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Tag - modèles DSGE

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vendredi 20 avril 2018

La macroéconomie a-t-elle abandonné l’idée d’expliquer les événements économiques ?

« Le débat sur la possible disparition de la courbe de Phillips se poursuit, notamment parce que divers pays sont dans une situation où le chômage s’est stabilisé à des niveaux qui avaient précédemment été synchrone à une accélération de l’inflation, mais que cette fois-ci l’inflation salariale semble assez statique. Cela s’explique certainement par deux choses : l’existence d’un chômage dissimulé et le fait que le NAIRU ait chuté. C’est ce qu’ont suggéré Bell et Blanchflower dans le cas du Royaume-Uni.

L’idée que le NAIRU puisse bouger graduellement au cours du temps amène certains à affirmer que la courbe de Phillips est elle-même suspecte. Dans ce billet, j’avais essayé de démontrer que c’est une erreur. C’est aussi une erreur de penser qu’estimer la position du NAIRU soit un jeu de dupes. C’est ce que les banques centrales doivent faire si elles adoptent une approche structurelle pour modéliser l’inflation (et quelles autres approches raisonnables y a-t-il ici ?). Ce qui nous amène à nous demander pourquoi l’analyse des raisons amenant le NAIRU à varier ne constitue pas un point central de la macroéconomie.

(…) J’aimerais commencer en rappelant pourquoi la macroéconomie moderne a laissé le secteur financier hors de ses modèles avant la crise. Pour résumer une longue histoire, disons qu’en se focalisant sur les dynamiques de cycles d’affaires, les macroéconomistes ont eu tendance à ignorer les modifications de moyen terme de la relation entre la consommation et le revenu. Ceux qui ont étudié ces modifications les ont reliés de façon convaincante au comportement de secteur financier. Si davantage d’attention leur avait été accordée, nous aurions eu sous la main bien plus d’études sur le sujet et nous aurions mieux compris les liens entre la finance et l’économie réelle.

Peut-on dire la même chose à propos du NAIRU ? Comme avec les tendances de moyen terme de la consommation, il y a toute une littérature sur les variations à court terme du NAIRU (ou du chômage structurel), mais elle n’est pas très présente dans les journaux les plus prestigieux. L’une des raisons, comme avec la consommation, est qu’une telle analyse tend à être ce que les macroéconomistes modernes qualifient d’ad hoc : elle utilise beaucoup d’idées théoriques, mais aucune qui soit soigneusement microfondée dans le même article. Ce n’est pas un choix que feraient ceux qui font ce genre de travail empirique, mais une nécessité.

La même chose peut s’appliquer à d’autres agrégats macroéconomiques comme l’investissement. Quand les économistes se demandent si l’investissement est aujourd’hui inhabituellement élevé ou faible, ils tirent typiquement des graphiques et calculent des tendances et des moyennes. Nous devons être capables de faire bien plus que cela. Nous devrions plutôt rechercher l’équation qui capture le mieux les données relatives à l’investissement lors de ces 30 dernières années et nous demander si elle conduit à surestimer ou sous-évaluer le niveau actuel d’investissement. On peut dire la même pour les taux de change d’équilibre.

Ce n’est pas seulement la contre-révolution des nouveaux classiques en macroéconomie qui a mené à cette dévalorisation de ce que l’on peut qualifier d’analyse structurelle des données temporelles des relations macroéconomiques clés. Le fameux article que Sims a publié en 1980, "Macroeconomics and reality", où il s’est attaqué au type de restrictions d’identification qui était utilisé dans l’analyse des séries temporelles et où il a proposé la méthode des modèles auto-vectoriels régressifs (VAR), tient aussi une certaine responsabilité. Cette parfaite tempête a relégué l’analyse des séries temporelles qui avait été le pain quotidien de la macroéconomie dans les journaux mineurs.

Je ne pense pas qu’il soit excessif d’affirmer que la macroéconomie a subséquemment abandonné l’idée d’essayer d’expliquer la récente histoire macroéconomique : ce qui peut être qualifié de comportement à moyen terme des agrégats macroéconomiques ou pourquoi l’économie s’est comportée comme elle l’a fait ces 30 ou 40 dernières années. La macroéconomie s’est focalisée sur les détails du fonctionnement des cycles d’affaires et non sur la façon par laquelle les cycles d’affaires sont liés les uns aux autres.

Des macroéconomistes influents qui sont impliqués dans l’élaboration de la politique économique ont pris conscience de ces insuffisances, mais ils expriment leur insatisfaction d’une façon différente (Olivier Blanchard constituant toutefois une importante exception). Par exemple, John Williams, qui vient juste d’arriver à la tête de la Réserve fédérale de New York, appelle ici à une nouvelle génération de modèles DSGE qui se focaliserait sur trois domaines. Premièrement, ces modèles devront davantage se focaliser sur la modélisation du marché du travail et de sa mollesse, ce qui selon moi revient à chercher à expliquer pourquoi le NAIRU varie au cours du temps. Deuxièmement, ces modèles doivent davantage se focaliser sur les développements à moyen ou long terme touchant aussi bien l’économie du côté de l’offre que de la demande. Troisièmement, de tels modèles doivent bien sûr davantage incorporer le secteur financier.

Peut-être qu’un jour les modèles DSGE parviendront à faire tout cela, mais je pense que la macroéconomie est si complexe que tout ne puisse pas être microfondé. En tout cas, un tel jour ne viendra pas de si tôt. Il est temps que les macroéconomistes reviennent sur les décisions qu’ils ont prises autour de 1980 et qu’ils prennent conscience que les déficiences avec l’analyse traditionnelle des séries temporelles qu’ils ont mis en lumière ne sont pas aussi importantes que ne l’ont ensuite imaginé les générations suivantes. La macroéconomie doit commencer à essayer de nouveau de chercher à expliquer la récente histoire macroéconomique. »

Simon Wren-Lewis, « Did macroeconomics give up on explaining recent economic history? », in Mainly Macro (blog), 19 avril 2018. Traduit par Martin Anota

lundi 8 janvier 2018

Pourquoi l’hégémonie des microfondations entrave les progrès en macroéconomie

« Je pense que quand David Vines m’a demandé de contribuer à un numéro de l’Oxford Review of Economic Policy basé sur la "refondation de la théorie macroéconomique", il pensait que j’écrirais sur la façon par laquelle le modèle macroéconomique de base devait changer pour refléter les développements de la macroéconomie depuis la crise en me focalisant tout particulièrement sur la modélisation de l’impact de la politique budgétaire. Cela aurait été un article bien intéressant à écrire, mais j’ai rapidement décidé de parler de choses que je considérais comme bien plus importantes.

Selon moi, le plus grand obstacle à l’avancée de la macroéconomie est l’hégémonie des microfondations. Je voulais qu’au moins un article questionne cette hégémonie. Il s’est avéré que je n’étais pas le seul à rédiger un tel article, que d’autres firent de même. J’ai été particulièrement motivé à le faire quand j’ai vu qu’Olivier Blanchard, dans ses billets de blog où il faisait part de ses réflexions avant d’écrire sa propre contribution, était sur la même longueur d’onde que moi.

Je parlerai des autres articles quand plus de gens auront eu la chance de les lire. Ici, je vais me focaliser sur ma propre contribution. J’ai déjà développé cette réflexion il y a quelques temps sur mon blog et cela m’a amené à penser que la plupart des macroéconomistes qui travaillent dans l’hégémonie des microfondations souffrent d’un blocage mental quand ils sont confrontés à des approches de modélisation alternatives. (…)

Imaginons un modèle DSGE, "estimé" par des techniques bayésiennes. Pour être spécifiques, supposons qu’il contienne une fonction de consommation intertemporelle standard. Ensuite, supposons que quelqu’un ajoute un terme dans le modèle, disons le chômage dans la fonction de consommation et par là même améliore significativement l’ajustement (fit) du modèle vis-à-vis des données. Il n’est pas difficile de comprendre pourquoi l’ajustement s’améliore significativement : par exemple, le chômage peut être un indicateur de l’incertitude entourant revenu du travail. La question clé devient alors : quel est le meilleur modèle pour examiner la politique macroéconomique ? Le modèle DSGE originel ou le modèle augmenté ?

Le macroéconomiste des microfondations va sans doute tendre à dire le modèle DSGE originel, parce que seul ce modèle est connu comme étant théoriquement cohérent. (Ils peuvent se contenter de dire que ce modèle satisfait mieux la critique de Lucas, mais la cohérence interne reste un critère plus général.) Mais une réponse également valide consisterait à dire que le modèle DSGE originel va donner des réponses de politique incorrectes, parce qu’il néglige un lien important entre le chômage et la consommation, si bien qu’on doit lui préférer le modèle augmenté.

Il n’y a absolument rien qui dise que la cohérence interne soit plus importante que la mauvaise spécification (relative). D’après mon expérience, lorsqu’ils sont confrontés à ce fait, certains concepteurs de modèles DSGE ont recours à deux tactiques de diversion. La première, qui consiste à dire que tous les modèles sont mal spécifiés, ne vaut pas la peine d’être discutée. La seconde consiste à dire qu’aucun modèle n’est satisfaisant et que de nouvelles recherches sont nécessaires pour incorporer l’effet du chômage de façon cohérente.

Je n’ai pas de problème avec cette réponse en soi et, pour cette raison, je n’ai pas de problème avec le projet des microfondations en tant que manière de faire de la modélisation macroéconomique. Mais dans ce contexte particulier c’est une esquive. Il n’y aura pas, du moins tant que je serais en vie, un modèle DSGE qui ne puisse être amélioré en ajoutant des effets plausibles, mais potentielles incohérents, comme l’influence du chômage sur la consommation. Par conséquent, si vous pensez que les modèles qui sont significativement meilleurs dans l’ajustement aux données doivent être préférés aux modèles DSGE (…), alors ces modèles augmentés vont toujours battre le modèle DSGE pour modéliser la politique économique.

(…) Il existe une méthodologie alternative pour construire des modèles macroéconomiques qui n’est pas inférieure à l’approche des microfondations. Elle commence avec une certaine spécification théorique, qui peut être un modèle DSGE comme dans l’exemple, et elle étend ensuite celle-ci en des voies qui sont théoriquement plausibles et qui améliorent aussi significativement l’ajustement du modèle, mais qui ne sont pas formellement dérivées des microfondations. Je qualifie un tel modèle de modèle économétrique structurel (structural econometric model) et Blanchard de modèle de politique économique (policy model).

Ce que je souligne tout particulièrement dans mon article, c’est que ces méthodologies ne sont pas contradictoires, mais bien complémentaires. Les modèles économétriques structurels comme je les décris ici débutent avec la théorie microfondée. (Bien sûr, les modèles économétriques structurels peuvent aussi commencer avec la théorie non-microfondée, mais le bien-fondé d’une telle stratégie est un autre débat que je ne veux pas aborder ici.) En tant que produit fini, ils fournissent plusieurs agendas de recherche pour la modélisation microfondée. Donc la conception de modèles DSGE peut fournir le point de départ pour les concepteurs de modèles économétriques structurels ou les modèles de politique économique et ces modèles peuvent alors, lorsqu’ils sont complétés, fournir un agenda de recherche pour les concepteurs de modèles DSGE.

Une fois que vous saisissez cette complémentarité, vous pouvez saisir pourquoi je pense que la macroéconomie se développerait bien plus rapidement si les universitaires s’échinaient à développer aussi bien des modèles économétriques structurels que des modèles DSGE. L’erreur que les nouveaux classiques ont commise dans leur contre-révolution a été d’écarter les précédentes façons de modéliser l’économie, au lieu de les compléter avec des approches additionnelles. Chaque méthodologie, prise isolément, va se développer bien plus lentement que si elles étaient combinées. Ou, pour le dire autrement, la recherche basée sur les modèles économétriques structurels est bien plus efficace que l’approche de résolution d’énigmes qui est aujourd’hui utilisée.

Dans cet article, j’essaye d’imaginer ce qui se serait passé si le projet des microfondations s’était contenté d’augmenter la macroéconomie existante (c’est-à-dire les modèles économétriques structurels) plutôt que de l’écarter. Je pense que nous avons de bonnes preuves qu’une complémentarité active entre modèles économétriques structurels et modélisation des microfondations aurait permis de mieux cerner les liens entre secteurs réel et financier avant la crise financière mondiale. L’hégémonie des microfondations a choisi de s’attaquer aux mauvaises énigmes, détournant ainsi la macroéconomie de questions empiriques bien plus importantes. La même chose peut se reproduire si l’hégémonie des microfondations demeure. »

Simon Wren-Lewis, « Why the microfoundations hegemony holds back macroeconomic progress », in Mainly Macro (blog), 6 janvier 2018. Traduit par Martin Anota

jeudi 14 décembre 2017

La querelle autour des modèles DSGE continue

« Les modèles dynamiques stochastiques d’équilibre général DSGE ont fait l’objet de vives critiques depuis la crise financière. Un récent document de Christiano, Eichenbaum et Trabandt (qui cherchent à défendre les modèles DSGE) a suscité toute une vague de réactions dans la blogosphère économique. Nous passons en revue les plus récentes contributions à ce sujet…

Un récent document de travail réalisé par Christiano, Eichenbaum et Trabandt sur les modèles dynamiques stochastiques d’équilibre général (DSGE) a suscité de nombreuses réactions sur la blogosphère. Dans ce document, les auteurs affirment que les modèles DSGE d’avant-crise ont certes eu des défauts que la crise a mis en évidence, mais que des progrès ont été réalisés au cours des dix dernières années, notamment en incorporant des fictions financières et l’hétérogénéité dans les modèles DSGE. Christiano et ses coauteurs s’attendent ainsi à ce que les modèles DSGE restent un outil primordial à la disposition des macro-économistes pour étudier les phénomènes agrégés et la politique économique, parce qu’il n’y aurait tout simplement pas d’alternative crédible pour l’analyse de la politique économique dans un monde où diverses forces économiques se font concurrence.

De nombreuses critiques suscitées par le document de travail se réfèrent à la première version publiée en ligne, qui n’est cependant plus disponible (la dernière version est celle datée du 27 novembre). Noah Smith a cité quelques extraits de la première version, en particulier un passage dans laquelle Christiano et ses coauteurs qualifient de "dilettantes" les personnes qui n’aiment pas les modèles DSGE, au motif que celles-ci mettraient certes en avant l’existence des forces concurrentes à l’œuvre (et jugent leur importance relative via d’implicites expériences de pensée) sans pouvoir jamais donner de sérieuses recommandations en matière de politique économique. Smith affirme que la ligne de défense des modèles DSGE que proposent Christiano et ses coauteurs comme seule façon de faire des prédictions quantitatives à propos des effets des changements de politique économique est erronée, parce qu’il y a au moins deux autres approches très communes, en l’occurrences les modèles économétriques structurels et les modèles autorégressifs vectoriels (VAR) structurels. Un modèle structurel n’est en outre pas toujours nécessaire pour faire des prédictions quantitatives à propos de la politique économique, comme cela peut être réalisé sous forme réduite. Quand les changements de politique économique peuvent être traités comme des expériences naturelles, leurs effets (notamment les effets d’équilibre général) peuvent être mesurés directement au lieu d’être inférés à partir d’un modèle structurel. Mais Christiano et ses coauteurs ignorent l’existence des expériences naturelles, malgré la popularité croissante de cette approche en science économique.

Bradford DeLong souligne que les modèles nouveaux keynésiens ont été élaborés pour montrer que les conclusions des vieux keynésiens et des vieux monétaristes en matière de politique économique étaient relativement robustes et qu’elles n’étaient pas remises en cause par l’acceptation de l’hypothèse des anticipations rationnelles. Ils ont été élaborés pour montrer qu’il est extrêmement fragile de conclure à l’insensibilité des variables réelles vis-à-vis des politiques systématiques. Lucas et ses disciples suivirent ensuite Prescott sur le territoire des cycles d’affaires réels, en prenant une erreur résiduelle et en affirmant qu’elle constitue leur principale variable conductrice exogène. Le cadre DSGE fut alors construit afin que les nouveaux keynésiens puissent communiquer avec les partisans des cycles d’affaires réels. Rien de tout cela n’a permis, jusqu’à présent, de faire des progrès concrets dans la compréhension des propriétés émergentes en matière de politique macroéconomique des économies réelles.

Jo Mitchell pense que Christiano et ses coauteurs cherchent à affirmer qu’on ne peut pas faire de la macroéconomie correctement sans modèle DSGE. Mais sur quelle base pouvons-nous dire que la macroéconomie DSGE est « faite proprement » ? Il y a deux endroits où l’on peut procéder à une validation empirique : les données microéconomiques et les données macroéconomiques. Trente ans de recherche en matière de modèles DSGE n’ont produit qu’un seul résultat empiriquement plausible : la courbe de Phillips augmentée des anticipations. Et elle était déjà bien connue avant. Il y a un revirement ironique ici : la faillite de la courbe de Phillips dans les années soixante-dix traça la voie vers la réussite pour les nouveaux classiques. La faillite de la courbe de Phillips à présent (dans l’autre direction) laisse les modèles DSGE avec aucun accomplissement vérifiable. Le document de Christiano et ses coauteurs a au moins un mérite : celui de confirmer ce que les macro-économistes au sommet de la discipline pensent à propos de leurs collègues sur les échelons inférieurs, en particulier ceux qui adoptent une position critique. (...)

Selon Chris Surro, le problème avec les modèles DSGE n’est pas qu’ils sont incapables d’expliquer des phénomènes économiques spécifiques : ils peuvent expliquer quasiment n’importe quel phénomène que vous pouvez imaginer, mais nous n’avons finalement aucun moyen pour décider quels modèles sont meilleurs que d’autres, si ce n’est en les confrontant aux données qu’ils sont censés expliquer. Tout ce que le modèle DSGE apporte est un ensemble d’hypothèses que tout le monde sait fausses (…). Christiano et ses coauteurs ne font rien pour répondre à cette critique. Surra affirme que la macroéconomie doit faire l’exact opposé : commencer par avoir les bonnes hypothèses. Puisque nous nous ne serons jamais capables de capturer toutes les complexités d’une véritable économie, l’économie du modèle est différente d’une économie réelle. Cependant, si les hypothèses qui fondent cette économie fictive sont réalistes, le modèle peut toujours fournir des réponses qui sont pertinentes pour le monde réel. Un modèle qui colle aux faits, mais dont les hypothèses sont irréalises, ne peut apporter des réponses pertinentes. »

Silvia Merler, « The DSGE model quarrel (again) », in Bruegel (blog), 11 décembre 2017. Traduit par Martin Anota

samedi 18 novembre 2017

Une défense bien maladroite des modèles DSGE

« Je suis lessivé par le bashing dont la macroéconomie fait l’objet. J’ai déjà dit ce que j’avais à dire sur le sujet. Et je vois beaucoup de jeunes macroéconomistes faire du bon boulot. Et il y a des gens plus qualifiés que moi et avec une plus grande légitimité pour critiquer la méthodologie en macroéconomie. (…) Mais parfois je dois donner des conseils de marketing à certains de mes collègues macroéconomistes.

La nouvelle ligne de défense des modèles DSGE que proposent Christiano, Eichenbaum et Trabandt donne de sacrés frissons. Nous pouvons notamment y lire que : "Ceux qui n’aiment pas les modèles stochastiques dynamiques d’équilibre général (DSGE) sont des dilettantes. En les qualifiant ainsi, nous entendons qu’ils ne sont pas sérieux en matière d’analyse de politique économique. Pourquoi disons-nous cela ? Les questions de politique macroéconomique impliquent des arbitrages entre les forces qui s’affrontent dans l’économie. Il n’est malheureusement pas facile d’évaluer la puissance relative de ces forces pour telle ou telle question en matière de politique économique. Une stratégie consisterait à réaliser des expériences dans les économies réelles. Cette stratégie n’est pas disponible en sciences sociales. Comme Lucas (1980) l’a souligné crûment il y a près de quatre décennies, le seul endroit où nous pouvons faire des expériences, c’est dans nos modèles. Aucune théorisation a priori ou régression à partir de données microéconomiques ne peut se substituer à ces expériences. Les dilettantes qui évoquent seulement l’existence de forces concurrentes à l’œuvre (et qui jugent de façon informelle leur importance relative via des expériences de pensée implicites) ne peuvent jamais donner de conseils sérieux en matière de politique économique".

(…) C’est si stupide que l’on pourrait même se demander si Christiano et ses coauteurs ne nourrissent pas en fait le projet d’inciter davantage de monde à rejoindre les rangs des détracteurs des modèles DSGE.

Premièrement, ce n’était pas une bonne idée de qualifier de "dilettantes" ceux qui critiquent les modèles DSGE. Jusqu’à présent, la meilleure critique des modèles DSGE qu’on a pu récemment entendre (selon moi) provient d’Anton Korinek (…). Korinek est un macroéconomiste spécialisé dans les modèles DSGE. Il gagne sa vie en faisant des modèles DSGE. Mais selon Christiano et ses coauteurs, le fait qu’il pense que son propre champ ait des problèmes fait de lui une "dilettante".

D’accord, mais soyons généreux et supposons que Christiano et ses coauteurs ne savent pas ce qu’a pu dire Korinek (ni même ce qu’ont pu dire Ricardo Caballero, Paul Romer, Paul Pfleiderer, etc.). Supposons qu’ils ne parlent que de personnes comme Joseph Stiglitz, qui a vraiment l'air d’une dilettante ces derniers jours, de blogueurs comme moi (qui suis une sacrée dilettante) ou encore des gens de l’INET. Même dans ce cas, ce déluge de propos méprisants reste tout à fait déplacé.

Pourquoi ? Parce que déclarer que les personnes extérieures à votre champ ne sont jamais qualifiées pour critiquer celui-ci vous donne l’air d’être renfermé et arrogant. Chaque économiste connaît l’idée de capture du réglementateur. Il n’est pas difficile d’imaginer que les chercheurs puissent également être capturés, par exemple, que si les seules personnes qui sont autorisées à critiquer X sont les gens qui gagnent leur vie en faisant X, alors tous les détracteurs potentiels vont avoir un intérêt à préserver le statu quo.

En d’autres mots, l’essai de Christiano et de ses coauteurs n’est peut-être rien d’autre qu’un mémo envoyé aux outsiders où ils leur demandent de se taire et de continuer à envoyer les chèques.

Deuxièmement, Christiano et ses coauteurs ont donné des munitions à la foule qui proclame que "l’économie n’est pas une science" en utilisant le mot "expériences" lorsqu’ils font référence aux simulations de modèle. Brad DeLong a déjà écrit à propos de cette terminologie malheureuse. Chacun sait que les simulations de modèles ne sont pas des expériences, donc insister obstinément à mal utiliser le mot contribue juste à donner l’air de pseudoscience à l’économie aux yeux des observateurs extérieurs.

Troisièmement, Christiano et ses coauteurs ont tout simplement tort. Leur défense des modèles DSGE consiste fondamentalement à dire que c’est le "seul jeu en ville", la seule façon de faire des prédictions quantitatives à propos des effets des changements de politique économique.

C’est faux. Il y au moins deux autres approches qui sont régulièrement utilisées : les modèles vectoriels autorégressifs (VAR) structurels et les modèles économétriques structurels. Les modèles VAR structurels sont souvent utilisés pour l’analyse de la politique économique dans les travaux universitaires. Les modèles économétriques structurels sont utilisés par les banques centrales pour éclairer les décisions de politique économique. Ces deux types de modèles affirment être structurels. Une telle affirmation fait rire beaucoup de monde. Mais à nouveau, beaucoup rient aussi des modèles DSGE.

En fait, vous n’avez même pas à avoir toujours besoin d’un modèle structurel pour faire des prédictions quantitatives à propos de la politique économique ; souvent, vous pouvez le faire sous forme réduite. Quand les changements de politique économique peuvent être traités comme des expériences naturelles, leurs effets (notamment leurs effets d’équilibre général !) peuvent être mesurées directement plutôt qu’être inférés directement à partir d’un modèle structurel.

Comme Justin Wolfers l’a indiqué sur Twitter, au moins l’une des questions que Christiano et ses coauteurs prétendent ne trouver une réponse qu’à travers les simulations DSGE peut tout à fait trouver une réponse sous forme réduite : "Est-ce qu’une extension des allocations chômage accroît le chômage ? D’un côté, la croyance conventionnelle affirme qu’un montant plus élevé d’allocations se traduit par des salaires plus élevés et aggrave le chômage. D’un autre côté, si le taux d’intérêt nominal est relativement insensible aux conditions économiques, alors la hausse des salaires accroît l’inflation. La baisse des taux d’intérêt réels qui en résulte stimule la demande globale, donc alimente l’activité économique et réduit le chômage. Lequel de ces effets prédomine ?"

En 2015, John Coglianese s’est attaqué à cette question sans utiliser de modèle DSGE : "J’ai analysé une expérience naturelle suscitée par l’extension de l’assurance-chômage fédérale aux Etats-Unis durant la Grande Récession et j’ai mesuré son effet sur le chômage au niveau de chaque Etat. J’ai exploité une caractéristique de cette extension de l’assurance-chômage avec laquelle l’erreur d’échantillonnage aléatoire dans l’enquête nationale altérait la durée d’indemnisation du chômage dans plusieurs Etats, ce qui se traduisait par des variations aléatoires du nombre de semaines d’indemnisation au niveau de l’Etat".

Christiano et ses coauteurs occultent totalement l’existence des expériences naturelles. Ils affirment qu’en l’absence d’expériences de laboratoire, les simulations de modèles sont les meilleures simulations que nous puissions avoir. L’approche des expériences naturelles a beau voir sa popularité s’accroître rapidement économie, elle n’est même pas enregistrée sur leurs écrans de radar. Ce n’est pas une bonne vision des choses.

Finalement, Christiano et ses coauteurs adoptent un ton d’arrogance désinvolte à un moment où le monde (notamment le reste des économistes) appelle avec raison à une plus grande humilité de la part des macroéconomistes. Les modèles DSGE les plus réputés, les plus communs (ceux qui ont justement été créés par Christiano et Eichenbaum) ont spectaculairement échoué entre 2008 et 2012. Ce n’est pas le genre de chose qui vous donne le droit d’être arrogant, mais plutôt quelque chose pour laquelle vous devriez vous excuser. Maintenant, la profession a corrigé ces modèles en y ajoutant la finance, une borne inférieure zéro (zero lower bound), des non-linéarités, etc. Il reste à voir si ces nouvelles modélisations marchent bien avec les échantillons. Heureusement, ils ont l'air plus efficace.

Mais la charge de la preuve incombe aux concepteurs de modèles DSGE, non sur leurs détracteurs. Christiano et ses coauteurs devraient jeter un coup d’œil autour d’eux et réaliser que les gens en-dehors de leur petit cercle ne sont pas convaincus. Les banques centrales utilisent toujours des modèles économétriques structurels, le jugement humain et beaucoup d’autres outils. Les personnels de l’industrie financière n’utilisent pas du tout les modèles DSGE. Même au sein du monde universitaire, l’usage des modèles DSGE est probablement sur le déclin.

En d’autres mots, Christiano et ses coauteurs et les autres grands défenseurs de modèles DSGE sont toujours bien payés pour concevoir des modèles DSGE, mais ils ne sont pas en train de gagner la lutte intellectuelle qui se tient à l’échelle du monde. La rhétorique méprisante qui emplit cet essai ne va pas les aider. Même Miles Kimball, qui a passé sa carrière à faire des modèles DSGE et qui a apporté des contributions décisives aux modèles qui rendirent célèbres Christiano et Eichenbaum, a été déçu par cet essai.

Regardez. Il y a de bonnes lignes de défense que l’on peut avancer pour la macroéconomie moderne et la modélisation DSGE. Ricardo Reis en a apporté une bonne un peu plus tôt cette année. Fabio Ghironi en a apporté une autre. Tous deux se sont montrés humbles et intelligents dans leurs essais. Ils font savoir l’importance cruciale des preuves empiriques et d’une diversité d’approches. Ils font aussi savoir que les macroéconomistes doivent faire mieux et que cela va prendre du temps. Ils comptent sur les jeunes pour faire du bon travail, chercher à améliorer les choses et prendre de nouvelles directions. Ce sont les défenses de la macroéconomie dont la profession a besoin.

L’idée des modèles DSGE n’est pas mauvaise. Travailler sur les modèles DSGE n’est pas nécessairement un effort vain. Tous les concepteurs de modèles DSGE ne sont pas aussi méprisants et bouffis d’orgueil que les dépeignent l’essai de Christiano et de ses coauteurs. Il y a plein de gens qui font du bon boulot dans ce domaine, qui essayent d’améliorer la performance des modèles macroéconomiques. Mais une rhétorique comme celle-ci finit par nuire à leur tâche, plutôt qu’à les aider. »

Noah Smith, « The "cackling cartoon villain" defense of DSGE », in Noahpinion (blog), 15 novembre 2017. Traduit par Martin Anota

vendredi 14 avril 2017

Nous avons besoin (au minimum) de cinq classes de modèles en macroéconomie



« L’un des meilleurs conseils que me donna Rudi Dornbusch a été : "Ne parle jamais de méthodologie. Contente-toi de faire". Pourtant, je vais lui désobéir et faire le grand saut.

C’est le projet initié par David Vines à propos des modèles DSGE, de leur comportement dans la crise et de la façon par laquelle ils peuvent être améliorés, qui m’a conduit à écrire ce billet. (…) J’avais tout d’abord écrit une note de politique économique, puis, en réponse aux commentaires que cette note a suscités, j’ai poursuivi avec un premier billet de blog, puis avec un deuxième, en espérant à chaque fois avoir été plus sage que la précédente. Je pensais avoir fait le tour de la question, mais David a récemment organisé une conférence sur le sujet, conférence au cours de laquelle j’ai beaucoup appris et qui m’amène à écrire cet ultime (?) billet sur le sujet.

Je vais développer ici une idée simple : Nous avons besoin de différents types de modèles macroéconomiques. Un type de modèles n’est pas mieux qu’un autre. Ils sont tous nécessaires et ils doivent interagir. De telles remarques seraient triviales et superflues si cette proposition était largement acceptée. Et il n’y aurait pas de guerres de religion. Mais ce n’est pas cas. Et il y a des guerres de religion.

Voici la typologie que je propose ; en l’occurrence, je distingue cinq types de modèles. (Je me limite aux modèles d’équilibre général. L’essentiel de la macroéconomie doit, cependant, chercher à élaborer des pièces individuelles, à construire des modèles d’équilibre partiel et à examiner les preuves empiriques correspondantes, pièces sur lesquelles les modèles d’équilibre général doivent ensuite se baser.) En faisant cela, je dois, avec toutes mes excuses, répéter certaines choses que j’ai pu avoir dites dans mes précédents billets.

Les modèles fondateurs. Le propos de ces modèles est de souligner un point théorique particulier, susceptible d’être pertinent pour presque tout modèle macroéconomique, mais sans prétendre capturer la réalité. Je pense ici au modèle consommation-prêt de Paul Samuelson, au modèle à générations imbriquées de Peter Diamond, au modèle de prime boursière d’Ed Prescott, aux modèles de recherche d’emploi de Diamond, Mortensen et Pissarides et aux modèles de monnaie de Neil Wallace ou Randy Wright. (…)

Les modèles DSGE. Le propos de ces modèles est d’explorer les implications macroéconomiques de certaines distorsions ou d’introduire des distorsions. Pour laisser la possibilité d’une discussion productive, ils doivent être construits autour d’un cœur faisant l’objet d’un consensus, avec chaque modèle explorant ensuite de nouvelles distorsions, que ce soit la rationalité limitée, l’asymétrie d’information, les différentes formes d’hétérogénéité, etc. (A la conférence, Ricardo Reis a une bonne liste d’extensions que l’on voudrait trouver dans un modèle DSGE.)

Ce sont ces modèles que David Vines (et beaucoup d’autres) a critiqués quand il débuta son projet et, dans leur forme actuelle, ils soulèvent deux questions. La première est : quel doit être le modèle fondamental ? Le fondement actuel, essentiellement un modèle de cycles d’affaires réels (real business cycles) avec une seule grande distorsion, les rigidités nominales, semble trop éloigné de la réalité pour être le meilleur point de départ. L’équation d’Euler pour les consommateurs et l’équation de fixation des prix semblent impliquer, en combinaison avec les anticipations rationnelles, des agents économiques trop tournés vers l’avenir. Je pense que le modèle fondamental doit avoir des rigidités nominales, une rationalité limitée, des horizons bornés, des marchés incomplets et un rôle pour la dette. Comme d’autres, j’ai discuté de ces questions ailleurs et je ne vais pas revenir dessus ici. (…) La seconde question est : à quel point ces modèles doivent-ils être proches de la réalité ? Selon moi, ils doivent évidemment chercher à s’en rapprocher, mais pas via des additions et des retouches ad hoc (…). C’est à la prochaine catégorie de modèle qu’incombe la tâche de coller à la réalité.

Les modèles de politique économique. (Simon Wren-Lewis préfère les appeler les modèles économétriques structurels.) Le propos de ces modèles est d’aider à concevoir la politique économique, pour étudier les effets dynamiques des chocs spécifiques, pour évaluer l’impact potentiel de politiques alternatives. Si la Chine ralentit, quel sera l’effet sur l’Amérique latine ? Si l’administration Trump s’embarque pour une expansion budgétaire, quels seront les effets sur les autres pays ?

Pour ces modèles, il est clairement essentiel de coller aux données et de capturer les dynamiques observées. Mais aussi d’avoir assez de structure théorique de façon à ce que le modèle puisse être utilisé pour saisir les effets des chocs et politiques. Ces deux objectifs impliquent que la structure théorique doit nécessairement être plus souple que pour les modèles DSGE : L’agrégation et hétérogénéité mènent à des dynamiques agrégées plus complexes que celles qu’un modèle théorique étroit peut espérer capturer. Les vieux modèles de politique partaient de la théorie et laissaient ensuite les données parler, équation par équation. Certains modèles en vogue partent d’une structure DSGE et laissent ensuite les données déterminer des dynamiques plus riches. Un des principaux modèles utilisés à la Fed, le modèle FRB/US, utilise la théorie pour restreindre les relations à long terme et permettre ensuite des coûts d’ajustement d’ordre supérieur pour coller aux dynamiques des données. Je suis sceptique à l’idée que ce soit la meilleure approche, comme je ne vois pas ce que l’on gagne, théoriquement ou empiriquement, en contraignant les dynamiques de cette façon.

En tout cas, pour cette classe de modèles, les règles du jeu doivent être différentes que pour les modèles DSGE. Est-ce que le modèle colle bien, par exemple, dans le sens où il est cohérent avec les dynamiques d’une caractérisation VAR ? Est-ce qu’il capture bien les effets des politiques passées ? Est-ce qu’il permet de considérer des politiques alternatives ?

Les modèles-jouets. Ici, j’ai à l’esprit des modèles tels que les diverses variations du modèle IS-LM, du modèle Mundell-Fleming, du modèle des cycles d’affaires réels et du modèle des nouveaux keynésiens. Comme la liste l’indique, certains peuvent être seulement vaguement fondés sur la théorie, d’autres plus explicitement. Mais ils ont le même propos. Permettre de donner rapidement un premier aperçu à une certaine question ou présenter une bribe de réponse à partir d’un modèle ou d’une classe de modèles plus compliqué. Pour le chercheur, ces modèles peuvent être élaborés avant de passer à un modèle plus élaboré ou après, une fois que le modèle élaboré a été développé et que ses entrailles ont été examinées. La proximité de ces modèles vis-à-vis de la théorie formelle n’est pas un critère pertinent ici. Entre de bonnes mains, et je pense ici à des maîtres-artisans tels que Robert Mundell ou Rudi Dornbusch, ils peuvent être éclairants. Il y a une raison qui explique pourquoi ils dominent les manuels de macroéconomie. Ils fonctionnent comme des appareils pédagogiques. Ils relèvent autant de l’art que de la science et tous les économistes ne sont pas des artistes talentueux. Mais l’art est utile. (…)

Les modèles de prévision. Le propos de ces modèles est simple : Donner les meilleures prévisions. Et c’est le seul critère sur lequel nous devons les juger. Si la théorie est utile pour améliorer les prévisions, alors elle doit être utilisée. Si elle ne l’est pas, elle doit être ignorée. (…) Les questions sont alors statistiques : comment traiter le sur-paramétrage ? comment traiter l’instabilité des relations sous-jacentes ? etc.

En somme : Nous avons besoin de différents modèles pour différentes tâches. Les tentatives de certains de ces modèles visant à faire plus que ce pour quoi ils ont été conçus semblent avoir été trop ambitieuses. Je ne suis pas sûr que les modèles DSGE soient de bons modèles de politique économique, à moins qu’ils deviennent plus souples à propos des contraintes associées à la théorie. J’aimerais qu’ils soient utilisés pour la prévision, mais je suis encore sceptique à l’idée qu’ils gagnent à ce jeu. Cela étant dit, chaque classe de modèles a beaucoup à apprendre des autres et bénéficierait à ce qu’il y ait plus d’interactions entre eux. Les vieux modèles de politique économique bénéficieraient du travail mené sur l’hétérogénéité, sur les contraintes de liquidité, qui se trouve formalisé dans certains modèles DSGE. Et, pour répéter un point souligné au début, tous les modèles doivent être construits sur de solides fondations d’équilibre partiel et sur les preuves empiriques. »

Olivier Blanchard, « On the need for (at least) five classes of macro models », in PIIE, Realtime Economic Issues Watch (blog), 10 avril 2017. Traduit par Martin Anota

dimanche 15 janvier 2017

Quels modèles utiliser en macroéconomie ?



« (…) Nous avons besoin de différentes classes de modèles, et ce afin de réaliser des tâches différentes.

Je vais me focaliser sur deux classes de modèles.

Les modèles théoriques, visant à clarifier les questions théoriques dans un cadre d’équilibre général. Les modèles de cette classe doivent se construire à partir d’un cadre analytique fondamental et avoir une structure théorique des plus robustes. Ils doivent être utilisés pour réfléchir, par exemple, aux effets d’un relèvement des ratios minima de capitaux que la réglementation impose aux banques, aux effets de la gestion de la dette publique ou encore aux effets d’une forme particulière de politique monétaire non conventionnelle. Ce cadre fondamental doit être celui qui est largement accepté comme point de départ et il doit pouvoir intégrer des distorsions additionnelles. En bref, il doit faciliter le débat autour des théoriciens en macroéconomie.

Les modèles de politique économique, visant à analyser les questions de politique macroéconomique courantes. Les modèles de cette classe doivent coller aux principales caractéristiques des données, notamment les dynamiques, et permettre de réaliser une analyse, notamment contrefactuelle, des politiques économiques. Ils doivent être utilisés pour réfléchir, par exemple, aux effets quantitatifs d’un ralentissement de la croissance chinoise sur l’économie américaine ou aux répercussions d’une relance menée aux Etats-Unis sur les pays émergents.

Ce serait une bonne chose si un unique modèle pouvait avoir une structure théorique robuste, élégante, tout en collant aux données. Mais c’est un rêve vain. Peut-être que l’une des principales leçons du travail empirique (du moins en macroéconomie et d’après mon expérience) est à quel point les preuves empiriques sont chaotiques, à quel point les dynamiques agrégées sont difficiles à rationaliser et à quel point plusieurs relations sont instables au cours du temps. Ce n’est peut-être pas surprenant. Nous savons, par exemple, que les relations agrégées peuvent très peu ressembler aux comportements individuels sous-jacents.

Donc, les modèles qui visent à atteindre ces deux objectifs sont condamnés à échouer, sur les deux dimensions.

Prenons les modèles théoriques. Les concepteurs de modèles DSGE, confrontés à des dynamiques complexes, mais désireux de coller aux données, ont étendu leur structure originelle en ajoutant, par exemple, la persistance externe des habitudes (pas simplement la persistance des vieilles habitudes régulières), les coûts d’un changement de l’investissement (pas seulement les coûts de changement du capital) et l’indexation des prix (que nous ne pouvons observer dans la réalité), etc. Ces changements sont entièrement ad hoc, ils ne collent pas aux données empiriques microéconomiques et ils ont alourdi et fragilisé la structure théorique des modèles.

Prenons aussi les modèles de politique économique. Les concepteurs de ces modèles, désireux de renforcer la structure théorique de leurs modèles, ont, dans certains cas, cherché à dériver les structures observées d’une certaine forme d’optimisation. Par exemple, dans le principal modèle utilisé par la Réserve fédérale, le modèle FRB-US, les équations dynamiques sont contraintes à être des solutions aux problèmes d’optimisation sous des structures de coûts d’ajustement de premier ordre. Cela m’a frappé. Les dynamiques actuelles reflètent probablement plusieurs autres facteurs que les coûts d’ajustement. Et les contraintes qui sont imposées (par exemple, sur la façon par laquelle le passé et le futur anticipé entrent dans les équations) ont peu de justification, théorique ou empirique.

Que doit-on faire ? Je suggère que chacune des deux classes de modèles suive sa propre voie.

Les concepteurs de modèles DSGE doivent accepter le fait que les modèles théoriques ne peuvent, et donc ne doivent pas, coller fidèlement à la réalité. Ces modèles doivent capturer ce que nous croyons être les caractéristiques macroéconomiques essentielles du comportement des firmes et des ménages et ne pas essayer de capturer toutes les dynamiques pertinentes. Ce n’est seulement alors qu’ils peuvent atteindre leur propos, rester suffisamment simples et fournir une plateforme pour la discussion théorique.

Les modélisateurs de politique économique doivent accepter le fait que les équations qui collent vraiment aux données peuvent n’avoir qu’une fragile justification théorique. En cela, les concepteurs des premiers modèles macroéconomiques avaient raison : la théorie du revenu permanent, la théorie du cycle de vie, la théorie du ratio q ont servi de guides pour spécifier le comportement de la consommation et de l’investissement, mais les données ont ensuite déterminé les spécifications finales.

Les deux classes de modèles doivent clairement interagir et bénéficier l’une de l’autre. Pour utiliser une expression suggérée par Ricardo Reis, il doit y avoir une co-intégration scientifique. Mais, selon moi, cela s’est révélé être contreproductif d’atteindre une intégration complète. Aucun modèle ne peut satisfaire pleinement tout le monde. »

Olivier Blanchard, « The need for different classes of macroeconomic models », 12 janvier 2017. Traduit par Martin Anota



« Dès que j’ai commencé à bloguer, j’ai régulièrement écrit des billets sur la méthodologie macroéconomique. J’ai notamment cherché à convaincre les autres macroéconomistes que les modèles économétriques structurels, avec leur mixture ad hoc de théorie et de données, n’étaient pas un vieux dinosaure à ranger aux oubliettes, mais qu’ils offraient une façon parfaitement viable de faire de la macroéconomie et de la politique macroéconomique. Je suis bien placé pour le dire car, au cours de ma carrière, j’ai utilisé aussi bien des modèles économétriques structurels que des modèles DSGE dans les articles que j’ai publiés.

Le troisième billet d’Olivier Blanchard sur les modèles DSGE fait exactement la même chose. Il est quelque peu confus lorsqu’il les appelle "modèles de politique économique" ; lorsqu’il écrit que "les modèles de cette classe doivent coller aux principales caractéristiques des données, notamment les dynamiques, et de permettre une analyse, notamment contrefactuelle, de la politique économique", il ne peut que faire référence aux modèles économétriques structurels. Je préfère les modèles économétriques structurels aux modèles de politique économique parce que les modèles économétriques structurels décrivent ce qu’il y a dans la boîte : ils sont qualifiés de "structuraux" parce qu’ils utilisent beaucoup de théorie, mais on les qualifie également d’"économétriques" parce qu’ils essayent de coller aux données et ils y parviennent. (…)

La façon par laquelle j’estimerais un modèle économétrique structurel aujourd’hui (mais pas nécessairement la seule façon valide) serait de commencer avec un modèle DSGE élaboré. Mais plutôt que d’estimer ce modèle en utilisant des méthodes bayésiennes, je l’utiliserais comme une base théorique, avec laquelle je débuterais le travail économétrique, soit sur une base équation par équation, soit comme un ensemble de sous-systèmes. Là où les structures de retard ou les restrictions inter-équation seraient clairement rejetées par les données, je changerais le modèle pour coller davantage aux données. Si certaines variables, non incluses dans la spécification DSGE, présentaient un fort pouvoir pour expliquer variables déjà incluses et auraient selon moi une relation causale avec celles-ci (c’est-à-dire pourquoi la spécification DSGE était inadéquate), je les inclurais dans le modèle. Cela deviendrait le modèle économétrique structurel.

Si cela vous semble terriblement ad hoc, c’est parce que c’est le cas. Les modèles économétriques structurels sont un mélange éclectique de théorie et de données. Mais ils vont toujours être utiles aux universitaires et aux responsables de la politique économique qui veulent travailler avec un modèle qui est raisonnablement proche des données. Ceux que j’appelle les puristes DSGE doivent admettre que les modèles DSGE ne collent pas aux données en plusieurs domaines, donc qu’ils sont mal spécifiés et que tout conseil de politique économique qu’ils peuvent délivrer est invalide. Le fait qu’ils satisfont la critique de Lucas ne suffit pas pour compenser cette mauvaise spécification.

En établissant la relation entre un modèle DSGE et un modèle économétrique structurel de la façon que je l’ai fait, cela rend manifeste pourquoi les deux types de modèles vont continuer d’être utilisés et comment les modèles économétriques structurels peuvent s’inspirer des modèles DSGE. Les modèles économétriques structurels sont aussi utiles pour le développement des modèles DSGE, dans la mesure où les écarts qu’ils présentent par rapport à ces derniers fournissent une longue liste d’énigmes potentielles sur lesquelles les théoriciens utilisant les modèles DSGE peuvent enquêter. Peut-être qu’un jour les modèles DSGE colleront tellement bien aux données que nous n’aurons plus besoin des modèles économétriques structurels, mais ce n’est pas pour demain.

Est-ce que ce que Blanchard et moi-même appelons va finir par se réaliser ? C’est déjà ce qui se fait dans une large mesure au sein de la Fed : comme Blanchard le dit, ce qui constitue effectivement son modèle est un modèle économétrique structurel. La Banque d’Angleterre utilise un modèle DSGE et le comité de politique monétaire recevrait plus de conseils utiles de son équipe si ce modèle était remplacé par un modèle économétrique structurel. Le vrai problème est avec l’université et surtout (comme Blanchard l’a identifié dans un billet précédent) les éditeurs de revues. Bien sûr, la plupart des universitaires vont continuer d’utiliser des modèles DSGE, ce qui ne me pose pas de problème en soi. Par contre, ceux qui utilisent, non pas un modèle DSGE, mais un modèle économétrique structurel, ne doivent pas être systématiquement écartés des revues les plus prestigieuses. Ils le sont actuellement et je ne suis pas sûr (malgré l’intervention de Blanchard) que cela changera bientôt. »

Simon Wren-Lewis, « Blanchard joins calls for structural econometric models to be brought in from the cold », in Mainly Macro (blog), 15 janvier 2017. Traduit par Martin Anota

vendredi 14 octobre 2016

Quelques nouvelles réflexions sur les modèles DSGE



« Plusieurs économistes ont récemment écrit à propos des avantages et inconvénients des modèles d’équilibre général stochastiques (dynamic stochastic general equilibrium models, DSGE). Outre moi-même, il y a eu Narayana Kocherlakota, Simon Wren-Lewis, Paul Romer, Steve Keen, Anton Korinek, Paul Krugman, Noah Smith, Roger Farmer et Brad DeLong.

Voici quelques remarques supplémentaires relatives à ce débat :

Je crois qu’il y a un large accord autour des trois propositions suivantes ; je ne vais pas davantage les discuter, mais je vais ensuite poursuivre ma réflexion.

1. La macroéconomie concerne l’équilibre général.

2. Différents types de modèles d’équilibre général sont nécessaires pour différents objectifs. Pour l’exploration et la pédagogie, les critères retenus doivent être ceux de transparence et de simplicité ; pour cela, les modèles DSGE constituent un bon véhicule. Pour la prévision, le critère doit être celui de la précision de la prévision, or les modèles purement statistiques peuvent, pour l’heure, s’avérer meilleurs à la prévision. Pour la prévision conditionnelle, que l’on utilise par exemple pour connaître les répercussions de la modification d’une politique économique, des modèles plus structurels sont nécessaires, mais ils doivent coller aux données et l’on ne doit pas être obnubilé par leurs fondations microéconomiques.

3. La modélisation et l’estimation en équilibre partielle sont essentielles pour comprendre les mécanismes particuliers qui sont pertinents en macroéconomie. Ce n’est seulement que lorsqu’ils sont bien compris qu’il devient essentiel de comprendre leurs effets en équilibre général. Chaque macroéconomiste n’a pas à travailler sur des modèles d’équilibre général (il y a une division du travail).

Voici deux propositions plus controversées :

1. Les modèles DSGE dans la panoplie des modèles d’équilibre général ont pour rôle spécifique de fournir un ensemble de « Meccano » macroéconomiques de base, c’est-à-dire une plateforme formelle, analytique pour la discussion et l’intégration de nouveaux éléments : par exemple, comme base à partir de laquelle nous pouvons explorer le rôle des négociations sur le marché du travail, le rôle de la fixation des prix sur les marchés des biens, le rôle des banques dans l’intermédiation, le rôle des contraintes de liquidité sur la consommation, le rôle des équilibres multiples, etc. Certains semblent penser que c’est un rôle dangereux et contreproductif, une perte de temps, ou tout du moins qu’il y ait un coût d’opportunité élevé. Je ne le crois pas. Je crois que chercher une telle structure est non seulement utile, mais aussi possible.

2. Les modèles DSGE ne peuvent jouer ce rôle que s’ils sont construits sur des microfondations explicites. Ce n’est pas parce que les modèles avec microfondations sont plus vénérables que d’autres, mais parce qu’avec toute autre approche, il est plus difficile d’intégrer de nouveaux éléments et d’avoir un dialogue formel. Pour ceux qui croient qu’il y a peu de distorsions (disons, ceux qui croient l’approche des cycles d’affaires réels), c’est une approche simple et naturelle. Pour ceux d’entre nous qui croient qu’il existe de nombreuses distorsions contribuant à faire émerger les fluctuations macroéconomiques, cela allonge et complique le périple (…). On aimerait qu’il y ait un raccourci et un point de départ différent ; je ne pense pas que ce soit possible.

La marche à suivre


Si nous n’acceptons pas les deux propositions ci-dessus, alors les modèles DSGE ne sont clairement pas la voix à prendre, fin de la discussion. Il y a plein d’autres choses à faire dans la vie. Mais si, cependant, nous les acceptons (même avec une certaine réticence), alors le rejet complet des modèles DSGE n’est pas une option. La discussion doit porter sur la nature des microfondations et les distorsions que les modèles courantes possèdent et sur la façon par laquelle nous pouvons faire mieux.

Est-ce que les modèles DSGE courants représentent un ensemble de Meccano basique, un ensemble que la plupart des macroéconomistes acceptent d’utiliser comme point de départ ? (…) Je crois que la réponse est non. (J’ai présenté mes objections dans le document que j’ai publié il y a quelques mois.) Donc, les priorités pour la recherche sont évidentes à mes yeux :

Premièrement, pouvons-nous élaborer un modèle basique que la plupart de nous serions enclins à prendre comme point de départ, de la même façon que le modèle IS-LM a pu être un point de départ largement accepté il y a longtemps ? Au vu des avancées technologiques et de la facilité avec laquelle on peut utiliser les programmes de simulation, un tel modèle peut et doit probablement être substantiellement plus large que le modèle IS-LM, mais pourtant toujours rester transparent. A mes yeux, cela signifie qu’il faut partir du modèle des nouveaux keynésiens, mais en utilisant des équations relatives à la consommation et à la fixation des prix qui soient plus réalistes et en y intégrant les décisions relatives au capital donc à l’investissement.

Deuxièmement, pouvons-nous ensuite explorer de sérieuses améliorations sur divers plans ? Pouvons-nous avoir un modèle du comportement du consommateur plus réaliste ? Comment pouvons-nous nous écarter des anticipations rationnelles, tout en gardant l’idée que les ménages et les entreprises s’inquiètent pour l’avenir ? Quelle est la meilleure manière d’introduire l’intermédiation financière ? Comment pouvons-nous traiter les problèmes d’agrégation (qui ont été largement passés sous silence) ? Comment voulons-nous procéder pour l’estimation (qui est sérieusement déficiente) ? Et, pour chacune de ces thèmes, si nous n’aimons pas la manière par laquelle on les traite actuellement, quoi proposons-nous comme alternative ? Ce sont des choses dont nous devons discuter, pas de grandes paroles sur l’opportunité ou non d’utiliser les modèles DSGE ou sur l’utilité de la macroéconomie en général. »

Olivier Blanchard, « Further thoughts on DSGE models. What we agree on and what we do not », 3 octobre 2016. Traduit par Martin Anota

mercredi 5 octobre 2016

Wren-Lewis, Blanchard et les limites de la modélisation DSGE

Ne sous-estimez pas le pouvoir des microfondations !


« Brad DeLong s’est demandé pourquoi le modèle des nouveaux keynésiens (qui a initialement été proposé pour simplement montrer comment les prix visqueux dans un cadre de cycles d’affaires réels pouvaient générer des effets keynésiens) a pu réussir à devenir le modèle dominant dans la macroéconomie moderne, malgré ses diverses insuffisances empiriques. (…) DeLong dit que sa question est intimement reliée à la question suivante : "pourquoi les modèles qui ont été microfondés d’une façon que nous savons erronée sont préférés aux modèles qui essayent de respecter les propriétés que nous observons au niveau empirique ?"

J’estime que les deux questions sont en fait la même. Le modèle des nouveaux keynésiens est la manière microfondée de faire de l’économie keynésienne et les modèles microfondés (les modèles DSGE) sont de rigueur dans la macroéconomie universitaire, donc tout universitaire orthodoxe qui désirerait analyser le cycle d’affaires d’une perspective keynésienne va utiliser une variante du modèle des nouveaux keynésiens. Pourquoi les modèles microfondés sont dominants ? De mon point de vue, c’est une question méthodologique, à propos de l’importance relative de la cohérence "interne" (théorique) des modèles versus leur cohérence "externe" (empirique).

Comme la macroéconomie était très différente il y a cinquante ans, c’est une question méthodologique très intéressante de se demander pourquoi les choses ont changé, même si vous pensez que le changement a grandement amélioré la façon de faire de la macroéconomie (comme je le pense). Selon moi, la (contre-)révolution des nouveaux classiques était avant tout une révolution méthodologique. Cependant, il y a deux problèmes avec une telle discussion. Premièrement, les économistes ne sont généralement pas à l’aise lorsqu’il s’agit de parler de méthodologie. Deuxièmement, il va être difficile de faire admettre à un macroéconomiste sous un certain âge que ce soit une question méthodologique ; celui-ci ne verra les microfondations que comme une manière de corriger ce qui s’est révélé être des insuffisances par le passé.

Donc, par exemple, vous entendrez dire que la cohérence interne est clairement un aspect essentiel de tout modèle, même si elle est acquise en sacrifiant la cohérence externe. Vous entendrez comment la critique de Lucas montre que tout modèle qui n’est pas microfondé est inadéquat pour analyser les politiques économiques, plutôt que ce soit simplement un aspect de l’arbitrage complexe entre cohérence interne et cohérence externe. Plusieurs macroéconomistes aujourd’hui ne saisissent pas que l’adoption des microfondations est un choix méthodologique plutôt qu’un simple moyen de corriger les erreurs passées. Je pense que cela a deux implications pour ceux qui veulent débattre de l’hégémonie des microfondations. La première est que le débat doit se porter sur la méthodologie, plutôt que sur les modèles pris individuellement. Les déficiences avec des modèles microfondés particuliers, comme le modèle des nouveaux keynésiens, sont généralement admises et, du point de vue des microfondations, elles fournissent simplement un agenda pour de nouvelles recherches. Deuxièmement, le manque de familiarité avec cette méthodologie signifie que le débat ne peut présumer un savoir qui n’existe pas. (Et affirmer qu’un tel savoir est nécessaire est un point pertinent pour l’enseignement de l’économie, mais c’est inutile si vous essayez de changer le discours actuel.) Cela complique le débat, mais je suis certain qu’il ne l’empêche pas. »

Simon Wren-Lewis, « Do not underestimate the power of microfoundations », in Mainly Macro (blog), 3 avril 2015. Traduit par Martin Anota



Blanchard à propos de la modélisation DSGE


« Olivier Blanchard, l'ancien économiste en chef du FMI, a écrit un bref article où il s'est montré critique vis-à-vis des modèles DSGE. Pour résumer, les blogueurs ont réagi à son article en suggérant qu’il s’est montré trop précautionneux dans ses propos : la modélisation DSGE domine complètement la macroéconomie universitaire et il est impossible que celle-ci considère soudainement ce programme de recherche comme un énorme gâchis. (Je suis d’accord avec Blanchard à l’idée que la modélisation DSGE ne soit pas une perte de temps.) Ce qui doit être débattu, ce n’est pas l’existence des modèles DSGE, mais leur hégémonie.

Blanchard recommande notamment à ce que la modélisation DSGE "devienne moins impérialiste. (…) La profession (j’entends avant tout les éditeurs des grandes revues) doit prendre conscience qu’il est nécessaire d’avoir différents modèles pour assurer différentes tâches". Le morceau le plus important dans cette phrase est celui entre parenthèses. Il fait référence à une distinction entre les modèles pleinement microfondés et les "modèles de politique économique". Ces derniers ont notamment été appelés par le passé "modèles économétriques structurels" ; ce sont les modèles auxquels Lucas et Sargent se sont attaqués.

Ces modèles économétriques structurels ont continué d’être utilisés comme modèles de base dans plusieurs institutions-clés de politique économique (sauf la Banque d’Angleterre) pour une bonne raison, mais la plupart des universitaires ont suivi Lucas et Sargent en considérant que ces modèles comme ne relèvent pas de la "bonne" macroéconomie. Leur raisonnement est simplement erroné, comme je l’ai indiqué ici. Comme Blanchard le note, ce sont les éditeurs des revues les plus en vue qui doivent en prendre conscience et arrêter d’insister pour que chaque modèle macroéconomique soit nécessairement microfondé. Dès lors qu’ils laisseront de la place pour l’éclectisme, alors les universitaires seront capables de choisir quelles méthodes ils préfèrent utiliser.

Dans une autre remarque qu’il destine aux éditeurs de revues, Blanchard touche le cœur du problème avec la macroéconomie d’aujourd’hui. Il écrit que "toute discussion d’un nouveau mécanisme ne doit pas nécessairement se faire dans un cadre d’équilibre générale". L’exemple dont il discute (et que j’ai moi-même utilisé dans le même contexte) est celui de la consommation. Les modélisateurs DSGE se sont bien sûr souvent écartés de l’équation d’Euler, mais je les soupçonne de l’avoir fait (…) plus pour une convenance analytique que pour une question de réalisme.

Ce qui semble souvent manquer dans la macroéconomie aujourd’hui est une connexion entre les personnes travaillant sur l’analyse en équilibre partiel (comme la consommation) et les modélisateurs de l’équilibre général. La préférence des éditeurs des revues les plus prestigieuses pour la seconde suggère que la première est d’une moindre valeur. A mes yeux, cela a déjà eu d’importants coûts. L’échec à prendre au sérieux les preuves empiriques montrant l’importance de la disponibilité du crédit pour la consommation contribue à expliquer pourquoi la macroéconomie n’a pas su adéquatement modéliser la réaction à la crise financière (…). Même si vous n’acceptez pas cela, l’échec de la plupart des modèles DSGE à inclure tout genre de comportement d’épargne de précaution est pernicieux lorsque la modélisation DSGE est en situation de monopole dans la "bonne" modélisation.

Les critiques à l’encontre de l’hégémonie des modèles DSGE que formulent les non-économistes, les macroéconomistes qui n’utilisent pas ces modèles ou encore les responsables de politique économique n’ont jusqu’à présent eu que peu d’impact sur les éditeurs des revues les plus prestigieuses. Peut-être que des critiques émanant d’un des meilleurs macroéconomistes au monde sont susceptibles d’avoir plus de poids. »

Simon Wren-Lewis, « Blanchard on DSGE », in Mainly Macro (blog), 12 août 2016. Traduit par Martin Anota

samedi 5 septembre 2015

Le jour où la macroéconomie changea

« C’est bien sûr ridicule, mais qui s’en soucie. Le jour de la conférence organisée par la Fed de Boston en 1978 revêt une signification symbolique. C’est le jour où Lucas et Sargent changèrent la manière par laquelle on fait de la macroéconomie. Ou, comme le dirait Paul Romer, c’est le jour où la vieille garde rejeta les idées des nouveaux venus et s’assura qu’il y ait une révolution nouvelle classique en macroéconomie plutôt qu’une évolution nouvelle classique. Ou, comme le dirait Ray Fair, qui était par ailleurs présent à la conférence, c’est le jour où la macroéconomie commença à mal aller.

Ray Fair est un peu un héros pour moi. Lorsque j’ai quitté le National Institute pour devenir un universitaire formel, j’avais pour but (avec l’aide essentielle de deux collègues excellents et courageux) de construire un nouveau modèle économétrique de l’économie britannique, qui incorporerait la dernière théorie, en l’occurrence la théorie des nouveaux keynésiens, mais qui incorporerait également quelques aspects additionnels, pour par exemple prendre en compte la possible influence des conditions de crédit sur la consommation. A la différence d’un modèle DSGE, cela impliquait autant que possible de s'appuyer sur l’estimation économétrique. J’avais précédemment travaillé avec le modèle du Trésor et configuré ensuite ce qui constitue désormais le modèle NIGEM qu’utilise le National Institute en adaptant un modèle global utilisé par le Trésor et finalement j’ai eu en charge de développer le modèle domestique de l’institut. Mais créer un nouveau modèle à partir de rien en l’espace de deux ans était une autre paire de manches. Le conseil du Conseil de Recherche Economique et Sociale (ESRC) me donna de l’argent pour le faire, mais je savais que plusieurs de ses membres pensaient que je n’y parviendrai pas. En croyant (avec raison) que c’était possible, Ray Fair fut une réelle source d’inspiration pour moi.

Je suis d’accord avec Ray Fair à l’idée que ce qu’il appelle les modèles de type Commission Cowles ou ce que j’appelle les modèles économétriques structurels, couplés avec l’estimation économétrique d'une unique équation qui leur est sous-jacente, aient beaucoup à offrir et que la macroéconomie universitaire ne devrait pas les ignorer. Ayant passé les quinze dernières années à travailler avec les modèles DSGE, je suis plus optimiste sur leurs vertus que ne l’est Fair. A la différence de Fair, je veux des modèles DSGE encore plus sophistiqués. Je suis également en désaccord avec ce qu’il pense des anticipations rationnelles : le modèle du Royaume-Uni que j’ai construit avait des anticipations rationnelles dans toutes les relations clés.

Il y a trois ans, lorsqu’Andy Haldane suggéra que les modèles DSGE étaient en partie responsables de la crise financière, je n’étais pas d’accord avec lui (comme je l’ai écrit dans ce billet). Ensuite, j’ai commencé à penser (et je continue de croire) que la banque centrale dispose des informations et des ressources pour savoir ce qui se passait avec l’endettement des banques commerciales et qu’elle ne doit pas utiliser les modèles DSGE comme une excuse pour ne pas avoir rendu publiques ses inquiétudes à l’époque.

Cependant, si nous élargissons cela hors de la banque centrale, à l’ensemble de la communauté universitaire, je pense qu’il a un point légitime. J’ai déjà parlé des travaux que Carrol et Muellbauer ont réalisés. Ces deux auteurs montrent que vous devez prendre en compte les conditions de crédit si vous voulez expliquer les séries temporelles d’avant-crise relatives à la consommation au Royaume-Uni et aux Etats-Unis. Les modèles DSGE peuvent éviter ce problème, mais des modèles économétriques structurels plus traditionnels auraient plus de difficultés à le faire. Donc, peut-être que si la macroéconomie universitaire avait donné une plus grande priorité à l’explication de ces séries temporelles, elle aurait été mieux préparée pour comprendre l’impact de la crise.

Que dire à propos de l’affirmation selon laquelle seuls les modèles DSGE qui présentent une cohérence interne sont capables de donner un conseil politique fiable ? Pour un autre projet, j’ai relu un article de Chari et alii publié en 2008 dans l’American Economic Journal: Macroeconomics. Les auteurs y affirmaient que les modèles des nouveaux keynésiens n’étaient pas encore utiles pour l’analyse politique parce qu’ils n’étaient pas proprement microfondés. Ils avaient écrit : "Une tradition, qui a notre préférence, consiste à garder le modèle le plus simple possible, d’avoir un nombre limité de paramètres, motivés par les faits microéconomiques, et d’accepter la réalité qu’un tel modèle ne peut, ni doit être cohérent avec la plupart des aspects des données. Un tel modèle peut toujours être très utile pour éclairer notre réflexion quant à la politique économique". C’est bien là où vous vous retrouvez lorsque vous vous laissez submerger par une vision puriste à propos de la cohérence interne, de la critique de Lucas et ainsi de suite. Vous risquez de finir par penser cela : "si je n’arrive pas à comprendre quelque chose, il vaut mieux que suppose que ça n’existe pas". »

Simon Wren-Lewis, « The day macroeconomics changed », in Mainly Macro (blog), 27 août 2015. Traduit par Martin Anota