« Les modèles dynamiques stochastiques d’équilibre général DSGE ont fait l’objet de vives critiques depuis la crise financière. Un récent document de Christiano, Eichenbaum et Trabandt (qui cherchent à défendre les modèles DSGE) a suscité toute une vague de réactions dans la blogosphère économique. Nous passons en revue les plus récentes contributions à ce sujet…

Un récent document de travail réalisé par Christiano, Eichenbaum et Trabandt sur les modèles dynamiques stochastiques d’équilibre général (DSGE) a suscité de nombreuses réactions sur la blogosphère. Dans ce document, les auteurs affirment que les modèles DSGE d’avant-crise ont certes eu des défauts que la crise a mis en évidence, mais que des progrès ont été réalisés au cours des dix dernières années, notamment en incorporant des fictions financières et l’hétérogénéité dans les modèles DSGE. Christiano et ses coauteurs s’attendent ainsi à ce que les modèles DSGE restent un outil primordial à la disposition des macro-économistes pour étudier les phénomènes agrégés et la politique économique, parce qu’il n’y aurait tout simplement pas d’alternative crédible pour l’analyse de la politique économique dans un monde où diverses forces économiques se font concurrence.

De nombreuses critiques suscitées par le document de travail se réfèrent à la première version publiée en ligne, qui n’est cependant plus disponible (la dernière version est celle datée du 27 novembre). Noah Smith a cité quelques extraits de la première version, en particulier un passage dans laquelle Christiano et ses coauteurs qualifient de "dilettantes" les personnes qui n’aiment pas les modèles DSGE, au motif que celles-ci mettraient certes en avant l’existence des forces concurrentes à l’œuvre (et jugent leur importance relative via d’implicites expériences de pensée) sans pouvoir jamais donner de sérieuses recommandations en matière de politique économique. Smith affirme que la ligne de défense des modèles DSGE que proposent Christiano et ses coauteurs comme seule façon de faire des prédictions quantitatives à propos des effets des changements de politique économique est erronée, parce qu’il y a au moins deux autres approches très communes, en l’occurrences les modèles économétriques structurels et les modèles autorégressifs vectoriels (VAR) structurels. Un modèle structurel n’est en outre pas toujours nécessaire pour faire des prédictions quantitatives à propos de la politique économique, comme cela peut être réalisé sous forme réduite. Quand les changements de politique économique peuvent être traités comme des expériences naturelles, leurs effets (notamment les effets d’équilibre général) peuvent être mesurés directement au lieu d’être inférés à partir d’un modèle structurel. Mais Christiano et ses coauteurs ignorent l’existence des expériences naturelles, malgré la popularité croissante de cette approche en science économique.

Bradford DeLong souligne que les modèles nouveaux keynésiens ont été élaborés pour montrer que les conclusions des vieux keynésiens et des vieux monétaristes en matière de politique économique étaient relativement robustes et qu’elles n’étaient pas remises en cause par l’acceptation de l’hypothèse des anticipations rationnelles. Ils ont été élaborés pour montrer qu’il est extrêmement fragile de conclure à l’insensibilité des variables réelles vis-à-vis des politiques systématiques. Lucas et ses disciples suivirent ensuite Prescott sur le territoire des cycles d’affaires réels, en prenant une erreur résiduelle et en affirmant qu’elle constitue leur principale variable conductrice exogène. Le cadre DSGE fut alors construit afin que les nouveaux keynésiens puissent communiquer avec les partisans des cycles d’affaires réels. Rien de tout cela n’a permis, jusqu’à présent, de faire des progrès concrets dans la compréhension des propriétés émergentes en matière de politique macroéconomique des économies réelles.

Jo Mitchell pense que Christiano et ses coauteurs cherchent à affirmer qu’on ne peut pas faire de la macroéconomie correctement sans modèle DSGE. Mais sur quelle base pouvons-nous dire que la macroéconomie DSGE est « faite proprement » ? Il y a deux endroits où l’on peut procéder à une validation empirique : les données microéconomiques et les données macroéconomiques. Trente ans de recherche en matière de modèles DSGE n’ont produit qu’un seul résultat empiriquement plausible : la courbe de Phillips augmentée des anticipations. Et elle était déjà bien connue avant. Il y a un revirement ironique ici : la faillite de la courbe de Phillips dans les années soixante-dix traça la voie vers la réussite pour les nouveaux classiques. La faillite de la courbe de Phillips à présent (dans l’autre direction) laisse les modèles DSGE avec aucun accomplissement vérifiable. Le document de Christiano et ses coauteurs a au moins un mérite : celui de confirmer ce que les macro-économistes au sommet de la discipline pensent à propos de leurs collègues sur les échelons inférieurs, en particulier ceux qui adoptent une position critique. (...)

Selon Chris Surro, le problème avec les modèles DSGE n’est pas qu’ils sont incapables d’expliquer des phénomènes économiques spécifiques : ils peuvent expliquer quasiment n’importe quel phénomène que vous pouvez imaginer, mais nous n’avons finalement aucun moyen pour décider quels modèles sont meilleurs que d’autres, si ce n’est en les confrontant aux données qu’ils sont censés expliquer. Tout ce que le modèle DSGE apporte est un ensemble d’hypothèses que tout le monde sait fausses (…). Christiano et ses coauteurs ne font rien pour répondre à cette critique. Surra affirme que la macroéconomie doit faire l’exact opposé : commencer par avoir les bonnes hypothèses. Puisque nous nous ne serons jamais capables de capturer toutes les complexités d’une véritable économie, l’économie du modèle est différente d’une économie réelle. Cependant, si les hypothèses qui fondent cette économie fictive sont réalistes, le modèle peut toujours fournir des réponses qui sont pertinentes pour le monde réel. Un modèle qui colle aux faits, mais dont les hypothèses sont irréalises, ne peut apporter des réponses pertinentes. »

Silvia Merler, « The DSGE model quarrel (again) », in Bruegel (blog), 11 décembre 2017. Traduit par Martin Anota