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Tag - capitalisme

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vendredi 27 septembre 2019

Capitalism, Alone : quatre thèmes importants qui risquent de ne pas recevoir l'attention qu'ils méritent



« Je passe ici en revue quatre thèmes importants, mais peut-être pas immédiatement apparents, que je développe dans mon ouvrage Capitalism, Alone. Le livre contient plusieurs autres sujets qui sont davantage susceptibles d’attirer l’attention des lecteurs et des commentateurs que les questions quelque peu abstraites ou philosophiques sur lesquelles je vais me pencher ici.

1. Le capitalisme comme seul mode de production au monde. Durant le précédent point haut de la mondialisation tirée par la Grande-Bretagne, le capitalisme partageait le monde avec divers systèmes féodaux ou comparables à des systèmes féodaux avec un travail qui n’était pas libre : le travail forcé fut aboli en Autriche-Hongrie en 1848, le servage en Russie en 1861, l’esclavage s’arrêta aux Etats-Unis en 1865 et au Brésil seulement en 1888 (…). Ensuite, après 1917, le capitalisme devait partager le monde avec le communisme qui, à son pic, inclut presque un tiers de la population mondiale. C’est seulement après 1989 que le capitalisme n’est plus seulement un système dominant, mais aussi l’unique système organisant la production (chapitre 1).

2. Le rôle historique mondial du communisme. L’existence du capitalisme (la manière économique d’organiser la société) à travers le monde n’implique pas que les systèmes politiques soient organisés de la même manière partout. Les origines des systèmes politiques sont très différentes. En Chine et au Vietnam, le communisme était l’outil via lequel le capitalisme indigène était introduit (comme je l’explique ci-dessous). La différence dans la "genèse" du capitalisme, dans la façon par laquelle le capitalisme a été "créé" en divers pays explique pourquoi il y a au moins deux types de capitalisme aujourd’hui. Je doute qu’il y ait à un moment ou à un autre un seul type de capitalisme couvrant le monde entier.

Pour comprendre l’idée sur les différences d’origines, on a besoin de partir de la question du rôle du communisme dans l’histoire mondiale et donc de l’interprétation (l’histoire raisonnée) du vingtième siècle (chapitre 3).

Il y a deux récits majeurs du vingtième siècle : libéral et marxiste. Ce sont deux "Jérusalem" selon la terminologie du philosophe russe Berdiaff. Ils voient le monde comme passant de stades marqués par un faible développement vers des étapes marqués par un plus haut développement finissant à un terminus, celui d’une démocratie capitaliste libérale ou celui du communisme (la société d’abondance).

Les deux récits rencontrent de gros problèmes pour interpréter le vingtième siècle. Le récit libéral est incapable d’expliquer l’éclatement de la Première Guerre mondiale qui, selon les arguments libéraux à propos de la diffusion du capitalisme, du commerce (pacifique) et de l’interdépendance entre les pays (…), le conflit n’aurait jamais dû survenir et ne se serait certainement pas déroulé de la façon par laquelle il s’est déroulé, à savoir en incluant dans la guerre presque la totalité des pays capitalistes les plus développés. Deuxièmement, le récit libéral considère le fascisme et le communisme comme des "erreurs" (des culs-de-sacs) sur la route vers une démocratie libérale chiliastique sans vraiment parvenir à expliquer pourquoi ces deux "erreurs" sont survenues. Donc, les explications libérales de l’éclatement de la Première Guerre mondiale et des deux "culs-de-sacs" sont souvent ad hoc, mettant l’accent sur le rôle d’acteurs individuels ou d’événements idiosyncratiques.

L’interprétation marxiste du vingtième siècle est bien plus convaincante lorsqu’il s’agit d’expliquer la Première Guerre mondiale (l’impérialisme comme stade suprême du capitalisme) et le fascisme (une tentative par une bourgeoisie affaiblie de stopper les révolutions de gauche). Mais la vision marxiste est incapable d’expliquer 1989, la chute des régimes communistes et donc elle est incapable d’expliquer le rôle du communisme dans l’histoire mondial. La chute du communisme, dans une pure vision du monde marxiste, est une abomination, aussi inexplicable que l’aurait été une société féodale ayant connu une révolution bourgeoise des droits avant de "régresser" et d’imposer à nouveau le servage et une structure d’ordres tripartite. Le marxisme a par conséquent cessé de chercher à expliquer l’histoire du vingtième siècle.

La raison de cet échec tient au fait que le marxisme n’a jamais réussi à distinguer entre les schèmes marxistes standards concernant la succession des formations socio-économiques (ce que j’appelle la trajectoire occidentale du développement, "Western Path of Development") et l’évolution des pays plus pauvres et colonisés. Le marxisme classique ne s’est jamais sérieusement demandé si la trajectoire occidentale de développement est applicable dans leur cas. Il croyait que les pays les plus pauvres et colonisés suivraient simplement, avec un certain retard, les développements des pays développés et que la colonisation et l’impérialisme produiraient la transformation capitaliste de ces sociétés. C’était la vue qu’avait explicitement Marx sur le rôle du colonialisme anglais en Asie. Mais le colonialisme s’est révélé trop faible pour une telle tâche et il n’a réussir à introduire le capitalisme que dans de petites enclaves comme Hong-Kong, Singapour et des parties d’Afrique du Sud.

Permettre aux pays colonisés de connaître à la fois leurs libéralisations sociale et nationale (notez que les pays développés n’avaient pas à connaître de libération nationale) était le rôle du communisme dans l’histoire mondiale. Il n’y a que les partis communiste ou de gauche qui surent mener ces deux révolutions. La révolution nationale signifiait une indépendance politique. La révolution sociale signifiait l’abolition des institutions féodales inhibant la croissance (le pouvoir des propriétaires terriens usuraires, le travail enchaîné à la terre, la discrimination sexuelle, le manque d’accès à l’éducation pour les pauvres, la turpitude religieuse, etc.). Le communisme traça donc la voie au développement du capitalisme indigène. Fonctionnellement, dans les sociétés colonisées du tiers-monde, il joua le même rôle que les bourgeoisies domestiques jouèrent en Occident. Le capitalisme indigène ne put s’établir qu’une fois les institutions féodales détruites.

La définition concise du communisme est donc : le communisme est un système social qui a permis aux sociétés en retard et colonisées d’abolir le féodalisme, de retrouver leur indépendance économique et politique et de construire un capitalisme indigène.

3. La domination mondiale du capitalisme a été rendue possible grâce à certains traits humains (qu’il a en retour exacerbés et) qui, d’un point de vue éthique, sont discutables. Une plus grande commercialisation et une plus grande richesse nous ont rendus à maints égards plus polis dans nos manières (conformément à Montesquieu), mais elles l’ont fait en utilisant ce qui était traditionnellement considéré comme des vices, le désir de plaisir, de pouvoir et de profit (conformément à Mandeville). Les vices sont à la fois fondamentaux pour le capitalisme hypercommercialisé et ce dernier les renforce. Nous les acceptons, non pas parce qu’ils sont en eux-mêmes désirables, mais parce qu’en les acceptant nous pouvons imaginer un plus grand bien social : l’aisance matérielle.

Pourtant, le contraste entre le comportement acceptable dans un monde hyper-commercialisé et les concepts de justice traditionnels, l’éthique, la honte, l’honneur (…), creuse un fossé qui est rempli avec l’hypocrisie ; on ne peut ouvertement accepter que l’on ait vendu pour de l’argent son droit à la liberté de parole ou la capacité d’être en désaccord avec son chef, et donc on a besoin de dissimuler ce fait avec des mensonges ou une mauvaise représentation de la réalité.

Dans le chapitre 5 du livre : "La domination du capitalisme comme la meilleure ou plutôt la seule façon d’organiser la production et la répartition semble absolue. Pas de potentiel rival en vue. Le capitalisme a gagné cette position grâce à sa capacité, via l’appel à l’intérêt personnel et le désir de propriété personnelle, d’organiser la population de façon à ce qu’elle parvienne, d’une façon décentralisée, à créer de la richesse et à multiplier de plusieurs foi le niveau de vie d’un être humain moyen sur la planète, ce qui, il y a un siècle, était considérait presque comme utopique."

"Mais ce succès économique a rendu plus manifeste le décalage entre la capacité de vivre mieux et plus longtemps et l’absence de hausse significative de la moralité ou même du bonheur. La plus grande abondance matérielle a rendu meilleurs les manières et le comportement des gens vis-à-vis d’autrui : puisque les besoins élémentaires et même davantage étaient satisfaits les gens n’avaient plus besoin de s’engager dans une lutte hobbesienne de tous contre tous. Les manières devinrent plus polies, les gens mieux considérés."

"Mais ce vernis n’a pas été obtenu sans coûts. Les gens se sont de plus en plus laissés portés par leur intérêt personnel, même pour des choses ordinaires et des affaires personnelles. L’esprit capitaliste, un témoignage du succès généralisé du capitalisme, pénétra profondément la vie des gens. Puisque l’extension du capitalisme à la famille et à la vie intime s’opposait aux idées, enracinées depuis plusieurs siècles, relatives au sacrifice, à l’hospitalité, à l’amitié, aux liens familiaux et ainsi de suite, il ne fut pas facile d’accepter ouvertement que de telles normes avaient été supplantées par l’intérêt personnel. Ce trouble créa une large zone où l’hypocrisie régna. Donc, en définitive, le succès matériel du capitalisme finit par être associé au règne des demi-vérités dans nos vies privées."

4. Le système capitaliste ne peut être changé. La domination du capitalisme hyper-commercial s’est établi grâce à notre désir de continuer à jamais d’améliorer nos conditions matérielles, un désir que le capitalisme est le plus à même de satisfaire. Cela a conduit à la création d’un système de valeurs qui place le succès monétaire à son sommet. A maints égards, c’est une évolution désirable parce que "croire" seulement en l’argent fait passer à la trappe d’autres marqueurs traditionnels et discriminatoires imposant une hiérarchie.

Pour exister, le capitalisme doit croître et s’étendre à de nouvelles zones ou de nouveaux produits. Mais le capitalisme n’existe pas en-dehors de nous, comme un système externe. Ce sont les individus, c’est-à-dire nous, qui, dans leur vie de tous les jours, créent le capitalisme et lui fournissent de nouveaux champs d’action, tellement que nous avons transformé nos logements en capital et notre temps libre en ressource. Cette marchandisation de la quasi-totalité des activités, notamment de celles qui étaient jusqu’à présent très privées, a été rendu possible par notre internalisation d’un système de valeurs où l’obtention d’argent est porté au pinacle. Si ce n’était pas le cas, nous n’aurions pas marchandisé pratiquement tout ce qui peut l’être (…).

Le capitalisme, pour s’étendre, a besoin de la cupidité. Nous avons totalement accepté la cupidité. Notre acceptation d’un tel système de valeurs a permis au capitalisme hypercommercialisé de survivre, de se développer et de s’étendre. Il s’ensuit qu’aucun changement dans le système économique ne peut être imaginé sans un changement du système de valeurs qui le sous-tend, que le système promeut et qui nous satisfait dans nos activités quotidiennes. Mais il semble à présent impossible qu’un tel changement des valeurs se produise. Il a été tenté par le passé et il a fini dans l’échec le plus ignoble. Nous sommes donc coincés avec le capitalisme. Et dans nos activités, jour après jour, nous le soutenons et le renforçons. »

Branko Milanovic, « Capitalism, Alone: Four important--but somewhat hidden--themes », in globalinequality (blog), 24 septembre 2019. Traduit par Martin Anota

vendredi 20 septembre 2019

Le problème avec le capitalisme

« Les tares du capitalisme sont-elles guérissables ou sont-elles plutôt les symptômes d’une maladie chronique ? C’est la question posée par Martin Wolf : "Il semble de plus en plus que nous ayons… un capitalisme rentier instable, une concurrence affaiblie, une croissance de la productivité moribonde et, ce qui n’est pas une coïncidence, une démocratie de plus en plus dégradée".

Il y a beaucoup de bonnes choses dans cet article, mais je crains qu’il sous-estime le problème avec le capitalisme. La Banque d’Angleterre nous a donné un bon indice ici. Elle souligne que la hausse de la part du profit (le signe d’un monopole accru) est largement confinée aux Etats-Unis. Au Royaume-Uni, la part des profits dans le PIB s’est aplatie ces dernières années. Peu, cependant, affirmeraient que le capitalisme britannique est moins dysfonctionnel que le capitalisme américain. Ce qui suggère que le problème avec le capitalisme n’est pas une question de monopole.

Alors, de quoi s’agit-il ? Je recommanderais ici les travaux brillants de Michael Roberts. Beaucoup des dysfonctions qu’évoque Martin Wolf trouvent leur origine dans la baisse du taux de profit, une baisse qui devint aigue dans les années soixante-dix, mais qui n’a jamais été totalement renversée.

De nombreuses explications ont été avancées pour éclairer les causes de ce déclin et elles restent débattues : une suraccumulation du capital dans les années soixante et de nouveau lors de la bulle internet ; une plus ample mobilisation collective des travailleurs dans les années soixante et soixante-dix ; une plus grande concurrence des entreprises domestiques, aussi bien entre elles qu’avec les firmes étrangères (voir par exemple les travaux de William Nordhaus) ; un ralentissement du rythme de l’innovation dans plusieurs secteurs ; une incapacité des entreprises détenues par les actionnaires à exploiter les opportunités de profit ; une faible demande domestique, et ainsi de suite.

Certes, il est difficile de mesurer le taux de profit, en raison de nombreux problèmes dans la mesure du stock de capital. Mais le fait que les dépenses en capital aient été faibles pendant plusieurs années (avant le Brexit) suggère que les incitations à investir sont faibles ; cela pourrait s’expliquer par une faible profitabilité.

La crise financière en était un symptôme. Imaginez qu’il y ait eu une abondance de projets d’investissement rentables dans l’économie réelle au début des années deux mille. L’excès d’épargne et la chute des rendements obligataires les auraient financés si bien que l’on aurait assisté à un boom de l’investissement, de l’emploi et des revenus. Mais il n’y a pas eu une telle abondance de projets d’investissement, si bien que l’excès d’épargne a en fait financé une bulle sur les marchés de l’immobilier et les dérivés de crédit qui finit par entraîner une crise.

Plusieurs des choses que les sociaux-démocrates comme Martin déplorent à propos du capitalisme sont en fait des réponses adoptées depuis la fin des années soixante-dix à cette crise de profitabilité. Le pouvoir gestionnaire (dont un symptôme est le salaire élevé des PDG) s’est affirmé en cherchant à éradiquer la mobilisation des travailleurs et il parvint à l’éradiquer. Les privatisations sont une tentative pour repousser les limites dans lesquelles les capitalistes peuvent faire du profit. La financiarisation est le résultat d’un déplacement des activités à faible profit dans l’économie réelle. Et la chasse à la rente et le népotisme reflètent des tentatives visant à soutenir des profits face à la concurrence et à la crise.

La stagnation de la productivité nous dit que ces mesures n’ont pas totalement fonctionné, peut-être en partie parce que les inégalités qu’elles ont générées tendent à déprimer la croissance de la productivité.

Si tout cela est exact, ou à peu près exact, alors les problèmes que Martin décrit ne sont pas faciles à soigner. (…) Mais est-ce exact ? Une façon de le savoir est de voir si les tentatives visant à réformer le capitalisme ont réussi. Mirabile dictum, il y a même plusieurs propositions ici qui ne viennent pas de gauche. Malheureusement, l’un des effets de la crise du capitalisme a été, selon Martin, de dégrader la démocratie comme pour retirer de l’ordre du jour la politique économique intelligente. »

Chris Dillow, « The trouble with capitalism », in Stumbling & Mumbling (blog), 18 septembre 2019. Traduit par Martin Anota

vendredi 5 janvier 2018

Les deux théories de l’impérialisme de Schumpeter

« Récemment, Thomas Hauner, Suresh Naidu et moi-même avons publié une première version de notre travail collectif où nous examinons empiriquement divers liens dans la théorie de l’impérialisme de Hobson, Lénine et Luxemburg. Je ne vais pas en discuter ici (…) parce que j’aimerais me focaliser sur une autre théorie contemporaine de l’impérialisme, celle de Schumpeter.

La théorie de Schumpeter est intéressante pour plusieurs raisons. Elle a été formulée au même instant que celles de Lénine et de Luxemburg et en connaissance de ces dernières. Elle réagit aux mêmes événements que celles-ci. Elle est très différente et Schumpeter ne l'a pas abandonnée par la suite. Le texte clé pour la théorie de Schumpeter est La Sociologie des impérialismes (notez le pluriel) publiée au 1918-1919. Il s’agit d’un très long essai dont la traduction anglaise comprend environ 80 pages imprimées. Schumpeter n’a rien changé de sa théorie (du moins en substance), comme nous pouvons le pouvoir lorsque Schumpeter l’évoque dans son ouvrage Capitalisme, Socialisme et Démocratie, publié en 1942 et republié à plusieurs reprises depuis.

Voici ce que dit Schumpeter. L’impérialisme, dans sa définition la plus pure, est "sans objet", il n’est pas dirigé contre quelque chose ou quelqu’un qui nuirait aux intérêts de quelqu’un d’autre. Il n’est donc pas rationnel : c’est une simple volonté de puissance. Les exemples canoniques, selon Schumpeter, sont les Assyriens, les Perses, les Arabes et les Francs (et il se penche longuement sur chacun de ces exemples). Il ajoute aussi Rome, où l’impérialisme reflétait les intérêts de classe de la strate supérieure et où l’analyse de Schumpeter est très matérialiste. (Et il tient plusieurs propos acerbes à propos de Rome que je passe sous silence par souci de concision).

Mais, l’impérialisme en tant que tel est atavique et en contradiction avec le capitalisme "normal" qui est rationnel et individualiste et dont les objectifs peuvent être bien mieux atteints en temps de paix et pacifiquement. Nous devons donc nous attendre à ce que l’impérialisme décline à mesure que le capitalisme devient plus fort. Les pays les moins impérialistes sont les pays les plus capitalistes comme les Etats-Unis.

Je pense que c’est la lecture habituelle de la théorie de Schumpeter et qu’elle peut être reliée à d’autres théories similaires comme celles du doux commerce de Montesquieu ou de la paix démocratique de Doyle (bien que Schumpeter parle vraiment de paix capitaliste).

Cependant, je pense qu’une lecture alternative de Schumpeter est possible, en se fondant sur ses propres écrits et sa vision du capitalisme.

Dans "Imperialisms…", Schumpeter indique que l’impérialisme peut apparaître dans les sociétés capitalistes. Mais "nous devons évidemment voir" les tendances impérialistes "comme les éléments étrangers introduits dans le monde du capitalisme depuis l’extérieur, soutenus par des facteurs non capitalistes dans la vie moderne".

Mais (…) si le capitalisme n’est pas celui de la concurrence pure et parfaire et du libre-échange, mais un capitalisme de monopoles, alors Schumpeter suggère que le "capital organisé peut très bien découvrir que le taux d’intérêt peut être maintenu au-dessus du niveau de concurrence libre si le surplus résultant peut être envoyé à l’étranger". Le "capital organisé" peut réaliser qu’il peut tirer profit de la possession de colonies. Schumpeter continue en indiquant que les capitalistes "peuvent utiliser une main-d’œuvre native bon marché… ; ils peuvent commercialiser leurs produits même dans les colonies à des prix de monopole ; ils peuvent finalement investir du capital qui, sinon, ne ferait que déprimer le profit dans l’économie domestique et ne pourrait être placé dans d’autres pays civilisés qu’à de très faibles taux d’intérêt".

En outre, dans des conditions telles que celles-ci, la Métropole "verse généralement des vagues de capital dans les nouveaux pays. Elle y rencontre des vagues similaires de capital et une lutte acharnée, coûteuse commence, sans jamais s’arrêter… Dans une telle lutte, il devient important de savoir qui a construit une route donnée, qui possède telle mine ou telle colonie".

Dans cette description du rôle que joue le capital monopolistique dans la colonisation et l’essor de l’impérialisme, Schumpeter est à deux doigts de tenir les mêmes propos que Lénine et Luxemburg. On pourrait alors peut-être affirmer que, selon Schumpeter, ce sont des conditions spéciales du capitalisme monopoliste (…) qui ne peuvent être identifiées à celles du capitalisme de libres marchés "normal" ou "habituel".

Mais ce n’est pas ce que dit Schumpeter dans Capitalisme, Socialisme et Démocratie. Il y affirme que l’aspect clé du capitalisme (ce qui l’amène à s’accroître) est l’innovation et que celle-ci est possible seulement si le capitalisme est monopoliste ou, s’il ne l’est pas, l’innovation va elle-même contribuer à l’apparition de monopoles (une chose que nous pouvons en effet voir aujourd’hui).

"L’introduction de nouvelles méthodes de production et de nouvelles marchandises est difficilement concevable en concurrence pure et parfaite dès le début. Et cela signifie que l’essentiel de ce que nous appelons le progrès économique est incompatible avec. En effet, la concurrence pure et parfaite est et a toujours été temporairement suspendue dès lors que quelque chose de nouveau est introduit… et ce même si les conditions seraient sinon parfaitement concurrentielles." (chapitre 8)

En outre, puisque la concurrence monopolistique est dynamiquement plus efficace que le capitalisme de marchés libres des manuels, elle va finir par dominer et devenir la forme normale via laquelle le capitalisme va exister et prospérer.

Mais si la forme normale du capitalisme est monopolistique, alors la forme "normale" du comportement d’un tel capitalisme est telle qu’elle est décrite dans "Imperialisms…" : en essayant de maintenir le taux de profit domestique au-dessus du niveau "naturel" en exportant du capital aux colonies, en cherchant à contrôler la main-d’œuvre bon marché et les ressources naturelles et probablement en s’engageant dans des conflits avec d’autres capitalismes nationaux monopolisés. Donc, c’est cela le mode opératoire normal du capitalisme, selon Schumpeter.

L’affirmation selon laquelle la concurrence pure et parfaite et le libre-échange seraient incompatibles avec l’impérialisme ne tient pas : même si l’affirmation est valide, elle se réfère à un cas d’école du capitalisme qui, selon Schumpeter, est condamné à disparaître pour laisser place à un capitalisme monopoliste plus dynamique et innovant.

En combinant ces deux choses ensemble, nous retrouvons avec une reformulation de la théorie de l’impérialisme de Schumpeter qui se rapproche étroitement des théories de l’impérialisme marxistes classiques (ni est pratiquement identique même dans son emphase sur le faible taux de rendement domestique). On ne sait pas si Schumpeter aurait été scandalisé s’il avait entendu cela ou s’il en avait conscience. Mais il ne me semble pas possible de dénier la proximité logique entre les deux théories. »

Branko Milanovic, « Schumpeter’s two theories of imperialism », in globalinequality (blog), 4 janvier 2018. Traduit par Martin Anota



aller plus loin... lire « Le capitalisme, les inégalités et la Première Guerre mondiale »

jeudi 25 mai 2017

Le “néo-impérialisme” est-il la seule voie de développement ?

« Comme nous le savons bien (ou devrions bien le savoir), le marxisme a graduellement développé deux approches de l’impérialisme. La position même de Marx était fondamentalement et inflexiblement positive (du moins jusqu’aux toutes dernières années de sa vie) : l’impérialisme, aussi brutal et perturbateur soit-il, constituait le moteur par lequel la structure sociale la plus avancée, à savoir le capitalisme, s’introduisait dans les sociétés en retard de développement et les transformait le plus amplement. Les propres écrits de Marx sur la conquête britannique de l’Inde sont sans ambiguïté sur ce propos. Les écrits d’Engel sur la conquête française de l’Algérie sont (comme à chaque fois que l’on compare les styles d’écriture d’Engel et de Marx) encore plus "brutaux". Selon cette conception "classique", l’Europe occidentale, les Etats-Unis et le "Tiers Monde" se développeraient tous capitalistiquement, pourraient relativement vite arriver aux mêmes niveaux de développement, et le capitalisme serait ensuite directement remplacé par le socialisme dans chacun d’eux.

Cette conception dépendait crucialement de deux hypothèses : que (1) la classe laborieuse occidentale reste au faible niveau de revenu (celui du salaire de subsistance) qui (2) ne cesse alors d’alimenter sa ferveur révolutionnaire. L’hypothèse (1) était commune à tous les économistes du dix-neuvième siècle, elle était soutenue jusqu’au milieu du dix-neuvième siècle par les données empiriques et Marx ne constituait pas une exception. Mais vers la fin du siècle, Engels a noté l’émergence d’une "aristocratie ouvrière" qui émoussait le conflit de classe en Grande-Bretagne et peut-être dans d’autres pays développés. La hausse des salaires était "nourrie", selon Engels, par les profits coloniaux réalisés par les capitalistes britanniques. Bien que ces hausses de salaires n’étaient que "des miettes tombées de la table des capitalistes" (pour reprendre Engels), elles explosaient la théorie de la "loi d’airain des salaires" et, de façon collatérale, le potentiel révolutionnaire de la classe laborieuse en Occident. Donc les germes de l’idée que l’impérialisme puisse saper la lutte des classes dans les pays développés furent semés et elles eurent par la suite de profondes répercussions.

Le livre Imperialism: Pioneer of Capitalism de Bill Warren (publié en 1980, mais inachevé en raison de la mort de Warren) crédite le Lénine d’après 1914 pour le changement (ou plutôt, il le critique pour cela). Dans l’Impérialisme de Lénine, le capitalisme de monopole, qui a perdu la vigueur du capitalisme de libre marché et qui est devenu "décrépi", avait besoin d’une expansion étrangère (pour maintenir les profits à leurs niveaux antérieurs). Cela entraîna la lutte impérialiste pour les territoires qui finit par faire éclater la Première Guerre mondiale. Au même instant, l'amélioration relative de la situation matérielle des classes laborieuses dans les pays développés amena celles-ci à abandonner le sentier révolutionnaire et à soutenir les parties sociaux-démocratiques "opportunistes" et nationalistes (et leurs dirigeants notamment le "renégat" Kautsky). La lutte des "peuples d’Orient" (comme on les appelait lors de le première conférence à Bakou en 1920) contre l’impérialisme est devenue partie intégrante d’une lutte globale contre le capitalisme, et l’impérialisme cessa d’être perçu comme un précurseur dynamique du socialisme à venir, mais plutôt l’extension du capitalisme moribond. Selon Warren, "à présent, ce n’est pas le caractère du capitalisme qui détermine la progressivité (…) de l’impérialisme, mais le caractère de l’impérialisme qui détermine le caractère réactionnaire du capitalisme".

Ce changement de position a de profondes répercussions pour la pensée de la gauche que Warren dénonce. Il a mené aux théories du "centre" et de la "périphérie", de la "dépendance structurelle", etc. (développées par Frank, Amin, Cardoso, Prebisch…). Warren affirme que ces théories étaient inexactes parce qu’elles prédisaient une accélération de la croissance si les pays parvenaient à se désengager du système mondial dominant (…) et elles n’avaient rien à voir avec la lutte des travailleurs dans les pays émergents parce qu’elles reflétaient les intérêts des bourgeoisies nationalistes du Tiers Monde.

J’aimerais faire une véritable recension du livre extrêmement stimulant de Warren, même si celui-ci contient beaucoup de passages exaspérants, mais je le ferai une prochaine fois. (Dans l’un de ces passages exaspérants, par exemple, Warren célèbre la hausse des inégalités dans les pays en développement, notamment la concentration de la propriété foncière entre les mains des latifundistas, parce qu’il la considère comme un indicateur du degré d'adoption de méthodes de production capitalistiques plus efficaces dans l’agriculture. Ses célébrations des inégalités dans la seconde partie de son livre, portant sur les développements postérieurs à 1945, feraient rougir Friedman et Hayek !). Mais ce n’est pas le livre de Warren en tant que tel qui m’intéresse, mais ses implications très contemporaines.

Il est des plus utiles pour comprendre l’essor des nouvelles économies capitalistes en Asie. Même si Richard Baldwin ne fait allusion ni à la position marxiste classique, ni à la théorie de la dépendance, le livre qu’il a récemment publié et (dont j’ai proposé une recension) montre clairement que la réussite économique de l’Asie s’est appuyée sur l’usage de relations capitalistes de production et d’inclusion dans les chaînes de valeur mondiales, c’est-à-dire sur une participation active dans la mondialisation. Pas passive, mais une participation qui fut prisée, désirée. Ce n’est pas par hasard si la Chine est devenue le principal champion de la mondialisation aujourd’hui. Par conséquent, la réussite asiatique réfute directement les théories de la dépendance et elle est en accord avec la position marxiste classique à propos de l’impact révolutionnaire du capitalisme et par extension du "néo-impérialisme" dans les sociétés les moins développées.

Cela a de profondes implications sur la façon de voir et d’expliquer les grands changements dans le pouvoir économique que nous avons observés au cours du dernier demi-siècle (Quelles sont les origines de cette transformation ? le rôle de l’Etat-nation et de l’impérialisme ? le rôle des mouvements d’indépendance menés par la bourgeoisie ?) et sur la façon de voir les développements futurs. Je ne vais pas développer ces questions maintenant parce que mon avis évolue encore sur le sujet et je pense développer tout cela dans un livre, mais je pense que, pour chercher à comprendre les changements du monde moderne, le mieux que nous puissions faire est de revenir à la littérature et aux débats d’il y a exactement un siècle. (…). Mis à par cela, je ne vois aucun autre récit qui donne un sens aux grands changements que nous vivons. »

Branko Milanovic, « Is “neo-imperialism” the only path to development? », in globalinequality (blog), 18 mai 2017. Traduit par Martin Anota

dimanche 6 janvier 2013

Les pays scandinaves sont-ils vraiment moins novateurs que les Etats-Unis ?

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« La distinction qu’opèrent Acemoglu, Robinson et Verdier (2012) entre un capitalisme acharné (cut-throat capitalism) et un capitalisme généreux (cuddly capitalism) résonne avec les stéréotypes largement répandus. Les États-Unis seraient un endroit difficile à vivre, mais la loi de la jungle capitaliste permettrait l’émergence d’innovations radicales. Les nations européennes, en particulier les pays nordiques, seraient des sociétés justes, sociales-démocrates, mais le confort étoufferait l'invention. Acemoglu et ses coauteurs affirment que seul un capitalisme acharné de style américain est à même de repousser rapidement la frontière technologique et que les économies généreuses nordiques se comportent en passagers clandestins vis-à-vis de l’innovation américaine.

Les faits donnent-ils raison aux stéréotypes ? On ne peut nier l'importance des incitations pécuniaires pour stimuler l'innovation et l'activité économique. Cependant, (…) l'affirmation selon laquelle les pays nordiques sont moins innovants que les Etats-Unis (…) n’est pas confirmée par les données empiriques. Diverses mesures de l'activité d'innovation et de réussite économique suggèrent que les pays nordiques font aussi bien, voire même mieux, que les Etats-Unis. (...)

Dans leur document de travail, Acemoglu et ses coauteurs (2012a) s’appuient sur deux mesures pour affirmer que les États-Unis sont plus novateurs que les pays nordiques, en l’occurrence le nombre de brevets américains et le PIB par habitant. Aucune des deux n’est une mesure suffisamment bonne de l'innovation pour mener des comparaisons. Il est compréhensible que les entreprises américaines dominent les dépôts de brevets aux États-Unis. Les brevets soi-disant triadiques (c’est-à-dire déposés simultanément aux États-Unis, au Japon et en Union européenne pour la même invention) constituent une mesure plus appropriée pour effectuer une comparaison internationale. Cet indicateur montre que l'activité américaine d'innovation est en retard sur les activités danoise, finlandaise et suédoise. Nous obtenons le même résultat lorsque l'on compare (…) les dépenses des entreprises en recherche-développement, la part des chercheurs dans l'emploi total, et même le stock de capital-risque en pourcentage du PIB (…).

Comme Acemoglu et ses coauteurs (2012a, 2012b) le soulignent, l'innovation exige une prise de risque. Dans une économie très novatrice, on pourrait donc s'attendre à trouver d’intenses créations et destructions d'emplois, car les entreprises qui ont du succès dans les activités innovantes se développent rapidement tandis que les autres sont forcées de quitter le marché. Les données disponibles ne suggèrent pas que l'économie américaine est clairement plus dynamique que les pays nordiques (Bassanini et Marianna, 2009 ; OCDE, 2004). La réallocation des travailleurs est plus intensive au Danemark ; elle est presque aussi intense en Finlande qu’aux Etats-Unis. De plus, les séries chronologiques indiquent une baisse marquée des flux d'emplois et de travailleurs aux États-Unis depuis les années quatre-vingt-dix (Davis, Faberman et Haltiwanger, 2012), alors que (du moins en Finlande) les deux flux sont restés intenses (Ilmakunnas et Maliranta, 2011).

Bien sûr, les intrants pour l'innovation, les brevets, ou la réallocation de la main-d’œuvre ne sont pas des mesures idéales de la capacité d'une société à repousser les limites technologiques. (…) Il est également utile de regarder la productivité dans les différents sous-secteurs. (…) Lorsque l’on exclut les technologies d'information et de communication, la productivité du travail américaine dans l'industrie manufacturière est plus faible qu'en Finlande et à peine plus élevée qu'en Suède. La figure ci-dessous compare les performances en termes de productivité (…). Cette comparaison (…) tient compte de l'utilisation du facteur capital ainsi que de la qualité du facteur travail. Les chiffres confirment que l'avantage finlandais dans la productivité manufacturière est durable et n’est pas liée à l'apport élevé en capital. Prises ensemble, ces observations invalident l'affirmation selon laquelle un système d'incitation américain est nécessaire pour être à la frontière technologique.

GRAPHIQUE Niveaux relatifs de productivité dans l'activité manufacturière, hors TIC (avec comme base 100 la productivité américaine)

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Source : Maliranta, Määttänen et Vihriälä (2012), Inklaar et Timmer (2008), EU KLEMS

La bonne performance des pays scandinaves pourrait s’expliquer par le fait qu’ils sont mieux à même de mobiliser les travailleurs. Certes les heures travaillées par habitant sont plus élevées aux États-Unis, mais une part plus importante de la population en âge de travailler est salariée dans les pays nordiques en raison de politiques d’éducation, d’emploi et sociales plus poussées. (…) Les talents sont ainsi mieux orientés vers les activités économiques lucratives. Une deuxième explication pourrait être la détermination des autorités publiques à promouvoir l'innovation.

Une troisième explication pourrait être que les incitations économiques à innover dans les pays nordiques (…) ne sont finalement pas si faibles après tout, du moins pas dans tous les domaines. Par exemple, tous les pays nordiques ont introduit l’impôt dual sur les revenus, en raison duquel les revenus du capital sont taxés à un taux fixe. Cela permet de motiver les entrepreneurs, malgré la progressivité l’impôt sur les revenus du travail. La Suède a récemment encouragé l'accumulation de richesses en supprimant les taxes sur le patrimoine et les successions. Un filet de sécurité social bien conçu peut aussi promouvoir la prise de risque. En particulier, l'assurance chômage peut encourager la prise de risques des entrepreneurs en facilitant l'embauche de salariés (Acemoglu et Shimer, 2000). (…)

L'économie américaine est sans conteste très créative, flexible, et se situe à la frontière de productivité dans de nombreux domaines. Après tout, les ordinateurs, internet, Google, Windows, l’iPhone, l’iPad et le Big Mac sont des innovations américaines. Des incitations financières jouent un rôle important dans tout ça. Néanmoins, en dépit d'un plus lourd fardeau fiscal et de filets de sécurité plus généreux, les pays nordiques ont généré au moins autant d’activités innovantes que les Etats-Unis et ils ont atteint des niveaux similaires de productivité dans de nombreux secteurs de l'économie. Jusqu'à présent, le capitalisme acharné n'a pas été la seule voie possible vers une économie novatrice. »

Mika Maliranta, Niku Määttänen et Vesa Vihriälä, « Are the Nordic countries really less innovative than the US? », in VoxEU.org, 19 décembre 2012.

aller plus loin... lire « Transferts technologiques, Etat-providence et diversité des capitalismes » et « Le capitalisme scandinave est-il l’avenir du capitalisme anglo-saxon? »

mercredi 21 novembre 2012

Pouvons-nous tous être Scandinaves ?

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« Les Etats-Unis et les systèmes scandinaves ont produit des pays prospères et des taux de croissance économique similaires au cours des soixante dernières années. Des différences significatives, cependant, existent entre ces sociétés. Les Etats-Unis sont plus riches que le Danemark, la Finlande et la Suède. Ils sont aussi largement perçus comme une économie plus innovatrice. Ils ont joué un rôle leader dans de nombreuses technologies transformatives de ces dernières décennies, en partie parce qu’ils fournissent de plus hautes incitations à leurs entrepreneurs et travailleurs qui travaillent davantage d’heures, prennent moins de congés et prennent plus de risques. Les sociétés scandinaves ont de plus forts filets de sécurité, des Etats-providence plus élaborés et des répartitions de revenu plus égalitaires que les Etats-Unis. (…)

Pourquoi n’adoptons pas tous des institutions de type scandinave ? Plus largement, dans un monde interdépendant, pouvons-nous tous choisir le même type de capitalisme et, en particulier, combiner un capitalisme dynamique avec une forte emphase pour l’égalitarisme et la protection sociale ? (…)

En présence de liens économiques internationaux, les choix institutionnels de différentes sociétés sont aussi enchevêtrés. D’une part, les pays commercent entre eux et cela les pousse à se spécialiser. S’il y a certaines complémentarités entre les décisions de spécialisation et certains accords institutionnels, l’équilibre mondial peut être asymétrique. Certains pays vont choisir la voie « libérale » et se spécialiser dans des secteurs dans lesquels elle leur procure un avantage comparatif, tandis que d’autres choisissent la route coordonnée et se spécialisent dans d’autres secteurs.

Un autre lien international est de nature technologique et c’est celui que notre étude développe formellement. Nous considérons un modèle dynamique canonique de progrès technologique endogène au niveau mondial avec trois aspects fondamentaux. Premièrement, il y a une interdépendance technologique entre les pays, avec les innovations technologiques des pays les plus avancés technologiquement qui contribuent à repousser la frontière technologique mondiale, sur laquelle les autres pays peuvent à leur tour se baser pour innover et connaître la croissance économique. Deuxièmement, nous considérons que l’effort d’innovation exige des incitations qui dépendent de la structure de rémunérations en place. Par conséquent, un plus grand écart de revenu entre les entrepreneurs fructueux et les entrepreneurs infructueux accroît l’effort entrepreneurial et donc la contribution d’un pays à la frontière technologique mondiale. (…)

Le fait que le progrès technologique exige des incitations pour les travailleurs et entrepreneurs se traduit par de plus fortes inégalités et une plus grande pauvreté (et plus faible filet de protection) pour une société qui incite à une plus intense innovation. (…) Dans un monde avec des interdépendances technologiques, lorsque l’une (ou un sous-ensemble limité) des sociétés est à la frontière technologique et contribue disproportionnellement à la repousser, les incitations pour les autres pays à en faire autant vont être plus faibles. En particulier, les incitations à innover pour les économies à la frontière technologique mondiale vont générer une plus forte croissance économique en repoussant la frontière, tandis que les fortes incitations à innover par les suiveurs vont seulement accroître leurs revenus aujourd’hui puisque la frontière technologique mondiale est déjà repoussée par les économies à la frontière.

Cette logique implique que l’équilibre mondial avec transferts technologiques endogènes est typiquement asymétrique avec certains pays qui ont de plus grandes incitations à innover que d’autres. A un tel équilibre, les pays les plus avancés technologiquement optent pour des institutions de type libéral (ce que nous appelons le capitalisme « acharné ») avec de puissantes incitations, peu d’assurance sociale et d’importantes inégalités de revenus, tandis que les pays suiveurs adoptent des institutions de type coordonné (ce que nous appelons un capitalisme « généreux ») comme meilleure réponse à la contribution du meneur technologique de la frontière technologique mondiale, en assurant par conséquent une meilleure assurance à leur population et de moindres inégalités. (…)

A long terme, tous les pays tendent à avoir des taux similaires de croissance économique, mais ceux qui ont des structures de rémunération « généreuses » sont strictement plus pauvres. (…) Ces pays peuvent avoir un bien-être plus élevé que le meneur acharné ; en fait, si l’écart initial entre l’économie-frontière et les suiveurs est suffisamment faible, les suiveurs généreux vont nécessairement avoir un bien-être plus élevé grâce à l’assurance sociale plus développée que fournissent leurs institutions. (…)

Pourtant, (…) nous ne pouvons pas tous être comme les Scandinaves ! En effet, ce n’est pas un choix d’équilibre pour le meneur acharné, en l’occurrence les Etats-Unis, d’être généreux. Compte tenu des choix institutionnels des autres pays, si le meneur acharné adoptait un tel capitalisme généreux, cela réduirait le taux de croissance de l’économie mondiale, en décourageant l’adoption d’une structure de rémunérations plus égalitaire. En effet, ce choix, bien qu’il les rende plus pauvres, ne réduit pas de manière permanente leurs taux de croissance, grâce aux externalités technologiques positives créées par le meneur technologique acharné. Ce raisonnement suggère par conséquent que dans un monde interconnecté, il se peut que ce soit précisément l’existence d’une société américaine acharnée, avec ses inégalités croissantes, qui rende possible l’existence de sociétés scandinaves plus généreuses. »

Daron Acemoglu, James A Robinson & Thierry Verdier, « Choosing your own capitalism in a globalised world? », in VoxEU.org, 21 novembre 2012,

aller plus loin... « Transferts technologiques, Etat-providence et diversité des capitalismes »