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Développement

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mardi 14 juin 2016

Depuis la crise mondiale, le rattrapage des pays en développement sur les Etats-Unis ralentit

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source : The Economist (2016), d'après les données de la Banque mondiale

jeudi 6 novembre 2014

Le lien entre argent et bonheur est fragile

GRAPHIQUE Part de la population dans une sélection de pays notant sa satisfaction de vivre entre 7 et 10 (sur une échelle de 0 à 10, en %)

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source : The Economist (2014)

jeudi 29 mai 2014

La marche de la classe moyenne

GRAPHIQUE Nombre de travailleurs dans les pays en développement (en milliards) selon leur groupe de revenu (par jour, dollar 2005 PPA)

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source : The Economist (2014), d'après les données de l'OIT

vendredi 11 avril 2014

Progrès social et PIB par tête

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source : The Economist (2014)

mercredi 26 février 2014

Des BRIC aux MINT ?

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« En 2001, Jim O'Neill, alors économiste en chef chez Goldman Sachs, avait forgé l’acronyme "BRIC". Comme nous le savons tous aujourd’hui, c’était un raccourci pour rappeler que l’avenir de l'économie mondiale sera profondément marqué par les performances du Brésil, de la Russie, de l'Inde et de la Chine. Eh bien, O'Neill est de retour avec un nouvel acronyme, MINT, qui désigne le Mexique, l'Indonésie, le Nigeria et la Turquie. Dans un entretien accordé au New Statesman, O'Neill offre quelques autour de ce nouvel acronyme. (…)

Dans l'interview, O'Neill est bien rapide lorsqu’il s’agit de reconnaître le caractère arbitraire de ces groupements. A propos de l’acronyme BRIC, par exemple, il dit : "Si je devais le refaire aujourd’hui, je l’aurais probablement juste appelé C... L’économie chinoise est 1,5 fois plus grosse que les trois autres économies réunies." A propos des MINT, il voulait apparemment inclure à l’origine la Corée du Sud, mais la BBC l'a persuadé d'inclure le Nigeria. O'Neill dit : "C'est un peu gênant, mais aussi amusant, que j’obtienne en quelque sorte des acronymes décidés pour moi". Mais même des divisions arbitraires peuvent toujours être utiles et révélatrices. Dans cet esprit, voici quelques statistiques de base sur le PIB et le PIB par habitant des BRIC et des MINT en 2012.

GRAPHIQUE PIB et PIB par tête en 2012 (en dollars)

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source : Timothy Taylor (2014), d'après les données de la Banque mondiale

Quelles tendances peut-on observer ?

1) L'économie en croissance la plus représentative pour l'Amérique latine est désormais le Mexique et non plus le Brésil. Ce changement est compréhensible. Le Brésil a connu une croissance inférieure à la normale pendant quatre ans, son économie est en récession et elle connaît une fuite des capitaux. Pendant ce temps, le Mexique forme une alliance économique avec les trois autres nations d’Amérique latine qui ont la plus forte croissance, la plus faible inflation et le meilleur climat d'affaires, en l’occurrence le Chili, la Colombie et le Pérou.

2) Chaque économie composant les MINT est bien plus petite que chaque économie composant les BRIC. (…) Il est toujours vrai que la Chine est le facteur clé qui façonnera la croissance des pays émergents à l'avenir.

3) O'Neill soutient que même si les MINT diffèrent à bien des égards, leurs populations sont à la fois importantes et relativement jeunes, ce qui devrait contribuer à stimuler leur croissance économique. Selon lui, "c'est la clé. Avoir de bonnes données démographiques facilite les choses". C’est peut-être un peu exagéré. Toutefois, selon la théorie du "dividende démographique" (demographic dividend), les pays avec une plus grande proportion de jeunes travailleurs sont bien mieux positionnés pour la croissance économique que les pays ayant une proportion croissante de travailleurs âgés et de retraités.

4) Une manière de considérer les MINT, c'est de percevoir ce qu’ils représentent pour leurs régions respectives. Ainsi, le Mexique, bien qu’il ne représente que la moitié de la taille de l'économie brésilienne, représente l'avenir de l'Amérique latine. L’Indonésie, bien que plus petite que l'économie indienne et surtout que l’économie chinoise, représente le potentiel de croissance pour l'Usine Asie (Factory Asia), cet ensemble de pays qui construit des chaînes de valeur internationales dans cette région. La Turquie représente un potentiel de croissance dans l’Usine Europe (Factory Europe), cet ensemble de liens économiques qui se nouent dans la périphérie européenne. L'économie du Nigeria semble particulièrement faible comparée aux trois autres présentes sur cette liste, mais les estimations de croissance économique pour le Nigeria sont susceptibles d'être fortement révisées à la hausse dans un avenir proche, parce que les agences statistiques gouvernementales nigérianes sont en train de "changer de base" pour calculer le PIB, afin qu'il soit plus représentatif de la structure économique du Nigeria en 2014, alors que précédente année "de base" était 1990. Même avec ce changement de base, le Nigeria restera la plus petite économie sur cette liste, mais elle est susceptible de devenir la plus grande économie en Afrique sub-saharienne (en dépassant l'Afrique du Sud). Ainsi, avec le Nigeria, la croissance économique va peut-être enfin prendre pied en Afrique. »

Timothy Taylor, « From BRICs to MINTs? », in Conversable Economist (blog), 24 février 2014. Traduit par Martin Anota


aller plus loin... lire « La croissance des émergents réserve-t-elle encore des miracles ? » et « La renaissance des pays en développement »

samedi 11 janvier 2014

Un nouvel examen de la relation entre PIB et satisfaction de vivre

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« Le débat quant à savoir si avoir un plus haut revenu dans un pays donné se traduit par une hausse de la satisfaction de vie est d’une importance cruciale pour des raisons scientifiques et politiques. Par exemple, si l’on pense que la réponse à la question est fondamentalement affirmative, alors les mesures alternatives de la richesse d’une nation sont redondantes et les mesures traditionnelles du produit intérieur brut suffisent. Par contre, si la réponse est négative, alors il est nécessaire de réévaluer ce que les politiques publiques prennent comme critère de performance.

Le débat est toujours ouvert. Dans une étude bien connue, Richard Easterlin (1974) ne décela aucune relation significative entre le bonheur et le revenu agrégé dans une analyse de séries temporelles. Par exemple, Easterlin montre que le revenu par tête aux Etats-Unis a presque doublé entre 1974 et 2004, mais que le niveau moyen de bonheur n’a pas vraiment connu de réelle tendance à la hausse. Ce résultat déconcertant, appelé "paradoxe d’Easterlin", a été confirmé par des études similaires menées par les psychologues et les politologues (notamment Ronald Inglehart en 1990 dans son livre La Transition culturelle dans les sociétés industrielles avancées) et elle a été confirmée pour les pays européens (…). D’un autre côté, la satisfaction de vie apparaît être croissante de façon strictement monotone avec le revenu lorsque l’on étudie cette relation en comparant différents pays à un instant donné.

Pour réconcilier les résultats empiriques transversaux avec le paradoxe d’Easterlin, certains ont suggéré que la relation positive dans le bonheur disparaît au-delà d’une certaine valeur du revenu. Cette dernière interprétation a été mise en question par Layard (2005) et Angus Deaton (2008), qui affirment qu’il y a une relation positive entre le PIB et la satisfaction de vivre dans les pays développés. Ce résultat-là est à son tour mis en doute par Easterlin, McVey, Switek, Sawangfa et Zweig (2010) qui fournissent quelques preuves empiriques suggérant qu’il n’y a pas d’effet à long terme, même pour les pays en développement.

A la différence des précédentes études, nous menons notre analyse sans imposer une forme fonctionnelle particulière au modèle économétrique ; donc nos conclusions vont être indépendantes de toute hypothèse sur la fonction liant le bonheur au revenu que nous estimons. (…) La seconde caractéristique méthodologique de notre analyse est l’introduction d’un effet spécifique à chaque pays pour contrôler les variables inobservables spécifiques à chaque pays qui ne varieraient pas au cours du temps, ce qui permet d’éliminer une source potentielle d’erreurs de mesure spécifiques aux pays et biais associés aux variables omises. L’introduction de ce contrôle est crucial pour l’analyse basée sur données d’enquête, parce les questions sont généralement différents d’un pays à l’autre et qu’il existe des effets persistants associés à la culture et au langage. (….)

Nous montrons que la satisfaction de vivre s’accroît fortement avec le PIB dans les pays à faible revenu, mais que la relation devient beaucoup moins pentue au-delà d’un PIB de 10000 dollars, puis qu’elle s’aplatie pour les pays avec un PIB au-delà de 15000 dollars. La satisfaction de vie tend à décliner avec le PIB dans les plus riches pays, suggérant l’existence d’un point de béatitude qui se situe dans l’intervalle entre 26000 et 30000 dollars américains en parité de pouvoir d’achat.

Dans une deuxième analyse, nous nous focalisons sur les observations régionales parmi 14 pays de l’Union européenne (l’Allemagne, l’Autriche, la Belgique, le Danemark, l’Espagne, la Finlande, la France, la Grèce, l’Italie, le Luxembourg, les Pays-Bas, le Portugal, le Royaume-Uni et la Suède), avant l’inclusion des pays d’Europe de l’Est. Nous obtenons des résultats similaires dans la relation entre satisfaction de vivre individuelle et PIB régional. Les données montrent une relation clairement positive entre le revenu agrégé et la satisfaction de vivre dans les plus pauvres régions, mais cette relation s’aplatit et devient négative pour les plus riches régions, avec un point de béatitude entre 30000 et 33000 dollars américains en parité de pouvoir d’achat.

GRAPHIQUE Satisfaction de vivre moyenne et revenus agrégés dans 14 régions de l'union européenne

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Dans notre troisième analyse, nous recherchons une explication à nos précédents résultats. Nous montrons avec un exemple simple que si la relation entre le PIB et la satisfaction de vie est le résultat d’effets d’aspirations à accroître le revenu personnel ou une cible croissante en termes de revenu de comparaison, alors l’effet net sur la satisfaction de vie n’est pas nécessairement monotone. (…) Si la probabilité de réaliser ses aspirations est décroissante avec les aspirations, cela peut générer un effet négatif sur la satisfaction de vive qui peut annuler l’effet positif direct du revenu. Nous testons cette hypothèse en utilisant les données relatives aux 14 pays européens et trouvons l’effet positif habituel dû au revenu personnel et un effet négatif dû à la distance négative entre le revenu personnel et le PIB régional. En utilisant la théorie moderne de la personnalité, nous affirmons que ce second effet peut être relié à l’effet négatif induit par la distance par rapport au revenu-cible. (…)

Ces résultats tendent à soutenir l’idée que le conflit entre les analyses spatiales (présentant une relation positive entre PIB et satisfaction de vie) et les analyses temporelles (qui ne trouvent généralement pas de relation) peuvent être réconciliées si l’effet positif du PIB disparaît après quelque point de béatitude. De plus, notre analyse suggère une relation non monotone entre le PIB et la satisfaction de vie vers la fin du spectre des pays riches avec une satisfaction de vivre qui diminue légèrement après un point de béatitude. (…)

Il est bien connu que la satisfaction de vivre est croissante avec le revenu personnel à un taux décroissant. Layard, Mayraz et Nickell (2008) constatent que la satisfaction de vie marginale au regard du revenu décline à un taux plus rapide que celle impliquée par une fonction d’utilité logarithmique. Ce constat est particulièrement soutenu par Daniel Kahneman et Angus Deaton (2010) qui affirment, en utilisant les données relatives aux Etats-Unis, que l’effet du revenu sur la dimension émotionnelle du bien-être est légèrement décroissante jusqu’à un revenu annuel de 75000 dollars, mais n’a pas davantage d’influence positive pour de plus hautes valeurs. Cependant, une considérable littérature qui s’est développée autour du paradoxe d’Easterlin suggère que ce lien est compliqué par l’existence d’autres effets agissant dans un sens opposé. Le premier effet est que les aspirations s’adaptent aux nouvelles situations, une idée qui a été avancée à l’origine par Brickman et Campbell (1971) et qui a récemment été réexaminée par Headey, Muffels et Wagner (2010). (…) Le second est l’effet du revenu relatif sur la satisfaction de vie individuelle (l’hypothèse d’une « rivalité avec les voisins ») une idée qui remonte au moins à James Duesenberry (…).

Notre analyse implique que la croissance à long terme du PIB est certainement désirable parmi les plus pauvres pays, mais est-ce une chose également désirable pour les pays développés ? La analyse empirique qui a été récemment réalisée par Benjamin, Heffetz, Kimball et Rees-Jones montre que l’effet négatif des hautes aspirations peut aussi être prévu rationnellement par des individus qui, certes peuvent toujours choisir les options qui ne maximisent pas toujours le bonheur, mais qui sont compatibles avec des aspirations de hauts revenus. Ceci implique que les individus peuvent toujours préférer vivre dans les pays les plus riches, même si ceci se traduirait par un moindre niveau de satisfaction de vivre. En d’autres termes, le fait que les individus aspirent à un revenu plus élevé peut ne pas être considéré, d’un point de vue individuel, comme un aspect négatif d’une économie, même si cela peut se traduire dans un moindre niveau de satisfaction de vivre reportée parmi les plus riches pays. Enfin, il est peut-être utile de noter que nos corrélations entre indices de bien-être et indices de richesse agrégée n’impliquent par nécessairement une relation de causalité allant du PIB à la satisfaction de vie. Cette relation est en effet très compliquée, puisque la présence de variables omises et l’existence de causalités inverses ne peuvent être exclues, comme de récentes études l’ont souligné. »

Eugenio Proto et Aldi Rustichini (2013), « A reassessment of the relationship between GDP and life satisfaction », in PLoS ONE, vol. 8, n° 11, novembre. Traduit par Martin Anota

mercredi 25 décembre 2013

Le monde est mieux nourri qu'il y a un demi-siècle

CARTES La disponibilité alimentaire (en kilocalories par jour par personne)

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source : The Economist (2013)

mardi 24 septembre 2013

Les principales sources de financement des pays en développement

GRAPHIQUE 1 Flux financiers à destination des pays en développement (en milliers de milliards de dollars PPA)

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source : Banque mondiale (2013)


GRAPHIQUE 2 Principale forme de financement selon les pays en 2011

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source : The Economist (2013)


GRAPHIQUE 3 Principaux destinataires de fonds envoyés par les émigrés (en milliers de milliards de dollars)

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source : Banque mondiale (2013)

jeudi 19 septembre 2013

La Grande Divergence

« Il y a quelques siècles, il aurait été difficile de distinguer l'Europe du reste du monde, du moins sur le plan économique. En effet, l’Europe pouvait même être considérée il y a un demi-millénaire comme un retardataire. Les trois inventions qui, pour reprendre les mots de Karl Marx, "ont ouvert la voie à la société bourgeoise " n'ont pas été inventées en Europe. La poudre à canon, la boussole et l'imprimerie ont probablement toutes été inventées en Chine.

Mais au dix-neuvième siècle, les choses étaient assez différentes. L’Europe de l'Ouest et certaines régions de l'Amérique du Nord étaient devenues fabuleusement riches, tandis que pratiquement tout le reste du monde était resté horriblement pauvre. Les historiens économiques se réfèrent à cela comme la "Grande Divergence" (Great Divergence).

GRAPHIQUE Evolution du PIB par tête (en dollars constants 1990)

GreatDivergence_TheEconomist.png

La chronologie de la divergence est vivement débattue. Certains pensent qu'elle s’est vraiment amorcée vers 1800. D'autres estiment qu’elle a débuté bien plus tôt. Ce débat ne sera probablement jamais vraiment tranché (…), étant donné le manque de fiabilité des données. Mais il est plus intéressant de s’interroger sur ce qui a provoqué cette divergence.

Les facteurs culturels sont souvent avancés pour expliquer l’essor européen. Le sociologue allemand Max Weber pensait qu'il avait réglé la question. Dans son livre "L'Ethique protestante et l'esprit du capitalisme" publié en 1905, Weber a affirmé que les facteurs religieux s’étaient révélés déterminants pour stimuler la croissance économique européenne. Weber s’est penché sur le calvinisme, une branche du protestantisme, et il a affirmé que celui-ci a encouragé les Européens à épargner, à être rationnels et à se préoccuper du gain matériel. Ces valeurs n'existaient pas ailleurs, car en dehors de l’Europe, selon Weber, la richesse matérielle n’était pas vénérée et l'esprit d'entreprise était perçu comme subversif.

Des arguments similaires ont vu le jour depuis Weber. Thomas Sowell, de l'Université de Stanford, considère que les Britanniques sont à l’origine de l'invention de la liberté. Selon lui, les Britanniques étaient une lumière étincelante de développement économique, que d'autres pays ont progressivement appris à imiter. (Une nouvelle et fascinante étude réalisée par Enrico Spolaore et Romain Wacziarg explore une théorie similaire : apprendre les meilleures pratiques des autres est essentiel à la croissance et cet apprentissage devient plus difficile lorsque la distance culturelle qui nous sépare des leaders économiques s’accroît.)

Mais d'autres historiens rejettent l'idée que la supériorité culturelle de l'Europe soit à l'origine de la Grande Divergence. Ce serait plutôt la spoliation et le pillage des terres étrangères qui en auraient été responsables. Pour James Blaut, un historien américain, l'année 1492 (précisément celle où Christophe Colomb a débarqué en Amérique et ouvert ainsi plusieurs siècles de colonialisme européen) "représente le point de rupture entre deux époques fondamentalement différentes". À partir de 1492, l'Europe a arraché des matières premières, des devises et du travail du reste du monde et délibérément freiné ce dernier.

Le débat a fait rage entre les deux camps. Ceux qui pensent que l'Europe était un modèle de développement s’opposent à ceux qui pensent qu’elle volait sans pitié. Mais dans les deux cas, les facteurs culturels occupent une place centrale.

Mais d'autres se sont tournés vers des explications non culturelles. Jared Diamond, à l'Université de Californie, Los Angeles, suggère que les facteurs environnementaux ont joué un rôle crucial dans le décollage européen. Diamond affirme que l'Europe était particulièrement bien dotée avec des plantes et des animaux domesticables. Sa population était aussi davantage à l'abri des maladies. Ces facteurs ont conduit à une plus grande productivité et, surtout, à une densité de population plus élevée. Le résultat ? Le développement d’institutions telles que les villes, les bureaucraties et les classes instruites, qui ont contribué à la croissance économique. (L’économiste Gregory Clark présente une explication similaire à celle-ci, mais avec une touche macabre : comme la maladie a emporté les habitants les plus pauvres de Grande-Bretagne, soutient-il, la population est devenue progressivement plus compétente et plus productive, ce qui a finalement abouti à la croissance auto-entretenue de la révolution industrielle.)

Certains sont atterrés par le travail de Diamond. Ils l'accusent de "déterminisme environnemental", l'idée que les conditions climatiques soient pleinement responsables du comportement humain. Mais Joel Mokyr, de la Northwestern University, approuve les travaux de Diamond. Les différences environnementales sont importantes, mais elles n'expliquent toutefois pas tout.

Mokyr suggère que de nombreux et divers facteurs ont interagi pour permettre à l'Europe de décoller. Le développement de la "science ouverte" (open science) au seizième siècle a contribué à la propagation d’idées économiquement utiles. Une autre théorie suggère que la Glorieuse Révolution qui a eu lieu en Grande-Bretagne dans les années 1680 et qui a réduit le pouvoir du monarque s’est révélée être un tremplin déterminant dans le développement économique du pays. Après la révolution, les gens ne craignaient plus que leurs profits soient saisis par la Couronne, comme ils avaient pu l’être par le passé. Et c'est ainsi qu'ils se sont montrés plus enclins à travailler dur. Cette théorie est au cœur du livre "Why Nations Fail" écrit par l'économiste Daron Acemoglu et le professeur de sciences politiques James Robinson.

L'affection de l’Occident pour le capitalisme, ainsi que le colonialisme, ont certainement joué un rôle aussi. Mokyr estime que les causes de la Grande Divergence sont "surdéterminées". De nombreux facteurs se sont entrelacés pour créer la domination européenne et pas un seul facteur n’aurait suffi à lui seul pour le faire. Cette conclusion (…) suggère finalement que la Grande Divergence ne s’explique pas simplement par la culture européenne. Elle a eu lieu parce qu’une économie favorable aux entreprises, ouverte et innovante a émergé - essentiellement par accident. »

The Economist, « What was the Great Divergence? », in Free Exchange (blog), 2 septembre 2013. Traduit par M.A.

vendredi 23 août 2013

Retour sur le lien entre malédiction des ressources et institutions

« Dans plusieurs billets publiés au cours des dernières semaines (ici, ici, ici, ici et), nous avons affirmé que les preuves empiriques suggéraient qu'il y avait une "malédiction des ressources conditionnelle" dont l'existence dépendrait des institutions d'une société. Le taux de croissance économique des pays caractérisés par de mauvaises institutions diminue avec les ressources, alors que ce sera l’inverse avec les pays ayant de bonnes institutions.

Pourtant, l'ensemble des institutions qui apparaissent dans cette littérature est très large et englobe un grand nombre d'institutions politiques et économiques centrales dans la société. Il est important de mettre en place, mais cela signifie aussi que la réforme de ces institutions sera très difficile parce que, comme nous le soutenons dans Why Nations Fail, ce n’est pas un hasard si certaines sociétés ont des systèmes politiques irresponsables, ne disposent pas de la règle de droit et ont de faibles Etats. En outre, l'amélioration des conséquences économiques de la richesse des ressources naturelles n'est probablement pas la raison la plus importante pour réformer ces institutions aujourd'hui. Il n'est pas clair qu'une telle focale soit la meilleure stratégie pour faire cela.

Un bon endroit pour amorcer la réforme des institutions n'est peut-être pas les institutions au niveau macro de la société, mais le lien entre les institutions entourant les ressources naturelles comme le pétrole. Après tout, ces ressources sont possédées, des licences d'exploitation allouées et les rentes réparties d’une certaine manière et les institutions influence cette dernière. Ces institutions (…) ne joueraient-elles pas un rôle important dans la détermination des conséquences économiques (et politiques ?) des ressources naturelles ?

Le livre publié en 2011 par Pauline Jones-Luong et Erika Weinthal, Oil is Not a Curse: Ownership Structure and Institutions in Soviet Successor States, répond à cette question par l'affirmative. En 1991, l'Union soviétique s'est effondrée et s'est décomposée en plusieurs États. En Asie centrale, cela incluait l'Azerbaïdjan, le Kazakhstan, la Fédération de Russie, le Turkménistan et l'Ouzbékistan. Ces anciennes républiques soviétiques ont toutes hérité des institutions étatiques faibles et très semblables. (…) Elles sont toutes mal classées selon les différents indicateurs institutionnels qui sont utilisés dans la littérature empirique sur la malédiction des ressources conditionnelle. Par exemple, l'Union soviétique n’avait pas de système d'impôt sur le revenu à leur léguer et de nombreux aspects des institutions modernes de l'Etat ont dû être construits à partir de zéro. En plus de ces similarités historiques, les cinq pays ont été abondants en pétrole. Pourtant, des voies de développement très différentes ont émergé de ces conditions initiales apparemment très similaires. Bien que le Turkménistan et l'Ouzbékistan suivirent une trajectoire classique de malédiction des ressources, quelque chose de très différent survint dans les trois autres cas. Les deux premiers pays ont élargi leur secteur public et se sont engagés dans de grandioses projets au prestige national. Les trois derniers ont effectivement diminué la taille du secteur public par rapport au revenu national.

Jones-Luong et Weinthal soutiennent que cette divergence peut être attribuée aux différences que l’on peut trouver entre ces pays en termes de la structure de propriété du pétrole. Ils distinguent quatre régimes qui leur apparaissent essentiels pour déterminer l’impact du pétrole. Le premier régime désigne la situation où l'État possède et contrôle le secteur pétrolier (ce qui signifie qu'il possède plus de 50 % des actions du secteur pétrolier). Ce régime implique généralement une participation étrangère très limitée. Le deuxième se caractérise par une propriété de l'État, mais sans contrôle étatique, où la part des actions détenues est inférieure à 50 % et où il y a une plus grande participation étrangère. Le troisième régime se caractérise par une propriété privée domestique de la ressource et des entreprises qui la développent. Le quatrième régime se caractérise par la propriété et le contrôle étrangers.

Il y a des relations théoriques simples entre ces différents régimes de propriété et de contrôle et les institutions étatiques. La principale variable dépendante de Jones-Luong et de Weinthal est la force du régime budgétaire. Ils considèrent qu'un régime budgétaire est faible lorsque (1) le système fiscal est instable, basé en grande partie sur le secteur des ressources naturelles et sur la fiscalité indirecte, (2) un système de dépenses qui manque de stabilité et de transparence. Un régime budgétaire fort est celui où le régime fiscal est stable et large, basé sur plus grand recours aux impôts directs et (2) des dépenses sont stables et transparentes. L'argument théorique souvent avancé est que les élites de l'Etat ne sont pas incitées à mettre en place des institutions fortes de leur propre chef, si bien qu’ils doivent être forcés à le faire par la société.

Les différentes structures de propriété de la société modifient le rapport de négociation entre la société et l'Etat. Par exemple, si les ressources naturelles appartiennent au secteur privé, le secteur privé détient le pouvoir et l’Etat peut alors difficilement modifier les droits de propriété, si bien qu’il lui est alors difficile de ne dépendre que des ressources naturelles comme assiette fiscale. Au contraire, l’Etat doit développer des ressources fiscales alternatives. En outre, le secteur privé peut user de son plus fort pouvoir de négociation pour réclamer de meilleures institutions financières, car il souffre des mauvaises. C'est pourquoi on peut s'attendre à ce que plus secteur privé possède et contrôle une part importante des richesses, meilleur est le régime fiscal.

Les deuxième et quatrième régimes sont des cas intermédiaires et leurs implications pour le régime budgétaire sont plus complexes et dépendent de d'autres facteurs. Par exemple, une caractéristique générale est que la propriété privée (…) rend plus difficile pour l'État de se financer à partir de la rente des ressources et, partant, aurait tendance à encourager le développement d'un ensemble plus fort d’institutions budgétaires. Pourtant, la propriété étrangère diffère de la propriété nationale dans le sens où il peut être plus facile pour l'État d’annuler ou de renégocier des contrats avec des sociétés étrangères et, à la limite, d’exproprier les compagnies étrangères (comme cela s'est produit récemment en Bolivie et au Venezuela et par le passé dans des pays comme le Chili, l'Iran et le Mexique). Ainsi, alors que l'on pourrait s’attendre à ce que le quatrième régime ait de meilleures institutions financières que la première (propriété et contrôle par l'Etat), on peut également s’attendre à ce qu’il ait en moyenne de pires institutions financières que le troisième régime.

(…) Il s'avère en effet qu’au Turkménistan et en Ouzbékistan l’Etat possède et contrôle les secteurs pétroliers. L'Azerbaïdjan a choisi la propriété de l'Etat, sans contrôle étatique, la Russie a gardé une propriété nationale privée et, enfin, le Kazakhstan a choisi la propriété étrangère privée. Ainsi, cette étude suggère qu'une institution qui s’avère essentielle pour certains aspects des conséquences institutionnelles de la richesse pétrolière (et, par implication logique, des autres richesses en ressources naturelles) est la forme de droits de propriété et si oui celle-ci est dominée ou non par l'Etat. »

Daron Acemoglu et James Robinson, « Resource Curse and Institutions: Getting more specific », in Why Nations Fail? (blog), 27 juin 2013. Traduit par M.A.


aller plus loin... lire « Le syndrome hollandais ou l'abondance en ressources naturelles comme malédiction »

lundi 12 août 2013

Les pays émergents et le prix des matières premières

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« On s’interroge actuellement si les pays émergents continueront de croître au même rythme qu’au cours des dernières années. La dernière décennie a été remarquable dans l’ensemble pour les pays émergents. Le graphique ci-dessous compare le taux de croissance du PIB (réel) de l'ensemble des économies avancées avec celui du groupe des économies émergentes et en développement (les définitions et les données provenant du FMI).

GRAPHIQUE 1 Taux de croissance du PIB (en %)

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source : Fatás (2013)

Après plusieurs décennies où les pays émergents ne connaissaient au mieux que le même taux de croissance que les économies avancées, nous constatons depuis 2000 un large fossé dans les taux de croissance et un fort processus de convergence ou de rattrapage. La différence est grande, puisque l’écart se maintient entre 4 et 5 points de pourcentage pendant de nombreuses années.

Il y a plusieurs raisons qui pourraient expliquer que le sort des pays émergents ait changé depuis 2000. D'un point de vue régional, l'Asie avait déjà de bonnes performances au cours des précédentes décennies et a continué à croître à un rythme soutenu, voire même plus élevé. Certains pays d'Amérique latine ont commencé à croître à des taux décents après avoir connu de très faibles performances pendant plusieurs décennies. Et les taux de croissance de l'Afrique n’avaient pas été aussi élevés depuis de nombreuses années.

Au cours de ces années, nous avons également observé une autre tendance lourde dans l'économie mondiale, en l’occurrence la croissance rapide des prix des matières premières. Le fait que ces prix aient augmenté peut être considéré comme le résultat d'une forte croissance économique dans le monde (elle-même alimentée par les pays émergents). Mais la causalité va également dans l’autre sens pour certains pays : la forte demande en provenance de certains pays a poussé les prix des matières premières à la hausse et a permis aux pays qui produisent des matières premières de connaître enfin une croissance.

Les données montrent qu'en effet, la croissance phénoménale dans les pays émergents après 2000 a coïncidé avec une évolution positive des prix des matières premières. Le graphique ci-dessous compare la croissance du PIB des pays émergents et en développement (…) avec l’évolution du prix des matières premières au cours de le même période. (…)

GRAPHIQUE 2 Taux de croissance du PIB des pays émergents et en développement et croissance des prix des matières premières (en %)

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source : Fatás (2013)

Ce qui est remarquable au sujet des données n'est pas seulement qu'il y ait une forte corrélation dans la période consécutive à l’année 2000, mais aussi que cette corrélation est devenue beaucoup plus forte qu’auparavant. Pour les raisons exposées ci-dessus, il est logique que ces deux séries soient corrélées. Ce qui est intéressant, c'est que la corrélation s’est renforcée lorsque la croissance économique des pays émergents a pris son envol. Et cela ne peut pas être simplement le fait que les pays émergents aient plus d'importance dans l'économie mondiale (et donc qu’ils influencent par conséquent plus fortement le prix des matières premières). Si tel était le cas, nous pourrions simplement attendre des autres pays (c’est-à-dire les pays avancés) qu’ils aient eu une influence beaucoup plus forte au cours des précédentes années, ce qui n'est pas le cas.

(...) Quelle que soit l'explication, il est important de réaliser à quel point le sort des pays émergents et des prix des matières premières est beaucoup plus lié que par le passé. »

Antonio Fatás, « Emerging markets and commodity prices », in Antonio Fatás and Ilian Mihov on the Global Economy (blog), 5 août 2013. Traduit par M.A.

lundi 29 juillet 2013

L'essor des pays émergents

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source : The Economist (2013)

vendredi 26 juillet 2013

Ressources naturelles et institutions politiques : l’Etat rentier

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« Penchons-nous à nouveau sur les liens entre ressources naturelles et institutions. Dans un précédent billet, nous avons vu qu’il y avait débat quant à savoir si l’abondance des ressources naturelles sapait ou non la démocratie. L'autre débat qui a relié la question de l’abondance en ressources naturelles, en particulier le pétrole, à celle des institutions politiques, porte autour de la notion d’"État rentier" (rentier state).

Emis la première fois par l'économiste iranien Hossein Mahdavy en 1970 dans son article “The Pattern and Problems of Economic Development in Rentier States: The Case of Iran”, cette notion suggère que si un pays est fortement dépendant des ressources naturelles, en particulier pour le financement du gouvernement, alors cette dépendance conduit à un affaiblissement de l’Etat.

En d'autres termes, État rentier = Etat faible.

Cela tend aussi à nourrir l’irresponsabilité (unaccountability), car si un Etat peut se financer via les rentes tirées des ressources naturelles, alors il n'a pas besoin de développer un système budgétaire pour taxer la population. Quand les gens ne sont pas imposés par le gouvernement, selon cet argument, ils sont moins enclins à rendre le gouvernement responsable (accountable).

Ces idées ont suscité une abondante littérature en sciences sociales. Elles trouvent également de nombreuses résonances dans l'histoire économique. Dans notre livre Why Nations Fail, par exemple, nous avons vu comment l'afflux des richesses minérales en provenance des colonies américaines au seizième siècle a contribué à réduire les freins et contrepoids sur l’Etat espagnol, mais aussi à le rendre moins efficace. En effet, l'Espagne est passée du statut de potentielle puissance dominante en Europe à celui de perdant dans la compétition géopolitique européenne. À notre connaissance, il n'existe pas encore de test empirique convaincant de la thèse de l'État rentier, peut-être parce qu'il est très difficile de mesurer la "capacité" ou la "force" de l'Etat.

Il semble probable que bon nombre des enjeux qui ont surgi dans la littérature empirique sur les liens entre, d’une côté, les ressources naturelles et, de l’autre, la croissance économique et la démocratie soient pertinents. Peut-être que l’abondance des ressources naturelles peut affaiblir la capacité de l'Etat en certaines circonstances, mais dans d'autres cas, il semble tout à fait probable qu’elle puisse la renforcer. Par exemple, les monarchies du golfe persique n'avaient presque aucune infrastructure étatique ou bureaucratique moderne quand ils ont découvert le pétrole et qu’ils ont commencé à l’exploiter. Aujourd'hui, ces Etats sont beaucoup plus larges et capables, même s’ils sont complètement financés par le pétrole. »

Daron Acemoglu et James Robinson, « Natural resources and political institutions: The rentier state » in Why Nations Fail (blog), 25 juillet 2013.Traduit par M.A.

samedi 20 juillet 2013

La Grande Muraille et les réformes institutionnelles en Chine

« Dans une colonne du New York Times, Paul Krugman fait valoir que l'économie chinoise va avoir de plus en plus fortes difficultés avec son modèle actuel de croissance. Il utilise l'expression que la Chine est sur le point d’heurter sa Grande Muraille (d'un point de vue économique). Il y a quelques années, Ilian Mihov et moi-même avions écrit un papier que nous avons appelé "The Great Wall" pour parler des enjeux auxquels de nombreux pays sont confrontés lorsqu’ils vont au-delà d'un certain niveau de développement. D'autres ont appelé ce dernier la "trappe à revenu intermédiaire" (middle-income trap). (…) »


Antonio Fatás, « China getting close to hit the Great Wall », in Antonio Fatás and Ilian Mihov on the Global Economy (blog), 19 juillet 2013.


« L'argument selon lequel la qualité des institutions est importante pour la croissance n'est pas nouveau et beaucoup ont déjà écrit à ce sujet, mais nous mettons l'accent sur l'évolution des relations entre les institutions et la croissance au cours des différents stades de développement. Dans les premières phases de la croissance, la relation entre les institutions et le revenu par habitant est très faible (il n’y a pas besoin de réforme radicale), alors qu’elle devient très forte pour des niveaux plus élevés de développement. Nous avons mis à jour notre graphique originel avec des données plus récentes (datant de 2010) et nous le présentons ci-dessous (la qualité des institutions correspond à la moyenne de six indicateurs de gouvernance produits par la Banque mondiale ; le PIB par habitant est calculé en termes de PPA).

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Les conclusions de nos travaux antérieurs demeurent. Le tableau suggère qu'il existe deux phases de croissance. Durant la première phase, la réforme institutionnelle est moins pertinente. Quand nous regardons le tableau, nous ne voyons presque pas de corrélation entre la qualité des institutions et le revenu par habitant pour de faibles niveaux de développement. Pour être clair, tout le monde est en croissance dans cette partie du graphique, ce qui suggère que quelque chose se passe dans les pays en croissance (en déplacement vers la droite). La réussite économique dans cette région est le résultat de bonnes "politiques" par opposition aux profonds changements institutionnels qui s’avèrent nécessaires plus tard (vous pouvez également les appeler "réformes économiques" par opposition aux réformes institutionnelles).

La deuxième phase de croissance concerne les pays ayant un niveau de PIB par habitant supérieur à 10,000 - 12,000 dollars. C'est dans cette deuxième phase que la corrélation entre les institutions et le revenu par habitant est forte et positive. Aucun pays riche n’a d’institutions faibles, donc la réforme institutionnelle apparaît comme une condition à la poursuite de la croissance.

Dans notre article originel, nous avons appelé cette région la "Grande Muraille" (Great Wall). Soit les économies franchissent la muraille pour devenir riche, soient elles la heurtent et y restent coincées. Les économies qui illustrent cette idée de prise au piège sont l'ex-Union soviétique qui s'est effondrée après s’être révélée incapable de "passer à travers" la muraille avec son cadre institutionnel ou encore les économies d'Amérique latine comme le Venezuela et l'Argentine qui ont des revenus autour de ce niveau et qui ne semblent pas mesure de déplacer leur économie à l'étape suivante.

Nous avons appelé ce seuil "La Grande Muraille" comme référence à la Chine, un pays qui, au cours des dernières décennies, a affiché la plus forte croissance du revenu par habitant au monde avec un ensemble d'institutions qui sont considérées comme faibles (du moins par rapport aux économies avancées). La Chine est mise en évidence dans notre graphique ci-dessus et nous pouvons voir qu’elle est encore dans la première phase de croissance, mais qu’elle se rapproche de plus en plus du mur. (…)

Il est difficile de caractériser les deux phases de croissance et d’expliciter les réformes nécessaires pour aller de l'une à l'autre. Les recommandations politiques ne sont par ailleurs pas forcément les mêmes pour les différents pays. Pour une analyse très détaillée de la réforme institutionnelle, je recommande vivement le livre de Daron Acemoglu et de James Robinson, Why Nations Fail. Leur travail met en évidence la nécessité de développer des institutions inclusives pour passer à la deuxième phase de croissance (vous découvrir leur réflexion sur leur blog et y trouver un lien vers leur livre). D'autres ont développé des conceptions alternatives pour réfléchir aux différentes phases de croissance. C'est le cas de Dani Rodrik qui met l'accent sur le rôle joué par les différents secteurs dans cette transition. »

Antonio Fatás, « The Great Wall and Chinese Reforms », in Antonio Fatás and Ilian Mihov on the Global Economy (blog), 26 mars 2012.

aller plus loin… lire « Eviter la trappe à revenu intermédiaire », « Les institutions comme source d’avantage comparatif » et « La croissance selon Rodrik ».

dimanche 7 juillet 2013

Les trois âges de la globalisation financière

« Voici les trois âges de la globalisation financière selon le rapport Global Development Horizons de la Banque mondiale sur le thème "Capital for the future: Saving and investment in an interdependent world" (…).

"Pendant le Premier Age de la globalisation financière, qui commença dans la deuxième moitié du dix-neuvième siècle, de larges montants de capitaux ont été transférés depuis les pays d'Europe vers le Nouveau Monde, principalement pour financer les investissements dans les chemins de fer, l'immobilier et les projets agricoles à grande échelle. Au début de la Première Guerre mondiale en 1914, plus d'un quart de la richesse britannique a été investie à l'extérieur de la Grande-Bretagne, principalement dans des titres publics et des chemins de fer à l’étranger. En 1913, près de la moitié du stock de capital de l'Argentine et un cinquième du stock de capital australien étaient détenus par les investisseurs étrangers en Europe. Cet âge s’achève lorsque les pays européens inversent considérablement leurs sorties de capitaux non militaires pendant la Première Guerre mondiale...

"Les progrès vers la libéralisation complète du marché des capitaux parmi les pays développés ont été soutenus dans la période post-Bretton Woods, si bien que celle-ci peut être considérée comme le Deuxième Age de la globalisation financière. Les obligations découlant du Code de Libéralisation de l’Organisation de Coopération et de Développement Economique (OCDE) furent élargies pour inclure presque tous les mouvements de capitaux, y compris les opérations à court terme par les entreprises et les particuliers. La globalisation rapide dans le secteur financier au cours des années quatre-vingt-dix et deux mille a apporté des changements encore plus spectaculaires dans le paysage du système financier mondial, non seulement en encourageant le fort accroissement des flux de capitaux transfrontaliers comme les instruments du marché monétaire, les forwards, les swaps et les autres dérivés furent créés, mais aussi en permettant aux pays en développement de vraiment s’intégrer au système financier mondial.

À l'heure actuelle, le monde semble se diriger vers un Troisième Age de la globalisation financière. Les prémices de ce changement ont probablement eu lieu au début des années deux mille, lorsque les pays en développement se sont davantage intégrés au système financier mondial et qui les flux de capitaux dont ils étaient la destination devinrent significatifs en termes absolus pour la première fois. La tendance est plus perceptible au cours de la crise financière mondiale, lorsque les flux bruts de capitaux à destination des pays en développement ont beaucoup moins décliné que les flux à destinations des pays avancés... Les pays en développement vont probablement représenter une part sans cesse croissante des entrées de capitaux à l'avenir, comme la tendance qui a commencé dans les années d'avant-crise devrait se poursuivre. "

GRAPHIQUE 1 L’investissement brut dans les pays en développement s’est accru en termes absolus et relatifs

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source : Banque mondiale (2013)

Voici quelques graphiques pour illustrer ce Troisième Age de la mondialisation financière. Commençons par regarder l’investissement. Le graphique 1a montre l'investissement brut total : la somme réalisée dans les pays en développement a presque déjà rattrapé celle réalisée dans les pays à revenu élevé. Le graphique 1b présente la même information, mais comme part relative de l'investissement mondial : les pays en développement ont stagné à environ 20 % du total des investissements mondiaux des années soixante jusqu’à environ 2000, mais ils représentent désormais près de la moitié de l'investissement total. Le graphique 2a montre le taux d'investissement annuel. Alors que le taux d'investissement dans les pays en développement a été plus élevé depuis 1980, les courbes pour les pays en développement et les pays à revenu élevé commencent vraiment à diverger autour de 2000.

GRAPHIQUE 2 Les taux d’investissement

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source : Banque mondiale (2013)

Maintenant passons à l’épargne. Le graphique 3 montre que l'épargne mondiale en tant que part du revenu mondial n'a pas beaucoup varié depuis 1980, mais la part de cette épargne en provenance des pays en développement a augmenté de façon spectaculaire.

GRAPHIQUE 3 Part de l’épargne mondiale détenue par les pays en développement

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source : Banque mondiale (2013)

Bien sûr, une part substantielle de ce changement s’explique par les dynamiques de l'épargne et de l'investissement propres à la Chine, mais il ne doit pas être minimisé sur ce motif. Tout d'abord, dire que quelque chose concerne seulement la Chine est une façon particulière de parler d’un pays ce qui est destiné à être la plus grande économie au monde. Deuxièmement, ces évolutions touchant l’épargne et l’investissement s’observent également dans le reste des pays en développement, même si la tendance n'est pas aussi prononcée. Le graphique 4 montre la part de l'investissement par rapport à la production mondiale totale pour les pays en développement, et ensuite pour les pays en développement sans la Chine et l'Inde. Le graphique 5 montre le taux d'épargne des pays en développement dans leur ensemble et ensuite sans la Chine et sans les autres BRIIC (en l’occurrence, sans le Brésil, ni la Russie, ni l'Inde, ni l'Indonésie, ni la Chine).

GRAPHIQUE 4 Part de l’investissement des pays en développement dans la production mondiale

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source : Banque mondiale (2013)

GRAPHIQUE 5 Taux d’épargne des pays en développement

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source : Banque mondiale (2013)

Il y a quelques décennies, on disait que les pays à faible revenu étaient piégés par leurs faibles taux d'épargne et d'investissement et par leur incapacité à attirer les capitaux étrangers. Peut-être que le piège existait il y a quelques décennies, mais c'est un piège qui s’est refermé dans ce Troisième Age de la globalisation financière. »

Timothy Taylor, « The Third Age of Financial Globalization », in Conversable Economist (blog), 31 mai 2013. Traduit par M.A.

samedi 15 juin 2013

Vers la fin de la pauvreté ?

GRAPHIQUE Le nombre de pauvres dans le monde, en millions

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source : The Economist (2013)

samedi 8 juin 2013

Ressources naturelles et institutions politiques

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« La discussion sur la malédiction des ressources naturelles (natural resource curse) au Cameroun soulève la question de savoir si la richesse en ressources naturelles, en particulier l’abondance de pétrole, est susceptible d'influencer aussi bien l'économie que les institutions politiques. Les mécanismes que nous avons proposés pour la malédiction des ressources, sans surprise, opèrent à travers la politique. Mais ils considèrent les institutions politiques comme données.

Le pétrole et plus généralement les richesses naturelles peuvent-elles mener à une détérioration institutionnelle dans la sphère politique ? La richesse pétrolière a-t-elle poussé le président Biya au Cameroun à inverser la transition espérée à la démocratie dans les années quatre-vingt-dix ? Ces questions ont été initialement posées dans deux articles de science politique. Leur réponse a été un oui retentissant.

Michael Ross a fait cela au niveau mondial dans son article de 2001 intitulé "Does oil hinder democracy?". Nathan Jensen et Leonard Wantchekon l'ont fait pour l'Afrique dans leur article "Resource wealth and political regimes in Africa". Les deux études ont montré que différentes mesures de l'abondance des ressources naturelles ou de leur importance dans l'économie sont négativement corrélées avec le degré de démocratie d'un pays. Plus le pays est abondant en ressources naturelles, moins il est démocratique : tel était le message retentissant de ces papiers qui est devenu une idée bien ancrée en science politique. On peut penser à de nombreux mécanismes via lesquels cela pourrait fonctionner. Par exemple, lorsque la richesse en ressources naturelles augmente, comme dans les études théoriques dont nous avons parlé, il devient plus lucratif d’être au pouvoir. Ainsi, les dirigeants autocratiques sont mieux préparés à utiliser la répression ou d'autres moyens pour éviter d'avoir à démocratiser leur pays ou pour éviter de perdre le pouvoir s'ils doivent faire face à des élections (ce qui est exactement ce que Biya a fait).

Il y a toutefois un profond problème avec cette littérature. Les études empiriques ont utilisé la variation transversale pour estimer l'effet de la richesse des ressources naturelles sur la démocratie. Pourtant, presque par définition, les pays pauvres dépendent des ressources et la richesse des ressources naturelles est grande par rapport à la taille totale de l'économie ou aux exportations et elle constitue une source de financement pour le gouvernement. Par exemple, les pays pauvres n'ont pas de bons systèmes fiscaux et ils ont donc tendance à s'appuyer sur les rentes des ressources naturelles. Mais les pays pauvres ont également tendance à être beaucoup moins démocratiques. Par conséquent, cette littérature ne considère par l’éventualité que la corrélation entre l’abondance des ressources naturelles (…) et l'autocratie pourrait ne pas présenter de relation causale du tout.

Cette question a été abordée par Stephen Haber et Victor Menaldo qui ont attiré l'attention sur (…) ce qui s'est passé dans un pays au niveau de la démocratie lorsque l'abondance des ressources naturelles ou la dépendance envers ces dernières se modifie. Dans leur article “Do natural resources fuel authoritarianism? A reappraisal of the resource curse”, ils trouvent qu'il n'y a pas du tout d'effet négatif de la richesse des ressources naturelles (le pétrole, en l’occurrence) sur la démocratie. Ils suggèrent même au contraire des effets positifs.

Une telle conclusion ne surprend pas totalement. En fait, il existe une littérature d'études de cas pour le Venezuela qui suggère que la richesse pétrolière était cruciale pour maintenir la démocratie parce qu’elle permettait aux gouvernements démocratiques de financer les dépenses publiques sans taxer les riches et de réduire la menace d'un coup d'Etat. Cet argument a été développé dans Crude Democracy de Thad Dunning, qui affirme que l'abondance des ressources naturelles peut à la fois promouvoir ou retarder la démocratie selon le niveau d’inégalités. Selon son modèle et de son analyse empirique, la richesse pétrolière ne retarde la démocratie que lorsque les inégalités sont faibles. Le travail de Dunning indique que les conclusions de Haber et Menaldo peuvent ne pas clore le débat. Tout comme la richesse en ressources naturelles peut avoir des effets hétérogènes sur la croissance économique en fonction des institutions, elle a probablement aussi des effets hétérogènes sur la démocratie.

Mais quelles sont les facteurs institutionnels et historiques qui jouent un rôle important dans cette hétérogénéité des effets ? Il s'agit d’une question à laquelle personne, à notre connaissance, ne s’est encore attaqué. »

Daron Acemoglu et James Robinson, “Natural resources and political institutions: Democracy“, in Why Nations Fail (blog), 29 mai 2013.


« Michael Ross (…) nous a pointé son nouveau travail avec Jorgen Andersen qui met à l’épreuve les conclusions de Haber et de Menaldo et auquel ceux qui s'intéressent à ce domaine, et en particulier aux facteurs retardant l'émergence de la démocratie au Moyen-Orient, devraient y jeter un coup d’œil. Andersen et Ross font valoir que, même avec des effets fixes de pays, il y a un effet négatif de la richesse pétrolière sur la démocratie, mais pour déceler celui-ci, on a besoin de faire interagir la richesse pétrolière avec une variable muette pour la période postérieure à 1980 (en partie parce que le rôle du pétrole a un peu changé après la hausse des prix du pétrole de l'époque). Donc, le débat se poursuit et il y a probablement encore pas mal de choses à découvrir dans ce domaine ; nous pensons notamment à l'interaction plus détaillée entre des aspects spécifiques des institutions et le rôle de l’abondance des ressources naturelles comme nous le discuterons prochainement. »

Daron Acemoglu et James Robinson, “More on natural resources and democracy”, in Why Nations Fail (blog), 4 juin 2013.

aller plus loin... lire « Le syndrome hollandais ou l'abondance en ressources naturelles comme malédiction »

mercredi 5 juin 2013

Les mécanismes de la malédiction des ressources

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« Nous avons vu dans notre précédent billet que les données internationales suggéraient que les pays dotés d'institutions faibles (caractérisées notamment par un manque d'équilibre des pouvoirs ou par des niveaux élevés de corruption) connaissent une contraction de leur activité lorsqu’ils découvrent les ressources naturelles. La question est : pourquoi ?

Il n'y a pas de consensus parmi les universitaires à ce sujet. Une très belle vue d'ensemble des nombreux arguments est fournie dans une récente revue de la littérature en 2011 par Rick van der Ploeg, expert en économie des ressources, “Natural resources: curse or blessing?”.

Un ensemble d'hypothèses est développé dans notre travail “Economic backwardness in political perspective” et dans l'article de Daron Acemoglu "Modeling inefficient institutions". L'idée est simple : si un dictateur ou un groupe d'élites est prêt à faire des choses inefficaces pour garder le pouvoir (ce fut le cas, comme nous l’avons discuté dans notre ouvrage Why Nations Fail, avec les élites russes et austro-hongrois au début du dix-neuvième siècle qui étaient prêtes à bloquer les chemins de fer et l'industrialisation), alors une plus grande rente des ressources naturelles ne fera qu’aggraver les choses. En particulier, les ressources naturelles vont accroître les "enjeux politiques", alimenter le désir des élites de s'accrocher au pouvoir et les pousser à élargir l'éventail des politiques, institutions et stratégies inefficaces et répressives pour atteindre cet objectif.

(…) De plus grands enjeux politiques ne rendront pas seulement les élites plus enclines à poursuivre des politiques ou une répression inefficaces pour s'accrocher au pouvoir, mais encourageront aussi les groupes qui aspirent à remplacer l’élite à contester le pouvoir pour prendre le contrôle des rentes des ressources naturelles, chose particulièrement probable dans les pays riches en ressources qui sont confrontés aux fréquentes guerres civiles. (…).

Une théorie connexe, peut-être mieux adaptée pour décrire les dynamiques observées au Cameroun, est celle développée par James Robinson en collaboration avec Ragnar Torvik et Thierry Verdier dans leur article “The political economy of the resource curse”. Dans ce modèle, un politicien en exercice essaye de rester au pouvoir lors d’une élection (…) en adoptant des pratiques clientélistes. Dans le modèle, le clientélisme consiste à garantir des emplois dans le secteur public à certains groupes en particulier. Cela est socialement inefficace parce que ces gens sont plus productifs dans le secteur privé, mais le rôle de l'emploi dans le secteur public est de lier les revenus futurs de ces personnes à l’actuel détenteur du pouvoir, les incitant ainsi à soutenir ce dernier lors des élections. S’il y a un boom des ressources naturelles, il devient beaucoup plus désirable pour le gouvernant de rester au pouvoir, si bien qu’il s'engage beaucoup plus agressivement dans le clientélisme et le secteur public s’élargit. Cela tend à réduire le revenu national. Bien sûr, l'augmentation de la richesse des ressources naturelles tend au contre à accroître mécaniquement le revenu national.

L’article montre que l'effet négatif peut être si important qu’il surcompense l'effet positif, si bien qu’une manne de ressources peut finalement se traduire par une baisse du revenu national. Cela se produit lorsque le clientélisme est un moyen très efficace pour rester au pouvoir et l’article l’interprète d’un point de vue institutionnel. Par exemple, lorsqu’il y a peu de freins et de contrepoids ou lorsque l'État est faible, il est alors facile d’ignorer le critère méritocratique pour embaucher dans le secteur public, comme ce fut le cas au Cameroun à la fin des années soixante-dix, auquel cas un boom des ressources naturelles peut réduire le revenu par habitant. »

Daron Acemoglu et James Robinson, « The economic nature of the resource curse: Mechanisms », in Why Nations Fail (blog), 23 mai 2013.

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vendredi 31 mai 2013

La malédiction des ressources naturelles : que nous enseignent les études empiriques ?

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« Donc le pétrole a été une malédiction pour le Cameroun.

Est-il vrai que l’abondance des ressources naturelles en général ou du pétrole en particulier a un effet négatif sur la croissance économique ? Si c'est le cas, via quels mécanismes ?

Avant de commencer à réfléchir aux mécanismes, concentrons-nous sur les données empiriques internationales. En fait, les études les plus soignées ne suggèrent pas qu’il y ait un tel effet inconditionnel. Les premiers travaux de Jeffrey Sachs et de ses collaborateurs ont suggéré que c'était le cas. Et il est vrai que la découverte et l'exploitation du pétrole au Cameroun a coïncidé avec un massif déclin économique et une détérioration du développement humain. Mais, comme nous le voyons dans le chapitre 14 de Why Nations Fail, ce n'était pas le cas au Botswana, où l’abondance de diamants a été un élément clé dans la réussite du développement économique et humain du pays. L'Australie, le Chili, la Norvège et les Etats-Unis sont d’autres exemples évidents où la richesse des ressources a contribué au développement économique.

Donc, l'affirmation selon laquelle l'effet moyen de la richesse des ressources naturelles sur la croissance économique est négatif doit être soit fausse ou inintéressante - ce qui signifie que l'effet hétérogène de la richesse des ressources dans différents contextes sont ce qui est vraiment intéressant à étudier. Quel contexte ? Comme nous le soulignons dans Why Nations Fail, la caractéristique distinctive du Botswana était son développement institutionnel avant la découverte de diamants. Il est aussi évident que le Cameroun avait de pauvres institutions en 1977 ; l'Australie, le Chili, la Norvège et les Etats-Unis avaient tous de relativement bonnes institutions quand ils ont découvert les ressources naturelles.

L'idée selon laquelle l'impact économique des ressources naturelles est conditionnelle à la qualité des institutions a été avancées de façon éclatante dans un document rédigé par Karl Moene, Halvor Mehlum et Ragnar Torvik, "Institutions and the resource curse" (voir aussi cet article). Les trois Norvégiens ont montré qu'il y a seulement une "malédiction conditionnelle des ressources" (conditional resource curse) dans le sens où il existe une corrélation négative entre l'abondance des ressources (telle qu’elle est mesurée par le ratio des exportations de produits primaires par rapport au PIB en 1970) et la croissance économique dans les pays où la qualité des institutions faibles. Mais la même corrélation est positive pour les pays, comme la Norvège, qui ont des institutions plus fortes (ou ce que nous pourrions appeler des "institutions inclusives").

Il y a bien sûr plusieurs façons de mesurer la qualité des institutions et plusieurs de ces mesures sont corrélées. Les trois Norvégiens ont créé un indice de qualité institutionnelle en faisant la moyenne non pondérée de cinq indices basés sur les données des Political Risk Services : un indice d’Etat de droit, un indice de qualité de l'administration, un indice de corruption du gouvernement, un indice de risque d'expropriation et un indice de répudiation des contrats par le gouvernement. Comme bon nombre des mesures des institutions utilisées dans cette littérature sont le résultat de processus politiques, elles sont aussi étroitement liées aux facteurs politiques.

Ainsi, cette malédiction dépend d’un assez grand nombre de facteurs qui conditionnent l'impact des ressources et qui touchent aux aspects fondamentaux des institutions politiques d'un pays (tels que la nature de la Constitution), aux institutions économiques de base (la sécurité des droits de propriété), à la nature de l'Etat (ma qualité de la bureaucratie) et à la politique du gouvernement (répudiation de contrats). Au final, leurs travaux rapportent un résultat très important : le Cameroun a connu une malédiction des ressources après 1977 parce que certains aspects clés de ses institutions étaient initialement pauvres.

Qu'en est-il des mécanismes ? Nous nous pencherons sur ce sujet dans notre prochain billet. »

Daron Acemoglu et James Robinson, « The economic nature of the resource curse: Evidence », in Why Nations Fail (blog), 21 mai 2013.

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dimanche 26 mai 2013

Y a-t-il une malédiction des ressources naturelles ? Le cas du Cameroun

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« Les ressources naturelles sont-elles vraiment une malédiction ? (...) Commençons par une étude de cas qui semble illustrer exactement ce que les gens ont à l'esprit lorsqu’ils parlent de la malédiction des ressources. Dans le récent ouvrage collectif Plundered Nations? Successes and Failures in Natural Resource Extraction dirigé par Paul Collier et Anthony Venables, se trouve un chapitre très intéressant, rédigé par Bernard Gauthier et Albert Zeufack appelé “Governance and Oil Revenues in Cameroon”. Il n'y a pas de meilleur endroit pour commencer à étudier la malédiction des ressources.

Le pétrole a été découvert au Cameroun en 1977. A ce moment-là, l'économie connaissait une croissance assez forte, fondée sur les exportations de café et de cacao. L'arrivée du pétrole a déclenché un boom et le taux de croissance moyen s’est établi à 9,4 % entre 1977 et 1986, puis le repli commença. Le positif est devenu négatif, si bien qu’en 1993 le revenu par habitant ne représentait plus que la moitié de son niveau de 1986. Bien que la croissance soit revenue ensuite, le Cameroun est encore plus pauvre qu’il ne l'était en 1986. Cette faible croissance est allée de pair avec une détérioration de développement humain. L'espérance de vie est tombée de 56 à 50 ans entre 1995 et 2006. La mortalité infantile a augmenté de presque 30 % sur la même période. Les taux de scolarisation primaire et secondaire ont diminué de 10 %. L’essentiel de ces baisses sont dues à un effondrement de l'investissement public.

Au premier abord, c’est bizarre, étant donné que Gauthier et Zeufack estiment que près de 20 milliards de dollars se sont accumulés comme rentes pétrolières pour le gouvernement camerounais depuis 1977. Cela représente environ 67 % du total des rentes pétrolières, de sorte que la part du lion de la rente est allée au gouvernement et non aux méchantes compagnies pétrolières.

Qu’a fait le gouvernement de cette manne ? Gauthier et Zeufack n'ont pas la réponse, ne serait-ce parce que seulement 54 % de cette manne (…) est apparue quelque part dans le budget du gouvernement. Le reste a tout simplement disparu et "a peut-être été pillé". Rien que pour arriver à ce premier chiffre, cela a pris énormément de travail et a nécessité d’utiliser de nombreuses sources parce que "le secteur pétrolier au Cameroun a été entouré par le secret officiel pour la plupart des trente dernières années... On en sait très peu sur le niveau des ressources revenant au pays et sur l'utilisation de ces ressources".

Fait intéressant, en 1977, le Président du Cameroun Ahmadou Ahidjo a décidé de créer un compte extrabudgétaire à l'étranger pour "gérer" les revenus pétroliers. La taille de ce compte n'a jamais été publiée et le président n’a fourni aucune information à son sujet. Ce n'était pas un fonds souverain comme celui géré par la Norvège ou par le Chili. Malheureusement, certaines justifications erronées ont été fournies ex post pour expliquer ce manque de transparence, même par la communauté internationale, qui aurait dû mieux savoir. Gauthier et Zeufack citent un rapport de la Banque mondiale de 1988 : "Bien que ce secret ait des effets potentiellement négatifs sur la responsabilité et la transparence concernant les recettes publiques, il a sans doute l'avantage de réduire les diverses pressions pour augmenter les dépenses du gouvernement qui émergent dès qu'il devient clair que le gouvernement manque de fonds."

Entre-temps, entre 1978 et 1986, les dépenses publiques sont passées de 17 % du PIB à 26 % d'un nombre beaucoup plus grand. Les salaires du secteur public ont augmenté, de même que les subventions. Il y avait aussi un boom dans la formation de capital du gouvernement, puisque celle-ci a triplé. Le gouvernement, sur la base d'une augmentation temporaire des revenus du pétrole, est à l’origine d’un boom insoutenable de la consommation et de l'investissement, dont une grande partie s’est retrouvée dans des projets non rentables, à faible valeur sociale. L’effondrement est survenu en 1986 et le Cameroun a conclu en 1988 un programme d'ajustement structurel avec le FMI.

Le Cameroun a boité depuis lors. Le président Paul Biya, qui a remplacé Ahidjo en 1982, est toujours au pouvoir après avoir survécu à la démocratisation du pays en 1992. En Octobre 2011, il a remporté son sixième mandat avec 77,9 % des voix. Entre-temps, il a dû amender la Constitution de 1996 pour retirer la limitation à deux mandats présidentiels. Le pétrole semble avoir apporté peu d’avantages pour le développement au Cameroun, bien au contraire. Cela ressemble à la malédiction des ressources n'est-ce pas ? Alors, la richesse des ressources est-elle toujours une malédiction ? »

Daron Acemoglu et James Robinson, « Is there a curse of resources? The case of the Cameroon », in Why Nations Fail? (blog), 16 mai 2013.

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