point d’adopter une relance budgétaire avec des réductions d’impôts et des hausses de dépenses publiques dans une économie où le chômage atteint déjà les 4 % et où la banque centrale relève déjà ses taux pour contenir une potentielle inflation. Autrement dit, nous sommes dans des conditions monétaires normales, si bien qu’on peut s’attendre à un multiplicateur budgétaire assez faible.

J’ai eu du mal à trouver quelle serait l’ampleur exacte de cette relance, mais il semble qu’elle représenterait l’équivalent de 2 % du PIB pour l’année fiscale 2019. Avec un multiplicateur de 0,5, cela ajouterait 1 % à la croissance.

Pour autant, je pense que cette estimation est optimiste. D’une part, l’impact exact des réductions d’impôts des entreprises (qui constituent l’essentiel de la relance) sur les dépenses reste bien imprécis. En outre, le chômage est de seulement 4 % ; selon la loi d’Okun, la relation habituelle entre la croissance et les variations du chômage, un supplément de croissance de 1 % ramènerait le chômage à 3,5 %, ce qui est très faible au regard des normes historiques, si bien que la Fed risque de réagir agressivement à cette relance.

Donc, nous risquons d’ajouter moins d’un pourcent, peut-être même encore moins, à la croissance. Ce n’est pas rien, mais ce n’est pas grand-chose. »

Paul Krugman, « How big a bang for Trump’s buck? », 10 février 2018. Traduit par Martin Anota

dimanche 18 février 2018

Les liens de la semaine

Croissance, fluctuations et crises

  • L'autre Corée : la trajectoire économique de la Corée du Nord (Alter Eco)
  • Entreprises : des créations à un niveau inédit depuis 2010 (La Tribune)
  • Pourquoi la zone euro n’est pas sortie d’affaire (Guillaume Duval)
  • L’économie américaine change d’allure et c’est préoccupant (Philippe Waechter)
  • Le Japon vit sa plus longue période de croissance en trente ans (Le Monde)
  • Croissance : l'Inde de M. Modi est bien partie pour dépasser la Chine (Martin Wolf)
  • À la fin des périodes d’expansion, il y a toujours optimisme irrationnel et perte de la prudence (Patrick Artus)


Inflation


GRAPHIQUE Contributions à l’inflation en zone euro (écart à la moyenne de l’échantillon, en points de pourcentage)

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source : Banque de France (2018)

Instabilité financière et régulation


Macronomics : politique économique, réforme de l'Etat...

  • Pouvoir d'achat : les Français déçus par Macron (La Tribune)
  • L’Etat s’arme pour mieux protéger les fleurons industriels français (Le Monde)
  • Vers une fonction publique moins attractive ? (The Conversation)
  • Hôpital public : burn-out à tous les étages (Alter éco)


Trumponomics


Politique monétaire

  • Jerome Powell, nouveau maître de l'économie américaine (Philippe Waechter)
  • Quand la Réserve Fédérale va-t-elle baisser ses taux d’intérêt ? (Patrick Artus)
  • Y a-t-il "fuite devant la monnaie" avec les politiques monétaires très expansionnistes ? (Patrick Artus)


Economie internationale

  • Le déficit commercial sur une pente glissante (Alter éco)
  • Pourquoi le dollar ne s’apprécie-t-il pas ? (Patrick Artus)
  • Taux de change de l’euro : l’effet "réserves de change", l’effet "prix du pétrole" (Patrick Artus)
  • Un modèle simple de détermination du taux de change dollar/euro (Patrick Artus)
  • L’exemple présent du Royaume-Uni illustre bien ce qu’il faut attendre d’une dépréciation du change dans les économies contemporaines (Patrick Artus)


Intégration européenne

  • Réformes de la zone euro : les recommandations de Lagarde et Le Maire (La Tribune)
  • Quelle période de transition pour l’après Brexit ? (Patrick Artus)
  • Deux choses assez simples qu’il faudrait comprendre dans la zone euro (Patrick Artus)


Inégalités


GRAPHIQUE Mobilités sociales objective et subjective

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source : The Economist (2018), d'après Alesina, Stantcheva et Teso (2017)

Répartition de la valeur ajoutée

  • Financiarisation et partage du revenu national (Alter éco)
  • Pays de l’OCDE : la déformation du partage des revenus au détriment des salariés est au centre des évolutions financières (Patrick Artus)
  • Faut-il avoir peur des hausses de salaires ? (Denis Gouaux)


Réformes du bac


GRAPHIQUE Taux de chômage au sens du BIT en France (en %)

source : INSEE (2018)

Travail, emploi, chômage

  • Le taux de chômage français descend sous la barre des 9 % (Le Monde)
  • « Il est tout à fait possible de descendre sous les 7 % de chômage » (Eric Heyer)
  • La baisse du chômage peut-elle réduire les gains de productivité et l’inflation ? (Patrick Artus)
  • Heures supplémentaires : une mesure à contre-emploi (Alter éco)
  • D'une Génération à l'autre : l'inquiétude des jeunes en question (Céreq)
  • Les salaires soumis à la concurrence (Libération)


GRAPHIQUE Personnes dans le halo autour du chômage en France

source : INSEE (2018)

Politique





lire la précédente revue de presse

lire le sociorama de Xavier Molénat

samedi 17 février 2018

Est-ce que les déficits de Trump importent ?

« Est-ce que les Démocrates doivent se plaindre des amples déficits que Trump et les Républicains sont en train de creuser ? Ou est-ce que cela accréditerait le discours des Républicains qui faisait apparaître la relance de 2009 comme inadéquate et justifia l’austérité des années suivantes ?

La réponse que donne l’économie orthodoxe est simple. Au cours d’une récession, lorsque les taux d’intérêt ont atteint leur borne inférieure (1), vous ne devez pas vous inquiéter du déficit et vous devez ignorer ceux qui s’en inquiètent. Les déficits doivent être suffisamment amples pour permettre à l’économie d’amorcer sa reprise. La relance budgétaire doit être maintenue tant que les banques centrales n’estiment pas nécessaire de relever les taux d’intérêt au-dessus de leur borne inférieure. Les politiciens ont échoué à suivre ce conseil durant la dernière récession.

A l’inverse, quand l’économie n’est pas en récession et que les taux d’intérêt sont parfaitement capables de contrôler la demande agrégée, alors des déficits suffisamment élevés pour accroître la dette publique peuvent très bien constituer un problème. Pour diverses raisons, et notamment le risque d’une récession, il vaut mieux avoir des déficits à un niveau qui réduit graduellement le ratio dette publique sur PIB, à moins que vous ayez sinon une bonne raison de faire le contraire.

Il y a plusieurs raisons pourquoi, en-dehors d’une récession, il peut être mauvais pour l’économie de creuser des déficits soutenus qui accroîtraient régulièrement le ratio dette publique sur PIB, mais je vais me contenter d’en exposer la plus évidente. Pour un niveau donné des dépenses publiques, l’intérêt sur la dette publique doit provenir des taxes. Plus la dette publique est importante, plus les impôts seront élevés. C’est un problème parce qu’une pression fiscale élevée désinciterait les gens à travailler et qu’elle serait aussi injuste d’un point de vue intergénérationnel.

Ce dernier point est évident si vous y pensez. La génération actuelle peut abolir les impôts et financer toutes les dépenses, notamment le service de la dette, en empruntant davantage. Cela ne peut continuer indéfiniment, donc à un certain moment les impôts doivent augmenter. Toute une génération a évité de payer des impôts, mais au prix d’un surcroît d’impôts pour les générations suivantes.

Par conséquent, à moins qu’il y ait une bonne raison comme une récession (2), un gouvernement responsable ne va pas projeter de soutenir un déficit à un moment où il accroît le ratio dette publique sur PIB. Le problème est qu’il est très tentant pour un gouvernement de ne pas être responsable. L’actuel gouvernement américain, qui est essentiellement une ploutocratie, veut par-dessus tout réduire les impôts pour les très riches et s’il le fait sans accroître en même temps les impôts payés par d’autres personnes, c’est-à-dire en creusant un déficit, il pense qu’il peut s’en sortir. Les Démocrates ont toutes les raisons de dire que c’est irresponsable, bien qu’ils doivent bien sûr souligner avant tout que les dernières personnes qui ont besoin d’une baisse d’impôt sont les très riches.

Malheureusement, être responsable peut sembler plutôt terne et ennuyeux, donc il peut être tentant d’exagérer les choses en prédisant qu’un désastre surviendra si les déficits augmentent. Ce n’est pas une bonne stratégie, parce que vous criez au loup. D’amples déficits sont comme la boulimie. Si vous y avez recours une ou deux fois, vous allez survivre. Si vous vous y adonnez chaque jour, vous allez mourir jeune. La seule différence avec la boulimie est qu’avec les déficits, ce n’est pas vous qui en subissez les conséquences, mais vos enfants.

Voilà pour l’économie orthodoxe. Que dire à propos de la modern monetary theory (MMT), qui suggère souvent que les déficits n’importent pas ? C’est erroné : ce que dit en fait la MMT est que l’inflation doit déterminer ce que le déficit doit être. Si l’inflation semble rester sous la cible, vous pouvez et devez avoir un plus large déficit et vice versa. C’est parce qu’ils pensent que la banque centrale, en changeant les taux d’intérêt pour contrôler l’inflation, gâche son temps, parce qu’ils croient que les taux n’ont pas d’impact prévisible sur la demande et l’inflation. Si c’était vrai, alors même les économistes orthodoxes conviendront que le déficit doit être à un tel niveau qu’il permette de maintenir l’inflation à la cible. La différence entre la MMT et l’orthodoxie est si la banque centrale gâche ou non son temps en cherchant à contrôler l’inflation.

Dans une mesure importante, qu’importe la perspective que vous adoptez, réfléchir à la politique de stabilisation ou aux déficits de long terme peut être assez embrouillé lorsque cela touche aux réductions d’impôts des Républicains. La raison pour laquelle les Républicains financent principalement les réductions d’impôts accordées aux plus riches en empruntant est que cela semble ne rien coûter à personne. Si les impôts n’augmentent pour personne, selon ce raisonnement, pourquoi devrions-nous nous inquiéter si les riches sont encore plus riches ? (…) Il y a deux possibilités. La première est que, s’il est possible de réduire de façon permanente certains impôts sans en accroître d’autres, ni réduire les dépenses, pourquoi la réduction d’impôt ne devrait-elle pas être accordée à ceux qui en ont besoin plutôt qu’à ceux qui n’en ont pas besoin ? La seconde possibilité, plus probable, est que ce n’est pas soutenable, si bien que, dans ce cas, à un certain moment les impôts payés par les gens ordinaires vont s’accroître ou les dépenses dont profitent ces derniers seront réduites pour rembourser les réductions d’impôts qui ont été accordées aux riches. Dans tous les cas, les gens ordinaires y perdent. Nous focaliser sur les déficits ou l’inflation nous détourne juste de la vérité.

(1) Il y a borne inférieure lorsque la banque centrale pense que les baisses de taux d’intérêt deviennent ou sont proches de devenir un instrument imprévisible et par conséquent inefficace.

(2) Un désastre naturel plutôt qu’un désastre provoqué par l’Homme peut justifier un creusement des déficits. L’investissement public sur les infrastructures à haut rendement en est une autre raison. »

Simon Wren-Lewis, « Do Trump’s deficits matter? », in Mainly Macro (blog), 16 février 2018. Traduit par Martin Anota

jeudi 15 février 2018

Quelques notes sur la reprise européenne

« Ici, dans le monde anglophone, la plupart des économistes se sont beaucoup focalisés sur l’économie américaine post-Trump et, dans une moindre mesure, sur l’économie britannique post-Brexit. Mais, de temps en temps, nous jetons un coup d’œil au-delà. Je vais revenir ici sur un grand récit dont on entend peu parler ces derniers temps, du moins aux Etats-Unis : la forte reprise qui s’est finalement amorcée en Europe.

Pendant des années, la zone euro a connu de bien piètres performances relativement aux Etats-Unis : alors que l’économie américaine a durablement renoué avec la croissance fin 2009, l’Europe, frappée par les crises de la dette et par les problèmes de désalignements des coûts entre ses pays-membres, a continué de souffrir jusqu’à 2013. L’Allemagne, bien sûr, a continué de réaliser de bonnes performances, en grande partie parce que son économie a été soutenue par d’amples excédents commerciaux, et ce largement aux dépens de ses voisins.

Depuis 2013, cependant, l’Europe a connu une croissance significative, avec une croissance plus rapide dans les zones qui avaient été les plus durement touchées par la crise de la zone euro (sauf la Grèce), en particulier en Espagne :

GRAPHIQUE 1 PIB réel (en indices, base 100 en 2007)

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Donc, que s’est-il passé en Europe ? Les choses se sont améliorées avec une poignée de mots de Mario Draghi : "tout ce qui est nécessaire". La simple promesse de la BCE d’acheter des titres publics si nécessaire mit fin presque instantanément à la panique qui ravageait les marchés obligataires de l’Europe du Sud, en réduisant fortement la prime de risque vis-à-vis de l’Allemagne et en préparant le terrain pour la croissance :

GRAPHIQUE 2 Rendements obligataires à dix ans (en %)

Paul_Krugman__rendements_obligataires_10_ans_Espagne_Allemagne.png

L’autre chose qui a joué, c’est la dévaluation interne, c’est-à-dire la déflation relative mise en œuvre par les pays qui avaient souffert d’une surévaluation avec des afflux massifs de capitaux et l’inflation durant les années d’avant-crise. L’Espagne, en particulier, a graduellement réduit ses coûts du travail relativement à ceux de la zone euro dans son ensemble :

GRAPHIQUE 3 Coûts unitaires du travail (en indices, base 100 en 1999)

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Cela a alimenté une forte expansion des exportations, en particulier d’automobiles.

Donc tout est bien qui finit bien ? Non. L’Europe du Sud a payé un lourd tribut durant les années de crise. Le fait que la dévaluation interne ait finalement marché, après plusieurs années de chômage élevé, n'est ni une surprise, ni une justification de la grande souffrance que ces pays se sont infligée. S’il y a quelque chose de surprenant, c’est sur le plan politique : la volonté des élites politiques de payer ce prix plutôt que d’en finir avec l’euro.

Mais il est important d’avoir à l’esprit que l’Europe de 2018 ne ressemble plus à l’Europe de 2013. Pour l’instant du moins, l’Europe est redevenue un système économique fonctionnel. »

Paul Krugman, « Notes on European recovery », 11 février 2018. Traduit par Martin Anota

lundi 12 février 2018

Autour de la récente chute des cours boursiers

« Les valeurs boursières ont chuté la semaine dernière, ce qui a amené beaucoup à se poser des questions et suscité des débats, notamment à propos des causes sous-jacentes. Nous passons en revue les avis des économistes sur la question...

John Cochrane a publié un long billet visant à expliquer les fluctuations boursières, où il examine en profondeur les prix d’actifs, le ratio cours sur dividende, la prime de risque et la volatilité. La question qui se pose est la suivante : est-ce que les taux d'intérêt réels de long terme augmentent enfin (et reviennent à ce qui rapproche de la norme historique) et, si oui, pourquoi ? La bonne nouvelle, affirme Cochrane, est que nous arrivons dans une période de plus forte croissance. Cela augmenterait la croissance réelle, avec une petite baisse des cours boursiers, mais avec aussi des rendements boursiers plus élevés et des rendements obligataires en hausse. Il y a aussi une mauvaise nouvelle : après avoir voté une réduction d’impôts qui va creuser les déficits (…), les meneurs du Congrès viennent de se mettre d’accord pour accroître les dépenses publiques de 200 milliards de dollars. Cochrane affirme qu’à un certain moment les marchés obligataires disent "non" et que les taux réels augmentent parce que la prime de risque augmente. La bonne nouvelle nous amène à anticiper une certaine inflation si l'on croit en la courbe de Phillips ; avec la mauvaise nouvelle, on peut s'attendre à une stagflation en raison de la situation budgétaire.

Tyler Cowen estime que le déclin des prix d’actifs peut être une bonne chose (...). Il affirme que ce niveau élevé des prix d’actifs reflète une réalité de la création de richesses, c’est-à-dire le fait qu’il y ait un déséquilibre entre la richesse mondiale et les moyens sûrs de transférer cette richesse dans le futur. Les marchés boursiers de Chine et de Russie ne sont pas sûrs et pas très bien développés et plusieurs autres pays émergents, comme la Turquie et le Brésil, ont été affaiblis par l’incertitude et les désordres politiques. Donc, en termes relatifs, les actifs de haute qualité, fortement liquides et habituellement sûrs sont devenus chers et nous nous retrouvons avec des price-earning ratios particulièrement élevés et des rendements négatifs sur les titres publics sûrs. Comme les rapports positifs se multiplient concernant l’économie américaine, les actifs sûrs peuvent devenir moins importants en tant que réserves de valeur relativement sûres et donc leur prix peut chuter. Cette dynamique des prix ne traduit pas forcément la présence de bulles mais, dans un monde où la richesse est créée plus rapidement que ne s’améliorent les institutions, elle peut signaler que la prime de risque est peut-être plus importante qu’on ne le pense.

Paul Krugman dit que, d’un côté, nous ne devrions pas supposer qu’il y a une bonne raison à l’origine de la chute du marché ; quand les cours boursiers se sont effondrés en 1987, il s’agissait d’une panique auto-réalisatrice. D’un autre côté, nous ne devons pas non plus supposer que la chute des cours boursiers nous dise grand-chose à propos des perspectives économiques futures ; le krach de 1987, par exemple, a été suivi par une croissance solide. Pourtant, les turbulences sur le marché doit nous amener à nous pencher plus sérieusement sur les perspectives économiques. S’il y a une nouvelle derrière la chute, c’est bien la publication du dernier rapport sur l’emploi, qui a montré une hausse, certes significative, mais pas énorme, des salaires. Krugman affirme que c’est une bonne nouvelle (elle suggère en effet que l’économie américaine est proche du plein emploi), mais cela signifie aussi que la croissance américaine ne pourra plus venir du retour des chômeurs à l’emploi. Il affirme que l’économie américaine risque certainement de voir sa croissance ralentir et que les analyses disponibles suggèrent que la croissance au cours de la prochaine décennie tournera autour de 1,5 % par an, soit la moitié de ce qu’avait promis Trump.

Matthew Klein, du Financial Times, se penche sur la crainte des marchés qu’une accélération de la croissance des salaires alimente l’inflation des prix à la consommation ou, tout du moins, que la Fed réagisse à une telle perspective en resserrant sa politique monétaire. Il affirme que les derniers chiffres ne valident pas pour l’heure ce que croient les participants du marché. Si l’on prend une moyenne sur six mois, il semble que la croissance des salaires ait ralenti depuis la seconde moitié de 2016. Il y a aussi des raisons qui nous amènent à douter que cette croissance des salaires puisse se traduire par une hausse des prix à la consommation : en général, ce sont surtout les personnes à faibles revenus qui tendent à davantage dépenser et à moins épargner, donc ceux qui s’inquiètent qu’une hausse des salaires puisse stimuler le pouvoir d’achat des consommateurs et éroder les marges doivent se focaliser sur les secteurs à faibles rémunérations, or la croissance salariale y a ralenti. Klein souligne aussi l’importance du secteur financier au regard de la croissance salariale. Il estime que ce serait ironique si les agents financiers se convainquaient de vendre leurs actions en raison de la publication d’une unique donnée, en l’occurrence une donnée qui a été perturbée par la hausse agressive de leurs propres rémunérations, une hausse qu’ils ont justifié par l’évolution du marché, elle-même en partie justifiée par la stabilité de l’inflation.

Stephen Williamson (…) pense qu’il n’y a pas réellement de signe d’excès inflationniste dans les données. Il y a, par contre, des signes que l’inflation et l’inflation anticipée sont très proches de ce qui est cohérent avec une cible d’inflation de 2 %, pour un futur indéfini. Il pense qu’il peut y avoir un risque en termes de décisions de politique monétaire, néanmoins, comme la Fed est aussi proche (…) d’atteindre ses objectifs. L’inflation est arrivée récemment, lorsque les taux d’intérêt nominaux ont augmenté. C’est cohérent avec la logique néo-fisherienne, celle selon laquelle il faut augmenter le taux d’intérêt nominal si l’on veut davantage d’inflation. Bien sûr, l’inflation était faible en 2014-2015 en partie en raison d’une chute du prix du pétrole brut. Néanmoins, certains ont affirmé que l’inflation ralentirait en conséquence des hausses du taux directeur de la Fed et ce n’est pas ce qui s’est passé. Le problème est que la Fed pourrait continuer d’accroître les taux d’intérêt alors même que ce n’est pas nécessaire, ce qui va amener l’inflation à dépasser sa cible, ce qui incitera en retour la Fed à relever davantage ses taux et continuera d’éloigner l’inflation de sa cible. Heureusement, c’est une route politiquement difficile à emprunter, donc il doute que cela arrive.

Dambisa Moyo affirme que, malgré la récente chute des valeurs boursières, l'atmosphère haussière qui soutient les actions reste déconnectée de la réalité et reste sourde aux réserves exprimées par les dirigeants politiques, tandis que le marché évalue mal les défis structurels, en particulier l’endettement mondial croissant et insoutenable et la piètre perspective budgétaire, notamment aux Etats-Unis, où le prix de cette reprise est une dette croissante. En 2018, les chefs d’entreprises et les participants de marché doivent garder en tête (…) que nous nous rapprochons de la date où il faudra payer la facture pour la reprise actuelle. Les fluctuations qu’ont connues les marchés des capitaux ces derniers jours suggèrent qu’ils prennent conscience de cet inévitable règlement. »

Silvia Merler, « The stock market slide », in Bruegel (blog), 12 février 2018. Traduit par Martin Anota

dimanche 11 février 2018

Les liens de la semaine

Croissance, fluctuations et crises

  • La croissance française en 2018-2019 : ce qu’en disent les prévisionnistes (OFCE)
  • La reprise de – et par – l’investissement (OFCE)
  • Zone euro : une croissance au plus haut depuis 12 ans (La Tribune)
  • En 2018, la croissance atteindrait 2,3 % dans l’UE et dans la zone euro (Le Monde)
  • Zone euro : la demande est forte, mais y a-t-il une amélioration du côté de l’offre ? (Patrick Artus)
  • Donald Trump a eu la chance d’hériter d’une économie en pleine reprise (Martin Wolf)
  • Etats-Unis : une croissance forte peut-elle continuer ? (Patrick Artus)


GRAPHIQUE Prévisions de la croissance du PIB français réalisées entre septembre et décembre 2017 (en %)

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source : OFCE (2018)

Inflation


Démographie




Finance


GRAPHIQUE L'indice boursier Dow Jones Industrial

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source : Fred (2018)

Politique monétaire

  • D’autres objectifs pour les banques centrales ? (Patrick Artus)
  • Quels effets des taux d’intérêt bas sur les comportements d’endettement ? (Patrick Artus)


Réforme de l'Etat


Commerce international

  • Le pire déficit commercial depuis 2011 (La Tribune)
  • Pourquoi la France creuse encore un peu plus son déficit commercial (Le Monde)
  • Qu’apprend-on en regardant l’évolution du commerce extérieur de la France ? (Patrick Artus)
  • Allemagne : l'excédent commercial baisse pour la première fois en huit ans (La Tribune)
  • Echanges mondiaux : des déséquilibres inquiétants (Alter éco)
  • Relations commerciales entre les États-Unis et la Chine : le ton monte (CEPII)


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Intégration européenne


Inégalités et justice sociale


Travail, emploi, chômage

  • La situation de l’emploi continue de s’améliorer lentement (Alter éco)
  • Que répondre à votre beau-frère qui vous bassine sur les 35 heures ? (L'Obs)
  • Les 35 heures ont 20 ans : deux économistes font le bilan (Le Figaro)
  • Allemagne : une première avancée vers les 28 heures de travail par semaine (La Tribune)
  • L’impact de la mondialisation et de la technologie sur les marchés du travail locaux (INSEE)


Politique

  • Quelles sont les revendications des nationalistes corses ? (Le Monde)
  • Macron et la Corse, le pari de la fermeté (Le Monde)
  • Le rassemblement de la gauche ou le rêve éveillé de Jean-Christophe Cambadélis (Télos)
  • Les sociaux-démocrates dans une mauvaise passe (Alter éco)
  • Trump et le discours sur l’état de désunion (Télos)
  • Italie : l’inquiétante surenchère de la droite (Le Monde)
  • Politique : le sondage qui tue (Alter éco)
  • Les portes de la nation (La Vie des idées)


Zoom sur l'Allemagne

  • Allemagne : que prévoit le nouvel accord de coalition ? (La Tribune)
  • Suicide ou lent déclin: le dilemme de la social-démocratie allemande (Télos)
  • En Allemagne, la fierté des excédents record a fait place au doute (Le Monde)





lire la précédente revue de presse

Technologie, pouvoir et idéologie

« L’une des plus grandes intuitions de Marx a été la théorie du fétichisme des marchandises, l’idée qu’au sein du capitalisme les relations entre les personnes supposent "la forme fantastique d’un rapport des choses entre elles". Par exemple, le marché du travail ("un véritable Eden des droits innés de l’Homme") vise à dépersonnaliser la relation entre un dirigeant et un travailleur et à dissimuler le fait que le premier exploite le second. Certaines choses que l’on a pu récemment voir me rappellent que ce phénomène est toujours bien présent.

Alex dit que "(…) plusieurs problèmes qui sont présentés comme des problèmes de 'systèmes informatiques' sont des problèmes systémiques, qui sont mis en œuvre en utilisant des ordinateurs plutôt que du papier, des pierres ou que sais-je encore". De cette manière, le management cherche à s’exonérer de sa responsabilité pour les échecs en la déchargeant sur des choses inanimées. Il a sûrement raison. Nous avons tous entendu quelqu’un dire que "le système est en panne", comme s’il s’agissait d’un fait de dieu et non simplement et plus sûrement le fruit d’une mauvaise gestion.

Ce que l’on a pu entendre cette semaine à propos de la chute des valeurs boursières colle à ce schéma. Beaucoup ont dit que la chute a été amplifiée par le trading algorithmique et suggéré par là que le marché serait plus stable si le trading était resté à la charge des seuls êtres humains. C’est trompeur : qui a écrit et implémenté ces algorithmes ?

Sarah O’Connor décrit comment quelque chose de similaire se passe sur les lieux de travail, comme les travailleurs sont de plus en plus surveillés, non pas par des êtres humains, mais par des algorithmes, avec pour conséquence que des "patrons bien humains se cachent derrière la 'science des données' pour se décharger de leur responsabilité pour leurs décisions".

La technologie, alors, sert une fonction idéologique. Elle permet aux patrons de s’exonérer de leur responsabilité sur des choses impersonnelles et de dissimuler leur propre pouvoir en l’attribuant aux machines. Le fétichisme des marchandises est bien vivant.

Tout cela s’ajoute au fait qu’elle fournit aussi des moyens aux capitalistes pour mieux exploiter les travailleurs. Peter Skott et Frederick Guy montrent comment les technologies comme la vidéosurveillance, la containerisation et les codes-barres ont permis aux patrons de réduire les salaires ; le management algorithmique dont parle Sarah en est une extension.

Il n’y a, bien sûr, rien de nouveau ici. Ceux qui soutenaient l’oppression des travailleurs au dix-neuvième siècle affirmaient que les travailleurs devaient être intimement surveillés parce qu’il serait trop coûteux de ne pas faire tourner, même temporairement, une machinerie valant plusieurs milliers de livres sterling. James Carey décrit la façon par laquelle le télégraphe "a transformé le colonialisme en impérialisme : un système dans lequel le centre d’un empire peut transmettre davantage d’ordres et ne plus se contenter de répondre à la marge". Et, plus récemment, la containerisation a facilité la mondialisation et donc le déversement dans la main-d’œuvre mondiale de millions de travailleurs bon marché.

Est-ce qu’il peut y avoir une contre-réaction ici ? Rene Chun a décrit comment les caisses automatiques encouragent le vol à l’étalage en amenant les gens à se sentir anonymes. L’échange de dons partiel (qui est le fondement de plusieurs transactions économiques) se passe entre des êtres humains, non entre des gens et une machine.

Ce que je veux souligner ici, c’est une vieille idée assez simple, que l’on a eu tendance, je le crains, à minorer. C’est l’idée selon laquelle la technologie n’est pas seulement un ensemble de possibilités neutre permettant d’améliorer la condition humaine. Elle contribue grandement à façonner la réalité des rapports de classes et notre perception de ces derniers, souvent d’une façon assez imprévisible. »

Chris Dillow, « Technology, power & ideology », in Stumbling & Mumbling (blog), 9 février 2018. Traduit par Martin Anota

samedi 10 février 2018

Qu’y a-t-il derrière la baisse de la part du travail ?

« Le revenu total peut être réparti entre ce que perçoit le travail (en termes de salaires, de cotisations et autres revenus du travail) et ce que gagne le capital (en termes de profits et de versements d’intérêts). La frontière entre ces catégories est assez trouble : par exemple, le revenu que gagne une personne qui possède sa propre entreprise doit être classé comme étant un revenu du travail reçu pour les heures travaillées, comme étant un revenu du capital qu’elle tire de la possession de son entreprise ou comme un certain mélange des deux ?

Cependant, le Bureau des Statistiques du Travail aux Etats-Unis effectue depuis plusieurs décennies ce calcul en utilisant une même méthodologie au cours du temps. La part du travail aux Etats-Unis est restée comprise entre 61 % et 65 % des années cinquante jusqu’aux années quatre-vingt-dix. En effet, dans les modèles économiques de long terme, le partage de la valeur ajoutée a souvent été considéré comme constant. Mais au début des années deux mille, la part du travail a commencé à chuter et elle est désormais comprise entre 56 % et 58 %. Loukas Karabarbounis et Brent Neiman ont fourni un certain éclairage de ce qui s’est passé, en citant plusieurs études récentes, dans leur article "Trends in factor shares: Facts and implications" qui a été publié dans le NBER Reporter (dans sa quatrième livraison de 2017).

GRAPHIQUE 1 Part de la production rémunérant le travail pour les entreprises non agricoles aux Etats-Unis (en %)

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Ils ont construit un ensemble de données pour une large gamme de pays et ils ont constaté que beaucoup d’entre eux ont connu une déformation du partage du revenu au détriment du travail. Donc, l’explication économique d’un tel phénomène ne peut se concentrer sur un élément propre à l’économie américaine ; elle doit être recherchée au niveau de l’ensemble des économies. Ils écrivent : "Le déclin a été généralisé. Comme le montre le graphie, il s’est produit dans sept des huit plus grandes économies du monde. Il s’est produit dans tous les pays scandinaves, où les syndicats sont traditionnellement forts. Il s’est produit dans des pays émergents comme la Chine, l’Inde et le Mexique qui se sont ouverts au commerce international et ont bénéficié des délocalisations d’activités qui étaient initialement réalisées dans des pays développés comme les Etats-Unis."

GRAPHIQUE 2 Variation moyenne de la part du travail par décennie (en points de %)

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source : Karabarbounis & Neiman (2017)

Ils affirment qu’un facteur majeur derrière ce phénomène a été la baisse du prix des technologies d’information, qui a encouragé les entreprises à substituer du capital au travail. Ils écrivent : "Il y a eu un déclin du prix de l’investissement relativement au prix de la consommation qui s’est globalement accéléré à partir du même instant que la part mondiale du travail a amorcé sa baisse. Une hypothèse clé que nous avons mis en avant est que le déclin du prix relatif de l’investissement, souvent attribué aux avancées dans le domaine des technologies d’information, à l’automatisation et à l’essor du numérique, a provoqué un déclin du coût du capital et poussé les entreprises à produire avec une plus grande intensité capitalistique. Si l’élasticité de substitution entre le capital et le travail (la variation en pourcentage du ratio capital sur travail en réponse à une variation d’un certain pourcentage du coût relatif du travail et du capital) est supérieure à l’unité, la baisse du coût du capital se traduit par une baisse de la part du revenu rémunérant le travail (…). Nos estimations suggèrent que cette forme de changement technologique explique environ la moitié du déclin de la part mondiale du travail…"

"Si la technologie explique la moitié de la baisse de la part mondiale du travail, qu’est-ce qui explique l’autre moitié ? Nous avons utilisé les données de flux d’investissement pour distinguer les paiements résiduels entre les paiements versés au capital et les profits économiques. Nous avons constaté que la part du capital n’a pas augmente comme elle aurait dû le faire si la substitution entre le capital et le travail expliquait entièrement le déclin de la part du travail. En fait, nous notons que les hausses des taux de marge et de la part des profits économiques ont aussi joué un rôle important dans le déclin de la part du travail."

La chute de la part du revenu rémunérant le travail a des répercussions qui touchent le reste de l’économie mondiale. Par exemple, elle contribue à la hausse des inégalités de revenu. (…) Il y a quelques décennies, les sociétés avaient pour habitude de recueillir des fonds de la part des ménages épargnants en émettant des obligations, en contractant des prêts ou en émettant des actions. Mais avec la hausse de la part du capital et des profits des entreprises, environ les deux tiers des investissements mondiaux sont financés par les entreprises elles-mêmes. Autrefois, il y avait un afflux net de capitaux financiers vers le secteur des entreprises ; désormais, c’est le secteur des entreprises qui génère un flux net de capitaux financiers (via les rachats d’actions par les entreprises elles-mêmes, la hausse de la détention de liquidité par les sociétés et d’autres mécanismes encore). Lorsque l’on compare les cours boursiers actuels et les price-earnings ratios par rapport aux valeurs historiques, il est utile de se rappeler que lorsque la part du capital est élevée, les cours boursiers ont une autre signification qu’il y a quelques décennies. »

Timothy Taylor, « Behind the declining labor share of income », in Conversable Economist (blog), 6 février 2018. Traduit par Martin Anota

dimanche 4 février 2018

Les liens de la semaine

Croissance, fluctuations et crises

  • La croissance de la zone euro au plus haut depuis dix ans (Le Monde)
  • Un fort optimisme prévaut au sujet des perspectives économiques pour la zone euro en 2018 et 2019 : est-ce raisonnable ? (Patrick Artus)
  • Les prévisions les plus sombres se confirment pour l’économie britannique (Alter éco)
  • La Chine à la recherche d'une croissance qualitative (Project Syndicate)
  • L’arrivée de l’Afrique (Project Syndicate)
  • La dynamique du capitalisme est aujourd’hui bien celle qu’avait prévue Karl Marx (Patrick Artus)
  • Les mauvaises blagues de Natixis sur le capitalisme et sur Marx (Denis Gouaux)


Progrès technique

  • Quel nouveau sentier de croissance de la productivité du travail ? (OFCE)
  • Le numérique (le digital) est-il une révolution industrielle ? (Patrick Artus)
  • Les raisons pour lesquelles les nouvelles technologies pourraient ne pas accroître les gains de productivité (Patrick Artus)


GRAPHIQUE Le PIB français et ses composantes

source : INSEE (2018)

Zoom sur la croissance française


Un peu de comptabilité nationale

  • Comment l’Insee va intégrer le trafic de drogue dans le calcul du PIB (Le Monde)
  • On a trouvé comment booster la croissance ! Drogues et prostitution sont les deux mamelles du nouveau PIB (Jean Gadrey)
  • Les tondeurs de pelouse sont-ils des improductifs ? (Antoine Belgodere)



source : Philippe Waechter (2018)

Démographie, immigration


Environnement et ressources naturelles


Finance


Macronomics

  • La reprise est sauve mais les inégalités se creusent (OFCE)
  • Jour de carence, CSG... neuf mois de désamour entre gouvernement et fonctionnaires (Le Monde)
  • Cinq questions à propos de la réforme de l’Etat voulue par le gouvernement (Le Monde)
  • Réforme de l’Etat : une parodie de concertation (Le Monde)
  • La France n’est pas suradministrée (Alter éco)


Trumponomics


Politique monétaire

  • A la Fed, Janet Yellen passe le relais à Jerome Powell (La Tribune)
  • Jay Powell, le banquier qui va fabriquer des bulles en série (Jean-Marc Vittori)
  • La BCE et le plein emploi en zone euro (Philippe Waechter)
  • Est-ce utile pour une banque centrale de remonter ses taux d’intérêt s’il n’y a pas d’inflation ? (Patrick Artus)
  • Qu’attendre aujourd’hui de politiques monétaires expansionnistes aux Etats-Unis et dans la zone euro ? (Patrick Artus)


Commerce international

  • Les multinationales étrangères emploient près de 2 millions de salariés en France (La Tribune)
  • Haro sur les investisseurs chinois ! (OFCE)
  • Faut-il absolument attirer les investisseurs étrangers ? (Christian Chavagneux)
  • En France, la fiche de paie n’est pas l’ennemie de la compétitivité (Denis Gouaux)
  • Commerce mondial : cinq questions sur le traité transpacifique à venir (La Tribune)
  • Renégociation de l’Alena : les Etats-Unis ne jouent pas la rupture (Le Monde)


GRAPHIQUE Contribution des différents types de firmes à différents agrégats français

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source : INSEE (2018)

Intégration européenne


Inégalités et justice sociale


L'université et sa réforme

  • Des études supérieures toujours aussi sélectives (Xavier Molénat)
  • La "réforme" de l’entrée à l’université ne fera qu’aggraver les inégalités (Camille Peugny)
  • La réforme de l’accès à l’université… ou la revanche d’Alain Devaquet (The Conversation)


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Travail, emploi, chômage

  • Chômage : l'écart entre la France et la zone euro persiste (La Tribune)
  • Évolutions trimestrielles de l’emploi et du taux de chômage (Banque de France)
  • Emploi : les Français de plus en plus vulnérables (La Tribune)
  • Les jeunes moins inquiets de la précarité professionnelle que leurs aînés (Le Monde)
  • Chômage : pourquoi les non-diplômés restent sur le carreau (Denis Clerc)
  • Offensive contre le salariat. Nom de code : flexibilité (Michel Husson)
  • Pourquoi rendre le congé de paternité obligatoire ? (OFCE)
  • En Allemagne, le syndicat IG Metall appelle à la grève pour les 28 heures de travail (Le Monde)
  • Inertie du salaire nominal aux Etats-Unis et dans la zone euro : quelles conséquences ? (Patrick Artus)


Politique

  • La popularité de Macron se dégrade en janvier (La Tribune)
  • Face à l’exécutif, les nationalistes corses jouent la mobilisation populaire (Le Monde)
  • Discours de Trump sur l'état de l'Union : ce qu'il faut retenir (La Tribune)
  • La force des petits États (La Vie des idées)
  • La démocratie pervertie : un antisémitisme sans antisémites (The Conversation)





lire la précédente revue de presse

lire le sociorama de Xavier Molénat

samedi 3 février 2018

Cinq ans d’Abenomics

« Cinq ans ont passé depuis que le Premier ministre Shinzō Abe a été élu en 2012 et a commencé à mettre en œuvre ce qu’on qualifie d’"Abenomics", c’est-à-dire un ensemble de mesures macroéconomiques basées sur "trois flèches" : l’assouplissement monétaire, la relance budgétaire et les réformes structurelles. Cinq ans après, peut-on dire que l’Abenomics a été efficaces ? Nous passons en revue plusieurs commentaires qui ont récemment été tenus à ce sujet.

The Economist note que la devise du Japon s’est dépréciée d’environ vis-à-vis du dollar depuis novembre 2012 et que l’indice boursier Nikkei 225 a augmenté de plus 150 % sur la même période. Cela a contribué à relancer l’économie et le PIB japonais a augmenté sans discontinuité ces sept derniers trimestres, soit pour la plus longue période de croissance ininterrompue depuis 16 ans. Les exportations ont beaucoup contribué à cette performance, mais l’investissement privé a aussi augmenté de plus de 18 % en termes nominaux au cours des cinq dernières années. 2,7 millions d’emplois nets ont été créés, malgré une démographie défavorable. Pourtant, l’inflation ne s’est pas vraiment accélérée : l’indice des prix (si l’on exclut les aliments frais) a augmenté de seulement 0,7 % dans l’année qui précéda septembre 2017. La faible performance en matière d’inflation peut notamment s’expliquer par le fait que les salaires n’ont pas augmenté aussi rapidement qu’on ne l’attendait, en partie parce que la majorité des travailleurs japonais ont des contrats permanents et que leur salaire suit principalement le coût de la vie. Une seconde raison pourrait être la hausse de la population active, dans la mesure où davantage de femmes, de personnes âgées et dans une certaine mesure aussi de travailleurs étrangers sont entrés sur le marché du travail. En outre, là où le coût de la vie a augmenté, certaines firmes ont trouvé des façons d’accroître la productivité plutôt que les prix, en investissant dans des technologies économes en travail.

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Scott Sumner (…) est d’accord à l’idée que l’impact le plus important de l’Abenomics a été sur le PIB nominal, ce dernier ayant suivi une tendance à la baisse jusqu’à l’élection d’Abe. Selon la théorie du monétarisme de marché, un PIB nominal élevé peut être utile pour répondre à deux problèmes : les excès d’endettement et un chômage cyclique élevé. L’Abenomics a été très efficace sur les deux fronts. Le chômage a chuté à 2,7 %, le niveau le plus faible en 23 ans ; et le ratio dette publique sur PIB a atteint un palier, après avoir explosé et atteint un taux dangereux ces dernières décennies. Les prix sont à la hausse ces cinq dernières années et la dynamique est certainement meilleure que la déflation qui que le Japon connaissait avant le déploiement de l’Abenomics, mais l’inflation est toujours inférieure à la cible de 2 %.

(…) Sumner affirme aussi qu’une inflation de 1 % est trop faible et que la Banque du Japon doit assouplir sa politique monétaire, pour deux raisons. Premièrement, Japon a fixé une cible d’inflation officielle de 2 % et une fois qu’une cible d’inflation cible est fixée, elle doit être atteinte pour que la politique monétaire reste crédible (la crédibilité étant cruciale pour la gestion des futures crises). Deuxièmement, Sumner pense que la Banque du Japon s’est trompée en utilisant les taux d’intérêt comme instrument de politique monétaire, parce que même une inflation de 2 % au Japon ne suffit probablement pas pour éviter la borne zéro lors d’une récession. Donc le Japon est dans une étrange situation où il n’a pas besoin de relance monétaire, mais où la Banque du Japon doit néanmoins adopter une relance monétaire parce que, si elle ne le faisait pas, le Japon pourrait chuter dans une récession à l’instant où la Banque du Japon perdrait en crédibilité.

Erik Norland (…) pense que l’Abenomics n’a pas encore pleinement dévoilé ses effets. L’économie japonaise s’est améliorée depuis 2012, mais elle a ralenti depuis début 2015 et l’expérience de la Banque du Japon avec les taux d’intérêt négatifs de court terme ne semble pas avoir été une réussite (Norland affirme que les taux négatifs ont empêché le Japon de retrouver des taux d’inflation positifs). Environ la moitié de la hausse temporaire de l’inflation en 2013-2014 peut être attribuée au passage de la TVA de 5 % à 8 % et, bien que cela n’ait pas été un thème majeur de la campagne, il faudra faire attention au possible relèvement de la TVA de 8 % à 10 %, qui accroîtrait l’activité préachat mais pourrait temporairement ralentir l’activité après la hausse. Une autre question qui a été évitée durant la compagne est celle de l’énergie nucléaire. Le gouvernement d’Abe a permis un retour progressif et partiel au nucléaire, qui doit limiter le déficit budgétaire du Japon et réduire la croissance de la demande de pétrole brut et de gaz naturel. Globalement, le Japon bénéfice actuellement d’un contexte international favorable, en l’occurrence de la première croissance mondiale synchronisée depuis 2007 ; mais la Chine pose un risque majeur, comme 25 % des exportations du Japon dirigées vers la Chine ou Hong Kong et qu’ils ont tous deux accumulé d’amples dettes. Norland pense que les niveaux de dette élevés du Japon vont probablement le laisser à de faibles taux d’intérêt de court terme ces prochaines années, malgré une meilleure performance économique.

Lechevalier et Monfort affirment que, au cours des cinq dernières années, les politiques proactives poursuivies dans le cadre de l’Abenomics ont joué un rôle décisif dans l’inversion d’une des causes du ralentissement japonais, en l’occurrence l’incohérence des politiques économiques, et qu’elles rapportent maintenant leurs premiers résultats. Cependant ils soulignent que, dans cinq ans, les performances ont été en-deçà des objectifs, en particulier en ce qui concerne l’inflation et la croissance du PIB. Ils sont plus critiques au regard des questions de long terme et pensent que l’Abenomics peut en définitive échouer en raison de l’incapacité à clairement définir un modèle de croissance pour la nation au cours des deux prochaines décennies. Selon Lechevalier et Monfort, le problème n’est pas tant le manque de réformes structurelles que leur capacité limitée à relever le potentiel de croissance du pays.

Un point similaire a été souligné par Shaori Shibata, qui affirme que les remèdes de style keynésien qui font partie intégrante de l’Abenomics n’ont pas été capables de répondre au problème de faible demande que connaît le Japon à plus long terme, en particulier en termes de consommation privée. C’est en grande partie à cause des mesures de libéralisation qui forment également partie intégrante de l’Abenomics et qui ne sont pas compatibles avec les remèdes keynésiens qui ont été adoptés. Alors que l’Abenomics a le potentiel (du moins à court et moyen termes) pour améliorer la profitabilité des entreprises, en l’absence d’une mesure visant à redistribuer la richesse des entreprises au travail, l’Abenomics représente aussi à l’avenir un danger pour la croissance économique du Japon.

Heizo Takenaka écrit que les performances économiques ont beau s’être clairement améliorées, il demeure toujours plusieurs défis sérieux. Les efforts pour la consolidation budgétaire et la revitalisation des économies régionales sont lents ; le creusement des écarts de revenu n’a pas été traité ; malgré les progrès économiques, la compétitivité du Japon relativement au reste du monde s’est davantage détériorée ; et les universités japonaises continuent de perdre des places dans les classements internationaux. En fin de compte, il est vrai que l’Abenomics a significativement stimulé l’économie, mais qu’elle peine à faire face aux changements rapides qui ont lieu dans le reste du monde. (…) »

Silvia Merler, « Abenomics, five years in », in Bruegel (blog), 8 janvier 2018. Traduit par Martin Anota



aller plus loin...

aller plus loin...

« Quelle est l’efficacité de l’Abenomics ? »

« La politique budgétaire est-elle efficace au Japon ? »

dimanche 28 janvier 2018

Les liens de la semaine

Autour des sciences économiques


Croissance, fluctuations et crises

  • Le point idéal actuel n’est pas la "nouvelle norme"» (Maurice Obstfeld)
  • Le FMI améliore ses prévisions pour 2018 (La Tribune)
  • Pourquoi le secteur privé connaît une embellie (La Tribune)
  • France : quelle a été la croissance économique en 2017 ? (La Tribune)
  • Etats-Unis : 2,3 % de croissance en 2017, et après ? (Le Monde)
  • La macroéconomie à l'heure de la stagnation séculaire (OFCE)
  • L'instabilité des économies de marché (OFCE)
  • L'étude des fluctuations macroéconomiques est-elle "scientifique" ? (OFCE)


Progrès technique

  • Progrès technique et croissance depuis la crise (OFCE)
  • Croissance de long terme et tendances de la productivité : stagnation séculaire ou simple trou d'air ? (OFCE)
  • L’industrie automobile au cœur de la troisième révolution industrielle (CEPII)
  • L’économie stupide (Harold James)


Démographie, immigration


Environnement et ressources naturelles


Finance

  • Finance et macroéconomie : la prépondérance du cycle financier (Michel Aglietta)
  • Le marché boursier le plus cher du monde (Robert Shiller)
  • Les Français s’endettent un peu plus (Le Monde)
  • Sur la double nature de la dette (OFCE)
  • Trading à haute fréquence et régulation économique, un arbitrage inéluctable entre stabilité et résilience des marchés financiers (OFCE)
  • La finance américaine et la Réserve Fédérale peuvent-elles provoquer aujourd’hui une nouvelle crise financière mondiale ? (Patrick Artus)


Politique monétaire

  • Rachats de dettes : la BCE se tourne davantage vers les titres d'entreprise (La Tribune)
  • Fed, BCE, BoJ... en 2018, les banques centrales changent de tête (La Tribune)
  • Assouplissement quantitatif : la politique du chacun pour soi ? (Banque de France)
  • Que doit faire la politique monétaire face aux emballements du prix des actifs et au développement du crédit ? (OFCE)
  • Politiques monétaires : il faut une réflexion de fond (Patrick Artus)


Politique budgétaire

  • États-Unis : le Congrès met fin au "shutdown" mais... (La Tribune)
  • Shutdown quoi/comment: peut-on mieux faire ? (Télos)


Commerce international

  • Un accord de libre-échange transpacifique va voir le jour, malgré le retrait américain (Le Monde)
  • En pleine renégociation de l’Alena, Trump taxe panneaux solaires et lave-linge asiatiques (Le Monde)
  • Dilemme mondial de 2018 : Repli sur soi ou cohésion (Philippe Waechter)
  • Au fait, un excédent extérieur est-il toujours signe de compétitivité ? (Christian Chavagneux)


Finance internationale

  • Le secrétaire d’Etat au Trésor américain loue "un dollar plus faible" (Le Monde)
  • La BCE dénonce le soutien américain au dollar faible (La Tribune)
  • Est-ce qu’une dépréciation forte du dollar, qui est possible, serait dangereuse pour les Etats-Unis ? (Patrick Artus)
  • Un problème sérieux pour la zone euro : dans des circonstances économiques normales, le taux de change de l’euro est trop fort (Patrick Artus)
  • Quelle solution choisir dans le triangle d’incompatibilité ? (Patrick Artus)


Intégration européenne

  • Investissement : le "plan Juncker" monte en puissance en France (La Tribune)
  • Grèce : la zone euro valide le déboursement d’une aide (Le Monde)
  • Quelles sont les difficultés essentielles de la zone euro ? (Patrick Artus)
  • Que se passe-t-il dans une Union Monétaire quand certains pays sont au chômage structurel et pas les autres ? (Patrick Artus)


Délinquance


Inégalités

  • Les 1% les plus fortunés ont accaparé 82% des richesses créées l'an dernier (La Tribune)
  • En Europe, le fossé économique se creuse entre les générations, avertit le FMI (Le Monde)
  • Classes européennes (La Vie des idées)
  • La flambée de l’immobilier creuse les inégalités en Europe (Le Monde)
  • Le rôle de l’immobilier dans les inégalités de patrimoine en zone euro : les enseignements de l’enquête Household Finance and Consumption (Banque de France)
  • Les inégalités dans les modèles macroéconomiques (Cecilia García-Peñalosa)


GRAPHIQUE Part de la richesse mondiale des 1 % les plus riches (en %)

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source : Oxfam (2018)

Justice sociale

  • "Si on laisse les inégalités se poursuivre, il y a un risque de rupture du pacte républicain" (Louis Maurin)
  • L’expérimentation du revenu universel est-elle possible ? (OFCE)
  • Logement social: une voie sociale-libérale (Olivier Galland)
  • La répression du vagabond ou comment on inventa le délit d’être pauvre (The Conversation)


Travail, emploi, chômage

  • Le chômage a stagné en décembre (Le Monde)
  • Pourquoi les chiffres de Pôle emploi vont-ils devenir trimestriels ? (Le Monde)
  • Chômage des jeunes : une situation toujours préoccupante (La Tribune)
  • Faut-il durcir le contrôle des chômeurs ? (Alter éco)
  • France : il faut réaliser à quel point l’économie s’est dégradée en 10 ans (Patrick Artus)
  • 35 heures contre CICE : les arguments réducteurs d’Adrien Quatennens (Le Monde)
  • L'OIT s'inquiète du vieillissement des travailleurs (La Tribune)
  • L’utopie au travail (The Conversation)


Politique

  • Salaires, frais, réceptions… Trois idées reçues sur les députés (Le Monde)
  • Un SPD profondément divisé ouvre la voie aux négociations sur une Grande coalition (The Conversation)
  • À droite, la tentation autrichienne (Télos)





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samedi 27 janvier 2018

L’énorme dette et les banques centrales toutes-puissantes

« En 2017, la croissance du PIB s’est accélérée et a ainsi solidifier une expansion mondiale qui s’était montrée jusqu’alors assez lente et erratique. Le nombre de pays croissant à un rythme cohérent avec leur potentiel a atteint des niveaux qui n’avaient pas été vus avant la crise financière mondiale. Comme l’expansion s’accélère et, dans certains cas, devient longue au regard des précédentes expansions, il est temps de se demander d’où la prochaine crise va venir et comment lui faire face.

Parmi les diverses raisons qui pourraient expliquer pourquoi le monde est susceptible de basculer dans une nouvelle récession, il y en a une que l’on entend souvent et qui est liée au récit que nous avons forgé après la crise de 2008. Nous nous retrouverions à nouveau avec des niveaux de dette à un niveau record, des bulles sur les marchés d’actifs et nous n’aurions de la croissance qu’avec le soutien des banques centrales.

Par exemple, voici un extrait où Stephen Roach fait ses pronostics pour 2018 et où il se montre inquiet parce que "les économies réelles ont été soutenues artificiellement par des prix d’actifs faussés et la lente normalisation va seulement prolonger cette dépendance. Pourtant quand les bilans des banques centrales commenceront enfin à se contracter, les économies dépendantes de leurs actifs vont à nouveau se retrouver en péril. Et les risques sont susceptibles d’être bien plus sérieux aujourd’hui qu’il y a une décennie en raison non seulement des énormes bilans des banques centrales, mais aussi de la surévaluation des actifs".

Et voici un extrait d'une chronique du Financial Times dont l'auteur s'inquiète des niveaux de dettes mondiales : "pour deux raisons, l’économie mondiale vit à sursis. Premièrement, la croissance économique mondiale est si dépendante de la dette qu’aucune grande économie ne peut faire face à un resserrement rapide des conditions monétaires. Deuxièmement, les banques centrales doivent inverser leurs politiques, puisque des taux continuellement bas et un endettement excessif peut bien se traduire par un cocktail explosif de multiples bulles des prix d’actifs".

Ce sont deux exemples d’un même récit. Un récit où les banques centrales sont jugées responsables d’avoir généré une croissance « artificielle » qui aurait mené aux déséquilibres prenant la forme de prix d’actifs surévalués et d’une dette excessive.

Ce récit n’est pas infondé. Plusieurs crises passées ont été précédées par une croissance excessive du crédit et des bulles sur les marchés d’actifs. Cependant, il y a plusieurs nuances qui importent dans cette analyse. Toutes les dettes ne sont pas mauvaises et il ne suffit pas de regarder la valeur record des cours boursiers pour juger du risque.

Voici une liste non exhaustive d’arguments où les détails se révèlent cruciaux pour ce récit :

1. Les banques ne sont pas aussi puissantes. L’idée qu’une poignée de banques centrales ait réussi à créer une croissance mondiale artificielle et à réduire les taux d’intérêt pour toutes les maturités dans (pratiquement) tous les pays à travers le monde sans générer d’inflation ne peut être exacte (du moins je n’ai vu aucun modèle économique qui puisse générer une telle prédiction). L’idée que la liquidité créée par certaines banques centrales voyage à travers le monde et pousse les prix d’actifs à la hausse partout n’est pas exacte ; ce n’est pas ce que les banques centrales font. Les banques centrales émettent de la liquidité (qui devient un actif pour quelqu’un) en retirant un autre type d’actifs. Pour chaque passif, il y a un actif.

Le récit des banques centrales surpuissantes semblait assez raisonnable lorsque le marché boursier américain semblait être alimenté par le gonflement du bilan de la Fed…

… jusqu’à ce que la banque centrale cesse d’accroître son bilan et que le marché boursier croisse de 40 % supplémentaires.

2. Toutes les dettes ne sont pas mauvaises. Il y a deux choses évidentes à souligner ici. Premièrement, nous pouvons certes critiquer les marchés financiers pour leurs excès, mais nous ne devons pas oublier que le développement financier est essentiel pour le développement économique. Il y a une forte corrélation entre le PIB par tête et les indicateurs du développement financier. Et une mesure courante du développement financier est le ratio dette sur PIB. Si la dette augmente, cela signifie que des transactions financières qui n’auraient pas eu lieu sinon ont pu être réalisées. Si vous achetez un logement avec un crédit immobilier, cela signifie que vous posséder un logement aujourd’hui au lieu d’avoir à épargner le montant du logement pour pouvoir l’acheter. Cela ne signifie pas que les dépenses soient excessives. En fait, vous pouvez ne pas accroître vos dépenses en services de logement. Au lieu de louer un logement, vous possédez l’actif et payez un loyer à vous-même. Le risque va dans les deux sens. Si vous le possédez et que les prix chutent, vous n’en serez pas content. Mais si vous restez locataire et que les prix augmentent, vous allez vous considérer comme plus pauvre. Deuxièmement, il ne faut pas oublier que le monde n’a pas de dette (nette). Pour chaque passif, il y a un actif. Il n’est pas possible que nous vivions tous au-delà de nos moyens en transférant notre consommation future à la période courante. A nouveau, les détails importent et nous devons voir des déséquilibres spécifiques dans les segments de l’économie, que ce soit des pays, différents agents économiques (le gouvernement, le secteur privé, les ménages, un ensemble particulier d’entreprises…) ou une combinaison de ceux-ci.

3. Oui, les prix d’actifs sont à un niveau élevé, mais cela n’implique pas que des bulles soient prêtes à éclater. La différence entre cet épisode et les précédentes bulles est qu’aujourd’hui tous les prix d’actifs sont élevés. Avant que se forme la bulle boursière dans les années quatre-vingt-dix, les cours boursiers ont atteint des niveaux jamais vu auparavant. Mais ce qui est plus grave, c’est qu’en comparaison des autres actifs, par exemple les obligations, ces prix semblaient bien plus déconnectés de la réalité. La prime de risque implicite sur le marché boursier à la fin des années quatre-vingt-dix aux Etats-Unis s’élevait probablement au faible niveau de 1 %. Cela ne faisait pas sens. A l’inverse, aujourd’hui, les cours boursiers sont élevés (lorsqu’on les mesure au regard des résultats), mais de même pour les cours obligataires. La prime de risque implicite sur le marché boursier est susceptible d’être autour de 4-5 %. Légèrement inférieure aux moyennes historiques, mais absolument pas proches de n’importe quel niveau que l’on a pu voir lorsque des bulles se sont formées dans les années quatre-vingt-dix. Ces prix d’actifs surévalués à travers plusieurs classes d’actifs collent mieux avec le récit d’un autre équilibre entre épargne mondiale (élevée) et investissement mondial (faible). Aussi longtemps que ces forces ne changent pas, les prix d’actifs élevés et les faibles taux d’intérêt sont susceptibles de persister.

Si mon raisonnement est correct, alors pourquoi ce récit simpliste à propos des dettes et des excès reste si courant dans l’analyse économique aujourd’hui ? Je pense que c’est un récit simple, mais convaincant, se rapprochant de ce que Robert Shiller décrit dans cet article. Shiller affirme que lorsque cela touche à l’économie, le storytelling et les récits puissants dominent notre perception de la réalité.

Une dernière remarque (…) : il y a plein de risques qui devraient nous amener à nous inquiéter concernant cette nouvelle année. Il n’y a pas de place pour un excès d’optimisme. Mais il est excessif de se focaliser sur la dette, les bulles et l’influence négative des banques centrales. Si nous continuons à le faire lorsque nous essayons de déceler d’où peut provenir la prochaine crise, nous risquons de la manquer. »

Antonio Fatás, « The narrative of high debt and powerful central banks », in Antonio Fatás on the Global Economy (blog), 5 janvier 2018. Traduit par Martin Anota

dimanche 21 janvier 2018

Les liens de la semaine

Autour des sciences économiques


Croissance, fluctuations et crises

  • L’équilibre fragile des économies avancées face aux incertitudes de la politique américaine (CEPII)
  • Économie mondiale : la reprise est-elle durable ? (La Tribune)
  • "Le chômage devrait peu reculer en 2018" (La Tribune)
  • Zone euro : ça repart enfin ! (La Tribune)
  • Au Royaume-Uni, la consommation patine, l’économie résiste (Le Monde)
  • Proche de la surchauffe, les États-Unis vont-ils garder le contrôle ? (La Tribune)
  • Chine : la "longue marche" vers la stabilité (La Tribune)
  • Le PIB devrait être corrigé, pas abandonné (Project Syndicate)


Inflation

  • L'inflation ne décolle toujours pas en zone euro (La Tribune)
  • Y a-t-il des arguments solides qui permettent de prévoir la fin de l’inflation ? (Patrick Artus)


Démographie

  • Les Pacs à l’Ouest, les mariages à l’Est : une répartition des types d’unions différente selon les territoires (INSEE)
  • L’espérance de vie des femmes en léger recul (Le Monde)
  • Natalité : vers la fin de l’exception française (Le Monde)
  • "Si la baisse du chômage se confirme, l’indicateur de fécondité pourrait augmenter de nouveau" (Le Monde)
  • Baisse de la natalité : il faut redonner du sens à la politique familiale (Le Monde)


GRAPHIQUE Évolution du nombre de naissances, de décès et du solde naturel depuis 1957

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source : INSEE (2017)

Immigration

  • Migrants : Macron sans concession (Le Monde)
  • Immigration : des arrivées et des renvois en hausse en 2017 (Le Monde)
  • L’actuelle politique migratoire ne respecte pas le programme d’En marche (The Conversation)
  • La criminalisation de la solidarité aux migrants, miroir d’une Europe "prohibitionniste" (The Conversation)


Environnement et ressources naturelles

  • Pétrole : vers un rééquilibrage en 2018 (La Tribune)
  • L’année 2017 a été l’une des plus chaudes jamais enregistrées (Le Monde)
  • La vidéo du réchauffement 1880/2017 (Le Monde)
  • Le vrai et le seul problème technique de la transition écologique, c’est son financement (Economens)
  • 2018, une année crash test pour la coopération internationale sur le climat (The Conversation)


Monnaie et finance

  • Le bitcoin, une étape logique de l'histoire monétaire (Jean-Marc Vittori)
  • Bitcoin, de l’utopie à la dystopie (Télos)
  • Les entreprises et les ménages des pays de l’OCDE sont devenus des “thésaurisateurs” (Patrick Artus)
  • La désintermédiation du financement des entreprises se poursuit dans la zone euro : quelles conséquences ? (Patrick Artus)


Politique monétaire

  • Sylvie Goulard à la Banque de France : l’expertise au détriment de l’indépendance (Jézabel Couppey-Soubeyran)
  • L’après-Mario Draghi à la Banque centrale européenne : "attention danger" (Le Monde)
  • Bilan des banques centrales : ce n'est pas la taille qui compte (La Tribune)
  • Peut-on comprendre les choix de la BCE ? (Patrick Artus)
  • Où s’est reportée la liquidité créée par la BCE avec le quantitative easing ? (Patrick Artus)
  • Les crises viennent toujours de la politique monétaire des Etats-Unis (Patrick Artus)
  • L’aléa de moralité grave mais inévitable créé par les politiques monétaires très expansionnistes (Patrick Artus)


Politique économique

  • Budget 2018 : pas d'austérité mais des inégalités (OFCE)
  • Réformes : Macron gagne du temps grâce à Hollande (La Tribune)
  • Politique économique : les Français jugent sévèrement Macron (La Tribune)


Commerce international

  • Loin d'être révolue, la globalisation change de rythme (La Tribune)
  • Compétitivité : la France perd encore des parts de marché (La Tribune)
  • France : commerce extérieur et compétences de la population active et des jeunes (Patrick Artus)
  • Commerce international : ce que doit faire l'Europe face à Trump et Xi (Zaki Laidi)


Finance internationale


intégration européenne

  • 2018, l’année de l’Europe (Thomas Piketty)
  • Réconcilier solidarité et discipline de marché dans la zone euro (Télos)
  • Un budget de la zone euro : comment, pourquoi, quand ? (Patrick Artus)
  • Le bilan commercial du Brexit dans l’agriculture, négatif mais contrasté (CEPII)


Inégalités et justice sociale


GRAPHIQUE La pauvreté selon le diplôme en 2014 (en %)

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source : Observatoire des inégalités (2018)

Inégalités scolaires

  • "Il n’y a aucun bénéfice scolaire à aller dans le lycée le plus réputé" (Eric Maurin)
  • "Il n’y a aucune raison que le sexe biologique ait une influence sur les choix d’orientation" (Le Monde)
  • "Les neurosciences illustrent la dépolitisation actuelle de la question scolaire" (Stanislas Morel)
  • Sélection à l’université : de la reproduction sociale à l’exclusion (Libération)


Travail, emploi, chômage

  • Allocation chômage : qui a droit à quoi ? (Le Monde)
  • Carrières précaires : les femmes deux fois plus touchées que les hommes (La Tribune)
  • Dépression, troubles anxieux... la hausse des affections psychiques liées au travail (Le Monde)
  • Japon : un laboratoire des effets d’une flexibilité excessive du marché du travail (Patrick Artus)
  • Les impératifs du nouvel âge de l'automatisation (Christopher Pissarides)


Politique





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samedi 20 janvier 2018

Idées et intérêts

« Il y a depuis longtemps un débat en sciences sociales à propos de savoir si le comportement s’explique par les "intérêts" ou par les "idées". Le débat est central en science politique, où il s’agit avant tout d’un débat opposant les réalistes aux constructivistes. Il est moins bien articulé en économie, au détriment de cette dernière. (…) Comme les constructivistes aiment à le souligner, les intérêts sont des "idées congelées". Ou, pour le dire autrement, nous n’avons pas d’intérêts ; nous avons une idée de ce que sont nos intérêts. Peut-être qu’il n’y a que des intérêts à court terme et seulement des idées à long terme. Mais si c’est le cas, y a-t-il une distinction analytiquement significative entre les idées et les intérêts ? Et pouvons-nous toujours distinguer empiriquement entre les cas où les événements découlent des intérêts et les cas où les événements découlent des idées ? Je n’ai jamais vu personne bien traiter ces questions. (…) En particulier, les réalistes et les constructivistes tendent à associer la perspective fondée sur l’intérêt à la modélisation du choix rationnel, ce qui n’est pas correct et n’aide pas vraiment.

(…) Les théories fondées sur l’intérêt (…) se caractérisent par : une spécification parcimonieuse des caractéristiques des agents, basées sur le statut économique (le secteur, la profession, etc.), social (la classe sociale) ou personnel (le marqueur ethnique ou identitaire dominant) ; une correspondance entre ces caractéristiques et ce comportement via une fonction de paiement ; habituellement, bien que par toujours, un jeu dans lequel les agents interagissent.

Par conséquent, nous pouvons dire que les survenues découlent des intérêts lorsqu’elles résultent directement des caractéristiques ex ante des agents. Plus spécifiquement, ces caractéristiques doivent être saillantes ex ante ; il doit y avoir une correspondance étroite entre ces caractéristiques et les bénéfices aperçus ; le cadre ne doit pas admettre de "modèles causaux" alternatifs.

Une note importante : les bénéfices n’ont pas besoin d’être exclusivement matériels et économiques. Dire que le comportement s’explique par les intérêts n’implique pas que les individus se préoccupent exclusivement, ni même principalement, de leurs revenus et de leur consommation. Ces intérêts peuvent aussi être définis en termes de valeurs ou d’identités culturelles. Un groupe catholique qui fait du lobbying contre l’avortement agit dans son propre intérêt. Oui, c’est le résultat de certaines idées solidement ancrées (les intérêts sont en effet des "idées congelés"). Mais les individus ou groupes qui favorisent leur intérêt matériel le font aussi parce qu’ils pensent (ils ont l’idée) que c’est ce qu’ils doivent viser.

Quand les survenues découlent-elles plutôt des idées ? Quand le comportement ne peut pas être directement prédit par les intérêts tels qu’ils sont définis ci-dessus et lorsque nous pouvons tracer l’impact des discours et récits courants sur la façon par laquelle les intérêts sont perçus. En particulier, nous devons montrer que les idées ont une certaine indépendance, en délimitant la chaîne causale partant des idées et en montrant comment ces dernières façonnent les visions du monde, rendent saillantes les identités ou étendent l’espace stratégique ; surtout, nous devons aussi montrer que l’influence de ces idées ne peut être prédite des caractéristiques saillantes et des marqueurs des agents.

Cette manière de penser nous donne un moyen de tester les arguments fondés sur l’intérêt. Nous nous demandons : si les caractéristiques individuelles qui définissent les préférences (ou produisent le comportement en question) sont saillantes ex ante (…) ; si l’espace stratégique est déterminé ex ante ; si toutes les options pertinentes sont déjà sur la table ; s’il y a un modèle unique, plausible du monde (ou s’il y a des modèles alternatifs qui peuvent être considérés).

Le soutien allemand en faveur des plans d’austérité dans la zone euro (…) est typiquement présenté comme la conséquence d’idées propres aux Allemands à propos de l’économie : "Les Américains viennent de Keynes ; les Allemands de Hayek". Mais on peut présenter un contre-argument qui suggère que ce sont plutôt les intérêts qui dominent.

Notons que l’Allemagne avait de fortes caractéristiques saillantes ex ante qui faisaient qu’elle avait un "intérêt" à ce que des plans austérité soient adoptés : l’Allemagne était structurellement un pays fort (avec un excédent du compte courant et le plein emploi) ; par conséquent, elle n’avait pas besoin de relance explicite, à la différence des autres pays de la zone euro ; en tout cas, il y avait déjà de puissants stabilisateurs contracycliques en Allemagne, qui assuraient l’expansion budgétaire nécessaire ; les politiques expansionnistes à l’échelle de la zone euro auraient principalement aidé ou renfloué les pays endettés ; l’expérience de l’hyperinflation a amené les Allemands à chercher à éviter l’inflation (oui, une idée, mais une idée déjà incarnée dans des préférences ex ante) ; l’Allemagne ne désirait apparemment pas un approfondissement de l’intégration politique (auquel les politiques d’austérité auraient porté atteinte).

Par conséquent, il était dans l’intérêt de l’Allemagne de poursuivre des politiques d’austérité.

(…) Il me semble que toute distinction significative, non tautologique doit dépendre du levier empirique fourni par la dépendance des théories basées sur l’intérêt sur un ensemble parcimonieux d’attributs et de caractéristiques des agents. Si nous pouvons prévoir une survenue en nous basant sur ces caractéristiques, en montrant qu’elles étaient saillantes ex ante et qu’elles menèrent directement au comportement en question, nous pouvons affirmer que les intérêts l’emportent. (A nouveau, ces intérêts n’ont pas besoin d’être matériels, ni même égoïstes.) Si nous avons besoin de recourir à une reconceptualisation des fonctions-objectifs ou à des visions du monde altérées et si nous pouvons montrer que la responsabilité incombent à des idées spécifiques, alors ce sont les idées qui ont le dessus. »

Dani Rodrik, « Telling interests and ideas apart », 17 janvier 2018. Traduit par Martin Anota

dimanche 14 janvier 2018

Les liens de la semaine

Populisme(s)


Croissance, fluctuations et crises

  • La Banque mondiale s'inquiète des risques sur la croissance (La Tribune)
  • En Tunisie, la crise économique et sociale s’éternise (Le Monde)
  • La croissance s’accélère en Allemagne : 2,2 % en 2017 (Le Monde)
  • La crise a créé des problèmes irréversibles aux Etats-Unis (Patrick Artus)
  • Le contre-choc pétrolier de 2014-2016 n’a pas eu d’effet dopant sur la croissance mondiale (Le Monde)


GRAPHIQUE Taux d'inflation en France

source : INSEE (2017)

Productivité, innovation


Environnement et ressources naturelles

  • Soldes : "On peut passer de la mode jetable à un système plus durable" (Le Monde)
  • Merkel et Schultz pro-charbon et anti-climat (Le Monde)
  • Les résolutions environnementales de la Commission européenne sont-elles bonnes ? (La Tribune)
  • Hausse de la taxe carbone : quels impacts sur le porte-monnaie ? (The Conversation)


Immigration

  • Que contient le projet de loi asile-immigration ? (Le Monde)
  • Immigration : les associations concernées dénoncent un projet de loi "déséquilibré" (Le Monde)
  • Comprendre la hausse des demandes d’asile en quatre graphiques (Le Monde)
  • Pourquoi Malthus fut, au fond, le premier anti-malthusien (The Conversation)


GRAPHIQUE Demandes et admissions à l'asile en France

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source : Le Monde (2018)

Finance

  • Quand l’Autorité des marchés financiers met en garde Nabilla (Le Monde)
  • La Corée du Sud pense à interdire l’échange de cryptomonnaies (Le Monde)
  • La vraie valeur du bitcoin (Thomas Phillipon)
  • Bâle ou les insuffisances de la régulation bancaire (Jean-Paul Pollin)
  • Le mélange explosif : liquidité abondante et peu chère ; exigence anormalement élevée de rentabilité du capital (Patrick Artus)
  • Vers un nouveau modèle de la macroéconomie financière (Patrick Artus)


Politique monétaire

  • La taille du bilan des banques centrales, nouvel instrument de la politique monétaire (Trésor)
  • LTRO et soutenabilité des finances publiques dans la zone euro (Banque de France)
  • Que va faire la BCE si l’inflation de la zone euro reste durablement nettement inférieure à 2% ? (Patrick Artus)
  • La BCE est-elle peuplée de “keynésiens de gauche” ? (Patrick Artus)
  • La politique monétaire a-t-elle un effet sur le chômage structurel ? (Patrick Artus)


GRAPHIQUE Taille du bilan des grandes banques centrales (en % du PIB)

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source : Trésor (2018)

Economie internationale

  • Le plomb du commerce extérieur (Jean-Marc Vittori)
  • France : pourquoi le déficit commercial s'amplifie à nouveau (La Tribune)
  • L’agriculture, un secteur très exposé dans la négociation des relations commerciales post-Brexit (CEPII)
  • Allemagne : l'incertitude politique alimente le recul de l'euro (La Tribune)
  • Pourquoi le dollar s’est-il déprécié par rapport à l’euro de 2002 à 2008 ? (Patrick Artus)
  • Les Etats-Unis ne sont pas menacés par des crises de balance des paiements (Patrick Artus)


Inégalités


GRAPHIQUE Lisibilité des articles en économie selon le sexe de son auteur(e)

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source : The Economist (2018)

Redistribution et justice sociale


Travail, emploi, chômage


Politique

  • Transparence : cinq choses à savoir sur les lobbies en France (La Tribune)
  • Le Parti républicain, un "marécage" à assécher pour Donald Trump (The Conversation)
  • La social-démocratie est morte, vive la social-démocratie ! (The Conversation)
  • La déchéance de nationalité sous Pétain (La Vie des idées)
  • Chiites et sunnites: un affrontement plus social et politique que religieux? (Télos)





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mercredi 10 janvier 2018

Pourquoi les inégalités persistent

« L’accroissement des inégalités ne se traduit pas nécessairement par une plus forte demande de redistribution. C’est ce que m’amène à dire un récent article réalisé par Elvire Guillaud et Michael Zemmour. Ils ont étudié les attitudes politiques des riches, mais non super-riches, c’est-à-dire ceux qui se situent du 80ème au 99ème centile dans la répartition des revenus, dans 19 pays développés entre les années quatre-vingt et les années deux mille. Ces préférences importent parce qu’elles sont susceptibles d’avoir une influence politique disproportionnée.

Ils constatent que l’accroissement des inégalités a des effets ambigus sur leurs revendications en matière de redistribution. D’un côté, une hausse des écarts de revenu entre le quintile supérieur et ceux qui lui sont immédiatement inférieurs peut accroître la demande d’égalité. Cela peut être le cas si ce creusement des inégalités suggère aux riches qu’une éventuelle chute dans l’échelle des revenus peut être très coûteuse, si bien qu’ils voudront s’assurer contre une telle éventualité, par exemple avec un salaire minimum plus élevé, d’une meilleure santé et d’une meilleure éducation.

D’un autre côté, un écart de revenu croissant entre les super-riches et les riches peut en fait réduire les demandes d’égalité. L’une des raisons réside peut-être dans les écrits d’Albert Hirschman en 1973 : les gens tolèrent une hausse des inégalités, du moins initialement, parce qu’ils s’attendent à rejoindre les super-riches, une anticipation qui se trouve exacerbée par une confiance excessive. Selon Guillaud et Zemmour, il se pourrait aussi que les riches savent que les super-riches ne vont pas payer leur juste part de l’impôt, si bien qu’ils craignent d’avoir à supporter le surcroît d’impôt nécessaire pour financer le surcroît de redistribution.

En fait, ce qui importe, ce n’est pas quelque chose d’aussi simple que le coefficient de Gini, mais plutôt une structure plus précise des inégalités.

Est-ce que cela contribue à expliquer les préférences politiques au Royaume-Uni ? Je n’en suis pas sûr. D’un autre côté, (…) peut-être que la popularité du parti travailliste parmi les travailleurs appartenant apparemment aux "classes moyennes" tient au fait que la polarisation de l’emploi a détruit les emplois intermédiaires, ce qui a augmenté l’insécurité et ainsi créé une demande aassurantielle d’égalité. En outre, parce que plusieurs retraités ont des revenus sécurisés, ils ne craignent pas une éventuelle perte de revenu et ne demandent donc pas une telle assurance, ce qui explique leurs préférences pour le parti conservateur. D’un autre côté, les retraités ont même moins d’espoir de rejoindre les super-riches que les travailleurs bien payés. Cela devrait les amener à présenter des préférences davantage orientées à gauche, mais ce n’est pas le cas.

Le travail de Guillaud et Zemmour est cependant cohérent avec les résultats d’expériences en laboratoire qui montrent que la hausse des inégalités n’alimente pas les revendications en matière de redistribution. L’une des raisons qui pourrait expliquer cela, selon Kris-Stella Trump, est une forme d’effet d’ancrage. En l’occurrence, notre croyance en ce qui est juste est façonné par la répartition actuelle des revenus : "Les perceptions de ce qui constitue une inégalité de revenu juste sont influencées par le niveau actuel des inégalités : quand les inégalités changent, les opinions au regard de ce qui est acceptable changent dans la même direction".

Jimmy Charite, Raymond Fisman et Ilyana Kuziemko ont suggéré un autre mécanisme : les inégalités amènent les gens à modifier leurs anticipations, leurs points de référence : "Si les électeurs tendent à respecter les points de référence des autres et si un pays subit un choc qui accroît les inégalités de revenu, alors les électeurs peuvent être réticent à taxer ces gains".

Klaus Abbink, David Masclet et Daniel Mirza ont démontré l’existence d’un mécanisme différent : la résignation. Quand les inégalités deviennent extrêmes, ils montrent que les gens abandonnent simplement la lutte contre celles-ci. (Bien sûr, il y a aussi le fait que plus les riches sont riches, plus ils peuvent dépenser pour préserver leur position en achetant les médias et en recourant au lobbying.)

La politique américaine est, je le crains, cohérente avec tout cela ; les fortes inégalités nous ont donné un milliardaire kleptocratique.

C’est aussi cohérent avec l’histoire mondiale telle que l’a décrite Walter Scheidel. Ce dernier montre que des chutes significatives d’inégalités ont généralement été impulsées, non pas par de bienveillantes politiques redistributives, mais par les guerres, les révolutions, les épidémies et les effondrements d’Etats.

Peut-être qu’il n’y a pas de boucle rétroactive négative stabilisatrice allant de la hausse des inégalités vers les demandes de redistribution. Si c’est le cas, il est plus difficile de réduire les inégalités de façon significative que ne le croient les sociaux-démocrates. »

Chris Dillow, « How inequality persists », in Stumbling & Mumbling (blog), 4 janvier 2018. Traduit par Martin Anota

lundi 8 janvier 2018

Pourquoi l’hégémonie des microfondations entrave les progrès en macroéconomie

« Je pense que quand David Vines m’a demandé de contribuer à un numéro de l’Oxford Review of Economic Policy basé sur la "refondation de la théorie macroéconomique", il pensait que j’écrirais sur la façon par laquelle le modèle macroéconomique de base devait changer pour refléter les développements de la macroéconomie depuis la crise en me focalisant tout particulièrement sur la modélisation de l’impact de la politique budgétaire. Cela aurait été un article bien intéressant à écrire, mais j’ai rapidement décidé de parler de choses que je considérais comme bien plus importantes.

Selon moi, le plus grand obstacle à l’avancée de la macroéconomie est l’hégémonie des microfondations. Je voulais qu’au moins un article questionne cette hégémonie. Il s’est avéré que je n’étais pas le seul à rédiger un tel article, que d’autres firent de même. J’ai été particulièrement motivé à le faire quand j’ai vu qu’Olivier Blanchard, dans ses billets de blog où il faisait part de ses réflexions avant d’écrire sa propre contribution, était sur la même longueur d’onde que moi.

Je parlerai des autres articles quand plus de gens auront eu la chance de les lire. Ici, je vais me focaliser sur ma propre contribution. J’ai déjà développé cette réflexion il y a quelques temps sur mon blog et cela m’a amené à penser que la plupart des macroéconomistes qui travaillent dans l’hégémonie des microfondations souffrent d’un blocage mental quand ils sont confrontés à des approches de modélisation alternatives. (…)

Imaginons un modèle DSGE, "estimé" par des techniques bayésiennes. Pour être spécifiques, supposons qu’il contienne une fonction de consommation intertemporelle standard. Ensuite, supposons que quelqu’un ajoute un terme dans le modèle, disons le chômage dans la fonction de consommation et par là même améliore significativement l’ajustement (fit) du modèle vis-à-vis des données. Il n’est pas difficile de comprendre pourquoi l’ajustement s’améliore significativement : par exemple, le chômage peut être un indicateur de l’incertitude entourant revenu du travail. La question clé devient alors : quel est le meilleur modèle pour examiner la politique macroéconomique ? Le modèle DSGE originel ou le modèle augmenté ?

Le macroéconomiste des microfondations va sans doute tendre à dire le modèle DSGE originel, parce que seul ce modèle est connu comme étant théoriquement cohérent. (Ils peuvent se contenter de dire que ce modèle satisfait mieux la critique de Lucas, mais la cohérence interne reste un critère plus général.) Mais une réponse également valide consisterait à dire que le modèle DSGE originel va donner des réponses de politique incorrectes, parce qu’il néglige un lien important entre le chômage et la consommation, si bien qu’on doit lui préférer le modèle augmenté.

Il n’y a absolument rien qui dise que la cohérence interne soit plus importante que la mauvaise spécification (relative). D’après mon expérience, lorsqu’ils sont confrontés à ce fait, certains concepteurs de modèles DSGE ont recours à deux tactiques de diversion. La première, qui consiste à dire que tous les modèles sont mal spécifiés, ne vaut pas la peine d’être discutée. La seconde consiste à dire qu’aucun modèle n’est satisfaisant et que de nouvelles recherches sont nécessaires pour incorporer l’effet du chômage de façon cohérente.

Je n’ai pas de problème avec cette réponse en soi et, pour cette raison, je n’ai pas de problème avec le projet des microfondations en tant que manière de faire de la modélisation macroéconomique. Mais dans ce contexte particulier c’est une esquive. Il n’y aura pas, du moins tant que je serais en vie, un modèle DSGE qui ne puisse être amélioré en ajoutant des effets plausibles, mais potentielles incohérents, comme l’influence du chômage sur la consommation. Par conséquent, si vous pensez que les modèles qui sont significativement meilleurs dans l’ajustement aux données doivent être préférés aux modèles DSGE (…), alors ces modèles augmentés vont toujours battre le modèle DSGE pour modéliser la politique économique.

(…) Il existe une méthodologie alternative pour construire des modèles macroéconomiques qui n’est pas inférieure à l’approche des microfondations. Elle commence avec une certaine spécification théorique, qui peut être un modèle DSGE comme dans l’exemple, et elle étend ensuite celle-ci en des voies qui sont théoriquement plausibles et qui améliorent aussi significativement l’ajustement du modèle, mais qui ne sont pas formellement dérivées des microfondations. Je qualifie un tel modèle de modèle économétrique structurel (structural econometric model) et Blanchard de modèle de politique économique (policy model).

Ce que je souligne tout particulièrement dans mon article, c’est que ces méthodologies ne sont pas contradictoires, mais bien complémentaires. Les modèles économétriques structurels comme je les décris ici débutent avec la théorie microfondée. (Bien sûr, les modèles économétriques structurels peuvent aussi commencer avec la théorie non-microfondée, mais le bien-fondé d’une telle stratégie est un autre débat que je ne veux pas aborder ici.) En tant que produit fini, ils fournissent plusieurs agendas de recherche pour la modélisation microfondée. Donc la conception de modèles DSGE peut fournir le point de départ pour les concepteurs de modèles économétriques structurels ou les modèles de politique économique et ces modèles peuvent alors, lorsqu’ils sont complétés, fournir un agenda de recherche pour les concepteurs de modèles DSGE.

Une fois que vous saisissez cette complémentarité, vous pouvez saisir pourquoi je pense que la macroéconomie se développerait bien plus rapidement si les universitaires s’échinaient à développer aussi bien des modèles économétriques structurels que des modèles DSGE. L’erreur que les nouveaux classiques ont commise dans leur contre-révolution a été d’écarter les précédentes façons de modéliser l’économie, au lieu de les compléter avec des approches additionnelles. Chaque méthodologie, prise isolément, va se développer bien plus lentement que si elles étaient combinées. Ou, pour le dire autrement, la recherche basée sur les modèles économétriques structurels est bien plus efficace que l’approche de résolution d’énigmes qui est aujourd’hui utilisée.

Dans cet article, j’essaye d’imaginer ce qui se serait passé si le projet des microfondations s’était contenté d’augmenter la macroéconomie existante (c’est-à-dire les modèles économétriques structurels) plutôt que de l’écarter. Je pense que nous avons de bonnes preuves qu’une complémentarité active entre modèles économétriques structurels et modélisation des microfondations aurait permis de mieux cerner les liens entre secteurs réel et financier avant la crise financière mondiale. L’hégémonie des microfondations a choisi de s’attaquer aux mauvaises énigmes, détournant ainsi la macroéconomie de questions empiriques bien plus importantes. La même chose peut se reproduire si l’hégémonie des microfondations demeure. »

Simon Wren-Lewis, « Why the microfoundations hegemony holds back macroeconomic progress », in Mainly Macro (blog), 6 janvier 2018. Traduit par Martin Anota

dimanche 7 janvier 2018

Les liens de la semaine

Les économistes...

  • Macho economicus : La disparité homme-femme chez les économistes pourrait être un problème pour l’économie elle-même (The Economist)
  • Les politiques doivent-ils écouter les économistes ? (Kaushik Basu)


Croissance

  • 2018 (Philippe Waechter)
  • Non, en 2018 le PIB de la zone euro ne rattrapera pas le niveau qui aurait été le sien sans la crise ! (Philippe Waechter)
  • Les ingrédients manquants de la croissance (Michael Spence)
  • Faut-il craindre, dans les pays de l’OCDE, un des trois types de récessions ? (Patrick Artus)
  • Les Etats-Unis et la zone euro peuvent-ils connaître une croissance durable au niveau de la croissance potentielle et au plein emploi ? (Patrick Artus)


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source : The Economist (2018)

Environnement et ressources naturelles

  • Coraux : les épisodes de blanchissement ont été multipliés par dix depuis les années 1980 (Le Monde)
  • Huit ans après la catastrophe de Deepwater, Trump relance l’exploitation offshore (Le Monde)
  • Les limites de la tarification du carbone (Alter éco)


Inflation

  • Le vrai risque : l’inflation (Patrick Artus)
  • Pourquoi l'inflation faible n'est pas surprenante (Brad DeLong)
  • Disparition de l’inflation salariale: tout va dépendre maintenant du pétrole et de la réaction des banques centrales (Patrick Artus)


GRAPHIQUE Évolutions de l'indice des prix à la consommation en France

source : INSEE (2018)

Fiscalité


Finance

  • Le bitcoin, une monnaie qui tourne au charbon (Libération)
  • Bitcoin, crypto-monnaies et blockchain : mirage ou miracle ? (2) (Les Économistes atterrés)
  • Le Monde n’arrive pas à discipliner sa liquidité : ça pourrait mal finir (Patrick Artus)
  • La stabilité financière exige qu’il y ait une force de rappel sur l’offre d’actifs financiers (Patrick Artus)
  • Les rachats d’actions devraient devenir une composante normale, structurelle, et inquiétante aussi du fonctionnement du capitalisme (Patrick Artus)


Politique monétaire

  • Les cinq raisons pour lesquelles on peut critiquer la politique monétaire restée expansionniste de la BCE (Patrick Artus)
  • Aux Etats-Unis et dans la zone euro, la politique monétaire a bien été manipulée par la politique budgétaire (Patrick Artus)
  • Le rôle central de la politique monétaire du Japon (Patrick Artus)




Intégration européenne

  • Bulgarie : le plus pauvre des pays européens prend la présidence tournante de l’UE (Le Monde)
  • Brexit : le marathon se poursuit (The Conversation)
  • La zone euro n’a rien d’un ensemble économique et financier unifié (Patrick Artus)


Stratification sociale


Travail, emploi, chômage

  • En Allemagne, le taux de chômage au plus bas depuis 1990 (Le Monde)
  • Contre la discrimination à l’embauche, les "emplois francs" de nouveau expérimentés à partir d’avril (Le Monde)
  • Après la flexibilité, la sécurité ? (Alter éco)


GRAPHIQUE Age effectif de départ à la retraite dans les pays de l'OCDE (en années)

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source : The Economist (2018)

Politique

  • Les nationalistes s’installent à la tête de la collectivité unique de Corse (Le Monde)
  • "Fake news" : les risques d’une loi (Le Monde)
  • Les députés En Marche sont-ils vraiment des cancres ? (The Conversation)
  • Iran : que traduisent les manifestations de ces derniers jours ? (Le Monde)
  • Les mouvements politiques sont-ils capables de renouveler la démocratie européenne ? (Project Syndicate)
  • La démocratie pas seulement au bout des doigts (Project Syndicate)
  • De quoi l’autoritarisme des mouvements populistes est-il le nom? (Télos)


Relations internationales





lire la précédente revue de presse

vendredi 5 janvier 2018

Les deux théories de l’impérialisme de Schumpeter

« Récemment, Thomas Hauner, Suresh Naidu et moi-même avons publié une première version de notre travail collectif où nous examinons empiriquement divers liens dans la théorie de l’impérialisme de Hobson, Lénine et Luxemburg. Je ne vais pas en discuter ici (…) parce que j’aimerais me focaliser sur une autre théorie contemporaine de l’impérialisme, celle de Schumpeter.

La théorie de Schumpeter est intéressante pour plusieurs raisons. Elle a été formulée au même instant que celles de Lénine et de Luxemburg et en connaissance de ces dernières. Elle réagit aux mêmes événements que celles-ci. Elle est très différente et Schumpeter ne l'a pas abandonnée par la suite. Le texte clé pour la théorie de Schumpeter est La Sociologie des impérialismes (notez le pluriel) publiée au 1918-1919. Il s’agit d’un très long essai dont la traduction anglaise comprend environ 80 pages imprimées. Schumpeter n’a rien changé de sa théorie (du moins en substance), comme nous pouvons le pouvoir lorsque Schumpeter l’évoque dans son ouvrage Capitalisme, Socialisme et Démocratie, publié en 1942 et republié à plusieurs reprises depuis.

Voici ce que dit Schumpeter. L’impérialisme, dans sa définition la plus pure, est "sans objet", il n’est pas dirigé contre quelque chose ou quelqu’un qui nuirait aux intérêts de quelqu’un d’autre. Il n’est donc pas rationnel : c’est une simple volonté de puissance. Les exemples canoniques, selon Schumpeter, sont les Assyriens, les Perses, les Arabes et les Francs (et il se penche longuement sur chacun de ces exemples). Il ajoute aussi Rome, où l’impérialisme reflétait les intérêts de classe de la strate supérieure et où l’analyse de Schumpeter est très matérialiste. (Et il tient plusieurs propos acerbes à propos de Rome que je passe sous silence par souci de concision).

Mais, l’impérialisme en tant que tel est atavique et en contradiction avec le capitalisme "normal" qui est rationnel et individualiste et dont les objectifs peuvent être bien mieux atteints en temps de paix et pacifiquement. Nous devons donc nous attendre à ce que l’impérialisme décline à mesure que le capitalisme devient plus fort. Les pays les moins impérialistes sont les pays les plus capitalistes comme les Etats-Unis.

Je pense que c’est la lecture habituelle de la théorie de Schumpeter et qu’elle peut être reliée à d’autres théories similaires comme celles du doux commerce de Montesquieu ou de la paix démocratique de Doyle (bien que Schumpeter parle vraiment de paix capitaliste).

Cependant, je pense qu’une lecture alternative de Schumpeter est possible, en se fondant sur ses propres écrits et sa vision du capitalisme.

Dans "Imperialisms…", Schumpeter indique que l’impérialisme peut apparaître dans les sociétés capitalistes. Mais "nous devons évidemment voir" les tendances impérialistes "comme les éléments étrangers introduits dans le monde du capitalisme depuis l’extérieur, soutenus par des facteurs non capitalistes dans la vie moderne".

Mais (…) si le capitalisme n’est pas celui de la concurrence pure et parfaire et du libre-échange, mais un capitalisme de monopoles, alors Schumpeter suggère que le "capital organisé peut très bien découvrir que le taux d’intérêt peut être maintenu au-dessus du niveau de concurrence libre si le surplus résultant peut être envoyé à l’étranger". Le "capital organisé" peut réaliser qu’il peut tirer profit de la possession de colonies. Schumpeter continue en indiquant que les capitalistes "peuvent utiliser une main-d’œuvre native bon marché… ; ils peuvent commercialiser leurs produits même dans les colonies à des prix de monopole ; ils peuvent finalement investir du capital qui, sinon, ne ferait que déprimer le profit dans l’économie domestique et ne pourrait être placé dans d’autres pays civilisés qu’à de très faibles taux d’intérêt".

En outre, dans des conditions telles que celles-ci, la Métropole "verse généralement des vagues de capital dans les nouveaux pays. Elle y rencontre des vagues similaires de capital et une lutte acharnée, coûteuse commence, sans jamais s’arrêter… Dans une telle lutte, il devient important de savoir qui a construit une route donnée, qui possède telle mine ou telle colonie".

Dans cette description du rôle que joue le capital monopolistique dans la colonisation et l’essor de l’impérialisme, Schumpeter est à deux doigts de tenir les mêmes propos que Lénine et Luxemburg. On pourrait alors peut-être affirmer que, selon Schumpeter, ce sont des conditions spéciales du capitalisme monopoliste (…) qui ne peuvent être identifiées à celles du capitalisme de libres marchés "normal" ou "habituel".

Mais ce n’est pas ce que dit Schumpeter dans Capitalisme, Socialisme et Démocratie. Il y affirme que l’aspect clé du capitalisme (ce qui l’amène à s’accroître) est l’innovation et que celle-ci est possible seulement si le capitalisme est monopoliste ou, s’il ne l’est pas, l’innovation va elle-même contribuer à l’apparition de monopoles (une chose que nous pouvons en effet voir aujourd’hui).

"L’introduction de nouvelles méthodes de production et de nouvelles marchandises est difficilement concevable en concurrence pure et parfaite dès le début. Et cela signifie que l’essentiel de ce que nous appelons le progrès économique est incompatible avec. En effet, la concurrence pure et parfaite est et a toujours été temporairement suspendue dès lors que quelque chose de nouveau est introduit… et ce même si les conditions seraient sinon parfaitement concurrentielles." (chapitre 8)

En outre, puisque la concurrence monopolistique est dynamiquement plus efficace que le capitalisme de marchés libres des manuels, elle va finir par dominer et devenir la forme normale via laquelle le capitalisme va exister et prospérer.

Mais si la forme normale du capitalisme est monopolistique, alors la forme "normale" du comportement d’un tel capitalisme est telle qu’elle est décrite dans "Imperialisms…" : en essayant de maintenir le taux de profit domestique au-dessus du niveau "naturel" en exportant du capital aux colonies, en cherchant à contrôler la main-d’œuvre bon marché et les ressources naturelles et probablement en s’engageant dans des conflits avec d’autres capitalismes nationaux monopolisés. Donc, c’est cela le mode opératoire normal du capitalisme, selon Schumpeter.

L’affirmation selon laquelle la concurrence pure et parfaite et le libre-échange seraient incompatibles avec l’impérialisme ne tient pas : même si l’affirmation est valide, elle se réfère à un cas d’école du capitalisme qui, selon Schumpeter, est condamné à disparaître pour laisser place à un capitalisme monopoliste plus dynamique et innovant.

En combinant ces deux choses ensemble, nous retrouvons avec une reformulation de la théorie de l’impérialisme de Schumpeter qui se rapproche étroitement des théories de l’impérialisme marxistes classiques (ni est pratiquement identique même dans son emphase sur le faible taux de rendement domestique). On ne sait pas si Schumpeter aurait été scandalisé s’il avait entendu cela ou s’il en avait conscience. Mais il ne me semble pas possible de dénier la proximité logique entre les deux théories. »

Branko Milanovic, « Schumpeter’s two theories of imperialism », in globalinequality (blog), 4 janvier 2018. Traduit par Martin Anota



aller plus loin... lire « Le capitalisme, les inégalités et la Première Guerre mondiale »

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